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Le

Mont Cervin
IMPRIMERIE GENERALE LAIIURE
0, RUE DE FLEURUS, g
LE CERVIN. FRONTISPICE.

riwi. o. ncy.
LE CERVIN ET LE LAC BLEU
(Non luiii du Giomein.)
GUIDO REY

Le

Mont Cervin
OUVRAGE TRADUIT DE L'ITALIEN

PAR

M™ L. ESPINASSE-MONGENET

AVANT-PROPOS DE E . POL'YILLON. — P R É F A C E DE E . DE AMICIS

OUVRAGE I L L U S T R É DE \(i GRAVURES

LIBRAIRIE HACHETTE ET Ö"


7 9 , BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

igo5
AVANT-PROPOS

C'est aux heures enchantées de l'été savoisien, sous


les ombrages hospitaliers d'une villa d'où notre
regard pouvait suivre, au fond de la vallée, les jeux
de la lumière et de l'ombre courant en reflets d'azur,
d'émeraude ou d'argent, sur le lac du Bourget, que
j'ai entendu pour la première fois des fragments du
Mont Ccrvin. Le livre était alors dans sa primeur;
notre jeune hôtesse, Mme Espinasse-Mongenet venait
de le recevoir dans son texte italien, et, charmée,
enthousiasmée de sa lecture, elle nous le traduisait à
la volée, en coupant les pages.
La chose lui était facile. Malgré le pseudonyme
quelque peu germanique dont il lui a plu et dont il lui
plaira peut-être encore de signer ses autres œuvres
littéraires, Mme Espinasse-Mongenet est de race latine ;
elle l'est même doublement, puisque le sang italien et
le sang français se mêlent dans ses veines, et que le
parler des deux pays alterne sur ses lèvres. Elle ne
semblait pas traduire, mais lire simplement; et elle
lisait si bien!
i AVANT-PROPOS.

Je ne saispas de joie plus haute, plus pure, que celle


qu'on éprouve à la révélation (Fun beau livre. Nous la
(joutâmes, pleinement ce jour-là. Un vif aurait, un
intérêt puissant nous avaient subjugué dès le premier
chapitre. Vadmiration succéda bientôt à cet aurait.
A mesure que nous avancions dans le développement
de l'œuvre et que se révélaient sa belle ordonnance,
ses fières architectures, un rapport s'établissait dans
notre esprit entre le livre et la montagne. C'étaient
comme deux nobles figures qui surgissaient, qui s'im-
posaient ensemble à notre imagination.
Quand Mme Espinasse-Mongenet cessa de lire, un
regret nous saisit des grandes pensées, des jolies
phrases évanouies avec la musique de la voix que
nous n'entendions plus, que nous aurions voulu
entendre encore. Nous aimons souhaité de prolonger
notre émotion, de la renouveler plus lard au moyen
d'une traduction plus durable.
Notre vœu a été exaucé. Je viens de lire le MonL-
Cervin dans le texte français que lä librairie
Hachette offre aujourd'hui au public. Ma curiosité
ne s'était pas émoussée dans l'intervalle, l'enthou-
siasme de la traductrice pas davantage. Ni mon
espoir, ni sa foi dans l'œuvre de Guido Rey n'ont été
déçus. Le travail à tête reposée, la réflexion, la
recherche du mot propre n'ont fait qu'ajouter des
qualités plus solides au charme de son improvisation
de la première heure. Elle s'est si bien identifiée avec
le texte, elle l'a tellement fait sien, qu'il semble que,
AVANT-PROPOS. m
dans celte vraie gestation, elle l'ait animé de son
souffle. La richesse, l'abondance italienne ont pris
sous sa plume une simplicité, une pureté de lignes,
qui sont comme la inargue de notre génie national.
Ainsi comprise, ainsi réalisée, une traduction
al leint à la. valeur d'une œuvre originale. Ce n'est pas
seulement aux amoureux de la montagne, mais à tous
ceux qui aiment les belles pensées, exprimées dans
une belle langue, que le Mont-Cervin offrira des
•motifs d'exaltation.

EMILE POUVILLON.

Montauban, 10 février lOOi.


PREFACE

Un livre pour une montagne.


Si grande que soit celle-ci, ce paraîtra à plu-
sieurs un petit sujet pour un gros volume. Mais
que ceux-là lisent, et ils verront que, de page en
page, le sujet s'élargit et s'élève, la montagne
prend de la vie et acquiert l'imporLance et la force
attirante du héros d'un poème, si bien que l'œuvre
finit par sembler trop brève— et c'est parce qu'un
trésor de connaissances, d'observations et d'idées
y est rassemblé, trésor qui ne se trouve point
sinon dans les livres qui sont le produit spontané
d'une grande passion et d'une longue expé-
rience, le fruit intellectuel de toute la vie d'un
homme.
Gomment la montagne aujourd'hui célèbre —
une des plus étranges du monde et des plus mer-
veilleuses — d'abord presque ignorée hors de la
région qu'elle domine, a peu à peu attiré l'atten-
tion et éveillé l'admiration des voyageurs de tous
les pays qui successivement s'approchèrent d'elle,
vi PRÉFACE.
l'étudièrent, la décrivirent, cl léguèrent à d'au-
tres le charme sous lequel elle avait tenu leurs
esprits; de quelle façon, à cette opinion ancienne
et répandue que la cime en était inaccessible de
tous les côtés, succéda l'espérance de la conqué-
rir, par une voie ou par l'autre, tour à tour aban-
donnée et reprise; les longues alternatives des
premiers essais manques, des espérances déçues
et renaissantes, des patientes préparations, des
anxiétés mortelles, des rivalités et des empêche-
ments suscités par la nature ou le hasard; l'his-
toire des deux dernières entreprises faites en un
même temps du côté de l'Italie et du côté de la
Suisse où luttèrent l'orgueil d'un Anglais auda-
cieux et le sentiment patriotique d'un grand Ita-
lien, entreprises dont le dénouement fut une tra-
gique victoire d'un côté et de l'autre une revanche
non moins glorieuse : tel est l'argument de l'un
des premiers chapitres de ce livre, chapitre qui
fut construit sur des documents précieux que
l'auteur seul pouvait avoir entre les mains, et
dont la lecture, vivante et émouvante comme un
drame, nous laisse l'âme emplie d'admiration et
comme d'une sorte d'effroi.
Mais tout ceci — qui serait une matière suffi-
sante pour un livre entier — n'est qu'une partie
de l'œuvre de Guido Rev. Une peinture précède
ce chapitre, expressive infiniment, du peuple qui
vit dans le domaine de la grande montagne tel
PRÉFACE. vir

qu'il était avant que le Cervin ne fût devenu « la


fortune cl la gloire de la vallée ».
El ce peuple y apparaît bien Lei qu'il dut être,
pauvre et austère, séparé presque du reste du
inonde, ayant gardé ses coutumes rudes et in-
génues et ses croyances en de prodigieuses lé-
gendes de fées et de g é a n t s ; pour ces hommes
primitifs, la pyramide démesurée qui dépassait
leurs montagnes était comme un monstre terrible
et mystérieux qui devait demeurer tel jusqu'à
l'éternité.
Et, parmi ce peuple, d'originales figures se
dessinent; figures disparues depuis plus d'un
demi-siècle et dont le moule est brisé... figures
d'aubergistes, de bergers, de chasseurs, et de
vieux prêtres solitaires et simples, qui se con-
fondent presque dans noire imagination avec les
êtres irréels des fables que l'on contait autour d'eux
dans le temps qu'ils vivaient et auxquelles les
leurs ajoutaient foi.
Dans l'histoire de la longue lutte soutenue
contre la montagne pour la gagner, l'auteur nous
présente, avec des détails nouveaux et d'heureuses
touches de portraitiste, tous les précurseurs el-
les acteurs de la grande conquête et ceux qui y
coopérèrent de près ou de loin, — les illustres
comme les obscurs.
Parmi eux, voici venir des guides, des savants,
des artistes, des prêtres, Tyndall et W h y m p e r ,
vin PRÉFACE.

l'abbé Gorret et le géologue Giordano, le « bossu


de Breuil » et Ouintino Sella : toute une suite de
personnages qui demeureront ineffaç-ablement
dans notre mémoire en des attitudes différentes,
de sévère méditation, d'effort violent, de douleur,
d'angoisse, de triomphe — et, derrière chacun
d'eux, se dresse le formidable Titan du front de
qui ils ont arraché le voile d'antique mystère et
sur lequel ils ont planté leur drapeau.
Après les ascensions des avant-gardes, l'auteur
raconte celles qu'il a accomplies lui-même et celles
qu'il a tentées par de nouveaux chemins.
Et ce sont là les pages les plus belles du livre,
dans lesquelles l'évidence descriptive nous donne
si pleinement l'illusion de suivre pas à pas le
hardi alpiniste, et où les singuliers phénomènes
psychiques produits par les fatigues et les périls
des grandes ascensions sont analysés et rendus
avec tant de force et de vérité, que nous prenons
peine réellement avec lui dans les pas difficiles,
que nous ressentons l'horreur de l'abîme et que
nous tremblons pour sa vie. Et, quand nous le
voyons enfin échappé aux dangers, nous respi-
rons avec plus de joie, rassérénés et contents
comme d'une victoire qui nous serait propre.
Dans tout le cours du livre, avec l'alternative
rapide des changements de temps sur les Alpes,
se succèdent des rappels de triomphes et de
désastres, des aspects de la nature riants et
PRÉFACE. ix

sombres, des épisodes d'ascensions plaisants,


tristes, terribles — et tour à tour la description
et la narration, l'histoire et la poésie, le raison-
nement et l'anecdocte, laissent se manifester
librement, darts les formes changeantes, l'esprit
agile et aigu de l'auteur qui a médité sur chaque
chose et sait en tirer, pour lui et pour les autres,
un enseignement.
Et, en toutes les pages de son livre, en celles
qu'habite la grande figure de la montagne et en
celles qui s'en éloignent quelque peu, c'est comme
un accompagnement musical en sourdine, la vibra-
tion d'un sentiment profond et exquis de la mon-
tagne, sentiment qui finit par pénétrer l'esprit
môme de celui qui n'en avait point jusque-là pres-
senti la puissance, ouvrant son amc à une foule
d'idées et de curiosités nouvelles, à un vif désir
— joyeux si celui-là est en âge encore de le pou-
voir satisfaire, plein de mélancolie si cet âge est
déjà passé pour lui — du monde inconnu dans
lequel l'auteur l'entraîne, des altitudes jusqu'où
il sait l'enlever.
En ce sentiment de la montagne, Guido Rey se
révèle tout entier.

Après avoir lu son livre, on comprend que, s'il


ne s'était épris de la montagne, tôt ou tard il se
serait enflammé de quelque autre noble passion
active et féconde : il y a en lui les ressources
x PRÉFACE.
d'intelligence et de force qui jettent les jeunes
hommes au cœur de l'Afrique inconnue ou aux
mers polaires. Si les circonstances avaient orienté
par ailleurs sa destinée, il eût pu être de ceux
qui fondent une colonie ou cherchent au loin de
nouvelles voies d'échange. Ou encore il eût été
un artiste, un érudit, ardemment donné à son art
ou à la science choisie..., et tout cela avec un
succès égal à l'ardeur qu'il y aurait apportée.
L'occasion le fit se tourner vers l'alpinisme qui
se levait sur son pays alors qu'il entrait dans la
jeunesse. Mais en cela, plus que le délice des yeux
et la renommée, son noble esprit chercha la soli-
tude qui inspire les grandes pensées et les joies
que donnent les victoires de la volonté — les dif-
ficultés aussi et les périls, non certes par un vain
désir d'émotions fortes, mais pour mieux tremper
son Ame même et discerner, au cours de ces émo-
tions, le fond de sa propre nature.
Dans l'alpiniste, il y a le poète, le peintre, le
penseur, le citoyen, un cœur ouvert à tous les
sentiments élevés, une intelligence curieuse de
toute science, un observateur qui, sur la mon-
tagne, voit au loin et à son entoureten lui-même,
mille choses que la plupart ne savent voir; et, de
toutes ces choses vues, il fait comme une nourri-
ture pour sa propre conscience en même temps
qu'une admirable matière vivante et lumineuse
pour la pensée d'autrui.
PRÉFACE. xi

Et il y a aussi l'écrivain.
La pédanterie réprouverait peut-être, de ci, de
là, en son livre, quelques phrases ou quelques
vocables, et le critique suhl il en trouverait le style
parfois inégal, bu décousu et dénué d'art, sur cer-
tains points. Mais il est en tout lieu efficace, de
cette efficacité qui ne se peut rencontrer que dans
les livres de ceux qui senLirent profondément leur
sujet avant que d'en écrire et qui, l'ayant porté
en leur cerveau de longues années, le développent
avec un grand amour, revivant, au cours de ce
travail, leur vie et, presque, prenant une part
nouvelle à des actions passées.
Et là où toute recherche d'habileté l'ait défaut,
ce défaut même plaît : la sincérité tient lieu de
louLe recherche — l'ingénuité de l'écrivain est une
originalité et une grâce. Et l'on assiste à la façon
dont il poursuit parfois une phrase fuyante pour
mieux exprimer une pensée complexe ou un senti-
ment infime, avec la curiosité et la sympathie
dont on accompagne mentalement les efforts de
l'alpiniste au long d'une pente roide.
Et, des rares endroits où il semble que sa plume
s'attarde, incertaine, en des détails qui semblent
superflus, voici que viennent compenser avec
usure le lecteur un grand nombre de pages claires
et faciles qui courent et brillent à la façon des
jeunes eaux sur les montagnes.
Un parfum d'herbes et de fleurs alpestres
xii PREFACE,
s'élance de ces pages et vient caresser le front
penché sur le livre ; c'est comme si le vent sain et
gaillard du Matterhorn soufflait à l'entour; on
sent comme le fraîchissement des sapins et des
neiges — et il semble que l'air se fasse plus vif à
chaque page tournée....
Plus qu'en tout autre livre traitant de sembla-
bles choses, l'effet agréable et singulier que pro-
duit en celui qui lit la vision constante de l'auteur,
le précédant et l'attirant en haut à sa suite comme
un guide vigoureux, est sensible en celui-ci, en
même temps que la tendance assidue de toutes ses
aspirations et de toutes ses forces vers un but
ardu et solitaire qui dépasse les habituelles choses
terrestres.
Ici et là, au cours d'une telle lecture, l'imagi-
nation, toute prise et dominée par la montagne,
entend, comme dans l'illusion d'un rêve, le bruit
sourd des avalanches, les éclats des glaciers qui
se fendent, le sifflement de la tourmente, et elle
voit, comme en des déchirures soudaines de
nuages, d'énormes murailles de roche apparaître
et d'immenses horizons lointains.
Il arrive que, tout en lisant, parfois, notre sou-
venir se reporte vers les livres ordinaires qui
reflètent la vie sociale : c'est alors comme s'il
nous était donné de voir, du haut d'une cime faite
blanche par l'aube, la plaine brumeuse. Après ce
regard, nous aspirons avec une volupté plus
PRÉFACE. xiii

intense l'air limpide des altitudes, et notre âme


se sent toute remplie par la joie de la solitude et
du silence, comme enivrée de liberté et de gran-
deur.
Et l'énergie qui émane du retour de ces récits
et de ces descriptions, où sonne partout l'écho des
luttes ardentes et des efforts du corps et de
l'esprit, nous jette plus résolus, après notre lec-
ture, vers quelque tâche que nous ayons à entre-
prendre ou à reprendre, vers quelque difficulté ou
quelque épreuve contre laquelle nous ayons à
lutter.

Et ceci est admirable : la voix qui nous dit tant


de fortes choses est toujours modeste et douce.

Ce livre est donc un très beau livre, et certai-


nement utile aussi.
Celui qui n'a point vu la montagne entrera, par
lui, dans un monde absolument différent de celui
dans lequel il vit, un monde où il trouvera des
caractères, des passions, des formes de vertu et
de hauteur d'âme qu'il ne soupçonnait point
auparavant. Il y verra aussi comment est né l'alpi-
nisme italien dont la conquête du Cervin fut tout
juste la première gloire. Et de la passion pour la
montagne il connaîtra l'essence intime et les
fruits les meilleurs.
Ceux qui passèrent par la montagne sans l'avoir
xiv PRÉFACE.

étudiée et n'en conservent que de vagues souve-


nirs de beauté unis à beaucoup de curiosités •
inassouvies, n'y trouveront point seulement une
grande abondance de notes topographiques et
historiques offertes sous une forme agréable,
mais encore, en une provision de citations intel-
ligemment choisies et réparties avec opportunité,
l'existence d'une littérature alpine européenne
scientifique et artistique, riche et variée, dont ils
inclineront à chercher les œuvres.
Les alpinistes novices y apprendront d'un
maître incomparable comment à l'audace il faut
unir la prudence, avec quelle prévoyance doi-
vent être préparées les entreprises hardies, et
comment d'une passion qui n'est pour plusieurs
qu'un simple exercice physique peuvent dériver
des jouissances intellectuelles infiniment élevées,
de la force et du courage pour les batailles de la
vie et des trésors de souvenirs réconfortants pour
l'âge avancé.
Et à tous il sera agréable de connaître intime-
ment un concitoyen qui a su avoir ce mérite, rare
extrêmement, de gravir les sommets les plus
élevés des Alpes et d'acquérir une haute culture
et d'être devenu un écrivain, dans les brefs loi-
sirs que lui concédait le souci des affaires ; un
homme pour lequel la devise « Excelsior! » ne fut
point seulement une devise d'alpiniste mais
encore une règle de toute la vie; un Italien, qui,
PRÉFACE. xv

aux qualités les plus géniales de sa propre race,


unit toutes celles dont les gens d'un caractère
plus tenace et plus grave nous reprochent de
manquer, — une intelligence faite de sérénité, un
cœur bon et intrépide, une âme de poète gou-
vernée par une volonté de fer.

EDMONDO DE AMICIS.
« Let me ask leave to pay a tribute of respect and
admiration to the once desired Matterliorn, before his
head has lost the last rays of a sun departing to gild
loftier and more distant ranges, and before he is covered
by the waters of oblivion. »
F. CRAUFURD GROVE, J868.

« Laissez que j'apporte mon tribut d'admiration et


de respectau Cervin, l'objet autrefois de tant de désirs,
avant que les derniers rayons d'un soleil qui décline
de ce côté pour s'en aller irradier ailleurs d'autres
chaînes plus lointaines et plus hautes, n'aient quille
sa tête, et avant que ne l'aient submergé les vagues
profondes de l'oubli. »
LE

MONT CERVIN

CHAPITRE I

LES PRÉCURSEURS

Felices animos, quibus haec cognoscere primis


Inque domos superas scandere cura fuit!
Crcdibile est illos pariter vitiisque locisque
Altius humanis exeruisse caput.
(OVIUE. FasL, I.)

Au commencement, le mont était renfermé dans


une immense chaîne, comme l'œuvre d'art au cœur du
bloc de marbre rude. L'Artisan dut travailler des mil-
liers d'années pour en révéler les admirables formes.
Il n'y avait pas d'êtres alentour pour applaudir. Le
C-réaleur solitaire, insatisfait, continuait à sculpter
son œuvre avec le labeur tenace de l'artiste qui ne se
hâte point, attentif seulement à ce que celle-ci sur-
gisse belle et grande. Par le gel et par les neiges, par
les pluies et le soleil, il affinait le monument : il inci-
sait des cannelures sur ses vastes parois, il découpait
son couronnement en gigantesques dentelles, il en
1
'2 LE MONT CERVIX.
amenuisait la poinle élevée jusqu'au ciel. Et le
temps, le grand coloriste, revêtait les parties achevées
de l'œuvre d'une patine mystérieuse qui changeait sa
couleur suivant les mouvements de la lumière, émail-
lanl, d'un oxyde brun de métal les stratifications puis-
santes des blocs serpentins, voilant d'une douce cou-
leur d'or les masses' calcaires el faisant briller les
lamelles délicates des micas.
D'immenses torrents de glace enveloppèrent les
bases du colosse et comblèrent les vallées, marquant
sur les hautes murailles les signes de leur passage.
Ils envahirent la plaine, poussant devant eux des éten-
dues démesurées de masses rocheuses, de cailloux et
de limon. C'étaient là les débris des monuments alpins,
— débris si grands qu'ils formèrent d'autres petites
montagnes dans les plaines éloignées.
Puis, aux paysages antiques, sauvages et inhospita-
liers, succédèrent sur les versants de la montagne
d'autres paysages plus riants et plus doux. Le grand
tleuve trouble dans la grande vallée, les torrents lim-
pides dans les vallées plus petites recommencèrent à
couler dans le lit qu'avaient occupé les glaciers. El
les pentes, fécondées par l'eau, se réjouirent de forêts
nouvelles et de prairies.
La terre était apte à accueillir l'homme qui devait
en être le, maître.

Quelle fut la pensée du premier homme qui, s'aven-


turant un jour, haletant, à la poursuite d'une bête sau-
vage, par la solitaire vallée montante, vit s'ériger, à
travers les rameaux de l'épaisse forêt, la pyramide
Apre et démesurée?
Le Cervin n'était point alors peut-être tel que nous
le voyons aujourd'hui, une ruine démantelée et
LES PRÉCURSEURS. 7,
rugueuse, mais un mont plus vaste cl colossal.
Cet homme primitif dut le regarder avec étonne-
menl, durant qu'il entendait, pris d'une peur nouvelle,
tonner les avalanches. En bas, à son retour, il dut
raconter aux siens, rassemblés dans la caverne, les
choses merveilleuses qu'il avail découvertes sur les
hauteurs : les odorantes forêts de pin, les pâturages
fleuris, les glaciers scintillants, les aigles énormes,
les étranges chèvres aux grandes cornes recourbées,
les serpents et les dragons. Il dut redire qu'une forme
de montagne lui était apparue, si aiguë et élevée
qu'on n'en avait point vu de semblable jusqu'alors,
et au faîte de laquelle un démon hurlait en faisant
rouler des masses.
Les premières familles qui montèrent chercher leur
demeure au pied du colosse y vinrent, poussées pro-
bablement vers les hautes régions par la terreur que
leur inspiraient d'autres hommes plus barbares et
plus forts qui envahissaient dans ce temps la vallée
inférieure; peut-être aussi y furent-ils attirés parles
beaux pâturages doux à leurs troupeaux.
C'étaient de rudes pasteurs aux longs cheveux,
couverts de toisons et habitués à chasser les bêles
sauvages. El, de ce lieu élevé, il fut donné à ces
hommes de contempler longuement la mystérieuse
pyramide, heureuse, comme réjouie parfois aux rayons
du soleil, et à d'autres fois comme menaçante sous les
nuages. Et ils durent l'adorer comme un trône de
l'occulte dieu Pennin, le génie antique de ces Alpes.
A ses pieds les siècles passèrent; les peuples prirent
un nom : ce furent les Salasses de ce côté, les Seduni
de l'autre.
Dans la grande vallée, les légionnaires romains pa-
rurent, lançant des ponts hardis et posant leurs solides
4 LE MONT CERVIN.
bornes milliaires, au long des chemins; les anciens
Salasses malgré des prodiges de valeur durent suc-
comber, et les aigles de l'Empire refermèrent leurs
serres sur la capitale alpine. Mais, d'au delà des mon-
tagnes, se ruèrent des hordes de barbares qui se pous-
saient en avant les unes les autres et jetaient la des-
truction sur leur passage. Devant eux croulèrent les
massives murailles d'Augusta, le théâtre et les
temples.
D'autres temples surgirent, donnés à une foi nou-
velle, d'autres villes, avec un idéal différent de vie,
d'art et d'amour. Après un bref cliquetis d'armes, une
éphémère harmonie de chants, les remparts fragiles
des manoirs de Challand tombèrent à leur tour et les
salles des chevaliers et des trouvères se firent désertes
dans leurs ruines.
Ainsi, parmi des alternatives rapides de périodes
obscures ou glorieuses, de paix profonde et de luttes
féroces, d'autres siècles s'écoulèrent. L'antique Doire
grise descendait à la plaine, narrant dans le bruit de
ses eaux les gloires de la vallée, depuis la légende
mythique de Cordelo, un des compagnons de l'Hercule
grec, qui fondait la première cité des Salasses, jusqu'à
l'histoire vraie du Saint de Menton, qui, sur les cols
élevés, auprès des autels païens, érigea les premiers
hospices des Alpes.
En haut-, au fond du vallon bref d'où jaillissait le
torrent Marmore, le grand Mont s'élevait comme une
tour solitaire, enveloppé dans l'ombre d'une crainte
sacrée.
Déjà un nom lui avait été donné confusément : le
Mons Siloius', et l'on ne sait s'il avait reçu ce nom en
mémoire de quelque illustre capitaine romain ou, plus
simplement, à cause des forêts qui entouraient sa base.
LES PRÉCURSEURS. 5
Toutefois, c'était encore là un nom générique, attribué
plus à la chaîne dont le Mont faisait partie qu'au
Mont lui-même - un nom comme de famille, point
encore un nom propre, car les anciens ne connurent
point, comme nous la connaissons, la personnalité de
chaque cime. Ils ne donnaient d'attention, eux, au
long des chaînes allières. qu'aux points où celles-ci
concédaient un passage à travers les massifs. Et les
cols, non pas les hautes cîmes, devinrent d'abord
l'objet de noms choisis, comme aussi des lieux privi-
légiés par quelque autel à des idoles propices.
C'est ainsi que le col, à l'orient, du Mont,qui unis-
sait primitivement la vallée d'Augusla au pays des
Seduni, obtint déjà dans l'antiquité une célébrité véri-
table, alors que la grande montagne demeurait
ignorée.
Il n'y a pas de preuves certaines pour affirmer que
les Romains traversèrent le col qui porte à présent le
nom de Sainl-Théodule : cependant les réfugiés d'Au-
gusla le connurent quand, la tutelle de Rome venant
à manquer, ils cherchèrent par les hauteurs le che-
min désespéré de la fuite, durant que les barbares,
dans la grande vallée, disséminaient la mort 1 . Ils em-
portaient avec eux leurs trésors par les âpres glaciers
du Silvius; il leur arriva de les perdre sur le chemin
ou encore de les ensevelir pour les défendre, de telle
sorte qu'ils reviennent aujourd'hui à la lumière après
tant de siècles révolus.
On croit que les sieurs de sainte Catherine passèrent
aussi le col du Silvius quand, au xii° siècle par suite
des guerres cruelles, elles durent abandonner leurs
riches possessions et leur couvent de la Vallesia, pour

I. Y. Théodule (Col de Saint-).


6 LE MONT CERV1N.
venir dans l'autre vallée, celle d'Augusta, chercher un
refuge à l'ermitage modeste d'Antey 1 .
Les pèlerins de la vallée d'Aosle qui allaient en
priant aux sanctuaires du Valais et de Schvvytz, poussés
par leur foi à affronter ces neiges, connurent aussi
le col; peut-être levèrent-ils un regard effrayé vers
le Mont formidable plein de menaces, et leur parut-il
que c'était une expiation digne des g r a n d e s fautes
que d'affronter les périls de ses glaciers.
D'autres hommes, ignorés et rudes, allaient faisant
l'ascension du Silvius : des familles allemandes, immi-
g r a n t en Italie, quelque soldatesque occupant le col
dans les années de g u e r r e 2 ou de peste. Et ceux-ci
racontaient à leur retour des histoires effrayantes de
démons et de saints, d'abîmes ouverts à chaque pas.
d'échos miraculeux, d'orages soudains et d'avalanches
précipitées en bas le long des flancs de la m o n t a g n e .
L'obscur souvenir de ces passages fut consacré par
la légende d'Ahaschevérus*, l'éternel voyageur, qui
trois fois, à des siècles d'intervalle, aurait traversé le
col en le maudissant.
Mais personne ne songeail à admirer le Cervin. Ni
la terreur mystique des âmes pieuses, ni la calme et
inintelligente contemplation des p a s t e u r s de Valtor-
nina * et de P r a b o r n o * , n'avaient pu donner naissance
à l'idée de sa beauté sublime. Le mont Silvius n'était
pas fait pour l'homme.
11 n o u s paraît étrange à nous, aujourd'hui, que les
esprits soient si longtemps restés fermés aux leçons
graves et sereines de la m o n t a g n e , et que, enserrés en

1. V. aux noies : Dames de Sainte-Catherine.


2. V. aux noies : CHALLAND.
* Les astérisques placées dans le texte renvoient à l'Appen-
dice.
LES PRECURSEURS. 7
des préjugés irraisonnés ou une piété craintive, ils ne
se soient point élevés plutôt jusqu'à la jouissance très
simple et naturelle que peut donner ce qui est beau et
grand; il fallut un de ces moments exceptionnels dans
lesquels l'intelligence humaine paraît s'ouvrir à de
plus vastes et sereines visions de vérité et de beauté,
pour que quelques êtres d'élection s'approchassent des
montagnes avec un autre sentiment que celui d'une
ignorante répulsion ou d'une superstitieuse frayeur.
Ce lurent des hommes éveillés au souffle bienfai-
sant de la Renaissance, qui, les premiers, ressentirent
la fascination des montagnes remplies de mystères cl
eurent la curiosité de leurs périls.
Aegidius Tschudi*, le plus reculé des topographes
cl des historiographes des Alpes, fut le premier à
mentionner le col dans un ouvrage « De Prisca ac
Vera Alpina Raethia », qui fut publié à Bàle en 1538.
il s'approcha du mont Cervin avec un esprit com-
blé du désir de l'élude, quand, durant ses voyages
alpestres, il lui advint de loucher le sommet du col.
Une trace de cette visite au Silvius demeure dans un
fragment d'autobiographie qui précède le livre second
de la « Gallia comala », un autre de ses ouvrages, où
le col est longuement décrit. Mais il ne semble point
qu'il ait donné une attention particulière au grand
Mont.
Josias Simler, lui aussi, — que l'on en est venu à
considérer comme le père de; l'alpinisme — garde le
silence sur la grande forme merveilleuse dans son
ouvrage « De Alpibus Commentarius » lequel fut édile
eu 1574, où il écrivait (p. 7-i) : « Apud Sedunos nions
est quem quidam Sihiium nuncupant, Salassi Rome
nomen et imposuere; in hoc monte inyens est ylacici
perpetuœ cumulus per quem transitu? ad Salassos »,
8 LE MONT CERVIN.
;'i (|nui il ajouLail brièvement « et lumen Uli ad hue
ultiora et magis rigida iuga imminent. »
Il ne dit point a u t r e chose.
Le Cervin demeura encore deux siècles dans cet
oubli profond, jusqu'à ce q u ' u n homme, formé dans les
efforts d'un idéal novateur qui devait préparer la r é -
volution, se présentât à lui pour scruter d'un reyard
averti les secrets de son admirable structure, et pour
en révéler aux autres hommes la beauté.
Celui-ci fut M. de Saussure, le môme qui déjà avait
inventé et étudié un autre colossal édilice des Alpes,
le Mont-Blanc.

En 1787, Horace Benoit de S a u s s u r e fait l'ascension


du Mont-Blanc : deux ans plus lard il arrive au pied
du Cervin et l'admire.
Mais le Cervin n'a point à le craindre. Cet homme
qui, durant tant d ' a n n é e s ' , a fait de la conquête de
la plus haute cime des Alpes le rêve a r d e n t de sa vie,
et l'a enfin réalisé, n'éprouve point devant l'étrange
pyramide le désir de l'ascension. Il n'espère point
en pouvoir mesurer la h a u t e u r en portant à son
sommet le baromètre. Et il écrit :
« Ses flancs a b r u p t s , lesquels ne donnent m ô m e p a s
prise à la neige, sont tels qu'ils ne sauraient concé-
der de voie d'accès 2 ».
Une immense curiosité scientifique seulement, avec
une h a u t e admiration, éclatent en lui devant la « tière

1. Dès l'année 1760, de Saussure avait promis une recom-


pense à qui trouverait une voie d'accès au Mont-Blanc.
2. V. DE SAUSSURE. Voyages dans les Alpes, vol. IV. p. 589,
408. 458. 442, 445.
LES PRECURSEURS. 0
cime qui s'élève à une énorme hauteur, pareille à
un obélisque triangulaire, et qui semble taillée au
scalpel ».
La recherche aiguë de son regard se iixe sur cet os
énorme, émergeant à nu hors de l'enveloppe terrestre
et qui lui dévoile d'infinis secrets sur l'analomie du
grand corps. Son intelligence novatrice devine hardi-
ment les causes qui donnèrent au mont sa forme
actuelle abrupte et d é c h a r n é e : le Cervin n'était point
sorti ainsi, tel un cristal parlait, des mains de la
nature: les siècles avaient travaillé à détruire a u t o u r
de lui une grande partie de ce que les très anciennes
convulsions de la terre avaient édifié.
Le savant médite sur les forces immenses qui bri-
sèrent et balayèrent tout ce qui m a n q u e à la pyra-
mide; il retrouve au loin les déchets énormes tombés
de là-haut dans les vallées et dans les bassins subal-
pins 1 . Et il s'en va avec le ferme propos de re-
venir pour examiner de plus près * la roche m a g n i -
fique ».

11 serait bon, pour pouvoir j u g e r de ce qu'étaient


peu connus dans ce temps-là les vallées et les pas-
sages à l'on tour de la m o n t a g n e , de lire l'ouvrage

1. " Ouellc force n'a-t-il pas fallu pour rompre et balayer


lout ce qui manque à cette pyramide! Car on ne voit autour
d'elle aucun entassement de fragments; on n'y voit que
d'autres cimes qui sont elles-mêmes adhérentes au sol, et
dont les lianes, également déchirés, indiquent d'immenses
débris dont on ne voit aucune trace dans le voisinage. Sans
doute ce sont ces débris qui sous la forme de cailloux, de
blocs et de sable remplissent nos vallées et nos bassins, où
ils sont descendus, les uns par le Valais, les autres par la
vallée d'Aoste du côté de la Lombardie. » (DE SAUSSURE,
Voyages.)
10 LE MONT CERVIN.
de Grüner sur les glaciers de la Suisse 1 , où se
trouve décrite, avec ses passages, la vallée de Mail
(ZermalL) :
« On fait six lieues sur la glace pour se rendre de
Paraborque, qui est dans le Val de Vidier, à la vallée
de Tornenche; ce chemin est rempli d'élévations, de
cavités et de crevasses difficiles et dangereuses pour
les voyageurs.... Les passages dont j'ai parlé ne sont
praticables que dans les plus grandes chaleurs de
l'été; partout ailleurs cette vallée de glace est inacces-
sible; personne n'ose s'y risquer, et je ne peux en
donner ni dessin ni description détaillée ».
Marc Bourrit, un autre Genevois dévoué aux mon-
tagnes, qui avait même précédé M. de Saussure dans
quelques investigations à l'entour du Mont-Blanc,
semblait ignorer alors le Cervin. Durant ses voyages
parmi les monts Valaisans à la recherche d'une mys-
térieuse vallée, de glaces immenses'1, il s'était avancé
pourtant jusqu'assez près de lui. Ayant pénétré par
Bagnes et se dirigeant vers le mont Velan, il avait vu,
des hauteurs de Chermontanc, l'énorme groupe de
cimes « dévastées et en grande partie non recouvertes
de neige, au delà desquelles devait être la plaine de
Lombardie ». Mais, dans le récit enthousiaste de sa
découverte, le nom du Cervin est passé sous silence.
Il entendait explorer à nouveau cette chaîne; il y fut
cette fois devancé par M. de Saussure.
M. de Saussure, au cours de sa première excursion
dans celte partie des Alpes, était arrivé par Ayas au

1. Histoire naturelle den Glaciers de la Suisse. Traduit de


l'allemand el publié à Paris en 1770.
i. Nouvelle Description des Glacières, Vallées de glace et Gla-
ciers qui forment la grande chaîne des Alpes de Suisse. d'Italie
et de Savoye. — M. T. BOURRIT, 1783.
L E CERVI>

RREUIL — MAISON DE SAUSSURE,


LES PRÉCURSEURS. 11
col des Cimes Blanches, où le Cervin lui était apparu
dans toute sa noblesse ; et, venu à Breuil, il élail
monté jusqu'au Théodule en se taisant a c c o m p a g n e r
par Jean-Baptiste Hérin, le premier guide de Val-
tournanche dont le nom apparaisse dans le récit d'un
voyageur 1 .
Mais pour sa seconde excursion, qui eut lieu en
1702, il change d'itinéraire : il arrive par le val Tour-
nanche, qu'il prend soin d'étudier et de décrire: il
monte au col du Théodule, où il passe trois j o u r s à
analyser la structure du Cervin, dont il mesure le
premier la h a u t e u r ; il recueille des pierres, des fleurs
et des insectes. Rien n'échappe à sa recherche atten-
tive : du maigre lichen attaché aux roches, j u s q u ' à la
minuscule m o u c h e des glaciers qui sautille vigou-
reuse sur les neiges, dans le froid, et dont il semble
que la vie à ces h a u t e u r s soit un prodige. La nuit,
il se retire sous la tente, dressée prés des débris de
l'antique redoute, sur le sommet du col'2. Dans ces
jours, il monte au petit Cervin, auquel il donne le
nom de Cime brune du Breilhorn.
L'apparition de ce premier voyageur et son long
séjour sur le col d e m e u r è r e n t gravés dans l'imagi-
nation des m o n t a g n a r d s de ce lieu. P e n d a n t de nom-
breuses années, les b e r g e r s de Breuil se souvinrent
du grand h o m m e — M. Hirzel-Eschcr, qui passa par
là en IH'i'J, l'atteste — et ilsparlaienl de lui avec une
sorte de vénération. La modeste petite maison qui lui
servit d'asile à Breuil porte encore le nom de Maison
De Saussure.

I. « ... Notre brave guide, chez qui nous avions logé aux
chalets de Breuil cl que je recommande à ceux qui feront ce
voyage. » (DE SAUSSURE, Voi/ages.)
'2. V. aux notes : Fort Saint-Théodulc.
12 LE MONT CERVIN.
C'était son septième voyage dims les Alpes. Ce fut
le dernier. M. de Saussure nous a laissé, dans son
œuvre écrite, un trésor d'observations profondes et
géniales. Mais, au travers des sévères recherches
scientifiques, à chaque page, un intense enthousiasme
apparaît pour les beautés de la région alpestre. On
dirait qu'il donne aux montagnes un amour passionné
en échange des révélations dont elles lui l'ont largesse.
Le savant devient en lui, parfois, poêle et peintre;
son récif est clair et facile, privé des formes conve-
nues dont on revêt trop souvent l'enthousiasme. Mais
la simplicité et le calme de sa parole nous donnent
toute la sérénité de la montagne. C'est pourquoi la
lecture de ses Voyages est pleine d'un vif intérêt,
même pour le profane. Et celle œuvre s'est conservée
si fraîche cl jeune à travers les années, qu'elle doit,
encore aujourd'hui, servir de modèle à celui qui étudie
les montagnes et veut en écrire.
Topfl'er a noté, comme un fait curieux, que ecl
homme qui, mieux que tous, a compris et fait com-
prendre les Alpes. — un des rares qui en aient fait pas-
ser dans leur style le caractère et la grandeur— fut
un studieux positif, habitué à manier et à consulter
le baromètre et l'hygromètre, et que, entre les poêles
et les arlistes venus après lui chanter et peindre les
mêmes lieux, pas un seul n'a su l'égaler.
Nous, à qui il fut donné de pouvoir suivre les
phases infiniment lentes du développement de l'intérêt
humain concernant les Alpes, nous trouvons logique
que, devant loul autre, les géologues en soient venus
à les désirer puisqu'elles étaient les documents pre-
miers de leur science.
La platonique contemplation du paysage alpin, qui
comblait d'une quiétude poétique et réconfortait
r.FP PRÉCURSEURS. IS
l'esprit agité de son grand concitoyen Jean-Jacques
Rousseau, ne pouvait suffire à de Saussure. Le géo-
logue devait toucher les cimes, les éprouver de son
marteau, en emporler des éclats, lutter corps à corps
avec la montagne pour lui arracher ses secrels : voilà
pourquoi la science de la géologie fut la source véri-
table de l'alpinisme.
La publication du livre de M. de Saussure, qui fut
faite en 1796, révéla au monde des savants et des
voyageurs des lieux et des beautés auparavant
ignorés.
Ce fut alors que l'on commença de se porter au
Cervin. Ces premiers venus arrivaient de loin : la
mémoire subsiste d'un groupé d'Anglais qui, dans
l'été de 1800, traversa le grand Saint-Bernard quelques
mois après le passage de Bonaparte. Ils vinrent à
Aoste et puis à Vallournanche. Ils dormirent dans les
chaumières de Breuil et traversèrent le col du Théo-
dule, qui fut appelé par eux Mont Rose*. Et le Cervin
fut de leur pari l'objet d'une intense et constante
admiration.
M. Cade, un de ceux-ci, qui décrivit le voyage,
raconte que, durant qu'ils montaient parla vallée, ils
éveillaient partout l'attention des bons montagnards,
lesquels abandonnaient le travail de leurs champs et
accouraient, désireux de voir les passants insolites et
de les interroger 1 . Dans l'isolement auquel étaient
accoutumés les habitants de ces vallées ignorées, ce
devait être, en effet, pour eux un curieux spectacle
que celui de l'arrivée de ces voyageurs qui portaient
des vêtements suivant des modes exotiques et parlaient
une langue étrange.

I. Alpine Journal, VII. 4Sù


14 LE MONT CERVIN.
Ils sentirent que c'étaient là des gens riches, et même
ils inclinèrent quelquefois à exagérer leur richesse.
Dans leur rude bon sens, ils ne pouvaient arriver à
comprendre pourquoi ceux-là qui avaient en leurs
maisons toutes leurs aises venaient se jeter dans leur
pays pauvre, entre des montagnes inhospitalières, et
montaient à pied par des sentiers fatigants, alors
qu'ils avaient à leur service les facilités des belles
roules, les chevaux et les voitures. Et ils lissaient sur
ces nouveaux venus, dans leur esprit, les plus absur-
des hypothèses.
En ce temps, pour les hommes de la montagne,
celle-ci se divisait en deux zones distinctes : la mon-
tagne utile, celle qui produisait l'herbe des pâturages
et le bois des forêts, celle encore où se trouvait la
mine, où pouvait tourner la roue d'un moulin, celle
qui permettait une communication facile avec les
vallées voisines, tout, au plus celle où l'on chassait le
chamois; et la montagne inutile : celle qui allait du
niveau des neiges éternelles, en haut, jusqu'au ciel.
Et, à voir ces voyageurs qui affrontaient, sans objet
apparent, les périls des glaciers, les montagnards
étaient naturellement induits à rechercher à leur
venue mille raisons fantastiques et diverses et ils ne
trouvaient point la seule véritable : la raison de leur
plaisir ou de l'élude. Ayant surpris le géologue durant
qu'il frappail les pierres de son marteau et comblait
ses poches de cailloux inutiles, ils doutèrent si ce
n'était point un chercheur de trésors. Le botaniste,
qui recueillait des herbes dans sa mystérieuse boîte
verte, devint pour eux un alchimiste. Et ces autres,
qui dessinaient ou regardaient autour d'eux attentifs
et notaient chaque chose, devinrent, pour leurs intelli-
gences obscures, les agents secrets de quelque gou-
LES PRÉCURSEURS. IS
vernemenl étranger. Dans la meilleure des hypo-
thèses, ces passants étaient des originaux ou des i'ous :
c'est pourquoi on les regardait avec méfiance1.

De quelque façon que l'on réfléchisse à la facilité


avec laquelle il nous est donné de voyager dans les
Alpes, aujourd'hui où les chemins de fer nous portent
rapidement au pied des montagnes et dans les vallées,
où des routes carrossables montent à des altitudes de
mille cinq cents mètres, où dans presque chaque
village on trouve une modeste auberge et où nous
nous acheminons vers les cimes, ayant entre les mains
un bon Guide comme celui de MM. Martelli, Vacca-
rone et Bobba,on ne peut que se souvenir avec admi-
ration de ces anciens voyageurs inexpérimentés et
incompris qui, après un long voyage, pénétraient pai-
lle mauvais sentiers dans des régions ignorées
presque, où ils ne trouvaient qu'un gîle pénible. Ils
arrivaient de la sorte, emplis d'un émerveillement
nouveau, parmi les habitants des Alpes qui vivaient
encore, dans ce temps, de leur vie primitive obscure
et rude et ne savaient point que des poètes et des
savants allaient chaulant et étudiant les beautés elles
secrets de leurs montagnes, inconscients aussi de la
sympathie naissante qui montait du monde civilisé
vers leurs chaumières dénuées et les roches inhospi-
talières.
Il me plaît de penser que, parmi ces premiers voya-
geurs, il s'en sera trouvé quelques-uns qui auront tenu
entre leurs mains ce primitif Guide de la Suisse com-
posé par Johann Gottfried Ebel, qui fut publié à
Zurich sur le déclin du xvme siècle — et traduit et

1. V. aux noies : FORBES.


10 LE MONT CERVIN.
accommodé à l'usage des Anglais en 1818, — lequel
était comme l'A B C du voyageur dans les Alpes.
Parmi les règles minutieuses qui y élaienl données
sur le mode d'affronter les périls des montagnes, il se
trouvait ce précepte curieux : « Avant de vous aven-
lurer dans un pas difficile, rassasiez vos yeux de la
vue des précipices, jusqu'à ce que l'impression qu'ils
peuvent produire sur votre imagination soit épuisée
et que vous soyez devenus capables de les regarder
île sang-froid. »
Il y était également recommandé avec instance aux
touriste*, s'ils voulaient tirer de leurs excursions à
la fois une jouissance et un avantage, de saluer ami-
calement lous ceux qui se présenteraient sur leur
chemin et de converser d'une façon affable avec les
indigènes, en un mot, de dépouiller tout orgueil et
toute vanité, laissant à la maison les préjugés de
caste et de haut lignage pour ne porter dans les mon-
tagnes que l'homme seul — the man alone.
Dans ce livre, il n'était point parlé de Valtour-
nanche, sinon incidemment dans les index. Le Cervin
y apparaissait sous les trois noms de : Silvius, Mal-
lerhorn, Mont-Cervin, et il y était décrit brièvement
comme un des plus superbes et merveilleux obélisques
îles Alpes.
Cette curieuse notice y était inscrite sur Zermatt :
« Un lieu qui pourra peut-être intéresser le touriste
est la vallée de Praborgne; elle est limitée par des
glaciers immenses qui descendent jusqu'au fond de la
vallée; le village de Praborgne est assez élevé et
domine ces glaciers d'une grande hauteur. Son climat
est doux presque autant que le climat d'Italie, et l'on
y peut trouver des plantes des pays chauds à des alti-
tudes considérables, au-dessus des glaces. »
LES PRÉCURSEURS. 17
Les itinéraires, dans ce premier guide, étaienl, pour
la plupart incomplets et pauvrement décrits. Le Hand-
Book de Murray, qui devait servir de modèle aux
Guides pour les voyageurs des Alpes, ne parut pour la
première fois qu'en I808, et Y1 Cinéraire de Joanne en
1841.
Les chemins de 1er, quand il y en avait, s'arrêtaient
à cent milles de distance des centres alpins, et l'idée
de percer les montagnes n'était pas encore née. On
ne pouvait arriver à Aosle qu'après de nombreuses
étapes de voiture. Trois jours étaient nécessaires pour
l'aire le trajet de Turin à Saint-Vincent. Aujourd'hui
de Paris à Zermatt il ne faut que dix-huit heures.
Des brigands entouraient Ivrée; des ours et des
loups infestaient les environs de Châtillon 1 . Le
voyage n'était ni sûr, ni commode; et parfois il deve-
nait utile de tirer de sa poche un pistolet, suivant qu'il
advint au peintre Brockedon ' qui. en 1821, se trouva
aux prises avec la brutalité des douaniers de Pàquier.
Aujourd'hui les ours et les brigands ont disparu et
les douaniers sont devenus de braves gens.
Il fallait, alors, une singulière force de caractère,
jointe à un certain esprit d'aventure et d'excentricité,
pour affronter les vicissitudes des voyages alpins.
Certes, l'état d'âme avec lequel nos ancêtres se lan-
çaient dans les régions inconnues des neiges devait
être bien différent de celui des excursionnistes actuels.
Peut-être ceux-là s'armaient-ils d'un héroïsme su-
perllu et voyaient-ils des périls là où nous ne voyons
que de légères difficultés. .Mais, en échange des désa-
gréments et des obstacles, ils recevaient l'émotion de

1. La commune de Châtillon payai! 200 francs la capture


d'un nuis, et 100 francs celle d'une louve.
•1
18 LE MONT CERVIN.
l'imprévu. Les vallées se révélèrent à eux dans toute
la poésie de leur solitude, dans leur intacte simplicité
primitive. Les montagnes leur sussurèrenl timidement
des secrets que nul autre avant eux n'avait entendus.
Un sens profond de curiosité, le besoin d'admirer,
l'allégresse et l'enthousiasme d'une jeunesse qui ouvre
son intelligence à un nouvel idéal se manifestent dans
les pages écrites par ces devanciers.
Un monde neuf se découvrait devant eux. Ces
hommes de génie, ces étrangers qui allaient traver-
sant les Alpes, en arrivant sur les hauteurs des chaînes,
regardaient avidement vers notre pays. De là-haut,
du milieu des neiges glacées, ils cherchaient la terre
où les orangers fleurissent, et déjà il leur semblait que
le ciel était plus bleu à l'horizon, les pentes des vallées
plus douces. C'était tout au fond, là-bas, le mirage
de T « Italia », le rêve éternel des intelligences du
Nord.
Les premiers, ils nous révélèrent que dans nos
obscures vallées se trouvaient des monuments mer-
veilleux, et ils nous apprirent à les admirer. Les mon-
tagnards les avaient crus des chercheurs de trésors et
ils ne s'étaient point trompés : ils le furent, en effet,
eux qui découvrirent et nous donnèrent la montagne,
trésor, non encore épuisé, d'enthousiasmes et
d'études.
En 18L2"J, le passage du col du Théodule, de Breuil
à Zermalt, parut à M. William Brockedon une entre-
prise difficile. Au refour il lui en vint un accès de
fièvre1. Il raconte que, le long du chemin, sur le
glacier, des petits épieux de bois étaient placés qui
devaient signaler les endroits périlleux et marquer

1. Y". BROCKDON, noie II.


LES PRÉCURSEURS. 19
en même temps la direction à suivre. Quand il y en
avait deux l'un près de l'autre, c'était l'indice qu'un
pont de glace se trouvait là sur une crevasse et que
les plus grandes précautions devenaient nécessaires.
Il souffrit durant la montée par suite de la raréfaction
de l'air et déclare qu'il s'arrêtait à chaque pas. Enfin,
arrivé haletant et sans forces sur le haut du col, il lui
fut donné de contempler, « plus surprenante que toute
autre chose vue, la belle pyramide du Cervin qui
jaillit de son lit de glace à cinq mille pieds d'altitude,
spectacle inimaginable de grandeur ».
Dans cet « immense amphithéâtre de la nature,
renfermé entre des montagnes recouvertes de
neiges et de glaces éternellement blanches à tra-
vers les âges, devant ces parois superbes, l'intelli-
gence est dépassée; non certes qu'elle devienne inca-
pable de contempler une telle scène, mais elle se
sent toute subjuguée par l'immensité des choses con-
tcmplées. »
C'est ainsi que Brockedon exprime ses enthou-
siasmes: et les autres,qui, dans ce même temps, s'ap-
prochèrent du Cervin, ne durent point sentir d'autre
façon.
Ils étaient peu nombreux encore ceux qui accé-
daient au pied de la montagne par le Val Tournanche:
le révérend Coolidge, chercheur diligent des histoires
des Alpes1, anciennes et nouvelles, ne trouve à citer
pour ces années-là, avec M. Brockedon, que M. Hirzel-
Kscher2 de Zurich, lequel, parti de Breuil, traversa le
Théodule en 1822, accompagné d'un guide local : Jean-

I. L'histoire alpiniste do cette traversée est largement


traitée par le Rév. W . A. R. COOLIDGE, dans son ouvrage déjà
cité : Swiss Travels und Guide Books.
'I. La caravane ,de M. Hirzel-Escher, en descendant sur
20 LE MONT CERVIN.
Baptiste Ménabraye — el un Français venant d'Alger
qui en 1857 fit la même ascension.
La p l u p a r t arrivaient à Zermatl par le Valais, la
vallée de Viège '.
En 1815, le premier, un Français, M. Henry
Maynard, accompagné de guides n o m b r e u x — parmi
lesquels se trouvait le vieux J.-M. Couttet de Cha-
nionix, celui-là même qui avait accompagné M. de
Saussure au petit Cervin en 1792 2 — montait au Théo-
dule et louchait la cime du Breilhorn.
En 1821, sir J o h n Herschell, l'illustre astronome
anglais, refaisait celte m ê m e ascension avec un a u t r e
guide de Chamonix. Et à nouveau, en 1850, lord
Minto joignait cette cime avec une escouade de douze
Chamoniards. Tous pensèrent gravir le mont Rose.
Lord Minto n o u s a laissé de son voyage un journal
plein de nouvelles curieuses el fori précieuses pour
l'histoire de l'alpinisme primitif 5 . Il avait c o u t u m e
d'emporter un petit morceau de papier bleu et de le
confronter à diverses altitudes avec la couleur du ciel.
C'était ce même petit fragment que le D1' P a c c a r d
avait i n a u g u r é dans sa première ascension au Mont-
Blanc.
S u r le col il trouve les q u a t r e parois de la cabane
construite par les guides de M. de S a u s s u r e et y passe
la nuit. S u r p r i s par le mauvais temps, il revient à
Zermatl où les bonnes gens du pays lui font fête dans

Zerniatt, rencontra M. Paul Vincent de Grossoney qui reve*


nuit d'une tentative faite pour escalader le mont Hose.
I. Sur le développement de Zermatl, consulter W. A. B. Coo-
lidge (oui), cit.).
'2. Renseignement tiré de Forbes. Travels, p. 55i. note 3.
Voir à ce propos A. J. XV, p. 457, et DOLLI'US-AUSSET, Ascen-
sions dans les hautes régions, p. 109.
5. V. VAlpine Journal, vol. XVI. n°' 117 et i 1SS.
LES PRÉCURSEURS. 31
leur étonnement de le revoir vivant après une nuit
passée sur les glaciers du Gervin. Lord Min to nomme
Mont Cervin le col du Theodule et Matterhorn le Cer-
vin; Mont-Rose le Breithorn. C'est seulement en arri-
vant sur cette dernière cime qu'il s'aperçoit de son
erreur par la découverte qu'il fait, dans la direction
de Macugnaga, d'un autre sommet qu'il suppose être
plus élevé que celui sur lequel il se trouve.
De là-haut, il voit le Mont-Blanc, mais, portant ses
regards au Cervin, il ne peut se tenir de clamer tout
son émerveillement :
« Il est impossible — dit-il — d'exprimer par des
paroles l'idée de l'immensité de cette pyramide à
la forme régulière et exacte, comme dessinée par un
architecte, et qui s'élève à une prodigieuse hauteur,
au-dessus des glaces qui en enserrent la hase. »
Avant toute autre chose, ce qui frappait l'œil de ces
premiers admirateurs du Cervin, c'était la forme archi-
tecturale du Mont, forme qui ne semble point pro-
duite par le travail aveugle et indifférent de la nature,
mais bien par l'œuvre intelligente de tout un peuple
sans repos qui lui aurait donné l'empreinte humaine,
expressive, de sa puissance.
« Il est si profondément en dehors de tout ce que
nous sommes accoutumés à trouver dans les scènes
île la nature — écrit le D'' Forbes — que. parmi les
idées qui envahissent notre esprit à notre première
vision de lui, celles d'art et d'artifice ne sauraient être
exclues des autres 1 . »

La stupeur, l'inquiétude de leur esprit se faisaient


jour dans les exclamations les plus ferventes,

I. Dr .1. FOUBF.S : A physician's Holidays. 1840. p. 530.


22 I-E MONT CERVIN.
dans les images les plus hardies. Ils comparèrent le
Moni à une tour en ruine, à un obélisque blessant le
ciel, à une grande figure de sphinx, qui, dans le vaste
silence, se serait dressée comme pour une garde mys-
térieuse, sur son piédestal déglace; et encore à un
torse de géant aux épaules lourmenlées et aux lianes
musculeux qu'un voile blanc, tombé de la tête, entou-
rerait avec de larges plis pour descendre en ondes
majestueuses envelopper ses bases (Töpffer).
On découvrit en lui les formes d'un lion au repos,
celles du cheval qui se cabre (Ruskin).
, On le nomma le Léviathan des montagnes: on le
définit : un monument qu'un archange aurait élevé
pour sa gloire avant que d'abandonner la terre.
Dans d'autres esprits, il éveilla des visions d'antique
mythologie : les cimes du mont Rose apparurent à
John Bail comme le solennel conclave des dieux de
Scandinavie aux barbes candides et ruisselantes, et
le Cervin fut le héros mythique qui fait irruption dans
l'assemblée majestueuse.
Pour Dollfus Ausset, le Cervin est, parmi les autres
montagnes, comme Achille parmi les héros grecs,
lequel concentre sur soi, les regards et l'admiration
de tous.
C'était la merveille des merveilles, comme le pro-
clama Hinchliff.
Tout ce qu'écrivirent ces premiers admirateurs de
la montagne vibre de son grand nom : il semble que
la roche inerte et nue gagne peu à peu de la vie aux
enthousiasmes des hommes et se revêt du manteau
brillant de leurs rêves.
« Les intelligences les plus robustes », observe
Edward Whymper, « subirent l'influence de la mer-
veilleuse forme du Mont: des hommes qui avaient
I.KS P R É C U R S E U R S . 23

coutume de parler ou d'écrire comme des èlres rai-


sonnables, aussitôt gagnés à sa fascination puissante,
semblaient perdre leur sagesse et, laissant toute forme
habituelle du discours, se prenaient à déclamer el à
parler en poètes {ranted and rhapsodized) ».
Parmi ces rhapsodes du Cervin nous trouvons dans
ces années-là — de 1854 à 1840 — Elie de Baumont,
célèbre géologue français; un naturaliste de Neuf-
châtel, Desor 1 . venu là-haut avec un groupe d'amis
dont deux portaient un nom illustre dans la science :
Agassiz et Bernhard Studer; un Strasbourgeois,
Engelhardt, lequel demeura si plein d'admiration
pour Zermatt et ses environs qu'il y revint au moins
dix fois de 1855 à 1855 et se plut à décrire ces lieux
en deux précieux volumes 2 , traçant aussi des pano-
ramas el des cartes et recueillant des notes minu-
tieuses de minéralogie el de botanique. Celui-ci fut
un des premiers et des plus fervents amis de Zer-
malt.

En ce temps-là. Zermatl était un petit village tran-


quille et les voyageurs y trouvaient, une hospitable
modeste chez le curé ou encore chez le médecin du
pays, un certain Herr Lauber. Il n'y venait guère en-
core, outre les studieux, que quelques recueilleurs de
cristaux, d'insectes et de plantes alpines dont on pou-
vait trouver en cet endroit une ample moisson propre
au commerce.
Mais des « touristes ». des purs et simples touristes,
il n'en était encore pas lrace\ et Desor pouvait alors

I. Excursions et séjours dans les glaciers, 1844.


l
J. CHRISTIAN MORITZ E N G E L H A R D T . Naturschilderungen. 1810.
Das Monte Rosa und Mutterkorn Gebirg, 185'2.
"i. V. C O O L I D G E . Swiss Travels, p. '279 ot suiv.
24 LE MONT CERVIN.
écrire • « Dans le livre des étrangers (de Herr Lau-
ber), qui en osl à sa premiere année, je reconnus
parmi les cinq ou six voyageurs qui m'ont précédé,
les noms de personnes toutes de ma connaissance,
botanistes ou zoologistes suisses 7 ; décidément les tou-
ristes n'ont pas encore infesté celte vallée. »
En 1841, James David Forbes, professeur d'histoire
naturelle à l'université d ' E d i m b o u r g , arrive jusqu'ici ;
philosophe eminent et géologue, excursionniste très
studieux, il fut, dans ses voyages et les livres qu'il en a
laissés, le continuateur de l'œuvre de De Saussure. Il
admire le Cervin et, le déclare le pic le plus surpre-
nant des Alpes, invaincu et invincible — unsealed and
unscalable'). Ces paroles, prononcées par un homme
qui était, entre tous ses contemporains, g r a n d expert
en fait de m o n t a g n e s , font apparaître quel était alors
le sentiment des hommes à l'égard du Cervin et com-
ment, en un temps ou l'idée d'explorer les Alpes com-
mençait à se faire j o u r dans les esprits, le Cervin
demeurait à part comme u n e m o n t a g n e singulière de
laquelle on ne pouvait seulement rêver la conquête.
Et tel il d e m e u r a un long temps encore : tel le décla-
rait J o h n Bail, vingt ans après, dans son célèbre
Guide. Je n o t e , incidemment, que Forbes appelle le
Cervin Mont Cervin' et ne se sert que rarement poul-
ie désigner du nom allemand de Matterhorn. Le pro-
fesseur Forbes traversa le Théodule en 1812, monta
au Breithorn, et vint à Breuil et à P a q u i e r . P o u r lui,
qui descendait de contempler les spectacles sauvages
du mont Cervin, Valtournanche et son paysage italien
devinrent une vision de paradis 2 .

•1. Travels through the Alps, éd. 1000, p. 301.


'2. Dans son voyage de 1842. le professeur Forbes passa de
Valtournanche à Gi'essoney (Y. aux notes : Gressoney).
LES PRÉCURSEURS. 25
Entre temps, le géographe Gustave Studer avec le
professeur Ulrich éclairaient et traçaient la topogra-
phie des montagnes de Zermatt.
Et voici, parmi le chœur des savants qui trouvaient
dans le Cervin un argument d'éludés, que surgit la
voix de celui qui ne demande à la montagne qu'une
simple et très pure jouissance do l'esprit et de la vue.
C'est un philosophe, lui aussi, et un artiste : l'auteur
des délicieux Voyages en Zigzag, le genevois Rudolph
Töpffer.
•l'ai rouvert les pages de ces livres excellents, qui
délectèrent mon adolescence, pour les interroger sur
ce que le Cervin avait dit à cet esprit génial et serein,
et je les ai retrouvées fraîches et saines et honnêtes
comme autrefois.... Et je me suis souvenu du temps
où je les lisais avidement el où je faisais, en regardant
leurs curieuses vignettes, des rêves infinis de longues
marches en joyeuse compagnie par des vallées ver-
doyantes et de hautes collines, des rêves de goûters
savoureux sur le bord des lacs alpins et de soupers
dans de rustiques auberges montagnardes, repas
assaisonnés par la gaîté intarissable et le grand
appétit de la jeunesse.
J'ai reconnu dans ce livre le vieil ami duquel
peut-être.je reçus le premier désir vague des mon-
tagnes.
Töpffer, qui fut le premier à accompagner et à
guider des jeunes hommes à travers les Alpes dans un
but à la fois d'éducation et de plaisir, commença ses
Voyage* en zigzag en 1852. Mais ce n'est qu'en 1840
qu'il fait mention du Cervin :
« Déjà on parle de la vallée de Zermatt qui s'ouvre
à Viège, et des glaciers du mont Cervin, comme offrant
des beautés et des horreurs d'un caractère plus grand
26 • I.E MONT CERVIN.
ou plus intéressant que ce qu'on va voir à Chamonix
et dans l'Oberland. »
Bienheureux celui-là qui vécut dans un temps et
dans un lieu où à deux pas de sa maison il pouvait
trouver encore des choses ignorées et merveilleuses à
découvrir!
Deux ans après Topffer et ses écoliers parurent à
Zermatt. Il a narré ce voyage en un chapitre intitulé :
« Voyage autour du mont Blanc », un des plus beaux
qu'il ait écrits, le plus complet, le plus riche d'expé-
rience; on dirait que, présageant sa fin prochaine, il
a voulu recueillir dans ces pages qui lurent les der-
nières, les souvenirs les plus exquis, les enthou-
siasmes les plus fervents de toute sa vie'.
Il élève alors un hymne véritable au Cervin. Dans
une page précise, large et magnifique, il en décrit la
l'orme, le comparant à un énorme bloc de cristal aux
cent facettes, aux reflets multicolores, qui reluit clou
cement, sans ombres, clans les plus reculées profon-
deurs du ciel. Revenu à lui, il se demande quelle est
la source de l'émotion qu'il éprouve : « D'où vient
donc, d'où vient l'intérêt et le charme puissant avec
lequel ceci se contemple? »
Et il se répond à lui-même dans une analyse pro-
fonde des sensations de l'homme en face de la mon-
tagne :
« Ce n'est pourtant ni le pittoresque, ni la demeure
possible de l'homme, ni même une merveille gigan-
tesque pour l'œil qui a vu les astres ou pour l'esprit
qui conçoit l'univers. La nouveauté, sans doute, pour
des citadins surtout : l'aspect si rapproché de la mort,
la solitude de l'éternel silence: notre existence, si

1. Nouveaux Voyages en ziqzag.


LES PRÉCURSEURS. 27
frôle, si passagère, mais vivante et douce de pensée,
de volonté et d'affection, mise en quelque sorte en
contact avec la brute existence et la muette grandeur
de ces êtres sans vie : voilà, ce semble, les vagues pen-
sées qui attachent el qui secouent l'Ame à la vue de
celle scène....
c Poésie sourde mais puissante, et qui, par cela
même qu'elle dirige la pensée vers les grands mys-
tères de la création, captive l'âme et l'élève. » Et il
conclut par une profession de foi : « Plus d'un homme
qui oubliait Dieu dans la plaine s'est souvenu de lui
aux montagnes. »
Dans le volume de Töpffer le célèbre peintre Ca-
lame, son maître et son ami, illustre le Cervin par des
dessins faits à la façon romantique qui fleurissait en
ce temps. C'est un Cervin artificiel, d'une convention-
nelle, beauté, trop svelte, que nous voyons sur ces
premiers dessins, comme aussi sur ceux de Engelhart:
un Cervin fantastique, désespérément lisse et tel que
le pourrait rôver, dans son sommeil inquiet, un alpi- '
niste de fraîche date qui se serait donné la tâche de
le gravir. Une image qui répond plus à l'impression
excessive produite sur l'esprit étonné du dessinateur
qu'aux formes véritables du mont.
Mais ce fut aux environs de ce temps que parut,
celui qui étudia le Cervin dans sa structure et dans
sa forme, et le dessina et le décrivit dans chacune de
ses parties avec la curiosité de l'artiste et l'acuité du
savant.
Celui-là fut John Ruskin, type nouveau, original, de,
philosophe et de géologue, de peintre et de poète, tel
que le pouvait créer l'Angleterre dans cette époque
d'intense réforme intellectuelle préparatrice, d'un apo-
gée de civilisation.
28 LE MONT CERVIN.
Ruskin lui par excellence le rhapsode du Cervin.
Très jeune, à quatorze ans, ayant été amené par ses
parents, au cours d'un voyage, jusqu'aux Alpes, il
s'était animé pour celles-ci d'un si vif intérêt et d'un
amour si fervent que la trace et l'inspiration en de-
meurèrent dans une grande partie de son œuvre
immense.
Il avait môme, alors, exprimé dans un style poé-
lique son sentiment : « Les portes de la montagne
m'ouvrent une vie nouvelle qui n'aura pas de fin,
sinon à la porte de ce mont où il n'y a plus de
refour ».
Dans son adolescence, il s'était épris des dessins de
Turner, un peintre de montagnes, de crépuscules,
d'architectures et de mers, très discuté en Angleterre
à cette époque, et de la renommée de qui Ruskin fut
par la suite le vaillant et victorieux défenseur.
En même temps et à côté de cette passion d'arl,
s'était développée, ardente en lui, celle de la
recherche scientifique spécialement au point de vue
de la géologie. A quinze ans, la lecture des « \~oy fi-
ges » de de Saussure que lui avait donnés son père
lui paraissait délectable entre toutes.
Dans ce livre, empreint de sérénité et de profon-
deur, il lui parut trouver le complément des visions
que lui avaient suggéré les aquarelles tourmentées de
Turner, ainsi que la raison des lignes orageuses et
des merveilleuses couleurs. C'était pour lui les clefs de
ce qu'il définit admirablement « l'architecture de la
montagne ».
Ce fut avec ces principes dans l'esprit qu'il vint aux
Alpes et ne se fatigua point d'y revenir.
Il est curieux de constater que, lorsque Ruskin
arriva pour la première fois à Zermatt, en 1844. et qu'il
LES PRÉCURSEURS. 29
lui fut donné île voir le Cervin, celui-ci ne lui plul
pas '.
L' « étrange type de Mont, posé là-haut en plein
cœur et dans la plus l'orte altitude des Alpes mysté-
rieuses » était peut-être trop différent de l'idéal
qu'il s'était à l'avance formé des montagnes. Mais il
revient, il étudie et rêve longuement à ses pieds, et à
la lin le proclame « le plus noble écueil d'Europe » :
« The most noble cliff of Europe2. »
Autour du noble écueil, nous le voyons, attentif à
en analyser les lignes, les perspectives, à calculer
l'angle d'inclinaison de ses diverses arêtes, el
préoccupé de déterminer quel doit être le point exact
de la cime 3 . Nous le voyons étudier sur les hautes
parois l'intime structure des courbes désordonnées
de ses stratifications apparentes, et chercher à tra-
duire par des lignes la véritable expression du mont.
Edward Whymper, examinant un dessin du Cervin,
l'ait par Ruskin en 1841), remarque qu'il s'y révèle des
particularités qu'un simple dessinateur eût sans doute
négligées et que celui-là seulement, qui s'attache pour
les gravir aux roches et se trouve corps à corps avec
le mont, peut découvrir et reconnaître comme les
traits essentiels de son anatomic.
Ruskin aurait été l'illustrateur idéal d'un livre
d'alpinisme; à côté de ses dessins serrés, analytiques
et cependant pleins d'émotion, les agréables et poéti-
ques synthèses de Topffer et de Calame apparaissent
superiicielles. Mais Ruskin ne fut pas un alpiniste, ni
même un fervent ami de l'alpinisme. D'autres aspira-
lions occupèrent tout son esprit; et ses dessins de la
1. V.-W.-G. COLLINGWOOD. The Life of Joltn Ruskin, p. 95-96.
2. The Stones of Venice, éd. 1898, vol. I. p. 59,
3. V. aux notes : RUSKIN.
30 LE MONT CERVIN.
montagne lui servirent à illustrer l'enseignement de
la beauté dans les formes naturelles qui fut le bul de
toute sa vie.
Dans l'œuvre consacrée aux peintres modernes 1 , il
se prévaut à chaque instant des montagnes comme
d'un document d'esthétique et d'un argument de
morale. En établissant les principes qui le doivent
guider dans la description des pierres historiques
de Venise, il pose en modèle « la grande masse de
pierre, plus sublime que toute autre élevée par les
hommes ».
Et c'est pour nous une chose curieuse, en ouvrant
son magnifique livre, Stones of Venice, plein des splen-
deurs antiques de la Cité des lagunes, que de lire tout
d'abord ce passage :
« Il y a cependant des enseignements plus grands
dans les leçons puisées à l'école de la nature que
dans celle de l'école de Vitruvius, et un fragment
»l'un édifice des Alpes peut illustrer d'une façon très
singulière les caractères essentiels du revêtement
architectural : c'est un fragment d'une grande dimen-
sion, un corps de murailles en ruines — dont l'une
surplombe — couronné d'une corniche saillant de
150 pieds sur le flanc massif, suspendue à 5000 pieds
au-dessus de la base de glace et à 14000 au-dessus du
niveau delà mer; une muraille vraiment majestueuse,
et, dans le même temps, l'abîme le plus grand et le
rocher le plus fort de toute la chaîne îles Alpes : le
Mont Cervin. »
Ailleurs, il caresse encore cette idée architecturale
du Cervin « monument inaltéré, sculpté en des temps
révolus, monument aux éternelles parois lesquelles

1. V. Modem painters, vol. IV.


LES PRÉCURSEURS. Ol
conservent encore les formes qui y furent gravées dès
le commencement, et hausse comme un temple égyp-
tien son Iront gracieux, doucement coloré par les
soleils d'innombrables âges.... Ces soleils, qui s'éle-
vèrent et déclinèrent sur lui continuellement, pro-
jettent encore la même ligne d'ombre de l'Orient à
l'Occident, et, d'un siècle à l'autre, baisent le même
revêtement pourpré des colonnes d'argile, d u r a n t que
les déserts de sable vont .-d'Huant et refluant à ses
jlieds. »
Certes le mode ruskinien d'admirer et d'enseigner
diffère essentiellement de celui simple et classique de
De Saussure, c o m m e aussi du romantisme tranquille
de Topffer; son discours, parfois enveloppé, et les
hymnes mystiques par lesquelles il ferme q u e l q u e s -
uns de ses chapitres peuvent agréer moins aux
sobres studieux des Alpes; cependant, il convient que
ceux-ci ne mettent point en oubli et envisagent avec
complaisance que ce génie d'élection a laissé tomber
une étincelle féconde de son admiration sur u n de
leurs idéals, et a, avant tout autre, élevé un culte nou-
veau en associant le Cervin à de h a u t s rêves d'arl et
de b e a u t é ' .
On a dit que Ruskin n'était pas ami de l'alpinisme;
on lui doit, en fait, la définition bien connue des
ascensions difficiles comparées aux m â t s de cocagne
savonnés — greased pole« — auxquels s'agrippent les
hommes pour conquérir le prix mesquin qui est pendu

1. LESLIE STEPHEN, célèbre, alpiniste anglais liés autorisé,


écrivit à la mort de John Ruskin : « Plusieurs avaient tenté la
description des Alpes après de Saussure, niais les chapitres
de Ruskin parurent avoir la fraîcheur d'une nouvelle révé-
lation. (National Review, avril. 11100.) V. aux notes : LESLIE
STEPHEN.
52 LE MONT CERVIN.
au l'aitç. Il faisait allusion, par cette image ironique
aux ascensionnistes du Mont-Blanc1.
L'indicible joie myslérieuse de posséder la mon-
tagne ne lui avait point été révélée. Pour lui comme
pour les autres, le Cervin était intangible 2 . Il lui
suffit de l'admirer.
Toutefois, la publication de l'œuvre de Ruskin 5 dut
alors produire une grande impression sur les esprits
cultivés d'Angleterre et répandre le désir de voir le
mont auquel le jeune esthète avait dédié tant de
pages vibrantes d'enthousiasme. On peut facilement
s'en convaincre, en recherchant les fréquentes discus-
sions auxquelles cette publication donna lieu et les
citations que les livres et articles d'alpinisme, impri-
més durant les années suivantes, tirèrent de cette
œuvre*.
Après Ruskin, d'autres intelligences choisies vin-
rent encore qui portèrent comme lui au Cervin leur
tribut d'admiration et d'étude : John Bail', voyageur
infatigable et très cultivé, écrivain de voyages, qui fui,
depuis, le premier président du club alpin anglais;
Jacob Siegfried", qui, dans ce même temps, traversa
le premier l'Allalin Pass; Von Tschudi, auteur du
Guide suisse (Schweizer Fürher) publié en 185.'»; les
frères A. e t i l . Schlagintweit qui séjournèrent trois
jours au Théodulc dans un but d'observation et tentè-

1. Ruskin lui membre du Club alpin anglais de I860 à 1882.


2. Modem painters, vol. IV. p. '251.
5. The Stones <//' Venice, vol. 1. lui publié en 1851; Modem
painters, vol. IV, en 1856.
•i. Dans le Guide Murray (éd. 1851). une, page entière de
Ruskin esl cilée à la gloire du Cervin.
5. Le professeur ULRICH, un des plus assidus explorateurs
des montagnes de Zermatl et auteur de l'ouvrage: Die Seiteu-
Tkiiler der Valus und der Monte-Rosa (1850), élail aver. Siegfried.
LES PRÉCURSEURS.

rent l'ascension de la plus haute cime du mont Rose ;


Adams Reilly, qui établit la célèbre carte topogra-
phique du Mont Rose, et quelques autres encore.
Tout homme, doué d'une haute intelligence et
d'une forte volonté, laisse derrière lui une parcelle de
ses enthousiasmes et de son expérience. Il peut nous
paraître naturel à nous-, aujourd'hui, que, en arrivant
au' pied du Cervin, l'idée d'en faire l'ascension se pré-
sente aussitôt. Mais il fallut le trésor accumulé de ces
admirations pour préparer lentement ce sentiment
nouveau du désir.
Le Rév. Coolidge observe que, en 1851, la présence
à Zermatt de Alfred Wills", un des principaux cham-
pions de l'alpinisme anglais, donne le signal de la fin
des tentatives timides pour ouvrir l'ère des conquêtes.
A la théorie des savants et des poètes, voici que va
succéder dans le tournoi, au pied du Cervin, l'armée
des vrais alpinistes. Ils arrivent, pareils à des che-
valiers errants pour conquérir les belles vierges des
Alpes. Et ce n'est point l'amour de l'étude seulement
ou de l'art qui les pousse, mais une inexprimable
passion qui trouve dans les difficultés même de la
lutte un attrait plus puissant et sa raison d'être.
Ils entrent en lice, brandissant l'arme nouvelle : la
hache des glaces: et les guides, inhabiles encore, les
suivent, tels de fidèles écuyers.
Alors, commence la lutte avec la plus haute cime
du massif du Mont-Rose, une lutte qui durera neuf
ans1 (de 1847 à 1855).
Les cols et les sommets aux alentours de Zermatt

1. T e n t a t i v e s : 1847, O R D I N A I R E c l P I I S F . U X . — 18-48. p r o f e s -
s e u r U L R I C H . — JS.M. A. e t I I . S C . I I L A G I N T W F . I T . — 1854, B I R D .
S M I T H e t K E N N E D Y . — P r e m i e r e a s c e n s i o n : 1855. S M I T H el
HUDSON.
54 LE MONT CERVIN.
sont peu à peu explorés, le Mont-Rose est conquis,
mais le Cervin d e m e u r e encore le mont mystérieux
du passé. L'idée qu'il p e u t être accessible à l'homme
n'a pas encore g e r m é 1 : cependant son mystère pré-
occupe de plus en plus les esprits.
En 1855, un savant alsacien, M. Dollfus-Ausset, écri-
vait : « L'ascension du Cervin est possible; un bal-
lon avec une enveloppe excessivement solide, et de
forme spéciale, m a i n t e n u par une forte corde qui
se déroulerait lentement, permettrait au voyageur
aérien de diriger la nacelle et de toucher la cime. »
Nous sommes tout à l'ait avec M. Dollfus-Ausset
dans le régne d'Utopie. La môme année, un poète,
imaginant l'apostrophe que le Cervin, invaincu, jette
a u Mont-Rose subjugué par l'homme, compose ce
poème2 :

Frère, console-toi! le mont Cervin te venge!


Pour me vaincre jamais, il faudrait qu'un archange
Prêtât son aile à l'homme, ou qu'un rapide éclair
Le saisit palpitant et l'emportât dans l'air.
Il faudrait que son corps, léger comme un lluide,
Put s'élever sans peine aux régions du vide.
Jusque là. même en rêve, il n'essayera jamais
De peser un instant sur mes âpres sommets!

Je ne laisse arriver à mon sublime faite


Que les soupirs ardents du juste et du poète
Que les Ilots du déluge et les esprits du feu....
Et mon front ne fléchit que sous l'ombre de Dieu !

Dix ans plus lard, l'homme foulait la cime du


Cervin.

1. V. aux notes : Marshall Hall.


'2. V. DOLLFUS-AUSSET, Œuvres. IV, p. IX!). — V. aux noies :
GÉRARD (Chan).
LES PRÉCURSEURS. r,:,
Or, qu'avait-il été fait chez nous, dans ce t e m p s ?
Très voisins du Cervin, m a u r e s de lui par moitié,
nous laissions à des é t r a n g e r s la joie de l'admirer, le
mérite de l'étudier.
Les Alpes, pleines de merveilles, paraissaient nous
être inconnues. Leur fascination n'était pas encore
arrivée jusqu'à n o u s . Il en va ainsi de la lumière d'un
• phare élevé qui irradie et conduit des navires loin-
tains, alors que ceux qui se tiennent au pied de sa
lour ne la peuvent voir.
C'est que, dans ce temps, les Italiens avaient bien
autre chose à penser et à accomplir. C'était p o u r eux
une g r a n d e et difficile tâche que de former l'Italie, et
leurs énergies étaient u n i q u e m e n t dirigées vers ce
but, leurs pensées vers cet idéal.
La conception que, en renforçant leurs m e m b r e s
par des épreuves de g y m n a s t i q u e , on p r é p a r a i t de
jeunes h o m m e s vigoureux pour les luttes de la patrie
était cependant déjà née. Le poète Leopardi dédiait
un hymne à un j e u n e vainqueur au jeu de p a u m e :
Te rigoglioso'deir età novella
Oggi la palria cara
Gli antichi esempi a rinnovar prépara.

« Toi qui es dans la floraison de ton âge n o u v e a u


— a u j o u r d ' h u i la patrie aimée te prépare — p o u r
renouveler les exemples antiques. »
Et les élèves de la société de g y m n a s t i q u e de Turin,
fondée par Ricardi di Netro, un futur héros de la jour-
née de Coito, chantaient avec enthousiasme l'hymne
écrit pour eux vers 18i(l par Félice Romani, le patrio-
tique librettiste de la « Norma » :

I sudati ed aspri ludi


Affrontiam seroni e lieti.
31) LE MONT CERVIN.
Aile prove degli atleti
Afforziam le membra e il cor.
A palestra ancor più rude
Pronti un di farem passaggio.
Chè la forza dà coraggio
E il coraggio dà valor.

« Les pénibles et Apres j e u x — nous affrontons avec


sérénité, joyeusement. — Aux épreuves athlétiques*
n o u s faisons plus forts nos m e m b r e s et nos cœurs.
— A des j o u l e s plus rudes, — prêts, un j o u r nous
passerons — car la force donne le courage — et le
courage la valeur. »
P a u v r e vers, mais chant vraiment beau de sérénité
et de force, sur les lèvres de jeunes h o m m e s qui
croyaient et qui espéraient !
Je voudrais que nous le redisions nous-mème sur
les h a u t e s cimes, ayant en nous l'enthousiasme très
p u r avec lequel nos pères le chantaient dans leurs pre-
mières p r o m e n a d e s modestes et scholastiques sur
les collines des alentours de Turin où les guidait leur
premier maître de gymnastique, M. O b e r m a n n .
Mais la g r a n d e lice des Alpes n'était pas ouverte
encore — et l'aventure réservée à la jeunesse d'alors
c'était la rédemption de la patrie. L e u r alpenstock,
c'était un fusil; les cimes disputées aux é t r a n g e r s ,
et vers lesquelles s'élevait le regard impatient des
jeunes h o m m e s d'Italie, c'était le dôme de Milan
hérissé d'innombrables aiguilles, éclatant de c a n d e u r
c o m m e les glaces du Mont-Blanc, et le Campanile de
Venise qui s'érigeait droit et lisse sur la l a g u n e verte,
comme une t o u r de Dolomite sur les lacs silencieux du
h a u t Cadore. S u r ces cimes les Ilaliens voulaient
planler leur drapeau, eux qui se préparaient à cette
dernière et difficile ascension des Sept-Collines loin-
LES PRECURSEURS. 57
(aines longuement désirées. El déjà les victimes de
leurs courageuses tentatives et de leurs premières
entreprises glorieuses se comptaient par cenLaines.
En ce temps, les regards et les pensées ne se tour-
naient point autrement vers les Alpes que commevers
un rempart contre l'étranger sur lequel les chasseurs
de Garibaldi devaient renouveler les héroïsmes des
soldats du duc de Savoie au col de l'Assiette.
La poésie reflétait fidèlement l'àmc du peuple et,
dans les vers de Giovanni Prati, les montagnes pleu-
raient sur les malheurs de la patrie.
Mais nul ne pensait encore à la montagne pour
elle-même. Gelte poignée de poètes et d'érudits qui,
sortant du cercle des villes subalpines, s'en allaient
chercher dans les Alpes l'inspiration ou un savoir nou-
veau n'aventuraient point leurs pas hors des voies
marquées par le lit des vallées.
Baruffi, dans ses Peregrinazioni autunnali (péré-
grinations automnales), cherchait des histoires an-
ciennes sur les grandes roules aboutissant à Aoste.
L'illusire historien Luigi Gibrario recueillait avec
un amour filial les chroniques de sa vallée d'Ussc-
glio.
Norberte» Rosa et Giuseppe Revere séjournaient
dans les villages alpins, et, delà, contemplaient dans
l'éloignemenl les cimes élincelantes où était « le
royaume des vents et des poètes ». Cependant les
molles ondes des strophes de Regaldi n'apportaient
point au Piémont la vision sublime des glaciers soli-
taires où elles avaient pris leur source. L'abbé Slop-
pani n'avait point encore donné son ouvrage qui, le
premier peut-être, devait, avec une poésie scienti-
lique, dans un patriotique idéal, désigner aux Italiens
n II bel littest! » —• leur beau pays.
58 LE MONT CERVIN.
11 y avait bien loul de même déjà, en ce temps,
des ouvrages italiens qui décrivaient les Alpes : un
Dictionnaire de Casalis (18ÜO-18Ü6), les Notices du
capitaine De Barloloineis (1840), l'œuvre de Annibale
di Saluzzo intitulée « Les Alpes qui entourent l'Italie »
(18-45), éludes savantes et patientes, pleines d'obser-
vations encore précieuses; œuvres d'une telle étendue
(pie personne peut-être aujourd'hui n'oserait en entre-
p r e n d r e de semblables. Mais, à les consulter à pré-
sent, on se rend compte de ceci, que les notions de
leurs a u t e u r s sur la haute montagne étaient incer-
taines 1 , et que leurs désirs ne s'élevaient point au delà
des régions h a b i t é e s ; et — s'il m'est permis de re-
p r e n d r e ici une p h r a s e odieuse lancée alors par
Metternich à l'Italie — on peut craindre que les Alpes
aussi ne lussent alors devant eux « qu'une expression
géographique. »
La haute m o n t a g n e n'était pas encore; moralement
possédée par les Italiens. C'était comme un splendide
scenario peint dans le fond du théâtre et auquel
m a n q u a i e n t les acteurs.
Et nos peintres, non plus, ne s'étaient point aperçus
encore que prés de leurs villes il y avait un trésor
merveilleux de belles lignes et de belles couleurs. El
Massimo d'Azeglio, qui pourtant les avait regardées
et étudiées, dans les vallées, représentait les mon-
tagnes dans ses paysages, lointaines encore, purement
décoratives, conventionncllement vaporeuses à l'ho-
rizon 2 .

1. V. aux noies : CASALIS et UK BARTOLOMEIS.


ï>. Plus lard seulement, vers I860, avec, Camino. Balbiano et
Perolli (je ne parle que des Piémonlais) le paysage de mon-
tagne, sous l'influence de l'école de Genève, commença
d'exister pour lui-même.
LES PRÉCURSEURS. 59
Les recherches de géologues, qui, seuls en ce Lemps,
se risquaient dans les Alpes hors des voies battues,
demeuraient renfermées dans les archives des acadé-
mies scientifiques.
Dans ces archives je trouve, parmi d'autres docu-
ments intéressants, un gros livre de « Mémoires »
écrit par un géologue piémonlais, Angelo Sismonda 1 ,
qui fut, en plusieurs excursions, le c o m p a g n o n d'Elie
de Baumont et de Studer. Cet auteur, prédécesseur
en ceci de Barfolomeo Gastaldi, après avoir parcouru
durant plusieurs années nos m o n t a g n e s et être arrivé
jusqu'au Val élevé de T o u r n a n c h e d'où il examine le
Cervin en 1844, recueillait les souvenirs de ses péré-
grinations assidues en un fort volume qu'il termine
de la sorte : — « Le besoin de visiter et de visiter
encore les Alpes, plusieurs fois, quand on veut y
comprendre quelque chose, fut h a u t e m e n t senti par
l'immortel de S a u s s u r e qui, après avoir consacré
trente six ans de sa vie emplie de travaux à les par-
courir en tout sens, exprimait le vif désir de recom-
mencer à nouveau 2 . »
C'était là une noble déférence de savant pour les
montagnes en même temps q u ' u n e première forme
d'amour. Effectivement, auprès de nous, comme déjà
auprès des autres nations, le premier lien devait être
formé p a r l e s géologues entre les h a u t e s régions mon-
tagneuses et les hommes des villes pour qui celles-ci
n'étaient encore que de pauvres régions où, parmi des
difficultés et des périls, vivait une genl misérable : le

1. L'auteur de la première carie géologique des États


Sardes.
2. Notizie e schiarimcnli sutla costitazione delV Atpi Pié-
montesi, t. IX. série II, des Memoria délia R. Aceademia délie.
Scienze di Torino. 1845.
•M LH MONT CERV1N.
pays des aigles,' des marmottes, des contrebandiers
et des crétins'.
11 n'y avail donc personne, dans ce petit royaume
qui occupait les deux versants des Alpes et qui en
renfermait entièrement le plus grand colosse, qui
comptait une grande part de sa population disséminée
au cœur des montagnes, et avait cependant, un demi-
siècle plus tôt, donné à M. de Saussure les premiers
guides pour le Mont-Blanc '-, il n'y avait donc personne
pour se souvenir des cimes voisines, avec ce simple
désir d'en l'aire l'ascension?
En lisant les lettres de Franceselti de Mezzcnile',
on a cette surprise de se trouver en face d'un aspirant
à l'alpinisme. Il donne exactement l'impression d'un
adolescent qui ignorerait ce que peut être l'amour et
serait déjà plein de désirs. 11 n'aspire point à la con-
quête, il est content d'élever seulement ses regards
vers sa dame, de donner des louanges à sa beauté. La
modestie de l'introduction à ses lettres traduit fidèle-
ment sa crainte d'être inférieur à la chose belle qu'il
décrit, une pudique réserve dans cet enthousiasme
lequel pouvait paraître à d'autres puéril et vain, une
peur, presque, d'être tourné en dérision. Sentiments
que nous éprouvons encore aujourd'hui nous-mêmes,
les alpinistes plus avancés en expérience.
Et, remontant des aspirations aux faits, nous tron-

I. Y. aux noies : KICOLIS DI ROUILANT.


'2. Suivant que cola est bien connu. Chamonix appartint au
royaume de Sardaigne jusqu'en 1800. année de la cession de
la Savoie à la France. Les hommes de ce village furent les
premiers qui embrassèrent la profession de guides alpins
sur le déclin du x v n r siècle, et jusqu'aux environs de l'année
1857. il était difficile de trouver ailleurs dans les Alpes des
guides d'une valeur comparable. V. FOIÎEES, Travels, éd. 190U.
p. 485.
LES PRECURSEURS. 41
vons encore dans ce temps, comme de magnifiques
exceptions, quelques esprits singulièrement amou-
reux: des Alpes : les Italiens Pietro Giordani en 1801.
Vincent et Zumstcin en 1811), Gniffetti et ses com-
pagnons en I8-42 — avaient conquis les premiers les
diverses cimes du mont Rose, au pied duquel ils
étaient nés. Et dans cette même année 1842, l'abbé
Chamonin, un fils lui aussi do la montagne, avait l'ait
sienne la belle pointe de; Tersiva 1 .
Mais il ne se faisait aucun bruit autour de ces entre-
prises, et les ascensionnistes n'en menaient point
louange. Pareillement, l'histoire alpine l'ait silence
autour des chasseurs de chamois qui, suivant leur
proie sur les hauteurs, devaient être plus d'une fois
montés, pionniers inconscients, sur des cimes où per-
sonne n'avait encore paru.
Cependant l'histoire italienne parle de l'un d'entre
eux, un chasseur de montagne, le plus grand de tous :
« Bella speranza del Regno—Primogenito figlio di
Carlo Alberto Re — Varcale più montagne erte,
asprissime — Famose per natura o per subalpino
valore— Oui sali ai XXII di Luglio MDCCCXXXIIP».
Cette inscription que la commune de Suse fit graver
dans le marbre et posa sur la cime de Roche-Melon
à 5500 mètres d'altitude en souvenir de la première

I. Dans ce niùme temps des oïïiciers de l'année sarde,


avaient parcouru les plus hautes chaînes de la vallée de
Suse(1820-1822) cl gravi également dans les Alpes-Maritimes cl,
les Alpes Coltiennes plusieurs cimes au-dessus de 5000 mètres
(1850-1856) à l'effet de dresser une carte lopographique des
Etats. — V. L. VACCAIIOXE : Statistic« dette prime asrensioni nette
A/pi orcidentali.
i « Belle espérance du règne — le fils aine de Charles Albert,
roi — 11 a traversé plus d'une montagne très âpre, difficile
— célèbre par elle-même ou par sa valeur subalpine — Ici
il monta le 22 juillet 1853. »
42 LE MONT CERVIX.
ascension alpestre du jeune duc Victor-Emmanuel, a
sa réplique en celle autre, plus vieille de deux siècles,
où il est rappelé que Charles-Emmanuel II avait l'ait
l'ascension de cetle m ê m e cime. « suivi de sa cour,
dans la fleur de ses années, fervent de dévotion, pour
honorer, de la plus g r a n d e h a u t e u r de ses Etats, la
Vierge sa protectrice 1 ».
C'était la c o u t u m e des princes de la Maison de
Savoie, maison vraiment alpine, que d'affronter les
duretés des Alpes ; une habitude de cetle race faite
à combattre sur ces m o n t a g n e s , à traverser et retra-
verser pendant les étés o u ï e s hivers les chaînes élevées
sur lesquelles, comme sur un support de cristal,
appuyait la balance de sa politique séculaire, j u s q u ' à
ce que, pour notre fortune, la balance ne penchait du
côté de l'Italie.
Victor-Emmanuel II professa publiquement, avant
tout a u t r e peut-être en Piémont, la religion de la
m o n t a g n e . Déjà avant 1S42, il était monté,-conduit
par son père, au pied du mont Rose, dans la vallée
de Cressoney.
P l u s tard, par le passage qu'on ne pratiquait point
encore habituellement dans ce temps-là de la Eenestre
de Champorcher, il vint à Cogne où il s'enllamma de
passion pour les hautes chasses au chamois el au
bouquetin. Et ces chasses, qu'il commençait en 1850,
furent ensuite continuées par lui assidûment dans le
g r o u p e important des m o n t a g n e s italiennes du Grand
P a r a d i s qu'il se plut à recouvrir de c h e m i n s j u s q u ' a u x
glaciers.
Il était chasseur, et il aima les Alpes pour l'émo-
1. » ...Seguito dalla sua corle, nel lior dcgli anni, fervido di
devozione, per adorare dal più alio de' suoi Slati la Vergine,
sua protettrice ».
LES PRÉCURSEURS. 45
lion d'abattre, par un coup sûr de sa carabine, la
proie agile et fuyante, plutôt que dans le bul de
s'élever sur les cimes. Mais il les désira aussi pour la
vie Apre et les sentiers difficiles qu'il y rencontrait
el qui satisfaisaient le besoin de luîtes cl de victoire
qui était en lui. Et ce qu'on disait en P i é m o n t des
chasses du jeune roi. les anecdotes que l'on narrait
sur la simplicité de sa vie là-haut et sur l'affabilité de
sa conversation avec les m o n t a g n a r d s 1 — plus que
lout, la foi que l'on avait en lui. la sympathie avec
laquelle on suivait en Italie chacune de ses actions
comme si de la moindre d'entre elles devait jaillir la
fortune de la patrie — furent utiles, j'en suis certain,
au développement du désir des m o n t a g n e s en d'autres
nobles Ames, et aidèrent p u i s s a m m e n t à attirer l'atten-
tion de la foule vers les h a u t e s régions ignorées.
Il devait cependant y avoir quelque chose de beau
et de grand là-haut, puisque Victor-Emmanuel y
revenait chaque année?.... Et les regards montèrent
avec respect et curiosité aux cimes blanches, parmi
lesquelles le roi se retrempait pour son peuple.
Sur bien des points. l'Italie, attentive seulement
depuis tant d'années à la conquête de; la liberté, était
demeurée un peu en arrière des a u t r e s nations. Mais,
ayant conquis pas à pas son unité et pris conscience
de ses propres forces, elle éprouvait à cette heure le
besoin d'un renouvellement intellectuel, et aspirait à
uni; civilisation supérieure.
Dans ce printemps, chaud d'idéal, il p a r u t à des
hommes insignes que l'amour et l'élude des mon-
tagnes, la lutte contre les rochers et les glaces, pou-
vaient devenir un moyen très puissant de progrès. Il

1. V. A.MÉ GORRET. Victor Emmanuel sur les Alpes, 1870.


H \.E MONT CERVIN.
leur parut que les jeunes hommes d'Italie devaient
accourir sur les cimes des Alpes, pour crier de Ià-
haut, dans leur joie, aux peuples d'au delà des fron-
tières, que l'Italie était toute, ou presque toute, enfin,
aux Italiens.
Et ce fut alors que le Club Alpin jaillit de la vaste
intelligence de Ouintino Sella, comme Minerve de la
tôle de Jupiter, armé de toute pièce.
CHAPITRE II

LES TROIS AUBERGES

< The snows of Moni Blanc and the cliffs


of I he Matterhorn would have their charm
in the midst of a wilderness: hut their heanly
is amazingly increased when a weather-
stained chalet rises in the fore ground : when
the sound of cow-hells conies down through
the Ihin air: or the little troop of goals re-
turns al sunset lo Hie quiet village. »
(Li:sui: STEPHKN, The I'laygrmind of Europe.)

IJ me plait d'imaginer un de ces voyageurs roman-


liques de la première moitié du siècle, venu d'un
lointain pays pour s'aventurer dans les Alpes alors
que celles-ci n'étaient connues encore que par les
éludes de quelques savants ou les visions de certains
poètes....
Ce voyageur monte pour la première l'ois par le
sentier solitaire de la vallée, la pensée emplie d'un
rêve idyllique de tranquillité cl de vie primitive et
libre, éveillé en lui par les lectures de Haller ' et de
Rousseau. Dans sa mémoire il emporte, vibrantes de

1. A l b r n c h l von H a l l e r , p o è t e s u i s s e du x v m e s i è c l e , c h a n t a
la vie d e s m o n t a g n a r d s d a n s le p o è m e Die Alpen (1752).
M> LE MONT CERVIN.
poésie, les images du hardi chasseur de chamois de
« Manfred » et des héros m o n t a g n a r d s de « Wilhelm
Tell. »
Les douces mélodies de « Linda » ou de la « Som-
nambule ». applaudies peu avant sur les IhéAtres des
villes, résonnent encore à ses oreilles. Il lui semble
que la vie des hommes qui habitent les humbles
maisons de ces h a u t e u r s , aspirent l'air très pur des
montagnes et élanchent leur soif aux sources très
claires, au milieu de celle nalurc vibrante de lumière
et de sons, doit, être pleine d'harmonie et de paix. 11
lui semble que l'Ame du m o n t a g n a r d doit être sereine
et haute comme les choses qui l'entourent. El déjà il
espère que la félicité de la vie pastorale lui.sera révélée,
que, au tournant du sentier, apparaîtra un allègre
c h œ u r paysan cl q u ' u n e « Linda » ou une « Amina »
au corselet de velours se penchera entre des fleurs, à
la fenêtre de sa maisonnelte el lui donnera, en chan-
tant, la bienvenue.
Mais, quand il pénètre dans la ruelle du village, il
comprend vile que les choses ne sont pas comme les
a célébrées le poêle : une impression de sévérité, qui
donnerait presque de la crainte, émane des maisons
basses et obscures, serrées l'une à l'autre pour se
mieux protéger contre le froid et mieux résister à
l'assaut des venls. Les vêlements (les m o n t a g n a r d s
sont pauvres et u s é s : leurs visages austères ne s'ou-
vrent point au sourire. Ils mènent une existence dure
comme celle de lout ce qui vit ou végète aussi h a u t ;
et le destin de l'homme n'y est point différent de celui
des sapins qui. cramponnés par des racines profondes
aux l'entes des rochers et tirant du sol une maigre sub-
slance, croissent serrés, assez robustes pour supporter
le poid« dos neiges, el d e m e u r e n t , jusqu'au j o u r
LES TROIS AUBERGES. 71
qu'une tourmente les brise ou qu'une avalanche les en-
traîne; mais d'autres m e u r e n t de vieillesse, lentement,
quand la source de la vie esl tarie en eux. Personne
ne s'aperçoit qu'il y a alors dans la l'orèl un sapin
de moins ou une croix de plus dans le petit cimetière.
Ici, sur les h a u t e u r s , n'apparaissent point les an-
goisses ou les agitations de la vie des villes, la peine
y est plutôt une espèce d'atonie, de souffrance obs-
cure, continue : l'été est bref: le reste de l'année est
hiver, et le montagnard attend patiemment, dans
l'élable fermée, le retour du soleil. Le temps pour la
récolte est court, et récolter devient une lourde fatigue.
Il semble que la joie sereine du travail ne resplendisse
pas ici, mais qu'une fatale résignation y doive guider
l'existence.
Au milieu des pauvres maisons s'élève l'église, peu
différente d'elles, sinon par son clocher qui jette dans
l'air les sonorités tristes ou gaies de ses cloches,
lesquelles président aux naissances, aux noces, aux
funérailles de ce petit g r o u p e d'hommes séparé du
reste du monde.
Kl. au romantique étranger, la religion de ces
hommes semble faite seulement de peurs, quand,
entrant dans la petite église pleine d'images baroques
et de douloureuses peintures de sacrifices et de tour-
ments, il voit les femmes groupées prier sous îles
voiles blancs avec l'obscure ferveur d'une foi an-
cienne, et qu'il entend la voix d'un ministre de Dieu
éleversur l'humanité la menace séculaire'des châti-
ments du ciel durant qu'au dehors lonne l'avalanche,
et exhorter au mépris des richesses terrestres et des
vanités ces fidèles qui n'ont pas de joies, et ne possè-
dent rien que de pauvres biens sur un sol âpre.
Dans la haute vallée, là où le sentier se fait plus
48 I.K MONT CERVIX.
scabreux et court au long de dangereux précipices, il
lui arrive de rencontrer de temps à autre des petites
croix noires qui sont à la mémoire de quelque aven-
ture mortelle. Kl s'il monte jusq.u'â l'extrême passage,
jusqu'au col élevé, il le peut voir parsemé d'ossements
blanchissant parmi les neiges. Et il seul que la morl
est ici plus proche qu'ailleurs des hommes.
Le songe idyllique s'est dissipé. Amina devient dans
la réalité une femme qui descend par la roule pénible,
courbée sous une lourde charge de foin, et, au lieu
des beaux montagnards robustes et sains qui sont à
cette heure au loin, cultivant quelque champ dans
la plaine ou gardant leurs bêles aux pâturages, voici
que se présente à lui, objet à la fois de pitié et de
dégoût, un être livide et contourné qui tend la main :
le crétin.
Je ne puis me défendre, encore à l'heure actuelle
lorsqu'il m'arrive de relire les pages qu'écrivirent ces
premiers voyageurs, d'éprouver une impression
presque douloureuse à y constater la sorte tie com-
misération, parfois de mépris, avec lesquels ils regar-
dèrent les rudes habitants des Alpes. Et quand vint
John Ruskin, âme éminemment sensible, il sentit
plus que tout autre, intensément, le contraste entre la
gloire lumineuse de la nature alpestre et l'obscure
pauvreté des hommes qui vivaient au milieu d'elle.
Le chapitre intitulé The Mountain Gloom1 — la
tristesse de la montagne — qui toutefois est un des
plus beaux parmi ceux qu'il écrivit à la louange des
Alpes, semble le cri de douleur du poète désillu-
sionné qui à de grandes visions préconçues voit se
substituer la cruelle réalité de la vie.
•!. Modern painters, cliap. XIX. vol. IV. Ce cliajiiIrr> fui
publié pom' la premiere lois en IXfili.
LES TROIS AUBERGES. 4«
Mais j'incline à croire que, de môme que la première
vision heureuse des romantiques, la sombre peinture de
Ruskin nefutpas. le miroir fidèle de la vie de nos mon-
tagnards, lesquels n'étaient point beaucoup plus mal-
heureux que tant d'autres hommes qui travaillent
comme eux obscurément la terre. Pour eux aussi
refleurissaient les prairies else doraient les moissons;
la fatigue de leurs journées leur donnait le sommeil
bienfaisant, oublieux des peines. Une religion adaptée
à la simplicité de leurs conceptions leur permettait
d'espérer et de se résigner.
Peu de chose leur suffisait par ceci qu'ils connais-
saient peu de désirs. Leur pauvreté était une pauvreté
sans honte, une égalité primitive fondée sur le travail
nécessaire pour tous et pour tous semblable.
Ils vivaient d'un échange de produits, comme un
peuple antique. L'argent corrupteur était presque
ignoré parmi eux; la plus étroite parcimonie guidait
toute leur vie parce qu'un ciel rigoureux et un sol
avare assuraient le nécessaire et non le superflu. Et
ils aimaient pourtant ce court espace de ciel, circon-
scrit par les lignes dures des cimes, et le coin de terre
où ils étaient nés et souhaitaient d'achever leurs jours.
Quand les jeunes hommes de Suisse, enrôlés dans
les milices étrangères, entendaient la mélopée antique
des pasteurs de leur Alpe, si douloureusement montait
en eux le sentiment de la nostalgie qu'il fallut en pro-
hiber le chant dans leurs bataillons parce que ces
accents les faisaient pleurer, déserter ou mourir 1 .

1. » Le Ranz-des-Vaches était si chéri des Suisses qu'il l'ut


défendu, sous peine de mort, de le jouer dans leurs troupes,
parce qu'il faisait fondre en larmes, déserter ou mourir,
ceux qui l'entendaient, tant il excitait en eux l'ardent désir
de revoir leur pays. » (J.-J. Rousseau).
i
50 LE MONT CERVIN.
E l parmi les enseignements de droiture que les
m o n t a g n a r d s ont donnés aux hommes des villes, il y a
eel attachement profond au lieu de leur naissance.
P o u r eux, leur pelil h a m e a u est le centre du monde.
Et certes, nous, les citadins, ne rêvons point à nos
maisons commodes ou aux fastueux édifices de nos
villes et ne nous souvenons pas du fracas de nos rues,
avec le désir infini que sent le m o n t a g n a r d éloigné de
sa patrie, lorsqu'il rêve à sa cabane, à son petit clocher
blanc et qu'il se souvient de la paix de sa vallée et de
ses c h a n s o n s .

11 n'esl point difficile, aujourd'hui encore, de se


figurer le village de Valtournanche tel qu'il devait
être il y a c i n q u a n t e ou cent ans. La nature, à son
entour, est restée i m m u a b l e , et l'œuvre de l'homme,
dans l'apreté des monts, ne laisse que de faibles et
lentes traces. Sans doute, il y a, à cette heure, quel-
ques forêts de moins dans la vallée 1 , et on voit désor-
mais, à la place ancienne des beaux arbres, les poteaux
télégraphiques et la route carrossable ; l'église a été
refaite et son ancien clocher r e s t a u r é ; quelques mai-
sonnettes, nouvellement crépies et recouvertes de
tuiles neuves, donnent une noie joyeuse parmi le brun
e l l e gris des vieilles c h a u m i è r e s ; mais c'esl tout....
Les mêmes prés sont a u t o u r du village, les mêmes
c h a m p s de seigle et de pommes de terre portés sur la
pente par de petils m u r s de cailloux; e l a u - d e s s u s , les
mêmes rochers s'érigent, dépouillés el m e n a ç a n l s .
Le chemin qui conduisait au h a u l tie la vallée fut,
j u s q u ' a u delà de la moitié du siècle dernier, le m ê m e

I. Y. aux note* : COUREVON (II.).


LES TROIS AUBERGES. 51
mauvais chemin muletier que M. de Saussure avail
parcouru en 1792.
Paquier élait la bourgade principale, la Grande
Paroisse, la dernière église de la vallée : la poule cou-
veuse de nombreux petits villages disséminés tout
autour et qui liraient leur subsistance de ce maigre
sol montagneux auquel ils arrachaient la nourriture
chétive qu'il peut donner.
Les « Valtorneins » — ce nom est le nom local des
habitants — étaient autrefois pasteurs el agriculteurs ;
la chasse fournissait une diversion à leurs durs tra-
vaux; la contrebande, un lucre exceptionnel rempli
de risques et incertain.
De rares nouvelles pénétraient là-haut venant de la
plaine ; ils avaient eu une lueur du rapide passage de
Bonaparte en bas, dans la grande vallée: ils avaient
connu les changements de gouvernement par le chan-
gement des emblèmes sur l'enseigne de l'agent de la
gabelle ou par les devises de liberté écrites sur la
porte de la taverne; ils avaient reçu un écho vague
des grandes guerres par les simples récits qu'avaient
l'apportés quelques-uns des leurs, congédiés de
l'année sarde ou réchappes des campagnes de Napo-
léon.
Le souvenir de ces vétérans, lesquels, — après avoir
suivi par force les aigles françaises, après les avoir
désertées peut-être, — portaient haut leur litre de
soldai de la Grande Armée, est encore vivant dans la
vallée.
Parmi les autres, il s'en trouva deux dont le nom
est demeuré particulièrement célèbre : Bernard
Maynef, dit Kikolin, et Aymonod, surnommé das
Clous, qui avait fait partie d'un régiment envoyé en
Espagne et racontait si bien son voyage qu'on l'eût
52 LE MONT CERV1N.
pu prendre, disent les anciens qui le connurent, pour
un processeur de géographie et d'histoire.
Ils savaient qu'ils avaient un roi à la dynastie
duquel ils étaient fidèles depuis des siècles —L un roi
qui voulait des soldats — et un gouvernement qui
percevait des taxes.
Le sel qui assaisonnait leur soupe était cher. El le
tabac qui fumait dans leur pipe ou exhalait son odeur
dans leur tabatière était médiocre. Au delà du col -du
Théodule. on en vendait de meilleur et meilleur
marché; mais les gardes — les « préposés » —faisaient
tout leur possible pour que celui-là n'arrivât pas de ce
côté des monts....
L'autorité gouvernementale était représentée par le
receveur des douanes, qui était aussi officier de
police : à celui-ci incombait la direction des biens de
la terre; au curé, le domaine des âmes était réservé.
Mais la suprême autorité de la famille — l'abeille
reine de la ruche — c'était, en ce temps, la mère,
laquelle tenait l'argent, préparait les nourritures, cou-
sait les habits pour les hommes, lavait les vêtements,
habillait les petits, les battait parfois et leur faisait
réciter la prière.
Car les hommes avaient beaucoup d'autres choses
à faire : presque foutes les familles de Valtournanchc
possédaient un petit bien dans la grande vallée près
des rives caillouteuses de la Doire, entre' Ghatillon et
Chambave. Le terrain y était réparti entre ceux de
Paquier, de Chamoix, de Madelein, d'Anfey et des
autres petites communes de la vallée, presque comme
une propriété, un domaine à eux accordé, ab antique*,
parle feudalaire de ce lieu 1 .

1. Valtoumanche avail appartenu à la Baronnie de Cly, une


LES TROIS AUBERGES. S3
El à Châtillon, l'église des Valtorneins était celle
de Notre-Dame-de-la-Grâce où ils descendaient, en
procession solennelle, précédés de leur vénérable
gonfanon blanc, q u a n d il devenait nécessaire d'im-
plorer le ciel pour la pluie bienfaisante pendant les
sécheresses.
C'étaient là les possessions de la plaine — du plan
— desquelles ils faisaient et font encore grand cas,
parce qu'ils en obtenaient, comme ils en obtiennent
encore, les fruits que leur âpre sol natal, h a u t de
1500 mètres, leur dénie : les noix, les châtaignes, le
maïs pour la « polen le », un peu de froment pour le
mêler au seigle de leur pain — ce pain qu'ils ne cui-
sent qu'une fois ou deux par an, ce pain brun qui doit
leur suffire pour six ou douze mois et qui, quand il
est durci, ne peut se fendre qu'à coups de hachette et
qu'on trempe dans du lait pour l'amollir. La cuisson
de ce pain était, dans un a u t r e temps, une cérémonie
solennelle pour chaque famille et la tradition en a été
religieusement conservée.
Ces terres basses nécessitaient le transport d'une
partie de la famille dans la g r a n d e vallée, au printemps
d'abord pour les cultiver, en a u t o m n e ensuite pour la
récolte. El fortuné était celui qui possédait aussi une
ligne de ces treillages, soutenus contre la montagne
par de petits murs de pierres frustes qui supportent
de petites stèles blanches, lesquelles donnent un
caractère si ancien, si italien, aux vignobles de la
vallée d'Aoste. La vigne <lu plan! C'était l'orgueil
de toute une famille: elle donnait peu de « brentes »

fies plus vastes du duché d'Aoste, composée de sept clochers :


Valtornenche. Torgnon. Antey, Verrayes, Diémoz. S.'iint-
Denis et, Chambave. — V. DE TILLIER, Historique de la vallée
d'Annie.
M LE MONT CERVIN.
d'un vin âpre niais honnête et qui suffisait pour
l'année entière. Et quand il en restait, on ne le vendait
point, mais on le donnait aux plus pauvres.
Il y avait aussi les mauvaises années. Les vieux se
souviennent encore d'un hiver de malheur : depuis
deux ans, à cause de la maladie de la vigne, on
n'avait pas fait de vin ; la récolle du froment et des
pommes de terre avait été pauvre dans toute la vallée
d'Aoste; on était venu de Suisse, en automne, pour
en faire l'emplette, et les petits propriétaires avaient
été obligés de vendre leur récolte pour pouvoir payer
la gabelle. Le spectre de l'hiver et de la faim et l'an-
nonce de taxes nouvelles atterraient à la fois el exci-
taient les populations. Les curés prêchaient du haut
de la chaire les devoirs de la charité et tâchaient de
recueillir des secours pour les familles les plus misé-
rables. Ce fut l'hiver terrible de 1853. L'excitation des
esprits se résolut d'une façon inattendue dans la dou-
loureuse et inutile insurrection du 26 décembre, du-
rant laquelle une poignée de montagnards, descendus
de Champorcher avec des armes et des bâtons, grossie
en chemin d'autres montagnards accourus des vallées
latérales, avaient renouvelé, aux portes de la bonne
ville d'Aoste, la terreur qu'un demi-siècle auparavant
y avaient éveillée les hordes paysannes du fameux
Régiment de* Socques.
Vers la fête de saint Bernard de Menton, qui tombe
au milieu du mois de juin, la plupart des hommes
parlaient pour les hauts pâturages où ils conduisaient
leurs troupeaux, ou encore se louaient dans les Alpes
voisines en qualité de bergers ou de fruitiers faiseurs
de fromages. Et là-haut, de pâturage en pâturage,
suivant que le leur concédait la saison, et à mesure
que l'herbe manquait, ils montaient jusqu'aux re-
LES TROIS AUBERGES. 5;i
bords les plus élevés où le gazon csl rare et la prairie
dangereuse pour le troupeau, jusqu'aux sables des
moraines, jusque sous le château des Dames, le Tour-
nalin, le Cervin. Souvent ils emmenaient avec eux le
plus jeune des enfants de la maison en qualité de
lappa borra, ce qui est une expression touchante du
palois valdotain signifiant proprement « celui qui
lèche la fleur du lait »; et l'enfant trouvait sur les
hauteurs du lait frais, un air excellent, il ne coûtait
presque rien à la famille et croissait robuste et les
joues roses sous la caresse du soleil. Ainsi se pré-
paraient les hommes qui devaient conquérir le Cer-
vin.
Un fils de Valtournanche, le fin et cultivé abbé
Amé Gorret — dont le nom est bien connu parmi les
alpinistes et aimé d'eux, et de la courtoisie duquel
j'obtins une grande part de ces notes sur les usages
de la vallée — a décrit la vie de ces enfants portés
là-haut dans les chaumières élevées, et il y évoque
poétiquement ses propres souvenirs d'enfance au
chalet de Cheneil : « Combien ce chalet de Cheneil
me rappelle de doux souvenirs! C'est un chalet de
consorterie entre vingt-sept particuliers. Autrefois les
mères de famille y allaient passer l'été avec leurs
enfants; c'est là que j'ai été élevé. Nos mères n'avaient
guère à s'éloigner de la maison: elles soignaient le
lait et les poules, et rapiéçaient nos habits; nous,
enfants, nous servions fous de bergers. Ces jours
me sont encore si présents! Aussitôt, jour, nos mères
nous appelaient, elles nous faisaient la prière et le
dîner en même temps; à l'arrivée du soleil nous
allions manger notre blanche bouillie sur le roc
devant la maison, nous bourrions nos poches de pain,
et nous partions gais et affairés après nos vaches.
50 LE MONT CERVIN.
Arrivés aux pâturages, quelle joie, quels amusements
bruyants! Le jeu du bacculô ou fio/et, spécialité de la
vallée d'Aoste, le jeu du Colin-Maillard ou Ciappa f<>
(attrape-fou), les défis pour la course, pour sauter les
torrents, pour gravir les rochers, tous jeux de véri-
table gymnastique.... Le soir nous ramenions les
vaches à la maison, el le lendemain nos plaisirs recom-
mençaient 1 ».
A la Saint-Michel les hommes descendaient, et ils
confiaient aux mères les enfants, la paye de leur été
et les draps encore tout odorants de foin. Puis ils re-
partaient pour la vendange. Le jour des morts tous
étaient de retour au village. Ces migrations pério-
diques, qui subsistent toujours en partie, étaient et
sont encore une des vraies caractéristiques de la
population de Valtournanche.
L'abbé Gorret écrit : « C'était la vie de nos bons el
robustes ancêtres avant l'invasion des touristes et la
fondation des cantines et des auberges, vie passée
en famille à l'usage patriarcal, loin de tout bruit.
Durant les émigrations temporaires ce n'étaient
que brèves réapparitions à la maison pour décharger,
entre les mains de la mère de famille, la petite bourse
de l'argent gagné, et chez le curé le poids des
consciences. »
L'été, c'est la vie fatigante des hauts pâturages lu-
mineux, au regard des glaciers et du ciel; l'hiver, la
vie obscure et paresseuse des étables. Alors, quand
les chaumières sont ensevelies sous la neige el que de
longs festons d'argent pendent au bord des toitures,
quand le torrenl se tait, pris par le gel, et que les
pas des rares passants ne s'entendent plus sur la molle

1. BOLL. Club Alpino Italiann, vol. 18. p. 2~>N.


LES TROIS AUBERGES. .YÏ
couche de neige qui recouvre le sentier, quand le
soleil ne demeure plus que peu d'heures a l'horizon,
les montagnards se reposent.
Parfois seulement, dans les belles journées où le
soleil brille, froid et clair, sur l'immense étendue
blanche et fait luire les arbres chargés de barbes de
glace, ils sorlent des maisons et montent chercher en
haut de la vallée les bois préparés durant l'été et le
foin déposé dans les granges hautes pour le trans-
porter en bas par le véhicule commode de la neige. Et
les traîneaux chargés glissent silencieusement dans
leur sillon profond, entre deux parois blanches.
Ce temps est celui où se célèbrent les fêles en
famille, la Noël, le premier jour de l'an, cl la plus
solennelle de toutes, celle de Saint-Antoine; le vin
vieux et le vin nouveau coulent allègrement en ce
jour-de la Saint-Anloine, les intelligences obscures
s'allument d'une gaîté inhabituelle; et le soir, dans la
chambre la plus vaste, dite le poêla parce qu'elle se
trouve la seule chauffée de la maisonnette, deux ou
trois familles, proches voisines, se réunissent, et,
durant que les vieillards causent, le jeune homme
regarde la jeune fille qui est déjà dans son
cœur.
11 l'a connue au temps qu'elle était une petite fille,
il l'a vue, les étés, bien haut sur l'Alpe, hardie et ro-
buste; il sait qu'elle aime les enfants, qu'elle n'a pas
peur de la fatigue, qu'elle est économe et que sa
vanité féminine se limite à un foulard carré de soie
aux couleurs vives qu'elle enroulera autour de sa
tête et à une paire de petits cercles d'or pour orner
ses oreilles. (Test la femme qui lui convient. Les pre-
mières paroles s'échangent, paroles insignifiantes où
lient tout l'avenir de deux vies. Parfois un joueur de
B8 LE M O N T C E R V I X .

« ribebba ' » prend son instrument et on danse. On


danse avec gravité, avec un visage sérieux, un corps
raidi, .en tenant sa danseuse respectueusement à dis-
tance et glissant des pieds sur une cadence mono-
tone, jusqu'à ce que la vieille mère congédie tout le
inonde et envoie chacun dormir.
Mais ce n'est point fête tous les jours. Aux soirs du
long hiver, après une journée de torpeur durant
laquelle, à cause de la tempête déchaînée, personne
n'a pu même pencher sa tête au dehors ou venir sur
le seuil, dans l'étable tiède dont les fenêtres ont été
bouchées par de la paille, tandis que l'huile se con-
sume lentement dans la petite lampe, le vieillard ra-
conte à la famille les histoires qu'il a lui-même, autre-
fois, reçues de ses pères.
Ce sont des histoires anciennes et belles comme la
mythologie; personne ne sait comment elles ont pris
naissance. Elles sont un mélange singulier d'idées
païennes et chrétiennes, ce qui reste des traditions,
lesquelles résistent avec plus de ténacité qu'ailleurs
dans les régions montagneuses. C.c sont les ordinaires
histoires de fées faijonx dansant en cercle, à l'aube, sur
les herbes emperlées de rosée où elles laissent la
trace du joyeux branle: ou d'âmes du Purgatoire
errantes, en feux follets, la nuit, dans les méandres
tranquilles du torrent; ce sont aussi des contes de
nains avares, qui, à l'heure du crépuscule, sortent de
In caverne où leur trésor est caché, et de loin on peut
voir des pierres précieuses et de l'or, épars parmi les
rochers, luire et scintiller aux derniers rayons du
soleil. La pensée de richesses enfouies au sein de la

I. Sorte de petit instrument en métal qui a plusieurs noies


et qu'on l'ait passer rapidement sur les lèvres en y soufflant.
!
LES TROIS AUBERGES. 50
montagne a toujours excité l'imagination et le désir
des pauvres montagnards. Et, près de certaines roches
mystérieuses, dans des lieux presque inaccessibles, on
trouve encore les traces de leurs pénibles recherches
illusoires.
Tous savaient que là-haut, du côlé de la Becca •—
c'est ainsi qu'ils nommaient le Cervin — là où se
forment les orages cl où montent ces nuages, noirs
comme la fumée de l'enfer, qui portent la tempête, il
y avait le diable en personne : c'était lui qui lançait
des masses rocheuses en bas, dans la vallée, continuel-
lement.
Et le vieux qui racontait baissait la voix pour pro-
noncer son nom; un frisson courait à fleur de peau
dans l'auditoire: les enfants, déjà couchés, écoutaient
dans l'ombre avec des yeux grands ouverts par la
curiosité et la peur.
Il connaissait aussi l'histoire de l'Homme Sauvage,
et cette légende était la plus chère aux Valtorneins
parce qu'elle avait toute la saveur locale de leur vie.
Elle ressemblait à une histoire vraie.
Un jour, l'Omo Servadzo1,—l'homme sauvage —
était arrivé là-haut: d'où il venait, et dans quel temps
cela se passait, personne ne peut le dire et on ne le
sait point, parce que, en ce temps, il n'y avait àme
qui vive dans toute la vallée. C'était le premier
homme, et certes, ce devait être un sage, car il pré-
voyait le mauvais temps et était expert dans plusieurs
choses. Les pasteurs, petit à petit, attirés par sa pré-
sence, montèrent vers lui avec leurs troupeaux. Et il
commença d'élever ce petit peuple et de l'instruire
dans les choses utiles à la vie. Il leur apprit comment on

i. v. G. r.onoNA. Snir Mjii.


00 LE MONT CERVIX.
.guérit les maladies des génisses, comment on l'ait les
fromages savoureux, les bonnes tomes, et encore à
accommoder le lait en d'autres formes.
Les pasteurs l'aimaient et le craignaient dans un
même temps. Cet homme étrange habitait les chalets
de « 1' Eura » qui veut dire « du vent ». Ce sont les
derniers, les plus hauts, au pied de la Becca. Quand
il l'aisait beau temps, on le voyait prendre soin des
troupeaux, et aller tout à l'entour avec un petit sac de
sel qu'il répandait sur l'herbe. El les bergers étaient
tranquilles, car sous sa surveillance, chaque chose
prospérait.- Mais si le vent commençait méchamment
de souffler, alors il se cachait, et personne ne savait
où il s'élait blotti. D'où naquit le proverbe local :
« Quand il pleut, il pleut, quand il neige, il neige;
quand il fait du vent, c'est le mauvais temps, et il est
bon de faire comme l'homme sauvage, il est bon de
se cacher « fo fare commun tomo servaiho el secazé».
Lorsque les montagnards crurent qu'ils avaient
appris toute chose, ils offensèrent gravement l'homme,
qui disparut comme il était venu, emportant avec lui
des secrets que l'on recherche encore, à l'heure d'au-
jourd'hui, en vain : le secret d'utiliser le petit-lait et
cet autre de redresser aux chèvres leurs jambes
cassées.
Une autre légende a, avec celle-ci, de curieuses
analogies. 11 y est conté qu'autrefois un géant vivait
dans la vallée d'Aoste, qui se nommait Gargantua ;
c'était un génie bienfaisant dans la vallée, laquelle,
en son temps, n'était toute qu'une prairie en fleurs;
les pasteurs jouaient aux quilles avec les pelotes de
beurre ou les disques de fromage, il y avait une telle
abondance de lait qu'il s'en formait des ruisselels
auxquels venaient se désaltérer les agneaux. Le
LES TROIS AUBERGES. 61
climat élait doux; c'était un temps où, les troupeaux
pouvaient rester aux pâturages les plus élevés, à
Breuil, jusque presque à la Noël; les vieux ancêtres
s'en souvenaient; tous étaient heureux alors et le mal
était inconnu. .
La fantaisie des peuples primitifs s'est toujours
complue à attribuer à des héros l'œuvre énorme
accomplie par les forces de la nature. Et la tradition,
parfois, entrevit confusément une période de l'histoire
géologique de la terre que la science a depuis éclairée
el affermie. Or donc, dil la légende, en ces temps très
lointains, les monts n'étaient point ce qu'ils sont au-
jourd'hui, lout hérissés d'aiguilles et déchirés de
lézardes profondes ; mais une seule chaîne uniforme,
haute de la hauteur de la Becca, courait sur le lieu
où surgit à présent le Cervin, enserrant, au fond, la
petite vallée. Un jour, le géant fut pris du désir de
voir le pays au delà des monts. Ce n'était pour lui
qu'un jeu de traverser la très haute barrière ; il en-
fourcha la chaîne cl, durant qu'il tenait encore un
pied de ce côté el que déjà l'autre pied appuyait sur
le pays des Suisses, ceci arriva que les roches autour
de lui croulèrent toutes. Le conte ne dit pas si le poids
surhumain du géant en fui la cause ou si ce fut par
quelque autre raison. La pyramide de roche qui se
trouva prise entre ses jambes énormes demeura seule
debout.
Ainsi fut formée la Becca'.
Un murmure d'incrédulité s'éveillait dans l'audi-
toire à celle conclusion. Mais le vieux conteur, louché

1. V. II. CORRKVON. Au pied du Cervin [Hull. Association


pour lu protection des plantes, n° 14, p. 16). — Cello légende
semble présager les théories les plus nouvelles de la science
concernant le mode de formation de la pyramide du Cervin.
62 LE MONT CERVIX.
au vil', reprenait les j e u n e s incrédules : Ces choses
avaient été dites par les aïeux ; ils les croyaient, eux,
qui en savaient plus long que nous et avaient plus de
vertu. C'était le temps où le bon Dieu avait en prédi-
lection la vallée de la T o u r n a n c h e , parce que les
hommes y demeuraient pieux et simples, et il se plai-
sait à leur envoyer parfois des prolecteurs et des
sainls qui taisaient des miracles parmi eux. C'était le
temps où l'ermite du Tournaleis ', à force de prier,
laissait sur les roches l'empreinte de ses g e n o u x qu'on
peut y voir encore aujourd'hui. C'était aussi le temps
du fameux saint Théodule. O h ! celui-là, oui, c'était
en vérité un grand sainl, fori et robuste, et qui tra-
versait les montagnes l'hiver comme l'été. Rusé, avec
cela, plus que le diable: un vrai m o n t a g n a r d !
El le vieillard racontait alors l'histoire, cent fois
répétée, de saint Théodule, évoque de Sion dans le
Valais' 2 . Un jour, Théodule. qui était déjà évoque
mais point encore saint, passa du Valais en Yallour-
nanche, traversant le col qui depuis porte son nom.
11 venait visiter ses frères en .lésus-Chrisl, Evance el
Juvenal, qui menaient la vie d'ermite, l'un sur les
h a u t e u r s de Chûtillon, l'autre sur celles de Fenis. Il
advint que, passant par Breuil, il s'arrêta dans une
pauvre chaumière où les bergers l'accueillirent avec
respect et partagèrent avec lui leur modeste repas.
En récompense, l'évêque leur donna sa sainle béné-
diction, et il s'en fut. A son retour, s'étanl arrêté
encore dans la même chaumière, il vil que le malheur
élait entré sous ce toit : un enfant avait été mordu
par un terrible serpent, el la mère pleurait à chaudes

1. Localité près de Saint-Vincent.


'1. V. CORONA. SUW Alpi. Sainl Théodule fut évoque de Sion
vers la fin du iv siècle.
LES TROIS AUBERGES. Ü5
larmes, incapable de le secourir. Alors, l'évèq.ue.
ému jusqu'à la pitié, invoqua la grâce de Dieu, mur-
mura une prière sur la blessure et toul aussitôt Ten-
tant fut guéri.
Comme il sortait de la maison, — et ces bonnes
gens et leurs louanges lui faisaient escorte —Théodule,
élevant la main, bénit ce coin de terre et ordonna aux
serpents et autres bêtes venimeuses de s'enfuir sur la
rive opposée du torrent. Alors, un grand sifflement
passa dans l'air et l'on vil des serpents, des scorpions,
des crapauds et des salamandres qui émigraient sur
l'autre rive; et plusieurs se noyaient en passanll'eau.
Depuis ce jour, tout le versant de la montagne où se
lrouve situé Breuil est pur et délivré de ces sortes
d'animaux nuisibles.
La piété de Théodule, ses bonnes œuvres et les
miracles qu'il répandait sur son passage le rendirent
célèbre dans les vallées de Viége et de Tournanchc.
Le diable, envieux par nature de toute verlu, cher-
chait en toute occasion à diminuer le prestige du
saint homme et à lui causer des désagréments.
Un jour, à Praborne, durant que l'évèque se prépa-
rait à monter au col, Satan s'approcha de lui respec-
tueusement et lui offrit de l'aire ensemble une partie
de la route. Théodule accepta. Chemin faisant et tout
en parlant d'une chose et de l'autre, le diable se
vanta d'être plus puissant qu'un évoque. Théodule
ne se laissa point troubler; il dit qu'il savait bien
n'être qu'un misérable pécheur, fragile comme les
autres hommes. Toutefois, il demanda à son compa-
gnon de lui donner une preuve de celte puissance
dont il menait si grand étal. El comme, dans ce
moment, ils passaient auprès de certaines cabanes,
Théodule montra du doigl au diable un grand chau-
64 LE MONT CERVIX.
ilron — de ceux dont les pasteurs se servent pour
faire les fromages — en lui promettant que, s'il réus-
sissait à le porter sur ses épaules à travers le col jus-
qu'à Paquier, parole d'évôque, il se ferait son esclave
pour toujours.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le diable se charge du
c h a u d r o n , l'arrange au mieux sur son dos, et monte
péniblement par le glacier. Mais, en arrivant près du
col, à l'endroit où la montée se fait plus âpre, il glisse
d'un pied, tombe, et roule avec son chaudron j u s q u ' e n
bas, tout au fond de la vallée.
Un doute sérail permis, semble-t-il, à l'égard de
l'exactitude de ce récit, tant à cause de l'ingénuité
inhabituelle montrée par le diable comme à cause de
l'incertaine loyauté de la conduite de l'évèque, lequel
peut, vraisemblablement, être soupçonné d'avoir aidé
par un croc-en-jambe à la confusion finale de son
adversaire, s'il n'en était d e m e u r é une preuve authen-
tique sur une ancienne peinture de l'église de Crépin
oit le diable est figuré au moment que, précipité en
bas avec le c h a u d r o n , il suit mal volontiers la pente,
d u r a n t que l'évèque se frotte les mains dans l'excès de
son contentement 1 .
Le vieux n a r r a t e u r disait aussi une a u t r e histoire
qui se raconte dans la vallée de Viége 2 , où il était
encore question du [diable, et des tours d'adresse de
celui-ci concernant, celte fois, certaines cloches que
Théodule transporta par les airs de Rome à Sion, et
(jui traversèrent, en volant, le col. Et celte aventure
s'achevait également par la victoire du saint et la
défaite de l'esprit du mal, à la façon des comédies

1. Y. aux notes : Oépin


'2. V. ALFRED CELŒSOLE, Zermalt, p. "(i.
LES TROIS AUBERGES. Bfi

populaires, qui finissent toujours par le triomphe de


la vertu et le châtiment des méchants.
C'est pourquoi ces histoires étaient goûtées par les
auditeurs ingénus. Ils se complaisaient au ridicule-
jeté sur la personne du diable qu'ils regardaient
comme l'ennemi; ils éprouvaient une sensation de
sécurité et d'orgueil à la pensée que les ruses les plus
insidieuses de Satan ne pouvaient rien contre leur
saint patron; à travers le voile de la légende, ils
entrevoyaient vaguement les premières terreurs, les
premières croyances, les premiers gestes de leurs
devanciers, comme si les brumes, dont l'ignorance
entourait leurs visions, s'étaient brusquement ouvertes
pour laisser apparaître les choses arrivées dans les
temps lointains. L'esprit de la légende était dans leurs
Ames, transmis par leurs aïeux comme un instinct de
la race. La légende leur plaisait, parce que dans leur
linessc native ils la senlaienl vivanle et humaine,
parce qu'elle décrivait des lieux qui leur étaient fami-
liers, parce qu'elle parlait de périls et de luttes qui
étaient les propres périls et les propres luttes de leur
vie.
Le Cervin enlrait parfois dans la légende. Il sem-
blait alors que toutes ces histoires fussent nées de
lui, et que le battement de leurs ailes se fît entendre
encore autour de ses roches mystérieuses.
Mais à présent, la vie et les idées modernes mon-
tent en foule, par les routes rendues faciles, jusqu'en
haut, à travers la vallée; et un vent de positivisme
fane pour toujours cette flore primitive: la dernière
heure de la légende est sonnée, là-haut, comme
ailleurs.
Quand les premiers bergers de Breui.l, jugeant
qu'ils en savaient plus long que l'Homme sauvage.
fiß LE MONT CERVIN.
s'étaient permis de l'offenser, celui-ci avait dispara.
11 en va de môme pour le génie du Cervin : alors
qu'on ne croit plus en lui, il s'en va. Les dragons
ailés se fossilisent maintenant au fond des cavernes,
les fées timides, qui avaient trouvé ici un dernier
refuge, s'évanouissent lentement et comme à regret
de ces lieux où elles récurent si tranquilles; mais
tout en s'en allant, elles irradient encore la vallée d'un
dernier sourire d'une infinie poésie.
Il nous est rarement concédé, à nous, les lard
venus, de surprendre encore un instant de cette beauté
finissante. La connaissance des vieilles histoires se
perd. Pareillement, les vieilles façons de se vêtir ont
disparu ; l'habit à queue, la culotte serrée aux genoux
— un souvenir du siècle précédent, demeuré longtemps
dans ce petit coin de terre où la mode n'arrivait
qu'avec trente ans de retard. Une seule chose résiste
encore : le dialecte, le beau et fort patois valtornein,
l'orgueil de la vallée. Il y a aussi, sans doute, là-
haut, quelques montagnards qui croient encore aux
diables du Cervin ; mais ceux-là cachent leur croyance
dans leur cœur, honteux presque de ne l'avoir point
su perdre.
Une seule fois, comme je me trouvais avec un jeune
guide sur le col du Lion et que nous regardions le
gouffre de Tieenmalten d'où montaient de denses
vapeurs — comme échappées, on eût dit, à une chau-
dière énorme en ebullition au-dessous — et que ces
vapeurs menaçantes enveloppaient les flancs du
Cervin, j'entendis mon guide s'exclamer : « J'avais
bien dit que là-bas il y avait les bacans ! » Il voulait
dire les esprits malins. Le cadre terrible réveillait
dans son âme rude l'idée effrayante d'une puissance
mauvaise, et, sous la suggestion de cet homme simple
LES TROIS AUBERGES. li-
mais plus fort que moi, je sentis un grand frisson
passer par mes fibres comme si pour un moment
j'avais cru moi-même. Et c'est par là que je fus amené
à comprendre avec quelle facilité les phénomènes
merveilleux de la nature ont été attribués, par ces
intelligences primitives, à des forces maléfiques
contre lesquelles il était nécessaire que les saints des-
cendissent, armés de leurs miracles.
De cette hauteur d'où l'on embrasse dans un seul
regard toutes les cimes de la vallée — et elles parais-
sent de là proches les unes des autres - - on peut
s'expliquer le sens naïf de l'histoire des trois ermites
qui, étant chacun sur une cime, s'étaient entendus
pour faire tous les jours leur prière en même temps,
et se lançaient l'un à l'autre une hache unique pour
fendre leur bois.
De là haut encore, le col du Théodule apparaît si
près des verts pâturages du Giomein que l'on conçoit
comment a pu naître la légende d'une ville mysté-
rieuse qui, autrefois, s'élevait sur le col au milieu des
prairies en fleurs et se trouve maintenant ensevelie
dans les glaces.

L'abbé Gorret définit ses compatriotes : « Le


peuple le plus casanièrement nomade qu'il m'ait été
donné de connaître. »
De fait, et bien que passant les trois quarts de l'année
en mouvement, ils aimaiont avec ténacité leur sol,
par ce besoin inné que l'homme de la montagne res-
sent de posséder la terre, qui, plus qu'en un autre
lieu, est ici précieuse; ils aimaient la maison natale
par instinct, parce que c'était celle-là qui les accueil-
lait et les protégeait dans la saison adverse. Dans la
CS LE MONT CERVIN.

belle saison, leur maison, c'était loule la vallée — la


brève vallée qu'on p e u t parcourir tout entière en dix
heures de m a r c h e , au cours desquelles on passe des
chaudes vignes de Chambave aux p â t u r a g e s ventés de
l ' E u r a ; de Châtillon où fleurissent les lauriers roses
et où on peut cueillir le thym d'Italie, à Breuil, où
croît l'edelweiss, et au Théodule, où la renoncule
glaciale et le maigre lichen d'Islande s'agrippent aux
rochers. Et c'est en parcourant assidûment leur vallée,
en se livrant tour à tour ù des cultures diverses et à
des travaux différents q u e les m o n t a g n a r d s de Val-
l o u r n a n c h e g a g n a i e n t u n caractère plus ouvert et
quelques connaissances meilleures au-dessus de celles
des h o m m e s sédentaires des vallées prochaines.
Dans leur vie, il y avait le mouvement — qui fait
limpides et pures les eaux bondissantes des torrents.
La plaie du crétinisme n'arrivait que rarement là-haut,
dans le temps même qu'elle frappait douloureusement
d'autres vallées de la Doire 1 .
Le passage continuel de gens venus d'ailleurs q u i ,
p o u r des raisons de commerce ou poussés par quelque
idéal de foi, traversaient le col du Théodule appelé
alors le col du Mont Cervin ou même Mont Cervin"
tout court, leur était aussi profitable.
C'étaient des m a r c h a n d s de bestiaux de la vallée de
Viège, qui avaient c o u t u m e chaque année dans
l'arrièrc-saison de conduire des troupeaux de vaches
et d e bœufs, à travers le col, a u x foires de la vallée
d'Aosle. Deux m o n t a g n a r d s du pays de Mail : Joseph
T a u g w a l d e r et Peter B u r c h n e r , qui étaient experts
du passage, guidaient ces caravanes 2 .

1. De Barlolomeis et Casalis l'attestent.


'2. V. ENGELIIAMDT, Naturschilderungen (1840). p. 228 et 255. —
V, également aux notes : BROCKEDON et lord MIXTO.
LES TROIS AUBERGES. 00
Celaient des hommes de Ayas ou de Valtournanche
qui allaient par le chemin du col vers Praborne, char-
gés de grosses outres emplies du vin de la vallée
d'Aostc qu'ils portaient vendre, vin que l'on appréciait
fort de ce côté. Et il est dit que, à leur arrivée à Pra-
borne, les outres souvent se trouvaient moins gonflées
et pesantes qu'à leur départ de Paquier'.
C'étaientdes contrebandiers qui entraient en Piémont
malgré les neiges du Mont Cervin, avec la « bricolla »,
la holte, emplie de tabac, de café, de chocolat, de fines
mousselines anglaises 2 , aussi, de montres suisses et
de la fameuse poudre à fusil de Berne ; ou encore des
pèlerins qui affrontaient les difficultés du chemin et
les périls des glaciers, se rendant à Sion, la cité sainlc
du Valais, ci à Einsiedeln, dans le Canton de Schwytz,
afin d'y accomplir quelque vœu au Sanctuaire de
Noire-Dame des Ermites pour laquelle les Valdolains,
et spécialement les Valtorneins, avaient une dévotion
ancienne.
Les vieux racontent que, dans la grande plaine de
glace qui est sous le col du côté de la Suisse, en un
lieu nommé Tour <le Gomba, il y avait un écho mira-
culeux. Quand, par les brouillards épais, la route
devenait incertaine, les pèlerins, unissant leurs voix
en une seule, demandaient au saint s'ils étaient dans la
bonne route. Pour peu qu'ils en fussent éloignés le
saint gardait le silence. Quand il leur faisait réponse
ils élaient sauvés.
On a pu croire que la traversée du col était plus
facile en d'autres temps qu'aujourd'hui 5 . Nous ne sau-
rions connaître toutes les victimes que fit le glacier
1. V. aux notes : Kremerlhal.
ii. Y. aux notes : MURHAY.
5. Y. aux noies : GNC.NEH.
70 LE MONT CERVIN.

dans les siècles révolus, mais très certainement les


passages de ces gens qui n'avaient point l'expérience
des lieux, qui étaient, au surplus, pauvrement habillés
et approvisionnés, ne devaient point s'effectuer sans
désastres et mésaventures.
On parlait, dans le pays, de toute une caravane de
muletiers qui s'était perdue sur le col ; un mulet
arrivé tout seul avec sa charge à Zermalt avait l'ait
paraître le désastre ; mais personne autre de la cara-
vane n'avait été revu jamais. On indiqua aussi au
voyageur Hirzel-Escher le lieu où un noble Piémon-
tais, fuyant, en 1822, après quelque délit politique,
avait trouvé la mort parmi les glaces. Et les monta-
gnards se souvenaient comment, en 1825, un mar-
chand avait disparu avec son cheval dans le glacier.
El ils regrettaient surtout qu'il eût emporté avec lui
dix mille francs2.
Hinchliff, en passant sur le glacier en 1855, décou-
vrit les restes lamentables d'une troupe de gens qui
avaient péri sans doute bien des années plus tôt.
Dispersés sur un espace do huit ou dix mètres, on
voyait des chaussures, — de celles dont se servent à
l'ordinaire les paysans, — avec des lambeaux de gros-
sières étoffes de laine; un sac sortait à moitié delà
neige; des ossements humains, blanchissants, gisaient
épars de-ci, de-là, mêlés à des carcasses de mulets et
de chevaux. Ils avaient dû être surpris par la tempête
pendant qu'ils traversaient le mauvais pas cl ils
étaient morts de froid et d'épuisement 2 .
La description que Hinchliff donne des attitudes
dans lesquelles il trouva les cadavres de quelques-unes

1. V. B H O C K E D O N , Journals, p . 2Ö5.
'2. V. aux n o t e s : H I N C H L I F F et LONGMAN.
I'. Til.

I'liot. Vltlorio Sella.


LE CERVIN DU GLACIER SUPERIEUR DU TI1E0DULE.
LES TROIS AUBERGES. 71
de ces victimes fait penser avec un frisson à leurs
souffrances : « Nous tous et nos guides, —écrit l'alpi-
niste anglais, — nous regardâmes en silence le triste
spectacle. Personne n'avait jamais entendu parler de
la caravane perdue et nos guides ne savaient point
qu'il y eût là ces ossements. Quelle scène de douleur
avait dû se passer en ce lieu! »
C'étaient les premières obscures victimes du Cervin.
Leurs ossements disparurent peu à peu, couverts par
les neiges, avalés ou traînés au loin par le glacier. Et
d'autres caravanes traversaient le col, ignorantes ou
insoucieuses du destin d'autrui....
A Praborne, ils se réunissaient à plusieurs, quinze
ou vingt hommes, avec des chevaux et des mulets,
pour affronter le col. Au jour d'aujourd'hui encore,
les vieux de Yaltournanche se souviennent de ces
groupes de rudes Valaisans, guidés le plus souvent
par un certain Brantschen*, un vieillard expert du
passage, le seul parmi tous qui sût articuler quelques
paroles de français, et de quel français! Ils empor-
taient avec eux leurs provisions, et, dans la cuisine
que voulait bien leur prêter le curé de Paquier, ils fai-
saient bouillir leur viande salée avec quelques pommes
de terre qu'ils ne pelaient point, ce qui faisait sourire
les Valtorneins plus affinés.
Au retour, si le ciel s'était couvert de nuages, ils se
faisaient accompagner au col par des hommes de
Valtournanche: ce furent les premiers guides. Mais
les mères et les sœurs pleuraient en les voyant partir
et les recommandaient à la divine Providence.
En ce temps, le métier de guide n'existait point
encore dans la vallée, non plus que celui d'hôtelier.
L'unique auberge ouverte aux passants était la
maison du curé — la cure. Aux environs de 1850
Tl LE MONT CERVIN.
l'archiprêlre de P a q u i e r était le révérend Bore, un
brave h o m m e : un de ces n o m b r e u x prêtres de mon-
tagne, modestes et dévoués, qui exercent dans les
villages élevés leur mission d'éducateurs et de conso-
lateurs. P a u v r e s au milieu des pauvres, plus élevés
par l'intelligence que les h o m m e s qui les entourent,
souvent cultivés, a i m a n t les éludes et la lecture et
parfois doués de génie, ils passent leur vie de sacrifice,
étouffant leurs révoltes ignorées, à soulager les dé-
tresses et les angoisses de leur peuple. Mais ils sont,
eux aussi, des fils de la montagne et c'est pourquoi
leur modeste paroisse alpestre leur est c h è r e ; ils
aiment leur troupeau parce qu'ils en connaissent bien
l ' â m e ' r u d e et b o n n e ; ils vivent obscurément, dans
l'air sain de leur vallée natale, et, au terme de leur
apostolat, ils reposeront au pied du clocher, où une
humble pierre gardera leur nom dans le cimetière q u e ,
de leur fenêtre, ils a u r o n t regardé tous les j o u r s de
leur vie '.
Un g r a n d attachement, presque un sentiment de
jalousie, a toujours étroitement lié le clergé vahlolain
à sa ville d'Aosle où il est instruit, et à ses mon-
tagnes où il est né et exerce sa mission. C'est en
g r a n d e partie son œuvre et l'œuvre de son esprit
conservateur, si l'ancienne langue, qui est la langue
française, se conserve dans la vallée 2 . Et il ne me

1. V. les belles pages dédiées aux prêtres solitaires des


Alpes par Giuseppe Giacosa dans ses Novelle Valdostane. —
V. aussi l'abbé P.E. Duc : Le clergé d'Aosle au xvur siècle el
le clergé d'Aosle de 1800 à 1870. — V. aux noies : Famille
PERRUQLET.
2. C'élail un ancien privilège du duché d'Aosle que de se
servir de la langue française dans les aiies officiels. (V. aux
noies DE TILLIER.) Le sentiment que les Valdotains ont de
leurs droits à se servir de la langue française dans leurs églises.
LES TROIS AUBERGES. 73
déplaît point de trouver chez les Valdotains celle
ténacité à répéter l'idiome de leurs aïeux. Cela même
me plaît parce que, à travers cette fidélité, ils sont
bien italiens, fervents pour leur pairie el de bonne
foi certaine. .C'est par orgueil qu'ils le conservent, par
un bon orgueil de peuple très ancien, jaloux de sa
race a la façon des insulaires. Pour eux, ils ne voient
point, dans cet idiome la langue de France, mais la
leur, celle qui a résonné anciennement dans les ma-
noirs de leurs comtes el qui, depuis des siècles, résonne
sous les arceaux de leurs humbles églises el dans
leurs écoles rustiques : l'emblème d'une tradition
non interrompue, d'une fidélité séculaire à une race
royale. C'est là le bouclier que les modernes Salasses
tendent contre l'invasion des corruptions de l'heure
présente.
L'alpinisme italien doit beaucoup aux prêtres de la
vallée d'Aosle; quelques-uns d'entre eux avaient at teint
déjà les cimes, alors que notre alpinisme n'était pas
encore né. Quand il parut enfin, enseignant à tous
que l'ascension des montagnes pouvait être un moyen
d'éducation physique et morale, ces prêtres robustes,
infatigables, habitués déjà aux privations, experts des
lieux el des difficultés, se trouvèrent, mieux que tout
autre, prêts à seconder son œuvre. 11 leur en arriva
peut-être un réconfort inattendu, une occupation
nouvelle dans la monotonie,de leur vie, un plaisir
intense non défendu par la règle austère, un idéal
élevé el pur, conforme à leur foi; peut-être aussi

leurs tribunaux et leurs écoles, ainsi que dans toute admi-


nistration publique, est demeuré vif jusqu'à nos j o u r s , malgré
que les conditions de la vallée se soient trouvées changées.
— V. Chan. BÉRAIÎD : La langue française dans, la vallée d'Aosle.
Réponse à M. le chevalier Vegezzi Ruscalla (1842).
U LE MONT CERVIN.
éprouvèrent-ils un sentiment de très noble orgueil à
voir que les hommes de la plaine apprenaient enfin à
aimer les montagnes, leurs montagnes. Et quelques-
uns parmi eux se prirent pour cet idéal d'un enthou-
siasme actif et en firent une part véritable de leur
existence. Les noms de ceux-là sont inscrits en lettres
d'or au seuil de l'alpinisme italien. C'est le chanoine
Carrel à Aosle, l'abbé Chamonin* à Cognes, l'abbé
Chanoux au petit Saint-Bernard....
Mais l'archiprêtre Bore* ne connut point ces nou-
veaux enthousiasmes. Durant les vingt-six années
qu'il passa à Paquier, son activité fut toute donnée à
son obscure et sainte mission.
Ceux qui l'ont connu disent qu'il avait une tête de
fer et un cœur d'or. C'était un homme inflexible et
doux, rude, mais plein d'une bonté profonde. Il fil
reconstruire le presbytère et l'église, travaillant lui-
même de ses bras robustes parmi ses paroissiens. Et
il restaura le beau clocher qui rend la vue du village
si pittoresque. Il institua des écoles dans presque
toutes les fractions de la commune, cl quand il mou-
rut, en 1858, il n'y avait pas un enfant clans les envi-
rons qui ne sût lire et écrire.
Une autobiographie inédite d'un jeune aspirant au
séminaire d'Aoste nous décrit quels étaient les rudi-
ments de l'instruction que l'on donnait en Vallour-
nanche. C'est en I81G : le jeune homme, que ses
parents, simples montagnards, destinaient à la carrière
ecclésiastique, vient d'être admis chez le sévère archi-
prêtre, au presbytère, afin d'y commencer, sous la
férule du vicaire, ses études. Ce vicaire, après avoir
fait le métier de ramoneur, en Piémont, avait enfin
trouvé dans le séminaire sa vocation véritable et il
était plein de la bonne volonté de transmettre à Fin-
LES TROIS AUBERGES. To
Iclligcnce rustique de son élève le peu qu'il savait.
Ici, je laisse la parole au jeune écolier :
« S'élant assuré que je savais déjà passablement
lire, le vicaire pensa me faire de suite attaquer
simultanément les deux grammaires : la française
et la latine. La grande difficulté était que, ni l'un ni
l'autre, nous n'avions les livres requis pour ça. Le
curé réussit à nous déterrer, dans sa bibliothèque, ses
vieux livres des premières classes. Nous voilà donc
définitivement enfoncés dans l'étude. Le papier coule,
se salit vite et dure peu : il faut aviser et chercher à
s'en passer. Nous finissons par découvrir une belle
pierre calcaire au grain très fin et onctueux, et voilà
plus d'une semaine à lui donner le poli voulu. Entre
chaque leçon, frotte la pierre. Pour encre, une décoc-
tion de toutes les baies noires que je rencontre dans
les buissons. Une énorme plume d'aigle me dura
trois ans.
« C'est un riant souvenir, maintenant, quand je me
rappelle que quatre ou cinq fois par jour je devais
aller à la fontaine pour laver mon cahier, et ensuite
le faire sécher, détruire mon devoir aussitôt accom-
pli. »
Ce petit garçon, qui écrivait son thème latin sur la
pierre avec une plume d'aigle, devait plus tard écrire
sur les roches du Cervin, avec d'autres camarades
dignes de lui, une des plus belles pages de l'alpinisme
italien : c'était Amé Gorrel.
Au même temps, dans les petites classes de Val-
toLirnanche, d'autres enfants croissaient. Il me plaît
d'imaginer les futurs conquérants du Cervin assis sur
les bancs étroits, dans la mauvaise chambre qui sert
d'école, indisciplinés et impatients que l'heure de la
leçon soit passée pour pouvoir courir au dehors et
"lï LE MONT CERVIN.
chasser les écureuils dans les buissons, ou tendre des
filets aux oiseaux; plus attentifs, certes, quand ils
gardent le troupeau dans les pâturages ou quand
ils épient la marmotte près de sa tanière, qu'ils ne
le sont sur les bancs étroits durant qu'ils écoutent le
catéchisme ou la leçon de grammaire.
Je me représente le petit chef de la bande, un
Carrel, déjà bersaglier, ne pouvant rester tranquille,
et organisateur de tous les mauvais tours tant à
l'école qu'au dehors, des escapades par les montagnes
voisines et des batailles à coups déboules de neige, la
terreur du maître et des camarades. Je songe à un
Bich, serein, déjà pensif et docile; à un Maquignaz,
plus long et plus maigre que les autres, taciturne et
sérieux, apprenant difficilement, mais n'oubliant plus
les choses apprises.... Devant eux, sa terrible férule
en main, je vois un rude magister qui leur faisait cette
admonition : « Si vous n'êtes pas sage, le Cervin vous
mangera ».
En ce temps là, le Cervin n'était point autre chose
qu'un ogre, menaçant les cultivateurs de ses bour-
rasques et les chasseurs de ses neiges. Pas un, parmi
ces enfants ne pensait qu'il pût être jamais donné à
l'homme d'en faire l'ascension. Ils savaient que les
chamois eux-mêmes ne s'aventurent point sur la
Becca.
L'éducation de ces futurs héros procédait par les
méthodes primitives : le fouet, les oreilles tirées,
quelques applications du pied du maître au fondement
de l'écolier, méthodes alors en honneur dans toutes
les écoles de Piémont et qui, à y bien songer, n'y
furent point si mauvaises qu'elles le paraissent, puis-
qu'elles préparèrent des soldats pour la résurrection
de l'Italie et des guides pour la conquête du Cervin.
LES TROIS AUBERGES 77
« Si vous n'êtes pas sages, le Cervin vous man-
gera! » répétait le maître en élevant sa férule mena-
çante. El quelques-uns parmi ees écoliers, la mon-
tagne les a mangés vraiment plus tard : Elle a pris
toute leur rime, les a tenus attachés à elle pour la vie,
les a rendus célèbres et puis... les a tués!

Paquier.

Murray, dans son guide de d852, écrit qu'il n'y a


pas d'auberge à Valtournanche, mais que le curé loge
les voyageurs, hommes et femmes — ladies us well as
gentlemen — cinq ou six francs sont l'obole ordinaire
qu'on lui laisse pour le lit, un souper et un déjeuner.
La première auberge de la vallée fut donc l'hospita-
lité d'un prôtre'. Il semble toutefois «pic l'nrchiprêtre
Bore était plus apte à accueillir les muletiers de Pra-
borne que non point les étrangers, faits exigeants par
l'habitude d'une vie commode et les fatigues d'un
long chemin.
Et Murray, dans l'édition de 1854, commente l'hos-
pitalité du bon curé en ces termes : Very bad accomo-
dation, très mauvais aménagement 2 . Alfred Wills, qui
devint parla suite un des alpinistes anglais les plus
dignes de faire autorité, fournit des particularités
tellement décourageantes sur la simplicité rudimen-
làire du logement ainsi offert, que je n'ose les rap-

1. Brockedon, en 182"). avait trouvé à Paquier une façon


d'auberge — a sort nf a inn — où il prit quelque nourriture.
— Le professeur Forbes, en 18W, l'ut loijé chez le receveur
des douanes.
2. W I L L S (WANDEMNGS, p, '2I0).
78 LE MONT CERVIN.
porter ici. Par une heureuse fortune, l'archiprêtre
Bore ignora toujours ces douloureuses appréciations
faites sur sa maison et sur sa personne.
Il convient toutefois de prendre en considération
que ces étrangers, pour la plupart anglais, étaient des
hommes du xixp siècle parmi les plus affinés et les
plus riches, et qu'ils tombaient ici au milieu de gens
très humbles, plongés encore dans une simplicité de
vie presque moyenâgeuse; ils étaient habitués dans
leur pays du nord à la netteté la plus scrupuleuse, et
venaient dans un pays où le savon n'était point consi-
déré comme un objet de première nécessité.
Depuis ce temps, les Italiens ont fait beaucoup de
progrès et, d'autre part, les Anglais d'aujourd'hui,
mieux faits aux voyages et aux incommodités de la
vie alpestre, sont plus faciles à contenter. Mais je
reconnais que leurs ancêtres, de coupe rigide, conser-
vateurs de leurs habitudes et portant avec eux tous
les besoins de leur civilisation avec ses préjugés,
durent se trouver assez mal des pauvres petits lits
paroissiaux où du fenil des pasteurs. Les « grissins »
de rude farine delà cure de Paquier et la « polente »
dorée des chalets de Breuil, mets nationaux des Alpes
piémontaises, n'eurent pas de charmes pour leurs
palais.
Ainsi se peuvent expliquer les élans d'indignation
qui se trouvent dans les guides de ce temps. Cepen-
dant en 1855, King 1 trouve à Valtournanche une petite
maison récemment transformée en auberge avec le
titre d'Hôtel du Mont-Cervin, où le propriétaire fait de
son mieux pour contenter ses hôtes avec les modestes
ressources dont il dispose; et le vin y est bon. Ce

1. Italian Valleys, p. '202, publié en 1858.


LE CEIIVIN. P. 78.

Phot. G. Rcy.
PAOUIEIÎ.
LES TROIS AUBERGES. 79
sont là les paroles mêmes de King. Cela peut sembler
puéril de passer en revue les avis des voyageurs sur
l'excellence de la chère et la propreté plus ou moins
grande des logements à Valtournanche, mais, quand
il arrive un personnage sérieux comme l'est Mr. King
et qui nous dit que, durant cette année, une bonne
petite auberge s'est ouverte là-haut, nous éprouvons
presque un senliment d'orgueil, et notre cœur d'Ila-
lien mal habitué aux blandiccs de la louange s'élargit
quelque peu.
Cette auberge était tenue par Nicolas Pession, et
elle était sa propriété en môme temps que celle de
ses frères.
King narre ainsi ses impressions :
a On nous indiqua nos lits aux deux angles d'une
môme chambre qui servait aussi de salle à manger :
un des lits n'était qu'une sorte d'armoire dans le mur,
mais il suffisait à remplir sa charge, et, au surplus,
tout cela était passablement propre ».
A la fin, la note était très modesle; je crois bon de
la rapporter et de l'indiquer en passant aux aubergistes
et hôteliers présents et futurs : chaque lit valait un
franc, quatre déjeuners, quatre dîners, le déjeuner du
matin, deux douzaines d'œufs, de la bière, etc., en
tout huit francs! 11 est vrai, hélas, que tous les voya-
geurs qui suivirent n'emportèrent point de la petite
auberge la même impression favorable, et Hinchliff,
la môme année, trouva qu'elle était fort sale 1 . L'année
suivante, Mr. Longman la définissait la plus misérable
des auberges 2 et trouvait à l'aubergiste l'aspect d'un
vrai bandit italien.

\. Summer months, p. 155.


'2. Journal of six weecks adventures, p. 07.
Sil LE MONT CERVIN.
Pauvre el honnête Pcssion ! La même suggestion
qui Taisait paraître le ciel plus bleu à l'étranger, lors-
qu'il regardait les horizons alpins d'Italie, lui révélait
le brigand sous la forme d'un pacifique aubergiste!
Il se trouva même un voyageur qui, s'étant arrêté à
l'auberge pour y passer la nuit, usa de celle précau-
tion de barricader la porte de sa chambre avec des
alpenstocks: un autre, l'ayant simplement vue sur
son chemin, déclare que, seule, une dure nécessité le
pourrait induire à en franchir le seuil.
Il n'importe : Valtournanche avait son auberge
comme l'avait Zermatt 1 ; c'était le premier pas vers le
progrès; l'auberge allait gagner, peu à peu, le proprié-
taire apprendrait mieux l'art d'attirer à soi les voya-
geurs qui commençaient d'affluer dans la vallée 2 ,
jusqu'à ce qu'enfin, l'une et l'autre obtinssent d'être
cités dans le sévère Guide Murray 3 , qui qualifie ainsi
l'auberge de Pession : Homely but clean and cheap —
familiale, mais propre el bon marché; le plus beau
parmi les éloges que l'on puisse donner à une auberge
alpine telle que nous l'entendons.
Et, depuis ce temps, l'auberge, sous le nom nou-
veau d'hôtel du Mont-Rose', lient, elle aussi, sa petite
place dans la grande histoire du Cervin.
Dans la modeste chambre qui servait de salle à
manger à l'hôtel du Mont-Rose, j'attendais, il y a quel-
ques années, le beau temps. Elle est aujourd'hui
remise à neuf: mais c'était alors l'historique petite
salle ancienne, toute tapissée de papier bleu à fleurs,
et telle que l'avaient connue les premiers clients. Il y

1. V. aux notes : Zermatt.


2. Mrs. FRESHFIELD, Alpine Byways, p. 108.
">. Édition de 18fi.ï.
î. Y. aux notes : Hôtel du Mont-Rose,
LES TROIS AUBERGES. 81
avail encore sur la cheminée les deux petits chats de
plaire peint, qui, de leurs yeux ronds et fixes, avaient
regardé passer les premiers admirateurs du Cervin;
deux saules pleureurs faits de papier vert découpé et
froncé encadraient une glace voilée d'une gaze rose
cpii empêchait à la fois les mouches indiscrètes d'en
contaminer le cristal et le voyageur vaniteux de s'y
regarder. Il pleuvait dans la vallée. Il avait neigé sur
les cimes. Le front appuyé aux vitres de la petite
fenêtre, je regardais les brumes qui montaient triste-
ment dans la vallée. C'était un jour de malheur, de
ceux qui l'ont prendre en haine la montagne. Je pen-
sais douloureusement au temps que je perdais, à mes
beaux projets d'ascension noyés dans la pluie. Et il
n'y avait point là de journaux; quelques vieux volu-
mes, seulement, tout défaits et usés, parmi lesquels
les premiers fascicules du « Bulletin du Club alpin »
que je savais presque par cœur, formaient toute la
ressource de la bibliothèque. Sur un guéridon, à côté
de la table d'où l'on avait enlevé les couverts, j'aper-
çus un vieux recueil déchiré qui ressemblait à un
livre de comptes ou a un carnet de blanchisseuse. Par
ennui, je l'ouvris : un parfum de fromage, de vin et de
tabac s'exhalait de ses pages décousues et balafrées
de plissures. C'était le vieux livre des voyageurs, et,
sur la première page, il portail, moulée en gros carac-
tères par un écrivain local, son épigraphe :
« Noms et prénoms de Messieurs les voyageurs qui
passent à Valtournanche pour traverser le col St-Théo-
dule, pour Ayas, les Cimes Blanches, Valpelline, etc.,
dès le 17 août 1860. »
Il m'apparut d'abord comme un de ces ordinaires
livres d'auberge qui se ressemblent tous....
« Exactly! page on page of gratitude.... >
G
82 LE MONT CERVIN.
« For breakfast, dinner, supper, and the view ' ! »
Les louanges cou lumières à la bonne cuisine, à la
courtoisie de l'hôtelier, à la douceur de l'addition; les
sentiments habituels d'admiration auxquels s'ouvre
l'homme le plus prosaïque devant la beauté de la
montagne, quand, pour la première — et peut-être
pour la seule fois de sa vie — il s'est senti après
dîner, poète. Cependant, quelque chose de respec-
table émanait de la modestie de ces vieilles pages ; sur
les feuillets abîmés, avec cette encre jaunie par le temps,
les paroles prenaient un caractère de chose ancienne.
Peu à peu je me sentais attiré à rappeler à la vie
ces paroles mortes; il arriva (pie je me trouvai avec
émotion devant quelques-unes de ces révélations inat-
tendues qui jaillissent parfois d'un simple nom et
d'une date.
Je remarquai d'abord, que, dans l'épigraphe, le
Cervin 2 n'était pas mentionné. On n'en parlait point
encore à Valtournanche en cette année-là. Sur les
premières pages, les noms des voyageurs étaient ins-
crits en colonne dans un bel ordre, sans observations
ni commentaires : c'étaient pour la plupart, des noms
anglais. Puis, peu à peu la plume des passants se fait
plus expansive, et il est curieux de noter comment
les déclarations inscrites par un premier venu sont
souvent corrigées ou tournées en dérision par celui
qui le suit sur le registre. Il y a là des commentaires
ironiques, d'énergiques démentis donnés à ce qu'un
autre avait affirmé la veille tout aussi énergiquemenl,
des élans d'antipathie internationale ou même entre
des voyageurs de la même nation qui ne se connais-

1. R. BROWNING, The lnn Album,


2. V. aux noies : Cervin (Mont;.
LES TROIS AUBERGES. 85
sont pas et sont destinés peut-être à se courir après
par les auberges du monde sans jamais se rencontrer
ni s'entendre. Un alpiniste, au retour du Théodule,
décrit ingénument ses impressions; un autre arrive
qui commente : « Peut-on être monté si haut et en être
redescendu si bête! » 11 y a cependant un point sur
lequel tous sont d'accord, et c'est dans une louange
sans restriction des « œufs à la reine », plat en honneur
dès le début de l'auberge, et qui est célébré dans
toutes les langues européennes à chaque page du
livre. « Chef-d'œuvre! » exclame l'un, el un autre dé-
clare : « Plat inimitable qu'on ne peut faire qu'à Val-
tournanche. »
Mais, parmi la banalité de ces élans, s'élèvent,
sérieux et sympathiques, les noms desalpinistes étran-
gers que j'ai appris à connaître et à admirer dans leurs
écrits et leurs entreprises: ce sont les signatures de
Bonney, de Adams Rcilly, de Barnard, le peintre du
Cervin ; de Tyndall, de Crawfurd Grove et de Hawkins,
de Leslie Stephen, de Mathewas et de Morshcad, de
Frcshfield et de Mummery. Tous vinrent pour admirer
noire Cervin; quelques-uns pour en faire l'ascension.
Voici le nom d'Edward Whymper : il a passé à Val-
tournanche pour la première fois le 28 août 1860; il
venait de Biona en Yalpelline et se dirigeait sur
Breuil. Le voici encore le 27 août de l'année suivante:
d'une écriture ferme et résolue il inscrit sur le livre :
« Edward Whymper, en route for the Matterhorn »,
C'est le cri de sa foi. Dès lors cel homme énergique
espérait, et il lui fallut quatre autres années avant
que de vaincre. Aussitôt après lui, une autre main
moins ferme et moins noble que la sienne, trace, en
anglais aussi, ces lignes sur le registre : « Ce monsieur
va toujours tentant des choses impossibles et puis il
84 LE MONT CERVIN.
j e l t e des imprécations à chacun parce qu'il a failli
dans ses... tentatives 1 . »
E t u n a u t r e , un envieux ajoute ironiquement : « Il
vint, il vit, il v a i n q u i t 3 ! » Cela rappelle les satires et
les insultes que la populace romaine jetait au triom-
p h a t e u r sur le chemin du Capilole.
Ici, l'intérêt du livre devient très vif; c'est comme
si un vieillard m'eût raconté l'histoire d'un de mes
bisaïeux qu'il aurait connu : voici apparaître les noms
des rares italiens venus ici p e n d a n t ces années où
l'idée de l'alpinisme n'existait pas encore en Italie. Et
parmi un si grand n o m b r e de noms étrangers, ceux-ci
r é s o n n e n t c h è r e m e n t dans mon c œ u r , comme des
noms d'amis.
En 1860, le comte Cesare Merani, u n toscan; en
1801, Giovanni B a r r a c c o 3 , un calabrais, qui fut plus
tard le c o m p a g n o n de Ouinlino Sella, d a n s la pre-
mière ascension italienne du Monviso; puis, un g r o u p e
de trois hommes de valeur venus de Milan : G. Vis-
conti Venosta, G. Prinetti et R. Bonfadini; et plus
loin, l'abbé Carestia di A l a g n a ; en 1802, le comte
Benoît Rignon'', de Turin, et Giovanni Bait. Rimini,
t o p o g r a p h e du corps royal de l'état-major de l'armée,
un des premiers et des plus fervents sociétaires du
Club Alpin Italien.
Ce n'était point encore une h a b i t u d e , à Turin, que
de venir séjourner dans la c h a u d e saison en cette
vallée. C'est ainsi q u e , pendant qu'à Gressoney et à

1. Ici se trouve une parole effacée, peut-être parce qu'elle


parut à quelqu'honnète homme trop injurieuse.
'2. " Of course he went, and saw and conquered ».
5. G. Barracco lit alors l'ascension du Breithorn avec le
guide Augustin Pelissier.
i. B. Rignon était monté à Yallournanche et au col du Théo-
dule dès l'année 1857.
LES TROIS AUBERGES. 85
Courmayeur, pays mieux avancés en progrès, les
auberges élaient emplies, ces mêmes années, d'une
foule de citadins fuyant l'accablement de la capitale,
l'hôtelier de Valfournanche ne voyait que rarement
passer des voyageurs italiens; c'est seulement en
1865 — l'année du Cervin — que l'affluence aug-
mente. Evidemment, la renommée de la catastrophe
do Whymper et de la victoire de Carrel avait eu son
écho jusque dans notre ville et incitait les curieux à
venir voir le Cervin sanglant et environné de gloire.
Sur les pages du livre, d'abord couvertes de phrases
en langues étrangères, voici que commencent les an-
notations en italien; hélas! les premières esquisses
aussi avec lesquelles, nous, qui sommes nés dans le
pays de l'art, illustrons volontiers nos enthousiasmes.
En celle année, apparaissent dans le livre les acteurs
de la haute comédie du Cervin. Félix Giordano, qui
vientdisputerla victoire à Whymper, y écrit son nom ;
Aîné Gorrel y écrit le sien avec ceux de ses compa-
gnons qui plantèrent sur la cime, le 17 juillet, le dra-
peau Incolore 1 .
Et un intérêt sincère, une intense émotion m'en-
vahissent en regardant ces noms écrits tout de suite
après la lutte. Et il me semble, à les voir, que tout le
premier enthousiasme de ces journées en sorte et
s'élance vers moi. Oh! comme l'âme de Gorret devait
être débordante de joie quand il signa cette page !
Combien triste l'âme de Giordano quand il redescen-
dit sans avoir pris part à la conquête!
1. En celle même année, je trouve, la signature du chevalier
Arluro PeiTone de Saint-Martin, venu pour tenter l'escalade
et qui en l'ut empêché par le mauvais temps. Je trouve éga-
lement à nouveau, au commencement de l'arrière-saison
(3 septembre), le nom de Giordano, revenu, lui aussi, avec
1 espoir de gravir le mont, et repoussé encore une l'ois.
86 LE MONT CERVIN.
Je pense que, à cette table où je suis assis, ces
hommes valeureux se réunirent pour fêter leur vic-
toire : je vois l'abbé qui trinque avec le bersaglier,
j'entends les salves et les chants de joie par lesquels
les Valtorneins accueillirent la bonne nouvelle. Le
registre banal que j'ai entre les.mains devient pour
moi un livre d'or empli de fastes glorieux, et la petite
chambre, un sanctuaire dans lequel les nobles pas-
sions de ces hommes forts n'ont point cessé de vibrer.
Un souffle comme de vie nouvelle est descendu
de la Becca, en bas, par la vallée, et fail frémir d'or-
gueilleuses espérances les montagnards tranquilles
de Valtournanche.
Mais cette année-là, le Matterhorn l'a emporté sur
le Cervin : les Anglais ont atteint la cime trois jours
avant les Italiens. Praborne, grace à l'initiative intel-
ligente des Suisses, est sur le point de devenir le
grand Zermatt, un des premiers centres alpins auquel
arriveront, de toule part, les voyageurs, durant que
Valtournanche reste solitaire et tranquille dans son
petit coin verl.
Oh! Valtournanche, conserve-toi ainsi telle que lu
es encore, petite et obscure ; nous l'en aimerons
davantage, nous qui aimons la montagne pour la
simplicité de la vie qu'on y peut mener et la paix de
ses solitudes austères. Le rude vêtement montagnard
sied à ton front modeste, mieux que le luxe des villes.
Si la foule ne vient pas jusqu'à loi, ne l'abaisse point
jusqu'à elle, demeure cachée parmi les frondaisons de
tes sapins. Le Cervin te reste, que tes fds et non d'au-
tres ont conquis.
Et toi, auberge ancienne du Mont Rose, sois tou-
jours celle que connurent les premiers fervents ado-
rateurs des Alpes, telle que nous te voyons, nous qui
LES TROIS AUBERGES. 87
los avons suivis. Fais en sorte que le champagne cos-
mopolite ne mousse point en tes verres où le modeste
et pur vin blanc d'Asti a désaltéré tant d'hôtes valeu-
reux. Conserve les « œufs à la reine », célébrés
depuis un demi-siècle en toutes les langues, et ton
caractère d'auberge italienne : le petit escalier exté-
rieur à la vieille manière, les volets de tes fenêtres
gaiement peints en vert, et la galerie de bois de
laquelle je vis, pour la première fois, ma Pointe
Blanche 1 . Ne laisse pas que soit enlevé de la ruelle,
non loin de ta porte, le vieux madrier où viennent
s'asseoir les guides et les anciens du village, fumant
leur pipe, et redisant entre eux les simples histoires
des monts!

Giomêin.

« A trois milles encore au-dessus, existaient, dans


un autre temps, les maisons de Brividum dont les
alentours sont fertiles en excellents pâturages. Au-
jourd'hui encore, il y a là les cabanes de Breuil,
habitables seulement en été et où, dans cette saison
môme, los jours ne sont point rares que les hommes
ot les animaux n'aient à souffrir de quelques moments
d'un froid aigu et brusque qui cause un tremblement
inattendu. Le nom antique de ce lieu exprime donc
parfaitement le « Brivido », « frisson », des Toscans et
un seul vocable se trouve être à la fois le signe de
l'idée cl l'expression de la sensation même. »

1. V. BOLL. G. A. I., vol. XXXII. 1890, Guido Rev. La pimta


Bianca.
88 LE MONT CERVIN.
Ainsi écrivait Durandi en I8041. Jo néglige de
m'occuper de l'exactitude de celle étymologie ou de
loute autre proposée2,- de même que je néglige
d'éclaircir la question sur ce point de savoir si renon-
ciation correcte du nom de Breuil, suivant qu'avait
coutume de l'écrire De Saussure, et suivant que le
portent les cartes modernes, doit être Breuil, ou
Breil, comme le voulut le chanoine Carrel et comme
le prononcent les gens de la vallée. Il est certain que,
lorsque nous arrivons sur le plateau de Breuil, débou-
chant de la vallée close, haleianls par la rude mon-
tée, une sensation de fraîcheur insolite nous saisit
même dans les plus chaudes journées de l'été. Ce
vaste plateau est exposé aux vents du Cervin ; les eaux
qui le traversent entraînent avec elles un courant
d'air froid qui vient de la montagne et la vue des gla-
ciers tout voisins contribue à rendre plus aiguë la
sensation du froid. Le voyageur inexpérimenté se hâte
alors de s'envelopper dans quelque plaid, durant que
l'alpiniste accélère seulement le pas, heureux clans
son cœur d'avoir reconnu l'air piquant des deux mille
mètres d'altitude. Et il peut voir déjà, dans l'éloigne-
ment et un peu plus haut, le toit fumant de l'auberge
hospitalière et bien connue, prometteuse d'un bon
souper.
Mais quand M. de Saussure vint ici, il ne s'y trou-
vait point d'auberge et personne n'aurait alors songé
à prédire qu'il en devait paraître une — et une si
réconfortante vraiment — dans l'avenir, tout auprès
des misérables chaumières où le grand Cenevois avait
reçu l'asile.
1. DURANDI, Delia marea d'lvrea : Torino, 181)}.
2. Le chanoine Carrel suggère des etymologies tirées de
vocables celtes : Brel= promontoire. Breil= bois.
LES TROIS AUBERGES. S!l
« Nous retrouvâmes au Breuil— écrit-il en 1792 —
notre bon hôte Erin, et notre petite et mauvaise
chambre sans lit et sans fenêtre et toutes les priva-
tions et les petites souffrances dont l'accumulation ne
laisse pas de.causer beaucoup d'ennuis. «
A de pareilles incommodités se trouva exposé Broc-
kedon lorsqu'il vint en 1825. Il avait formé le projet
de traverser le col du Théodule, le mauvais temps le
força d'attendre et il dut demeurer trois jours dans les
habitations du Giomcin qu'il désigne de l'appellation
de Mont Jumont. Il passa les nuits sur une pauvre
jonchée de foin que partageaient d'innombrables pa-
rasites, environné des exhalaisons de l'étable située
au-dessous, et protégé par un toit ouvert en plusieurs
endroits au travers duquel filtraient la lumière des
étoiles aussi bien que les gouttes de pluie. Comme
nourriture, il eut seulement des œufs, du lait, et le
pain noir qu'on avait mis au four six mois aupara-
vant.
L'excellent M. Brockedon aida la bonne femme
qui le logeail à faire cuire la « polenta ». Mais il ne
goûta point à ce mets pour lequel sa répugnance fut
plus forte que le jeune.
Aujourd'hui, au haut du grand escalier de l'hôtel
du Monl-Cervin s'éveillent les fumées d'une cuisine
exquise qui allèche les narines et dispose l'appétit.
L'alpiniste fatigué trouve à l'hôtel un bain chaud, et
il y dort sur de bons lits moelleux, dans de pelites
chambres accueillantes, nettes el gaies; et le télégra-
phe met en communication ce lieu, autrefois sauvage,
avec le monde civilisé.
Mais, ici encore, comme à Valtoumanche, les com-
mencements furent modestes et les progrès 1res
lents.
90 LE MONT CERVIN.
M. King, qui passa en 1805', raconte que, clans les
chalets de Breuil, un étage avait été meublé dans un
esprit de commodité simple : c'étaient deux petites
chambres avec des lits, une table, quelques bancs, qui
fournissaient au voyageur un abri pour la nuit <- bon,
autant qu'un alpiniste le peut désirer », c'était le
Logement de De Saussure refait et embelli, et, dans
une vieille feuille de cette année-là je le trouve défini :
Hôtel recommandable <fAmbroix d'Hérin.
Quelques vivres, en plus des mets ordinaires aux
montagnards, se pouvaient aussi obtenir dans ce
temps-là à la « Michellina », une petite maison dépen-
dant des Alpes du Giomein.
Cependant, le chanoine Carrel écrivait alors : « Le
Breuil est un séjour charmant, c'est fort regrettable
qu'on ne puisse s'y loger; mais que les voyageurs se
rassurent, j'ai la certitude que, cette année, 1855, on y
bâtira une modeste auberge confortable; le plan en
est dressé et les engagements sont pris ». Ce fut
M. Favre*, d'Aoste, qui fit construire cette première
auberge 2 sur les pâturages du Giomein. Et tout
aussitôt nous la trouvons signalée avec une vraie
complaisance dans les écrits des étrangers sous le
nom de « auberge du Mont-Jumont », nom qui, deux
ou trois ans plus lard, fut changé en celui actuel de
« hôtel du Mont-Cervin ».
M. Cole3 écrit à la louange de la petite auberge
alpine : Good food, clean rooms, and great civility;

1. Le Guide de Murray fait mention du nouveau chalet dès


l'année 1857,. (V éd. 1854, p. 25!)). Il y est dit : « The quarters
at Valtournanche are execrable. The new rha/ct built al Breuil
is perhaps better, cannot be worse ».
'2. L'auberge fut ouverte en 185G (V. Guide de la vallée
d'Aoste, par A. GORRET et E. Bien).
.">. A Ladies Tour, p 570.
LES TROIS AUBERGES. IM
bonne chère, chambres propres et grande courtoisie.
Que souhaiter de plus, à 2000 mètres au-dessus du
niveau de la mer. en l'an de grâce 1858? Et M. Tuc-
kelt1, qui passe dans le courant do l'année suivante,
se rejouil qu'une maison commode et hospitalière
nil remplacé les misérables cabanes, unique abri
qu'il eût trouvé en ce lieu quatre ans plus tôt.
L'ancien registre de l'auberge de M. Favre fut
perdu; je le regrelle profondément parce qu'il nous
donnerait sans doute une large moisson de précieuses
nouvelles concernant le premier développement de
l'alpinisme en cette région; on le peut induire de ce
fait que quelques importantes relations d'ascensions,
publiées dans les premiers volumes du « Bulletin du
Ckib alpin », furent tirées de ce registre. Il nous reste
le nouveau livre des voyageurs, lequel est à ce pre-
mier ce que la chronique citadine d'un journal est
aux anciennes chansons des troubadours.
J'en ai feuilleté les pages cent fois durant les longs
jours d'atlente passés à l'hôtel : j'y ai trouvé peu de
choses qui m'aient fait penser, beaucoup qui m'ont
fait rire; mais ceux qui les ont écrites sont encore
vivants, cl le respect que je dois à leur modestie me
défend de rapporter en ces pages quelques fragments
de leur prose ou de leur poésie.
A chaque pas, dans l'histoire du Cervin, nous
retrouverons désormais le Giomein : de là sont partis
Whymper et Tyndall pour leurs tentatives; là se pré-
para aussi l'expédition italienne. Dans mes récits, à
chaque page ce nom qui m'est cher reviendra, de
même qu'il revient fréquent et très doux à ma
mémoire.

1. Peaks, passes and glaciers, série II. vol. II, p. 2fi0.


92 LE MONT CERVIN.
Je me rappelle encore, telle que je l'ai vue quand
j'arrivai ici pour la première fois, l'étroite petite
chambre badigeonnée de blanc, où une bonne femme,
avec la « pezzuola » sur la tète, me servait les nour-
ritures simples qu'elle-même avait préparées. Un
jour, je trouvai qu'une belle salle toute revêtue de
mélèze avait pris la place de l'étroite petite chambre,
et que la première silhouette d'un garçon de service
en habit noir avait fait son apparition au chalet du
Giomein.
La petite auberge gagna encore; elle devint un
hôtel très grand dont la salle à manger peut à présent
contenir deux cents commensaux. Mais, malgré ses
progrès, l'allure en est restée simple, et la vie se con-
serve là cordiale et éloignée du luxe des villes
auquel la présence de l'austère Cervin ne saurait
consentir.
Une seule pensée, une seule image s'offre ici aux
alpinistes et aux profanes : le Mont immense empli
d'attirances et de peurs, thème intarissable des
conversations, but fascinant, d'où ne se peuvent
distraire les regards, source continuelle d'émotions.
Il semble que chaque hôte du Giomein considère le
Cervin un peu comme une chose lui appartenant en
propre; tous en ressentent de l'orgueil à la façon de
ceux qui jouissent de la familiarité d'un grand
homme. Et chacun, au premier éveil du matin, court
et regarde si le Cervin se laisse voir : quand le Cervin
rit, tout l'hôtel est en joie; quand il se couvre de son
grand chaperon triste de nuages, il semble que
descende sur toute chose un voile de tristesse.
En cette communion constante de sensations, il
s'établit naturellement entre ces fervents de la mon-
tagne une harmonie qui est rare dans les grands
LES TROIS AUBERGES. 93
hôtels. La hauteur el l'isolement du lieu aident à
cette union : le Giomein est à 2070 mètres, altitude
qui dépasse déjà celle à laquelle Ouintino Sella vou-
lait que lussent abolies les formes conventionnelles
de la salutation, citadine. Il se trouve éloigné de tout
centre habité : le promontoire fleuri où s'élève l'hô-
tel est limité de chaque côté par des torrents descen-
dant l'un du Théodule, l'autre du Cervin, et les
petites vallées dans lesquelles ils coulent offrent des
retraites solitaires, propices aux amoureux de la tran-
quillité. Des petites Heurs humbles et précieuses y
croissent, la violette blanche des Alpes, l'immortelle
des montagnes aux corolles d'or cl l'étrange saponaire
qui couvre de sa floraison d'un beau jaune heureux
les pentes les plus chaudes. En quelques pas on se
peut perdre dans les sapinières touffues, où, parmi
les frondaisons obscures, on voit scintiller dans leur
candeur éclatante les glaciers; en montant de quel-
ques centaines de mètres, on arrive à la montagne
sauvage et dépouillée, devant une étendue sans
limites de pics et de ciel. Et là, dans la solitude,
on oublie; l'hôtel et la vie.
De temps à autre on voit arriver des caravanes
d'alpinistes et de guides qui descendent des cimes
voisines; leurs visages portent l'empreinte du soleil
de la très haute montagne; ils ont dans les yeux un
étrange reflet des lointains horizons vus de là-haut,
et semblent conserver dans les contractions de leurs
traits la trace des émotions passées. Et, à leur arrivée,
l'hôtel paraît s'émouvoir tout.
C'est pour ces choses que le Giomein me plaît, à
moi.
J'y reviens assidûment depuis plus de dix années
et, à chaque fois, j'y découvre de nouveaux coins pit-
04 LE MONT CERVIN.
toresques cl poétiques. Il s'est l'orme entre moi et ce
lieu une intimité profonde. Quand j'en suis loin et
que je songe aux montagnes, ma pensée finit toujours
par y courir. Je ferme à demi les yeux et le revois; si
bien que, tenant dans ma main un crayon et le lais-
sant distraitement courir sur une feuille blanche,
c'est le profil du Cervin qui apparaît.
Peu de sites ont autant que celui-ci droit de ma
part à une aussi profonde amitié, parce qu'il en est
peu qui m'aient donné tant d'heures libres et saines, et
qu'il se confond avec quelques-uns parmi les rêves
les plus chers de ma vie alpine.
Là, dans la paix de ses petites chambres, j'ai
étouffé les ardentes angoisses de l'attente, j'ai bercé
les espérances d'une entreprise longuement désirée,
j'ai éprouvé la joie très pure d'une victoire, j'ai caché
les amertumes d'une défaite qui m'est chère aujour-
d'hui comme un triomphe.
Je me souviens, quand j'arrivais tie la ville, d'avoir
regardé du fond du plateau de Breuil l'hôtel du
Giomein minuscule au pied du Cervin, et il réappa-
raissait comme une forteresse sûre d'où j'aurais entre-
pris une guerre. Mes regards se portèrent sur lui du
haut des cimes élevées des âpres montagnes qui Ten-
tourent; je le voyais : ce n'était qu'un point blanc,
perceptible à peine, à pic sous mes pieds, et qui me
promettait le repos après la lutte. Je le désirai longue-
ment pendant les descentes; il m'arriva aussi, les
nuits, de voir, des hauts bivouacs, sa lumière allu-
mée pour moi briller au fond de la vallée emplie
d'ombre — à la façon dont brille le phare devant le
naufragé — et se mouvoir, comme voulant me dire
que quelqu'un là-bas pensait à moi qui étais perdu
sur les montagnes....
LES TROIS AUBERGES. 93
Je crois que je soufi're de la nostalgie du (jio-
mein.

Saint Théodule.

Un jour que je moulais au col du Théodule, mon


guide, s'étant éloigné du chemin habituel, trouva
dans le ravin, au fond du glacier, deux petits mor-
ceaux de bois grossièrement sculptés dont l'un figu-
rait une main fermée comme dans l'action de serrer
un objet, et l'autre une petite hampe ouvragée qui se
combinait parfaitement avec l'espace vide de la main.
Le guide en me les donnant exprima celte idée qu'ils
avaient dû appartenir à la statue d'un guerrier tenant
une épée en son poing.
Il arrive que, sur la roule et au faite du col, on
trouve ainsi d'anciens objets : îles monnaies, des armes
rouillées, des fers de chevaux; ce sont les traces des
passants d'autrefois, des souvenirs de luttes obscures,
de fuites précipitées, de malheurs.
C'est pourquoi j'examinai ces restes avec un espoir
d'y pouvoir découvrir leur origine, l'époque à laquelle
ils appartenaient. Ils devaient être bien vieux — le
bois en était noir et profondément rongé — cepen-
dant, parce qu'ils ne portaient aucune empreinte d'art,
il ne me fut point possible d'établir s'ils avaient été
faits cinq lustres ou cinq siècles plus tôt : les choses
frustes de tous les temps se ressemblent.
Je mis dans ma poche les deux morceaux de bois,
et je les conservai par ce sentiment de respect que
l'on éprouve pour les choses qui renferment en elles
un mystère, mais je n'y pensai plus.
Lisant un jour une relation de Philibert-Amédée
06 LE MONT CERVIN.
Arnaud, gouverneur et juge du baillagc d'Aosle, écrite
en 1691 et exhumée des archives par les soins de Luigi
Vaccarone, en ce passage où il y a une intéressante
description de la traversée du col, je rencontrai ces
lignes qui me firent me ressouvenir de la main de
bois.
« Ala sommité l'on y trouve une vieille et grossière
statue de bois, appelée saint Théodule, que l'on dit
par l'ancienne tradiction avoir esté mise en ce lieu
par les Valesiens soub un motif de vénération et de
protection envers le dit saint »:
Ce l'ut une révélation; je cherchai la vieille main,
j'ajustai en elle l'autre fragment et, lout aussitôt, je
vis le poing de l'évêque de Sion qui tenait le bâton
pastoral; il n'y avait pas de doute; je possédais la
main gauche du saint; quelques nervures du bâton,
pour tant qu'elles fussent altérées, gardaient vague-
ment la forme des fleurons qui ornaient à l'habitude
la volute supérieure des crosses vers le quinzième ou
le seizième siècle.
J'exultai à cette pensée que je me trouvais en pré-
sence d'un fragment de la statue que les dévots Valai-
sans avaient posée là-haut il y a tant de siècles, et,
facilement, je reconstituai dans mon imagination la
figure tout entière telle qu'elle avait dû être — portant
la chape et la mitre — qui, de sa niche fruste l'aile de
pierre amoncelées, bénissait solennellement les an-
ciens visiteurs du mont Cervin'.
Alors j'eus une vision de la vie solitaire du col, sui-
vant qu'elle s'était développée sous la protection de
ce simulacre du saint.
En longue file, de la vallée de Tournanche, des

1. Le chanoine Carrel écrit que, suivant un manuscrit ano-


LES TROIS AUBERGES. 07
pèlerins montaient qui se rendaient à Sion, la petite
Jérusalem du Valais ; ils étaient fatigués et haletants
sur la pente dure.... Des deux côtés du col, en silence,
venaient des bandes armées ; elles se rencontraient et
se heurtaient là-haut — c'étaient les hommes de la
vallée de Viége, et ceux de la vallée d'Aoste qui conti-
nuaient parfois la lutte traditionnelle 1 .... Des g r o u p e s
de muletiers de Zermalt passaient avec des mar-
chands de Chàtillon; ils emportaient avec eux de
longues planches qui servaient à traverser les cre-
vasses 2 ; et les échos tout en h a u t de la pente déserte,
redisaient les blasphèmes jetés aux mulets qui, sous
leur charge lourde, enfonçaient dans la neige et, pris
de peur, refusaient d'aller plus loin....
Une bande de gens venus d'Allemagne passait
aussi, qu'un évoque de Sion envoyait coloniser ses
fiefs de la vallée du Lys et fonder Gressoney; arrivés
au h a u t du col, ceux-là regardaient anxieusement
l'Italie, et les chaînes voisines derrière lesquelles se
cachait leur nouvelle patrie 3 ....
Plus tard, ce furent les soldats de Victor-Amédée II ;
aidés des habitants de la vallée, ils construisaient en
hAtc u n m u r de défense destiné à empocher les hardis
Yaudois, chassés du Piémont, de faire r e t o u r dans
leur pays natal. Et ce rempart élevé fut n o m m é la
« Garde du Monscrvin* »....
Entre temps, venaient des h o m m e s aux pas sou-
pçonneux qui se cachaient par intervalles, et épiaient

nyme de 1743, une petite chapelle dédiée à saint Théodule


aurait existé, sur le col. (V. Rivista Alpi, Appennini e Vulcani,
de G.-T. CIMINO).
1. V. aux n o t e s : RIVAZ et BOCCARD.
2. V. aux notes : AHNOD (F.-A.).
3. V. JAMES D. FORBES. Travels through the Alps, éd. 1000,
note 5, p. 533. ct J. BALL. Alpine Guide, éd. 08. p. i03 et o'24,
7
08 LE MONT CERVIN.
les heures propices des brumes ou de la nuit pour
traverser le col et porter en sûreté une charge pré-
cieuse à l'insu d'autres hommes qui les attendaient,
immobiles, des heures et des heures, derrière quelque
rocher.
Sur les neiges du col, devant la niche sainte, des
mains déjà gagnées par le gel se tendaient désespé-
rément vers l'image; des femmes pleurant de froid,
parmi les brouillards denses, priaient que, par son
intercession, un rayon de soleil éclairai leur dange-
reux chemin; et les pèlerins entonnaient des hymnes
de grâce quand, à leur retour, ils découvraient de
là-haut les prairies verdoyantes de leur vallée el
voyaient non loin d'eux le terme du pénible chemin....
Immobile dans sa pauvre niche, entre les impréca-
tions des muletiers, les prières des pèlerins et le cri
d'arme des sentinelles de Monservin, le saint de bois,
emblème de paix, continuait d'élever son geste de
bénédiction sur le col désolé.
Puis, c'étaient les longs hivers solitaires. Combien en
passa-t-elle là haut, la petite statue? Est-ce que ce fut
une main sacrilège qui, poussée par la torture du froid,
l'enleva de son autel pour la brûler comme un ordi-
naire morceau de bois? ou est-ce que ce fut un coup
de vent qui, ayant découvert la niche, emporta dans
l'air le saint, dispersant ses membres sur le glacier,
lequel les cacha el les entraîna dans son mouvement,
au loin?
Il ne nous reste rien de tout cela, que le mystère de
cette main crevassée et noire enserrant un éclat du
bâton pastoral semblable à la poignée d'une épée.
Après la disparition du saint, un rayon de lumière
nouvelle frappe sur le col et le réjouit tout : c'est la
pure lumière de la science. Aux ruines du bastion
LES TROIS AUBERGES. 09
construit par les fanatiques fusiliers de Savoie, vient
s'appuyer la tente de M. de S a u s s u r e : les mômes
pierres servent à construire l'abri pacifique nécessaire
aux études du savant genevois 1 .
P a r m i les guides qui accompagnaient M. de Saus-
sure dans son second voyage a u t o u r du Cervin, se
trouvait un homme de Valtournanchc, Jean-Jacques
Mcynet*. Et on dirait que celui-ci, g a g n é à la flamme
d'admiration qui brûlait dans l'âme de M. de S a u s s u r e ,
fut, à dater de ce jour, lié d'une affection spéciale au
sol inhospitalier du col, et que cette flamme se pro-
pagea à travers la modeste dynastie de sa famille. En
fait, soixante ans plus tard (1810), un J.-Pierre
Meynel* petit-fils du précédent, vient sur le col p o u r
relever les restes de la cabane de de S a u s s u r e sous
lesquels il trouva encore de la paille et quelques
pièces de monnaie.
Engelhardt, le visiteur assidu de Zermalt, en parle
le premier : clans son voyage de 1851 on lui a dit à
Zermatf que, j u s t e au h a u t du col, on était à con-
struire un refuge. « La nouvelle — écrit-il — est trop
intéressante pour n'en pas faire mention : c'est un
natif de V a l t o u r n a n c h c , de son nom Minette, qui,
encouragé par le nombre croissant des visiteurs de
cette région, a dernièrement planté une tente sur le
col où l'on peut à présent trouver un réconfort inat-
tendu et un abri pour la nuit. » On disait aussi q u ' u n
Anglais, personnage de la h a u t e diplomatie — que

1. A la vue de ces ruines M. de Saussure jetle cette excla-


mation : « Ce sont vraisemblablement les fortifications les
plus élevées de notre planète. Mais pourquoi faut-il que les
hommes n'aient érigé dans ces hautes régions un ouvrage
aussi durable que pour y laisser un monument de leur haine
et de leurs passions destructives? »
100 LE MONT CERVIN.
Engelhardt croit n'être autre que Robert Peel, ambas-
sadeur d'Angleterre en Suisse — avait, durant la
guerre du Sonderbund, passé une nuit là-haut, et
que, dans la surprise et la satisfaction inspirées par
la bonne hospitalité reçue, il avait donné à l'hôte un
louis de vingt francs lui promettant un prêt de
trois cenls autres louis s'il construisait là-haut une
maison 1 .
Que le bon Minette ait, oui ou non, touché les livres
sterling de sir Robert Peel, cela on ne le sait point et
ceux de Valtournanche ne le crurent jamais. Le mo-
deste architecte du Théodule dut rester pauvre comme
devant avec la seule ressource de ses propres bras et
de ceux de sa femme, une vaillante femme de Zer-
matf qui partageait avec lui ses fatigues et ses
espérances.
Les voyageurs qui traversaient le col étaient émer-
veillés de trouver là-haut, sur la crête la plus élevée,
en un lieu protégé à peine par quelques roches
affleurant sur la glace, la pauvre petite lente toute
rapiécée et couturée, et, sous la lente, le couple, qui
offrait de bon pain, du fromage, et un verre de
cognac ou d'un certain petit vin âpre et léger comme
l'air du col. Et, pendant que la femme s'activait à
l'entour pour le service, l'homme leur faisait voir une
grossière construction de cailloux à peine com-
mencée : c'élail son travail de chaque jour, et c'était
le but de sa vie que de le conduire à terme ; ce devait
être une auberge avec quatre petites chambres bien
closes et des lits, et elle devait recevoir comme ensei-
gne le nom de « Hôtel Bouquetin ».
1. C. M. ENGELHARDT, Das Monte Rosa und Matlerhom Gebirg
(1852), p. 243. — W I L L S , Wanderings amongst the Alps.
— CoiiONA, Sulle Alpi. — COOLIDGE, Swiss Travels.
LES TROIS AUBERGES. 101
Tout l'été, le couple courageux affrontait, sous le
frêle asile de toile, le l'roid et la tourmente des trois
mille Irois cenl mètres d'altitude. Quand les modestes
provisions étaient épuisées, le vieux descendait dans
le bas, à Valtournanche ou à Châtillon, pour se ravi-
tailler, laissant sa femme gardienne de la lente, toute
seule, sur le col balayé par les vents.
M. Wills qui trouva là-haut, en ISr>2, le bon
Meynet, nous le décrit : c'était un vieillard de haute
stature, aux membres sains, droit comme un sapin:
son visage bronzé, creusé par le temps, ses yeux gris
et vifs, son regard perçant, deux plis parlant des
narines pour arriver à la bouche saillants et comme
taillés dans le bois, une grande barbe grise Huant
jusque sur sa poitrine et une certaine allure solennelle,
lui donnaient un aspect de dignité et de force, si bien
qu'il apparaissait comme le monarque sauvage de ce
désert. II portait une longue simarre grise aussi et
loute usée qui lui descendait jusqu'au delà des genoux ;
un gros et étrange bonnet de poil de chèvre lui cou-
vrait la tète: on aurait dit un Robinson Crusoé dans
son île inhabitée. Il parlait en un beau français, sa
façon de s'exprimer et ses conceptions étaient de
beaucoup supérieures à celles qui se Irouvent géné-
ralement parmi les hommes de son état. Et, quand un
ties passants lui montrait de l'intérêt, il lui ouvrait
son âme emplie d'enthousiasme pour les gloires du
col —- ce col, qui lui appartenait un peu — et décri-
vait en termes éclatants les merveilleux spectacles
dont il jouissait de là-haut, proclamant que, en
construisant un refuge pour ceux qui, sans cela,
n'auraient jamais pu assister à ces scènes transcen-
dantales de la nature, il était un bienfaiteur du genre
humain. Et alors, humblement, il demandait un sub-
W2 f;E MONT CERVIX,
side pour la construction de sa maison sur les glaces.
Ce n'était point le lucre qui le poussait, mais le désir
de faire connaître les beautés d'un lever de soleil sur
le col : « Messieurs — disait-il — je travaille pour
l'humanité! » Et il racontait son projet de partir à
pied et d'aller, pérégrinant par le monde, jusqu'à
Londres, jusqu'à Paris, pour y recueillir les fonds
nécessaires à son entreprise.
Ce devait être un original dans toute la force du
terme et plein d'esprit; les vieux de Vallournanche se
souviennent encore de lui. Il avait tait quelques
études de latin, il connaissait la prosodie et avait
coutume de fleurir ses discours de citations clas-
siques. Sa vie est pleine de mystères fort curieux:
personne ne sait dire pourquoi il abandonna ses
études dans le milieu de leur cours. Il fit un peu de
tout : durant quelques années on le put voir maître
d'école à Paquier; il pratiqua aussi le commerce
avec d'autres compères. Mais on peut croire que les
trafics ni l'enseignement, ni les entreprises de hautes
constructions alpestres ne portèrent d'heureux fruits,
car généralement il se trouva sans le sou.
Pauvre rêveur! Ses idées furent en tout contraires
à celles des hommes de son pays, plus calmes et plus
positifs. Et cependant il était de leur race; il en pos-
sédait les dons d'abnégation et d'orgueil; il en sym-
bolisait le rude idéalisme, l'amour inconscient et
naturel des beautés delà montagne; il en concrétisait
les timides aspirations pour leur vallée vers quelque
destinée nouvelle.
11 arrive ainsi parfois que surgissent, parmi les rudes
hommes des campagnes, de ces types étranges; nés
parmi les gens cultivés, ils en eussent été les poètes,
les artistes. Là-haut, ils sont tenus pour des vision-
LES TROIS AUBERGES. 103
naires, pour des fous inoffensifs que les enfants
se montrent du doigt les uns aux autres, et dont
on raconte les étranges aventures pendant deux ou
trois générations aux assemblées rustiques de leur
village.
Dans le pays, Meynet se laissait voir rarement; il
descendait pour faire ses provisions et s'en revenait
à son ermitage; et là, perdu dans la haute paix du
glacier, il rêvait de l'avenir.
Il fut, à sa manière, un précurseur : il devança les
temps. S'il avait vécu vingt années plus tard, il serait
devenu peut-être le Seiler de Valtournanche. Toute-
fois, dans sa sphère modeste, il n'en aida pas moins,
très certainement, au progrès de la vallée. Parmi les
adorateurs et les prophètes du Cervin, il a droit, lui
aussi, à une pelite place; sans avoir senti le souffle
héroïque qui inspira peu après Carrel, il eut la pres-
cience du jour dans lequel les multitudes seraient
passées sur le col, proclamant les merveilles des
montagnes et se prosternant devant la majesté du
Mont.
Comme tous les précurseurs il ne vit point s'avérer
le songe qu'il avait fait.
Un beau matin, le brave Meynet s'en fut de sa
vallée, laissant inachevée et sans toit sa maison de
roches sur le col, et plus il ne revint contempler de
là-haut les gloires des levers de soleil. On fit sur sa
disparition les hypothèses les plus singulières : quel-
ques-uns crurent que des brigands, après avoir volé
ce qu'il pouvait posséder, l'avaient tué; d'autres
l'imaginèrent voyageant par le monde et y prêchant
les beautés du Théodule. Il y en eut qui dirent encore
d'autres choses qu'il n'importe point de rapporter.
« Le doux et aventureux enthousiaste a disparu! —
104 LE MONT CEHVIN.
s'exclamo Wills revenu peu de temps après sur le
col — et sa cabane, dans le milieu du glacier,
d e m e u r e telle qu'il la laissa, et demeurera telle j u s -
qu'à ce que la violence de la t o u r m e n t e n'en renverse
les m u r s ou qu'un successeur ne surgisse qui hérite
les enthousiasmes et l'amour de ce pauvre vieillard
pour la n a t u r e ! »
Le successeur vint; ce fut encore un Meynet. Le
vieux Jean-Pierre, avant que d'abandonner le pays,
avait cédé la possession du Théodule à son cousin
Antoine-François Meynet, notaire à Aoste, et fds de
ce J e a n - J a c q u e s qui avait été le guide de M. de Saus-
s u r e ; et dans l'acte de vente fait à Aoste le 28 dé-
cembre 1852 se lisent ces solennelles paroles : « Ba-
r a q u e que le vendeur, animé de sentiments d ' h u m a -
nité, a eu la bonne et hardie pensée de faire con-
struire pour d o n n e r l'hospitalité aux passants. » Le
nouveau propriétaire fit couvrir la cabane d'un toit;
il y ajouta t o u t contre u n e petite maison de bois et
confia le tout aux soins de son frère Jean-Baptiste 1 .
E t donc, ceux qui passaient là-haut en 1855 trou-
vaient un a u t r e vieillard à la barbe grise, un autre
Meynet* enthousiaste et original, qui leur donnait
l'hospitalité et leur montrait les beautés du speclacle
alpin. C'était l'esprit du vieux Mynelte qui revivait en
celui-ci.
La tradition de l'ancien fondateur se trouvait con-
tinuée. Mais le nouveau vieillard racontait volontiers
à ses hôtes les c a m p a g n e s qu'il avait faites dans
l'armée de Napoléon, où il avait servi sous le ma-
réchal J u n o t .
1. V. « Le Col de Sainl-Théodutc, lettre à M. B. Gastaldi, Pré-
sident du Club alpin », par (1. Carrel, chanoine à Aosle, Boll.
Trimestrale del C. A. I, n° 5, p. C3 et suiv. .
LES TROIS AUBERGES. 105
A M. Hinchliff, il découvrit son âme de père qui
avail mis tout son orgueil clans ses deux fils, lesquels
combaltaienl à cette heure sur les champs de Crimée;
et, ayant fait couler d'un petit tonneau caché dans le
mur certain vin, en vérité excellent, il pria l'Anglais
de boire avec lui à la bonne fortune des armées
alliées, et Anglais et Piémontais fraternisèrent là-haut
à ">00 mètres d'altitude, chacun songeant à ceux de
son pays qui combattaient au loin côte à côte. Ce dut
être un beau jour pour le brave Jean-Baptiste Meynet
— que Hinchliff anoblit alors malicieusement du titre
de Comte de Saint-Théodule, — un de ces instants
rares qui le récompensaient de ses longues heures de
froide solitude.
Un sentiment de sympathie s'éveille en nous à
reprendre les insignifiants souvenirs de ces temps
plus simples de la vie alpine, dans lesquels l'hôtelier
était un paysan un peu plus ingénieux et le guide un
montagnard plus hardi que les autres. Le « métier »
n'existait point, — et le voyageur, qui se trouvait
en contact plus fréquent avec les frustes habitants
des monts dont ne le séparait pas encore cette façon
d'interprète qu'est le moderne portier du grand hôtel,
s'intéressait à eux et à leur vie beaucoup plus que
cela n'arrive de notre temps.
C'est cette communauté de vie avec les natifs des
Alpes qui fait si émouvants les livres de M. de Saus-
sure et des alpinistes du bon temps ancien; au-
jourd'hui, on trouve dans le récit des excursions
alpines d'autres notions, d'autres conceptions, très
nobles sans doute, auxquelles on ne pensait point
alors; mais ces choses ne s'y trouvent plus et c'est
grand dommage : elles portaient en elles une beauté
véritable.
106 LE MONT CERVIX.
Il n'est point inutile de rappeler, à cette heure, les
peines, les espérances, les ressources précaires et
les modestes joies des premiers hôteliers des hautes
montagnes, parce que cela pourra servir à illuminer
l'intelligence des philistins modernes, lesquels, arri-
vés par bandes sur le col, — gagné autrefois par
de grandes sueurs, — trouvent très naturel que
là-haut une maison surgisse pour les recevoir, el
protestent si le pain y est de la veille ou si le grog
réconfortant n'y est pas prêt. Je conseille à ceux-ci
de se souvenir de M. de Saussure qui demeura
trois jours et trois nuits sur le col bien avant que
l'auberge n'existai. Je leur conseille encore de pen-
ser au vieux Mynette et à sa vaillante femme qui,
sous une misérable tente, passaient là-haut trois
longs mois de l'année, « pour le bien de l'huma-
nité ».
En 18r>7, Jean-Augustin Meynel* succéda à Baptiste
son père clans le gouvernement du Théodule. Les dé-
clarations, écrites dans ce temps sur le registre de
l'auberge du col par quelques compères de Valf ournan-
che, sont pleines d'enthousiasme pour Jean-Auguslin
et ses courageuses sœurs. 11 semble que ceux de Val-
fournanche commencent à comprendre que Meynet le
visionnaire avait raison. Les voyageurs arrivent,
d'année en année, plus nombreux au col. La course à
la montagne est commencée 1 ; des vagues successives
de voyageurs affluent à Zermatt, et l'écume en rejaillit
jusqu'ici. Il devait être content, le brave Jean-Augus-
tin, non point que l'auberge fructifiât en bon argent,
car, à porter si haut bois et provisions, cela coûtait
cher et la saison était brève, mais, désormais, le

1. V. aux notes : COOI.IDGE.


LES TROIS AUBERGES. 107
Théodule était fréquenté et les soirées s'y passaient
joyeuses.
Dans le temps de la meilleure prospérité et comme
l'auberge s'agrandissait, voici qu'une dynastie nou-
velle surgit, celle des Pession, laquelle prétend avoir
des droits certains sur le fief du Théodule.
Et ce l'ut à propos de la contestation entre les Mey-
net et les Pession, au sujet de cet aride petit îlot de
roches, q u ' a p p a r u t , pour la première fois, dans nos
publications alpines, la question sur la propriété des
glaciers 1 ; le code dut s'égarer j u s q u e là-haut où il
semble, en vérité, que la nature soit supérieure aux
lois humaines et que le droit civil perde son empire.
La famille Pession, qui possédait une Alpe limitrophe
des glaciers du col, réclamait la possession du Théo-
dule, apportant en preuve l'extrait du cadastre qui
donnait pour confins à son Alpe, la Suisse. On alla
devant les tribunaux, el cela finit par un accommode-
ment, suivant lequel les Pession payèrent aux Mcynet
les travaux que ceux-ci avaient faits là-haut et les
Meynef cédèrent le comté du Théodule aux Pession,
qui, en société avec les P e r r u q u e t , le tiennent encore 2 .
A côté de l'histoire des premiers aubergistes se dé-
veloppe, également humble, celle des premiers guides.
Le guide, tel que nous l'entendons, n'existait pas
alors dans la vallée; ceux-ci n'étaient que des indica-
teurs de sentiers, de robustes porteurs de bagages,
gais compères p o u r l a plupart, qui causaient, fumaient
et... buvaient.
Les rares voyageurs de passage à P a q u i e r avant

1. V. Bull. C. A. /., ir" 1, 1, ">. — La question sur la pro-


priété des glaciers fut traitée depuis. Tort souvent, dans les
publications du C. A. I.
'1. V. aux notes : Théodule (Petite auberge du).
108 LE MONT CERVIN.
1840, devaient attendre parfois des journées entières
à la paroisse que leur fût cherché et amené un guide,
et quel guide! Un homme qui venait peut-être, juste
dans ce moment, de déposer la bricole du contreban-
dier.... C'était, à ses yeux, un métier lout pareil que
de pousser sur les neiges du col les troupeaux de
Zermatt et les mulcts des négociants Valdotains ou
que d'y traîner l'alpiniste inexpérimenté. On ne parlait
poinL de s'attacher l'un à l'autre par une corde; sur le
glacier, un bâton ferré était un objet de luxe.
A Paquicr et dans les environs, on pouvait compter
sur les doigts de la main ceux qui avaient, une con-
naissance réelle du passage du Théodule; d'ailleurs,
on ne disait point dans ce temps «• passer le col » mais
bien « traverser le mont Cervin » et, aux étrangers
qui voulaient tenter l'entreprise, on ne manquait
point de la dépeindre comme pleine de risques. Pour
rien au monde l'un de ces guides ne se serait aven-
turé sur le col seul avec le voyageur. 11 en fallait tou-
jours au moins deux pour passer le glacier, « la
Rm/ièse », comme ils disaient. Et, si le temps n'était
pas beau, on ne parlait point.
Brockedon le sut qui dut rester deux jours et deux
nuits dans les chalets inhospitaliers de « Mont .lu-
mont », pour un peu de neige tombée, et parce que
son guide, Jean-Baptiste Pession, voulait attendre que,
de Valtournanche, montât une caravane de muletiers
afin de se joindre à eux et de faire la traversée en-
semble; mais comme les muletiers n'arrivaient point,
il se décida, après l'attente, à chercher un deuxième
guide. En montant au col, Pession, jugeant son voya-
geur fatigué, l'excitait par quelques paroles réconfor-
tantes : « Courage monsieur! — disait-il — personne
ne reste ici sans y mourir ». C'était, en vérité, un
LES TROIS AUBERGES. 109
stimulant plus propre à faire passer le frisson clans les
os de l'homme le plus déterminé qu'à rendre un peu
de courage à un étranger sur un chemin difficile. Le
col une fois atteint, le second guide, qui était un
Meynet (Pierre:Antoine), lui racontait pour le distraire
qu'Annibal avait passé par le mont Cervin; que les
petites ruines que l'on y voyait étaient des murs con-
struits par le général carthaginois; et il citait à l'appui
Tite-Live et Polybe!
Il n'importe : ces guides primitifs offraient, très
certainement, des types bien curieux. J'imagine que,
dans leur petit orgueil local, il durent traiter le « mon-
sieur » avec une certaine gravité rustique et une fami-
liarité ingénue qui contribuèrent à les rendre sympa-
thiques au voyageur et devinrent à celui-ci une source
d'anecdotes intéressantes. Pour les hommes de Val-
tournanche tous les étrangers étaient Anglais, les Fran-
çais comme les Allemands. Quand, en 1854, Ouinlino
Sella' vint au Breithorn, on le prit pour un Anglais,
lui aussi.... « Pour notre fortune, écrit l'abbé Gorret
— celui-là était un Anglais... de Bielle ! »
John Bail, qui passa de Zermatt à Ayas en 1845,
rapporte un cas assez significatif concernant les
usages alpins de ce temps. Son guide, comme il
revenait tout seul à Zermatt, rencontra sur le glacier
du col un Anglais, seul également, et dans un état de
prostration et d'abandon à faire pitié; le guide de
celui-ci, un homme de la région basse de Valtour-
nanche, qui le précédait de quelques pas seulement,
et sans qu'aucune corde les reliât, avait disparu peu
avant à l'improviste dans une crevasse profonde
masquée par la neige. L'arrivée du nouveau guide
tira l'Anglais de son embarras, mais, privés de cordes,
comme ils l'étaient l'un et l'autre, ils ne purent point
110 LE MONT CERVIN.
secourir le m a l h e u r e u x qui d e m e u r a dans l'abîme
pendant que son voyageur était conduit sain et sauf à
Zermatt. Les gens du pays, ayant connu par le nom
de cet h o m m e qu'il n'était point de ceux, au nombre
de .trois ou quatre, qui exerçaient la profession de
guider à travers le col, mais seulement u n usurpa-
t e u r du métier, sa destinée n'éveilla pas de compas-
sion; ce fut seulement lorsque l'Anglais eut déclaré
que, dans le sac tombé avec lui, était demeuré son
a r g e n t , que l'on commença de rechercher activement
la pauvre victime.
Cette l u g u b r e image de ce temps où l'on avait cou-
t u m e de se promener sur les glaciers seul et familiè-
r e m e n t libre, sans cordes, dénué de la plus élémen-
taire prudence comme aussi de l'expérience néces-
saire, nous fait sentir l'énorme distance qu'il y a
entre ceux qui alors se disaient des guides et les
guides véritables d'aujourd'hui.
Du côté de Zermatt, pareillement, les guides
étaient fort primitifs à cette époque : P e l e r Damatfer
qui a c c o m p a g n a sur le col le professeur Forbes en
1842 *, au lieu d'emporter avec soi u n e corde et un
bon bâton ferré, s'était armé simplement d'un para-
pluie. Se trouvant à peine sur le glacier, à la vue de
quelques crevasses, il demeura si interdit qu'il de-
m a n d a à e m p r u n t e r un b â t o n ; et il apparaît qu'il
ne sut môme point s'en servir avec quelque dexté-
rité.
On raconte aussi l'histoire de deux a u t r e s guides
qui refusèrent de continuer l'ascension déclarant
qu'ils ne la reprendraient qu'à la condition que les

1. V. J. D. FORBES.- Travels through Ike Alps, edit. 1900,


p. 522.
LES TROIS AUBERGES. 111
voyageurs les précéderaienl et tailleraient eux-mêmes
les marches dans la glace 1 .
A la façon dont était alors compris le métier de
guide, il ne devait point certes être très difficile à
pratiquer : une paire de bonnes épaules, un certain
bagout et en avant! On laissait la faux ou la bêche,
on confiait le troupeau à la femme et on prenait le
voyageur.
Aussi, les tranquilles montagnards de Paquier,
voyant que les étrangers commençaient d'affluer, se
souvinrent qu'ils connaissaient le col de père en fils.
Us comprirent qu'il y avait là quelque chose à gagner
et ce sentiment leur vint qu'ils étaient nés guides. Une
vraie manie s'empara des habitants du village. Presque
chaque famille donna un ou deux de ses membres au
nouveau métier. Mais l'idéal d'audace, d'émulation,
d'abnégation, l'instinct de conquête, le désir de gloire
qui constituent l'essence même du guide moderne,
tout cela était loin encore de ces hommes patients,
robustes et courtois, excellents montagnards certes,
point encore guides.
11 arrivait souvent que des guides de Chamonix —
de ceux-là qui avaient déjà un grand renom — en pas-
sant avec leurs voyageurs par la région, prenaient à
leur service des hommes de Vallournanche afin qu'ils
portassent le poids des bagages. Ils les préféraient
généralement à ceux de Zermatl, parce qu'ils parlaient
leur langue et étaient peut-être plus faciles à conten-
ter au point de vue du salaire. Mais il est à supposer
que les Chamoniards ne traitaient point à merveille
leurs collègues valtorneins, soit en fait de considé-
ration, soit en l'ail de solde. Très certainement, ils les

1. MURRAY. Handbook, éd. 1846, p. '289.


11'2 LE MONT CERVIN.
tenaient pour leurs inférieurs. Sur les livres des au-
berges, — spécialement sur celui de l'auberge du
Théodule, — je trouve, fréquemment marqués, les
noms de ces guides de Chamonix : c'étaient Michel
Payot, Jean Tairraz, Michel Charlet, Gédéon Balmat,
J.-P. Cachai el d'autres encore ; et, au bas de ces noms,
sont inscrits modestement ceux de leurs compagnons
de Valtoumanche.
Cependant, ceux-ci, qui ne manquaient pas d'ingé-
niosité, apprirent de ceux-là, peu à peu, la façon de
diriger une caravane et de se conduire avec les voya-
geurs. Ils connurent quel était le paiement d'un bon
guide et pensèrent que, en s'affranchissant de la tutelle
de leurs collègues savoyards, ils auraient à la fois
acquis une notoriété meilleure el gardé pour eux tout
le gain.
Alors, on vit ceux de Valtournanche descendre l'été
à Châlillon et s'offrir, avec une insistance parfois
ennuyeuse, aux voyageurs qui passaient parla grande
vallée sur la diligence ou dans les berlines. Et là, ils
perdaient des jours et des semaines à attendre les
Anglais 1 . Us les conduisaient ensuite aux Cimes
Blanches, au Théodule, rarement au Breithorn. Dans
le vieux petit livre de Nicolas Pession, je Lrouve
inscrites — de 1857 à 1865 — trois fois l'ascension du
Théodulhorn eldeux fois seulementcelle du Breithorn.
Les certificats d'habileté étaient délivrés aux guides
par le Receveur de la douane de Valtournanche. J'ai
vu un de ces documents donné en 1855 « aux sieurs
Charles Gorret et Augustin Meynet », dans lequel il
est déclaré « sur la connaissance personnelle, que
1. Le Murray's Handbook avait soin d'avertir qu'il ne fallait
point se fier aux guides de Chàtillon : « The Châtillon guides
are not trustworthy », éd. 18üi.
LES TROIS AUBERGES. 115
ceux-ci ont, en cette année, déjà plusieurs l'ois passé
le mont Cervin et sont les guides les plus renommés
du pays comme ayant l'expérience de ce passage et
d'autres montagnes, et que MM. les voyageurs ont
toujours manifesté pour leurs services une pleine
satisfaction. On déclare, en outre, que, étant données
la probité et la fidélité à toute épreuve des deux guides
susnommés, MM. les voyageurs peuvent, sans hési-
tai ion, leur confier leur vie et leur argent ».
Ils étaient pleins de bonne volonté, ces Valtorneins
•qui s'éveillaient au souffle nouveau de l'alpinisme!...
Une auto-déclaration écrite sur la première page du
livret d'un ancien guide en 185IÎ n'est point sans cou-
leur locale dans l'ingénuité de sa réclame :
« Les frères Augustin et Gabriel Meynet, qui tien-
nent la cantine sur le col du Sainl-Théodule, en face
du mont Cervin, avec restaurant bien disposé, offrent
à MM. les visiteurs, paysagistes, touristes, leurs bons
services. Ils ont des guides assurés pour conduire
les voyageurs aux plus beaux points de vue, mon-
tagnes, vallons, glaciers et autres sites admirables
dans les environs de Valtournanche. Ils sont fiers
de la confiance dont MM. les voyageurs les ont ho-
norés. »
Cependant, quelques-uns parmi ces guides durent
être vraiment bons. Wills, lui-môme, tout en exprimant
sa préférence pour les hommes de Zermatt, reconnaît
que, toutefois, Pierre et Charles-Emmanuel Gorret
sont de braves guides 1 ; et Jean Tairraz, un des
guides les plus réputés de Chamonix qui jouissait de
la confiance des alpinistes de ce temps, les adressait
souvent à Nicolas Pession, et les attestations qui se

1. W I L L S , Wanderings, p. 220.
8
lU LE MONT CERVIN.
trouvent sur le livret de celui-ci sont unanimes clans
leurs louanges 1 .
Do même, Joseph Bich, un des plus anciens,
qui, dit-on, entreprit le métier aux environs de 1845,
devait être un bon guide pour ce temps, comme
aussi Augustin Pélissier, dit Théodule, qui fut le
guide de Barracco et de Benoit Rignon. D'autres
encore ont laissé à bon droit un nom dans l'histoire
de ces premiers guides de la vallée : Antoine Gorret,
père de l'abbé Ame Gorret, Antoine et Charles Pes-
sion; Pierre Maquignaz et son frère Gabriel, qui
accompagna M. Jacomb en 1800, Augustin Perron,
Salomon Mcynet, qui gravit plus tard le Cervin avec
Craufurd Grove en 1867, et surtout Jean-Jacques Car-
rel, chasseur passionné, le futur compagnon de Haw-
kin et de Tyndall, esprit aventureux et audacieux, qui
prit part aux tentatives initiales d'ascension à la
Becca et avait en lui l'étoffe d'un vrai guide 8 .
Carrel le Bersaglier, à son retour de la campagne
de Novare, avait tourné déjà son regard hardi vers
le Cervin lors des premières incertaines recherches.
Puis, il était reparti se battre sur les collines de Saint-
Martin. Et pendant ce temps Jean-Joseph Maquignaz
exerçait encore tranquillement son métier de ma-
çon.
Ainsi, tandis que déjà avant l'année 1800, sur le
versant du Valais, sonnaient les noms locaux de
Johann Kromg, de Biner, de Frantz Andermatten, de
Mathias et Johann Zum Taugwald, de Franz et Alex
Lochmalter et de Joseph Moser, mêlés à quelques-

1. V. aux notes : WHYMPËR.


2. Sur le livret de César Carrel, en 1808, je trouve celte
déclaration que son père Jean-Jacques avait été un guide
excellent.
LES TROIS AUBERGES. 115
unes des premières entreprises importantes accom-
plies clans ce groupe de montagnes, il n'y avait encore
sur notre versant epic des noms modestes et peu con-
nus. Aucun guide remarquable n'y avait paru. L'oc-
casion en avait manqué.
S'il m'est permis de comparer le guide au nocher,
je dirai que les guides de Zermatt me font l'effet, de
marins déjà devenus hardis et qui tentent les premières
découvertes sur les mers ignorées du Dom, de la Dent
Blanche et du mont Rose, tandis que ceux de Val-
tournanche ne sont encore que de bons bateliers qui
mènent le passant d'une rive à l'autre du fleuve paci-
fique de leur Théodule. Cependant ni le Théodule,
ni le Breithorn ne pouvaient former des guides remar-
quables : ce fut le Cervin qui sauva ces hommes de
la médiocrité.
Jusqu'alors, le Cervin n'avait pas pris de part à la
vie des gens de Vallournanche; un nuage d'anciennes
traditions effrayantes l'environnait encore. On ne lui
offrait que de l'indifférence, comme il arrive aux
choses qui ne sont point nécessaires à la vie.
Mais un souffle nouveau s'éleva qui déchira ce voile,
et le Cervin se découvrit dans toute la puissance de
son prestige, prometteur de gloire et de richesse, à ces
hommes obscurs. Ils n'étaient point indignes de lui,
car, travaillant et chassant, avec le Cervin sans cesse
devant les yeux, ils étaient préparés inconsciemment
par toute leur vie et par celle de leurs pères — qui
s'étaient passées parmi les après roches de la vallée,
sur les hauteurs hérissées d'aiguilles qui sont les
contreforts du grand colosse — à connaître et à affron-
ter ses périls.
Alors se fait le miracle : rapidement, une troupe de
guides merveilleux s'improvise ; il semble qu'en frap-
111! LE MONT CERVIN.
pant seulement du pied le sol de Valtournanche il en
jaillisse des hommes valeureux. Et, dans l'espace de
quelques années, les noms de ceux-ci auront franchi
les limites de la région pour s'en aller au loin, portés
sur l'aile de la renommée 1 . Le démon, qui avait long-
temps habité les rochers de la Becca, disparaît comme
devant l'exorcisme d'un saint; à dater de cede heure,
les démons du Cervin s'appelleront Whymper et
Carrel.
Mais comment arriva-t-il que ces montagnards,
conservateurs de l'ancienne vie primitive et lents à
comprendre, s'enflammèrent de la sorte pour une idée
nouvelle, eux qui — il. n'y avait point longtemps
encore — regardaient avec défiance les voyageurs inso-
lites qui montaient des villes par leur vallée? Aupara-
vant, ils étaient bergers, chasseurs, muletiers, con-
trebandiers et vivaient retirés dans leur égoïsmc
obscur, dans leur petit orgueil local. Et voici que, à
la façon de l'apôtre, ils ont abandonné leurs filets et
suivi le Maître. Une nouvelle raison morale de la
vie s'est présentée à leurs intelligences, un rayon
d'idéalisme a filtré dans ces âmes ignorantes et les
cœurs semblent s'être faits plus grands et plus
forts....
Quel fut le moine ardent qui prêcha le premier la
croisade nouvelle? Qui leur parla de donner l'escalade
à cette masse inaccessible qui fermait l'horizon de
leur vallée el semblait le terme de leur univers? Qui
les secoua et les lança, pleins de hardiesse, contre les
rochers du Mont, ivres d'une dévotion révélée? Quel
fut le premier pèlerin qui, de loin, vint prononcer à

1. V. C U N N I N G H A M et A B N E Y , The Pioneers of. (lie Alps


p . 127.
LES TROIS AUBERGES. 117
voix basse, à l'oreille de Carrel, le nom magique du
Cervin ?
Les humbles senlent instinctivement la beauté des
grandes choses; la noble l'olie que personne ne com-
prenait encore apparut tout de suite claire à ces sim-
ples d'esprit.
Lentement, Valtournanche s'éveillait, et son dernier
sommeil avait connu en rêve le Cervin!
CHAPITRE III

LES CONQUÉRANTS

Celte noble folie et que nul no comprit


Apparaît toute claire à ces simples d'esprit!
(E. ROSTAND, fa Princesse lointaine.)

Ils s'étaient donné rendez-vous pour avant l'aube, à


Avouil, qui est un groupe de maisons éloignées, au
fond du plateau de Breuil; ils avaient arrangé d'y
venir séparément et chacun par une voie différente
afin de ne poinl éveiller de soupçons.
Ils furent exacls au rendez-vous. Les dernières
éloiles pâlissaient dans le [ciel, la vallée était encore
perdue dans l'ombre, comme ils parlaient tous les
trois d'Avouil et s'acheminaient par la montagne
mystérieusement.
A ceux des chalets ils avaient raconté qu'ils al-
laient à la chasse des marmottes, et, pour colorer la
chose, ils emportaient avec eux le « grafio ». qui est
un bâton de frêne avec un fer recourbé à son extré-
mité, dont les montagnards se servent pourfaire sortir
de leur tanière ces animaux.
C'étaient trois types curieux et qui ne se ressem-
blaient point. L'un, Jean-Jacques Carrel, qui en sa
120 LE MOiNT CERVIN.
qualité de plus âgé paraissait diriger la bande, était
un grand chasseur devant Dieu. Il n'avait point son
pareil dans toute la vallée pour suivre le chamois
sur les rebords abrupts. Son visage rugueux et brûlé
par le soleil disait les heures passées sur les roches
très hautes, dans la chaleur pi le gel, à épier la proie.
C'était un homme brisé à toute fatigue et prêt aux
audaces. Quand, en!842, le pauvre Pierre Vallet — sur-
nommé de la Dodet —avait disparu dans la grande cre-
vasse du glacier du Théodule et que plusieurs hommes,
guidés par le vicaire de la paroisse, étaient partis de
Paquier pour essayer de le secourir, Jean-Jacques
avait été le seul à oser descendre par la corde dans la
crevasse pour en retirer la victime.
Or, ce matin-là. il avait la sacoche postérieure de
sa veste de chasseur toute gonflée et pesante, car les
provisions de la journée y étaient cachées : un gros
morceau de pain noir — de celui d'il y avait six mois,
— une tranche de polenta froide et une gourde pleine
de cette « grappa » qui est l'eau-de-vie de nos mon-
tagnards. Entre sa chemise et son gilet, il portait, sui-
vant l'usage des bûcherons, une hachette qui devait
servir à l'entreprise de ce jour.
L'autre, Jean-Antoine Carrel, un homme d'environ
trente ans, de petite stature, robuste el svelte, l'œil
vif dans un visage martial, portant une paire de mous-
taches brunes et la mouche, à la façon des militaires
de ce temps, était, lui, un de ces types qu'on a con-
venu de désigner par une date : un homme de 1848.
En fait, soldat en congé et qui s'était battu à Novare.
Le troisième— de son nom Aimé — le plus original
de tous, contrastait singulièrement avec ses deux
compagnons : c'était un enfant de vingt ans, imberbe
et ressemblanttoutàla fois à un clerc d'église et à un
LES CONQUÉRANTS. 121
berger, long, osseux, droit comme un sapin, avec je
ne sais quoi de timide et de résolu en même temps qui
se trahissait dans sa façon de se tenir et son allure;
gai compagnon, toutefois, ayant la riposte prompte et
aiguë et de bonnes jambes qui le servaient bien. Son
regard attentif, son front ouvert et réfléchi, indi-
quaient en lui une habitude d'étudier et dépenser qui
n'était point dans les deux autres. Il n'avait pas,
comme eux, le visage bronzé, parce qu'il passait
presque toute l'année au séminaire et ne venait au
pays que pendant les vacances Oh! les belles
escapades qu'il faisait alors, dans les jours lumineux
de l'été alpestre, par les champs et les prés, par les
montagnes et les vallées, de Paquier à Cignana, de
Chcneil à Avouil, pour se refaire, après les neuf mois
d'étude vécus à Aoste. Et ses promenades solitaires.se
[lassaient en longues contemplations des pics de ses
montagnes. Elles lui semblaient plus belles mainte-
nant qu'autrefois lorsque, tout enfant, il était parti
de son village, ayant huit sous dans sa poche, pour
descendre vers la grande ville où on l'avait enfermé
au collège. A présent il commençait d'en apprécier la
vie libre et d'en comprendre la beauté — et il les re-
gardait avec un sentiment indéfinissable de désir. 11
demeurait ainsi des heures, seul, dans les hauts pâtu-
rages, à comparer les cimes entre elles, à les mesurer
de l'œil pour connaître quelle en était la plus haute.
11 y en avait tout a l'entour et il n'en connaissait même
pas les noms. De deux d'entre elles seulement, qui
s'érigeaient parmi les autres, il savait que l'une s'ap-
pelait « Tournalin », l'autre « Cervin » — et celle-ci
était la plus haute de toutes; les gens de son pays
l'appelaient La Becca. El elle le comblait de curiosité
et d'admiration.
122 LE MöNT CERVIN.
L

Aujourd'hui que le but était vraiment celui-là —


puisqu'ils partaient pour ne tenter rien moins que la
Becca,—le cœur du jeune séminariste battait d'impa-
tience et de joie dans sa poitrine. Il ne lui paraissait
point croyable qu'ils fussent en chemin vers cette
cime, et il ne cessait d'assiéger son parrain — Carrel,
le chasseur — de mille questions. Mais son parrain,
ne sachant que répondre, continuait d'avancer sim-
plement, tout en mâchant du tabac; et fréquemment
il levait les yeux vers la Becca, hardiment dressée
devant eux, sur le sommet de laquelle commençait de
frapper un premier rayon de soleil.
Ce qu'il pouvait y avoir par là-bas, très haut, sur
ces immenses parois à pic, personne ne le savait car
personne jamais ne s'en était approché. Les vieux se
souvenaient bien d'avoir ouï dire au temps de leur
enfance que des chasseurs intrépides, bien des
années plus tôt, étaient arrivés, en suivant quelque
chamois, jusqu'à l'Epaule du Mont. On citait leurs
noms, désormais oubliés 1 ; mais c'était plus du do-
maine de la légende que de celui de l'histoire : la
chose était advenue dans l'autre siècle, et, à y bien
songer, elle semblait impossible, parce que difficile-
ment les chamois s'aventuraient sur la Becca. Et,
de ce récit des grands-pères, il ne demeurait autre
chose qu'un désir confus dans l'âme des petits-enfants.
Il était bruit que quelques Anglais, passant récem-
ment par Valtournanche, avaient demandé s'il était
possible de s'élever jusqu'à cette cime'2; mais per-

1. Je dois ce renseignement à l'amabilité du Rév. chanoine


J.-G. Maquignaz, lequel le tenait à son tour de l'abbé J.-P.
Carrel, neveu du chanoine Carrel.
2. V. La vallée de Vallornanche en LSÜ7. — G. CARUEL,
chanoine, Bull. C. A. 1., vol. III, n" 12, p. 42.
.i: CERVIX. P. 12

Phot, rittorlo Sella


LH CERVIX, VU DU THKODULHORN.
(En avant, l'arête de F u r i e n . )
LES CONQUÉRANTS. 1'23
sonne n'y avail jamais pensé sérieusement ni dans le
pays ni au dehors; et l'oncle chanoine seul avail une
l'ois dit aux siens que, si on pouvait arriver à faire
l'ascension de la Becca, ce serait un gain assuré pour
toute la vallée 1 .
Cet « oncle chanoine » qui demeurait à Aostc était
un homme instruit et sa parole avait une grande
autorité. Les étrangers eux-mêmes qui venaient en
vallée d'Aoste, le sachant studieux et amoureux des
montagnes, ne manquaient pointa le visiter et à le
consulter, si bien que, dans le pays, on l'appelait
« l'ami des Anglais 2 ». En causant avec ceux-ci, en les
entendant exprimer leur curiosité et leur admiration
pour le Cervin, il en avait été amené, avant tout
autre, à penser que ce mont, au pied duquel il était
né, pouvait devenir la gloire et la fortune du pays.
Et il avait confié son idée à ses compatriotes lesquels
jusque-là ignoraient leur grand trésor méconnu 3 . Nos
trois hommes, qui se trouvaient être de sa parenté,
avaient recueilli ses paroles, et, après bien des dis-
cussions, après s'être concertés longuement, ils
étaient enfin partis pour chercher la voie.
Ce matin-là, le soleil brillait allègrement sur les
roches roses de la Becca, — presque entièrement dé-
pouillée de neige parce qu'on était en plein été; — et
dans l'air limpide des premières heures du jour elles
semblaient toutes voisines.
Les hommes, d'excellents marcheurs tous trois,
s'élevaient rapidement, l'âme emplie d'espérance.
Comme ils passaient aux chalets du Planet, ceci arriva
qu'ils firent la rencontre de Gabriel Maquignaz et d'un
1. Y. aux notes : GORRET, note I.
2. V. aux notes : C A R R E L (Chanoine), note I.
">. V. aux notes : GORRET, note II.
124 LE MONT CERVIN.
autre Carrel — dit le peintre — auxquels ils confiè-
rent leur projet. Ceux-là répondirent que le projet ne
leur déplaisait point et que même ils en eussent été
volontiers ; mais dans le fond, ils n'avaient point envie
de suivre ces « trois tôles brûlées » et, les ayant salués,
ils les laissèrent partir seuls. Plus loin, ils trouvèrent
un berger qui s'émerveilla de les voir monter de ce
côté ; ils lui firent voir le « grafio » : cela allait être
une vilaine journée pour les marmottes ! Les génisses
immobiles les regardaient passer, fixant sur eux la
douceur de leurs larges yeux, Au dernier pâturage,
quelques chèvres les accompagnèrent un instant,
curieuses et gracieuses, dans l'espoir d'une pincée
de sel.
Puis ils turent dans la solitude. Les marmottes,
sorties dès l'aube pour le premier repas, se hâtaient
de rentrer dans leurs tanières, sifflant d'inquiétude à
l'approche du petit groupe. Mais aucun des trois ne
tournait vers elles son esprit. Ils n'avaient pas de
plan établi ; arrivés à la moraine, ils se prirent à
monter par la côte rocheuse qui ferme le glacier sur
la gauche; c'était là le Ken de Tzarciglion, comme
disait le chasseur qui était déjà venu là-haut, à l'affût
du chamois, et connaissait encore le chemin.
Pour le moment, tout allait à souhait ; ils grimpè-
rent durant trois ou quatre heures par l'énorme côte
toute faite de ressauts et de crevasses, mais comme
ils approchaient du sommet, le chasseur s'éloigna sur
le glacier, pendant que les deux autres se tenaient sur
les roches qui leur semblaient plus sûres. Peu après,
ceux-ci entendirent leur compagnon qui demandait
du secours; ils se hâtèrent vers le lieu d'où partaient
les appels et virent le compère, immobile sur la pente
du glacier, si empêché qu'il ne pouvait avancer ni
LES CONQUÉRANTS. lïh
reculer d'un pas. Un seul mouvement l'eût fait rouler
en bas jusqu'au fond, car, sur ce point, la côte du
glacier est extrêmement inclinée: cela aurait mal fini.
Le soldat et le séminariste vinrent en aide au chas-
seur; avec .mille précautions, en se tenant l'un à
l'autre par le petit bâton des marmottes, ils réussirent
à s'approcher de lui et, ayant tiré de la poche du
malheureux la hachette qu'il portail, ils creusèrent
dans la glace des trous qui leur permirent de revenir
tous sains et saufs jusqu'aux rochers. Ils étaient en
nage el haletants. En quelques pas, ils arrivèrent au
sommet de la côte, là où celle-ci se perd dans le
haut de la chaîne frontière. Ce point, qui est entre la
Tète du Lion el la Dent, d'Hérens, est aujourd'hui
connu sous le nom de « col Tournanche », mais, dans
ce temps, il n'avait point encore reçu de nom. De là,
on découvre le versant opposé qui tombe à pic de
cinq cents mètres sur les glaciers de Tiefenmatten ; et,
pour nos trois hommes, c'était une vue tout à fait nou-
velle; ils avaient entendu raconter vaguement que,
derrière le Ccrvin, se trouvait le pays d'Hérens, el
l'impression qu'ils éprouvèrent fut grande lorsqu'ils
virent, au lieu de ce pays, une vallée toute recouverte
de glaces, enfermée entre des roches très hautes. Ils
demeurèrent quelques instants sans parler, muets,
presque atterrés, à en contempler la beauté sauvage;
elle était si différente de leur vallée natale toute verte.
Ils s'assirent sur la neige et rompirent leur jeûne
matinal; puis ils s'amusèrent à ébranler des quar-
tiers de roche et à les précipiter dans l'abîme. Ils
suivaient avec une joie enfantine les aventures des
blocs lourds qui, heurtant la déclivité du col, soule-
vaient des nuées de neige et décrivaient,en rebondis-
sant, des paraboles gigantesques avant que de se
126 LE MONT CERVIN.
briser dans l'air ou de finir leur course par une chute
sourde dans les crevasses mystérieuses ouvertes au
fond du glacier.
Ils étaient sans hâte; en bons montagnards, ils
tenaient peu de compte du temps. La Becca est
désormais voisine et ne se peut mouvoir. Si l'on n'y
arrive point cette année, ce sera pour l'année pro-
chaine...: « Nous sommes les maîtres de la montagne,
personne ne nous la viendra ravir! »... Ainsi pensaient
ces trois hommes valeureux, dans un calme enviable.
Ainsi pensèrent-ils encore au cours des années sui-
vantes, jusqu'à ce qu'un autre vînt, plus résolu et
moins montagnard, qui leur enleva la joie première de
la conquête.
Après s'être amusés un peu de temps, ils se ressou-
vinrent de la Becca et reprirent la montée; ce ne leur
fut point difficile de joindre la Tôte du Lion qu'ils
tenaient pour le premier gradin de la pyramide; mais,
quand ils furent là-haut, ils virent un large précipice
qui les séparait du Mont, et la muraille de celui-ci qui
se dressait du côté opposé, lointaine, inaccessible. Ils
renoncèrent à aller plus avant ce jour-là, et, comme
ils descendaient vers la vallée, ils se rendirent compte
que, au long de la paroi de la Tète de Lion, se trou-
vait une écharpe de rochers qui aurait concédé un
passage facile jusqu'à la base du Cervin. Mais il se
faisait tard ; ils pensèrent que le chemin était trouvé
et laissèrent en paix le Mont pour ce jour encore. A
Brcuil, à la cantine De. Saussure, ils burent un verre;
et, dans un fenil d'Avouil, ils connurent un sommeil
bienheureux.
Voici, dans toute sa simplicité, la première tenta-
tive faite pour monter au Cervin : c'était en 1857...
... Ils sont partis sans provisions, sans outils,
LES CONQUÉRANTS. 127
dans une imprévoyance ingénue; arrivés à un endroit
qui leur plaîl, ils ont perdu quelques heures à jeter
des pierres dans un puits, comme des enfants; ils
n'ont pas trouvé le bon chemin.... Il n'importe! C'est
la première fois que l'homme s'est mis en marche
pour gagner la cime, et, dans l'histoire du Mont, ce
moment est beau comme est belle la première parole
qui naît balbutiante sur les lèvres d'un petit enfant et
fait sourire de joie toute la maison.
Dans Valtournanche, on en mena un grand train de
causerie; la plupart disaient que ces hommes étaient
fous qui avaient tenté de s'élever jusqu'à la Becca...
car là-haut, on n'y devait point aller; d'autres expri-
maient cette opinion que « le Cervin ne serait bon
que pour Messieurs les Anglais ». Il s'en trouva quel-
ques-uns, très rares, qui approuvèrent l'entreprise
et même méditèrent de la renouveler. Et parmi
ceux-là, Gabriel Maquignaz et cet autre Carrel, — dit
le peintre,— qui, au chalet du Planet, avaient refusé
de suivre les trois « têtes fêlées ».
Quand l'oncle chanoine connut tout cela, il se
laissa aller à dire que « cette entreprise n'avait été
qu'une escapade 1 . » Mais, dans son cœur, il dut se
réjouir tout de même et je gage qu'il aurait désiré
avoir été de la partie.
En ce temps, le bon chanoine ne venait point fré-
quemment dans le Val Tournanche; non pas que le
pieux recueillement des stalles de la cathédrale ou
les siestes tranquilles à l'ombre du vieux tilleul de la
collégiale de St-Ours eussent assoupi en lui l'amour
de son village et l'insatiable désir des montagnes,
I. » A. GoiTet, .1.-Antoine et J.-Jacques Carrel ont gravi la
Tûte du Lion, mais leur course ne fut qu'une velléité ». (Cha-
noine G. CAIÎREL, La vallée de Vallornanche en 1807).
128 LE MONT CERVIN.
mais d'autres entreprises le tenaient éloigné de Val"
tournanche; c'élaicnt des excursions sur des collines
et des cimes qu'il allait faisant en la compagnie de
savants illustres tels que le professeur Forbes, Sis-
monda et Studer 1 . Il avait aussi, en 1840, établi sur
le toit de sa maison le premier petit observatoire,
alors que personne encore dans la vallée ne songeait
à étudier les phénomènes des Alpes, et là, assidû-
ment, il recueillait à la fois des notations patientes et
des espérances ; c'était la petite forteresse de laquelle,
au nom de la science, il combattait tout seul pour la
gloire de ses montagnes.
L'ennemi était l'indifférence et les préjugés de ses
propres compatriotes. Et sans doute, on dut, à -voix
basse, taxer d'innocente folie l'enthousiasme du
tenace ecclésiastique, avant que ne fût compris son
idéal et ne lui arrivât des villes le secours des sympa-
thies et des louanges-.
Les pentes riantes à l'entour d'Aoste, les chalets de
Comboé et de Chamolé le virent plus assidu, en ces
années-là, que non point la maison paternelle de
Cheneil; la «Becca de Nona » et la «• Becca des Dix-
Heures » (ainsi appelait-on alors le mont Émilius)
parurent l'attirer plus que les roches du Tournalin
natal. Cependant, de chacun de ces sommets il
voyait le Cervin, et, durant les longues journées
passées à tracer le panorama des Alpes Pennines n , il
avait devant les yeux et dans l'esprit le merveilleux
colosse qui, à son avis, « s'il ne pouvait revendiquer

1. V. : CARREL (Chanoine), noie II.


2. L'ingénieur Giordano, visitant en 18515 l'observatoire, le
déclara »une station météorologique tort importante d'Italie ».
5. V. Les Alpes Pennines dans un jour, soit panorama boréal
de la Becca de Nona, publié M Aoste en 1855.
LES CONQUÉRANTS. 120
la gloire d'être la plus haute cime d'Europe, en était
incontestablement la plus belle 1 ». Quand il en par-
lait, il avait coutume de dire « mon Cervin ». Dès
lors, il donnait à entendre à ses amis que la possibi-
lité de le vaincre pouvait être envisagée, et il ne lais-
sait point de manifester la fervente espérance de
monter lui-même quelque jour là-haut2.
La sympathique figure du chanoine Carrel apparaît
au cours de cette histoire comme celle du pionnier de
l'alpinisme dans sa vallée. El il me plaît que les
témoignages de ses compatriotes et de ses anciens
amis s'accordent pour lui attribuer une part du mérite
de la première tentative. Il fut l'étincelle qui éveille le
grand incendie ; il fut l'auteur de l'Idée, les autres en
furent les acteurs.
Personne mieux que cet homme, à la fois cultivé et
génial, ne pouvait deviner dans le Cervin plein d'hor-
reur et inutile la grande chose utile et belle, ni pré.
voir l'ennoblissement que la vertu de celte masse
apporterait à la pensée des hommes de son pays,
comme aussi la richesse que l'affluence croissante
des étrangers ne manquerait point de répandre sur
toute la vallée.
Il aimait ardemment son clocher, et cet autre
clocher de pierre, infiniment élevé, qui domine le
pays. Issu d'anciennes générations qui avaient vécu
au pied de la montagne, il sentait fortement l'orgueil
de sa race 3 ; il en connaissait toutes les robustesses et

1. V. : GORRET, note lit.


'2. V. aux notes : RIMINI G. B.
5. Il se complut à plusieurs reprises à vanter la descendance
de ce Meynet qui l'ut un compagnon de De S a u s s u r e en 179'2.
— V. : Chan. CARRRI., /.<• <«i 'ht Saint-Théodule et Les Alpes
peunines ilitna tin jour.
0
130 LE MONT CERVIX.
lès a u d a c e s ; homme de science, il éprouva, avant
tout autre dans sa terre natale, le désir de la recherche
soigneuse; il avait lu dans les livres des étrangers les
enthousiasmes des premiers adorateurs du Mont; il
suivait attentivement les entreprises qui se dérou-
laient dans les Alpes 1 , s u r t o u t celles qui avaient pour
b u t la conquête du mont R o s e ; et la victoire de
Gnifetli — prêtre lui aussi et enfant de la montagne
— dut réveiller encore, dans ce digne fus du Cervin,
un sentiment de g r a n d e émulation.
Peut-être, q u a n d il eut connaissance de la tentative
ingénue du séminariste et de ses camarades, cela lui
parut-il une profanation de sa belle m o n t a g n e —
d'où la sévérité de son jugement.
Mais le premier pas était fait; l'idée d'accomplir
l'ascension de la Becca était née dans le pays. Des
h o m m e s de Valtournanche avaient les premiers douté
de son inaccessibilité. E l la chose ne devait point en
rester là : les trois qui étaient arrivés à la tête du Lion
demeurèrent attachés indissolublement au Cervin;
la pensée de l'ascension, depuis ce jour, ne les aban-
donna plus".
Si on réfléchit, soit au long temps qui fut nécessaire
à l'idée alpiniste pour se faire accepter par les
hommes cultivés de nos villes, soit à la difficulté de
transformer dans l'âme des m o n t a g n a r d s une super-
stitieuse t e r r e u r du monstre en u n désir ardent de
l'affronter — cette première tentative apparaît comme
le m o m e n t historique, décisif d'une ère nouvelle pour
la vallée. Il se peut que q u c l q u ' a u t r e parmi les vail-
lants étrangers qui passaient admirant le Mont en ait

1. Un compatriote du chanoine Carrel le définit : le


premier idéaliste de Talpinisme en Val Tournanche.
2. V. STCDER. Ueber Eis und Schiiee, vol. II. p. 100.
LES CONQUÉRANTS. 15]
éprouvé la fascination immense; mais son aspect tra-
gique dut toujours l'enlever à tout désir de conquête.
C'est ainsi que M. King, illustre alpiniste anglais, dans
son livre publié en 1858', déclare le Cervin « un obé-
lisque de roches absolument inaccessible ». Et si
l'idée hardie traversa comme un éclair la pensée de
quelqu'un d'entre ces hommes, aucun, semble-t-il,
n'osa môme l'exprimer.
On dit que, dans les années qui suivirent, d'autres
tentatives furent faites par les gens de Valtour-
nanche'2. De nos trois explorateurs ingénus, l'un
demeura pendant quelques années loin de son village,
absorbé dans l'étude de la théologie, et devint l'abbé
Gorrel; l'autre, rappelé sous les drapeaux, se battit à
Saint-Martin, gagna les galons de sergent — et ce fut
Carrel le Bersaglicr. Le chasseur, resté au pays, se
trouva prêt à accompagner le premier Anglais qui
vint pour tenter l'ascension.

Car les Anglais ne lardèrent pas à venir. Ce furent


des années exceptionnelles pour la vallée : un souffle
de progrès y pénétrait; on aurait pu prédire que
quelque chose de nouveau et de grand allait arriver.
La belle église de Pâquier, achevée, souriait dans
sa blancheur parmi les sapins obscurs et les vieilles
maisons grises. L'archiprêlre Bore jouissait, dans un
légitime orgueil, de voir avant que de mourir son
œuvre accomplie.
Le chanoine Carrel avait publié son Panorama de
la Becca de Nona. Un peintre de Paris, Aubert, visi-

1. The Italian Valleys of the Alps.


2. V. aux notes : MAQUIGNAZ (GADRIEL) el CARHF (VICTOR)
132 LE MONT CERVIN.
tail la vallée d'Aosle et montait à Valtournanche pour
en retracer au crayon les paysages pittoresques, et
recueillir des notes sur les lieux et les histoires ; et
dessins et nouvelles étaient destinés à l'aire connaître,
par le monde, les beautés de la vallée'. Le Ilot des
visiteurs avait grossi. La conquête de la plus haute
cime du Mont Rose une fois accomplie de Zermall,
en 185.'), il était juste que l'attention des plus hardis
se retournât enfin du côté du Cervin. Un livre anglais
publié en 1858, en mentionnant la première tentative
des chasseurs de Valtournanche, notait que le Mont
Jumonl (Giomein) devrait être désormais le point de
départ choisi de préférence par tout homme aventu-
reux qui aurait souci de mener à bien cette entreprise
et que, si le mont devait être jamais escaladé, ce
serait probablement par le côté italien5.
Ce sont là les premières allusions qui se trouvèrent
publiées au sujet de la possibilité de l'ascension. Et
voici que les hommes commencent de s'activer à
résoudre le problème du Cervin.
Kennedy, un vaillant alpiniste, fait le tour du Mont
en 1858. Il lui semble que, du versant de Breuil,
l'accès à la cime n'est point possible3.
Waughan Hawkins en 185(1, l'explorant de tous les
côtés avec le guide suisse Bennen, acquiert la cer-
titude presque absolue qu'on pourrait arriver à le
conquérir, mais que ce ne sera point là chose facile;
« accessible ou non, — conclut-il, — le Cervin est
certainement une entreprise bien différente de celle
du mont Blanc, du mont Rose, ou de tout autre parmi

1. AUBERT, La vallée d'Aoste, publié à Paris, en 1S00.


2. H. WARWICK COLE, A Lady's Toni1 round Moule Iiova,
p. 579.
3. Alpine Journal, vol. I, 77.
LES CONQUÉRANTS. 155
le millier de cimes que la nature courtoise a ouvert
aux pas de l'homme 1 ».
En I860, Hawkins et Bennen reviennent. Avec eux
se trouve le professeur Tyndall, le physicien célèbre.
Ils cherchent, à Breuil un homme qui les accompagne
et porte les sacs: Jean-Jacques Carrel — celui-là
même qui avait pris part à la première tentative —
leur est indiqué comme le montagnard le plus expert
de toute la vallée: l'Oncle Carrel se présente : c'est
un homme rude, de bonne humeur, un spécimen ordi-
naire de la classe des paysans; ainsi le dépeint Haw-
kins dans son récit. Ils partent. Carrel est placé à la
queue de la caravane ; le mépris des guides d'au delà
des Alpes, déjà plus habiles, était profond pour nos
montagnards, et Bennen. durant qu'il monlail au col
du Lion, répondait par des regards indulgents de pitié
à ce que suggérait Carrel sur le choix du chemin, et
murmurait de temps à autre : « Er weiss gar nichts »,
il ne sait vraiment rien-.
Ils arrivent tout proche du col du Lion; ils conti-
nuent jusqu'à la paroi orientale du canal — qui fut
depuis désigné sous le nom de « la cheminée » —ils
réussissent à franchir le passage et montent encore
d'une centaine de mètres. Là, Carrel est laissé avec
Hawkins, durant que Bennen conduit Tyndall un peu
plus loin. Cependant, bientôt, ils se voient forcés de
renoncer à leur entreprise r \ Bennen emporte de celte
tentative une confiance; assurée en un futur succès;

I. Vacation Tourists, p. '28.". '289.


ï. Hawkins reconnaît toutefois que J.-J. Carrel fit son devoir
avec une grande bonne volonté et qu'il ne manqua point de
caractère. Il ajoute que J.-J. Carrel lui sembla prêt à le
suivre jusqu'où il l'eût désiré.
">. Y. aux notes : TYNDALL et BENXKX.
134 LE MONT CERVIN.
mais il a compris combien celle ascension doil être
longue et ardue. Hawkins observe comment celle
montagne, en outre de ses difficultés réelles, a un
prestige d'invincibilité qui influe sur l'esprit de
l'homme el l'amène à penser qu'il trouvera là-haut des
sources nouvelles et mystérieuses de périls inouïs;
« de ceci provient — écrit-il— le peu de désir que les
habitants de Zermatt et ceux de Valtournanche ont
éprouvé de mettre le pied sur le Mont, comme aussi
le fait d'en avoir laissé l'honneur à un homme né
dans un autre district des Alpes. » 11 fait ici allusion à
son guide Rennen, natif de Laax dans la haute vallée
du Rhin ; mais, sur ce point, le distingué alpiniste —
en ce qui regarde les guides de Valtournanche —
est dans l'erreur; à notre tour, il nous est permis de
demander la raison inexplicable pour laquelle ce
môme Bennen, revenu une troisième l'ois à Breuil
l'année suivante avec le professeur Tyndall, pour une
nouvelle tentative, ne se sentit pas le courage de
mener plus loin l'ascension et répondit à celui-ci, qui
insistait voulant au moins essayer d'arriver au pic
inférieur, pour l'en dissuader, que « cette cime n'avait
ni nom, ni renommée 1 ».
La même année les frères Parker cherchent à
joindre le sommet, du côté de Zermatt, par la crête
de Hörnli; ils recommencent une année plus tard
en 1801, mais ne dépassent pas une altitude d'environ
5500 mèlres.
1. V. Mountaineering in 1861, p. 80 el 87. — Tyndall déclare :
« Bennen was evidently dead againsl any attempt upon the
mountain ». Il est curieux de voir comment Tyndall et
Bennen, observant le Mont de Breuil, se trompèrent, croyant
que l'extrémité de l'Épaule (qui reçut depuis le nom de pic
Tyndall} était une des deux cimes du Cervin (WHYMPER,
Scrambles, p. 97).
LES CONQUÉRANTS. 135
Edward Whymper entre en scène. Dans l'arène où le
taureau est libre sous le soleil ardent, au milieu de
mille spectateurs anxieux, apparaît beau et hardi
Yespada. Les yeux de chacun se fixent sur lui.
L'arène est restée déserte; seul le taureau, avec ses
cornes érigées, l'attend, immobile, au milieu du
cirque.
La lutte sera obstinée, terrible, pleine d'audaces et
de feintes, l'un des deux doit succomber. Uespada
scrute le monstre du regard et s'avance vers lui d'un
pas résolu. C'esl le moment solennel. Ainsi Whymper
apparaît dans le majestueux amphithéâtre des mon-
tagnes au milieu desquelles se dresse, dans une alti-
tude de défi, le Cervin au chef noir.
Ici — comme dans les arènes de Seville — ce n'esL
point le taureau qui cherche la lutte; l'homme
attaque, le taureau se défend; il meurt ou il tue; et,
dans ce duel, le Cervin a tout l'avantage matériel de
sa force immense, de ses colères brutales ; l'homme
a pour arme sa volonté de fer.
L'histoire de la lutte de cet homme jeune, plein de
hardiesse et de force, avec la roche anliquc, muette et
froide, est peut-être une des pages les plus belles et
les plus expressives de l'alpinisme. Et, en dehors
même de l'alpinisme, c'est là encore une anecdote —
non, certes, insignifiante — de la conquête pénible
par l'homme des terres ignorées. Whymper est au
commencement de sa carrière alpine : il vient en
Val Tournanche pour la première fois en 1860 ; il voit
le Cervin et le désire. En 1861 il revient; deux cimes,
vierges encore, l'attirent dans les Alpes : le Weisshorn
et le Cervin. Le bruit courait que la première de ces
cimes venait enfin d'être conquise et que Tyndall, le
vainqueur, était à Breuil pour mettre la seconde sous
151) LE MONT CERVIN.
le joug. Whymper se hàle. 11 monte à Breuil et
demande un homme capable de lui servir de guide ;
tous, d u n e seule voix, proclament que Jean-Antoine
Carrel est son homme.
Jean-Antoine, le « coq » de la vallée, lui l'ait une
bonne impression: son type résolu, l'air de défi qu'il
porte sur son visage, plaisent à l'Anglais qui aussitôt
lui propose de tenter l'ascension. Carrel l'ait des diffi-
cultés. Il voudrait emmener avec lui un camarade,
sans quoi il entend ne pas partir. Ceci ne convient pas
à l'Anglais; les pourparlers sont rompus, et ainsi, dès
l'abord, ces deux grands entêtés se sont révélés l'un à
l'autre.
Whymper a avec lui un guide inconnu que lui ont
cédé à Chàtillon d'autres alpinistes. Il cherche à en
induire quelque autre à l'accompagner. Il ne manque
point à Breuil de guides suisses déjà notoires,
parmi lesquels Mathias Zum Taugwald, mais tous
se refusent à partir. Un seul, le vieux Peter Taug-
walder y consentirait, mais il impose des conditions
exagérées 1 . Tous, plus ou moins habiles, plus ou
moins hardis, montrent une aversion invincible pour
le Cervin.
« Ils n'avaient pas le cœur à cette entreprise, —
s'exclame Whymper — et les rares qui s'étaient
avancés jusqu'à affronter le Mont, revenaient sur
leurs pas au premier obstacle, parce que tous, à
l'exception d'un seul, avaient la conviction que le
sommet en était inaccessible ». Celui-là, le seul qui
eut la foi, c'était Jean-Antoine Carrel* dit le Bersa-
glier. Whymper dut partir seul avec son guide d'oc-

1. Peler Taugwalder prétendait recevoir 200 francs en


payement de la tentative, que l'on eût ou non gagné la cime.
LES CONQUÉRANTS. 157
casion. Il passa la nuit sous la Lente au col du
Lion, arriva à sa « Cheminée* », la franchit; mais le
guide ne le voulut point suivre au delà; il lui obligé
de revenir.
Dans l'intervalle, Carrel avait préparé une de ces
surprises, auxquelles, par la suite, W h y m p e r d u t être
habitué : ayant pris avec lui son oncle Jean-Jacques
— celui qui avait été avec Benneu — il partit, précé-
dant W h y m p e r dans l'ascension, et joignit un point
que personne encore n'avait atteint sur l'arête. El
là, dans la roche inviolée jusqu'alors, il sculpta avec
le 1er de son piolet la dale de ce jour, une croix, ses
initiales, et il figura aussi grossièrement une tiare 1 .
C'était le signe de sa possession.
Carrel avait ainsi dépassé d'une centaine de mètres
l'altitude touchée Tannée précédente par Tyndall.
Four ce jour-là, il se considéra comme satisfait de
ce progrès, orgueilleux dans son cœur d'avoir montré
à l'Anglais ce qu'était vraiment le Bersaglier.
Toute son âme se révèle en cette action, pour
la première fois. 11 est clair qu'il était accouru
là-haut pour surveiller les mouvements de celui qu'il
regardait comme un envahisseur. 11 avait été la senti-
nelle avancée qui barre le chemin à l'ennemi. Et il
n'y a pas de doute que si W h y m p e r avait, en ce jour,
continué l'ascension, Carrel ne l'eût précédé de loin,
s'élevant de ressaut en ressaut, certain déjà, à partir
de ce moment, d'atteindre la cime et d'y arriver le
premier — parce que Carrel considérait le Cervin
comme un bien lui a p p a r t e n a n t en propre, et les len-

1. Celle inscription est encore visible sur la paroi, nu pied


île la Crèle du Coq, après le Mauvais Pas. Sur la même roche,
à côté des iniliales de .1. Antoine. E. W h y m p e r et Luc Meynet
gravèrent les leurs l'année suivante, l<S(j'J.
138 LE MONT CERVIN.
talives des autres pour le gagner comme une inva-
sion dans son propre champ. Cette immense jalousie,
ressentie à la façon impétueuse qui entrait dans son
caractère, explique clairement sa conduite au cours
des alternatives qui suivirent et où il parut à quel-
ques-uns qu'il avait montré une bonne foi douteuse;
une conduite, laquelle se trouva incertaine par le fait
de son désir de voir le Cervin dompté et de l'égoïsme
qui le poussait en môme temps à vouloir qu'il lui fût
réservé'.
Rarement, l'homme puissant et fortuné se sent in-
cliné à accorder au pauvre et à l'ignorant une volonté
propre et bien à lui. Ceux qui jugèrent Carrel ne
tinrent pas compte de ceci qu'il était rude, sans cul-
ture, mais point servile. On le crut fait, comme tant
d'autres, pour obéir, au lieu qu'il était né pour com-
mander. Ce n'était pas un homme créé pour seconder
passivement l'ambition d'un autre homme, il avait
son ambition à lui; et celle-ci et la conscience cer-
taine de sa propre valeur couvrirent comme d'un
voile son entendement jusqu'à la fin, et lui refusèrent
la gloire de toucher le premier au faîte. Le Cervin
exerçait sur Carrel la même fascination que déjà le
mont Blanc avait exercée sur Jacques Balmat. C'était
la raison, le but de sa vie, et il le voulait gravir du
7 7 O

côté de sa vallée natale pour l'honneur des Valtor-


neins. Il ne vit pas, il ne voulut point croire que le
mont pouvait être conquis par le côté opposé. Il se
berça de l'illusion orgueilleuse que sans-lui personne
ne serait arrivé là-haut, et il ne se hâta point, il y
fut précédé : une peine plus grande ne pouvait l'at-
teindre.
1. V. aux noies : VACCARONE (LLIGI).
LES CONQUÉRANTS. 159
La découverte de la voie à suivre avançait pas à
pas, lente et fatigante.
Le chanoine Carrel, à Aosle. accompagnait anxieu-
sement en esprit chaque tentative; malgré les défenses
répétées du mont, il persistait dans son désir ardent
que l'honneur et le bénéfice de la victoire fussent
l'apanage de ses compatriotes. Et, au début de l'an-
née 1862, il écrivait à M. Tuckett, vaillant alpiniste
anglais, son ami, rappelant comment De Saussure, en
1760, avait promis une récompense à quiconque trou-
verait un chemin d'accès au Mont Blanc, et proposant
que l'on fit de môme pour le Cervin. D'hommes aptes
à l'entreprise et de volonté, il n'en manquait point
dans le Val Tournanche; il priait qu'on en parlât au
président du Club alpin anglais. Tuckett répondit à
ceci qu'il ne croyait pas bon de tenter de pauvres
gens, par la promesse de quelque somme, à risquer
leur vie pour une entreprise qui n'avait pas un but
scientifique 1 ; et la chose en demeura là.
Mais le Cervin n'avait jamais été plus en péril qu'il
ne le fut en cette année 1862, durant laquelle eut lieu,
entre Tyndall et Whymper, une lutte pour la grande
conquête-. Tous deux arrivent, conscients de la diffi-
culté de l'entreprise. Whymper a devancé Tyndall; à
Zermatt, il a engagé comme guides J. Zum Taugwald
et J. Kronig; un ami est avec lui, Reginald Macdo-
nald. Il adjoint à sa caravane Luc Meynet le bossu,
en qualité de porteur, et il part.
Au col du Lion, il dort sous la tente. Le matin qui
suit, le froid et l'ouragan le chassent. Revenu à Breuil,
il trouve Carrel que la nouvelle de sa présence a

1. V. : La vallée de Valtornenche en 4867. p. 42.


2. V. aux notes : TYNDALL et WHYMPER.
140 LE MONT CERVIN.
attiré là-haut. Carrel consent à l'accompagner en
s'adjoignant toutefois u n Pession ; les guides suisses
sont congédiés.
Le g r o u p e monte et s'en va passer la nuit au delà
du col, a u pied de la fameuse « cheminée ». Il arrive
à la base de la Grande T o u r , mais, p a r suite d'un
malaise survenu à Pession, tous sont obligés de reve-
nir. P o u r la troisième l'ois W h y m p e r a tenté infruc-
t u e u s e m e n t d'arriver au h a u t du Gcrvin, sans pouvoir
dépasser le point atteint déjà par l'adversaire.
Infatigable, il court à Zermatt et examine le chemin
de l'Hörnli qui ne lui paraît point praticable. Le
m a n q u e de g u i d e s 1 à Zermatt le pousse encore à cher-
cher Carrel et Meynet. Mais les occupations de leurs
métiers respectifs les empêchent l'un et l'autre de
l'accompagner. La conception des devoirs profession-
nels du guide n'avait pas encore pénétré dans l'intelli-
gence des h o m m e s de Valtournanche.
Carrel faisait le guide, comme on le dirait aujour-
d'hui, « en a m a t e u r » ; en réalité il était chasseur, non
point guide. Gravir les m o n t a g n e s , c'était chez lui un
instinct, u n e passion.d'art, mais pas u n métier. Souf-
frant mal les règles de la g u e r r e , il procédait dans la
lutte p a r des coups de main audacieux, suivant que
son esprit i n d é p e n d a n t les lui dictait; et, s'il plut à
Tyndall de n o m m e r son Bennen « le Garibaldi des
g u i d e s » , plus j u s t e m e n t l'honneur d'un tel nom eut
dû être fait à Carrel.
Impatient des r e t a r d s , W h y m p e r part sans guide :
les bergers, qui le voient se m e t t r e en chemin tout
seul vers la m o n t a g n e , s'étonnent. Désormais, ils le

1. « Want of mon made the difficulty, not the mountain. •


(WHYMPER, Scrambles, ]>. 10.')).
LES CONQUÉRANTS. 141
pouvaient cependant bien connaître, cet homme qui
avait voué au Cervin toutes ses énergies; mais plus
que jamais, en ce jour il dut leur sembler un fou.
Whymper arrive sans encombre à la tente qu'il avait
laissée sur le lieu de son dernier bivouac : il la trouve
recouverte de neige.
Parmi les pages de son livre, une des plus belles
est celle où il décrit sa course aventureuse et rappelle
les heures solitaires passées au seuil de la petite lente
suspendue à trois mille huit cenls mètres devant le
cirque infiniment vaste des montagnes, le merveilleux
crépuscule qu'il lui i'ul donné de voir ce soir-là, et la
clarté de la lune qui se reflétait sur les parois glacées
du Mont Viso éloigné de cent cinquante kilomètres.
Au malin il poursuit son ascension et, ayant franchi
la Cheminée, il arrive à la base de la Grande Tour.
Il s'élève encore jusqu'au delà de quatre mille mètres
et revient au bivouac, satisfait des progrès accomplis
sans l'aide de personne. Mais, en descendant vers
Breuil, le même soir, pendant qu'il côtoyait les roches
de la Tète du Lion et essayait de la pointe de son
bâton —sa hachette à glace étant restée sous la lente
— de creuser des marches dans la neige dure, il
glisse et tombe.
Oui ne garde en sa mémoire, parmi ceux qui con-
naissent les livres alpins, la gravure sur laquelle
Whymper est représenté dans cet instant? C'est un
homme dans l'air, précipité au long d'une pente de
glace vertigineuse, fantastique. Cette gravure, je l'ai
vue quand j'avais dix ans et je me souviens encore de
l'émotion qu'elle éveillait alors en moi. Pour moi, cet
homme volant dans l'abîme était un homme perdu;
Whymper s'en lira avec quelques blessures. 11 de-
meura sept ou huit jours au Giomein, la tête bandée,
Ui LE MONT CERVIX.
à méditer sur la dureté des roches et la fragilité rela-
tive de l'homme. Puis il repartit pour le Cervin.
Cette fois, Jean Antoine se décida à l'accompagner :
Falticr chasseur devait sentir tout de môme une admi-
ration pour la constance et la hardiesse de cet Anglais.
Ils partirent avec César Carrel et le porteur Meynet. Ils
montèrent jusqu'au delà de la Grande Tour mais, pris
par le mauvais temps, cette fois encore ils durent re-
descendre.
Tout aussitôt, dès le lendemain, Whymper voulut
recommencer : Jean Antoine, maître dans l'art de
temporiser, s'était éclipsé avec l'autre Carrel, laissant
comme explication qu'ils étaient allés à la chasse
des marmottes. Whymper part avec le fidèle Meynet.
La figure du pauvre bossu de Breuil — ainsi Whym-
per a coutume d'appeler son porteur — est parmi les
plus sympathiques et les plus intéressantes de cette
histoire. Toujours prêt à partir, il est, en cours de
roule, un grimpeur excellent, et sa difformité même
le rend apte à porter la tente ; dans les bivouacs c'est
un compagnon obligeant, toujours disposé à rendre
quelque service, et jovial. Où que ce soit que Whym-
per en parle, c'est toujours avec une profonde sym-
pathie : qu'il le voie au col du Lion, humble et discret,
se contenter des restes du repas de son voyageur et se
montrer reconnaissant d'une mauvaise place qu'on lui
concède pour dormir sur le seuil de la tente, ou tom-
ber à genoux dans un geste d'adoration sur les
rochers du col à l'aspect de l'immense panorama
qu'il découvre pour la première fois, et pleurer d'en-
thousiasme. Quelques années plus lard, il devait être
donné à Luc Meynet de loucher la cime, et on ra-
conte que, arrivé là-haut, il déclara qu'il entendait
le chant des anges et s'exclama qu'il pouvait désor-
LES CONQUÉRANTS. 1 i">
1
mais mourir content . Belle â m e simple de mon-
tagnard - !
W h y m p e r et Meynet m o n t e n t donc au col du Lion,
puis à la base de la T o u r ; ils dépassent le point
extreme déjà atteint par W h y m p e r , mais, vaincus p a r
les difficultés, ils reviennent s u r leurs p a s . C'est la
cinquième tentative de W h y m p e r , et, pour cette
année-là, ce fut la dernière. Rentré au Giomein, il y
trouve, à sa g r a n d e surprise, son rival, John Tyndall,
qui a pris comme porteurs J e a n Antoine et César
Carrel et a avec lui les guides Bennen et W a l t e r .
C'était un groupe puissant et résolu. W h y m p e r cache
son dépit : il remonte t o u t seul j u s q u ' à la tente qui
est restée à la Tour et, ayant attendu sur ce point le
professeur Tyndall, il m e t la tente à sa disposition.
Redescendu à Breuil l'angoisse dans l'âme, il désire à
la fois connaître et appréhende les événements. Dès
le lendemain, il voit flotter au vent un drapeau s u r le
pic qui depuis reçut le nom de Tyndall.
Ce dernier était arrivé plus h a u t q u e tout a u t r e
avant l u i ; une échelle de bois qu'il avait fait emporter
lui avait facilité le passage le plus difficile, celui qui,
dans la suite, fut appelé « de la Grande Corde ». Mais,
comme W h y m p e r , il dut revenir s u r ses p a s . A l'en-
droit dit de « l'Enjambée" » — u n e fente de la mon-
tagne qui sépare l'Epaule du dernier pic — le Cervin
ferma devant lui ses portes. Bennen s'était trompé.
Arrivé sur la première pointe, il avait dit q u e , dans
une heure, ceux de Zermalt verraient le drapeau
planté sur le faîte e x t r ê m e ; par u n e étrange illusion,

1. CORONA. Aria di monli.


2. V. aux notes : Luc MEYNET.
5. V. : TYNDALL, note I.
144 LE MONT CERVIN.
ils crurent avoir gravi une des deux cimes du Cer-
vin.
En lui-même, Carrel dut se rire de l'erreur et se
complaire dans la nouvelle défaite; peut-être eut-il
cette sensation que, s'il l'avait voulu, il aurait pu en
ce jour mener Tyndall à la cime; mais, jaloux et fier
comme il l'était, il ne voulut point que la gloire de la
conquête fût partagée avec des guides venus d'ailleurs
qui eussent pu s'en donner un facile avantage. Il est
douloureux de penser que Bennen et Carrel, ces deux
hommes valeureux, ne se comprirent pas l'un l'autre.
D'un côté, il y avait cette idée préconçue et profon-
dément enracinée—justifiée en partie à cette époque,
— qu'un guide suisse était supérieur à un guide ita-
lien; de l'autre, tout l'antagonisme des montagnards
de Valtournanche contre ces étrangers qui envahis-
saient leur champ et venaient leur enlever un gain et
la gloire. Il y avait, en outre, la grande difficulté des
langages, Bennen ne parlant que l'allemand et Carrel
ne connaissant que son français : ils ne s'entendirent
pas. Et enfin, le caractère personnel de Carrel qui
tolérait mal toute servitude. Il voulait gravir le Cervin
comme guide chef, au lieu que dans ce jour il était
soumis à d'autres. Et, au pas de l'Enjambée, interrogé
par Tyndall sur le point de savoir s'il était possible
d'aller plus avant, il répondait : « Demandez à vos
guides, nous ne sommes que les porteurs.... »
Dans cette réponse, il y a tout l'orgueil de Carrel.
Les vieux, ses anciens compagnons, se souviennent
encore aujourd'hui de l'avoir entendu répéter plusieurs
fois, comme il racontait l'histoire de cette tentative :
« Si j'avais été chef, moi, je lui aurais fait voir où l'on
passait pour arriver au sommet. » Bennen, ainsi
demeuré seul pour diriger, dut accepter la défaite.
LES CONQUÉRANTS. 145
Tyndall affirma depuis que Carrel n'avait pas voulu
continuer 1 : « Des guides et des porteurs — écrit-il —
lîennen seul avait conservé le désir de se pousser plus
avant; mais autant Walter que Carre] répugnaient à
affronter les périls de l'étape qui restait à parcourir ».
Aucun de ceux qui ont connu Jean Antoine ne peut
ajouter foi à cette assertion. Il était obstiné, suscep-
tible, mais non point lâche.
Whymper avait attendu dans l'anxiété le retour de
son adversaire. Le récit que lit celui-ci des difficultés
de l'entreprise fui tel, qu'il perdit toute espérance et
s'en fut. Le mont, pour celte année-là, fut abandonné
encore à sa paix séculaire.
Le Cervin lutta et résista encore. Dans cette lutte,
loule vibrante dépassions vigoureuses, il gagne de la
vie, il devient un personnage essentiel du drame,
associé à l'étal d'âme de ceux qui se le disputent :
ce n'est plus une roche inerte, c'est un idéal qui incite
ou effraye; il a pris sur les hommes un ascendant
dominateur, il guide leurs destinées, il les vainc et les
exalte.
Oui peut redire les anxiétés, les efforts, les dures
épreuves et les émotions qui furent le partage de ces
hommes saisis par l'attrait de la montagne'.'... Les
nuits sans sommeil, les lombées de neiffe et les lern-
pèles?... les grêles de pierre. — la terrible canonnade
du Cervin — les disputes violentes avec les guides,
les menaces réciproques 2 , les désillusions, les dé-
pits?...
Certes, ces aventures forment une des pages les
plus intenses de vie dans l'histoire de l'alpinisme.
I.V.: TYNDALL, note II.
'2. V. : Cino D'ARCO, Cinque giorni di cura. — Rivisla Alpi
apannini e vulcani, 180(j.
m
146 LE MONT CERVIN.
Ce fut une belle lutte d'âmes ardentes pour un idéal
très pur.

Dans la préface du premier volume de VAlpine


Journal de Londres, paru en Tannée I8(i">, le rédac-
teur, Mr H.-B. George, après avoir fait connaître que
presque tous les pics les plus hauts des Alpes étaient
désormais conquis, écrit ces paroles, sonnant comme
un appel aux alpinistes anglais : « Quand encore toute
attraction dans les Alpes suisses serait épuisée pour
nous, il y demeure et demeurera, nul ne sait combien
de temps encore, le Cervin invaincu et apparemment
invincible ».
Et, pendant que du Club alpin anglais partait cette
exhortation publique, on conspirait en Italie : à Turin,
dans le mois de juillet 1865, quelques hommes d'élite
s'étaient réunis au château du Valentino pour projeter
la constitution d'une société alpine; là, secrètemenl,
il fut question de tenter aussitôt la grande aventure,
afin qu'il en rejaillit de l'honneur sur l'institution
naissante. Des alpinistes anglais avaient enlevé aux
Italiens les prémices de la conquête du Mont Viso,
la cime piémontaise par excellence; il restait le Cer-
vin : celui-ci fut la victime désignée'.
Ils ne manquaient point de hardiesse, ces carbonari
de l'alpinisme italien!... C'étaient des jeunes hommes
très cultivés, d'une grande intelligence et d'un noble
caractère : Ouintino Sella, Bartolomeo Gastaldi,
Felix Giordano, et auprès d'eux, Benoît Rignon,
Perrone de Saint-Martin, de Saint-Robert, Rimini et
quelques autres. Ils connaissaient les tentatives faites

I. V. aux noies : Conjuration du Valentino.


LES CONQUÉRANTS. 147
en sourdine par les guides de Valtournanche; le ter-
rain apparaissait favorablement préparé. Ni Gastaldi
de par son caractère — ni Sella — à cause de ses
graves occupations qui le liaient à la capitale sub-
alpine — n'auraient pu assumer la charge d'étudier
et de préparer l'entreprise : l'honneur ardu en fut
offert à Giordano, lequel accepta.
Pendant ce temps, Whymper était revenu au pied
de sa montagne; il n'était pas homme à abandonner
la partie ni à conserver des rancœurs envers Carrel;
il avait besoin de lui : « Avec lui je gardais des espé-
rances, sans lui aucune », écrivait-il; et il ajoutait
que Carrel avait conscience de lui être indispensable;
et ne le lui cachait point. Arrivé à Valtournanche, —
l'ayant donc repris, - ils faisaient ensemble une
excursion autour du Cervin par Zermatl et la Val-
pelline, puis parlaient du Giomein pour une sixième
tentative 1 .
Outre Jean Antoine, Whymper emmenait avec lui
César Carrel, Luc Meynet et deux autres porteurs de
Valtournanche.
Au pied de la Tour, pris par un ouragan de neige,
ils devaient s'arrêter et passer une terrible nuit sous
la petite tente; secouée par le vent, pendant que, au
dehors, le Cervin étail merveilleusement illuminé par
les éclairs et que le bruit du tonnerre se répercutait
dans un écho continu sur les rochers de la voisine
Dent d'IIérens. Le matin, la neige ayant cessé de
tomber, ils reparlaient aussitôt, montant durant deux

1. A l'occasion de cette tentative, W h y m p e r écrivit sur le


livret de Carrel, la déclaration suivante : « .... lie is a first
rate walker, very good indeed on rocks, and very good at
any thing. lie is a most dcsirahle man for anyone who wants
lu make new excursions, Valtournanche, II august 18(13.
148 LE MONT CERVIN.
heures sur les roches devenues très difficiles. Alors la
neige recommença de tomber et une fois de plus
W h y m p e r fut repoussé. Quand il arriva au Giomein
et raconta la terrible lempôle qui avait duré vingt-six
heures, l'aubergiste — Favre — lui répondit qu'ici le
temps avait été beau et q u ' u n petit n u a g e seulement
avait été vu, couvrant le m o n t . « O h ! ce petit n u a g e ! »
s'exclama W h y m p e r .
Ce fut la dernière fois qu'il tenta de passer par
l'arête de Breuil.
Au cours de l'année qui suivit (1864) on eût pu
croire q u ' u n e trêve avait été conclue entre l'homme
et le Cervin. Mais, dans le temps que le Mont repose,
l'homme apprête ses a r m e s .
Giordano, en revenant de faire l'ascension du.Mont-
B l a n c 1 , vient à Zermatt et se trouve p o u r la première
fois face à face avec le grand Cervin. Son album de
voyage se remplit des croquis de la belle pyramide,
et, parmi ses nombreuses notes et observations pure-
ment barométriques et géologiques, se laisse entrevoir
l'alpiniste, déjà captivé et en désir.
11 é c r i t : « Le Cervin apparaît d'ici magnifique, un
obélisque véritable irrégulier et menaçant ». A cùlé
d'un dessin du Mont pris des h a u t e u r s de Riffel, il y a
une légende qui, dans l'esquisse, correspond à l'alti-
t u d e de l'Epaule du Cervin : « point auquel on arriva
j u s q u ' à présent p a r l'autre côté. » Et plus loin :
« D'après les informations recueillies, on est monté
par la face ouest à presque 150 mètres du sommet.

1. Giordano moula au Mont-Blanc du col du Géanl, parle


Tacul. Il voulut indiquer par cette ascension, à ses collègues
italiens, combien il était facile de gravir cette cime en parlant
de Courmayeur. Voir la relation dans le Dullcttino C. A. /.,
vol. IV, il» îi.
LES CONQUÉRANTS. I« 1
On devrait pour le gravir faire des travaux, des éche-
lons dans la roche sur 50 mètres de hauteur environ.
11 faudrait pour cela huit à dix jours, des creuseurs
au nombre de trois ou quatre, auxquels on donnerait
"20 francs par jour. »
Je laisse à ces phrases leur simplicité d'annotations
tracées au crayon, en hâte, parce que j'ai éprouvé, à
les trouver ainsi dans ce carnet de voyage, une émo-
tion vivo dont je, ne veux point priver le lecteur.
Giordano vint au Giomein en traversant le Théodule.
II note : « Sur le col je rencontrai Carrel, guide de
Valtournanche qui lenta de gravir le Cervin —celui-là
même qui parla à Sella. »
Voici une indication de ce qui fut la suite de la
conjuration de 1805 : le chef des conjurés avait fait
venir jusqu'à lui Carrel; ayant confié à son ami Giu-
seppe Torelli, qui se rendait à Breuil sur la fin de
juillet, la mission de chercher Jean-Antoine et de le
lui envoyer à Bielle, Giuseppe Torelli — homme
politique et écrivain élégant connu sous le pseudo-
nyme de Giro d'Arco — chercha Carrel, le trouva,
l'admira, et, après une demi-heure de dialogue, obtint
qu'il cédût à ses instances et se rendît à l'entrevue
désirée par Sella 1 . Il donna aussi à Carrel trente francs
pour son voyage de Breuil à Bielle — somme qui,
comme a soin de le faire observer le brillant narra-
teur, lui fut scrupuleusement remboursée par le futur
ministre du royaume d'Italie.
Pour en revenir au carnet de Giordano, j'y trouve
la note suivante qui me semble significative : « ... Passé
toute une soirée au Giomein avec Carrel et le cha-

1. V. CiiiO n'AiîCO. Cinque giorni Ai cura, Rivisla Alpi


apennini vulcani. vol. III, lX6(i.
150 LE MONT CERVIN.
noine Carrel. » De quelle chose pouvaient s'entretenir
ces h o m m e s déterminés, sinon du Cervin qui était dans
leur pensée à tous trois?
Quelques j o u r s plus lard, Giordano était à Bielle
pour y assister au congrès de la société italienne des
sciences naturelles. 11 avail été reçu, selon la coutume,
dans la maison hospitalière de Ouintino Sella el l'on
ne saurait douter que l'entreprise du Cervin ne fit
alors les frais de la conversation entre les deux sa-
vants géologues.
Les notes laconiques de Giordano ne le disent
point; mais tel, qui fut un familier de Sella, se sou-
vient comment, celui-ci ne pouvait se lasser de
parler de ce projet auquel il ne cessait de s'inté-
resser malgré le poids très lourd de travail dont la
politique lui avait, dans ces années, chargé les épaules.
11 connaissait toutes les tentatives de Tvndall et de
W h y m p e r , et un sentiment d'émulation patriotique le
poussait maintenant contre ces champions étrangers
qu'il admirait et dont il se proposait que l'exemple ne
fût pas perdu pour les jeunes Italiens. C'est pourquoi
il avait choisi, pour p r é p a r e r et mener à bien la haute»
entreprise, Giordano, ami dévoué, à toute épreuve,
qui se trouvait être à la fois u n j e u n e h o m m e aventu-
reux et génial et un savant. C'étaient là des qualités
qui, dans la conception de Sella, constituaient le type
parfait de l'alpiniste, puisque, outre l'objectif de la
difficile conquête du Mont, celui-ci avait encore devant
les yeux un h a u t idéal de science '.

1. Giordano déclara depuis en une lettre à Barlolomeo


Gastaldi que » la tentative dirigée au Cervin en 1865 avait
pour but principal d'en faciliter l'accès à Quintino Sella,
lequel devait y pratiquer des études importantes »,
LES CONQUERANTS. 151

1865

C'est le dernier acte : Tyndall el Bennen se sont


retirés de la lutte. Whymper et Carre] restent seuls
en scène et il entre dans l'action un personnage nou-
veau, Giordano, dont la présence hâte le dénoûment
du drame.
Whymper, fatigué des défaites successives éprouvées
sur l'arête de Breuil, tente des chemins nouveaux.
La stratification des roches sur la paroi orientale lui
semble favorable, la déclivité non excessive. Son plan
d'attaque est assez complexe : un vaste couloir de ro-
chers qui a sa base sur le flanc italien, sous le col de
Breuil, dans le petit glacier du Cervin, doit le porter
assez haut sur l'arête de Furggen. De là, parcourant
la face orientale de la montagne, il doit rejoindre
l'arête de Hörnli, et, montant par elle, la cime. Un
projet fou; on peut le dire après l'expérience que
Whymper en lit lui-même et après celle, venue plus
tard, de Mummery. Michel Croz, le célèbre guide de
Chamonix, qui déjà avait conduit Whymper à la diffi-
cile conquête de la Barre des Écrins, le crut possible
et l'accepta.
Ils partirent de Breuil ayant avec eux les guides
bernois Aimer et Biener et le fidèle porteur Luc
Meynet; ils avaient atteint déjà une certaine hauteur
dans le couloir de roches, quand le Cervin déchaîna
sur eux une telle avalanche de pierres que peu s'en
fallut qu'ils ne fussent tous perdus. Ils redescendirent
découragés. Whymper aurait voulu essayer avec les
mêmes guides par l'arête de Hörnli. Les guides s'y
152 LE MONT CERVIN.
refusèrent. Bioner répétait avec insistance la parole :
« Impossible! »
« Quelque ascension que ce soit, mon cher mon-
sieur, excepté le Cervin! » répondait Aimer, et il
ajoutait ironiquement : « Pourquoi ne pas tenter une
montagne, dont l'ascension serait faisable? » — Croz
avait des engagements à Chamonix; la caravane se
dispersa et Whymper chercha de nouveau Carrel.
C'est ainsi qu'il revient par intervalles à celui-là
qui est tantôt son allié, tantôt son adversaire, qui lui
apparaît aujourd'hui comme étant le bon génie et
demain le mauvais génie de son entreprise. Mais
Carrel était le seul homme qui l'eût compris alors que
tous le tenaient pour insensé, le seul qui participât à
sa foi. C'est pourquoi Whymper reposait en lui toutes
ses espérances. Elle est vraiment admirable, parmi
cette suite de difficultés, la constance de l'Anglais :
repoussé par les dangers, déconseillé, abandonné par
des guides experts, il persiste et lente une fois de
plus avec une ardeur nouvelle. Chacun de ces échecs
semble tremper plus forlement sa volonté de fer.
Tyndall, qui s'était laissé influencer par ses guides,
renonça à l'entreprise — Whymper, lui, sut résister à
tout et il vainquit.
Bien que, en cette lutte, notre sentiment national
nous incline à prendre parti contre l'étranger, certes
nous ne pouvons qu'admirer cet homme, fervent de
sa montagne comme on ne peut l'être que d'un
idéal infiniment noble. Il y a dans tout ceci quelque
chose qui rappelle les anciens tournois où les Cheva-
liers exposaient leur vie pour une fleur.
Sur ces entrefaites, Ciordano paraît. Il a organisé
sérieusement l'entreprise, il a fait des calculs, des
expériences sur la résistance des cordes, il a préparé
Li: CERVIX. P. 152.

JEAN-ANTOINE CARREL, DIT LE BERSAGLIER.


Dessin de Leonardo Bistolli.
LES CONQUÉRANTS. 155
au point des baromètres et des tentes. Au huitième
jour de juillet il monte à Valtournanche et retrouve
Carrel qui,accompagné d'autres hommes—C. Carrel,
C.-E. Gorret. et J.-.T. Maquignaz — revenait d'une
exploration au Cervin, faite précisément en vue de
la prochaine tentative italienne. Ils étaient descendus
parce que le temps était brumeux et ils n'avaient pu
découvrir grand'chose.
Mais, dans l'intervalle, Carrel, ayant parlé avec
Whymper, s'était engagé à lui pour une tenlativc par
le versant suisse.
« Carrel était engagé avec l'Anglais pour jusqu'au
mardi 11 courant au soir, s'il avait fait beau; le
temps fut mauvais, il se rendit libre et resta avec
moi. » Je trouve ceci, écrit sur le carnet de notes de
Giordano en date du lundi 10 juillet; je rappoiie ces
lignes parce qu'elles déclarent honnêtement — et sans
qu'il soit permis après cela de conserver aucun doute
— une circonstance de laquelle on prit occasion pour
accuser Carrel d'avoir manqué de parole à Whymper.
Le matin du 9, Whymper, en descendant à Val-
tournanche, fut surpris de trouver par le chemin
Carrel avec un étranger, lequel montait suivi de
nombreux bagages. Ayant interrogé Carrel, celui-ci
lui répondit qu'il ne le pourrait servir passée la jour-
née du M...; il avait accepté un autre engagement
auprès d'une « famille de distinction ». Et comme
Whymper lui reprochait de ne l'en avoir pas averti
plus tôt, il déclara ouvertement que cet engagement
datait de loin, mais que jusqu'alors le jour qu'il
devait commencer d'entrer en fonctions ne lui avait
pas été fixé.
L'Anglais ne put rien objecter à une telle réponse.
C'est là le récit même qu'en fil Whymper, lequel,
154 I.E MONT CERVIX.
bien qu'il se plaignît hautement de se trouver à nou-
veau privé de guide, ne sut pas garder contre Jean-
Antoine de rancœur véritable. «Well, il is no fault of
yours. » « Ce n'est point votre faute! » lui dit-il, et,
le même soir, dans l'auberge de Valtournanche, ils
burent ensemble etchoquèrent leurs verres à la façon
des bons amis, en repassant entre eux leurs anciennes
aventures. Whymper ne soupçonnait point encore à
ce moment que la « famille de distinction » n était
autre que Giordano. Il le sut au Giomein le malin de
cette journée du 11, quand les guides étaient déjà
parfis pour l'exploration, et alors seulement il apprit
que fout avait élé depuis longtemps concerté pour
celle expédilion qui devait préparer les voies à Ouin-
lino Sella.
Son dépit n'eut pas de limites; il l'exprima avec
d'amères paroles 1 , et il se considérait comme odieu-
sement joué. Mais si son ressentiment et l'amertume
de sa désillusion sont explicables, il ne nous paraîl
point qu'il fût tout à fait en droit, cependant, d'en
rejeter la faute sur Carrel, ni de lui imputer à crime
de lui avoir caché le nom et les projets de Giordano,
ni encore d'accuser les Italiens d'une bonne foi dou-
teuse 2 ....
Toutefois, Whymper pardonna à Carrel. Et, quand,
plus tard, le professeur Tyndall, dans un de ses écrits
à la défense de Bennen, voulut diminuer le mérite de
noire guide et l'importance de la victoire italienne,
affirmant que Carrel tira profit de l'expérience acquise
avec Bennen, et que, sans l'initiative de celui-ci, il
n'aurait pêul-être jamais posé le pied sur le Cervin,.

I. Scrambles, p. ">80.
'2, V, : (lonr.F.T (Abbé Aime'1), note IV,
LES CONQUÉRANTS. 155
W h y m p e r prit noblemen! et vaillamment sa défense 1 .
Dans le paroxysme de la lutte, les passions hu-
maines se déchaînent plus violentes. Giordano seul,
qui ignorait encore les surprises du Cervin, attendait,
tranquille, la victoire.
Ici, je vais laisser parler, dans leur simple fran-
chise, des lettres qu'il écrivait en ces jours-là à Sella 2 .
Ce sont des pages vibrantes d'énergie, d'espérance,
et il s'y révèle toute la belle intimité des deux amis
qui ont reposé l'un dans l'autre leur foi et palpitent
d'une même passion.

Turin, 7 juillet 1N(>3.

« Cher Ouinlino, — j e pars pour la destination bien


connue, puissamment armé ; avant-hier, j ' a i expédié
une première tente, trois cents mètres de corde, des
crochets et, des crocs de fer, et des provisions de
bouche variées, en même temps q u ' u n e lampe à
alcool, bonne à réchauffer de l'eau, du thé, etc. Tout
cela pèse environ 100 kilogrammes. J'ai envoyé aussi
dix louis à Carrel en lui donnant l'ordre de p r e n d r e
ces objets à Châtillon et de les porter tout de suite à
Vallournanchc et à Breuil. Moi, je serai là-haut
demain soir pour surveiller l'opération. J ' e m p o r t e
avec moi une a u t r e lente, trois baromètres parmi les-
quels le tien, et l'Annuaire du Bureau des longitudes.
Dès mon arrivée sur les lieux, je t'écrirai. Ainsi, quand
ce sera ton tour de venir, tu n'auras à songer qu'à
toi-même, je veux dire : à prendre simplement de

I. V. aux note? : POLÉMIQUE TYNDALL-WIIVMPEII.


ü. Je iloi? ces lettres précieuses à l'amabilité (loin famille
Sella.
ir>C LE MONT CERVIN.
quoi le couvrir la tôle, deux ou trois plaids, etc., etc.,
et puis de bons cigares. Si tu peux, prends aussi un
peu de bon vin, sans oublier quelque argent. Car il se
trouve que je ne puis emporler avec moi que
5000 francs environ.
« El donc, allons a t t a q u e r cette m o n t a g n e du diable!
et si W h y m p e r ne nous y a point précédés, tâchons
d'en finir. »

Auberge de Breuil, au pied du Théodule,


II juillet au soir.

« ... Il est temps q u e je le donne des nouvelles


d'ici. J'étais à V a l t o u r n a n c h e samedi 8 à midi. J'y ai
retrouvé Carrel. Il rentrait d'une exploration qu'il
avait essayé de faire au Cervin, mais qui fut m a n q u é e
à cause du mauvais temps. W h y m p e r était arrivé
deux ou trois j o u r s plus tôt. A sa c o u t u m e , il voulait
monter et avait engagé Carrel qui, n'ayant pas eu
encore mes lettres, avait accepté, sous celte condition
toulefois que ce ne serait que pour peu de j o u r s .
« H e u r e u s e m e n t , le temps devint mauvais. W h y m -
per ne put entreprendre sa nouvelle tentative et
Carrel, ayant repris sa liberie, se joignit à moi,
m ' a m c n a n t cinq a u t r e s h o m m e s choisis, qui sont les
meilleurs guides de la vallée 1 .

1. Les aulres guides de Giordano étaient César Carrel, Ills


de Jean-Jacques, Charles Gorret frère de l'abbé Gorret, cl
Jean-Joseph Maquignaz. Ce dernier en était à sa première
campagne alpine; il fut enrôlé à cause de son métier de
mineur et de tailleur de pierres afin d'aider à planter les
pointes d'acier dans les roches. A lui fut confié le sac pesant
d e s f e r s . V . A L F O N S O S E L L A , Biografia cli G. Maquignaz, Boll.
C. A . /., v o l . XXIV, n° 57, p . 30.
LES CONQUERANTS. 157
« L'expédition préparatoire, avec Carrel à la tête,
s'est organisée tout de suite : afin de ne pas attirer
l'attention, nous portâmes les cordes et autres objets
dans un chalet assez éloigne sous le Cervin (Avouil).
Et ce chalet sera notre bas quartier général.
« Des six hommes, quatre travailleront en haut, et
deux serviront de porteurs d'une layon continue,
chose qui est au moins aussi difficile. Moi, je pense
m'établir pour le moment à Breuil.
« Le temps, noire dieu terrible de qui tout dépendra,
a été jusqu'à présent extrêmement variable et plutôt
mauvais. Hier matin encore il neigeait sur le Cervin,
mais, hier soir, cela a paru se rasséréner.
« Dans la nuit (10-11), les hommes sont partis avec
les lenles et j'espère que. à celte heure, ils sont déjà
arrivés assez haut sur la montagne ; cependant, le
temps se tourne de nouveau vers le brouillard et le
Cervin en est tout couvert: j'espère que ce ne seront
là (pie brumes passagères. Si le temps le permet, je
pense que je saurai bien, dans trois ou quatre jours,
sur quoi je puis compter.
« Carrel m'a recommandé de ne point monter encore
jusqu'à ce qu'il me fasse avertir. Naturellement, il
tient à s'assurer en personne des derniers points. A
voir les rochers d'ici, ils ne me paraissent pas absolu-
ment inaccessibles, mais je sais qu'avant d'en pouvoir
juger, il les faut avoir connus davantage. El il est
nécessaire aussi de voir s'il sera possible d'établir un
bivouac dans un lieu beaucoup plus élevé que celui
où Whymper avait établi le sien. Dès que je saurai
quelque chose de favorable, j'enverrai un exprès à
Saint-Vincent, qui est le poste télégraphique le plus
voisin, avec une dépèche en peu de mois. Et loi
alors, lu viendras loul de suite....
158 LE MONT CERVIN.
« En attendant, dès au reçu de ma lettre, fais-moi ce
plaisir de m'écrire deux lignes de réponse afin que je
sache, de quelque façon que ce soit, à quoi m'en
tenir, parce que je suis ici au milieu des diffi-
cultés, c'est-à-dire : le temps, la dépense 1 cl W h y m -
per. J'ai t'ait de mon mieux pour tenir tout ceci
c a c h é ; mais cet h o m m e , dont la vie semble dépendre
du Cervin, est ici, empli de soupçons, e t i l épie c h a q u e
geste.
« .le lui ai pris tous les hommes capables, et malgré
cela il est si ardent pour cette montagne qu'il peut
monter avec- d'autres et faire quelque coup de thé-
âtre. Il est ici dans la même a u b e r g e que moi, mais
j'évite avec soin de lui parler. Somme toute, je ferai
tout mon possible pour mener la chose à bien — cl
j'espère — pourvu q u e Eole nous favorise!...
« Je ne t'écris point a u t r e chose dans l'attente de
te pouvoir envoyer bientôt le bon signal. Je désire
que ces nouvelles, venues des Alpes, te soulagent un
peu de la chaude oppression turinaise et ministé-
rielle 2 . »

D u r a n t que W h y m p e r marche sans repos a u t o u r du


Cervin, épiant avec sa longue-vue les mouvements de
Carrel et m é d i t a n t des projets de revanche, Giordano
passe son temps avec sérénité en études cl en excur-

1. Le salaire des guides dcvaiL être de 20 francs pour


chacun, par journée de travail par le beau lemps, et les
vivres.
2. Les difficultés, parmi lesquelles se trouvait à cette
époque le ministre Sella, sont bien connues — soit en ce qui
concerne l'application des graves mesures financières pro-
posées par lui-même en mars, — comme en ce qui concerne
le transport de la capitale à Florence (V. GLICCIOLI, Quinlinu,
Sella, vol. I, p. 107,
LES CONQUÉRANTS. 159
sions. Il a rencontré là-haut l'abbé Gorret, le jeune et
robuste vicaire de Cogne, lequel avait ardemment
désiré l'aire partie de la caravane des explorateurs et
n'y avait point été admis. Ils montent ensemble -au
col du Théodule, au mont Pileur, à la pointe de Pieté,
conversant et dessinant, expérimentanl des baro-
mètres et regardant continuellement le Cervin.
Privé de Carrel, Whymper est resté comme un gé-
néral sans armée: ses plans sont bouleversés et cette
pensée seulement le réconforte que Carrel et ses
hommes vont mener avec lenteur les travaux de pré-
paration sur le chemin à l'effet de consommer les
nombreuses provisions; et il se réjouit de ceci encore
que le mauvais temps les relardera.
Ayant roulé sa tente et fait ses bagages, il veut
courir à Zermatt et essayer par ce côté 1 de rejoindre
la cime avant les Italiens; mais il ne trouve pas de
porteurs; môme le bossu de Breuil, cette l'ois, se
récuse.
Sur ces entrefaites, un jeune anglais survient avec
un guide. Whymper se présente à lui, il apprend que
celui-ci est lord Francis Douglas qui est déjà monté
au Gabelhorn. Il lui raconte toute l'histoire et lui
confie ses projets,
Douglas, disant à son tour son ardent désir de
gravir le Cervin, consent à lui donner son porteur. El
le matin du 12 ils partent ensemble pour Zermatt.
On dit que Whymper, au départ, pleura d'anxiété
et de dépit.
Ce jour et le jour suivant furent des jours de calme
et d'attente au Giomein. Giordano descend, le 12, au
chalet de Carrel à Avouil. Là, il apprend que deux

I. V. : WiiYMPEii. noie I.
lOO LE MONT CERVIN.
de ses h o m m e s sont venus le soir précédent faire des
provisions et qu'ils sont déjà retournés sur la mon-
t a g n e ; ceux-ci ont raconté que leurs quatre compa-
g n o n s s'étaient élevés assez haut, dans le dessein de
placer la lente sous l'Epaule.
Le treizième j o u r de juillet on voit du Ciomein.
avec la lunette d'approche, d'énormes festons de glace
pendre aux roches du Cervin : Luc Meynel dit qu'il a
pu apercevoir les guides travaillant sur le pic de
l'Epaule. La soirée est splendide, les étoiles scin-
tillent extrêmement, (iiordano est, plein d'espérance.
Le j o u r suivant il écrit :

Auberge de Breuil, li juillet.


t

« Cher Ouinlino, — par un exprès 2 je t'envoie une


dépêche à Saint-Vincent qui est éloigné d'ici de sept
heures de chemin. Dans le môme temps, pour plus de
sécurité, j'expédie aussi à ton adresse la présente
lettre.
« Aujourd'hui à deux heures de l'après-midi, avec
une bonne lunette d'approche, j ' a i pu apercevoir
Carrel et les a u t r e s sur l'extrême pointe du Cervin:
d'autres les ont vus avec m o i : notre succès parait donc
certain, et ceci, malgré qu'il y ail eu avant hier un
j o u r de très mauvais temps dans lequel le mont s'esl
lout recouvert de neige.
« P a r s donc immédiatement si tu le p e u x : si lu ne
le peux pas, lélégraphie-moi à Saint-Vincent. Je ne
sais même pas si tu es à T u r i n ! Depuis h u i t j o u r s je
n'ai pas de nouvelles de là-bas; j ' é c r i s donc au ha-

1. Le messager l'ut l'abbé Gorret.


I.RS CONQUÉRANTS. 161
sard. Si tu ne viens ni ne télégraphies d'ici demain,
je monterai pour planter là-haut noire drapeau le
premier. C'est une chose essentielle. Toutefois je
m'efforcerai de t'allendreafin que tu puisses toi-même
y venir.
« Whymper s'en était allé tenter l'ascension de
l'autre côté mais, je crois, en vain. »

J'ai sous les yeux celle lettre et je la contemple


avec respect. Je pense à la joie intense que Giordano
éprouva en l'écrivant. L'émotion transparaît à travers
les brèves paroles. Ce ne sont que quelques lignes
désordonnées qui ondulent sur le feuillet et marquent
toute sa hàle do donner à l'ami la bonne nouvelle. Ce
n'est plus là la main habituellement calme de l'ingé-
nieur, c'est une main tremblante d'enthousiasme.
Il me semble voir le sourire qui éclaira le visage
sévère de Sella au reçu de cette lettre; puis j'éprouve
un serrement de cœur en pensant que tout cela
n'était qu'illusion!

Breuil, 15 juillet.

« Cher Quintino, — hier fui une mauvaise journée


et Whymper finit par l'emporter sur le malheureux
Carrel'!
« Whymper donc, comme je te l'ai dit, réduit au dé-
sespoir el ayant vu Carrel qui s'élevait sur le Mont,
tenta le coup du côté de Zermatt.
« Tous ici considéraient comme impossible, absolu-
ment, l'ascension de ce côté el Carrel tout le premier.
C'est pourquoi, nous étions sans inquiétude.
« Le 11, Carrel travaillait sur le Mont et y campait
;i une certaine hauteur. La nuit du 1 I au 12 et tout le
il
162 LE MONT CERVIN.
jour suivant, temps horrible et neige sur le Cervin;
le 15, temps assez beau, et hier 14, beau vraiment.
« Le 15, on fit peu de travail, et hier, Carrel aurait
pu être à la cime et ne s'en trouvait éloigné peut-
être que de 1T>0 à 200 mètres, quand, brusquement,
vers deux heures de l'après-midi, il vit Whymper et
les autres qui y étaient arrivés déjà.
« Je suppose que Whymper doit avoir promis une
somme notable à divers guides suisses s'ils se sen-
taient capables de le conduire en haut.... Ayant eu
la bonne fortune de tomber sur une journée excep-
tionnelle, il a réussi. J'avais bien expédié un avis à
Carrel au sujet de la tentative de Whymper, en lui
disant qu'il fallait monter coûte que coûte, sans
perdre de temps, et rendre praticables les passages;
mais cet avis arriva trop tard. Au surplus, Carrel ne
croyait pas à la possibilité de l'ascension du côté du
nord.
« En attendant, hier, ayant vu des hommes sur le
Cervin, et comme tous m'assuraient que c'était notre
caravane, je t'ai télégraphié de venir.
« Le pauvre Carrel, quand il se vil précédé, n'eut
plus le courage de continuer et revint avec armes et
bagages. Il est arrivé ici juste ce matin et c'est alors
que j'ai envoyé un autre exprès avec un autre télé-
gramme pour l'arrêter. Comme tu le vois, malgré
que tous aient l'ait leur devoir, cette bataille a été
une bataille perdue. Et j'en suis affecté au delà de loute
expression Je crois pourtant qu'une revanche serait
encore permise : il s'agirait de faire monter quelqu'un,
tout de suite, de notre côté, ce qui démontrerait au
moins la possibilité de l'ascension par ce versant;
Carrel y croit toujours. Je ne me suis fâché contre
lui que parce qu'il est descendu avec les lentes, les
LES CONQUÉRANTS. lüö
cordes et tout le matériel qui, au prix de grandes
fatigues, avait été déjà porté si près du sommet. Il
en rejette la faute sur la caravane qui s'était grande-
ment découragée, et sur la crainte que je ne voulusse
pas faire d'autres frais.
« Toutefois, pour ne point s'en revenir sur la dé-
faite et ne point s'exposer aux railleries, j'ai pensé
qu'il faudrait, au moins, faire arborer là haut notre
drapeau, et j'ai cherché ausssitôt à organiser la nou-
velle expédition; mais jusqu'à présent, Carrel et un
autre exceptés, je n'ai pas trouvé d'hommes dévoués
sur qui reposer quelque confiance. Peut-être pour-
rait-il se faire qu'on en trouvât quelques-uns en les
payant plus que de raison. Mais je n'estime point
qu'il convienne de se jeter dans ur.e pareille dépense,
sans compter que, s'il n'ont pas « le cœur » à cette
affaire, il n'y aura point davantage lieu de croire au
succès.
« Pour celle raison, je tâche d'organiser la partie
d'une façon économique, el, dans le cas seulement où
celle-ci échouerait, je me résignerais à y renoncer.
« A présent, je n'aurai môme plus cette satisfaction
de monter au Cervin en personne, puisque Carrel dit
que, pour faire vite et profiler du temps forcément
restreint, il convient de n'avoir point avec soi de
voyageur. La menace du temps qui s'en tient au
variable ajoute aussi toujours à la difficulté.
« Vois que de tribulations!... Hier, le Val Tour-
nanche était déjà à demi en fête, dans la croyance
que les nôtres avaient gagné.... Aujourd'hui, la désil-
lusion est venue. Le pauvre Carrel fait pitié ; d'au-
tant plus qu'une partie du relard provient de son
idée que Whymper ne devait pas pouvoir monter par
Zermalt.
164 LE MONT CERVIN.
« Je lâche de faire comme Térentius Varro après la
bataille do Cannes
« P. S. — Malgré tout ce qui est advenu, tu pour-
rais encore l'aire le premier l'ascension du côkî de
l'Italie, si lu en avais le lemps? Mais, jusqu'à celte
heure, Carrel ne m'a pas encore assuré de la réus-
site, loul au moins en ce qui concerne la dernière
étape. C'est pourquoi jene t'ai plus télégraphié. Peut-
être i'erai-je moi-même un voyage à Turin dans un ou
deux jours. »

Les hommes vus à la cime étaient donc les Anglais.


Carrel, qui se trouvait avec les siens sur l'Épaule,
non loin du signal de Tyndall, entendit les cris de vic-
toire de Croz1 et le bruit des blocs qu'il jetait do
là-haut dans l'abîme pour attirer l'attention dos
Italiens; et, ayant lové les yeux, il reconnut les panta-
lons blancs de « Monsieur Whymper »....
Whymper, dans le moment de son triomphe, désira
avoir auprès do lui, et participant à sa joie, cet
homme valeureux qui, là-bas, au-dessous, guidait la
polite caravane des Italiens vaincus. Mais certaine-
ment, il ne pensa pas alors que ses cris de victoire
portaient à cet homme la désillusion cruelle des aspi-
rations de toute sa vie!
Or, s'il est possible d'imaginer ce qui se passait en
ce môme instant dans l'âme do Carrel et tlo ses cama-
rades, il n'est point facile de l'analyser ou de le décrire.
Plusieurs hypothèses furent émises sur la raison
pour laquelle ils ne continuèrent pas l'ascension :
Carrel n'était-il point parfaitement sur de tous ses

1. Whymper raconte que Croz, découvrant de la rime les


Italiens, cria : « Ah! les coquins, ils sonl loin en bas .,.
LES CONQUÉRANTS. lui
camarades? La concorde avait-elle cessé de régner
dans la petite troupe? Il fut rapporté que Carrel et
Maquignaz auraient voulu continuer dans le temps
(jue les autres tenaient pour inutile de le faire, et Car-
rel aurait alors crié : « Ou tous, ou personne! » et ils
seraient redescendus 1 . Mais comment arriva-t-il que
l'empire de Jean Antoine, qui était absolu sur les
autres, ne fut pas assez puissant pour les entraîner
jusqu'au but?
Le bon sens de Carrel, en cette malheureuse cir-
constance, le trahit. Il ne comprit pas combien encore
la part eût pu être belle pour lui, s'il avait continué,
coule que coule, s'il avait rejoint la cime peu d'heures
après son rival, ayant par là résolu le problème de
l'ascension du Cervin par le versant d'Italie, et s'il
avail apporté son triomphe comme un don à Giordano ;
certes, c'eût été là une victoire beaucoup plus difficile
que celle-là même de l'Anglais !
Comment se peul-il que Canel ne sentit pas que là
élait son devoir?
Mais à de telles questions personne ne sait
répondre, et Carrel lui-même, s'il vivait encore, ne
saurait point, peut-être, y répondre d'avantage. Celui-
là seul qui s'est trouvé dans des lieux extrêmement
hostiles, devant l'inconnu, sait de quelle façon, en de
pareilles circonstances, l'assaut d'une secousse morale
peut suf^re à paralyser en un instant toutes les énergies
accumulées durant des années.
Carrel vaincu descendit et courut se cacher dans
sou chalet d'Avouil. Ce ne fut que le jour suivant
qu'il osa se présenter à Giordano :
« Mauvaise journée! » écrit celui-ci sur son calepin

I. V. GOKRET, noie V,
166 LE MONT CERVIN.
à la date du !.">. « Le malin, de bonne heure, Carrel
vint, à demi-mort, me dire qu'il avait été précédé. Il
avait compté qu'il monterait aujourd'hui à la cime et
croyait pouvoir passer, non par la dernière tour
qu'il croit impraticable, mais par le versant de Zmull
où est la neige. J'ai décidé que, malgré tout, lui au
moins, avec quelques autres, tenterait de monter
pour planter là-haut notre drapeau. »
Voilà donc Giordano appliqué avec une nouvelle
ardeur à reconstituer en hâte une armée après la
défaite. Il se trouvait dans la position la plus pré-
caire; une incertitude demeurait : les derniers pas
allaient-ils, oui ou non, pouvoir être franchis? Les
hommes qui avaient accompagné Carrel refusaient
énergiquement de partir à nouveau, comme s'ils
étaient envahis par la terreur du Mont En vain,
Giordano essayait de les arracher à leur prostration,
leur expliquant comment, jusqu'à ce jour, il avait tra-
vaillé pour lui-même et dépensé à la fois ses forces cl
de l'argent dans l'espoir d'arriver le premier à la
cime. Désormais, puisque une telle bonne fortune
était perdue pour lui, il n'agissait plus que pour l'hon-
neur et dans l'intérêt des guides de Valtournanche.
Les réponses des guides n'en restèrent pas moins
décourageantes. '
Ce fut alors que surgit Amé Gorrel. Il s'offrait à
suivre Carrel; les ardeurs de l'ancien séminarisle
n'étaient point éteintes dans l'abbé et sa passion pre-
mière pour la montagne s'était réveillée en lui.
Carre! accepta le volontaire qui lui arrivait avec ses
bonnes forces et son zèle. Et ainsi, deux de ceux qui
avaient fait, huit ans plus tôt, le premier pas pour
monter à la Becca, se trouvaient réunis dans la der-
nière épreuve. Autour d'eux, les autres allaient disant
LES CONQUÉRANTS. 167
ironiquement : « Oh! s'il y a l'abbé, alors, victoire ! ».
J.-Augustin Meynet el J.-Baptiste Bich, serviteurs de
l'aubergiste Fabre, se joignirent à eux avec deux por-
teurs, et la petite armée fut prèle à partir. Giordano
eut beaucoup désiré en être, mais Carrel refusa d'une
manière absolue de le prendre; il disait qu'il n'aurait
pas eu la force de conduire là-haut un voyageur, et
que, dans ce cas, il no répondrait point du résultat,
ni de la vie de qui que ce fût.
Giordano, pour son honneur, voulut que Carrel en
l'it la déclaration par écrit. Au terme de cette journée
orageuse, il met en note sur son carnet : « Fait
mille démarches parmi les angoisses et la désillusion;
nuit extrêmement mauvaise, fiévreuse.... Une seule
observation barométrique. »
Le jour du dimanche 16 juillet, après avoir entendu
la messe à la chapelle de Breuil, la petite caravane
partit. Giordano demeura seul et triste au Giomein.
« Je fis le grand sacrifice d'attendre encore au pied
de la montagne au lieu d'en l'aire l'ascension » —
écrit-il dans une autre de ses lettres à Sella — i .... et
je t'assure que ceci fut pour moi une douleur extrê-
mement vive. »
\ deux heures de l'après-midi, il les vil, avec la
longue-vue, qui campaient au bivouac habituel, au
pied de la Tour. Amé Gorret a narré avec un juvénile
enthousiasme cette ascension :
« Enfin, nous traversons le Col du Lion, et nous
louchons à la pyramide du Mont Cervin. Ce Mont
Cervin était donc là, devant moi; nous allions l'atta-
quer par un dernier et suprême effort; j'étais impres-
sionné, et mes compagnons comme moi; mon cœur
battait fort... : j'aurais voulu pouvoir l'embrasser, ce
Moni Cervin! »
168 LE MONT CERVIN.
Le jour suivant, ils continuent de monter et joignent
le signal de Tyndall :
« Nous allions entrer » — écrit (Jorrel — « en pays
inconnu, aucun n'étant allé plus loin. »
A cet endroit, les opinions se divisent : Gorret, pro-
posant de monter par l'arête et d'affronter directe-
ment la dernière Tour 1 , et Carrel inclinant vers cette
idée qu'il serait meilleur de contourner le pic du côté
du couchant et de le gagner par le versant de Zmutt.
Naturellement, ce fut la volonté de Carrel qui pré-
valut parce qu'il était le chef et n'avait point perdu,
malgré la défaite, l'habitude du commandement. Ils
franchissent le pas de l'Enjambée et côtoient la pente
vertigineuse pour atteindre l'arête de Zmutt'. Un
faux pas de l'un d'eux et une tombée de glaçons venus
d'en haut les déterminent à reprendre la ligne directe
de l'ascension. Et il se trouve que le trajet pour
revenir sur l'arête de Breuil leur est très difficile. Un
caillou tombe, qui blesse Gorret au bras.
Ils arrivenlenfin au pied de la dernière Tour : « Nous
nous trouvâmes — écrit Gorret, — en un endroit
presque raisonnable. Quoique cet endroit ne soit pas
large de plus de deux mètres et qu'il présente une
inclinaison de 75 pour 100, nous l'appelâmes de tous
les noms favorables : le corridor, la galerie, le chemin
de 1er, etc., etc.... »
Ils crurent être au ferme des difficultés; niais une
cheminée, dont ils ne s'étaient point rendu compte
auparavant, les séparait de la dernière arête où la
voie eût été facile. Descendre tous les quatre en bas,
par la cheminée, ce n'était point prudent puisqu'on

1. Gorret présageait la voie découverte plus tard pur


J.-J. Maquignaz.
LES CONQUÉRANTS. 169
no savait où suspendre la corde qui aurail servi pour
le retour. Le temps pressait. 11 fallut réduire la petite
armée. Gorret fit le grand sacrifice de rester, et Mey-
nef demeura avec lui. Peu de temps après, Carrel et
Bich étaient sur la cime; « et moi » — écrit Gorret —
« pour ne pas me laisser prendre par le sommeil,
j'expliquais à Meynel la beauté des montagnes et
des c a m p a g n e s de la vallée 1 . »
Dans le même temps, au Giomein, (liordano écri-
vait sur son journal : « Temps extrêmement b e a u ;
à neuf heures et demie, vu Carrel et ses hommes sur
l'Épaule, puis ils disparurent. P l u s tard, brouillard
assez fort a u t o u r de la cime. Vers les trois heures et
demie elle se découvrit un peu et nous vîmes notre
drapeau tout en h a u t du Cervin du côté du couchant.
Le drapeau anglais semble un châle noir posé sur la
neige, au milieu. »
A la suite de ces paroles, sur le feuillet, un profil de
la cime est tracé portant les deux drapeaux, et auprès
de l'un d'eux il y a ce mot : Italie!
Le lendemain, à midi, les vainqueurs arrivèrent
sains et saufs. En descendant, ils avaient vu des
drapeaux Hotter sur le Giomein en signe de joie. La
fatigue, l'anxiété de la lutte, l'émotion du péril, tout
cela s'était évanoui 2 . Leur arrivée fut un triomphe.

1. A lu descente. Carrel el Bich. ayant rejoint leurs com-


pagnons qui les avaient attendus, suivirent, pour arriver à
l'Épaule, une voie un peu différente et plus facile que celle
qu'ils avaient prise pour monter, c'est-à-dire qu'ils parcou-
rurent, dans toute sa longueur, la bande de rochers de la
paroi nord-ouest du mont, qu'ils avaient appelée le Corridor,
joignant ainsi l'endroit où 1Parole de l'Épaule aboutit à l'ex-
trême pic. Cette variante fut suivie depuis en montée et en
descente par M. Craufurd Crove.
L
2. Y. GORKET, noie VI.
170 LE MONT CERVIN.
Le carnet de Giordano donne : « Grande réjouis-
sance lout le j o u r à l'auberge et au Breuil, feux de
joie et chants. P a r m i l'allégresse générale, moi seul
j e me sentais triste : je n'étais pas monté au
Cervin ! »
A Valtournanche, parmi les danses et le vin, une
chanson fut composée, dont le refrain était à peu près
ceci :
Vive le Monsieur Italien
Oui a vaincu le Mont Cervin.
Giordano, navré, dut fuir ces fêtes. Des occupations
urgentes le rappelaient à la ville; le temps s'était mis
à être mauvais ' ; il s'en fut. Mais encore de Turin il
écrivait à Sella : « J e voulais le dire que, si lu en as
envie, tu peux encore gravir le Cervin avec assez
d'honneur, étant le premier « monsieur » qui le gravi-
rait du côté de l'Italie 5 .
« C'est pourquoi j ' a i fait laisser en place la lente et
quelques cordes....
« Malgré que nous ayons été prévenus par W h y m -
per, la victoire nous reste sur le terrain pratique,
l'accessibililé du pic étant désormais prouvée sur
notre versant, tandis qu'il ne semble pas que quelque
a u l r e ascension doive être lentée de longtemps du
côté de Zermatt. Le pauvre W h y m p e r est confondu
de sa victoire éphémère, pendanl que le Val Tour-
nanche est en joie au regard du drapeau Incolore
qui flolle tranquillement sur le pic infiniment élevé....

1. Le mauvais temps survenu empêcha aussi cette année-là


Arturo Pen-one. di San-Martino, qui était venu peu après à
Valtournanche dans ce but, de monter au Mont Cervin. 11 lit
alors avec Carrcl quelques autres ascensions parmi lesquelles
le Château des Dames, le Cramont, le Col de Valpelline el le
Col du Théodule.
2. V. CARREL (J.-A.), noie II.
LES CONQUÉRANTS. 171
« Je pense que tu pourrais encore l'aire là-haut des
observations géologiques, barométriques... et que la
chose pourrait se dire encore vierge sous cet aspect.
Cela servirait de preuve solennelle à la possibilité
pratique de l'ascension du côté de l'Italie, comme
aussi à notre calme persévérance malgré le doulou-
reux événement de Zermatt. »

W l i u t n e x t î If anyone of Ihe links, of Ulis


fatal chain of circumstances had been omit-
ted, what a different story I should have to
tell!
(E. WHYMPER.)

Zermatt pleurait....
Le drapeau noir que Giordano avait vu sur la neige
de la cime était à cette heure un signal de malheur.
Un désastre inouï avait marqué d'un sceau indélébile
de douleur la victoire de l'Anglais.
La manière dont il arriva est bien connue. Whymper
était parti du Giomein l'esprit extrêmement excité.
Les dénis répétés de la montagne, le souvenir peut-
être du jour où le Cervin l'avait fustigé jusqu'au
sang, le soupçon que tant de fatigues pourraient
devenir vaines l'agitaient. La pensée que Carrel était
là-haut, qu'il approchait pas à pas de la cime, en
môme temps que l'indignation contre ce qu'il retenait
comme une trahison l'obligeaient désormais à une
lutte de laquelle il devait à tout prix sortir vain-
queur.
Il s'était cru le maître du Cervin ; à partir de ce
moment le Cervin fut maître de lui.
Le premier anneau de la fatale chaîne de circon-
stances qui le doivent conduire à la catastrophe fut
172 LE MONT CERVIN.
l'arrivée du jeune Douglas. A Zermatt, la destinée lui
l'ait retrouver Michel Groz qui est sur le point de
tenter l'ascension : avec celui-ci se trouvent le révé-
rend Hudson et M. Hadow. Whymper, satisfait seule-
ment de s'assurer Croz, les attache tous à sa fortune
comme déjà il y a attaché Douglas. Et ainsi, ces
quatre hommes vaillants, presque inconnus 1 l'un à
l'autre, se trouvent unis pour affronter une des con-
quêtes les plus ardues des Alpes.
Le soir môme, chaque chose était définitivement
fixée : on partirait tout de suite dès le jour suivant;
Croz et le vieux Peler Taugwaldcr avec son fils
seraient les guides; et Whymper, durant sa nuit
d'insomnie, s'émerveille de l'étrange hasard qui une
fois de plus le fait compagnon de son fidèle Groz, et
de l'enchaînement rapide des événements depuis la
désertion de Carrel jusqu'à la rencontre de Hudson
et des autres. Et il dut, au cours de cette nuit, se
demander à lui-môme comment tout cela allait finir....
Deux jours plus tard, il avait dompté le Cervin, et,
sur la cime inviolée jusqu'à cette heure flottait dans
le vent — modeste et glorieux étendard — la blouse
bleue du valeureux Croz.
La victoire n'avait point été difficile; mais, comme
ils redescendaient, ayant marché à peine une heure,
et s'en allaient tous reliés à une môme corde, Hadow
glissa et tomba sur Croz qui le précédait. Croz, qui ne
s'attendait point à ce choc, ne put y résister; ensemble
ils furent précipités sur la pente vertigineuse, entraî-
nant dans leur chute Hudson et Douglas. Au hurle-
ment que poussa Croz, Whymper et Taugwalder qui
étaient les derniers s'étaient cramponnés aux roches;

1. V. : Alpine Journal, vol.. II, \>. 14X.


LES CONQUÉRANTS. 175
ils résistèrent à la secousse; peut-être auraient-ils
réussi à retenir leurs compagnons, mais la corde
cassa. Whymper les vit glisser par la côte roide, cher-
cher de leurs mains convulsées quelques points d'ap-
pui et tomber de roche en roche et disparaître dans ^
l'abîme. Ce fut dans l'espace de quelques secondes.
Labelle victoire se changeait en un terrible désastre 1 .
Les pauvres corps torturés et défaits furent re-
cueillis au pied de la montagne sur le glacier du
Matterhorn, quatre cents mètres au-dessous du point
d'où ils étaient partis, et placés pour leur repos dans
les petites lombes du cimetière de Zermatl. Seul, le
jeune Lord ne fut pas retrouvé. Son corps demeura
là-haut dans le mystère des roches immenses 5 .
A l'annonce de la calasirophe ce fut un cri universel
d'horreur. Aucun, parmi les désastres alpins ayant
même fait des victimes plus nombreuses, n'émut les
esprits comme celui-ci. Toute l'Europe le discuta ; les
journaux anglais en parlèrent avec d'Apres reproches.
Les journaux italiens imaginèrent une masse rocheuse
qui, s'étant détachée de la cime, aurait entraîné les
malheureux, ou une crevasse cachée qui, pour les
engloutir, « aurait ouvert ses terribles mâchoires ».
Un bel esprit allemand lança par le monde un article
de journal dans lequel Whymper était accusé d'avoir
coupé la corde entre Douglas et Taugwalder, au
moment suprême, pour sauver sa propre vie. Gustave
Doré illustra la catastrophe par un dessin fantastique
I. V. : WHYMPER, note II.
-1. G. Studer affirme que, quelques années plus lard, le
cadavre de Lord Douglas fut retrouvé suspendu aux roches et
descendu dans la vallée à grand'pcine, parmi bien des dan-
gers (Ucbrr Eis und Schnee, vol. II, année 1S7f|, p. 07). Tou-
tefois Giordano, en 1868, dit que Douglas n'a ,aif point encore
été retrouvé.
174 LE MONT CERVIN.
et terrible. Les m o n t a g n a r d s superstitieux se disaient
entre eux à voix basse — magie puérile — la date
néfaste de l'événement : le j o u r treizième de juillet,
qui fut le j o u r du départ de la caravane, et un ven-
dredi qui fut celui de la victoire.
W h y m p e r dut alors répondre à de graves accusa-
lions de responsabilité, et à cette première r u m e u r
absurde qu'il avait trahi ses compagnons. Dans la
passion, les h o m m e s sont enclins à se laisser emporter
à d'atroces j u g e m e n t s : W h y m p e r se justifia lui-même
avec le simple récit de son malheur.
A son t o u r T a u g w a l d e r fut accusé, soumis à un
j u g e m e n t et absout. Mais, tant qu'il vécut, il d e m e u r a
sous le poids de l'infâme et, injuste soupçon.
Et peut-être q u e l q u ' u n parmi les vieillards de
Zermatt jeta-t-il, à cette h e u r e tragique, un cri pareil
à celui que jette l'homme des Alpes à Manfred alors
qu'il va se précipiter dans l'abîme :
Hold, madman.
Stain not our pure vales with thy guilty blood 1 .

11 nous arrive à nous-mêmes, encore a u j o u r d ' h u i , à


une aussi g r a n d e distance du fait douloureux, il nous
arrive de nous demander, avec le h a u t respect que
nous impose le nom illustre du vainqueur du Cervin,
comment lui, qui presque toujours avait tenté de gra-
vir seul la m o n t a g n e sans vouloir a u p r è s de lui d'au-
tres compagnons que ses guides, il a pu accepter de
livrer la dernière bataille avec u n e nombreuse cara-
vane formée par le hasard de gens inconnus de lui,

1. •• Arrôte, insensé! ne tache point de ton sang coupable


les purs versants de nos montagnes » (BYRON. Manfred, acte I).
LES CONQUÉRANTS. 175
parmi lesquels se trouvait un très j e u n e h o m m e qui
n'avait point encore l'expérience de la m o n t a g n e 1 ;
comment il l'ut possible que W h y m p e r , qui connais-
sait los difficultés de l'entreprise, se mît à la tête d'un
groupe dans lequel, pour quatre alpinistes, il ne se
trouvait que deux guides.
La douloureuse erreur commise dans la hAte de
toucher la cime avant son rival fut lourde à Whymper
d'amertumes et d'angoisses. A la fin de son pénible
récit, il écrit ces paroles qui sonnent un haut ensei-
gnement aux gravisseurs de montagnes:
« J'éprouvai des joies trop grandes pour les pouvoir
décrire, et, des douleurs telles que je n'ai point osé en
parler. Avec cette intelligence dans l'esprit je dis :
« Gravissez les montagnes, mais souvenez-vous que le
courage et la vigueur ne sont rien sans la prudence.
Souvenez-vous que la négligence d'un seul instant
peut détruire le bonheur de toute une vie. Ne faites
rien avec précipitation ; donnez de l'attention à chacun
de vos pas. Et dès le commencement, songez à ce que
pourrait être la fin! »
Il y a quelque chose de la tragédie antique dans
cette histoire, au cours de laquelle les faibles mortels
s'agitent, souffrent et jouissent autour d'un Destin
muet, inexorable, qui est le Cervin contre lequel se
brisent leurs forces.
Mais, dans le tumulte des passions, parmi les cris
(\c triomphe et les pleurs de deuil, parmi les impréca-
tions et les accusations, s'élève, calme et humaine, la
voix de qui sait, souffrir et espérer : sur la tombe de
Hadow, la jeune victime, ses parents avec une admi-

I. M. Hadow avait 19 ans cl en était à sa première expé-


dition alpine.
no LE MONT CERVIX.
rable résignation écrivirent le verset de l'Évangile :
« Ita Pater, quoniam sic fuit placitum ante te ».

Le peuple de Zermatt n'avait point pris de part à la


victoire deWhymper. Le terrible épilogue fit ressem-
bler celte victoire à une défaite; ce fut comme une
lache que seul le temps devait pouvoir effacer. C'est
pourquoi, à Zermatt, le grand bénéfice matériel qui
allait résulter de ce fait ne fut point aussitôt compris.
De notre côté, bien au contraire, la victoire de Carrel
fut considérée comme un événement des plus pro-
pices el une gloire locale par toute la vallée; l'entre-
prise avait été accomplie par un des leurs, et, suivant
qu'il arrive des fastes populaires, elle était faite pour
laisser une trace profonde dans les cœurs et y sus-
citer des enthousiasmes et de bons propos.
Giordano, modeste, disparaissait derrière Carrel ;
l'œuvre du Club Alpin n'était pas visible. Les fils du
Cervin seuls l'avaient conquis. Une ère nouvelle parul
alors commencer pour la vallée. Et je crois que,
depuis ce temps, les Valtorneins accoutumèrent de
regarder leur montagne comme les artisans et les
bourgeois du moyen âge regardaient, — avec le sen-
timent d'une vie nouvelle, — la cathédrale gothique
érigée par leur travail et leur foi.
Les nôtres avaient triomphé là même où des étran-
gers parmi les plus forts, guides el alpinistes, avaient,
durant cinq années, échoué. Il y eut bien au dehors
quelqu'un qui chercha à expliquer la facilité de la
victoire italienne par le fait que, cet élé-là, le Cervin
aurait présenté des difficultés moindres que les
LES CONQUÉRANTS. 177
années précédentes. Mais les observations de Gior-
dano nous disent que, en ces mêmes jours, le temps
se trouva être mauvais, que de la neige fraîche était
tombée sur la montagne, eL que d'énormes festons
de glace pendaient à tous les rochers.
En Italie, on laissa dire, et on fêla l'événement.
Mon Dieu! il ne faudrait point cependant croire
que beaucoup dans notre pays s'intéressèrent à ce
triomphe. Ils furent peu nombreux ceux-là : Gior-
dano, le chanoine Carrel,-Quintino Sella et ses amis,
les sociétaires encore rares du Club Alpin. Mais ces
quelques-uns étaient fervents. L'institution naissante
se réjouit toute de cette victoire qui présageait un
avenir florissant. Les pages des « Bulletins » de ces
années sont remplies du bruit de la grande acquisition
et tout aussitôt une activité juvénile se développa
pour en tirer parti.
Un plan fut formé qui devait faciliter les futures
ascensions: il y était question de mettre des cordes
dans les lieux les plus difficiles et de préparer sur la
montagne un refuge où il fût possible de passer la
nuit. La souscription pour « le creusement d'une
grotte au mont Cervin » fut ouverte et, en peu de
temps, la somme de mille quatre cents francs fut
recueillie.
Le refuge devait être situé à la « Cravate 1 » à envi-
ron quatre mille mètres d'altitude, dans un lieu où
l'avancement de la roche formait un toit naturel qui,
avec peu de travail — quelques coups de mine et un
petit mur à sec — fût devenu, sans trop de difficultés,
une sorte tie refuge rudimentaire.
Les alpinistes de ce temps étaient faciles à contenter,

1. V. aux notes : Grolle de la Cravate.


13
178 LE MONT CERVIN
Un journal d'Àosle écrivait : « En organisant un
asile sur et confortable à quatre heures environ de
marche au-dessous du point culminant, l'ascension se
fera sans difficulté. Le second jour, on pourra se
trouver sur la cime entre les 8 ou 9 heures du matin ; on
y passerait, si le temps est favorable, cinq à six heures
de sublime contemplation : on rentrera dans la grotte
avant la nuit. Le lendemain ce ne sera plus qu'une
délicieuse promenade pour rentrer à l'hôtel. »
Voici donc que la plus grande confiance a remplacé
les peurs anciennes et que le Cervin, peu auparavant
invincible, se trouve réduit par des enthousiastes
ingénus à n'être plus qu'une délicieuse promenade.
Après la double conquête, les opinions concernant
les difficultés de l'ascension par l'un et l'autre ver-
sant s'étaient divisées; mais l'impression continua de
prévaloir — due sans doute à la terreur inspirée par
la catastrophe survenue sur celui de Zermatt — que
c'était le versant suisse qui offrait le plus de danger 1 .
h'Alpine Journal de Londres imprimait alors 2 : « Les
Italiens, nalurellement, sont convaincus que leur ver-
sant offre moins de difficultés et de périls que le ver-
sant nord, et il est probable que l'été prochain fournira
à la question des données plus certaines qui permet-
tront de la résoudre mieux. Mais on peut, avec raison,
douter si le Cervin continuera d'attirer les alpinistes
aussi fortement qu'avant que ne lui fût enlevé son
prestige d'invincibilité. »
On était alors bien loin d'imaginer jusqu'à quel
point nous devait conduire — je vais ici nie servir
d'un mot de l'abbé Gorrel — la cervinomanie.

1. V. aux notes : CHAUFORD-GHOVE.


'2. Vol. I.
LES CONQUÉRANTS. 171)
Durant l'année qui suivit celle de la conquête,
il ne se présenta aucun étranger pour affronter
le Cervin. Seul, Giordano y retourne, impatient
d'achever l'effort commencé et d'accomplir le vœu
fait à l'alpinisme italien. Il souhaite faire plus
complète son étude géologique de la montagne et
reconnaître, en personne, le lieu le mieux adapté
au refuge dont la création a été décidée par le
Club Alpin. Et déjà, dans ce môme but, dès la fin
de juin. Carrel, Bich et Meynet étaient montés jus-
qu'à la Cravate.
L'état de guerre dans lequel se trouvait présente-
ment l'Italie ne concédait point, à Giordano autant de
liberté qu'il eCd pu le désirer. Cependant, en un jour
de juillet, il abandonne dans la capitale Sella, Perazzi
i't Brin pour fuir vers ses Alpes.
Ici, un autre de ses albums empli de notes originales
et précieuses me vient en aide, et, en lisant ces pages
comblées de notations et de calculs, d'observations
pratiques et de curieuses anecdotes où apparaissent,
de ci, de là, des noms illustres dans ce temps ou qui
le devinrent par la suite, il me semble revoir ce type
original de savant et de rêveur, distrait comme un
poète et précis comme un mathématicien, observa-
teur aigu et enthousiaste naïf, esprit doux et fort,
capable des sensations et des sentiments les plus déli-
cats en même temps que des actions les plus har-
dies. Sa figure, haute el maigre, reparaît devant ma
pensée, telle que je la connus durant mon adolescence;
je sens son regard gris fixé sur moi à travers les len-
tilles investigatrices de ses lunettes, et il me semble
que son sourire fin et bon me réconforte aux heures
de doute dans mon travail, el me dit que je fais bien
de raconter aux jeunes hommes d'aujourd'hui ce que
180 LE MONT CERVIN.
furent les purs enthousiasmes des jeunes hommes
d'alors.
Ce n'était point la recherche de l'applaudissement
populaire qui les poussait aux cimes, mais la confiance
qu'ils avaient de l'aire une chose utile et bonne. En
gravissant les montagnes, ils firent honneur à leur
pairie, et à nous qui allions venir après eux ils
tracèrent un chemin sur lequel de suprêmes jouis-
sances devaient nous ôtre données. Les entreprises
qu'ils regardaient comme ardues et glorieuses en leur
temps nous paraissent peut-être, à nous, faciles et
modestes ; mais, à cette heure où presque tous les
hommes qui vécurent celte histoire ont disparu, il est
bon de se souvenir d'eux et de rouvrir notre esprit à
à ces premiers idéals. C'est un de nos devoirs que de
conserver le culte poétique du passé de l'alpinisme.
Crawfurd Grove, le second alpiniste qui monta au
Cervin, écrivait : « Puisse la jeune génération, qui
exulte en victoires faciles sur le Mont autrefois
redouté, ne point regarder avec dédain le lent pro-
grès des pionniers des Alpes 1 . *
Giordano, venu ù Aoste, visile le chanoine Carrel;
il voit son observatoire qui s'est maintenant enrichi
d'instruments fournis par l'Etat et qui chaque jour
transmet des observations à la capitale. Remontant la
vallée de la Tournanche, il s'intéresse au Gouffre de
Busserailles découvert peu auparavant et rendu
accessible par Jean-Joseph Maquignaz. Au Giomein,
il rassemble des guides pour monter au pic ; ce sont
Carrel, Bich et Meynet, avec les porteurs Pierre,
Jean-Joseph et Aimé Maquignaz, Salomon et Gabriel
Meynet. Après trois jours de temps incertain qu'il

li Alpine Journal, vol. IV.


LES CONQUÉRANTS. 1X1
occupe en observations continuelles, il part, le 22 juil-
let, avant l'aube.
Il monte par le glacier jusque non loin du col du
Lion et, à ce point, il établit une station barométri-
que 1 . Arrivé au lieu où Whymper avait coutume
de dresser son bivouac, il laisse les porteurs et la
tente et continue, dépassant le Vallon des glaçons,
jusqu'à un certain point de l'arête élevé de cent mè-
tres au-dessus du campement. Là, sur un plateau
extrêmement exigu qui chevauche le contrefort sépa-
rant Breuil de Zmutt, à près de quatre mille mètres
d'altitude, il passe sa première nuit 3 .
Le second jour il monte à la Cravate et s'y installe.
Là-haut, Giordano prend des points de repère et (les
notes; il lève des plans, à la façon tranquille d'un
bourgeois qui visiterait une terre sur laquelle il
penserait à faire bâtir une villa :
i Pour aller à la Balmc — ou grotte naturelle— où
l'on veut organiser le refuge, on passe sur une pente
de neige escarpée, assez raide (55 à 40 pour 100) qui
forme la Cravate. Le passage est un peu encombré
par la neige, et au dégel il y tombe des glaçons, peul-
être encore quelques pierres. Mais la haute paroi
rocheuse étant là perpendiculaire, ceux-ci tombent
assez loin. Les guides disent qu'il n'y a là qu'un dan-
ger relatif. »
Une esquisse du lieu suit ces notations : la section
de la grotte, avec les mesures de sa hauteur et de sa
profondeur (4 mètres sur 2m50) et un petit plan du
futur refuge :
« La maisonnette-refuge serait bien placée ici ; il y

I. Il en avait établi une autre au col du Théodule.


'2. Ce lieu reçut, depuis, le nom de : Gîle Giordano.
182 LE MONT CERVIN.
a en Loul un espace libre sur une longueur d'environ
20 mètres à parcourir. L'exposition en est parfaite-
ment au midi et regarde vers le Mont Viso; l'endroit
reçoit le soleil à partir de 9 heures et demie du malin
jusqu'à 5 heures dans l'après-midi. C'est assez calme
et l'on n'y sent point le vent du nord. L'eau y entre en
ebullition à 80° centigrades. La pression barométrique
moyenne y est de 462 mI . »
Dans ce lieu, extrêmement beau, exposé au midi et
assez calme, à quatre mille cent vingt mètres d'alti-
tude, Giordano demeura sous la tente cinq jours el
cinq nuits, seul avec les trois guides, et ils n'avaient
qu'une couverture pour eux tous par une tempéra-
ture qui descendit à — 9° à l'intérieur.
Le temps esl à la bourrasque, la montagne dange-
reuse, dix centimètres de neige recouvrent la tente
dès le premier matin. Les corneilles, qui ont des nids
tout auprès, voltigent à l'entour, inquiètes el, croas-
sant: c'est mauvais signe. En haut, la lui te des vents fait
tourbillonner la neige autour de la cime du Cervin ;
en bas, l'espace esl inondé de nuages énormes qui
semblent surgir des vallées environnantes.
L'alcool et levin baissent, et Giordano, avec la foi
du savant, regarde son baromètre qui le troisième joui-
marque une légère élévation. Le jour suivant paraît,
limpide et froid; Giordano esl resté seul avec un
guide. Les deux autres sont descendus au campement
inférieur pour y prendre des provisions et des couver-
tures. Il contemple et décrit le merveilleux panorama
que l'horizon enfin rasséréné accorde à son admira-
tion. Le soir, les deux guides reviennent; la qua-
trième nuit se passe extrêmement froide. Le malin

1. V. aux notes : Abri do la Cravate.


LES CONQUÉRANTS. IS"
est clair et doux. Giordano el les guides essayent de
monter. Ils arrivent au signal de Tyndall et parcou-
rent toute la crête de l'Épaule.
« Nous arrivâmes ainsi » — raconte le carnet de
notes — « au pied du pic, et je vis le chemin à suivre
pour arriver au sommet. Mais il y avait beaucoup de
neige loute récente, el Carrel jugeait la chose péril-
leuse. Les guides décidèrent qu'il ne fallait pas
monter. Je dus obéir malgré mon immense regret;
j'étais à merveille ce jour-là, bien disposé, et certaine-
ment je serais monlé s'ils avaient voulu m'accompa-
gne r.
« Déjà je voyais sur la cime la hampe de notre dra-
peau de l'année dernière.... »
Ils redescendent; ils dorment leur cinquième nuit
sur la roche de la Cravate; ici, des journaux, des
lettres et des télégrammes, que les porteurs ont été
chercher dans la vallée, attendent Giordano el lui
apportent l'appel pressant de ceux qu'il a laissés à la
ville. La poste n'était jamais arrivée si haul, ni des
nouvelles aussi inopportunes.
C'est le septième jour que Giordano passe sur la
montagne; le mauvais temps, qui ne paraît pas devoir
céder, le décide enfin à renoncera l'entreprise; une
descente fastidieuse cl difficile le ramène en bas. On
l'avait cru mort de faim et de froid, et on lui fit grand
accueil.
« Au Giomein, quelque fêle que je ne goûtai point.
— dit son carnet — je n'étais pas allé à la cime! »
Sa constance lui eût, mérité la victoire, car per-
sonne, que je sache, ne déploya, dans une entreprise
alpine, tant de force d'abnégation 1 . Il fallait la sérénité

I. Il est établi que, en 187". In caravane iloM. Lnigï Dell'Oro


184 LE MONT CERYIN.
d'esprit el le caractère bien trempé de Giordano pour
résister à tant de difficultés et à un échec aussi
durable. Il fallait encore tout l'ascendant d'un homme
fort et bon pour maintenir avec lui, aussi longtemps,
ses guides. L'ascension incomplète donna pourtant
des fruits précieux pour la science : en ces jours-là,
Giordano, recueillant en abondance les observations,
commença ses travaux sur la géologie el les altitudes
du Ccrvin, qu'il compléta plus tard par des nolalions
prises au cours de son ascension de 1868.
Ces travaux — dont il donna une première commu-
nication au congrès des sciences naturelles de la
même année à Vicence — furent un honneur à la fois
pour la science italienne et pour le Club Alpin. Ils se
trouvent consignés dans les « Actes de la société ita-
lienne des sciences naturelles de Milan » au volume
onzième, où est aussi son beau tracé géologique du
Cervin dont Whymper se servit plus tard pour orner
son propre volume 1 .
Dès l'année 1867, les guides de Vallournanche
commencent à tirer quelque fruit de la victoire de
Carrel : en l'ait, leurs noms se retrouvent mêlés à
presque toutes les ascensions qui suivirent la con-
quête.
J.-A. Carrel, J, Bich et S. Meynet guidèrent à la
cime M. Florence Craufurd Grove; ce fut Carrel qui
l'induisit à choisir de préférence son chemin par le
versant d'Italie. M. Grove demeure enthousiasmé de
Carrel; il lui laisse une attestation de haute louange 2 .
Et, dans sa relation faite au Club Alpin anglais, il

cl de Mme Luigia Biraghi, — In première dame italienne qui


monla au Cervin — dut demeurer cinq jours à la Cravate.
1. V. aux notes : GIORDANO.
1. It is hardly necessary In say that the difficulties to be
LES CONQUÉRANTS. 185
vante l'énergie presque excessive des guides de Val-
lournanche qui sont d'admirables montagnards, en
même temps que le zèle avec lequel ils ont facilité
presque tous les mauvais pas de la montée.
« L'aisance relative avec laquelle maintenant on
parcourt, l'arête italienne - - écrit-il — est due à
ces guides, lesquels, avec un soin dont chaque alpi-
niste leur doit être reconnaissant, ont jeté une chaîne
sur les flancs du Léviathan, ou, pour employer une
autre métaphore, ont entouré de cordes leur prison-
nier. »
Quand Grove monta, il n'y avait encore des cordes
que jusqu'à l'Epaule. De ce point jusqu'en haut, il dut
suivre la voie primitive de Carrel.
Un mois plus tard, Jean-Joseph Maquignaz avec
Jean-Pierre, accompagné de Victor Maquignaz, de
César et de J.-B. Carrel, part pour le Cervin sans
voyageurs. L'esprit d'initiative des hommes de Val-
lournanchc ne se dément pas 1 ; Jean-Joseph a dans
l'esprit de découvrir une voie nouvelle plus directe et
plus brève qui permette de rejoindre le sommet en
passant l'extrême tour par l'angle qui regarde Breuil,
sans avoir à la contourner par le flanc suisse de
Zmutt.
Déjà cette ligne d'ascension avait, été prévue par
l'abbé Gorret en 1805, et Giordano, en regardant la
cime, de l'Epaule, avait noté sur son journal de 1866 :
« Je ne sais pourquoi on ne pourrait arriver en haut
encountered in ascending this mountain are of the worst kind.
I cannot speak too highly of the admirable skill with which
they were overcome, by Carrel and of the care with which,
during the expedition, he provided against every chance of
accident. Zermatt. Aug., 16, 1807.
1. V. aux notes : Vallnrneins (A propos de leur esprit
d'initiative).
186 LE MONT CERVIN.
tout droit par l'arftte; cela doit être rendu assez diffi-
cile à cause d'un premier ressaut qui semble à pic,
môme en surplomb.... »
Peut-être, il apparut à Jean-Joseph que la victoire
italienne ne serait point complète si l'on n'arrivait à
toucher la cime sans devoir recourir au territoire
étranger : en fait, il avait coutume, depuis ce temps,
de définir son ascension : « la première ascension du
mont Cervin, tout du côté italien ». Certes, un senti-
ment d'émulation l'éperonnait en ce moment contre
Carrel qui, jusqu'à ce jour, avait tenu le monopole de
la montagne. Jean-Joseph et Jean-Pierre joignirent
donc la cime, non sans grande difficulté, par la voie
<|ue Jean-Joseph s'était fixée, et qui devint par la
suite celle que l'on suivit de préférence. Ses compa-
gnons demeurèrent à environ cent mètres au-dessous
de la cime; il y avait parmi eux une jeune fille, har-
die et vaillante: c'était la fille de Jean-Baptiste Carrel,
elle s'appelait Félicité, et il en resta à ce lieu le nom
heureux de « Col Félicité ».
Jean-Joseph Maquignaz, le modeste porteur qui, en
1805, avait été enrôlé par Carrel pour faire le tailleur
de pierres, est devenu d'emblée un guide célèbre.
C'est, le temps héroïque dans lequel on s'endort soldat
pour se réveiller maréchal. Tout aussitôt après, il se
trouve à la tôle de la caravane de M. Leighton Jordan
et le mène à la cime par la voie récemment, découverte
qui abrégeait l'ascension d'environ une heure.
Au cours de l'année suivante (1868) John Tyndall
eut « le plaisir et l'honneur » c'étaient, les expres-
sions de son temps — de faire l'ascension du Cervin.
Et lui aussi eut pour guide Jean-Joseph duquel il
écrivit, dans une heureuse synthèse de tous les dons
qui font l'excellent guide: « C'est un compagnon par-
LES CONQUÉRANTS. 187
fait, calme dans les périls el fort là où la force devient
nécessaire. » A son avis, on ne pouvait souhaiter,
pour le Cervin, de guide meilleur.
Tyndall fut le premier à accomplir ce que — dans
le langage, des alpinistes — on a convenu d'appeler la
« traversée du Cervin », c'est-à-dire qu'il le gravit d'un
côté — celui de Breuil — et le descendit de l'autre.
A propos de cette excursion, je note comment la cara-
vane de Tyndall s'affranchit de la corde, en descen-
dant vers Zermalt, avant que d'arriver au lieu dit de la
Alte Hütte, et, je pense que le vieux Maquignaz, quand
je le connus, ne m'aurait jamais permis de prendre
une semblable liberté et l'aurait avec raison tenue
pour une imprudence grave. Mais les temps étaient
différents. Mummery, le valeureux explorateur du
Cervin, a défini, avec la finesse qui lui est propre, ces
apparents reculs de l'alpinisme :
« Le Cervin — écrit-il — illustre curieusement la
façon dont l'alpinisme moderne va vers la décadence;
les premiers ascensionnistes s'attachaient à la corde
quand ils étaient sur l'Epaule ; en 187.", ils s'atta-
chèrent dès le contrefort précédent, en 1S8IÎ encore
plus bas; aujourd'hui ils s'attachent non loin de la
cabane inférieure, et il ne semble point impossible que,
dans l'avenir, ils n'en arrivent à user de la corde
encore plus en aval, à partir de l'Hornli '. «
Encore en 1868, MM. Thioly el Hoiler traversèrent,
le Cervin de Zermatt à Breuil; M. Sauzet le gravit du
côté italien, el, tous prirent de nos guides. Giordano
vint aussi et atteignit enfin la cime si longuement dé-
sirée; el il eut de dignes guides, en vérité : c'étaient.

1. A. E. MKMMEIU', MI/ t-limhx in Ihr Alps and Cnuranuf


p. 337.
ISN LE MONT CERVIN.
les champions du Cervin, Carrel et Maquignaz.
Dans cette année, les guides de Suisse, eux aussi,
font preuve d'une activité nouvelle; la première
ascension du côté Nord, après la catastrophe, est ac-
complie par le Révérend Elliott avec les guides
J.-M. Lochmatter et Peter Knubel ; d'autres ascen-
sions suivent : quatre du côté italien et sept du côlé
suisse. La course au Cervin est commencée.
Je terminerai cette enumeration ' en signalant
une des ascensions faites en 1869, celle de M. R.-B.
Heathcote, avec les guides Joseph, Pierre, Emma-
nuel Maquignaz et B. Bich, car c'est en cette occa-
sion que les guides placèrent, au dernier passage dif-
ficile, l'échelle de cordes qui fut appelée Echelle Jor-
dan, du nom de son donateur.
Que tous ceux qui sentent en eux la religion des
mémoires pénètrent', en passant devant Busserailles,
dans la cabane obscure qui sert d'entrée au gouffre.
Là, il leur sera donné de voir, clouée à l'étroite et
sombre paroi, la vieille petite échelle Jordan, la pre-
mière échelle du Cervin, qui passa près de vingt ans
là-haut, au soleil des quatre mille quatre cents mètres
d'altitude, battue par les cailloux, secouée par les
tempêtes ; elle repose là, relique blanche et consumée
que gardent avec vénération les neveux du vieux
Maquignaz.
L'enchantement du Cervin était rompu, mais tout
son haut prestige de difficultés et de périls subsistait
cependant. La préoccupation des avalanches, qui
tombaient d'un côté comme de l'autre, est visible
dans les pages que lui consacrèrent les auteurs de ce
temps. Whymper écrivait que du haut du Cervin

1, V, : WHYMPER, note IV,


LES CONQUÉRANTS. 189
plcuvaienl jour et nuit roches et cailloux'; l'Alpine
Journal (vol. II)' signalait ce péril sur le versant ita-
lien, et Giordano le constatait sur le versant suisse. Il
écrivait à Tyndall, après son ascension :
« Quant à moi, je dirais que vraiment j'ai trouvé
cette l'ois le pic assez difficile... En descendant du
côté de Zermatt, j'ai encouru un véritable danger par
suite des avalanches de pierres ; un de mes guides a
eu son havresac coupé en deux par un bloc, et moi-
môme j'ai été un peu contusionné. «
Il est curieux de remarquer que, pendant plusieurs
années, il ne l'ut plus question de ce péril, soit que
l'effritement de la montagne eut réellement diminué
sous l'influence de certaines conditions climatériques,
ou que l'expérience acquise du chemin eut permis
d'éviter désormais le parcours des pierres. Et aucune
catastrophe n'atteignit de ce fait les innombrables ca-
ravanes qui parcoururent, dès lors, les deux chemins
accoutumés, à l'exception, je crois, de l'accident arrivé
en 1900 à un guide qui fut frappé par une pierre
sur le versant suisse. J'ai parcouru quatre fois en
montant ou en descendant, à diverses heures de la
journée, l'arête de Zermatt, et trois fois celle de
Breuil, sans avoir jamais eu à noter de chutes de
pierres en dehors de celles provoquées par le pas-
sage des caravanes ; mais il ne faudrait point croire
que les pas des alpinistes aient seuls enlevé au colosse
ce qu'il pouvait avoir de mobile ou de fragile. Le
Mont vit par lui-môme, comme les hommes, d'une vie
qui le consume lentement, cl c'est de cette vie qu'il
donne de loin en loin des signes dangereux.

4. The Matterhorn rains down day and night rocks and


stones, and stones and rocks.
190 LE MONT CERVIN.
A partir de ce m o m e n t , le Cervin fut le champ
ouvert à une lutte d'ardeurs rivales.
En l'année 187.1, se place la première ascension ac-
complie par une femme : Miss W a l k e r ; en 1876, la
première ascension accomplie par des alpinistes sans
guides : MM. Cust, Colgrove et Cawood. Puis vint
celui qui eut la hardiesse d'y monter seul... et celui
qui en lit le but d'un voyage de noces.
Lord W e n l w o r t h (1871) passait la nuit sur la cime,
demeurant dix-sept heures à cette altitude ; M. Jack-
son (1872) montait par Breuil et descendait à Zermatt
en une seule journée de dix-huit h e u r e s . P o u r la
première fois u n e telle rapidité était obtenue.
En 1882, Vitlorio Sella, après deux tentatives in-
fructueuses, parvenait à toucher le s o m m e t dans la
saison hivernale. Ce fut une victoire véritable; une
pareille entreprise, à cause du péril des roches recou-
vertes de glace, à cause de la brièveté des j o u r s et du
froid intense, requérait un courage à toute épreuve,
une habileté consommée, une forcede résistance excep-
tionnelle, el, à bon droit, elle l'ut considérée comme
une des plus hardies dans les annales de l'alpinisme.
Encore une; fois le nom italien, le beau nom île Sella,
résonnait honorablement dans les fastes du Cervin r'.
Enfin, en 1902, les guides de Valtournanchc oui
porté sur la cime — symbole de leur foi el de leur
a m o u r — une croix, et, au j o u r du 21 septembre, un
prêtre y a célébré la messe. Celui-là fut l'abbé A. C a i -
re!, arrière-petit-fils du guide célèbre.

I. Vittorio Sella, paru du Giomein à 11 heures du soir le


10 mars, toucha la cime à "2 heures de l'après-midi le 17. el
joignit le reuige Suisse à 7 h. 1/2 du soir. Dans VAlpine
Journal il est déclaré que celte expédition est sans contredit
la plus remarquable qui ait jamais été accomplie durant la
saison d'hiver (Vol. X, p. 494).
LE CERVIX. I>. um.

TélipliotografMe Viltorla Sella.

LK CICHVIN l'.N IIIYK1I.


LES CONQUÉRANTS. 191
Pendant que l'ingéniosité des plus hardis les pousse;
à chercher de celle façon dans le Cervin l'assouvisse-
menl de nouvelles et intenses.avidités, la foule, attirée
par la renommée du Moni, s'élève en troupes de Zer-
matt, trainee par les guides sur le chemin que rendent
facile de nombreuses et- solides cordes, jusqu'au haul
du Cervin qui semble apaisé. Par un beau jour clair
de l'année 1892, on vit ainsi le sommet peuplé de
vingt-trois voyageurs et de leurs nombreux guides.
Les conséquences douloureuses de celle affluence,
d'ascensionnistes, parmi lesquels il s'en trouvait de
faibles, d'inexpérimentés et d'imprudents, furent les
catastrophes. Le versant de Zermatt, jusqu'à l'an-
née MlOO, comptait déjà, en outre des victimes du
premier désastre, six victimes nouvelles, ' alors que
le versant île Breuil, plus difficile, n'en comptait que
lieux seulement 2 .
Mais le sort inclinait évidemment en faveur de Zer-
mall. Il résulte d'une statistique établie approximati-
vement en 1880 que, sur 159 ascensions, 152 furent
accomplies par le côté suisse et 27 seulement par le
versant italien.
Une heureuse fortune voulut que le Cervin italien
conservât le prestige de ses difficultés. Emile Javelle,
vaillant alpiniste suisse, un de ceux qui, le plus sé-
rieusement, connurent le Cervin cl en écrivirent le
plus idéalement 5 , nous a laissé ce témoignage :
« Le jour où le Cervin de Zermatt sera devenu une
montagne banale comme le Faulhorn ou le Brevenl,
les touristes qui voudront le voir encore dans toute sa

1. V. aux noies : Victimes du versant Suisse.


'2. V. aux notes : ANDRÉ SEILEU.
5. Lire le très bel ouvrage CTEMILE JAVELLE, Souvenirs d'un
alpiniste.
192 LE MONT CERVIX.
primitive rudesse, et apprécier la différence qui sé-
pare une ascension vulgaire d'une partie sérieuse,
n'auront qu'à le descendre par le côte italien » (187u.)
Le Cervin avait désormais pris place parmi les
merveilles du monde; son portrait était aux éta-
lages dans les magasins des grandes villes, à côté
de celui des souverains. Les voyageurs cosmo-
polites, qui poussés par une curiosité insatiable
parcourent le globe en tous sens, se redisaient
l'un à l'autre qu'ils avaient « fait » le Cervin, de même
qu'ils se tussent donné l'avantage d'avoir escaladé les
propylées de l'Acropole ou la coupole de Saint-Pierre
à Rome. Télégraphe et chemins de 1er montèrent jus-
qu'à ses pieds et menacèrent d'arriver jusqu'à sa
tête 1 .
Le premier intense enthousiasme de quelques élus
s'étendit et perdit en intensité ce qu'il gagnait en ex-
tension. Ils lurent des milliers ceux qui, devant le
monument, clamèrent leur admiration en diverses
langues. Mais, peut-être, le primitif désir ingénu du
montagnard de Valtournanche comme les émotions
et les angoisses de l'ambitieux Anglais montèrent-ils
mieux au colosse, telle une louange plus sincère, que
le chœur de la foule immense.
Vers ce temps-là, il parut que les meilleurs aban-
donnaient le Mont aux médiocres. L'alpinisme orien-
tait désormais ses efforts bien loin, vers de nouvelles
gloires plus profitables. Il recherchait les cimes du
Caucase, des Andes, de la Nouvelle Zélande, de l'Hi-
malaya, et continuait, par ainsi, à porter son tribut à
la découverte du monde ignoré. Mais, de loin en loin,
mystérieusement, quelques rêveurs allaient encore à

1. V. aux noies : Zermatt-Görnergrat et Zermatt-Matterhorn.


LESS CONQUÉRANTS. 103

l'entour du Mont, s c r u t a n t avec des yeux ardents ses


flancs vastes et difficiles, encore inexplorés.
Disciples fervents de la religion du Gervin, soli-
taires au milieu de la foule qui avait envahi leur
temple, ils tentèrent de soulever les derniers lam-
beaux du voile qui couvrait encore l'idole. Et ils
eurent cet espoir q u ' u n e clarté neuve et brillante en
jaillirait malgré les j o u r s révolus. Ils imaginèrent, en
eux-mêmes, que celui-ci était toujours le Mont mys-
térieux du passé et désirèrent renouveler en eux les
émotions qu'avaient éprouvées les premiers explora-
teurs. Les noires et effrayantes gorges de Zmutl
furent aux Mummery et aux Penhall un c h a m p de vic-
toires nouvelles 1 . Et l'arête coupante de E u r g g e n , qui
on quelques ressauts aériens monte à la cime, donna
encore au valeureux Mummery 2 et plus tard à un
a u t r e obscur enthousiaste des émotions ineffables.
Mais ceux-ci furent les derniers romantiques du
Gervin.
La foule continuera de gravir le Mont très noble,
insoucieuse des sacrifices qu'il a coûtés, et peut-être
inconsciente de la noblesse de l'acte qu'elle accom-
plit, ignorante aussi du prix obtenu, à cause de la
légèreté de l'effort sur la voie rendue facile.
Le Cervin, qui fut, dans une heure brève, le but
de désirs ardents, et dont les échos retentirent de cris
fie douleur et de cris de victoire, le Gervin passera
comme ont passé d'autres idéals. Les chaînes donl
l'homme l'environna tomberont; l'antique m o n u m e n t
s'en ira par fragments dans une désagrégation
lente, et peut-être, au cours des lointains siècles

I. V. Mi MMEIÎY, note I.
•>. V. MrMMEiiY. note II.
ir,
104 LE MONT CERVIN.
à venir, ceux qui passeront à ses pieds tourneront
leurs regards vers le squelette du Mont, isolé dans
la déserte lande de neige, comme vers un mysté-
rieux menhir, symbole inexpliqué d'un ancien culte
perdu.
CHAPITRE IV

LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS


LE CERVIN...

• To climb steep hills »


Requires slow pare at first. Anger is like
A full-hot horse who beeing allow'd his way
Self-mettle tires him »
(SHAKESPEARE, Henry VIII.)

La première l'ois que je vis le Cervin...!


Quand j'y songe, il me semble que je reviens aux
jours de ma jeunesse : un monde de souvenirs se
pressent dans ma mémoire et luttent pour être
exprimés. Et c'est comme si chacun de ces souvenirs
voulait passer le premier : alors il convient que j'ouvre
les portes au large pour les laisser sortir à leur guise
Ions ensemble, pélc-môle, et jouer et chanter et rire
à la façon des écoliers qui sortent de classe et sont
heureux de revoir la lumière, de respirer l'air pur
et libre.
La première l'ois que je vis le Cervin, j'avais treize
ans, et c'est un bel Age où chaque chose nous paraît
nouvelle.
Iflli LE MONT CERVIN.
J'en étais à ma première ascension alpine. De la
cime modeste d'une montagne de deux mille mètres,
dans l'aube limpide d'un jour d'été, un grand homme
me montrait du doigt ainsi qu'à mes camarades, —
de jeunes garçons comme moi — une haute pyra-
mide azurée, lointaine. Aucun nuage ne voilait l'ho-
rizon de notre regard, non plus que celui de notre
esprit.
Il nous disait, : « Voilà le Cervin! » Et un frisson
d'admiration envahissait nos âmes à la vue de la
forme étrange et aiguë qui se haussait parmi l'éten-
due des autres montagnes.
Le grand homme était Ouinlino Sella, et il était
digne de désigner cette montagne et d'en suggérer
la fascination à de jeunes intelligences. Autour de
lui nous demeurions recueillis, étonnés, attentifs au
spectacle nouveau duquel nous ne pouvions encore
comprendre toute la beauté — comme aussi nous ne
pouvions comprendre toute l'élévation d'esprit de
celui qui nous l'expliquait, qui voulait que nous admi-
rions et que cela fût un enseignement 1 .
Plus tard seulement je devais apprendre à con-
naître la hauteur et la noblesse de ce Mont— en même
temps que la grandeur d'âme et d'intelligence de cet
homme; et ils sont, restés dans ma pensée, liés l'un à
l'autre, également grands, parce que les formes ma-
térielles de l'un me semblent symboliser les vertus
morales de l'autre; et à tous deux, je suis reconnais-
sant pour le bien profond qu'ils m'ont fait.
Mais l'impression de ce jour, quoiqu'inconscienle,
dut être forte, pour que l'image de cette première

1. « Lofty Alps like lofty characters require for their duo


appreciation some elevation in the spectator. » LESLIE STEPHEN.
LA PREMIÈRE FOIS OUE JE VIS LE CERVIN. 197
vision soit demeurée en moi si nette après tant
d'années. Peut-être dans ce moment, au regard du
Mont lointain, durant ces premières heures heureuses
de la vie où se forment les résolutions ingénues qui
guideront notre avenir, peut-être naissait en moi le
premier germe de l'idéal qui devait occuper une si
grande part — et si honnête — de mon Ame et « che,
come vedi, ancor non m'abandona 1 » (« qui, comme
tu le vois, encore ne m'abandonne »).
Mais, en ce jour, il me paraissait que j'avais louché
le ciel du doigt, étant monté à deux mille mètres.
J'étais fatigué et ne désirais point monter plus haut;
et, comme je regardais celle cime qui devait être si
difficile — tellement plus élevée que nous — dans le
temps que j'entendais Sella parler de ses quatre
mille cinq cents mèlrcs et raconter l'histoire de Whym-
per cl de ses malheureux compagnons, l'histoire
aussi de Giordano qui avait passé là-haut cinq jours
et cinq nuits, il me semblait que c'étaient là des
choses surhumaines, des contes de héros fabuleux.
Non, vraiment, je n'aspirais point alors à gravir le
Cervin, et je ne pensais point que tant de fois dans
la suite je devais monter sur cette cime.
Et, des huit ou dix jeunes garçons que nous ctions-
là groupés autour de Sella 2 dans ce matin de 1874,
pas un n'a manqué à devenir, plus ou moins, un pas-
sionné de la montagne. Lui, qui eût désiré que tous
les Italiens fussent alpinistes, en attendant que cette
l'orme d'énergie se répandît parmi eux, il vouait aux
Alpes ses neveux et ses fils.
Ainsi, il ouvrait à nos regards curieux les premières

1. DANTE. Div. Coin. Enf., V.


. '2. V. Il Bicllese, RICORDI GIOVANII.I. p. "i-l cl suiv.
ll)8 LE MONT CERVIN.
pages du grand livre de la montagne, empli de conles
merveilleux, que depuis nous lûmes et relûmes avi-
dement à plusieurs reprises; il nous l'expliquait et
nous le commentait avec une science profonde, une
foi haute et sereine ; et nous, avant de croire à la mon-
tagne, nous crûmes en lui.
Il m'est demeuré de ces premières excursions une
impression singulière : on parlait de l'hospitalière
maison de mon oncle, en troupe, dès le matin, à la
pointe du jour. Pour moi, l'enfant de la ville, ce m'était
un dur sacrifice que de me lever avant le soleil, mais,
dans cette bienheureuse maison, tous se levaient aux
aurores et jusqu'à la vénérable mère de Ouinlino,
qui voulait saluer son fils et ses neveux avant qu'ils
ne partissent.
Mes cousins, bien qu'ils fussent à peu de chose
près de mon âge, étaient habitués déjà aux excur-
sions alpines; moi, inexpérimenté, et souvent aussi le
plus jeune de la bande — ce qui ne m'arrive plus
aujourd'hui, — je me sentais de bien mince impor-
tance auprès d'eux; ils avaient de véritables alpen-
stocks qui remuaient en moi des senlimenlsd'cnvie et
d'admiration; sur ces bâtons, tout à l'enlour, en
petits caractères, étaient marqués les noms des cols
et des cimes quils avaient déjà franchis et gravis,
des noms étranges, comme Betta-Furka, Weissthor,
Lysjoch, Breithorn.... Ils avaient déjà été sur les
glaciers et cela m'imposait le respect.
Oh! pouvoir, moi aussi, voir comme c'est fait un
glacier, pouvoir monter sur une de ces cimes dont
le nom finit en « horn » !...
A présent que ce temps est loin, il me semble que
le sens de l'émulation eut une grande part dans mon
premier désir de la montagne. Alors, je ne connais-
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 199
sais la montagne que pour l'avoir vue de loin, de mes
collines, ou l'avoir contemplée sur quelque estampe
coloriée, de celles-là, si primitives, qui nous arrivaient
dans ce temps de Suisse. J'avais fabriqué dans ma
pensée des montagnes imaginaires suivant la manière
de celles que construisent les petits enfants, à la
Noël, pour les crèches. Et, la première fois que je fus
conduit sur la vraie montagne, j'éprouvai, je le con-
fesse, une sorte de désillusion.
.le ne reconnaissais point les belles cimes azurées
que j'avais admirées de loin; ici, ce n'était qu'un
amoncellement de ruines, triste, massif, qui oppres-
sait. Je ne voyais point le paysage alpestre tel qu'il
était représenté sur les vignettes romantiques où
chaque scène est bien composée : ...un fond de gla-
ciers doux et tranquilles encadrés par d'épaisses forêts
de sapins, un sentier bordé de fleurs qui serpente au
cœur de la vallée, ça et là un chalet gracieux et pit-
toresque, la cascade menue qui descend sur le flanc
élégant de la montagne et, au milieu, le torrent aux
eaux argentées qui passe sous le petit pont de bois....
Je ne sus point alors retrouver cette Arcadie des
Alpes. Les pentes des montagnes, dépouillées et ru-
gueuses, me parurent laides. Au lieu des poétiques
chalets de bois, je rencontrais de misérables entasse-
ments de pierres, des tanières sales et obscures, qui,
à les approcher, exhalaient une acre odeur de fumée
et de fumier: au lieu du sentier fleuri, un passage
hérissé de cailloux et de roches, trop raide, qui fati-
guait mes petits poumons. En secret, je pensai que
les montagnes décrites dans les livres ou représentées
sur les images étaient plus belles que les vraies.
Au cours de ces premières épreuves il m'arrivait
de souffrir parfois de l'étrange oppression qui est ap-
1W LE MUNT CERVIN.
pelée le mal des montagnes. Et, si ce n'eût été la
compagnie de mes cousins, auxquels à aucun prix je
n'eusse voulu avouer mon état, je me serais laissé
tomber à terre. L'amour-propre est un coefficient
extrêmement puissant dans la formation de l'alpiniste.
Quand notre Duc me demandait si j'étais fatigué,
je mentais valeureusement; et mes petites jambes,
encore mal affermies, faisaient des prodiges d'énergie
pour ne me point laisser distancer par les autres sur
la côte rude.
Je me rappelle encore certaines sources auprès
descpielles nous faisions halte. Sella nous accordait
d'y boire, mais peu, parce que l'eau froide, bue durant
la montée, fait mal; et il n'avait pas tort. Mais, à moi
qui souffrais de ma gorge sèche où passait une respi-
ration haletante, il me semblait que cette eau m'eût
renouvelé.
Les premiers pas dans la montagne sont durs. Mon
oncle, qui connaissait son Dante par cœur, nous le
redisait :
« Questa montagne è talc
Che sempre il eominciar di sotto c grave
E quant'uom più va su, c men l'a maie ».

« Cette montagne est telle, que toujours au bas,


dans les commencements, elle semble difficile.
« Mais plus l'homme s'y élève, moins il y trouve
de peine.... »
J'aurais alors préféré aux vers de Dante une autre;
gorgée de l'eau fraîche qui jaillissait, tentatrice, à
portée de la main. Mais à Sella on ne pouvait déso-
béir.
Arrivé au haut, sur les crêtes, là d'où nous pou-
vions déjà apercevoir les vallées profondes, à nos
LA PREMIÈRE FOIS QUE .IE VIS LE CERVIN. '201
pieds, et découvrir les glaciers et les chaînes loin-
Laines et voir l'horizon infini, alors je commençais à
comprendre qu'il avait raison. Je trouvais la mon-
tagne telle que personne ne l'avait peinte jamais,
telle qu'aucun livre n'avait su me la décrire, si mer-
veilleuse et nouvelle qu'en aucun temps le plus beau
conte de fées ne me l'avait pu taire seulement rêver
ainsi. J'éprouvais des sensations que rien ne m'avait
donné auparavant : le plaisir instinctif de s'élever
au-dessus de tout ce qui est bas, la volupté de la
grande fatigue et du profond repos qui la suit. Le
pain que je dévorais là-haut avait une saveur unique,
que je n'avais jamais sentie. Et je découvris la joie
1res neuve, inexplicable, d'arriver au point culminant,
au point où est la cime, où la montagne a cessé de
s'élever, où l'âme cesse de désirer : c'est une forme
presque parfaite de satisfaction naturelle, telle peut-
être que l'éprouve le philosophe qui a atteint, après
de longues recherches, une vérité dans laquelle son
esprit reçoit son contentement et se repose.
Rentré à la maison, après avoir dormi quinze heures
d'horloge, je m'éveillais avec un inonde d'idées,
d'aspirations nouvelles, et le désir fou do revenir sur
les hauteurs, de monter encore plus haut, de m'essayer
à des ascensions plus difficiles.
Il faut véritablement qu'il y ait dans les montagnes
un charme secret, pour qu'elles nous portent ainsi à
chercher en elles des difficultés et des fatigues tou-
jours plus grandes, et pour que notre amour croisse
envers elles à proportion de ce qu'elles nous ont
coulé. Mais, ces mystères, l'âme très jeune ne les
analyse point; elle va impétueusement à ce qui l'attire
sans en demander .la raison.
Un jour — bien des années plus tard, — je vins
202 LE MONT CERVIN.
voir de près le Gervin. Il est facile d'imaginer ma
curiosité dans le temps que j'approchais de ce Moni
mystérieux et cruel dont j'avais tant entendu parler,
mon désir de connaître ses hommes, les guides
fameux, dont Anglais et Italiens avaient écrit les
actions et décrit le caractère avec tant de respect et
tant de sympathie!
Alexandre Sella — un des compagnons de mes pre-
mières promenades — m'avait fait l'honneur de m'y
conduire lui-môme, me promettant une ascension
avec Jean-Joseph Maquignaz. Il ne m'était point
besoin de connaître quelle devait être celte ascen-
sion; la pensée que j'allais marcher aux côtés d'un
alpiniste de valeur, à la suite d'un guide célèbre, me
suffisait. Je me sentais comme grandi dans ma propre
estime.
Jusqu'à cette année-là, je m'étais servi modeste-
ment d'un alpenstock, mais en colle occasion je crus
digne de le changer en un piolet comme l'avaient les
vrais alpinistes.
Les jeunes hommes d'à présent portent le piolet dès
leurs premiers pas dans les Alpes, et ils font bien,
parce qu'ainsi ils apprennent de bonne heure à se
servir utilement de celte arme des montagnes. Mais,
pour un alpiniste de 1885, le jour où il lui était donné
de passer de l'alpenstock au piolet était un jour
solennel, comme pour les jeunes hommes de la Rome
antique celui dans lequel ils révélaient la toge
virile.
On m'avait donné un outil pesant, solide, un peu
déséquilibré, qui portait certain bec trop allongé et
certaines vis dont je recevais à la main des meurtris-
sures. Je ne savais point le manier; il m'embarrassait
grandement, mais c'était mon premier piolet, et je le
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. '203
regardais avec orgueil, et je le serrais avec tendresse.
Au cours des années, ce qui fut alors l'enivrement
puéril d'un jouet nouveau ira se transformant pour
nous en une sorte d'amitié.
Nous trouverons dans le piolet quelque chose de
plus qu'un soutien matériel; il sera associé à nos sou-
venirs, l'habitude attachera sa modeste existence à la
nôtre, et quand nous lui découvrirons quelque fai-
blesse — une fissure, se dessinant sur le bois autre-
fois beau et lisse, une brèche légère dans son fer à
qui le temps enlève sa bonne trempe, — cela nous
sera pénible comme lorsqu'il nous arrive de voir la
première ride se marquer sur notre front ou le pre-
mier blanchissement toucher nos cheveux.
Quand ses imperfections l'auront rendu impropre
au service, nous nous en séparerons à contre-cœur;
nous lui donnerons un successeur, un beau piolet
neuf, flambant, mieux fait, plus élancé. Mais celui qui
nous aura servi dans notre jeunesse nous restera le
plus cher de tous.
Je conserve religieusement mon premier piolet qui
fut le témoin de tant d'enthousiasmes; un jour que
je descendais par la pente de glace de la Barre des
Ecrins et que j'étais sur le bord de la grande crevasse,
en un lieu des plus difficiles, il se rompit sous mon
poids; cependant, bien que brisé il me soutint. Depuis
ce temps il repose honoré dans un angle de ma
chambre, auprès d'un autre piolet, brisé aussi, —
moins heureux que le mien, puisque celui dont la
main le tenait fut précipité avec lui dans l'abîme, et
perdit la vie.
Mais, revenons à l'année 188." :
En outre du piolet, je m'étais muni, pour la solen-
nité de la circonstance, d'une paire de souliers, les
204 Lfi MONT CEHVIN.
plus « selliens » qu'il m'avait été possible, gros et
hérissés de clous, à la façon de ceux que Teja avait
alors rendus populaires dans ses caricatures de « Papa
Ouinlino ». Et il me semblait m'ôlre chaussé des
bottes fabuleuses de sept lieues.
J'allais par le chemin étroit du Val Tournanche —
il n'y avait point alors de roule carrossable — plein de
modestie et d'orgueil à la fois, aux côtés de mon com-
pagnon et mesurant mon pas sur le sien. J'écoutais
attentif le récit de ses aventures alpines qu'il allait
me faisant pendant la marche. Une entre les autres
m'est demeurée dans la mémoire.
Je veux la dire; mais il faut auparavant que je fasse
connaître comment Alexandre avait la barbe épaisse
et noire, le visage énergique, une belle paire d'épau-
les, et qu'il avait accoutumé en montagne de se vêtir
fort simplement et sans ces caractéristiques façons
d'habits qui, à première vue, dénotent à ce jour l'alpi-
niste. Une fois qu'il montait tout seul par celte vallée,
de son pas de montagnard, le piolet sous le bras et la
pipe à la bouche, il rencontra un « Herr » allemand
qui, le prenant pour un guide, lui demanda de porter
son sac ; l'homme à la barbe noire prit le sac qui était
ford lourd, le chargea sur ses épaules et le porta,
suivi de l'Allemand, jusqu'à l'auberge, laquelle se
trouvait à bonne dislance.
A l'arrivée, l'aubergiste qui connaissait bien
Alexandre vint au-devant de lui, prévenant, et il
s'empressait de l'alléger de son sac tout en lui faisant
de grands accueils, durant que le monsieur allemand
attendait, abasourdi, et apprenait avec la plus extrême
surprise que son porteur était le fils du Ministre des
finances du royaume d'Italie.
Comme Alexandre riait à rappeler cette anecdote !...
I.A PREMIÈRE FOIS QUE .IE VIS LE CERVIX. 205
Et il se complaisait surtout à la pensée qu'on l'avait
pris pour un guide.
Nous arrivions à cette heure près du tournant des
Grands Moulins, et mon compagnon me disail :
« Prépare-toi; dans deux minutes nous verrons le
Cervin ». Le cœur me battait fort, .le ne crois point
que le cœur du pèlerin plein de foi, devant lequel,
après un long voyage, apparut tout à coup la coupole
de Saint-Pierre de Rome, ait pu battre plus fort que
le mien dans le moment que je vis se dresser,
immense, vaporeux, entre les deux parois vertes de la
vallée, le Cervin!
Je demeurai fasciné. Il était plus haut et plus grand
que je ne l'avais imaginé. J'éprouvai simultanément
un découragement profond et un désir infini de join-
dre, moi aussi, celte cime, dans un jour lointain,
quand j'en aurais été digne. Et encore aujourd'hui,
lorsque je le revois, cette sensation d'inquiétude et de
désir me reprend, une sensation que, peut-être, éprou-
vent ceux-là seuls qui ont leur âme ensorcelée par
cette maudite passion de monter.
Je crois que peu de cimes dans les Alpes puissent
donner une impression sublime et sévère comme
celle-ci, vue de ce point à une certaine heure — à
l'aube ou au crépuscule — quand les parois de la
vallée qui l'encadrent sont baignées dans l'ombre et
que toute la pyramide s'érige, enveloppée de lumière,
si bien qu'elle semble d'elle-même resplendir. Alors,
on a devant les yeux non plus une chose réelle, mais
comme une surnaturelle apparition.
Il n'y a pas d'autre montagne qui prenne à nos
yeux une expression aussi personnelle ; nous sommes
tentés de lui chercher une physionomie comme à un
homme ou comme à un monslre, de croire que dans
206 LE MONT CERVIN.
ce chef énorme réside une pensée, que sur son J'ronl
de pierre il soit possible de lire l'expression de sa
force altière.... Et, pour peu que les nuages, courant
à son entour, secondent notre fantaisie par l'illusion
d'optique, il nous semble que nous le voyons se mou-
voir, incliner la tête comme de qui serait triste ou la
redresser avec l'audace d'un Titan. Et on pense avec
terreur à la puissance qui serait la sienne si véritable-
ment il avait le don de se mouvoir.
Mais, chaque fois que le Cervin entre en scène dans
le paysage, il me paraît que c'est pour l'écrivain
une chose prudente que d'abandonner toute descrip-
tion et de renvoyer le lecteur au Cervin lui-môme.
S'il l'a déjà vu, ne fut-ce qu'une fois, il ne peut l'avoir
oublié. Et je ne sais point de paroles assez puissantes
pour décrire, à celui qui ne l'a pas vu, la magnificence
du Rocher qui s'élève à pic sur une hauteur de trois
mille mètres contre le ciel au fond de la vallée —
figure changeante qui tour à tour attire et menace, et
apparaît parfois comme le produit angoissant d'un
cataclysme et à d'autres fois comme une oeuvre
sereine et grande que la nature aurait donnée à
l'homme pour l'ennoblissement de sa pensée.

A mesure que l'on avance par la vallée, le spectre


du Cervin disparaît pour ne reparaître que quelques
heures plus lard, alors qu'on est arrivé à ses pieds.
Après une halle brève au village de Valtournanche
nous montâmes à Crépin, une petite bourgade pitto-
resque, où se trouve la maison de Maquignaz;
Alexandre Sella demanda son guide; on lui dit qu'il
était déjà monté au Giomein où il nous attendait, et
nous continuâmes notre route plus alertes; nous
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 207
étions anxieux de le voir et de connaître les projets
qu'il avait formés pour nous.
A mi-chemin entre Valtournanche et le Giomein, là
où la vallée se resserre et semble finir, il y a, toute
blanche et simple, une chapelle posée sur la roche au
bord de l'abîme de ßusserailles. Le sentier, fortement
incliné, serpente à travers les pierres et passe devant
elle avant que de s'avancer dans la gorge obscure à
pic sur le précipice. C'est le seul chemin qui mène au
Gervin.
Deux monlagnards descendaient par là, et, en'
passant, ils ôtèrent dévotement leur chapeau.
Cette chapelle est celle de Notre-Dame de la Garde.
Quand j'y fus arrivé, je lus, écrites sur la porte, ces
paroles : lier para lutum. Il me parut alors, comme
toujours depuis, que ce pieux verset était merveilleu-
sement approprié à ce lieu. C'est la prière rapide de
celui qui va vers les périls de la montagne. On dirait
que le bon curé de Valtournanche, qui lit en 1G7Ï)
construire la chapelle, pensait dès lors, en inscrivant
là cette simple et poétique invocation, à ceux qui
devaient plus tard monlerpar celte voie vers le Cervin.
Devantlesgrandeurs de la haute montagne, l'homme,
qui ne se peut accoutumer aux terreurs de la vie pri-
mitive, s'éveille à une forme inhabituelle delà crainte;
il retrouve en lui une trace vague de l'instinct trans-
mis par les lointains ancêtres qui durent lutter sans
armes contre les forces indomptées de la nature.
C'est comme le frisson qui court à travers les veines
de l'enfant alors qu'il se trouve seul dans la grande
forêt emplie de rumeurs étranges, c'est un sens mys-
lérieux de la puissance infinie de l'inconnu qui
entoure la vie : le timor panicus des anciens.
Ici — où la montagne s'élève tout à l'entour mena-
'208 LE MONT CERVIX.

çante et où la grande voix de la nature s'entend toute


proche, dans le grondement des avalanches de pierres
qui tombent de la Becca de Creton descendant sur
une étendue de mille mètres jusqu'au fond de la vallée,
et dans le bouillonnement de l'ardente chute du
torrent Marmore qui, cachée dans l'abîme, semble
faire trembler le sol sous nos pieds — ici, cette sensa-
tion instinctive de faiblesse se réveille. On s'y sent
petit et comme redevenu enfant. Heureuse, bienheu-
reuse montagne !
Ici, l'homme même qui n'a point coutume à se
taire respectueusement devant les croyances demeure
sans paroles, et le sceptique ne retrouve pas son rire,
s'il leur est donné de voir un guide déposer son obole
dans le tronc des aumônes et se découvrir en passant
devant une statuette de la Vierge.
.le commençais à sentir sur mon esprit le voisinage
de la grande figure cachée derrière les roches et qui
allait à nouveau m'apparaîlre. Nous arrivâmes enfin
sur le plateau de Breuil. Le Cervin était devant nous,
on le pouvait embrasser tout entier d'un regard, du
haut en bas nous étions « chez lui ».
Le Breuil est un vaste plan uni, large de cinq cents
mètres et long de deux mille qui se termine à la
base du Cervin. Dans son milieu serpente le torrent
Marmore, petit torrent de glacier aux eaux grises
et qui coule entre des marécages herbeux et des
éboulis de pierres. A gauche, plus haut, un rideau de
montagnes âpres et découpées s'étend, qui va du Châ-
teau des Dames jusqu'à la Dent d'IIércns : une falaise
dont l'altitude moyenne est de trois mille huit cent
mètres 1 . Des lambeaux de glaciers pendent comme

I. Y. aux notes : GILSEPPE CORONA.


LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 209
brisés aux parois abruptes et, lisses, soutenus par un
miracle d'équilibre, et semblent prêts à glisser à tout
instant jusqu'en bas dans la vallée. La falaise s'abaisse
rapidement au col du Lion et de là, par un dernier
essor, se soulève à son point culminant : le Cervin ; et
dans son sauvage cloître de roches et de glaciers,
celui-ci élance, en plein ciel, sa haute figure conique,
« seul, comme une pensée superbe ». Puis, la mon-
tagne se tranquillise comme si elle était lasse de mon-
ter, et le fond, à droite de la scène, est fait tout entier
d'.un grand calme de cimes blanches onduleuses. Il
semble que la nature ait épuisé toutes ses rudesses
sur l'autre liane de la vallée.
Je me souviens que, de ce point, le Cervin me
parut celte fois lourd et médiocre. Ce n'était plus le
grand spectre qui, quelques heures plus tôt, m'était
apparu aux Grands-Moulins. Il semblait que le
monstre s'était agenouillé à la façon du dromadaire
dans le désert qui se baisse avec douceur pour tendre
au voyageur sa croupe gibbeuse.
Ayant confessé cette impression à mon camarade,
je vis que peu s'en fallait qu'il n'en eût du ressenti-
nient. Et il me répondit sévèrement que pour le bien
juger il était nécessaire de l'avoir gravi. « Tu vois,
me disait-il, la Grande Tour... lu croirais la toucher
du doigt, — il faut sixheures pour arriver à ses pieds;
— ces petites découpures qui se profilent sur le ciel
sont des dents de pierre gigantesques ; celte première
cime, qui semble adhérente au Cervin et presque
aussi élevée que lui-même, en est séparée par une
grande crête, et, de là au dernier pic, il y a encore
trois cents mètres à gravir ».
Puis il me montra l'auberge du Giomein, — un
pelil point blanc minuscule — sur les dernières praL
U
210 LE MONT CERVIN.
ries, au pied du Cervin. Alors je commençai de me
convaincre, parce que la seule mesure, devant l'im-
mensité de la nature, c'est l'œuvre exiguë de l'homme.
En trois quarts d'heure nous arrivâmes à l'auberge.
Là, tout près, assis sur un petit mur, les jambes
croisées et fumant sa pipe, il y avait un homme long
et maigre, roux, au nez arqué, aux petits yeux d'aigle,
au visage presque dédaigneux.
« C'est Joseph Maquignaz, « me dit Alexandre avec
une expression de profond respect, « il te faut le
saluer. »
Maquignaz m'apparut comme un gardien austère du
Cervin. Et, à voir la déférente affection qu'Alexandre
portait à son valeureux compagnon île la Dent du
Géant, je me sentais devenir plus respectueux envers
le guide célèbre et plus craintif dans le moment que
je me présentais à lui.
Alexandre lui dit : « Je vous amène un élève. » Et,
tout aussitôt, pour dissiper la méfiance naturelle que
Maquignaz nourrissait envers les nouveaux aspirants,
il lui exposa mes états de service. C'était peu de
chose : un Grand Combin, une Bessanèse, une Ciama-
rella, un Pelvoux ; mais les jambes étaient jeunes et
la bonne volonté ne manquait point. Alexandre le
savait: il s'en portait garant pour moi.
« Nous verrons ça demain, » conclut laconiquement
Maquignaz en me dévisageant de la tête aux pieds. El
le lendemain nous fîmes tous ensemble une longue
et difficile ascension. Nous montâmes à la Pointe des
Cors, qui est proprement en face le Cervin ; quatorze
heures durant, je l'eus devant les yeux et j'acquis la
certitude qu'il était, en vérité, très grand.
Il paraît que je ne m'en étais point mal tiré; je
compris que Maquignaz était satisfait; il n'eut garde
LE CERVIN. 1>. 210.

l'hoi. Vitlorio .sv-l/.i


J.-.I. .MAlH'KiNA/..
LA PREMIERE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 211
de me le dire, mais, au cours des années qui suivirent,
il vint avec moi dans les montagnes souvent et
volontiers.
La confiance que m'inspiraient alors les guides
avait quelque chose d'illimité; je sentais en moi cette
persuasion que, avec eux, il ne me devait point arriver
de mal. Et cette foi — bien que mitigée par quelques
fatales expériences d'autrui — je la conserve encore
à cette heure, et la comparaison constante que je fus
à môme d'établir entre mes forces et les leurs, infini-
ment supérieures dans la lutte avec les montagnes,
m'empêcha toujours de trop présumer de moi-même.
Jean-Joseph m'apparaissait comme un invincible.
Si quelqu'un m'avait dit alors qu'il devait se perdre
plus tard au mont Blanc, j'en aurais ri de bon cœur,
Maquignaz dédaigneusement aurait levé les épaules,
Alexandre Sella aurait pris cela comme une insulte
personnelle et menacé l'impudent de son bâton.
Je crois qu'Alexandre était jaloux de son guide. Il
ne voulait pas d'autre guide que Jean-Joseph et peut-
être eût-il désiré que celui-ci n'eût point d'alpiniste en
dehors de lui. Jalousie ingénue qui se fait bien rare
de nos jours et donne à connaître le noble et cordial
caractère des relations qui existaient alors entre un
alpiniste et son guide.
C'était une sage école que celle d'Alexandre. Mo-
deste, il enseignait la modestie, qui est une belle chose
dans l'alpinisme comme en toute autre action. Il prê-
chait d'exemple le renoncement à tout apparat scé-
nique, à tout jouet inutile... Il avait coutume dédire :
« Mais à quoi bon ces culottes courtes faites
exprès?... On prend dans son armoire le vêtement le
plus usé et c'est avec celui-là que l'on part pour la
montagne. »
21-2 LE MONT CERVIX.
C'était encore une école de prudence que la sienne,
une école de lente préparation. A son avis, il fallait
dix ans d'épreuve avant que de s'aventurer à gravir
le Cervin. Il croyait fermement que les premiers pas
dans les Alpes se devaient faire sous l'égide d'un bon
guide, pour la même raison, disait-il, qui fait que l'on
donne à nourrir reniant un peu faible d'une famille
riche de la ville à une robuste femme de la campagne :
il me répétait ce conseil de bien regarder comment
les guides posaient leurs pieds dans la marche si je
voulais apprendre à marcher. Il voulait que je com-
mençasse de monter avec lenteur; il me reprenait,
quand nous descendions vers les vallées, si j'allais à
l'étourdie et sans admirer tout alentour les belles
choses au long du chemin.
En revivant ces souvenirs, je vois, comme en un
mirage lointain de ma jeunesse, se dessiner la chère
image de mon ancien camarade.
Dans ce temps, j'aimais les montagnes avec une
confiance insouciante; j'en jouissais avec tout l'aban-
don violent d'un premier amour. Peut-être savais-je à
peine regarder et moins encore penser. La volupté de
jouir pleinement de la bonne agilité de mes jambes,
de monter, de toucher aux cimes et — les provisions
une fois dévorées — de rouler par les pentes pour
trouver dans le bas un bon dîner et un lit me suffisait.
Et cependant, les choses qui apparurent alors
devant mes yeux, les petits incidents des ascensions,
les altitudes des guides et jusqu'aux paroles que
ceux-ci me dirent à certains moments, je les vois et
les entends encore, presque plus clairement et avec
plus d'intensité que les choses vues et entendues au
cours de l'année dernière; et l'odeur de la fumée des
chalets alpins réveille toujours en moi un infini désir
LA PREMIÈRE FOIS QUE .IE VIS LE CERVIN. 215
do ces soirs lointains passés sur les fenils, en rires et
en projets, avec des amis, durant que les clochettes
du troupeau, dans l'étable au-dessous, nous sonnaient
la berceuse.
Je respectais la montagne, mais je n'avais point
appris encore à la craindre. Jusqu'au temps que le
malheur n'a point frappé auprès de nous, nous ne
croyons point au malheur; mais le coup qui lue celui
qui se tenait à notre côté nous blesse profondé-
ment.
Un jour — dix-huit ans sont passés depuis lors et
encore je m'attriste à y penser — je me laissai entraîner
par quelques camarades plus audacieux que moi à
former le projet d'escalader le Gervin sans guide.
L'entreprise me semblait glorieuse, ardue, mais je
n'en ressentais point d'effroi. Quand j'y songe, à cette
heure, je comprends que je n'y étais nullement pré-
paré, que j'avais mal agi en cédant à la tentation —
mais je confesse que, alors, ce fut avec enthousiasme
que j'acceptai.
Nous étions prêts, — peu de jours nous séparaient
du départ — quand un avertissement terrible me vint
des montagnes : un jeune homme plein de force et
d'intelligence et qui m'était très cher avait trouvé la
mort en tombant d'une roche élevée durant qu'il mon-
tait, seul avec un ami, au Col du Géant.
C'est une des dates cruelles de ma vie : cette année-là
je n'allai point au Cervin, et, à le gravir sans guide
je n'ai plus jamais pensé depuis.
A partir de ce jour, j'ai regardé les montagnes avec
d'autres sentiments. Elles me parurent plus sévères
et plus fortes. Je sentis que je marchais sur un chemin
plus difficile, et mon amour se fit plus réfléchi et plus
profond.
2It LE MONT CERVIN.
.l'avais appris douloureusement comment la mon-
tagne doit ôtre aimée.

En 1890, j'arrivai pour gravir le Cervin. Ce furent


les journées les plus heureuses de ma vie de mon-
tagne : pourquoi, je ne le sais pas.
Il y a ainsi des jours où il nous arrive de nous
éveiller de bonne humeur, où on se sent plus sain el
plus vaillant, où on ne doute point de soi-même : la
chose la plus ardue nous semble facile et ce désir
vient presque de rencontrer en chemin des difficultés
pour le plaisir de les vaincre. Ce sont des jours excep-
tionnels, mais certainement plus fréquents en mon-
tagne que dans les villes.
Le Cervin, lui aussi, se trouvait être en d'heureuses
dispositions : tout beau et net. Le soleil de l'été l'avait
dépouillé de son froid habit de neige et avait délié les
formidables colliers de glaçons qui parfois lui cei-
gnent le cou. La vieille roche, nue et dorée, brûlée
par le soleil des siècles et rongée par l'air, semblait
vivre, et jouir d'un des rares moments de calme el de
béatitude que lui concède la brève saison estivale. Le
Cervin, comme le monstre dantesque, en ces jours-là.
« aveva faccia d'uom giusto », » avait la figure d'un
juste ».
Depuis le temps que je l'avais vu pour la première
fois, j'avais gagné, d'année en année, par des excur-
sions progressivement plus dures, mes grades d'alpi-
niste. Je me sentais fort, .surtout en ce qui concernait
la question des ascensions par la roche. El j'étais prêt
à soutenir avec honneur cette dernière épreuve.
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 215
Nous, qui sommes placés exactement entre l'an-
cienne et la nouvelle génération d'alpinistes, nous
nous approchons du Cervin avec respect et lui recon-
naissons un prestige que peut-être ne lui accordent,
plus ceux qui nous ont suivis. La légende—point
encore bien lointaine — de son inaccessibilité est
encore dans nos mémoires, avec l'histoire des nobles
efforts laits par les hommes pour le gravir. Nous
avons connu quelques-uns de ces hommes, nous avons
entendu leurs récits, et l'écho de joie infinie de la
première victoire, qui émut nos cœurs d'enfants,
vibre encore en nous.
C'était un dimanche. Les guides, à leur coutume,
voulurent entendre la messe avant que de partir. Je
descendis moi-même à la petite église do Breuil,
laquelle se trouve peu éloignée de l'auberge. C'est
une construction modeste, faite de pierres recrépies
de chaux grossière, et flanquée d'un mince clocher.
Le prêtre qui devait célébrer la messe était arrivé :
il avait fait, deux heures de chemin et, cinq cents
mètres de montée pour venir jusqu'ici.
Je regardai, au travers de la grille, l'intérieur de la
petite église ; les parois en étaient abîmées, et de
grandes taches d'humidité y paraissaient. Un vieil
aulel en occupait presque tout l'espace. 11 n'y avait là
aucun ornement, seulement deux candélabres de
Lois et la nappe blanche. C'était une chose pauvre et
simple comme devait l'être le temple des premiers
chrétiens. Quatre ou cinq femmes, descendues des
chalets d'alentour, se tenaient agenouillées le long-
dès bancs, avec., sur la fête, leur petite pièce de toile
blanche qui leur cachait, un peu le visage. Dehors,
près du seuil, sous le toit en auvent, il y avait un
groupe de guides et, de bergers. Quelques génisses
216 LE MONT CERVIX.
paissaient non loin, le petit torrent faisait son mur-
mure tranquille, et au glacier de Montabel, frappé
par les premiers rayons du soleil, les avalanches
commençaient de tonner.
Mes guides s'agenouillèrent en se découvrant la
tête. La jeune femme de l'un d'eux venait d'arriver ;
elle était montée du hameau de Crépin pour lui
donner encore un salut matinal, et elle priait à son
côté.
Je regardais alternativement ce groupe et le Cervin
qui s'élevait au-dessus de ces gens en prière : il régnait
entre eux et lui une harmonie profonde. Le prôtre,
avec son sacrifice, était pour eux le messager divin
qui dispersait par d'incompréhensibles paroles les
puissances ennemies du Mont, comme, dans un autre
siècle, saint Théodule avait chassé de ces lieux les
démons et les serpents.
Etquand il prononça d'une voix forte Vite ,missa est,
il me parut qu'il disait aux guides : Allez au Cervin
maintenant, car vous avez fait votre devoir.
J'éprouve un remords véritable à cette heure de
n'avoir pris aucune noie ni rien écrit sur cette ascen-
sion. Le plaisir de monter au Cervin me suffisait ; il
ne me parut point nécessaire de le raconter. Il y a
ainsi certaines choses, infiniment chères, sur les-
quelles on se tait : plus tard seulement, quand on
commence à vivre de souvenirs, on regrette jusqu'aux
moindres lacunes que ces heures trop belles ont pu
laisser dans notre mémoire.
Pour me rendre un compte exact des premières
sensations que donne le Cervin à une âme ingénue,
je voudrais aujourd'hui le gravir avec un jeune
homme qui n'aurait point encore été là-haut, et lire
dans ses yeux, et recueillir de sa bouche ses impres-
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 217
sions, pas à pas, durant la montée. Mais, peut-êtrei
le jeune homme préférerail-il aller seul et jouir en
silence de toute l'intimité de sa première rencontre
avec la belle montagne, comme je le fis alors moi-
même. .
La première forte émotion que j'éprouvai, ce fut au
Col du Lion'. C'est un lieu d'une grandeur tragique,
d'une lividité infinie. Par cette étroite langue de
neige, jetée entre les roches de la Tôte du Lion et le
Chef du Cervin à la façon d'un pont sur un abîme,
on commence de comprendre l'immensité du Mont. A
présent que l'on en est tout proche, on le voit comme
un amoncellement de grandes pierres disjointes, de
murailles sillonnées de crevasses énormes, de tours
croulantes, de dentelures usées, très ressemblant à
une antique Babel détruite par la foudre et le temps.
Pour la première fois, on arrive à concevoir l'incli-
naison de ses parois ; les lignes, qui descendent verti-
gineuses du haut jusque dans les précipices pro-
fonds, donnent à l'œil la sensation d'un fout qui
serait en continuel mouvement, qui, pierre par
pierre, éclat par éclat, se désagrégerait sans trêve.
La pensée des efforts faits par les premiers hommes
qui le gravirent, pour vaincre ces premiers obstacles,
accroît la fascination naturelle du lieu. Le chemin
qui s'ouvre devant nous est. célèbre plus qu'aucun
autre dans les Alpes. Au long de cet escalier de
pierre, haut de mille mètres, chaque marche a son
histoire : ici, sur le col, fut dressée la première tente
deWhymper; là, au-dessous, c'est la côte déglace
où il perdit pied et tomba, au cours d'une de ses
tentatives solitaires. Plus haut, non loin, à main

1. V. aux noies : Col du Lion.


218 LR MONT CERVIX.

droite, se trouvait la base de la fameuse Cheminée. À


présent, il n'en demeure plus trace qui soit recon-
naissante ; les désagrégations successives l'ont dé-
faite. Ainsi c h a n g e , à travers le temps, l'aspect d u
Mont, dans ses détails. Cette m a r c h e lente vers la
destruction continue, mais le Cervin est si vaste qu'il
faudra des milliers d'années pour en changer la phy-
sionomie et altérer la beauté de sa forme 1 .
Les premiers p a s q u e l'on fait s u r l'arête, après le
Col du Lion, sont faciles, et tout aussitôt l'on incline
à croire q u e ce qui fut dit au sujet des difficultés
de la m o n t a g n e n'ait été grandement mêlé d'exagéra-
tion, et q u e ce q u i semblait ardu à u n alpiniste de
1805 ne soit devenu u n e chose aisée pour un alpiniste
de la fin du siècle. A point n o m m é , la v u e d'une
corde fixée à la muraille vient nous remettre dans
l'esprit que, les difficultés existent, et q u e ces pre-
miers h o m m e s qui gravirent la m o n t a g n e dans le
temps qu'il n'y avait pas encore là de cordes, ne man-
quaient certes ni d'habileté ni de c o u r a g e .
De prime abord, ces cordes qui serpentent, blan-
ches, entre les rochers, inspirent au gravisseur
novice un sentiment de défiance. Elles semblent
grêles, usées et il ne s'y a b a n d o n n e point de bon g r é
par ce soupçon qu'elles ne viennent à se détacher où
à se casser, fl ne prend confiance qu'après qu'il a vu
les guides s'en servir en pleine sécurité : mais ce n'est
point chose aussi facile qu'on le pourrait croire que
de s'aider des cordes : sous le poids de l'alpiniste
elles se déplacent, elles o n t des détentes imprévues
qui, b r u s q u e m e n t , compromettent son équilibre déjà

•1. Au sujet dos changements survenus clans la montagne:


— Y. aux noies : EnwAnn WHYMPKII.
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN 21!)
précaire el paralysent ses mouvements et ses efforts ;
et il faut, avant que d'être habitué aux caprices de la
corde, comme aussi avant de connaître la lagon dont
on doit la seconder et s'en servir, l'avoir pratiquée
longtemps.
On ne cite qu'un seul cas où une des cordes du
Cervin se soit rompue au cours d'une ascension : ce
fut durant l'ascension de Ouintino Sella. Il n'en sub-
siste pas moins en nous une répulsion toute instinc-
tive contre ce mode de s'élever —presque comme s'il
n'était point chose naturelle, — et chaque fois que
finit le passage où se trouve une corde, on ressaisit
avec plaisir la roche nue, el il semble que l'on s'y
sente mieux en sûreté 1 .
Dans l'intervalle de la montée entre le col et le re-
fuge, il y a un angle de roche — formé par deux
parois absolument lisses el haut d'une dizaines de
métrés — où pend une corde verticale : ceci est la
première épreuve pour les néophytes du Cervin. Il csl
advenu à des voyageurs inexpérimentés de s'arrêter à
cet obstacle sans oser aller au delà, malgré l'insis-
tance des guides qui leur montraient le refuge tout
voisin.
Ce passage une fois franchi à la force du poignet,
on arrive à un palier exigu. C'est le lieu où Whympcr
avait placé sa seconde tente, une des étapes de sa
lente et pénible conquête.
Je vis là un groupe d'hommes. Ils pouvaient bien
être dix. C'étaient les ouvriers qui travaillaient à con-

I. Les cordes du Cervin sont données par le Chili Alpin


italien, sur ce versant — et pincées par les guides de Val
tournanche, chaque l'ois qu'il y a lieu de les remplacer. En
moyenne, saut certains cas exceptionnels, elles peuvenl
durer huit ans.
220 LE MONT CERVIN.
struire le nouveau refuge, celui qui devait recevoir le
nom de Louis-Amédée de Savoie. Cette môme année,
le prince avait entrepris ses ascensions dans les Alpes
et la renommée s'en répandait, déjà glorieuse, et chère
aux cœurs des alpinistes italiens.
Le fait de rencontrer à cette hauteur, en un lieu si
âpre, des ouvriers tranquillement occupés à leur tra-
vail, parmi les grosses poutres nécessaires et leurs
outils épars sur les roches, se trouvait èlre si inat-
tendu, que j'en reçus une impression vraiment cu-
rieuse. Il me parut que le Cervin devenait une mon-
tagne familière et douce, ouverte à la civilisation, et
que la petite membrure de bois qui commençait à
prendre ligne était une première maison élevée par
des colons industrieux à la limite d'un désert. Il y
avait comme une intimité réconfortante entre ces
hommes et le Cervin apaisé.
Mais à considérer leurs visages décharnés, noirs et
crevassés comme les roches à leur entour, et leurs
vêtements déchirés, à les entendre raconter combien
le transport des matériaux se faisait lentement et leur
coûtait de fatigues et combien leur résistance au Ira-
vail était moindre ici que dans le bas, on comprenait
au prix de quelles souffrances et de quelles peines
l'homme parvient à élever le chétif refuge sur l'énorme
montagne.
Quelques-uns de ces hommes avaient assisté à la
chute fatale du jeune M. Seiler et de son guide Biener,
laquelle avait eu lieu peu de jours avant, non loin de
là. Ils racontèrent que, à l'endroit où ces malheureux
ôlaient tombés, ils avaient passé, eux, cinquante fois,
avec leur charge sur l'épaule, manœuvrant et hissant
les poutres du refuge, et ils ne pouvaient parvenir à
se rendre compte de la manière dont l'accident était
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. '221
arrivé.... C'avait été l'affaire d'un instant; pas un cri;
les deux hommes attachés à la même corde avaient
disparu. On avait entendu un bruit de cailloux tom-
bant déjà loin, en bas.... Ils disaient ces choses tran-
quillement, avec leur fatalisme de simples, passifs de-
vant la destinée.
Je fis halte au milieu d'eux; j'aurais voulu leur
offrir à boire; je le confiai à Ansermin, le guide qui
portait la gourde de notre vin, mais Ansermin —qui est
philosophe — me répondit que je pouvais bien leur
donner tout mon argent si cela me faisait plaisir, car
l'argent ne m'aurait servi de rien sur le mont, mais
que pour ce qui était du vin, il fallait le conserver.
Il avait raison. Sans le savoir, il renouvelait pour moi
l'enseignement antique : la fable de celui qui, mourant
de soif dans le désert, aurait donné son sac de gemmes
précieuses pour une gorgée d'eau.
Les ouvriers avaient fini leur journée de travail; ils
s'attachèrent avec des cordes et prirent le chemin qui
devait les mener dans le bas, au bivouac, lequel se
trouvait à presque, deux heures de distance. Pour
nous, nous continuâmes l'ascension jusqu'au refuge
de la Grande Tour.
De là haut je regardai en bas : les ouvriers étaient
arrivés au Col et tournaient dans l'ombre sous la Tête
du Lion: je voyais leur longue file se mouvoir parmi
les roches obscures; je leur envoyai un salut auquel
ils répondirent plusieurs fois; Ansermin leur fit en-
tendre un de ses meilleurs jodler. On eût dit qu'une
grande allégresse régnait tout au long de la mon-
tagne : ces hommes descendaient vers leur « polente » ;
moi, je montais au Cervin.
L'arrivée en un refuge de la haute montagne est
une des plus douces émotions de la vie alpine, La vue
222 LE MONT CERVIN.
des parois minces, du toit fragile, au milieu de la du-
reté des roches, inspire une sensation infinie de sécu-
rité et de paix; l'anxiété de l'ascension se calme et
l'inquiétude de la journée prochaine est comme sus-
pendue. Notre cœur s'ouvre à la tendresse comme
quand, après un long voyage, nous posons le pied sur
le seuil stable de notre maison, et notre pensée se
comble de gratitude pour ceux qui ont construit
l'abri. Alors que la montagne est déserte, la chétive
cabane demeure là et y atteste la possession de
l'homme; elle se voile de nuages, elle se couvre de
glace durant le long hiver, elle craque et frémit sous
les coups de la tempête comme une petite nacelle
parmi les vagues dangereuses. Et quand le temps
mauvais est passé elle se reprend à sourire, joyeuse et
hospitalière, dans la région de l'effroi, et elle y est
l'emblème de notre fragilité et de notre constance.
Du refuge on a une vue merveilleuse : au premier
plan, droit sous les pieds, un vaste abîme : le bassin
île Tiefenmatten: au delà de celui-ci, peu de lignes,
mais précises et imposantes, s'enlèvent sur le ciel :
Weisshorn, Gabelhorn, Dent Blanche, en file, régu-
lières, symétriques, comme les trois pyramides égyp-
tiennes; puis, les groupes dentelles de Valpelline et
d'Hérens, couverts de glace, et les cimes de Valtour-
nanche toutes noires de roches. Après, un vide pro-
fond et vert : la vallée. A l'horizon ondulent douce-
ment toutes nos Alpes, du Mont Blanc aux Alpes
Maritimes; là-bas, très loin, le Mont Viso se détache
en bleu, et, à ses pieds, une longue ligne basse, vapo-
reuse : la plaine piémontaise....
Le soir tombe. C'est un crépuscule d'une indicible
magnificence : les roches et les glaciers se font d'une
seule couleur de rose, sous un ciel d'un vert limpide,
LA PREMIERE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. '223
marqué de minces bandes orangées. Le soleil s'est
caché derrière les dernières cimes qui se profilent en
une découpure azurée extrêmement nette. Quelques
points culminants resplendissent encore la durée de
quelques minutes, comme des tisons parmi les cendres
grises des neiges. Un petit nuage perdu dans le ciel
s'éclaire d'une dernière lueur comme une petite
flamme qui brûlerait et se consumerait. Tout s'éteint
cl la nuit descend, d'abord transparente, puis noire.
•l'avais promis à mon ami Vaccarone, qui était
resté au (iiomein, d'allumer un fil de magnésium à
une heure convenue. L'étroit palier devant le Refuge
parut comme tout incendié dans la lumière aveuglante,
le temps que dura le signal éphémère; et, quand ce
fut fini, il revint à son obscurité, plus profonde
qu'avant on eut pu croire. Mais, là-bas, au fond de
la vallée, voici apparaître une petite lumière lointaine:
c'était l'ami qui répondait à mon salut. Je rentrai dans
le refuge isolé avec cell^e douce pensée que quelqu'un
se souvenait de moi sur la terre....
Le réveil sonne dans le refuge : depuis plus d'une
heure, les guides sont debout, affairés autour du
poêle et causent entre eux à voix basse. Dans un demi-
sommeil vous avez conscience, vaguement, de ce
qu'ils font. Vous demandez l'heure qu'il est... Avant
qu'ils ne vous aient donné de réponse, un assoupisse-
ment vous a repris. La lanterne jette d'étranges clar-
tés sur les parois du refuge, dessinant, énormes, les
ombres de vos hommes; une voix vous avertit que le
café est prêt. Tout empli encore de sommeil, vous
descendez de la couchette, le guide vous chausse de
vos gros souliers, vous attache vos jambières; vous
vous laissez faire comme un enfant, inerte et faible.
Assis sur le banc près du poêle, vous assistez à la
224 LE MONT CK H VIN.
façon d'un fantoche aux préparatifs du départ, comme
à quelque chose qui ne vous regarderait point, ava-
lant, sans en avoir envie, l'infusion noire que le guide
vous tend dans la coupe de fer.
Il vous semble que vos jambes endolories et flas-
ques ne sauront point vous porter, que toute inten-
sité de désir a disparu, et, presque, qu'une joie vous
viendrait, si le temps, par quelque menace, ne per-
mettait point que l'on songeât à partir.
Instinctivement, vous demandez quel temps il fait.
— « Beau ! » — vous répond le guide. Tout aussitôt la
conscience se réveille en vous, une impatience vous
prend de monter, et le quart d'heure que les guides
emploient à remettre en ordre chaque chose dans le
refuge vous paraît long.
Ils vous attachent à la corde parce que les mauvais
pas commencent tout de suite dès au sortir de la ca-
bane; et vous arrivez au dehors...
Oh! cette première gorgée d'air frais cl très pur,
comme elle va jusqu'au fond de la poitrine! On revit,
on sent que les jambes tiennent bon, que l'esprit est
fort et joyeux; c'est une vraie métamorphose.
Enfin, j'allais monter au Cervin !
LA PREMIÈRE FOIS OLE JE VIS LE CERVIN. 22".

... E vidi cose che ridire


Né sa ne puo (|ual di lassii disconcle ;
Perché, appressando sr al suo disire,
Nostro intelletto si profunda tanto,
• Che retro la memoria non puo ire.
(Paradiso, I.)

... Et je vis des choses que redire ne sait et


ne peut celui qui descend de là-haut, parce que,
en s'approchant de son désir, l'intelligence se
l'ait en nous si profonde, que, jusque-là, en ar-
rière, notre mémoire ne peut revenir....

Dès l'instant où — aux prises avec les premiers se-


crets du Cervin, dans la pénombre incertaine de
l'aube — j'entrai dans l'obscure vallée des Glaçons,
jusqu'à celui où j'arrivai sur la cime lumineuse, il y
a cette lacune que j'ai dite.
La mémoire se tait de ces heures. Sur ses yeux un
voile est descendu à travers lequel elle devine confu-
sément des gorges tragiques où règne un froid glacial
comme en une cryple profonde ; des parois infiniment
élevées d'où pend une corde solitaire ; des crêtes den-
lelées et légères jetées en plein ciel. Elle voit .un pic
dont la blancheur scintille toute voisine, touchée par
les premiers rayons du soleil, et une longue arête, —
unique Irait plainier au milieu des lignes verticales —
qui s'étend jusqu'à la base d'un dernier bastion ; puis
une crevasse s'enfonce qui semble séparer un mont
de l'autre ; et encore des parois verticales, et des ai-
guilles et des crêtes; et tout en haut, vers le terme —
extrêmement élevée, aérienne — une petite échelle
oscillant sur un abîme infini.
A mesure que je montais dans le labyrinthe de
15
'220 LE MONT CERVIN.
pierres, chaque chose en lui réapparaissait plus co-
lossale. Rapidement, comme en un rêve, défilaient
les lieux célèbres : le Mauvais Pas, le Linceul, un
lambeau de neige perdu dans l'immensité rocheuse,
la Grande Corde, la Crête du Coq qui semble la.cour-
tine crénelée d'une grande forteresse, et la Cravate
— un ruban de blancheur qui entoure le cou, pour-
rait-on dire, de la montagne Les hommes rudes
qui ont trouvé ces noms-là étaient vraiment des
poètes.
•)e me souviens de choses insignifiantes : d'initiales
visibles à peine, avec une date et une croix, que les
premiers explorateurs sculptèrent grossièremenl sur
une roche à la façon des amoureux qui gravent sur
la rugueuse écorce d'un chêne leurs noms avec
un cœur traversé d'une flèche. Sur la neige du pic
Tyndall un pelit bâton noir était planté: l'ancien si-
gnal de l'Anglais. De là, je regardai pour la première
fois de près la Tête énorme du Cervin. Alors, je pensai
à ce Cherub prodigieux, au corps de taureau, au chef
humain, qu'on représentait dans les temples de Baby-
lone couvert d'une mître et portant une grande barbe,
et qui était tout à la fois serein et monstrueux. Sur
l'Epaule, nous nous arrêtâmes pour déjeuner; je fumai
ma pipe à cheval sur l'arête étroite, un pied sur le
précipice de Valtournanche, l'autre sur celui de Tie-
fenmalten. Puis, ce fut l'Enjambée, avaleuse notoire
de piolets échappés au bras de l'alpiniste, dans l'action
de faire le pas allongé qu'elle requiert. Je me souviens
que, sous le chaud soleil, le Cervin exhalait une bonne
odeur de roche ; la clarté du ciel tombait sur nous
verticale, rasant les hautes murailles ; nos paroles ré-
sonnaient sourdement comme en un lieu profond. De
temps en temps, Ansermin rompait la tranquillité
LE CERVIN. I\ 226.

T&ithotograpMe Ugo ttraueri.


LA TÊTE 1)11 CERVIN. VUE DU GIOMEIN.
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 227
merveilleuse de l'air avec un jodler, à la manière des
guides suisses. Oh ! comme les petits cercles d'or
qu'il portait aux oreilles luisaient sur sa peau brune
de corsaire!... Notre petite bande, bien solide, portait
sa bonne humeur sur les pentes du Cervin. Ce fut un
voyage heureux, et il ne me parut point en ce jour
que je marchais, mais bien que je m'élevais comme
sur des ailes.
Certainement, à ces heures-là, notre esprit connaît
un état de sérénité rare. Il n'emporte point avec lui le
poids des soucis terrestres, aucune pensée inférieure
ne le louche. Absorbé dans une sorte de fascination,
il va droit au bien suprême — la cime — et là, quand
il y arrive, s'il n'est point encore au ciel, il n'est déjà
plus sur la terre.
Quand les guides me dirent que nous étions au haut
du Cervin, je demandai : « Déjà? » Et j'aurais dû
m'écrier : « Enfin ! J>
Mais si quelqu'un m'eût interrogé dans ce moment
sur le point de savoir si le Cervin était facile ou diffi-
cile, je n'aurais su répondre. Le Cervin était tel que
je l'avais imaginé, et Dieu sait que je l'avais imaginé
beau !
Nous nous serrons les mains et nous nous asseyons
l'un à côté de l'autre sur la neige du sommet; il est
neuf heures du malin. Tout enveloppé encore dans la
slupeur de la rapide ascension, je vois les guides
se mettre en devoir de disposer les vivres. Le pain est
encore tiède de la chaleurdu sac ; la viande, pliée dans
un fragment de papier, est frippée et amollie à cause
des heurts reçus; le vin, qui a gagné au récipient où
il est renfermé une âpre saveur de fer, est trouble et
écumant. En vérité, c'est là peu de chose et c'est tout
ce que nous avons ; mais, ici, cela nous promet un fes-
22S LE MONT CERVIN.
tin. La banalité du repas disparaît; il deyient une
fonction solennelle, une récompense.
J'élevai ma petite coupe vers les guides pour les
remercier de la victoire; mais Ansermin, qui malgré
sa ligure de barbare est un croyant, me dit en allu-
mant sa pipe : « Ce n'est pas à nous qu'il faut dire
merci, c'est à Celui qui a fait la queue aux petits oi-
seaux. »
Il voulait dire le bon Dieu.
Brusquement, la pensée que Vaccarone, à celte
heure, me cherchait du Giomein avec le télescope par
les rochers du Cervin me remit debout.Je levai les
bras, agitant un mouchoir, et je criai comme si l'ami
invisible qui était à deux mille mètres au-dessous de
moi eût pu entendre mon cri. Peut-être, dans ce mo-
ment l'onde de ma sympathie arriva-t-elle jusqu'à lui
par l'air subtil, de môme que, peu auparavant, m'était
venue l'impulsion mystérieuse qui m'avait fait sauter
sur mes pieds et saluer.
Mes guides souriaient, tranquilles; ils avaient de la
joie, eux aussi qui étaient venus là pourtant un si
grand nombre de fois. Le vaste horizon s'étendait
sans nuages. J'avais l'illusion d'être sur un promon-
toire extrême de la terre, au bord d'une mer infinie.
Une seule chose était plus élevée que nous : le soleil,
qui scintillait, versant en tous lieux des torrents de
lumière. Celait une lumière dont je peux dire qu'elle
descendait du ciel et montait d'en bas comme vio-
lemment renvoyée par des prismes de cristal. Nos
paupières se fermaient sur nos yeux éblouis. L'air en
était lout vibrant et chaud; et nous nous tenions sur
la glace avec des visages brûlants.
A l'enlour il y avait un des plus sublimes pano-
ramas du monde. Presque toutes les Alpes étaient là
LA PREMIÈRE FOIS OUE JE VIS LE CERVIN. 229
groupées en cercle, du Moni Yiso au Mont Disgrazia,
et elles apparaissaient avec la netteté d'un relief topo-
graphique peint de couleurs conventionnelles : les
neiges en blanc, les rochers en bleu, les vallées en
vert sombre. On pouvait distinguer les divisions des
groupes alpins les plus importants : c'était, ici tout
près, le Mont Rose , là-bas l'Oberland, puis le Mont
Blanc qui semble un petit tas de neige et est le plus
élevé de tous. Vers le nord un sillon profond marque
le Valais. Du côté opposé un autre sillon presque pa-
rallèle : la vallée d'Aoste.
Nous sommes sur les confins de deux grandes
familles de montagnes : ià-bas ce sont les Mischabel,
l'Alphubel, le Finsteraarhorn, la Jungfrau; ici, les
Diablerels, le Combin, les Jorasses, le Grand Paradis,
la Grivola, le Monviso.
El, à ces noms que mon guide énumère, je prends
conscience de ceci que mon regard vole des contrées
germaniques aux contrées latines et traverse libre-
ment les frontières difficiles placées entre les peuples.
Instinctivement je cherchais, parmi les cimes innom-
brables, les profils familiers de celles que j'avais gra-
vies. Elles n'étaient point beaucoup et je les recon-
naissais avec joie. Mais en pensant au temps qu'il
aurait fallu pour les gagner toutes, il me venait une
angoisse semblable à celle de l'homme qui, ayant de-
vant lui une énorme tâche à accomplir dans un chétif
espace de temps, doute et se désespère : un véritable
cauchemar d'alpiniste.
L'expérience m'a depuis démontré que le panorama
n'est qu'une petite part de la jouissance que peut
donner une ascension. M'étant trouvé d'autres fois
depuis lors sur la cime du Cervin, isolé dans des
brumes épaisses, par des temps menaçants, et avec la
230 LE MONT CERVIN.
crainte de ne pouvoir arriver jusqu'à un abri sûr, je
remportai de ces heures différentes des impressions
non moins fortes que celles éprouvées dans ce jour
lumineux et serein. Ceci explique comment il fut pos-
sible à cet alpiniste aveugle qui monta au Cervin de
connaître aussi la joie intense de la victoire, dans le
moment que ses guides lui dirent qu'il était arrivé au
sommet. Tout pareillement, ainsi que nous-mêmes, il
dut sourire comme il n'avait que rarement souri dans
sa vie. Je voudrais avoir vu ses pauvres yeux éteints
s'émerveiller à la vision intérieure du splendide hori-
zon. Tout pareillement ainsi que nous-mêmes, il a
senti cette bonne et saine fatigue qui est parmi les
plaisirs les plus intenses que nous donne la montagne.
Il a eu sur son front le baiser d'un soleil plus chaud,
un souffle voluptueux de vent lui a enveloppé le visage
comme d'une caresse. Il a aspiré l'air subtil et sain
des quatre mille mètres d'altitude, l'air léger qui a
une saveur exquise, l'air qui apaise dans la poitrine
toute soif comme l'eau la plus pure et qui donne de la
force comme un vin généreux. Aussi bien que nous-
mêmes, il a joui de l'éternel silence des régions éle-
vées : plus personne à l'enlour, seulement les guides,
simples et amis, qui l'ont aidé à monter. Et il a cherché
leurs mains rudes et il les a pressées entre les siennes
afin qu'elles fussent les témoins de. son ravissement.
Nous tous, nous, ressemblons à cet aveugle. Ce
n'est point un blasphème de dire que l'on ne monte
pas au Cervin pour « voir ». Emile Javelle, qui fut un
fervent adorateur de ce Mont, l'a proclamé. Ce n'est
point, comme le vulgaire le croit, la simple contempla-
tion d'une vue matérielle, pour si belle qu'elle puisse
être, qui nous entraîne à son sommet. Ce n'est point
une impression fugitive que nous rapportons de là-
LA PREMIÈRE FOIS OUE J E VIS LE CERV1N. 251
haut, mais une sensation forte cl qui dure toute la
vie.
Je voudrais que tous les jeunes hommes valides et
cultivés d'Italie gravissent au moins une fois le
Cervin pour que leur soient révélées les énergies
cachées de leur âme, et que, dans l'orgueil très noble
de l'effort donné, ils se sentent plus purs, plus ca-
pables de desseins élevés, plus enthousiastes de leur
belle terre.
Je demeurai sur le sommet pendant toute une heure
d'exaltation cl de paix infinie, glorieux comme un
conquérant de mondes, indifférent à toute chose hu-
maine comme un ascète. Celle heure passa, ainsi que
passent toutes les choses belles de la vie; mes guides
me dirent qu'il était temps de redescendre Je pris à
terre une pierre que j'emportai clans ma poche, et
nous partîmes.
Le Cervin n'a pas à proprement parler de « cime ».
lien avait une peut-être dans les siècles révolus; mais
elle a dû s'écrouler, s'effriter en avalaisons; et très
certainement c'est sur le versant italien qu'elle
est tombée, laissant au front de la montagne cette
coupure nette qui est une caractéristique de sa phy-
sionomie. Les maisons qui apparaissent là-bas, toutes*
petites, dans la coupe verte de Breuil, sont peut-être
construites avec les fragments de l'ancienne pointe du
Cervin.
Celui qui regarde du glacier du Théodule, — d'où
le sommet apparaît très ressemblant au haut aminci
d'un capuchon de moine, — ne peut imaginer que le
Mont unisse en une longue crête sur laquelle se pour-
rait asseoir, presque commodément, en file, une demi-
compagnie d'alpins.
L'extrémité orientale de la crête forme le sommet
252 LE MONT CEKVIN.
suisse, l'extrémité occidentale, le sommet italien.
Nous passâmes de celui-ci à celui-là, du Cervin au
Matterhorn.
Le Matterhorn aussi se trouvait être désert. Une
caravane y était venue de Zermalt et avait déjà repris
sa route pour la descente. J'en voyais les traces sur
la neige, au commencement de la déclivité. Cependant
au haut, tout le reste de ce jour, les corbeaux étaient
demeurés les maîtres, parce qu'il est bien rare que
des hommes songent à atteindre le faîte après les
premières heures du matin.
Les corbeaux du Cervin sont de gros oiseaux
étranges, aux plumes très noires et luisantes, au long
bec et aux pattes d'un rouge de sang, C'est une tribu
singulière qui vit là-haut durant la belle saison, cachée
en des aires qu'on ne sait point, sur les parois inac-
cessibles de Zmutl ou de Furggen. Ils sont familiers
avec les quelques hommes qui gravissent la montagne,
car ils savent que ceux-là sont inoffensifs et préoccu-
pés de bien autre chose que de leur donner la chasse.
Quand il fait beau, ils épient d'en haut les caravanes
montantes, ils descendent à leur rencontre et volent
à l'entour de leur marche pénible, à la manière des
dauphins en mer, qui vont dans le sillage des navires,
attendant ce qu'on jettera par dessus bord. Mais si le
temps menace, ils poussent leur cri triste et discordant
comme pour annoncer à l'homme la tempête ; ils vont
et viennent, inquiets, louvoyant contre le vent sur
leurs ailes robustes, presque immobiles dans l'air par-
fois, et puis ils se précipitent au profond des brouil-
lards, la tête en avant, les ailes serrées, plombant, à
la façon d'une pierre jetée, pour fuir la tourmente.
Le Saint-Marc doré de Venise a ses pigeons aux
plumes d'émeraude, qui l'ont leurs nids parmi les roses
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 233
chapiteaux de marbre et roucoulent doucemeut au so-
leil, becquetant des graines aux mains légères d'une
enfant; le Cervin a ses corbeaux noirs qui nichent a u x
anfractuosités des roches couleur de 1er; ils se posent
un instant sur la neige, se disputant une nourriture
pauvre et lançant aux nuages leur âpre croassement,
dans une lutte continuelle contre le vent et contre
l'épervier. Certes les pigeons de Saint-Marc sont
beaux et a m o u r e u x ; mais je crois que les corbeaux
sauvages du Cervin nous peuvent donner de la vie un
enseignement plus grand et plus vrai.
Une fois encore mes guides me firent observer que
la route était longue et qu'il convenait de s'en aller.
Je lis en moi-même, à cet instant, le vœu fervent de
revenir.
Autant m'avait paru brève l'ascension du côté ita-
lien, a u t a n t me parut longue la descente sur le ver-
sant suisse. Je descendais, je descendais, et l'horizon
demeurait vaste et le fond de la vallée, — qui se voyait
cependant comme s'il eût été peu éloigné, — ne se
rapprochait j a m a i s .
Du côté de Zermall, le Cervin est une pyramide ré-
gulière, d'une grandiose simplicité de l i g n e s 1 ; c'est
précisément à cause de cette forme que la voie à par-
courir y est plus monotone que du côté de Valtour-
nanche où les lignes sont brisées et où l'aspect du
mont varie à chaque instant. Que le Cervin me le par-
donne!... Cette descente me parut éternelle, fasti-
dieuse extrêmement.
Il se peut que l'ennui se trouvât en m o i - m ê m e ; du-
rant que l'on monte, l'âme désire, le corps affronte la
lutle vigoureusement, mais, le but une fois atteint et

1. Y. aux notes : EMILE JAVELLE.


'-5i LE MONT CERVIN.
la grande joie d'un instant idéal goûtée, l'âme rassa-
siée se ferme et le corps, déjà las, s'abandonne sur la
pente.
A ces absences d'énergie, à cet affaiblissement de
la tension musculaire et cérébrale pendant la des-
cente, on peut attribuer quelques-unes des plus terri-
bles catastrophes arrivées dans les Alpes.
S'il y a un endroit où la plus grande prudence soit
nécessaire à l'alpiniste comme au guide, c'est précisé-
ment celui où le danger se cache sous une apparence
de sécurité. Le passage qui s'étend de la cime du
Cervin à la « Alte Hülle », — la vieille cabane suisse
— a vu se dérouler des drames tels, que le tragique
théâtre du Mont-Blanc seul en a pu voir de semblable-
ment douloureux.
La renommée du Cervin n'est point due entièrement
à sa beauté; Ruskin et les autres qui l'admirèrent,
avant que Whymper ne l'eût conquis, eurent de lui
une vision comme d'une divinité païenne, sereine et
calme. Mais lorsque, touchée par l'homme, la divinité
se réveilla terrible, et entrant en lice commença 'd'in-
spirer des passions et de cueillir des vies, alors le Cer-
vin suscita cette impression profondément humaine
de terreur et d'émerveillement qui nous le fait craindre
et désirer.
Je ne demandai pas âmes guides et ils ne m'indi-
quèrent point les lieux tout proches rendus célèbres
parles désastres. Et je leur sus gré de m'avoir évité
ces choses en un jour qui devait être pour moi lout
fait de jouissance. Mais sans que je l'eusse voulu,
pendant la longue descente, le souvenir des tristes
histoires que j'avais lues me revenait à la mémoire ;
je ne pouvais dominer en moi la curiosité qui me por-
tait à regarder comment étaient faits ces lieux où il
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 255
était si facile de mourir. Et, à la dérobée, je jetais les
yeux à l'entour pour les reconnaître... Là-bas sur
l'arête, à gauche, où la pente disparaît vers Zmutt, là-
bas doit s'être brisée la corde fatale qui tenait Croz et
ses voyageurs; plus loin, au-dessous, cette étroite ter-
rasse suspendue sur l'abîme fut le dernier lit du
pauvre Borckhardt * qui, ses forces épuisées, abandonné
par son compagnon et ses guides, mourut au matin
après une nuit terrible, dans le temps que les flocons
de neige recouvraient son corps peu à peu.
11 semble que les grands désastres impriment au
lieu où ils se passèrent la solennité de leur douleur.
J'ai senti par ce chemin une impression de respect que
je n'ai point retrouvée ailleurs; c'étaiteomme si j'avais
marché sur un sol sacré, avec tout autour de moi les
esprits des pauvres victimes errant parmi les rochers
livides; le guide qui me suivait ne cessait de me
répéter que je fisse attention, et je sentais qu'il me
soutenait avec la corde, môme en certains passages
où cela me paraissait inutile.
Les guides n'oublient point que le Cervin est dan-
gereux même là où il le paraît le moins, et je crois
qu'ils sont plus tranquilles sur l'autre versant — bien
qu'en réalité celui-là soit plus ûpre —que sur celui-ci
dont l'apparence est douce. Ils savent que l'alpiniste
incline mieux à la prudence dans les endroits plus
difficiles.
D'année en année, par les jours de beau temps, des
caravanes en plus grand nombre montent de Zermalt
à sa cime; cependant le Cervin ne saurait être vul-
gaire.
Dompté en quelque sorte par les hommes qui,
craintifs, lur* ceignirent les lianes de cordes et de
chaînes, il se révolte encore, et la grandeur de ses
230 LE MONT CERVIN.
vengeances nous atlerre. Et s'il arrivait qu'on le déli-
vrât de ses entraves, t o u t e sa puissance première
revenue, il serait à nouveau, comme autrefois, le
Mont très dignej entre les autres, des désirs et des
audaces h u m a i n e s 1 .
A les comparer a u x cordes de chanvre, qui sont
placées sur le versant italien, je trouvai solides et
sûrs les câbles de fer fixés au long de la tète du Cer-
vin suisse. A l'aide de ces câbles on se laisse glisser
r a p i d e m e n t ; puis, avec des précautions plus grandes,
on descend p a r les roches mouvantes de l'Epaule et
un fragment de glacier extrêmement incliné, le « Lin-
ceul », lequel est suspendu s u r le bord de l'abîme de
F u r g g e n et se trouve être le lieu le plus attirant de
toute cette longue descente. Le chemin suit la côte
monotone, plus facile déjà, j u s q u ' à la Vieille Cabane
qui, d u r a n t bien des années, accueillit les passants du
Cervin. À présent, elle est à demi ruinée, emplie de
glace; elle ressemble à un nid abandonné. De là on
va encore, p e n d a n t de longues heures, à travers les
rides profondes de la montagne, j u s q u ' a u promontoire
de Hiïrnli où se trouve le nouveau refuge. Ici finit le
Cervin.
Dans le refuge, quand j ' y entrai, d'autres caravanes
se pressaient déjà qui pensaient monter le lendemain.
Certes, tous ceux qui étaient là ne devaient point
arriver jusqu'au haut ; il s'en trouvait qui auraient à
souffrir par le chemin du mal terrible des montagnes
et connaîtraient ainsi quelques-unes des heures les
plus douloureuses de leur vie; ceux-là, revenus aux
vallées, iraient sans doute disant que le Mont ne
valait point tant de peines.... D'autres se plairaient

1. Y. aux notes : Les cordes du Cervin.


LA PREMIÈRE FOIS QUE .IE VIS LE CERVIX. 257
avec sérénité aux joies de la cime et chanteraient au
retour les gloires du Cervin....
Je ne m'arrêtai point à l'Hörnli ; je jetai de là seu-
lement un regard au solitaire et poétique Lac Noir
qui, tout en bas, profond au pied du Cervin, semble
avoir recueilli les larmes de joie et de douleur sus-
citées par la montagne. Puis, je tournai mon pas
hâtif vers l'Italie.
J'arrivai le soir assez tard au Giomcin après avoir
traversé le col de Furggen. Mon ami Vaccarone m'at-
tendait : il m'avait suivi au télescope durant l'ascen-
sion cl m'avait longuement regardé dans le temps que
je me tenais sur le sommet ; je vis se refléter sur son
visage le rayonnement de joie qui partait du mien ;
il me serra la main comme s'il avait voulu me marquer
une estime meilleure, maintenant que j'avais gravi le
Cervin.

Le Giomein est la limite extrême où s'aventurent


les amateurs platoniques de la montagne. Il en est
qui s'élèvent jusque-là simplement pour voir le Cer-
vin, et ceux-là s'en vont en laissant leur nom inscrit
aux registres de l'hôtel comme dans le vestibule du
palais d'un prince. Il en est d'autres qui, y étant une
fois venus, y reviennent chaque année chercher l'air
rais et sain des hauteurs et la liberté infinie.
Et, dès leur arrivée, ils sentent, eux aussi, l'influence
du colosse; ils assistent au départ des caravanes; ils
suivent à travers la longue-vue les péripéties des
ascensions; ils s'émeuvent en découvrant tout en haut
les petits hommes qui grimpent dans un lointain ver-
tigineux à l'échelle de corde, et, à les voir ainsi,
minuscules, avancer très lentement, ils comprennent
25$ LE MONT CERVIX.
que le mont est immense et le chemin difficile. Et,
quand ceux-ci sont revenus, ils s'empressent autour
d'eux pour écouter avec une sorte de curiosité res-
pectueuse les récits de ces hommes, lesquels ont
connu chaque pierre du grand mont mystérieux qu'ils
voient tous les jours d'en bas et qui a fini par les pos-
séder. Or, je donne toute mon estime à ces honnêtes
profanes qui ne tournent point en dérision la religion
de la montagne.
Une seule fois, il m'est arrivé, au Giomein, de ren-
contrer un monsieur — homme des villes cultivé et
bien pensant — qui avait apporté jusque-là avec soi,
dans ses bagages, parmi ses liasses de journaux,
cette antipathie cordiale envers les alpinistes qui est
de petite monnaie courante dans plusieurs de nos
cités. Et il l'expliquait comme je vais dire, dans une
manière marquée au coin du sens pratique : La mon-
tagne lui plaisait jusqu'au point que l'on peut joindre
en voilure, ou encore à mulet. Tout le reste n'était
que vanité ou folie. Il disait que, depuis vingt ans, il
avait accoutumé de passer ses étés à la montagne,
logeant aux meilleurs hôtels, et admirant, dans le
plus grand calme, les paysages alpins, mieux que
nous qui allons, préoccupés et hâtifs, par les vallées et
qui, à peine arrivés à l'auberge, repartons aussitôt,
pour l'ascension, quelquefois même en pleine nuit,
alors que tout est sombre. Et dans le temps que nous
grimpons nous sommes sans doute plus attentifs au
sol qu'à la beauté de l'horizon Sur la cime nous
sommes — sans doute encore — si fatigués que nous
ne pouvons penser à autre chose qu'à la nourriture.
Et d'ailleurs, tout de suite, il nous faut songer à la
descente; le jour déclinant nous presse; nous glissons
en hâte au long des cordes, nous nous précipitons par
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 230
les lieux escarpés, haletants, trépidants, et n'avons de
cesse que nous n'ayons rejoint un abri sûr....
Il ajoutait : « Vous avez accompli des miracles
d'énergie, vous pouvez vous vanter d'avoir « fait » le
Cervin, mais comment avez-vous joui de la sublimité
du lieu, qu'avez-vous entendu de la clianson mysté-
rieuse que donne la nature, si haut? » Et il en con-
cluait qu'il connaissait mieux le charme des mon-
tagnes, lui, qui n'avait jamais risqué pourtant de se
casser le cou '....
Au fond de moi-même je sentis une pitié pour cet
homme : il me parût semblable à un homme qui croit
avoir navigué tout en demeurant sur la plage, ou avoir
aimé une femme, simplement pour avoir chanté sous
ses fenêtres quelque sérénade.
Mais la montagne esL si grande et si bienfaisante
qu'elle accueille tous ceux qui viennent à elle el
qu'elle est bonne à chacun : aux savants qui en font
un objet d'étude; aux peintres et aux poètes qui y
recherchent une inspiration; aux êtres robustes qui
désirent les intenses fatigues, comme, aux lassés qui
fuient les lourdeurs chaudes et l'ennui des villes pour
se restaurer à celte source infiniment pure de santé
physique et morale.
L'alpinisme n'est autre chose qu'une forme plus
forle et plus ardente de celle santé. Je voudrais que
se dissipât cette idée que les alpinistes ne sont qu'une
pelile armée d'orgueilleux, jaloux de leurs montagnes
et vivant dans un égoïste cénacle parmi de petites
vanités. Je voudrais que fût brisé, une fois pour
loutes, ce cercle de défiance et d'indifférence qui les
étreint encore.

I. V. nux nolos : THÉOPHILE f ; A t TIIIFI:.


240 LE MONT CERVIX.
L'alpinisme est une chose humaine, naturelle,
comme la marche, le regard ou la pensée — humaine
comme toutes les passions, avec ses faiblesses, ses
élans, ses joies et ses désillusions — et, de môme que
les autres passions, elle exalte et mûrit l'esprit de
l'homme.
Je voudrais savoir réduire à son expression véritable
le concept de son idéal lequel n'est point si différent
de ceux qui poussent les hommes vers les choses les
meilleures et les plus hautes de la vie. Je voudrais at-
teindre à démontrer que les alpinistes ne sont point
plus sages ni plus fous que les autres hommes ; la
seule différence qu'il convient d'établir entre eux,
c'est que, là même où les uns considèrent que le
monde habitable finit, les autres voient le seuil d'une
merveilleuse région, toute emplie de visions enchan-
teresses, dans laquelle les heures passent avec la
brièveté des minutes et où les jours sont longs et
abondants comme une année entière. Et encore parce
que, au delà de ce seuil, ces derniers n'emportent que
la meilleure part d'eux-mêmes,' il leur semble vivre,
dans ces demeures élevées, d'une vie plus belle et
plus pure.
C'est pourquoi ils souhaiteraient faire partager
leurs rêves à chacun — et, en bivouaquant très
haut sur les roches, ils ont cet espoir que leur
exemple ne sera point perdu pour tous et que quel-
ques-uns, peut-être, trouveront ainsi plus moelleux
le foin d'un chalet et meilleures les planches d'un
refuge alpin ; — par leur effort à gravir quatre mille
mètres, ils cherchent à entraîner de plus faibles
qu'eux ou de plus craintifs à en gravir deux ou trois
mille; c'est avec joie qu'ils surmontent un grand
nombre de difficultés, dans cette pensée (pie
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 241
d'aulres seront après eux tentés d'en vaincre une
seule.
Je voudrais que ceux qui ne croient point éprou-
vassent une fois l'effet bienfaisani que produit en nous
une grande ascension... Alors, les vanités dont notre
esprit était encombré avant que de partir nous appa-
raissent mesquines ; nous trouvons excellentes les
moindres aises dont auparavant nous étions rassasiés.
Un sentiment d'amour plus puissant monte en nous
pour la maison, pour les nôtres qui nous y attendent....
Nous aussi, les alpinistes, nous avons nos affections,
auxquelles nous pensons dans le moment du danger
avec plus d'intensité certes que celui qui ne vit jamais
que sa vie coutumière. Et, en descendant des mon-
tagnes, nous sommes heureux de porter à ceux que
nous aimons la sérénité acquise là-haut, et de les voir
nous sourire parce qu'ils savent que la montagne leur
rend un fds, un frère, un ami, plus sain, plus aimant
et plus fort.
Gravir les pics ne saurait être une fin dans la
vie; c'est un moyen — un moyen qui, dans les années
jeunes, trempe les énergies et les prépare aux luttes
imminentes; qui conserve à l'âge viril toutes ses
bonnes forces, fait durer la jeunesse près de fuir, et
prépare à la vieillesse un trésor de beaux souvenirs
sereins et sans remords.
J'ai vu des hommes aux cheveux blancs s'émouvoir
à la mémoire de leurs premières ascensions. Oh! les
heureuses âmes que celles-ci qui ont su demeurer
simples, et gardent cette puissance de frémir comme
au premier jour devant les beautés de la montagne!
En vérité, j'aime d'une intime; sympathie ces fervents
qui reviennent toutes les années, fidèlement, en quel-
que coin familier des Alpes et refont dix fois —jus-
10
242 LE MONT CERVIN.
qu'au temps où leurs jambes affaiblies ne le leur per-
mettent plus — la même ascension : l'ascension d'une
cime qui l'ut leur premier amour alpin.
Et — par un beau jour — au pied du Cervin, je
rencontrai un de ces sublimes entêtés.

* InlanLo voce fu per nu; udita :


Onorate l'altissimo Poeta
L'ombra sua torna ch'erasi partila. »

Dans le même temps j'entendis une voix :


Honorez le très haut poète
Voici revenir son ombre qui s'était en allée.

Je descendais du Théodule : à mi-chemin entre le


col et le Giomein, je vis s'approcher un beau vieillard,
grand, au regard clair, au visage frais complètement
rasé, et couronné de cheveux très blancs. Il montait
avec lenteur. Toute sa figure portail l'empreinte
d'une forte volonté : son corps, droit malgré les
années, trahissait une vigueur durable — son pas long
et cadencé, l'habitude de la montagne.
En passant près de lui, je le saluai suivant l'usage
poli de ceux qui se rencontrent sur les hauteurs. Il me
rendit mon salut et passa.
Mon guide s'était arrêté pour échanger quelques
mots avec le sien. Lorsqu'il m'eut rejoint, il me de-
manda : « Savez-vous qui est ce monsieur? » Je
répondis que je ne le savais point. Il dit : « C'est
M. Whymper! »
Et il eut un accent de respect pour prononcer ce
nom.
Alors je me troublai en moi-même comme de qui
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 243
serait devant une apparition. Je n'avais jamais vu
Whymper si ce n'est sur quelque portrait; aussitôt je
me tournai pour le regarder.
Il s'était arrêté lui aussi et contemplait le Cervin
qui se montrait à cet endroit merveilleux et imposant,
.le ne sais expliquer l'impression que j'eus de cette
rencontre en un tel lieu. Ce n'était plus l'homme que
je voyais; c'était l'image idéalisée du plus grand
parmi les alpinistes que, si souvent, moi et quelques
autres, nous avions l'ail ce rêve d'imiter.
Ils étaient là : le Cervin et Whymper — les deux
grands rivaux. Et, en celle confrontation, la supério-
rité du chétif vainqueur sur le vaincu colossal se pom
vail sentir. Il était revenu, après (rente années, revoir
la montagne qui l'avait fait célèbre; il ne retrouvait
plus aucun de ses anciens compagnons : Croz gisait
à Zermalt, Carrel à Yallournanche ; le Cervin seul
demeurait, immuable, éternel.
Lui, le regardait; et peut-être que revenaient à sa
mémoire les audaces que, dans la force de ses jeunes
années, il avait jetées à profusion à l'entour du bloc
rebelle.
Sans qu'il y donnât d'attention, je contemplais
avec une sorte de vénération cet homme qui n'avait
pas craint le Cervin, alors que le Cervin était un
mystère, et qui l'aimait encore aujourd'hui, malgré que
la foule l'eût fait banal. Et je pensais, en voyant sous
les ailes de son chapeau de feutre gris ses cheveux
d'une blancheur de neige, que les premiers avaient
dû blanchir sur celte tête dans la journée terrible de
la victoire el du désastre. Il y avait en moi un senti-
ment de peine pour ce que cet homme avait dû souf-
frir en ce jour et depuis.
Le Cervin lui avait coûté cher; mais ce ne fut
244 LE MONT CERVIN.
point sa lutte avec la montagne qui causa sa douleur,
ce fut celle qu'il dut soutenir contre les hommes et
qui suivit de si près sa conquête....
J'aurais souhaité faire quelque chose pour lui,
accomplir vis-à-vis de lui quelque action qui lui eût
donné la mesure de mon respect, qui lui eût été
le signe de ma sympathie; j'aurais voulu lui dire
comme j'avais lu et relu son livre, et encore comme
il m'avait fait du bien en me poussant moi-même
là-haut: j'aurais voulu qu'il sût que je comprenais
sa passion, que moi aussi, bien que parlant une
langue différente, j'appartenais à la religion de la
montagne pour laquelle il avait tant travaillé cl
tant sondert. Et je souhaitais lui crier que j'avais
déjà, à son exemple, cherché par le mont des voies
inexplorées, que je n'avais pas roussi, et lui demander
sa volonté de fer afin de pouvoir recommencer et
réussir un jour, et devenir digne de lui écrire que
j'avais, moi aussi, conquis un Ccrvin.
Whymper se remit en marche; il montait lentement
par son chemin. Et je gardai en moi mes bons désirs
inassouvis.
Mais je reviendrai comme lui, plus tard, au pied du
Cervin : je m'élèverai, pas à pas, appuyé sur mon
piolet désormais inutile, jusqu'à ces lieux aimés,
afin de me réconforter par la contemplation des cimes
familières : et je me réjouirai des derniers petits plaisirs
de la vie alpestre : de la source fraîche qui désaltère,
de la tasse de lait liède qui redonne des forces, de la
couleur d'une Heur gracile, de l'odorante haleine du
vent qui a passé sur les résines des forêts prochaines,
et du son argentin des clochettes qui arrive, au soir,
des pâturages tranquilles.
Je trouverai sur mon chemin mes guides d'autrefois,
LA PREMIÈRE FOIS QUE JE VIS LE CERVIN. 245
qui furent à mes côtés aux beaux jours de la lutte —
et je m'arrêterai pour causer avec eux et me souvenir.
Assis sur la terrasse de l'hôtel, au bon soleil de la
montagne, j'épierai dans la vallée, sur la longue plaine
de Breuil. l'arrivée des caravanes d'alpinistes. Il
viendra des jeunes hommes pleins d'audaces et d'es-
pérances. Peut-être, le fidèle serviteur du Giomein —
Fasano — me montrera-il à eux du doigt et il dira :
« Dans son temps, ce monsieur était un brave alpi-
niste; il a passé bien des nuits là-haut, sur ces mon-
tagnes »....
Les jeunes hommes, un peu incrédules, me regar-
deront, durant que, dans le frémissement d'une der-
nière vanité, je redresserai mes épaules courbées;
j'entraînerai un peu à l'écart ceux qui auront bien
voulu me prêter leur attention, et, à la façon des vété-
rans qui connurent autrefois des batailles, je leur mon-
trerai en secret, sur mon bras, une blessure ancienne
qui m'arriva de la montagne. Je les encouragerai,
tout à la fois, à tenler les belles ascensions et à ne
point manquer de prudence....
Et je serai content alors, s'il m'est donné de
retrouver en eux l'émotion que j'éprouvai la première
fois que je vis le Cervin!
CHAPITRE V

LE CERVIN DE ZMUTT

« Von Zeil zu Zeil seh' ich den Alten gern


TIHI hnie mich mit ihm zu brechen. »
(GOETHE, Faust,)

Uno limpide journée de septembre duns la vallée de


Viège.
A l'arrêt de Randa, le dernier du chemin de fer
avant l'arrivée à Zermatt, voici que montent dans le
pelit train quatre hommes qui, à en juger par leur
aspect, ne sont point dignes d'occuper le comparti-
ment élégant dans lequel l'employé les a laissés s'ins-
taller; avoir leurs mains brûlées, leurs visages bruns,
on pourrait croire qu'ils ont travaillé dans quelque
l'orge; leurs vêlements trahissent de longues fatigues;
ils portent avec eux des sacs de toile tout pareils à
ceux dont s.e servent les emigrants; ils fument comme
des marins, et exhalent une odeur forte comparable
à celle des paysans; ils parlent peu, ils ont des mines
fatiguées, comme de qui se sentant poursuivi aurait
fui longuement à travers la montagne. Et on les
pourrait à bon droit suspecter d'être des conlreban-
diers ou des déserteurs, si les cordes et les piolets
248 LE MONT CERVIN.
qu'ils ont avec eux ne désignaient point clairement
leur véritable caractère.
Ce sont des alpinistes et des guides. Quels sont les
premiers et quels sont les seconds? Cela n'est point
facile à déterminer, les guides étant désormais vêtus
comme leurs voyageurs, et ceux-ci faisant tous leurs
efforts pour ressembler autant que possible à leurs
guides.
Le compartiment, qui est rempli de gens fort
propres, s'émeut tout entier à cette invasion inal-
Iendue; on voit des gestes nerveux de petites mains
gantées qui resserrent des robes pour éviter tout con-
tact avec les intrus.... des œillades inquiètes parce
que l'un d'eux vient s'asseoir tout juste à côté... on
entend un murmure de gens dérangés... un petit pied
éprouve le poids d'un gros soulier ferré; mais, après
tout cela, un peu d'ordre se reforme, les rudes sacs
de toile ont trouvé place parmi les valises neuves et
flambantes, les piolets sont couchés sur les ombrelles
soyeuses au creux des filets, et les quatre hommes
arrivent enfin à s'asseoir dans un espace exigu. Ils ont
l'air de s'asseoir volontiers.
Ce désarroi une fois calmé, tout le petit monde,
rassemblé dans le beau wagon, se prend à les exa-
miner curieusement comme s'ils étaient des êtres
singuliers tombés de la lune. Pour eux, ils regardent, à
leurentour— avec des yeux un peu fatigués et comme
on regarderait en rêve — le nouveau milieu où ils ont
paru.
C'est le milieu cosmopolite des chemins de fer
alpins. Il y a là un couple de jeunes mariés parisiens,
marqué au coin de toutes les élégances; des demoi-
selles anglaises, polies et respectables, de celles qui
vont par le monde cueillant des fleurs, admirant et
LE CERVIN DE ZMUTT. 24'.)
dessinant, écrivant des lettres aux lointaines amies,
et qui sont capables de dévorer en un mois dix des
petits volumes de l'édition Tauchnitz. Il y a là des
Allemands graves, aux larges épaules, aux lunettes
d'or,, la lorgnette en bandoulière, el qui portent des
petits feutres tyroliens ornés de quelque plume et de
quelque fleur, posés on équilibre sur leur nuque
puissante. Et des familles américaines au grand
complet; les enfants, les gouvernantes — et leurs
appareils « kodaek », lesquels photographient tout ce
qu'il est humainement possible de photographier.
Il y a là de clairs costumes d'été et des châles
pesants qui l'ont songer à l'hiver —• des capelines de
paille et des bérets de fourrure.
Chez ce public varié et curieux, voici qu'un vif
intérêt pour les nouveaux venus succède à la défiance
qu'ils avaient d'abord inspirée ; ils ont de vraies cordes,
eux, et de vrais piolets. Ils portent sur leur visage et
sur leurs vêlements les traces évidentes de la haute
montagne, et l'on a pu savoir qu'ils reviennent du
Weisshorn.... Un guide de Randa l'a dit au conduc-
teur du Irain — et, môme, ce guide a ajouté qu'ils
avaient dû passer toute une nuit en haut, à la belle
étoile, sur le glacier. En un clin d'oeil la nouvelle a
fait le tour du wagon el la magique parole de
« Weisshorn! » court sur toutes les lèvres; on con-
sulte les Baedeker qui donnent l'altitude de la mon-
tagne; on met la tète aux fenêtres étroites pour en
chercher la cime — et puis on regarde quelle allure
peuvent bien avoir ceux qui reviennent du Weisshorn.
Pour qui observerait l'effet moral des chemins de
fer alpins — profanes à l'alpinisme — il serait de
quelque réconfort de constater comment des per-
sonnes, qui pour la première fois arrivent sur les
250 LE MONT CEHVIN.
hauteurs, voient, avec un sentiment de sympathie,
l'alpiniste: cette silhouette sied au cadre de la monta-
gne et la montagne apparaît plus forte par cette
mesure qu'on peut en faire à la faiblesse de l'homme
qui la gravit. Ainsi la mer semble plus vaste quand
une petite voile blanche passe au loin. Le voyageur
peut se convaincre par ses propres yeux de l'existence
réelle de ces types étranges dont il a lu, sur les
journaux dans les villes, quelque chose ayant trait à
une ascension hardie ou à une effrayante catastrophe.
Au milieu de ce décor superbe, devant un public
venu au théâtre avec le ferme propos de se divertir et
de s'émouvoir, l'alpiniste joue dans la représentation
le rôle du héros qui fait palpiter les cœurs sensibles;
les guides tiennent les rôles secondaires, indispen-
sables et bien rétribués, tels des acteurs plus anciens
qui, après avoir donné leur enseignement au protago-
niste, se retirent modestement dans les coulisses alors
que celui-ci est rappelé en scène.
Autrefois, sur le théâtre de Zermatt, le drame du
Matterhorn fut joué — un chef-d'œuvre — qui sem-
ble maintenant avoir perdu beaucoup de sa poésie....
Entre les ascensions qui se lont aujourd'hui au
C.ervin et celles qui s'y faisaient au temps passé il y a
une grande différence dans l'intensité de la foi et des
enthousiasmes; exactement comme il peut y en avoir
une entre la représentation du Mystère que donnent
aujourd'hui les paysans d'Oberammergau et celle
que donnaient anciennement leurs aïeux, humbles
et ignorés. Ici à Zermatt, comme là-bas dans la petite
ville pifloresque de la haute Bavière, le spectacle auquel
accouraient seulement autrefois quelques spectateurs
ingénus et fidèles attire maintenant de toutes les
parties du monde, par une savante réclam», la foule
LE CERVIN DE ZMUTT. 251
des curieux; la trame et les personnages du drame
sont demeurés les mêmes; c'est l'esprit des acteurs et
des spectateurs qui a changé. Cependant, une dissem-
blance essentielle se présente entre les deux spectacles
que je viens de comparer : dans l'action sacrée
d'Oberammergau le protagoniste peut être certain
qu'à la fin il descendra du Calvaire et s'en ira se
réjouir des « Würste « savoureuses et de la bonne
bière bavaroise — tandis que non point tous ceux qui
ont gravi le Cervin sont revenus au bas prendre leurs
places aux tables d'hôte de M. Seiler. Et alors toute
fiction cesse; la haute et terrible poésie de l'ancien
drame se. lève clans toute sa douleur, et la véritable
émotion humaine naît chez ceux qui regardent.
L'ascension au Cervin a cessé d'être une comédie.
Le convoi léger court et monte par la vallée au
milieu de forêts de pins et des sapinières. L'atlention
des voyageurs est à présent toute absorbée par les
scènes nouvelles que chaque courbe de la ligne hardie
découvre : par le torrent qui écume, comme furieux,
dans le fond du ravin, par les groupes pittoresques
des chalets, par les petites cascades qui, agitées dans
le venl, ressemblent à la queue étoilée de quelque
longue comète; et, au dernier détour, quand la loco-
motive jette son sifflement joyeux pour annoncer son
arrivée à Zcrmatt, voici qu'apparaît le tableau final, si
beau qu'il n'est point dans les Alpes d'autre amphi-
théâtre qui en puisse présenter un semblable — c'est
le Cervin qui se révèle aux yeux avides venus d'au
delà des mers pour l'admirer, et la réalité de son appa-
rition dépasse l'attente la plus imaginative.
Dans le wagon, c'est comme une folie : tousse lèvent,
se heurtent pour arriver aux fenêtres, et ce cri monte,
jelé en plusieurs langues ; « Cervino! — Matlerhorn!
2.V2 LE MONT CERVIN.
— Mont Cervin! » Les hommes du Weisshorn ont
ouvert, eux aussi, leurs yeux tout grands, et, silen-
cieusement, leurs visages s'illuminent.
Cet élan passionné se retrouve chaque jour, à chaque
arrivée de train. El il y a des gens qui croient que les
enthousiasmes pour le Cervin — âgés, déjà, d'un
siècle — sont finis! Non : d'année en année des géné-
rations plus jeunes grandissent, et, en leur temps, le
chemin de fer les portera au pied du grand Mont et
elles s'enflammeront d'une admiration renouvelée.
C'est par là que les voies ferrées des hautes mon-
tagnes auront fait quelque bien aux hommes.

De la fenêtre de ma chambre, à l'hôtel du Mont-


Rose de Zermatt, je vois le Cervin. Légèrement cou-
vert par les vapeurs qui montent de la vallée dans ce
chaud après-midi, le Mont prend une forme si aérienne,
une coloration d'une telle diaphanéité, qu'il en devient
invraisemblablement haut et lointain. Mieux qu'une
roche, il semble un nuage, un cône de fumée légère.
Mon regard descend sur le modesle clocher de l'église
qui est toute proche de l'hôtel : le clocher ancien, au
loitaigu couvert d'écaillés, et qui laisse voir ses petites
cloches au travers de leur chambre construite en bois
cl toute disjointe.
Ce sont ces cloches qui sonnèrent pour les funé-
railles de Croz. Croz est couché là, dans le cimetière
tranquille, à l'ombre de l'église. « 11 perdit la vie,
non loin de ce lieu — dit l'inscription gravée sur une
stèle de pierre, — il mourut en homme de cœur et en
guide fidèle. »
Non loin de lui reposent, l'un près de l'autre, deux
de ses voyageurs : Hudson et Hadow. Ce petit coin
LE CERVIN DE ZMUTT. 255
de terre, où sont rassemblées, — auprès d'autres vic-
times de la montagne — les premières victimes du
Cervin, réveille en moi, chaque fois qu'il m'est donné
de le revoir, une profonde émotion. Je pense au calme
éternel qui succéda pour ceux-ci aux heures ferventes
de la lutte; je plains ces jeunes hommes, enlevés, dès
au seuil de la vie, à leurs beaux enthousiasmes, et
puis je me prends à réfléchir et je me demande si
elle n'est point désirable, cette mort rapide, inatten-
due, sans souffrance peut-être qui les cueillit dans
une heure sereine, à un ce ces instants où la vie
semble belle et où l'âme est purifiée par la passion et
par la joie.
Tout autour, dans le village, les vieux chalets de
couleur brune fument paisiblement; dans la ruelle
fiassent, avec un bruit de clochettes, les génisses qui
reviennent du pâturage; un traîneau chargé de foin
descend silencieusement de la montagne, et, sur un
coteau voisin, une petite vieille coiffée de l'ancien
bonnet noir des Valaisanes tricote en gardant ses
deux chèvres.
Brusquement un son strident a passé dans l'air
tranquille... une note fausse qui me déchire les oreilles
et le cœur; c'est un son d'instruments de musique,
mais dans le calme sublime dont je jouissais, il m'a
causé de l'ennui. Je cours hors de l'hôtel, et j'aperçois
un véritable orchestre, composé de dix musiciens
assis le plus sérieusement du monde devant leur
partie, en un petit kiosque de bois, et qui paraissent
bien déterminés à exécuter tout un programme quo-
tidien. Autour de l'orchestre, quelques enfants jouent
à faire courir leur cerceau; sur le seuil des hôtels
avoisinants, les « touristes » n'ont point cessé de lire
le Time*, étendus dans leurs confortables fauteuils
254 LE MONT GERVIN.
d'osier; quelques dames s'occupent à écrire leur
correspondance dehors, au grand air; d'autres pren-
nent leur thé de cinq heures; des guides inoccupés
causent en fumant la pipe sur le petit mur du chemin ;
personne n'écoute le concert ni ne paraît le désirer.
Pour qui donc s'évertue cet orchestre? Pour le
Cervin qui est là-haut très loin dans le ciel, ou pour
les pauvres morts du petit cimetière qui se recueille
à quelques pas seulement du kiosque?...
Quel est le barbare dont le caprice funeste a attiré
jusqu'ici ce groupe de musiciens qui brise les harmo-
nieux silences de la montagne? Au petit Zcrmatl
l'harmonie des vents et du torrent devait suffire avec
le son des clochettes de ses troupeaux et le chant pri-
mitif de ses hommes....
Tout Zermall, à cette heure, est fait de contrastes :
c'est partout un déséquilibre entre ce qui était et ce
qui est; les hôtels fastueux y écrasent les petites ca-
banes du temps passé, et les revêtements clairs des
édifices nouveaux font paraître salie la belle couleur
brune du bois des anciens chalets lavés par les pluies
et peints par le soleil. La rue du village se fait étroite
quand passent les grands omnibus qui vont à la gare
du chemin de fer chercher les voyageurs, et les bêtes
tranquilles qui avaient coutume d'aller par là s'ef-
frayent et fuient à la débandade devant leur masse
bruyante. La chapelle anglicane, toute neuve, propre;
et correcte, contraste avec l'antique église paroissiale
à l'autel coloré de toutes les nuances, aux étranges
statues ; et elle semble posée là comme l'emblème
de la civilisation nouvelle, venue à cette extrême
lisière du canton catholique pour lui apporter sa
richesse et lui prendre sa poésie.
Cent petites boutiques remplies de menus objets
LE CERVIN DE ZMUTT. 255
alpins se collent aux maisons, tout au long de l'unique
rue; des pelils évenlaires en plein vent, drapés de
rouge comme dans les foires, montrent, parmi des
cartes postales illustrées et des photographies du
Cervin, les chamois sculptés dans le bois de l'Ober-
land, les petites boites de coquillages faites à Sorrente,
les mosaïques de Florence et les quincailleries alle-
mandes. La foire dure là-haut tant que dure l'été;
après la Vierge de Septembre, les marchands plient
bagage et emigrent, avec tout ce qui leur reste à
vendre, au bord des lacs ou sur les plages. Le groupe
des musiciens remet ses instruments aux fourreaux
et porte ailleurs son répertoire, les hôtels se ferment.
Zermatt repose durant huit mois et fait ce rêve d'être
encore le petit et tranquille Praborne....
Alors, il revoit M. de Saussure descendre du Théo-
dule un jour de l'année 1789; c'était le premier alpi-
niste qui apparaissait parmi ces rudes habitants ; on
l'accueillait avec méfiance....
Il revoit lord Minto qui vient, en 1850, pour monter
au Brcithorn, escorté par ses dix guides chamoniards;
lord Minto est l'hôte du curé — car il n'est point
d'auberge dans le pays — et la servante, par façon
d'excuse pour l'hospitalité frugale, ne cesse de lui
dire : « Prenez patience avec nous; pauvre pays,
pauvres gens ». Et les montagnards s'émeuvent en
voyant partir avec son père dans la montagne le fils
du Lord, Agé de seize ans. Ce leur semble une « bien
dure chose qu'un garçon aussi jeune soit mené là-
haut pour y mourir cruellement » !
Temps lointains et combien différents des nôtres!
Puis, Herr Lauber ouvre sa petite maison aux visi-
teurs de Zermatt. Ils étaient peu nombreux encore, et
Desor, l'un d'eux pouvait jeter cette exclamation :
256 LE MONT CERVIN.
« Plaise au ciel que la vallée de Saint-Nicolas soit encore
préservée plusieurs années des touristes'! » C'est là
le cri d'une noble jalousie; mais il fut vain.
Sur la maison do bois du médecin se greffe, en 185i,
l'auberge de M. Seiler — l'hôtel du Mont-Rose — qui
dès lors reçoit la fleur des alpinistes de tout pays 2 .
Jost, le vieux portier de l'hôtel, nie faisait entendre,
en frappant contre le mur du vestibule, que derrière
la paroi nouvelle sonne encore le bois de la maison
du D1 Lauber....
Pour qui connaît son histoire, un parfum d'ancien-
neté émane encore du petit village; sous le vernis
moderne on retrouve la poésie des premiers temps de
l'alpinisme.
Le chemin de fer s'éleva jusqu'ici; peu après il arri-
vait à trois mille mètres d'altitude, au Gornergral.
Aujourd'hui, on compte à Zermatt onze hôtels; il y a
un petit musée, un jardin public, une agence de
voyages, une banque et une fleuriste.
La question se pose de savoir si ce développement
fut heureux ou regrettable?
Les vieux Suisses, qui aiment profondément leur
pays, pleurèrent la poésie en allée de leurs vallons, et
donnèrent des regrets à la disparition des anciennes
coutumes paysannes simples et traditionnelles. De
Rudolf Töpffer à Edouard Rod, une protestation con-
tinuelle s'est élevée contre la vulgarisation de la
montagne.
« L'ancienne Suisse », écrivait le génial auteur des
Voyages en zigzag, * c'était une belle et pudique
vierge, solitaire et sauvage, dont les appas, ignorés

I. DESOH. Excursions cl séjours dans les glaciers, 1811.


1. Y. aux noies : Zermatl.
LE CERVIN DE ZMUTT. 257
de la foule, faisaient battre le cœur de quelques vrais
amants. Indiscrets, qui ne surent taire les secrètes
faveurs dont ils étaient les objets! Ils les dirent, ils les
divulguèrent, et voici que tous les badauds du con-
tinent, tous les blasés de la Grande-Bretagne, arri-
vèrent à la (ile, en sorte que, étalée à tous les re
gards, la vierge pudique garda sa beauté en perdan
tous ses charmes 5 . »
Et Rod, qui écrit au temps des hautes lignes de
chemins de fer alpins, jette ce cri d'alarme :
« On est en train de gâter nos montagnes !... N'y
aurait-il pas quelque chose à faire pour les pro-
léger'2? » A son avis, les habitants des petites vallées
envahies et saccagées par les nouvelles inventions du
progrès perdent au massacre tout autant que la
beauté du paysage; le chemin de fer y est une source
de démoralisation; le goût du gain facile se répand
tout autour comme la vilaine fumée des locomotives,
et bientôt ce que l'on a appelé « l'industrie de
l'étranger » aura remplacé le travail pénible mais salu-
taire des aïeux : la culture de la terre sacrée, laquelle,
âpre, rude, inféconde, savait bien toutefois rémunérer
d'un haut prix les sueurs que lui donnait l'homme.
A chaque nouveau projet d'une haute ligne ferrée, les
journaux alpins et autres accueillirent les protestations
de ceux qui, par une longue expérience ou un amour
intense des montagnes, croyaient qu'il était nécessaire
(pie 1'Alpe restai pure dans sa beauté, intacte dans ses
difficultés, si elle devait être encore une école d'énergie
et d'enthousiasme.
Ce furent des voix inutiles. Le temps est passé des

1. TÖPFFF.II, Mélanges.
1. Y. aux notes : Gazette de Lausanne.
17
258 LE MONT CERVIN.
arislocratios où le petit nombre seul avait droit à la
jouissance ; les solitudes alpestres sont désormais de
vains songes de poète. Prométhée, s'il était attaché
encore à la roche du Caucase verrait monter vers lui
les compagnies de Cook; les neuf Erinnyes cesse-
raient d'accomplir l'antique vengeance, leur essaim
apeuré s'envolerait au loin; mais il y a lieu de croire
que le supplice du Titan n'en serait pas moins atroce.
Cela ne sert de rien, à celle heure, d'élever une
lamentation sur la profanation des choses sublimes;
si le Piranèse dessinait encore les ruines de Rome, il
aurait devant les yeux leur perspective superbe coupée
par les fils conducteurs cl les trolleys des tramways
électriques ; et le Guardi laisserait son pinceau se
perdre dans les eaux du Canalazzo si, ressuscité, il lui
était donné de voir un petit baleau à vapeur passer en
sifflant cl tout environné de fumée sous l'arc aimé de
Riallo.
Il convient d'espérer en une génération à venir, qui,
plus cultivée, plus ouverte aux conceptions esthé-
tiques que la nôtre, moins nerveuse aussi et plus
forte, supprimera toutes les exagérations qu'une avide
curiosité et une spéculation sans frein nous firent
accepter comme un progrès; alors tomberont en-
semble la four Eiffel et le chemin de fer de la
Jungfrau, l'une et l'autre inutiles et laids. Les belles
chutes d'eau qui furent renfermées dans des tubes de
fer monstrueux recommenceront à écumer, libres, au
soleil, parmi les frondaisons vertes des pins; et, par
le génie d'un dernier et nouvel inventeur, les fils el
es poteaux télégraphiques et autres cesseront de
couper la vue des pics neigeux dans l'amphithéâtre
du Cervin, et celle des colonnes au Forum de Trajan.
En attendant, que celui qui veul voirie Cervin sans
LE CERVIN DE ZMUTT. 259
chemin de fer, sans concerts el sans livrées fuie
Zermatt et cherche d'autres vallées solitaires, car il y
en a encore. Qu'il vienne en Val Tournanche, où à
plusieurs lieues à la ronde on ne saurait trouver un
piano, et où le portier de l'hôtel de Pession n'a jamais
connu l'uniforme. Ce conseil est pour qui recherche-
rait encore des facilités.... Quant aux alpinistes, s'il
ne leur plaît point de trouver sur leur chemin la
foule, qu'ils aillent gravissant les montagnes par des
chemins nouveaux ou peu explorés; de tels chemins,
il-y en a encore, aussi; qu'ils descendent par exemple
le Weisshorn par l'arête du Schallijoch; qu'ils mou-
lent au Cervin par l'arcle de Zmutl; là, ils se trouve-
ront seuls vraiment.
Les chamois cherchent un refuge sur les dernières
roches âpres à gravir, quand, pendant l'été, les trou-
peaux de moutons montent paître sur les hauteurs. Et
les troupeaux ne les suivent point là-haut : car ils ont
coutume de se contenter des pâturages faciles et pai-
sibles.

A pied, je pars pour Staffcl-Alp qui est à deux


heures de Zermatt.
Slaffel-Alp se trouve posé à la lisière d'une helle
forêt et d'un immense glacier; la forêt, luxuriante et
épaisse, est toute formée de pins, de cette sorte appe-
lée communément arolles, au tronc rougeâlre, à la
frondaison horizontale et obscure, qui donnent à ces
régions glaciales l'aspect d'un paysage méditerra-
néen; le glacier porte le nom barbare de Zmutt, nom
qui sembla à Ruskin si disgracieux qu'il le voulut
changer en celui plus pittoresque de Glacier Rouge.
200 LE MONT CERVIX.
le désignant ainsi par la couleur des roches qui en
recouvrent les côtés.
Les derniers pins croissent épars sur les moraines,
si bien que le bel arbre méridional semble planté dans
la glace.
A cet extrême confin de la terre habitée, il y a une
petite auberge solitaire, éloignée de la vue et des
bruits de Zermatt; ici s'arrête la tutelle des agences
internationales de voyage, et c'est pourquoi le tou-
riste, abandonné à lui-même, ne l'ait à l'habitude que
d'y boire un grog chaud, tout en enveloppant d'un
plaid ses frissons, et d'y regarder le désert ignoré qui
s'étend devant lui, et le Cervin noir — lequel habile
étrangement le paysage — avant que de s'en retour-
ner vile à Zermalt où il se sent plus en sûreté.
Le Cervin, vu de Slafi'el-Alp, n'est point reconnais-
sable; ce n'est plus la lame aiguë et brillante qu'on
aperçoit du Görner, ni la pyramide sévère et symé-
trique que concède le Théodule, ni encore le taureau
robuste du Giomein; c'est un monstre grotesque,
déformé par une énorme gibbosité qui semble l'écraser
sous son poids. G'est une caricature sinistre du
Cervin, un Triboulet qui fait rire et qui tue.
C'est par la paroi cruelle qui domine Staffel que
furent précipités Croz, Hadow et Douglas: les osse-
ments de Douglas sont encore là-haut, qui blanchis-
sent dans une fente de la roche, serrés entre les bras
de la montagne. Mais seuls les corbeaux et les aigles
qui vont tournoyant à l'en tour du Cervin savent où
gît le jeune Lord.
Celle-ci est la figure la plus horrible du Cervin;
tournée au couchant et au nord, elle n'a point le sou-
rire du soleil si ce n'est aux dernières heures avant le
déclin; durant quelques jours seulement dans l'année,
LE CERVIX DE ZMUTT. '261
le soleil l'effleure de biais le matin, el disparaît pour
n'y revenir que tard dans l'après-midi. On dirait que
la lumière n'y demeure point volontiers.
Je suis l'hôte unique de l'auberge de Staffel; je
passe ma soirée librement avec mes guides, et, fatigué
des tables d'hôte, je soupe en leur compagnie à la
cuisine. C'est étrange, avec ces gens qui ne parlent
point, ce qu'on a toujours de choses à se dire. Le
malin suivant, au coup de quatre heures, je pars.
Il y a une poésie vraiment profonde dans les départs
nocturnes vers la haute montagne : l'heure insolile,
le mystère du chemin, la clarté étrange qui, même
au cœur de la nuit, éclaire les monts dans le voisi-
nage des grands glaciers, répandent dans notre âme
ce sentiment d'approcher d'un arcane, comme si nous
allions à travers un monde empli de mystères el diffé-
rent du nôtre.
La lune resplendit si pure que les lanternes sont
inutiles; la moraine scintille comme si elle était cou-
verte de sable d'argent. C'est au Cervin que nous
allons par l'arôlc de Zmutt: des quatre que nous
sommes, un seul connaît le chemin; toutefois, celui-ci
est Daniel Maquignaz, et c'est pourquoi je suis tran-
quille. Une intense curiosité me préoccupe cependant.
J'avais lu l'histoire de ce versant de la montagne,
histoire brève mais comblée de hardiesses : Whym-
per n'en disait rien, sinon que les précipices effrayants
au-dessus du glacier de Zmutt le détournèrent de
faire quelque tentative que ce fût pour gagner le
Mont de ce côté. Depuis l'époque où Whymper écri-
vait cette appréciation, l'art de découvrir des voies
d'accès nouvelles aux montagnes était devenu plus
parfait, l'œil de l'alpiniste plus aigu, et l'année 187!)
avail marqué la capitulation de la forteresse de
262 LE MONT CERVIN.
Zmull. Le môme jour, le troisième de septembre,
deux troupes aguerries s'étaient mises en mouvement
pour l'attaque, cl elles lurent victorieuses toutes les
deux. L'une d'elles avait pour chef Mummery et pour
soldats les Valaisans : Burgener, Petrus et Kenti-
netta. Penhall conduisait l'autre, et il avait avec lui
deux guides de Macugnaga : Ferdinand Imseng et
Louis Zurbriggen.
Ils prirent des chemins différents : Mummery, plus
heureux ou plus sage, — les deux vocables sont sou-
vent synonymes en alpinisme comme à la guerre, —
arriva le premier au but 1 .
Trois jours plus lard, M. Baumann, accompagné des
guides J. Petrus et Emile Bey, un Suisse et un Ita-
lien, refaisait la môme ascension avec une incroyable
rapidité par le chemin de Mummery. Le matin, dès
8 heures 43, ils touchaient la cime.
La môme année donc, à peu de jours d'intervalle,
le Cervin de Zmult, tenu jusqu'alors pour inacces-
sible, avait été gravi par trois alpinistes et six guides.
Certes tous ceux-là, alpinistes et guides, étaient
doués d'une expérience, d'une force et d'une audace
exceptionnelles ; mais, en rappelant leurs noms, voici
que se présente à l'esprit un souvenir obsédant :
- s u r ces neuf hommes, six perdirent, par la'suite,
la vie en montagne : Imseng, en 1881, au Mont Bose,
Petrus, en 1882, à l'Aiguille Blanche de Peteret; en
1882 également, Pcnhall est tué par une avalanche
dans les montagnes de Grindenwald; en 1890ou 1891,
Baumann disparaît en Afrique; en 1895, Mummery se
perd sur le Nanga-Parbat, et notre Emile Bey glisse
et se tue à la Dent du Géant.

1. V. aux notes : PEMIALL cl MUMMEIIV.


LE CERV
P. 262.

Pliot. Vittorio Sella.


LE CERVIN DE ZJIUTT.
LE CERVIN DE ZMUTT. 263
Statistique douloureuse 1 qui fait naître en notre
pensée une foule de questions inquiétantes. Est-ce
que ces catastrophes furent telles qu'elles n'eussent
pu être prévues? Faut-il simplement les attribuer
à des circonstances particulièrement malheureuses?
L'audace même de ces hommes ne les amena-t-elle pas
à manquer de prudence? Ou encore, est-ce que ce fut
une conscience trop certaine de leur propre valeur qui
les entraîna en des entreprises au-dessus des forces
humaines?
A bien approfondir chacun de ces cas, autant qu'il
nous fut donné de les connaître, chacun d'eux peut
trouver son explication, et une réponse peut être
donnée à chaque question ; mais celui qui est sur le
point d'accomplir une entreprise alpine difficile ne se
souvient jamais de telles aventures. Le destin des
autres ne le touche point; comme le grand Napoléon,
tout alpiniste est porté à croire que la balle qui le doit
abattre n'est point encore fondue.
Comme je m'approchais de ce versant, ce qui occu
pait principalement ma pensée, c'était la dernière belle
page de cette histoire : l'ascension rapide et hardie
faite par le prince Louis-Amédée de Savoie', le seul
des alpinistes italiens qui eût encore passé par là.
Déjà chargé d'expérience alpine, je me sentais curieux
de m'essayer aux difficultés que lui, dès ses premiers
pas sur les Alpes, clans l'audace et la vigueur de sa
florissante jeunesse, avait trouvé aisées.
Quand nous entrâmes sur le glacier de Zmult,
c'était cette heure incertaine où la lune a cessé de luire
et où l'aube n'éclaire point encore.
Confusément, un immense chemin horizontal paraît

1. WHYMPER. Zermatl and the Matterborn, p. 18'J. note 3.


264 LE MONT CERVIN.
devant nous comme pavé de marbre blanc, et si large
qu'une armée y pourrait marcher en rang de bataille,
et qu'un peuple entier y passerait. D'un côté et de
l'autre, ce chemin est bordé de très hautes murailles
de granit; des monolithes innombrables, tombés des
flancs de la montagne et sertis profondément dans la
glace, ont l'aspect de sphinx à demi ensevelis dans les
sables le long du stade triomphal d'un Pharaon.
De la voie principale partent d'autres voies plus
petites, blanches elles aussi, et qui montent en méan-
dres mystérieux entre d'autres murailles lointaines
vers des temples infiniment hauts et recouverts d'ar-
gent. Un colossal escalier de glace semble fermer, au
fond, le cours solennel du stade; mais celui-ci se
déploie en une large courbe, et s'avance, en se perdant
derrière les propylées du Cervin, par une lente et
majestueuse ascension, jusqu'au seuil de quelque
Acropole cachée.
Le blanc revêtement sur lequel nous marchons est
tout marqué d'ornières symétriques, comme les anti-
ques voies sur lesquelles les chars, aux roues pesantes
et ferrées, laissèrent des sillons ineffaçables. Durant
le jour, ces ornières sont parcourues par des ruis-
seaux impétueux d'une eau verte, limpide extrême-
ment ; mais, la nuit, ils sont masqués par une légère
couche de glace qui trompe l'œil et ne peut soutenir
le pied, — si bien que l'un de nous, inattentif, s'y
enfonça et dut retirer sa jambe toute mouillée de ce
bain glacial.
Le stade royal n'est point aussi uni qu'il nous avait
paru de loin. C'est un chemin fait pour des géants; les
commissures des blocs de glace qui en forment le
pavage laissent entre l'un et l'autre des vides larges et
profonds. Les géants les traverseraient d'un pas: l'alpi-
LE CERVIN DE ZMUTT. 265
niste emploie dix minutes à en contourner les bords
pour arriver sur la rive opposée.
Sautelanl de bloc en bloc, glissant parfois, et nous
aidant les uns les autres, nous cherchions, au long de
la base de l'énorme promontoire qui semble se tendre
en avant pour séparer le glacier de Matterhorn de
celui de Tiefenmatten, un endroit où il nous fût pos-
sible d'accéder aux roches du Cervin. Une fosse,
ouverte entre celles-ci et le glacier, les défendait tout
à l'eut our; mais, sur un point, une langue de glace
s'élevait, suspendue sur la fosse comme un pont-levis
à demi haussé.
Un par un, à petits pas afin de ne point faire s'ef-
fondrer le pont fragile, nous montâmes à son sommet,
et de là, par une grande enjambée, nous arrivâmes à
toucher la roche; l'ayant saisie, nous y grimpâmes
des pieds et des mains jusqu'aux ressauts.
Des éboulis de roche de toute couleur et de loule
forme les recouvraient, attestant la décadence et la
ruine continue du roc au-dessus.
Nous étions arrivés dans le bassin extrême de
fiefenmatten, une vaste gorge enserrée de trois côtés
par les parois vertigineuses du Cervin, et ayant à son
ouverture les précipices de glace du Col Tournanche
et de la Dent d'IIérens: un lieu séparé du monde—un
lieu privé de la vue de foute vallée verdoyante, enve-
loppé dans l'uniformité funèbre de la couleur noire
des roches et de la blancheur des neiges, cl que
l'ombre éternelle du Mont qui le domine fait plus
sombre encore. Je ne connais pas d'autre paysage dans
les Alpes qui exprime une aussi grandiose tristesse;
c'est un de ces endroits où, suivant la poétique expres-
sion des Provençaux, « Dieu ne passa que de nuit ».
Il y régne un silence pareil à celui qu'il devait y avoir
200 LE MONT CERVIN-
sur la terre dans les premiers jours de la création.
C'était huit heures du matin et il n'y faisait point
clair encore.
Nous nous assîmes pour déjeuner. A quelques pas
de moi, je vis des cailloux entassés contre une grande
pierre, dans une certaine régularité qui faisait con-
traste avec le désordre des éboulis tout à l'entour.
Ceci n'était point l'ouvrage de la nature; la chétive
et experte main de l'homme avait travaillé là.
Tout aussitôt je pensai, non sans quelque émotion,
que ce devait être là les traces d'un bivouac, peut-être
même du bivouac de Mummery — et je crois que je
ne faisais point erreur. Avec respect, je regardai le
petit mur écroulé, et je cherchais instinctivement des
yeux, parmi ces matériaux, un objet oublié là qui eût
appartenu à ce premier explorateur, une empreinte
qui me dévoilât quelque secret des heures qu'il avait
passées au pied de sa montagne. Je me plus à ima-
giner son état d'âme, tel qu'il dul être au cours de
cette nuit qui précéda la bataille, dans ce lieu si plein
de suggestions et de mystères....
Pareil à OEdipe, il se tient, troublé, devant le grand
sphinx des Alpes qui lui propose l'énigme; mais le
héros est prêt. Son attente va au-devant de l'épreuve.
Toute la force accumulée en lui, pendant des années
de lutte, est sur le point d'être mise à l'essai. Il a osé,
avant tout autre, croire que l'obstacle pouvait ne pas
être infranchissable; son esprit jouit profondément
de la conception de celte idée, et vibre d'un désir
infini de la mettre en action.
Cette heure est la plus idéalement intime et la plus
noble dans la vie d'un alpiniste.
Et il me venait un sentiment d'envie, en pensant
que, durant cette nuit-là, il n'y avait point en lui
LE CERVIN DE ZMUTT. 207
ce calme insouciant qui aujourd'hui était en nous.
Le mont cependant n'avait point changé depuis
lors ; les mêmes traverses, les mômes périls m'atten-
daient sur le même chemin. Mais les circonstances
étaient pour moi différentes : quand l'énigme est
résolue, le sphinx meurt. Il suffit qu'un homme sache
qu'un de ses pareils a pu accomplir une action pour
que cette action môme lui semble avoir perdu de sa
difficulté : la véritable vertu réside en celui qui
l'accomplit le premier; mais lui-môme en l'accomplis-
sant la rend accessible à d'autres, et par là moins
haute. Aux anxiétés, à l'audacieux élan de l'artiste
qui crée, se substiluent le calme et la certitude ser-
vile de celui qui copie son œuvre. Et s'il advient que
quelqu'un renouvelle l'œuvre, la portant môme à un
degré supérieur de perfection dans l'accomplissement,
il n'aura toutefois ni les joies, ni le mérite, qui furent
la récompense du premier.
Ceci est la petite pierre que j'apporte à la thèse
alpiniste si discutée, concernant la valeur des « pre-
mières ascensions ».
Nous, nous étions curieux et attentifs, mais rien de
plus. En nous et au dehors, cette matinée était toute
l'aile de calme. Nous étions sans haie; aucune cara-
vane rivale ne nous obligeait à courir pour la devancer
à la cime, aucun témoin importun ne mesurerait au
télescope le temps que nous allions mettre à monter-
Nous nous trouvions hors de la vue des hommes,
libres et seuls; toute une journée était devant nous —
une journée brève, si l'on veut, parce que la mi-sep-
tembre était passée; mais le temps était beau, et je
voulais savourer une bonne fois, à ma guise, la
marche au Cervin.
Autour de nous, c'était une pénombre tranquille,
268 LE MONT CERV1N.
profonde. En face, les cimes neigeuses s'étaient cou-
vertes d'or, et puis, à travers mille nuances très douces
et graduées, elles s'étaient faites d'argent.
Les eaux encore prisonnières du gel, ne bruissaient
pas entre les rochers. Le soleil battait sur les hau-
teurs de la Dent d'Hérens et en faisait scintiller toute
l'armure de glace, mais il n'y réveillait aucune ava-
lanche; tout ce qui devait se détacher de là-haut
était tombé en été, et les neiges, par la température
déjà froide et sous les rayons obliques du soleil
d'automne, commençaient de se faire à nouveau
solides, et se préparaient à reprendre leur immobilité
hivernale.
11 n'y avait pas un souffle d'air; le ciel était d'un
azur profond — trop calme peut-être, trop beau.
Je demandai à mes guides ce qu'ils pensaient du
temps, et s'il n'allait point changer, mais invariable-
ment ils me firent cette réponse : « Qui sait? On ne
peut pas dire.... » Les guides ne se compromettent
jamais.
On affirme que les alpinistes sont parfois puérile-
ment superstitieux, et que, avant de donner l'assaut à
une montagne, ils seraient disposés à jeter en l'air
quelque sou, à la manière des généraux de Rome qui,
dans un autre temps, consultaient avant la bataille
le vol des corneilles.
Pour moi, je tirai mon présage d'un pauvre poulet
maigre que je dus écarteler. L'hôtelier l'avait mis
dans le sac des provisions, et, à en juger par la résis-
tance de ses membres coriaces, j'aurais pu croire que
la journée allait être très dure....
Et dures vraiment, et décharnées, furent les roches
du promontoire de Zmult que nous entreprîmes de
gravir tôt après, comme aussi un certain couloir fort
LE CERVIN. P. 268.

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Plmt. Vitlorio Sella
LE CERVIN' VERSANT DE TIEFENMATTEN.
LE CERVIX DE ZMUTT. 269
grand, aux parois revêtues de glace qui refusaient
l'emprise, où nous perdîmes une première demi-heure.
Durant que nous y étions suspendus, des cailloux
commencèrent à pleuvoir autour de nous en sil'llant.
Ici au bas, dans l'ombre, tout était gelé, mais sur le
haut de l'arête un rayon de soleil brillait déjà, qui
en détachait des petites pierres. C'étaient les feuilles
d'automne qui tombaient de l'arbre du Cervin.
Quand nous fûmes arrivés au faîte du promontoire,
tout parut devoir aller au mieux; la neige de la crête
était si solide qu'il ne fut point nécessaire de tailler
un seul degré; et nous, en voyant la route si com-
mode, si belle, nous nous réjouîmes tous, et cela nous
confirma dans l'opinion qu'on pouvait monter pares-
seusement, sans qu'il y eut lieu de se presser.
Staffel-Alp est situé à 2140 mètres au-dessus du
niveau de la mer; le Cervin a 4482 mètres:-il y avait
donc à peine un peu plus de 2 kilomètres en hau-
teur à gravir, et déjà le premier de ces kilomètres
était couvert. Peut-être celte voluptueuse paresse
était-elle en moi une suite des fatigues endurées au
Weisshorn deux jours plus tôt, mais peut-être sim-
plement était-elle due à celte idée préconçue que la
paroi de Zmutt n'était point difficile. El Daniel, le
seul de nous qui connût le chemin, disait que dans la
dernière étape de la montée, sous la tête du Cervin,
il y avait certaines dalles de roches revêtues de
glace, et que cette glace ne se fondait point avant les
heures tardives du jour quand le soleil frappait à cet
endroit. Il était donc inutile de se presser d'arriver
jusque là-haut pour devoir attendre ensuite l'heure
propice en des lieux moins sûrs qne ceux-ci. El il
ajoutait qu'il paycrail une bonne bouteille si nous
n'étions arrivés dès le soir au Giomein.
270 LE MONT CEIWIN.
Antoine el Ange, moins optimistes que lui, tinrent
la gageure; moi, je pensai qu'il était plus sage de
rester neutre ; Daniel souriait mystérieusement. Certes,
les prétextes merveilleux ne manquaient point pour
s'arrêter à chaque pas : je regardai on bas, au fond,
dans l'ombre, le glacier de Tiefenmatten qui a le
calme éternel d'un cimetière avec ses blanches fosses
ouvertes toutes grandes; et, levant mes yeux sur la
paroi incurvée et noire comme l'abîme d'un cratère
éteint, j'en examinai curieusement les stratifications
contournées; ce qui, de loin, m'avait paru comparable
à la veinure superficielle d'un marbre, et léger à la
façon des plis d'un voile froissé par le vent, se révé-
lait à moi, de près, comme un monstrueux phénomène
géologique; cela prenait la figure de grandes vagues
figées soudainement, en plein tourbillon, el qui au-
raient conservé la transparence cristalline et la forme
de leur dernier mouvement.
Ici, celui-là même qui n'est à la science qu'un pro-
fane peut surprendre les secrels de la structure du
Cervin, lequel, dans sa fermeté stable, est lout fait de
matériaux infiniment délicats.
Mon regard courait, inquiet un peu, au précipice
qui de la cime descend sur le glacier du Matterhorn,
vertical à certains points, en surplomb à d'autres, un
des plus merveilleux précipices des Alpes. Les pierres
qui se détachent de là-haut tombent d'une hauteur
de 700 mètres sans toucher la paroi. Nous faisons
une halle, nécessairement, pour photographier ce
lieu, une autre pour tenter un écho caché à celle
bailleur et que Daniel connaît. Mes guides s'amusent,
comme des enfants, à réveiller par de grands cris la
voix qui dort dans la gorge immense, la voix habi-
tuée à répondre seulement aux éclats du tonnerre on
LE CERVIN DE ZMUTT. 271
au bruit des avalanches; elle s'éveille et nous répond,
complaisante, comme si elle se réjouissait presque
aux cris des visiteurs insolites, et elle les répète huit
fois, dix fois, en balbutiant, avec une voix ténue d'être
resté trop longtemps en silence. Il semble que l'esprit
du Gcrvin ait reconnu en nous des amis et qu'il nous
salue. Nos cris et les siens se perdent dans l'air tran-
quille en une résonnance pleine d'harmonie et de mys-
tère.
Nous reparlons. L'écho lombe à nouveau dans son
silence, et Dieu sait quand d'autres voix humaines
reviendront l'éveiller!
Sur la facile arête, une nouvelle tentation s'offre à
nous : c'est une belle dalle de pierre, unie et sèche,
qui affleure sur la neige ; elle semble faite tout exprès
pour s'y reposer; nous nous étendons voluptueuse-
ment au soleil, et, en toute placidité, nous nous
endormons....
Je ne sais point combien de temps j'ai dormi; les
guides me réveillent, je les entends qui crient avec
animation, et je les vois, le visage levé vers les hau-
teurs, comme de qui converserait avec quelqu'un dans
le lointain. Il y a une caravane sur le sommet. On
entend, par intervalles, arriver de là-haut la sonorité
sèche des piolets battant la roche; enfin, une voix
répond de la hauteur et mes guides disent que c'est
une voix de Valtournanche.
La pensée que ceux-là sont déjà près de la cime,
durant que nous errons encore dans les lieux infé-
rieurs, nous secoue et nous fait partir plus alertes. Il
est onze heures ; nous rentrons dans l'ombre du Ccrvin
et nous ne retrouverons le soleil que quatre heures
plus tard ; le soleil est, en ce moment, caché derrière
la cime et forme avec ses ravons une auréole lumi-
272 LE MONT CERVIN.
neuse autour du chef noir du Cervin. En une demi-
heure nous arrivons au terme de l'arête, à son point
d'intersection avec le rocher principal de la mon-
tagne. Le beau chemin commode — la neige — finit
là. Et voici que surgissent les premières formidables
défenses.
Ce sont quatre pinacles de roche, en file sur une
môme chaîne, l'un" devant l'autre, qui, vus d'en bas,
semblaient peu de chose, et sont ici hauts et lisses
comme des tours. Il se font de plus en plus sérieux;
au troisième et au quatrième nous trouvons de vraies
difficultés; nous montons, nous redescendons, nous
essayons de contourner à gauche : il y a un préci-
pice à pic; nous revenons sur la droite : les roches
sont mouvantes et se détachent à les toucher seule-
ment. Nous avançons très lentement; il nous faut'
presque deux heures pour surmonter ces écueils et
joindre la base de la muraille.
Je regarde autour de moi; nous ne sommes point
beaucoup plus haut que la cabane de la « Grande
Tour ». A gauche, vers Zermalt, il y a un long cou-
loir étroit et profond, qui court au cœur de la mon-
tagne et se jette sur le glacier du Matterhorn; sur la
rive opposée de celui-ci, toute voisine, c'est l'étrange
paroi en surplomb qui, vue de profil, ressemble assez
à un énorme nez tronqué et fracassé. A droite, en
raccourci, nous voyons l'entaille profonde de la croie
entre le Cervin et la Tète du Lion, une meurtrière
énorme ouverte dans les murs qui séparent la Suisse
de l'Italie ; à travers cette ouverture, je découvre
un petit cône bleu, infiniment loin : le Mont Viso.
Devant moi s'érige, imminente, la paroi, et, bien
qu'elle soit toute proche, je ne vois pas comment il
nous sera possible de l'escalader Ange part le pre-
LE CERVIN DE ZMUTT. '27.'.
mier; Daniel a voulu qu'il fui au bout de la « cordée ».
« Il est le plus jeune — avait-il dit — faut bien qu'il
apprenne à trouver son chemin. » Et, à présent, il le
regardait grimper avec lenteur et chercher ses pas
sur la paroi verticale et tâtcr de la main au-dessus de
sa tète pour y découvrir les aspérités bonnes à donner
un point d'appui. 11 le regardait de ce bon regard
attentif d'un maître affectueux qui l'ait passer à un
jeune homme quelque examen difficile, et il me parut
que je lisais dans ses yeux une profonde satisfaction.
L'un après l'autre nous suivîmes, à mesure que la
corde se déroulait lentement entre nous. Ce fut une
curieuse grimpade, non point trop difficile, bien que
raide extrêmement et avec des points d'appui cachés
et éloignés les uns des autres — auxquels on ne pou-
vait atteindre qu'avec la pointe des doigts en étendant
les bras et ouvrant les jambes, mais que l'on sentait
fermes alors qu'on était parvenu à les saisir. Et je me
ressouvenais de la première étape de l'ascension à la
Meije en Dauphiné, après le signal Duhamel. Toutefois
l'étape était ici plus longue: d'abord, on monte par
l'intérieur du grand couloir obscur: puis, inclinant
peu à peu sur la droite, on retrouve la paroi ouverte,
la lumière et l'air, et l'on a cette impression de mon-
ter plus librement; les roches aussi se font plus résis-
tantes, les formations géologiques mieux disposées, et
c'est de la sorte qu'on rejoint l'arête. Mais je pense
que si dans cet espace de montée les roches se trou-
vaient être revêtues de verglas, l'ascension en serait
impossible.
Nous voici arrivés aux origines infiniment hautes
du couloir. Tout près, nous avons dû passer sur des
roches désagrégées, très dangereuses. En une halle
brève, Daniel me raconte que, en ce lieu, un guide
18
274 LE MONT CERVIN.
suisse fut blessé grièvement à la tète par une pierre
que venaient de détacher les pieds de l'un de ceux de
sa caravane; Daniel se souvient encore de l'impression
pénible ressentie quand, en passant peu de jours après
par ce même chemin, il avait vu la neige et les ro-
chers tachés sur un long espace par le sang qu'avait
perdu le pauvre homme.
Nous avons atteint F « épaule » de Zmutt, le point
où l'arête s'attache au dernier pic. Dans l'ardeur de
l'ascension, nous ne nous étions point aperçus d'un
fait qui se déroulait à notre insu au-dessus de nous :
certains nuages en forme de poisson éLaient apparus,
qui commençaient de nager en haut dans les abîmes
bleus du ciel; celte forme de nuage est toujours de
mauvais augure, mais ceux-ci étaient si élevés qu'il
ne me paraissait point qu'ils dussent descendre jamais
jusqu'à toucher les cimes; dans mon optimisme de
ce jour, je pensais tout au plus que la journée de
demain ne serait point aussi belle que celle d'aujour-
d'hui. Il restait en nous un peu de l'insouciance mati-
nale. Les guides plaisantaient encore sur la bonne
bouteille que Daniel allait devoir payer ; mais il me
sembla que déjà Daniel soutenait sa gageure avec
moins de conviction.
Sans regarder l'heure, je me rendais compte qu'il
se faisait lard; l'ombre du C.ervin marquait pour nous
la fuite du temps.
Celui qui n'a point marché souvent et à des heures
diverses à l'enlour et sur les lianes du Cervin n'ima-
gine point combien est solennelle l'ombre de son cône
qui tourne lente et silencieuse, autour de lui-même,
sur le vaste cadran de neige. Elle s'allonge ou se rac-
courcit; elle inonde d'obscurité parfois toute une
vallée, ou couvre comme d'un voile azuré un gla-
,E CERVIX. P. ill.

LE NEZ DE ZMUTT.
LE CERVIN DE ZMUTT. 27.')
cier immense. Elle va loucher des sommets loin-
tains. Parfois elle se projette, comme une appari-
tion, sur la b r u m e de l'aube ou du crépuscule, à
l'horizon.
Dans le malin, elle se dessine très nette sur le
bassin de Tiefenmatten, à la façon de l'ombre d'une
cathédrale g o t h i q u e au long loit terminé, par une
ilôche aiguë ; vers le soir, elle s'étend sur les neiges
du Théodule, triste et fatiguée comme l'ombre d'un
immense cyprès.
A l'aiguille de ce cadran solaire primitif les ber-
gers des vallées environnantes lèvent leurs r e g a r d s , et
c'est sur elle qu'ils règlent leurs travaux; quand elle
esl touchée par les derniers rayons, ils r a m è n e n t les
troupeaux aux étables — et l'alpiniste se haie, pris
d'inquiétude, sur le chemin.
L'heure fuyait. On eùl dit que le soleil, dans sa des-
cenle, courait plus rapide. Les n u a g e s en l'orme de
poisson s'étaient multiplies el allongés; dans le chan-
gement du temps nos esprits changeaient aussi. Nous
ne riions p l u s ; nous nous hâtions au long de la base
de l'extrême pic, allant vers l'arête italienne où est
le « Corridor » parcouru par Carrel dans sa première
ascension. .Mais nous ne touchâmes point ce lieu
célèbre 1 . Nous revînmes vers l'arête de Zmutt en sui-
vant la côte sur une montée légère. Là étaient les
mauvaises pierres taillées en dalles dont nous avait
parlé Daniel. Elles étaient encore couvertes de leur

I. Mummery, dans sa première ascension, s'approcha plus


que nous du chemin parcouru par Carrel, et il en eut un
signe par la trouvaille qu'il fit entre les roches d'un outil de
1er rouillé, sorte de crampon droit terminé par un anneau,
qui avait appartenu à la caravane de 1865 ou à celle de Oau*
l'urd Grove en 1807.
270 LE MONT CERVIN.
subtile et perfide enveloppe de glace, le pire ennemi
des gravisseurs de rochers. Le soleil n'était venu
frapper en cet endroit que depuis peu de temps et le
dégel commençait à peine. Des glaçons et des cailloux
tombaient d'en haut, chose que Daniel ne nous avait
point annoncée; nous eussions souhaité courir pour
éviter le danger, mais la difficulté du chemin nous
contraignait à une énervante lenteur; nous avancions
un seul à la fois, avec la plus grande prudence, et
ceux qui demeuraient immobiles cherchaient à pro-
téger leur fête en la cachant du mieux qu'ils pou-
vaient au ras de la paroi. 11 arrivait des bouffées
ténues de brouillard.
Nos illusions sur la longueur d'un jour d'automne
s'évanouissaient. J'étais comme celui qui, venu insou-
cieusement jusqu'au milieu de sa vie, s'aperçoit que
celle-ci n'est point aussi aisée qu'il l'avait cru dans
les jours de sa hardiesse juvénile, et qu'il lui reste
beaucoup à faire pour joindre le but qui lui était
apparu tout proche. Un regret me venait du temps
perdu ; Daniel devait penser dans son cœur (pie désor-
mais il allait devoir payer la bouteille.
Suivant que Dieu le voulut, nous arrivâmes en lieu
sûr, au haut de l'arête de Zmutl. Le dernier trajet
n'était point difficile et nous nous mîmes à courir tant
que cela nous fut possible. Mais le temps empirait
rapidement. Les énormes et étranges poissons avaient
disparu du ciel, et, à leur place, un large voile gris
s'était formé, une coupole élevée extrêmement, qui
couvrait la moitié de l'horizon du côté du couchant;
de minces traînées s'en détachaient, qui descendaient
à l'improviste se poser sur les cimes les plus hautes
et demeuraient là immobiles. L'autre moitié de
l'horizon était cependant encore libre, en sorte que,
LE CERVIN DE ZMUTT. 277
malgré qu'une partie des Alpes Pennines el toutes les
Alpes Crées Tussent ensevelies dans l'obscurité, les
montagnes du Valais, de l'Oberland el le massif du
Mont Rose resplendissaient encore d'une clarté très
vive faite plus intense par le contraste. La lôle du
Cervin se voilait el se dévoilait lour à lour; elle
gagnait en beauté cl en mystère; les brumes sont à la
montagne ce qu'est à la femme un voile léger : la colo-
ration des roches semble plus rosée quand une écliarpe
blanche et ténue les entoure; lorsque pour un instant
la figure de la montagne se découvre, il semble qu'elle
nous sourit, plus heureuse; quand elle se cache, elle
nous laisse un infini désir de la revoir.
Mais c'étaient les derniers sourires; le soleil dis-
parul; avec une vitesse incroyable le rideau obscur
descendit devant la scène lumineuse du Mont Rose.
Le Cervin se décolora ; il fut le Cervin livide des mau-
vais jours, plein d'ombres et de tristesse: au long de
ses écueils infiniment hauls moulèrent d'en bas de
grandes vagues de nuages; on eût dit une marée arri-
vant au galop: les vagues se heurtèrenl aux arêtes,
elles se brisèrent, revinrent plus compactes jusqu'à
ce qu'elles triomphassent et recouvrissent lout. La plus
haute roche en fut submergée et nous avec elle,'qui
étions arrivés sur le point culminant.
Certes, à de rares alpinistes — sinon à aucun —
ceci a dû arriver qu'ils se trouvassent sur la cime du
Cervin aux environs de six heures, le soir d'un jour
tardif de seplembre et par un mauvais lemps. Dans le
bref moment, que je demeurai là-haut je me rendis un
compte exact de la situation : elle était grave. Je pensai,
à la dérobée, aux mésaventures arrivées à d'autres
caravanes surprises par l'obscurité et la bourrasque
sur les flancs de la montagne, cl je ne me cachai
278 LE MONT CERVIX.
point à moi-même l'éventualité possible d'une nuit
passée là-haut dans ces conditions. Un petit frisson
me passait par les fibres en face du mystère de la des-
cente. Une inquiétude indéfinie, comme celle de la
bêle qui pressent le danger, et, dans le même temps,
une grande curiosité s'éveillaient en moi de voir ce péril,
de connaître ce qu'étaient les terribles nuits du Cervin,
comment arrivaient les désastres, quelle en était l'am-
biance, quels sentiments y devait éprouver l'homme,
et la façon dont je m'y serais comporté moi-même.
Je crois que je ne fus jamais aussi près de savoir ces
choses; il me fut alors donné de comprendre com-
ment tels désastres en montagne se préparent et se
développent de la façon la plus tranquille et la plus
simple, et comment il se fait qu'ils apparaissent certai-
nemenl plus tragiques à ceux qui en entendent parler
que non point à ceux qui y jouent un rôle. La force
de résignation de l'homme en face de la fatalité des
choses doit être immense.
Une heure plus lof à peine je montais insoucieuse-
ment, je riais avec mes guides, je me complaisais à
regarder autour de moi les effets de lumière et
d'ombre et les cimes lumineuses, et voilà que, main-
tenant, dans l'obscurité opaque des nuages, déjà j'en
suis à discuter de ma conservation. Les choses les
plus graves m'apparaissent à présent comme proba-
bles. Que le temps se fasse seulement plus mauvais,
que le grésil se change en un tourbillon de neige, et
ma destinée est certaine.... Je descends aussi long-
temps que je le peux, le froid augmente, mes mains
sont presque gelées, mon corps ne se soutient plus;
je m'arrête là où je me trouve, en un lieu quelconque
où il ne m'est même pas donné de m'asseoir, et là,
avec un désir infini, j'attends que revienne le soleil.
L E C E R V I N DE Z M U T T . 270

Est-ce que le soleil reviendra? Comment me trou-


vera-t-il quand il sera revenu?...
Etje penseau grand dérangement que ce sera d'en-
voyer d'en bas une caravane de secours pour me cher-
cher. Je pense aux inquiétudes de ceux qui m'attendent.
Mais non ! personne ne sait que je suis surleCervin. Je
n'ai point dit que je venais ici, ni quelle serait ma
route. Je suis seul, dans un éloignement immense de
tout secours humain; mon salut est tout en moi el
dans mes guides. C'est là le sentiment qui constitue
ma véritable supériorité 1 ....
Toutes ces hypothèses se formaient en ma pensée,
rapides, presque à mon insu, dans le dédoublement
de la personnalité qui se produit en pareil cas. Elles
luttaient entre elles el se détruisaient l'une l'autre, si
bien que, quand nous reprîmes notre chemin, il n'en
demeurait plus rien si ce n'est une grande hâte de
descendre.
Nous avions discuté brièvement sur ce point de
savoir si nous devions descendre par le versant suisse
ou par le versant d'Italie. Là-bas c'eût été plus facile,
mais ici, le refuge est moins éloigné, et puis nous
sommes chez nous. Nous nous décidons pour l'Italie.
« En route! » dit tout sèchement Daniel, qui, s'en-
veloppanl la tête d'un mouchoir noué sous le menton,
s'était fait un petit visage de femme. A présent, lui
aussi avait hâte....
Nous fûmes tout de suite aux premières cordes: et
là je retrouvai, à ma grande surprise, mon ancienne
répulsion instinctive à me fier à elles: alors que j'au-
rais dû me laisser glisser au long de la corde en m'y
tenant des deux mains, je la saisissais, au contraire,

1. Y. aux nolos : GIUSEPPE COMRA.


28Ü LE MONT CERVIN.

d'une main seulement et me cramponnais de l'autre


solidement au roc, suivant qu'il est conseillé de le
faire dans les circonstances normales ; mais aujour-
d'hui c'était une prudence intempestive; il me parut
que les guides murmuraient derrière moi; j'entendis
l'un d'eux qui disait : i Si on ne marche pas plus vite,
nous dormons dehors ».
« Si on ne marche pas plus vite... » cela sans doute
était à mon adresse. Je le compris parfaitement, et la
perspective de passer la nuit à la helle étoile en même
temps que mon amour-propre piqué au vif me don-
nèrent aussitôt une franchise surprenante: à partir fie
ce moment, je saisis les cordes à deux mains sans
aucune hésitation: j'eusse fout fait pour ne pas en-
tendre à nouveau ce reproche.
J'ai noté plus d'une fois que, quand le temps se
met à l'orage dans la haute montagne, les guides de-
viennent d'une humeur exécrahle: ces mômes guides,
qui, il y a encore peu de temps, étaient prévenants et
courtois, qui ont plaisanté avec vous et vous ont en-
tourés d'une infinité d'attentions, deviennent rudes et
fermés, parfois même avec une nuance de brutalité.
C'est leur manière à eux de vous faire entendre que
les choses se font sérieuses. Et les amabilités ue sont
plus de mise quand il s'agit de la vie. Ils savent que
l'unique sauvegarde en pareil cas est dans la rapidité
de la fuite. Malheur à qui va lentement, malheur à
qui se lamente ou discute. En ces accidents imprévus,
vous sentez que, avec une force plus grande, presque
avec violence, ils tirent sur la corde qui vous unit à
eux, ils vous saisissent durement par le bras ou par
la jambe, si, dans la hâte, vous êtes sur le point de
faire un faux pas; ils osent vous adresser des repro-
ches si vous ne donnez pas d'attention à voire corde
LE CERVIN DE ZMUTT. 281
qui s'est embarrassée dans quelque éclat de roche, et
vous dire sans ambages que vous marchez mal. On
peut ôlre certain que, quand les guides en arrivent «à
ces vérités, il n'y a pas de temps à perdre.
Le guide a repris son naturel violent et rustique;
mais, pour être sincère, il convient de dire que l'al-
piniste le lui rend avec usure. Je me souviens que
moi aussi, en ce jour, je retournais à mes guides les
secousses de la corde que j'en recevais, avec une ani-
mosilé singulière.
11 y a toutefois ceci de bon : c'est que ces humeurs
fâcheuses disparaissent sur-le-champ dès que l'on
arrive en lieu sûr, et ne laissent aucune trace de ran-
cœurs, mais, bien au contraire, se changent en un
sentiment affectueux d'intimité plus grande. Il se
forme, dans ces moments difficiles, une conception
toute claire d'égalité qui met le guide au rang de
l'alpiniste et l'alpiniste à la hauteur du guide. Et il
vous suffit que l'un d'eux, une fois arrivé au bout de
l'étape, vous dise que vous vous êtes bien comporté,
pour que se calme toute colère et s'évanouisse jusqu'à
la dernière ombre qui avait obscurci votre; amour-
propre froissé.
La descente désespérée était à peine commencée,
.le glissais, rasant la dure paroi tantôt des épaules et
tantôt du visage: je me serrais tout contre la mon-
tagne, cherchant à adapter à sa forme mon corps;
parfois je me faisais léger pour ne point surcharger
quelque soutien incertain, parfois je me laissais
tomber de tout mon poids, quand, du coin de l'œil,
j'avais découvert un lieu propre à accueillir mes deux
pieds. Il arrivait que, à l'extrémité d'un passage dif-
ficile où finissait une corde, mes jambes n'étaient
point assez longues pour toucher terre et devaient
282 LE MONT CERVIN.
s'agiter clans le vide, cherchant au long de la paroi ;
alors mes genoux repliés faisaient office de pieds, mes
coudes s'appuyaient au lieu des mains, jusqu'à ce que
j'eusse trouvé un appui providentiel et que je réus-
sisse alors, courbant en arc l'échiné et m'étayant de
la nuque, à me mettre debout sur quelque palier.
Mais quel alpiniste ne connaît les petites misères
de pareils moments? Le compagnon d'en dessous,
impatient, est en grande hâte de vous voir descendre,
pendant que celui d'en dessus proteste que vous le
traînez à l'abîme; la corde commune se mêle aux
cordes fixées dans la roche, se tordant sous l'action
de l'humidilé et se faisant dure par le gel. Elle se
prend n'importe où, elle vous entoure les jambes, elle
vous serre la poitrine et vous frotte durement la
figure.
Tout est embarras : le sac qui se déplace, le petit
appareil photographique qui heurte çà et là, le veston
qui gêne vos mouvements; jusqu'à l'aile de votre
chapeau qui vous cause de l'ennui. Le piolet est un
vrai tourment: vous l'avez attaché à votre bras par
une petite corde afin d'avoir les mains libres et il bal
de tous côtés; il se renverse, il vous frappe les tibias,
il vous serre les poignets ou vous blesse au visage :
parfois il vous fait si mal que vous criez, et une envie
vous vient de l'injurier comme s'il s'agissait d'une
personne. On pourrait croire qu'il fait exprès de com-
pliquer la situation juste dans les moments les
plus scabreux. Vous souhaiteriez le jeter au loin....
11 en va ainsi du piolet comme de certains amis :
vous désirez les avoir auprès de vous dans le moment
du besoin; passé ce moment, au premier ennui qu'ils
vous donnent, ils vous deviennent importuns, et,dans
le court égoïsme humain, vous ne pensez point que
LE CERVIN DE ZMUTT. 285
dans peu do temps ils pourront vous ôtre utiles à
nouveau.
Nous descendions rapidement; cependant les ténè-
bres descendaient sur nous, encore plus vite; nous
avions espéré un peu de crépuscule, mais, parmi les
nuages opaques, la nuit anticipait de deux heures sa
venue.
Au Col Félicité, un unique soupirail lointain, dans
un ciel de plomb, nous révéla quele soleil se couchait :
c'était une petite bande d'une couleur jaune orangé,
parmi les nuées sombres, comme une langue de feu
glissant dans la fumée d'un vasle incendie; (die dis-
parut, elle aussi; elle se perdit, triste comme une der-
nière espérance. L'obscurité croissait graduellement.
Les formes de la montagne se faisaient indistinctes.
Parfois, en une rafale de brumes, elles se voilaient
loules de gris, et, quand elles se découvraient, elles
semblaient s'être faites plus noires. Al' « Enjambée »,
c'était nuit close. Du merveilleux précipice qui est au-
dessous je ne vis rien. L'Epaule, quasi dépouillée de
neige, montrait confusément l'ossature décharnée de
ses roches en saillie ; il y avait de la glace sur la pierre,
et, par prudence, nous ralentîmes notre marche.
A cause du mouvement violent et très actif de la
descente, il me paraissait que le froid, intense d'abord,
avait un peu cédé; cependant, mes mains, que j'avais
gardées découvertes afin de tenir plus sûrement les
cordes, cherchaient, anxieuses, la profondeur chaude
de mes poches, dans les minutes brèves où le guide,
éprouvant le chemin, m'accordait de faire halte. Et
ainsi, pas à pas, nous descendions, avec l'incertitude
croissante d'arriver, accélérant l'allure où cela deve-
nait possible, dans la hâte terrible dont nous étions
] tressés.
284 LE MONT CERVIX.
En cette descente vertigineuse, tout un Cervin se
révélait qui m'était inconnu. Un Cervin invisible,
mais sensible dans ses formes, dans ses plus petites
aspérités; et, des mains et des pieds, je le louchais
pour le reconnaître, presque. El ainsi je trouvais les
appuis nécessaires, les saillies auxquelles m'attacher,
comme si, par un phénomène de transposition des
sens, toutes mes facultés visuelles se fussent réunies
dans les extrémités. Nous traversâmes la « Crète du
Coq », nous passâmes près de la « Cravate » sans la
voir. Chacun de nous pensait que s'il nous était donné
de rejoindre la « Grande Corde » nous étions sauvés,
mais aucun de nous ne l'avait- dit aux camarades.
Désormais nous nous taisions tous.
Daniel nous guidait dans l'obscurité, avec une cer-
titude merveilleuse de vieux pilote habitué aux caps
périlleux du Cervin.
Voici enlin l'extrémité supérieure de la «• Grande
Corde » ; nous descendons par elle — el il y a là près
de trente-cinq mètres de descente. Celle fois, je me
laissai glisser avec une confiance démesurée; ce l'ut
une chule véritable dans le précipice.
Un instinct s'était dressé en moi, fort et tranquille.
Plus une hésitation, plus un faux pas: c'étaient des
stratagèmes improvisés, des équilibres hypothétiques,
des élans et des arrêts d'une sûreté incroyable.
Je me sentais dans ces heures le camarade de mes
guides, non leur voyageur.
Quand l'homme a le sentiment du danger, il se fail
homme pour de vrai avec ce que celui-ci a de primi-
tivement beau et vaillant, courageux comme un petiI.
animal qui défend son existence contre un fauve cent
fois plus grand el plus fort que lui, impassible comme
le devait être le premier homme, qui menait sa vie à
LE CERVIN DE ZMUTT. 28b
travers les puissances indomptées de la nature à la
manière des bêtes sauvages, et souffrait et jouissait,
mais ne connaissait point encore peut-être le rire ni
les larmes.
En celle lutte serrée avec la montagne, le faible
se résigne et se couche pour mourir. Mais celui dont
les membres sont vigoureux et souples se complaîl à
l'âpre volupté de la résistance, et, quand il arrive
enfin à se délivrer des élreintes du monstre, il respire
mieux qu'il n'avaiL jamais respiré de sa vie.
l'eu à peu, nos yeux s'étaient accoutumés à voir
dans l'obscurité. La Grande Corde uni; fois passée, il
l'ut question d'allumer les lanternes. Je ne le voulus
pas. Je craignais que celte lumière débile n'eût l'ail
les ténèbres plus profondes, et que la clarté oscillant
sur les roches et les ombres portées n'eussent fait
s'égarer noire marche. Je ne tirai môme point une
allumette pour regarder quelle heure il pouvait être,
et certes je l'eusse désiré. Ce fui seulement quand
nous passâmes près du Linceul qu'à la faible clarté
de la neige il me fut permis devoir les aiguilles de ma
montre : nous avions mis à peine plus de deux heures
de la cime jusqu'ici. Nous entrâmes dans le Vallon
des Glaçons; la gorge désolée, qui est sombre même
de jour, était emplie de ténèbres ainsi qu'une tombe ;
le « mauvais pas » fut franchi à tâtons, Dieu sait
comment: mais, parce que je m'y donnai à la lète un
cou]) terrible, nous décidâmes d'allumer les lanternes,
une à chaque bout de la caravane.
Il y fallut un long temps parce qu'il y avail du venl
cl ({lie les allumettes étaient humides; enfin les bou-
gies brillèrent d'une petite flamme grêle, jaune....
La scène changea : je revis Daniel qui se tenait à
côté de moi, el que, depuis plus d'une heure, je
280 LE MONT CERVIN.
n'avais pas vu ; éclairé comme il l'était de bas en haut,
avec sa tôle entourée par le mouchoir noué au men-
ton, il me fit l'effet d'une apparition étrange, d'un
homme que j-e ne connaissais pas. Le rayon dans
lequel se pouvait exercer notre vision était limité
autour de nous à quelques mètres. Je percevais que,
non loin de moi, le terrain s'enfonçait en un abîme
obscur. Mais déjà l'homme étrange s'était mis en
chemin, etil descendait rapidement dans le puits avec
sa lanterne à la main, balancée, et moi je venais après
lui, pour jouir de la lumière, comme? un papillon à
l'entour d'un flambeau. Par derrière, une secousse
violente de la corde arriva jusqu'à moi, et un juron ;
je me tournai, du coin de l'œil je vis l'autre petite
clarté qui oscillait fantastiquement entre les ressauts
noirs, et d'autres étranges formes d'hommes. Si les
bergers de Breuil avaient vu les petits feux errants,
au long de l'arête, sans doute ils auraient pensé que
c'étaient là des âmes en peine; mais à celle heure les
bergers dormaient en pleine quiétude dans le foin.
En ma tôle une grande confusion d'idées commen-
çait à se faire. C'était l'hallucination de l'homme qui
marche, fatigué, la nuit. Je découvrais des saillies où
je croyais que j'allais pouvoir me cramponner, là
même où la roche était toule lisse. El là où vraiment
il y avail quelque aspérité où poser le pied, je voyais
le vide. Des clartés soudaines m'aveuglaient. Les
rochers prenaient des l'ormes extravagantes de profils
lorves, de mâchoires larges ouvertes, de statues muti-
lées, de tombeaux ouverts, et, au milieu de ces ruines,
nous courions comme si nous avions eu peur. Un
moment je crus voir le toit d'une maison lointaine....
« L'ancienne cabane! » dit une voix, et en quelques
pas nous étions sur le refuge abandonné. Deux cordes
LE CERVIN DE ZMUTT. 287
encore avant de joindre l'étape... Descendons, descen-
dons toujours, sans trêve.
A l'abri des gorges, nous ne nous étions pas aperçus
du froid. Mais, la grosse roche de la Tour une fois
contournée, comme nous arrivions à nouveau sur
l'arête exposée à un vent d'ouest extrêmement vif, je
me sentis tout à coup pénétré par le gel ; les profon-
deurs de mes poches elles-mêmes étaient, glacées.
Cependant Daniel fuit comme un spectre, et je ne
peux que le suivre ; j'entends le bruit delà lanterne
qui frappe contre le piolet ou contre les rochers ; la
clarté descend, remonte, jette des rayons et des
ombres, el, à chaque ressaut, je comprends la gym-
nastique que Daniel doit faire. Le spectre et la
lumière disparaissent brusquement pour surgir à
nouveau plus loin; l'homme noir profile sa maigreur
dans une auréole lumineuse; je sens que la corde
m'entraîne au bas et je me précipite.
C'était une vraie course à l'abîme.
Mais la descente désespérée finit; la petite lumière
errante s'est arrêtée, je la rejoins; je tâle de la main
une paroi sombre; elle est en bois. Oh! contact infini-
ment doux du bois lisse après tant de pierre rude!
Une petite porte s'ouvre sous la poussée, je suis au
refuge.
Nous étions descendus du Cervin en moins de trois
heures; Daniel avait perdu son pari; nous étions
sauvés.

Je ne sais redire la sensation de soulagement, de


sécurité, de calme que j'éprouvai comme je fran-
chissais le seuil de la maisonnette.
Il y faisait froid; un thermomètre y aurait marqué
t!8!S LE MONT CERVIX.
bien des degrés au-dessous de zéro; elle me parul
tiède, à moi, par le contraste avec le froid extérieur.
Les deux lanternes, qui, dehors, donnaient une
clarté misérable, là, au dedans, entre les parois
étroites, se mirent à briller avec magnificence; au-
tour de la maison le vent passai! par intervalles avec
une résonance comme de chars lointains traînés sur
un chemin caillouteux. Mais dans la petite chambre
c'était un calme complet. Nous étions chez nous.
Que bénis soient le refuge et le Club Alpin qui l'a
construit!
Le seuil franchi, après que nous eûmes défait la
corde qui nous tenait attachés les uns aux autres
depuis seize heures, et secoué de nos habits cl de nos
souliers le givre qui s'y était pris, nous pensâmes
nous asseoir, et les uns les autres nous nous regar-
dions l'ace à l'ace.
Chacun de nous songeait, en son cœur, à un bon
souper.
Pauvre souper!... Les sacs étaient vides, les bou-
teilles à sec; du bois propre à l'aire du feu, il ne s'en
trouvait pas dans le refuge. Mais peu à peu nous
remîmes de l'ordre dans nos idées : du sac d'un des
guides sortirent un morceau de viande; d'un aspect
minable où se trouvait plus de partie grasse que de
chair bonne à manger, quelques fragments d'un pain
sec et une tranche de fromage déformée et abîmée.
En furetant dans tous les coins du refuge, je parvins
à découvrir encore quelque chose : c'étail — exquise
aubaine! —• quelque restant de pâles de Naples enve-
loppées d'un cornet. En môme temps ceci revenait à
la mémoire d'Ange que, à peu de dislance du refuge,
était un endroit connu de lui seul, où il avait autrefois
caché un peu de bois.
LE CEKVIN DE ZMUTT '289
Nous attachons Ange, nous le poussons dehors, et,
de l'intérieur du refuge, nous tenons sa corde, la
laissant se dérouler à mesure qu'il s'éloigne.
Par la porte ouverte entre un l'roid intense.
Au bout de cinq minutes l'ordre nous arrive de
retirer la corde; à son extrémité Ange reparaît, tout
transi, serrant en ses bras quelques précieuses
bûches. Très vile la flamme brille avec un joyeux
pétillement dans le petit poêle, au milieu de la fumée,
et la neige fond lentement dans la casserole.
Autour du feu, tous quatre, silencieux, en une belle
intimité, nous nous chauffons les pieds et les mains.
Pas une parole n'est échangée entre nous sur les
aventures passées; nous assistons à la liquéfaction de
noire fromage et de la graisse de notre viande dans
l'eau qui bout et répand, par la petite chambre, une
odeur molle de lessive.
Nous versons enfin dans les écuelles le bouillon
pâle et léger où naviguent, rares, les petites paies
avec quelques filaments de fromage... Le tout a une
acre saveur de fumée. Au fond de la vallée nous eus-
sions jeté, sans nul doute, cette; soupe à quelque
pauvre chien; ici, chacun la juge un chef-d'œuvre.
Deux prunes sèches ([ne j'ai dans ma poche com-
plètent le banquet. El, après ceci, nous allons dormir.
Tout en m'cnveloppant les pieds dans une des
peaux de moulon qui sont au refuge, j'observai à
son revers des initiales et le nom tout entier de Jor-
dan, bien connu dans les premières pages de l'histoire
du Cervin. Il avait donné cette fourrure pour l'an-
cienne grotte delà Cravate; de là-haut (die avait été
portée au refuge de la Tour et puis ici, plus bas;
depuis trente ans passés cette peau de mouton était
donc sur le Cervin: je me plus à penser qu'elle avait
l'j
'290 LE MONT CERVIN.
peut-cire enveloppé les pieds de Giordano au cours
des cinq nuits que celui-ci passa là-haut, dans ce
refuge primitif.
Oh! certes, des grand progrès ont été faits depuis ce
temps jusqu'à nos jours, et il m'advint en celte cir-
constance de trouver que, sous la forme de noire
beau refuge actuel, le progrès avait tout de même
quelque chose de vraiment acceptable.
Au dehors, le vent hurlait maintenant par grandes
rafales à travers les fentes des rochers. Le C.ervin.
cette nuit-là, n'avait point un sommeil tranquille.
Pour moi, les pieds désormais chauds et enveloppés
dans îa peau historique, tout enseveli sous les bonnes
couvertures, je jouissais d'un bien être parfait ; je ne
sentais point le désir du sommeil, une folle envie de
rire me venait plutôt — une envie de rire de quelque
chose, de quoi que ce fût.... J'aurais voulu causer
avec mes guides, leur raconter de petites histoires,
mais ils dormaient déjà, eux, profondément.. . Alors,
je pensai au plaisir de ne point devoir vivre cette nuit
dehors, sur les rochers du Cervin. Et, dans la première
heure de paix, je commençai à recueillir mes impres-
sions de la journée, celles qui devaient rester dans ma
mémoire gravées indélébilement.
Dans notre souvenir, chacune de nos entreprises se
fixe avec un caractère qui lui esL propre. Nous pou-
vons, oublier ce qui se passa au cours de certaines
journées, mais un épisode nous reviendra toujours, et
nous reverrons pareillement un lieu donné, de la môme
façon, avec une limpidité merveilleuse. Telle ascen-
sion vivra dans notre esprit à cause du grand froid
supporté au bivouac et d'un triomphal lever de soleil
•— telle autre, à cause d'un lieu escarpé où pendant
trois heures nous aurons assisté à une grêle de pierres
LE CERVIN DE ZMUTT. 291
— une: a u t r e encore à cause d'un pont de neige que
nous aurons vu s'effondrer dans le temps que nous
allions y poser le pied.
Peut-être ces moments furent-ils ceux où s'accu-
mulait dans notre âme la plus g r a n d e part d'émo-
tion.... C'est pourquoi, bien des ann<'es plus tard,
encore, le nom seul d'une ascension ressuscitera en
nous, très vive, la sensation précise de ces m o m e n t s .
El, en revoyant le béret que nous portions alors, en
retrouvant r o d e r du cuir de l'enveloppe qui proté-
geait, ce jour-là, notre appareil p h o t o g r a p h i q u e , en
c o û t a n t une p r u n e pareille à celles que nous retour-
nions dans notre b o u c h e aride d u r a n t le j e û n e de ces
heures, il nous semblera être transporté, comme par
la vertu de quelque artifice de magie, en ces lieux
anciens, pour y revivre un instant des joies et des
angoisses passées.
Certes, je crois q u e je n'oublierai point les ému-
lions esthétiques éprouvées dans le cirque majestueux
de Tiefenmatten, non plus que celles de l'ascension
par la raide paroi .de Zmutt, ni la jouissance de la
marche lente, ni la curiosité ressentie en gravissant
un Cervin sans refuges et vierge de c o r d e s 1 : mais je
sais que, tant que je vivrai, le souvenir profond
demeurera en moi de notre fuite taciturne de la cime,
de notre descente fantastique au creur des n u a g e s
et de la nuit, de la h â t e que nous avions d'arriver, et
de la joie que j ' e u s à toucher la cabane. Il me semble
que ce ne fut qu'à dater de celte nuit-là q u e j e
connus le Cervin.
Je n'avait point « vu » les difficultés, je; les avais
« touchées » et, dans le recueillement de 'obscurité,

1. V. aux noies : ArèLe de Zmult.


292 LE MONT CERVIN.
chaque petite roche s'était faite sensible pour moi.
Dès ce soir-là, mes genoux endoloris me le révélèrent,
mes mains brûlantes et pelées le confirmaient....
Après qu'on a grimpé longtemps, et par suite
du frottement continu contre les âpretés de la
paroi, l'extrémité des doigts en arrive à être réduite à
un derme infiniment délicat, pointillé de taches
rouges comme provenant de piqûres d'épingles et
d'une sensibilité excessive, si bien que, à loucher le
bois d'une table, il semble que l'on caresse une sur-
face savonneuse, cl qu'un simple verre de cristal
paraît, au tact, un morceau de glace.
Pendant bien des jours, je gardai ainsi ces stig-
mates du Cervin. Mes mains sentaient l'odeur parti-
culière et forte des rochers ; j'emportais vraiment
avec moi dans les porcs de ma peau, comme en
ceux de mon âme, une infinitésimale partie de la
montagne.

La nuit au refuge fut très froide ; nous nous réveil-


lâmes avant l'aube ; je me sentais transi malgré les
fourrures et les couvertures qui m'enveloppaient.
Le temps était atroce, le ciel sombre ; c'était un
de ces jours où il semble que le monde se prépare à
finir et que le soleil ne reparaîtra jamais. Un vent
malin soufflait, et, de lemps à autre, il arrivait des
rafales de tourmente; la cabane et les roches étaient
recouvertes de neige glacée qui les faisait paraître
d'argent.
11 fallut attendre pour descendre que le froid dimi-
nuât d'intensité. Les guides se partagèrent ce qui
restait de la soupe d'hier qu'ils avaient l'ait réchauf-
fer; je n'eus pas le courage de suivre leur exemple.
LE CERVIN. P . 2'.)-2.

I'lhit. Villorio Sella.


LE CERVIN AU C O U C H E R DU SOLEIL.
LE CERVIX DE ZMUTT. 293
Co fut neuf heures: le vent s'était calmé, nous déci-
dâmes de partir.
Je sortis du refuge, couvert comme pour un voyage
au pôle nord; je m'étais mis sur le dos tout ce que
j'avais emporté de vêtements, par précaution, dans
mon sac.
Les rochers et les cordes, revêtus d'une couche de
glace, étaient dangereux : nous employâmes plus
d'une, heure à arriverai! col du Lion.
Le paysage était d'une tristesse infinie ; le fond de
la vallée demeurait noir, et, sur nos têtes, ce n'était
qu'un immense voile uniforme et sombre.
Des nuages opaques et blanchâtres, suspendus
entre nous et le fond, erraient pleins de menaces;
quelques-uns demeuraient comme stagnants, tout
immobiles, dans les courbes des vallons.
Par un malin triste comme celui-ci, mais bien plus
terrible, après une nuit et un jour de lutte acharnée,
Carrel le Bersaglier* était parti du refuge de la Tour
pour sa dernière descente qui avait fini peu au-dessous
du col, près d'un escarpement où aujourd'hui est
plantée une croix.
Dix années ont passé.... Les pèlerins du Cervin
s'arrêtent pieusement devant cette roche; c'csl là que
le vieux soldat fatigué, après une dernière bataille
désespérée, fut couché, épuisé et à bout de forces, par
ceux qui étaient avec lui. C'est là qu'il mourut.
Et peuf-ôlrc, dans le rêve de l'heure dernière,
entendit-il à nouveau les fanfares éclatantes qui
avaient vibré autrefois sur les coteaux de Saint-Martin
et les cris de joie de la victoire sur le Cervin gagné.
C'étaient les deux gloires de sa longue vie.... Mais
peut-être aussi son intelligence s'obscurcit-elle tout
d'un coup, et n'eut-il même pas conscience de son
204 LE MONT CERVIN.
héroïsme suprême qui, en coite fatale descente, avail
sauvé ses compagnons.
Ce fut la fin de la guerre tenace entre le monta-
gnard et sa montagne, une guerre de trente années,
pleine d'audaces passionnées et de résistances calmes,
de lentes victoires, et de défaites helles comme des
victoires. Carrel avait cessé de vaincre; ses armes,
usées par l'usage, émoussées par le temps, se refusè-
rent à servir encore la valeur et l'expérience du vieux
guerrier.
La montagne sut cueillir l'heure propice et achever
le montagnard. Mais la voix populaire a aussitôt
revêtu de la plus helle forme l'image du premier
guide du Cervin :
« Carrel n'est pas tombé, il est mort! » Telles
furent les paroles qu'on se répéta à travers la vallée.
Et Carrel est demeuré dans la légende un invaincu.
Une mort plus digne ne pouvait être donnée à celui
qui avait conquis le Cervin.
Quand je quittai celle croix, il me parut que je
regardais mes guides avec un sentiment plus profond
d'affection et de gratitude.
CHAPITRE VI

LE CERVIN DE FURCTGEN

Jo m'en souviens comme si c'était d'un rôve, trèsnet,


mais d'un rêve.
Je me trouvais dans la cour de l'hôtel de Londres à
Châtillon. Il y avait là. assis sur un banc vert, deux
liommes que je connaissais, l'un robuste, massif, au
visage bronzé et à l'aspect fruste; l'aulre, une figure
aristocratique, aux Irails délicats, à la peau fine et
blanche, un peu pâle. Tous deux me souriaient et
semblaient surpris de me voir cl moi, j'étais sur-
pris de les voir, eux.
Celaient Antoine Castagneri, le guide, et le comte
Humbert de Villanova, l'alpiniste, l'un et l'autre mes
amis. Nous nous fîmes grand accueil, et, tout aussitôt,
ils me racontèrent qu'ils attendaient Jean-Joseph
Maquignaz, de Vallon manche, pour continuer en-
semble à mouler par la vallée d'Aoste et l'aire une
grande ascension qu'ils ne nommaient point.
Castagneri, me voyant armé de la corde et du piolet,
ne demanda pas où j'allais de la sorte : il me dit sim-
plement qu'il le savait; et, m'ayant entraîné un peu à
l'écart, il traça en silence une ligne mystérieuse qui
<le mon épaule droite s'élevait jusqu'à ma tête et la
296 LE MONT CERVIN,
traversait, descendant ensuite brusquement par
l'épaule gauche. Puis, il demeura à me regarder fixe-
ment avec un sourire dans ses yeux pleins de bonho-
mie et de malice, comme pour me demander s'il avait
deviné....
Dieu me garde!... certes il avait deviné!... Mais
par quel artifice connaissait-il mon projet? Je l'avais
caché à tous par un sentiment de sa gravité. Comment
en avait-il eu l'intuition? Avait-il lu dans mes yeux
une inquiétude insolite? Klail-ce par une suggestion
inconsciente de mon esprit sur le sien? — - Et il insis-
tait, avec certains petits hochements de tête comme
de quelqu'un qui aurait douté, en me recommandant
d'agir avec prudence.
Je me défendis comme je pus, au mieux, et lui
recommandai à mon lour de prendre grand soin de
mon ami et de le conduire vers quelque belle ascen-
sion. Peu après nous nous dîmes adieu; j'avais hâte
de partir. Sur le chemin de Valtournanche, avant que
d'arriver aux Moulins, je rencontrai Maquignaz, sa
pipe à la bouche, rasé de frais et habillé de vêlements
propres, qui descendait pour les rejoindre. Il avait
l'air de se rendre à une fête; il me salua, courtois et
grave; nous échangeâmes quelques paroles, nous nous
serrâmes les mains; puis il passa.
C'était la dernière fois qu'il descendait par sa vallée.
Je ne le revis plus jamais, non plus que les deux
autres. Peu de jours après, je sus qu'ils avaient dis-
paru au Mont Blanc, on ignorait de quelle façon.
Je ne sais pourquoi ces figures ont pris dans mon
souvenir la fixité inquiétante des choses vues en rêve.
Chaque fois que j'entre dans la cour de l'hôtel de
Londres, je revois là, assis sur le banc, le jeune gen-
tilhomme el son brave guide qui me sourient, et je
LE CERVIN DE FURGGEN. 297
sens à nouveau l'impression légère du doigt de Cas-
tagneri qui trace sur mon épaule la figure mysté-
rieuse; et, en montant par le chemin de Valtour-
nanche, il me semble toujours revoir, au même
point, le vieux Jean-Joseph, sa pipe à la bouche,
rajeuni, serein, qui descend, pour la dernière fois,
sa vallée.
Et désormais, la vérité des choses vues se superpo-
sant dans mon souvenir à l'invraisemblance doulou-
reuse des choses arrivées depuis, il me paraît que
ceux que je rencontrai alors ne furent point mes
amis mais le fantôme seulement de mes amis, et que,
dans le sourire du guide, il y avait, au moment que
je le vis, quelque chose d'amer - - comme, dans le
visage fin cl pûle de l'alpiniste, l'expression d'une
fatale résignation; il me paraît que le salut grave du
vieux Maquignaz fut celui d'un sage, qui sait que son
heure est proche de partir pour un lieu d'où l'on ne
revient pas.
Mais plus de dix ans ont passé depuis lors, et c'est
si difficile de discerner ce qu'il y a de vrai dans la
vie de ce qui n'y est que rêve, sous l'émotion des évé-
nements poignants et inexpliqués!
Pour moi, je m'en fus tenter la voie inconnue.
("/était l'arête du Cervin qui part du col de Furggen
et regarde le sud-est. Des quatre angles de la grande
pyramide, celui-ci est le plus court et le plus roide 1 .
Il était demeuré intact, et je ne crois point que, depuis
la tentative faite par Mummery en 1880 pour l'esca-
lader, aucun alpiniste ni aucun guide n'ait pensé
même à renouveler l'essai aucun guide, ai-je dit, à
l'exception toutefois de Daniel et d'Antoine Maqui-

I. Y. aux noies : Arête do Furggen.


208 LE MONT CERVIX.
gnaz avec lesquels je m'étais entendu, précisément,
pour ma tentative.
J'ai raconté ailleurs 1 mes aventures : les trois atta-
ques données en huit jours à la montagne, les nuits
passées sur le col et sur l'arête, les anxiétés, les espé-
rances, les amers renoncements, et, enfin, la terrible
grêle de pierres qui dura trois longues heures et nous
surprit en un point déjà très élevé d'où nous fûmes
contraints de redescendre.
Je narrai alors les aventures, mais je cachai les
émotions, car il me parut que c'était une chose trop
lourde encore à ma pensée que de les dire: j'étais
revenu épuisé, blessé; je crus que le grand désir des
voies inaccessibles était pour toujours tari en moi
et je fis imprimer dans la revue du Club Alpin une
déclaration fort sage, dans le but louable de con-
vaincre les autres et moi-môme de la foliedema tenta-
tive. J'avais composé une phrase dont je pensais quelque
bien : il y était dit que, finalement, la raison avait
en moi repris l'avantage sur la passion— et j'ajoutais
que, ni moi ni mes guides, nous ne tenterions cer-
tainement plus jamais l'épreuve.
Peut-être ne donna-t-on. pas alors une créance
parfaite à ma déclaration; j'étais pourtant de bonne
foi et l'eusse affirmé par serment. Mais il est certaines
déclarations qu'il vaudrait mieux ne point laisser
imprimer.
Et à présent que je me remémore ce que je fis alors
et depuis pour arriver au Cervin par celte bienheu-
reuse arête, il m'arrive de supposer que le doigt du
guide, en marquant ma tête de son tracé cabalistique,

I. V. Alpinisirio a ijiiall.ro muni, <lo (!. Sarngal cl G. Hoy.


•• Un tcntalivn al Cerviiio ».
LE ÇERVIN DE FURfiGEN. 2!>0
avail jeté sur moi un sort, cl que le bon Caslagncri,
avant que de mourir, avait voulu me lier fatalement
au Cervin de Furggen.
A la suite de ces premiers essais, je cherchai à
oublier et ne le pus. L'idée réapparaissait de lemps à
autre, inattendue, importune.
El comment aurais-je fait pour oublier? Ce Cervin
démoniaque, on le voit de parloul J'allais sur la
colline de Superga, je braquais le télescope vers les
Alpes: il était là-bas, dans le champ de la lentille, qui
s'offrait entre les petites montagnes colorées en bleu
par l'éloignement. Je gravissais d'autres sommets,
j'osais me présenter à l'entrée de quelque passage :
il était encore à l'horizon, dans une enfilade de
vallées ou derrière quelque chaîne de cimes. Je voyais
sa fête de géant, parfois toute blanche de neige, par-
fois couverte d'une longue chevelure de nuages agi-
lée par les vents. 11 avail l'air de s'élever, si je puis
ainsi dire, sur la pointe des pieds, comme pour regar-
der par-dessus les épaules des au 1res colosses et se
railler de moi. Proche ou lointain, il était toujours le
même, droit, aigu, provocant, — si différent de tonics
les autres montagnes, si hautain, si fier, si beau!
Et celle arête menue, affilée à l'orient, qui en trois
ressauts moulait jusqu'au haut de la cime, paraissait
si brève et facile, vue de loin....
A la retrouver, deux sentiments s'élevaient en moi,
lyranniques : le dépit d'avoir essuyé une défaite et la
curiosité de !a chose ignorée. Celle question se posait
en moi avec une insistance qui devenait presque un
tourment: qu'y avait-il, passé le point où j'avais pu
al teindre?
Comment était faite la montagne « au delà »?...
Un jour — six années s'étaient écoulées depuis la
500 LE MONT CERVIX.
première tentative — l'appel m'arriva si net, si impé-
rieux dans son attente d'une réponse, que, atterré, je
me hâtai de courir à mon ami Vaccarone et lui fis la
grande proposition.... Il vit clairement que mon âme
élail une âme en peine, condamnée à errer au long
de l'arête le Furggen jusqu'à ce que quelqu'un,
gagnant la cime par là, n'en vînt à dissiper le malé-
fice. Et, en excellent ami, il accepta de me suivre.
Nous arrangeâmes de tenter la descente au lieu de
l'ascension. Nous rejoignîmes le sommet par un autre
versant, comme si nous avions espéré prendre le Moni
par surprise; mais, en ce jour que nous avions choisi,
le temps était mauvais; la neige abondante rendait les
rochers difficiles; et les guides, que nous n'avions
point arrêtés en vallée d'Aoste, manquaient de la con-
viction nécessaire. Nous dûmes revenir sans avoir
livré bataille.
La désillusion de cette faible tentative m'enleva
pour un temps toute convoitise. Mon esprit semblait
guéri, délivré de l'obsession.
Les idées mûrissent lentement. Si elles sont mau-
vaises, elles tombent de la branche comme les fruits
avant que leur heure ne soit venue; mais si elles sont
bonnes, elles se développent cl se colorent, et un beau
jour, avec surprise et avec joie, vous les trouvez
mûres. Toutefois, il convient que l'idée ait été portée
longuement par quelque branche vivace de votre
esprit CL se soit nourrie du suc le meilleur de vos
pensées.
Un malin de Tanné 1899, je m'éveillai avec l'idée
fixe que juste en celle année-là je devais monier au
Cervin par l'arête de Furggen; cette conception me
parut inéluctable, comme un devoir. Et, tout d'abord,
je conlemplai la chose, en homme déjà expert, d'un
LE CERVIN DE FURGGEN. 501
œil fort tranquille el sans terreur; six mois restaient
encore à courir avant que ne lût venu le moment de
l'épreuve. Mais, à mesure que s'approchait le temps
de délibérer sérieusement de l'entreprise, des incer-
titudes nouvelles se présentaient à moi.
Cette pensée devint ma bête noire; ce l'ut comme
une chimère qui me regardait quand j'étais au travail,
qui me parlait alors que je m'absorbais dans quelque
pensée. Au cours de nos réunions d'amis, elle s'as-
seyait, indiscrète, entre eux et moi, et empêchait que
j'écoutasse leur conversation. Je rentrais à la maison
elle était là qui m'attendait, au seuil, prête à se
jeter sur moi, parce qu'elle savait que, dans la soli-
tude, j'étais plus l'aible et plus lâche. Souvent je la
trouvais, assise commodément à ma table à écrire, el
qui lisait un livre; je connaissais ce livre pour l'avoir
lu bien des fois, moi aussi : c'était l'histoire de
l'ascension du Cervin, par Whymper; et la bête noire
avec un sourire féroce, me montrait du doigt un cha-
pitre : La septième tentative.... « Sept fois le courageux
Whymper avait essayé avant que de réussir... et toi,
tu n'as essayé encore que trois fois! Tu en devrais
rougir!.. » me disait-elle. Puis, elle ouvrait le volume
de Mummery à la page où celui-ci narre sa tentative
par l'arête de Furggen; elle disait encore : « Voilà
une façon de le faire honneur! Vaincre,... passer là
où un autre — un des meilleurs — n'a pas pu
passer »
Il n'y avait pas d'argument que l'astucieuse chimère
n'employât pour m'induire en tentation.
La nuit, au lit, sa présence était une torture. Dans
le sommeil je la voyais plus clairement que dans la
veille, cl elle prenait des formes incohérentes, chan-
geantes, se faisant semblable parfois à une pyramide
502 LE MONT CERVIX.
noire infiniment élevée, et parfois à un homme mé-
chant qui m'aurait traîné par une arête coupante,
1res haut, toujours plus haut, jusqu'à un poinl où il
me paraissait avoir déjà clé longtemps avant el où se
dressait une grande muraille ohscurc, inaccessible
pendant que loul à l'entour des pierres sifflaient dans
l'air. Là s'arrêtait, en ricanant, la hantise qui me gui-
dait. Elle ne me conduisit jamais plus loin, parce
que le rêve ne peut créer de choses nouvelles.
J'aurais voulu crier alors, comme le docteur Faust,
la terrible conjuration : Incubus! incubus! Je sai-
sissais l'Evangile, l'Evangile écrit par moi, où étaient
ces sages paroles : « Ni loi, ni tes guides, vous n'irez
plus jamais par là, » et où il était dit que la raison
avait en moi repris sa puissance sur la passion....
Leurres! je n'y croyais plus moi-même.
Je décidai à la fin de me libérer de l'atroce bête
noire: dans un accès de résolution énergique, je pris
ma plume el écrivis à mes guides, les engageant, san*
autre préliminaire, pour cette ascension. Dans le
temps que j'écrivais, ma chimère s'était faite bénigne
en sa figure; déjà elle me regardait avec respect —
et dès que j'eus jeté ma lettre à la poste, elle disparut.
Je m'aperçus plus lard que, durant toute cette pre-
mière période, elle avait été hors de moi, el que, de-
puis ce moment, à l'heure même où je la croyais
envolée — elle était entrée dans mon cerveau pour y
habiter librement.
Dans ma lettre aux guides, j'avais employé tous les
artifices suggestifs par lesquels je m'étais trouvé moi-
même convaincu. J'avais excité leurs sentiments de
patriotisme, d'orgueil régional et d'amour-propre per-
sonnel : c'était du devoir des guides italiens, des
guides de Valtournanche el plus particulièrement de
LE CERVIN DE FURGGEN. 303
ceux qui portaient le nom glorieux de Maquignaz, de
l'aire cette ascension, l'unique ascension du Cervin
qui encore demeurât sans accomplissement. Ils en
auraient de la gloire et un gain....
. Les guides auxquels je m'étais adressé étaient les
deux mêmes guides qui m'avaient accompagné dans
les premiers essais et avaient juré avec moi qu'ils ne
reprendraient plus, à aucun prix, cette; tentative....
Ils acceptèrent. Ceci l'ut entendu, qu'ils monteraient
à l'avance aussi haut que possible pour reconnaître de
près la partie inexplorée du chemin, et ne manque-
raient pas à m'en référer. J'achetai deux cents mètres
de corde el les expédiai à Vallournanche ; jesuspendis
un trapèze au plafond de ma petite chambre el com-
mençai de faire journellement de grands exercices de
bras, parce que je savais que dans celte ascension la
force des bras devait prévaloir sur celle des jambes;
et, avec impatience, j'attendis des nouvelles de mes
guides.
Une lettre d'Antoinem'arriva enfin, qui me donnait,
à sa manière, une brève relation des faits et se termi-
nait par ces paroles : « Tenez-vous prêt à partir, par
télégramme. »
Prêt à partir? — .Mais, que l'on songe!... Depuis six
mois je suis prêt; il y a dix ans que je désire ce
moment.
Cette lettre me mit dans un étal d'effervescence ter-
rible. J'aurais voulu partir sur-le-champ, être déjà là-
haut, tout contre les difficultés, les voir, les affronter.
Pourtant, dans l'imminence de la chose désirée, une
peur me venait; oui, une peur, vraiment. L'entreprise
me paraissait risquée, ma force insuffisante. Je n'avais
jamais éprouvé une sensation pareille, et je me sur-
pris attentif à chasser de ma pensée celte idée avec
504 LE MONT CERVIN.
d'autres imaginations plus terribles de monts lointains,
infiniment hauts, infiniment périlleux : l'Ushba, le
Kinchinjunga et autres semblables monstres.
Je me disais à moi-même que j'étais absurde de
m'inquiéter de la sorte, mais tout de même le cœur
me bal tait!
Personne au monde ne connaissait mon secret et ceci
ne laissait pas que de me peser. Un soir, je voulus le
dire à un ami en qui je pouvais avoir confiance, je
le lui murmurai à l'oreille, comme si je confessais
un délit que j'eusse été sur le point de commettre.
Ce fut pire : l'ami secoua la tête et me recom-
manda de la prudence. Ce n'était point ce que j'avais
désiré.
Je ne me souviens pas d'avoir jamais senti autant
de hâte à vivre qu'en ces jours-là; je crois que si le
diable en personne était venu en ce temps me
demander mon âme en échange de celte ascension, je
la lui eusse abandonnée.
Tel était mon état d'esprit quand, un jour, le facteur
me remit un télégramme.
Je regardai, doutant avant de l'ouvrir, le petit
feuillet carré sur lequel mon nom était inscrit. Là était
ma sentence. Je pris courage, je déchirai l'enveloppe;
le télégramme ne contenait que ce seul mol :
« Venez! »
Une onde de joie fit irruption impétueusement
dans mon cœur.
Adieu doutes, peurs, trépidations...! Tout s'éva-
nouissail. Je sentais une paix profonde m'envahir....
Je demeurai comme celui qui ayant prié longuement
et avec ferveur, le front courbé, devant l'image d'un
saint lève ses yeux hallucinés et voit la tête du sainl
de pierre se mouvoir en signe d'assentiment et
LE OERVIN DE l'URGGEN. 305
acquiert par ce miracle la cerlitude que désormais
la grâce implorée lui sera faite.
Ce télégramme, je l'avais tant attendu! El il disait :
« Venez ».
C'était l'épilogue de mes longs et intenses désirs
en môme temps que d'une sévère préparation; c'était
la conséquence de la décision qui, plusieurs mois
auparavant, m'avait coûté beaucoup d'énergie....
Dans la joie du moment, je m'élançai au trapèze sus-
pendu dans ma chambre; et m'élevai à la force des
poignets, par ses cordes, quatre ou cinq fois jusqu'au
plafond. Mes muscles enlraînés me servaient bien; j'en
fus satisfait.
Je repris le feuillet jaune cl, entre les lettres de la
parole brève, je lus une infinité de choses; les guides
étaient montés très haut... ils avaient découvert le
secret du chemin et vu de près cet « au-delà » qui
m'avait si fort induit en songeries.... Certes, je ne
pouvais y lire encore que l'ascension était possible,
j'y voyais seulement qu'il était possible de l'essayer.
J'aurais voulu le faire savoir à tous, leur crier que
j'espérais, que je parlais
Je gardai mon secret— et le lendemain je dînais au
Giomein.
Un tel secret!... 11 est, en vérité, beaucoup plus
facile de le conserver en ville que dans un petit village
des Alpes. Durant que je montais par la vallée, en
voiture, il me semblait que déjà les gens le connais-
saient et me regardaient avec curiosité. En passant
dans le village, je m'aperçus que tous le savaient; de
derrière une porte à demi ouverte, un homme brun
de mauvaise mine, m'épiait, dans lequel je crus
reconnaître un guide qui, deux ans plus tôt, m'avait
disputé la Pointe blanche; celui-là sûrement ne faisait
2(1
500 LE MONT CERVIN.
pas des vœux pour ma victoire. Un autre guide, cpie
je trouvai fumant sa pipe assis à l'ombre, me dit en
me voyant : « Vous voulez monter par l'arête... mais
vous n'y arriverez pas. »
Aussitôt après, je rencontrai mes guides à moi :
Daniel, Antoine; et Aimé, qui me réconfortèrent. Ils
me firent le récit de leur exploration et me dirent
qu'on pouvait espérer; la montagne était en de bonnes
conditions, mais il n'y avait pas de temps à perdre. Je
les regardai droit dans les yeux et ils me parurent
tranquilles. Mais qui peut lire sur le visage d'un
montagnard?
Je me sentais tranquille, moi aussi, et même je me
faisais ce reproche d'être trop calme en un pareil
jour.
Peut-être mon esprit était-il désormais saturé
d'émotions ; peut-être mon cerveau était-il vide ,comme
une demeure d'où l'on a enlevé les anciens meubles
dans l'attente d'un hôte nouveau. Toute impatience
avait cessé; j'aurais presque souhaité quelques heures
de trêve que j'eusse passées dans le bon hôtel du
Giomein en heureuse compagnie. Il n'est rien de
plus beau que la veille d'un jour longuement attendu.
Mais il y avait urgence à partir.
Je fis les provisions; je concertai avec mes guides
notre plan de bataille. Il fut entendu que Daniel mou-
lerait avec deux hommes et plusieurs cordes par un
autre chemin jusqu'à la cime, pour descendre ensuite
par l'arête de Furggen autant qu'il lui serait pos-
sible à l'effet de nous lancer une longue corde, à
Antoine, à Aimé et à moi, qui serions moulés par
cette arête.
Et le soir même, dans le temps que tout l'hôtel dor-
mait, à minuit, nous partîmes.
LE CERVIN DE FURGGEN. 3(17
« Demain soir, à celle heure...':' »
Sur mon carnet de voyage, en ce jour-là, je n'écrivis
pas autre chose.

« Io dico se^uitando ch'assai prima


('.lie noi i'ussimo al pie dell' alla torre
Gli occhi nostri n'andar suso alla cima. »
[Inferno, VIII.)

« Je dis. continuant, que longtemps avant que


nous fussions au pied de la liante tour, nos yeux
se portèrent en haul, à la cime. »
(Enfer, VIII.)

A la base de la grande arête de Furggen, près du


col de Breuil, les premières incertaines lueurs de l'aube
éclairèrent le modeste et froid repas de nous trois,
hommes chétifs, accroupis sur la neige au pied de
l'immense Cervin. Je me résignais, sans en avoir
envie, à satisfaire un appétit prématuré, après cinq
heures de marche nocturne.
En montagne, il convient de manger quand on en a
le temps; on ne sait point ce qui peut arriver plus lard.
De ce lieu profond, on ne voyait que les rides im-
menses de la paroi dans l'ombre, el les dernières
étoiles qui pâlissaient nu ciel. Je cédai pour un mo-
ment à la volupté du sommeil, de ce sommeil domina-
teur qui vous cueille à l'aube d'une nuit de veille —
dur el pesant comme les roches au-dessus de moi.
Mais Antoine me secoua; il n'était pas temps de dor-
mir. Il me dit: « Nous dormirons ce soir ».
Je demandai en bâillant: « Où dormirons-nous ce
soir? »
HOS LE MONT CERVIN.
J'étais transi par le froid matinal. J'en oubliais
presque où j'étais et où j'allais.
Ce côté du mont n'était point éclairé encore quand
nous franchîmes le premier écueil de l'arête, si diffi-
cile qu'il semble posté là, au début de la montée, pour
avertir les imprudents et repousser les inexperls. C'est
l'introduction au Cervin de Furggen, et sur la roche
pourraient être gravées les paroles sombres qui furent
dites au seuil de l'enfer : « Ogni villa, convien che qui
sia morla. » — « Il convient ici que toute lâcheté soit
morte. »
Mais quand nous fûmes arrivés sur l'angle, nous
vîmes de l'autre côté, toute claire, la vaste paroi qui
regarde l'orient, et les cimes lointaines de l'Oberland
limpides, et le fond des vallées estompé d'une pé-
nombre rosée qui reflétait la jeune lumière du ciel. El
notre regard courut impatient, en haut par la paroi du
Cervin, jusque sur la cime déjà lumineuse.
Tout l'ample dos de la montagne compris entre
l'arête de Furggen et celle de Ilornli se dévoilait à
nous. J'en pouvais embrasser la masse d'un seul regard
et, à le voir ainsi d'en bas en raccourci, sa hauteur
paraissait diminuée. Des souvenirs assoupis par les
années me revenaient en foule.
Je n'avais plus sommeil; la brise de la haute mon-
tagne effleurait mon visage que je sentais rafraîchi el
sain, comme si, à peine éveillé, je l'eusse plongé en
une eau glacée
C'était un silence merveilleux; notre voix résonnail
étrange et sèche en cette ampleur. Et à mesure que
nous nous élevions, les grandes lignes architecturales,
qui s'élancent de la base hardies et puissantes jusqu'au
faîte de l'édifice, se montraient à nous dans lout leur
faste.
LE CERVIN DE FURGGEN. 500
Celle cùle orientale du Cervin, formée d'énormes
gradins en ruine et lisses, apparaît, à la voir de près,
comme le lit desséché d'une immense cascade sortie
du sommet de la montagne, qui, durant mille années
se précipitant d'une hauteur de mille mètres, aurait
versé le poids de ses eaux sur ces rochers et les au-
rait polis et usés tels qu'ils sont. Mais la cascade n'est
point faite d'eau, elle est de pierres, et la source qui
la fournit n'est point épuisée. Elles partent de là-haut,
de la tôle du Cervin, dès que le soleil les louche, les
pierres oscillantes, retenues à peine par le gel de la
nuit; et alors l'ample lit aride devient pareil à un
champ de tir où le Cervin se jouerait à exercer son artil-
lerie formidable sans rivale sur la terre. Elle sol appa-
rait labouré par les obus, la roche est brisée de-ci, de-
là, et faite lisse par le frottement continu des projec-
tiles.
C'est un champ de tir presque vertical d'une lon-
gueur de quinze cents mètres; en 1890, j'avais assisté
à l'une de ces gigantesques manœuvres, et je me sou-
venais aujourd'hui de la grandeur imposante et ter-
rible de ce spectacle. Je me rappelais l'impression
étrange de l'odeur de la poudre que j'avais sentie alors,
produite par le heurt des cailloux lombants qui se
brisaient contre la pierre dure et solide ; c'était comme
cette odeur de soufre et de nitre que, disait-on autre-
fois quand on croyait encore au diable, le diable lais-
saif après lui où il passait. Mais, ce matin-là, le Cervin
était tranquille ; mes guides avaient prévu qu'il en
devait être ainsi, car autrement ils ne seraient point
venus.
Vers le haut, par la grande arête, en nous mainte-
nant sur le liane oriental, nous allions rapidement et
d ensemble comme un homme seul.
310 LE MONT CERVIN.
Oh! l'heureuse folie que celle de s'élever sur les
hauteurs ! La suprême volupté qui à elle seule suf-
firai L à rendre la vie des montagnes belle entre toutes,
si cent autres choses ne l'embellissaient déjà !
Le jour croissait rapidement; il me semblait monter
vers la région de la lumière ; et, à voir le chemin aussi
tranquille et net et le ciel si clair, une grande espé-
rance m'entrait dans l'âme. J'étais heureux que le
temps fut beau, que le Cervin fût là devant moi, pour
moi seul, et encore, qu'il ne donnât pas signe de vie;
j'étais heureux que mes jambes me servissent bien,
heureux de me sentir calme, de regarder dans l'espace
libre, d'aspirer à pleins poumons l'air subtil — cet air
qui à chaque aspiration purifie le sang et semble
alléger le poids du corps.
Mes guides et moi nous n'échangions que de rares
paroles ; mais c'étaient des paroles joyeuses, insigni-
fiantes, à la façon de celles qu'échangent entre eux
ceux qui n'ont aucune pensée grave.
Soudain, un sifflement a déchiré le silence de l'air;
puis un petit coup sec a heurté nos oreilles comme
d'une estafilade. Nous levons la tète et interrogeons
du regard les hauteurs. Un autre sifflement, un autre
bruit sec, qui donne l'impression d'une chose dange-
reuse et dure passant tout près, invisible, très rapide.
Je sais ce que c'est : ce sont les cailloux qui se dé-
tachent de la cime au premier soleil.
Le vieux Cervin veuf plaisanter avec nous.... Nous
nous sommes arrêtés et nous écoulons attentifs....
Plus rien.... Ce n'était qu'une fausse alerte.
Nous continuons de monter. La pente est roide
extrêmement mais point difficile. Cette première partie
de l'arête jusqu'à l'Epaule, où qu'on la prenne, et en
de bonnes conditions, n'est point plus difficile que
LE CERVIN DE FUUGGEN. - 511
l'arête du Hörnli au-dessus de la Alle Hütte; eL elle
est certes plus facile que l'arête italienne sur le Col du
Lion 1 .
Nous arrivons facilement à la première tour —le pre-
mier donjon — de Farcie, qui est à peu près à la moi-
tié de sa hauteur el que l'on peut voir fort bien de
Breuil, reconnaissable à ceci qu'il est marqué sur sa
partie supérieure d'une petite lache blanche de neige.
Là, je retrouve l'emplacement d'un de mes bivouacs
d'il y a neuf ans ; et je m'étonne, à y songer, que nous
ayons pu dormir alors comme nous le lunes, à trois,
dans celte fente étroite. Je me rappelle que la pipe de
Daniel avait glissé au fond de l'anfracluosité, cette
nuil-là, et y était restée.
A vue d'oeil, je juge que nous sommes à la hauteur
du Petit Cervin qui nous fait vis-à-vis, c'esl-à-dire à
près de 5900 mètres. Antoine me dit que, il y a peu
de jours, au cours de l'exploration faite avec Daniel,
il a de nouveau passé la nuit ici ; en fait, un peu de
bois est encore là, et un poêlon : nous allumons le
feu, nous faisons réchauffer du vin, cl pendant qu'il
tiédit, nous nous reposons en causant de la pipe de
Daniel qui est au fond de la fente, irrémissiblement
perdue....
Dans ce même temps, le soleil paraît, et avec le
soleil un vent fort et froid s'élève qui sou l'Ile du septen-
trion, si vif qu'il pénètre sous les vêtements; il semble,
en vérité, qu'on ne les a point sur soi. En une seconde,
par le contraste entre le mouvement très rapide fait
jusqu'ici et l'immobilité de la halte, je me sentis
gagner par le froid. Il y cul un moment où je crus
m'évanouir, et j'aurais donné ma vie pour une obole.

1. Y. aux notes : Paroi de Furggen.


5i"2 LE MONT CERVIX.
Mais, quand j ' e u s avalé une g o r g é e de vin chaud, je
me retrouvai plus Tort et il me parut que celte brève;
torpeur, physique et morale, m'avait été comme un
repos.
Les alpinistes n'ont point c o u t u m e à dévoiler leurs
m o m e n t s de faiblesse, et ceci non point parce qu'ils
voudraient cacher leur fragilité mais parce que, dans
la joie finale de la victoire, toutes peines et toutes
fatigues sont abolies.
Et j ' a u r a i s moi-môme, sans doute, oublié ce petit
incident, j ' a u r a i s pu croire que j a m a i s je n'avais été
plus sain et joyeux qu'en cette matinée, si je n'avais
retrouvé clans mon carnet ces trois notations : « mo-
m e n t de faiblesse... vin chaud... guérison... ».
11 est clair que je me gardai bien de confesser alors
mon état à mes guides, cela eût diminué en eux celle
confiance qu'il était nécessaire qu'ils eussent en moi
ce jour-là; mais je consigne ici honnêtement la légère
péripétie de cet affaiblissement inattendu, par un
désir de sincérité. L'alpiniste n'est point de fer; un
accès de défaillance physique peut survenir chez tous,
chez les guides eux-mêmes. Si l'alpiniste n'était point
un h o m m e fragile, il ne saurait, avoir le sentiment de
la dure solidité de la m o n t a g n e ; il ne jouirait point
du contraste qui jaillit de la disproportion de ses
propres forces avec la force infinie qu'il doit vaincre-—•
contraste qui est peut-être une des raisons les plus
profondes de sa passion 1 .

1. » Do ki disproportion même entre l'infini qui nous Luc et


ce rien que nous sommes, nail le sentiment d'une certaine
grandeur en nous. Nous aimons mieux être fracassés par une
montagne que par un caillou.... L'intelligence en nous mon-
trant, pour ainsi dire, l'immensité de notre impuissance, nous
Ole le regret de notre défaite ». (GUYAU.)
LE CERV1N DE FURGGEN. 515
En avant !
Le soleil baise ardemment la roche froide, et les
eaux rares rompent leurs enveloppes ténues et se
libèrent du gel avec des bruissements cachés. (Test la
première voix joyeuse de la montagne qui se réveille.
Le bien-être revenu me fait frémir d'une vie et d'une
impatience renouvelées. Je consulte à chaque instant
le baromètre, à la façon d'un malade qui ayant la
lièvre éprouve curieusement entre ses mains les
variations du petit tube thermométrique.
Nous nous élevons très vite, de ressaut en ressaut,
sans rencontrer de sérieuses difficultés — et c'est
ainsi cpie nous arrivons à la seconde tour de la grande
arête. Déjà la paroi s'est resserrée comme le lit d'un
fleuve aux approches de sa source ; elle prend la
l'orme d'un couloir encaissé qui renferme, en son
fond, des bandes extrêmement inclinées de neige.
Dans les mauvais jours ce couloir est parcouru par
les pierres tombant de la cime: autrefois je l'avais
traversé, courant sous celte grêle meurtrière: et je
revois, sur le bord opposé, la corde que nous avions
laissée là dans notre fuite: elle pend aux rochers
depuis ce temps, depuis ma première entreprise man-
quée — et, à la revoir ainsi, menue et faite toute
blanche par le soleil de neuf étés cl le gel d'autant
d'hivers, une sensation me vient de profond abandon-
nement. El pourtant cette corde légère nous avait
alors sauvés dans la hûte de notre retraite, sous la
menace des pierres qui sifflaient dans l'air. Avec une
intense curiosité, je recherche, au centre du couloir,
le rocher sous lequel comme en une sûre casemate
nous avions trouvé un abri ; c'est là que nous étions
restés blottis trois mortelles heures, durant que le
Ceryin nous foudroyait d'en haut....
514 LE MONT CERVIN.
Cette année, tout est tranquille; les roches sont
nettes, et au chef du Ce.rvin, déjà près de nous, on ne
voit plus ces stalactites énormes qui y pendaient dans
ce temps comme u n e l o n g u e barbe blanche faite de
glace. Le Cervin aujourd'hui n'est plus chenu, mais
brun.
Nous laissons à notre droite la roche protectrice:
la côte se fait plus raide : ici, les mains commencent
de venir à la rescousse des jambes: on va comme au
long d'un toit, d'un de ces toits du nord, en ardoise,
lisses et extrêmement inclinés.
Nous rejoignons la troisième tour, le dernier con-
trefort de la grande arête, auquel nous donnerons le
nom d'Epaule de Furggen 1 .
Ici se termine, contre le pic final, le promontoire
immense qui du col de Breuil monte soutenir la Tête
du Cervin. L'architecture de l'édifice se simplifie; les
nervures des nefs latérales s'attachent au mur prin-
cipal et disparaissent: il ne demeure que la coupole
finale, droite et lisse, qui monte majestueuse au ciel
en un dernier élan — hardiesse inouïe d'un architecte
surhumain.
Nous sommes à près de 4500 mètres au-dessus du
niveau de la mer, et plus élevés que le picTyndall que
l'on peut voir de cet endroit. Jusqu'ici, tout est bien
allé; on peut dire de l'ascension que nous venons de
faire qu'elle n'est ni facile, ni difficile ; elle est de
celles dont un alpiniste agile peut se tirer tout seul,
sans avoir à compter sur la corde de son guide; en
fait, nous sommes venus du Giomein à ce point en
douze heures. C'est ce point probablement que Mum-

1. Y. aux noies : Horaire de l'ascension (Du col de Breuil


— Breuiljoch — à l'Epaule de Furggen).
LE CERVIN DE FURGGEN. 515
mcry avail dû atteindre dans sa tentative de 1880.
C'est ce point qu'avaient touché mes guides dans leur
exploration récente.
Au delà, c'était l'inconnu : la muraille noire, verti-
cale et unie de 1'extrome lour, qui, à la voir ainsi d'en
bas, semblait nous tomber dessus ; vieille tour aux
parois rongées que la foudre seulement avait parcou-
rues et que l'aile des aigles ou des corbeaux avait
seule osé effleurer.
Mummery l'avait trouvée very formidable; devant
elle, il avait renoncé à poursuivre el préféré une
périlleuse traversée1 au long de la base du pic à un
essai quelconque pour la franchir — traversée qui
le conduisit à l'habituelle voie de l'arête suisse. Il lui
arriva ce qui m'était arrivé à moi-même lors de ma
première tentative, c'est-à-dire d'entreprendre, sans
préparatifs, une pareille ascension qui n'est point de
celles que l'on p e u t m e n e r à bien par les moyens
ordinaires.
En r e g a r d a n t de tout près cette paroi, comme je le
faisais en ce moment, je ne réussissais point à décou-
vrir une voie quelle qu'elle fût, qui donnAt accès au
faîte, par les roches c o m p a c t e s : p o u r t a n t , mes guides
parlaient d'une « cheminée » à l'aide de laquelle
l'ascension devait être faisable, et déjà ils m'en indi-
quaient la base, trente ou q u a r a n t e mètres plus
haut.
A cette heure, la caravane de Daniel avait certaine-
ment rejoint la cime; dans peu de temps elle serait
descendue par le sommet du Ccrvin, vers nous, jus-

1. Mummery rejoignit, avec beaucoup de difficulté el par un


chemin dangereux l'Épaule de Hörnli, à l'endroit où l'arête
suisse s'attache au pic final. (V. A. F. MUMMERV, My climbs in
the Alps and Caucasus, p. i't el suiv.)
516 LE MONT CERVIN.
qu'à un point infiniment élevé au-dessus de nos tètes,
d'où elle nous aurait lancé la corde.
De l'Epaule, nous montâmes encore d'une vingtaine
de mètres, et là, en un petit espace, je me blottis,
assis tout contre le Cervin et m'y adossant des épaules
le visage tourné du côté de l'immense précipice de
Furggen. Les guides me laissèrent pour redescendre
à l'Épaule, où, du promontoire neigeux, ils de-
vaient voir Daniel et les siens arriver au lieu con-
venu.
De ma niche aérienne, je les voyais en bas sur la
blanche terrasse de l'Epaule — Antoine et Aimé, —
(jui levaient continuellement la tôle vers les hauteurs
d'où l'aide allait descendre; ils n'étaient point très
éloignés de moi, et ils m'apparaissaient infiniment
petits sur celte masse. Je les photographiai, et j'en
eus une image pareille à celle que l'on obtient au
cours des ascensions en ballon. De fait, j'étais sus-
pendu comme en une nacelle ; je ne voyais que des
choses lointaines; sous mes pieds, la paroi se dérobait
avec une prodigieuse inclinaison et je n'en pouvais
apercevoir la base; au delà de l'éperon de l'Epaule,
iln vide immense; l'éperon cachait toute l'arête par
laquelle nous étions venus, et derrière lui l'abîme était
si profond que le regard courait en pleine liberté et
s'étendait jusqu'à toucher les extrêmes limites de
l'horizon, du Breithorn au Mischabel: el les glaciers
immenses du Mont Rose, vus de là-haut, prenaient
l'aspect d'un lointain paysage lunaire aperçu à travers
un télescope.
L'éloignemenl de ces colosses, le manque de points
de comparaison plus voisins, donnaient une telle sen-
sation de hauteur, qu'il me paraissait être au niveau
du soleil. Quand je tournais la lète vers le haul, je ne
LE CERVIN DE FURGGEN. 517
voyais qu'un pan de muraille droit, sans fin, et le ciel
par-delà limpide infiniment.
Il y avait un précipice au-dessous et un autre au-
dessus de moi.
Ainsi immobile comme je l'étais depuis un long
lemps, j'avais froid malgré le soleil qui me frappait
au front. Les guides, de leur poste d'observation, con-
tinuaient de regarder en l'air, lançant de temps à
autre un cri comme d'une alarme de sentinelle. Mais
aucun signe n'arrivait d'en haut.
Il faut, en montagne, beaucoup de patience.
Quand je me souviens que dans ce petit recoin
sublime je restai tout replié pendant presque deux
heures, je ne puis parvenir à analyser mes pensées et
mon étal d'âme durant tout ce lemps qui passa
comme un moment très courl.
Il me semble qu'une espèce de stupeur avait suc-
cédé à mon immense curiosité, stupeur qui paralysait
en moi tout raisonnement.
Un sens seulement avait gagné en moi une acuité
extrême : l'ouïe. Tout mon désir s'était réfugié dans
mes oreilles qui attendaient le signal.
Une heure et demie s'était écoulée quand nous
entendîmes une voix lointaine qui paraissait des-
cendre du ciel. Nous répondîmes....
Je suis du regard attentivement Antoine et Aimé
qui se meuvent sur l'arête, causant entre eux avec
des gesLes animés; de là-bas ils ont vu leurs compa-
gnons: de longues négociations commencent alors
entre eux deux et ces hommes mystérieux juchés sur
la hauteur, à pic au-dessus de moi, et que je ne puis
apercevoir.
Là-haut le travail de préparation doit être fervent :
fixer solidement à la roche, à l'aide cl un épieu de fer.
518 LE MONT CL'RVIN.
la corde qui doil soutenir toute notre ascension, la
laisser se déployer, courir le long- de la paroi, de façon
qu'elle vienne à passer tout juste par le centre de la
cheminée, tel est ce qu'ils onl à faire. Et ccrles, une
corde d'une centaine de mètres n'est point facile à
manier parmi les après hachures de la montagne....
Mais il ne m'est point donné de voir ces préparatifs.
Enfin! Non loin de ma tôle l'extrémité d'une corde
apparut; elle descendait silencieuse, comme un mince
serpent qui aurait glissé insidieusement vers moi, avec
de curieuses hésitations et des élans et des contor-
sions. On eut dit qu'elle était vivante. Elle s'arrêta à
quelques mètres de distance.
C'était le fil qui nous devait conduire hors des
grottes du Minotaure.
Déjà les guides avaient quitté leur vedette, et ils
montaient pour me rejoindre. Ils s'approchèrent de
moi. Ils me dirent : « Nous allons.... » El ils m'alta-
chèrent étroitement à la corde'commune, en prenant
soin de laisser une grande longueur de corde entre
chacun de nous.
L'ascension commençait enfin sur la voie nouvelle
où personne, jamais, n'avait passé. Ma curiosilé
ancienne serait satisfaite. Mais je n'éprouvais pas
d'émotion; j'avais en moi une sorte de fatalisme tran-
quille; ce n'était point du courage, c'était une inca-
pacité absolue de penser à la peur. En de tels moments
je crois qu'une part de notre âme, la plus sage peul-
être, s'absente pour ne pas assister à ce que l'autre va
faire.
Antoine se mit en mouvement le premier; il rejoi-
gnit bientôt l'extrémité de la grande corde, et, l'ayant
saisie résolument, il ne tarda point à disparaître. Puis
ce fut le tour d'Aimé; je le regardai grimper des
L E CEnviN P. 518.

Phot. G. Ray.

L ' É P A U L E D E F U R G G E N .
LE CERVIX DE EURGGEN. 51!)
mains cl dos pieds en s'aidant de la corde, sans que
je comprisse bien comment il faisait pour s'élever. Je
m'approchai moi aussi; j'entendis un ordre de parlir;
en hâte je retirai mes gants afin que mes mains fus-
sent aptes à saisir plus solidement la grande corde;
la corde commune qui me reliait à Aimé se lendit :
c'était mon tour.
Et je m'élançai.
La première étape offrait une cheminée toute ébou-
lée, aux parois étroites, avec des points d'appui rares
et peu utilisables par ce fait que les assises rocheuses
s'y trouvaient inclinées vers le bas. Je montais, cher-
chant des pieds à tâtons les saillies, et agrippé d'une
main le mieux que je le pouvais à la roche, pendant
que j'élreignais presque continuellement de l'autre la
grande corde.
Les exercices de trapèze faits à la maison avant que
de parlir me servaient en ce moment. Toutefois dans
ma petite chambre je n'avais point au-dessous de moi
ce précipice de Furggen.... C'était une gymnastique
que je n'avais encore jamais pratiquée, mais je faisais
mon devoir avec calme et avec une force immense de
bonne volonté.
Le ciel était bleu, le soleil brillait, je me divertis-
sais au nouveau mode d'ascension. Allègrement, je
sifllais entre mes dents une chansonnette entendue
quelques soirs plus tôt, à la ville, et qui m'était
demeurée, je ne sais trop pourquoi, dans la mémoire,
Cependant, les parois exiguës de la cheminée se fai-
saient plus lisses, et en l'absence de saillies où
s'acrocher, il devenait parfois nécessaire de monter
en pointant à plat des semelles contre la roche et se
hissant à la force des poignets par le câble; alors le
corps formait un angle droit avec la paroi et oscillait
H20 LE MONT CEIWIN.
d'une façon inquiétante. Le dernier de la caravane, je
n'avais personne qui m'indiquât où placer le plus uti-
lement mes mains, et où appuyer mes pieds; Antoine
était à la tête, assez loin, et je ne le voyais jamais;
de celui qui me précédait, Aimé, je ne voyais, la plu-
part du temps, que les semelles et los talons cloués
qui tâtaient la roche: et il était trop occupé pour me
prêter aide ou conseil, sinon en maintenant solide-
ment la corde quand je l'en priais. Mon piolet, que je
portais attaché à mon bras, menait dc-ci de-là une
danse maudite. Il me piquait le visage de son fer acéré
el jetait sa hampe en travers de mes jambes.
Tant bien que mal je franchissais pourtant ces pas,
el arrivais en un lieu où quelques pouces de roche
en saillie concédaient une halle brève. J'y respirais
un peu avec satisfaction; mais dans mon haleine hale-
tante sortaient encore de ma poitrine, sans que je
l'eusse voulu, les notes de la petite chanson entendue
à la ville.
Celui qui a coutume de faire de longues marches
seul n'ignore point celle étrange insistance d'une idée
musicale qui s'éveille à l'improviste à un détour du
chemin et plus ne l'abandonne. D'abord cola semble
une distraction agréable, un soulagement au silence;
de la marche, et on chante à pleins poumons. Puis,
cela commence d'ennuyer ; vous vous sentez fatigué,
vous ne voudriez plus chanter et cependant vous êtes
forcé de redire à mi-voix la chanson; et alors que vous
serrez les lèvres afin qu'elle n'en sorte point, elle mur-
mure nu-dedans de vous, rien ne vaut à vous en déli-
vrer, et le motif musical le plus sublime devient
odieux par celte hantise autant que le refrain d'un
orgue de barbarie pleurant dans la cour de votre mai-
son....
LE CERVIN DE FURGGEN. 521
La ritournelle stupide de ce jour m'avait accom-
pagné déjà durant la partie inférieure de l'ascension
— là où nous avancions encore les pieds sur le sol —
et elle m'avait contraint de la redire, en mesurant son
rythme à l'essoufflement de ma poitrine. Mais ici, où
tout rythme de marche et tie respiration avait cessé,
cette ritournelle prenait un temps inquiet, sans me-
sure, et les efforts musculaires, les secousses de la
corde tendue, les heurts de mon corps contre la
paroi l'accentuaient follement: cela devenait une
mélodie désordonnée, féroce, une musique d'enfer.
Je crois qu'Edgàrd Pot'1 eût décrit volontiers les
affres de celle lutte entre un homme suspendu à une
corde au-dessus d'un abîme et une idée musicale qui
le persécute....
Assurément, ce n'était point le lieu de chanter.
Les choses se faisaient toujours plus difficiles; nous
étions sortis du chemin creux dans lequel nous avions
gravi les premiers trente ou quarante mètres, et le
léger appui de ses parois nous manquait ; nous étions
à présent sur la muraille ronde de la tour et nous
suivions la voie verticale que nous traçait la grande
corde. J'avais une envie extreme de crier vers An-
toine pour lui demander comment élait la roche de-
vant lui, mais je ne l'osais point. Et là, au bout de la
corde, tout seid — car il me paraissait vraiment que
j'étais seul — balancé de droite cl de gauche, je
m'agitais, pour m'élever, en gestes et en efforts dont je
ne me serais pas cru capable ; mes poings serrés à la
corde heurtaient brutalement le rocher. Aies pieds
frappaient incertains dans le vide, el je proférais des
injures terribles à chaque coup que je recevais.
Mes mains, sans gants, étaient raidies par le froid :
je me souviens que je les détachais de la corde à lour
-il
322 LE MONT CERVIN.
de rôle pour les porter jusqu'à ma bouche et les ré-
chauffer de mon souffle; et puis, en avant des deux
mains! un pas de plus était fait. J'avais dans ce mo-
ment l'illusion que j'arrivais par mes propres forces à
surmonter les difficultés, que c'était par ma seule
énergie, et j'en ressentais de l'orgueil. C'est là ce
qui arrive à l'homme aux heures difficiles de la vie :
alors qu'il croit agir sous l'empire de sa propre im-
pulsion et vaincre seul par sa valeur individuelle, des
fils invisibles le soutiennent et le font se mouvoir....
La loge du montreur de marionnettes est en haut et
on ne la voit point. Je peux dire que mon montreur
de marionnettes, à moi, le brave Aimé, me fit faire
en ce jour-là des bonds tels que l'Arlequin le plus
agile n'en fit jamais sur la petite scène du théâtre
« Lupi ».
Cependant cette sensation de solitude me pesait;
parfois, je regardais derrière moi instinctivement
comme pour chercher un compagnon qui devait
suivre, et je ne voyais que le précipice béant, à pic.
Je m'étonnais à me trouver ainsi le dernier et isolé;
il me semblait pénible de continuer d'avancer si éloi-
gnés les uns des autres, sans qu'il nous fût possible
d'échanger une parole ou de nous voir face à face,
sans qu'il nous fût donné de nous regarder une fois
dans les yeux. Je sentais la présence de mes compa-
gnons seulement par l'intermédiaire de la corde qui
vibrait et me serrait la poitrine. Mais ce n'était point
la corde seule qui vibrait et nous unissait : les cœurs
battaient ensemble, fervents, au long de la petite cara-
vane, comme aussi en ces gens invisibles qui, depuis
des heures et des heures, se tenaient immobiles sur
la hauteur à l'origine mystérieuse du fil auquel notre
vie était suspendue.
LE CERVIN DE FURGGEN. 323
Quelques jours après, Daniel me raconta que, du-
rant cette période de notre ascension, une grosse
pierre s'était ébranlée juste à ses pieds — une pierre
même du palier où la grande corde qu'il guidait à
deux mains se trouvait fixée à l'épieu de fer ; la masse
était sur le point de tomber et serait immanquable-
ment arrivée sur nous, s'il n'avait eu dans ce mo-
ment la présence d'esprit de crier à ses compagnons
qu'ils le tinssent ferme, et si, ayant saisi la corde avec
les dents, il ne s'était jeté sur la masse oscillante et
ne l'avait arrêtée de ses mains restées libres. Au
cours de cette manœuvre qui écartait de nous le dan-
ger, une de ses dents se brisa.
Et à me ressouvenir à présent des alternatives de
ces heures, à me ressouvenir de ces hommes, qui,
courageux et calmes, travaillaient à ma victoire, il me
semble que leur abnégation eut vraiment en ce jour
quelque chose de sublime. Je sens que la foi qu'ils re-
posaient en moi devait être immense, pour qu'ils se
fussent ainsi aventurés en de tels passages; ce devait
être une foi équivalente à celle que j'avais moi-même
reposée en eux. Et pour cette confiance absolue qu'ils
me donnèrent, je leur aurai toujours de la reconnais-
sance.
Mais dans le moment de l'action je voyais les
choses tout autrement ; j'appréciais diversement ces
deux hommes qui montaient devant moi, qui ne me
parlaient point et passaient par des lieux impossibles :
ils devenaient à mes yeux semblables à deux démons
qui m'eussent entraîné, lié inexorablement, vers
quelque destinée inconnue. Où donc allaient me con-
duire ces deux damnés?
Cette pensée seulement me tranquillisait que, dans
le bas, à quelques kilomètres de distance, Antoine
524 LE MONT CERVIN
avait une femme jeune el bonne qui lui avait dit au
revoir, à peine vingt-quatre heures plus tôt, et deux
beaux enfants auxquels j'avais donné des bonbons
l'avant-veille en passant à Crépin. Et le jeune Aimé
devait bien avoir aussi là-bas, dans la vallée, un cœur
d'adolescente qui se souvenait anxieusement delui !....
Quelquefois je me reposais, debout, sur un palier
exigu, sans détacher mes mains de la grande corde.
C'étaient dix, vingt minutes de halte, puis un laco-
nique : « Venez » m'arrivait, et je me reprenais à
grimper, le visage tourné contre la montagne.
— Pour Dieu ! Que faites-vous là-haut?
Une petite pierre détachée par le pied d'un de mes
compagnons m'avait frappé à la tète. Et j'avoue —
parce qu'ici je veux tout dire — que dans ce moment
je dus invoquer toutes mes forces pour ne pas ouvrir
les poings et m'abandonner.
Alors nous fûmes deux : moi et un autre homme
bien supérieur et plus fort — et celui-ci parla en moi,
et il criait : « Insensé ! ne vois-tu pas que si lu te
laisses aller, nous sommes tous perdus.... Va, cou-
rage!.... Fais un effort... un autre encore... nous y
sommes!.... »
C'était la voix impérieuse de l'instinct animal, un
précieux ami que le bien-être et la sécurité de la vie
coutumière ont assoupi en nous et qui se réveille à
l'heure du besoin. J'avais entendu sa voix au cours
d'autres aventures de montagne; mais jamais elle ne
m'avait parlé aussi clairement el hautement.
— Vous y êtes, monsieur? me criait en ce moment
Aimé.
Encore toul remué de la lutte intérieure je répondis :
— Je suis prêt.
— C'est bien ; alors j'avance.
L E CERVIN. P. 3-2

Phot. G. Rcy.
UN PASSAGE DE LARETE DE FURGGEN.
LE CERVIN DE FURGGEN. 525
A mesure que je monte, chaque heurt laisse sur
moi une petite blessure, une souffrance légère. Les
muscles de mes bras, repliés clans un effort continu,
sont gagnés par une lassitude ; je commence à m'aper-
cevoir du poids de mon corps.
Quelque chose a passé entre moi et le soleil ; cela
semble l'ombre d'un corps qui traverserait rapide-
ment l'espace. Une autre ombre.... Un bruissement,
d'ailes : un être vivant, noir et agile, glisse tout près,
plombant d'en haut, et se perd dans le bas comme
une pierre qui tombe.
Ce sont les corbeaux du Cervin, les seigneurs de ce
lieu. II y en a toute une famille et je ne sais com-
prendre d'où elle a pu sortir.
Ici, à celte hauteur, entre les dernières fentes de la
roche, personne, en aucun temps, n'est venu les dé-
ranger. Et, à l'arrivée des visiteurs insolites, ils élèvent
leur vol inquiet, et vont et viennent croassant sinisfre-
menl autour de ces intrus qui pendent à une corde.
Ils me donnent de l'ennui. L'un d'eux m'a effleuré
la tète du bout de son aile; cette image atroce se pré-
sente brusquement à mon esprit des grands oiseaux
mauvais qui voltigent à l'entour des suppliciés....
Evidemment j'étais fatigué : la fatigue produisait
en moi cette sombre vision. Jamais je n'ai mieux com-
pris qu'en ce jour-là comment la valeur d'un alpiniste
ne dépend pas seulement de ses bons pieds, île ses
bons bras, ou de ses poumons, mais encore de quelque
chose de plus intime qui réside dans son cerveau et
dans son cœur.
Toutefois, à la longue durée de l'ascension, je
percevais que nous étions déjà fort élevés et que le
terme des difficultés ne pouvait manquer d'être tout
proche. Après une dernière étape au long d'une paroi
526 LE MONT CERVIN.
qui me parut plus verticale et méchante que les
autres, j'émergeai du front au bord d'un ressaut, et,
par une suprême tension de tous mes muscles, je
m'enlevai et réussis à me mettre debout sur une sorte
de petite esplanade où un peu de neige demeurait, la
seule que j'eusse rencontrée tout au long de la tour.
Je vis mes guides qui se tenaient immobiles à peu
de distance; au delà, c'était un escalier de roche,
dont la pente semblait un peu moins terrible, qui
montait jusqu'au pied d'une muraille élevée — autant
que j'en pouvais juger — d'une quinzaine de mètres;
au bord supérieur de cette muraille je voyais appa-
raître et s'agiter des tôtes.... (relaient Daniel et ses
hommes.
Je revois ces choses avec une netteté merveilleuse.
Nous étions éloignés de près de trente mètres en ligne
verlicale de nos compagnons ; nous reconnaissions
leurs figures ; désormais, il nous devenait facile de
leur parler et de les comprendre, tant nous étions
proches les uns des autres.
La grande corde nous reliait à eux, rien autre
chose que la corde; la brève muraille en surplomb
nous en séparait.
J'approchais, hésitant, du terme de mon entreprise.
Et déjà j'osais penser à la réussite; je calculais que,
de là-haut à la cime, il ne devait pas y avoir plus de
cent mètres. La victoire tenait donc toute en cette der-
nière longueur de corde qui pendait, lisse et mesquine,
dans le vide. Au-dessus, il y avait les nôtres que nous
allions retrouver et qui nous aideraient, — et le Cervin
serait à moi !
Antoine, sans perdre de temps, s'était avancé jus-
qu'au pied de la muraille. Là, il s'était arrêté pour se
concerter avec ceux d'en haut sur le moyen de fran-
LE CERVIN D.E FURGGEN. 527
chir ce dernier obstacle. Moi, j'étais resté sur la
lisière de neige, sans m'asseoit-.
C'était quatre heures; nous avions donc employé
quatre heures à monter de l'Epaule jusqu'ici, c'est-à-
dire d'une centaine de mètres.
Je ne sais combien de temps durèrent ces négocia-
tions. Dans l'intervalle, pour alléger notre charge,
Antoine avait fait passer à ceux d'en haut une de nos
sacoches qui contenait mon Kodak. Je suivis des
yeux la sacoche durant qu'elle montait, suspendue à
la corde et se balançant dans l'air, amenée par Daniel.
Heureux petit Kodak! Il avait, lui, gagné le Cervin
de Furggen....
Puis, je vis Antoine faire quelques pas, saisir la
corde qui pendait dans la concavité de la paroi, et
monter de deux ou trois brassées en se soulevant de
tout son poids dans le vide durant que ses pieds cher-
chaient au long de la roche quelque point d'appui.
Il s'arrêta, ses souliers fixés de la pointe contre la
paroi; la corde oscillait incertaine; il perdit l'équi-
libre, et redescendit.
Il demanda à Daniel qu'on lui jetât une corde à
nœuds; alors toute la longue corde fut retirée, et,
dans le laboratoire supérieur, on travailla hâtivement
à nouer ensemble deux cordes de façon qu'elles n'en
constituassent qu'une seule, à nœuds. Elle se fil
attendre assez longtemps; enfin elle descendit.
Antoine la fixa en bas de son mieux à une anfractuo-
sité de la roche, puis il s'élança, essayant à nouveau
de s'élever par elle : c'était l'épreuve décisive. A nou-
veau je le vis grimper l'espace de quelques mètres ;
mais la corde, bien que retenue à sa base, se déplaçait
sous son poids et oscillait dans le vide. Je vis le corps
d'Antoine, suspendu par les bras, se balancer, entraîné
528 LE MONT CERVIX.
de droite et de gauche. Il ne moulait plus: ses efforts
élaienl évidemment paralysés par l'inclinaison incon-
stante de la corde. Il se soutint encore à un des
nœuds quelques instants; il tenta de rapprocher son
corps de la paroi: il cria quelques paroles à ceux d'en
haut.... Alors... que vous dirai-je?—alors, il com-
mença de se laisser descendre lentement; il toucha la
base de la paroi d'où il était parti; il abandonna la
'corde et revint vers nous: c'était la défaite.
Antoine, qui nous avait conduits si valeureusement
jusqu'ici, ne se sentait point de force à franchir le
dernier saut.
Il avait essayé, il n'avait pas réussi; après lui c'eût
été vain que de recommencer le le compris en une
seconde avec une clarté désolante, cl celui-là seul le
pourra bien comprendre qui tentera à nouveau cette
épreuve.
A monter à la force du poignet, il n'y fallait plus
songer; cela était absolument impossible à cause des
oscillations continuelles de la corde; par surcroît, les
hommes d'en haut se trouvaient en un lieu si périlleux
et restreint qu'ils ne pouvaient nous apporter un grand
secours : chacun de leurs mouvements aurait jeté sur
nous quelque pierre.... L'heure se faisait tardive.
Nous étions arrivés à ce point redouté où l'obstacle
difficile se changeait pour nous en obstacle infran-
chissable.
Il y eut un silence. Un frisson de détresse me passa
dans les veines; je songeais que,, à cette heure, la
renonciation signifiait le retour périlleux en bas par
la voie déjà parcourue; j'attendais que les guides
prononçassent quelques paroles : Aimé se taisait
attristé, Antoine secouait la tête avec un visage ferme
et sévère. Je lui demandai si lout étail fini. Il répondit
LE CERVIN DE FURGGEN. 529
— déjà je le savais — qu'il n'y avail plus rien à faire.
Il ajouta : « 11 faudrait une échelle. » Mais Daniel
n'en avait pas. Je regardai autour de moi : je vis le
Mont Rose, impassible, an loin; à quelques pas, l'ou-
verture du précipice par lequel j'étais monté et par
lequel il allait falloir redescendre, .le détournai mon
regard.
Oh ! comme pour peu de chose nous perdions la
victoire! Peut-être moins de dix mètres avaient séparé
Antoine de ceux d'en haut dans le moment qu'il avait
dû se retirer.
Nos forces étaient épuisées; nos muscles trem-
blaient de fatigue. Pauvre Icare qui avait pris pour
voler vers le soleil les plumes de l'aigle et les avait
attachées à ses épaules par de la cire!....
Nous échangeâmes peu de mots. Je donnai l'ordre
de la retraite. Je regardai ma montre; il était cinq
heures. L'anéroïde marquait 4580 mètres.

Vers cette même heure le télégramme suivant par-


lait de Zermalt. Je le traduis de l'allemand :
« Un fait inouï vient de s'accomplir et c'est l'ascen-
sion du Cervin par le Furggen. Déjà depuis une se-
maine des hommes avaient été observés plusieurs fois
dans cette direction qui grimpaient audacieusement
et joignaient une hauteur invraisemblable. Finalement,
ce matin, jeudi, on vit trois hommes bien munis de
cordes monter à la cime par le chemin accoutumé et
descendre l'arête de Furggen autant que ce fut en
leur pouvoir. Ils jetèrent de là une corde, par la mu-
raille de roches qui surplombe, à leurs camarades, et
ceux-ci ont accompli, par ce moyen, leur ascension,
au-dessus de l'énorme précipice. On a suivi le fait au
télescope, du Schwarzsee. Des guides Agés et coura-
550 . LE MONT CERVIN.
geux hochaient la tête à la vue d'une semblable témé-
rité (Tollkühnheit).... On croit que les audacieux alpi-
nistes sont deux Anglais, accompagnés de plusieurs
guides italiens'.... »
Désormais il vous est donné de savoir qui étaient
ces Anglais et quel fut l'échec douloureux qui termina
cette tentative au lieu de la victoire télégraphiée de
Zermatt aux j o u r n a u x européens 2 .

Oh! virliï mia perche.1 si Li dilegue?


(Purg., XVII.)
Oh! mon courage pourquoi ainsi t'évanouis-tu?

Que j ' a i e une idée précise et claire de la façon dont


s'accomplit la descente de ce passage difficile, je ne
le saurais prétendre. Trop de sensations graves en-
combraient m o n esprit; une grande mélancolie pesait
sur moi, mêlée d'indifférence, de r a n c œ u r s inexpli-
quées, d'acceptations et de révoltes.
Mais la vision de certains moments demeure en moi
nette et profonde comme l'empreinte d'un fer r o u g e .
La corde à n œ u d s avait été retirée par ceux d'en haut
qui s'étaient h â t é s de lever le camp. Le j o u r déclinait;
le soleil — l'ami le plus cher de l'alpiniste— avait de-
puis longtemps quitté l'arôtc et s'était caché derrière
le Mont. Il me semble qu'il n'y avait plus là de cor-
b e a u x ; peut-ôtre s'ötaicnt-ils déjà retirés dans leurs
nids.

1. Neue Zürcher Zeitung, 25 août 1800, n° 255.


2. Avec le télescope du Schwarszsec il ne fui point possible
de voir notre descente parce que ce coté du mont se trouvait
être alors dans l'ombre.
L E CERVIN. 1*. öö[l

Phot. VlttorJo Sella.


LE CEKVIN ET LE MONT ROSE,
LE CERVIN DE FURGGEN. 331
Antoine fixa une de nos cordes à une fente du ro-
cher, sur l'angle de Fecucil où je me tenais, et la fit se
dérouler par la paroi. Je me détournai du Cervin;
j'avançai jusqu'au bord de la terrasse où le sol man-
quait à mes pas et, regardant au-dessous, il me parut
que je regardais en un puits dont on ne pouvait aper-
cevoir le fond.
Je me revois moi-môme dans l'action de saisir cette
corde, quand, le premier, je me mis à descendre, en
silence. Je me souviens que les guides fixaient les
cordes à mesure, et que, à la base de la paroi verti-
cale, je donnai l'ordre à Antoine de couper avec son
couteau l'extrémité inférieure delà dernière corde; il
me paraissait honnête d'empêcher que quelqu'un fût
tenté de s'en servir.
Mais les cordes ainsi fixées ne nous servaient point
aussi bien que le grand câble unique qui nous avait
aidés durant l'ascension. Aux endroits où la muraille
était plus lisse.ct arrondie, elles s'en allaient de toutes
parts en oscillations infernales.
Une fois, je me souviens, le mouvement fut si vio-
lent que je me trouvai vivement projeté hors de la
cheminée sur la paroi, et je balançais de droite et de
gauche, en sorte que je me trouvais une minute sur
le versant suisse et la minute suivante sur le versant
d'Italie.
Je perdis l'équilibre; d'abord des poings et puis du
front je heurtai contre la paroi. Mes pieds cher-
chèrent en vain un appui.
Je crois que, je jetai alors des imprécations et que je
criai vers mes guides avec quelque ressentiment.
Pour toute réponse, une traction de la corde me
vint d'en haut qui me serra la poitrine presque à
m'étouffer. Mes mains transies et brisées de fatigue
352 LE MONT CERVIN.
me soutenaient mal. Dans ce moment, comme tout à
l'heure, l'instinct me secourut : je saisis la corde avec
mes dents et me reposai ainsi. Ce fut l'espace d'une
seconde, mais on ne peut imaginer l'assurance, le
bien-être que cet expédient me procura. C'était un
organe de plus, et solide et bien reposé, qui entrait en
action. Tout aussitôt je retrouvai mon équilibre et je
pus continuer de descendre. Mes hommes ne m'avaient
point donné de réponse alors que je criais vers eux,
et ils ne m'avaient point vu; ds accomplissaient silen-
cieusement leur devoir ardu et grave, plein d'une im-
mense responsabilité. El quand, quelque temps après,
je confessai à Antoine comme une chose illicite l'ac-
tion que j'avais faite de mordre la corde, il se mil à
rire, et admit à son tour que, deux ou trois fois, il
avait dû, lui aussi, se servir de ses dents pour venir en
aide à ses mains. Et il trouvait, pour sa pari, qu'aucune
prise n'était plus sûre et plus forte que celle de la
bouche.
La descente de ces quatre-vingts mètres nous parut
à tous plus difficile que l'ascension, mais, dans la
hâte de l'heure tardive, nous avancions rapidement, el
il devait être à peine un peu plus de sept heures
quand nous vîmes le terme de nos difficultés.
Lorsque nous touchâmes la terrasse de neige
de l'Epaule, le jour gardait encore un peu de sa
lumière. Nous eûmes à cet endroit une impression de
nouveauté à nous sentir sur une ligne horizontale,
après les longues heures passées au long de la ligne
verticale des parois.
Comme nous nous tenions immobiles sur l'Épaule,
des cris joyeux arrivèrent jusqu'à nous de l'arête
suisse; c'étaient Daniel elles siens qui nous avaient
vus et de loin exprimaient leur satisfaction de nous
LE CERVIN DE FURGGEN. 535
savoir sortis des mauvais pas. J'appris un peu plus
lard que Daniel avail été dans une grande inquiétude
à notre sujet, tout le temps de notre descente.
Un millier de mètres restaient encore à franchir
pour rejoindre le col de Breuil, mais désormais il
noussemblailquenousn'avionsplusrien à l'aire. Durant
six heures consécutives nous étions restés suspendus,
entre 4300 et 4400 mètres d'altitude, au-dessus de
l'un des plus formidables précipices des Alpes : tout
le reste n'était qu'un jeu.
A présent, à l'énergie aveugle de l'ascension et à la
hâte désespérée de la descente succédait en nous une
stupeur confuse, une étrange indifférence de tout; je
ne parlais point aux guides des aventures passées, et
eux ne m'en parlaient point à moi-même, par un sen-
timent d'égards réciproques. Je jetai les yeux en ar-
rière, furtivement, pour voir une fois encore de près
la paroi noire, mais en sorte que ceux qui étaient
avec moi ne s'en aperçussent point.
Le crépuscule dura longtemps dans le soir d'été in-
finiment limpide; l'ombre s'amassait au fond de
la vallée et montait par les pentes des montagnes,
avec une extrême lenteur ; l'un après l'autre, les
feux du soleil couchant s'éteignirent sur les beaux
pics de glace ; un voile azuré s'étendit sur les vastes
champs de neige auparavant estompés de rose ; et,
dans le temps que nous descendions, degré par degré
la nuit vint.
Nous allions, taciturnes, au long de l'arête. Nous
descendîmes des heures et des heures, faisant halle
parfois quelques instants pour boire une gorgée de
vin. Nous avions tant de temps, désormais, devant
nousJ Cependant nous sentions une hâte d'arriver au
bas, en un lieu plus sûr et plus chaud.
554 LE MONT CERVIN.
Quand ce fut Loul à fait la nuit, l'un de nous proposa
de s'arrêter pour attendre que la lune parût et vînt
éclairer le chemin; nous nous assîmes où nous étions;
nous mangeâmes sans en avoir envie ; de tout ce jour
nous n'avions éprouvé ni la faim ni la soif; puis, im-
patients, nous nous relevâmes aussitôt et nous repri-
mes à marcher,— sans lune.
On voyait au fond de la vallée suisse un groupe de
lumières qui scintillaient en longues rangées symé-
triques : c'étaient les lumières de Zermatt, la capitale
alpine ; et, si lointaines, elles semblaient être le reflet
des étoiles du ciel en un lac noir et profond.
Cette vision d'une vie civilisée, qui arrivait à nous
dans la lande déserte après la solitude de ce jour, me
fit pour la première fois sentir l'éloigncmcnt immense
qui, tant d'heures durant, m'avait moralement et ma-
tériellement séparé des hommes.
Soudain, toutes à la fois, ces lumières s'éteigni-
rent ; et il ne demeura que quelques petites clartés,
ça et là. C'était à Zermatt l'heure du couvre-feu. Il ne
nous restait plus que les étoiles du ciel.
Nous seuls, désormais, étions éveillés dans le
vaste monde du Cervin. Les voyageurs dormaient
dans les bonnes chambres de leurs hôtels, les cor-
beaux dans leurs nids élevés, et nous marchions sur
le dos du monstre qui paraissait dormir aussi.
Mais notre corps seul veillait et se mouvait par la
force d'inertie sous l'impulsion reçue. L'air froid et
léger des hauteurs le maintenait en action, alors que
déjà notre esprit l'avait abandonné. De pareilles fa-
tigues ne peuvent être supportées que dans la haute
montagne.
A une certaine heure la lune est venue, et avec elle
la nuit s'est faite blanche. La lune, presque pleine,
LE CERVIN DE FURGGEN. 535
effleure de sa lumière les roches voisines el les neiges
lointaines ; l'immense coulée de glace, qui, du Théodule
au Weissthor, descend dans l'ombre de la vallée, brille,
calme et froide. En quelques endroits de notre che-
min, il y avait sur les rochers cette couche de glace
subtile qu'on appelle verglas. Celui-ci, à la nuit,
prend la couleur de la roche qu'il recouvre, et, sur
un des ressauts de la paroi, le premier de notre ca-
ravane, ayant posé la main sur ce verglas, glissa et
s'en alla au gré de la pente tant que la corde qui nous
reliait à lui ne se fût pas tendue ; j'avais empoigné
cette corde et j'en reçus à la main un violent contre-
coup, mais je parvins à retenir mon guide. Il entrait
dans notre destin que nous ne devions pas nous faire
de mal. Tout de suite après, je sentis que mes mains
froides devenaient chaudes comme sous l'action d'un
liquide tiède qui, coulant à l'enlour, les eût enve-
loppées. Plus lard, je m'aperçus que c'était du
sang.
Nous fîmes halte, et je reconnus que nous étions non
loin de l'ancien bivouac; c'était minuit passé; il y avait
encore là un peu de bois et le poêlon ; nous prépa-
râmes du vin chaud. Quelques minutes après, en ce
même lieu, trois hommes serrés l'un à l'autre dans
une étroite fente de la roche, le col de leur veste relevé
et les mains dans les poches, gisaient, si étran-
gement contournés el groupés et si profondément
assoupis qu'on les eût pu croire morts. Et peul-ôtre
qu'à celte heure, sous le ciel, aucun autre mortel ne
dormait en proie à une fatigue plus grande.
Une seule chose devait les réveiller: le froid. Il vint
et les réveilla; ils se secouèrent, ils cherchèrent autour
d'eux avec leurs yeux troubles pour voir où ils pou-
vaient bien être, et revinrent à la vie avec le brusque
556 LE MONT CERV1N.
souvenir, aigu, infiniment douloureux, de ce qui étail
advenu le jour précédent.
Et ils se remirent en chemin, à la clarté de la lune.
Dans le bas, au col de Furggen et tout le long de
l'arête qui sépare l'Italie de la Suisse, il y avail cette
nuit-là la lutte habituelle entre le vent du nord et le
vent du sud. Celui-ci poussait les niasses blanches
île ses vapeurs épaisses et menaçantes jusque sur la
crête. Là, elles s'arrêtaient, elles n'arrivaient point à
passer la frontière, car elles trouvaient le vent du
nord, l'ennemi invisible qui triomphait d'elles; et les
nuées se repliaient en désordre vers l'Italie pour se
reformer à l'abri du contrefort, tenter à nouveau
l'attaque et se retirer à nouveau.
D'en haut, sous la lune qui les éclairait, ces nuées
arrondies, bouleversées, avaient l'aspect d'une fumée
dense sortie de la bouche colossale de quelque canon
géant.
Déjà, tout autour de nous, l'ombre s'était l'aile grise
et transparente ; la lumière se séparait des ténèbres
comme dans la (ienèse, el un peu de vie entrait eu
nous. L'aube vint insensiblement, l'aube limpide
d'une journée idéale pour une ascension alpine; et
nous descendions, avec la douleur d'une ascension
manquée, d'une défaite après une bataille livrée de
toutes nos forces et telle qu'il nous paraissait que
nous n'en devions plus jamais risquer de semblable.
Le beau temps, que j'avais désiré d'un désir ardent
trente heures seulement plus tôt, me semblait aujour-
d'hui un charme inutile; j'aurais souhaité que la plus
épouvantable tempête fût déchaînée sur le Cervin.
Au contraire, le Cervin riait, en toute tranquillité, aux
premières lueurs du jour ; il riait comme hier matin,
insensible, éternel.
LE CERVIN DE FURGGEN. 537
Et, du môme lieu, je vis pour la seconde ibis le
soleil se lever glorieux et illuminer de ses rayons la
haute forteresse invaincue.
Quelques peliles pierres roulaient, venues d'en haul :
tout était comme hier, excepté mon esprit : un j o u r
dé ma vie avait passé.
J'éprouvai un sentiment d'amertume comme si un
grave tort m'avait été l'ait: tout ce qui était humaine-
ment possible, mes guides et moi nous l'avions tenté.
Cette fois, le Cervin n'était pas juste, et, à mesure que
je me rapprochais de la région où vivent les h o m m e s ,
la défaite m'apparaissait plus g r a n d e , plus honteuse.
Je franchis, sans m'en apercevoir, le pas difficile
qui se trouve à l'entrée de l'arête, et sur lequel
étaient tracées maintenant les obscures paroles :
« Lasciate ogni speranza » — « Laissez ton le espé-
rance » — comme sur la porte de l'Enfer
P u i s , à longs pas, par la roule familière du col,
nous descendîmes j u s q u ' a u Giomein.
II était dix heures du matin quand j ' y arrivai, trente-
quatre heures après mon départ.
Comme je fus en vue de l'hôtel, un de mes amis du
Club Alpin vinl au-devant de moi, affable et em-
pressé :
— Eh bien? interrogea-t-il.
Celte simple question me donna un coup terrible:
je sentis ma gorge se serrer, un sanglot y montait, et
je crois que, si j'avais répondu, j ' a u r a i s pleuré.
Je ne pleurai point. Les préjugés humains dénient
à (jui veut sembler fort celle expression infiniment
noble de l'âme. L'alpiniste doit être de pierre comme
sa m o n t a g n e ; mes larmes auraient l'ail rire. J'entrai
à l'hôtel, parmi les h o m m e s , avec le masque de l'in-
différence.
22
558 • LE MONT CERVIN.
Toutefois, mes vêtements qui pendaient en lam-
beaux, comme les voiles d'un navire qui aurait souf-
fert une longue et orageuse traversée, parlaient pour
moi.
Je regardai mes mains qui me cuisaient ; elles
étaient écorchées et ensanglantées; et, quand un
monsieur plein de courtoisie s'avança vers moi les
mains tendues, je cachai les miennes comme Lady
Macbeth.
dette étreinte m'aurait fait trop mal!

Duleia nocturnal porlans vestigia rixœ


Ouaiii de virgineis cesserai, exuviis.
(CATULLE, la Chevelure do. Berenice.)

Dans l'instant qu'un alpiniste, au retour d'une ex-


pédition difficile, pose le pied sur le seuil de l'hôtel,
il commence d'être supérieur à ses guides. Ceux-ci
l'ont quitté peu auparavant, discrètement, sans le
saluer: ils ont passé modestement par la porte de ser-
vice, et ils ont disparu dans leur cantine, pendant
qu'il entrait triomphalement par la porte d'honneur,
bien accueilli du propriétaire de l'hôtel et des gens de
service empressés à l'envi. El quand, après le bain,
sa toilette faite, il apparaît, dissimulant toute lassi-
tude, devant le public de l'hôtel, il peut raconter, sans
témoins importuns, à sa manière, ses prouesses.
Alors, il juge avec un calme supérieur des difficultés
rencontrées; il n'exagère point, mais quelques paroles
qu'il laisse tomber de-ci de-là au cours de son récit
révèlent que la situation, h certains moments, dul
LE CERVIN DE FURGGEN. 559
être grave. Etil laisse entendre que les guides étaient
exténués, que, au cours de la descente, il lui a fallu
retenir l'un d'eux qui avait l'ail un faux pas... mais il
ne dit point combien de fois ee même guide l'a sou-
tenu, lui.
A la lalile d'hôte, vers la fin d'un bon diner, les
commensaux, ignorants pour la plupart des entre-
prises alpines et désireux pourtant d'émotions, s'émer-
veillent volontiers au récif qu'il leur fait, etlouenl son
courage, sa sérénité, sa simplicité, durant que per-
sonne ne se souvient des guides qui soupenf humble-
ment, seuls, dans leur mauvaise salle obscure à
l'étage inférieur.
C'est une sévère leçon de modestie que les guides
nous donnent là.
Mais ces innocentes satisfactions d'amour-propre
sur la petite scène de l'hôtel sont refusées à l'alpi-
niste qui a été vaincu : celui qui arrive les mains
vides doit digérer à l'écart sa défaite; il évitera de
causer de ce qui est advenu, et se défendra de la
curiosité indiscrète des amis qui l'attendaient et ne
se peuvent résigner à croire qu'un alpiniste de sa
valeur ait passé deux nuits et un joui- sur la mon-
tagne sans avoir rien à raconter.
Ces moments seront épineux pour sa valeur; et il
lui arrivera de se sentir petit et indigne d'appartenir
à un Club Alpin
Cependant, il semble qu'il devrait les bénir, ces
défaites : sans elles il n'aurait point l'occasion de
comparer les forces de la montagne à celles, certai-
nement supérieures, de son âme. Si l'on n'est point
vaincu parfois, on ne peut goûter l'extrême contente-
ment de vaincre, et il y a une joie noble et cerles très
utile dans le fait de passer à travers les déceptions en
540 LE MONT CERVIN.
gardant sa foi et sa constance jusqu'à ce que, enfin,
on arrive à joindre le but longtemps désiré.
Mais l'alpiniste qui n'a point réussi en quelque en-
treprise ne saurait songer aux consolations philoso-
phiques : il court d'abord celer sa honte et sa fatigue
entre deux draps, dans l'ai tente de l'heure où sonnera
la cloche du déjeuner. El là, sur le lit moelleux,
parmi les toiles qui sentent bon la lessive fraîche, il
élend ses membres fatigués, tout marqués de meur-
trissures; et, dans la volupté des premiers bâillements
précurseurs du sommeil, une perception 1res claire de
son cas lui arrive.
.... El il songe amèrement que voilà bien un homme
dont on pourrait croire que le bon sens ne lui manque
point non plus qu'une certaine pratique de la vie. el
qui cependant se torture l'esprit à cette heure, pour
dix mètres de roche qu'il n'a pas pu franchir.... Sans
doute, si cet homme raisonnait il se dirait : Ce qui est
passé est passé, laissons lout cela - - je n'en ni l'ail
déjà que trop; qu'un aulre aille essayer el il
verra....
Pourtant... c'eût été une chose belle et grande
que d'avoir remporté la victoire.... Descendre, et
dire aux amis, aux collègues du Club Alpin, que
le Cervin de Furggen était finalement acquis à l'Ita-
lie!...
Et déjà, à celle imagination, de nouveaux desseins
se forment confusément dans la pensée de l'alpiniste
harassé qui s'endort enfin et revoit en son sommeil
des cordes oscillant sur d'effrayants précipices, des
corbeaux noirs voletant autour de sa tête, el de péril-
leuses glissades nocturnes....
Une heure après, la cloche de la table d'hôte
l'éveilla; il avait les membres endoloris, Jes muscles
LE CERVIX DE FURGGEN. oil
contractés par la fatigue, les mains ardentes de leurs
blessures — mais l'esprit calme et très net.
Par la petite fenêtre de sa chambre entrait, à tra-
vers les rideaux blancs, un gai rayon de soleil; le
temps était beau, une nouvelle espérance moulait
dans son cœur.
Au pied de son lit. l'obsédanle bête noire était
assise et lui souriail ; elle susurrait doucement que,
désormais, le plus difficile était l'ait et qu'il convenait
de mener à bien l'entreprise de quelque façon que ce
lût. et coule que coule.
Il avait compris.
11 s'habilla en haie, et lit avertir ses guides que,
après déjeuner, il désirait leur parler. Puis, il se pré-
senta à la lable d'hôte plein de sérénité, prêt à mentir
sur le passé et à cacher l'avenir.

Kern facias rem, si posais recte


Si non. que-ciinique morlo rem.
HollACE.

Deux jours après, je rentrais au Giomein après avoir


louché les derniers points inexplorés de l'arête : le
Gervin de Furggen n'avait plus de secrels pour moi.
Voici comment les choses se; passèrent :
Il ne m'était seulement pas venu à l'esprit de pro-
poser aux guides de reprendre le chemin d'abord par-
couru ; je sentais en moi-même qu'ils ne l'eussent point
accepté : c'était une de ces choses que l'on ne fait
qu'une fois dans sa vie; et en outre; il me semblait,
alors que, pour ces quelques mètres île paroi, gagner
542 LE MONT CERVIN.
In place en montant ou en descendant — toutes
pédanteries mises à part — c'était indifférent. .le
raisonnais quelque peu à la façon du renard au pied
de la treille.
Nous partîmes donc pour gravir le Cervin par la
voie habituelle italienne, dans cette intention de des-
cendre le long de l'arête de Furggen jusqu'au lieu
touché dans l'ascension première et compléter ainsi
l'exploration. Nous nous étions munis de deux
longues échelles de corde.
Au malin de bonne heure nous laissâmes le refuge,
partagés en deux caravanes. La matinée était limpide
infiniment; pas un nuage ne se montrait dans toute
l'étendue du vaste horizon. Nous avions des ailes aux
pieds; la Grande Corde, la Crête du Coq, l'Epaule,
passèrent sans que je m'en fusse aperçu: mon âme
était si pleine d'attente, que cette ascension — pour-
tant si belle — ne la louchait point en ce jour. El
ceci explique comment on peut monier au Cervin el
en descendre sans avoir vu ou senti aucune de ses
beautés, quand l'esprit est craintif ou inattentif, trop
comblé de quelque autre désir ou encore trop vide.
« Diable! le mont Blanc a mis son chapeau! »
s'exclama une voix, parmi nous, durant que nous
déjeunions sur l'Epaule. Celait une mauvaise nou-
velle!. On sail comment ce chapeau de nuages sur la
tele du souverain des Alpes élargit rapidement ses
bords, jusqu'à couvrir en peu de temps Louies les
autres montagnes. La halte fut très brève el nous
pressâmes le pas.
A sept heures nous étions au pic Tyndall; avant
neuf heures, sur la cime. Un mauvais vent s'était
pris à soufllcr, el les nuages du mont Blanc arrivaient
jusqu'à la voisine Denld'Hérens. Il y avait sur la cime
LE CERVIX DE FURGGEN. 545
un alpiniste seul avec son guide, et, m'ayanl entendu
adresser la parole à ce dernier en allemand, il
s'aperçut à ma façon de prononcer que j'étais Italien.
Il était Italien lui-même ; nous nous serrâmes les mains
avec joie. On en rencontre si peu d'Italiens là-haut! 11
me fit i'ète et m'offrit une coupe de champagne. 11
regardait curieusement la caravane de mes porteurs
qui arrivaient en longue file sur la crête de neige.
Il me demanda qui étaient ces hommes; je les reniai,
disant que je ne les connaissais pas. Le temps pres-
sait. Je brisai là le discours avec une autre poignée
de main et je partis. Je ne sais ce qu'aura pensé
ce monsieur en nous voyant tous, tant que nous
étions, prendre une direction différente de celle
suivie habituellement par les caravanes. 11 me parut
(pie j'entendais son guide qui nous criait en allemand
que, par là, on ne pouvait passer — mais je ne me
retournai point.
La première partie du trajet sur la pente vers
Furggen est commode et spacieuse; mais elle est
tellement en ruine que. à chaque pas, les pierres se
meuvent sous le pied et tombent dans le précipice.
Le mauvais temps est tout proche, la tension de
l'esprit extrêmement grande.
Nous descendons d u n e cinquantaine de mètres,
jusqu'au point où la tête du Cervin commence à s'in-
cliner, comme désignant le précipice qui est au-
dessous. A onze heures, nous arrivons à l'endroit
précis où Daniel s'était établi avec sa caravane lors
de la tentative précédente et d'où il nous avait lancé
la corde: la cheville de fer qui avait servi à la ma-
nœuvre est encore là fixée au rocher.
Les porteurs se sont arrêtés un peu en arrière; je
demeure seul sur la petite plate-forme, et les guides
544 LE MONT CERVIN.
descendent plus loin à l'effet d'explorer el de voir s'il
ne serait poinl possible d'arriver un peu plus bas, ce
qui diminuerait d'autant la hauteur du saut.
Dans l'intervalle, les premières brumes sont arrivées
au Cervin. Ce sont des rafales capricieuses qui nous
enveloppent à l'improvisle et s'éclaircissent aussitôt;
il semble que le vent les forme de rien et les rejette
dans le néant. Entre une rafale et l'autre, le soleil
brille encore, bon et chaud.
Au gré de ces alternatives, les guides paraissaient
el disparaissaient à mes yeux. Ils étaient à quelques
mètres seulement de moi et ils regardaient vers le
bas, du côté de l'Italie, pour y découvrir un passage:
j'entendais leur dialogue animé. Mais, à ce que je
compris, il n'y avait pas de chemin possible, ou tout
au moins le brouillard empêchait qu'on le pùl
trouver.
En bas, vers le Théodule, tout était désormais cou-
vert; l'immense précipice, sur le Val Tournanche,
était empli d'épaisses vapeurs; les grondements du
tonnerre se suivaient toujours plus rapprochés, et,
quand le rideau sombre poussé par Ici vent eut enve-
loppé le C.ervin, j'eus l'impression d'être enfermé dans
un petit espace.
Au travers de quelques déchirures le soleil envoyait
encore une clarté pâle. Les rochers gardaient encore
un peu de tiédeur: mais déjà le premier souffle froid
de la bourrasque était arrivé.
Le Cervin chantait sous le vent comme le tuyau
d'un orgue immense.
Vingt minutes sont passées, et Aimé remonte pour
prendre le sac des échelles.
Je l'interroge : Ça va?
- Oui. ça va, me répond-il. Préparez-vous.
LE CERVIN DE FURGGEN. 345
Et il redescend avec le sac.
Puis Anloine vient me chercher et je descends avec
lui ces quatre ou cinq mètres qui me séparent du lieu
où ils ont fixé l'échelle.
Ce lieu, il me semble le voir.... C'était une brève
dalle de roche, sur laquelle trois guides se tenaient
blullis l'un contre l'autre, étroitement serrés, et im-
mobiles parce que tout mouvement aurait été une
imprudence.
Ils avaient ties visages sérieux dans la solennité de
l'attente.
On ne pouvait apercevoir q u ' u n e petite partie de
l'échelle de corde, fixée par des crampons de 1er au
rocher; le reste se perdait en bas dans l'abîme. Daniel
me dit de descendre — moi seul, — mais j ' e x i g e
qu'Antoine descende aussi, et le premier, car il en a
le droit.
Dans le temps qu'Antoine s'attache, les nuages se
déchirent. O h ! comme on y voit clair! J'avance la tète
curieusement au bord de la roche, et, dans le court
instanl de lumière, j'aperçois tout le trajet qui est à
parcourir : il est en surplomb. L'échelle, longue d'une
quinzaine de mètres, s'est développée tout entière et
s'allonge jusqu'au delà des fondements de l'à-pie; son
extrémité inférieure h a i n e librement sur l'escalier de
roches par où Antoine, au cours du premier a s s a u t ,
avait tenté de s'élever. Je reconnais tout : voici, à
quelque distance, le point où Anloine balançait à la
c o r d e : voici, un peu au-dessous, l'endroit où Aimé
s'était arrêté, et, là-bas, la petite étendue de neige où
je me tenais debout. El je reconstruis, très nette, la
scène de cet autre jour. La petite échelle danse allè-
grement, secouée par le vent comme un ruban léger.
Mais le nuage se referma. Anloine descendit au
540 LE MONT CERVIN.
long' de l'échelle, maintenu par la corde que Lcnaienl ses
compagnons: il disparut quatre ou cinq minutes, je
ne sais: cela me parut éternel. Il cria qu'on relirai la
corde. El, après quelques autres minutes, sa lête el
puis tout son corps reparurent à la marge du préci-
pice, à la façon d'un scaphandrier qui reviendrait à la
surface. Il était tout halelanl. Ce fut mon lour. Je
saisis le premier degré de la petite échelle et je des-
cendis. Je n'ai point fait le compte du nombre des
degrés : sept ou huit pour sûr. Je sentais l'échelle
s'allonger sous mon poids et aller de droite el de
gauche.
Les guides me crièrent: « Doucement, doucement »
el peu après : « Assez, assez ».
Ils voulaient signifier que j'avais touché le point el
(pie je devais remonter; mais je voulus descendre
encore un peu. Je posai le pied sur une assise de
roche sans abandonner l'échelle des mains. C'élail la
prise de possession.
D'en haul, les guides me criaient maintenant de
me hâter. Je remontai par la petite échelle dansante
et je les eus loi rejoints. La cérémonie était terminée.
Ainsi, dans la tristesse des brouillards, parmi les
hurlements du vent et les éclats du tonnerre, le
dernier -grand secret du Cervin s'était révélé aux
hommes.
Désormais, il convenait de fuir la vengeance du
Mont.
Les bagages furent vite refaits : l'échelle qui nous
avait servi demeura suspendue là comme un témoin
de ce que nous avions accompli, et à l'usage des lon-
gues-vues du Schvrarzsce. La seconde échelle, qui
nous avail été inutile, fut démembrée et nous empor-
tâmes ses cordes avec nous ; quant aux échelons.
LE CEHVIN DE FURGGEN. 547
nous les lançâmes en l'air et leur bois disparut dans
les profondeurs de la brume.
Nous nous hâtâmes de regagner la cime. Il citait
lemps; les nuages se eondensaient en une sorle de
neige glacée, qui, saisie par le vent, tourbillonnait cl
nous cinglait au visage avec violence. Toutefois, sur
la cime, nous achevâmes de consommer les dernières
provisions. El les nuages nous enfermaient de loule
part, si bien qu'il n'y avail plus d'horizon et plus de
précipices. Nous ne pouvions plus rien apercevoir du
ciel; et, de la terre, il n'existait plus pour nous que
la petile calolle neigeuse sur laquelle nous posions
nos pieds. Nous élions complètement seuls; l'Italien
et son guide — lesquels avaient quitté la cime depuis
plus de quatre heures—devaient être déjà à l'abri, et,
s'ils pensaient à nous, ils en devaient sans doute au-
gurer assez mal.
La grêle commença de tomber. Nous abandonnâmes
la place en toute hâte et descendîmes par le versant
suisse; ce fut une fuite véritable.
Mais au-dessous de la cime, la tempête se calmai!:
la tourmente se transformait en une tombée déneige,
large et tranquille, et, en peu de lemps, le Cervin se
trouva tout couvert de blancheurs. Les cordes et les
chaînes étaient enveloppées par le gel; les roches
étaient glissantes: nous avions les mains transies et
en mauvais état : mais nous ne sentions pas de lassi-
tude et nous ne voyions plus de difficultés. Une seule
pensée nous stimulait : celle d'arriver le soir môme au
Giomein. Deux heures après, nous passâmes près de
la vieille'cabane; à six heures, nous descendions par
le glacier de Furggen sans loucher le refuge de
Hörnli. 11 élail sept heures quand nous arrivâmes au
col de Breuil.
548 LE MONT CERVIN.
Du côté de l'Italie, clans la grande mer des nuées
orageuses, une clarté triste de crépuscule glisse loin-
laine, vers Aosle, jetant dans l'air et sur les monta-
gnes une étrange lumière violacée; le Cervin, coupé
à mi-côte par une écharpe sombre qui en accroît la
beauté mystérieuse, est divinement haut et sévère.
Au loin, en bas, une cloche sonne; le jour meurt dans
une tristesse infinie.
Mon esprit est en moi tout heureux et léger: il me
semble qu'un poids infiniment lourd a été enlevé de
mes épaules; ma longue curiosité est enfin satis-
faite.
Et, dans la grandeur imposante de celte scène, une
vision, que j'ose appeler vulgaire, me monte à l'es-
prit : la vision d'une nappe blanche toute éclatante de
propreté, dans une salle lumineuse et chaude, avec
devant moi un plat fumant, et tout à l'entour l'odeur
ravissante d'une bonne cuisine.... Et tout en mar-
chant, je laisse errer ma pensée aux abords de quelque
friandise appétissante et fine que je commanderai au
cuisinier dès mon arrivée à l'hôtel.
Une lueur intense et voisine apparaît dans la nuit
obscure : c'est la porte de l'hôtel, et des ombres noires
qui semblent attendre profilent sur la clarté leurs
silhouettes. Comme je passe au milieu de ces ombres,
il me semble entendre l'une d'elles qui se réjouit de
nous revoir vivants, et une autre me murmure un
« bravo ! » qui me va droit au cœur.
Mais c'est à peine si je réponds aux saluts et aux
questions; désormais il me semble que tout ce qui
s'est passé en ces derniers jours n'a rien été, sinon
une grande folie....
Ce l'ut le lendemain seulement, quand, l'esprit
calmé et le corps reposé, j'en vins à repasser dans
LE CERVIN DE FURGGEN. 549
ma mémoire mes aventures, que je pris conscience,
pleinement, de ce qui était arrivé.
Le premier, j'avais touché, soit à l'ascension, soit
à la descente, chaque point de l'arête de Furggen 1 , cl
j'en avais pour ainsi dire pris possession. Toutefois,
je n'étais point content.... Je sentais que cela avail
été comme par une surprise faite au vieux Cervin :
il me semblait que cette guerre n'avait pas été
loyale; l'idée me venait que, peut-être, à un Caton de
l'alpinisme la cause du vaincu aurait plu davantage
que celle du vainqueur. Je voyais cela clairement, à
travers le respect que je porte à mon grand adver-
saire; j'aurais dû le gagner de front, le premier jour.
Non! une fois encore, le Cervin m'avait vaincu, ce
n'était point moi qui avais vaincu le Cervin.
Mais la conclusion la plus inattendue de mes
aventures, je la trouvai quelque temps après sur un
journal de Genève où il était parlé des nombreux dé-
sastres arrivés dans les Alpes au cours de cet été de
IS'.)',), el oii l'on ajoutait : « Quant au clubiste italien
qui s'est fait hisser au Cervin par l'arête surplombante
de Furggen, il mériterait une amende. C'est un l'on
dangereux 2 . »
Parole d'honneur! je ne m'en étais point aperçu jus-
que-là. Mais il es! vrai qu'aucun homme ne peut
juger de soi-même.

I. V*. aux notes : Par l'are te de Furggen.


_' >. Journal de Genève, 15 septembre 1890.
550 LE MONT CERVIN.

Ces nirs (lonl. In musique <*i l'air d'êlre en patois.


ROSTAND.

Co soir-là, à [able, on on vint à parler des guides


el de leurs chansons, el ce fut une causerie pleine
d'harmonie el, do couleur locale.
Les uns trouvaient que, après tout, lo chant des
guides n'était point si différent de celui infiniment
vulgaire que l'on entend sortir des cabarets, les soirs
de lote, dans les villes. D'autres se plaignaient d'etre
dérangés dans leur lecture jusqu'au salon quand les
guides chantaient en chœur au rez-de-chaussée dans
leur cantine.... Exactement comme si l'on vonail en
montagne pour lire.
Mais l'alpiniste qui avait entendu, lui, le chanl des
guides à l'air libre, sur les hautes prairies, mêlé au
son des clochelles des troupeaux, el encore parmi les
plaintes du vent, en des bivouacs élevés où il servait
durant les longues heures nocturnes à faire oublier
l'ennui et le froid, l'alpiniste trouvait le chant des
guides plein de caractère et de poésie: il ne manqua
point de le dire, cl il se plut à ajouter que c'était là-
haut qu'il fallait l'entendre, et qu'il fallait, pour le
bien comprendre, s'èlre uni soi-même au chœur;
alors, on pouvait sentir vibrer en ces chants l'âme
rustique de la montagne, cl croire que les monta-
gnards les avaient appris du vent qui siffle à I ravers
les fentes des roches et du Lorrent qui mugit au fond
de la vallée.
Ici, les chansons sont simples et lentes : quelques
noies longues, prolongées, avec des trilles aigus fails
LE CERVIN DE FURGGEN. 5M
pour dominer le fracas de la cascade el pour résonner,
comme un appel lointain, d'un côté à l'autre de la
vallée. Ce n'est, point le rythme caressant, voluptueux
presque, que l'enfant, de Capri jette à son doux ciel
sur la rive de la mer bleue, mais une mélodie grave
et triste comme la montagne, une chanson grise qui
moule avec lenteur le long des hautes parois, comme
monte la fumée îles chalets, dans la paix des soirs.
Où et de qui les ont-ils reçues? Quels furent les
modestes Orphées de la montagne?
Au nombre de ces chansons, il en est qui viennent
certainement de loin, de l'autre versant des Alpes;
ils les ont connues quand ils sont allés, tout enfants,
servir comme bergers sur les Alpes de France; de là,
ils les ont apportées dans leur pays.
Une des chansons favorites en Val Tournanche parle
des Pyrénées; une autre, qui est pleine de la tristesse
du montagnard loin de son pays natal, fut composée
par Chateaubriand sur un motif musical qu'il avait
entendu dans les montagnes d'Auvergne, motif —
dit le poète — remarquable par sa douceur et sa
simplicité 1 . Et il est probable que c'est sur les mômes
notes que le chantent, aujourd'hui comme autrefois,
les nôtres.
Mais il en est une qui plus que toutes m'est chère,
et dans laquelle on retrouve ce môme sentiment de
nostalgie mélancolique. Celle-ci redit les lamentations
d'un fils de l'Orient qui, languissant sous le froid
soleil d'une terre du Nord, suit par la pensée le vol
des hirondelles allant au pays du soleil. Et je ne sais
comprendre comment ce chaud rayon d'une poésie

I. Nous trouvons celle chanson sur les livres de Lautrec


dans Les aventures du dernier des Abencérage.s.
552 LE MONT CERVIN.
méridionale est venu s'échouer parmi les neiges des
Alpes....
Quelques-unes de ces chansons sont anciennes de
plus d'un siècle, et transmises avec leur mélodie de
père en fils, comme les légendes et les histoires qui
forment le petit patrimoine poétique de ces gens.
D'autres sont nouvelles, ou refaites sur de vieux
thèmes. Les chansons des villes mettent plusieurs
années pour arriver jusqu'ici, et quand elles \ arri-
vent, apportées par quelque soldat alpin à qui elles
Curent enseignées dans les quartiers d'hiver, elles se
transforment — autant en leur musique qu'en leur
rythme, et parfois même en leurs paroles — si bien
qu'elles deviennent autres et presque méconnaissa-
bles. Quelquefois, le chanteur le plus habile du vil-
lage adapte sur une vieille cantilène quelques cou-
plets qu'il trouve imprimés sur une feuille achetée à
Aoste le j o u r de la foire. Il sait aussi inventer des
airs n o u v e a u x ; les autres apprennent la chanson, et,
peu à peu, se forme la célébrité du barde paysan.
F r é q u e m m e n t , la mélodie de ces chansons est belle,
sans qu'il soit, besoin d'en entendre les paroles —
comme les chants instinctifs des oiseaux. El d'ail-
leurs, ces hommes, eux aussi, chantent d'instinct,
parce que le chant est le seul langage élevé dans
lequel ils sachent exprimer la tristesse, les joies,
l'amour; le seul langage dans lequel il leur soit donné
de traduire les émotions inconscientes de leur ame
fruste.
C'est. Tunique sourire d'art, qui, dans leur vie
pénible, vient illuminer leur intelligence....
A cet endroit, deux gracieuses jeunes filles, qui
avaient suivi attentivement la conversation, prièrent
q u e . ce soir-là, je fisse chanter mes guides. Je ré-
LE CERVIN DE FURGGEN. 353
pondis, objectantl'éloignement naturel de ces hommes
à chanter devant les gens de société; mais, parce
qu'elles insistaient, curieuses et gentilles, je consentis.
Le dîner était fini; nous descendîmes dans la partie
inférieure de l'hôtel où sont les chambres des guides :
un dortoir et un réfectoire, comme dans les couvents.
j ' o u v r i s une porte pesante et noire; j'entrai le pre-
mier el introduisis mes compagnes.
Il y avait là dix ou douze h o m m e s , vigoureux, aux
larges épaules et aux visages de bronze, assis sur des
bancs de bois, serrés l'un à côté de l'autre, et s'ap-
puyant des coudes à la table longue el, massive.
Tous étaient pareillement habillés de vêtements
lourds, usés, de couleur incertaine entre cendre et
tabac - ta couleur des roches; quelques-uns se
trouvaient en manches de chemise avec leur veste
jetée sur l'épaule, à l'effrontée; el ces chemises, de
laine rouge ou à gros carreaux blancs et bleus, met-
taient en cette uniformité de couleur la seule note
chaude et vibrante.
Ils avaient le chapeau sur la t ê t e : ils ne l'enlèvent
jamais sinon à l'église, et, quand ils l'enlèvent, on
voit sur leur chevelure en désordre et épaisse une
trace ronde qui rappelle certaines coiffures florentines
de 1400, comme aimait à les peindre Benozzo Gozzoli.
Sous ces chapeaux usés et déformés sont les figures
immobiles, sur lesquelles il est difficile de découvrir
l'empreinte d'une émotion, indifférentes comme la
figure de la m o n t a g n e .
Ils étaient là, tous, mes h o m m e s : Daniel, Antoine,
Aimé, Joseph, Baptiste; il y avait aussi Perruque!,,
celui qui m'avait conduit à la Pointe blanche, et
d'autres encore, guides, porteurs, Ions du pays. Ils
venaient d'achever leur souper, et prolongeaient la
25
354 LE MONT CERVIN.
veillée en fumant et en causant dans leur incom-
préhensible patois. Une sensation évidente de repos
et de bien-être était dans leurs attitudes lassos; le
plaisir de vivre éclairait les visages obscurs, et, des
yeux aigus et petits, pareils un peu à ceux des chats,
partaient les étincelles d'une inhabituelle gaieté.
Ces repos magnifiques, après une ascension fati-
gante, doivent compter dans la vie des guides comme
des moments rares et très beaux.
La mauvaise chambre basse, à la voûte arrondie en
cercle de futaille, autrefois blanche, sentait l'humi-
dité et cette odeur de moisi particulière aux caves. Ils
avaient bu dans leurs écuelles le bouillon chaud mêlé
de vin — qui est une boisson fort appréciée par les
guides — et l'odeur de celte boisson se fondait dans
l'air ambiant avec d'autres odeurs : celles de l'huile
à brûler, des habits mouillés et du mauvais tabac.
Une petite lampe, suspendue au plafond, éclairait
peu, mais piltoresquement, ce tableau où les figures
s'estompaient dans l'opaque fumée des pipes.
Au dehors, c'était la nuit, la vraie nuit, mais infini-
ment limpide.
Quand nous entrâmes, ils cessèrent de parler, et,
dans leur simple courtoisie, ils firent le geste de se
lever et de toucher le bord de leur chapeau.
Les deux jeunes filles, faites timides, s'assirent en
un angle, un peu à l'écart, loin de la tablée; moi, je
m'avançai parmi les guides qui me firent une place
au milieu d'eux.
Je fis apporter du vin pour humecter la gorge à mes
chanteurs, et, quand les verres furent pleins, Daniel,
élevant le sien vers moi, dit :
— Monsieur, si vous files content, nous boirons
ensemble à notre belle course.
LE CERVIN DE FURGGEN. 555
Je le regardai, tout surpris. Cet homme, sec au
physique comme au moral, ne m'avait jamais tenu un
aussi long discours. Et tous, à la ronde, ils répondi-
rent en louchant cordialement leurs verres.
. Puis, P e r r u q u e ! voulut payer une bouteille pour
« l'arête de F u r g g e n » et, ayant élevé son verre, gra-
vement ei simplement, il me dit :
— Je regrette qua je n'étais pas avec vous !
El maintenant, chantons.
Quel d o m m a g e que Ansermin ne soil pas ici! — le
ténor léger, celui qui sait l'aire les trilles et connaît
toutes les chansons de Savoie et du Valais!
Mais P e r r u q u e t — lequel est premier chantre à la
paroisse — a donné le signal, entonnant d'une voix
puissante :
Montagnes de cette vallée
Vous êtes mes amours.
Cabanes fortunées
Où j'ai reçu te jour....

Et le c h œ u r s'éleva vibrant sous la voûte basse,


ondula entre les parois étroites, assourdissant, avec
ses p a u s e s brusques, ses dissonances étranges, ses
trilles aigus, et ses basses profondes qui sortaient du
souffle puissant des poitrines comme le mugissement
d'un orgue d'église.
Ils chantaient avec joie, comme de g r a n d s enfants :

Rien n'est si beau que ma patrie ;


Rien n'est si doux que mon amie....

E t les jeunes, qui d'abord s'étaient excusés crain-


tivement, entraient eux aussi dans le c h œ u r insou-
cieux, entraînés au charme d e l à musique et réchauffés
par le vin. Boire et chanter! en vérité, ce soir, le métier
336 LE MONT CERVIN.
de guide avait l'aspect d'un mélier facile et heureux....

Oh! montagnards, chantez en chœur


De mon pays la paix cl le bonheur.

El tout le répertoire y passa.


Ainsi, par leurs chants, les modestes vainqueurs du
Ccrvin célébraient, dans leur caveau obscur, leurs
gloires el, celles des m o n t a g n e s .
Et, dans l'intervalle des chansons, c'était une gorgée
de vin, quelque bon m o t innocent, une allusion brève
aux aventures des j o u r s passés.
L'un d'eux me demanda, par façon de plaisanterie,
si nous avions chanté, là-haut, quand nous étions sur
l'arête: un a u t r e , insidieusement, aurait voulu savoir
si je me sentais disposé à tenter à nouveau l'entreprise.
On rit, on plaisante, parce qu'on se sent en lieu s û r ;
mais le Cervin revient avec insistance dans les pensées
el sur les lèvres.
Et c'est parce que, dehors, au delà du mur, der-
rière les étroites parois de la salle basse, il y a, dans
l'obscurité de la nuit, l'énorme pyramide noire, toute
p r o c h e ; n o u s ne la voyons point, mais nous la sentons
tous, parce que nous en avons l'Ame remplie, el qu'il
nous semble monter encore au long de l'arête aiguë....
Le Cervin est invisible el présent comme un
Dieu.
El nos chants élaient pour lui; il y avait dans nos
voix l'émotion des choses vues sur ses h a u t e u r s , el
dans le c h œ u r toute la 'fraternité de ceux qui ont
lutté ensemble contre de graves difficultés.
Il est des sentiments qui ne se confient point, même
aux heures d'intimité, entre le voyageur el le guide.
Dans la réjouissance de celte veillée de repos, ces
LE CERVIN DE FURGGEN. 557
sentiments que. nous n'avions point osé exprimer, ees
('•motions des luttes intimes et ignorées, nous nous les
disions à travers les notes de notre chant.
Peut-être, à cette heure, mes hommes sentaient-
ils en eux une exaltation inhabituelle. Dans leur
rude enveloppe le sens de la beauté de leur vie, toute
faite de la grande beauté du péril, avait pénétré. La
chambre basse et sombre devenait pour eux une
salle immense: les parois s'abolissaient, et la chanson
de montagne s'envolait, libre, au Cervin.
J'étais si absorbé que j'en oubliais presque la pré-
sence des deux jeunes tilles, qui se tenaienl modes-
tement assises à l'écart, et écoutaient et regardaient
celle scène de vie ingénue et vraie où il n'y avait
pas de fiction ni d'artifice.
Et celte pauvre musique, dans ce milieu étrange,
devait leur sembler, à elles aussi, haute el nouvelle.
Je me souviens qu'une des chansons nous parut si
belle que nous la répétâmes trois cl quatre fois. El, à
la dernière reprise, quand vint la ritournelle finale,
deux voix argentines, pures délicieusement, montèrent
dans les fumées de la salle el s'unirent aux voix pro-
fondes des guides.
C'étaient les deux jeunes filles qui, entraînées par
l'harmonie montagnarde, chantaient avec nous.
Je regardai les guides : ils n'avaient même point
fait un geste de la tôle vers le lieu d'où partaient les
voix très douces: ils continuèrent la ritournelle jus-
qu'à la fin, en modérant seulement, el comme par
instinct, leurs voix: mais, quand la strophe fut finie,
tous, spontanément, se levant debout, se tournèrent
du côté des jeunes filles, et. un bruyant applaudis-
sement résonna à l'enlour des genlilles, dans la salle
désormais lumineuse.
358 LE MONT CERVIN.
Elles avaient apporté parmi nous le sourire d'un
regard, prix très haut de la lutte.
La musique et la montagne avaient accordé les
âmes;
Dorénavant la beauté de ce soir, l'aile de souve-
nirs de fatigues et de sensations de paix, s'embellissait
d'une entente nouvelle de suprême douceur.
Par la petite porte qui donne sur l'esplanade nous
sortîmes à l'air libre. Dans le calme parlait de la nuit
alpestre, le grand mont prolilait son chef sur le ciel
infiniment clair.
Et il me parut que ce soir-là, au Cervin lui-même,
rude et noir, souriait plus tendrement la douce lueur
des étoiles.
NOTES EXPLICATIVES

CHAPITRE I
[Page 7*.]
AERIDIUS TSCHUDI. — Il écrit dans son ouvrage « De prisca (lè-
vera Alpina Raelhia » : Sunt praierea et aliae fine ultra Summas
Alpes in Italiam nempe e.e superiori Vallcsiaper Montent Gletscher
in vollem Ougstal » (Val d'Aoste.) Sur sa célèbre carte topogra-
phique, il désigne le col du nom de « der Gletscher ». La dale
de l'ascension de Tschudi au col ne saurait être établie d'une
façon précise; on peut toutefois la placer approximativement
aux environs de l'année 1528.
Je dois ces notes, ainsi que toutes les autres concernant
Acgidius Tschudi, et données dans le texte, à l'illustre M. W. A.
li. Ooolidgo. 11 a bien voulu également me communiquer quel-
ques épreuves du livre qu'il a publié chez les éditeurs Falque et
l'errin, de Grenoble, sur Josias Simler et les Origines de l'alpi-
nisme desquelles je tire le passage suivant de Tschudi traduit
de l'allemand : « Silvias Morts, appelé Der Gletscher par les
Allemands, parce que sur son faite s'étend, sur une largeur de
quatre milles Haltens, un champ de névé éternel et déglace qui
ne fond et ne disparaît jamais; en été on peut toujours le traverser
sans crainte soil à cheval soit à pied; le mont est 1res élevé et
sépare les Séduites (habitants du Haut Vallais) des Salasses (hitbi-
lanls du Val d'Aoste). Tout à fait sur le faîte de ce mont le che-
min se bifurque pour descendre en Val d'Aoste par deux vallées
latérales, dont l'une, appelée Val Tornenza, est h droite et va
directement à la ville de. Castellum (Chalillon)... et l'antre appe-
3B0 LE MONT CERVIX.
lée Aiaza (le Val d'Ayas), est située à main (jauche el mène à
Epovedia ou Livery (Ivrée). » (le dernier est le col actuel des
(limes lllariches. Voir aussi GRAND CARTERET. Les Alpes dans l'an-
tiquité, p. 21 '•2.
Dans la Cosmographie de SÉBASTIEN MUNSTER, publiée en l">-i5, le
col reçoit le nom de Matter, qui est l'origine du nom allemand
actuel donné au (lervin (Matterhorn) : « .1 Vespa (Visp) iter exten-
dilur per montent Saser (Saas) el ah alio latere per Montent Maller
ad oppida quaedam Mediolanensis dilionis, item ad vollem Kre-
merllial (Val Tonnianche) ijiiae parel comili a Zaland (llliallaud). »
Sur la carte topographique de Münster les noms de Augslalberg
(Mont d'Aosle) et de Mont Silvius sont assignes à ce groupa [Voir
COOLIDGE, Swiss Travels, p. 205).

[Page fi'.j
AHASVÉRUS. — A son premier passage le Juif Errant voil sur
le col une grande et florissante cité et il prophétise que la
seconde fois qu'il reviendra eu ce lieu des forêts et des prairies
s'étendront sur les ruines de l'ancienne ville; quand son don
ioureux voyage le ramènera une troisième fois là haul, les
forêts el les prés n'existeront plus et des neiges cl des glaces
auront recouvert lotîtes choses. (Voir GRAND-CARTERET : IAI Mon-
lagne il travers tes âges.)

! l'âge 55 V]
ALFRED WILLS (sir). — (V. \V. A. H. Coolidge ouv. cit. p. 505).
— M. Wills (maintenant sir Alfred Wills) publia en IS.Mi sou
précieux livre : « Wanderings in the high Alps » lequel donna
une grande impulsion aux explorations alpines.

[Page 17.
BROCKEDON. I.— William Brockedon, peintre, auteur d'un inté-
ressant volume : « Illustration of the passes of the Alps » cl d'un
Journal of excursions in the Alps; vin! eu Vallournanche pour la
première fois, en I8'2i, cl. y revint l'année suivante traversant
alors le col du Tlicodule.

[Page 18.]
11. — Brockedon raconte que, en 184:2, étant arrivé au village
de Valtournanche, où il entrait dans la coutume de prendre
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE I. 561
les guides pom' hi traversée du Théodule, ceux-ci lui dirent que
le col n'était point praticable avec des mulets, à cause de
certaines larges crevasses qui s'étaient formées peu avant dans
le glacier, et que, pour passer à pied, plusieurs guides seraient
nécessaires alin d'assurer le salut des voyageurs. Ils lui décon-
seillaient donc d'essayer cette traversée, disant qu'un change-
ment dans les glaciers était nu événement rare et « que depuis
vingt ans cela n'était point arrivé » ; à présent, tout le glacier
du côté du Valais était en mouvement, des tentatives avaient
été laites pour tracer un nouveau scalier, mais l'avancement
du glacier l'avait détruit et il convenait d'attendre que le
mouvement fut calmé, lîroe.kedoii renonça à son excursion
et revint l'année suivante. (Journal of excursion, page 48.)

l'âge 58.]
CASALIS IST DE BARTOLOMÉIS. — A l'appui de celle assertion il
sul'lira de citer deux passages des livres indiqués, lesquels se
rapportent à des lieux qui nous intéressent:
Oe CASAI.IS. — a IJI commune tir Vaitournanche csl bornée au
nord par le mont Cervin, dont la hauteur et lu majesté sont bien
connues. Il s'érige vers te milieu d'un vaste glacier sur lequel est
un passage pour aller dans le Valais, passage qu'on ne peut prati-
quer sans risquer sa vie, par la raison dis effrayantes crevasses
que l'on g rencontre à chaque pas et que l'on peut difficilement
apercevoir sous l'amas de neige qui les recouvre. » (l'est à peine
plus que n'en avait écrit Sirnlero trois siècles auparavant.
De De. BAitroLOMiiis. — (( Passage du Moni Cervin : On peut arri-
ver au col du mont Cervin par quatre voies différentes : 1" en
parlant de liiona à l'extrémité de la Yulpelline; '2° par Vaitour-
nanche; 7>"d'Ayas; 4" par la Trinité de Gressoney.
Du reste, la traversée du Moni Cervin ayant plus de deux lieues
d'extension, il devient aisé île la faire par d'autres sentiers non
indiqués sur les cartes lopogra/iliiques ».

j l'âge (i.
CIIAI.I AMI. — Vers le milieu du xv' siècle, au cours île la lutte
engagée entre Catherine de Challand el le duc de Savoie pour
la succession de la seigneurie de Challand, Catherine s'était
liguée avec les Valaisaus, lesquels devaient la servir en occu-
pant le col du mont Cervin. ( Voir L. VACC.M-.OM-: : In valle Chal-
land ne! secolo XV.)
562 LE MONT CERVIN.
[PageO.j
DAMES DE SAINTE CATHERINE. — Les ehanoinesses régulières de
Saint-Augustin, appelées « daines de Sainte Catherine » s'éta-
blirent à Aoste vers la lin du xii° siècle. Elles venaient de
Loësche, petite ville du haut Valais où se trouvait leur couvent
primitif. Elles durent l'abandonner en un temps de guerres
civiles.
DE TILI.IKR écrit : « La tradition porte qu'elles s'introdui-
sirent dans le pays par le Mont-Cervin, au nombre seulement de
cinq ou six sœurs et se réfugièrent d'abord h Antey. » (Vallour-
uanche.)

[Page 15.]
FORBES (prof.). — Le professeur Forbes écrit que, au cours de
ses premiers voyages dans les Alpes de Savoie (1850), le simple
l'ait de traverser les montagnes aux endroits où ce n'était point
la coutume de passer constituait pour le voyageur uri crime
suffisant aux yeux des vigilants policiers. Quand encore une
disposition s'ajoutait chez le voyageur à faire des dessins, à se
servir d'un marteau ou d'un baromètre, le risque était grand
de soulever l'hostilité de préjugés populaires dont il n'aurait,
pu soupçonner l'étendue si, par hasard, quelques-unes des
extraordinaires conjectures qui couraient au sujet de sa propre
personne et de ses intentions ne fussent arrivées jusqu'à lui.
[Travels through the Alps of Savoy.) (Voir FORBES: Travels, éd.
1900, page la et 15.)
M. de Saussure, en parlant de sa deuxième visite à l'hospice
du Saint-Gothard, en 1782, dit de ces moines : « Ils commencent
ii s'accoutumer à voir des étrangers qui étudient les montagnes.
Dans mon premier voyage, en 1775, (7s crurent que c'était che*
moi une espèce de folie. Ils dirent à quelqu'un de ma connais-
sance qui passa chez eux peu de temps après moi, que je parais-
sais d'un bon caractère, mais qu'il était bien malheureux que
j'eusse une manie aussi ridicule que celle de ramasser toutes les
pierres que je rencontrais, d'en remplir mes poches et d'en charger
des mulets. »

(l'âge I I . |
FORT SAINT-THÉODULE. — M. de Saussure trouva sur le col t\cs
restes bien conservés d'une fortification grossière qui était
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE I. 365
désignée sons le nom de « fori Sainl-Théodule » el dont il crut
qu'elle avait élé construite bien des siècles auparavant par les
Valdotains pour empêcher une invasion des Valaisaus. Décri-
vant son bivouac il noie : « La soirée fut très froide el nous
rames beaucoup de peine à allumer le feu : nos guides n'avaient
apporté ni amadou, ni allumettes. Je crois même qu'au llreuil ces
inventions passent pour des objets de tu.ee. Cependant nous nous
réchauffâmes sous nos pelisses, el nous passâmes une fort bonne
nuit. »

iPage 40 M
FKANVKSKTTI ni .MEZZEMI.K — publia en 1825 des Lettres sur les
vallées de Lanzo qui furent jugées dignes d'être réimprimées
environ quarante ans plus lard dans le Giornale dell' Alpi de
tl. T. Ciiniuo (Vol. I, année l8oi), la première publication
alpine ayant paru en Italie (V. Bibliogr.).

[l'âge Si, |
GERAUM (chanoine). — Le chanoine valdolain Gérard rimait
en l'honneur du Cervin :
Et moi je vois le fils de la riche Angleterre
Au pied du Mont Cervin courber sa tète allière,
Lui payer Ions les ans, dans la belle saison,
Un tribut de respect et d'admiration.
l'Ius lier que le Mont Blanc, plus lier que le Moni Rose
Sur la tète desquels le pied humain se pose,
Il ne saurait souffrir qu'un seul de ses cheveux
Aille ennoblir la main d'un milord orgueilleux.
Sa tète, sa poitrine, et même sa ceinture
Sont vierges du contact de l'humaine nature ;
Il n'olfre aux curieux que ses pieds à baiser.

[l'âge 2-4.J
GRESSONEY. —• Le professeur Forbes, dans son voyage de 1812,
passa de Vallournanche à Gressoney; là, il rencontra M. F. Ziun-
stein de Gressoney qui venait de faire l'ascension d'une des
cimes du mont Rose, la quatrième par rang d'altitude. Trois
semaines avant ([lie n'arrivai Forbes, le A août, une autre cime,
la troisième, avail élé conquise également par un italien, l'abbé
Gnifetti, curé de Alagna.
5G4 LE MONT CERVIN.
[l'âge 52*.]
JOHN BALL. — Fit le premier la traversée du Schwarzthor, rie
Zermalt à Saint-Jacques ri'Ayas. Il publia la première série de
son remarquable ouvrage Alpin : « l'ealis, passes and glaciers »
en 1858, et, en IS'ill, la première édition de son Alpine Guide,
véritable encyclopédie ries Alpes pour ce temps, qui lui mérita
ce litre rie « premier des classiques alpins ».

[Page 51.]
LESLIE STEPHEN. — Dans son livre « The playground of Eurujie »
Leslie Stephen avail écrit, en 1871 : « lluskin a recouvert le
Cervin rie toul un tissu rie poétiques images, en un langage
qui, pour un juge rie goül severe, est peut-être trop recherché;
niais il l'a fait avec une telle éloquence que ses adversaires les
plus âpres doivent à l'honnêteté de le reconnaître », p. 508.

[Page 54.]
MARSHALL HALL. — Ecrit en 1849 : « As l'or the giant Matter-
born, it had never entered the mind of man that its ascent was
possible. » Alpine Journal, IX, page 174.

[Page 24*.]
MOM-CEKVIN. — Le nom de « Mont Cervin » déjà employé par
De Saussure, l'ut employé dans ce temps également, par Von
Weiden, auteur d'un ouvrage de topographie el d'histoire natu-
relle da Mont Hose (Vienne 1824) et par les frères Schlagintweil
qui publièrent la Géographie physique el géologique des Alpes.
(Leipzig, 1854). M. II. Warwick Cole, qui visita Zermalt en 185Ü et
publia l'intéressant volume : A Ladie's Tour round Monte Rosa
(Londres, 1859) l'emploie également.

[Page 15*.
MOXI-ROSE. — M. Carie — comme déjà Scheuzer eu 1705 —
nomme l'actuel « col rie St-Théodule » « Mont Rose ». Le met
« Ruse » est une l'orme de l'ancien nom générique donné
au glacier par les habitants des versants méridionaux ries
Alpes, c'est-à-dire Roïse, Roése ou Rouïse tandis que ceux du
versant septentrional appelaient le glacier Gletscher et partant
le Théodule : Mont Gletscher.
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE I. 365
[Page 40.]
Nrr.ous DE linim.ANT. — Savant minéralogiste, membre de l'Aca-
démie des Sciences de Turin, un des premiers qui, en Piémont,
s'approcha avec inlérèt de la montagne. Un autre précurseur;
son contemporain, fut le comte Mnnozzn nr.iXA ROOCA, un ami
de M. de Saussure, qui en 17S<», lit une tentative pour gravir le
Mont liose de Macugnaga (voir Bibliographie).

! Pageli.]
PiiAiioiiNi:. — l'rato Homo on Hormis, non ancien de Zermatt :
il figure déjà sur les cartes au xin" siècle (Voir : W. A. li. Cno-
I.IDRK Suiiss Travels and Guide Hooks p. 255.
Les valdotains se servirent île ce nom pour désigner Zer-
malt jusqu'aux environs de I8(!0, sous la Corme modifiée de
l'raborne ou Praborç/ne (le Paraborque de GRÜNER dérivé proba-
blement de vrè Borne'), par allusion aux prairies enfermées de
tous les côtés par les montagnes. Le nom allemand de « Matt »
n'apparaît (pie vers l'an l500.Simler (Vallesiae descriptio lib. 1)
latinise le mot et en fait « Pagus Malta » ou « Mattia valus ».

[Page 29. |
IIUSKIX. — L'éloignement et la position des points d'où Ruskin
observa le Cervin ne lui permirent point toujours d'en donner
des appréciations absolument exactes, défaut que quelques alpi-
nistes lui reprochèrent avec, une sévérité peut-être excessive
(V. Whymper. Scrambles p. 155 el Hawkins, location Tourists
p. 287). Ruskin fut le premier à reproduire le Gervin par le
daguerréotype. (V. de la Sizeranne, Ruskin el la religion île la
beauté et J. liardonx, John Ruskin.

[Page 4 \ ]
Sn.viis. — « Moid Silvius ». .losias Simler dans son ouvrage :
De alpibus comvienlarius, l">7i, page 68, donne l'hypothèse sui-
vante sur l'étymologie du nom de « Mont Silvius ». « Non nulli
montes a ducibus et clans viris qui forte e.rerciium per luce, loea
duxerunl nomen acceperunt;... apad Vallesianos mon.i Sempro-
nius qui et Scipionis dicitur (Simplon) el nions Si/lnius : a
romanis ducibus laec nomina accepisse videntur. »
be savanl théologien T.-G. Farinetti reprit cette hypothèse cl
la développa dans le liullelin du C. A. I., vol II, 18117, page 107):
500 LE MONT CERVIN.
« Silvius est probablement un capitaine romain qui dut séjourner
avec ses légions parmi les Salasses et les Seduns, et traverser
peut-être aussi le col du Tbéodule, entre ces deux séjours.
Peut-être, ce Silvius esl-il le même que ce Servius Galba auquel
César avait confié la mission d'ouvrir les passages alpins, par
lesquels, déjà en ce loups, les marchands avaient coutume d'aller
et de venir, suivant des voies périlleuses, et sous de lourds impôts
{maquis portoriis). — (CÉSAR : de Hello gallico, liber III.) Servius
Galba, pour créditer les ordres de César, se porta avec ses
légions rAe; les AHobroges (Savoie) à Octodiiro (Marligny), dans
le Valais et y établit son camp. Les passages qu'il devait ouvrir
de ce point ne peuvent être autres gue le Si-Bernard, le Simplon,
le Théodule et le Moro. Il semble donc probable gue, en son
honneur, on ait donné le nom de Servio, devenu depuis Silvio et
plus tard Servino ou Cervino, à la fameuse pyramide »
Il no nous est point possible de déterminer l'époque où la
nouvelle appellation de Mont Serein ou Mont Ccrvin remplaça
l'ancienne dénomination dont elle semble dérivée.

[Page 5.]
THÉODULE (col de St-). — Il n'est point absolument prouvé que
le col du Théodule fut connu des Romains ; ce qu'il y a de cer-
tain, c'est qu'il fut traversé au moyen âge à plusieurs reprises.
Le Rev. VV. A. B. Coolidge m'informe qu'il a trouvé une men-
tion de ces passages en un document de 1218. dans l'ouvrage
de GBÉMAUD : Documents relatifs à l'histoire du Valais.
En ce qui concerne les découvertes de monnaies romaines
isolées et comme égarées sur le chemin ou enfouies par petites
masses en certaines cachettes, voir le livre de M. Eu. WHYMPER :
Zermatt and the Matterhorn. Une jeune servante de l'auberge du
Théodule découvrit, en 18115, cinquante-quatre monnaies à
l'effigie romaine de l'époque impériale, de '270 à 550 après .l.-C.
dont quelques-unes portaient des symboles chrétiens. Dans la
collection de la famille Seiler figurent un grand nombre de
monnaies romaines trouvées sur le col et appartenant à
diverses époques, de l'an 21)11 avant .l.-C. à l'an 900 après .l.-C.

[Page 6*.]
VALTORNINA. — Valus Tornina ou Torniaca : nom donné au Val
Tournanche sur les anciennes cartes, de Torninum ou Tornia-
cum, le Torgnon actuel, un des principaux villages de la vallée.
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE II. 507
Vers In milieu du xi\" siècle, on trouve déjà pour le Val Tour-
uauche la dénomination dp Vallis Tornenchio qui so peut
prendre encore pour un dérivé de : Vallis Torniaca.

[Page 10*.]
• ZRRMATT. — Les noms de'Zur-Malt et de Zermatt (qui'signifie
« un lieu près des prairies ») sont des noms rie date relative-
ment récente donnés à l'antique Praborne.
I)F. SAUSSURE écrit : Zur-Malt. Lire également \V. A. I!. COOLIDAB :
Swiss Travels, p. 1'ü.

CHAPITRE II

[Page 97.]
AIINOD F.-A. (IliOl) écrit dans sa relation que le glacier était
fort difficile à parcourir « à cause des crevasses fréquentes qui
obligent les passants à porter des ais pour les traverser ».

[Page 74*.]
BOIIK. l'archiprètre de Paquier. — Wills écrit de lui : « ... Nous
le vîmes, par la fenêtre du presbytère, travailler comme un
simple ouvrier à quelques réparations que l'on faisait ;i
l'église. » (Wanderings, p. 216).

jPage 71 *.]
BIUNTSCIIEN. —11 est à supposer que ce guide primitif fut ce
même Joseph Brantschen rie Zermatt dont parlent Engelharrit
et Desor et qui répondit à ce dernier lequel lui proposait dp
traverser le col du Weissthor: « C'est impossible, monsieur, on
ne le peut passer que quand ou va en pèlerinage, et vous,
monsieur, vous u'èles point un pèlerin ». Kl il refusa rie l'y
conduire, affirmant, dans une conviction profonde, qu'il
n'aurait jamais tenté ce passage sinon dans ce but pieux.

| Page Ii8. {
BROCKF.DON et LORDMI.NTO. — En IS'ii, Brockerion fait la rencontre
rie muletiers suisses qui descendaient du Théodule pour acheter
du vin à Valtournanche.
"08 LE MONT CERVIN
Lord Minto, en 1850, parle également de «carriers » de Chà-
lillon qui traversaient fréquemment le roi.

[Page 82.j
CRIIVIN (Mont). — J'ai sous les yeux une ancienne carie de
l'hôtel du Mont lîose des frères Seiler, à Zermatt, carte qui était
encore distribuée aux voyageurs en l'année 1802, bien qu'elle
ail été probablement imprimée quelques années plus tôt. Kl sur
cette carte, où cependant les sites et les sommets dignes d'ad-
miration à Zermatt et aux alentours sont soigneusement énu-
niérés, il n'est point fait mention du Cervin.
La grande spéculation du Matterhorn n'avait point encore
commencé.

[Page 1V:
CHAMONIN (M. le chanoine). — 11 est bon de rappeler ici la
Société' Alpine, fondée par l'abbé Chamonin, vers l'année 1805.
C'est une petite colonie de prêtres alpinistes ou adonnés à l'étude
des Alpes, qui s'élève et prospère en la solitaire et riante petite
localité de Cogne enfermée tout à l'enlour par les montagnes cl
bloquée l'hiver par les neiges et les glaces.
L'abbé Chamonin, alors curé de Cogne fori expert de ses mon-
tagnes, y faisait chaque été des excursions el nenianquail point
d'en gravir les sommets. Durant l'hiver, il écrivait ses observa-
tions, la boussole et le compas à la main, il rectifiait les cartes,
discutant longuement sur certains points avec son jeune vicaire
l'abbé Corret et le révérend Vescoz qui lui succéda. An retour
de la belle saison, ils montaient ensemble sur les hauteurs afin
de vérifier, aux lieux mômes, les corrections et les altitudes.
Dans le même temps, l'abbé P.-.l. Carrel fondait à Cogne un
petit observatoire météorologique.
De l'union de ces hommes — tous hommes de valeur — nail
la petite société alpine de Cogne, qui, en 1870, publie dans la
Feuille d'Aosle, puis en un précieux petit volume, un intéressant
travail sur la Géographie du pays d'Aoste.
« Étudier les cartes géographiques, surtout celles de l'élal-
major, examiner le Bulletin du Club Alpin Ilnlicu, consulter 1rs
guides des voyageurs, c'était l'affaire qui occupait tous nos mo-
ments de loisir... M. le Chanoine Chamonin soupirait plus que
lout autre après la publication d'un livre de ce genre, et il
devait avoir beaucoup de choses à dire, lui qui, dès son enfance,
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE II. 569
n'a cesse d'observer instinctivement les cimes, les culs el les
glaciers.... »
Ainsi dit la préface du pelit volume. La « petite société
alpine » n'eut pas d'autres suites ; niais le souvenir de celle
modeste tentative d'un Club alpin local doit être conservée
parmi nous, avec une profonde sympathie, soil à cause de
l'époque où elle eut lieu, comme à cause des hommes qui y
prirent pari.

[Page 106.]
GOOLIDGK — Désigne l'année 1854 comme celle où commence le
« rush » des alpinistes vers Zermatl. Jusqu'en l'année 1854 au-
cune cime importante n'avait été escaladée autour de Zermatl
si ce n'est le facile Breitborn. Une statistique faite par .1. Corona
(Boll C. A. I., p. 158), indique que 476 voyageurs montèrent au
Théodule au cours de l'année 1880.

| Page!50. j
CORREVON H. — A propos du déboisement qui est à déplorer
en Val Tournanche connue en d'autres vallées piéinontaises, il
me plait de rapporter ici l'énergique avertissement de l'illustre
botaniste genevois II. Correvon, un sincère ami des Valtorneins.
« Un peuple qui déboise est un peuple en décadence: souve-
nez-vous en bien, messieurs de Valtournanche. C'est très parti-
culièrement dans le pays d'Aoste qu'on peut dire que l'avenir
agricole dépend du degré de reboisement des pentes arides. Au-
trefois riche el prospère, celle grande vallée, qu'arrosent les
eaux provenant des plus hautes montagnes de l'Europe, es!
dans un état voisin de la pauvreté. La population s'en prend à
tort au gouvernement et aux impôts. C'est le propre des faibles
d'accuser les forts ; il faut que chacun travaille et que tout indi-
vidu collabore à la grande œuvre de reconstitution des
forêts » (Voir Bull, de l'Association pour la protection des
plantes,Genève, n° 14, 18116).

[l'âge 6-4.]
Ciuipix. — (A propos de la fresque naïve et légendaire, re-
présentant saint Théodule sur le col et le diable roulant avec sa
charge dans le précipice.)
Je ne sais si la vieille peinture existe encore en l'église de
24
370 LE MONT CERVIN.
Crépin; mais une IVcstjiie refaite il y a peu de temps p a r m i
artiste du pays, Carrel, sur la petite porte de la même église,
représente le Saint-Evèque vêtu île ses ornements, qui exprime
de la main le jus d'une grappe de raisin "en un baril; prés de
lui un monstre porte une cloche.

[I'age90*.J
FAVRE. — (le fui M. Favre, d'Aoste, qui lit construire la pre-
mière auberge sur les pâturages de (iiomein. Elle fut ouverte
en lN.">(i (Voir « Guide de la vallée d'Aoste i> deA. Gorrel et E. Bich.).
Plus lard l'hôtel passa aux mains de Gabriel Maquignaz qui le
dirigea de 1881 à 1880. Après lui, il passa aux mains de M. Eu-
sebio I'craldo el de son excellente famille, lequel, avec le con-
cours intelligent du propriétaire actuel, M. César Frassy
d'Aoste également, sut donner à l'hôtel l'importance qu'il a
aujourd'hui et lui mériter son heureux renom de large et cor-
diale hospitalité.

[l'âge 117'.
GARDE DU MONSERVIN. — Les éludes de Luigi Vaccarone, l'infa-
tigable el savant chercheur des histoires des Alpes, dont le Club
Alpin el les nombreux amis plcurenl aujourd'hui la perte,
ont éclairé d'une vive lumière la plus grande partie de l'histoire
du Théodule(Voir : Rivista AlpinaHalianall, p.!'7) : Le Atpi forli-
l'tcatecontro i Valdesi. Vie (die Alpi Occident ali, documents i)et II.
Bolletino C. A. I. (1887.) / valichi nel Ducalo d'Aosla nelsec XVII.
Il n'est point dénué d'intérêt de citer ici quelques-unes des
ordonnances établies alors (1688) pour la défense du cid :
« Concernant la Carde de Montcervin, elle sera destinée de la
compagnie du Capitaine Quey, avec son Lieutenant el Enseigne,
auxquels seront obligés entre la communauté de la Baronie de
Cly el Chatillon de conduire, a ratio de foage, (rente douzaines
d'ais qui seront payés par le général du l'ays, avec un rup de
clous à plancher el deux maîtres charpauliers pour construire
un baracon qui puisse contenir dix hommes ; que les ais soient
mises en telle façon qu'il n'y puisse point entrer de l'air, n'y
laissant qu'une petite porte qui sera vis-à-vis où sera posée la
sentinelle, el que la sentinelle soit vue de la sentinelle qui sera
posée au fornellet; auquel fornellet il y sera construit un aulre
baracon à la même forme que dessus. Au pied de la lloyse (gla-
cier) il y sera construit un retranchement en le rentrant qui
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE II. 371
puisse battre il Heur toutes los personnes qui s'exposeront à
vouloir passer la Iloyse, qui puisse contenir cent hommes der-
rière dudit retranchement; au pied dudit relranchemenl on y
lira des ais en façon d'heute qui sennit chargés de terre el
pierres par-dessus, pour empêcher l'air d'y entrer....
« Le Corps de Garde de dix hommes de SI. Théodelle fera
une muraille à pierre sèche au travers du susdit poste, n'y lais-
sant que le passage d'un homme sur la droicle en descendant
en Valleys, attendu que ceux qui monteront il laut qu'ils
viennent à la délilée d'un à un....
« La Garde sera changée chaque vingt-quatre heures.... Lucas
que St. Théodelle lût attaqué, les dix hommes du fornellet
iront immédiatement renl'orccr le poste de St. Théodelle, el
les dix hommes du grand retranchement iront immédiatement
se saisir du fornellet, etc.... i)
L'ordonnance unissait ainsi : « Le vicaire de Valtournanche,
en semblable occasion, se tiendra au grand corps de garde
pour y assister spirituellement les malades et y fera faire la
prière soir el malin ».

[l'âge 69.]
GUUNEII — écrit dans sa Description /les glaciers de la Suisse
(1760) « Le mont Cervin (der hohe Matlenherg) s'entrouvrit en
15U5, et forma une crevasse de six pieds de largeur, qui rendu
impraticable le passage qui conduisail en Italie. »
Kl une tradition esl demeurée que, autrefois, le passage
entre Zennalt et Valtournanche élait plus près de la base du
Cervin, où élait le Pas dit de « Furggen », bien connu des
contrebandiers, où celui du Breil, et que, précisément, par
suite d'un cataclysme, ce passage était devenu impraticable.
Corona a recueilli une autre tradition qui veut que, dans les
anciens temps, une percée ait été pratiquée sous le col pour en
faciliter le passage; les ouvertures de ce tunnel auraient été
depuis obstruées par des avalanches. Le nom de l'raborne
signifierait « près de la percée » (Voir G. CORONA : Sulle Alpi,
187(1).
La même tradition d'un ancien passage entre Zermatl et
Valtournanche. plus court el plus facile (pie le col du Théo-
dule, et plus rapproché du Cervin, fut également recueillie par
M. Ilirzel-Escher. Gorret et fiich, dans leur Guide de lu vallée
d'Aoste, rapportent la légende que, dans les temps anciens,
572 LE MONT CERVIN.
ceux (If Valtournanche se rendaient eu procession à la chapelle
du lac Noir, en Suisse, traversant le col de Breuil.
I,e premier alpiniste qui passa ce col l'ut M. F. Morshead, en
ISIiô.

I Pane 70. ]
HINCHUIT. — (Summer months among the Al/is) et LONGMAN
(Journal of six weeks adventures).
Dans l'ouvrage du reverend Coolidge, Swiss Travels, est l'ap-
pelée la mort de six homines, arrivée sur le glacier du Théo-
dule en 1661), et d'autres encore, en 1711."), en 1816 et en 1848.
La revue du C. A. I. narre la découverte laite par un Cession
de Valtournanche, en 1885, sur le glacier du versant italien, de
quelques ais el d'un soulier. Eu creusant dans la glace, Pession
découvrit deux cadavres, huit l'ers de mulets ou de chevaux,
une petite croix d'argent en forme de reliquaire, quelques
médailles, et d'autres objels'sur l'un desquels était marquée la
dale « I582 ». (Voir aussi dans Y Alpine Journal, VI99, la singu-
lière trouvaille faite par-M. Gardiner sur le glacier de Verra.)

|Page 80. !
Hé™, DU MONT-UOSE. — Vers 1858, l'auberge de Pession, à
Valtournanche, changea d'enseigne et prit au Mont-Rose son
titre nouveau.
Il est probable que ceci l'ut l'ait dans le bul d'éviter une con-
tusion entre l'hôlel de Valtournanche el celui, plus modeste,
qui venait de s'ouvrir au Giomein (1857), sous le »oui de
« hotel du Mont-Ccrvin ».

IPagefill.]
KiiKMEiniiAL. — Le nom donné ab anliquo par les Suisses à la
vallée de la Tournanche. (le nom signifie « Vallée des Mar-
chands » ; on le trouve dans .losias Simler [Vallesiae descriptio,
lib. I, p. 18, éd. 1594).
« Mattia Valus incipit a monte Syluio ; per hune iter est ad
Salassos el Aiazam uallem, et quam nostri vocant das Keener
thai, quod huius incolae per uarias regiones oberrenl, merces
diuersi generis eireuml'erentes : hac uia per glacieni inuetera-
lam aliquot niillibus passuum iter faciendum esl. »
11 convient toutefois d'observer que, en Val Tournanche,
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE II. 575
aucune tradition ne subsiste à l'égard de ces commerces ambu-
lants.
Les Valtorneins ne doutent point que leurs ancêtres ne
lussent, à leur ressemblance, des bergers et des agriculteurs,
peu enclins au commerce.
Dans la relation du marquis de Romagnano, gouverneur du
duché d'Aoste, qui lut envoyée au duc de Savoie, Charles E m -
manuel I"r, en 1017, se trouve une fort intéressante description
de la vie des hommes de ces vallées dans ce temps. « En ces
duchés, il ne se trouve point de personnes mercantiles, c'est là ee
qui laisse le pays dans son état de misère, et ils sont astreint*
pour la plus grande partie il s'en aller hors de leur pays, en par-
ticulier l'hiver, et assez loin. Ceux de Chai land vont du côté de
VAllemagne, comme aussi ceux de Cly. Ceux du Valais vonl en
Dauphiné. Ceux de Valdigna en Flandre. Ceux de Cogne et de
Champorcier à Milan. » : (Voir L. VACCARONE, /. Valichi net
ducalo d'Aosla net sec XVII.) (Voir aussi FORBES, Travels, note A,
p. 5.10, éd. 11)00.)

|Page 99*.]
MEYNET J.-JACQUES. — « Nous eûmes pour compagnon dans une
partie de ce trajet un riche propriétaire de ces montagnes,
nommé J.-J. Meynet, homme de très bonne conversation qui
paraissoil prendre intérêt à nos recherches et qui désiroit de
posséder un exemplaire de ces Voyages. » (DE SAUSSURE.)

[Page 99*.]
MEINET J.-PIERRE, dit. Minette. — « I w i s surprised al the
vigour and originality of his thoughts, and the force and elegance
of his fraseology, both of which would have done credit lo an
educated man. » (WILLS, Wanderings, p. 212.)

| Page 104*.
MEV.NET (JEAN-BAPTJSTE).— IIIKCHMFF, qui passa en 1855, décru
ce Meynet en ces termes : « Nous trouvâmes la cabane en la
possession d'un beau vieillard qui doit être l'esprit, nu plus
simplement le successeur de celui dont Wills suppose qu'il fui
assassiné ; l'ami élail fort occupé autour de sa maisonnette, el
le fait de se trouver à plus de onze mille pieds de hauteur ne
semblait point refroidir son enthousiasme pour l'édifice. Il
Ö74 LE MONT CERVIN.
disait que, à la saison prochaine, il entendait avoir une cham-
bre de plus toute prête, et il promettait de construire un loil à
l'épreuve de la pluie.» {Summer months among Hie Alps, p. 152.)
M. King se complaît également à donner une description de
J.-B. Meynet, lequel lui parait « a mosl singular character ».
Et il ajoute que la clientèle des rares voyageurs qui passent là-
haut, durant la brève saison estivale, ne suffirait point à rému-
nérer suffisamment l'hôte de ses peines comme de la grande
fatigue de transporter chaque chose à une telle altitude, s'il
n'avait quelque autre ressource. Il ajoute celte phrase sugges-
tive : « Mais laissons cette question à sa conscience et à la
vigilance des douaniers. » (Italian Wallnys, p. 2118-213.)

[Page JOG*.]
MEYNET (.1.-AUGUSTIN). — Sur le livre des voyageurs du Théo-
dule, qui coi ence en 1857, il y a, par façon d'épigraphe, une
socle de discours fort emphatique écrit par un certain M. l'.ich,
délégué poslal à Châtillon, lequel fut, à ce qu'il apparaît, un
fervent admirateur de J.-A. Meynet. Le discours commence
ainsi : « lliches et savants voyageurs qui passez par ces déserts
glacés, vous tous dont le cœur tendre et généreux aime à
éprouver la douce satisfaction de faire du bien, dites à vos
riches cœurs que le bon Jean-Augustin Meynet est digne d'un
rayon de voire science, de vos richesses et de votre pouvoir... »
Le même liich compose sur le livre d'autres exhortations en
lalien, en allemand et en latin,
.le ne citerai que celle en latin qui me paraît la plus curieuse :
« Ego autein sum ille qui nihil est et nihil habet, praeter
desideriuin magnum, id est liât salus liominum, sit gloria
montis l'.ervini, et fiai fortuna .lohannis Agostini Meynet. » Suil
la signature!

I l'âge l!S*.;
MoxT-CicnviN. — Le nom de Monl-Cervin — comme celui de
Matter ou Mattenberg — d'où le nom allemand actuel du mont :
Matterhorn (Malter Horn) —fut appliqué au col du Théodule, et,
d'une façon générale, à loul le groupe, avant que d'être choisi
définitivement pour désigner la cime principale du groupe à
l'exclusion de toute autre.
Le nom de S. Théodule. premier évoque de Sion el patron du
Valais, fut donné probablement au col par les Valdotains,lesquels
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE II. 575
voulurent indiquer ainsi In passage qui les conduisait vers les
gens dont ce saint évoque était le protecteur. De même du côté
du Valais, on donna au passage le nom d'Augusthalberg (inonl
d'Auguste), marquant par cette désignation que le col donnait
accès en vallée d'Augusta (Aoste) (V. COOMDGE, Swiss Travels,

[Page On.]
MURRAY — Constate particulièrement, dans son Handbook,
éd. IS58, p. 240), comment, au temps du Blocus Continental
malgré Napoléon et. ses décrets de Berlin, le col servait fré-
quemment de passage à des marchandises anglaises de con-
trebande.
D'autre part, la présence d'un fonctionnaire de S. M. le roi
de Sardaigne, tel que le receveur des douanes, dans le petit
village de Paquier, confirme qu'il y avait en ce temps un trafic
continuel entre la vallée de Saint-Nicolas et celle d'Aoste. Ce
bureau de douanes fut enlevé de Valtournanche à une époque
point très éloignée de la nôtre, après que le commerce interna-
tional eul pris d'autres voies plus aisées, et que, par consé-
quent, la contrebande eût perdu ses raisons d'exister sur les
hauteurs.

[Page 72.]
PERRI'QUET (famille). — Presque toutes les familles de Valtour-
nanche oui donné, de génération en génération, un de leurs
Mis au sacerdoce ; par exemple, la famille des Perruque!— une
des plus anciennes du pays et qui exislail déjà au xvi" siècle —
donna à Valtournanche un curé en 17Ô4, un recteur en 1 7<Si
el un autre en 1802. Le curé, Jean-Jacques, fut celui qui lil
construire, en 1700, le clocher de Paquier el lit don de la
grande cloche. Dans une autre famille, celle des dorret, on
trouve six prêtres, de l'année 1740 jusqu'à nos jours.

[Page 109.]
QUINTINO Sri.i.A. — A celle ascension se rattache une anecdote
que Sella contait volontiers. Son compagnon se trouvait être,
dans cette ascension, le comte Paar, chargé d'affaires de la
(•our d'Autriche près le gouvernement sarde.
Il convient ici de rappeler la tension des esprits, qui, en ce
376 LE MUNT CERVIN.
temps, d'une guerre à l'autre, régnait, entre Piémontais el Au-
trichiens.
Mais entre Sella et Paar il y avait une communauté de goût
pour la géologie, en même temps qu'un même amour pour les
montagnes.
Et donc, durant la marche sur les glaciers, Paar et le guide
tombèrent dans une profonde crevasse. Sella fixant prompte-
ment la pointe de son bâton dans la glace, résista à la secousse
que la chute avait imprimée à la corde commune et par le
moyen de colle corde parvint à les soutenir.
La position de Sella était fort critique, puisque, si son bâton
avait cédé, un désastre semblait inévitable.
Après bien des efforts il réussit k les retirer hors de l'abîme ;
on rapporte que le comte Paar l'ayant alors remercié de lui
avoir sauvé la vie, Quintino Sella lui dit avec un fin sourire
qu'il garderait précieusement désormais le bâton qui les avait
retenus et il ajouta : (( Sans ce bâton, la patrie allemande
aurait pu peut-être accuser et maudire la perfidie latine. »
(Lire Gmccioi.i : Quintino Stella (vol. I. p. 55).

[Page 97.]
RIVAZ KT lioccARD. — Ces historiens disent que les Yaldotains
avaient commencé de se barricader sur le col du Théodule dès
le temps, déjà ancien, où les habitants du Valais faisaient de
fréquentes incursions sur leur versant (voir Rivislti C, A. 1. IV,
p. 257.
La tradition de luttes prolongées entre les Valaisans el Is.i
ducs de Savoie est demeurée dans la vallée. De Saussure,
comme aussi Durandi, la recueillirent.
Une trace de l'animosité qui existait alors entre Piémontais el
Valaisans demeure dans la petite histoire suivante qui se redi-
sait encore, il n'y a point longtemps, parmi les montagnards de
Val de Viège; je la tire do l'ouvrage : Zermatt und Umgebung de
ALFRED CÉIÎESOI.E : « Ceci se passait en un temps où tous les
hommes de Zermatt, aptes à porter les armes étaient descendus
pour guerroyer sur les rives du Rhône de château en château.
« Et à Zermatt, il ne restait plus que les enfants, les femmes
et les malades.
« Un jour, le bruit se répand qu'une troupe de Piémontais est
sur le point de passer le col du S-Théodule et va descendre
pour mettre à sac, Zermatt. I'no terrible panique envahit la
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE II. 377
faillie population; mais un jeune garçon nommé Karl ne perd
point sa présence d'esprit : il réunit, les femmes et leur donne
l'ordre d'endosser les vêtements laissés par leurs maris, de
s'armer le mieux possible et de le suivre sur Je col. Arrivée là
haut, la troupe construit un mur de pierres et attend l'ennemi;
celui-ci ne tarde point à apparaître: mais lorsqu'il voit la muraille
garnie de défenseurs, il comprend que la victoire ne sera point
facile; il pense avoir devant lui toute l'armée valaisaine et il
envoie un émissaire pour reconnaître la force des défenseurs.
« L'émissaire, qui n'avait jamais vu de guerriers à la poitrine
gonflée, demande à Karl d'où viennent ceux-ci, et comment son
armée a un tel aspect.
« Mes soldats, — répond lièrement le jeune capitaine, —
portent aussi haut leur poitrine, parce qu'en eux battent de
forts et superbes cœurs. »
« L'émissaire se tint pour satisfait; il revint en Italie; et ni
lui, ni les siens ne se firent plus jamais voir. »

[Page 107.]
THÉODULE (petite auberge du Théodule). — Les séjours faits
en 1851 sur le col du Théodule par les frères Schlagintweit,
qui y passèrent trois jours, me paraissent dignes d'être notés,
ainsi que ceux de Dolll'us-Ausset qui fonda là-haut une station
météorologique et y entretint à ses frais, pendant plus d'une
année, trois hommes de garde; l'un de ceux-ci était le père de
l'abbé Gorret.
Il y avait en ce temps sur le col deux baraques; l'une en bois,
l'autre en pierres; celle de bois fut baptisée par Dollfus-Ausset
« l'arche de Noé ».

TIIXIRH (DE). — Ecrit en 1758 dans son Historique de la Vallée


d'Aoste, p. 552. « Les edits doivent être conçus et publiés en
langue française, et non italienne, pour qu'ils puissent, être
entendus par chacun, ainsi qu'a été disposé par les articles 6 et
7 de la patente accordée au pays par S. A. S. le Duc Emanuel
Philibert sous la date du 24 juillet 1578, confirmée par la
réponse au neuvième article du mémorial du i octobre 1650 ».
Ce mémorial présenté par le Conseil Général d'Aoste à Charles
Emmanuel 11 suppliait le souverain de déclarer que les édits
publiés en une autre langue que la langue française fussent cou-
378 LE MONT CERVIN.
sidérés comme nuls et que les habitants du Duché ne fussent
lias tenus de les observer.

. [l'âge \U.]
WHYMPER (Ed.). — La première fois qu'il vint en Valtonr-
nanche, il donna l'appréciation suivante, assez peu flatteuse et
peut-être mal fondée, sur les guides du pays : « Jusqu'à présent,
mon expérience concernant les guides n'avait point été heu-
reuse et j'étais disposé, à tort, à les estimer fort peu. Ils
n'étaient pour moi que de simples indicateurs de sentiers, en
même temps que grands consommateurs de boissons et de
nourritures ».
lieux qui se présentèrent à lui, à Châtillon, lui offrant leurs
services, lui semblèrent « un bataillon d'hommes dénués de
toute bonne qualité, aux visages exprimant l'orgueil, la malice,
l'envie, l'arrogance, etc. » Le jugement de Whymper devait
changer quand il connut Carrel.

[Page 80.]
ZERMATT. — L'hôtel du Mont-Cervin à Zermall fui fundi'1
en 1852. Mais déjà plusieurs années auparavant, Herr Lauber,
— en quelque sorte le médecin du pays — avait, ouvert aux
voyageurs une maison lui appartenant,.petite et pittoresque, en
bois. Desor parle de celte hospitalité' déjà en 1859.
Sur ce chalet, cédé en 18(14 à M. Seiler, se greffa l'Hôtel du
Mont Rose (Voir COOLIDCE, Swiss Travels).

CHAPITRE III

J Page 182.1
ABRI DE LA GRAVAIT.. — Le modeste abri de la Cravate fut con-
struit en 1807 et. regardé comme suffisant durant plusieurs
années, c'est-à-dire jusqu'à ce que l'ut érigé le Refuge de la
Grande Tour, lequel, proposé par la section d'Aoste du Club
Alpin Italien dès 1878, et soutenu par Sella, par Budden et par
Corona, fut établi en 1885. En 1895, la section de Turin con-
struisit, dans une situation meilleure, environ cent mètres plus
bas, le Refuge actuel qui a reçu le nom du prince Louis
NOTES EXPLICATIVES. - CHAPITRE III. 570
Amédée dn Savoie, La première cabane sur le versant suisse —
Alle Hülle — lui construite en 1808.
[Page 191.]
ANDRÉ SEILER. — En 1805, le jeune M. Seiler de Zormatt el
son guide G. Biener tombèrent non loin de l'endroit appelé
la « Nouvelle Cheminée » pendant qu'ils montaient à la cabane
italienne.
.le ne regarde point ci le des catastrophes alpines propre-
ment dites la mort du vieux guide Branlschen advenue au
Belüge de la Cravate en 1870, ni celle de .1. A. Carrel advenue
sur les ressauts inférieurs de la Tète du Lion en 1890, dues
l'u | l'autre à un épuisement de forces ou à la maladie.
l'âge 123.]
CARREL (M. le Chanoine). — I. Il connut personnellement
John Ball, Adams Iteilly, W. Mathews, Nicolls, Tyndall, Tuckett
et Whymper. (Voir l'appréciation de Tuckett concernant M. le
chanoine Carrel en son livre : Peaks,passes and Glaciers, II, 201).
Tuckett avait l'ait une visite à M. le Chanoine Carrel au cours
de l'année 1859.

[Page 128.]
IL — Le chanoine Carrel alla avec le professeur .1.-1). Forbes
au Crammont en I8W — avec Sismonda à la Becea de iNona
en 18o0 — avec B. Studer au col île Montagnaia en I8Û0.

[Page 150*. |
CARREL (Jean-Antoine, dit le Bersaglier). I. — 'Whymper a écrit
de J.-A. Carrel : « C'est le plus fort grimpeur de roches que
j'aie jamais connu; ce l'ut le seul homme qui refusa constam-
ment d'accepter la défaite et qui continua à croire, malgré
toutes les désillusions et, les découragements, que le grand Mont
n'était point invincible et qu'il pouvait être gravi du côté de
sa vallée natale D (Scrambles, page 89).
'Page 170.]
IL — A la date du IS juillet, Carrol écrivit à Sella pour
s'excuser de ce qui était advenu; voici dans sa simplicité sa
lettre : « M. Sella, vous pouvez penser, monsieur, connue je
580 LE MONT CERVIN.
suis chagriné do ce qui est arrivé, mais sans notre fauté.
Aujourd'hui, M. Giordano voulait encore vous appeler pour
mouler au moins le premier Monsieur du côlé d'Italie, mais le
temps s'est gâté, et, avant de pouvoir conduire au sonmiel un
voyageur, je devrais encore arranger un mauvais passage.
Ecrivez-moi de suite si vous pouvez venir et j'arrangerai. Votre
serviteur, CarrelJean-Antoine. »
Quinlino Sella ne vin) point alors au Ce.rvin. Des soins plus
graves le retenaient ailleurs. Le 20 juillet il était parti pour la
nouvelle capitale afin d'y prendre demeure définitivement. Et là,
il étudiait assidûment avec Perazzi le projet ardu de la taxe
sur les farines (tassa sut macinalo) qui devait le rendre popu-
laire en Italie à force d'impopularité.
En août, il accourait à Aucune où sévissait le choléra et il y
demeura durant les jours les plus terribles de l'épidémie; dans
le noble et périlleux devoir de porter des secours et le réconfort
de sa présence à la ville si cruellement frappée, il dut certes
se consoler do n'avoir pas pu gravir le Cervin. (le ne fut que
douze ans plus lard, à cinquante ans, qu'il en lit l'ascension;
il y conduisit alors ses Mis.
« Huelle belle montagne ! » écrivait-il à un ami après son
ascension « Tu es connaisseur en fait de beauté... mais d'une
beauté comme celle du Cervin, tu ne peux l'en faire une idée,
.le croyais avoir désormais une certaine connaissance des mon-
tagnes, de leurs attractions, de leur poésie; mais en gravissant
le Cervin, je dus m'avouer à moi-même que je n'en avais rien
su jusqu'alors, si grande est la différence entre ce. bloc étrange
et tout autre montagne.
,(( Après ceci, grondez-moi Ions tanl qu'il vous plaira, mais,
si l'occasion s'en présente, je gravirai à nouveau le Cervin !
« Quelques risques sont négligeables: au moins, là-bas, on ne
se fait point seulement mal, et on n'en saurait revenir estropié :
s'il arrive qu'on glisse d'un pied, on fait un saut de plus d'un
demi-kilomètre peut-être de hauteur; tu conviendras avec moi
que ce serait là au moins une mort décente.
« Il m'ennuyait un peu d'y avoir amené mes fils; car, pour ce
qui est de moi, le demi-siècle est révolu et donc il y aurait
peu de dommage à débarasser l'Italie de nia personne ; mais
c'eut été une grande faule que de perdre des jeunes hommes
vigoureux. Toutefois ils étaient, eux aussi, tellement heureux!
tellement enthousiastes I\H magnifique spectacle ! Si lu pouvais
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 581
voir leur visage quand ils eu parlent ! i» (Celle lellrc est citée
par Guiccioli).
Celle ascension lui inarquée par un accident qui aurait pu se.
changer en un désastre. Arrivé au cable qui précède le pas de
l'Echelle, J.-A. Carrel, lequel était attaché à l'extrémité supé-
rieure de la cordée de Sella eut le soupçon que ce câble n'élail
point solidement lixé, et pour s'en assurer, il grimpa par la
roche ; niais le pied lui ayanl manqué, il dut, pour se soutenir,
avoir recours au cable lui-même, qui, s'étanl détaché brusque-
ment, l'ut cause que le guide tomba sur une longueur de i ou
5 mètres eu passant par-dessus la tète de Sella; la chance vou-
lut que Carrel, se cramponnant avec une grande vigueur aux
roches, réussit à s'arrêter sur un lerre-plein exigu de la mon-
tagne durant que Sella s'était préparé déjà à maintenir la corde
qui les liait.
Antonio Castagneri, qui Taisait partie de l'expédition, se rap-
pelai I que, dans ce moment, le guide Imseng s'ell'orça en vain
île franchir ce passage désormais privé de son câble, et que l'on
dut attendre que Carrel, revenu de son coup, vînt reprendre sa
place et vainquit le pas difficile.
Des traces de son sang furent vues sur les roches par ceux
qui le suivaient.

(Page 157*.1
CiiKMiNiii:. — La Cheminée. A mesure que l'exploration de la
montagne avançait, les lieux les plus caractéristiques reçurent
un nom. De ces noms, quelques-uns furent suggérés par
Whymper, mais la plus grande pari est due à la fantaisie de
J.-A. Carrel (Voir The asceiil of Uie Malterhom. Ed. Whymper,
liage 505.)
Voici les noms par ordre d'ascension :
Le Col dit Lion— mètres 5577.
La Cheminée — en dialecte du pays « lo Ciarfou )> — à
l'orient du Col du Lion.
La Tcnle — mètres 5 SOI) environ — le lieu ou Whymper éta-
blit son second campement et où s'élève aujourd'hui le refuge
Louis de Savoie.
Degrés de la Tour — « The great staircase )) de Whymper —
l'espace compris entre la Tente et la base de la Grande Tour.
La Grande Tour, le principal donjon du contrefort sud-ouesl-
à la base de ce donjon Whymper avail établi son troisièmecam;
58-2 LE MONT CERVIN.
penienl. Ici l'ul construit le second refuge du Club Alpin —
mètres 5890.
Le Vallon des Glaçons, à l'orienl de la Grande Tour.
Le Gile Giordano, petite esplanade sur l'angle du contrelorl
où l'iug. Giordano passa la nuit.
Le Mourais l'as, une étroite bande de roches à l'orée du
Vallon des Glaçons que l'on parcourt avec l'aide d'une corde lixée
horizontalement.
Le Linceul, un névé restreint et extrêmement incliné que
l'on traverse ou coloie durant la montée.
Corde Tijndall ou Grande-Corde — mètres i0X0. Un espace
de paroi d'environ 00 metres presque vertical à l'extrémité
supérieure du Linceul. Tyndall fut le premier qui plaça une
corde en cet endroit.
La Grêle du Coq, l'espace découpé de l'arête du contrelorl sud-
ouest où le sommet de la Grande Tour se relie à la base de
l'Epaule.
La Cravale, (appelée autrefois par les gens de la vallée Le
Collier de. la Vierge), une écharpe de roches toujours couvertes
de neige qui court en pente légère de l'ouest à l'est sous
l'extrémité de l'Epaule. En cet endroit fut construit le premier
refuge italien — mètres 4122.
L'Epaule ou Spolia et Le Pic Tyndall — mètres 4245.
L'Enjambée, la crevasse qui sépare l'extrémité nord-est de
l'Epaule du pie final.
Le Col Félicité, une petite brèche dans la crête, à moitié che-
min du dernier pic — ainsi nominee à cause de Félicité Carrel
qui monta jusqu'à col endroit en 1807.
L'Echelle Jordan, l'échelle de corde sous la cime; elle reçut
son nom de l'alpiniste anglais Leighton Jordan qui la lit placer
à ses frais parles guides de Valtournanche.
Le Gile Wenlirorlli, étroit palier près de la cime ou lordAVent-
worth passa la nuit en 1871.
Le Pas Thioly, le dernier tournant sur la crête au sud-ouesl
avant que do toucher la cime, à environ vingt mètres de distance
de celle-ci; ainsi nomine de M. Thioly qui y passa en 1808.

[l'âge 140.;
CONJURATION ne VALENTINO. — Celle-là meine à laquelle l'ail allu-
sion Studer dans son livre : Über Éis und Schnee (Vol.11, p. 101).
Pour nia pari, il nie fut donné d'en connaître les particula-
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 585
rites par le regretté J.-li. Rimini qui était present à cette réu-
nion. Le Club Alpin fut proclamé au même lieu le 25 octobre,
à la suite de l'ascension de Quintino Sella au .Mont Visu, el cer-
tainement il l'ut alors à nouveau question d'accomplir l'entre-
prise du Uerviu, entreprise qui était considérée comme une
revanche nationale. (Voir Chanoine II. Carrel : La vallée de
Vdllurnenclte en 1807.)

| l'âge 178.1
CitAui'uiui GROVE —'Kuril que, en 1S07, l'opinion des guides était
que le côté nord devait être meilleur pour l'ascension et le cote
sud meilleur pour la descente, et que, de toute façon, la paroi
sud était la plus difficile. L'Alpine Journal écrivait: « Pourtant
que les guides italiens aient pu améliorer l'arête sud, il n'est
point probable que celte voie soit suivie fréquemment parce
qu'elle est frappée jour el nuit par de continuelles avalanches
de pierres, tandis.que, sur la voie du nord, il n'y a aucun risque
de ce genre » (Vol. II).
F. Giordano, après sa traversée du Cervin (18(18) déclare avec
justice que le versant suisse est plus aisé, niais plus dangereux,
et le versant italien, plus difficile, mais plus sur.

[l'âge 184.]
GIORDANO. — Dans une lettre à Bartolomeo Gastaldi, président
du Club Alpin de Turin, Giordano, faisant un compte rendu de
sou excursion, écrit qu'elle pourrait s'intituler, avec quelque
raison, Une semaine sur le Grand Cervin.
Voici quelques-unes des principales mesures déterminées par
Giordano.

Col du Lion ôlill)


l'remière plate-forme de la Tente ÔStill
Gîte Giordano 5965
Refuge à la Bahne de la Cravate 4154
Signal Tyndall 4200
Épaule 4275
Cime 4,")0ô

Giordano détermina celte dernière cote avec le baromètre à


mercure porté sur la cime italienne ; De Saussure avait mesuré
par la triangulation l'altitude du Cervin et avait obtenu un chiffre
384 LE MONT CERVIN.
de 45:22. La carte llufour donna pour la cime suisse, la cote de
H82 adoptée depuis parles topographes italiens.

GOKRKT (abbé AJIÉ). — I. Gorret écrit: « M. le Chanoine Carrel,


vrai Valtornein, sortit la premiere idée : Si l'on pouvait, gravir
le .Mont Cervin, ce sérail de. l'argent au pays. Nous, ses parents,
nous avons recueilli sa parole, et avons voulu voir si ce n'était
qu'une simple utopie ou bien s'il y avait vraimentquelquc chose
de bon et de praticable le long de lu Becca. »
[Pag,. 123.1
II. Amé Gorret écrit eu lSliô : « Le goût pour les courses et
les ascensions ne date pas de bien longtemps chez nous; aussi,
entourés de montagnes magniliques, nous les ignorions; les
chasseurs seuls connaissaient les cols, et les touristes étaient
regardés à leur passage comme des merveilles. Le Mont Cervin,
celle montagne si tiére et si belle que nous pouvions voir tous
les jours, le Mont Cervin, devant lequel les étrangers s'arrêtaient
trappes d'admiration, le Mont Cervin ne nous frappait pas.»
(Feuille d'Aude, octobre I860).

III. L'abbé Gorret écrit du Chanoine Carrel: « Elevé dans sa


jeunesse à Avouil ou à Cheneil, il a emporté de Valtournanche
à Aosle le culte du Mont Cervin, et il était heureux, dans les
jours de liberté, d'aller l'admirer, le vénérer, de Comboë, ou au
Signal Sismonda, ou à la Becca de Noua... »

[Page 154.]
IV. La relation que l'abbé Gorret — lequel se trouvait au
Giomein en ces jours-là — écrivit eu la circonstance, confirme
ces faits : « Les Carrel venaient de s'engager à Whymper pour
l'ascension du Cervin le !) et 10 juillet, en cas de beau temps ;
l'essai devait se faire, sur le versant suisse. Le jour précédent,
S juillet, arrive de Turin M. l'ingénieur Giordano auquel le Ber-
saglier était engagé depuis un an. Grand embarras pour Carrel;
Giordano n'aurait jamais voulu que Carrel eût manqué à son
engagement avec Whymper ; Carrel ne voulait et ne pouvait
quitter Giordano, et pourtant il était lié. Le temps trancha la
question : il fut mauvais. »
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 585
[Page 105.]
Y. — (Voir Gorret : Ascension du mont Cervin, — et Y Alpine
Journal, 11. page 239). Je m'en suis leim ici à la narration de
l'abbé Gorret; il écrit : « Ils n'étaient encore que sur l'Epaule
à quelque distance au deçà du signal Tyndall quand Whymper
et'sa bande les avaient appelés par leurs cris du sommet tie la
pyramide. » Il résulte de ce l'ait que, lorsque Carrel et les siens
virent Whymper sur la cime, ils étaient encore en train de
mouler.
D'autres — parmi lesquels Whymper lui-même — racon-
tèrent la chose autrement; Whymper dit que — suivant le
récit que lui en avait fait Carrel — la caravane, étant arrivée
à l'extrémité de l'Epaule, à la base du pic final, les opinions
se divisèrenl ; J.-A. Carrel et J.-J. Mnquignaz voulaient con-
tinuer, les autres ne le voulurent point, le résultat de la
dispute tut que tous revinrent sur leurs pas. Et ce l'ut
seulement, comme ils s'en revenaient, que, se trouvant sur
les roches près de la Cravate, ils entendirent les cris de
Whymper.
La cause du retour de la caravane aurait donc été la dispute
entre les guides et non point le l'ait d'avoir constaté la victoire
de l'anglais. (E. WHYMPER. The Ascent of the Mutterkorn,
page 504, D.)
La premiere version parait toutefois être la vraie et elle me
fut confirmée de vive voix par l'abbé Gorret lui-même. Lue
autre affirmation pleine et entière se trouve pour ce l'ait dans
le Journal de FKI.ICE GIORDANO oil. en date du 14 juillet, on lit
cette note : « ... A deux heures de l'après-midi ils virent Whym-
per et les autres sur la cime; cela les glaça et ils redescen-
dirent tous.... ».
La conduite de Carrel au cours de cette journée du 14 juillet
fut commentée et discutée dans le pays et au dehors. Dans un
article de MM. Adams Reilly et C. Mathews que publia la Feuille
d'Aoste (21 août 1800), se trouve l'observation suivante : « Un
ne peut s'empêcher de l'aire observer que, pour réussir dans
ces ascensions, il faut partir de grand matin, aux premiers
rayons de l'aurore. Si les guides de Valtournanche en avaient
l'ait autant, le. 14 juillet. ISO.j, ils auraient pu arriver sur le
sommet du Mont Cervin avant. M. Whymper et ses malheureux
compagnons. Le chef de ces guides n'a pas voulu sortir de la
lente avant six heures du malin. Aussi ses compagnons eu
25
386 LE MONT CERVIN.
ont-ils été si indignés qu'ils n'ont plus voulu l'accompagner
dans l'ascension qui cul lieu trois jours après. »
Le chanoine Carrel ajoute (Boll. C. A. /., vol. III, n. -12 p. 48)
« D'un autre côté, des messieurs qui prétendent bien connaître
les personnes et les choses, ont fait observer que ceux qui fai-
saient des grands sacrifices pour l'ascension du Mont Cervin du
côté d'Italie, auraient pu agir d'une autre manière pour y
réussir certainement : au lieu de donner laut par jour aux
Suides explorateurs, ils devaient leur promettre une bonne
somme d'argent pour prix de leur ascension. C'est ce que fait
un général d'armée quand il veut emporter d'assaut une bat-
terie ou une place. Il ne faut pas, pour les ascensions des
hautes cimes des Alpes, de Fabius Cunctator ».
Les critiques sévères du chanoine Carrel concernant la con-
duite de Jean Antoine forment un contraste singulier avec la
bienveillance sereine que C.iordano ne cessa de témoigner à
son guide dans tout ce qu'il écrivit à son sujet.

[Page 169.]
VI. — Gorret écrit : « Du col du Lion, nous vîmes flotter un
drapeau, puis deux, puis trois; la fatigue s'évanouit, nous
étions hors de danger, et l'on nous avait vus. Nous éprou-
vâmes tous un saisissement de plaisir en remettant le pied sur
le gazon. Nous retrouvâmes la parole : nous n'avions presque
dit mot en tout le temps, cxceplé : courage... prudence...
attention.
« J'avouais à mes compagnons que je n'avais osé de tout le
temps m'arrèter à la pensée que je serais redescendu; leurs
impressions avaient été les mêmes. »

[Page 177.]
CROTTE DE LA CRAVATE. — Sur la Rivista Âlpi, Apennini e Vul-
cani (vol. II, 252, année 18(501, il y a un fort beau dessin du
Cervin où se trouve marqué, à la Cravate, l'endroit de la
« grotte à faire ».
La proposition de construire un abri dans les replis du Grand
Cervin, — ainsi disait-on alors —fut faite parle chanoineCarret
le 15 septembre de l'année 18G5, par une lettre adressée au
président du Club Alpin. Après avoir signalé les avantages de
la construction, la lettre se terminait de la façon suivante :
« Est-on pris par le mauvais temps? On pourrait même au
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 387
besoin y passer une semaine, moyennant des provisions suffi-
santes. Je vous communique une idée; communiquez-la à vos
amis et réfléchissez-y. La conservation de la vie vaut bien
quelques cent francs. » Afin d'attirer les souscripteurs, il pro-
posait que l'on gravât leur nom sur les parois de la grotte.

[Page 145.^
Luc MEYNET. — Luc Meynet avait coutume de rappeler l'anec-
dote suivante tirée de ses aventures avec Whymper : Au retour
d'une des nombreuses et hardies tentatives de celui-ci, durant
laquelle il s'en était fallu de peu que la caravane ne fût
emportée par une avalanche de pierres, Whymper, Croz le
guide de Chamonix et Luc Meynet se reposent sur le col de
Furggen. Whymper s'occupe à faire des observations baromé-
triques, Croz fume la pipe, Luc attend patiemment que Croz
ait fini, pour lui demander, très respectueusement et chapeau
bas, de vouloir bien lui prêter sa pipe, car il avait laissé la
sienne à la maison.
« Tu aurais pu y laisser aussi ta tète, drôle de bossu, » lui
répond Croz, « tu crois donc que je vais prêter ma pipe à un
demi-homme de ton espèce? »
Le malheureux ne fait aucune réplique, mais Whymper, qui a
entendu le colloque, s'approche avec deux cigares et lui
dit :
« Tiens, fume, toi aussi. » Et Luc Meynet, tout fier, allume
le cigare, se dresse du mieux qu'il peut de toute sa personne
et se pavane devant Croz, lui lançant à la figure des bouffées
de fumée.
On part pour Breuil. Et, en descendant sur le glacier de
Furggen, Croz marche rapidement, cherchant à faire glisser
Luc qui est chargé de la tente; mais Luc manie la corde de
façon à se protéger contre les secousses insidieuses. Ceci
arrive que Croz tombe en une crevasse et n'est retenu que
par la force et la prévoyance de Luc. La morale de l'histoire
fut donnée alors par Whymper qui dit, s'adressant à son
guide :
« Sachez, Croz, qu'on a souvent besoin d'un plus petit que
soi. »
Ce simple récit laisse apparaître l'antagonisme qui, dans ce
temps, existait très vif entre les guides de Valtournanche et
ceux du dehors.
588 LE MONT CERVIN.
[Page loi.j
MAQUIGNAZ (GABRIEL) et. CARREL (VICTOR). — Sur les tentatives
laites ultérieurement par ceux de Valtournanche pour gagner
le Cervin, on ne sait point grand'chose; il est cependant cer-
tain que cette même année 1857, Gabriel Maquignaz et Victor
Carrel, le peintre, partirent, à la recherche, eux aussi, de la
voie; ils prirent par le plus court, montant par la façade orien-
tale de la Tète du Lion; mais ils furent détournés d'aller plus
loin par les pierres qui pleuvaient dans les couloirs. L'abbé
Gorret, en une de ses lettres, parle de cette tentative : « Au
fond du névé glacier de la tète du Lion se trouve un étroit cou-
loir, une cheminée, et une espèce de « barme » où l'on a porté des
« ollines » (sarments) et où l'on a dormi quelquefois depuis, .le
pense que c'est jusque-là que sont allés Gabriel et le peintre
Carrel et non plus loin ».
La Cheminée touchée par ceux-ci n'est point la même que
(•elle touchée plus tard par Whymper.
On ne saurait douter que Jean Antoine Carrel ait tenté
l'ascension à nouveau pour son propre compte en compagnie
de Jean Jacques.
De vieux guides se rappellent que, après la première tenta-
tive, il s'était construit une sorte de bâton ferré, à la manière
des piolets, et bon à tailler des degrés dans la glace.
Dans une de ses lettres, Whymper écrit que les guides de
Valtournanche, vers 18(i0, étaient d'excellents grimpeurs de
roche par suite de l'habitude qu'ils avaient de chasser dans la
montagne, mais que, sur la glace ou sur les pentes de neige
fortement inclinées, ils étaient absolument médiocres, n'en
ayant en aucune façon l'expérience. Ils ne possédaient pas de
haches à glace (piolets), l'ar toute la vallée, il n'y en avait peut-
être pas une seule en ce temps-là. Il rappelle que J.-A. Carrel
passa plusieurs années sans piolet, alors môme qu'il avait com-
mencé de l'accompagner. Et il possède une photographie prise
aux environs de 1805 sur laquelle Carrel est représenté avec
un simple bâton entre les mains.
Whymper réunit les premières tentatives des hommes de
Valtournanche en un seul groupe, sous la date 1857-59. Il con-
sidère comme y ayant participé Jean-A., Jean-.l. et Victor Car-
rel, Gabriel Maquignaz et l'abbé Gorret; il indique comme le
point touché le plus élevé, « la Cheminée » à 5450 mètres
d'altitude, confondant probablement la cheminée véritablement
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 589
touchée alors et moins élevée, avec celle ïju'il connut lui-même.
Il noie toutefois que plusieurs tentatives avaient été laites avant
que cette altitude ne fut gagnée, mais que ceux qui y avaient
pris part ne se souviennent plus de leur nombre. (E. WHYNPER,
The Ascent of the Matterhorn, 1880. Appendice E.)

[Page 195.]
MUMMEIIÏ (A.-F.). — I. Monta le premier au Cervin par le versant
de Zmutt, le 5 .septembre 1879. Le même jour, par une voie
peu différente, M. V. Penhall atteignit également la cime. Trois
jours après, M. J. Baumann suivit les traces de Mummery.

[Page 195.:
11. Le 16 juillet 1880, Mummery s'élevait le premier par l'arête
de Furggen jusqu'à la hauteur de l'Epaule suisse; et de ce
point, en côtoyant la paroi orientale, il se portait, par un
chemin fort dangereux, sur l'arête suisse à l'endroit où l'Épaule
s'attache à la tète de la montagne; de là, il rejoignit, par la
voie habituelle, le sommet. (Voir A. F. MUMMERY, MIJ Climbs in the
Alps and Caucasus, p. 24.) Cet ouvrage, qui est sans aucun doute
parmi les plus beaux de la littérature alpine, fut remarquable-
ment traduit en français par M. MAURICE PAILLON SOUS le titre :
Mes Escalades dans les Alpes et le Caucase, Paris, 1905.)

[Page 155.]
POLÉMIQUE TYNDALL-WHÏJIPER. — (Voir Alpine Journal, vol. V,
p. 529.) Le directeur de VAlpine Journal donnait cette conclu-
sion à la polémique entre Tyndall et Whymper : « Tous ceux qui
connurent le Bersaglier savent avec quelle passion il désira la
conquête du Cervin. Il était né et il avait grandi au pied de la
montagne, et durant de longues années il avait nourri en lui-
même ce rêve de vaincre un jour le colosse que tous déclaraient
inaccessible.
«A mesure que ce rêve marchait vers sa réalisation, il devait
lui arriver naturellement de regarder d'un œil jaloux tous ceux
qui venaient lui disputer la gloire de la première ascension
d'une montagne que, dans son imagination, il considérai!
comme une chose lui appartenant en propre.
« L'obstacle superbe se dressait devant lui tous les jours; il
faut être montagnard pour comprendre les sentiments de
300 LE MONT CERVIN.
Carrel; et vraiment de l'indulgence est nécessaire envers ce
fils de la nature s'il n'eut pas toutes les attentions vis-à-vis
d'un guide étranger qui venait pour lui ravir ce qui avait été le
désir ardent de tonte son existence. »

[Page 129.]
RIMINI (G.-B). — (A propos de l'espoir que gardait le chanoine
Carrel de gravir lui-même un jour le Cervin.)
Je tiens ce renseignement du regretté G.-B. Rimini qui fut
un ami du chanoine Carrel. Encore dans les dernières années
de sa vie le chanoine répétait : « Je finirai par faire mon pano-
rama du haut du Mont Cervin ». Mais son vœu ne fut point
exaucé, et il mourut en 1870. — Voir sa Biographie dictée par
l'abbé AIMÉ GORRET. Boll. C. A. I., vol. V, n° 17.

[l'âge 155.]
TÏNDALL ET HENNEN. — Le point louché par Tyndall et le guide
lieiuien, au cours de cette excursion, est probablement celui où
s'élève le Refuge de la Grande Tour. Whyinper eu évalue l'alti-
tude à 5900 mètres environ et constate que Tyndall a dépassé
de près de 110 mètres le point touché par les premiers explo-
rateurs. Celte information confirme les tentatives faites par
Carrel, postérieurement à l'essai de l'année 1857.
Suivant le souvenir qu'en ont gardé de vieux guides,
J.-A. Carrel avail rejoint avant Tyndall le point où se trouve pré-
sentement le Refuge Louis Amédée de Savoie et ce lieu était
devenu son bivouac habituel.

[Page 159.]
TÏNDALL ET YVUÏMPER. — L'abbé Gorret écrit en 1805 : « En 180'2
MM. Tyndall el Whymper donnèrent plus que jamais vie au pro-
blème de l'ascension, el légitimèrent les tentatives aux yeux du
peuple, puisqu'il y avait gain et journée ». Dans l'hiver de la
même année se place la tentative de Kennedy, lequel atteignit
5500 mètres d'altitude, sur le versant de Zermatl. (Voir Alpine
Journal, vol. 1.)

|Page 145.]
TÏXDALL. — I. Lire le récit de celle tentative dans l'ouvrage de
Tyndall : Hours of exercice in the Alps.
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 501
Le vieux Bien raconta que, dans l'ascension faite par lui avec
Carrel et Gorret en 18(55, il trouva à la base de la Grande
Corde quelques fragments de l'échelle qui servit à Tyndall pour
franchir ce passage.
En ce qui concerne l'Enjambée, il est opportun d'éclaircir
l'erreur dans laquelle futWhymper lorsqu'il attribua ce nom —
ou, suivant qu'il l'écrivit : l'Ange Anbé — à un pinacle ou élé-
vation de roche, qui s'érige entre la crevasse à l'extrémité de
l'Épaule et le dernier pic. (Voir The Ascent of the Matterhorn
WHYMPER, p. 90.)
L'Enjambée est la fente qui sépare l'Épaule du Pic et elle fut
ainsi dénommée à cause du long pas qu'il faut faire pour la
franchir.
D'après une autre opinion, ce nom provient de la nécessité
d'enjamber le tas de pierres fait par les guides de Valtournanche
au fond de ladite fente. (Voir Louis D'ORLÉANS, Dans les Alpes,
p. '125.)
[Page 145.]
II. Tyndall ne méconnut point les excellentes qualités de
Carrel qui faisaient de lui un compagnon très utile et de pre-
mière force comme gravisscur de roches. — Sur le livret de
Carrel il écrivit la déclaration suivante : « Jean-Antoine Carrel
accompanied me up the Matterhorn in the 27,h 28'" of July 1862
— He proved himself an extremely good man on this occasion.
He is a very superior climber and, 1 believe, an excellent guide.
Many times during the ascent I had occasion to observe his
skill and activity. He has served in two campaigns, has been at
Novara and Solferino, and the discipline of a.soldiers lite renders
him acquainted with many things wich are useful to a moun-
taineer. I can express without reserve my entire satisfaction as
regard Carrel's conduct through a very difficult day.
• « Breuil 29'" July 1862. »

[Page 158. J
VACCARONE (LUIGI). — Sur le caractère et les aventures de
J.-A. Carrel, voir la belle et très intéressante Biographie donnée
par L. Vaccarone dans le Bollettino del C. A. /.. vol. XXIV,
n" 57.
D'une lettre écrite également par lui à l'abbé Gorret, je lire
l'appréciation suivante qui me parait devoir faire autorité:
LE MONT CERVIN.
a Carrol, considéré dans l'exercice de sa profession, ne prèle
le liane à anémie remontrance; il a toujours l'ait son devoir, et
les nombreuses attestations de personnages dignes de foi qu'on
peut lire sur son livret de guide le disent et le confirment. »

[l'âge 185.]
VALTOBNEINS. — (A propos de leur esprit d'initiative.) L'esprit
d'initiative des Yaltorneins est confirmé par la découverte d'un
nouveau passage faite en juillet 1887 par le guide J.-B. Aymo-
nod. L'année précédente, une chute de pierres avait arraché
l'échelle de corde au l'as Jordan ; l'ascension du Cervin du côté
italien était par ainsi empêchée, et les guides du pays en res-
sentaient quelques dommages. Aymonod, accompagné de J.-B.
Perruque! et de J.-B. Maquignaz, monta jusqu'à uncertain point
situé à environ flu mètres au-dessous du Pas Jordan et, obli-
quant à droite, arriva à la base du Grand Couloir qui descend
entre la cime italienne et la cime suisse. Par le moyen de ce
couloir, entre des roches fort difficiles, il rejoignit le sommet.
Cette voie nouvelle fut suivie au mois d'août de la même année
par M. G. Pigozzi de la section de Bologne du Club Alpin italien,
et peu après par M. Q. Morani de la section de Milan, l'un et
l'antre accompagnés par Aymonod. Le docteur Giissfeldt l'a
parcourue la même année à la descente. Par la suite, l'échelle
de corde ayant été rétablie à l'ancien passage, la variante
Aymonod fut abandonnée.

[Page 101.:
VICTIMES DU VERSANT SUISSE. - En 187!), William Moseley, de.
Boston, glissa et fut précipité dans l'abîme sur un point voisin
de la « Alte Hütte » pendant qu'il descendait sans être, attaché
à la corde.
En 1885, M. Borckhardt, après une terrible nuit de bour-
rasque passée sur les roches à 2900 mètres, mourut au matin
d'épuisement et de froid, abandonné par son compagnon et les
guides.
En 1890, M. Goers de Strasbourg tomba, avec ses guides.
A. Graven et J. Brantschen, non loin du sommet.
En 1900, le guide Furrer de Zermalt, atteint par une ava-
lanche de pierres dans le grand couloir à la base du Cervin qui
mène au glacier de Furggen, y perdit la vie.
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE III. 595
[Page 192.]
ZERMATT-GÖRNERGIUT. — En 1800, la concession du chemin de
1er Zermatt-Matterhorn lui, demandée au gouvernement fede-
ral, en même temps et par le même entrepreneur que celle du
chemin de 1er Zermatt-Görnergrat.
.Plusieurs journaux annoncèrent avec le plus grand sérieux
que l'une et l'autre ligne allaient être établies : celle du Görner-
grat l'ut effectivement construite et fonctionne depuis l'année
1S99. liais, par une heureuse fortune, il ne fut plus parlé de
l'autre. Un tracé du hardi projet de l'ingénieur Xavier Imfeld a
été publié dans le remarquable ouvrage de Tu. WUNDT : Das
Mutterkorn. Il consiste essentiellement en une ligne qui arrive
jusqu'à l'Hornli el se poursuit sous un tunnel rectiligne de
2 kilomètres environ pratiqué sous l'arête el débouchant près du
soiumel sur le versant de Zmull.

;i»age 159.]
WIIYMI'F.I! (ED.). — 1. 11 parait évident que Whymper gardait en
réserve dans son esprit ce projet d'ascension par le versant
suisse; il déclare dans son livre : Scrambles, page 289, qu'il
avait graduellement acquis la conviction que la paroi orientale
du Mont aurait concédé un chemin plus facile pour rejoindre la
cime; il ajoute que, en 18o4, il avait proposé à Reilly d'essayer
de découvrir cette voie et que, s'il n'avait été forcé de se
séparer de celui-ci, le Mont aurait élé indubitablement gagné
cette année-là.

[Page 175.]
11. Je rapporte ici la lettre qu'écrivit alors Whymper au Times
de Londres, lettre qui fut publiée dans la Iïivista Alpi, Àpen-
nini e Vulcani, n. II : « Dans la mesure de ce que je puis savoir,
au moment de la catastrophe, personne n'était en mouvement;
cependant, ni moi, ni les Taugwalder, nous ne pouvons le dire
avec certitude, parce que les deux hommes qui allaient en
avant étaient cachés par une roche en saillie.
« Le pauvre Croz avail mis de côté son piolet el, se préoc-
cupant toujours davantage que d'aucune autre chose de la
sécurité de M. Hadow, il plaçait les pieds de celui-ci l'un après
l'autre. Au mouvement de ses épaules, je juge qu'il se tournait
pour faire lui-même un pas en avant....
« Dans ce moment, lladow glissa, tomba sur lui et le heurta
504 LE MONT CERVIN.
violemment. J'entendis un cri désespéré de Croz et je les vis,
lui et Iladow, précipités en bas: alors Hudson fut entraîné à
son tour et lord F. Douglas en dernier lieu. Tout cela fut l'af-
faire d'un instant; mais aussitôt que nous entendîmes le cri de
Croz, Taugwalder et moi nons piquâmes nos piolets entre les
roches avec autant de force qu'il nous fut possible. La corde
était tendue entre nous, et le heurt arriva sur nous deux
comme sur un seul homme. Nous parvînmes à nous maintenir,
mais la corde se rompit par le milieu entre Taugwalder et
Douglas.
« Pendant deux ou trois secondes, nous vîmes nos malheureux
compagnons' rouler à la renverse et étendre les mains, cher-
chant à se sauver; puis ils disparurent l'un après l'autre, tom-
bant de précipice en précipice sur le glacier du Matterhorn qui
s'étend en dessous, à une profondeur de près de 400 mètres.
« Dès l'instant que la corde s'était rompue, toute aide était
devenue impossible.... »
ha corde qui les maintenait était une corde légère; à ce qu'il
parait, ce ne fut point par suite d'un frottement contre la roche
qu'elle se rompit, mais bien sous le choc et par suite du poids
qu'elle eut à supporter.
Whymper écrivit aussi en ce temps à M. Rimini, secrétaire
du C. A. I. Sa lettre se termine de la façon suivante :
« Le défaut d'un seul pied, une simple glissade fut la cause
de tant de malheurs. 11 n'y a pas une faute, pas un manque
d'attention que l'on puisse imputer aux guides. Tous liront
amplement leur devoir. Cependant, je suis persuadé que si la
corde avail été tendue régulièrement entre ceux qui tombè-
rent, comme elle l'était entre Taugwalder et moi, toute cette
épouvantable catastrophe aurait pu être évitée. »
On dit que Croz retint un instant Iladow et qu'il essaya
encore de résister quand Hudson et Iladow tombèrent. Mais il
n'y réussit point. Sa dernière parole fut : « Impossible! »
— Ainsi le rapportait Taugwalder (voir G. STUDER : Ucber Eis
und Schnee).

[Page 188.]
IV. Dans son ouvrage : « The Ascent of the Matterhorn »,
E. Whymper donne un tableau approximatif des ascensions du
Cervin jusqu'à l'année 1879. ha première caravane italienne qui
monta au Cervin après Giordano fut, en 1875, celle de M. Au-
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE IV. 595
gustin Pession, alors syndic de Valtournanche, el de M. Albin
Lucat, notaire à Chàtillôn (V. Boll. C. A. L, vol. VII!, n° 22).
Le premier alpiniste qui reprit la traversée du Cervin après
Giordano, de Breuil à Zermatt, en passant la nuit au Refuge de
la Cravate, fui Alcxandre-Eniilio Martelli, que j'éprouve un véri-
table plaisir à désigner connue un des premiers et des plus
assidus explorateurs italiens de ces montagnes, et un des plus
fervents amis du Yal Tournanche.

CHAPITRE IV
[Page 255.]
BORCKHARDT. — Bien des pages furent écrites au sujet de la
catastrophe où le pauvre Borckhardt perdit la vie, et de
l'abandon dans lequel le laissèrent son compagnon et les guides
(V. Alpine Journal, Mil). Les guides, jeunes et de peu d'expé-
rience, ne virent point quel était leur principal devoir; ils des-
cendirent trop tard pour pouvoir espérer d'apporter à temps
quelque secours à leur voyageur, et trop tôt puisqu'ils ne
demeurèrent point auprès du mourant pour lui fermer les yeux.
Le gouvernement du Valais publia alors un nouveau code à
l'usage des guides, contenant des règles sévères déterminant la
conduite qu'ils devaient tenir en toute circonstance et des
amendes pour chaque infraction, code qui ne reçut point, je
crois, la sanction des Clubs alpins et ne fut jamais mis en pra-
tique.
[Page 208.]
Coi, DU LION. — La périlleuse traversée du Col du Lion de Zer-
matt à Breuil fui accomplie pour la première fois par
A. F. Mummery, accompagné du guide A. Burgener, le fî août
1880.
[Page 255.]
EMILE JAVELLE. --Écrivait : « Du côté de Zermatt le Cervin n'est
qu'une immense pyramide unie et régulière. Plusieurs touristes
qui n'ont pas compris le caractère grandiose de cette simplicité,
en ont déclaré l'ascension tout à fait monotone; aulant vaut
dire que Dante n'est pas amusant, ou que la mer est uni-
forme. »
596 LE MONT CERVIN.
[Page 218.]
EDWARD WHYMPER. — Etant revenu visiter son champ de
bataille, il écrit dans la préface de la 5° édition de ses Scrambles
in the Alps, publiée en 1000, les lignes suivantes au sujet des
lentes modifications de la montagne :
« Au cours du mois d'août 1895, je gravis l'arête du S.-O. jus-
qu'à la base de la Grande-Tour. Plus de trente ans s'étaient
écoulés depuis la dernière fois où je l'avais visitée; je trouvai
que, en cet espace de temps, de grands changements s'étaient
produits : le sommet du Col du Lion était plus bas qu'aupara-
vant, par suite du décroissernent de la neige, et le passage sur
le col en était devenu plus court. Au delà, sur environ 130 pieds
de montée, il ne se trouvait point de notables changements.
Mais, en haut, l'arête s'était rompue et plusieurs lieux qui
m'avaient été familiers me parurent devenus méconnaissables.
D'aucun point, je ne gardais une mémoire plus certaine que de
la Cheminée. Maintenant plus de la moitié de cette Cheminée
avait disparu et il n'en restait que la trace. De ce point jusqu'à
la cime, tout était changé; des pas difficiles s'étaient faits
faciles; d'autres, faciles autrefois, étaient devenus difficiles
extrêmement. L'angle dans lequel est suspendue maintenant
une forte corde à nœuds et qui est un des passages les plus
roides de l'ascension, n'existait point en 1804. » (Ici Whymper
fait allusion à l'espace à parcourir qui s'élève au-dessus de la
« plaque Seiler », la petite plate-forme où glissa si malheureu-
sement l'alpiniste suisse.)
Environ quinze jours après cette visite de Whymper, le 9 sep-
tembre, un terrible éboulement de roches se produisit sur un
point de la crête, sous la Grande Tour, dans la direction de la
partie inférieure de l'arête, éboulement qui détruisit ou arracha
quelques-unes des cordes fixées là, altérant plus encore l'aspect
de ce coté de la montagne. Les traces de cet éboulement sont
encore visibles.
Un vaillant alpiniste anglais, Mr. W. E. Davidson, qui monta
six fois au Cervin et le traversa cinq fois, raconta que, s'étant
trouvé ce soir-là même au Refuge de la Grande Tour, il ne put
continuer sa descente à cause des conditions périlleuses de la
montagne entre le Refuge et le Col du Lion, cet espace de chemin
étant parcouru à chaque instant par des pierres tombantes. Il
raconta que le spectacle était extraordinaire. Le matin suivant,
il descendit avant que le soleil n'eût touché les roches et déter-
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE IV. 597
miné la reprise de la chute des pierres. En temps ordinaire ce
passage est absolument à l'abri d'un tel danger, comme d'ail-
leurs tout le parcours du Cervin du coté de l'Italie.

[Page 208.1
• GIUSEPPE CORONA. — Cette chaîne, qui s'étend du Château des
Dames à la Dent d'Ilérens et renferme des sommets d'un accès
extrêmement difficile, avait été, en ce temps, exploré en partie
par Giuseppe Corona, excellent alpiniste des commencements
du Club Alpin italien.
Depuis lors, elle fut étudiée par des Italiens et des étrangers,
et dorénavant les noms qu'on lui imposa la font, en quelque
sorte, ressembler à quelque page d'un almanach de Gotha de
l'alpinisme italien. Il y a là une pointe Margherita ; il y a les
pointes Budden, Giordano, Sella, Lioy, Carrel et Maquignaz.

[Page 256.]
DES COUDES DU CERVIN.—Whymper évalue à environ 500 mètres
la longueur totale des cordes placées au long du Cervin pour
l'un et l'autre versant. (Voir Zermatt and the Matterliorn,
p. 182.)
Toutes les cordes ne sont point indispensables ; en ce qui
concerne le versant italien, il me parait que quatre seulement
devraient être conservées, c'est-à-dire celle de la nouvelle « Che-
minée », sous le refuge Louis-Ainédée de Savoie, la « Grande
Corde» sous l'Épaule, la corde qui précède l'Échelle, et l'Echelle
elle-même; la suppression des autres rendrait l'ascension plus
hardie, mais non point plus dangereuse.

| Page 259.]
THÉOPHILE GAUTIER. — Théophile Gautier sut bien comprendre
quel était le sens d'une ascension au Cervin quand il écrivit de
Zermatt, en une de ses lettres, à l'occasion du retour d'un
alpiniste qui descendait de cette cime : « Quoique la raison
y puisse objecter, cette lutte de l'homme avec la montagne est
poétique et noble. La foule, qui a l'instinct des grandes choses,
environne ces audacieux de respect, et, à la descente, toujours
leur fait une ovation. Ils sont la volonté protestant contre l'ob-
stacle aveugle, et ils plantent sur l'inaccessible le drapeau de
l'intelligence humaine. »
, 508 LE MONT CÉRVIN.

CHAPITRE V

[Page 291.]
ARÊTE DE ZMBTT. —Tout, compte l'ait, l'ascension de l'arête de
Zmutt n'est point exceptionnellement difficile. Assurément,
aucun de ses passages ne présente los difficultés que présente-
raient certains passages de l'arête italienne s'ils étaient privés
de cordes. 11 y a quelques grêles de pierres à redouter dans la
première partie de l'ascension, avant d'arriver sur la crête nei-
geuse, comme aussi dans le dernier trajet quand on traverse
les grandes dalles, sous la cime, où il n'y a pas possibilité de
se mettre à couvert.
Bien que, sur certain point, la roche soit rompue et in-
clinée, la structure de ce liane de la montagne offre de bons
appuis et des saillies favorables à la main. L'orientation, au
contraire, en est extrêmement défavorable; par les jours froids
et quand il y a du vent, on souffre, en vérité, au long de cette
arête, à l'ombre de la pyramide, plus que sur les autres ver-
sants que le soleil touche de bonne heure. Et il arrive souvent
que l'on se heurte, dans la partie médiane et la partie élevée
de l'ascension, à des roches tellement revêtues de glace qu'il
faut renoncer à les gravir.
Telle est peut-être la raison pour laquelle les guides ne con-
seillent point cette route aux voyageurs qui arrivent à Zermatt ;
les voyageurs n'y songent point d'eux-mêmes — et ainsi ce
« settentrional vedovo sito1 », « ce site septentrional et privé
de soleil » du Cervin se trouve encore réservé aux vi;ais adora-
teurs du mont.
« Tourists, like trade », observe à ce propos Whyinper, « drift
into the easiest channels (Guide to Zermatt and the Malterhorn,
p. 182).
On dit que, aussitôt après les premieres ascensions du Cer-
vin par le coté de Zmutt, le projet fut formé de construire un
refuge sur cette arête afin d'en rendre l'accès plus facile.
M. Baumann émit l'opinion que cette nouvelle voie serait deve-
1. DANTE, Divine Comédie : l'itri/.. I. 2(>.
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE V. 399
nue la voie favorite de ceux qui voudraient à l'avenir « tra-
verser » le Cervin. Après le refuge auraient apparu les cordes,
les chaînes, les échelles dans les endroits les plus difficiles.
M.Baumann ne fut point bon prophète. Les ascensions faites
par le côté de Zmutt depuis ce temps — et plus de vingt ans
< se sont écoulés — peuvent encore, je le crois, être comptées
sur les doigts de la main.

[Page 203*.]
CARREL (le Bersaglier). — Avec J.-A. Carrel, le Bersaglier, se
trouvait en cette dernière descente Leone Sinigaglia avec le
guide Charles Gorret ; Sinigaglia décrit le fatal voyage en quel-
ques pages simples et très efficaces empreintes d'une émotion
véritable et profonde puisée aux sources mêmes du fait, —
pages qui mériteraient d'être recueillies en une future antho-
logie de la littérature alpine italienne (V. Rivista del Club
Alpino Italiano, ix-295).
Leone Sinigaglia termine sa narration de la mort de Jean
Antoine par ces belles paroles : « Carrel est mort comme un
saint et un vaillant, sur sa montagne, après avoir rassemblé
loute l'énergie dont il était capable pour sauver son voyageur;
il est mort, après l'avoir mis à l'abri de tout danger, épuisé
par l'effort suprême de seize heures do travail assidu parmi
des luttes continuelles et des difficultés sous une tourmente
qui, sur bien des points, semblait être de celles auxquelles on
ne peut résister. Je ne me souviendrai jamais de lui sans une
profonde émotion et une infinie reconnaissance. »

[Page 257.]
GAZETTE DE LAUSANNE (27 octobre 1896). — Dans ce journal, de
I8!li à 18U7, parurent de fort intéressantes discussions pour
et contre les chemins de fer de la haute montagne.
Le môme sujet est traité dans une autre feuille suisse,
l'Écho des Alpes, par G. Pfeiffer : la Mort d'un sommet, 1891, —
et par A. de Morsier: il propos des cliemins de fer de montagne,
'189(1. Voir aussi le roman d'Edouard Rod : Là-Haut, page 185.
Dans le volume récent de la Suisse au xix° siècle (édit. l'ayol,
Lausanne, 1901), Rod revient passionnément à ce même sujet
au chapitre la Montagne suisse, p. 397-424.
400 LE MONT CERVIN.
[Page 279.]
GIDSEPPE ConiiÀ (vaillant alpiniste piémontais). — Je ne con-
nais pas de description d'une descente désastreuse plus tra-
gique dans sa simple vérité que celle que Giovanni Saragat
recueillit de la bouche du regretté Giuseppe Corrà et conta en
son chapitre : Bivacchi tristi (Alpinismo àquallro mani,G. SARA-
GAT, G. RET).

[Page 262.]
PENIULL ET MUMMERT. — Voir les relations PENHALL et MUHMERT,
Alpine Journal, ix, p . 449 et 458.
Mummery monta par l'éperon de Zmutt qui sépare le glacier
de Matterhorn de celui de Tiefenmalten, et, ayant rejoint facile-
ment le point où l'éperon s'attache à la paroi et surmonté quel-
ques fortes saillies de roches extrêmement ardues, il poursuivit
directement par la côte, très difficile en cet endroit, jusqu'à ce
qu'il eût rejoint l'arête supérieure de Zmutt et de là la cime.
Penhall, parti du glacier de Tiefenmatten, s'éleva par la paroi
ouest. Il franchit à une certaine hauteur le grand couloir (au
sud de l'éperon de Zmutt) qui reçut depuis son nom, et, s'étanl
trompé de chemin, il dut perdre beaucoup de temps en des
difficultés indescriptibles.
Suivant l'opinion de Penhall, la voie suivie par Mummery est
plus longue, et, bien que moins difficile dans les trois pre-
mières heures, elle se trouve exposée davantage sur sa partie
médiane au danger de la grêle de pierres. Il croit que la paroi
de Tiefenmatten parcourue par lui présente en réalité des dif-
ficultés plus grandes el plus suivies, mais de moindres périls.
Toutefois, l'itinéraire de l'enhall ne fut point repris par la
suite, tandis que la voie de Mummery fui suivie depuis lors
une dizaine do fois, soit à la moulée, soit à la descente. L'aspecl
de la paroi gravie par l'enhall est loin d'être encourageant, et
l'expérience qu'en firent MM. G. Laminer et A. Lorria, le ".> aoûl
1877, en confirme les difficultés et les dangers. Le docteur Guy
Lammer décrivit les péripéties de cette douloureuse journée
(Oeslerreichische Alpen Zeitung, I \ , 188, p . 205).
Los deux vaillants alpinistes étaient montés sans guide par
la paroi de Tiefenmallen suivant le chemin de l'enhall. A une
heure de l'après-midi, ils se trouvèrent la bailleur du couron-
nement de l'Éperon de Zmutt. La paroi était recouverte d'une
glace noire extrêmement dangereuse; ils décidèrenl de revenir
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE V. 401
sur leurs pas. Vers cinq heures ils franchissaient le couloir
Penhall, quand une petite avalanche de neige se détachant des
hauteurs arriva sur eux; elle ne les frappa point, mais, descen-
dant entre leurs pieds, elle leur lit perdre l'équilibre et les
lança clans le vide. Le saut fut de 150 à 200 mètres.
Le docteur Lammer raconte que, on cet instant qui fut
extrêmement bref, une foule d'idées — les plus disparates —
lui passèrent par l'esprit avec une extraordinaire lucidité, et que,
dans la claire vision des conséquences d'une semblable culbute,
il eut le temps de penser à sa maison, à une controverse alpino-
littéraire, à des halles de caoutchouc qui rebondiraient avec une
élasticité prodigieuse, etc., elc. Ce qui l'inclina vers cette con-
clusion que la mort par chute devait être absolument privée de
souffrance.
Quand enfin ils s'arrêtèrent, Lammer ressentit au pied droit,
iju'il s'était luxé en tombant, une douleur intense. Son ami
gisait non loin immobile. Il avait au front une blessure terrible
et une jambe brisée. La corde, qui s'élail enroulée durant la
chute, le serrait au cou ; il était évanoui, et, quand il revint à lui,
un délire le prit qui ne laissa place à aucun intervalle lucide.
Le docteur Laminer essaya dele trainer en has, en le faisant
glisser sur la neige, mais le malheureux hurlait de douleur et
jetait des imprécations à d'imaginaires assassins tout en se
cramponnant et se retournant à même l'avalanche.
Son propre état et les difficultés du lieu ne permirent point
à Lammer d'autres efforts ; il comprit qu'il ne lui serait point
possible d'emporter en bas son malheureux ami: et, l'ayant
couché de son mieux sur un tas de neige, il lui recouvrit les
épaules de sa propre veste et lui mit aux mains une paire de
bas. Il eût souhaité l'attacher avec la corde à quelque rocher,
afin d'éloigner de lui le danger du précipice où un mouvement
désordonné et inconscient eût pu le jeter. Mais il lui parut bar-
bare d'enlever à son pauvre camarade la possibilité de se mou-
voir au cas où celui-ci aurait retrouvé ses sens. Il cria fort et
plusieurs fois pour demander du secours ; mais nulle voix ne
répondit; alors, il descendit seul, sans piolet, sans veste et
sans chapeau; il se traîna à travers le glacier jusqu'à la loin-
taine rive opposée où est le refuge du Stockie. Là, il ne trouva
personne; il reprit son chemin, et, boitant et se laissant glisser
comme il pouvait sur la pente du long glacier de Zmutt, il
arriva enfin exténué à la porle de Staffel Alp, où il frappa aux

2C
402 LE MONT CERVIX.
environs de minuit. La caravane de secours envoyée aussitôt
par lui, joignit le matin, à huit heures, le lieu où gisait Lorria ;
Celui-ci se trouvait encore privé de sa raison. Dans son délire,
il avait arraché de ses épaules ses vêtements.
Par la suite, Lorria eut à supporter de longues conséquences
de cette chute.
Après cet événement, une violente polémique s'engagea enlrc
ceux qui attribuaient la catastrophe simplement à l'absence de
guides et ceux qui avaient celte croyance qu'elle se lût produite
tout pareillement, môme si des guides s'étaient trouvés là. De
part et d'autre on discuta avec une égale conviction; et, suivant
qu'il arrive en pareil cas, chacun demeura dans son opinion
première.
Mais aucune polémique ne saurait diminuer la beauté de la
conduite de Laminer, lequel montra, en ces circonstances tra-
giques, un si admirable courage et un si noble dévouement.
Je ne saurais dire si c'est l'alpinisme qui l'orme de tels carac-
tères ou si de tels caractères sont attirés instinctivement vers
l'alpinisme. Ce que je peux affirmer, c'est qu'il y a pour les
alpinistes, en l'une et l'autre hypothèse, un grand sujet de
réconfort.
[Page 2G5\]
PIU.NCK LOUIS-AMÉDÉE DU SAVOIE. — S. A. il. le duc des Abruzzes
fit l'ascension du Cervin par l'arête de Zmutt en compagnie de
M. A.-F. Mummery et du docteur Norman Collie avec un seul por-
teur, Pollinger junior, le huitième jour d'août de l'année 1895.
« Le temps très menaçant, — écrit Mummery, — ainsi que
l'aptitude et l'élan du prince nous poussèrent à la plus grandi;
rapidité surtout le parcours. Et l'ascension se trouva accom-
plie en un tel espace de temps que, fort probablement, l'avenir
démontrera qu'il n'en saurait être atteint de plus bref. »
Partie du bivouac au pied de l'arête neigeuse de Zmutt le
matin, à 5 h. 40, la caravane toucha la cime à il h. ">0.
Quelques jours plus lard, la descente de la même arête fut
accomplie, pour la première fois, par Miss Bristow, accompagnée
par un guide de Macugnaga, Mathias Zurbriggen.
[Page 250.]
ZERMATI. — L'histoire du développement de Zermall est traitée
à fond dans l'ouvrage du Rév. Coolidge : Swiss Travels and Guide
Boohs.
NOTES EXPLICATIVES. — CHAPITRE VI. 403
M. Alexandre Seiler, après rie modestes commencements, sut
porter à un hautdegré l'industrie des hôtels alpins. Il en fonda
un certain nombre et parmi ceux-là le Riffel et le Riffel Alp.
Dans les dernières années, il dut à plusieurs reprises pourvoir
à l'entretien de '2000 voyageurs ;i la l'ois. Honnête et cordial, il
était aimé de ses hôles : ceci fut dit que, de même que l'on ne
pourrait imaginer Zermatt sans le Cervin, on ne le pouvait
imaginer sans Seiler. Il mourut en 181)1. (Voir Alpine Journal,
181)1, n° 195.) L'hôtel du Mont-Rose avait mérité d'être ainsi
délini par Mathews : « The mountaineers true home » (la véri-
table maison des alpinistes).

CHAPITRE VI
[Page 297.j
ARÊTE DE FURGGEN. — Le docteur Paul Gussfeldl dresse le
tableau suivant des inclinaisons comparées des angles ou arêtes
du Cervin.
Angle S. 0. (Col du Lion) long 1 kil. 5
— pente 50°
Angle S. E. (Furggen) long 1 kil. 7
— pente 45° î>
Angle N. E. (Ilörnli) long 2 kil.
— — pente 59°
Angle N. O. (Zmutt) long 5 kil. 01
— pente 57°
[l'âge 514.1
HORAIRE DE L'ASCENSION. — Du Col de lireuil à l'Epaule de
Furggen :
Dépari du Col de Breuil (Rreuiljoch) : 4 h. 5/4 du matin.
Dépari de la première tour ou donjon (ancien bivouac) :
Il h. 1/4 du matin. Départ de la deuxième tour : S h. 1/2.
Arrivée, à la troisième tour (Épaule de Furggen) : 11) h.
[l'âge 549.]
I'AU L'ARÊTE DE FURGGEN. — Je donnai dans l'Alpine Journal
(vol. XX, p. 17) un compte rendu de l'exploration que j'avais
faite de J'aièle de Furggen.
404 LE MONT CERVIN.
Il en fut aussi fait mention dans la Rivista Mensilc du C. A.
I, X, p. 210, — d a n s le Guide de Zermatt de E. Whymper, édition
de 1900, p. IS'2,— et dans la préface de l'édition de 1000, p. vu,
du livre de Whymper : Scrambles amongst ike Alps.
M. Paillon la signale également dans sa traduction du livre
de Mummery : Mes Escalades, p. 31.

[Page 311.]
PAIIOI HE FUUGGKX. — L'inclinaison générale de la paroi de
Furggcn — qui parait presque verticale vue du Théodule et a
un angle de 70° vue du Riffel — n'est effectivement que de 40"
environ. « Une telle pente pourra ne pas paraître au lecteur
très formidable, » observe Whymper, « elle ne le serait point
en effet s'il s'agissait d'un espace restreint, mais il est assez
rare de trouver une déclivité aussi roide, qui se continue sur
une aussi grande longueur à un angle pareil — et il y a très
peu d'exemples, dans les hautes Alpes, d'inclinaisons sembla-
bles se soutenant l'espace de 5000 pieds ». {Scrambles.)
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TABLE DES MATIERES

AVANT-PROPOS uii EMILE POUVILLON

PRÉFACE nu EDMONDO DE AMICIS

CHAPITRE I. — Les Précurseurs

Ile 1702 à lNini.


Que s'était-il fait chez nous en ce temps'.'

CHAPITRE II. — Les (rois auberges


Les Yaltorneiiis.
Paquier.
Ciomein.
Saint-Théodule.
Les premiers guides.
CHAPITRE III. — Les conquérants

Premières tentatives.
Tyndall et Whymper.
Carrel et Giordano.
1865.
Après la conquête.

CHAPITRE IV. — La première l'ois que je vis le Ccrvin. .

CHAPITRE V. — Le Cervin de Zmutt

CHAPITRE VI. — Le Cervin de Furggen

NOTES EXPLICATIVES

BIBLIOGRAPHIE

31 NUI. — Imprimerie L.uium:, rue de Fleiii'us, il, ;'i Paris,


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