Amour Maternel en Littérature
Amour Maternel en Littérature
PAIX-TRAVAIL-PATRIE PEACE-WORK-FATHERLAND
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UNIVERSITÉ DE YAOUNDÉ I UNIVERSITE OF YAOUNDE I
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ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE HIGHER TEACHER TRAINING COLLEGE
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DÉPARTEMENT DE FRANÇAIS DEPARTMENT OF FRENCH
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par
Georgette NGUIMATSIA
sous la direction de
Maître de Conférences
i
Problématique de l’amour maternel dans
L’Enfant noir de Camara Laye et Le Livre de
ma mère d’Albert Cohen
par
Georgette NGUIMATSIA
sous la direction de
Maître de Conférences
ii
À
i
REMERCIEMENTS
ii
Liste des abréviations
iii
Résumé
iv
Abstract
This work aims to show that the education that mother gives to a teenagers can
sometimes influenced on his behavior. It also shows that, rejecting mother‟s love by
teenagers to obtain their independence. This refusal brings a feeling of regret, loneliness,
and tearing. To attain those results, we have called “la sociocritique de Duchet”, that has
permitted us at the same time, to work on the theme of mother‟s love; as a social fact, and as
a literary fact, without separated the contain of the writing and the way that authors say
things; according to this theory. We have also used “la psychocritique de Freud” that
permitted us to take down, unconsciousness from different authors in their writings, through
the psychology of narrators-personages. At lost we have equally used comparatisme to bring
out convergence and divergence of this title in two writings. Having objective to elicit the
meaning of mother‟s love in two geographical aeries namely Africa and Occident.
v
INTRODUCTION GÉNÉRALE
1
L‟amour est un sentiment qui nous entraîne vers un être, vers une chose. L‟amour
maternel, quant à lui, est ce sentiment qu‟une mère éprouve pour son enfant. C‟est aussi un
sentiment considéré comme le moteur des attentions de la mère veillant à la protection
physique et morale, et à l‟éducation de ses enfants. La littérature a un rapport étroit avec le
social. C‟est pourquoi le thème de l‟amour maternel, en tant que fait social, est traité en
littérature. Riche de son hétérogénéité formelle et de ses sujets sans cesse revivifiés qui disent
l‟humaine condition, la littérature est d‟abord la rencontre entre celui qui, par ses mots, dit lui-
même et son monde, et de celui qui reçoit et partage ce dévoilement. C‟est dans ce sens que
Jean-Paul Sartre (1948, P.55) affirmait : « C‟est l‟effort conjugué de l‟auteur et du lecteur qui
fera surgir cet objet concret et imaginaire qu‟est l‟ouvrage de l‟esprit. » C‟est dire que c‟est
l‟auteur et le lecteur qui donneront vie à l‟œuvre littéraire car, si l‟écrivain produit et qu‟il n‟y
a pas de lecteurs, le texte n‟aura pas de vie et, par conséquent, ne produira pas sans cesse de
sens.
Ainsi, Camara Laye dans L’Enfant noir et Albert Cohen dans Le Livre de ma mère ont
contribué à l‟émergence de cette littérature lorsqu‟ils traitent du thème de l‟amour maternel en
parlant d‟eux-mêmes et de leur adolescence. Ce qui nous permet de classer leurs œuvres dans
le sous genre de l‟autobiographie. Cette autobiographie ne raconte ni les mémoires de
l‟auteur ni une confession de manière exclusive, mais les deux à la fois. Un constat social a
aussi attiré notre attention et nous a orienté dans le choix de notre sujet de recherche. Il s‟agit
de la rémission des fautes que parents et progénitures se demandent dans des familles et
pendant les obsèques. Ce qui suppose qu‟il y a eu un problème. Aussi, notre volonté de
s‟intéresser à ce sujet est le fait que le thème de l‟amour maternel est beaucoup plus traité en
psychologie qu‟en littérature. De ce fait, nous nous posons la question de savoir dans quel but
et de quelles manières les narrateurs du corpus étalent leurs vies au public, car la littérature est
à la fois fond et forme. D‟ailleurs, René Huyghe (1951, P.117), ne confirmait- il pas cela en
disant : « Ainsi s‟élucide le problème du fond et de la forme : méconnaître l‟un au détriment
de l‟autre, c‟est vouloir opposer ce qui n‟est seulement pas dissociable […]. L‟art, en
définitive, est un mode d‟expression. Qui dit mode d‟expression évoque indissolublement
quelque chose à exprimer tout autant que la manière de l‟exprimer » ? Voici ainsi présentées
les raisons qui nous ont permis de nous prononcer sur ce sujet et de choisir ce corpus où les
auteurs étalent leur vie empreinte d‟artifice. Il convient à présent de présenter les différents
auteurs du corpus.
Camara Laye, né le 1er janvier 1928 à Kouroussa, un village de Haute-Guinée, et mort
le 4 février 1980 à Dakar est un écrivain guinéen d‟expression française. Après ses études à
2
l‟école française, il part à Conakry, la capitale pour poursuivre ses études. Titulaire d‟un CAP
en mécanique, il tente sans succès de devenir ingénieur en France. C‟est alors qu‟il publie
L’Enfant noir, son premier roman et un an plus tard, Le Regard du roi. Il retourne à Conakry
en 1956 où la Guinée s‟apprête à être indépendante. Jusqu‟en 1963, il occupe des fonctions
importantes au Ministère de l‟information avant de s‟exiler définitivement au Sénégal devant
la dérive du régime dictatorial d‟Ahmed Sékou Touré qu‟il dénoncera en 1966 dans
Dramouss, son dernier roman.
Albert Cohen, né en 1895 à Corfou, dans une île grecque est l‟auteur de plusieurs
œuvres dont certaines sont autobiographiques. Né dans une famille juive, celle-ci décide
d‟émigrer à Marseille à cause de l‟antisémitisme grandissant sur l‟île. Il fait ses études de
droit à Genève et à la fin de celles-ci, il est attaché à la division diplomatique du bureau
international du travail. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il est chargé de l‟élaboration de
l‟accord international du 15 octobre 1946, par rapport à la protection des réfugiés. Après la
guerre, il est directeur d‟une institution spécialisée des Nations Unies. Il décédera des suites
d‟une anémie en 1981. Pour la bonne compréhension du thème, il est nécessaire de faire un
bref résumé du corpus.
Les textes qui nous servent de corpus1 sont L’Enfant noir de Camara Laye paru en
1953 et Le Livre de ma mère d‟Albert Cohen publié en 1954 dont les résumés suivent
respectivement:
Le narrateur nous plonge, par ses souvenirs, dans la tradition de son village de
Kouroussa. Il nous raconte les différentes activités de cette localité y compris les grandioses
rites et cérémonies de la circoncision. Nous retrouvons dans la description de cette culture la
figure maternelle dévouée, débordante d‟amour et d‟attention pour ses enfants. Mais il a eu
quelques conflits d‟adolescence avec sa mère. Il affirme : « Est-ce que ma mère ne pouvait
pas comprendre que j‟avais le sang plus chaud ? » (P.200). On y retrouve aussi une figure
paternelle sage, philosophe respecté et admiré. L‟auteur nous raconte son enfance heureuse,
remplie de joie et d‟amour et une adolescence turbulente. Après une petite enfance passée en
Haute – Guinée dans la concession familiale, il partira à Conakry pour y préparer son
certificat d‟aptitude professionnel. Hébergé par son oncle, il sera entouré d‟amour par les
deux femmes de ce dernier, par ses coussins qu‟il considère comme ses frères et par Marie,
une jeune fille qu‟il rencontre au collège et avec qui il lie une profonde amitié. Après
11
Nous utiliserons tout au long de notre travail la collection Livre de poche pour ce qui est de L’Enfant noir de
Camara Laye et la collection Folio pour ce qui concerne Le Livre de ma mère d‟Albert Cohen.
3
l‟obtention d‟une bourse d‟étude, il s‟installera en France pour poursuivre ses études.
Seulement, il se sentira déraciné avec la sensation d‟être toujours entre deux pôles, de ne plus
appartenir au lieu qu‟il a quitté ni à celui où il s‟est installé. C‟est pourquoi le narrateur
évoque aussi le thème du déchirement pour avoir abandonné les siens et en particulier, sa
mère.
Albert Cohen raconte dans son livre son histoire, sa vie en alternant ses souvenirs
d‟enfance, de jeune adulte et de l‟homme mûr qui laisse son passé le hanter et bercer
mélancoliquement son quotidien. Il regrette de n‟avoir pas assez aimé celle qui l‟avait tant
aimé, qui n‟est plus et qui ne sera jamais plus. C‟est aussi un livre qui rend hommage à sa
mère déracinée, cette fille d‟Israël, ce « génie de l‟amour », en reprenant ses termes, que fut sa
mère et qui le comprenait, qui l‟aimait mille fois plus que les jeunes filles futiles que
fréquentait ce dernier. Il s‟agit aussi de l‟évocation d‟une femme à la fois ordinaire et sublime,
une mère aujourd‟hui morte qui n‟a vécu que pour son fils et par son fils. Pour tout dire, ce
livre est à la fois un chant funèbre et un chant d‟amour.
Ces deux œuvres ont en commun le thème de l‟amour maternel mais, il reste à savoir
si son traitement est aussi semblable. C‟est pourquoi l‟investigation sur ce thème nous
amènera à ressortir les ressemblances et les divergences de ces œuvres. Nous proposons à cet
égard quelques définitions des mots clés du sujet pour sa bonne compréhension.
La problématique est l‟ensemble de questions posées dans une science, sur une
notion, sur un thème.
L’amour est un sentiment considéré comme naturel entre les membres d‟une même
famille ou d‟une même communauté. Au sujet de l‟amour, Georges Sand (1855, P.334)
affirme : « je ne vois pas où est le catéchisme de l‟amour et pourtant l‟amour, sous toutes ses
formes, domine notre vie entière : amour filial, amour fraternel, amour conjugal, amour
paternel ou maternel, amitié, bienfaisance, charité, philanthropie. L‟amour est partout, il est
notre vie même. » Ceci dit, on ne peut pas se passer de l‟amour quelle que soit sa forme.
Maternel est un adjectif dérivé du substantif mère. Il désigne quelque chose ou
quelqu‟un qui a le comportement ou joue le rôle d‟une mère.
Ne prétendant pas être la première personne à aborder ce sujet, ni à utiliser ce corpus,
il est important pour nous de passer en revue quelques travaux effectués autour de ce thème
pour relever l‟originalité et la pertinence de notre recherche.
Ainsi, de nombreux travaux ont déjà été effectués sur Le Livre de ma mère. Dans un
article de la revue Comptoir littéraire, André DURAND présente Le Livre de ma mère
4
comme une démystification de la passion amoureuse puisque Cohen rejette les amours
charnelles au profit de l‟amour maternel. Amenan Gisèle KOUASSI dans sa thèse intitulée
« Les formes du temps dans l‟œuvre d‟Albert Cohen »2, démontre que le temps influe sur les
souvenirs de l‟auteur tout en inspirant de « chant de mort »3. Il fait un découpage temporel du
livre en deux temps majeurs correspondant aux événements qui ont marqué de façon
inoubliable la vie de l‟auteur. Il s‟agit de la date du 10 janvier 1943 qui concorde avec le
décès de sa mère dont il chante les louanges de son amour et celle du 10 juillet 1944, jour de
l‟appel à entrer en résistance comme il l‟affirme dans Le Livre de ma mère avec un ton
ironique « l‟idiot de la radio parle d‟un important chef d‟état qui a fait une déclaration dont
l‟idiot se délecte ». (P.110).
Les travaux effectués sur L’Enfant noir s‟orientent beaucoup plus vers le culturel. Ceci
voudrait dire que peu a été dit sur la figure maternelle dans cette œuvre. Ainsi, dans son
mémoire élaboré en vue de l‟obtention du diplôme de Magistère, option sciences des textes
littéraires intitulé « Identité et altérité dans L’Enfant noir de Camara Laye » Mme Ibtissem
KHEIR (2013) présente cette œuvre comme une œuvre autobiographique qui raconte
l‟identité de son auteur. Elle aboutit aux résultats selon lesquels cette identité n‟est que le
résultat des accumulations socioculturelles vécues par Camara Laye ; que le thème de
l‟identité est bien présent dans l‟écriture à travers des souvenirs successifs de l‟enfance de
l‟auteur. De même, Adeniji Samuel ADEKUNLE dans son mémoire intitulé « condition de
l‟enfant dans L’Enfant noir de Camara Laye »4expose les conditions favorables de l‟enfant
noir comme l‟acculturation, la naissance à la vie humaine, l‟âge de raison, l‟éducation scolaire
et des conditions défavorables telles que les épreuves initiatiques et de circoncision, la mort
infantile et les moqueries universelles.
Michaël MBABUIKÉ s‟est aussi prononcé dans son article intitulé « Le cycle de l’amour
dans L’Enfant noir de Camara Laye »5. Il démontre que Camara Laye dans L’Enfant noir
s‟est attaché à réhabiliter les valeurs de la civilisation africaine en exploitant son amour pour
la civilisation dans son roman. Il étudie le thème de l‟amour selon une approche structurale et
obtient les résultats selon lesquels ce roman est effectivement un livre d‟amour fondé sur le
2
Thèse soutenue à l‟École Doctorale 120, Département de littérature française et comparée de l‟Université de la
Sorbonne- Nouvelle- Paris III, le 10 juin 2013.
3
Texte d‟Albert Cohen paru en 4 volumes du 15janvier au 15 juillet 1943 dont la première partie a été publiée
dans « La France libre », périodique publiée à Londres par les Français en lutte contre l‟Allemane nazie. Ces
textes deviendront la version originale de Le Livre de ma mère.
4
Mémoire élaboré en vue de l‟obtention d‟une licence ès lettres à l‟Université d'Ilorin, département de français.
5
Article publié sur http:/éthiopiques.refer.sn, revue éthiopiques n°53, revue semestrielle de culture négro-
africaine, 1ersemestre 1991, consulté le 20 avril 2O15.
5
fonctionnement harmonieux des structures traditionnelles, elles aussi fondées sur l‟esprit
communautaire. Le second aspect de cet amour est la croyance en la nécessité d‟entretenir les
liens permanents entre les vivants et les morts, la vertu sacrée de la parole, la foi en
l‟immortalité de l‟âme qui se manifeste dans la croyance aux divinités.
Que ce soit dans l‟œuvre de Cohen ou dans celle de Laye, bien des choses ont été dites,
mais l‟amour maternel dans ce corpus reste à explorer, en mettant l‟accent surtout sur sa
grandeur, sur cet amour irremplaçable. Ces différents auteurs de thèses, articles et mémoires
ont gardé le silence sur les causes et les conséquences du rejet de l‟affection maternelle et sur
les techniques qu‟utilisent les mamans pour exprimer leurs sentiments et qui sont parfois la
cause même du refus de l‟amour maternel.
Pour ce qui est du thème de l‟amour maternel, de nombreux travaux ont été effectués dans
le domaine de la psychologie et centrés plus précisément sur l‟allaitement maternel ou sur la
théorie de l‟attachement de la mère à son bébé. Nommer ces travaux nous fera remplir des
pages, car ils sont si nombreux et en même temps différents de ce que nous voulons
démontrer puisqu‟il ne s‟agit pas ici de l‟attachement de la mère à son bébé, mais plutôt de
l‟attachement de la mère à son adolescent, voire de l‟attachement de l‟adolescent à sa mère.
C‟est donc ce que nous proposons de démontrer en nous limitant dans deux aires
géographiques différentes que sont l‟Afrique et l‟Occident. Ceci dans le but de montrer ce que
vaut cette inclination maternelle dans les familles africaine et européenne puisque notre sujet
de recherche s‟inscrit dans le champ disciplinaire de la littérature comparée. Il convient à
présent de nommer le problème à résoudre.
Le problème que soulève ce sujet de recherche est celui du déni de l‟amour maternel qui
survient généralement pendant l‟adolescence.
Question principale : quelle est la place de l‟amour maternel dans l‟éducation des
adolescents? Cette question principale suscite un certain nombre d‟interrogations qui sont :
1) L‟éducation familiale peut-elle être le seul facteur résultant du déni de l‟amour
maternel ?
2) Qu‟est-ce qui pousse certains jeunes à se désintéresser de l‟affection maternelle ?
3) Quelles sont les conséquences d‟un tel refus pour l‟adolescent ?
4) Les techniques d‟écriture dans L’Enfant noir et Le Livre de ma mère peuvent-elles
traduire à la fois la négation de l‟affection maternelle et la résolution du problème du
déni de l’amour maternel ?
6
Nous pouvons ainsi émettre quelques hypothèses de recherche. Elles correspondent
respectivement aux différentes questions de la problématique.
Hypothèse générale : l‟éducation que la mère donne à l‟adolescent peut parfois influer
sur son comportement.
Hypothèse 1: l‟éducation familiale transmise par la mère est aussi bien le facteur résultant
de ce refus que la réception abusive de cet amour par les adolescents.
Hypothèse 2 : Le refus de l‟amour maternel se justifie par le besoin des jeunes d‟acquérir
leur autonomie, de pouvoir fréquenter les autres jeunes et faire des conquêtes amoureuses.
Pour mener à bien notre étude, il convient d‟adopter un cadre théorique qui nous
permettra d‟aboutir aux résultats escomptés. Pour cela, nous optons d‟abord pour la
sociocritique. Elle est importante dans le cadre de ce sujet dans la mesure où l‟amour
maternel est un fait social, car toute œuvre littéraire parle de la société. Ainsi, la sociocritique
se définit comme une approche du fait littéraire qui s‟attarde sur l‟univers social présent dans
l‟œuvre. Cette méthode nous permettra d‟établir les liens de ressemblance et de différence qui
existe dans les relations mère/ enfant entre les cultures africaine et occidentale. En s‟inspirant
des travaux de Claude Duchet (1979, P.5)) qui affirme : « C‟est parce que le texte littéraire
est langage et travail sur le langage que ce dernier dit le social. » Ceci voudrait dire que le
social apparaît dans le texte grâce à la mise en forme esthétique et au maniement du discours.
Pour lui, la sociocritique porte un projet fondamental et puissant, celui de montrer que le
social n‟est pas une réalité externe que le discours s‟efforce de mimer, mais un élément
intrinsèque du discours qui s‟investit dans le lexique, le maniement du discours social, la mise
en forme esthétique. Ceci nous permettra de montrer d‟une part, que l‟écriture de notre corpus
est empreinte de musicalité ; d‟autre part souligner que derrière cette écriture se cache un
message profond, celui de l‟amour maternel qui n‟est pas un fait personnel mais un fait social.
7
Ensuite, L’Enfant noir de Camara Laye et Le Livre de ma mère d‟Albert Cohen
présentent la psychologie des personnages-narrateurs. Aborder les problèmes liés à la
psychologie des personnages de notre corpus sans mentionner la psychanalyse ferait courir le
risque à notre analyse d‟être partielle. À cet effet, nous exploiterons la psychocritique de
Freud qui met en évidence les processus inconscients à l‟œuvre dans la création littéraire en
cherchant à comprendre l‟implication de l‟inconscient dans l‟élaboration de l‟objet littéraire.
Cette méthode nous permettra d„interpréter les enjeux inconscients de l‟auteur inscrits dans
son œuvre d‟autant plus que nous avons à faire à des autobiographies, et le texte pourra en
dire plus que son auteur. C‟est ainsi que Barnabé Mbala Ze (2001, P.54) allant dans le même
sens cite Freud en disant : « Sigmund Freud pense sérieusement que le poème en sait plus que
le poète et a fortiori le public. Le poème, le roman ou toute autre œuvre sont caractéristiques
de leur débordement par l‟inconscient du créateur d‟une part, et de leur polysémie d‟autre
part ». C‟est dire que l‟écrivain laisse échapper inconsciemment certains éléments de sa vie
dans son texte sans se rendre compte de cela et seul le texte produit peut en relever à travers
les lectures.
Enfin, il convient de noter que notre étude établit les liens entre deux œuvres. C‟est
pourquoi nous optons pour une approche comparatiste, puisqu‟il s‟agit de mettre en rapport
deux textes d‟auteurs de cultures différentes. Le comparatisme littéraire s‟avère important à
notre travail de recherche d‟autant plus qu‟il est vu selon Claude Pichois et alii (1967, P.174)
comme :
L‟art méthodique, par la recherche des liens d‟analogie, de parenté et d‟influence, de rapprocher la
littérature des autres domaines de l‟expression ou de la connaissance, ou bien les faits et les textes
littéraires entre eux, distants ou non dans le temps et dans l‟espace, pourvus qu‟ils appartiennent à
plusieurs langues ou plusieurs cultures, fissent-elles partie d‟une même tradition, afin de mieux les
décrire, les comprendre et les goûter.
Le deuxième chapitre: les causes du refus de l‟amour maternel est analytique. Il sera
question de la liberté que recherchent les adolescents, de la négligence des conseils maternels
et du conflit entre l‟amour charnel et l‟amour maternel.
8
Le troisième chapitre traitera des conséquences de ce refus. Il y a lieu de montrer la
solitude, le regret et le déchirement qui sont des sentiments qui animent les narrateurs du
corpus.
Le quatrième chapitre quant à lui parlera d‟une part des procédés d‟écriture du corpus
qui nous permettront de ressortir les sentiments des deux auteurs et d‟autre part, des solutions
à ce problème du déni de l‟amour maternel qui dérivent du corpus.
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CHAPITRE 1 : L’EXPRESSION DE L’AMOUR MATERNEL
Le déni de l‟amour maternel ne résulte pas seulement de la faute des adolescents mais
aussi de la manière dont les parents éduquent ces enfants. L‟éducation au sein de la famille est
primordiale pour maintenir celle-ci en équilibre. Les agissements de l‟adolescent ne seraient
que le résultat de cette éducation. À ce sujet, Olivier Reboul (1989, P.25) affirme :
« L‟éducation est l‟ensemble des processus et des procédés qui permettent à tout enfant
d‟accéder à la culture. L‟accès à la culture étant ce qui distingue l‟homme de l‟animal ». Ceci
voudrait dire que l‟éducation renvoie au processus de transmission des valeurs de civilisation
à l‟enfant. Elle consiste à la transmission et à l‟assimilation des valeurs culturelles, morales,
éthiques, juridiques ... C‟est donc la qualité de l‟éducation reçue qui conditionnera le devenir
de l‟homme dans la société. Dans la plupart des familles, la mère est au centre de cette
éducation. Sa sensibilité l‟amène souvent à être possessive involontairement. Elle veut à tout
prix montrer à sa progéniture qu‟elle l‟aime. Pour cela, elle utilise plusieurs méthodes pour
démontrer cet amour, méthodes qui, parfois éloignent ces derniers d‟elle. Il convient de
dévoiler l‟ensemble de ces techniques d‟abord en montrant que les mamans ne réprimandent
pas assez les enfants. Ensuite, on insistera sur la complicité entre la mère et l‟enfant qui
entraîne parfois un non-respect de la part de celui-ci. Enfin, nous présenterons la docilité des
mamans qui ne permet pas toujours aux enfants de comprendre ce que ces dernières
expriment réellement, ce qu‟elles attendent d‟eux.
10
Ainsi, dans L’Enfant noir, le désordre de Laye avec ses amis méritait une punition.
Mais sa mère ne surveillait que sa compagnie féminine. Elle ne pouvait pas risquer de perdre
son fils en le grondant. C‟est pourquoi elle s‟est contentée d‟une simple surveillance en
expulsant de la case de celui-ci les filles de mauvaise moralité qui, selon elle, fréquentaient ce
dernier. Elle a préféré supporter le désordre de son fils que de le laisser avec ces filles qu‟elle
jugeait destructrices. Au sujet de ce refus de réprimander, Laye affirme :
Je ne sais pas si ma mère goûtait beaucoup ces réunions ; je croirais plutôt qu‟elle les goûtait peu
mais qu‟elle les tolérait, se disant qu‟à ce prix tout au moins je ne quittais pas la maison pour aller
Dieu sait où. (LEN, P.219)
C‟est par amour que cette mère tolérait les réunions de son fils et c‟est cette même tolérance
qui va accroître la turbulence du narrateur. Au lieu de se contenter de ses réunions, ces enfants
ont trouvé nécessaire de troubler aussi l‟ordre public (LEN, p.203). Les enfants interprètent
toujours mal les intentions maternelles quand celles-ci sont souples et, par conséquent, la
mère devrait être plus rigoureuse dans la prise de décision. Cette souplesse maternelle ne
devrait pas aussi être pour l‟enfant un moyen de désinvolture. Au contraire, il devrait
l‟utiliser pour se rapprocher de sa mère et lui donner en retour cet amour qu‟elle attend
patiemment. C‟est ainsi que le fait d‟avoir attribué une case à Laye tout seul lui a fait penser
qu‟il pouvait tout faire sans être contrôlé. Or c‟est par respect que cette case lui a été attribuée
pour qu‟il devienne responsable et non pas pour qu‟il devienne un libertin, pour qu‟il puisse
être autonome. Ici, le parent n‟a pas établi le dialogue entre lui et sa progéniture. Le message
dans cette manière d‟aimer est mal interprété par le fils. C‟est pourquoi il veut trouver des
réponses au sujet de la surveillance de sa mère auprès de ses amis, chose qu‟il aurait dû
demander directement à sa mère :
Ne suis-je pas assez grand garçon ? Disais-je. On m‟a jugé assez grand garçon pour m‟attribuer
une case personnelle, mais en quoi une case est-elle personnelle si l‟on doit y entrer et sortir
librement de jour et de nuit ? (LEN, P.201)
11
autonomie. C‟est à ce moment que les parents doivent établir des contacts profonds avec leurs
jeunes.
Dans la délinquance organisée des jeunes, les mères s‟arrangent toujours à les satisfaire
pour ne pas les perdre complètement, or il fallait que quelque fois ces dernières soient un peu
strictes, car c‟est parfois leur souplesse qui amène les enfants à se révolter. Le narrateur de
L’Enfant noir et ses amis avaient établi une réunion pour faire irruption chez l‟un ou chez
l‟autre après trois jours sans prévenir leurs mères puisque ce sont elles qui s‟occupent des
tâches ménagères et, par conséquent, devraient bien se préparer pour les accueillir. Voici les
propos de la mère du narrateur qui illustrent cet argument de délinquance qui devrait être
fortement réprimandée, mais ce n‟est pas le cas ici: « Et tu n‟aurais pas pu m‟en parler ?
M‟avait dit ma mère. Tu n‟aurais pas pu m‟avertir pour que je soigne particulièrement la
cuisine, ce jour-là ? »(P.204) Cette faute qui devrait être condamnable est reçue par sa mère.
Elle veut reprocher à son fils son comportement, mais elle utilise des interrogations comme si
elle voulait de simples explications ; en outre, elle aurait voulu que son fils l‟informe de la
situation. Ainsi, elle pourra mieux arranger sa cuisine et être agréable au vu des copains de
celui-ci. Au lieu d‟utiliser un ton autoritaire qui ne fonde pas tout de même la distance entre
elle et son fils, elle a préféré être amie avec ce dernier, le questionner sans le blesser. C‟est ce
qu‟on appelle une preuve d‟amour à la seule différence que les enfants ne sont pas pour la
plupart du temps reconnaissants, soit parce qu‟ils veulent abuser de la confiance du parent,
soit parce qu‟il n‟y a pas eu une véritable conversation pouvant établir ce qui est permis et ce
qui est interdit.
L‟Occident a une vision différente de celle de l‟Afrique sur plusieurs points. Tel est
aussi le cas avec la démonstration de l‟amour maternel. Cette différence se trouve au niveau
du nombre d‟enfants par famille. La famille africaine est étendue et la mère se doit souvent de
surveiller l‟enfant même si elle ne le fait pas toujours de manière corrective pour que l‟aîné
n‟entraîne pas les seconds. La famille européenne, quant à elle, a généralement un seul enfant.
C‟est pourquoi la mère se trouve parfois en train de tout accepter pour le bonheur de l‟unique
fils.
En effet, la mère de Cohen a donné tout pouvoir à son fils pour le simple fait que celui-
ci est l‟unique enfant. Elle se faisait gronder par lui pour une faute qu‟elle n‟a pas commise : «
Mais, si je la grondais, elle obéissait, plein foi » (P.63). Expression « plein foi » montre
qu‟elle l‟obéissait volontiers, pleine de bonté. C‟est cette démonstration de l‟amour qui a
12
permis à celui-ci de renier l‟affection maternelle car il pouvait tout obtenir de sa mère parce
qu‟elle l‟aimait plus que sa propre vie. L‟enfant n‟a pas le droit de crier sur sa mère, mais
l‟amour maternel excessif amène souvent les enfants à crier sur leurs mères parce qu‟elles
sont tolérantes. Les adolescents abusent de ces valeurs maternelles plutôt que de les
considérer. Ils se montrent cruels. Cohen a été aussi cruel envers sa mère. C‟est pourquoi il
dénonce cette cruauté d‟adolescence en ces termes :
Ô cruauté de jeunesse. Bien fait que je souffre maintenant. Ma souffrance est ma vengeance
contre moi-même. Elle attendait tout de moi avec sa figure un peu grosse, toute aimante, si naïve
et enfantine, ma vieille Maman. Et je lui ai si peu donné. (P.111)
Il reconnaît avoir abusé de l‟amour de sa mère car il ne lui avait pas rendu. Si cette
affection n‟a pas été reçue, c‟est juste parce que la mère a donné sa place de parent au fils en
prétendant l‟aimer. C‟est pourquoi cette manière d‟aimer est pour le fils un laisser-aller.
Aussi, avait-il profité de la générosité de sa mère pour la dépouiller de tous ses biens :
Car, j‟étais prodigue en ma rieuse adolescence et je donnais des billets de banque aux mendiants
lorsqu‟ils étaient vieux et avaient une longue barbe. Et, si un ami aimait mon étui à cigarette, l‟étui
d‟or était à lui. […] Elle avait vendu ses plus nobles bijoux dont elle était si fière, ma chérie et qui
étaient nécessaires à sa naïve dignité de fille de notable d‟un âge disparu. (P.14)
Il savait que sa mère l‟aimait, qu‟elle répondrait à tous ses besoins et il en a profité pour
amener celle-ci à vendre ses bijoux, même ceux les plus chers et symboliques, car certains
étaient ses décorations de caste, son honneur de dame d‟Orient. Il a dépouillé sa mère pour se
faire grand devant ses amis. Sa mère si innocente et tendre d‟amour lui donnait cet argent
étant bouleversante de bonheur, heureuse d‟avoir vendu pour son fils ses bijoux. C‟est la
raison pour laquelle il qualifie cette action, cet amour, cette générosité maternelle de
l‟offrande sur l‟autel de la maternité comme pour dire que la mère se doit de se sacrifier pour
le bonheur son fils, pour son plaisir de l‟avoir mis au monde : « Je prenais les billets de
banque et je ne savais pas, fils que j‟étais, que ces humbles grosses sommes étaient l‟offrande
de ma mère sur l‟autel de maternité » (P.15).
Or, la mère ne devrait pas se sacrifier tout le temps pour son enfant encore moins
financièrement sans toutefois savoir à quoi cet argent lui serait utile. Chaque mère fait
toujours des sacrifices pour rendre son enfant heureux même si ses sacrifices vont lui causer
de la peine. Ce sont ces mêmes sacrifices maternels qui amènent les enfants à se révolter
contre leurs mères, à ne pas considérer leurs sentiments. Si Cohen avait su reconnaître cet
13
amour, il ne devrait pas être en train de crier sa douleur, de regretter ses actes pour le fait de
l‟avoir pas assez aimer. Nous pouvons aussi affirmer qu‟il n‟est pas le seul responsable, car
l‟affection que sa mère lui donnait ne lui a pas permis de reconnaitre ce sentiment maternel
puisque sa mère ne jouait pas pleinement son rôle parental, elle ne fixait aucune règle ni ne
punissait son fils quand il transgressait une norme. C‟est parce que ce fils savait que sa mère
était « une guetteuse d‟amour toujours à l‟affût » (P.22) qu‟il a profité pour faire ce qu‟un
enfant ne devrait pas faire à sa mère. Cette tolérance qu‟avait la mère de Cohen a amené ce
dernier à commettre des fautes vraiment inoubliables qui marqueront sa vie pour toujours.
En synthèse pour cette articulation, nous pouvons dire que la mère du narrateur de
l’Enfant noir lui demandait souvent des comptes au sujet de son comportement insupportable
et gênant d‟adolescent, mais sans toutefois le blesser, sans le réprimander. Elle se contentait
aussi parfois de résoudre par elle-même certains problèmes causés par son fils sans lui
demander quoi que ce soit comme le tri de ses amies. La mère de Cohen quant à elle, n‟a
jamais eu de pouvoir véritable sur son fils pendant son adolescence. C‟est le fils qui
commandait et dictait ses lois et la mère se soumettait pour satisfaire l‟unique fils.
14
Quoique le père aime aussi bien ses enfants, l‟amour maternel n‟est cependant pas
remplaçable. Les visites du père de Laye pendant la période de circoncision n‟avaient changé
en rien sa solitude dans sa prison coutumière :
Certes, mon père, lui, venait souvent ; il pouvait me faire visite aussi souvent qu‟il le voulait [les
femmes ne pouvaient pas en faire autant, selon la coutume l‟accès à ce lieu leur est interdit] 6 ,
mais nous nous disions très peu de choses : ces visites au milieu de mes compagnons et des jeunes
hommes étaient sans véritable intimité ; nos paroles couraient ici, couraient là, nos paroles
s‟égaraient, et nous serions bientôt demeurés sans plus rien nous dire, si ces jeunes- là, si mes
compagnons n‟avaient finalement pas pris part à notre conversation. (P.151)
Le narrateur évoque les visites de son père pour les comparer à celle de sa mère qui est
unique, car la complicité entre lui et son père n‟était pas aussi soudée que celle qu‟il avait
avec sa mère. Bien que sa mère ne lui ait rendu visite qu‟une seule fois quand cela était
permis, cette visite était une consolation pour les deux complices, même si celle-ci ne pouvait
pas se rapprocher de son fils plus qu‟il le fallait. Ils ne pouvaient se voir qu‟à distance selon la
tradition. Il laisse transparaître cette complicité entre lui et sa mère dans ces propos :
Et, elle a souri. J‟ai aussitôt compris pourquoi elle souriait. Elle était venue un peu inquiète. Bien
qu‟on lui apportât de mes nouvelles, bien que mon père lui apportât, et que ces nouvelles fussent
bonnes, elle était demeurée un peu inquiète : qu‟est-ce qui l‟assurait qu‟on lui disait toute la vérité
? Mais maintenant, elle avait jugé par elle-même, elle avait reconnu à ma mine que ma
convalescence était réellement en bonne voie, et elle était vraiment contente. (P.149)
Comparé aux visites de son père, celle de sa mère était bénéfique car, le narrateur s‟est
senti beaucoup mieux rien qu‟en contemplant le sourire de sa mère. Et pourtant il parlait avec
son père pendant ses visites, mais l‟atmosphère n‟était pas aussi bonne. Il est donc clair que
cette complicité se manifeste aussi par le sourire. Si Laye avait aussitôt compris le sens du
sourire de sa mère, c‟est grâce à cette complicité qui existait entre les deux. Il savait à travers
ce sourire que sa mère était contente de l‟avoir trouvé en bon état de guérison. Mais pourquoi
un changement à l‟adolescence ? À cette question, Pierre Gascar répond :
Chez l‟adolescent, coexistent ainsi la frénésie vitale et le besoin de conserver l‟intacte, c‟est-à-dire
dans son éclairage traditionnel, l‟image de laquelle il veut s‟identifier. Le désir de renforcer
profondément la société, le goût des révolutions même, s‟allie sans difficulté à ce conservatisme
d‟enfant qui veut devenir grand et qui, pour vastes que soient ses projets, ne souhaite pas que son
accession, son irruption défigure le monde. Cette contradiction, cette mauvaise conscience de
l‟adolescent qui ne souhaite pas à se mettre d‟accord lui-même à propos de l‟image de l‟adulte, à
6
Par nous
15
la fois obstacle et but, ne permet souvent d‟autre expression revendicatrice, d‟autre affirmation que
le défi gratuit, le scandale, voire la délinquance.
Ceci voudrait dire que l‟adolescent vit dans la contradiction, car les mutations de son être lui
font croire qu‟il possède des droits et le poussent à la quête de l‟autorité. Malheureusement,
ses ambitions sont confuses. Il veut à la fois la transformation sociale, le conformisme et
l‟assimilation à l‟adulte. Ce tiraillement engendre alors des déviances, l‟intègre au groupe qui
crée un monde inconnu des adultes et l‟éloigne de la famille. Voilà ce qui justifie le
changement de comportement chez l‟individu à l‟adolescence.
[…] Quand apparaissaient les fruits, il nous était tout juste permis de les regarder : nous devrons
attendre patiemment qu‟ils fussent mûrs. Mon père alors qui en tant que chef de famille – et chef
d‟une innombrable- gouvernait la concession, donnait l‟ordre de les cueillir. Les hommes qui
faisaient cette cueillette apportaient au fur et à mesure les paniers à mon père, et celui-ci les
répartissait entre les habitants de la concession, ses voisins et ses clients ; après quoi il nous était
permis de puiser dans les paniers, et à discrétion ! Mon père donnait facilement et même avec
prodigalité : quiconque se présentait mangeait nos repas, et comme je ne mangeais guère aussi
vite que ces visiteurs, j‟eusse risqué de demeurer éternellement sur ma faim, si ma mère n‟eût pris
la précaution de réserver ma part. (LEN, PP.12-13)
La mère du narrateur est protectrice et prend soins de la nutrition de son fils. Mais le
problème se pose au niveau de l‟abus de confiance que les adolescents occasionnent.
Puisqu‟ils savent qu‟ils sont aimés de leurs mères, ils peuvent utiliser cet amour pour se
révolter contre ces dernières. Par conséquent, cette complicité devrait être limitée pour
permettre à l‟enfant de toujours honorer sa mère puisque l‟excès d‟amour tue, déroute et
désoriente les enfants qui ne parviennent pas à comprendre la profondeur d‟un tel amour. Bien
plus, à l‟adolescence, cette complicité mère/ enfant n‟est plus prometteuse pour l‟adolescent
car il veut avoir d„autres complices, ne plus rester près de sa mère et faire ce que font tous les
16
adolescents. C‟est à ce moment que le conflit naît entre les deux. La mère ne veut pas que son
fils ait d‟autres relations. Le fils de son côté veut montrer qu‟il a grandi ; et pourtant à cette
période, chacun devrait considérer les besoins de l‟autre pour que la famille puisse
fonctionner normalement.
Un jour pourtant, je remarquai un petit serpent noir au corps particulièrement brillant, qui se
dirigeait sans hâte vers l‟atelier. Je courus averti ma mère Comme j‟en avais pris l‟habitude7, ma
mère n‟eut pas plus tôt aperçu le serpent noir, qu‟elle me dit gravement
- Celui-ci, mon enfant, il ne faut pas le tuer : ce serpent n‟est pas un serpent comme les autres, il
ne te fera aucun mal ; néanmoins ne contrarie jamais sa course. […]
- Ce serpent, ajouta ma mère, est le génie de ton père. (P.15)
A l‟âge de douze ans, il était déjà un vrai confident pour sa mère. Elle confiait déjà les
secrets de la famille à cet enfant insouciant. Et, c‟est par amour qu‟elle le faisait. L‟enfant,
pour en savoir plus sur ce secret, décide d‟interroger son père à ce sujet sans toutefois trahir sa
mère :
En aucune manière il a dit à son père que sa mère lui a révélé quelque chose au sujet
de ce serpent. Si à cette période Laye n‟abusait pas de la confiance de sa mère, c‟est parce
qu‟il était encore un enfant. Mais adolescent, ce sentiment a eu un emboîtement. Il pouvait
utiliser cette confiance pour la dominer sachant que celle-ci sera toujours là en cas de besoin.
C‟est pourquoi, malgré sa délinquance, sa mère n‟a pas eu de réels pouvoirs pour maintenir
cette relation d‟enfance. La complicité entre la mère et l‟enfant se brise toujours à cette
période parce que l‟enfant veut à tout prix se détacher d‟elle pour goûter les plaisirs du monde
par lui-même.
7
Selon les instructions que sa mère lui avait donnée puisqu‟à l‟âge de cinq ans, il jouait avec un serpent ignorant
le danger qu‟il courait et sa maman lui avait recommandé de l‟avertir aussitôt s‟il en trouvait un et c‟est ce qu‟il
faisait chaque fois (cette information se trouve dans l‟incipit du roman).
17
Quant à la mère de Cohen, sa manière d‟aimer est un peu particulière parce qu‟elle n‟a
eu d‟amour que pour son fils unique. Elle s‟était mariée sans amour et ne pouvait donner son
amour qu‟à son fils :
Elle ne s‟était pas mariée par amour. On l‟avait mariée et elle avait docilement accepté. Et l‟amour
biblique était né, si différent de mes occidentales passions, le saint amour de ma mère était né au
mariage, avait crû avec la naissance du bébé que je fus. (P.19)
Son fils était le centre de ses préoccupations et elle pouvait tout faire pour voir celui-ci
heureux. Elle était la conseillère de son : « Et maintenant mon fils, écoute ma parole, car les
vielles femmes sont de bon conseil »(P25). Malheureusement pour elle ses conseils n‟ont
jamais été considérés. Cette façon de parler à son fils est une exhortation pour l‟amener à
respecter non seulement sa mère mais aussi ses aînés dans le cadre professionnel, car elle lui
donnait aussi des conseils dans ce domaine. Mais ses conseils n‟avaient aucune force
illocutoire parce que les conditions de félicité n‟étaient pas respectées. Le fils domine la mère
et, par conséquent, sa parole n‟a plus de valeur pour ce dernier.
En outre, cette mère n‟a vécu que par et pour son fils. Tout lui faisait plaisir si celui-ci
était satisfait. Elle complimentait son habillement pour lui faire plaisir, pour établir une
conversation, ces conversations que son fils trouvait gênantes. Voici certains de ses
compliments : « Il te va bien ton chapeau […]. Comment pourraient-elles les malheureuses,
résister à ce sourire. »(P.25) Parlant des malheureuses, elle fait allusion aux amantes de son
fils. Sachant que celles-ci éloignent son fils d‟elle, elle ne s‟est pas plainte, du moins
ouvertement. Elle a préféré donner de petits conseils pour qu‟il comprenne par lui-même sa
faute. Au lieu de se fâcher pour les bêtises de son fils, cette aimante comme le dit si bien le
fils s‟en remettait au seigneur pour assoupir sa douleur causée par son fils :
Devant mon silence, [après qu‟elle lui a donné conseil de trouver une fille de bonne famille avec
laquelle il peut partager sa vie] 8 , elle soupira, tâcha de repousser l‟image d‟un revolver
brusquement surgi du sac à main d‟une lionne à demi nue et elle s‟en remit à l‟Eternel, au puissant
de Jacob, qui avait tiré le prophète Daniel de la fosse aux lions (P.26).
Au lieu de faire entendre raison son fils pour son manque de respect, elle préfère se
confier à Dieu. A travers l‟intertextualité, le narrateur-personnage montre la douceur de sa
mère, sa bonté, sa souplesse et son humilité envers un fils pécheur. Si cette mère a autant
donné de conseil à son fils, c‟est parce qu‟il y avait une grande complicité entre- eux. Sa mère
8
Par nous
18
savait ou du moins espérait que celui-ci la comprendrait et respecterait ses paroles. Malgré cet
amour, ce fils n‟a jamais su profiter de ces conseils maternels à son adolescence. Il n‟y a pas
eu d‟effet ici parce qu‟il ne participait pas à la conversation en y mettant toute son attention.
Sa mère non plus n‟a pas assumé entièrement sa place d‟éducatrice parce qu‟elle ne donnait
pas rigoureusement ces conseils. Comme le disait Goody (2001, P.15) :
S‟aimer, avoir une bonne image de soi permet de voir la vie plus positivement. Cet amour pour
nous-mêmes seule l‟affection bienveillante des parents peut la transmettre.
C‟est dire que seuls les parents sont responsables du devenir de leurs enfants, car ce sont eux
qui éduquent et l‟éducation elle-même est l‟action des adultes sur les jeunes.
Adolescent, Cohen avait dépensé la fortune de sa mère pour se faire plaisir avec ses
compagnons et celle-ci lui donnait cet argent à l‟insu de son père : « Tant de fois toujours
roulée par les bijoutiers, elle avait vendu pour moi de ses bijoux, en cachette de mon père dont
la sévérité nous effrayait, elle et moi, et nous faisait complices » (LMM, PP.14-15). Pour
rendre heureux ce fils, elle a vendu non pas une fois ses bijoux mais plusieurs fois d‟où
l‟adverbe « toujours ». Tout ce qu‟elle voulait c‟était de voir le visage de son fils rayonner.
Et, ce roulement du fils faisait d‟eux des complices car le père ne devrait pas être au courant.
Une complicité qui va rendre ce fils ingrat et qu‟il regrettera toute son existence. C‟est
pourquoi, malgré son âge avancé, il continue de penser à ses manquements d‟adolescent, à ce
qu‟il aurait dû faire pour plaire à sa mère.
Dans le même ordre d‟idées, la mère du narrateur avait toujours pris soin de son fils,
de sa santé et de sa nutrition. Ce dernier croyait que cette mère sera toujours là pour lui, c‟est
pourquoi il ne se souciait de ce que sa mère pouvait ressentir. Il a profité de l‟amour de sa
mère pour dominer celle-ci. Et, malgré cela, elle a toujours été de son côté jusqu‟à sa mort.
Cette mort à laquelle elle pouvait échapper si celui-ci l‟avait amenée avec lui à Londres
pendant la guerre. Donc cette complicité a été rompue par le fils. Cette même bonté amène sa
mère à poser des questions en évitant en même temps des réponses de son fils pour que celui-
ci ne se fâche :
Fortifie-toi, mon chéri, pendant que tu es chez nous. Dieu seul sert quelles nourritures mal lavées
ils te donnent là-bas dans ces restaurants de luxe de Genève ! Dis-moi, mon enfant, à Genève, tu
ne manges pas de limonade ? (traduction : porc) Enfin si tu en manges, ne me le dis pas, je ne veux
pas savoir. (P.25)
19
Le refus d‟entendre la réponse de son fils présuppose qu‟elle sait que son fils mange de la
viande du porc, ce refus sous-entend aussi que le fils serait fâché contre sa mère en pensant
que ces questions posées sont des signes de surveillance. C‟est justement parce que cette mère
ne veut pas voir son fils se fâcher qu‟elle refuse d‟entendre ses réponses et par conséquent,
elle laisse sa place au fils qui prend le dessus sur elle. Les bornes se renversent, le fils
commande et la mère obéit. Et ceci n‟est que le résultat de la complicité entre mère /enfant.
Cohen n‟a donc pas reçu une éducation rigoureuse qui impose les limites à ne pas franchir.
Toujours dans la même lancée, les mères qui ont un seul enfant veulent être à jamais
les complices de celui-ci. La mère de Cohen était le confident son fils. Cet extrait illustre cette
confidentialité et cette amitié entre cette mère et son fils :
Moi, mon fils, je n‟ai pas étudié comme toi, mais l‟amour qu‟on raconte dans les livres, c‟est des
manières de païens. Moi, je dis qu‟ils jouent la comédie. Ils ne se voient que quand ils sont bien
coiffés, bien habillés, comme au théâtre. Ils s‟adorent, ils pleurent, ils se donnent de ces
abominables baisers sur la bouche, et, un an après, ils divorcent ! Alors, où est l‟amour ? Ces
mariages qui commencent par de l‟amour, c‟est mauvais signe. Ces amoureux, dans les histoires
qu‟on lit, je me demande s‟ils continueraient à aimer leur poétesse si elle était très malade,
toujours au lit, et qu‟il soit obligé l‟homme de lui donner les soins qu‟on donne aux bébés, enfin
tu me comprends, des soins déplaisants. Eh bien, moi je crois qu‟il ne l‟aimerait plus. Le vrai
amour, veux-tu que je te dise, c‟est l‟habitude, c‟est vieillir ensemble. Tu les veux avec des petits
pois ou des tomates, les boulettes ? (P.28)
Elle lui enseigne ce qu‟on appelle le véritable amour. Pour ces amoureux des livres, c‟est la
beauté physique qui compte et non la beauté intérieure. Elle est en même temps une amie pour
lui. Parfois parler à son fils est aussi un moyen pour elle d‟avoir la personne avec qui
communiquer, car elle parlait de tout et de rien avec celui-ci et s‟assurait toujours si son fils
gardait le contact avec elle. C‟est pourquoi dans la majorité de ses propos, elle emploie
l‟expression «Tu comprends » non seulement pour s‟assurer si son fils l‟écoute, mais aussi
pour l‟amener à s‟intéresser à ce qu‟elle dit. Pour elle, le vrai sens de l‟amour c‟est vieillir
ensemble comme elle a fait avec son mari. En plus de cette amitié, elle éprouve du plaisir à
partager ses moments avec son fils.
Dans ces propos rapportés au style direct, la dernière phrase montre que la scène se
déroule dans la cuisine. Après avoir conseillé son fils sur la relation amoureuse, elle enchaîne
directement avec cette question portant sur la gastronomie d‟où la phrase suivante : « Tu les
veux avec des petits pois ou avec des tomates, tes boulettes ? ». Cette mère était selon son fils
20
l‟incarnation de la vierge Marie. Et c‟est cette même sainteté maternelle qui pousse Cohen à
commettre tant de fautes envers sa mère. Au lieu d‟écouter les conseils de sa mère et de les
mettre en pratique, il a fait le contraire. C‟est parce qu‟il savait que sa mère était comme
« Dieu » qui pardonne à tous les pécheurs qu‟il a profité de manière négative de cette
complicité. Raison pour laquelle il ne cesse d‟utiliser les paroles bibliques çà et là dans le
texte pour qualifier sa mère : « Fille de la loi de Moïse » (p. 13) ; « Sainte sentinelle » (p. 22)
etc. Sa bonté est la cause même de ce refus de l‟amour par son fils. Les mères devraient
mettre quelquefois leur amour en réserve et prendre des mesures plus strictes à l‟égard de
leurs fils, mais sans toutefois les maltraiter.
De plus, cette bonté a permis à cette mère de toujours formuler ses interdictions sous
forme d‟une assertion ou sous forme d‟une interrogation (p.28). Il est alors nécessaire de se
demander si c‟est une bonne manière d‟éduquer un adolescent. Cette dissimulation de l‟acte
perlocutoire permet non seulement à celle-ci de ne pas contraindre son fils et le perdre
définitivement, mais aussi elle constitue le signe de la complicité entre mère /enfant. Vu son
humilité, elle n‟a jamais eu de réel pouvoir sur son fils, au contraire, c‟est ce dernier qui la
faisait pleurer pour des fautes qu‟elle n‟a pas commises. Elle pouvait tout faire pour rendre cet
ami heureux. Elle a d‟ailleurs tout fait pour ce complice, mais il en a profité pour s‟éloigner
de cette femme sublime et quêteuse d‟amour. Cette dernière n‟a reçu de son fils la plupart
de temps que des insultes, de l‟abandon, du mépris pour son accent balkanique et ses fautes
de français. Son fils lui manifestait rarement son amour. Un amour qui ne venait pas du plus
profond du cœur sauf à l‟enfance. Il le faisait parfois pour lui faire plaisir et s‟échapper pour
aller à la rencontre de ses amis, parfois par pitié. Malheureusement pour le narrateur, il ne
comprend le vrai sens de l‟amour maternel qu‟après la mort de sa mère. Comme le disait Jean
Anouilh (1941, P.189.) « La mort est belle. Elle seule donne à l‟amour son vrai climat. »
La réception de l‟amour maternel n‟est pas toujours négative. L‟enfance est une
période où l‟enfant est très attaché à ses parents et en particulier à la mère. Cet attachement
l‟amène à être soumis(e) parce qu‟il (elle) n‟a pas encore l‟âge de décider par elle-même ou
par lui-même. Seulement, l‟enfant change de comportement au moment où la mère a le plus
besoin de son aide, de son affection pour se sentir femme et comblée. Toujours est-il que le
parent et l‟adolescent sont au centre des conflits d‟adolescence.
21
Ainsi, Camara Laye n‟a pas toujours été obstiné. Son enfance était enrichie de joie que
lui donnaient les membres de sa famille. Il obéissait à sa mère et cette obéissance était due à
l‟âge. Lorsqu‟elle lui avait donné la recommandation de ne plus jouer avec le serpent, cet
ordre était respecté:
Un peu plus tard, quand je me fus un peu calmé et qu‟autour de moi les bruits eurent cessé,
j‟entendis ma mère m‟avertir sévèrement de ne plus jamais recommencer un tel jeu ; je lui promis
bien que le danger de mon jeu ne m‟apparût pas clairement. (P.10)
De plus, ce narrateur n‟a pas seulement reçu l‟amour de sa mère, mais aussi l‟amour
de sa grand-mère et des autres femmes de Tindican. Il affirme aimer sa grand-mère : « Je la
chérissais de tout mon cœur » (p.38). Il est convient de noter que si ce dernier affirme aimer
sa grand-mère, c‟est la pensée de l‟âge car il n‟a que douze ans à cette époque. Sa venue au
village enchantait toujours sa grand-mère, bonheur qui était partagé par le petit-fils :
Avant même d‟atteindre Tindican9, j‟aperçus ma grand-mère venue à notre rencontre […]. Elle
me soulevait contre sa poitrine, et moi, je me pressais contre elle, l‟entourait de mes bras comme
éperdu de bonheur. (P.42)
En plus, la culture musulmane nous permet de voir l‟obéissance des enfants autour de
la table. C‟est le chef de famille qui préside les repas dans cette culture. Mais c‟est la présence
de la mère du narrateur qui se faisait ressentie : « Je ne puis dire que c‟est ma mère qui
présidait le repas : mon père le présidait. C‟était la présence de ma mère qui se faisait ressentir
en premier » (P. 71). Cette présence absolue de la mère est due au fait que non seulement ce
sont des femmes qui font les repas mais aussi et surtout parce qu‟elle voulait protéger son fils,
le surveiller pour l‟empêcher d‟enfreindre certaines règles comme l‟interdiction de lever les
yeux sur les convives plus âgés ou même pour l‟empêcher de bavarder pendant qu‟on mange.
Camara Laye respectait toutes ces règles parce qu‟il n„était qu‟un enfant. Adolescent, il a tout
9
Village natal de la mère de Camara Laye.
22
mis de côté concernant ces interdits. Il ne respectait plus les heures du repas et les repas eux-
mêmes. Voici ce qui justifie la quintessence de ce propos : «Ou nous disparaissions des
journées entières, négligeant l‟heure du repas et les repas eux-mêmes, […] » (P.203). Ce
choix du narrateur marque la rupture entre l‟enfance où l‟enfant est obéissant et l‟adolescence
où il est désobéissant et veut créer son monde avec ses pairs.
Albert Cohen quant à lui, a aussi aimé sa mère quand il était enfant. Ceci est non
seulement le fait de l‟âge mais aussi de la solitude familiale due à leur statut d‟immigré. Le
fait qu‟ils étaient seuls (père, mère et fils) amenait Cohen à rester près de sa mère, à l‟écouter
et à lui obéir parce qu‟il n‟avait d‟autre ami que les membres de sa famille et en particulier sa
mère. Voici ce qui démontre cet amour entre une mère et un fils, un amour qui devrait aller
jusqu‟à l‟infini si les deux parties participent à bon escient au rôle qui leur revient:
On était des riens du tout sociaux, des isolés sans nul contact avec l‟extérieur. Alors, en hivers, ma
mère et moi, deux amis, deux doux et timides, cherchaient obscurément dans ces trois heures de
théâtre un succédané de cette vie sociale qui nous était refusée. Que ce malheur partagé, et jusqu‟à
présent inavoué, peut n‟unir à ma mère (LMM, P.40)
Enfant, sa mère était sa véritable amie. Ils faisaient tous ensemble dans leur solitude.
Mais adolescent, les amantes ont pris la place de sa mère. Il est nécessaire d‟affirmer que la
pauvreté a aussi renforcé cet amour enfantin de Cohen. Son père s‟était fait escroquer à son
arrivée en France ; il n‟avait donc plus assez de moyen pour s‟occuper de sa famille. Dès lors
la mère de celui-ci était obligée de travailler pour qu‟ensemble ils subviennent aux besoins de
la famille. C‟est aussi pourquoi à cette époque Cohen obéissait à sa mère en respectant toutes
les recommandations que lui donnait celle-ci dont la preuve ressort de cet extrait :
J‟avais cinq ans et j‟étais de très petite taille. Le pommeau de la porte étant très haut placé, je
visais le pommeau en fermant un œil et, lorsque j‟avais attrapé la boule de porcelaine, je tirais à
moi. Comme mes parents me l‟avaient demandé, je frappais ensuite plusieurs fois contre la porte
pour voir si elle était bien fermée. (LMM, P.36.)
23
ou faisait un dessin rassurant qui remplace son baiser (p.35). De plus, au chapitre VI, l‟auteur
ne cesse de répéter « On s‟aimait » avec un temps du passé comme pour dire que ce temps à
révolu et les choses ont changé négativement parce qu‟il avait cessé d‟aimer sa mère.
Reprenant cette expression, il se rappelle et regrette cet amour innocent. Cette même phrase
simple traduit la vivacité de ses propos qui arrivent spontanément et le condamne dans un
passé heureux qu‟il vit au présent. Et, si le narrateur regrette aujourd‟hui, c‟est que son entrée
à l‟université de Genève a tout changé. : Il regrette d‟avoir remis en cause à un certain
moment de sa vie l‟affection maternelle au moment où cette mère en avait le plus besoin, car
elle prenait de l‟âge :
Elle a été une isolée toute sa vie, une timide enfant dont la tête très grosse était collée avidement à
la vitre de la pâtisserie du social. Je ne sais pas pourquoi je raconte la vie triste de ma mère. C‟est
peut-être pour la venger. (LMM, P.53)
Cohen aurait dû continuer d‟éprouver de l‟affection pour sa mère pour éviter des regrets
tardifs. Il a fait de sa mère une isolée pour toute sa vie parce qu‟elle vivait seule dans son
appartement sans son fils à ses côtés. Elle ne savait qu‟écrire à son fils qui ne lui répondait pas
assez souvent, car ce dernier ignorait ses lettres (p.58). Malgré cette ignorance, sa mère a
continué de l‟aimer, à mettre sur la table le couvert d‟un fils absent, à servir à ce dernier la
première part du gâteau aux amandes qu‟il aimait et sur la place de cet absent était posée sa
photographie qui le remplaçait (p.60). Nous pouvons affirmer sans risque de nous tromper
que l‟affection maternelle n‟est généralement reçue qu‟à la petite enfance et rien qu‟à cette
période, mais rarement pendant l‟adolescence. Car, à cette période, l‟enfant change, il a
d‟autres envies et s‟en va à la découverte du monde.
Bien plus, quelles que soient les manières d‟éduquer et de conseiller les enfants, les
mères ont les mêmes objectifs. Il s‟agit pour elles d‟aimer leurs enfants et de les voir heureux.
Elles peuvent avoir les manières différentes, mais la finalité reste la même. La mère de Laye
s‟est montrée plutôt autoritaire en triant et en ordonnant aux amies de son fils qu‟elle n‟aimait
pas de s‟en aller de la case de son fils sans demander le consentement de celui-ci (p.198-199).
Cette autorité a éloigné son fils d‟elle, seuls les échanges pouvaient maintenir la paix entre les
deux, chose qui n‟a pas été faite. C‟était une situation que ni Laye, ni sa mère n‟aimaient.
Aucun des deux ne voulait en discuter, chacun faisait ce qu‟il trouvait juste. L‟amour de la
mère de Cohen a été très réservé et limité. Elle n‟avait d‟amour que pour son fils. La famille
européenne est restreinte, c‟est pourquoi cette mère n‟a aimé d‟enfant que son fils. Tandis que
tout le monde partageait les repas de la mère de Laye, la table de la mère de Cohen n‟avait
24
que trois plats pour les trois membres de sa famille. Ce qui montre que la convivialité en
Europe est limitée. Par amour pour son fils, elle n‟a pas pu redresser son fils qui prenait le
chemin de la déperdition. Elle n‟avait jamais reproché à son fils quoi que ce soit et celui-ci
n‟avait jamais cessé d‟abuser de son amour, la faire pleurer, la gronder. Pour le conseiller, elle
n‟utilise que des formules magiques plein d‟amour comme « mon chéri ».
La conséquence de cet amour c‟est qu‟elle a souffert elle aussi la solitude cause par
son fils et pourtant elle n‟attendait de ce dernier que son amour. Par conséquent ces mots
d‟amour qu‟elle prononçait n‟ont pas eu d‟effet. Le refus de réprimander clairement l‟enfant
est la cause même de son l‟éloignement. Au lieu d‟utiliser l‟ordre pour redresser l‟enfant, elle
a préféré feindre cet ordre. Elle aurait dû s‟imposer, montrer clairement ce qu‟il faut faire et
ce qu‟il ne faut pas faire, étaler les conséquences de telle ou telle situation si celle-ci est
enfreinte. Donner les conseils ou les ordres à un adolescent de manière implicite n‟est pas une
bonne façon de l‟éduquer ou de lui montrer le chemin à suivre car l‟implicite est difficile à
interpréter. L‟interlocuteur peut soit comprendre le contraire de ce qui est dit, soit mieux
comprendre et faire le contraire de ce qui fallait faire parce que rien n‟a été dit clairement et il
a le pouvoir de se justifier de son acte. C‟est pourquoi, lorsque sa mère lui dit que c‟est n‟est
pas bon d‟aller sur la montagne, il chercher un prétexte pour se justifier en disant que Moise
lui aussi était allé sur la montagne. Or il ne devrait pas discuter les ordres donnés par sa mère.
S‟il le fait, c‟est parce que cet ordre est implicite. Par conséquent, au lieu de dire « Mon fils
explique moi ce plaisir à aller sur la montagne… ? » (P.28.), elle aurait dû lui dire que c‟est
n‟est pas bon d‟aller sur la montagne, qu‟il ne doit même pas y aller parce que c‟est
dangereux et en lui donnant même les conséquences concrets d‟un tel acte pour renforcer son
argumentaire. Le contenu manifeste demeure la meilleure tactique pour faire entendre raison
aux adolescents.
En définitive, la mère de Cohen et la mère de Laye ont des points de vue différents sur
la manière d‟aimer leurs enfants. Mais ces différentes opinions convergent vers une même
réalité et ont les mêmes effets. Tandis que la première reste dans une bonté totale de l‟enfance
à l‟adolescence de son fils, la seconde réprimande au point de battre sur l‟enfant pendant
l‟enfance de son fils. Puis elle se tait à son adolescence, ne lui donne plus de
recommandations mais se charge de régler toute seule la situation déplaisante sans l‟accord
de son fils ou même sans lui demander des comptes à rendre sur son comportement dégradant.
Peu importe leurs façons d‟aimer, elles ont donné le meilleur d‟elles pour aimer et éduquer
leurs enfants. Seulement, elles ont toujours été déçues à l‟adolescence de leurs fils. Leurs
25
meilleurs moments sont l‟enfance de leurs enfants où par ignorance ces derniers obéissaient à
leurs mères. Si les deux narrateurs étaient obéissants pendant leur enfance, c‟est parce qu‟ils
étaient candides, insouciants, purs, sans influences des amantes ou des autres amis. Avec le
changement physiologique et mental, l‟enfant ne trouve plus ni la place, ni le plaisir à rester
avec sa mère. C‟est justement à cette période que la mère devrait être plus stricte pour que ses
enfants ne transgressent pas les normes de la société. Donc les techniques qu‟utilisent les
mamans pour démontrer leur amour à l‟égard de leurs enfants poussent parfois ces deniers à
se détacher d‟elles, à les rejeter, à ne pas prendre au sérieux les conseils maternels pour le
simple fait qu‟ils ne sont pas toujours formulés clairement. De ce fait, couver l‟enfant est bien
beau, mais le réprimander quand il est nécessaire est encore plus beau, voire nécessaire pour
la survie et le devenir de l‟enfant, de l‟adolescent et même de l‟adulte ainsi que le maintien
des relations familiales. Si pendant l‟adolescence les relations entre mère et fils se dégradent
et que celui-ci se détache de sa mère pour découvrir le monde nouveau, quelles pourraient être
les causes de ce refus de l‟amour maternel ?
26
CHAPITRE 2 : LES CAUSES DU RENIEMENT DE
L’AMOUR MATERNEL
Je ne sais pas si ma mère goûtait assez ces réunions ; je croyais qu‟elle les goûtait peu, mais
qu‟elle les tolérait, se disant qu‟à ce prix tout au moins je ne quittais pas la concession pour aller
courir Dieu sait où. (LEN, P.198)
L‟expression « les goûtait peu » signifie en clair que sa mère n‟aimait pas du tout ses
réunions. Car il s‟agit là de la litote, une figure d‟atténuation. Celle « courir Dieu sait où »
montre la turbulence du narrateur-personnage.
De plus, la mère surveille toujours son enfant pour qu‟il ne s‟égare pas dans les
mauvaises compagnies. Au lieu de prendre cela comme une grâce d‟avoir une maman qui se
soucie de lui, l‟enfant se montre plutôt coléreux. Laye préfère se mettre en colère contre sa
28
mère en refusant de suivre ses conseils. C‟est pour cette raison qu‟il se plaint auprès de ses
amis en ces termes :
Ne suis-je pas assez grand garçon ? Disais-je. On m‟a jugé assez grand garçon pour m‟attribuer
une case personnelle, mais en quoi cette case est-elle encore personnelle si l‟on doit y entrer
librement de jour et de nuit ?
– C‟est le signe que ta mère t‟aime bien, disaient- ils. Tu ne vas pas te plaindre parce que ta mère
t‟aime bien (LEN, P.201) ?
Lorsque sa mère lui faisait des reproches, il se révoltait contre elle. Il ne comprenait
pas que les agissements de sa mère étaient des signes d‟amour que cette dernière manifestait à
son égard. Tout ce que la mère peut donner comme conseil à cet âge adolescent est vain pour
la plupart des enfants. Ils profitent toujours du fait que leurs mères les aiment pour devenir
encore plus ingrats. Le narrateur de L’Enfant noir va jusqu‟à appeler sa mère en terme de
« on » lorsqu‟il dit en quoi sa case est encore personnelle si on doit y entrer de jour et de nuit.
Le pronom « on » ici renvoie à sa mère parce qu‟elle est la seule personne qui entrait dans
cette case sans prévenir et sans y être invitée. Après la renaissance de Laye, c‟est-à-dire après
sa circoncision, il est devenu un homme. Il n‟avait rien d‟autre à faire que de se balader et
jouer dans les rues en compagnie de ses amis à longueur de journée. Ils se croyaient des héros.
Voici ce qui justifie cette délinquance accentuée :
J‟allais décrocher ma guitare – Kouyaté m‟avait appris à en jouer et le soir, au lieu de demeurer
dans ma case, nous partions nous promener par les rues de la ville, grattant, Kouyaté et moi de la
guitare avec du banjo, et chantant tous trois. Les jeunes filles, déjà couchées à l‟heure où nous
passions devant leur concession, se réveillaient et tendaient l‟oreille. Celles qui étaient de nos
amies nous reconnaissaient à nos voix ; et elles se levaient, elles s‟habillaient prestement, puis
accouraient nous rejoindre. Partis à trois, nous étions bientôt six et dix, et parfois quinze à réveiller
les échos des rues endormies. (L‟EN, P.202)
Quel changement ! Camara Laye n‟avait plus besoin de sa mère, ni de ses conseils qui étaient
devenus gênants pour lui. Faire tout ce qui lui plaît sans en rendre compte des conséquences de
ses actes était devenu pour ce dernier plus important que cette mère qui ne savait qu‟aimer.
Personne ne peut prendre soin d‟un enfant mieux que sa propre mère. Comment cette mère
pouvait-elle rester insensible au caractère turbulent de ce fils ingrat ? Quelle mère pourrait laisser
son enfant troubler toute une ville par des crises d‟adolescence ? Aucune. C‟est pourquoi sa mère
cherchait toujours à le mettre sur le droit chemin même si celui-ci n‟accordait pas d‟importance
à cela. Eduquer sans se décourager malgré son comportement insolent est la plus grande preuve
29
d‟amour que sa mère pouvait lui donner. Au demeurant, la délinquance agrandissait chez Laye.
Ce refus de l‟amour maternel avait atteint son apogée. Ce ne sont plus seulement des réunions ou
des chansons dans les rues pour réveiller des personnes endormies, mais le refus de manger, les
absences répétitives à la maison. Ceci se justifie par ces propos :
Cette amitié, nos parents ne l‟avaient pas d‟abord regardé d‟un trop bon œil : ou bien nous
disparaissions des journées entières, négligeant l‟heure des repas et les repas eux-mêmes, ou bien
nous ne quittions pas la concession si bien qu‟à l‟heure du repas surgissent deux invités sur
lesquels on ne comptait pas. (LEN, P.203)
Tout cela ne plaisait pas du tout à leurs parents mais ils avaient finalement compris que s‟ils
disparaissaient pendant deux jours et que, le troisième venaient les invités, c‟est parce qu‟ils
avaient organisé leurs réunions ainsi. Camara Laye utilise un style africain pour parler de ce
refus de l‟inclination maternelle. Les faits de style abondent dans son œuvre. À titre
d‟illustration, nous avons les expressions suivantes : « ne l‟avaient pas regardé d‟un trop bon
œil » (P.202), il l‟utilise pour montrer le désaccord des parents face à la turbulence de leurs
enfants ; « tendaient l‟oreille » qui veut dire prêter attention à ce qu‟on dit. L‟amour est
célébré à l‟africaine dans L’Enfant noir. Malgré tout ce désordre causé par les enfants, les
mères restent toujours d‟une bonté divine. Leurs actions restent à jamais enracinées dans les
cœurs de leurs enfants car, nous l‟avons dit plus haut, cet amour est souverain. À ce sujet,
Christian Bobin disait :
Je ne cite jamais son prénom parce qu‟elle-même ne l‟aime pas. Mais plus profondément quand
je parle des mères, de la mère, comme si c‟était une entité qui traverse toutes les cultures, je pense
à un point commun, un point divin où la société renonce, s‟arrête pour un temps, et il y a une
personne qui prend le relais. Et qui a des trouvailles de cœur et d‟intelligence inépuisables. Toutes
sont comme ça. […] Je pense qu‟elle a dû être insensée pour m‟amener des dizaines d‟années
après à parler des mères comme ça, elle a dû être complètement démente. Démente d‟amour,
m‟envelopper, me baigner dans une affection, un attachement insensé. Il s‟agit donc d‟elle. Mais
plus simplement avec des jeunes filles que je regarde avec leurs enfants. Le passé est ameuté,
ressuscité par le présent. Mais c‟est quand même du présent avant tout que je parle. Même quand
je me trouve en arrière, c‟est le présent que je vois10.
Ce dernier ne parle pas seulement de sa mère, mais des mères, de la mère universelle,
comme pour dire que toutes les mères aiment leurs enfants et cet amour est éternel. Il en sera
10
Christian Bobin a cours d‟une interview confiait au micro de Dominique Sampiero ces propos sur la mère pour
le magazine « Le Matricule des anges », numéro de février-avril 1994.
30
ainsi pour tous les temps et pour tous les lieux. Qu‟on l‟aime ou pas, son esprit habitera le
nôtre et nous hantera toute la vie.
11
Reprenant le terme employé par sa mère pour qualifier les compagnons de son fils.
31
2.2. La souplesse des conseils maternels
Tout est bon pour une maman à partir du moment où elle fait plaisir à son fils. Tout
ce que disent les enfants trouve une place dans leurs cœurs. Après la circoncision du
narrateur de L’Enfant noir, ce dernier a commencé à donner des soucis à sa mère. Mais
celle-ci n‟a jamais cessé de l‟aimer et de lui donner des conseils. Bien que toute sa famille
l‟adore, sa mère l‟aimait particulièrement. Ceci se vérifie dans cette scène à son retour de la
case des circoncis :
Mes parents me serrèrent fortement dans leurs bras, ma mère particulièrement comme si elle
avait voulu secrètement affirmer que j‟étais toujours son fils, que ma seconde naissance
n‟enlevait point ma qualité de fils (LEN, P.153).
Dans Le Livre de ma mère, notons que la mère du narrateur avait une façon
particulière d‟aimer son fils unique. Cette manière de manifester son amour à son enfant
amène celui-ci à se dresser contre elle. Certaines mamans se replient et acceptent tout ce que
font les enfants. Ainsi ressort des reproches de Cohen la confirmation de cette affirmation :
Si je la grondais, elle obéissait pleine foi, immédiatement atterrée par les perspectives de
maladie, me croyant si je lui disais qu‟en six mois de régime sérieux elle aurait une tournure de
mannequin. Elle reste alors toute la journée scrupuleusement sans manger, se forgeant tristement
mille félicités de sveltesse. Si, pris soudain de pitié et sentant que tout cela ne servira à rien, je
lui disais qu‟en somme ces régimes ce n‟était pas très utile, elle éprouvait avec enthousiasme.
(LMM, PP.73-74)
Cette mère éprouvait un amour intense pour son fils au point de se laisser
réprimander par ce dernier sans contestation. Les paroles de son fils avaient une force
illocutoire pour elle. Elle ne subissait pas seulement les réprimandes de son ingrat de fils,
mais aussi ses punitions. Une fois cette punition enlevée, elle se sentait soulagée mais ne
pouvant dire ouvertement à celui-ci qu‟elle n‟en pouvait plus, elle ironise en ces termes :
« Vois- tu mon fils, je crois que tous ces régimes pour maigrir, ça déprime et fait grossir »
(P.74). Autrement dit, ce régime ne pouvait diminuer son poids et elle ne pouvait non plus
supporter la famine, mais acceptait néanmoins ce régime que lui imposait son fils pour lui
faire plaisir et lui prouver son immense amour.
Au demeurant, lorsque la mère simule devant les amis de son enfant pour cacher ce
qu‟elle est réellement se disant qu‟elle protège ce dernier, il en profite pour se révolter.
C‟est ce que faisait la mère de Cohen. Elle faisait semblant devant les amis de son fils en
33
essayant de cacher son accent à moitié marseillais et balkanique pour ne pas faire honte à ce
fils qui n‟a jamais su recevoir cet amour. Voici une illustration :
Durant ses séjours chez moi, elle était si soucieuse de me plaire devant mes amis. Elle essayait
de réprimer ses gestes orientaux et de camoufler son accent à demi marseillais et balkanique,
sous un murmure confus qui se voulait parisien. (LMM, P.61)
Ceci montre que tout est bon pour une mère du moment où elle fait plaisir à sa
progéniture. Même les moqueries trouvent place dans son cœur. Toutes les moqueries de
Cohen enchantaient sa mère : « Je me moquais un peu d‟elle. Elle aimait mes moqueries.»
(P.64). Ces deux phrases simples traduisent la vivacité de la pensée de Cohen, ce beau temps
vécu aux côtés de sa divine mère et qu‟il n‟a pas su profiter. Il en abusait pour se plaire,
ignorant que sa mère était aussi un être à aimer.
Bien plus, lorsqu‟une mère manifeste un amour excessif pour son fils, celui-ci en
profite pour s‟en désintéresser, car il sait qu‟il sera toujours pardonné. Au lieu de recevoir
cet amour et d‟en donner aussi à celle-ci, il en use négativement et avec excès. Lorsque la
mère du narrateur de Le Livre de ma mère allait à Genève pour rendre visite à son fils, il ne
trouvait pas d‟importance à cela. À son retour à Marseille, elle bénissait toujours son fils en
pleurant. Malheureusement, l‟idiot12 de fils ne prenait jamais ses larmes au sérieux. Ainsi se
confesse Cohen : « Etrange, je ne prenais pas cela au sérieux. Etrange que je n‟aperçoive
que maintenant que ma mère était un humain, un être autre que moi et avec de vraies
souffrances » (P.108). Le retour de sa mère à Marseille n‟avait jamais été quelque chose de
douloureux pour lui. Au contraire, il se plaisait qu‟elle s‟en aille pour qu‟elle ne lui fasse
plus honte devant ses amis.
Dans le même ordre d‟idées, le choix protecteur d‟une mère peut être la cause de
l‟éloignement de son enfant. La psychologie du développement a montré que pendant
l‟adolescence, le changement du comportement de l‟enfant rompt la relation paisible qui
existait entre l‟enfant et ses parents. Albert Cohen se trouvait dans la même situation et il
négligeait les conseils de sa mère, et ce sont ces conseils négligés qui causeront plus tard sa
peine. Voici l‟une de ces recommandations faite par sa mère:
Dis-moi, mon enfant, ne penses-tu pas que ce serait une bonne chose que tu ailles faire une petite
visite au Grand Rabbin ? Il connaît de bonnes jeunes filles paisibles, bonnes maitresses de
12
L‟un des termes qu‟Albert Cohen utilise dans son œuvre pour le nommer.
34
maison. Cela ne t‟engage à rien. Tu les vois, si elles ne te plaisent pas, tu remets ton chapeau et
tu t‟en vas. Mais qui sait, peut- être que Dieu t‟en a destiné une ? Il n‟est pas bon, tu sais, que
l‟homme vive seul. Je voudrais mourir tranquille, sachant que tu as une vertueuse auprès de
toi. (LMM, P.26)
Sachant que son fils fréquente des filles de petite vertu à Genève où il travaille comme
attaché à la Division Diplomatique du Bureau International, elle lui donne ce conseil pour
qu‟il reste sur le droit chemin. Elle aurait dû lui imposer l‟une de ses « vertueuses 13», mais
elle a laissé libre choix à son fils qui a préféré ces filles que sa mère qualifie de
« malheureuses» (P.26). Nous pouvons dire à ce sujet que la plupart des mères sont
vertueuses. La mère de notre narrateur aimerait avant de mourir savoir que son enfant sera
toujours protégé et aimé comme de son vivant. C‟est pourquoi elle invite son fils à trouver
une vertueuse, signe de son assurance. Seulement, ce souhait ne sera pas réalisé parce que
celui-ci lui fera tête.
Bref, en ce qui concerne les conseils donnés par les mamans des deux narrateurs, la
mère de Laye aimait bien son enfant. Mais, étant donné le fait qu‟il avait des sœurs et des
frères et en tant que fils aîné, sa mère avait le droit de le réprimander quelques fois pour que
les autres ne suivent pas sa trace, même si ces réprimandes n‟étaient vraiment pas strictes de
telle sorte que notre narrateur pouvait en tirer leçon. De plus, sa mère n‟était pas le genre de
femme à tout tolérer pour faire plaisir à l‟enfant même quand il ne faut pas. Seulement,
certaines recommandations éloignaient son fils d‟elle. Notons que même s‟il a été grondé à
l‟âge de cinq ans, c‟est parce qu‟il n‟était qu‟un enfant. Une fois adolescent, sa mère n‟a
plus eu ce privilège de le réprimander. Nous étayons cette idée par cet extrait qui raconte
l‟une de ses bêtises d‟enfance. :
Autour de moi, on menait grand bruit ; ma mère surtout criait fort et elle me donnait quelques
claques. Je me mis à pleurer, plus ému par le tumulte qui s‟était si opinément élevé, que par les
claques que j‟avais reçues. Un peu plus tard, quand je me fus un peu calmé et qu‟autour de moi
les cris eurent cessés, j‟entendis ma mère m‟avertir sévèrement de ne plus jamais recommencer
un tel jeu ; je le lui promis bien que le danger de mon jeu ne m‟apparût pas clairement (LEN,
p.10)
Le narrateur de LEN ne savait pas qu‟en jouant avec le serpent il courait un très
grand risque. C‟est pourquoi sa mère l‟avait réprimandé. Et par ignorance, il avait promis à
celle-ci de ne plus jamais recommencer et c‟est ce qu‟il n‟a pu faire étant adolescent. Quant
13
Mot employé par la mère de Cohen pour qualifier les filles de bonnes familles.
35
à la mère de Cohen, elle acceptait toutes les fautes de son fils parce qu‟il était sa seule raison
de vivre. Elle n‟a vécu que et par son fils parce qu‟il était son fils unique, et son mari n‟avait
jamais le temps pour eux. Nous pouvons ressortir ici la différence entre la famille
européenne unique, restreinte et celle africaine étendue. Qu‟en est-il du conflit entre
l‟amour charnel et l‟amour maternel ?
L‟une des causes du reniement de l‟amour maternel est le conflit entre cet amour
maternel et l‟amour charnel. Les enfants rejettent l‟amour maternel et se penchent vers les
conquêtes amoureuses qui ne durent guère. Ainsi, la mère de Laye le surveillait toujours
pour qu‟il n‟accueille pas de mauvaises filles dans sa case et c‟est cette surveillance qui le
mettait en colère. Il se sentait mal à l‟aise devant ces filles à la réputation douteuse lorsque
sa mère se mettait en colère contre ces dernières. Aucune femme ne peut rester insensible à
cette période critique du développement de l‟enfant, puisque c‟est cette adolescence qui
déterminera l‟adulte réussi ou raté. Voici quelques propos illustratifs:
Il n‟en allait pas du tout pour ma mère14. Sa case était proche de la mienne et les portes se
regardaient ; ma mère n‟avait qu‟un pas à faire et elle était chez moi ; ce pas, elle le faisait sans
donner d‟éveil et parvenue à ma porte, elle ne frappait pas : elle entrait ! Brusquement, elle était
devant nous, sans qu‟on eût seulement entendu grincer la porte, à examiner chacun de nous
avant de saluer personne. Oh ! Ce n‟étaient pas les visages de mes amis qui retenaient son
regard : les amis, cela me regardait ; c‟était sans importance. Non, c‟étaient uniquement mes
amies que ma mère dévisageait, et elle avait tôt fait de repérer les visages qui ne lui plaisaient
pas ! (LEN, PP.198-199)
Pour surprendre son fils dans de mauvaises compagnies, cette mère, fidèle en amour
faisait irruption dans la case de son fils sans faire de bruit. L‟adverbe « brusquement »
démontre ici son air farouche à l‟égard des amies de ce dernier qu‟elle n‟aimait pas. C‟est
pourquoi avant de les saluer, elle les dévisage d‟abord. Elle chassait celles qu‟elle n‟aimait
pas. Ceci se justifie par ces propos :
- toi, dit-elle, que fais- tu ici ? Ta place n‟est pas chez mon fils. Rentre chez toi ! Si je
t‟aperçois encore, j‟en toucherai un mot à ta mère te voilà avertie.
14
Son père acceptait ces réunions pour le simple fait que celui-ci est devenu un homme oubliant ainsi que ces
réunions peuvent s’avérer gênantes ou destructives.
36
Si alors la jeune fille ne déguerpissait pas assez vite à son gré – ou si elle n‟arrivait pas à se
dégager assez vite de l‟entassement du divan -, ma mère l‟a soulevait pas le bras et lui ouvrait la
porte.
- Va ! disait- elle ; va ! rentre chez toi ! (LEN, P.199)
C‟est de cette manière que le conflit est né entre le narrateur et sa mère. L‟enfant
détestait la mère et la mère ne cessait de lui faire des recommandations judicieuses pour son
éducation. Cet enfant se révoltait contre sa mère parce que ses amies que sa mère n‟aimait
pas étaient les plus divertissantes. Lorsqu‟il invitait ces dernières, il n‟avait plus de réponse
favorable. Ainsi se confesse le narrateur- auteur de L’Enfant noir :
Je n‟aimais pas beaucoup cela, je ne l‟aimais même pas du tout : le bruit de ces algarades se
répandait ; et quand j‟invitais une amie à me faire visite, je recevais trop souvent pour réponse :
- Et si ta mère m‟aperçoit ?
- Eh bien, elle ne te mangera pas !
- Non, mais elle se mettrait à crier et elle me mettra à la porte! (LEN, P.200)
Laye transmet ainsi aux lecteurs son conflit avec sa mère au sujet des filles, de ses
conquêtes amoureuses, bref de son choix charnel au détriment de l‟amour maternel. Rien
n‟intéressait ce garçon volage que ces amourettes. Il reconnaît son libertinage sexuel dans
ces propos :
J‟avais le sang plus chaud, avec l‟âge, et je n‟avais pas que des amitiés- ou des amours timides ;
je n‟avais pas que Marie15, ou que Fanta16, encore que j‟eusse d‟abord Marie et d‟abord Fanta.
Mais Marie était en vacances chez son père, et Fanta était mon amie en titre : je la respectais ; et
quand bien même j‟eusse voulu passer outre, et je ne le voulais pas, l‟usage m‟eût ordonné de la
respecter. Le reste… Le reste était sans lendemain, mais ce reste néanmoins existait. Est- ce que
ma mère ne pouvait pas comprendre que j‟avais le sang plus chaud ? (LEN, P.200)
L’Enfant noir est une véritable œuvre d‟art malgré le fait qu‟il est autobiographique.
Son auteur y laisse les traces de sa culture dans les faits stylistiques. Pour montrer qu‟il était
un garçon volage, il utilise l‟expression « avoir du sang chaud », une traduction littérale. De
plus, l‟adverbe de quantité « plus » montre ici la grandeur de cette infidélité du narrateur.
Pour lui en ce temps-là, sa mère aurait dû le laisser dans son vagabondage sexuel, d‟où cette
interrogation contenue dans l‟extrait cité « Est- ce que ma mère ne pouvait pas comprendre
que j‟avais le sang plus chaud ?». Cette interrogation relève ce conflit d‟amour entre une
15
Son amie connue à Conakry où il a poursuivi ses études après son Certificat d‟Etude Primaire Elémentaire.
16
L‟amie d‟enfance de Camara Laye.
37
mère et un fils. Elle présuppose que la mère de ce dernier devrait le laisser tranquille dans
son infidélité. Elle sous-entend qu‟il était le garçon le plus viril de ses amis et qu‟il faillait le
démontrer. Ceci se fait voir à travers son désordre sexuel qui ressort toujours de l‟exemple
pris : « j‟eusse d‟abord Marie et d‟abord Fanta ». Il ne sait plus qui des deux filles est son
premier amour. Mais selon la chronologie du récit, c‟est Fanta qui est son premier amour.
S‟il y a eu confusion entre les deux amours, c‟est parce qu‟elles sont toutes importantes à
deux périodes précises de sa vie : son enfance à Kouroussa avec Fanta et son adolescence à
Conakry avec Marie.
Albert Cohen, quant à lui, a beaucoup renié l‟amour maternel. Il a toujours aimé
rester avec les femmes jusque tard dans la nuit sachant bien que sa mère ne dormira pas
avant que son fils ne soit rentré. Il donnait même de faux rendez- vous à celle-ci. Cette
pauvre femme l‟attendait pendant des heures, inquiète de ce qui pourrait arriver à son fils
bien-aimé tandis que celui-ci s‟occupait de ses amantes. Il n‟avait jamais eu pitié de la
solitude de sa mère dans cette ville de Genève, dans cette université où ne passaient et
repassaient que des personnes éduquées. Elle, illettrée, se sentait seule. Mais chaque fois
qu‟elle voyait son fils arriver, son cœur était rempli de joie. Elle s‟arrangeait à tout faire
pour plaire à ce dernier :
Maladroite, débutante, tu avançais avec un sourire ravi et honteux de petite fille pas dégourdie,
tes yeux me scrutant cependant pour savoir si je ne te critiquais pas intérieurement. Pauvre
maman, tu avais si peur de me déplaire. (LMM, p.86)
Les enfants renient leurs mères souvent parce qu‟elles leurs font honte devant leurs
amis. La logique voudrait qu‟ils aiment ces dernières comme elles-mêmes adorent leurs
progénitures ; mais c‟est le contraire qui est fait. Ils préfèrent être avec des amants(es) que
d‟être avec celles qui les aiment éternellement. Voici quelques propos illustratifs :
Elle m‟a attendu trois heures dans ce square. Ces trois heures, j‟aurais dû les passer avec elle.
Tandis qu‟elle m‟attendait, auréolée de patience, je préférais, imbécile et charmé, m‟occuper
d‟une de ces poétiques demoiselles ambrées, abandonnant ainsi le grain pour l‟ivraie. J‟ai perdu
trois heures de la vie de ma mère. Et pourquoi, mon Dieu ? Pour une Atalante, pour un agréable
arrangement de chair. J‟ai osé préférer une Atalante à la bonté la plus sacrée, à l‟amour de ma
mère. Amour de ma mère, à nul autre pareil. (LMM, P.88)
Le narrateur a renié l‟amour de sa mère pour une Atalante et exprime cela avec une
douleur intense. La répétition de « trois heures » accentue ce délaissement. Il insiste sur le
tort causé à sa mère chérie. Une parabole biblique vient aussi renforcer cette préférence
38
charnelle, celle du grain de blé et de l‟ivraie, d‟où le phénomène d‟intertextualité. Au lieu de
préférer la graine qui donnera le fruit en abondance, il a choisi l‟ivraie qui ne pourra pas
porter de fruit. Par déduction, Cohen compare sa mère à la graine et sa « demoiselle
ambrée » à l‟ivraie car l‟amour maternel dure éternellement alors que l‟amour charnel est
éphémère. Cet amour maternel, comme le dit bien le narrateur de Le Livre de ma mère, n‟est
nullement comparable à aucun autre. C‟est pourquoi il ne cesse de reprendre ces expressions
çà et là dans son œuvre : « Amour de ma mère, à nul autre pareil »17De plus, il qualifie ses
amantes de « poétiques demoiselles ». Dire le vrai est peut-être beau mais le dire avec une
certaine beauté est encore plus vrai, car bien que le contenu de ce texte soit une confession
et par conséquent pure vérité, il n‟en demeure pas moins une œuvre d‟art. C‟est pourquoi
son auteur rythme ses phrases, y met de la cadence pour chanter les regrets de son mauvais
choix. Jean Paul Sartre (1948, p. 30) sans être partisan de l‟Art pour l‟Art, a néanmoins reconnu
la valeur esthétique de la littérature et ce qui fait son originalité en disant : « on n‟est pas écrivain
pour avoir choisi de dire certaines choses mais pour avoir choisi de les dire d‟une certaine
manière ».
Toujours dans le même ordre d‟idées, l‟amour charnel n‟osera remplacer l‟amour
maternel bien que les enfants s‟acharnent à préférer celui-ci. Les mères aiment leurs enfants
pour ce qu‟ils sont, quels que soient leur laideur, leurs défauts, leurs maladresses. Mais, un
amant, une amante ne pourra faire pareil car les plaisirs de la chair ne durent pas et en plus
c‟est un amour intéressé. C‟est dans ce sens que Cohen pense que la poétique demoiselle
l‟aurait quitté s‟il perdait toutes ses dents, elle l‟aurait traité « d‟ordure édentée » et elle
l‟aurait « mise à la porte » (P.89), chose qu‟une mère ne fera jamais à son fils. Voici
quelques propos traduisant cela :
Ses nobles personnes18 aiment les hommes énergétiques, affirmatifs, les gorilles, quoi édentées
ou non, forts ou faibles, jeunes ou vieux, nos mères nous aiment. Et plus nous sommes faibles et
plus elles nous aiment. Amour de ma mère, à nul autre pareil. (LMM, P.89)
Cohen dans ces propos reconnaît avoir fait un mauvais choix. Préférer une Atalante au
lieu de sa mère a été une erreur qu‟il considère selon son degré d‟amour pour sa mère fatale.
Cette expérience n‟est pas seulement celle du narrateur. En se confessant, il interpelle
d‟autres enfants qui, comme lui, ont fait cette bêtise de préférer l‟amour charnel au
détriment de l‟amour maternel, que cela est un mauvais choix ou même ceux qui sont sur le
17
LMM, PP.88, 89,90, 96, 103, 105, etc.
18
Nobles personnes renvoie aux mères dans le texte.
39
point de le faire de prendre conscience et de l‟éviter quand il est encore temps car son regret
est tardif. C‟est pourquoi au lieu de personnaliser ses propos, il les englobe plutôt, d‟où
l‟adjectif possessif « nos » qui relève ce caractère pluriel et universel.
Pour ce qui est du conflit entre l‟amour charnel et de l‟amour maternel, nos deux
narrateurs ont eu un même rythme de vie avec les femmes. C‟est la raison pour laquelle tout
ce qui renvoie à ces amours charnelles a une valeur plurielle. On peut citer par exemple les
expressions « des filles à la réputation douteuse » pour Camara Laye et « poétiques
demoiselles» pour Albert Cohen. Sur le plan de la forme, les faits de style dans l‟œuvre de
Camara Laye sont spontanés parce qu‟ils dérivent de l‟oralité et de sa langue locale ou
même de l‟influence de cette langue locale sur le français qui est le canal qu‟utilise l‟auteur.
D‟ailleurs, l‟auteur de LEN transcrit cette oralité dans son œuvre intitulée Le maître de la
parole, fruit de son enquête auprès des griots malinkés. Cette œuvre est une transcription de
l‟épopée de Soundiata Keita, l‟empereur mandingue. Par contre, le style dans Le Livre de ma
mère est européen. IL est construit de manière volontaire. Pour parvenir à créer cette œuvre
atemporelle, son auteur s‟est inspiré des Anciens et de certains grands hommes de la France:
J‟avais un secret autel à la France dans ma chambre. Sur le rayon d‟une armoire que je fermais à
clef, j‟avais dressé une sorte de reliquaire des gloires de la France, qu‟entouraient de minuscules
bougies, des fragments de miroir, de petites coupes que j‟avais fabriquées avec du papier
d‟argent. Les reliques étaient des portraits de Racine, de La Fontaine, de Corneille, de Jeanne
d‟Arc, de Duguesclin, de Napoléon, de Pasteur, de Jules Verne naturellement, et d‟un certain
Louis Boussenard (LMM, pp.40-41).
C‟est en lisant ces auteurs qu‟Albert Cohen a eu l‟occasion de parfaire son expression
n‟étant pas Français d‟origine et, qu‟il s‟est lancé dans l‟écriture. Nous relevons ainsi le rôle
de la lecture dans la production des œuvres littéraires. Le style de Cohen est construit à
partir d‟une imitation, du bien dire des Anciens de la littérature française, lui qui voulait à
tout prix parler comme ces Français de souche. Un autre point de différenciation se trouve
au niveau de la manière d‟aimer. Laye est aimé non seulement de sa mère mais aussi de sa
grand- mère et de ses tantes. Laye était entouré de sa famille constituée de son père, de sa
mère, de ses frères et sœurs, de ses tantes, de ses oncles paternels et maternels et en plus de
cette famille ses amis hommes et femmes dont certains noms sont mentionnés dans le texte
comme Marie, Fanta, Kouyaté ... Ceci montre qu‟en Afrique, l‟amour est communautaire.
Nous pouvons ainsi dire que tout comme la famille est étendue en Afrique, l‟amour y est
aussi. Contrairement à Laye, Cohen est aimé uniquement de sa mère. Et en tant que fils
40
unique, il a la liberté de tout faire sans être réprimandé. Il n‟a que eu sa mère et son père
comme parents, un père qui d‟ailleurs, n‟a jamais été là pour lui et pour sa mère parce que
toujours occupé à ses affaires. En bref, la méthode sociocritique de Duchet s‟applique bien
chez les deux auteurs. Les deux textes parlent tous de l‟amour maternel mal reçu par les
narrateurs dans les sociétés africaine et européenne et chacun avec un style particulier.
Comme le disait Duchet (1979, P.55) c‟est parce que le texte littéraire est langage et travail
sur le langage que ce dernier dit le vrai. À travers le fond et la forme de ces œuvres, nous
pouvons affirmer que le reniement de l‟amour maternel a pour cause la délinquance
juvénile, la fréquentation des amis et le conflit entre les amours charnel et maternel. Quelles
sont les conséquences du refus de l„amour pour l‟adolescent ?
41
CHAPITRE 3 : LES CONSEQUENCES DU
REFUS DE L’AMOUR MATERNEL
Nul n‟oublie l‟amour d‟une mère quand celui-ci a été renié ou négligé. Les
conséquences du refus de l‟amour maternel sont nombreuses, lourdes et désastreuses. Il
convient de montrer dans ce chapitre que le refus de l‟amour maternel entraîne des
conséquences psychiques et physiques chez la personne qui a renié cet amour. Il s‟agira
précisément de la solitude, du regret et du déchirement. Selon le fait que l‟autobiographie
vise la vie individuelle, et plus spécifiquement l‟histoire de la personnalité en mettant
l‟accent sur l‟individualité de celui qui écrit, nous insisterons sur la solitude qui gouverne les
narrateurs- personnages de L’Enfant noir et de Le Livre de ma mère. Ensuite, nous parlerons
du regret qui transperce leurs cœurs et les imposent la tristesse. Enfin nous présenterons le
déchirement, cette douleur qui n‟habite pour toujours que toute personne ayant abjuré
l‟affection maternelle.
3.1. La solitude
Comme le disait Friedrich Nietzsche (1870-18071) : «Le fait d‟avoir mis l‟accent sur
l‟idée de péché a aiguisé au centuple l‟habitude égoïste de l‟homme de penser aux
conséquences que ses actions peuvent avoir sur lui-même ». L‟homme est toujours occupé
par lui-même. Il ne pense pas aux conséquences de ses actes sur lui-même et sur son
entourage.
Ainsi, lorsque les enfants opèrent des choix, c‟est parce que ces choix leur
conviennent. Mais ils ignorent complètement les répercussions de leurs conduites sur eux-
mêmes. Lorsqu‟on remet en cause l‟amour maternel, le regret est toujours tardif et entraîne
une solitude totale. Le temps s‟écoule et ne s‟arrête pas. Le narrateur ne peut plus retrouver
son passé. L‟autobiographie de Camara Laye expose les causes de son départ pour la France
et l‟amour de ses proches qu‟il a perdu. Sa solitude est donc due à l‟éloignement. L‟enfant
noir regrette son merveilleux passé aux côtes de sa mère. Un passé fabuleux qu‟il en pense
encore au moment où il écrit. Le fait de penser à son passé ramène ce dernier au moment
présent d‟où son actualisation. En l‟actualisant, il se rapproche de sa mère qui s‟occupait et
veillait sur lui pour qu‟il ne transgresse pas les règles de vie. Aussi raconte-t-il raconte le
merveilleux de son pays et de cet amour:
41
Je ne veux rien dire de plus et je ne relate que ce que mes yeux ont vu. Ces prodiges – Ces
prodiges en vérité, c‟étaient des prodiges ! J‟y songe aujourd‟hui comme aux évènements
fabuleux d‟un lointain passé. Ce passé pourtant est tout proche : il date d‟hier. Mais le monde
bouge, le monde change, et le mien plus rapidement peut- être que tout autre, et si bien qu‟il
semble que nous cessons d‟être ce que nous étions, qu‟au vrai nous ne sommes plus ce que nous
étions, et que déjà nous ne sommes plus exactement nous- mêmes dans le moment où ces
prodiges s‟accomplissait sur nos yeux. (LEN, p.80)
Ici, le narrateur de L’Enfant noir ne pense pas seulement à sa culture perdue mais aussi à
tout ce qu‟il a abandonné dans son pays y inclus l‟amour maternel qui était la plus belle
chose de sa vie ; malheureusement, il n‟a pas su l‟exploiter. Pour dominer sa solitude, il opte
pour une forme d‟écriture où il revivra son passé au présent d‟où le genre autobiographique.
Lorsqu‟il parle de « prodiges », il ne s‟agit pas seulement de sa culture, mais aussi de cet
amour maternel, de cette femme extraordinaire par son talent et son génie, de cette mère
toujours aimante qui sait prendre soin de ses enfants et de tous ceux qui l‟entourent.
La perte de l‟amour ici est collective. Il s‟agit de l‟amour de sa mère, mais aussi celui des
autres membres de la famille et même de sa ville natale. L‟amour de sa mère est spécial.
C‟est ce qui justifie d‟ailleurs le fait que dans l‟énumération, le narrateur a choisi de mettre
42
en tête de liste sa mère. Son amour pour elle est une hantise. Ne le chantait-il pas déjà dans
son poème intitulé «À ma mère » où il célèbre sa mère en particulier et la femme africaine
en général en ces termes :
Tout comme dans L’Enfant noir Laye célèbre sa mère dans ce poème et toujours de manière
tardive. C‟est parce qu‟il se sent seul qu‟il éprouve ce plaisir d‟être près de sa mère en
pensée. Il a perdu ce bonheur qui ne reviendra plus. C‟est ce qui justifie l‟emploi des verbes
au passé simple qui traduisent des actions accomplies. L‟imparfait dans ce poème narre les
actions passées dont les répercussions sont encore présentes dans l‟esprit du narrateur. Le
présent de l‟indicatif quant à lui, vient reconnaître l‟importance de l‟affection maternelle.
C‟est la solitude qui donne l‟envie à Laye d‟être encore près de sa mère d‟où la répétition de
l‟expression « être encore près de toi ».
En outre, L’Enfant noir développe d‟une part la solitude forcée du héros pour ce qui
est de la séparation entre lui et sa mère lorsqu‟il fallait passer de l‟enfance à l‟âge d‟homme.
Et, d‟autre part, cette solitude est choisie car s‟il est tout seul, c‟est parce qu‟il a voulu.
Premièrement, il a refusé l‟amour maternel et a préféré celui de ses compagnons et de ses
amantes. Il en paye le prix avec cette solitude. Deuxièmement, son choix d‟aller en France
continuer ses études émane de lui. Il a pris sa décision et ses oncles l‟ont juste soutenu,
décision dont sa mère n‟était d‟ailleurs pas contente :
Alors ne vois-tu pas, pauvre insensé, tu n‟as pas encore observé qu‟il ne mange pas comme
nous ? Cet enfant tombera malade, voilà ce qui arrivera ! Et moi alors, que ferai-je ? Que
deviendrai- je ? Ah ! J‟avais un fils et voilà que je n‟ai plus de fils ! (LEN, P.218)
Cet extrait traduit le mécontentement de sa mère au sujet de son départ. Les points
d‟interrogation et d‟exclamation traduisent cette contrariété, son inquiétude sur ce que
43
deviendra son fils dans ce pays lointain et différent. C‟est cette préférence du narrateur qui
lui a valu le prix de la solitude dans ce pays (France) où il n‟a ni amour, ni culture.
19
Jour de son dixième anniversaire où un évènement malheureux s‟était produit. Un marchand français avait
refusé de lui vendre sa marchandise sous prétexte qu‟il est juif.
44
mort comme parce qu‟il a perdu sa joie de vivre qui était toutefois sa mère, son amie, sa
conseillère, son médecin, et qu‟il ignorait l‟importance de cette dernière.
Dans sa solitude, il chante son passé en ces termes : « Ô mon passé, ma petite
chambrette, […] ô mon enfance gelée de coings, bougies roses, […] Maman, sourires de
Maman, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfuies et dissoutes saisons » (LMM, P.
55-56). Ce dernier paragraphe du septième chapitre est un chant à l‟enfance de Cohen
résumant toute sa vie à cet âge-là. Il décrit, narre ses mouvements, ses actions, ainsi que
toutes les descriptions de sa chambre et de sa gastronomie. S‟il veut revivre le passé, c‟est
parce qu‟il veut avoir la même sensation d‟autrefois. Malheureusement pour ce narrateur, il
ne peut pas rester éternellement dans le passé, dans ses rêves. La réalité le rattrape toujours.
C‟est une manière de dire qu‟il n‟est plus cet enfant obéissant de dix ans, ni cet adolescent
désobéissant et obstiné de dix- huit ans, mais un homme mûr, voire un vieil homme qui
attend sa mort prochaine et qui ne cesse de penser à ce qu‟il aurait dû faire pour plaire à sa
mère. C‟est ce qui justifie cette phrase simple : « Ma mort approche » (P.56).
Avec un regard nostalgique tourné vers une époque à jamais disparue et embellie par
le souvenir, il ressent alors la nécessité d‟écrire pour revivre ses instants passés. C‟est
pourquoi au chapitre IX Cohen fait une rétrospection. Le narrateur âgé se retrouve
adolescent en train de traverser les Alpes avec l‟armée française ou même tout jeune garçon
en compagnie de sa mère le dimanche. C‟est pour cette raison que la solitude de Cohen est
due au fait d‟avoir abandonné sa mère malade pendant la Deuxième Guerre mondiale pour
se réfugier à Londres. Il écrit pour se justifier de ses mauvais choix. Au sujet de cette
justification qui est le but même de l‟autobiographie, François Mauriac20affirmait : « Même
sans l‟avoir voulu au départ, nous finissons toujours par nous justifier ». La solitude pour ce
personnage- narrateur est devenue insupportable, sentant sa mort prochaine, il est encore
plus seul et veut entendre de nouveau sa mère :
20
François Mauriac cité par Marie- Madeleine Touzin dans Comprendre l’autobiographie, Paris, Bernard
Lacoste, 1993.
45
veux, je demande, mais je n‟obtiens rien et Dieu m‟aime si peu que j‟en ai honte pour lui.
(LMM, P.121)
La liberté a entrainé l‟irréparable chez Cohen, et le prix de cette liberté est la solitude. En
réalité, on ne possède éternellement que ce qu‟on a perdu. C‟est pourquoi sa mère est en
permanence dans son esprit.
3.2. Le regret
Henri Amiel (1882) déclare : « Qui veut voir parfaitement clair avant de se
déterminer ne se détermine jamais. Qui n‟accepte pas le regret n‟accepte pas la vie». Ceci
voudrait dire qu‟on ne devrait pas attendre les conséquences d‟une chose avant de prendre
une décision ou remédier à une situation ; que l‟acceptation des conséquences d‟un acte
donne lieu à la vie purifiée. Seulement, la chose détruite est irréparable parce que le temps
passé ne se rattrape pas.
Ainsi, Camara Laye regrette son départ pour la France. Non seulement il a
abandonné des personnes qu‟il aimait et en particulier sa mère mais aussi son pays. Il aurait
dû rester avec ces personnes qui l‟aimaient, mais il a fait ce désastreux choix de quitter son
pays. Le fait qu‟il prenne sa plume pour écrire est déjà même la conséquence de son acte. Il
est entièrement déraciné. C‟est ce qui traduit son lyrisme qui se résume en nostalgie. Il
46
regrette d‟avoir perdu ses biens les plus précieux qui sont sa mère, son père, ses frères et
sœurs, ses amis et même sa culture. De tous ses biens, sa mère est le plus important. C‟est ce
qui explique son retour dans le passé pour voir les dernières scènes vécues avec sa mère
avant son départ pour la France :
Mon père s‟était retiré. Et moi, je serrais ma mère contre moi, j‟essuyais ses larmes, je
disais…Que disais-je ? Tout et n‟importe quoi ; mais c‟était sans importance : je ne crois pas que
ma mère comprit rien de ce que je disais ; le son seul de ma voix lui parvenait, il suffisait : ses
sanglots petit à petit s‟apaisaient, s‟espaçaient […]. (LEN, P.219)
D‟abord, le fait que son père s‟était retiré montre que l‟amour de ce père n‟était pas
comparable à celui de sa mère. Ensuite, si le narrateur disait des choses incompréhensibles à
sa mère, c‟est parce qu‟il ne savait absolument pas quoi dire pour assoupir la douleur de
cette dernière. Il s‟était beaucoup éloigné de celle-ci depuis qu‟il était devenu un homme,
c‟est-à-dire après sa circoncision. En plus, si la mère ne comprenait rien des
incompréhensions de son fils et se réconfortait, c‟est parce que seule la voix de ce fils
suffisait pour qu‟elle se sente mieux.
Bien plus, une fois en France, Laye se souvient de l‟amour de sa mère et regrette de
l‟avoir quittée. C‟est d‟ailleurs ce regret de l‟amour maternel qui l‟a le plus poussé à
s‟engager dans la rédaction de L’Enfant noir. Il se souvient de la manière particulière dont
sa mère le défendait et le protégeait contre tout mal. Il se souvient du fait qu‟elle ne voulait
pas qu‟il parte en France et le grondait invraisemblablement :
Toi, tais-toi ! Tu n‟es encore qu‟un gamin de rien du tout ! Que veux-tu aller faire si loin ? Sais-
tu seulement comment on vit là-bas ?...Non, tu n‟en sais rien ! Et, dis-moi qui prendra soin de
toi ? Qui préparera tes vêtements ? Qui te préparera tes repas ? (LEN, P.217)
C‟est justement parce que sa mère voulait le protéger qu‟elle refusait son départ pour la
France. Nous pouvons dire en clair que toute l‟histoire de la vie de Camara Laye racontée
dans ce chef d‟œuvre est en partie la conséquence du refus de cette affection maternelle
Cette disposition triste et nerveuse qu‟est le regret ne devrait l‟habiter. C‟est ce qui explique
le fais qu‟il pense sans cesse de son passé. Comme le disait Freud (1970):
Dans la mélancolie (…) le « moi » n‟élève plus aucune protestation, il se reconnait coupable et
se soumet au châtiment. (…) Le « moi » est assimilé par identification à l‟objet contre lequel est
dirigée la colère du surmoi.
C‟est ce qui arrive à Camara Laye dans sa solitude, dans ses plaintes ; en d‟autres termes ses
regrets constituent son châtiment de n‟avoir pas autant aimé sa mère.
47
Dans Le Livre de ma mère, Cohen regrette d‟avoir fait pleurer sa mère pour quelque
chose dont elle n‟était pas coupable. Il est bon et nécessaire d‟aimer sa mère pour ce qu‟elle
est et non pas pour ce que nous aimerions qu‟elle soit pour satisfaire nos attentes. Les fautes
de français de la mère du narrateur ont creusé un fossé entre lui et sa mère. Lui qui ne
pouvait pas tolérer jadis ses fautes en veut bien aujourd‟hui. Elles lui manquent
énormément ; mais le processus est irréversible car sa mère se trouve au pays des morts.
C‟est après la mort de cette dernière que le malheureux narrateur a su que l‟amour d‟une
mère n‟est comparable à aucun autre. Il est dévoré par le regret d‟être toujours seul sans sa
mère. Elle était sa bien-aimée.
Comme le disait Lamartine (1920. P.3), « Un seul être vous manque, et tout est
dépeuplé ! ». C„est- dire que rien n‟a plus d‟importance sur terre lorsqu‟on a perdu la
personne qui comptait le plus pour nous. Les deux auteurs éprouvent le même sentiment
d‟avoir perdu un être cher, Lamartine, sa bien-aimée et Cohen, sa mère qui par excès
d‟amour l‟appelle « Ma bien-aimée », « ma chérie ».
Comme Lamartine qui a perdu une amante, Cohen souffre d‟avoir perdu un être cher
qui est sa mère. C‟est dans la tristesse qu‟il trouve les mots qu‟il aurait dû utiliser pour
prouver son amour aux yeux de sa mère de son vivant : « Ma géniale Maman, ma petite
chérie » (P.75). Ici, la mère devient enfant, le fils parle d‟elle comme si elle était une toute
petite fille. Son amour est si grand qu‟il emploie l‟appellation « chérie » rarement utilisée
pour qualifier les mamans. Il pense même qu‟écrire est la dernière solution pour se faire
pardonner, pour dire à sa mère tout ce qu‟il aurait dû la lui dire pour lui prouver son amour
et il affirme : « Chérie, ce livre, c‟est ma dernière lettre » (P.76). Il fait allusion aux lettres
de sa mère auxquelles il répondait peu. Cette écriture solitaire détermine la magie qu‟il
possédait pour rendre cette mère heureuse, mais, il l‟avait si peu utilisé. Il suffisait qu‟il
écrive seulement dix mots pour voir sa mère débarquer dans son appartement, mais il a
préféré les « nymphes » disait-il pour qualifier ses amantes. Pour mieux exprimer sa
solitude, il s‟adresse à lui-même comme s‟il parlait à quelqu‟un d‟autre : « Tu n‟as pas
voulu écrire dix mots, écris-en quarante mille maintenant » (P.79). Le pronom personnel
« tu » renvoie au narrateur-personnage principal de cette œuvre. C‟est pour lui un prétexte
de dissimuler sa douleur. De plus, lorsqu‟il dit « écris-en quarante mille maintenant » c‟est
comme pour dire que son écriture n‟est qu‟une consolation car elle n‟enlèvera pas
totalement le fait qu‟il n‟a pas su reconnaître l‟amour de sa mère. Cependant, il préfère
transcrire cet amour qui oscille entre souvenirs et remords par le procédé de l‟écriture. Cette
48
écriture a une fonction cathartique. Elle lui permet de soigner son âme comme le démontre
Freud dans ses recherches sur la psychanalyse.
Cette histoire de robe est l‟une des rares fois où Cohen a pu donner du sourire à sa
mère. Le passé simple, quant à lui, exprime les actions passées et ponctuelles vécues par le
fils et la mère. Le passé composé exprime son remord posthume : « Je me suis fâché, je t‟ai
demandé pardon, etc. ». À la fin de ce chapitre, sa solitude choisie l‟amène à présenter sa
mère à tous, chose qu‟il n‟a pas pu faire du vivant de celle-ci : « Ma bien- aimée, je te
présente à tous maintenant, fier de toi, fier de ton accent oriental, fier de tes fautes de
français, follement fier de ton ignorance des grands usages. Un peu tardive cette fierté »
(P.83) Cette fierté est tardive parce qu‟il ne reconnaît le vrai sens de l‟amour qu‟après le
décès de sa mère. Il en profite même pour conseiller les hommes sur les relations
filiales : « Frères humains, frères en misère et en superficialité, c‟est du propre notre amour
filial »21.
Au reste, pour ce narrateur, sa solitude est méritée. Il a reconnu ses fautes et cette
solitude est sa punition : « Vengé de moi-même, je me dis que c‟est bien fait et que c‟est
juste que je souffre, moi qui ai fait, cette nuit-là, souffrir une maladroite sainte, une vraie
21
LMM, P.75. (Cet extrait reprend en quelque sorte son texte intitulé « O frères humains »).
49
sainte qui ne savait pas qu‟elle était une sainte » (P.83). Pour se faire pardonner, il se sent
obligé de souffrir sa peine à travers l‟écriture et en reconnaissant ses torts. Ce sentiment
irréparable qu‟est le regret anime le narrateur au point où il rejette quelquefois la subjectivité
dans son récit et pourtant l‟autobiographie se veut subjective. Il se désigne par des indéfinis :
« un fils ». Sa faute est si lourde qu‟il se déteste : « Me dit ce fils qui me déplait », parlant
ainsi de lui-même. Il aimerait retourner dans son passé et revivre tout ce qu‟il vivait avec sa
mère et à quoi il ne prêtait pas souvent une grande attention. Il aimerait bien revivre ses
instants, mais c‟est impossible. C‟est la raison pour laquelle il se compare à « un arbre sans
fruit », à un « poussin sans poule », à « un lionceau tout seul dans la forêt » (P.119). Car il
n‟a plus sa mère avec lui. Il est tout seul sans personne pour le protéger. Il pense que sa
situation est comparable à celle d‟un petit oiseau dont on a tué la mère, cet oiseau ridicule
qui sur sa branche ne cesse de faire le chant de mort avec « un piou piou monotone et
inefficace » (P.121). Là, c‟est la dévastation totale du narrateur par la solitude.
Selon Charles Mauron (1963), si l‟inconscient s‟exprime dans les songes et les
rêveries diurnes, il doit aussi se manifester dans les œuvres littéraires se vérifie avec l‟œuvre
de Cohen. Ce dernier tout éveillé rêve de sa mère : « Tout éveillé, je rêve et je me raconte
comment ce serait si elle était en vie » (P.122). Cet inconscient est on dirait une consolation.
Tout éveillé, il rêve et vie des moments heureux. Il fait ce qui plairait à sa mère dans ces
rêves pour rattraper le temps perdu : « pour lui faire plaisir, je ne fumerai plus » (P.122).
Bref il se rachète de ses fautes dans ses rêves. Sa solitude l‟amène à voir sa mère à travers le
miroir lorsqu‟il se mire. C‟est ce qui traduit son obsession pour sa mère morte car il
construit une réalité qui a existé et qui n‟existe plus, mais qu‟il ne cesse de penser. L‟image
de sa mère ne cesse d‟occuper son esprit. Cet extrait éclaire cette obsession:
Mais, un sosie, un bâtard brillant et sans âme me remplace immédiatement et se fait admirer à
mon grand mépris. Et moi, tandis qu‟il parle et fait le gai et le charmant, je pense à ma morte.
Elle me domine, elle est ma folie, reine des méandres de mon cerveau qui tous conduisent à elle
trônant, en un étrange cercueil. Parfois pendant trois secondes, je me dis qu‟elle n‟est pas morte.
Morte, me dis-je dans les salons où elle m‟attend, où elle est sombrement entre moi et ceux qui,
de leurs minces lèvres, m‟ont dit leurs condoléances, avec les mêmes yeux faussement chagrinés
que j‟ai lorsque moi aussi, je dis des condoléances. (LMM, PP.131-132)
Il rêve permanemment de sa mère, de son passé, essaye de le corriger à travers une écriture
mythique car le mythe se définit aussi comme tout ce qui va à l‟encontre de la réalité.
L‟analyse contrastive des conséquences du rejet de l‟amour maternel dans les deux
œuvres nous a permis de constater que le regret de Laye est fondé sur le fait qu‟il a quitté sa
50
ville natale en laissant toutes les personnes qui l‟aimaient et en particulier sa mère qui a
toujours été sa joie de vivre même s‟il s‟obstinait quelques fois envers elle. Ensuite il
regrette d‟avoir abandonné pour de bon non pas seulement cette famille adorable, mais aussi
l‟amour de son pays. Il regrette d‟avoir perdu cette l‟affection maternelle, les repas que sa
mère lui préparait, l‟attention particulière qu‟elle lui accordait. Par contre, le regret de
Cohen est fondé sur son passé avec sa mère, un passé inoubliable. Comme le titre de son
œuvre l‟indique ce chef d‟œuvre est destiné à sa mère, uniquement. Il ne regrette ni l‟amour
d‟une sœur, ni celui d‟un frère ou d‟un père comme Laye, mais uniquement l‟amour d‟une
mère.
3.3. Le déchirement
Ainsi, lorsque Camara Laye écrit, c‟est pour ouvrir son cœur au monde, et ce faisant,
enlever ce poids de son cœur. La naissance même de cette œuvre est motivée par le
déchirement de son auteur d‟autant plus que l‟écrivain est toujours engagé lorsqu‟il a des
phobies. Il nous parle de ses peines à travers ces mots :
Oh ! Ce fut un affreux déchirement ! Je n‟aime pas n‟en souvenir. J‟entends encore ma mère se
lamenter, je vois mon père qui ne peut retenir ses larmes, je voir mes frères et sœurs… Non, je
n‟aime pas me rappeler ce que fut ce départ ; je me trouvais comme arraché à moi-même. (LEN,
P.219)
Quant à Albert Cohen, son déchirement est dû à la mort de sa mère. Il souffre d‟avoir
perdu sa mère, de n‟avoir pas profité de son amour :
Ma mère est morte mais j‟ai faim et tout à l‟heure, malgré ma douleur, je cernés mangerai. Péché
de vie. Manger, c‟est penser à soi, c‟est aimer vivre. Mes yeux portent le deuil de ma mère, mais
je veux vivre, les pécheurs vivant deviennent vite des morts offensés. (LMM, P.141)
L‟inspiration de cet auteur provient de la mort de sa mère. La douleur de cette mort est si
intense qu‟il continue à pleurer cette dernière une dizaine d‟année après son décès car le
décès de sa mère date de 1943 et cette œuvre a été produite 1954. Les derniers chapitres de
celle-ci constituent un chant de mort où l‟auteur exprime sa douleur par une forte
occurrence du mot « mort » et ses dérivées. C‟est pourquoi sa faute fait de lui un mort. Il
souffre terriblement du décès de sa mère, raison pour laquelle il est tout le temps dans
l‟errance. Il parle, reparle sans cesse des mêmes choses. Il veut à tout prix vider son cœur et
trouver la paix, il revient sur ses manquements envers sa mère, sur son enfance paisible, sur
les sacrifices maternels, sur l‟affection maternelle qu‟il n‟avait pas reçue.
Dans le même ordre d‟idée, les propos de sa mère sont repris plusieurs fois dans le
texte au style direct. Ce discours traduit l‟expression de sa douleur. Il pense même que sa
mère s‟inquiète pour lui dans sa tombe. Il imagine même ce que sa mère est en train de dire
et rapporte ces paroles au style direct comme si c‟était la réalité :
Peut-être en sa veule asphyxie rêve- t-elle impassiblement de moi, comme en sa vie où elle avait
dans ses rêves toujours peur pour moi. Sous sa planche étouffante, elle se demande peut-être si je
n„oublie pas de boire quelque chose de chaud, le matin, avant de partir pour le travail. « Il ne se
couvre pas assez », murmure peut-être la morte. « Il est si délicat, il se fait des soucis pour tout,
et je ne suis pas là », murmure un peu la morte. (LMM, P.159)
52
Le discours direct crée une réalité au-dessus de la réalité car celle que Cohen transcrit est
une construction, une transformation et une reconstruction qui fait paraitre la vraie réalité.
Comme le confirmait Guy de Maupassant (1888,) « Faire vrai consiste à donner l‟illusion du
réel suivent le désir ordinaire des faits et non à le transcrire dans le perle- mêle de leur
succession […] J‟en conclus que les réalistes de talent devraient plutôt s‟appeler les
illusionnistes ».
Aussi, la douleur de Cohen est embellie de solitude. Il veut vivre seul dans son
appartement comme vivait sa mère seule sans lui à ses côtés. Ceci est développé au chapitre
XXVI. Souvent seul devant le miroir et dans le noir, il attend sa mère qui ne vient pas. Les
souvenirs le reviennent à chaque fois qu‟il est seul, le hantent et l‟imposent la douleur :
« Mais seul, les souvenirs arrivent, les souvenirs, cette terrible vie qui n‟est pas la vie et qui
fait mal » (P.164). Cohen porte le deuil de sa mère. Il est complètement déchiré. C‟est la
raison pour laquelle vivre pour lui est un mal. Dans les derniers chapitres, l‟expression « elle
est morte, maintenant » traduit encore cette douleur. Il n‟avait jamais imaginé que sa mère
était mortelle d‟ailleurs comme tous les autres enfants qui comme lui avaient mis en dernier
recourt leurs mères à cause de la bonté divine que les mamans portent dans leurs cœurs.
L‟amour que Cohen porte pour sa mère est à titre posthume. C‟est seulement après que
celle-ci s‟est éteinte que le narrateur a su qu‟il aimait tant sa mère, mais il n‟avait pas su le
lui démontrer :
Je ne veux pas qu‟elle soit morte, je veux un espoir, je demande un espoir. Qui
me donnera la croyance en une merveilleuse vie où je retrouverai ma mère ?
[…]Ce ciel où je veux revoir ma mère, je veux qu‟il soit vrai et non une
invention de mon malheur. (LMM, P.152)
Bien que sa douleur soit grande, il espère quand même retrouver sa mère dans l‟au-
delà pour qu‟ils puissent vivre éternellement. Cette douleur même l‟amène à croire en Dieu,
lui qui n‟a jamais cru à l‟existence de Dieu. Il espère que le paradis existe réellement pour
cette seconde vie où il aimerait tout corriger. Cohen montre ainsi la profondeur de son
déchirement. Ecrire devient pour lui un repentir qui se résume en regret, en plaintes de
n‟avoir pas assez aimé sa mère et d‟avoir préféré ses amantes. Cette douleur est empreinte
de solitude et l‟amène à se fermer entre les quatre murs de sa chambre, ceci dans le but
d‟éviter le monde extérieur et d‟être seul pour trouver un peu de bonheur. Il y a donc
l‟opposition entre l‟extériorité cruelle et intériorité heureuse mais qui est tout de même
douloureuse pour le narrateur quand il dit : « Quel étrange petit bonheur, triste et boitillant
53
mais doux comme un péché où une boisson clandestine, quel bonheur tout de même
d‟écrire en ce moment, seul dans mon royaume et loin des salauds » ((P.9). Ce bonheur est
étrange parce qu‟étant seul loin des hommes, il se trouve un peu de bonheur, en
réfléchissant sur sa vie antérieure et en passant à revue les instants de bonheur, mais qui
reste quand même douloureux parce qu‟il a perdu toutes ces choses merveilles.
Notons en fin de compte que le déchirement de Cohen est beaucoup plus centré sur
l‟abandon de sa mère pendant la guerre de 1939 à 1945, toute seule à Marseille pour se
réfugier à Londres. Sachant qu‟elle était toute seule et malade en plus, il l‟avait quand même
abandonnée : « Nous ne connaissions personne à Marseille. Fiers quoique pauvres, nous ne
fréquentions personne. Ou plutôt, personne ne nous fréquentait. […]Nous étions de nigauds,
si perdu en cet Occident. Nous étions des rien du tout sociaux, des isolés sans nul contact
avec l‟extérieur » (P.43). Cohen s‟était fait des amis mais sa mère est restée toute seule. Son
fils était sa seule compagnie seulement cet ingrat de fils n‟a pas eu la bonté de rester auprès
de cette dernière. Au contraire, il a trouvé mieux de l‟abandonné sachant même qu‟elle
attend sa mort prochaine. C‟est ce reniement qui cause la peine de ce narrateur : « Qui dort,
si non ma mère éternellement, qui dort, si non ma mère qui est ma douleur » (P.12). Le
déchirement dans Le Livre de ma mère est d‟origine diverse : l‟abandon, le rejet de
l‟affection maternelle et la préférence de l‟amour charnel qui ne saura remplacer l‟amour
maternel.
En conclusion, s‟agissant du déchirement, tout ce qui est dit dans L’Enfant noir
constitue le déchirement, la douleur de son auteur au regard des circonstances de production
de cette œuvre et les différents thèmes qui y sont développés. La distance entre lui et sa
mère lui déchire le cœur et il écrit pour restituer à celle-ci la place qui lui revient de droit.
Bref c‟est un sentiment de culpabilité qui va présider la naissance de cette œuvre. Il éprouve
une mauvaise conscience vis-à-vis de son peuple, de sa famille qu‟il a quittée. Il va ressentir
le besoin de justifier, d‟exposer les raisons de son départ, d‟expliquer la durée de son
éloignement. En revanche, Le Livre de ma mère ne s‟intéresse qu‟à deux choses : les
premiers chapitres constituent un chant d‟amour maternel à titre posthume et les derniers un
chant de deuil. En définitive, son déchirement provient de la mort de sa mère et de son
reniement à l‟affection maternelle. De manière différente, les conséquences du refus de
l‟amour maternel dans les deux œuvres convergent et luttent pour une même cause : la
reconnaissance de l‟amour maternel.
54
CHAPITRE 4 : L’ÉCRITURE LYRIQUE DANS L’ENFANT NOIR
ET LE LIVRE DE MA MERE ET LA RESOLUTION DU DÉNI DE
L’AMOUR MATERNEL
La poésie lyrique a été pendant longtemps perçue comme le genre littéraire qui
accueille l‟expression personnelle des sentiments du poète. Toutefois, cette définition est
incomplète parce qu‟elle ne prend pas en compte d‟autres composantes du lyrisme qui sont
la musicalité et la visée de l‟idéal. C‟est pourquoi Jean-Michel Maulpoix (1980) propose
qu‟on la définisse comme « L‟expression d‟un sujet singulier qui tend à métamorphoser,
voire à sublimer le contenu de son expérience et de sa vie affective, dans une parole
mélodieuse et rythmée ayant pour musique le modèle ». Le lyrisme couvre tous les
domaines de l‟expression tels que les joies et les peines. La lyrique ici sera entendue non pas
comme la poésie que chantaient les anciens en s‟accompagnant d‟une lyre ou des pièces de
vers qui sont destinées à être chantées ou disposées en strophes, mais comme toutes œuvres
où s‟expriment essentiellement les sentiments et l‟inspiration intérieure d‟un artiste. Elle est
proche de l‟hymne parce qu‟elle associe à l‟idée de chant celle de célébration.
Du point de vue structural, le texte poétique n‟est plus seulement celui qui est écrit en
vers. Ces critères ne sont plus les seuls qui font d‟un texte, un texte poétique. La poéticité
d‟un texte se trouve aussi bien au niveau de la sémantique, de la morphosyntaxe, de la
pragmatique et de la lexicologie qu‟au niveau formel, grâce aux figures de style, aux champs
lexicaux, aux tonalités qu‟utilisent les auteurs. C‟est pourquoi les textes des différents
genres littéraires peuvent être qualifiés de poétiques. Il conviendra dans ce chapitre de
montrer que les romans de Laye et de Cohen sont des textes poétiques à travers l‟étude des
figures de style, de la ponctuation expressive de la tonalité etc. Il sera aussi question de
montrer que cette écriture lyrique du corpus apporte des solutions au problème du déni de
l‟amour maternel dans la mesure où les narrateurs y chantent leurs sentiments divers tout en
évoquant ce qu‟ils auront dû faire pour ne pas se trouver dans cette situation-là.
55
4-1. L’écriture lyrique
Dans cette première articulation du chapitre, les procédés stylistiques proprement dits
entreront en jeu. Nous montrerons que le genre romanesque qui est celui du corpus tend à la
poésie grâce au rythme, à l‟harmonie, aux images et aux combinaisons verbales qu‟incarnent
ces deux textes. Il sera aussi question de démontrer que derrière cette poéticité se cachent
non seulement les sentiments des personnages-narrateurs tels que la solitude et le regret,
mais aussi que cette musicalité traduit les souvenirs des narrateurs.
Nous avons montré dans le chapitre consacré aux conséquences du refus de l‟amour
maternel la solitude du héros mais de manière descriptive. Il convient à présent d‟analyser et
d‟interpréter non seulement la solitude des héros du corpus, mais aussi celle de leur mère ;
ceci dans le but de faire ressortir la philosophie des auteurs.
Bien plus, la solitude du fils et celle de la mère avaient pris de l‟ampleur le jour où le
narrateur partait pour Conakry : « Quand je revins près de ma mère et que je l‟aperçus en
larmes devant mes bagages, je me mis à pleurer à mon tour. Je me jetai dans ses bras et je
l‟étreignis » (P.159). Les larmes symbolisent ici la tristesse, cette même tristesse qui
provoquera la solitude, car les deux protagonistes ont toujours vécu ensemble et ils vont
bientôt être séparés. C‟est pourquoi la mère ne pouvait pas retenir ses larmes : « Je
56
l‟entendis sangloter, je sentis sa poitrine douloureusement se soulever». Pour exprimer la
douleur de sa mère, le narrateur utilise une exagération, une hyperbole plus précisément.
Comment pouvait-il sentir la douleur de sa mère dans les battements de son cœur ?
Comment la poitrine qui est palpable peut-elle devenir quelque chose d‟abstrait ? La douleur
est un sentiment et par conséquent, elle est abstraite et interne. Si le narrateur la rend
palpable et externe, c‟est pour montrer l‟intensité de cette douleur qu‟éprouve sa mère et qui
est due à leur séparation.
Après cette solitude commune, Laye s‟abstient de celle de sa mère et ne décrit plus
que sa propre solitude à Conakry. Son histoire passe sous silence la figure maternelle.
Malgré l‟accueil chaleureux que son oncle et ses tantes lui avaient réservés, il se sentait
seul : « Et je me sentais seul en dépit de l‟accueil affectueux que j‟avais reçu » (P.170).
L‟adjectif postposé « seul » qui dérive du substantif solitude, traduit cette solitude et montre
ainsi la subjectivité du personnage.
La solitude dans Le Livre de ma mère est totale vu le fait que cette œuvre est centrée
uniquement sur l‟amour maternel. Les premières lignes du roman de Cohen se présentent
comme une sorte d‟entrée en matière. Le texte commence par une vérité générale sur la
solitude : « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île
déserte » (P.9). Seulement, on peut se poser la question de savoir pourquoi cette solitude
plurielle ? Pourquoi l‟adjectif possessif « nos » ? Peut-être parce que tout le monde peut
éprouver le même sentiment si on se trouvait dans la même situation que le narrateur. Ici, le
narrateur n‟entame pas aussitôt son récit rétrospectif. Le sujet en question n‟est pas
directement traité, mais il annonce tout de même : « les mots que j‟écris ne rendront pas ma
mère » (P.10). Là, on voit déjà apparaître la solitude du héros.
La solitude de Cohen réfugié dans les chimères de l‟écriture apparaît à la fois négative
et positive : « […], seul dans mon royaume et loin des salauds » (P.9). Elle est négative
parce qu‟il est seul sans sa mère et positive à travers la métaphore de la royauté. Car, en
étant seul et loin du monde extérieur, il écrit pour se consoler, pour exprimer son
ressentiment. Ce même incipit est structuré par l‟opposition entre l‟extériorité dangereuse et
l‟intériorité heureuse, mais néanmoins douloureuse : « Quel petit bonheur, triste et boitillant
mais doux comme un péché ou une boisson clandestine. » Ici, le bonheur du narrateur est
comparé à un péché. Cette comparaison ne peut mieux se comprendre qu‟à la lecture du
texte entier lorsque le narrateur-personnage parle de « péché de vie » parce qu‟il continue à
57
être heureux par l‟écriture malgré le fait que sa mère soit morte. Cette solitude se traduit
aussi par l‟opposition des mots tels que « bonheur/triste » et « doux/péché ».
Somptueuse, toi, ma plume d‟or, va sur le papier, va au hasard tandis que j‟ai quelque jeunesse,
va ton lent cheminement irrégulier, hésitant comme en rêve, cheminement gauche mais
commandé. Va, je t‟aime, ma seule consolation, va sur les pages où tristement, je me complais
et dont le strabisme morosement me délecte. (LMM, P.10).
Dans la même lancée, l‟histoire proprement dite du héros débute au deuxième chapitre
où il décrit la solitude de sa mère causée par lui : « Elle était assise, toute seule » (P.16). La
solitude de la mère se caractérise ici par l‟absence de son fils, son seul compagnon. Ensuite,
le narrateur décrit la solitude des deux amis d‟autrefois : « Nous sommes bien seuls tous les
deux ; toi dans ta terre, moi dans ma chambre »(P.32). Les complices d‟antan sont séparés.
L‟un est dans sa chambre tout seul parce qu‟il souffre de la mort de sa mère. L‟autre seule
sous la terre parce qu‟elle est morte. Il évoque aussi leur solitude à leur arrivée en France
due à leur statut d‟émigré : « Personne ne nous fréquentait ». Cette solitude l‟amène à parler
d‟eux comme s‟il parlait des inconnus : « Car personne n‟était avec nous, personne ne se
58
préoccupait d‟eux, ils s‟habillaient très bien pour personne » ((P.45). Le narrateur quitte de
« nous » à « eux » comme s‟il ne s‟agissait plus des mêmes personnes. On dirait même qu‟il
fuit cette solitude, c‟est pourquoi il refuse d‟assumer l‟entière responsabilité de ses propos
en créant cette distance personnelle qui l‟amène à parler d‟eux de manière objective.
Du reste, cette solitude des protagonistes du roman est aussi due à la pauvreté qu‟ils
ont connue à leur arrivée en France:
[…]Nous allons attendre le tram, près de la vespasienne aux relents mélancoliques tout en
regardant, […], les riches qui arrivent joyeusement en bande et e voiture jouer à la roulette du
casino. […]. Pour chasser la neurasthénie de cette solitude à deux, ma mère cherchait un sujet de
conversation. (LMM, P.50)
Alors, ne pouvant pas faire tout ce que font les autres, ils préfèrent être seuls dans leur coin
sans être une gêne ou un fardeau pour personne. Le mot « bande » qui sémantiquement est
pluriel connote l‟amitié entre les Français d‟origine qui se sentent mieux chez eux. On note
aussi l‟opposition entre l‟adjectif « mélancoliques » et l‟adverbe « joyeusement ». Cette
opposition traduit la différence entre les émigrés et les citoyens natifs. Il y a l‟ambigüité
dans l‟expression « cette solitude à deux ». Si on s‟en tient au fait que la solitude est le
caractère de ce qui est seul, alors, il est impossible d‟être seul à deux. Si le narrateur emploie
cette expression de cette manière, c‟est encore pour accentuer le degré de leur solitude,
toujours à deux et vivant dans leur monde « juif ».
Ce narrateur qui n‟a jamais été croyant finir par croire en Dieu dans sa solitude : « Je
n‟ai plus de mère, je n‟ai plus de Maman, je suis tout seul et sans rien et j‟appelle vers Toi
qu‟elle a tant prié. Donne-moi la foi en Toi, donne-moi la croyance en une vie éternelle »
(P.153). Il honore Dieu après la mort de sa mère d‟où l‟emploi de la majuscule du pronom
personnel « Toi » qui marque la suprématie de Dieu. C‟est parce qu‟il se sent seul qu‟il se
59
rapproche de Dieu pour se consoler et trouver du réconfort. La répétition de « je n‟ai plus »
renforce cette solitude du narrateur tout en traduisant son manque qui est sa mère. Lui, un
non croyant affirme(P.153) qu‟il serait prêt à donner milles vies en enfer s‟il savait qu‟il
rejoindrait sa mère dans une autre vie après la mort où il réparerait tout le tort qu‟il lui a
causé. L‟immense amour de sa mère lui aurait fait presque croire en l‟existence de Dieu.
En définitive l‟expression de la solitude dans les deux œuvres est bel et bien présente.
Les auteurs utilisent tous des tournures stylistiques et linguistiques pour ressortir ce
sentiment qui les animent. Tandis que la solitude de Laye et celle de sa mère sont dues à la
séparation à trois reprises (la circoncision, départ pour Conakry et pour la France) ; celle de
Cohen et de sa mère sont dues à leur statut d‟émigré, à la pauvreté et particulièrement à la
mort pour Cohen uniquement.
60
chapitre II de LEN s‟abstient du souvenir lié à l‟amour maternel, mais développe
longuement le travail du père et tout ce qui va avec la culture de son pays. Le chapitre III
revient sur les souvenirs du narrateur chez sa grand-mère et l‟immense amour que celle-ci
lui accordait : « Je me rendais là avec un plaisir extrême, on m‟y aimait, on me choyait et ma
grand-mère particulièrement » (P..38). Le champ lexical de l‟amour : « extrême plaisir »,
« aimait », « choyait » exprime ce lien affectif entre une grand-mère et un petit-fils.
Dans la même logique, Laye évoque ses souvenirs concernant le petit déjeuner que sa
mère leur préparait : « Nous nous asseyions tous autour des plats fumants : mes parents,
mes sœurs, mes frères, les apprentis, ceux qui partageaient mon lit, ceux qui avaient leur
case » (P.71). Étant en France, cette convivialité autour de la table n‟existait plus. Chose que
sa mère craignait déjà dès son départ pour la France (P.218). Laye se souvient aussi de sa
relation avec Marie. Parlant de cette relation, il déclare : « Quand il m‟arrive de penser à
cette amitié, et j‟y pense souvent, j‟y rêve souvent, j‟y rêve toujours ! » (P.182). L‟anaphore
de « j‟y » au début de chaque élément phrastique crée un effet musical et rythme les
souvenirs du narrateur, la perte de son passé qu‟il ne peut rattraper. L‟adverbe « toujours »
montre qu‟il n‟a jamais cessé de penser à Marie. Ce rêve continu est renforcé par le présent
de l‟indicatif à valeur atemporel « j‟y rêve toujours ». Quant au présent situant l‟action dans
le passé « j‟y rêve souvent », son aspect est duratif et détermine la mémoire longue du
narrateur qui lui permet de conserver et de restituer les informations plusieurs années après
leur réalisation.
61
Le chapitre V marque la quête impossible du narrateur lorsqu‟il dit : « Pleurer sa
mère, c‟est pleurer son enfance ». Ceci voudrait dire que l‟enfance est le plus beau moment
de la vie de ce dernier avec sa mère. Il veut retrouver son enfance, la revoir, la revivre
comme autrefois : « J‟ai été un enfant, je ne le suis plus et je n‟en reviens pas » (P.33). Il y a
une opposition entre son passé et son présent. Le passé composé marque son passé heureux
et le présent de l‟indicatif son présent malheureux. Il le précise bien que son récit d‟enfance
commence à Marseille quand il avait cinq ans. Il retrace son passé nostalgique de manière
poétique. La tonalité lyrique est dominante dans son texte avec des occurrences infinies du
« o » lyrique.
Bien plus, il parle de son bonheur indicible au chapitre VII avant de narrer l‟anecdote
ironique du médecin venu soigner « la lèpre de l‟isolement maternel » (P.52). Cette anecdote
est ironique en ce sens où « la lèpre » renvoie à la solitude de sa mère. Le souvenir ici traduit
la nostalgie du paradis perdu. C‟est pourquoi il invoque sa mère dans son écriture et la place
au rang de Dieu lorsqu‟il dit : « Majesté qui fut trop longtemps à reconnaitre » (P.12). Il
s‟adresse à sa mère comme s‟il parlait de la Vierge Marie raison pour laquelle toutes les
occurrences du mot « Maman » dans son texte s‟écrivent avec la lettre majuscule. En
s‟inspirant de la Bible, il glorifie sa mère. Cette glorification est plus importante au chapitre
XXIV lorsqu‟il dit : « Louange à vous, mères de tous les pays, louange à vous en votre sœur
ma mère […], (P.171-173). Ce chapitre constitue une prière de gratitude adressée à « Nos
Dames les mères », qui rappelle les différents temps du dévouement maternel (petite
enfance, enfance, adolescence, âge adulte) et renvoie par moments au modèle de « je vous
salue Marie » l‟auteur n‟est pas chrétien mais voit en Marie l‟incarnation de la mère juive
La pensée du fils-narrateur est retournée vers l‟âge de dix ans « Maman de là-haut,
vois-tu petit garçon obéissant de dix ans » (P.52), un âge qu‟il ne veut pas dépasser. Sa mère
apparait comme la personne qui permet la survivance de l‟enfant dans l‟homme et la
pérennité de son âme enfantine : « Par ta mort, me voici de l‟enfance à la vieillesse passée,
avec toi, je n‟avais pas besoin de faire l‟adulte » (P.54). La structure de la phrase se révèle
importante dans les souvenirs du narrateur. Le dernier paragraphe du septième chapitre est
très rythmé. Ce rythme est bâti sur quatre phrases composées de virgule. Les rimes sont
présentes à l‟intérieure de ce paragraphe. Les sonorités font écho les unes aux
autres : « chromos/ confort/confitures » (P.55), il s‟agit là des allitérations en « k » et en
« r ». Les sonorités offrent une harmonie avec l‟assonance en « o » dans le même exemple.
62
À travers cette tournure stylistique, le narrateur remémore son enfance comme un paradis
impossible à retrouver.
Le narrateur-personnage poursuit avec ses souvenirs dans les chapitres suivants, mais
en évoquant beaucoup plus la solitude de sa mère. Aucun détail de son passé ne lui échappe
dans le livre de sa mère : « Tu vois Maman, je me souviens de tout » (P.80). Il se console de
son écriture. En se rappelant de sa mère, il vit au passé pour avoir un peu de bonheur d‟où
l‟oxymore « faux bonheur » que l‟action d‟écrire lui procure. L‟amour de sa mère pour lui
est obsessionnel au point où il rêve d‟elle de jour comme de nuit : « Dans mon sommeil qui
est la musique des tombes, je viens de la revoir encore » (P.113). L‟amour maternel l‟amène
à actualisé son passé avec ces rêves incessants qu‟il qualifie de «musique des tombes ». À
travers cette périphrase, il cache sa douleur de toujours voir sa mère dans ses rêves.
En synthèse, l‟écriture du souvenir dans LEN et LMM ont un point similaire. Les récits
rétrospectifs des deux narrateurs commencent à l‟âge de cinq ans et se poursuivent jusqu‟à
l‟adolescent pour Laye et jusqu‟à l‟âge adulte pour Cohen. Les deux auteurs utilisent les
procédés stylistiques pour exprimer les sentiments qui les animent. Néanmoins, tandis que
Laye célèbre sa mère de manière simple en regrettant ses fautes d‟adolescence, en se
rappelant de ses amours d‟adolescences qu‟il aimerait encore revivre ; Cohen démystifie
l‟amour charnel en se rappelant uniquement de sa mère qu‟il n‟a pas trop aimé. Il en fait
une punition. Certains passages de son livre sont on dirait de l‟auto flagellation, comme si le
narrateur cherche à se faire du mal. Il donne l‟impression de vouloir exorciser le malheur
d‟être orphelin et emporté par la douleur. Laye ne célèbre pas seulement sa mère, mais aussi
la femme africaine. C‟est pourquoi il parle de l‟amour de sa grand- mère et des autres
femmes du village. Cohen quant à lui a écrit uniquement un livre à sa mère dans lequel il la
célèbre à travers un hymne, une évocation poétique et idéalisée qui ne vise pas à retracer
l‟ensemble de la vie de sa mère, mais à transcrire son éternelle image, à la faire revivre à
jamais d‟où ses souvenirs obsédants du passé au sujets sa mère. Comme le disait Freud
(1970, P.413) : « Trouver le rapport entre les impressions de l‟enfance et la destinée de
l‟artiste d„un côté et ses œuvres comme réaction à ces stimulations d‟autre part appartient à
l‟objet le plus attirant de l‟examen analytique ». C‟est dire que la création artistique est
considérée comme la transposition d‟une pulsion. C‟est-à-dire, la tentation pour l‟artiste de
surmonter son insatisfaction par la création d‟un objet socialement valorisé, susceptible de
satisfaire son désir. Ici, l‟art de Cohen se veut un symptôme, en d‟autre termes un outil
possible d‟un diagnostic clinique ou même d‟une thérapie.
63
4.1-3. L’écriture du regret dans L’Enfant noir et Le Livre de ma mère
Dans LEN, le regret se caractérise par les années que le narrateur a passé loin de la
maison de ses parents. Ces années marquent le début de son émancipation en tant que
homme mais, restent aussi un fossé pour lui. Car en étant loin des siens, il éprouve le besoin
de revivre son passé. Dès son retour en Guinée en 1956, il n‟y restera pas pour longtemps
avant de s‟exiler de pays en pays. Étant à Conakry, il regrettait déjà Kouroussa à plus forte
raison la France qui est si loin de son pays : « Je regrettais Kouroussa, je regrettais ma case !
Ma pensée demeurait toute tournée vers Kouroussa, […] (P.169). Une suite de répétition de
«Je revoyais » s‟en suit dans le même paragraphe et détermine son manque, tout ce qu‟il a
laissé là-bas et qu‟il aimerait revivre. C‟est pourquoi il évoque ses difficultés d‟adaption à
Conakry.
De plus, la fin de l‟œuvre de Laye retrace la scène de son départ pour la France qui
constitue déjà le regret pour lui. Encore une fois, il est à un stade où la joie de ses futures
découvertes le dispute à la tristesse de savoir qu‟il ne reverra pas les personnes qu‟il aime
avant un certain temps. Il va vers la France, vers ce que nous pouvons appeler son avenir, la
tête haute, mais les larmes aux yeux :
Et je fis encore oui de la tête, quand je me renforçai dans mon fauteuil, tout au fond du fauteuil,
parce que je ne voulais pas qu‟on vit mes larmes. « Sûrement, je reviendrai ! » Je demeurais
longtemps sans bouger, les bras croisés, étroitement croisés pour mieux comprimer ma poitrine…
Plus tard, je sentis une épaisseur sous ma main : le plan du métro gonflait ma
poche. (P.221)
Ici, le narrateur a l‟envie de découvrir d‟autres cieux à la quête du savoir parce qu‟il
s‟en va poursuivre ses études en France, et en même temps il regrette ce qu‟il laisse derrière
lui. Lorsque son amie Marie lui demande s‟il reviendra, il répond par un signe de tête pour
empêcher ses larmes de couler et d‟augmenter sa tristesse. Déjà, il avait empêché sa mère de
l‟accompagner pour ne pas rendre ce départ plus difficile, elle, qui en voulait aux Blancs qui
veulent prendre son fils : « Ce sont des gens que rien jamais ne satisfait, dit-elle. Ils veulent
tout ! Ils ne peuvent pas voir une chose sans la vouloir. » (P.219). Avant de partir, le
narrateur était dans le doute. Il ne savait pas si partir était la meilleure option lorsqu‟il dit en
répondant à la question de Marie au sujet de sa joie de partir : «Je ne sais, dis-je. Je ne crois
pas ». Mais il fallait tout de même partir. L‟auteur écrit cette œuvre lorsqu‟il est en France et
64
la motivation de cette écriture est de vouloir dépeindre avec nostalgie son passé perdu qu‟il
regrette.
En outre rappelons encore que la tonalité lyrique domine le texte de Cohen. Cette
tonalité scande la litanie du regret : «Ô majesté que je fus trop longtemps à reconnaître […]
Trop tard maintenant » (P.15) ; «Ô sainte sentinelle perdue à jamais » (P.22). Le narrateur
regrette ainsi toutes ses fautes. Le fait de n‟avoir pas autant aimé sa mère. Il célèbre sa mère
à travers la métaphore de la divinité. Cohen insiste sur le regret de sa vie enfantine à travers
l‟expression funeste « Ma mère est morte » qu‟on trouve dans la plupart des paragraphes du
texte. Le regret dans cette expression se justifie par le fait qu‟il se rend compte des belles
choses qu‟il vivait avec sa mère juste après la mort de celle-ci. Il aimerait revivre sa vie
d‟autrefois pour pourvoir préférer sa mère que ses compagnons. C‟est pourquoi il
affirme : « Comme je voudrais maintenant, loin de ces importants que je fréquentais quand
ça me chante retrouver Maman, et m‟ennuyer un peu auprès d‟elle » (P.49). Le regret est
marqué par l‟emploi du présent de l‟indicatif qui exprime la volonté impossible du narrateur
de pourvoir être avec sa mère au moment où il écrit. Ce présent de l‟indicatif est opposé aux
temps du passé de manière implicite, car le fils-narrateur ne regrette que ce qu‟il a perdu. De
même, l‟adverbe de temps « maintenant » s‟oppose aussi implicitement à celui « autrefois ».
Car, avec sa mère c‟était de l‟ennui. Le vrai sens de l‟affection maternelle n‟apparait pour
lui qu‟après la mort de celle-ci.
Les temps verbaux du passé jouent aussi un rôle important dans l‟expression du regret
du narrateur. L‟emploi de l‟imparfait à valeur d‟habitude dans la phrase « Sa belle armoire
de cerisier que j‟ouvrais les jeudis et qui était mon royaume enfantin » (P.51), montre qu‟il
regrette ce royaume enfantin. L‟action d‟ouvrir l‟armoire est répétitive d‟où le groupe
nominal « les jeudis ». Les anaphores exprimant le regret « Je la revois », « Jamais plus »
(P.52) sont aussi illustratives. Cette insistance permet au narrateur de lister l‟ensemble de
tout ce qu‟il a perdu comme la visite du médecin venu le soigner qui rendait sa mère
heureuse ; comme les larmes versées par sa mère à chaque fois qu‟elle venait lui rendre
visite à Genève et qu‟il fallait retourner à Marseille. Il regrette aussi les attentes de sa mère à
la gare, attendant qu‟il vienne la chercher. C‟est la raison pour laquelle ces anaphores
rythment le texte.
Dans les chapitres VI et VII, les regrets de l‟enfance ombrent le texte de poésie. Il y
revient avec le même « ô »lyrique. Le futur simple met en évidence ses regrets « je n‟aurai
plus » (P.56). Il exprime ici la perte de tout ce qu‟il possédait. Le passé perdu de son univers
65
d‟enfant lui fait perdre conscience de l‟imminence de sa mort « Ma mort approche ». Mais
les regrets précèdent l‟image de la vie : «Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je
n‟aurai plus, ô charmes, ô sons morts du passés, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les
rives s‟éloignent. Ma mort approche.» (P.56). Le sentiment de regret est traduit par la figure
de disposition contenue dans l‟expression « fumées enfouies et dissoutes saisons ». Cette
métaphore du temps qui passe joue un rôle dans le combat final de l‟auteur. La brièveté des
saisons suggère et connote le regret dans son expression la plus amère. C‟est comme s‟il
voulait enterrer pour toujours ses souvenirs, il veut s‟en défaire d‟où les adjectifs
qualificatifs « enfouies » et « dissoutes ». Cette méditation sur la mort aboutit à l‟emploi de
l‟antithèse contenue dans ces deux phrases simples : « Les rives s‟éloignent. Ma mort
approche » qui s‟opposent à la phrase précédente. Cette figure de style par opposition
connote de manière métaphorique le regret de l‟enfance passée du narrateur et la fin de sa
vie qui devient de plus en plus imminente.
Les regrets du fils-narrateur sont aussi focalisés sur les attentes de sa mère et la
distance qui les séparaient au moment de la mort de celle-ci :
Jamais plus sur un banc de square tu ne m‟attendras. Tu m‟as abandonné, tu ne m‟as pas attendu,
tu as quitté ton banc, tu n‟as plus eu le courage d‟attendre le retour de ton fils, cette fois, il t‟a
fait trop attendre. Il était trop en retard au rendez-vous et tu es partie. (PP.86-87).
L‟anecdote est la première figure de style qui ressort dans cet extrait. Il évoque ainsi des
attentes de sa mère à Genève. Pour atténuer sa douleur en pensant à ces scènes du passées,
il emploie l‟euphémisme : « Tu as quitté ton banc » qui signifie tu es morte. Si le fils-
narrateur dit avoir fait trop attendre sa mère, c‟est parce que la durée de leur séparation a été
très longue ainsi que la distance qui les séparait, car Cohen se trouvait à Londres au moment
de la mort de sa mère. C‟est aussi la raison pour laquelle il ironise en parlant de lui à la
troisième personne « il t‟a fait trop attendre », mais toujours dans le but de dissimuler sa
douleur. Cette personne grammaticale enrichit le texte de Cohen car, l‟autobiographie se
veut subjective et le système des personnages ne connaît que le « je » qui exprime cette
subjectivité.
De l‟autre côté, le regret du narrateur est aussi fondé sur le choix de l‟amour. Lui qui
a préféré ses amantes se sent coupable après la mort de sa mère. Il regrette d‟avoir
abandonné le grain pour l‟ivraie : « Je préférais, imbécile et charmé, m‟occuper d‟une de ces
poétiques abandonnant ainsi le grain pour l‟ivraie » (P.88). À travers cette métaphore
biblique, Cohen démystifie l‟amour charnel tout en montrant l‟importance de l‟amour
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maternel. Pour lui, on peut remplacer une amante, mais jamais une mère. C‟est ce qui
justifie l‟emploi de l‟expression « Amour de ma mère, à nul autre pareil » dans la majeure
partie de son œuvre. À travers cette anaphore qui ouvre et ferme les paragraphes du texte, le
narrateur chante le regret de l‟amour maternel négligé. Cette anaphore constitue une sorte de
refrain et d‟envoi en même temps.
De manière générale, les répétitions sont nombreuses dans l‟œuvre de Cohen. Les
phrases se ressemblent et se répètent. Le regret du paradis perdu est aussi traduit par la
répétition du mot « Fini » ou « Finies » qui dans la majorité des cas dans le texte constitue
ce qu‟on appelle en grammaire « la phrase nom », car il constitue toute une phrase. Son
regret est si douloureux au point où il refuse la responsabilité de son indifférence face à la
souffrance de sa mère pour ne pas se sentir plus mal : « Peut-être allais-je le soir même chez
mon amante » (P.108). Le narrateur s‟attarde aussi sur le douloureux souvenir du départ en
train de sa mère. La construction alternée du texte (douleur maternelle/bonheur sacrilège du
fils dans les bras de son amante) traduit la culpabilité du fils-narrateur qui a osé préférer,
selon ses propos (au chapitre XII) « un agréable arrangement de chairs à la bonté la plus
sacrée, à l‟amour de sa mère ». Il cherche la rédemption en avouant et en condamnant sa
faute, tout en se laissant à nouveau tenter par l‟écriture du désir : l‟aveu hésite entre remords
et fascination pour la faute. Le narrateur avoue certes ses fautes pour se libérer et se faire
pardonner de façon posthume par sa mère, mais aussi pour revivre l‟intensité du péché.
Il sait bien que le jour même du départ de sa mère, il allait trouver Diane, cette même
amante qu‟il évoque d‟une œuvre à une autre. Son inconscience l‟amène tout de même à
avouer : « Tandis que ma mère pleurait dans son train et se mouchait […], je regardais avec
joie mon jeune visage dans la glace du taxi, ces lèvres que Diane allait si terriblement baiser
dans quelques minutes » (P.109). C‟est pourquoi Freud pense que le texte en sait plus que
son auteur.
67
nom à partir d‟un adverbe « le toujours ». Ce changement de classe grammaticale de
l‟adverbe en nom lui permet d‟accepter son destin, sa vie présente sans sa mère.
L‟analyse synthétique de l‟écriture du regret nous a permis de constater que les deux
narrateurs dépeignent avec un sentiment nostalgique leur enfance heureuse. Ils rendent
hommage à leur mère, mais on peut distinguer chez Laye un sentiment de profonde
vénération et de reconnaissance envers sa mère. La mère aimante et nourrissante fait partie
de la culture africaine. Quant au narrateur de LMM, il regrette tout de son passé qui se
rapporte à sa mère : soins, tisane, nutrition etc. Ceci le met dans un état de divagation total.
Inconsciemment, il raconte ces angéliques choses dans ses œuvres. Aussi dit-il dans Carnet
1978 : « jamais plus, le baume tranquille dont j‟aimais le nom, chère huile verte qu‟avec une
boule de coton elle étendait sur mon dos... Jamais plus, alcool camphré, sirop de tolu, eau
des Carmes, élixir de Garus, alcoolat vulnéraire, sirop de polygala, charmants guérisseurs de
mon enfance » (P.43). Les métaphores et les symboles dominent son texte. Cela constitue
ce que J. Bellimin-Noël (1996, P. 267) appelle dans ses études sur l‟inconscient un
« processus de métaphorisation et de symbolisation ». Puisque ce problème du déni de
l‟amour maternel est circonscrit dans la période d‟adolescence, que doivent faire les
adolescents pour éviter les conflits avec leurs mères et avoir un avenir heureux sans
châtiments ? À cette question, les narrateurs du corpus répondent ; d‟où les solutions à ce
problème du refus de l‟amour maternel.
Ainsi, trouver une place dans le groupe des amis, se faire accepter, éviter le regret
constituent des enjeux cruciaux à cette période de la vie de l‟individu. L‟adolescence, c‟est
aussi la période des premiers émois amoureux et de l‟engagement progressif dans des
relations intimes. C‟est pourquoi à cette période du développement physique et
psychologique de l‟individu, l‟adolescent a toujours des problèmes avec ses parents. Les
narrateurs-personnages de L’Enfant noir et de Le Livre de ma mère ont été eux aussi
adolescents et ont été confrontés à ces conflits avec leurs mères. L‟étude du thème de la
problématique de l‟amour maternel dans ce corpus nous a permis de comprendre que le
problème du déni de l‟amour maternel était causé par la mère et l‟adolescent. Les deux
parties n‟ont pas su rester à leur place. Les relations entre ces derniers ont évolué de la
naissance sans failles jusqu‟à l‟adolescence où chacun n‟a pas pu considérer l‟opinion de
l‟autre ou même, ils n‟ont pas exprimé cette opinion comme il le fallait.
La mère du narrateur de L’Enfant noir n‟a pas pu respecter l‟intimité de son fils qui
était devenu un homme. Or à cet âge, l‟adolescent a besoin de son intimité. Sa mère faisait
des allers et retours dans sa case sans demander son avis (P.198). Cette situation le mettait
hors d‟atteinte. Alors, il est inutile de couver un adolescent s‟il cherche ses limites, car il y
répondra par un éloignement. Il a avant tout besoin de la liberté. Une liberté qui ne signifie
pas aussi tout accepter. En ce qui concerne cette intimité, la mère du narrateur de Le Livre de
ma mère a su respecté celle de son fils. Elle n‟avait jamais fait irruption dans l‟appartement
de son fils à Genève sans annoncer sa venue. Elle faisait semblant de ne pas voir tout ce que
son fils faisait avec ses amis et en particulier ses amantes. Elle s‟arrangeait toujours à lui
faire plaisir. Malgré cette liberté offerte à son fils, ce dernier lui accordait peu d‟importance.
Nous comprenons ainsi que respecter l‟intimité de l‟adolescent ou lui donner la liberté n‟est
pas suffisant pour établir de réelles relations filiales.
Aussi faut-il savoir comment lui donner cette liberté. Pour cela, le parent doit se faire
respecter en faisant comprendre à son fils les règles de la maison. C‟est le parent qui doit
fixer les règles et non le contraire. De plus, fixer les règles ne voudrait pas dire posséder son
fils. La mère doit se détacher de son adolescent pour le laisser grandir. Si la mère de Laye a
eu des affrontements avec lui, c‟est parce qu‟elle ne voulait pas accepter le fait que son fils
69
soit devenu un homme et par conséquent doit avoir d‟autres désirs que de passer ses
journées avec elle.
Je n‟aimais pas beaucoup cela, je ne l‟aimais même pas du tout, le bruit de ses algarades
répandait ; et quand j‟invitais une amie à me faire visite, je recevais trop souvent pour réponse : -
Et si ta mère m‟aperçoit ?» (PP.199-200),
Lui aussi, faisait ce que sa mère n‟aimait pas : « Ma mère ne goûtait pas assez ces
réunions …, mais qu‟elle les tolérait.» (P. 198). Il reconnaît aussi que sa mère avait raison
de mettre ses amies hors de sa case : « J‟avoue que, dans le nombre, il y avait parfois des
jeunes filles aux allures un peu libres, à la réputation un peu entamée. » (P.199). Chacun
aurait dû exprimer clairement ce qu‟il ressent pour amener l‟autre à le comprendre.
Au reste, l‟adolescence est bien entendue une période propice aux prises de bec avec
les parents. Leur besoin d‟indépendance, leurs hormones, leurs nouvelles aptitudes à juger et
à argumenter ont souvent l‟art de mettre le feu aux poudres. Les parents sont souvent
déstabilisés lorsqu‟ils doivent faire face à ses changements chez leurs enfants qu‟ils ne
reconnaissent parfois plus. Alors, il importe aux parents d‟adopter les méthodes éducatives,
la manière d‟aborder les problèmes quotidiens avec eux. Le parent se doit d‟affronter les
problèmes et les conflits avec beaucoup plus de doigté. Il doit pour cela choisir un moment
opportun afin d‟établir le dialogue, mais avec beaucoup de pouvoir tout de même sur son
fils. La mère de Cohen choisissait toujours des moments propices pour établir la
conversation avec son fils ou pour lui donner un conseil, mais cela n‟a pas eu d‟effet parce
qu‟elle ne montrait pas à ce dernier que malgré la complicité qui existe entre eux, elle reste
70
la mère et par conséquent doit avoir des pouvoirs sur lui. C‟est pourquoi son fils n‟a jamais
pris au sérieux ses conseils.
Par contre, la mère de Laye au lieu de faire irruption dans la case de son fils, et
dévisager chacune de ses amies afin de mettre celles qu‟elles n‟aimaient pas dehors, aurait
dû choisir un moment pour en parler avec lui, tout en lui donnant des raisons pour lesquelles
elle ne veut pas d‟elles. En agissant comme elle a fait, elle a de plus en plus éloigné son fils
d‟elle, car selon ce dernier, les filles que sa mère n‟aimait pas étaient les plus divertissantes
(L’EN, P.199). Il faut donc nommer clairement et objectivement ce qu‟on croit être le
problème. Après la nomination du problème, la mère doit laisser son adolescent exprimer
tout ce qu‟il a à dire sur le sujet, essayer de comprendre son point de vue, porter attention
sur le contenu de son discours. Mais il faut tout de même interrompre la discussion s‟il y a
manque de respect. Tel est le cas avec Cohen qui grondait sa mère pour une faute qu‟elle n‟a
pas commise (P.73), ou qui se justifie sur quelque chose d‟injustifiable. Lorsque sa mère lui
demande de ne plus aller sur la montagne, il se justifie en disant que Moïse y était allé
(P.28). Le chapitre 28 de LMM constitue un conseil que le narrateur donne aux personnes
qui ont encore leurs mères vivantes. Ce chapitre se présente comme une lettre ouverte aux
« fils des mères encore vivantes » et s‟étend sur une page.
En définitive, les deux œuvres présentent des solutions plus ou moins implicites pour
résoudre le problème de l‟amour maternel. Le narrateur de LEN en racontant son histoire
regrette son choix d‟aller s‟installer en France. Il aurait dû écouter sa mère qu‟elle ne
voulait pas qu‟il parte. Son déracinement lui a permis de comprendre qu‟il aurait dû rester
avec les siens. Le narrateur de LMM quant à lui ne présente pas les défauts de sa mère, mais
on peut cependant considérer l‟amour excessif de sa mère comme un défaut qu‟une mère
doit prendre en considération dans l‟éducation de l‟enfant/adolescent, car cet amour excessif
peut être la cause de l‟éloignement de l‟enfant. Plus concrètement, il montre ce qu‟il fallait
qu‟il fasse pour rendre sa mère heureuse comme lui écrire, lui obéir, prendre de ses
nouvelles, passer du temps avec elle, être fier de son accent balkanique et la présenter à tous
sans avoir honte. Enfin de compte, il invite tous les fils des mères encore vivantes à aimer
leur mère pour ne pas regretter plus tard comme lui.
71
CONCLUSION GÉNÉRALE
72
Au terme de notre travail de recherche qui s‟intitulait « Problématique de l‟amour
maternel dans L’Enfant noir de Camara Laye et Le Livre de ma mère d‟Albert Cohen », il
ressort que l‟amour maternel occupe une place de choix dans l‟éducation de l‟adolescent et
que l‟adolescence elle-même influe sur cet amour. Car, à cette période de la vie de
l‟individu, le jeune veut se séparer de sa mère pour nouer des relations avec ses pairs. Nous
avons constaté que l‟éducation que la mère donne au jeune adolescent est parfois la cause du
refus de l‟amour maternel parce que ses conseils sont souples. Elle ne réprimande pas
généralement assez. L‟adolescent dans ce cas peut ne pas saisir le message. Soit il ne
parvient pas à interpréter le message, soit il le saisit et fait le contraire de ce qu‟il devrait
faire parce que rien n‟a été dit explicitement. Ceci s‟explique par le fait qu‟il est à la
recherche permanente de la liberté pour acquérir son autonomie. C‟est pourquoi il se détache
de la mère qui, autrefois, était sa protectrice. Ceci dit, la mère et l‟adolescent sont
responsables du déni de l‟amour maternel.
Il ressort aussi de cette investigation que plusieurs éléments sont à l‟origine du refus
de l‟amour maternel. Le traitement du deuxième chapitre nous a permis de constater, après
l‟étude minutieuse du corpus que les narrateurs-personnages de L’Enfant noir et de Le Livre
de ma mère ont eu les mêmes motifs pour s‟éloigner de leurs mères. Il s‟agit du libre arbitre,
de la docilité maternelle et des conquêtes amoureuses. La liberté que recherchait Laye lui a
permis d‟aller à la conquête de ses amis avec qui ils organisaient des réunions pour troubler
la sérénité du quartier. Cohen quant à lui ne restait plus aussi avec sa mère à l‟adolescence.
Il a choisi ses amis qui, après la mort de sa mère, les nomme « ces importants » de manière
ironique pour montrer l‟importance qu‟il aurait dû accorder à sa mère que de fréquenter ce
monde extérieur. Il convient aussi de noter qu‟à cette période d‟adolescence, l„amour
charnel et l‟amour maternel entrent en conflit. Tandis que la mère de Laye parle des « filles
de mauvaise moralité », la mère de Cohen quant à elle parle « des malheureuses » pour
qualifier la compagnie fille et les amantes de leurs fils. En clair, c‟est parce que la mère ne
veut pas respecter l‟intimité de son fils que celui-ci se sépare d‟elle.
Le troisième chapitre qui portait sur les conséquences du refus de l‟amour maternel
nous a permis de constater que l‟adolescent qui renie cet amour se trouve confronté à
plusieurs difficultés liées au psychique. Les personnages-narrateurs de LEN et de LMM ont
décrit les sentiments qui les animent après avoir refusé cet amour. Ces derniers regrettent
leur passé auprès de leurs mères. Ce regret aboutit à la solitude parce qu‟ils se sentent seuls.
73
Laye est loin de sa mère et Cohen quant à lui ne connaît le vrai sens de l‟amour qu‟après la
mort de sa mère. Après la reconnaissance tardive de cet amour, ces personnages éprouvent
un sentiment de déchirement, car leur douleur est très profonde.
Ces résultats ont été obtenus à travers les approches sociocritique et psychanalytique
que nous avons utilisées pour analyser notre tâche. La sociocritique nous a permis non
seulement de scruter les divers rapports qui existent entre les différentes sociétés qui sont
l‟Afrique et l‟Occident, mais aussi de mieux comprendre l‟amour maternel comme un fait
social. Quant à l‟approche psychanalytique, elle nous a permis de mieux cerner la
psychologie des personnages et en particulier celles des narrateurs-auteurs car, notre corpus
est autobiographie. En clair, cette approche nous a permis de constater que Laye est un
écrivain profondément humaniste, car il décrit non seulement l‟amour de sa mère mais aussi
celui de tout son entourage. Il approfondira d‟ailleurs cet humanisme dans Dramouss qui est
la suite logique de LEN et dans Le Regard du roi, la deuxième œuvre de cette trilogie
romanesque, où il critiquera le régime dictatorial de Sékou Touré en prônant l‟amour et la
paix entre les humains. En ce qui concerne Cohen, on pourrait le qualifier d‟égoïste car, il ne
songe qu‟à sa mère en mettant de côté tout le reste.
À travers ces approches, nous avons pu constater que l‟écriture de Laye lui permet de
raconter son enfance heureuse remplie de joie et d‟amour et son adolescence turbulente
avec un regard nostalgique de l‟homme occidentalisé qu‟il est devenu. Par contre, l‟écriture
de Cohen lui permet de retrouver son paradis d‟enfance perdu. Son récit autobiographie se
veut compensateur et rédempteur. Il souhaite rendre hommage à sa mère disparue. Cette
écriture est donc pour lui un moyen de faire son deuil et de dire adieu à sa mère. Il le dira
d‟ailleurs « Voilà, j‟ai fini ce livre et ce dommage. Pendant que je l‟écrivais, j‟étais avec
toi. » Cette écriture est considérée comme une thérapie pour le narrateur puisqu‟elle permet
74
à la douleur de s‟épanouir. On ne peut pas compter le nombre de fois que le narrateur
emploie le mot « mort » comme pour essayer de l‟accepter.
Du reste, nous dirons que Laye et Cohen ont tous parlé du déni de l‟amour maternel.
Mais, le rapprochement des deux textes nous a permis de saisir des différences au niveau du
style et de la vision du monde des auteurs. Laye en célébrant la figure maternelle dans son
œuvre n‟a pas oublié le fait qu‟il est Africain et appartient à une culture. C‟est pourquoi ses
souvenirs se rapprochent de sa tradition de Kouroussa. Cohen quant à lui prône aussi
l‟amour maternel, mais en démystifiant l‟amour charnel que Laye par contre aimerait revivre
avec Marie.
75
aux adolescents d‟acquérir leur autonomie, de construire cette indépendance dans une liberté
heureuse.
76
BIBLIOGRAPHIQUES
77
Adekunle, Adeniji Samuel (2010), Condition de l’enfant dans L’Enfant noir de Camara
Laye, Université d‟Ilorin.
77
Goody, Jack (2001), La Famille en Europe, Paris, éd. Seuil.
Ibtissem kheir, Identité et l’altérité dans L’Enfant noir de Camara Laye, Algérie,
Université de Hadj Lakhadar-Batna.
Kouassi, Amenan Gisèle (10 juin 2013), Les Formes du temps dans l’œuvre d’Albert
Cohen, Université de la Sorbonne-Nouvelle- Paris III.
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Augmentée.
Mbabuiké, Michaël (1991), « Le cycle de l‟amour dans L’Enfant noir de Camara Laye »
dans « éthiopiques », n° 53, 1e septembre.
78
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France, coll. Que sais-je.
Sartre, Jean-Paul (1948), Qu’est- ce que la littérature ?, Situation II, éd. Gallimard.
Trese, Léo (1964), Parents et enfants (aimer pour mieux éduquer), Paris, éd. Salvator
79
TABLE DES MATIÈRES
REMERCIEMENTS ............................................................................................................................. II
RESUME .............................................................................................................................................. IV
ABSTRACT ...........................................................................................................................................V
INTRODUCTION GÉNÉRALE........................................................................................................... 1
.............................................................................................................................................................. 41
80
4-1-2. L’expression du souvenir dans L’Enfant noir et Le Livre de ma mère ............................................... 60
BIBLIOGRAPHIQUES ..................................................................................................................... 69
81