CLEFS
CLE FS
CLE FS
À la suite de la crise financière de 2008 et de la
pandémie, l’heure de la démondialisation est-elle
venue ou vivons-nous toujours une ère d’hypermon-
Économie politique internationale
dialisation ? Le protectionnisme et le nationalisme
économique sont-ils de retour ? La gouvernance
globale du commerce est-elle en crise ? La finance Économie
politique
internationale est-elle toujours incontrôlable ? Les
entreprises multinationales ont-elles encore une
nationalité ? Comment explique-t‑on le tournant
internationale
néolibéral depuis la fin des années 1970 ? L’État
bat-il en retraite ou est-il en train d’amorcer son
retour ? Comment se porte l’État-providence ?
Depuis l’émergence de l’économie politique inter-
nationale comme discipline fondamentale de la
politique mondiale dans les années 1970, les Mondialisation
spécialistes de l’EPI se sont grandement intéres- et gouvernance globale
sés à ces problématiques. Ce livre d’introduction à
l’économie politique internationale n’est pas un livre
de présentations critiques des diverses tentatives
théoriques de l’économie politique internationale, 3e édition
il vise plus simplement à exposer sans références
compliquées ou inutiles, les grands enjeux de
l’économie politique internationale depuis la fin du
second grand conflit mondial.
L’angle privilégié dans ce livre est la mondialisation,
la gouvernance mondiale et les transformations de
la capacité ou de la puissance de l’État. Même si ces
thèmes n’expliquent pas toutes les transformations Stéphane Paquin
de l’ordre interne et international depuis 1945, ils
permettent toutefois de relier entre eux de nombreux
phénomènes qui altèrent durablement les pratiques
politiques. Le paradoxe de ces transformations
est que la mondialisation qui provoque une dimi-
nution marquée de la puissance ou de la capacité
d’intervention de l’État est en partie le fruit de
S. Paquin
politiques des États…
Collection
dirigée par Stéphane Paquin est professeur titulaire à l’École
D. Chagnollaud nationale d’administration publique de l’Université
et Y. Surel, du Québec et a été professeur invité à Sciences Po
Paris en 2019-2020.
professeurs
à l’Université 24 €
Panthéon-Assas ISBN : 978-2-275-07497-9
(Paris II). [Link]
07497-9_Economie-politique-internationale_COUV_BAT.indd Toutes les pages 12/04/2021 18:13
Économie politique
internationale
Mondialisation et gouvernance globale
Stéphane Paquin
3e édition
© 2021, LGDJ, Lextenso éditions
1, Parvis de La Défense
92044 Paris La Défense Cedex
[Link]
ISBN 978-2-275-07497-9
Pour Paul Paquin
Sommaire
INTRODUCTION......................................................... 9
LA MONDIALISATION :
OÙ EN SOMMES-NOUS ?........................................... 13
Les deux mondialisations.................................. 20
De l’hypermondialisation
à la slowbalization ?........................................... 25
La pandémie...................................................... 30
LA GOUVERNANCE MONDIALE
DU COMMERCE.......................................................... 33 7
L’ordre économique de l’après-guerre............... 41
La création de l’OMC........................................ 45
LA GOUVERNANCE MONDIALE
DE LA FINANCE.......................................................... 53
Le système financier de Bretton Woods............ 54
La mondialisation de la finance et l’État........... 61
LES ENTREPRISES MULTINATIONALES.............. 71
Des grandes entreprises…................................. 72
… Aux multinationales globales........................ 78
Sommaire
L’INTERVENTION DE L’ÉTAT
ET LA MONDIALISATION........................................ 87
Les Trente Laborieuses...................................... 92
Le paradoxe de l’État et la mondialisation......... 100
LA MONDIALISATION, LA PAUVRETÉ
ET LES INÉGALITÉS.................................................. 109
L’extrême pauvreté dans le monde.................... 109
Les inégalités au sein des pays.......................... 111
Les causes des inégalités entre les pays............. 116
Les causes des inégalités
au sein des pays à revenu élevé......................... 120
CONCLUSION.............................................................. 131
8 BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE................................... 137
INDEX........................................................................... 141
Introduction
L’ accélération de la mondialisation conduit pour certains
à la fin de la démocratie, des territoires et de la souveraineté,
de l’État-nation, de l’État-providence, du travail, de la classe
moyenne en plus de favoriser une réaction populiste. De l’hor-
reur économique à la mondialisation heureuse, la responsable
est toujours la même : la mondialisation. Ces débats nous
révèlent l’importance grandissante de l’économie politique
internationale (EPI) dans la vie des citoyens et comme champ
d’études1. L’EPI est en plein essor aux États-Unis, en Grande-
Bretagne, au Canada, au Québec et de plus en plus en France.
La discipline des « relations internationales » est progressi-
vement remplacée par celle de la « politique mondiale » où
l’EPI côtoie les études stratégiques axées sur les questions
de sécurité. 9
L’EPI est née en réaction aux travaux des économistes
qui négligent les facteurs politiques en économie interna-
tionale, mais surtout en raison de la vision réductrice des
théoriciens réalistes des questions internationales dans les
années 1970 et 19802. Avec la montée en puissance des ques-
tions économiques en politique mondiale, le cadre conceptuel
des théoriciens réalistes des relations internationales n’ap-
portait pas de réponses satisfaisantes à la diversification des
problèmes internationaux. Cette perspective a subi, depuis
les années 1970, d’après les spécialistes de l’EPI, plusieurs
crises. Crise des enjeux d’abord, crise des acteurs ensuite et
finalement crise de la définition de la puissance en politique
1. Luís A. V. Catão et Maurice Obstfeld (dir.), Meeting Globalization’s
Challenges: Policies to Make Trade Works for All, Princeton University
Press, 2019, p. 221.
2. Stéphane Paquin, Les théories de l’économie politique internationale :
culture scientifique et hégémonie américaine, Presses de Sciences Po, 2013.
Introduction
mondiale. L’ensemble de ces crises en a provoqué une autre,
celle de l’explication. Il était, en effet, consternant de constater
à quel point les théoriciens réalistes des relations internatio-
nales étaient incapables de prévoir ou même d’expliquer les
grands bouleversements de notre temps.
Il y a d’abord crise des enjeux, car en politique mondiale,
les théoriciens réalistes soutiennent que l’objectif fondamental
des États est leur survie. La politique mondiale devient ainsi
une lutte entre États « égoïstes » qui cherchent à obtenir de
plus en plus de puissance pour assurer leur survie en fonction
de leur « intérêt national ». Puisque dans un environnement
anarchique et égoïste les États ne peuvent compter sur l’aide
d’autres États pour assurer leur défense, ils doivent eux-mêmes
prendre en charge cette responsabilité : c’est ce que les réalistes
nomment le self-help. De cela naît un dilemme de sécurité, car
lorsqu’un État s’arme, il fait naître un sentiment d’insécurité
chez les autres États qui s’arment en retour. Cette situation
conduit à une course aux armements et à une spirale d’insécu-
10 rité et d’instabilité. Afin d’éviter l’avènement d’une puissance
hégémonique, les États peuvent volontairement se liguer contre
l’État dominant et mettre en place un système d’équilibre des
puissances. Lorsque l’équilibre des puissances est rompu, la
guerre est, semble-t‑il, inévitable.
Cette vision des relations internationales est contestée par
de nombreux spécialistes de l’EPI. Un certain nombre d’évé-
nements internationaux importants dans les années 1970
propulsent l’EPI à l’avant-scène. Parmi ceux-ci on trouve :
l’éclatement du système monétaire mis en place à Bretton
Woods au début des années 1970, les chocs pétroliers, la trans-
nationalisation des économies, mais également de la finance, la
montée des entreprises multinationales et des délocalisations,
l’échec des politiques de relance économique d’inspiration
keynésienne des années 1970-1980, le tournant néolibéral et la
morosité économique qui s’installe au début des années 1980 et
finalement l’effondrement, sans guerre, de l’URSS. Ces chan-
gements étaient si profonds que Raymond Aron, figure de proue
des réalistes classiques, admet dans ses Mémoires publiées en
Introduction
1983 ne pas avoir accordé assez d’importance aux questions
économiques et au marché mondial.
La seconde crise de la théorie réaliste est celle des acteurs.
Pour les réalistes, l’acteur principal de la scène internatio-
nale est l’État-nation, car il est le titulaire de la souveraineté
étatique, ce qui implique qu’aucune autorité politique supé-
rieure à la sienne ne peut le contraindre à produire une politique
qu’il ne souhaite pas adopter. Le système international est
réputé anarchique, c’est-à‑dire sans autorité centrale qui régule
les rapports entre États. La coopération internationale à long
terme est ainsi vouée à l’échec. Les acteurs internationaux
comme les organisations internationales, les entreprises multi-
nationales ou les organisations non étatiques doivent tous jouer
dans le cadre fixé par les États qui contrôlent les règles du jeu
international.
Pour les spécialistes de l’EPI, l’État est un acteur impor-
tant en politique mondiale, mais il est loin d’être le seul. De
nombreux spécialistes de l’EPI croient que la mondialisation et
11
les transformations de l’EPI ont ouvert la voie à de nombreux
nouveaux acteurs comme les entreprises multinationales, la
finance internationale, les organisations gouvernementales, les
organisations non gouvernementales ou les consommateurs.
Depuis les années 1960-1970, les acteurs non étatiques ont
contribué à transformer la scène internationale et la gouver-
nance mondiale réputées jusqu’alors dominées par les États.
Tous les États ne sont pas non plus porteurs de la même puis-
sance. Dans le monde actuel, il y a des acteurs non étatiques,
par exemple une entreprise multinationale globale, qui ont,
selon les enjeux, de la puissance. On peut affirmer que plus
de la moitié des États de la planète n’ont pratiquement pas de
puissance, qu’il s’agisse des Léviathan boîteux, des quasi-États
ou des États effondrés. Ce sont les clans, les organisations
mafieuses, les narcotrafiquants qui, au sein de ces pays,
détiennent le plus de pouvoir. De plus, avec l’avancée sans
précédent des nouvelles technologies de l’information, tout
acteur est un acteur international potentiel. Un spécialiste de
l’informatique peut déjouer un système de sécurité nationale
Introduction
ou lancer une opération de cyberterrorisme dans le confort de
son bureau !
La rupture entre l’image classique des relations internatio-
nales et celle des spécialistes de l’EPI n’est cependant pas
absolue, car l’État n’a jamais été l’acteur unique des relations
internationales. À l’époque où la scène internationale était
dominée par l’action de six ou sept puissances essentielle-
ment occidentales, l’impression était que l’État représentait
une donnée universelle. Aujourd’hui en crise, présent en plus
grand nombre et sous de nombreuses formes, l’État perd de son
emprise sur les choses et de sa légitimité. Il entre en concur-
rence avec de nouveaux acteurs qui ont une marge d’autonomie
certaine et des ressources souvent conséquentes.
La dernière crise des théories réalistes classiques est liée à
leur conception de la puissance en relations internationales. Les
réalistes classiques mesurent la puissance essentiellement en
fonction des capacités militaires d’un pays. Pourtant, d’aucuns
reconnaissent que l’Allemagne et le Japon sont actuellement
12 de plus grandes puissances que la Russie même si leurs armées
sont significativement plus petites. D’autres facteurs doivent
pouvoir contribuer à la puissance : l’économie, la finance,
le savoir ou le capital humain par exemple. L’apport le plus
important de l’EPI est très certainement une redéfinition du
concept de puissance en politique mondiale.
L’angle privilégié dans ce livre est la mondialisation, la
gouvernance mondiale et les transformations de la capacité
ou de la puissance de l’État. Même si ces thèmes n’expliquent
pas toutes les transformations de l’ordre interne et interna-
tional depuis la Seconde Guerre mondiale, ils permettent
toutefois de relier entre eux de nombreux phénomènes qui
altèrent durablement les pratiques politiques. Le paradoxe de
ces transformations est que la mondialisation qui provoque une
diminution marquée de la puissance ou de la capacité d’inter-
vention de l’État est en partie le fruit de politiques des États…
La mondialisation :
où en sommes-nous ?
Alors que l’adjectif « mondial » apparaît en langue française
au milieu du xixe siècle, la première trace du mot « mondialisa-
tion » est attribuée à l’inventeur des Jeux olympiques modernes,
Pierre de Coubertin, dans un article paru dans Le Figaro en
19041. Le dictionnaire Le Robert intègre le mot « mondialisa-
tion » en 1953, tandis que le dictionnaire américain Webster
répertorie le mot « globalization » en 1961.
Dans le New York Times, le mot « globalization » n’a jamais
été utilisé au cours des années 1970 et moins d’une fois par
semaine en moyenne pendant les années 1980. Dès le début des
années 1990, l’utilisation du mot passe à deux fois par semaine
et à plus de trois fois par semaine dans la seconde moitié des 13
années 1990. Pour sa part, l’expression « anti-globalization »
n’a jamais été employée avant 1999, toujours dans le New York
Times2.
En 1994, la Bibliothèque du Congrès des États-Unis ne
compte que 34 entrées avec le mot « globalization ». En 2006,
le compte grimpe à 5 245, une croissance pratiquement expo-
nentielle3. Encore marginal dans les années 1970 et 1980,
le concept entre enfin massivement dans les publications
de sciences sociales dans les années 1990 et 2000. Depuis,
la mondialisation fait l’objet d’intenses débats, souvent
passionnés, entre chercheurs de diverses disciplines, que ce
1. Pierre de Coubertin, « Le flambeau à sept branches », Le Figaro,
13 déc. 1904, p. 1.
2. Stanley F ischer , « Globalization and Its Challenges », Working
Paper, 2003, accessible en suivant ce lien : [Link]
[Link].
3. Jan Aart Scholte, « Defining Globalisation », The World Economy,
vol. 31, no 11, 2008, p. 1472-1473.
La mondialisation : où en sommes-nous ?
soit l’économie, la science politique, la sociologie, l’histoire
ou la géographie.
Le concept de mondialisation est inévitablement polysé-
mique. Cette situation n’est pas insolite puisqu’en fonction
de la discipline et des sensibilités des auteurs, les définitions
peuvent varier singulièrement. De plus, même si l’utilisation du
concept de mondialisation est relativement récente, plusieurs
auteurs ont eu recours dans le passé à des synonymes de ce
qu’on nomme de nos jours la mondialisation.
De nombreux chercheurs ont défini la mondialisation par
ses effets au lieu de décrire le phénomène comme tel. Dans
les années 1960, par exemple, Marshall McLuhan invente
l’expression « village global » afin de résumer les effets du
développement des réseaux de communication et des médias
de masse sur la société4. Dans les années 1970, Joseph Nye
et Robert Keohane introduisent en relations internationales le
concept d’« interdépendance » afin d’illustrer les effets de la
mondialisation sur la politique mondiale. De nos jours, ces
14 auteurs admettent que le concept d’interdépendance repré-
sente une intensification de ce qu’on appelle aujourd’hui la
mondialisation5. En 1972, pour décrire l’état de la scène inter-
nationale mondialisée, John W. Burton utilise la métaphore
de la toile d’araignée (cobweb), où chaque acteur est uni à
tous les autres par un enchevêtrement d’interactions de formes
très diverses6.
Au cours des années 1980, le géographe David Harvey
définit également la mondialisation par ses effets. Selon lui,
la mondialisation produit une « compression du temps et de
l’espace7 ». Dans le même ordre d’idées, le sociologue Anthony
4. Marshall McLuhan, The Gutenberg Galaxy, University of Toronto
Press, 2011 [1962].
5. Robert O. Keohane et Joseph S. Nye, Power and Interdependence:
World Politics in Transition, Longman, 2001 [1977], p. vx.
6. John W. Burton, World Society, Cambridge University Press, 1972.
7. David Harvey, The Condition of Postmodernity: An Enquiry into the
Origins of Cultural Change, Blackwell Publishers, 1989.
La mondialisation : où en sommes-nous ?
Giddens soutient, dans une définition très citée, que la mondia-
lisation crée une « intensification des relations sociales autour
du monde qui relie des localités distantes de telle sorte que
ce qui se passe dans un coin du monde influence ce qui se
produit ailleurs à des milliers de kilomètres et vice-versa8 ».
Plus récemment, Bryan Turner et Robert Holton affirment que
la mondialisation favorise « l’élargissement, l’approfondisse-
ment et l’accélération de l’interconnexion mondiale et de la
croissance correspondante d’une conscience mondiale9 ».
Selon l’une des définitions les plus citées, soit celle de
David Held, Anthony McGrew, David Goldblatt et Jonathan
Perraton, la mondialisation possède également d’autres carac-
téristiques. Selon ces auteurs : « La mondialisation peut être
pensée comme un processus (ou un ensemble de processus)
qui conduit à une transformation dans l’organisation spatiale
des relations sociales et des transactions – évaluée en termes
d’extensivité, d’intensité, de vélocité et d’impact – générant
des flux interrégionaux ou transcontinentaux, des réseaux
d’activités et d’interactions ainsi que l’exercice du pouvoir10 ». 15
Ainsi, l’extensivité, l’intensité, la vélocité et l’impact de la
mondialisation sont des éléments à considérer. Même si ces
auteurs affirment que la mondialisation n’évolue pas selon un
quelconque déterminisme, ils soutiennent tout de même que le
phénomène est en forte croissance et que cette dernière modifie
fondamentalement les fondations de la politique mondiale et
du système international.
Pour d’autres auteurs, la mondialisation se résume avant
tout à une dimension économique et financière. L’économiste
Theodore Levitt parle de mondialisation des marchés dès
8. Anthony Giddens, The Consequences of Modernity, Polity Press, 1990,
p. 21. Lorsque les citations proviennent d’un ouvrage anglais, les traduc-
tions sont de l’auteur.
9. Bryan S. Turner et Robert J. Holton (dir.), The Routledge International
Handbook of Globalization Studies, Routledge, 2015, p. 10.
10. David Held et al., Global Transformation: Politics, Economics, and
Culture, Polity Press, 1999, p. 16.
La mondialisation : où en sommes-nous ?
198311. Le Fonds monétaire international (FMI) définit la
mondialisation à partir de la fin des années 1990 comme étant
« l’interdépendance économique croissante de l’ensemble des
pays du monde, provoquée par l’augmentation du volume et
de la variété des transactions transfrontalières de biens et de
services, ainsi que par les flux internationaux de capitaux, en
même temps que par la diffusion accélérée et généralisée de la
technologie12 ». En 2000, Geoffrey Garrett définit également la
mondialisation comme étant constituée de trois composantes
majeures : « les échanges commerciaux, la production multi-
nationale et la finance internationale, le tout favorisé par le
développement des nouvelles technologies de la communi-
cation13 ». Robert Gilpin, spécialiste de l’économie politique
internationale, définit la mondialisation par ses effets sur « l’in-
tégration de l’économie mondiale14 ». Dans la même lignée,
Suzanne Berger définit ce concept comme étant « l’accélération
des processus de l’économie internationale et des économies
nationales, qui tendent à unifier les marchés15 ».
16 Dans l’ensemble, on note qu’une très large proportion des
chercheurs définissent la mondialisation par ses effets au lieu
de définir le phénomène comme tel. De plus, une part impor-
tante des spécialistes de la mondialisation tendent à réduire la
mondialisation à sa dimension économique et financière. Il
s’agit de deux erreurs. Nous pensons, pour notre part, qu’il est
possible de définir la mondialisation comme « un ensemble de
processus qui conduisent à une diminution des obstacles aux
échanges ». Les échanges, tout comme les processus, peuvent
11. Theodore Levitt, « The Globalization of Markets », Harvard Business
Review, mai-juin 1983, p. 92-93.
12. Fonds monétaire international, Les perspectives de l’économie
mondiale, Fonds monétaire international, 1997, p. 50.
13. Geoffrey Garrett, « The Causes of Globalization », Comparative
Political Studies, vol. 33, no 6-7, 2000, p. 941.
14. Robert G ilpin , Global Political Economy: Understanding the
International Economic Order, Princeton University Press, 2001.
15. Suzanne Berger, Made in Monde : les nouvelles frontières de l’éco-
nomie mondiale, Seuil, 2006, p. 31.
La mondialisation : où en sommes-nous ?
être de diverses natures. Dans le cas des échanges, il peut s’agir
de biens, de services ou de capitaux par exemple, mais il peut
aussi s’agir d’information, de technologies, de pratiques cultu-
relles, d’idées ou de symboles. Bref, la mondialisation ne peut
se résumer à sa dimension économique et financière. Elle a
également une dimension identitaire forte et elle touche tous
les aspects de la vie en société.
En ce qui concerne les obstacles, ils peuvent eux aussi être
de diverses natures. Il peut s’agir d’obstacles technologiques,
politiques ou institutionnels par exemple. Sur le plan technolo-
gique, la création de nouveaux modes de transport permet une
plus grande circulation autour du globe. Le phénomène n’est
pas récent. L’amélioration de la marine à voile, puis l’inven-
tion des paquebots transocéaniques au xixe siècle accélèrent
la cadence en diminuant le temps de parcours pour rejoindre
tous les continents. Depuis le milieu du xxe siècle, l’invention
du conteneur en 1956 par Malcolm McLean permet de trans-
porter les marchandises plus facilement autour du globe, alors
que les progrès dans le domaine de l’aviation commerciale 17
et civile ont accentué la rapidité et l’intensité des échanges.
Aujourd’hui, il n’y a guère d’obstacles techniques au déplace-
ment des personnes et des marchandises dans le monde.
De plus, la baisse constante des coûts de transport en démo-
cratise l’accès. Le nombre de personnes circulant sur des vols
internationaux a fortement augmenté au cours des dernières
décennies. En 1988, on comptait 243 millions de passagers
internationaux contre 4,2 milliards en 2018. En raison de la
Covid-19 cependant, les années 2020 et 2021 connaissent une
baisse radicale et sans précédent des passagers internationaux.
L’information se transmet également beaucoup plus rapi-
dement. Au xviie siècle, une nouvelle en provenance de Paris
prenait plusieurs mois par bateau pour se rendre en Nouvelle-
France. Depuis, l’invention du télégraphe s’appuyant sur
celle de l’électricité a permis de raccourcir de beaucoup les
délais. Avec l’invention du téléphone au début du xxe siècle
et aujourd’hui avec le développement des réseaux câblés, des
satellites et d’Internet, l’information circule facilement partout
La mondialisation : où en sommes-nous ?
autour du globe. La distance n’est plus un obstacle à la circu-
lation de l’information dans le monde.
L’évolution des technologies est ainsi inséparable de toute
réflexion sur la mondialisation. Ces changements sont si
importants que Kenichi Ohmae avance que 1985 devient une
date capitale dans l’Histoire et que les historiens l’utiliseront
pour marquer un changement de période. Ohmae écrit, sur le
ton de l’humour, que 1985 sera l’équivalent du « avant Jésus-
Christ et après Jésus-C hrist » des calendriers romains. La
période avant 1985 deviendra « avant Bill Gates » et la période
suivante « après Bill Gates ». Avant Bill Gates inclut la création
de grandes entreprises comme Oracle fondée en 1977, Sun
Microsystems en 1982, Dell et Sysco Systems en 1984, mais
après Bill Gates représente l’avènement de Windows 1 créé
par Bill Gates en 198516.
De nos jours, les GAFA (Google, Apple, Facebook et
Amazon) et les médias sociaux sont des accélérateurs de
la mondialisation. Les médias sociaux comme Wikipédia,
18 Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube sont des inven-
tions récentes qui ont environ 20 ans pour Wikipédia, 15 ans
pour Facebook, Twitter et YouTube et environ 10 ans pour
Instagram et WhatsApp. Les médias sociaux sont des outils
en ligne qui permettent la publication de contenus créés par
l’utilisateur. Wikipédia est l’un des médias sociaux les plus
anciens et encore un des plus importants. Wiki signifie en
langue hawaïenne « rapide » ou « informel », alors que l’acro-
nyme WIKI désigne « What I Know Is », c’est-à‑dire « ce que
je sais ». Lancée en 2001, cette encyclopédie en ligne est
désormais publiée en plus de 300 langues. Elle compte plus
de 2 millions d’entrées en français, contre plus de 6 millions en
anglais et 2,5 millions en allemand17. Wikipédia illustre bien la
philosophie collaborative des médias sociaux, puisque le texte
16. Kenichi Ohmae, « How to Invite Prosperity from the Global Economy
into a Region », dans Allen J. Scott (dir.), Global City Region, Oxford
Press, 2001, p. 40.
17. Cité sur la page Web de Wikipédia.
La mondialisation : où en sommes-nous ?
de ses articles est modifiable par n’importe qui. Le site est visité
chaque mois par près de 500 millions de visiteurs, ce qui est
plus que la population totale de l’Union européenne. Facebook
possède environ 2,6 milliards d’utilisateurs dans le monde,
contre 2 milliards pour YouTube et WhatsApp, 1 milliard pour
Instagram, 400 millions pour Snapchat et 326 millions pour
Twitter18. Le monde d’aujourd’hui n’est cependant pas sans
écueils : de très nombreux États, dont la Chine et l’Arabie saou-
dite, cherchent encore de nos jours à freiner, voire à censurer,
Internet et les médias sociaux. Ils créent ainsi des obstacles
politiques et institutionnels à la diffusion de l’information et
à la mondialisation.
Il ne faut pas déduire des exemples précédents que les obsta-
cles ne sont que de nature technologique ; ils peuvent également
être politiques, institutionnels ou idéologiques. Avant la mise
sur pied de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le
commerce (mieux connu sous l’acronyme anglais GATT)
après la Seconde Guerre mondiale, les tarifs douaniers, pour ne
nommer que ceux-ci, constituaient des barrières commerciales 19
qui limitaient la mondialisation des marchés. C’est après la
mise en œuvre du GATT que les États se sont entendus sur une
diminution progressive des tarifs douaniers et autres barrières
commerciales et que la mondialisation des marchés a pu se
déployer plus facilement.
En somme, la mondialisation ne peut se résumer à sa dimen-
sion économique et financière tout comme il est insatisfaisant
de définir la mondialisation par ses effets, car la liste serait
beaucoup trop longue. Définir la mondialisation comme
un ensemble de processus de diminution des obstacles aux
échanges procure l’avantage de pouvoir repérer historique-
ment à la fois les processus et les obstacles, donc de resituer
la mondialisation dans l’Histoire. Cette définition permet d’in-
tégrer à la mondialisation un ensemble d’effets, qu’ils soient
économiques, financiers, culturels ou encore sociaux. Puisque
ce livre porte sur l’économie politique internationale, il traitera
18. Cité sur le site Web [Link].
La mondialisation : où en sommes-nous ?
cependant plus spécifiquement de la dimension économique et
financière de la mondialisation.
Les deux mondialisations
Si la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau, il
existe un consensus pour parler minimalement de deux mondia-
lisations. La première survient à la fin du xixe siècle pour être
freinée par la Première Guerre mondiale, la Grande Dépression
et finalement la Seconde Guerre mondiale. La deuxième
mondialisation débute après 1945. Dans ce contexte, la question
qui se pose est : est-ce que la mondialisation contemporaine est
différente de celle de la fin du xixe siècle ? Ces deux mondia-
lisations tiennent-elles du même registre ? La première et la
seconde mondialisation possèdent plusieurs différences fonda-
mentales. Plusieurs études indiquent que les marchés n’étaient
pas aussi intégrés à la fin du xixe siècle qu’aujourd’hui, ce qui
explique pourquoi les gouvernements ne sont pas confrontés
20 aux mêmes problèmes de nos jours19.
À la fin du xixe siècle, dans la plupart des pays, la production,
les produits de consommation et l’épargne ne s’échangeaient
pas sur les marchés internationaux. Dans ces sociétés, fondées
sur l’agriculture, la majorité de la production se consommait
sur place ou était échangée localement entre les membres de la
famille ou entre des gens vivant à proximité. Dans ce contexte,
les prix des marchés internationaux n’avaient pas d’influence
notable sur les termes des échanges. En France, par exemple,
juste avant la Seconde Guerre mondiale, les deux tiers de la
production agricole ne quittaient jamais la ferme. La structure
des sociétés était également complètement différente de celle
d’aujourd’hui. L’Europe de l’Ouest, le Japon et les États-Unis
étaient, à la fin du xixe siècle, des sociétés globalement rurales,
alors que le monde est aujourd’hui majoritairement urbanisé.
19. Michael Bordo, Barry Eichengreen et Douglas Irwin, Is Globalization
Today Really Different than Globalization a Hundred Years Ago?,
Prepared for the Brookings Trade Policy Forum on Governing in a Global
Economy, 15-16 avr. 1999.