Émigration clandestine dans le roman africain
Émigration clandestine dans le roman africain
par
Eugénie Sandrine AWONO NGA
Licenciée ès Lettres Modernes Françaises
sous la direction de
M. Alphonse MOUTOMBI
Maître de Conférences
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REMERCIEMENTS
Nous remercions aussi Mme Etoundi née Mboudou Sophie professeur des lycées
d’enseignement général, pour son expérience, ses conseils pendant la période de rédaction de
ce travail, et pour le peine qu’elle a prise pour nous initier à la profession enseignante,
notamment avec la pratique de l’Approche Par Compétence (APC), durant le stage pratique
que nous avons effectué au Lycée Général Leclerc à ses cotés.
Notre reconnaissance va en plus à l’égard de notre tante Eyenga Yvette, pour avoir
accepté de nous accueillir et héberger durant la période de notre formation à l’Ecole Normale
Supérieure (ENS).
ii
RÉSUMÉ
iii
ABSTRACT
The question : How illegal emigration is viewed in Partir, Douceurs du bercail et Voyage
entre ciel et terre ? is the object of this research based on Tahar Ben Jelloun, Aminata Sow
Fall and Grégoire Nguédi’s novels entitle : « Issue of illegal immigration in the French-
speaking African Novel ; a comparative reading of Aminata Sow Fall’s Douceurs du bercail,
Tahar Ben Jelloun’s Partir and Grégoire Nguédi’s Voyage entre ciel et terre. This
fondamental issue is explored thanks to the general hypothesis which is the corpus’ system of
whritting contributes to the eradication of illegal emigration so as to encourage youth African
reconsidering their homeland and to dissipate their hope in favor of home investments. We
made use of sociocritism notably Henri Mitterrand’s approach as well as comparativism
allowing us to come up with similarities and differenties. It is therefore clear that the paradis –
based concept founded on homeland is utopian since all participants in the corpus’ plot cannot
integrate the western society. Furthermore, these youths encounter problems more serious
than those letting them to quit their homeland. So, the authors of the corpus propose an
Afrocentric developpment of Africa as a best option with record to illegal immigration.
African Youths need therefore, to reconsider the assets found in the African soil in order to
build their future in it, insteat of doing so in a western context.
AAAFJHJKJSJCQL FKMNJDKAAARÉSUMÉ
Ce travail portant sur la problématique de l’immigration clandestine dans le roman
africain francophone, a pour objectif de démontrer que les textes que nous étudions traitent
de l’immigration clandestine dans l’optique de sensibiliser les jeunes Africains, de les amener
à prendre conscience des dangerosités des voies clandestines. Ainsi, la question de recherche
qui meublera notre travail est celle de savoir, comment réduire voire éradiquer l'immigration
clandestine dans les sociétés africaines contemporaines ? Que faire afin que la jeunesse
Africaine prenne conscience de la dangerosité de l'immigration clandestine
iv
INTRODUCTION GÉNÉRALE
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L’Africain post-colonisé a cru qu’après le départ des colons, il mènerait une vie très
aisée. Malheureusement pour lui, cela ne fut qu’illusoire. Car, il fera face à un certain nombre
de malaises d’ordre social, politique, économique, culturel, et même idéologique qui vont le
pousser inéluctablement à la recherche d’un possible changement onirique, dépourvu de tous
ces malaises. Pour ce faire, il va estimer que son bonheur se trouverait dans un pays autre que
celui qui l’a vu naitre. C’est la raison pour laquelle il va émigrer vers un « paradis ».
Selon le dictionnaire Le Petit Robert I parut en 1979, Emigrer est un verbe transitif
qui vient du latin « emigare » et qui signifie quitter son pays pour aller s’établir dans un
autre, momentanément ou définitivement. Le terme immigrer renvoie, quant à lui à venir
dans un pays dont on n’est pas originaire, pour s’y établir. Autrement dit, l’immigration est
le fait d’être déjà dans le pays d’accueil. En ce qui concerne la migration, c’est le fait de
passer d’un pays à un autre pour s’y établir. Pour ce qui est de notre sujet, nous allons nous
préoccuper du double phénomène de la migration désigné par le terme émi / immigration
clandestine. On distingue plusieurs types d'immigration, à savoir : l'immigration légale,
l'immigration politique, l'immigration clandestine. Pendant la colonisation occidentale, des
milliers Africains vont émigrer en Europe soit pour des raisons académiques, soit pour des
raisons politiques. L’objectif était d’aller s’imprégner de la technologie occidentale afin de se
substituer aux colons le moment venu. Comme le disait si bien Cheick Amidou Kane dans
l’Aventure ambiguë, aller apprendre à lier le bois au bois … pour faire des édifices qui
résistent au temps. Cheick Amidou Kane, L’Aventure ambiguë, (P.19). Mais après les
indépendances, l’émigration s’est accélérée ; tout en devenant un phénomène qui concerne
bon nombre de pays africains et par ricochet des écrivains.
De ce fait, nous sommes partie du fait que l’humanité est marquée par les
déplacements des hommes qui quittent un lieu, un espace donné pour s’installer ailleurs. Ce
phénomène migratoire favorise non seulement la rencontre des cultures, mais également leur
brassage. De nos jours, l’immigration a pris une autre tournure car elle occupe de plus en plus
les devants de l’actualité africaine et internationale notamment avec un aspect crucial :
l’immigration clandestine. L’Afrique perd ainsi, sa jeunesse qui tente chaque fois de rejoindre
l’Europe notamment, par le détroit de Gibraltar, situé à quinze kilomètres de la côte de la
méditerranée séparant l’Afrique occidentale de l’Espagne et donc l’Europe.
L’actualité littéraire africaine semble donc confirmer cette réalité au moyen des
fictions décrites dans les romans de Grégoire Nguédi, Aminata Sow Fall et Tahar Ben Jelloun.
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Ainsi les crises politiques, sociales, et économiques de notre décennie ouvrent la voie à la
recherche d’une vie meilleure ailleurs. Aussi la lecture des œuvres de Fatou Diome, Calixthe
Beyala, Edwige Danticat, permet-elle de nous rendre compte que la problématique de
l’immigration clandestine est traitée par les auteurs selon leur position géographique.
Autrement dit, selon qu’ils sont en situation d’émi/immigration ou non.
L’on peut également constater que bon nombre d’individus dans nos sociétés
aimeraient que la vie soit facile. Or elle est faite des difficultés auxquelles chacun devrait
s’habituer et considérer comme une force. Ces œuvres paraissent aux yeux du lecteur comme
étant des témoignages authentiques des auteurs en exil. Mais pour résoudre cette énigme, ces
auteurs s’imprègnent de la situation. Alors il transparait une écriture particulière à cheval
entre deux cultures : celle du pays d’accueil et celle du pays natal. Il nait donc là une volonté
de se construire une nouvelle identité via une quête permanente. C’est ce qui a motivé le
choix de notre sujet.
Pour ce qui est du choix du corpus, c’est un corpus pluriel où l’un est d’origine
sénégalaise, Douceurs du bercail d’Aminata Sow Fall publié en 1998, le second d’origine
Marocaine : Partir de Tahar Ben Jelloun publié en 2006, et le dernier est d’origine
Camerounaise : Voyage entre ciel et terre de Grégoire Nguédi publié en 2011.
Dans Partir, Tahar Ben Jelloun fustige le mythe de l’occident qui se manifeste à travers
le comportement des jeunes marocains qui sont obsédés par l’idée d’aller en Espagne pour y
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faire fortune. Azel le protagoniste principal et d’autres jeunes gens, baignent dans le rêve
d’une éventuelle vie meilleure en Espagne. A la fin du récit, Azel réussit à immigrer après
avoir accepté d’être l’amant de Miguel, un Espagnol. Mais au terme de ses multiples errances
et turpitudes, il meurt finalement dans sa chambre d’hôtel, égorgé par les siens.
Dans Voyage entre ciel et terre, Grégoire Nguédi fait la satire des malaises qui
poussent les jeunes Africains à rêver d’un paradis en Europe. Pour cela, il produit un texte de
l’émigration clandestine terrestre à la découverte de l’Afrique. Mamadou Niang, le
protagoniste principal après avoir vu son frère Baoulé de retour au village de misère
dénommé ironiquement « paradise city », se lance dans une émigration clandestine tout en
parcourant l’Afrique où il découvre pire que son village, à savoir, l’homosexualité, la
sécheresse, les guerres civiles, le racisme de l’Afrique occidentale etc. Mais progressivement,
Mamadou Niang se rend compte que ce n’est pas seulement lui qui souffre, mais d’autres
également. Seulement, malgré tout cela, il n’envisage pas la possibilité de retour il meurt donc
à la fin du récit.
Le choix de ce corpus n’est pas le fruit du hasard. Nous avons donc remarqué que ses
œuvres quoique traitant du phénomène de l’émi/immigration clandestine, auront des points de
vue tout aussi différents les uns les autres. Ce choix nous amène également à nous interroger
sur la question du genre en littérature car la femme n’a-t-elle pas une manière particulière
d’aborder ou de faire la peinture de l’immigration clandestine ?
Etant donné que nous ne sommes pas le tout premier chercheur à traiter de ce
problème, c’est ainsi qu’en 2008-2009 Orely Nadine Tchouandem Kamgo, dans son mémoire
présenté en vue de l’obtention du DEA en Lettres Modernes Françaises option littérature
française traite de « la problématique de la rencontre des cultures dans Stupeur et tremblement
d’Amélie Nothomb et A la vitesse du baiser sur la peau de Gaston Paul EFFA » Dans ses
travaux, elle démontre que ces œuvres témoignent de la rencontre des cultures.
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Aussi la même année académique, Njika Musa dans son mémoire présenté en vue de
l’obtention du diplôme de Master option littérature africaine a pour sujet : « l’immigration et
la résistance dans les créations artistiques cas de Tiken jah Fakoly et Abdal Malik ».
L’objectif de son travail était d’examiner les problèmes relatifs à l’immigration tels qu’ils se
manifestent dans les créations artistiques de Tiken jah Fakoly et Abdal Malik. La situation des
Africains montrent qu’il faut émigrer pour trouver le bonheur ailleurs.
De plus, nous avons les travaux d’Atje Ziethen en vue de l’obtention de gradation de
Docteur en philosophie au département de français à Toronto en 2010. Cette thèse vise à
analyser la dynamique reliant le logos et le topos, à savoir le texte littéraire et les lieux dont
et d’où il parle. Il est question de démontrer que l’espace n’est pas seulement le site anodin
sur lequel s’inscrit l’intrigue, qu’il s’impose comme enjeu diégétique et substance génératrice
du récit. Comme corpus de base, le chercheur a sollicité Soupir d’Ananda DEVI, Le Silence
des Chagos de Shenaz Patel, Douceurs du bercail d’Aminata Sow FALL, et Riwan ou le
chemin de sable de Ken BUGUL.
Aussi avons-nous en Octobre 2010, Nouidemora Maxime Le Doux, dans son mémoire
de master II, en littérature et civilisations africaines de la faculté des arts lettres et sciences
humaines de l’Université de Yaoundé I ; qui a pour thème « Tradition et modernité vues sous
l’angle de l’immigration dans Nous, Enfants de la tradition et Cheval roi de Gaston Paul
EFFA ». Dans ses travaux, il essaye d’examiner l’appropriation de certains éléments de la
tradition en vue de construire une nouvelle identité permettant de déconstruire le regard
exotique de l’Europe au sujet de l’Afrique à l’ère de la mondialisation.
La même année académique, Florette Mathilde ABATE dans son mémoire de Di.P.E.S
II intitulé « Immigration et démythification de l’ailleurs dans Le ventre de l’Atlantique de
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Fatou Diome et Descente aux enfers au pays des droits de l’homme de Régime Mfoumou » ;
présente l’immigration, ses dérives et ses causes dans le but de donner une nouvelle
orientation à la notion d’immigration clandestine à travers la confrontation de deux auteurs
féminins qui en parlent et qui se proposent de conscientiser les lecteurs sur ce phénomène. A
travers sa méthode qui est le comparatisme, elle en arrive à la conclusion selon laquelle les
auteures présentent ce phénomène de la même façon malgré quelques spécificités qui leurs
sont propres.
- MVOGO Faustin (2015), L’errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun, paru à
Paris, L’Harmattan. Dans cet ouvrage, l’auteur démontre que le phénomène d’errance observé
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dans les productions de Tahar Ben Jelloun, à savoir : Partir et La Réclusion solitaire,
participe de la construction identitaire pour les personnages concernés.
- Bernard Mouralis (2001), « L’écrivain face à l’exil » paru dans Notre librairie,
pense que : « le départ massif des personnes ressources vers le reste du monde est le reflet
d’un climat politique transnational » il y propose une réflexion sur le statut de l’Africain et la
contribution de l’immigration au renouvellement de la pensée contemporaine.
- Jacques Chevrier (1985), « Le roman africain dans tous ses états ». Il y présente
l’incontestable malaise qui existe entre l’alternative et l’allégeance aux occidentaux ou la
solidarité au nationalisme traditionnel des africains.
Au regard de cette revue, nous n’irons pas dans le même sens que nos prédécesseurs ;
à notre humble avis ce qui ferait la particularité de notre sujet semble être le fait que la
problématique de l’immigration clandestine est fonction du statut de l’écrivain. C’est-à- dire
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que chaque écrivain pose le problème de l’émi /immigration clandestine selon qu’il est hors
de son pays ou non. On a donc le sentiment que l'espace conditionne, mieux précède le type
d'immigration clandestine dans les littératures de l'immigration, dans les productions
africaines francophones. D'où le titre de notre travail : problématique de l'immigration
clandestine : une lecture comparée de Douceurs du bercail d'Aminata Sow Fall, Partir de
Tahar Ben Jelloun et Voyage entre ciel et terre de Grégoire Nguédi
Après étude, l’on peut dire que ce sujet pose le problème de l'immigration
clandestine dans le roman africain francophone. Mieux encore la manière dont les auteurs que
nous avons sélectionnés, traitent du phénomène de l'immigration clandestine dans leurs
œuvres. Ainsi, la question de recherche qui meublera ce travail est celle de savoir, comment
Aminata Sow Fall, Tahar Ben Jelloun et Grégoire Nguédi se propose de réduire voire
éradiquer le phénomène de l'immigration clandestine dans les sociétés africaines
contemporaines à travers leurs textes ? Comment ces écrivains se prennent-ils dans leurs
textes faire pour que la jeunesse Africaine prenne conscience du danger de l'immigration
clandestine ? De ce problème jaillit un certain nombre de questions, à savoir :
Y a-t-il des raisons qui poussent les jeunes Africains à quitter leur pays ?
Quels sont les problèmes sociaux et identitaires auxquels peuvent faire face les
immigrés clandestins dans le corpus ?
Cet ensemble de questions nous amène à poser l’hypothèse générale suivante : l’écriture
du corpus en étude participe à l’éradication de l’immigration clandestine, afin que les
jeunes Africains reconsidèrent leur pays natal afin d’y créer le paradis qu’ils espèrent tant
trouver en terre Européenne.
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Le chaos social, le chômage, la corruption, les injustices, poussent les jeunes
Africains à la recherche d’un paradis idéalisé ailleurs.
Les auteurs des textes étudiés soulèvent un certain nombre de problèmes
sociaux (la solitude, la dépersonnalisation, la repersonnalisation) et identitaires (l'hybridation)
que rencontrent les candidats à l’immigration clandestine.
Les textes étudiés font montre des techniques narratives qui mettent en exergue
le phénomène de l'immigration clandestine à savoir : le cadre spatio-temporel, le système des
personnages et les relations qui lient ces personnages.
Certains procédés d'écriture rendent compte du phénomène d'immigration
clandestine dans les textes qui font l’objet de notre étude à savoir les figures style telles que
les hyperboles, la personnification, la gradation, la comparaison, la métaphore et une
thématique constituée du retour, de l'identité, métissage, et le déplacement qui leur sont
immanent ; et même la composition du récit.
La problématique du retour est perçue différemment par les auteurs : il y a
d'une part un retour heureux notamment dans le texte de Sow Fall et de l'autre, un retour non
envisageable dans le texte de Nguédi et de Tahar ben Jelloun.
L’intention de Sow Fall, Ben Jelloun et Nguédi est de sensibiliser les jeunes
Africains au sujet des risques qu’ils peuvent courir en ayant recours à l’immigration
clandestine.
Pour résoudre ce problème de recherche, nous aurons recours non pas à une
méthodologie précise, mais à des méthodologies, voire à l’interdisciplinarité où nous ferons
usage tour à tour de ; la sociocritique, qui est une grille de lecture s’intéressant à l’univers
social présent dans le texte littéraire notamment avec l’approche d’Henri Mitterrand, et le
comparatisme.
Dans son ouvrage intitulé La Littérature comparée, Yves Chevrel définit la littérature
comparée comme : une démarche intellectuelle visant à étudier tout objet dit ou pouvant être
dit littéraire, en le mettant en relation avec d'autres éléments constitutifs d'une culture. Y.
Chevrel, 1987, P.7. Dans le même ordre d'idées, Pageaux en a donné une définition très
complète :
9
décrire, les comprendre et les goûter. Pageaux, cité par Y.
Chevrel, 1987, (P.174).
Autrement dit, le comparatisme ouvre la voie à la confrontation de deux
ou plusieurs arts dans l’optique de mieux les comprendre, tout en faisant
ressortir les convergences et les divergences qui peuvent exister entre ces
littératures. A partir de la mise en parallèle des ces littératures, l’objectif du
chercheur est de faire ressortir la spécificité de chacune d’elle.
Selon Henri Mitterrand dans Le Discours du roman, pour faire une étude sociocritique
d’une œuvre, le critique doit d’abord procéder à une étude ethnographique du texte qui
consiste à faire une étude profonde sur la société dont l’auteur s’est inspirée ; ensuite mettre
en évidence la triple compétence de l’écrivain à savoir la compétence sociale, narrative et
linguistique ; et enfin, faire une interprétation globale des structures ou des signes recensés,
car pour lui, « sociocritique ne peut être autre chose qu’une sémiotique ». H. Mitterrand,
1980, P17.
Toutes ces grilles d’analyse de texte meubleront ce travail de recherche au moyen d’un
plan tripartite où dans la première partie, il sera question de présenter tout d’abord les raisons
qui poussent les jeunes à la recherche du bonheur ailleurs , suivi des problèmes auxquels ils
sont souvent confrontés lors de leur aventure de l’immigration clandestine ; ensuite, nous
aborderons les procédés d’écriture qui rendent compte de ce phénomène d’immigration
clandestine dans le corpus en étudiant d’une part les techniques narratives et de l’autre les
procédés de style et, enfin, la troisième partie de cette analyse permettra de déceler la vision
du monde qui se dégage du corpus qui fait l’objet de notre étude.
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PREMIÈRE PARTIE : DE L'ILLUSION Á LA
DÉSILLUSION
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Dans cette partie du travail, notre objectif est de recenser les causes de l’immigration
clandestine telles que mentionnées dans le corpus. En un mot, qu’est- ce qui pousse les
jeunes Africains à quitter leurs pays d’origine à la recherche d’un paradis idéalisé en occident.
Aussi examinerons- nous les difficultés auxquelles font face ces immigrés. En fait, les
chapitres qui constituent cette partie se résument en deux termes : l'illusion et la désillusion.
On entend par illusion, une opinion fausse, une croyance erronée qui abuse l'esprit de son
caractère séduisant. Ainsi, l’illusion devient synonyme de chimère, leurre, rêve, utopie.
L'illusion devient donc, dans les littératures de l'immigration, ce bonheur, ce paradis, cette
liberté que les personnages espèrent tant retrouver ailleurs. Cela est perceptible que ce soit
dans le roman de Nguédi, d'Aminata Sow Fall, que de Tahar Ben Jelloun. La désillusion,
quant à elle, est synonyme de déboire, déception, désenchantement, mécompte dans les
littératures de l'immigration. La désillusion, contrairement à l'illusion devient l'entourage
ténébreux des immigrés. Alors, moult raisons stimulent des jeunes africains à la recherche
d'un paradis ailleurs. Pour mener à bien cette partie de notre réflexion, nous nous baserons
sur la première recommandation que donne Henri dans son ouvrage Discours du roman1, afin
de lire un texte du point de vue sociocritique. Dans un entretien avec Claude Duchet, (le père
de la sociocritique) Ruth Amossy déclare :
Dès les années 1970, la sociocritique se voulait en effet, méthode d'analyse sociale des textes,
lecture sociale de la spécificité littéraire » .Elle se proposait de dégager la « socialité » de la
littérature à travers une analyse interne des textes et une attention soutenue aux fonctionnements
langagiers ...bref l'intention de la sociocritique était de trouver l'inconscient social du texte. A.
Ruth, 2005, PP125-132.
Toutefois, l’approche sociocritique d’Henri Mitterrand nous intéresse. Selon lui, pour
étudier l'inconscient social dans une œuvre littéraire, il faut tout d’abord, mener une
investigation ethnographique de cette œuvre. A ce sujet, Mitterrand écrit : Quelle peut être, de
ce point de vue, une stratégie d’approche du texte romanesque ? Si l’on ne se limite pas à voir
dans le roman un pur objet idéologique – donc mystificateur – une première sorte
d’investigation pourrait se donner un objectif ethnographique. H. Mitterrand, 1980, P.08.
1
Ouvrage méthodologique proposant une démarche afin de lire des textes littéraires du point de vue
sociocritique.
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CHAPITRE 1 : LA SOCIOGENÈSE DE L'IMMIGRATION
I-1 LA CORRUPTION
Dans les sociétés africaines contemporaines, la corruption semble devenir une norme
sociale, constituant par le fait même, un obstacle à son développement. Ainsi, l'ailleurs
apparaît aux yeux des jeunes comme l'unique issue pouvant leur permettre de réaliser leurs
rêves. C'est le cas de Yakham dans Douceurs du bercail, qui n'en pouvait plus de s'adonner
aux petits métiers, et de voir sa famille moisir dans la misère alors que sa mention au
baccalauréat lui a grandement ouvert les portes des écoles étrangères, notamment la
prestigieuse école militaire :
Enfant surdoué, Yakham brilla à l'école, puis au lycée... Baccalauréat scientifique avec mention
« très bien » deuxième prix au concours général des lycées et collèges ... Le nom de Yakham
disparut de la liste d'une dizaine d'élèves méritants sélectionnés pour fréquenter de grandes
écoles étrangères... Aminata Sow Fall, 1998, (PP.109-110).
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Mais chez Nguédi, de manière explicite, le doigt accusateur est pointé sur le régime
politique camerounais qui pille les richesses de la République :
La quasi totalité des hauts fonctionnaires camerounais sont des voleurs, juste bons à s'engraisser
et incapables de produire la moindre idée pour ses citoyens. La corruption et le népotisme sont
les bases de la politique de ce régime qui s'accroche au pouvoir depuis les décennies. La jeunesse
pour sa survie, est obligée d'user de tous les moyens, car elle a été abandonnée par l'État depuis
très longtemps. Grégoire NGUÉDI, 2011, P.20.
L’on constate donc que la corruption expose les jeunes africains à immigration,
car n’ayant pas assez de ressources pécuniaires, pour rivaliser avec les riches, ils
décident d’aller réaliser leurs rêves ailleurs, notamment, en Occident.
I-2 LE CHÔMAGE
Mamadou Niang était un adolescent très débrouillard qui avait du mal à accepter sa condition de
pauvre. Il aurait voulu faire de longues études, mais faute des moyens, il avait arrêté l'école très
tôt et trainait à longueur de journée à la recherche de sa pitance. Nguédi, 2011, P.16.
À ce niveau, l’on s’aperçoit que le chômage n’est pas seulement l’apanage des jeunes
africains ayant été à l’école, il touche toutes les couches de la société africaine.
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injustices sont fonction de la situation géographique des auteurs. C’est ainsi que dans
Douceurs du bercail, le gouvernement sénégalais qui s'accapare des bourses octroyées aux
brillants élèves qui malheureusement sont pauvres pour la plupart. C’est le cas de Yakham
dont le nom disparait de la liste des récipiendaires : Le nom de Yakham disparut de la liste
d'une dizaine d'élèves méritants sélectionnés pour fréquenter de grandes écoles étrangères.
Aminata Sow Fall, 1998, P.110. Et plus loin, on note : Mais lorsque la magouille vous jette
violemment sur le carreau alors que l'on a été méritant, c'est insupportable ! La blessure ne
guérira jamais ! Jamais.... A. S. Fall, 1998, P.116. Dans Partir par contre, ces injustices
apparaissent en terme d'abus de la part des propriétaires de certaines structures ou les
employeurs. C'est le cas de l'employeur de Kenza et le propriétaire de l'usine de crevettes
dans laquelle travaille Malika où le narrateur fait remarquer en ces termes : Il gagnait en une
journée ce que gagnaient en une année ses employés. T. B. Jelloun, 2006, P.36.
Contrairement, à Sow Fall et Ben Jelloun, Nguédi démontre plutôt que ces injustices
sont naturelles. En effet, il illustre son propos via le mythe de la création de deux mondes :
celui des enfants malheureux, voire maudits qu'est le continent Africain, avec pour tête de
proue Cham, et celui des enfants bénis de Dieu qu'est l'Europe. Il fait donc comprendre aux
lecteurs par ce fait que cela pousserait donc sans doute les enfants de Cham à vouloir se
défaire de cette malédiction aux risques et périls de leur vie. Cela est perceptible dans cette
déclaration de Mamadou Niang : Ce Dieu avait créé un monde totalement injuste, avec des
dominants et des dominés, et chacun devait rester à sa place. Toute tentative de
bouleversement entrainait toujours des conséquences dramatiques. G. Nguédi, 2011, P.133.
On comprend par là que les dominants renvoient aux Occidentaux ayant à leur tête les
enfants bénis par Noé à savoir : Sem et Japhet; et les dominés se référent aux Africains, avec
pour maitre l'enfant maudit de Noé qui est Cham. La colonisation a touché l’Africain au plus
profond de lui ; dans la mesure où, il reste convaincu que l’Europe est un paradis. Et que être
noir, serait une malédiction.
I-4 LE RÊVE
partir n’importe où, par exemple… Oui, en Espagne, França, j’y habite déjà en rêve…Cela
dépend des nuits … En fait, ça dépend des nuages, pour moi ce sont des tapis sur lesquels je
voyage de nuit, il m’arrive de tomber et là je réveille avec une bosse sur le front. . T. B. Jelloun,
2006, P.120.
Mamadou Niang et tous les jeunes de paradise city en revanche dans Voyage entre ciel
et terre, subissent le stimulus que déclenche Baoulé en arrivant au village et , en faisant croire
aux villageois que la France est synonyme de succès : Tous ces jeunes voulaient partir loin
de chez eux parce que leur quotidien était un enfer, ils rêvaient d’une vie meilleure. On leur
avait dit que le paradis se trouvait chez les blancs et ils étaient prêts à tous les sacrifices pour
y aller. G. Nguédi, 2011, P.23. Dans Douceurs du bercail cependant, l’on aperçoit que des
jeunes, fatigués des petits métiers, rêvent d’une vie meilleure ailleurs, notamment en France.
Et c’est la raison pour laquelle la narratrice pose des questions rhétoriques : Est-ce un crime
d’aller vers là où pointe l’espoir quand tout semble foutu chez nous ? N’avons-nous pas le
droit d’exister ! A. S. Fall, 1998, P.130. Toutes ces causes, que ce soit chez Nguédi, ou alors
chez Ben Jelloun, ou bien même chez Sow Fall, se résument en ce qui peut être appelé le
chaos social ; les auteurs ne manquent pas d’ailleurs de le souligner dans leurs textes.
I- 5 LE CHAOS SOCIAL
Je n'en peux plus de ce pays. Depuis ton départ les choses aggravées, il n'ya pas d'issue tout est
bouché Quand un pays en arrive à ce que sa " crème" veuille le quitter, c'est bien triste » Partir.
Renaître ailleurs. Partir par tous les moyens. Se sentir pousser des ailes. Courir sur le sable en
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criant sa liberté. Travailler, réaliser, produire, imaginer, faire quelque chose de sa vie. T. B.
Jelloun, 2006, P.143, et P.62.
Dans Douceurs du bercail, ce chaos social est vu sous le prisme de la pauvreté : La
fracture sociale...l'avenir bouché des générations actuelles...la peste des temps modernes
qu'est la pauvreté...quelle aberration. A. S. Fall, 1998, P.148. Contrairement à Tahar Ben
Jelloun et Aminata Sow Fall, le chaos social se lit non seulement dans les mœurs de la société
de "paradise city" via Baoulé qui se fait épouser par une blanche, mais également et surtout,
dans le phénomène de la guerre civile qui mine le continent Africain. Pour ce qui est de la
première acception, le narrateur de Voyage entre ciel terre déclare :
Les patriarches du quartier, d'ordinaire très stricts avec les traditions, noyaient tous leurs
principes dans l'alcool qui coulait à flot : ils fermaient les yeux sur le déni de coutume de Baoulé
et trouvaient normal que ce dernier prenne la nationalité de sa femme et accepte de vivre dans le
pays de celle-ci. Pourtant, dans les traditions Africaines, c'était la femme qui devait quitter son
village pour celui de son mari et épouser la culture de ce dernier. Mais là bizarrement, c'était
même un honneur de renier ses origines au profit de celles de sa femme. G. Nguédi, P.10.
En ce qui concerne la seconde acception, c'est l'attitude des rebelles avec leur slogan
absurde : Si tu n'es pas avec nous, alors tu es contre nous. Idem, P.52. Cela démontre
clairement l'inconscient des peuples africains qui se laissent manipuler par les
Occidentaux. Et le narrateur nous le fait savoir en ces termes : Après avoir inondé le pays de
sang, les soi-disant rebelles retournaient dans leur maquis ne sachant même pas qu'ils
s'autodétruisaient et obscurcissaient encore plus l'horizon de l'Afrique. Ibidem.
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CHAPITRE 2 : LES PROBLÈMES SOCIO-IDENTITAIRES DE
L'IMMIGRATION
Les littératures de l'immigration ouvrent un vaste champ sur les problèmes qui minent
l'humanité toute entière. Ainsi partant du rêve et même du fait que l’Homme pense toujours
qu’il sera mieux ailleurs que chez lui, de plus, compte tenu des conditions de vie qui
meublent son quotidien, les personnages qu'elles mettent à l'œuvre sont porteurs de messages
à l'égard du lecteur. Le phénomène migratoire exprimé dans les œuvres, offre dès lors au
lecteur une expérience très complexe où la vie que mènent ces personnages se résume en ces
termes empruntés à la narratrice de Celles qui attendent de Fatou Diome qui pense que vivre
dans son ile natale, est synonyme d’essayer de vivre. Partant de leur Afrique natale, pour une
Europe idéalisée, ces personnages sont malheureux. Bref, ils se rendent compte qu’il y a une
grande différence entre la misère du pays natal, et celle du pays d’accueil. Voilà pourquoi,
l’on peut qualifier leur aventure clandestine de cyclique, car la situation initiale semble se
confondre le plus souvent à la situation finale. Seulement, c’est plus difficile dans la terre
nouvelle. De ce fait, au cours de son aventure, l’immigré peut faire face à trois phénomènes
majeurs, à savoir : la dépersonnalisation, la reconstruction et l'hybridation. Au terme du
récit, ces expériences font de lui un autre individu complètement différent de celui du pays
natal.
II- 1 LA DÉPERSONNALISATION
18
marcher çà et là, à l’aventure, d’aller de part et d’autre. La personne errante est décrite
comme nomade, quelqu’un qui voyage sans jamais s’arrêter, qui n’est pas fixé. F. MVOGO,
2015, PP10-11. Il définit par le même fait deux types d’errance, à savoir : l’errance physique
et l’errance psychologique. Les littératures migrantes, dans le parcours de leurs personnages,
présentent le plus souvent des aventuriers solitaires faisant des départs et des retours. Dans sa
thèse de doctorat d’Etat, Jacques Fame Ndongo précise que :
L’errance du héros à travers le vide se manifeste topologiquement par des départs et des retours,
c'est-à-dire, au niveau du tissu narratif, par ce que Greimas nomme les « syntagmes
disjonctionnels » … Les départs deviennent donc problématiques et par le même fait,
initiatiques. J. F. Ndongo, 1984, P.404.
Ces personnages sont toujours à l'alpha de leur aventure, car ils sont prêts à affronter
des épreuves redoutables, sur le point d'être qualifiés ou disqualifiés, glorifiés (Greimas) ou
dégradés (Bremond). Après ces tumultueuses situations, le personnage perd sans doute
quelque chose qui lui est chère et propre. Dans Douceurs du bercail, la solitude ou alors
l'errance des personnages est beaucoup plus l'apanage des personnages tels que Yakham,
Dianor (artiste comédien), Codé, etc. Yakham par exemple a erré pendant six(06) ans avant
d’être surpris par la police : J’étais là-bas depuis six ans ; c’est un contrôle policier qui m’a
surpris à la sortie d’un magasin. A. S. Fall, 1998, P.12. Mais dans Partir, nous avons affaire
aux personnages tels que Azel, Soumaya, qui errent à la recherche d’un travail stable et
rémunéré. C’est ce qui pousse Soumaya à se laisser aller à la débauche et à la vie facile. T.
B. Jelloun, 2006, P.128. Azel par contre, après avoir été expulsé de la maison par Miguel,
erre à la recherche d’un travail et devient enfin un indicateur pour la police espagnole, Idem,
P.291 afin de dénoncer les trafics des immigrés marocains en Espagne ; et c’est cela qui lui
coûte la vie car il est égorgé par les siens. En ce qui concerne Voyage entre ciel et terre,
Mamadou Niang et son ami Baudelaire errent pendant plusieurs années dans toute l’Afrique
centrale et occidentale au cours de leur aventure clandestine vers le pays des descendants de
Sem et Japhet : Après porteurs à la gare de Ndjamena, soldats dans un obscur mouvement de
rebelle, caravanier dans le Sahara, esclaves, ouvriers agricoles et bergers, Mamadou Niang
et Baudelaire ajoutèrent croque-mort à leur curriculum vitae. G. Nguédi, 2011, P.88. Le
processus d’errance n’apparait pas de manière fortuite dans la dynamique du texte que nous
étudions. On peut donc conclure que l’errance dans la littérature migrante est un processus
qui participe à la reconstruction identitaire des immigrés en Europe.
19
II-1-2 le rejet de l'Autre
Dans les littératures de l'immigration, les relations humaines sont le plus souvent
marquées par le rejet de l'Autre, parfois sans aucune raison. Ainsi, cela paraît absurde pour les
personnages au début de l'aventure mais au fil du temps, ils s'approprient de la situation afin
de mieux la gérer. Dans Douceurs du bercail, l'Autre est rejeté tout simplement parce qu'il est
un immigré : Tous ces traitements humiliants parce que vous voyez en chacun de nous un
futur immigré ! A. S. Fall, 1998, P.16. La narratrice va plus loin en disant que la crise
économique et même la culture de l’Autre participent du rejet de l'Autre. En fait :
Moi je refuse de croire que c'est une histoire de peau seulement. Il est vrai qu'il y en a de plus en
plus de racistes mais je crois que la crise aussi y est pour beaucoup. Y en a aussi qui pensent que
nous les envahissons par nos manières qui ne cadrent pas exactement avec les leurs ». Idem,
P.101.
Mais le rejet est différent chez Tahar Ben Jelloun et chez Nguédi. En effet, la religion
musulmane expose les jeunes immigrés Marocains au rejet. Car ils sont tous des islamistes et,
par ricochet, des êtres dangereux qu'il faut craindre. Leurs premiers colons (les Espagnols) les
avaient d’abord surnommé " los moros". Le doyen d’âge Moha fait comprendre aux jeunes
Marocains qu’ils ne seront jamais les bienvenus en Occident :
Alors ainsi vous voulez déguerpir, partir, quitter le pays, aller chez les Européens, mais ils ne
vous attendent pas, ou plutôt ils vous attendent avec des chiens, des bergers allemands, mendtes,
et un coup de pied dans le derrière ...il y a aussi de l'argent, mais pas pour ceux qui viennent sans
être invités. T. B. Jelloun, 2006, PP.177-178.
Dans Voyage entre ciel et terre, ce rejet est plutôt perceptible dans l'attitude des
Maghrébins. En réalité, « l'Afrique blanche2 » estime qu'elle est supérieure à l’Afrique
subsaharienne. Ainsi, partant de cet a priori, Mamadou Niang et son compagnon Baudelaire,
sont rejetés par les Autres Africains parce qu'ils sont tout simplement noirs. C’est ce que dit le
narrateur en ces termes :
Les premiers jours en Afrique blanche apprenaient à Mamadou que leurs difficultés ne seraient
plus les mêmes, mais demeuraient tout de même préoccupantes. Il découvrait au fil de leur
voyage que chaque pays avait sa spécificité d'embûches et il fallait s'adapter. Si les embûches de
l'Afrique noire étaient la misère, la sécheresse, la famine et la guerre, l'Afrique blanche était
particulièrement xénophobe et était ostensiblement irritée par la présence des Noirs, en
particulier. G. Nguédi, 2011, P.75.
2
Il s’agit du Maghreb
20
ailleurs, ce rejet dont les aventuriers sont victimes en Occident, est aussi le produit du regard
de l’Autre. Dans son l’article intitulé « Le regard de l’autre : Afrique Europe au XXe siècle »,
d’André Marie NTSOBE, l’on note :
Aujourd’hui, le regard que jette l’Europe sur l’Afrique revêt à la fois une dimension culturelle,
politique et économique. Comme le Noir est par définition un être démuni, pauvre et appauvri,
ne possédant même pas le minimum vital, il s’ensuit une considération implicite qui fait de lui un
être inférieur sur le plan mental comme sur le plan matériel. A. M. NTSOBE, 1997, P.191.
II-1-3 le racisme.
Moi je refuse de croire que c'est une histoire de peau seulement. Il est vrai qu'il y en a de plus en
plus de racistes mais je crois que la crise aussi y est pour beaucoup. Y en a aussi qui pensent que
nous les envahissons par nos manières qui ne cadrent pas exactement avec les leurs . A. S. Fall,
1998, P.101.
Dans Partir, cette attitude se lit dans les propos de Nâzim, un Turc : « Il m'a
regardé, a ri, puis il m'a tendu la main et m'a dit "T'es pas un Mora, toi ! Pour lui c'était un
compliment. Cette haine contre les Arabes reste pour moi incompréhensible ». T. B. Jelloun,
P.208. Dans Voyage entre ciel et terre, le racisme vécu par, Mamadou Niang et Baudelaire
est dû à la xénophobie de l’Afrique Occidentale : (…) Si les embûches de l'Afrique noire
étaient la misère, la sécheresse, la famine et la guerre, l'Afrique blanche était
particulièrement xénophobe et était ostensiblement irritée par la présence des Noirs, en
particulier. G. Nguédi, 2011, P.75. Á travers cette haine dont font montre des personnages
blancs vis-à-vis de ceux noirs, dans le corpus, les auteurs voudrait sensibiliser le lecteur pro-
migrant à rester chez lui pour ne pas être victime de ce fléau qui humilie le noir et le considère
comme un sous-homme, dans la mesure où l’on pense qu’il ne peut rien apporter à l’Autre
dans le cadre des échanges à l’échelle mondiale. Après avoir été longtemps sujet de ces
phénomènes sus cité qui semblent modifier sa personnalité, le sujet migrant s’adapte en vu de
se reconstruire.
21
II-2 LA RECONSTRUCTION
L'immigration clandestine façonne les individus, dans la mesure où, le sujet immigré
au départ n'est pas le même au cours ou alors au terme du récit. En réalité, la reconstruction
apparaît au moment où le personnage en situation d'immigration prend conscience de la non
existence d'un paradis idéalisé, cherche à s'adapter aux réalités de l'immigration, tout en
s'imprégnant de la situation afin de survivre. Il devient inéluctablement une autre personne,
perdant par le même fait, ce qui lui était propre. Selon le petit Robert, la reconstruction est le
fait de reconstruire de nouveau ; c’est-à-dire rebâtir, réédifier. Ainsi pour rebâtir leur
personnalité, les personnages traversent les étapes suivantes :
II-2-1 la désillusion
Comme nous l’avons sus cité, la désillusion renvoie à une déception, un déboire, un
désenchantement. Durant leur déplacement, les personnages mis en scène dans les littératures
de l’immigration sont le plus souvent déçus par les réalités auxquelles ils font face. En effet,
ayant imaginé que l’ailleurs était un eldorado, ils se rendent à l’évidence qu’ils auraient dû
rester chez eux s’ils l’avaient su. On commence donc à regretter pourquoi avoir pris autant de
risques, pour ne pas obtenir gain de cause à la fin. Dans Douceurs du bercail, c’est dans le
dépôt3 qu’Asta Diop déclare : « Quand je sortirai d’ici, je serai plus à l’aise pour dire à mes
frères, sœurs, parents, et amis, que l’Eldorado n’est pas au bout de l’exode mais dans les
entrailles de notre terres ». A. S. Fall, 1998, P.87. Mais chez Nguédi, la désillusion est
perceptible dans le sentiment de regret qu’il éprouve :
Toutes les situations humiliantes que subissait Mamadou Niang étaient autant de blessures
profondes et béantes qui s’accumulaient dans son âme. Il avait la nostalgie de son quartier et
son « genre » de misère. Au pays, même s’il souffrait, il y avait au moins la chaleur des soirées
en famille, et même si la table était maigre, la bonne humeur y régnait. G. Nguédi, P.84.
En ce qui concerne Partir, c’est également le regret : « Azel cracha par terre et maudit
le jour où il avait foulé pour la première fois le sol de ce pays…Azel envia sa liberté » T. B.
Jelloun, P.217. Le narrateur nous le confirme en ces termes : « Azel se dit que le paradis
dont il avait rêvé ne pouvait pas ressembler à une petite chambre au dernier étage d’un grand
immeuble ». Idem, P.93.
3
Police des frontières dans Douceurs du bercail
22
idéalisé. Les auteurs présentent aux lecteurs ces situations écœurantes dans l’optique de leur
faire comprendre le danger de l’immigration clandestine.
Il-2-2 la démystification
On entend par démystification, le fait de détromper quelqu’un alors qu’il fait l’objet
d’une mystification, une énigme ; c’est aussi enlever à quelque chose son caractère
mystérieux qui lui donnait un certain pouvoir, une certaine force. C’est également analyser
les idées reçues afin de montrer leur fausseté. Dans leur aventure migratoire, les personnages
arrivent à percer le mystère que constitue l’Occident, et concluent que c’est une autre réalité
différente de la leur. Pour ce faire, Aminata Sow Fall présente un personnage muni des
papiers légaux mais exposé aux humiliations de l’immigration. D’où cette conclusion : le
bonheur au fond, c’est comme le savoir : il n’est pas loin, il faut savoir le trouver. A. S. Fall,
1998, P.134. Tahar ben Jelloun quant à lui met en scène un personnage qui passe du rêve à la
sensibilisation de ses compatriotes : il s’agit d’Azel. Dans le récit, dès son premier retour au
Maroc, il leur fait part des misères et des souffrances des immigrés marocains en Espagne en
ces termes :
Vous savez, j’ai vu là-bas des marocains misérables, des clochards, des gens sans dignité, ils
trainent dans des rues, vivent des petits trafics. C’est pas glorieux. Attendez un peu j’ai appris
que l’Europe aura bientôt besoin de plusieurs millions d’immigrés ; elle viendra vous chercher et
vous partirez sans prendre le moindre risque(…). T. B. Jelloun, 2006, P.164.
En ce qui concerne Voyage entre ciel et terre, le mystère autour de Baoulé est percé.
Mamadou Niang se rend compte au cours de son aventure que son compatriote n’avait fait
que paraitre : « Baoulé n’était pas cet héros-là, mais un lâche, complice de l’holocauste de
son propre peuple ». G. Nguédi, 2011, P.133. Les personnages en aventure, se rendent donc
compte de la non existence du paradis que constitue Occident. Etant donc en situation
d’immigration, ces personnages comprennent que l’Occident constitue juste une autre réalité
différente de la leur.
Il-2-3 La démythification
Selon Roland Barthes, le mythe est un système double, il produit en lui-même une
sorte d’ubiqué. R. Barthes, 1959, P.208. Cela signifie qu’on ne devrait pas se tromper, car la
représentation de l’occident n’est rien d’autre qu’une structure de mensonges ou mythes qui
seront bonnement balayés quand la vérité se fera jours. Ibidem. Le mythe de l’occident est
donc inextirpable et par conséquent difficile à disparaitre. Parler donc de démythification dans
23
ce sujet, c’est aborder la non existence du paradis rêvé. Ainsi, selon le dictionnaire, la
démystification est, le fait d’enlever à quelqu’un, à quelque chose son caractère mythique.
Autrement dit, c’est un phénomène qui consiste pour les personnages en aventure à
désacraliser, à se détromper, à être édifié ou éclairci sur la réalité de l’Occident. Ainsi le
mythe du paradis, le mythe de supériorité, celui d’infériorité, etc ; sont ébranlés par les
aventuriers ; laissant place au regret comme nous l’avons si bien démontré au niveau de la
désillusion. Dans Douceurs du bercail, il est question du mythe du bercail, dans la mesure le
personnage principal, malgré le fait qu’elle possède des papiers légaux, ne compte pas y rester
seulement, durant le temps de son séjour : Moi, Asta, je ne voyage que pour des raisons
professionnelles. S’ils m’expulsent, je ne reviendrai plus. A. S. Fall, 1998, P.09.
Contrairement à Aminata Sow Fall, Tahar ben Jelloun, nous fait la peinture du
mythe du paradis qui est ébranlé par les protagonistes de l’immigration. C’est le cas d’Azel,
Soumaya, Kenza, etc. qui découvre les réalités de l’Espagne et se mettent à regretter : « il
était devenu un véritable menteur professionnel, un comédien qui savait retourner la situation
la plus inextricable en sa faveur…Azel maudit le jour où il avait foulé pour la première fois le
sol de ce pays. Azel envia sa liberté ».T. B. Jelloun, 2006, PP.215-217.
24
II-3-1 la crise identitaire
Adaptation vient du verbe « adapter » qui signifie « appliquer », ajuster une chose à
une autre. Par analogie, parler d’adaptation ici renverrait certainement à l’acclimatement du
sujet immigré. Compte tenu du fait que les réalités du pays d’accueil sont le plus souvent
difficiles à surmonter, l’immigré devrait néanmoins s’adapter. Ainsi dans Douceurs du
bercail, Asta s’adapte à son statut de clandestin dans le « dépôt » ; en fait, après avoir refusé
d’être fouillée dans ses parties intimes à l’aéroport, par la police des frontières en arrivant en
France, Asta Diop s’acclimate aux nouvelles lois dudit endroit afin de survivre . Azel, ne
cache plus son statut de « zamel4 », et Baoulé, se fait épouser par une blanche.
II-3-3 L'équilibre
L’équilibre est un état d’esprit où aucune passion, aucun préjugé ne prédomine. Ainsi
dans les littératures de l’immigration, l’équilibre est perçu lorsque les personnages s’adaptent
4
Dans Partir, ce terme désigne un homosexuel
25
aux nouvelles réalités en Occident. Autrement dit, il y a équilibre lorsque l’immigré s’étant
déjà adapté au milieu, se l’approprie. Ici, les auteurs recherchent cet équilibre en fournissant
les textes qui alternent langue locale et le français. Cela est le propre d’Aminata Sow Fall, qui
alterne français et wolof ; l’on peut prendre des extraits suivants « Dieu décide de tout, yalla
yalla bey sa toll (P.11) ; Ey waay ! Dooleey deug ! ils ont les moyens ! (P.13) ; Yalla téré.
Hasbounalahi ! Pour ma part, que Dieu me préserve de ces sauna… (P.14)
Dans Partir, l’auteur alterne également l’arabe et le français, l’on peut avoir quelques
énoncés tels que : Non, non, pas encore, l’année prochaine inch’Allah ! (P.80). L’on
comprend donc que les sujets en situation d’immigration deviennent des personnages
hybrides ; pouvant parler plus d’une langue et plus loin dans le contexte du « tout monde »
que connait le monde entier de nos jours, ces auteurs veulent prouver au reste du monde qu’ils
ont des langues qui font d’eux des êtres spécifiques.
Au terme de la première partie de notre travail, il en ressort que l’être humain est
naturellement habité par le désir du déplacement ; car, il estime que le bonheur se trouverait
ailleurs. Pour ce faire donc, nous nous sommes basés sur des travaux sociocritiques,
notamment sur ceux d’Henri Mitterrand. En réalité, le comportement des jeunes africains est
dû au fait qu’il existe dans leur subconscient, « une violence symbolique5 », qui les amène à
vouloir quitter leur continent taxé de sans issue pour eux afin d’aller s’installer là où se
dessine l’espoir, à savoir en Europe. Cependant Aminata Sow Fall nous démontre dans son
roman Douceurs du bercail que : « …le bonheur, au fond, c’est comme le Savoir : il n’est pas
loin, il faut savoir le trouver » A. S. Fall, 1998, P.217. Aussi, avons-nous réalisé que compte
tenu de la position géographique du Cameroun et n’étant pas en situation d’immigration
5
Selon Pierre Bourdieu, c’est une violence dont on ignore les raisons.
26
lorsqu’il rédige son texte, Grégoire Nguédi produit une immigration clandestine terrestre très
largement différente des autres auteurs que nous questionnons. En effet, les problèmes de
rejet, de xénophobie, et même de racisme, etc que connaissent Mamadou Niang et Baudelaire
sont le propre de l’Afrique occidentale, (maghrébine). Or Tahar Ben Jelloun, et Aminata Sow
Fall, étant des immigrés, font la peinture de leurs personnages rejetés en Occident ; et par
ricochet, ceux-ci produisent d’une part l’immigration par voie maritime et par voie aérien
simultanément. Et cela donne le droit au lecteur d’ancrer leurs récits dans deux espaces
continentaux bien distincts. Et de là même l’on observe que se soit au pays natal ou alors au
pays d’accueil, ces trois auteurs présentent ces espaces comme étant des espaces dysphoriques
pour leurs protagonistes. Le récit est à cheval entre ces deux espaces ; c’est ce que Christiane
Albert appelle Une écriture de l’entre-deux. C. Albert, 2005, P.50. De ce fait, l’écriture de
l’immigration a-t-elle un style particulier ?
27
DEUXIÈME PARTIE : L'ÉCRITURE DE L'IMMIGRATION
28
Après avoir inventorié d’une part les causes de l’immigration clandestine, et de l’autre,
les problèmes socio-identitaires auxquels sont souvent confrontés les immigrés, il nous
revient à présent dans cette partie du travail, de relever les procédés d’écriture qui rendent
compte du phénomène d’immigration clandestine dans le texte. Pour ce faire, nous nous
proposons d’abord d’étudier les techniques narratives dont font usage les auteurs, étant
donné que nous avons affaire aux récits, et ensuite, y rechercher les procédés de style qui
rendent compte de l’immigration clandestine. Selon le dictionnaire Le petit Robert, écriture
vient du latin « scriptura » qui signifie : Représentation de la parole et de la pensée par les
signes. En littérature, c’est la manière d’écrire, de réaliser l’acte d’écrire. Dans ce sillage,
écriture est synonyme de style qui peut être définit comme étant une manière particulière
d’exprimer sa pensée. Et Buffon, le définissait encore comme étant l’ordre et le mouvement
que l’on donne à ses pensées6. Parler de l’écriture, nous amènera à interroger la forme que
prend l’immigration clandestine dans le texte. Selon Roland Barthes, l’écriture est un acte de
solidarité historique…elle est le rapport entre la création et la société, elle est le langage
littéraire transformé par sa destination sociale, elle est la forme saisie dans son intention
humaine et liée ainsi aux grandes crises de l’Histoire. R. Barthes, 1987, P.15. C’est dire que
l’écriture se met au service de la problématique que traite un auteur. Il poursuit donc sa
réflexion en disant : L’écriture est donc essentiellement la morale de la forme, c’est le choix
de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage.
Idem, P.15. Autrement dit, l’écriture est étroitement liée au problème social qu’elle dénonce.
Mieux encore, l’écriture porte en elle-même le message à transmettre. Ainsi, étant donné que
notre sujet traite de la problématique de l’immigration clandestine, l’on aura certainement les
procédés d’écriture y afférents. De ce qui précède, à partir de la narratologie de Gérard
Genette, et même des travaux de Barnabé Mbala ZE qui revisitent ceux de Genette, nous
allons nous appesantir sur les éléments narratifs ou encore des signes narratifs qui rendent
compte de l’immigration clandestine dans le texte ; de fait Henri Mitterrand invite le critique,
après avoir fait une analyse ethnographique du texte, à observer la triple compétence de
l’écrivain :
6
Buffon dans son discours à l’académie française.
29
CHAPITRE 3 : LES TECHNIQUES NARRATIVES
Le récit quelle que soit sa nature est le plus souvent circonscrit dans un cadre spatio-
temporel précis. Dans le corpus, nous avons en ce qui concerne l’espace : les macro-espaces,
les micro-espaces relevant par le même fait, de l’espace exotique et de celui endogène.
7
Henri MITTERAND, Le discours du roman, Paris, PUF, 1980, P.10.
30
III-1-1-1 L’espace narratif
On entend par macro-espaces, des espaces étendus dans lesquels se déroule l’intrigue.
Notons à ce niveau que ces espaces relèvent de l’Afrique et de l’Europe où les candidats à
l’immigration effectuent leur déplacement. Ainsi dans les productions de Sow Fall, Ben
Jelloun et Nguédi, nous pouvons relever les espaces suivants :
Le Maroc
Cet espace semble être le point de départ des personnages de Partir. Ce pays
appartient à Kenza, Azel, Malika etc et c’est là que se constitue le rêve de l’Occident comme
étant un paradis. C’est une société que Tahar Ben Jelloun peint comme étant le temple du mal
être pour les jeunes Marocains (corruption, violence, chômage, injustice etc) et c’est cela qui
les pousserait à vouloir « renaitre ailleurs ». T. B. Jelloun, 2006, P.150. Ainsi, l’action des
sept premiers chapitres de ce roman se déroulent à Tanger à partir du chapitre « Mon pays »,
le héros réussit à prendre le vol pour la première fois en direction de l’Espagne : « Pour la
première fois de sa vie, Azel quittait le Maroc et prenait l’avion ». Idem, P87.
Mais Grégoire Nguédi présente plutôt cet espace comme étant un lieu où tous les
espoirs des personnages qui se livrent à l’aventure de l’immigration clandestine sont placés.
Car pour eux, c’est un canal qui leur permet d’atteindre l’Europe très facilement. Le narrateur
le confirme en ces termes : Il (Mamadou Niang) avait à sa possession une grosse somme
d’argent et pourrait aisément se payer le transport jusqu’au Maroc. Et au Maroc, il se
31
rendrait directement à l’enclave espagnole de Ceuta et de là, il serait expédié à Paris. G.
Nguédi, 2011, P.29. Mais, à son arrivée dans cet espace, il est plutôt victime de xénophobie
car, les arabes abhorrent les noirs du fait de la couleur de leur peau. Le Maroc devient un
raccourci pour les jeunes Africains désirant aller au « paradis »8. Cet espace apparait donc
comme un obstacle à l’épanouissement de sa jeunesse, et surtout pour ses habitants, candidats
à l’immigration clandestine.
L’Espagne
Cher pays… Aujourd’hui est un grand jour pour moi, j’ai enfin la possibilité, la chance de m’en
aller, de te quitter, de ne plus respirer ton air… Je ne te quitte pas définitivement, tu me prête
seulement aux Espagnols, nos voisins, nos amis… ». T. B. Jelloun, PP88-89.
Cet espace semble le pousser tout droit dans la clandestinité, notamment avec le trouble
psychologique, qu’il vit, dû à sa sexualité double orchestrée lors de la rencontre avec
« l’Autre ». Dans Voyage entre ciel et terre, cet espace apparait comme un moyen très aisé
pour se rendre en France, en passant par le Maroc. Ce pays devient donc non seulement un
lieu de réussite, mais aussi et surtout comme un gouffre pour toutes les ambitions des
migrants. Cela pousse Azel à devenir un vagabond avec la liberté qu’il obtient de Miguel je
suis libre, enfin libre, je n’ai plus besoin de baiser un mec pour vivre confortablement. T. B.
Jelloun, P.219 ; c’est un lieu tragique où les espoirs de Mamadou Niang viennent
s’estomper car il y trouve la mort.
La France
La France est pour le Sénégal, le Cameroun et même le Maroc un pôle d’espoir pour
les jeunes du fait de l’histoire qui lie ces différents pays. En fait, c’est un espace qui apparait
comme étant la mère patrie des Africains francophones. Ainsi, Les candidats à l’immigration
estiment qu’ils seront mieux traités par leur ancien colon. Seulement, à leur arrivée, ils se
8
Dans les textes que nous étudions, l’Europe est synonyme de paradis terrestre.
32
rendent compte que cet espace en effet leur est non seulement fermé, mais aussi que les droits
de l’homme sont bafoués ; car dès leur arrivée à l’aéroport, commencent leurs difficultés.
C’est le cas d’Asta Diop, dans Douceurs du bercail, bien que possédant des papiers légaux se
retrouve dans un endroit réservé aux immigrés clandestins. On ne peut pas parler…Les droits
de l’homme et la démocratie, c’est pour eux et entre eux… Si quelque chose comme ce dépôt
existait chez nous pour leurs ressortissants, quel scandale... A. S. Fall, 1998, P.52. En réalité,
la France semble ne pas être favorable aux débarquements des étrangers quelle que soit la
raison. C’est la raison pour laquelle le policier rappelle à Asta Diop de ne pas hurler tout en
lui faisant savoir que si vous ne voulez pas qu’on vous contrôle, y a qu’à rester chez vous
hein ! Idem, P.17. Pour ce qui est de Voyage entre ciel et terre, la France est synonyme de
réussite. Mamadou Niang ne rêvait que de la France. C’était où tout était possible. G.
Nguédi, 2011, P.19. Malheureusement, cela est resté uniquement dans son imaginaire. La
France apparaît donc un espace fermé aux immigrés et constituant par ailleurs un espace
tragique pour eux.
Le Sénégal
Le Cameroun
Ce pays regorge plusieurs richesse mais au fond, qui semble ne pas mettre cette richesse
au service des jeunes. C’est donc ce paradoxe qui pousse les jeunes à vouloir un mieux vivre
ailleurs, notamment en France. Nguédi nous le démontre très clairement dans son texte en
dénonçant des exactions telles que l’égoïsme dont fait montre le gouvernement
Camerounais ; à travers cette affirmation :
33
En Afrique, nous sommes condamnés à mal vivre parce que les hommes politiques sont
illégitimes, incompétents et méchants. Ils n’arrivent pas à fédérer le peuple sur des projets
d’intérêt général. La seule solution des jeunes est malheureusement d’aller en Europe, quel qu’en
soit le prix ». G. Nguédi, 2011, P25.
C’est donc un espace dysphorique pour les personnes qui y vivent ; dans la
mesure où il est rongé par la corruption, les injustices, le chômage, l’extrême pauvreté,
etc. Mais Tahar Ben Jelloun présente cet espace comme étant un lieu accueillant,
chaleureux, hospitalier. Un pays de la parole donnée. C’est la raison pour laquelle, il
consacre tout un chapitre sur un personnage d’origine Camerounaise nommé Flaubert.
On peut définir les micro-espaces comme étant des espaces exigus. Selon Malagros
Ezquerro, l’espace est le cadre ou plutôt les cadres où évoluent les personnages et où se
déroulent les actions. E. Ezquerro, 1983, P.153. Etant donné qu’il y a plusieurs micro-espaces
dans le corpus, nous allons restreindre l’étude en mentionnant : les espaces de loisir, les
espaces religieux, dramatiques, migratoires ; à noter aussi les aéroports qui seront associés
aux ambassades et consulats.
Ce sont des espaces réservés au défoulement des immigrés. Dans Partir, on peut citer
entre autres : « le café hafa de Tanger » P.11 ; le bar « whisky Agogo » P16 ; le bar
« Kebab9 »P.168 ; etc. Dans ce récit, ces espaces sont des lieux favorables à la floraison du
rêve, des prises de décisions et des stratégies à adopter pour pouvoir immigrer
clandestinement. Dans Voyage entre ciel et terre, ce type d’espace est présenté, au contraire,
comme étant un lieu où se trafiquent l’homosexualité, la drogue, la guerre etc. En fait les
rebelles Tchadiens se défoulent après avoir consommé des potions qui les aident à oublier,
mieux à se divertir après avoir accompli leur mission, celle de tuer des populations sans
défense et sans aucune raison: De retour au camp, ils chantaient, dansaient, se racontaient
les tueries de la journée et riaient aux éclats. G. Nguédi, 2011, P.57. En ce qui concerne
Douceurs du bercail, c’est au bercail qu’Asta Diop et sa bande se défoulent en travaillant des
champs au village Naatangué10 . Ces espaces d’évasion sont présentés par les auteurs en
fonction de l’intention de communication qui soutend chacun d’eux.
9
Un mot en arabe qui signifie victoire.
10
Selon l’auteur, ce terme couvre les notions de bonheur, abondance, paix.
34
les espaces dramatiques
Ce sont des espaces tragiques où les personnages trouvent généralement la mort. Dans
Partir, nous avons des espaces tels que : « le cimetière de Marshn » P.11 ; « l’hôtel rue
Murillo » P.58. « Le détroit de Gibraltar » P.11 C’est le symposium de la clandestinité,
regorgeant tous les immigrés qui voudraient se rendre en Occident ; la chambre d’hôtel, où
Azel se fait égorger par les siens. Dans Douceurs du bercail, nous avons le « dépôt » qui est
un espace dramatique, dans la mesure où Asta est déshonorée et traitée comme une
criminelle. Cela l’affecte donc psychologiquement et l’amène à faire une grève de la fin. Mais
elle suit néanmoins des conseils que lui prodiguent d’autres immigrés parqués dans ce même
endroit : Ecoute, ces gens sans cœur ne méritent pas que tu te prives de l’essentiel. Tu n’as
pas faim, peut-être, mais ton corps en a besoin… Depuis quand n’as-tu pas mangé ! A. S.
Fall, 1998, P.44. En ce qui concerne Voyage entre ciel et terre, on peut citer des endroits tels
que : « la petite cellule » dans laquelle Mamadou Niang trouve la mort P.134 ; « l’enclave
espagnole de Ceuta » P.125 où Baudelaire trouve la mort « frontière Tchad-Niger » P.51 le
symposium des rebelles altérés de sang. Ces espaces tragiques sont mis à la connaissance du
lecteur dans l’intention de décourager les jeunes qui ont encore la prétention de se lancer dans
l’immigration clandestine.
On entend par espaces migratoires, ces lieux où se déroule le plus grand nombre de
flux migratoires. Nous avons des espaces dans Partir, tels que « Tanger » P.19 ;
« Barcelone » P.01 ; « Madrid » P.40 ; « Caire » P.97 ; « Ceuta » P.36 et dans Douceurs du
bercail, il y a « France » P.31. « Dakar » P.150 « Paris » P.40, en ce qui concerne Voyage
entre ciel et terre, l’auteur mentionne des espaces migratoires suivants : « Paris »P.29.
« Tanger »P.85 une ville d’espoir pour la réalisation des rêves des jeunes Africains à cause de
l’enclave Espagnole qu’elle regorge : « cette ville avait la particularité d’abriter l’enclave
espagnole de Ceuta. Ce bout de terre en plein territoire marocain était la cible de tous les
aventuriers ». Ces différents espaces ci-dessus mentionnés présentent les foyers des flux
migratoires jeunes Africains qui sont à la recherche d’ « un paradis » perdu. L’on s’aperçoit
donc que ces déplacements s’effectuent de l’Afrique vers l’Europe.
35
Aéroports, consulats, les ambassades
Ce sont des lieux de négociation des candidats à l’immigration. Ce sont aussi des lieux
de rapatriement des immigrés dits clandestins et des endroits où les droits de l’homme sont
bafoués. En fait, ils sont parfois à l’origine de l’immigration clandestine dans la mesure où ils
refusent d’octroyer des visas aux jeunes Africains voulant aller en Occident. C’est le cas de
l’ambassade de France au Cameroun qui refuse le visa à Mamadou Niang et celui-ci se resoud
à l’idée de faire un voyage terrestre pour l’Europe ; d’où le titre du roman Voyage entre ciel et
terre ; « Après un entretien de trois minutes, la fonctionnaire du consulat dit à Mamadou avec
un air supérieur : le consulat de France ne peut vous accorder le visa ». G. Nguédi, 2011,
P.24. Mais dans Douceurs du bercail, l’aéroport est un lieu de rapatriement des immigrés et
l’auteure le nomme « dépôt ». C’est donc là qu’Asta demande à rentrer au bercail,
accompagné de ses compatriotes Yakham, Condé, Dianor, Séga qui sont en situation de
clandestinité : « Qu’on m’expulse, d’accord. Mais qu’on me ramène chez moi ! ». A. S. Fall,
1998, P.50.
L’étude que nous avons menés sur le cadre spatial, nous ont permis de comprendre que
les récits que nous explorons sont issus des pays différents, notamment, le Cameroun, le
Maroc et le Sénégal et nous plongent dans trois parties du continent africain à savoir :
l’Afrique centrale (Cameroun), l’Afrique du Nord (Maroc) et l’Afrique de l’ouest (Sénégal).
En fait, ces pays africains sont rongés par les mêmes maux qui sont : la corruption, les
injustices, le chômage, la pauvreté etc, bref des malaises socio-politico-économique. C’est
donc une société qui est favorable à l’immigration à cause des espoirs des jeunes qui sont
enterrés chaque jour. Cependant, l’espace du pays d’accueil est vu par les personnages
immigrants comme étant un eldorado, un paradis sur terre lorsqu’ils n’ont pas encore foulé
son sol. Cette conception commence à se défaire au niveau même des ambassades qui sont
chargées de livrer les visas et des passeports aux migrants. Que ce soit le pays natal ou celui
d’accueil, les personnages qui s’y meuvent ne sont pas du tout épanouis.
36
III-2 LA TEMPORALITÉ NARRATIVE
Dans notre texte, le temps peut être subdivisé en deux compartiments à savoir : la
datation narrative et les moments de la narration.
Dans les textes qui font l’objet de notre étude, les romanciers semblent promener le
lecteur dans un univers de précision en introduisant dans leurs récits des dates qui font appel
parfois même à l’histoire. En fait, Tahar Ben Jelloun par exemple, met en scène un narrateur
qui évoque des dates ayant marqué l’histoire du Maroc en général, mais celle de
l’immigration en particulier. Dans son texte, l’on peut relever des dates telles que « Février
1995 » P.16 ; « l’Espagne de 1939 » P.207 ; « 24 juin 1951 » P.246 ; « 26 juin 1951 » P.248 ;
« 13 février 1952 » P.251. En évoquant ces dates, l’auteur de Partir, voudrait prendre
l’histoire à témoin afin de rendre plus crédible ses préoccupations autour de l’immigration
clandestine. En ce qui concerne Douceurs du bercail, les dates ne sont pas précises. On note
par exemple : « Février 199…, » P.35 ; « 12 Février » P.61. Cependant, l’œuvre de Nguédi ne
présente aucune date. A travers ce procédé, les auteurs voudraient exprimer la vraisemblance
dans le déroulement des évènements qui sont narrés. Seulement, avec le procédé dont use A.
S. Fall, à savoir les dates non achevées et G. Nguédi, celui de l’absence des dates, marquent
une incertitude dans les faits que présentent des narrateurs. On a donc l’impression qu’ils ne
sont pas certains de ce qu’ils racontent. Ainsi l’immigration s’inscrit là dans une histoire qui
ne s’achèvera pas dans le temps, puisqu’elle n’est pas circonscrite dans un temps précis par
les auteurs.
37
narration antérieure, ultérieure, simultanée et intercalée. Cependant seuls les trois premiers
types nous intéressent.
L’on s’aperçoit donc que, la narration ultérieure propulse les candidats à l’immigration
dans leurs pays de rêve. Et cela favorise par le même fait le désir de quitter le pays natal.
38
La narration simultanée : ici, la narration s’accomplit en même temps
que l’histoire. Dans ce cas, le récit est dit linéaire ; les faits se déroulent au même moment
que la narration. C’est le propre du récit de Nguédi où il promène le lecteur dans un
parcours linéaire de Mamadou Niang à la quête du bonheur en France. Dans Partir, ce
procédé est perceptible dans la lettre écrite par Azel au Maroc : « Cher pays…
Aujourd’hui est un grand jour pour moi… » T. B. Jelloun, P.88. Azel écrit donc une
histoire en cours de réalisation. Mais dans Douceurs du bercail, la narration simultanée est
perceptible dans le récit à travers les conversations des personnages.
l’instance productrice du discours narratif prit dans une situation narrative... par le même fait,
définit la situation narrative comme :"un ensemble complexe dans lequel l'analyse, ou
simplement la description, ne peut se distinguer qu'en déchirant un tissu de relations étroites
entre l'acte narratif, ses protagonistes, ses déterminations spatio-temporelles, son rapport aux
autres situations narratives impliquées dans le même récit. G. Genette 1969, P.226-227.
Ici, nous étudierons les voix narratives, et les perspectives narratives. Dans
l’optique de dégager les relations qu’entretiennent d’une part les voix et de l’autre les
perspectives narratives avec l’histoire racontée à savoir, l’immigration clandestine.
Parler des voix narratives dans cette partie de notre travail, nous pousserait à répertorier les
différents types de narrateurs qui prennent en chargent le récit afin de faire ressortir leur position
par rapport à l’immigration clandestine. Ainsi, on distinguera ; le narrateur homodiégétique, qui est
un narrateur qui laisse se manifester ses traces dans l’histoire qui est racontée. Nous avons
également un narrateur intradiégetique, c’est-à-dire celui-là qui présent dans la fiction ; celui
autodiégetique à savoir, ce narrateur qui est héros de l’histoire qu’il raconte. Tous ces récits
semblent se dérouler à la première personne et Sylvie Patron nomme ce type de récit « récit à la
première personne » et elle le définit comme étant un récit dans lequel le narrateur se désigne par
le pronom de la première personne. S. Patron, 2009, P.15.
En outre, nous avons également une deuxième catégorie que constitue la voix narrative. Il
s’agit du narrateur extradiégétique, c’est-à-dire lorsqu’il est hors-fiction. Cela est perceptible
lorsque l’écrivain désigne sont narrateur par le pronom personnel « il », le laissant en même temps
le soin de prendre en charge le récit. Dans Partir, tous les chapitres écrits par l’auteur sont des
39
chapitres éponymes, puisque les titres sont personnages principaux. Sylvie Patron qualifie ce
deuxième type de récit de « narration à la troisième personne » Ibidem. Et le définit par le même
fait comme étant un récit dans lequel le narrateur se désigne par le pronom de la troisième
personne. Ibidem. Dans les textes qui font l’objet de notre étude, les auteurs semblent faire usage de
ces différents types de voix narrative ; seulement la première personne apparait dans le récit de T.
B. Jelloun, lorsque les personnages écrivent des lettres. C’est le cas de la lettre d’Azel adressée au
Maroc.
Selon le dictionnaire le Petit Robert, perspective vient du bas latin "Perspicere qui signifie
« apercevoir ». C'est donc l'art de représenter les objets sur une surface plane, de telle sorte que leur
représentation coïncide avec la perception visuelle que l'on peut en avoir compte tenu de leur
position dans l'espace par rapport à l'œil de l'observateur. Selon Gérard Genette, cité par Barnabé
Mbala Ze, la perspective narrative est : Ce second mode de régulation de l'information qui procède
du choix (ou non) d'un "point de vue", restrictif... entre la question qui voit ? Et la question qui
parle ? MBALA Ze, 2001, P.20. Mais J. Lintvelt se veut un peu plus exhaustif sur la question de
la perspective narrative :
40
III-3 LE SYSTÈME DES PERSONNAGES
Dans son article « Introduction à l’analyse structurale du récit », Roland Barthes souligne
qu’il n’existe pas un seul récit au monde, sans personnage ou du moins sans agent. R. Barthes, 1981,
P.22. Cela signifie que le personnage est l’élément capital d’un récit, c’est pour cela que Yves Reuter
renchérit en disant : les personnages ont un rôle essentiel dans l’organisation des histoires. Ils
déterminent des actions, les subissent, les relient et leur donnent du sens. Y. Reuter 1996, P.34.
Cependant, dans notre analyse, nous nous proposons de catégoriser les personnages en fonction de
leur jugement relatif à l’immigration en général, mais l’immigration clandestine en particulier.
Nous envisageons classer les personnages dans le but d’avoir une meilleure lisibilité du
texte. Cela ne s’éloigne tout de même pas de la définition que Philippe Hamon donne du
personnage lorsqu’il dit : Le personnage est un système d’équivalences réglées destiné à assurer la
lisibilité du texte ». P. Hamon, 1977, P.44. Les protagonistes seront donc classés en fonction du
regard qu’ils portent sur l’immigration. On distingue : les personnages immigrants, les personnages
immigrés, et ceux réfractaires à l’immigration.
On entend par personnage immigrant, tout protagoniste qui entrevoit quitter son pays
d’origine pour un eldorado ailleurs. Cela est le propre des personnages qui entrent en scène dans
notre corpus. Dans Partir, se sont des jeunes tels que Azel, Malika, Kenza et Siham dont les
pensées se résument au verbe partir. Bref, c’est une obsession pour eux, et cela amène Moha à dire
à Kenza : Partir, Partir ! Partir n’importe comment, à n’importe quel prix, se noyer, flotter sur
l’eau, le ventre gonflé, le visage mangé par le sel, les yeux perdus…Partir ! T. B. Jelloun, 2006,
P.49. Nous remarquons que, tous ces jeunes sont au Maroc au début du récit, mais vers la fin, ils
sont en Espagne. Cependant, dans Douceurs du bercail, ce sont les jeunes comme Yakham, Dianor,
Paapi et Codé, qui sont obsédés par l’idée de partir. Mais Asta Diop y va uniquement dans le cadre
du travail en ce qui concerne Voyage entre ciel et terre, nous avons deux personnages qui ne vivent
que du verbe partir : Mamadou et son compagnon Baudelaire.
Pour Sami Nair, être un immigré, c’est avoir quitté l’endroit où l’on est pour vivre dans un
autre endroit. Sami Nair, 1999, P.10. Dans le même ordre d’idée, il souligne la légère différence
41
qui existe entre l’émigrant et l’immigré en ces termes : lorsqu’une personne quitte son pays pour
s’installer dans un autre, on dit qu’elle est émigrée. Une fois installé dans son pays d’accueil, elle
devient immigrée. C’est la différence l’émigrant et l’immigré. Ibidem. Dans Partir, Abbas est le
seul clandestin qui arrive en Espagne, mais les autres immigrants échouent au cours de leur
aventure, que ce soit les immigrés réguliers ou irréguliers. Samir Nair pense à ce sujet que les
Africains embarquent souvent au péril de leur vie sur des bateaux ou des barques de fortunes à
Tanger, au Maroc ; de là, ils traversent le détroit de Gibraltar». Idem, P.12. Dans le texte, nous
avons comme immigrés dans Partir, Azel, Kenza, Soumaya, etc.
L’immigration n’est pas toujours un phénomène partagé par tous les personnages qui entrent
en scène dans les œuvres qui constituent notre support. En fait, c’est l’apanage de la jeune
génération ; mais les anciens, eux, ayant vécu cette expérience n’en parlent pas avec enthousiasme.
On aperçoit de ce fait un conflit de génération. Dans le texte, nous avons par exemple Moha, un
homme âgé, qui sensibilise les jeunes marocains au sujet de l’immigration :
Dès les années 1960, Greimas a proposé le modèle actanciel, inspiré des théories de
Vladimir PROPP. Ce modèle a pour principe la décomposition d’une action en six facettes ou
actants. En fait, il permet d’analyser toute action réelle ou thématisée, en particulier celle dépeinte
dans les textes littéraires ou les images. Ceci étant, ce modèle nous permettra d’analyser la
« jonction sémiotique » qui existe entre les personnages dans le corpus en rapport avec
l’immigration clandestine.
1- Le sujet est ce qui veut ou ne veut pas être conjoint à 2- un objet 3- le destinateur est
ce qui incite à faire l’action alors 4- le destinataire est ce qui en bénéficiera. En fin 5- un
11
adjuvant aide à la réalisation de l’action, tandis qu’un opposant nuit
Ainsi, pour ce qui est de la structure de Douceurs du bercail d’Aminata Sow Fall,
nous avons :
11
WWW. Signosemio. com./greimas/modèle- actanciel. asp. Consulté le 24 Octobre 2015
42
D1 O D2
Recherche
Les malaises de du bien-être La société
la société sénégalaise
sénégalaise (la
corruption, les
injustices, etc
Adj S Opp
-les passeurs
Yakham -Police
-le gouvernement de
sénégalais l’immigr
ation
-la position
-Asta
géographique du
Diop
Sénégal
D1 O D2
Quête du bien-être
Les malaises de la
société marocaine(le
chaos social)
Adj S Opp
En ce qui concerne Voyage entre ciel et terre, les relations sont les suivantes :
43
D1 O D2
Extrême misère
La
recherche
du paradis
Adj S Opp
-lesAdj
passeurs
Mamadou
-la famille de Niang -L’ambassade
de France
Baudelaire
-La barrière
électrique
Espagnole
Au regard des relations qui lient les actants dans le texte, l’on se rend bien compte que ce sont
des malaises sociaux, politiques et économiques qui poussent les jeunes à rêver d’un Ailleurs
meilleur. Tous ont donc comme objet à conquérir le bien-être. Mais ce bonheur semble ne pas avoir
de destinataire chez Tahar Ben Jelloun et Grégoire Nguédi, car les candidats à l’immigration
clandestine n’envisagent pas rentrer dans leurs pays. Chez Aminata Sow Fall par contre, les candidats
sont heureux de rentrer au bercail avec pour objectif de rendre ce bercail agréable où tous les jeunes
pourraient s’épanouir, sans avoir à envier l’Occident.
Ce chapitre nous a permis d’étudier les techniques narratives dont font usage Aminata Sow
Fall, Grégoire Nguédi et Tahar Ben Jelloun pour faire la satire de l’immigration clandestine qui
gangraine le continent africain. Ces techniques ont été inspirées des travaux de Gérard Genette
portant sur la narratologie que Tzevtan Todorov définit comme « la science qui étudie les éléments
structurels du récit ». Pour ce faire, nous avons étudié les structures telles que le cadre spatio-
temporel qui est un obstacle à l’épanouissement des candidats à l’immigration ; le temps du récit
qui influe sur les mœurs des jeunes Africains ; les voix narratives qui permettent de témoigner de
ce phénomène dans le texte ; le système des personnages et les relations qui existent entre ces
personnages. Ces relations permettent de déceler les agents passifs, actifs et sensibilisateurs. Bref
ces techniques narratives permettent de peindre négativement l’immigration clandestine dans le
44
texte ; à présent, ne pouvons-nous pas trouver des procédés de style qui accompagnent ces
techniques narratives et qui rendent dynamique les textes que nous explorons ?
45
CHAPITRE 4 : LES PROCÉDÉS DE STYLE
Après avoir examiné les techniques narratives qui rendent compte de l’immigration
clandestine, nous allons à présent tenter de déceler les procédés de style qui permettent par ailleurs
de décrier ce phénomène dans le texte. L’étude des procédés de style dans cette partie de notre
analyse, nous amène à recenser des le corpus, tous les moyens dont les auteurs font usage afin de
peindre l’immigration clandestine qui gangrène la société africaine. Selon Henri Mitterrand,
l’écrivain est doté d’une compétence linguistique et c’est celle-ci qui lui permet de mieux exprimer
sa pensée et d’innover en même temps. Pour ce faire, nous convoquerons des procédés tels que : la
disposition du texte, les figures de style et la thématique.
Autrement dit, le roman est le fruit d’un triple héritage dont l’écrivain fait usage
pour produire son œuvre. Bernard Mouralis va plus loin en pensant que les littératures
africaines ou négro-africaines peuvent être taxées de « contre littératures ». Dans son
ouvrage intitulé Les contre-littératures, il fait remarquer que la littérature négro-
africaine est en marge de l’esthétique classique :
l’expérience collective et le refus d’une situation assurent, depuis le début de ce siècle, une
homogénéité certaine à des textes par ailleurs très divers et produits aussi bien en Afrique
continentale que dans les communautés noires de la diaspora(…) Homogénéité et différences sur
lesquelles l’emploi des langues européennes – anglais, français, espagnol etc – auxquelles ont
recours la plupart des écrivains noirs(parallèlement aux langues africaines et créole…) ne parait
guère avoir d’effet délétère car ce qui compte ici, ce n’est pas d’illustrer la langue et la littérature
anglaise, française etc, mais de faire entendre sa protestation de l’homme noir. B. Mouralis,
1997, P.169.
Il apparait donc clair que le texte africain, qu’il soit issu du continent ou alors de la diaspora,
se distingue par un certain nombre de procédés parmi lesquels : l’hétérogénéité,
46
l’intertextualité, la polyphonie langagière, l’hybridité textuelle, l’alternance codique, les
figures de style, et la thématique.
La littérature de voyage et par extension négro-africaine offre aux lecteurs des textes
hétérogènes. En fait, étant circonscrit dans le champ du roman, les auteurs nous présentent
plutôt des récits encombrés de l’héritage oral africain constitué : des proverbes, des maximes,
des contes et même des berçeuses. C’est la raison pour laquelle, Jean Pierre Makouta
Mboukou déclare :
Le mélange des genres est donc monnaie courante en littérature négro-africaine. Cette fusion
n’est pas due à la maladresse d’exploitation de la notion de genre. C’est bien plutôt une
esthétique délibérément choisie et adoptée…Ainsi dans notre littérature, il y a constamment
fusion entre la poésie et l’histoire. J. P. M. Mboukou, [Link]. P.316.
L’on relève donc que cette pratique esthétique est propre à l’Afrique, mieux au texte
négro-africain.
Dans Partir par exemple, l’auteur regroupe au sein de son roman, plusieurs sous-
genres romanesques tels que le roman historique, le roman psychologique, le roman
épistolaire et l’on observe plus loin la présence d’un chant qui est un genre oral. C’est le cas
du chant que Nazim exécute à l’intention de Kenza sa bien aimée : Tu es mon ivresse/De toi je
n’ai point dessoûlé/Je puis dessoûler/Je ne veux point dessoûle. T. B. Jelloun, 2006, P.143.
Pour ce qui est de Douceurs du bercail, c’est un texte qui privilégie d’autres genres oraux tels
que le proverbe et la maxime. Comme proverbes on peut relever : Un garçon qui pleure ne
sera pas un homme ; A. S. Fall, 1998, P.112 ; Quand on perd son chemin, il faut retourner là
d’où on est parti Idem, P.139 ; La terre ne ment pas Idem, P.188. Dans le même texte, l’on
observe également des maximes telles que :
Quand le rapport de forces s’exprime avec autant hargne et d’irrespect, il est plus sage
d’encaisser pour ne pas mettre en danger de mort la parcelle de dignité qui, en disparaissant,
ouvrirait inéluctablement-et pour toujours-les portes de l’ignominie12 ; Rentrer au bercail avant la
nuit est un acte de sagesse. Idem, P.103.
Mais Voyage entre ciel et terre, semble ne pas privilégier cette esthétique particulière,
l’auteur préfère encore le phénomène d’intertextualité. Car il s’inspire de la Bible et dès
l’entame de son texte, il nous rappelle l’histoire de Noé et ses trois fils.
47
IV-1-2 L'intertextualité
Selon Julia Kristeva, tout discours en reprend un autre, le propre du texte littéraire est
son caractère citationnel. Le lecteur continue avec les œuvres de ses prédécesseurs :
tout texte se construit comme une mosaïque de citation, tout texte est l’absorption et la
transformation d’un autre texte. A la place de la notion d’intersubjectivité s’installe celle
d’intertextualité et le langage poétique se lit au moins comme double. Didier SOUILLER et
Wladimir Troubetzkoy, 1997, P.29.
Mais Michel Arrivé pense plutôt que la signification d’un texte sera d’être un
carrefour de textes, l’intertexte se définissant comme l’ensemble des textes qui entrent en
relation dans un texte donné. Ibidem. Ainsi, les textes qui font l’objet de notre étude, font
tous usage du phénomène d’intertextualité. A la lecture de Partir et Voyage entre ciel et
terre, l’on peut relever l’intertextualité biblique : Donner et faire en sorte que la main gauche
ne soit pas au courant de ce qu’a offert la main droite. A. S. Fall, 1998, P.119 ; Après le
déluge, Noé et ses trois fils furent désignés par Dieu pour repeupler et redonner vie à la
terre…Selon la liste ethnographique, Cham devint le père des enfants d’Afrique. G. Nguédi,
2011, P.05. Cette image va influencer le récit de Nguédi car il met en scène un personnage
Mamadou Niang, qui veut se défaire de la malédiction de Noé dans l’optique de quitter la
descendance de Cham afin d’accéder au pays des enfants bénis de Dieu.
Dans Partir, l’auteur fait usage d’une variété de procédés intertextuels à l’instar de
l’histoire des relations entre l’Espagne et le Maroc : Je tenais à raconter l’histoire de cette
patera du mois de juin 1951. Elle est unique. T. B. Jelloun, 2006, P.251 Et Miguel d’ajouter :
« C’est incroyable ! Qui aurait cru ? Déjà en 1951, il y avait des clandestins, mais pas du sud
vers le nord comme aujourd’hui ». Idem, PP.251-252. Comme autre procédé intertextuel
observé dans cette œuvre, nous avons la présence des cinq piliers que recommande l’islam à
ses fidèles :
L’attestation de la foi ; les cinq prières quotidiennes selon le mouvement de la terre autour du
soleil ; le jeûne du ramadan où le croyant s’abstient de manger, de boire, de fumer et d’avoir des
relations sexuelles du lever au coucher du soleil durant une période de vingt-neuf ou trente
jours ;la zakat, l’aumône à offrir aux nécessiteux en fonction de vos revenus ; et enfin le hadj,
c’est-à-dire le pèlerinage à la Mecque si votre santé physique, mentale et financière le permet . T.
B. Jelloun, 2006, PP.251-252.
A travers le procédé de l’intertextualité, ces auteurs dévoilent de manière consciente et
inconsciente les grands textes ayant influencé leurs productions littéraires.
48
IV-1-3 L'hybridité textuelle
Henri Mitterrand écrit : Gérard Genette a bien montré que l’énoncé romanesque est
rarement d’une totale transitivité, qu’il offre rarement le pur récit, ou le pur discours : il est
fait la plupart du temps de segments où le récit est contaminé de discours, ou inversement. H.
Mitterrand, 1980, P.215. Mais dans la perspective postcoloniale, et notamment dans
l’esthétique du texte littéraire de la migritude, les textes sont hybrides et l’objectif est de
prôner un sujet pluriel, voire cosmopolite. Selon Jean Marc Moura,
la théorie postcoloniale et les œuvres qu’elle étudie peuvent apparaitre comme les composantes
d’une entreprise profondément multiculturelle dessinant pour la première fois dans l’histoire, un
cosmopolitisme littéraire à l’échelle du monde. Elles constitueraient peut-être en ce sens le
prélude d’un universalisme réel. Jean Marc Moura, 1999, P.153.
Dans les textes que nous étudions, les auteurs semblent épouser le point de vue de
Moura dans la mesure où ils pratiquent une écriture hybride débouchant sur un sujet migrant
pluriel et cosmopolite. En fait lors de leur reconstruction identitaire, les personnages mis en
scène par ces auteurs, au terme de leur aventure, deviennent des sujets pluriels.
Dans Partir, Azel devient un sujet pouvant intégrer toutes les sphères de la société y
compris le secteur des brigands ; c’est la raison pour laquelle on lui propose de devenir
indicateur de la police, étant donné qu’il est proche de cette catégorie sociale :
Chacun son rêve. Celui d’Azel s’était brisé en mille morceaux. Pour l’heure, il fallait trouver une
sorte de sortie, quelque chose qui convaincrait la police de sa bonne…
Voyage entre ciel et terre quant à lui présente un personnage qui traverse un certain
nombre d’étapes : après porteurs à la gare de Ndjamena, soldats dans un obscur mouvement
de rebelle, caravanier dans le Sahara, esclaves, ouvriers agricoles et bergers, Mamadou
Niang et Baudelaire ajoutèrent croque-mort à leur curriculum vitae. G. Nguédi, 2011, P.88.
13
Cette maxime résume en fait la vision du monde de Sow Fall, P.188.
49
Les personnages mis en scène dans ces textes deviennent de manière consciente ou non, des
sujets pluriels et cosmopolites.
Selon le dictionnaire Le Robert, le terme alternance vient du verbe alterner qui signifie
exercer une fonction tour à tour, changer. Ainsi l’alternance serait une succession répétée
dans l’espace ou dans le temps, qui fait réapparaitre tour à tour, dans un ordre régulier, les
éléments d’une série. Le terme codique, est un adjectif qualificatif qui vient du substantif code
et renvoie aux domaines de la langue et de la littérature et selon le même dictionnaire, à tout
système rigoureux de relations structurées entre signes et ensemble de signes. De ce fait, code
devient synonyme de conversion. En linguistique, c’est tout ce qui permet de transmettre une
information, bref un ensemble de signes permettant de communiquer ou de transmettre une
information. L’expression alternance codique est le fait de passer d’un code à un autre de
manière successive et répétitive. Dans Douceurs du bercail, on peut observer ce procédé
lorsque l’auteur alterne le français et le wolof : Dieu décide de tout, yalla yalla bey sa toll
(P.11) ; Ey waay ! Dooleey deug ! ils ont les moyens ! (P.13) ; Yalla téré. Hasbounalahi !
Pour ma part, que Dieu me préserve de ces sauna… (P.14) ; pour ce qui est de Partir, nous
avons l’alternance du français et de l’arabe : Non, non, pas encore, l’année prochaine
inch’Allah ! (P.180). Mais, Nguédi opte plutôt pour une alternance des langues européenne
où il préfère une alternance du français et de l’allemand et même de l’espagnol : … Car il y
avait des collabos à tous les coins… sans hésiter à la kommandatur. G. Nguédi, 2011, P.44.
Ces alternances codiques permettent aux auteurs de démontrer la dimension plurielle des
identités des sujets en immigration. En effet, à la rencontre d’autres cultures, les candidats à
l’immigration semblent devenir des êtres cosmopolites.
Dans leur ouvrage intitulé Figures de style, Axelle Beth, Elsa Marpeau définissent la
notion de figure de style comme :
Un procédé par lequel on agit sur la langue, en mettant en avant ses particularités, afin
d’accentuer son efficacité ou de créer un morceau de bravoure, ou en bouleversant, avec plus ou
moins de force, son usage courant : agencement des phrases, choix d’un terme plutôt qu’un autre
attendu habituellement, combinaisons particulières de mots. A. Beth, E. Marpeau, 2005,
P.05.
50
IV-2-1 L'hyperbole
Selon Pierre Fontanier, l’hyperbole est un procédé de style qui augmente ou diminue
les choses avec excès et les présente bien au dessus ou bien au dessous de ce qu’elles sont
dans la vue, non de tromper, mais d’amener à la vérité même et de fixer, par ce qu’elle dit
d’incroyable, ce qu’il faut réellement croire. P. Fontanier, 1968, P.122. Les auteurs des
littératures de l’immigration semblent faire appel à cette figure afin de montrer aux lecteurs à
quel point l’immigration clandestine est dangereuse. Dans Partir, on a l’expression « rouge de
colère » P.134, il s’agit d’Abdeslam, dans sa lutte contre l’immigration clandestine au Maroc.
En fait l’hyperbole est matérialisée par l’adjectif qualificatif « rouge », et cela traduit la
dévotion de ce personnage à lutter contre la clandestinité des immigrés. Voyage entre ciel et
terre fait usage de cette figure dans le but de décrier les guerres civiles et interethniques qui
paralysent le continent Africain et portant la signature de l’Occident. En fait, selon lui, les
Occidentaux se servent de ces guerres pour mieux exploiter les richesses que regorge
l’Afrique. On a donc : prolifération d’armes blanches P.39 ; panoplie très variée Ibidem.
Cependant, Douceurs du bercail dans sa condamnation de l’immigration clandestine, parle de
la dérive du continent P.60. En fait pour elle, le continent Africain est à la dérive à cause de
certains phénomènes parmi lesquels l’immigration clandestine.
IV-2-2 La personnification
51
IV-2-3 La métaphore
IV-3- LA THÉMATIQUE
le thème, étymologiquement est ce qui est posé c’est-à-dire une notion, une question, ou une
figure d’intérêt suffisamment général ou d’importance clairement reconnue pour susciter une
identification aisée et un intérêt immédiat de la part des lecteurs les plus divers.. On parlera
d’étude thématique pour désigner le réseau des thèmes tel qu’il est orchestré dans un texte
particulier, voire dans des œuvres d’un auteur donné ou dans des œuvres diverses rassemblées
par une problématique commune. Souiller et Wladimir Troubetzkoy, 1997, P.17.
Notre tâche consistera donc à faire une étude sur le contenu thématique que nous livre
le corpus que nous explorons. Pour ce faire, nous nous servirons des travaux de Jean Pierre
52
Richard. Selon lui, un thème est un principe concret d’organisation, un schème ou un objet
fixe autour duquel aurait tendance à se constituer et à se déployer un monde. J-Y Tadié,
1987, P115. Il précise que le repérage s’effectue d’après le principe de récurrence… la
répétition signalant l’obsession. Mais la quantité ne suffit pas : un thème peut être exprimé
par des mots différents. Ibidem
IV-3-1 Le retour
On entend par retour, le fait de revenir à l’endroit dont on est parti. Les littératures de
l’immigration mettent en exergue ce problème de retour, et cela nous permet de le
questionner. Dans Partir, on relève des termes suivants : « revenir » P.314 ; « le vent du
retour » Ibidem ; « expédition » P.317 etc en ce qui concerne Voyage entre ciel et terre, les
candidats à l’immigration dans cette œuvre semblent ne pas mentionner cela durant leur prise
de parole de même que le narrateur. Mais dans Douceurs du bercail, nous avons un
vocabulaire varié désignant le retour : « chez moi » P.50 ; « les entrailles de notre terre »
P.87 ; « terre » P.188 ; « bercail » P.217 ; « réservation retour » P.18 ; « retourner au pays »
P.14 ; « revenir »P.09 ; « nous reviendrons » P.09 ; « revenir au pays »P.103 etc. après ce
relevé, l’on se rend compte que le retour est perçu différemment par les auteurs. En effet, il
semble être heureux chez Sow Fall et douloureux chez Nguédi et Ben Jelloun, car les
protagonistes souhaitent qu’on les enterre dans cette terre dont ils ont tellement rêvé.
IV-3-2 Le déplacement
Le déplacement, c’est le fait d’aller d’un endroit à un autre. C’est le propre des
littératures de l’immigration, car elle met en scène des personnages en quête d’un paradis
perdu. En fait, c’est l’un des thèmes sur les quels se structurent les textes issus de
l’immigration. Dans Partir, nous avons une utilisation abusive voire obsessionnelle du terme
« partir ». Mais d’autres variants sont à signaler : « partir » P.14 ; « quitter le pays » P.25 ;
« quitter ce pays » P.43 ; etc. En ce qui concerne Douceurs du bercail, nous avons les termes
suivants : « des vols de nuit » P.06 ; « embarqué » Ibidem ; « atteindre sa destination »
Ibidem ; « les voyageurs » P.16 ; « déambulent » P.45 ; « immigration » P.63 ; etc. En ce
concerne Voyage entre ciel et terre, l’on peut recenser : « départ » P.19 ; « vol » Ibidem ;
« voyage pour Paris » P.27 ; « traverser » Ibidem ; « quitter la gare » P.29 ; « payer le
transport » Ibidem ; etc. L’on se rend bien compte que le déplacement est l’un des thèmes
structurant des productions de l’immigration. En fait, c’est une littérature qui fait appel au
53
déplacement, au mouvement, au voyage ; et cela est même justifiable par le type de récit
qu’elles livrent aux lecteurs à savoir : une écriture de l’entre- deux. C. Albert, 2005, P.50.
IV-3-3 l'identité
Dans le Robert, identité c’est le fait pour une personne d’être tel individu et de pouvoir
être également reconnu pour tel sans nulle confusion grâce aux éléments qui l’individualisent.
Autrement dit, l’identité renvoie à ce qui est spécifique à l’individu et qui le différencie des
autres. Les littératures de l’immigration posent généralement cette problématique car ces
récits sont à cheval entre plusieurs cultures et les personnages au cours de leur aventure, font
la rencontre d’autres cultures, mais se soucient parfois de garder ce qui les distingue des
autres. Dans Partir, on peut relever les termes suivants : « c’était la tradition » P.33 ; « les
funérailles » P.33 ; « des islamistes » P.34 ; « seul célibataire hétérosexuel » P.83 ; « je suis
superstitieux » P.84 ; « amant de Miguel » P.104 ; « culture » P.212 ; etc. Mais Douceurs du
bercail, ce terme est perceptible via la récurrence des termes suivants : « manière » P.104 ;
« nous ne sommes pas pareils »P.101 ; « vivre ensemble » Ibidem ; « natifs du pays » P.126 ;
« originaires des quatre coins du monde » Ibidem ; « les mêmes valeurs » P.169 ; « connaitre
leur racine » P.185 ; « propre identité » Ibidem ; etc. En ce qui concerne Voyage entre ciel et
terre, nous avons : « coutumes africaines »P.12 ; « natif » P.53 ; « civilisés » P.60 ;
« éducation africaine » P.64 ; « peuples du désert » P.68 ; « enfants de Cham » P.76 ; etc.
L’on constate donc que les candidats à l’immigration clandestine sont toujours en proie à leur
identité, car au contact avec d’autres cultures, il y a une sorte de crise et de rupture
identitaire. Mais ces immigrés s’efforcent à concerner une trace de leur identité d’origine
même s’ils sont devenus hybrides.
Rendu au terme de ce chapitre, il ressort que les procédés de style convoqués pour
mieux étudier la problématique de l’immigration clandestine, relève de ce que Mitterrand a
appelé « la compétence linguistique de l’écrivain ». En fait ces procédés de style à savoir :
une écriture du métissage, les figures de style, la thématique font écho de la spécificité du
roman africain, qui rompt avec la structure canonique occidentale. C’est ce qui a poussé
Bernard Mouralis à classer les productions africaines parmi les littératures dites contre-
littératures. Ce sont donc ces spécificités qui soulignent l’originalité de ces textes.
Cette deuxième partie de notre travail, a permis de nous rendre compte que pour
décrier les maux qui minent la société, l’écrivain se sert d’une écriture particulière. Dans les
54
productions qui font l’objet de réflexion, les auteurs font usage des techniques narratives
d’une part et de l’autre les procédés de style. En fait, tout ceci, permet à l’artiste de rendre
compte et de manière stylisée l’immigration clandestine qui gangraine le continent Africain.
L’on peut donc dire que c’est une écriture au service de la morale, comme le dit R. Barthes
dans son ouvrage intitulé Le Degré Zéro de l’écriture : L’écriture « est donc essentiellement
la morale de la forme, c’est le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de
situer la Nature de son langage». R. Barthes, 1987, P.15. Autrement dit, l’écriture est
étroitement liée au problème social qu’elle dénonce. Mieux encore, l’écriture porte en elle-
même, le message à transmettre. Pour mieux exploiter cette technicité, nous nous sommes
basés sur des travaux de narratologie effectués par Gérard Genette et qui sont venus en appui
à la deuxième étape que propose Mitterrand pour étudier un roman du point de vue de la
sociocritique. Il s’agit de la triple compétence dont dispose le romancier à savoir : la
compétence sociale, narrative, et linguistique. Aussi, cette partie de notre travail nous a
permis de comprendre que le roman africain a ses spécificités qui rompent avec le roman
canonique occidental. Cela est perceptible à travers l’intrusion dans le récit d’autres genres le
plus souvent oraux tels que les proverbes, les maximes, les chansons, l’Histoire, etc.
55
TROISIÈME PARTIE : RETOUR ET PERSPECTIVE DU
DÉVELOPPEMENT DU BERCAIL
56
Dans cette dernière partie de notre travail, notre objectif est de déceler, la vision du
monde de chaque auteur qui sous-tend la création des textes littéraires de notre corpus. En fait
pour mieux déceler cette vision du monde de ces auteurs, nous allons d’abord questionner la
problématique du retour et ensuite voir la mission que s’assignent ces écrivains. Cette partie
est donc inspirée des travaux de Mitterrand, notamment avec sa troisième recommandation
qui est de rechercher le sens du roman après avoir fait une étude structurelle de celle-ci, c’est-
à-dire « formaliste » ou « matérialiste » déboucher sur le sens que arbore les textes du corpus
en étude. Il propose d’interpréter le texte tout en cherchant le sens au-delà de ce qui est
perceptible. Il écrit donc à ce sujet :
Le texte du roman ne se limite pas à exprimer un sens déjà là ; par le travail de l’écriture, il
produit un autre sens, il modifie l’équilibre antérieur du sens, il réfracte et transforme tout à la
fois, le discours social… Car la sociocritique ne peut être autre chose qu’une sémiotique. Idem,
P.17.
En fait, lorsqu’un écrivain prend sa plume, c’est pour la mettre au service de la
société tout en proposant par le même un modèle de société idéal. Dans l’optique d’éradiquer
le phénomène de l’immigration clandestine qui putréfie la société africaine contemporaine, les
auteurs que nous nous sommes donnés d’étudier semblent se servir d’un type d’écriture afin
d’apporter leur pierre à l’édifice. De manière générale, les immigrés, une fois arrivés en
Europe, ne songent plus à retourner sur le sol qui les a vus naitre. Les textes qui constituent
notre corpus condamnent cette façon de penser des Africains immigrés, et proposent plutôt un
retour en vue de développer le bercail, après avoir acquis la science et les compétences. D’un
auteur à l’autre, la problématique du retour est posée et conçues différemment. Ainsi, on a
donc deux formes de retour qui se dégagent du corpus à savoir : un retour douloureux et un
retour heureux, aucune de ses formes n’est évidente pour les personnages en situation
d’immigration.
57
CHAPITRE 5 : DE LA PROBLÉMATIQUE DU RETOUR
Selon le dictionnaire le petit Robert, le retour est le fait de repartir pour l’endroit d’où
l’on est venu. C’est donc l’action de revenir, de retourner, d’arriver dans un lieu qu’on avait
quitté. La problématique du retour semble être au centre des préoccupations des écrivains de
la diaspora africaine. En effet, ayant migré pour l’occident considéré comme le paradis sur
terre, les personnages de ses productions font face au problème du retour. Mais Aimé Césaire
en publiant Cahier d’un Retour au Pays Natal, avait déjà fixé les jalons des personnages en
situation d’immigration ; dans la mesure où il sensibilisait ceux-ci à ne pas oublier d’où ils
viennent quelles que soient les difficultés rencontrées. On distingue dans les littératures de la
migritude deux formes de retour à savoir, le retour volontaire et le retour forcé. Le plus
important dans ce chapitre, est de relever que notre corpus tourne autour d’une thématique qui
est celle de l’immigration, qui se situe entre une rupture avec l’espace d’origine matérialisé
par une confrontation avec la société d’accueil dans laquelle l’immigré doit vivre. C. Albert,
2005, P.12 ; Selon Christiane Albert, lorsqu’on lit ces productions littéraires, on a
l’impression que ses auteurs font état de leur expérience personnelle d’immigré car elles :
« traiteraient de l’immigration par procuration à travers des récits de fiction loin de leur
expérience personnelle ». Idem, P.99. Il sera donc question de mettre en exergue le point de
vue de chaque auteur du corpus, au sujet du retour notamment avec les différentes formes que
peut prendre ce retour : le retour heureux et le retour malheureux.
Ambroise KOM, avait déjà écrit au sujet de la problématique du retour dans les
littératures de l’immigration en disant : « il n’y a pas de retour heureux ». Autrement dit,
l’auteur démontre qu’il n’y a pas de retour heureux dans les littératures de l’immigration
quelque soit le type de retour (volontaire ou involontaire). L’on peut donc dire qu’il est très
difficile aux immigrés surtout clandestins d’envisager un possible retour au bercail. Car
l’accueil qui leur est réservé au pays natal, n’est pas toujours favorable. Tahar Ben Jelloun et
Grégoire Nguédi semblent donc s’inscrire dans cet élan de pensée dans leurs œuvres
respectives, Partir et Voyage entre ciel et terre. Aminata Sow Fall, au contraire, peint un
retour heureux, dans Douceurs du bercail.
58
V-1-1 Un retour non envisageable : Grégoire Nguédi et Tahar Ben Jelloun
La lecture des productions de ces deux auteurs, romanciers africains francophones par
ailleurs, nous a permis, à partir des candidats mis en œuvre à l’immigration clandestine, de
comprendre que ceux-ci n’envisage pas rentrer au bercail. En fait, au départ ce sont des
personnages qui sont obsédés à l’idée de partir pensant trouver un mieux vivre ailleurs.
Malheureusement, ils sont confrontés aux difficultés qui les amènent à se résigner, à perdre
leurs repères et se mettent à vivre dans l’illégalité. Les personnages mis en scène dans Partir
ne songent plus à un possible retour au pays natal. En fait, ces personnages, une fois en
Occident, malgré ce qu’ils vivent, préfèrent s’adapter à la situation au lieu de rentrer au
bercail. Siham par exemple est déçue par le travail que lui propose la famille Saoudienne
vivant à Marbella. Mais curieusement, elle n’envisage pas reprendre le chemin du
retour repartir, oui, mais où ? Au Maroc ? Impossible, pas question de recommencer les
petits boulots à Tanger et la vie étriquée. T. B. Jelloun, 2006, P.100. Et au narrateur de
renchérir : mais rependre sa valise, remonter dans le bateau et débarquer dans le port de
Tanger n’était plus envisageable. Ibidem. En ce qui concerne Voyage entre ciel et terre, le
narrateur parlant de Mamadou Niang déclare : il avait pris l’engagement de réussir quelque
chose et s’arrêter en chemin n’était envisageable. Il avait déjà franchi le PNR 14. G. Nguédi,
2011, P.120. A la lecture du corpus, l’on se rend à l’évidence que la problématique du retour,
notamment chez Nguédi et Jelloun, semble ne pas être la préoccupation de leurs
protagonistes, par ailleurs candidats à l’immigration, pour un certain nombre de raisons : il
s’agit de la résignation dont font montre les personnages, la perte des repères dont ils sont
victimes et l’illégalité dans laquelle ils vivent à cause de leur statut de clandestin.
V-1-1-1 La résignation
14
PNR qui signifie dans l’œuvre Point de Non Retour.
59
qualifiant de la terre des « enfants de Dieu15 ». Malheureusement, tout cela n’est qu’un leurre,
une utopie, car lorsque ces personnages prennent conscience des réalités de cette Europe :
racisme, rejet, humiliation, crise économique etc, ils se mettent à regretter. Ayant échoué là-
bas, ils n’envisagent plus retourner pour ne pas être objet des railleries, des moqueries, alors
qu’ils devaient rentrer en héros triomphants et très riches. C’est le cas de Mamadou Niang
dans Voyage entre ciel et terre, qui se résigne tout au long du récit afin d’atteindre son
objectif qui est « réussir en France ». Le narrateur le résume en ces termes : Mamadou et son
ami avaient accepté en silence toutes les humiliations pour cet objectif. Le bilan était loin
d’être positif, car le prix pour y parvenir avait très largement dépassé toutes les prévisions.
G. Nguédi, 2011, P.129. Cela signifie que les candidats à l’immigration subissent certains
phénomènes qui font d’eux d’autres êtres ne pouvant plus s’insérer facilement au pays natal,
ils préfèrent donc soit jouer des apparences comme Baoulé, soit mourir et être enterré dans
leur terre de rêve.
Une autre raison pour les candidats à l’immigration clandestine de ne point envisager
le retour au bercail, est la perte des repères. En fait, en arrivant en Europe, les immigrés sont
amenés à détruire ce qui leur est propre afin de réaliser leur rêves qui est de se faire beaucoup
d’argent et aider la famille restée au pays à mieux vivre. Pour ce faire, ils sont contraints
d’adopter des mœurs qui ne cadrent avec leur culture d’origine. C’est le cas de Mamadou
Niang dans Voyage entre ciel et terre, qui est contraint de gagner sa vie en méprisant les
cadavres, chose contraire à sa culture :
Il avait beaucoup de peine à remplir froidement sa tâche, car son père, faisant écho à la tradition,
lui avait toujours dit que les morts et surtout leur enveloppe charnelle, devait être traités avec
respect. Mais son chef d’usine semble ne pas connaitre cette tradition. G. Nguédi, 2011,
P.88.
V-1-1-3 L’illégalité
15
Selon l’auteur, cette expression désigne les Occidentaux.
60
retour au bercail, dans la mesure où, ils sont contraints de se soumettre aux petits métiers mal
rémunérés à cause de leur situation irrégulière. Or, selon la conception africaine, l’immigré
est tenu de réussir. D’abord pour son honneur à lui, ensuite pour l’honneur de la famille restée
au bercail. Ayant échoué du fait de la clandestinité, le retour devient donc inimaginable. Le
héros de Partir recommande à ses proches de l’enterrer dans cette terre dont il a tant rêvé au
cas où il venait à mourir : Son esprit n’avait presque pas de scrupules. Parti pour ne pas
revenir. Parti pour toujours. Parti pour mourir… Si je meurs, enterrez-moi ici, dans ce pays
dont j’ai tant rêvé. T. B. Jelloun, 2006, P.292. Dès lors, l’on s’aperçoit que les textes de T. B.
Jelloun et G. Nguédi, font état d’un retour douloureux car les personnages, ayant échoué dans
leur aventure, préfèrent ne plus rentrer au bercail et vont même jusqu’à solliciter une
sépulture en terre étrangère. Cependant, A. S. Fall peint un retour heureux et volontaire.
Contrairement à Nguédi et Jelloun, Sow Fall narre un retour heureux dans Douceurs
du bercail. En fait, après s’être fait impulser et rapatrier par la police des Frontières en France,
Yakham, Dianor et Asta Diop ont su outrepasser cette mésaventure et ont réinvesti leurs
espoirs sur leur terre natale. Celle-ci leur a fait trouver le bonheur en fin de compte. A ce
propos, Atangana Kouna écrit : les écritures postmodernes se préoccupent de déconstruire ce
qui semblait déjà se poser comme une vérité inébranlable : la fin du mythe de retour. A.
Kouna, 2012. Ainsi, ce retour peut revêtir plusieurs significations dans ce texte.
Dans le texte de Sow Fall, le retour semble être la réalisation d’un idéal souhaité. C’est
un retour que l’on peut qualifier de volontaire ; cela est par ailleurs l’aboutissement d’un
projet de vie. En fait, les immigrés avec l’aide d’Asta, réinvestissent leurs énergies dans le
secteur de l’agriculture, ce qu’ils réussissent avec brio car, selon eux, la terre ne ment pas. A.
S. Fall, 1998, P.188. Le récit présente ainsi Asta qui qualifie le continent africain de
pessimiste et de laxiste, voire, de paresseux. Selon elle, ce sont de ces maux dont souffre ledit
continent. La paresse semble donc être une maladie endémique au continent, elle prend pour
preuve le fait que les Africains fêtent tout nous au pays, on fête tout. Plus il ya la misère, plus
on festoie. A. S. Fall, 1998, P.92. Or selon elle, la pauvreté d’un pays ne devrait pas
s’assimiler à une fatalité, car cet état de chose est susceptible de changer et par conséquent,
seul le pays natal peut constituer un espace de quiétude pour les jeunes.
61
V-1-2-2 Une expression du patriotisme
Parlant toujours du retour dans son texte, A. S. Fall semble suggérer que l’expérience
tirée de l’immigration peut être mise au service du bercail. Cela est perceptible dans la
position de son héroïne, Asta, à l’égard du désir de son fils Paapi à vouloir quitter le Sénégal
pour la France. Pour ce faire, elle lui suggère un voyage initiatique au cours duquel, il pourra
acquérir une formation de qualité dans l’optique de rentrer au bercail, mettre son expertise au
service du Sénégal. C’est donc un appel à la prise de conscience des jeunes Africains de la
diaspora à se souvenir de leur terroir et le développer afin qu’il ressemble également au
paradis dont ils sont tout le temps en proie. Ce n’est que de cette manière que l’Afrique
pourrait surmonter un certain nombre de crises notamment l’immigration clandestine. La
problématique du retour semble épaulée une préoccupation des textes du corpus à savoir la
sensibilisation des jeunes Africains aux voies sinueuses de l’immigration clandestine. Au
regard de cette problématique du retour, Asta démontre que de l’Afrique n’est pas encore au
crépuscule de son existence, comme le laissent croire certaines opinions, mais un continent
en effervescence, et elle rejoint donc par le même fait, la pensée de Amin Maolaouf que
62
nous allons parodier : le pays natal n’est ni une page blanche, ni une page achevée, c’est une
page qui est en train de s’écrire16.
Ce chapitre nous a permis de mettre en exergue le projet d’écriture des auteurs que
nous nous sommes donnés d’étudier. Pour le mener à bien, nous avons jugés nécessaire de
scruté l’œuvre de chaque auteur, afin de faire ressortir sa position vis-à-vis de la
problématique du retour. Il ressort donc que, d’un auteur à l’autre, le retour n’est pas abordé
de la même manière, car les personnages de Sow Fall, malgré les humiliations subis au dépôt,
sont ravis de retourner au bercail, pendant que ceux de Ben Jelloun et Nguédi n’envisagent
même pas retourner au pays natal. De ce fait, le retour heureux est causé par un certain
nombre de motivations qui incitent les immigrés à retourner au bercail or le retour non
envisagé est dû à l’échec des migrants en terre d’accueil.
16
Cette déclaration a été parodiée par Atangana Kouna dans son article parut dans la Revue Ecriture IX, en
2012.
63
CHAPITRE 6 : UNE LITTÉRATURE DE LA DÉNONCIATION
Lorsque la société va mal, et les libertés bafouées, l’écrivain s’érige en éclaireur, dans
l’optique d’améliorer voire changer la situation qui prévaut dans cette société qui peut être la
sienne. C’est dans ce sillage que s’inscrivent le plus souvent les œuvres de la migritude, en
l’occurrence, les romans de Tahar Ben Jelloun (Partir), Aminata Sow Fall (Douceurs du
bercail) et Grégoire Nguédi (Voyage entre ciel et terre). C’est une littérature qui se dessine
sous le signe de l’engagement littéraire. Ainsi, la littérature, loin d’être un ensemble d’œuvres
écrites ou orales auxquelles on reconnaît une finalité esthétique, est l’âme d’un peuple. La
questionner, c’est répondre du même coup aux problèmes qui minent la société humaine
intégrale. C’est du moins, inscrire les signes culturels dans le sens contextuel de la vie d’un
peuple. Qu’elle soit orale ou écrite, elle met l’homme au centre de ses préoccupations. Elle est
donc homocentrique. A la lecture de notre corpus, l’on se rend à l’évidence que ces textes font
la satire de l’immigration en générale mais celle illégale en particulier. Pour inquiéter les
consciences au sujet de l’immigration clandestine, Tahar Ben Jelloun, Aminata Sow Fall et
Grégoire Nguédi font usage des styles d’écriture tels que : la sensibilisation et la
démythification.
64
VI-1-1 La médiatisation
On entend par médiatisation, le fait de se servir des médias afin de diffuser une
information ou alors faire passer un message. C’est le propre de Douceurs du bercail et de
Partir, où les auteurs introduisent dans leurs récits les séquences radiophoniques afin de
présenter aux lecteurs l’ampleur, les conséquences de l’immigration clandestine, qui
constituent des préoccupations qu’ils se sont assignées de combattre. Et pour ces auteurs, les
jeunes Africains, même étant conscients des dangers qu’ils courent à vouloir traverser la
Méditerranée, ceux-ci continuent tout de même à vouloir tenter leur chance en traversant.
Dans Douceurs du bercail, par exemple, l’auteure crée une société renfermant toutes les
institutions parmi lesquelles les médias. Lorsqu’Asta, l’héroïne, est retenue au dépôt,
l’incident est tout de suite médiatisé que ce soit écrit ou retransmit à la radio. Cela est
perceptible dans ce passage : J’ai entendu un flash à la radio. Ils ont parlé d’immigration et
d’une Sénégalaise qui a faillit étrangler une douanière. Je crois qu’ils ont dit qu’elle est
actuellement interrogée à la police des frontières. A. S. Fall, 1998, P.63. La narratrice
renchérit en présentant la tournure que prend la nouvelle diffusée : La nouvelle avait été
transmise par le canal naturel d’une radio internationale et relayée par « radio cancan », le
formidable support de la rumeur. Celle-ci c’était emparée de l’affaire et avait prit de
l’ampleur. Idem, P.64. L’on s’aperçoit donc que Diop, possédant pourtant les papiers légaux,
est exposée aussi bien que les clandestins aux humiliations de l’immigration. Par cet acte, l’on
peut croire que toute forme d’immigration condamnée.
Dans leur projet d’écriture qui s’apparente à une écriture de la sensibilisation, les
auteurs pour mener à bien leur mission, procède par le phénomène de démythification de
l’ailleurs. En fait, par le retour heureux que narre Aminata Sow Fall, il ya aussi un souci de
démystifier l’ailleurs. Partant du fait que la pauvreté ne saurait être une fatalité, et par
conséquent susceptible de changer, elle engage un retour de ses migrants porteurs d’idées et
projet à même de faire du bercail un espace de bonheur. A travers cet acte, Asta apparait
comme un personnage décomplexé, croyant en un bercail doux. T. B. Jelloun, par contre met
l’expérience des migrants au service des jeunes restés au Maroc. C’est le cas d’Azel, qui,
lorsqu’il revient pour la première fois au Maroc, décrit son expérience en ces termes :
Vous savez, j’ai vu là-bas des marocains misérables, des clochards, des gens sans dignité, ils
trainent dans des rues, vivent des petits trafics. C’est pas glorieux. Attendez un peu j’ai appris
65
que l’Europe aura bientôt besoin de plusieurs millions d’immigrés ; elle viendra vous chercher et
vous partirez sans prendre le moindre risque (…). T. B. Jelloun, 2006, P.164.
L’objectif de cette déclaration est de faire en sorte que les jeunes Marocains désireux
se rendre en Espagne prennent conscience des réalités de ce pays de rêve. S’agissant de
Voyage entre ciel et terre, cette démystification se lit dans le regret de Mamadou Niang,
lorsqu’il découvre que son compatriote Baoulé n’était pas ce qu’il prétendait être de retour à
Paradise-city.
Les relations entre l’Afrique et l’Europe, ont ouvert une voie d’échange et de partage
entre ces deux continents. C’est ainsi que certains Africains ont eu le privilège de faire leurs
études ou même de les poursuivre en Europe. Au terme de leurs études, ces migrants
rentraient afin de mettre leur expertise au service de leur terre natale. Si l’on part donc du
principe selon lequel les migrations s’effectuent en bon ordre et dans le respect de la dignité
humaine, elles deviennent donc nécessaire non seulement pour les migrants, mais également
et surtout pour les sociétés d’accueil et natale. Après avoir été déçu par le rêve qu’ils ont
nourris pendant des années, les immigrés que Sow Fall met en scène dans son œuvre, étant
même encore à l’aéroport, réfléchissent déjà à leur insertion socio-économico-professionnelle.
Même si le corpus narre négativement l’immigration, mais à travers ce procédé, l’on peut
66
néanmoins déceler l’intention qui soutend cette description négative : l’immigration reste une
nécessité pour les jeunes Africains. C’est le cas de Douceurs du bercail d’Aminata Sow Fall
qui fait état d’une immigré légale (Asta Diop) : Vous le voyez bien sur l’invitation et sur
l’ordre de mission ! Je viens assister à une conférence. A. S. Fall, 1998, P.16. Pour ce qui est
de Voyage entre ciel et terre, G. Nguédi semble encourager les jeunes Africains à découvrir
des réalités qui sont vécues dans d’autres pays. C’est peut être pour cela que les candidats à
l’immigration dans cette œuvre sont confrontés aux réalités telles que la guerre, la sécheresse,
l’homosexualité, le racisme, la xénophobie etc. Cela est perceptible dans cette déclaration du
narrateur : Si les embuches de l’Afrique noire étaient la misère, la sécheresse, la famine et la
guerre, l’Afrique blanche était particulièrement xénophobe. G. Nguédi, 2011, P. 75. Dans
Partir, l’auteur promeut également la découverte d’autres réalités, notamment le paradis
ténébreux que constitue l’Espagne.
Chez nous, en pays bamiléké, on vit avec le devoir de respecter sa parole, de ne pas porter
atteinte à l’honneur de la famille. La pire des choses pour un bamiléké, c’est que les gens ne
viennent pas à son deuil, je veux dire à ses funérailles. Si vous ne respectez pas votre parole,
vous ne faites pas partie de la famille et de la tribu. T. B. Jelloun, 2006, P.268.
67
Pour ce qui est de Douceurs du bercail, cette rencontre de cultures est perceptible
lorsqu’Anne séjourne au Sénégal, pendant que son père y est pour des raisons diplomatiques.
Elle en profite donc pour s’imprégner de la culture sénégalaise, c’est pourquoi elle dit à Asta :
Je sais que sais que chez vous les morts sont vivants. A. S. Fall, 1998, P.163. En ce qui
concerne Voyage entre ciel et terre, G. Nguédi, fait découvrir à Mamadou Niang que certaines
cultures ne considèrent pas, voire ne respecte pas les cadavres contrairement à la sienne.
C’est pour cela qu’il est surpris par la manière dont son employeur traite les corps à la morgue
et le narrateur nous le précise en ces termes : Son père, faisant écho à la tradition, lui avait
toujours dit que les morts et, notamment leur enveloppe charnelle, devaient être traités avec
respect ». G. Nguédi, 2011, P.88. L’on remarque que, l’immigration fait partie des moyens
permettant d’affirmer son identité culturelle à l’échelle mondiale et ses valeurs. Il n’est pas
question d’aller chez l’Autre sans être invité, il est plutôt conseillé que les jeunes Africains
s’enracinent d’abord dans leur propre culture avant de s’ouvrir au monde.
Si le corpus valorisent la rencontre des cultures, ils semblent aussi par ailleurs
suggérer aux Africains d’aller en Europe afin d’acquérir la science dont elle dispose. En
effet, la lecture de ces textes laisse croire que les auteurs condamnent l’immigration
clandestine, mais prônent celle légale. L’Occident a toujours été une référence pour les jeunes
Africains, compte tenu de leur niveau de vie très élevé comparativement à l’Afrique. C’est la
raison pour laquelle certaines institutions monétaires continuent de dicter leurs lois financières
en Afrique comme : le FMI, la Banque Mondiale, la Francophonie, les ONG etc.
L’immigration semble de ce point de vue constituer un atout majeur pour les jeunes Africains
désireux d’acquérir la science et des compétences techniques de gestion. Dans Partir, le
personnage de Flaubert travaille pour une ONG franco-allemande et certainement en
travaillant aux cotés de cette ONG, acquerra ou héritera des compétences dont elle dispose :
Je travaille pour une ONG franco-allemande. J’étais à Toulouse quand la famille m’a
téléphoné... T. B. Jelloun, 2006, P.267. Dans Douceurs du bercail, Asta se rend en France
pour assister à une conférence et elle ne manque pas de le faire comprendre au policiers dès
son arrivée en France à l’aéroport : Je viens pour une conférence … Sur l’Ordre Economique
Mondiale. C’est l’invitation. A. S. Fall, 1998, P.18 ; cela va influencer ces actions, voire son
intention de développer le village Naatangué au moyen de l’agriculture. Cependant, G.
Nguédi dans texte a plutôt tendance correspondre transfert de compétence à l’adaptation,
68
notamment avec les expériences que font ces personnages dans l’œuvre : soldats, morguiers,
agriculteurs etc.
Tout d’abord, il prendrait le train pour le Nord (Cameroun), de là il entrerait au Tchad qu’il
devra traverser pour se retrouver au Niger, ensuite en Algérie et enfin au Maroc où il faudra juste
traverser une barrière pour se retrouver dans l’enclave espagnole de Ceuta. G. Nguédi, 2011,
P.27.
Mais A. S. Fall met en scène un personnage nommé Yakham, qui va en France au
moyen des faux papiers. Cela est perceptible dans la conversation qu’il a avec Asta au dépôt
où celle-ci lui demande : tu es donc venu avec de faux papiers ? A. S. Fall, 1998, P.99. En ce
qui concerne T. B. Jelloun, nous avons affaire aux « mariages blancs 17» : ce mariage, d’une
blancheur absolue, je le fais pour rendre service, pour être utile. T. B. Jelloun, 2006, P.153.
Ce mariage blanc tissé entre Kenza, la sœur d’Azel et Miguel, son amant permet à celle-ci de
se rendre en Espagne. Tous les moyens empruntés par les migrants influent toujours sur leur
quotidien d’immigré. A travers donc ces faits évoqués par les auteurs du corpus, l’on se rend
compte que ceux-ci voudraient éradiquer le phénomène de l’immigration clandestine qui mine
la société Africaine, notamment les jeunes qui en constituent l’unique cible.
17
Selon le texte, c’est un faux mariage, c’est-à-dire non fondé.
69
Ce chapitre avait pour objectif de démontrer que les textes du corpus font la satire de
l’immigration illégale. Mais à travers cette satire, les auteurs laissent par ailleurs transparaitre
leur volonté de suggérer aux jeunes d’emprunter les voies normales pour se rendre en
Europe, afin d’aller s’imprégner de la science de l’Occident et retourner mettre les
expériences acquises au service du pays natal. Pour ce faire, à travers leur manière de
procéder, c’est-à-dire, en sensibilisant les Africains, en démythifiant l’ailleurs, ces auteurs ont
la volonté d’éradiquer le phénomène d’immigration clandestine qui gangrène le continent
Africain.
Arrivé au terme de cette troisième partie de cette réflexion, il ressort après étude que
lorsqu’un écrivain prend sa plume, c’est pour la mettre au service de la société. Ainsi, tout au
long de cette partie, nous avons questionné la problématique du retour, tout en faisant ressortir
la position de chaque auteur vis-à-vis de cette problématique. Cela nous a conduits à percevoir
deux formes de retour à savoir : un retour heureux et un retour douloureux. L’on retient donc
qu’il soit heureux ou douloureux, le phénomène du retour n’est pas aisé dans la littérature de
l’immigration, car même lorsqu’ils reviennent au bercail, ces immigrés ont autant de
problèmes d’insertion sociale à l’étranger qu’au bercail. Dans la perspective de déceler l’un
des sens du corpus, comme nous le recommande Henri Mitterrand, pour l’étude sociocritique
du texte littéraire, les auteurs du corpus semblent ne pas s’intéresser uniquement au
phénomène au phénomène du retour, car à travers certains procédés, ces auteurs ces auteurs
stigmatisent l’immigration clandestine, tout en suggérant aux Africains de prendre des voies
légales pour se rendre en Europe dans l’optique d’acquérir la science et en vue de la mettre au
service du pays natal.
70
CONCLUSION GÉNÉRALE
71
Au terme de cette étude sur la problématique de l’immigration clandestine dans le
roman africain francophone, une lecture comparée de Douceurs du bercail d’Aminata Sow
Fall, Partir de Tahar Ben Jelloun et Voyage entre ciel et terre de Grégoire Nguédi, nous
sommes arrivés à mettre en relief la problématique de l’immigration clandestine qui sous-tend
la thématique de notre corpus.
Dans la deuxième partie notre analyse qui a pour titre : l’écriture de l’immigration,
était une occasion d’examiner les techniques narratives et les procédés de style dont font
usage les auteurs du corpus dans le but de décrier le phénomène de l’immigration clandestine
qui sévit la société Africaine. Cette partie est subdivisée en deux chapitres et le premier est
justement dénommé les techniques narratives. Pour mener à bien ce chapitre, nous avons
étudié les structures telles que le cadre spatio-temporel qui en fait selon les analyses,
constitue un obstacle à l’épanouissement des candidats à l’immigration. Autre structure qui à
attiré l’attention, c’est le temps du récit qui semble après analyse influer sur les mœurs des
jeunes Africains. En outre, les voix narratives ont retenues notre l’attention et d’après des
analyses faites, l’on se rend compte qu’elles permettent de témoigner du phénomène de
72
l’immigration clandestine dans le texte car, toute littérature est fille de son temps. Pour
boucler ce chapitre, nous avons étudié le système des personnages afin de déterminer les
différentes relations qui existent entre ces personnages. Ces relations établies ont permis de
déceler les agents passifs, actifs et sensibilisateurs au sujet de l’immigration clandestine. Pour
ce qui est du deuxième chapitre de cette partie, titré les procédés de style, nous avons étudié
les procédés tels que : une écriture du métissage, les figures de style, la thématique. Ces
procédés de style semblent faire écho de la spécificité du roman africain, qui rompt par
ailleurs avec la structure canonique occidentale. C’est ce qui a poussé Bernard Mouralis à
classer les productions africaines parmi les contre-littératures. C’est donc ces spécificités qui
soulignent l’originalité de ces textes en général, mais des textes négro-africains en particulier.
Dans la troisième partie de notre analyse ayant pour titre, retour et perspective du
développement, elle a permis de déceler la vision du monde des auteurs du corpus et cela a
également donné lieu à deux chapitres. Le premier intitulé, de la problématique du retour,
nous a conduits à la conclusion suivante ; quelle que soit la forme que prend le retour dans les
littératures de l’immigration, il reste toujours énigmatique. En ce qui concerne le deuxième
chapitre de cette partie, que nous avons d’ailleurs intitulé, l’écriture de la dénonciation, nous
sommes arrivés à la conclusion suivante à savoir que le corpus en étude fait la satire de
l’immigration illégale et à travers cette critique, les auteurs promeuvent plutôt une
immigration légale. En fait, à travers cette satire, les auteurs semblent par ailleurs suggérer
aux jeunes candidats à l’immigration, d’emprunter des voies normales pour se rendre en
Europe, afin d’aller s’imprégner de la science de l’Occident afin de retourner mettre leur
expérience au service du pays natal.
Au regard de ce bilan, nous sommes donc parvenus aux résultats suivants : c’est la
société Africaine qui inciterait elle-même sa jeunesse à emprunter les voies de l’immigration
clandestine. En réalité, ces jeunes vivent pour la plupart dans une société rongée par la
corruption, les injustices, le chômage, bref les malaises sociaux. L’on se rend donc à
l’évidence que, ces jeunes après avoir été déçus par les conditions de vie que leur offre le pays
natal se mettent à rêver d’un paradis ailleurs notamment en terre Européenne. Ils n’hésitent
donc pas à prendre des voies terrestres que l’on observe dans le texte de Nguédi, l’utilisation
des faux papiers chez Aminata Sow Fall et le mariage blanc chez Tahar Ben Jelloun. Au cours
de leur aventure, ces personnages deviennent des sujets aux identités plurielles après avoir
acquis d’autres cultures, d’autres mœurs, et d’autres expériences voire d’autres langues. L’on
s’aperçoit également que l’expérience migratoire peut revêtir certains enjeux, notamment
73
aider les pays natal et d’accueil à se développer. Pour ce qui est du pays natal, les
rapatriements de fonds effectués par les migrants constituent une source très importante de
devises, permettant à ce pays d’acquérir des importations vitales ou de payer ses dettes
extérieures. Lorsqu’ils sont efficacement utilisés, les rapatriements de fonds représentent le
lien le plus direct entre la migration et le développement dans les pays d’origine. L’une des
raisons majeures des migrations pour le travail est la volonté de subvenir aux besoins des
familles restées au pays. Par conséquent, les migrants sont déterminés à envoyer une partie,
voire la majeure partie de leurs gains à leur famille, et cela peut aider dans une certaine
mesure, le continent Africain. En ce qui concerne le pays d’accueil, il est constitué d’une
population vieillissante et cela a un impact sur la main d’œuvre disponible. Il gagnerait à
accepter des jeunes Africains afin de booster son économie car cette jeunesse est disposée à
travailler d’arrache-pied afin de satisfaire la famille restée en terre natale.
Cependant, étant donné que nous sommes appelés à enseigner, il nous revient donc à
présent de suggérer au lectorat quelques apports didactiques qu’une telle étude pourrait
revêtir. La problématique de l’immigration clandestine dans les œuvres de Tahar Ben
Jelloun(Partir) ; Aminata Sow Fall (Douceurs du bercail) et Grégoire Nguédi (Voyage entre
ciel et terre) a pour objectif de :
-Susciter chez les Africains l’esprit du patriotisme afin que les jeunes reconsidèrent
leur pays natal afin d’y créer le paradis qu’ils espèrent trouver en terre Européenne. L’esprit
patriotique que nous évoquons ici pourrait permettre aux jeunes de comprendre que le pays
natal peut leur procurer la paix et le bonheur.
-Sensibiliser les jeunes Africains aux dangers qu’ils courent en empruntant des voies
illégales pour immigrer. Ils se dégagent de cette perception une volonté de prôner une
immigration légale car, elle pourrait leur permettre d’acquérir des compétences en Europe afin
de les mettre au service du pays natal. Ces déplacements apparaissent donc comme des
voyages initiatiques.
74
-Susciter chez les jeunes Africains, l’esprit de créativité et le goût de l’effort afin de
mettre l’Afrique sur les voies d’une renaissance qui permettra aux Africains de ne plus avoir à
envier l’Europe car l’Afrique semble être l’avenir du monde étant donné qu’elle renferme
encore certaines valeurs telles que l’hospitalité, la solidarité, le partage, etc et même certaines
richesses du sol et du sous-sol.
Á travers cette réflexion portant sur l’immigration clandestine, l’on peut percevoir
dans les récits d’Aminata Sow Fall, Tahar Ben Jelloun et Grégoire Nguédi, une volonté de,
fustiger ce fléau de l’immigration clandestine qui fait perdre à l’Afrique sa jeunesse qui va à
la recherche d’un mieux vivre ailleurs. En fait, étant dépourvu des moyennes financières, et
même victimes de certains maux tels que les injustices, la corruption, bref le mal être, cette
jeunesse qui ne peut plus s’épanouir au pays natal, optent pour l’immigration. L’on retient de
ces récits que même si le pays natal constitue un obstacle à l’épanouissement pour les jeunes
Africains, les auteurs préfèrent qu’ils y restent car même au pays d’accueil il existe des
difficultés plus coriaces auxquelles ils devraient faire une fois en terre Européenne.
18
La loi fondamentale de l’orientation de l’éducation au Cameroun, signé par le Président de la République Paul
Biya le 14 avril 1998.
75
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2015.
80
TABLE DES MATIÈRES
81
DEUXIÈME PARTIE : L'ÉCRITURE DE L'IMMIGRATION ...................................... 28
82
IV-3-1 Le retour.................................................................................................................... 53
IV-3-2 Le déplacement ......................................................................................................... 53
IV-3-3 l'identité..................................................................................................................... 54
83