B - L’irresponsabilité du chef de l’Etat .
En droit constitutionnel, l’irresponsabilité du chef de l’Etat est définie comme « le
privilège en vertu duquel le chef de l’Etat échappe à tout contrôle juridictionnel ou
parlementaire pour les actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions , sauf cas
exceptionnels prévus par la constitution. »
Ainsi en matière politique, l’irresponsabilité signifie pour le Président de la
République qu’il n’a pas à assumer les conséquences de ses actes relatifs à
l’exercice du pouvoir, tandis que l’irresponsabilité en matière pénale immunise le
chef de l’Etat contre tout acte de procédure en cas d’infractions commises durant
son mandat.
Cette irresponsabilité est perpétuelle, car elle continue même après l’expiration du
mandat.
L’irresponsabilité du chef de l’Etat est un principe commun à tous les régimes
politiques modernes , parlementaires , présidentiels , ou présidentialistes.
Elle est un élément caractéristique de son statut personnel.
L’irresponsabilité du chef de l’Etat est pénale , civile , et politique.
Le chef de l’Etat est pénalement irresponsable , ce qui veut dire que pour les actes
accomplis dans l’exercice de ses fonctions , il ne peut pas être poursuivi et
condamné devant les juridictions notamment devant le juge pénal.
Dans les États Africains , cette irresponsabilité pénale semble même englober les
actes privés du Chef de l’Etat en raison de l’inviolabilité traditionnelle de sa personne
et de la nature néo-patrimoniale de son pouvoir caractérisé par la confusion des
actes privés et publics.
L’irresponsabilité civile du Président de la République obéit à une logique similaire
même si rien ne fait obstacle à ce que le Président de la République , s’il le désire ,
dédommage à l’amiable des personnes auxquelles il aurait pu causer un préjudice .
Le principe de l’irresponsabilité politique du chef de l’Etat veut que celui-ci n’ait de
compte à rendre au parlement.
Autrement dit , il signifie l’irrévocabilité c’est à dire qu’aucune procédure
constitutionnelle n’existe pour sanctionner les décisions politiques du chef de l’Etat
au sein Assemblées parlementaires et qu’en particulier rien ne peut l’obliger à
démissionner.
L’irresponsabilité politique découle de la tradition parlementaire que consacre
l’adage « the King can do no wrong.» ( «le Roi ne peut mal faire » et le principe
constitutionnel de 1791 selon lequel : «
La personne du roi est inviolable et sacrée »
Elle repose sur l’idée que le Chef de l’Etat ne gouverne pas et que l’irresponsabilité
est la contrepartie de son impuissance.
En effet, les pouvoirs du Chef de l’Etat se trouvent cantonnés au stade des
virtualités : ce sont des pouvoirs apparents qui ne revêtent qu’un caractère purement
nominal et qui, de ce fait, ne peuvent fonder sa responsabilité politique devant le
Parlement.
Autrement dit, « les régimes parlementaires ont mis à mort politiquement leur Roi,
pour mieux le couvrir d’honneurs et de pouvoirs formels.
Dans les Etats africains, l’irresponsabilité présidentielle est un principe essentiel
notamment sous le parti unique. En effet, elle est consubstantielle au régime
présidentialiste monolithique. Le Chef de l’Etat, président fondateur du parti unique,
dont la mission constitutionnelle et politique est la sauvegarde de l’unité nationale et
la lutte contre le sous-développement dispose d’un pouvoir quasi exclusif et
incontestable. Il n’a, en principe, de comptes à rendre à personne. La combinaison
tragique entre omnipotence et irresponsabilité présidentielles est le fondement
même du constitutionnalisme monolithique africain post-colonial. Pourtant, le
processus de démocratisation entamé au début des années quatre-vingt dix et les
nouvelles Constitutions adoptées dans la même période, le plus souvent sous
l’égide présidentielle, n’ont pas totalement remis en cause ce principe.
En effet, « pour personnifier l’Etat au-dessus des partis et les gouvernements qui
changent, on a (eu) besoin d’un Chef de l’Etat totalement indépendant du législatif
(et du judiciaire) parce qu’irresponsable.
Le Chef de l’Etat demeure donc irresponsable. Au regard du rôle politique et
constitutionnel assigné au Président de la République et des pouvoirs qui lui sont
attribués, cette irresponsabilité n’apparaît nullement comme la contrepartie de son
effacement politique. Elle semble, au contraire, se fonder, comme sous le parti
unique, sur la puissance de l’institution présidentielle.
L’irresponsabilité du Chef de l’Etat, en tant qu’un des invariants des systèmes
politiques africains, apparaît ainsi comme un élément capital du renforcement de son
pouvoir.
Elle est le reflet de la majesté présidentielle et repose donc sur des fondements
intangibles.
Par ailleurs contrairement aux régimes politique occidentaux dans lesquels
l’irresponsabilité présidentielle est tempérée soit par le contreseing ministériel
( régime parlementaire), soit par le poids et contrepoids constitutionnels ou
conventionnels ( régime présidentiel) , ces mécanismes semblent efficace dans les
régimes politiques africains.
En effet, vérouillés et neutralisés par le Président de la République , ces contrepoids
ne peuvent que difficilement contrôler ces pouvoirs .
L’irresponsabilité du Chef d’Etat africain, contrairement à celle du Chef d’Etat
parlementaire, se fonde donc sur ses pouvoirs considérables et sur son rôle
hégémonique dans le système politique. Elle vise non pas le retrait du Chef de l’Etat
dans la vie politique mais plutôt la suprématie de son pouvoir. C’est parce que le
Président de la République est le Chef de l’Etat et qu’il exerce un pouvoir
majestueux, qu’il est irresponsable.
L’irresponsabilité du Président de la République apparaît ainsi comme le symbole
d’une puissance hégémonique.