Introduction au Moyen Age occidental
Semestre de printemps 2022
5. « Chevalier »
Prof. Thalia Brero
24 mars 2022
« Le duc de Zuaven » (Le duc de Souabe). Grand armorial
équestre de la Toison d’or (entre 1429 et 1461), Paris,
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 4790, fol. 16.
Plan de la présentation
Aux origines de la caste chevaleresque
Vie de chevalier
Les tournois
Un amalgame progressif entre chevalerie et noblesse
L’idéologie chevaleresque
Les armoiries
L’Eglise et les chevaliers
Le crépuscule de la chevalerie
Conclusion : un phénomène européen
« Le duc de Zuaven » (Le duc de Souabe). Grand armorial
équestre de la Toison d’or (entre 1429 et 1461), Paris,
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 4790, fol. 16.
Aux origines de la caste chevaleresque
Etymologie du mot «chevalier»
En latin, chevalier = miles (pl. milites)
Miles change de sens au fil du temps:
• Antiquité: « soldat » (aussi bien fantassin que
cavalier)
• Autour de l’an mil: synonyme de caballarius : «
La bataille de
combattant à cheval ». Hastings (1066),
• Dans les années 1300: « combattant à cheval » et cavaliers
« noble ». normands.
Broderie de
Bayeux, fin XIe s.
Ces changements terminologiques vont de pair avec:
• Rome valorisait l’infanterie au détriment de la
cavalerie
• Tournant: VIIIe siècle (arrivée de l’étrier en
Occident)
• Dès lors: montée en puissance de la cavalerie au Bataille d’Azincourt (1415)
détriment des fantassins Enguerrand de Monstrelet,
• La cavalerie lourde est reine des batailles depuis la Chroniques (vers 1470-
bataille de Hastings (1066) à celle d’Azincourt 1480), Paris, BnF, ms. fr.
2680, fol. 266
(1415)
Une catégorie sociale issue de la féodalité
La chevalerie est un produit de la
féodalité et de l’apparition de la
seigneurie vers l’an mil.
Pour administrer leurs terres et toucher
les redevances des paysans, les seigneurs Cathédrale d’Angoulême, Chanson de Roland (XIIe siècle)
s’entourent de groupes de combattants
professionnels.
L’âge féodal voit le maniement des armes
Clivage entre
se professionnaliser et devenir un
• Les gens du peuple (paysans, bourgeois, marchands), qui
véritable métier (avant, chacun pouvait
supportent et subissent les taxes et redevances
porter les armes)
seigneuriales
• « Ceux du château », où s’exerce le pouvoir politique,
économique et judiciaire: seigneurs et… chevaliers.
Vie de chevalier
L’adoubement
Apprentissage dès l’âge de 7 ans à la cour du seigneur: maniement des armes et équitation
Quand l’aspirant chevalier a fait ses preuves (fin de l’adolescence), il intègre la caste des chevaliers
par un rite de passage: l’adoubement
Le jeune chevalier a la taille ceinte de son épée par un
Le roi de France Jean II (1319-1364) adoubant des chevaliers chevalier plus âgé lors de son adoubement
par la colée (fin XIVe s.) Recueil de poésies françaises (vers 1280-1290), Paris,
Grandes chroniques de France, Paris, BnF, ms. fr. 73, fol. 386. Bibliothèque de l’Arsenal
Activités quotidiennes des chevaliers
Chasse Tournoi
Entraînement Guerre
Gaston Phébus, Le Livre de chasse,
XVe siècle
Paris, BnF, ms. fr. 616, fol. 94.
Catalogue Jouets Weber Codex Manesse, fol. 17r (v. 1310)
Bibliothèque de l’Université de
Heidelberg
Bataille de Nicopolis (1396). Miniature
de Jean Colombe, tirée des Passages
d'outremer de Sébastien Mamerot, vers
1474. Paris, BnF, ms. fr. 5594, fol. 263v.
Les tournois
Les tournois des premiers siècles (XIe-XIIIe s.)
Apparaissent au milieu du XIe siècle en France du nord.
Jusqu’au XIIIe siècle, les tournois sont une réplique codifiée
de la guerre, un combat collectif entre deux camps:
• Mêlées (combat entre équipes ou bandes)
• Organisées sur les frontières des principautés au
printemps
• Vaste terrain d’affrontement
• Tous les coups sont permis
• Mixité sociale des équipes (piétaille, chevaliers)
Provenance des bandes:
Français (du domaine royal), Anjou, Flandre, Normandie,
Picardie, Champagne, Angleterre…
Le comte de Anhalt dans la mêlée d’un tournoi
Codex Manesse, fol. 17r (v. 1310)
Bibliothèque de l’Université de Heidelberg
Le tournoi, un ascenseur social
Objectifs :
• Faire des prisonniers prestigieux
pour en obtenir rançon
• S’emparer de leurs armes et
chevaux
• Se couvrir de gloire, se faire
connaître
Le tournoi est :
• Un entraînement
• Un revenu (compensation au butin
récolté en temps de guerre)
• Un moyen de faire carrière
- en rejoignant l’«équipe» d’un
puissant
- par une alliance matrimoniale
Meliadus ou Guiron le Courtois (1352-1362)
Londres, British Library, Add MS 12228, fol. 150v-151r.
Un amalgame progressif entre chevalerie et noblesse
Les chevaliers deviennent nobles et
vice versa
A l’origine, les chevaliers sont d’extraction populaire.
Mais leur proximité avec la vie seigneuriale les fait se mêler
de plus en plus étroitement à la noblesse, à tel point que
chevalerie et noblesse deviennent synonymes au XIIe siècle.
La chevalerie est donc surtout moyen d’ascension sociale aux
Xe et XIe siècles.
Ensuite, cette catégorie sociale se ferme aux roturiers: au
XIIIe siècle, il faut être fils de chevalier pour être adoubé. La
chevalerie devient héréditaire.
Le coût d’une armure :
Vers 1100 25 bœufs
1250 50 bœufs
1400 125 bœufs
Jacques de Lalaing arrive à une joute avec les contes du Maine et de Saint Pol
Livre des faits de Jacques de Lalaing (vers 1530)
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum, Ms. 114, fol. 40v.
L’idéologie chevaleresque
Le système de valeurs de la chevalerie
Le mot français « chevalerie » désigne deux réalités
que les langues anglaises ou allemandes distinguent :
• un groupe social (Knighthood, Ritterschaft)
• un idéal social (Chivalry, Rittertum).
Cet idéal social s’articule autour de valeurs
considérées comme constitutives de la chevalerie :
• Prouesse, courage, habileté au combat
• Largesse (générosité, désintérêt)
• Loyauté
Plus tard (XIIe-XIIIe s.)
• Courtoisie
Paolo Uccello, Saint Georges et le Dragon (vers 1470)
Londres, National Gallery
Chevalerie et littérature
Importance de la littérature dans le succès de ce système de
valeurs:
• Chansons de geste (Chanson de Roland…)
• Romans arthuriens (Chrétien de Troyes…)
Chansons de geste et romans popularisent ces idéaux
chevaleresques non seulement dans toutes les couches de la
société, mais dans toute l’Europe.
L’amour courtois
Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Roman de la Rose (XIIIe s.)
Londres, British Library, Ms. Harley 4425, fol. 12v (1490-1500)
Les armoiries
L’apparition des armoiries
« Les armoiries sont des emblèmes en couleur, propres à un individu, à
une famille ou à une collectivité. Elles sont soumises, dans leur
composition et leur représentation, à des règles particulières qui sont celles
du blason »
Michel Pastoureau
Le rôle d'armes de Zurich (région du Lac de Constance · vers 1330-1345)
Zürich, Schweizerisches Nationalmuseum, AG 2760, f. 1r.
Les armoiries, une invention des chevaliers
Fin XIe siècle:
l’armement des chevaliers change et devient plus couvrant
(casques fermés, armures plus complètes, etc.)
Années 1100-1120:
les chevaliers, commencent à faire représenter sur leur bouclier
des figures (animales, végétales, géométriques...) qui servent
de signe de reconnaissance dans les batailles et les tournois.
Années 1120-1140:
les chevaliers commencent à reproduire toujours les mêmes
figures et les mêmes couleurs pour s’identifier. Les armoiries
sont nées.
Fin XIIe siècle:
les armoiries deviennent héréditaires et familiales. D’abord
utilisées par les chevaliers, puis les seigneurs, elles se
transmettent à l’ensemble de la société.
Codex Manesse, fol. 52r (v. 1310)
Bibliothèque de l’Université de Heidelberg
Les armes impériales
L’empereur. Grand armorial équestre de la Toison d’or (entre 1429 et 1461), Paris,
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 4790, fol. 1.
L’Eglise et les chevaliers
L’Eglise condamne la chevalerie
1. Les tournois 2. L’idéologie courtoise, basée sur l’adultère
« Nous interdisons ces foires détestables où
viennent les chevaliers pour exhiber leurs
forces. Ils s'y rassemblent avec une audace
téméraire et il advient souvent mort d'homme et
péril pour les âmes. À ceux qui y trouvent la
mort, on refusera une sépulture chrétienne. »
Concile de Clermont-d’Auvergne, 1130
Guenièvre, Lancelot
et Arthur, un
triangle amoureux.
Roman de Lancelot,
vers 1475.
Paris, BnF, ms. fr.
115, fol. 370v.
La « christianisation » de la
chevalerie
1. Christianisation des thèmes arthuriens :
• Le Graal: quête chrétienne
• Chevalerie célestielle (Galaad, pur
comme un moine, est celui qui trouve le
Graal) vs chevalerie terrestre (Lancelot,
Perceval)
2. Christianisation du rite de l’adoubement:
• A lieu à la Pentecôte
• Bénédiction des armes
• L’aspirant chevalier veille toute la nuit
en priant dans la chapelle où il sera
adoubé
L’adoubement de Galaad
Gautier Map, La Quête du Saint Graal et la Mort d'Arthus, XIVe siècle
BnF, ms. fr., 343, fol. 1v.
La « christianisation » de la chevalerie (suite)
3. Christianisation de l’activité militaire
4. Christianisation de la mission du chevalier:
• En l’encadrant et en la détournant à l’extérieur de
Au service
la chrétienté (Croisades, Reconquista)
• Des faibles: pauvres, veuves et orphelins
• En créant des ordres religieux militaires
• De l’Eglise
(Hospitaliers, Templiers, chevaliers Teutoniques)
Louis Ier d’Anjou institue l’ordre de chevalerie
du Saint-Esprit à Naples en 1352. Ici, des
chevaliers s’embarquent pour la Croisade.
Statuts de l’ordre du Saint-Esprit au droit désir,
enluminés par Cristoforo Orimina (1353-1354)
Paris, BnF, ms. fr. 4274, fol. 6r.
Le crépuscule de la chevalerie
Le crépuscule de la chevalerie
A partir du XIVe siècle, la construction de l’Etat royal
(fiscalité, administration…) rend progressivement caduque la
chevalerie (fondamentalement liée à un ordre seigneurial en
perte de vitesse)
La chevalerie reste un idéal, mais un peu anachronique.
• Les chevaliers ne sont plus adoubés
• La pratique de la guerre a changé… L’archerie et
l’artillerie détrônent la cavalerie lourde. Les armées
françaises sont sans cesse battues, car elles respectent le
code chevaleresque, alors que leurs adversaires, archers
anglais ou bourgeois flamands, mènent un combat
efficace.
Ce qui n’entame en rien son succès!
Giorgione, Gattamelata (c. 1501)
Florence, Galerie des Offices
Le revival chevaleresque du XVe siècle
La chevalerie continue à se développer au XVe siècle:
• Nouvelles formes de tournois
• Codification via une littérature spécifique: traités de
chevalerie ou livres d’armes des hérauts
• Idéal chevaleresque répandu dans toute la société
Jean Courtois (alias héraut Sicile), Traité du noble office d’armes (c. 1430)
Bibliothèque nationale de France, ms. fr. 387, fol. 4r.
Les tournois «tardifs» (XIIIe-XVe s.)
Dès le XIIIe siècle, les tournois évoluent:
• Apparition des joutes, séries de duels: on ne
combat plus en équipe, mais de manière
individuelle
• But du jeu: non plus capture, mais rompre des
lances/désarçonner l’adversaire
• Moins dangereux : usage d’armes émoussées
• Mixité sociale révolue: seulement des nobles aux
joutes
• Changement de décor : souvent dans des villes
• Combats théâtralisés, imprégnés de culture
courtoise. Dimension spectaculaire et narrative
• Implication de plus en plus importante du
pouvoir (enjeux diplomatiques)
Antoine de La Sale, Histoire et plaisante chronique du petit Jehan de
Saintré et de la Dame des Belles-cousines (fin XVe siècle)
Londres, British Library, Cotton MS Nero D IX
Les pas d’armes (XVe siècle)
Originaires de Castille, arrivent
dans les années 1440 dans l’espace
francophone
Joutes scénarisées, inspirées de la
littérature.
Les combats ont une trame
narrative: un « tenant » doit garder
un passage, contre des « venants »
qui le défient en une série de duels.
Evénements très médiatisés,
vedettes (Jacques de Lalaing)
Combat de Cœur et du chevalier Souci.
René Ier, duc d'Anjou, Livre du Cœur d'Amour épris (Livre du cuer d'amours espris), 1460-1485
BnF, ms. fr. 24399, fol. 19r.
Conclusion
La chevalerie, un phénomène européen
1. Une culture partagée à travers l’Europe 2. Elle suscite des rencontres 3. Une lingua franca
«internationales»: entre les élites
• Un même groupe social européennes (idée que
• Une même éducation • Tournois les chevaliers sont tous
• Des références culturelles partagées • Pas d’armes frères)
(romans arthuriens…) • Emprises
• Langage symbolique: héraldique
• Pratiques «sportives»: tournois
Joutes organisées par le roi
d’Angleterre Henri VIII pour
célébrer la naissance de son fils
Henri, en 1511.
Thomas Wriothesley (?), The 1511
Westminster Tournament Roll,
Londres, College of Arms
Des tournois à
l’époque moderne
La mort du roi de France Henri II, en 1559
Gravure de Jean Perrissin et Jacques Tortorel dans Histoires diverses qui sont
mémorables touchant les guerres, massacres, et troubles advenus en France en ces
dernières années, vers 1570,
Genève, Musée international de la Réforme