GHFF 03
GHFF 03
CHAPITRE 12
PAYSAGES ET MODIFICATIONS DE L'ESPACE APPRÉHENDÉS
GRÂCES AUX NOUVELLES
SOURCES D'INFORMATION
Photographies aériennes et données satellitales1
Le paysage, envisagé dans un sens commun “ partie d'un pays que la nature présente à un
observateur ” (Petit Robert, 1976), fait appel à la perception. Or toute perception est prise de
conscience d'un objet par un sujet et présente un caractère à la fois d'objectivité (cet objet extérieur
à la conscience) et de subjectivité (cette prise de conscience) ” (Rougerie, 1991). Au fil du temps,
les divers courants scientifiques qui s'intéressent au paysage effectuent un glissement en direction
de faits d'ordre perceptif, ce qui influence les analyses et les méthodes. Dans un premier temps, la
démarche cherche à effectuer une analyse purement descriptive de la réalité en réalisant une
comptabilité des éléments structurants dudit paysage puis, dans un deuxième temps, l'analyse
cherche à déceler les éléments qui étaient retenus dans les représentations mentales des personnes
vivant en cet environnement. Les diverses approches de l'espace, du milieu ou du paysage, peuvent
faire appel à des démarches intuitives, expérimentales, empiriques, sémiologiques ou encore de
modélisation, mais toutes consistent en un décryptage de signes ou d'indices décelables dans
l'environnement observé. Dans ces conditions, il apparaît logique que l'homme ait eu envie de voir
le paysage du dessus afin d'en saisir les constituants visibles. Ce désir d'avoir une vision aérienne a
engendré des vues panoramiques, des vues cavalières, des descriptions à partir d'aérostats, des
cartes puis, les progrès techniques aidant, des photographies aériennes, avant d'obtenir les images
satellitales. Toutes ces données, souvent associées à des descriptions, permettent d'appréhender les
paysages et de suivre leurs transformations. Le XXe siècle permet ainsi de passer d'une vision
uniquement qualitative à une vision plus quantitative en utilisant les outils de télédétection comme
moyen d'étudier rationnellement les paysages et de mesurer ses évolutions récentes.
toujours voulu localiser, représenter l'espace dans le plan, ce qui revient à dire que l'on effectue une
projection de l'espace en deux dimensions et que cet espace est observé du dessus. Or le paysage est
le plus souvent observé d'un point haut, donc de manière latérale, et parfois du dedans, différence
de perception qui engendre une manière de voir très spécifique : le paysage est regardé en
perspective avec des lignes fuyantes, des plans successifs, des éléments cachés, alors que la carte se
veut un espace universel, dont chaque point est lu de la même façon, voire un document objectif.
Mais comment étudier le paysage ? Les nouveaux outils permettent-ils de mieux
l'appréhender ? Si, vu du dessus, l'espace n'est pas paysage, n'est-il pas une portion d'espace qui
entre dans la composition du paysage ? Frémont (1974) n'écrivait-il pas que “ pour comprendre les
paysages d'Écouves, il ne suffit pas d'observer, d'analyser Écouves, mais de considérer tout autant
qui voit et qui observe Écouves ”. Dans ces conditions, l'environnement devient paysage, ce qui
induit qu'il y a autant de paysages que d'observateurs. Par conséquent, les divers outils qui
permettent aux géographes d'analyser l'espace et l'environnement, servent également de base à toute
étude paysagique. C'est pourquoi aujourd'hui l'homme peut voir le paysage à travers des “ lunettes ”
variées et plus ou moins sophistiquées, comme les documents photographiques, les données
numériques ou autres supports.
Le fait que l'homme n'utilise plus uniquement l’œil pour collecter de l'information, observer
l'espace, engendre-t-il une disparition du concept de paysage au profit de l'espace et de
l'environnement ? ou bien cette vision du dessus et ces données au-delà de la vision humaine
n'enrichissent-elles pas la connaissance du paysage dans la mesure où seul, l’œil associé au cerveau
humain est capable de décrypter toute cette information sibylline pour un néophyte ? Pour notre
propos, le sens adopté pour le mot paysage est tout ce qui est observable par les sens à la surface de
la terre et qui résulte de la combinaison entre nature, culture et techniques2. Ce qui intègre aussi les
informations saisies par des capteurs embarqués à bord des satellites dont le champ
d'enregistrement va bien au-delà du visible humain. L'étude des paysages associe étroitement la
perception du visible pour l’œil humain et les longueurs d'ondes invisibles, tels les infrarouges
proches et moyens ou encore les ondes radars.
3) Paysages en mouvement
Les dynamiques paysagères sont appréhendées sous des formes variées depuis
longtemps : récits, écrits de nombreux littérateurs, écrivains, aventuriers ou navigateurs ou encore
cartes dressées lors des grandes découvertes, par exemple. Mais ces documents, qui relatent une
modification ou fournissent parfois des détails originaux, ne permettent la saisie des
transformations spatiales que de manière ponctuelle et qualitative. Cette connaissance partielle
évolue dès le milieu du XIXe siècle, avec la photographie qui permet d'analyser l'espace
verticalement, horizontalement ou à l'oblique. Les premières photographies aériennes sont prises
d'un aérostat par Nadar en 1858, puis durant la campagne d'Italie en 1859 ou encore pendant la
guerre de Sécession. Toutefois, des paysages avaient déjà été observés en montgolfière par le
marquis d'Arlandes et le physicien Pilâtre de Rozier entre le château de la Muette et la Butte-
aux-Cailles en 1783 mais seules, des descriptions manuscrites en avaient été faites. Les
premières photographies aériennes militaires françaises sont réalisées et testées dès 1909 au-
dessus du camp de Mourmelon, puis utilisées plus systématiquement lors de la Première
Guerre mondiale. Dès lors, la photographie aérienne devient un outil qui permet de localiser avec
précision les principaux éléments visibles du paysage, nécessaires à la tactique militaire.
Progressivement, ces nouveaux documents font l'objet de calculs précis en photogrammétrie,
de mise au point méthodologique par leur interprétation et d'emploi systématique dans le civil au
2
– J.-R. PITE. Histoire du paysage français. Paris : Éditions Tallandier, 1989. Tome 1 et 2, 244 p.,
203 p.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'ENVIRONNEMENT : le XXe siècle
a) Le domaine du visible
Le premier des capteurs que l'homme mit au point fut à l'image de son oeil. Il n'était
sensible qu'aux longueurs d'onde du visible, à savoir : entre l'ultraviolet et l'infrarouge (400 à 700
nm). Les premiers paysages sont enregistrés au milieu du XIXe siècle, avec la première prise de
vue, par Nadar, au-dessus de Paris. C'est ainsi que commence l'archivage des paysages de la
planète. Aux prises de vue, obliques ou panoramiques, succèdent la photographie verticale qui
rejoint la vision du dessus du cartographe et qui permet de satisfaire aux exigences de la
photogrammétrie.
Il faudra de nombreuses années, pour qu'en tout point du globe, un enregistrement existe.
Bien qu'Arago, en 1840, à la Chambre des Députés, à la suite des travaux de Niepce, ait préconisé
l'utilisation de la photographie aérienne pour l'établissement des cartes topographiques, il faut
attendre le milieu du XXe siècle pour que la couverture complète de la France soit réalisée. Il existe
donc, pour la France tout du moins, des archives photographiques exhaustives sur une cinquantaine
d'années. Actuellement, en tout point du territoire national, les missions aériennes se succèdent
avec une fréquence d'au moins dix ans, sauf si l'évolution de l'occupation du sol le justifie, la
fréquence peut devenir annuelle, voire mensuelle. Depuis 1972, date du lancement du premier
satellite civil d'observation de la Terre, ERTS1 devenu LANDSAT 1, des capteurs sont en
permanence pointés vers la Terre et enregistrent, en continu pour certains, à la demande pour
d'autres, les paysages de la planète.
L'utilisation de la couleur, plus récente, est plus complexe à mettre en œuvre. Il faut attendre
1937 pour voir les premières applications militaires et les années 1960 pour obtenir son
développement dans le civil. La couleur offre toute une gamme de nuances, 20 000 contre 200
niveaux de gris pour le panchromatique3, très utile pour analyser les paysages tout en nuances et en
mosaïques comme ceux des montagnes méditerranéennes. Mais, son coût élevé fait que la
couverture en couleurs est moins fréquente et beaucoup moins complète que celle en noir et blanc.
b) Le domaine de l'invisible
Que ce soit pour percer une atmosphère légèrement brumeuse grâce aux radars ou faire le
distinguo entre un camouflage marron/vert et une végétation vivante à l'aide de l'infrarouge,
l'homme a inventé des capteurs susceptibles de révéler ce que l’œil ne peut pas percevoir. Ainsi,
l'invention de l'émulsion sensible à des rayonnements supérieurs au rouge en 1931 aux États-Unis,
ou proche infrarouge (700 à 900 nm), a permis après la Seconde Guerre mondiale de déceler si des
végétaux étaient bien enracinés dans le lieu observé ou simplement coupés et déposés sur le sol. De
même, l'invention de capteurs non photographiques comme le radar dans les années 19204 a permis
de révéler à l’œil humain des portions de paysages cachés lorsqu'ils étaient survolés : que ce soit à
cause de couvertures nuageuses quasi permanentes comme sous les tropiques humides ou que ce
soit par dissimulation du sol par une couverture végétale. Il faut, là aussi, attendre les années
cinquante pour voir les applications se développer.
C'est pendant la Seconde Guerre mondiale que l'infrarouge couleur est expérimenté. Les
applications civiles, là encore, suivent de peu car, dans les années cinquante, on assiste aux
premières études fines de la végétation avec ce type d'émulsion. La réflectance des feuilles dans le
proche infrarouge dépend du nombre d'assises cellulaires, de la dimension des cellules et de
l'épaisseur du parenchyme lacuneux. Cette sensibilité permet l'identification de certaines espèces,
3
— R. BARIOU. Manuel de télédétection. Paris : SODIPE, 1978. 349 p.
4
— Collectif. L'interprétation des photographies aériennes. Saint-Mandé : IGN, Cours de l'ENSG, 1987. 136 p.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'ENVIRONNEMENT : le XXe siècle
mais aussi d'étudier les problèmes phytosanitaires, le repérage de plantes présentant un stress
hydrique qui engendre le plus souvent l'installation de micro-champignons, voire d'insectes
ravageurs. Une déshydratation foliaire est facilement repérable sur une combinaison colorée où les
pigments jaunes de l'émulsion sont sensibles au rayonnement vert, ceux du magenta au
rayonnement rouge et ceux du cyan au rayonnement du proche infrarouge. Cette nouvelle image
aux couleurs décalées par rapport à la perception humaine présente une végétation saine en rouge,
une végétation sénescente ou moribonde en bleu, avec tous les dégradés intermédiaires. Ainsi, ces
propriétés optiques des feuilles à l'infrarouge permettent de déceler : la structure anatomique des
feuilles, donc l'identification de bon nombre d'essences, l'âge des feuilles en fonction des
phénophases, la teneur en eau et/ou déficiences minérales ou encore les attaques parasitaires. Pour
les forêts, il ne faut pas négliger les propriétés optiques des écorces, des branches et éventuellement
des cônes. Cela facilite la discrimination entre forêts feuillues et forêts résineuses. Les variations de
réflectance liées à l'irrégularité de la canopée dévoilent les nuances de structures du couvert
forestier et définissent le degré d'homogénéité ou d'hétérogénéité des formations végétales.
Quant aux paysages révélés, les résultats les plus spectaculaires et les plus connus sont
probablement ceux apportés par les photographies aériennes lors de prospection archéologique.
Mais les campagnes de prises de vue doivent être faites en fonction de périodes propices à la
reconnaissance d'indices archéologiques. Or ces conditions météorologiques particulières ne se
rencontrent pas à tous moments de l'année, ni même de la journée : taches de rosée ou de gelée
blanche, anomalies de croissance ou de maturation des céréales, couleurs différenciées de terres
fraîchement labourées ou micro-reliefs dévoilés au soleil couchant etc.5 qui démasquent parfois des
structures enfouies, comme les anciennes villas gallo-romaines inventoriées dans la Somme au
cours de la sécheresse de 1976. De plus, ces indices apparus au cours d'une saison sèche ou humide
peuvent demeurer cachés pendant plusieurs années avant d'apparaître lorsque les conditions du
milieu sont de nouveau favorables. De même, une forme originale révélée par temps sec peut
disparaître dès la première pluie.
Toutefois, l'intérêt de cette vision du dessus est d'avoir du recul par rapport aux objets isolés
observés au sol qui, vus du dessus, peuvent être reliés les uns aux autres et constituer alors un
ensemble cohérent. De plus, cette prospection aérienne gomme les clôtures, n'abîme pas les cultures
et facilite l'exploration de grandes surfaces en peu de temps. Cette détection est aussi facilitée par
des émulsions de type proche infrarouge, comme pour repérer des axes qui sous tendent le paysage,
des anciens limes de l'arpentages6 ou encore des fossés aux couleurs plus foncées car souvent
comblés par des matériaux fins capables de retenir l'humidité plus longtemps que les champs
environnants. Il faut préciser que la découverte des sites archéologiques par voie aérienne n'est pas
exhaustive, car les aléas des conditions climatiques et les changements d'occupation du sol peuvent
les dissimuler durant de nombreuses années.
De nombreux autres domaines spectraux sont maintenant disponibles pour accroître notre
connaissance des paysages et de leur l'évolution : comme l'infrarouge thermique utilisé dans la
détection de la pollution atmosphérique ou encore le radar aéroporté qui intéresse de plus en plus en
raison de son indépendance vis-à-vis des conditions climatologiques et d'illumination, mais
également de sa possibilité de renseigner sur le sous-sol proche au travers de la couverture végétale.
Toutes ces propriétés facilitent la reconnaissance de structures naturelles et anthropisées. Le radar
est donc un outil fort utile pour les inventaires et les travaux d'aménagement. Développement
d'autant plus important que ses données livrent des informations sur les conditions du milieu et plus
particulièrement sur l'humidité, la texture et la structure des sols, du fait de la forte sensibilité de
ces ondes à la teneur en eau des objets et à la configuration géométrique des constituants du
paysage. L'ensemble de ces propriétés peut faciliter la révélation de paléopaysages comme des
5
– R. AGACHE. “ Palimpseste ”. In Cartes et figures de la Terre. Paris : Centre Georges Pompidou éd., 1980. p. 282.
6
– P. AUMASSON. “ Aménagement de l'espace rural du Pagus aleti ”. Les dossiers du Centre régional archéologique
d'Alet, 1976, n° 4, pp. 127-134.
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paléochenaux ignorés jusqu'à ce jour et simplement décelés par une différence de granulométrie et
d'humidité des sols liées à la présence d'argiles accumulées dans ces anciens chenaux.
Embarqués depuis le début des années quatre-vingts sur des satellites d'observation de la
Terre, ces instruments, que ce soit dans le domaine des ondes passives, capteurs optiques, ou
actives, capteurs radar, offrent maintenant un recul de vingt ans qui facilite le suivi des
dynamiques. Ces informations issues de ces capteurs constituent actuellement l'archivage des
paysages de la planète qui, après analyse comparative, permettent d'effectuer des typologies et de
définir des dynamiques.
7
– Collectif. Corine Land Cover. Guide technique. Office des publications officielles des Communautés européennes,
Série environnement, Sécurité nucléaire et protection civile, 1983. 144 p.
8
— M. ROBIN. La télédétection. Paris : Nathan, Coll. Fac, Série Géographie, 1995. p. 100.
9
— P. FOURNIER. Étude sur l'utilisation du territoire. Méthodologie. Résultats 1969 —1970 — 1971. Paris :
Ministère de l'Agriculture, Statistique agricole, supplément à la Série études, n° 104, 1972, 112 p.
10
— IFN. But et méthode de l'inventaire forestier national. Paris : Ministère de l'Agriculture, Service des forêts, 1985.
67 p.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'ENVIRONNEMENT : le XXe siècle
principe est de passer à date régulière au-dessus du même point pour évaluer les changements d'état
de surface. Cependant, la ressemblance s'arrête là.
Dans le cas de Terruti, il ne s'agit pas d'avoir une connaissance exhaustive de l'ensemble du
territoire, mais d'évaluer statistiquement, à l'aide de points échantillon représentatifs, les
changements d'une année sur l'autre. Un certain nombre de photographies aériennes sont tirées
aléatoirement par département. Sur ces photos, une grille de points est implantée, puis ces points
sont renseignés sur le terrain. Tous les ans, les mêmes points sont enquêtés pour évaluer les
changements d'affectation. Entre les points, aucune “ connaissance ” du territoire. Pourtant, les
statistiques d'occupation du sol sont représentatives et leur précision est connue, mais elles ne sont
pas “ spacialisables ”.
Le cas de l'IFN est différent car cette fois-ci : les prises de vue sont espacées d'une dizaine
d'années, écart entre deux cycles d'inventaire, et elles sont photo-interprétées. Sur cette photo-
interprétation, un semis de points est implanté pour relever, sur le terrain, des paramètres
dendrométriques. Le réseau des placettes d'enquêtes n'était pas à l'origine permanent. Il s'agit, dans
ces deux cas, à l'aide de données discontinues d'appréhender la dynamique de l'évolution des
paysages. Dans le cas de Terruti, avec une prise de vue tous les ans, qui sert essentiellement à
localiser les points d'enquêtes, même s'il y a plusieurs cultures sur la même parcelle, le suivi est
possible. En revanche, qu'en est-il avec l'IFN ? Il est possible de mettre en place une stratégie
comparative de date à date, mais la carence temporelle permet-elle d'imaginer les scénarios de
l'inter date ? Il n'y a peut-être pas d'évolution régressive, entre deux prises de vue, sur la forêt, mais
qu'en est-il des autres postes d'occupation du sol ? La réponse est au cas par cas.
11
- V. GODARD. “ Évaluation des surfaces naturelles par télédétection et enquête de terrain en Mauritanie ”.
STATECO, 1992, n° 71, pp. 27-58.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'ENVIRONNEMENT : le XXe siècle
12
– F. LIÈGE. Gestion de l'espace par analyse multisources de l'information géographique. Université de Paris IV-
Sorbonne, Thèse, 1997. Tome 1, 377 p.
13
– Idem.