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L'eau : enjeux et défis du XXIe siècle

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L'eau : enjeux et défis du XXIe siècle

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VertigO

VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003


ÉDITORIAL

Par Jean-Guy Vaillancourt, DANS CE NUMÉRO


Membre du comité scientifique,
Directeur du Groupe de Recherche en Écologie Sociale Perspective
(GRESOC), courriel: [email protected], - L’éducation à l’éthique de l’environnement dans le cadre de l’éducation
en science et en technologie : une justification, M. Chavez Tortolero
- Aménagement et gestion des eaux en France : l'échec de la politique de
L’eau, enjeu vital pour le XXIe siècle l'eau face aux intérêts du monde agricole, A. Brun

L’année 2003 a été proclamée Année internationale de l’eau Dossier:


douce par l’UNESCO et par l’Assemblée générale de l’ONU. Les grands fleuves : entre conflits et concertation
De plus, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels
de l’ONU vient de déclarer que l’accès à l’eau potable est un
droit humain fondamental. Entre le Sommet de la Terre de 1992 - Qu'est-ce qu'un grand fleuve? J. Béthemont
à Rio et celui de Johannesburg en 2002, il y a eu une prise de - La gestion par bassin versant : du principe écologique à la contrainte
politique - Le cas du Mékong, B. Affeltranger et F. Lasserre
conscience croissante du fait que l’eau est un enjeu vital pour - Comment bâtir une prospective commune pour la gestion d'un fleuve
l’avenir. L’eau est une question émergente en ce qui concerne transfrontalier ? L'exemple de L'Escaut.. G. Bouleau
l’accès à l’eau potable, la qualité de cette eau, et le problème de - L'Egypte et la gouvernance contestée des eaux du Nil, J. Béthemont
sa privatisation et ces questions sont perçues comme des enjeux - Le Tigre et l'Euphrate de la discorde, G. Mutin
majeurs pour les droits humains, l’équité, et la démocratie. - Les paradigmes de la gestion transfrontalière à l'épreuve du Dniepr, G.
Bouleau, P. Lorillou
- Impact du barrage des Trois Gorges au développement durable de la
L’eau est un élément matériel de base et une ressource naturelle Chine, P. Savoie
très précieuse, dont les usages domestiques, agricoles, - Delta intérieur du fleuve Niger au Mali - Quand la crue fait la loi :
industriels, urbains et de loisirs sont devenus considérables. l'organisation humaine et le partage des ressources dans une zone
L’eau douce est un enjeu économique et stratégique central, une inondable à fort contraste, M.-L. de Noray
- Changements environnementaux, dérives ecologiques et perspectives de
source potentielle de conflits majeurs. L’accès à l’eau et sa restauration du Rhône français : bilan de 200 ans d’influences
maîtrise sont dorénavant des enjeux incontournables pour les anthropiques, J.-F. Fruget
collectivités locales et les gouvernements, au même titre que la - Influence du changement climatique sur le fonctionnement hydrologique
terre l’a été tout au cours de l’histoire. et biogéochimique du bassin de la Seine, A. Ducharne et coll.
- Le lac Saint-Pierre : une fenêtre sur les transformations de l’écosystème
du Saint-Laurent, J. Morin et J.-P. Côté
Nous sommes maintenant devant la nécessité d’utiliser, de gérer,
et de protéger l’eau de façon durable, car elle est à la base de
toutes les formes de vie sur Terre. Tout comme l’air que nous Regards sur le Monde
respirons, l’eau de qualité et en quantité suffisante est un trésor Aotearoa/Nouvelle-Zélande : perspective sur les glaciers et avalanches,
collectif indispensable et irremplaçable, qui est en train de Bruno de Passillé
devenir un objet de conflits et de guerres, ainsi que de Croisières et tourisme polaire : des vacances aux confins de la géographie,
Alain Grenier
commerce et de profits mirobolants. Comme l’air, c’est un bien
commun de l’humanité dont l’accès est un droit humain J’ai lu
individuel et collectif inaliénable. Il faut donc éviter à tout prix L'envers de l'Assiette et quelques idées pour la remettre à l'endroit, Laure
de « pétroliser» l’or bleu en le privatisant et en le Waridel ; Écocide - Une brève histoire de l'extinction en masse des espèces,
commercialisant. Au moment même où l’humanité fait face à Franz J. Broswimmer; Waza Logone - Histoires d'Eaux et d'Hommes, Marie-
Laure de Noray; Les humeurs de l'océan : effets sur le climat et les ressources
une sérieuse pénurie d’eau potable et donc à une crise grave qui vivantes, Bruno Voituriez; L'avenir de la vie, Edward O. Wilson
menace la survie des humains sur Terre, des gouvernements et
des institutions internationales à la solde d’intérêts financiers
privés préconisent la privation et la marchandisation de l’eau
douce, une solution qui ne fera qu’empirer le problème.

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VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Les articles n'engagent que la responsabilité de leurs auteurs et Un quart de la population mondiale actuelle n’a pas accès à
ne reflètent pas nécessairement la position de la revue VertigO, l’eau potable, et chaque année, plus de cinq millions d’humains,
de son comité de rédaction, de son comité scientifique ou de ses en majorité des enfants, meurent de l’une des six principales
partenaires. maladies reliées à la détérioration de la qualité de l’eau. En
2025, un tiers de la population mondiale projetée de 9 milliards
La revue VertigO est appuyée financièrement par la Corporation de personnes vivra dans des régions pauvres et surpeuplées, où
I.C.I. environnement. l’eau potable sera une denrée rare ou absente. Nous faisons face
à un dilemme cruel. Nous avons besoin de quantités accrues
d’eau pour l’agriculture pour nourrir les nouveaux venus, mais
nous devons réduire notre boulimie hydrique pour préserver

Équipe de rédaction l’eau pour plusieurs autres besoins essentiels. La quantité et la


qualité des eaux douces diminuent au moment où elles devraient
augmenter. La crise est inévitable à moins d’un revirement
Directeur de la publication
complet de nos politiques et de nos pratiques dans ce domaine.
Rédacteur en Chef
Éric Duchemin, Ph.D
Il y a actuellement une grave menace d’une pénurie d’eau
potable et d’une augmentation drastique de la pollution
Rédactrice-adjointe aquatique dans le monde entier. De cette pénurie et de cette
Sophie Hamel-Dufour, MSc, Rédactrice-adjointe pollution pourront découler des risques considérables aux plans
écologique, économique, militaire, social et politique.
Comité scientifique
P. Côté, Université du Québec à Rimouski, Canada À Johannesburg, le Sommet de la Terre a tenté de donner, d’ici
P. Crabbé, Université d’Ottawa, Canada l’an 2015, à la moitié de la population mondiale qui en est
L. Guay, Université Laval, Canada privée, l’accès à l’eau potable et aux services sanitaires de base.
P. Houenou, Université d’Abobo-Adjamé, Côte d’Ivoire, Même si on atteint ce but, cela laissera l’autre moitié de ces
Y. Leblanc, Journaliste, Canada
damnés de la Terre, un milliard d’humains, sans aide aucune. On
S. Lepage, Environnement Canada, la Biosphère,Canada
M. Lucotte, Université du Québec à Montréal, Canada laissera donc mourir 50 millions de personnes à cause du
M. Richard, Régie Régionale de la Santé, Canada manque d’eau salubre et potable, alors que nous gaspillons
M.P. Sassine, Régie régionale de la Santé,Canada allègrement dans la surconsommation et la course aux
J.G. Vaillancourt, Université de Montréal, Canada armements, au lieu de conserver et de partager cette ressource.
J. Vien, Université de Sherbrooke, Canada Seule une gestion publique globale, démocratique, responsable,
B. Zuindeau, Université de Lille-1, France.
intégrée et durable de l’eau nous permettra de protéger cette
ressource, ainsi que sa qualité et son caractère de bien commun.
Comité de rédaction
Martin Girard, MSc.
Les réserves d’eau douce de la planète sont un patrimoine
Steve Déry, PhD
Mathias De Kouassi, PhD
commun que nous devons protéger et partager de façon
Mireille Genest, MSc équitable et durable. Elles ne sont pas illimitées, comme
Sebastian Weissenberger, MSc. certains se l’imaginent, et même des pays richement dotés en
eau comme les États-Unis et le Canada sont menacés. Les
Concepteur WEB nappes phréatiques s’assèchent, et l’eau douce se transforme en
P. Cayer eau salée ou polluée. L’eau douce devient de plus en plus rare,
alors que la pollution s’étend sans cesse. Selon le Conseil
Pour rejoindre la rédaction mondial de l’eau, 20% de la population mondiale a souffert de
pénuries d’eau en l’an 2000. En 2025, ce pourcentage
VertigO augmentera à 30% et touchera 2.5 milliards d’humains, si rien
2669 Knox n’est fait pour renverser cette tendance. Un nord-américain
Montréal (Québec) consomme en moyenne environ 500,000 litres d’eau par an,
H3K 1R3, Canada dont plus de la moitié est gaspillée en pure perte. En fait, un
courriel: [email protected]
être humain n’a vraiment besoin que de 10,000 litres d’eau par
Internet: http://www.vertigo.uqam.ca
an pour vivre, mais cela suppose un effort constant pour éviter le
© Les Éditions en Environnement -VertigO gaspillage, ce que peu de gens semblent prêts à faire.
Dépôt à la Bibliothèque Nationale du Canada
ISSN – 1492 - 8442 Il existe un vaste mouvement international de défense de l’eau,
constitué de milliers de groupes et de millions de citoyens
convaincus qui luttent contre la privatisation de l’eau, et contre
les pollueurs de tout acabit. Ils créent des coalitions et des

VertigO, Vol 4 No 3 2
VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

réseaux avec d’autres citoyens issus de groupes


communautaires, féministes, agricoles, des droits humains,
d’autochtones, d’artistes, de travailleurs et de jeunes, pour
protéger l’eau contre la pollution et la spoliation par les intérêts
privés. Ils défendent l’idée que l’eau est un droit de base garanti
à chaque citoyen, et non une commodité économique régie par
le marché pour permettre à l’entreprise privée d’engranger des
profits faciles. Il est intéressant de noter que des croyants de
diverses confessions religieuses sont à l’avant-garde de ce
combat.

Avec sa nouvelle politique de l’eau, le gouvernement du Québec


a finalement décidé récemment de protéger et de mettre en
valeur le patrimoine hydrique du Québec, conçu comme
domaine public, et de tenter de réduire de 20% la consommation
d’eau potable d’ici sept dans, de mettre fin au programme des
petits barrages privés sur les rivières, et de faire payer les
agriculteurs, les industriels et les embouteilleurs pour leurs
ponctions en eau. La décision de ne pas exporter l’eau de façon
massive et de refuser sa commercialisation est bonne, mais il
reste à savoir si ces politiques seront vraiment mises en œuvre et
appuyées à tous les niveaux.

Espérons qu’après le 3e Forum mondial de l’eau à Kyoto en


mars 2003, des mesures seront mises en marche pour que le
Canada et les provinces collaborent dans le domaine de l’eau de
façon à ce qu’au 4e Forum mondial de l’eau à Montréal en 2006,
nous puissions servir de modèle aux autres pays du monde pour
montrer ce que peut être une gestion écologique de l’eau selon
l’approche du développement durable et équitable, et selon
l’approche en termes de bassins versants.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

L’ÉDUCATION À L’ÉTHIQUE DE
L’ENVIRONNEMENT DANS LE CADRE DE
L’ÉDUCATION EN SCIENCE ET EN
TECHNOLOGIE : une justification
Par Milagros Chavez Tortolero, Doctorante en Science de l’éducation, Université du Québec à Montréal,
Montréal (Québec) H2T 2E6, Téléphone : (514) 279-5831, Télécopieur : (514) 221-3239, Courriel :
[email protected]

Résumé : À partir d’un regard critique sur les sciences et la technologie, l’auteure développe une réflexion sur les finalités de l’éducation
en sciences et en technologie. Cette réflexion l’amène à défendre la présence d’une composante d’éthique de l’environnement dans le
cadre de cette éducation. L’éducation à l’éthique de l’environnement doit constituer une dimension transversale de l’éducation en sciences
et en technologie. Dans ce contexte, transversale veut dire continuellement présente et implique la prise en compte de la
multidimensionnalité de l’être humain et la complexité de sa connaissance. Mais de quelle éthique de l’environnement parlons-nous? Il
s’agit ici d’une éthique qui se veut processus de réflexion et de discussion à propos des valeurs qui fondent la relation entre les humains et
l’environnement. Il existe des systèmes de valeurs qui sont qualifiés d’éthiques particulières de l’environnement. Il s’agit dans ce cas
d’éthiques comprises comme des codes. La stratégie éducative première pour inclure la dimension transversale de l’éthique de
l’environnement dans l’éducation en sciences et en technologie est la dynamique dialogique de la réflexion, de la clarification et du débat,
non seulement des valeurs évidentes dans le discours rationnel, mais aussi des valeurs sous-jacentes exprimées dans d’autres formes de
discours, l’artistique et le philosophique par exemple.
Mots-clés : Éducation à l’éthique de l’environnement, éducation en sciences et en technologie, éthique, environnement.

Abstract : The author focuses her thoughts on the finality of scientific and technological education, while approaching science and
technology from a critical stance. Her reflections lead her to defend a component of environmental ethics in this realm of education.
Raising the awareness in environmental ethics must be a transversal dimension in the teaching of science and technology. In this context,
“transversal” means “pervasive” and implies that the multidimensional aspect and complex knowledge of mankind must both be taken
into account. We should, however, explore the meaning of “environmental ethics”. In this particular case, environmental ethics refers to
the process of reflecting on, and discussing, the underpinning values of the relationship between humanity and the environment. There are
ethical value systems called specific environmental ethics, which must be understood as a system of ethical codes. The first and foremost
educational strategy that would include the transversal dimension of environmental ethics in scientific and technological teachings, is the
dialogical dynamics that are thought provoking and help clarify this issue as a whole – not only the obvious values touched upon in
rational discourse, but also the underlying values expressed in other forms of discourse practised in the artistic and philosophical milieu.
Keys words: Environmental Ethics Education, Science and Technology Education, Ethic,

Resumen : A partir de una exploración crítica sobre las ciencias y la tecnología, se desarrolla una reflexión sobre las finalidades de la
educación en ciencias y en tecnología. Esta reflexión conduce a defender la presencia de un componente ético relativo al ambiente en el
cuadro de esta educación. La educación en ética del ambiente debe constituirse como dimensión transversal de la educación en ciencias y
en tecnología. En este contexto, transversal quiere decir continuamente presente e implica la consideración de la multidimensionalidad del
ser humano y de la construcción del saber. Pero ¿de cuál ética del ambiente estamos hablando? Se trata en este caso de una ética en el
sentido de proceso de reflexión y de discusión acerca de los valores que fundamentan la relación que se establece entre los humanos y el
medio ambiente. Existen diversos sistemas de valores sobre el ambiente que serán calificados como éticas particulares del ambiente. Se
trata en este caso de éticas en el sentido de códigos. La educación ética que se propone a continuación es una ética de reflexión sobre estos
códigos. La estrategia pedagógica primera para insertar una dimensión transversal en ética del ambienten el cuadro de la educación en
ciencias y en tecnología es la dinámica dialógica de la reflexión, de la clarificación y del debate, no solamente de valores evidentes al
discurso racional, sino también de valores subyacentes expresados en otras formas de discursos, como por ejemplo el artístico o el
filosófico.
Palabras claves: Educación en ética del ambiente, Educación en ciencias y en tecnología, Ética, Ambiente.

VertigO, Vol 4 No 3 4
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

« Pour nous préparer à la grande transition qui nous attend, il nous faut remettre en question les principales
prémisses et valeurs de notre culture, rejeter les modèles conceptuels qui ont fait leur temps et reconnaître la qualité
de certaines valeurs dédaignées au cours de périodes antérieures. Une modification aussi profonde de la mentalité
occidentale doit tout naturellement s’accompagner d’une remise en question fondamentale de la plupart des relations
et formes d’organisation sociale – des changements qui iront bien plus au-delà des mesures superficielles de
réajustements économiques et politiques envisagées par nos dirigeants. » Capra, 1990 (p.38)

La science et la technologie dans l’actualité : un regard objectifs, les démarches et les produits des sciences et de la
critique technologie.

La science peut être conçue comme une certaine forme de Mais il est très difficile, et même iconoclaste, de proposer ce
rapport au monde. Elle est l'une des conséquences de la regard critique. On se trouve en face d’une espèce de croyance
nécessité profonde de l’être humain de comprendre l’univers qui aveugle qui n’est pas sans rappeler les croyances religieuses
l’entoure. Fille de la philosophie, la science cherche à expliquer fondamentalistes. Cela peut nous conduire (et, de fait, à l’heure
comment fonctionne l’univers et comment fonctionnent les actuelle, cela nous a déjà conduit) à un automatisme culturel qui
humains par rapport à cet univers. Dans son sens plus originaire, nous vide de notre essence réflexive humaine (Maiz Vallenilla,
on trouve dans la science – et c’est le cas chez beaucoup de 1974). La qualité, la compétitivité et la rentabilité sont les
scientifiques – un certain plaisir esthétique, un goût pour maîtres mots qui sont à l’ordre du jour dans une grande partie
comprendre la nature et pour apprendre d’elle, une satisfaction des projets de recherche, autant privés que publics.
devant l’explication des phénomènes naturels (Nouvel, 2000),
une espèce d’identification mystique avec l’univers (Moscovici, L’hypothèse de départ qui fonde le présent article est que la
2002), mais aussi une profonde rébellion face aux dogmes science actuelle n’a ni les mêmes intentions ni la même
religieux et autres. neutralité que la science originaire. Aussi l’analyse critique des
produits et des méthodes de la science et de la technologie doit-
Dans son développement, la science s’est pourvue d’une elle entrer dans l’arène du débat public et éducatif. Mais il faut
certaine structure logique qui lui a permis de gagner un certain reconnaître qu’une telle attitude critique est encore loin d’avoir
prestige dans la société. À tel point que, pour certains, la science atteint les milieux éducatifs (Bader, 2002; Désautels et
et la technologie sont devenues notre réussite majeure en tant Larochelle, 1989, 1992; Fourez et coll., 1994). Il s’agit donc de
que société. Plus encore : elles sont devenues le modèle à suivre penser une éducation en sciences et en technologie dans une
pour toute l’humanité, une espèce d’idéologie triomphante optique critique (autocritique) et éthique.
profitable à tous (Kahn, 1999).
Une réflexion sur les fins de l’éducation en sciences et en
En idéalisant la connaissance scientifique comme étant la plus technologie
valable des connaissances, on lui a réservé une place
fondamentale dans l’ensemble des représentations de la société L’éducation relative aux sciences et la technologie est un
occidentale (et occidentalisée). Cette place privilégiée nous processus social qui a comme intention fondamentale d’initier
empêche de voir les limites et les dangers de cette manière les personnes et de les accompagner dans le processus de
d’approcher la réalité (Fourez, 2002; Salomon, 1999). construction du patrimoine culturel que représentent les
connaissances et les processus des sciences et de la technologie
Après l’explosion des premières bombes nucléaires sur des (patrimoine de la culture occidentale).
populations civiles à Hiroshima et à Nagasaki (Japon), les 6 et 9
août 1945 respectivement, une certaine crainte concernant le Mais, si l’on adopte un autre point de vue, l’éducation en
pouvoir des sciences et des technologies a commencé à prendre sciences a aussi le devoir de permettre l’autodéveloppement des
forme. La question que se posent plusieurs penseurs est la personnes et des communautés à partir de l’épanouissement de
suivante : pouvons-nous fonder l’avenir de l’humanité la conscience critique et éthique. Pour cela, un regard critique
uniquement sur le savoir scientifique et ses produits par rapport au patrimoine culturel à enseigner se fait nécessaire.
technologiques? Les valeurs (explicites et non explicites) de la
science et de la technologie, sont-elles les plus adéquates pour Il s’agit d’une éducation en sciences et en technologie qui, en
garantir le bien-être de l’humanité et de la planète dans son plus de se préoccuper de l’enseignement des concepts, des
ensemble ? théories et des processus scientifiques, doit viser l’émergence
d’une réflexion critique à propos des paradigmes et dogmes se
Par ailleurs, de nos jours, les rapports étroits entre le binôme trouvant à la base de la société actuelle et de la science elle-
science-technologie et les sphères de pouvoir (politique et même (Roths et Désautels, 2002). Il s’agit d’analyser de manière
économique) se font de plus en plus évidents et préoccupants. critique les relations de pouvoir entre la science et la société. Il
Cette situation nous amène à poser un regard critique sur les s’agit aussi de poser un regard critique sur la relation qui existe

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

entre les connaissances et processus de la science, d’une part, et sommes le point d’arrivée d’un processus universel, que ce soit
les problématiques socio-environnementales de notre société, la création ou l’évolution. Cette représentation de nous-mêmes
d’autre part. nous amène à une idée instrumentale de l’environnement. Il est
là pour nous servir. Dans cette image des choses, les sciences et
L’éthique de l’environnement dans le cadre de l’éducation la technologie ont comme mission fondamentale de mieux
en sciences et en technologie : pourquoi? comprendre les phénomènes de l’univers pour mieux nous servir
de lui.
L’idée de que le développement des sciences et de la
technologie stimule et favorise le développement économique Mais à l’intérieur même de cette culture occidentale, a émergé
des pays est très répandue. Dans cette optique, on considère une réflexion sur cette manière d’être en relation avec
l’éducation de ces disciplines comme un moyen de garantir ce l’environnement. Certains auteurs ont proposé d’autres formes
développement. De cette manière, l’éducation en sciences et en de relations, d’autres éthiques de l’environnement. On trouvera
technologie est guidée par les valeurs de rentabilité, de qualité et ci-dessous un tableau (1) présentant la synthèse de principales
d’efficacité du paradigme socioculturel industriel (Bertrand et propositions au sujet de l’éthique de l’environnement dans le
Valois, 1999). monde occidental.

Cette éducation remplit alors une seule des fonctions de Cependant, le terme éthique a aussi pour certains auteurs la
l’éducation en sciences et en technologie, à savoir la signification de réflexion, de débat et de clarification au sujet
communication du patrimoine culturel des sciences et de la des valeurs (Habermas, 1999). Il s’agit de l’éthique en tant que
technologie (concepts, théories, processus, etc.). Mais elle processus (Jickling, 1996; Jickling-Paquet, 2000). Dans ce cas,
n’incite pas à la deuxième fonction, celle de l’éthique de l’environnement est le processus de réflexion et
l’autodéveloppement de la conscience de la personne en tant que d’analyse au sujet de notre relation à l’environnement et au sujet
citoyen participatif et créatif. d’autres manières de se mettre en relation avec lui (d’autres
éthiques de l’environnement, proposées dans notre propre
Inclure dans le cadre de l’éducation en sciences et en culture et/ou par d’autres cultures).
technologie l’éthique de l’environnement en tant que processus
de réflexion sur notre relation à l’environnement, ouvre la porte Cette éthique de l’environnement en tant que processus de
à cette deuxième fonction. À partir des analyses critiques de réflexion, clarification et débat au sujet de notre relation
l’éthique de l’environnement véhiculée par les sciences et la (personnelle et collective) avec l’environnement, est celle qui est
technologie, anis que celles de notre propre éthique et d’autres fondamentale dans le contexte de l’éducation en sciences et en
propositions éthiques, il est possible de favoriser un processus technologie.
de prise de conscience du rôle de citoyen participatif, ce qu’on
pourrait appeler autodéveloppement. L’éthique de l’environnement dans le cadre de l’éducation
en sciences et en technologie : comment?
L’éthique de l’environnement
On présente ci-dessous quelques pistes pour le développement
Dans la vision de l’éducation en sciences et à la technologie que d’une éthique de l’environnement dans le cadre de l’éducation
nous venons de présenter, la réflexion critique sur notre relation en sciences et en technologie. Il s’agit dans ce cas de l’éthique
(personnelle et collective) avec l’environnement se fait comprise en tant que processus, c'est-à-dire en tant que débat,
primordiale. analyse et clarification des valeurs et codes éthiques relatifs à
l’environnement.
Il existe plusieurs manières de concevoir la « bonne » relation
entre les humains et leur environnement. Chaque conception L’approche privilégiée dans cette proposition est de type
nous amène à une éthique particulière de l’environnement. Dans transversale. L’éthique de l’environnement, en tant que
ce sens, l’éthique de l’environnement peut être comprise comme processus dialogique réflexif, doit être une dimension
l’ensemble des « valeurs » (principes à la base de l’action) qui transversale de l’action éducative en général et de l’éducation en
guident notre relation à l’environnement et qui font partie de sciences et en technologie en particulier.
l’ensemble de croyances, mythes et représentations de notre
culture. Il s’agit dans ce cas de l’éthique de l’environnement Dans le cadre de cette approche, l’éducation à l’éthique de
comme un code, implicite ou explicite, qui guide notre relation l’environnement est une dimension transversale parce qu’elle
avec l’environnement. doit être présente de forme continue et tenir compte de la
multidimensionnalité de l’être humain et de la complexité de son
Dans nos sociétés occidentales, où les sciences et la technologie rapport à l’univers.
sont des formes fondamentales et très valorisées de la culture, se
véhicule un type particulier de relation à l’environnement. Elle
est guidée par la représentation que nous (les êtres humains)

VertigO, Vol 4 No 3 6
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Conception Caractéristiques
Anthropocentriste − Centrage sur les humains
− Morale occidentale traditionnelle
− Théorie éthique utilitariste-pragmatique et/ou humaniste-déontologique
− Environnement ⇒ valeurs instrumentales : l’environnement est important parce qu’il est une source de bien-être pour
les êtres humains
− Problèmes : délimitation de la notion d’humanité, séparation entre l’humain et la nature

Droits des animaux − Extensionnisme inspiré de la morale déontologique (droits universels)


− Personnages importants dans les premières réflexions sur le sujet : Peter Singer ⇒ Mouvement de libération des
animaux . (1973) Animal Liberation. New York Review of Books (avril), 17-21. Tom Reagan ⇒ valeur intrinsèque des
animaux (1985) The Case of Animal Rights. In. Peter Singer (dir.), Defense of Animals. Oxford: Blackwell
− Les animaux ont les mêmes droits que les humains
− « L’éthique de bien-être animal n’est pas, à proprement parler, une éthique de l’environnement. Elle est pourtant une
étape essentielle dans la constitution d’une perspective non-anthropocentrée. » Callicot, 2001, p.498
− Animaux ⇒ valeurs intrinsèques (naturels, en essence)
− Statut moral des animaux égalitaire aux humains
− Droit ⇒ absence de douleur
− Ne prend pas en compte que les individus
− Animaux sauvages vs. animaux domestiques ⇒ deux éthiques distinctes?
Biocentriste − « L’expression ‘éthique biocentrique’ désigne les théories qui considèrent que toute vie possède une valeur inhérente.
(Le mot biocentrique signifie ‘centré sur la vie’) » Des Jardins, 1995, p. 169
− Personnage important dans les premières réflexions sur le sujet : Albert Schweitzer (1875-1965) qui parlait de la
« vénération de la vie » (1946) Civilization and Ethics. London : A. & C. Black
− Paul Taylor (1986) Respect for Nature : a Theory of Environmental Ethics. Princeton, N.J. Princeton University Press.
⇒ Tous les êtres vivants s’efforcent d’atteindre des fins qui leur sont immanentes. Tout organisme a une valeur inhérente
pour autant qu’il est un centre de vie téléologique, donc ils doivent être des objets moraux.
− Égalitarisme moral de tous les êtres vivants, y compris les humains.
− La vie ⇒ valeur inhérente (qui complète l’organisme vivant)
− Les droits de l’individu vivant
− Séparation humain-nature : le principe de non-ingérence (les humains ne doivent pas intervenir dans la nature) sépare les
êtres humains de leur environnement
Écocentriste − Se préoccupe de la préservation des espèces et de la biodiversité, de l’intégrité des communautés biotiques et du bon état
des écosystèmes.
− Personnage important dans les premières réflexions sur le sujet : Aldo Leopold (1949, A Sand County Almanac) ⇒ Land
Ethics
− Les êtres humains ne sont que d’autres membres de la communauté biotique. Nous devons respecter nos compagnons
dans cette communauté et la communauté même.
− Il existe plusieurs variétés de conceptions écocentristes de l’éthique de l’environnement, quelques unes que nous
pouvons nommer comme plus « modérées », et d’autres que nous pouvons qualifier de plus « extrêmes ».
− Parmi les plus modérées, il y a celle qui propose une hiérarchie de devoirs : à la base, il y a le devoir de protéger les plus
proches et les semblables, à la fin, il y a le devoir de protéger les dimensions plus globales (Callicot, 1989)
− Entre les plus « extrêmes » il y a celle de la « Deep Ecology » Naes (1973 * The Shallow and the Deep, Long Range
Ecology Movement, Inquiry, 16, p. 95-100) ⇒ qui parle de l’autoréalisation de l’être (humain et universel) ⇒ il n’existe
pas de distinction absolue entre le milieu et soi. La destruction de l’environnement est la destruction de soi-même. Un
biocide est un suicide.

Tableau 1. Caractérisation des principales conceptions de l’éthique de l’environnement. Synthèse faite à partir des
auteurs suivants : Beauchamp, 1991, 1993; Beauchamp et Harvey, 1987; Callicot, 1989, 2001; Des Jardins, 1995; De
Vido, 1993; Dower, 1989; Duhamel, 1996; Goffi, 1999; Jonas, 2000; Larrère, 1997,1999; Prades, 1995; Sauvé et
Villemagne, 2002.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Pour être plus spécifique, « continue » signifie que la réflexion et programmée du cours n’a pas été une limitation pour introduire la
clarification éthique sur l’environnement doit émerger dans dimension transversale éducative en éthique de l’environnement.
toutes les activités éducatives (projets, discussions, expériences, Dans une classe « théorique » sur la cellule, et en discutant sur le
etc.) relatives à l’enseignement et à l’apprentissage des savoirs noyau cellulaire et son importance dans les études génétiques, on
scientifiques et technologiques. a lancé un débat sur les organismes modifiés génétiquement, sur
le clonage humain et sur les recherches relatives aux cellules
Prendre en compte la multidimensionnalité de l’être humain couches.
signifie que l’action éducative en éthique de l’environnement ne
vise pas seulement le développement rationnel et cognitif des Au début, les étudiants étaient un peu déstabilisés, n’ayant pas
personnes, sinon aussi son développement affectif, social, éthico- l’habitude de discuter de ces thèmes dans les cours de sciences.
moral, spirituel, esthétique, etc. Mais après quelques minutes, l’engagement dans le dialogue était
évident. La professeure posait des questions pour aider les
Cette multidimensionnalité de l’être humain nous amène à étudiants à clarifier leurs valeurs et leur position et pour favoriser
considérer la complexité des rapports qui peuvent s’établir entre leur participation. Par exemple, pourquoi es-tu favorable à la
les humains et l’univers. En effet, nos rapports aux phénomènes production d’aliments transgéniques? Pourquoi es-tu contre?
biophysiques ne sont pas seulement de type rationnel ou de type Connais-tu le mécanisme général dans la production de ces
affectif ou émotionnel. Au contraire, il s’agit d’un mélange, d’un organismes? Connais-tu les effets de ces organismes sur
ensemble, d’un complexe, d’une trame de rapports. Par exemple, l’environnement et la santé humaine? Les scientifiques et
une fleur est belle (rapport esthétique), nous fait remémorer un chercheurs en la matière les connaissent-ils? Quelles doivent être
moment du passé (rapport affectif), mais nous pouvons aussi nos considérations par rapport aux autres êtres vivants (non
décrire ces composants anatomiques et ses fonctions (rapport humains) qui sont affectés pour ces organismes modifiés?
rationnel). La connaissance humaine est complexe parce qu’elle Quelles sont les valeurs qui sont à la base de la production de ces
implique plusieurs types de rapports en même temps. organismes? S’agit-il des « bonnes » valeurs? Quelles sont tes
valeurs à ce sujet?
Une éducation en éthique de l’environnement, en tant que
processus, doit aller à la rencontre de cette multidimensionnalité Dans la classe expérimentale, une autre discussion a été lancée
de l’être humain et de la complexité de rapports de celui-ci à concernant l’endroit où allaient être déposés les produits finaux
l’univers, mais comment faire? ou les déchets de notre activité expérimentale. Les questions
posées ont conduit les étudiants à une réflexion sur les effets de
La stratégie éducative par excellence d’une telle approche est le l’activité de recherche scientifique sur l’environnement. Où vont
dialogue qui amène à la réflexion, à la clarification, à les produits finaux des laboratoires de recherche en bactériologie,
l’expression et au débat de nos idées, images, représentations, en chimie, en énergie nucléaire, etc.? Sont-ils conservés ou
mythes, peurs, etc. Mais cette action dialogique ne se limite pas détruits de manière sécuritaire? Sécuritaire pour qui? Pour les
au langage oral, elle inclut aussi l’expression graphique, humains seulement? Et les autres êtres vivants? La professeure a
corporelle, poétique, littéraire, musicale, etc. La meilleure introduit l’exemple des laboratoires de la faculté des sciences de
manière d’exprimer un sentiment (ou une connaissance), ce n’est la même université.
pas peut-être pas en paroles, mais en images ou en notes
musicales. Les artistes sont peut-être les plus proches de cette Cet exemple montre que l’activité éducative en sciences et en
transversalité humaine. technologie peut avoir une dimension transversale qui amène à
une réflexion critique et éthique sur notre relation avec
Il en résulte que cette stratégie dialogique est complexe. Elle doit l’environnement. Il s’agit dans ce cas seulement d’un exemple
être aussi ouverte et infinie. Chaque situation éducative (en qui a été fait à travers un dialogue discursif. Mais il est possible
sciences et technologie) réclame une action dialogique (en d’ajouter d’autres expressions comme l’expression graphique ou
éthique de l’environnement) différente. Les possibilités sont la littéraire. Il s’agit d’une première approche de cette possibilité
infinies, ouverture à la créativité! éducative.

À titre d’illustration, voici l’exemple d’un cours sur la cellule qui Conclusion
s’adresse à de futurs professeurs de l’école secondaire au
Venezuela à la session d’automne 2003. Comme il s’agissait d’un Dans nos sociétés hautement technicisées d’aujourd’hui,
programme d’études par contenus et objectifs, la professeure a l’éducation en sciences et en technologie est absolument
choisi de suivre la séquence proposée pour les activités de type nécessaire. Mais, cette éducation ne doit pas viser seulement une
« théorique » et « expérimental »1. Mais cette condition formation aux connaissances et savoirs scientifiques, dans le but
de former des consommateurs assoiffés des nouveaux produits,

1
Théoriques : études de concepts, processus et théories sans concepts, processus et théories sur la base d’activités
support direct dans l’expérience. Expérimentales : études de expérimentales d’observation et d’analyses de phénomènes.

VertigO, Vol 4 No 3 8
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

ainsi que des travailleurs plus qualifiés. Une telle vision répond Callicott, J. B. (2001).Éthique de l’environnement. Dans M. Canto-Sperber,
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VertigO, Vol 4 No 3 9
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

AMÉNAGEMENT ET GESTION DES EAUX EN


FRANCE : l'échec de la politique de l'eau face aux
intérêts du monde agricole
Par Alexandre Brun, Chercheur stagiaire, Institut National Agronomique Paris-Grignon, Unité Mixte de
Recherche 210 INRA INA P-G, 16, rue Claude Bernard 75031 PARIS Cedex 05 France, Courriel :
[email protected]

Résumé : La politique de l'eau en France est en partie fondée sur des dispositifs incitatifs. Leur objectif est de favoriser l'application du
droit de l'eau par les usagers. En dépit de résultats positifs dans certains domaines, cette politique n'a pas permis de réduire à la source les
pollutions d'origine agricole. L'Etat se trouve dans une situation délicate car les agriculteurs refusent d'une part de payer davantage pour la
dépollution et d'autre part de modifier significativement leur pratiques afin de réduire les pollutions.
Mots-clefs : politique de l'eau, contrats, incitations, pollution, agriculture, droit de l'eau, Etat.

Abstract : The water policy in France is partially based on incentive devices. Their objective is to favor the application of the right of the
water by the users. In spite of positive results in certain domains, this policy did not allow to reduce to the source the pollutions of
agricultural origin. The State is in a delicate situation because the farmers refuse on one hand to pay more for the cleanup and on the other
hand to modify significantly them practices to reduce pollutions.
Keywords : water policy, contracts, incentives, pollution, agriculture, right of the water, State.

Introduction rapport aux agriculteurs sera présentée. En annexe, les


principaux textes français et européens sur la gestion des eaux en
En France, les pouvoirs publics enregistrent d'importants progrès droit communautaire et en droit interne sont présentés.
dans le domaine de l'assainissement des communes depuis une
dizaine d'années. Les expériences de "renaturation" de rivières Les principes de la politique de l'eau en France
jadis canalisées se révèlent prometteuses et le savoir-faire en
matière de traitement des eaux permet aujourd'hui à la quasi- La loi sur l’eau du 16 décembre 1964 reconnaît l’unité de la
totalité des foyers d'avoir de l'eau potable au robinet. ressource en eau et l’interdépendance des usages. Elle jette les
bases d’une "gestion intégrée" par le biais de nouvelles
Le modèle français de gestion territoriale de l'eau a cependant dispositions. Le législateur montre l'intérêt qu'il porte à la
trouvé ses limites au moins au regard de deux indicateurs. En décentralisation avec la création des agences financières de
effet, la pollution des eaux par les nitrates et les pesticides est bassin – dont le territoire de compétence est le grand bassin
particulièrement préoccupante. Faut-il pour autant remettre en hydrographique. Depuis les années 1980, la politique de l'eau
question la politique de l'eau dans sa globalité ? s'articule également de plus en plus autour des dispositifs
incitatifs destinés à améliorer les pratiques des usagers. Elle suit
L'article qui suit présente les principaux résultats d'une recherche aujourd'hui quatre axes, l'objectif étant de créer une solidarité de
réalisées dans le cadre d'une thèse de doctorat en géopolitique de bassin (Gazzaniga et al., 1998, Gazzaniga, 2000) .
l'eau. Le programme de recherche (1999-2002), financé par des
organismes publics dont le ministère en charge de Le premier axe favorise une gestion équilibrée des milieux
l'environnement, avait pour objectif de montrer l'apport et les aquatiques à l’échelle du bassin versant en associant les usagers,
limites des politiques territoriales de l'eau en France. Ce travail les experts et les élus locaux. Cette gestion est mise en œuvre par
s'appuie notamment sur plusieurs études de cas menées dans l'Est le biais d’outils de planification et de programmation financière
du pays. d’actions relatives à l’amélioration de la qualité des milieux
aquatiques, à la lutte contre les inondations et à la valorisation
Les caractéristiques de la politique de l'eau en France seront économique de la rivière. Parmi les outils de ce type, les contrats
rappelées. L'inapplication du droit de l'eau et ses conséquences de rivière (1981) n'ont pas de portée réglementaire et ne sont pas
juridiques et financières seront soulignées. Enfin l'impasse obligatoires. On compte aujourd'hui environ 150 contrats de
stratégique dans laquelle se trouvent les pouvoirs publics par rivière, de lac, de nappe et de baie en cours ou en projet. Il existe,

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

d'autre part, des Schémas d’Aménagement et de Gestion des indispensables à la réflexion des gestionnaires sont réalisées sous
Eaux (1992), lesquels ont une portée réglementaire mais ne sont la maîtrise d'ouvrage d'établissements publics spécialisés.7
pas obligatoires1. 67 Schémas Directeurs d’Aménagement et de
Gestion des Eaux (SAGE) sont engagés ; près de 40 seraient à Le dispositif global est complexe et multi-acteurs
l'étude selon l'office international de l'eau. Les contrats de rivière
et les SAGE sont eux-mêmes coordonnées, à un niveau Depuis la création du ministère en charge de l'environnement en
supérieur, dans le cadre des six Schémas Directeurs 1971, l'arsenal législatif s'est considérablement étoffé au gré des
d’Aménagement et de Gestion des Eaux.2 lois et des circulaires ministérielles8.

Le second axe concerne la lutte contre la pollution et porte sur la L'enchevêtrement des textes – pour lesquels certains décrets
combinaison de deux systèmes. D'une part les agences de l'eau d'application ne sont toujours pas parus et ce, dans une
perçoivent des redevances sur les prélèvements et les rejets de indifférence totale (Gaonac'h et al., 2002) – rend le système de
tous les usagers suivant l'application du principe pollueur-payeur3 gestion de l'eau opaque9. Les propositions faites par Dominique
: redevances dont les taux sont fixés dans chaque agence par les Voynet10 visant à instaurer un Haut Conseil du service public de
Comités de Bassin et qui constituent un véritable "droit à l'eau et de l'assainissement pour clarifier le rôle des nombreux
polluer". D'autre part, par des prêts et des subventions, elles intervenants privés et publics ont été repoussées, y compris par la
incitent les pollueurs à adopter des comportements moins majorité politique de l'époque à laquelle elle appartenait
polluants, principalement par des aides à l'investissement. pourtant11.

Le troisième axe concerne la lutte contre les inondations et les L'européanisation des politiques de l'eau contribue également à
coulées boueuses. Il s'agit d'améliorer la maîtrise de l’occupation accroître la complexité du système de gestion de l'eau. Les
du sol dans les fonds de vallées avec les Plans de prévention des politiques communautaire et française de l'environnement
risques naturels prévisibles ou PPR (1995)4. La réglementation s’inscrivent en effet dans un jeu d’influence mutuelle ; la
repose sur une cartographie des zones à risque et impose des législation communautaire accompagne étroitement, en la
actions liées à l’habitat, aux activités et à la gestion des sols. Elle précédant ou en la suivant, la législation environnementale
s’applique non seulement aux constructions et activités futures, française. En matière de prévention des pollutions, près de 90%
mais aussi, dans certains cas, à l’existant à la date d’approbation des prescriptions techniques sont influencées par le niveau
de la procédure. européen12. Une dizaine de directives communautaires ont été
transposées en droit interne. La prochaine loi française sur l'eau
Le quatrième axe est l’amélioration des systèmes d’alerte et de la aura ainsi pour but de transposer la directive 2000/60/CE du
coordination des instances de décision. La création du comité Parlement européen et du Conseil, établissant un cadre pour une
national de l'eau (1964), puis celle des directions régionales de politique communautaire dans le domaine de l'eau13.
l’environnement (1991)5 et des missions inter-services de l'eau
(1993)6, ont permis de perfectionner les outils de surveillance du "Le droit de l'eau est composé de différents régimes qui ont été
débit des cours d’eau et de la qualité des eaux. Les études établis par pragmatisme et opportunité. […]. Les textes se sont
succédés dans le temps sans grand souci de logique et de clarté"
(Gaonac'h et al., 2002, p.212). La politique de l'eau en France
débouche néanmoins sur des résultats probants dans trois grands
1 domaines : alimentation et distribution de l'eau potable,
Moins opérationnels que les contrats de rivière, les Schémas
d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE) indiquent davantage ce
que les acteurs locaux s'interdisent de faire (Roussel, 2003).
2
A savoir Rhône-méditerranée-Corse, Loire-Bretagne, Adour-Garonne, 7
Rhin-Meuse, Artois-Picardie, Seine-Normandie. Les SDAGE (s) sont Cf. décret n°69-1047 du 19 novembre 1969 relatif aux établissements
des instruments réglementaires qui ont été mis en place au milieu des publics chargés de la lutte contre les pollutions.
8
années 1990 suite à l'adoption de la seconde loi sur l'eau. Les principales sont la loi relative à la protection de la nature du 10
3
Dans ce cadre, le coût des mesures de prévention et de lutte contre la juillet 1976, la loi sur la pêche et la protection du patrimoine piscicole du
pollution est supporté par le pollueur. 19 juin 1984, la loi relative à la protection du littoral du 3 janvier 1986,
4
Il y eut avant la mise en place des PPR (décret n°95-1089 du 5 octobre la deuxième loi sur l'eau du 13 juillet 1992 ainsi que la loi Barnier du 2
1995), les plans d'exposition aux risques dans les années 1980 et, février 1995.
9
antérieurement, les plans de surfaces submersibles. Cf. notamment Orange (M.) et Hopquin (B.), "L'impossible
5
Antennes régionales du ministère en charge de l'environnement. Il transparence de l'eau", Le Monde, le 5 novembre 2000.
10
s'agit de services déconcentrés de l'Etat. Lorsqu'elle occupait poste de ministre de l'environnement en 1998.
11
A l'exception toutefois de son parti, Les Verts (parti écologiste).
6
La mission inter-services de l'eau regroupe les services et 12
Plan pluriannuel de modernisation du ministère de l'Aménagement du
établissements publics assurant une mission dans le domaine de Territoire et de l'environnement (janvier 1999, p. 6).
l'eau (Préfecture, Direction départementale de l'agriculture, 13
Paradoxalement, l'Etat français risque de ne pas pouvoir appliquer
Service de la navigation, etc.) au niveau du département, entité certaines préconisations communautaires, alors que le droit de l'eau
administrative intermédiaire située entre la localité et la région. français a inspiré le législateur européen.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

assainissement des collectivités14, restauration des milieux soulignent également l'impact, souvent sous-estimé selon eux, de
naturels dégradés. la sylviculture intensive sur la qualité physico-chimique des
rivières et des lacs.
L'inapplication du droit de l'eau dans le domaine agricole montre
toutefois les limites de la politique de l'eau en France (Cour des Par ailleurs, l'Agence de l'Eau Rhône-méditerrané-Corse (2001)
Comptes, 2002, Hermon, 2002, Brun, 2003). observe que les efforts des viticulteurs restent insuffisants. Ainsi,
l'Indice Biologique Global Normalisé est pratiquement nul dans
L'inapplication du droit de l'eau dans le monde agricole les ruisseaux qui sillonnent les côtes viticoles (Jura, Beaujolais,
Mâconnais, etc.)18. L'Agence de l'eau Loire-Bretagne, quant à
Le droit de l'eau est partiellement inappliqué par le monde elle, a alerté les autorités au sujet des risques de pollution qui
agricole sur deux points, à savoir le respect des quantités d'eau pèsent sur la ressource en eau à cause de la gestion très
prélevées et la protection de la qualité des ressources en eau. approximative des déjections animales (porcs et volailles). Les
pollutions dues aux nitrates touchent désormais le Loiret, le Val
Lors de la récente sécheresse d'août 2003, de multiples de Saône et la Bretagne19.
infractions commises par des exploitants agricoles ont pu être
constatées par les associations de protection de la nature. Il s'est Cela n'est pas sans répercussions juridiques et financières pour
agi par exemple, dans la plaine de l'Ain, de pompages excessifs les pouvoirs publics.
destinés à arroser les cultures, en particulier le maïs. En période
de déficit hydrique, l'irrigation non maîtrisée contribue Les conséquences juridiques et financières des mauvaises
généralement à réduire le débit des cours d'eau (ce qui peut pratiques agricoles
entraîner une mortalité piscicole) et, en corollaire, à accroître les
conflits d'usages. Les conséquences du non-respect des normes Dans l'Ouest de la France, le tribunal administratif de Rennes a
relatives à la protection des eaux semblent plus préoccupantes condamné l’Etat dans le cadre d’un contentieux engagé par la
encore à long terme. société Suez Lyonnaise des Eaux. Cette société avait elle-même
été condamnée en 1995 à indemniser les usagers du service de
Selon l'Institut Français de l'Environnement15, la contamination distribution d’eau en raison du dépassement de la teneur
des eaux par les pesticides constitue un problème majeur pour la autorisée en nitrates dans l’eau distribuée. Le tribunal
santé humaine et animale. 6 % seulement des points de administratif de Rennes a donné raison à la société Suez
surveillance des cours d’eau bénéficieraient d’une très bonne Lyonnaise des Eaux qui considérait que la responsabilité de
qualité (données 1998-1999). Concernant les eaux souterraines, l’Etat dans la dégradation de la qualité de l’eau à Guingamp était
un bilan existe pour le Nord-Est du territoire : sur cette zone, engagée (Nicol, 2002).
75 % des points de surveillance seraient altérés par la présence de
pesticides. Dans ses considérants, le tribunal administratif relève en
particulier le retard pris par les gouvernements de l’époque pour
Sur la base de l’étude des contextes piscicoles présentée en mettre en œuvre la directive communautaire du 12 décembre
200216, le Conseil Supérieur de la Pêche (CSP) constate que 1991 concernant la protection des eaux contre les nitrates à partir
63 % des cours et plans d’eau sont perturbés et 22 % dégradés. de sources agricoles. Il a fallu attendre le 22 décembre 1997 pour
Les experts du CSP insistent sur les effets négatifs des que soit signé l’arrêté permettant la mise en œuvre effective de
remembrements opérés par les agriculteurs depuis les années cette directive et surtout celle des programmes d’action destinés à
1960, en particulier dans les têtes de bassins versants17. Ils lutter contre la pollution par les nitrates dans les zones
vulnérables.
14
95% de la population a ses eaux usées traitées ; 76 % bénéficie d'un De son côté, la Cour de justice européenne exige la réalisation
traitement en station d'épuration et 19% est équipée d'un dispositif d'un bilan objectif de la situation écologique des eaux françaises
d'assainissement autonome (1999).
15
A la demande du Ministère en charge de l'environnement, l'IFEN
réalise depuis 1998 des synthèses des données relatives à la pollution de
l'eau par les pesticides. La dernière synthèse a été réalisée en juillet
2001. en pays bocager favorise, semble-t-il, la constitution de ravines et de
16
Les premières cartes de l'état des contextes piscicoles ont parfois été coulées de boues.
18
traduites un peu hâtivement par "état écologique des milieux Cela signifie que la diversité biologique dans ces eaux est très réduite
aquatiques". On l'a également qualifié d'état des pollutions, ce qui n'est (prééminence d'une ou deux espèces, par exemple les chironomes).
19
pas exact selon G.Simon, ancien directeur du CSP. La teneur maximale en nitrates autorisée au-delà de laquelle l'eau
17
La concentration des exploitations agricoles favorise les présente un risque pour la santé des personnes les plus vulnérables a été
remembrements. Or, la canalisation des ruisseaux qui les accompagne fixée par la directive communautaire du 16 juin 1975 à 50 mg/l (Cf.
généralement provoque l'incision du lit des cours d'eau et, en corollaire, directive 75/440/CEE du Conseil concernant la qualité requise des eaux
une baisse du niveau des nappes phréatiques, comme c'est le cas dans le superficielles destinées à la production d'eau alimentaire dans les Etats
Jura par exemple (rivière Cuisance). D'autre part, l'arrachage des haies membres.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

(Cf. Arrêt du 18/03/99, affaire C-166/9720). Selon Roselyne les pouvoirs publics ont pourtant choisi de prolonger ces
Bachelot21, en cas de non respect de l'arrêt, la France sera programmes.
condamnée à verser chaque jour une forte amende à l'Union
Européenne. Suite à un recours d'une association locale La décision des pouvoirs publics renvoie aux difficultés
d'écologistes, d'autres arrêts pourraient prochainement être techniques qui caractérisent la mise en œuvre des moyens
prononcés en défaveur de la France, notamment au sujet de la répressifs. D'une part, en effet, chaque police sectorielle (eau,
réduction des prairies inondables du marais Poitevin22 au profit pêche, installations classées) doit obligatoirement être exercée
des surfaces drainées destinées à la production céréalières. Le selon les procédures qui lui sont propres et il ne peut y avoir de
contribuable risque donc de payer la "légèreté" de l'Etat sur ce substitution, ni empiétement de l'une sur l'autre (Gaonac'h, 1999).
dossier alors que la pollution des eaux a déjà engendré une D'autre part, nos enquêtes révèlent le manque de moyens
sensible augmentation du prix de l'eau23. Selon la Direction de la matériels et humains à disposition des fonctionnaires. Par
concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, exemple, les agents du Conseil Supérieur de la Pêche en charge
le prix du mètre cube a crû en moyenne de 66% en France entre de la police de l'eau et de la pêche doivent réduire leurs
1992 et 200024. L'augmentation atteint 99% au Havre et 103% à déplacements et effectuent parfois des analyses d'eau, en cas de
Calais. pollution, avec du matériel périmé. En outre, la justice fonctionne
mal. Les procureurs de la république concèdent mezza voce qu'ils
"Laver l’eau" ne suffira bientôt plus. La modernisation de n'ont pas la possibilité de traiter certaines affaires de pollution à
l’agriculture a rendu le volet curatif de la politique de l’eau cause de la surcharge des tribunaux.
indissociable d’actions plus préventives (Brun, 2003).
Un rapport destiné au Premier Ministre (Dubois, 2001) a identifié
Les agriculteurs français en position de force25 d'autres obstacles à la mise en œuvre de la politique de l'eau : "le
dispositif est complexe, émietté, parfois redondant, parfois
La politique de l'eau n'a pas permis de réduire les pollutions lacunaire ; il manque d'unité, de cohérence et de stratégie […]
agricoles à la source. Cette situation s'explique, au moins en pour infléchir les comportements des divers usagers de la
partie, par les rapports ambigus qu'entretiennent les gouvernants ressource en eau […]. Il en résulte qu'il n'y a pas à proprement
et les représentants du monde agricole. parler aujourd'hui de gestion de la ressource en eau, mais un
ensemble d'actions concourant de manière plus ou moins
D'abord, les programmes publics successifs ayant pour but cohérente et efficace à cette gestion" (p. 2, annexe 6 du rapport).
d'améliorer les pratiques agricoles se sont avérés très coûteux L’efficacité de la politique de l'eau est également entravée par la
mais peu efficaces. Ainsi, par exemple, le programme de maîtrise rivalité entre les administrations (transport, santé, agriculture,
des pollutions d'origine agricole (PMPOA) lancé en octobre 1993 environnement) et par la multiplication des priorités politiques
a déjà englouti plus d'un milliard et demi d'euros selon le Rapport (préservation de la ressource en eau, lutte contre les inondations,
d'évaluation sur la gestion et le bilan du PMPOA (1999). Selon valorisation économique des vallées alluviales et des paysages).
Doussan (2002) cet échec était prévisible car "l'effectivité de la
réglementation ne repose pas sur l'éventualité d'une sanction, Cependant, la frilosité des pouvoirs publics s'explique surtout du
mais sur l'offre de l'administration de participer aux frais de mise point de vue politique. Cinq facteurs rentrent en ligne de compte :
en conformité des exploitations". Conscients de cette faiblesse,
• Premier facteur : les subventions ont remplacé le bon
20
Estuaire de la Seine, classement insuffisant en zone de protection sens. La Politique Agricole Commune (1964),
spéciale et régime de protection incomplet selon le 17ème rapport annuel longtemps promue par les gouvernants français sous la
sur le contrôle du droit communautaire (1999), volume 6, Commission pression du syndicat agricole majoritaire, incite les
des Communautés européennes, Bruxelles, le 23/06/2000. agriculteurs à produire du maïs en lieu et place des
21
Déclaration de Mme Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de prairies. Par exemple, près de 30 % des prairies
l'écologie et du développement durable, sur la dégradation continue des inondables ont disparu depuis 1974 en Val-de-Saône.
eaux en Bretagne due à des pratiques agricoles polluantes, Rennes le 18 Contrairement aux prévisions de la Commission
juillet 2002.
22
Lesquelles constituent des "stations d'épuration naturelles" aux yeux
européenne, le retournement des prairies semble s'être
des hydrobiologistes. accéléré depuis la mise en place de la nouvelle PAC en
23
D'autres facteurs expliquent l'augmentation du prix de l'eau (en 1992. La récente réforme Fischler (2003) inversera peut-
particulier les investissements pour la modernisation des réseaux suite au être cette tendance lourde.
durcissement des normes). • Second facteur : la crise de la "vache folle" (1999) et
24
En moyenne, le mètre cube d'eau se facture en France 2,65 €, soit une l'effondrement des prix du porc ont fragilisé au plan
note annuelle d'environ 318€ par foyer. économique de nombreuses exploitations, qu'il est
25
Chiffres clés : d'après le recensement INSEE de 1990, les citadins délicat de sanctionner en cas de mauvaises pratiques. En
représentent 74% de la population française totale. Parmi les 26% de
effet, pour des raisons politiques, les autorités ne veulent
ruraux, les agriculteurs figurent pour ¼, soit environ 6% du total (ils
représentent moins de 5% de la population active). En revanche, les pas être accusées par l'opinion publique d'accroître les
agriculteurs contrôlent la quasi totalité du territoire.

VertigO, Vol 4 No 3 13
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

difficultés financières des éleveurs – lesquels ont encore Bibliographie


souvent la faveur d'une partie de la population française.
• Troisième facteur : l'épandage des boues des stations Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse, avril 2002,"Pesticides dans les eaux
d'épuration revient aux agriculteurs. Certains d'entre eux superficielles du Bassin Rhône Méditerranée Corse", document
provisoire, non paginé.
exercent un chantage auprès des municipalités et des Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse, 2001, Panoramique 2000, 135p.
autorités en les menaçant de ne plus épandre les boues Brun (A.) et Marette (S.), 2003, "Le bilan d’un contrat de rivière : le cas de la
s'ils sont "trop surveillés". Reyssouze (Ain)", Économie Rurale, n°275, pp.32-51.
• Quatrième facteur : en dépit de la diminution du nombre Brun (A.), octobre 2003, "Les politiques territoriales de l'eau en France. Le cas
des contrats de rivière dans le bassin versant de la Saône", Thèse de
d'élus agriculteurs, ces derniers restent présents dans les doctorat en géographie, Jean-Pierre Fruit (Sous la dir.), Institut National
structures intercommunales chargées d'entretenir les Agronomique Paris-Grignon, 376 p. + annexes.
cours d'eau. Dans ce cadre, ils peuvent entreprendre en Busca (D.) et Salles (D.), 2001,"Adaptations négociées des dispositifs agri-
toute légalité des travaux contestables du point de vue en,vironnementaux : où est passé l'environnement ?" (chapitre X), in
Yves Luginbühl (sous la dir.), 2002, Nouvelles urbanités, nouvelles
écologique. ruralités en Europe, Bruxelles, Peter Lang, non paginé.
• Cinquième facteur : les agriculteurs sont souvent Cour des Comptes, 2002, Rapport public particulier sur la préservation de la
propriétaires riverains. Or, il est pratiquement ressource en eau face aux pollutions d'origine agricole : le cas de la
Bretagne, synthèse, 43 p.
impossible d'agir sur la rivière sans leur autorisation. DGCCRF, novembre 2001, Enquête sur le prix de l'eau entre 1995 et 2000,
Cela explique que des mois de négociations soient Ministère de l'économie et des finances, non paginé.
souvent nécessaires entre le maître d'œuvre et le Directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000 établissant un cadre pour une politique
propriétaire afin que ce dernier accepte, ici, le passage communautaire dans le domaine de l'eau, Journal officiel des
communautés européennes L. 327 du 22 décembre 2000.
d'un géomètre ou, là, celui d'une entreprise de travaux. Doussan (I.), 2002, "Droit, agriculture, environnement : bilan et perspectives ou
Dans ces conditions, l'acquisition foncière – pour la dépôt de bilan en perspective ?", Revue de Droit de l’Environnement,
constitution d'une bande enherbée par exemple – est une n°99, pp.156-162.
idée séduisante, mais irréaliste. Doutriaux (Y.) et Lequesne (C.), 2000, Les institutions de l'Union Européenne,
3ème édition, Paris, La documentation Française, coll. "Réflexe Europe",
176 p.
Conclusion Dubois (D.) Rapporteur, 2001, Mission d'étude et de réflexion sur l'organisation
des pouvoirs publics dans le domaine de la protection de
l'environnement, Rapport au Premier ministre, 116p.
Le durcissement des règles relatives à la qualité des eaux s’est Gaonac’h (A.) et Leroux (E.), 2002, "Le droit de l’eau et son inapplication dans le
accompagné d’une augmentation des aides à l'investissement et monde agricole", Revue de Droit Rural, n°302, pp. 212-219.
non celle des moyens de contrôle. Faisant preuve Gaonac'h (A.), La nature juridique de l'eau, Editions Johanet, Paris, 1999, 172p.
Gazzaniga (J.-L.), 2000, "Le droit de l'eau dans une perspective historique", in
"d'opportunisme stratégique" (Busca et al., 2001), les agriculteurs Falque (M.) et Massenet (M.), coord., Droits de propriété, économie et
ont souvent cherché à tirer profit des dispositifs incitatifs tout en environnement. Les ressources en eau, Paris, Dalloz, pp.41-52.
les contournant. Gazzaniga (J.-L.), Ourliac (J.-P.) et Larrouy-Castera (X.), 1998, L'eau : usage et
gestion, Paris, LITEC, coll. "Administration territoriale", 316p.
Hermon (C.), 2002, "La politique de lutte contre les nitrates d'origine agricole.
La politique de l'eau ne doit pas être remise en question dans sa Histoire d'un échec renouvelé", Revue de Droit Rural, n°306, pp.494-
globalité. Néanmoins, une augmentation significative des moyens 511.
de contrôle semble indispensable (pourquoi pas aux dépens des Nicol (J.-P.), 2002,"L'état de l'eau de l'Etat", Courrier de l'environnement, INRA,
aides ?) au même titre que l'augmentation des taxes touchant les n°45, disponible sur internet non paginé.
Nicolazo (J.-L.), 1997, Les agences de l'eau, Edition Johanet, Paris, 207p.
agriculteurs pollueurs. Ce constat va en outre dans le sens des
préconisations formulées par des économistes (notamment
Baumol et al., 1988). Principaux sites web consultés pour la préparation de cet article
www.carteleau.org (Office international de l'eau)
Reste que les marges de manœuvre de l’État sont réduites, en www.eaurmc.fr (site de l'agence de l'eau)
particulier à long terme. En effet, en caricaturant un peu, www.environnement.gouv.fr
l'agriculture, même polluante, génère des nuisances qui sont www.ifen.fr (données relatives à la pollution des eaux)
susceptibles d'être traitées. A contrario, les dégradations www.ladocfrancaise.gouv.fr (pour l'accès au dossier politique
qu'engendrent l’extension des aires urbaines et la multiplication publique de l'eau)
des aménagements paraissent beaucoup plus problématiques. A
travers les surfaces qu’elle représente, l’agriculture pourrait ainsi
être amenée à faire office de "rempart" face aux activités
consommatrices d'espace rural qui perturbent, parfois de façon
irréversible, le fonctionnement des hydrosystèmes fluviaux.

VertigO, Vol 4 No 3 14
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

REPERES
Principaux textes sur la gestion des eaux en droit communautaire et en droit interne

Alexandre Brun d'après les


Journaux officiels de la République française, des Communautés Européennes et de l'Union

Droit communautaire :

• Directive 75/440/CEE du Conseil, du 16 juin 1975, concernant la qualité requise des eaux superficielles destinées à la production
d'eau alimentaire dans les États membres
• Directive 76/160/CEE du Conseil, du 8 décembre 1975, concernant la qualité des eaux de baignade
• Directive 76/464/CEE du Conseil, du 4 mai 1976, concernant la pollution causée par certaines substances dangereuses déversées dans
le milieu aquatique de la Communauté
• Directive 78/659/CEE du Conseil, du 18 juillet 1978, concernant la qualité des eaux douces ayant besoin d'être protégées ou
améliorées pour être aptes à la vie des poissons
• Directive 79/869/CEE du Conseil, du 9 octobre 1979, relative aux méthodes de mesure et à la fréquence des échantillonnages et de
l'analyse des eaux superficielles destinées à la production d'eau alimentaire dans les États membres
• Directive 79/923/CEE du Conseil, du 30 octobre 1979, relative à la qualité requise des eaux conchylicoles
• Directive 80/68/CEE du Conseil, du 17 décembre 1979, concernant la protection des eaux souterraines contre la pollution causée par
certaines substances dangereuses
• Directive 80/778/CEE du Conseil, du 15 juillet 1980, relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine
• Directive 86/278/CEE du Conseil, du 12 juin 1986 relative à la protection de l'environnement, et notamment des sols, lors de
l'utilisation des boues d'épuration en agriculture
• Directive 91/271/CEE du Conseil, du 21 mai 1991, relative au traitement des eaux urbaines résiduaires
• Directive 91/676/CEE du Conseil, du 12 décembre 1991, concernant la protection des eaux contre la pollution par les nitrates à partir
de sources agricoles
• Directive 98/83/CE du Conseil, du 3 novembre 1998, relative à la qualité des eaux destinées à la consommation humaine
• Directive 2000/60/CE du Parlement européen et du Conseil, du 23 octobre 2000, établissant un cadre pour une politique
communautaire dans le domaine de l'eau (ce texte clef impose la mise en œuvre d'une politique européenne de l'eau fondée sur le
concept de gestion par grands bassins versants et sur le respect par chaque Etat membre d'une liste de normes instaurées par l'Union
européenne – au titre de la protection du consommateur).

Droit interne :

(1) Lois sur l'eau établissant une gestion décentralisée et participative par le biais de la mise en place d'établissements publics de bassin
(agences de l'eau et établissement publics territoriaux de bassin) et d'instruments de planification (schémas directeurs d'aménagement et
de gestion des eaux notamment).
• Loi n°64-1245 du 16 décembre 1964 relative au régime et à la répartition des eaux et à la lutte contre leur pollution.
• Loi n°92-3 du 3 janvier 1992 dite "loi sur l'eau" (l'eau devient le "patrimoine commun de la nation").
• Projet de loi Bachelot (adoption prévue courant 2004 ; le projet vise notamment à transposer la Directive 2000/60/CE en droit interne.
Il reprend en partie le projet Voynet du gouvernement précédent).

(2) Principales lois ayant une portée sur l'aménagement et la gestion des eaux.
• Loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature (études d'impact rendues obligatoires).
• Loi n° 76-663 du 19 juillet 1976 relative aux installations classées pour la protection de l'environnement.
• Loi n° 84-512 du 29 juin 1984 relative à la pêche en eau douce et à la gestion des ressources piscicoles.
• Loi n°86-2 du 3 janvier 1986 relative à l'aménagement, la protection et la mise en valeur du littoral.
• Loi n°95-101 du 2 février 1995 dite "Barnier" relative au renforcement de la protection de l'environnement (instaure, en particulier,
les Plans de Prévention des Risques d'inondation).

VertigO, Vol 4 No 3 15
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3 décembre 2003

DOSSIER - Les grands fleuves : entre conflits et concertation

Les fleuves sont parfois source de discorde mais aussi source pour la recherche d'accords entre les
nations. Les fleuves sont les lieux de rêves économiques et sociaux que ce soit sous la forme d'une
redistribution spatiale de l'eau, de la production énergétique. Ils en sont aussi le reflet par les
écosystèmes perturbés. Le dossier de la revue VertigO sur les grands fleuves présente des textes
abordant ces différents aspects entourant la gestion des grands fleuves qui sillonnent notre planète.

En vous souhaitant une bonne lecture.

Éric Duchemin, PhD


Rédacteur en chef

Serge Lepage, PhD


Rédacteur invité, Environnement Canada

VertigO, Vol 4 No 3 16
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

QU’EST-CE QU’UN GRAND FLEUVE ?


Par Jacques Bethemont, Professeur émérite, Université Jean Monnet, Saint-Etienne (F), CNRS : UMR
5600, Courriel : [email protected]

De prime abord, la réponse à cette question est à la fois simple, le bloc eurasiatique allant de la Volga à l’Amour et aux grands
complexe et ambiguë : simple dès lors que les critères proposés – fleuves chinois, dans le sillon indo-gangétique, la partie massive
débit et aire de drainage - sont quantifiables ; complexe, parce des deux continents américains et la majeure partie de l’Afrique.
que la grandeur d’un fleuve peut être évaluée en termes de Tous ces bassins, y compris le Murray australien correspondent à
potentialités offertes à divers usages allant de la production des unités morphologiques de grande taille, cuvettes et voussures
hydroélectrique à la navigation en passant par l’irrigation, voire de massifs anciens comme le bassin du Saint-Laurent ou
le ravitaillement urbain ; ambiguë lorsque se pose la question de gouttières séparant des massifs de nature différente comme le
la grandeur évaluée en termes culturels, identitaires et bassin du Mississippi entre Rocheuses et Appalaches ou celui du
patrimoniaux ou même en termes de géopolitique, les enjeux sur Gange entre l’Himalaya et la table du Deccan. Si certains de ces
le contrôle de l’eau pouvant conférer à tel cours d’eau une grands bassins drainent des zones climatiquement homogènes
importance démesurée par rapport à ses caractéristiques comme le Congo ou l’Amazone, d’autres comme le Nil ou
hydrauliques. La complexité des situations concrètes est telle, l’Indus assument d’importants transferts en latitude, depuis des
que toute approche autre que quantitative et limitée s’avère zones équatoriales humides jusque dans des régions désertiques.
rebelle à toute typologie présentée sur des bases objectives et Enfin, il convient de faire la distinction parmi les fleuves des
quantifiées. On ne trouvera donc dans les pages qui suivent, moyennes et hautes latitudes entre d’une part les fleuves passant
qu’une simple tentative visant à proposer un échange d’idées et de la zone boréale à la zone arctique et dont le dégel se fait de
peut-être une controverse en réponse à une question dont la façon catastrophique d’amont en aval ce qui est le cas des fleuves
simplicité n’est qu’apparente : qu’est-ce qu’un grand fleuve ? sibériens et d’autre part les fleuves comme la Volga dont le dégel
se fait d’aval en amont ce qui atténue les risques de blocage .
DES CRITÈRES QUANTITATIFS SIMPLES
Rang Bassin Superficie
Si la recherche de critères sur les trois registres des dimensions,
(M° km2)
des potentialités et des enjeux s’avère relativement simple, leur
maniement n’en appelle pas moins un certain doigté, sauf à 1 Amazone 6,95
tomber dans divers excès ou paradoxes tel que celui qui mettrait 2 Congo 3,80
en balance l’Amazone qui est sans conteste le fleuve le plus 3 Mississippi 3,22
puissant du monde et le Jourdain qui est le plus chargé de valeurs 4 Nil 3,00
affectives mais aussi de risques conflictuels. Faut-il enfin prendre 5 Iénisseï 2,69
en compte un problème de perception ? A l’échelle de la France, 6 Ob 2,48
le Rhône est un grand fleuve mais face aux 10 300 m3 du Saint- 7 Léna 2,42
Laurent, les 1 750 m3 de son débit ne supportent pas la 8 Parana 2,34
comparaison. 9 Changjiang 1,96
10 Amour 1,84
Les critères les plus objectifs étant d’ordre quantitatif, il est 11 Mackenzie 1,80
possible dans le cadre d’une première approche de définir et 12 Volga 1,38
répertorier les grands fleuves en fonction de leurs deux 13 Zambèze 1,35
caractéristiques fondamentales, la superficie de leur bassin 14 Niger 1,10
versant et leur module, tout en adoptant de façon arbitraire un 15 Orénoque 1,08
seuil, en l’occurrence les vingt premiers fleuves répondant à l’un 16 Gange 1,07
ou l’autre des deux critères retenus. 17 Murray 1,07
18 Nelson 1,07
S’agissant de la superficie des bassins versants, il existe une 19 Saint-Laurent 1,03
relation évidente entre le rang et le caractère massif des 20 Indus 0,95
continents dans lesquels les grands fleuves s’insèrent, ce qui
exclut l’Europe occidentale, l’Amérique centrale, le cône sud- Tableau 1. Les vingt plus grands bassins versants
américain, le Dekkan et les péninsules indo-chinoises (tableau 1).
Les grands bassins versants sont donc situés pour l’essentiel dans

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

S’agissant des plus forts débits (tableau 2), deux données entrent Zambèze, Niger et Murray ne figure dans ce décompte qui exclut
en ligne de compte, le module1 et le débit spécifique2. L’analyse également le Mackenzie et le Nelson.
de cette dernière valeur permet de comprendre pourquoi certains
grands bassins n’offrent que des modules médiocres. Relèvent de Sur un autre plan, et toujours s’agissant des débits, un simple
cette catégorie les fleuves des hautes latitudes continentales, classement par rang ne rend pas compte de l’écart qui sépare
affectés par de faibles précipitations comme le Mackenzie qui l’Amazone des autres fleuves : son débit est plus de quatre fois
reçoit tout juste l’équivalent de 126 mm/an de sorte que malgré plus important que celui du Congo et, pour l’égaler, il faut
son module imposant de 7 200 m3/s, il n’offre qu’un module additionner les débits des huit plus grands fleuve suivants.
spécifique misérable de 4 l/s/km2. Le Nelson est encore moins
bien pourvu avec 2,2 l /s/km2. Les fleuves dont le bassin est
centré sur la zone tropicale sèche ne sont pas mieux pourvus avec
des débits spécifiques de l’ordre de 2,6 pour le Zambèze, 0,8 Rang Fleuve Module Débit spécifique
pour le Nil et même 0,4 pour le Murray qui affiche un débit
(10 3 m3/sec.) (l/s/km2)
moyen de 450 m3/s pour un bassin dépassant le million de
kilomètres carrés. 1 Amazone 185 30,0
2 Congo 42 11,1
A l’indigence des débits spécifiques affectant les régions de 3 Changjiang 34 17,6
faible pluviosité, répondent les débits spécifiques imposants des 4 Orénoque 31 28,5
fleuves de la zone tropicale humide, soit plus de 30 l/s/km2 pour 5 Brahmapoutre 20 30,0
l’Amazone, le Brahmapoutre et l’Irrawadi, le record étant détenu 6 Mississippi 18 5,6
par le Magdalena avec 30,8 et un module de 8 000 m3/s résultant 7 Iénisseï 17,4 6,7
de la combinaison entre un bassin versant de seulement 241 000 8 Tocantins 16,2 19,0
km2 mais des précipitations totalisant 1041 mm/an. Dans ces 9 Gange 16,1 15,0
divers cas, l’abondance spécifique doit beaucoup à la présence de 10 Parana 16,0 6,8
montagnes qui condensent les précipitations. Dès que ce facteur 11 Mékong 15,5 19,5
orographique s’atténue, on observe une diminution rapide des 12 Léna 15,4 6,4
débits spécifiques et, en dépit de sa position centrée sur 13 Irrawadi 13,0 30,2
l’équateur, le Congo ne dépasse pas les 15 l/s/km2. Dans tous les 14 Ob 12,5 5,0
cas, les débits spécifiques des fleuves des zones tempérées sont 15 Xinjiang 12,0 27,6
loin d’atteindre de telles valeurs : 10,0 pour le Saint-Laurent, 5,6 16 Amour 11,0 6,0
pour le Mississippi. 17 Saint-Laurent 10,3 10,0
18 Magdalena 8,1 33,2
Dans un décompte limité aux vingt premiers fleuves classés en 19 Volga 8,0 5,8
fonction de leur module, le facteur climatique joue un rôle 20 Columbia 7,5 11,2
essentiel en faisant apparaître des organismes de dimensions
relativement moyennes mais bénéficiant d’une forte pluviosité. Tableau 2. Les vingt plus forts débits. Source R. Lambert (1996)
Les bassins de cinq fleuves dont les deux plus puissants à
l’échelle planétaire ressortissent à la zone équatoriale humide : Le croisement des données consignées dans les deux tableaux
Amazone, Congo, Orénoque, Tocantins et Magadalena. Six précédents, permet d’obtenir (tableau 3) un classement empirique
autres peuvent être rattachés à la zone des moussons asiatiques : sur la base des rangs occupés par chaque fleuve dans chaque
Changjiang, Brahmapoutre, Gange, Mékong, Irrawadi et tableau. Si discutable qu’elle soit – ne fut-ce qu’au vu de la
Xinjiang. La zone tempérée et sa frange subtropicale en comptent remarque concernant le débit de l’Amazone par rapport à celui
également six : Mississippi, Parana, Amour, Saint-Laurent, des autres fleuves - cette démarche produit une liste de 27 grands
Volga et Columbia. Enfin, les zones boréales et hyperboréales en fleuves, le qualificatif de « grand » se référant aux seules données
retiennent trois : Iénisseï, Léna et Ob-Irtych. Aucun des fleuves d’ordre physique3. Encore faut-il établir la distinction entre les
dont les bassins sont centrés sur la zone tropicale sèche, Nil, fleuves remarquables à la fois par leur aire de drainage et leur
débit comme l’Amazone et le Congo, les fleuves plus importants
1 par la superficie de leur bassin que par leur débit comme le Nil et
Module : moyenne des débits moyens annuels en un point
l’Indus ou même la Volga et ceux qui présentent la
donné d’un bassin versant ( le plus souvent à l’exutoire du
caractéristique inverse, comme le Magdalena ou le Columbia.
bassin) calculés sur une longue période. La valeur du module
Mais il suffit d’évoquer le cas du Nil et de la perception que nous
peut varier selon la longueur des séquences chronologiques
avons de son importance, pour mesurer l’insuffisance d’un tel
analysées ou la période de référence servant au calcul.
2
Débit spécifique : débit moyen rapporté à la superficie du bassin
3
versant et exprimé en litres par seconde et par kilomètre carré. Le score de chaque fleuve est calculé à partir de son rang sur les
Cette notion permet des comparaisons entre des bassins de toute deux tableaux (ou sur un seul tableau pour certains fleuves ne
taille. répondant qu’à un seul critère).

VertigO, Vol 4 No 3 18
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

classement. Autre critère simple de discrimination, si la plupart « grands fleuves » identifiés, il n’est pas interdit d’opérer une
de ces grands fleuves sont connus et peuvent être nommés et catégorisation qui, au demeurant reste offerte à la discussion.
situés sur une carte muette par un public d’étudiants, force est de
reconnaître que sur un test pratiqué sur plusieurs groupes Approche d’une catégorisation
totalisant quatre-vingt d’étudiants français du niveau de la
Licence en Géographie, aucun n’a pu identifier le Nelson, Des fleuves marginaux
cependant que le Tocantins et le Murray n’ont été identifiés que
par trois étudiants pour le premier et un seul pour le second4. Au niveau le plus simple, se situent les grands fleuves qui
peuvent être qualifiés de marginaux. Entrent dans cette catégorie
des fleuves peu anthropisés, peu accessibles, peu aménagés sur
Rang Fleuve Score plusieurs registres d’utilisation, ce qui ne signifie pas pour autant
qu’ils n’offrent que de faibles potentialités. Ces fleuves se situent
1 Amazone 40 aussi bien dans les régions subpolaires comme le Nelson, le
2 Congo 38 Mackenzie et la Léna, que dans la zone équatoriale comme le
3 Mississippi 33 Tocantins. Leurs bassins ne sont anthropisés que par deux
4 Iénisseï 30 catégories d’acteurs : des peuples nomades chasseurs-cueilleurs
4 Changjiang 30 et des électriciens ou des prospecteurs. Ces fleuves ignorés du
6 Parana 24 grand public – tout au moins du public européen - sont en effet le
7 Léna 23 siège de puissants ouvrages hydro-électriques (W.A.C. Bennett
7 Orénoque 23 sur le Mackenzie, Tucurui sur le Tocantins, Vilyui sur la Léna).
9 Ob 22 Mieux, dans un contexte de pénurie qui va s’accentuant, les eaux
10 Gange 17 du Mackenzie pourraient être transférées vers la côte Pacifique
10 Nil 17 des Etats-Unis dans le cadre du projet NAWAPA (North
12 Amour 16 American Water and Power Alliance).
12 Brahmapoutre 16
14 Tocantins 13 Ce type de projet qui n’est pas sans inquiéter, met en évidence
15 Volga 11 une autre caractéristique de ces fleuves de l’extrême qui doivent
16 Mackenzie 10 également être évalués en termes de réserves naturelles et de
16 Mékong 10 régulateurs écosystémiques, de sorte que l’altération de leur
18 Irrawadi 8 fonctionnement pourrait entraîner des séquelles imprévisibles.
18 Zambèze 8 Cette remarque vaut particulièrement pour les bassins des grands
20 Niger 7 fleuves intertropicaux, Amazone, Congo ou Mékong dont les
21 Xinjiang 6 forêts humides jouent un rôle important à l’échelle planétaire
21 Saint-Laurent 6 dans la formation et le transfert des masses d’air humide à
23 Murray 4 l’échelle planétaire5.
24 Nelson 3
24 Magdalena 3 Les fleuves semi-marginaux
26 Columbia 1
26 Indus 1 L’Amazone, le Congo, l’Orénoque et les fleuves de la Sibérie
septentrionale diffèrent dans une certaine mesure des fleuves
Tableau 3. Les plus grands fleuves du monde par la marginaux sans pour autant être assimilables aux fleuves
superficie de leur bassin et/ ou leur débit totalement anthropisés. Ils peuvent donc être, à des titres divers,
qualifiés de semi-marginaux. L’Amazone et l’Orénoque sont de
puissants axes de pénétration sur une large partie de leurs cours,
Une autre approche s’impose donc, en fonction de critères fondés mais les potentialités ainsi offertes ne sont que faiblement
sur l’occupation humaine et la valorisation des potentiels exploitées : mis à part Manaus et Santarem, les rares
hydrauliques. En partant du plus simple ou du plus élémentaire constructions urbaines qui jalonnent le cours de l’Amazone ne
vers le plus complexe et en limitant l’analyse aux vingt-sept sont guère plus que des comptoirs de traite cernés par un espace
peu ou pas maîtrisé mais souvent dégradé. Nonobstant les efforts
de développement dans la région de Santo Tomé, l’Orénoque est
4
Test effectué à partir d’une carte muette représentant les 26 encore moins attractif et l’essentiel du peuplement et des activités
fleuves recensés dans le tableau 3, chaque bassin étant affecté du Venezuela se situent sur le littoral caraïbe. Le Congo offre un
d’un numéro allant de 1 pour l’Amazone à 26 pour l’Indus (pas
5
de publication en référence mais ce test ne manque pas d’intérêt Le suivi des images satellitaires permet de suivre dans l’espace
dans le cadre d’un programme pédagogique). et le temps le transfert de ces masses humides qui effectuent des
translations de grande amplitude.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

cas de figure sensiblement différent dans la mesure où de vastes Sans doute y a-t-il quelque excès à rapprocher des fleuves et des
espaces marécageux et déserts séparent plus qu’ils ne les relient entités territoriales aussi différents que ceux du Zambèze du
plusieurs régions actives, Bas-Congo de Kinshasa, Katanga Niger, du Mékong ou du Magdalena avec ceux du Murray et de
minier, rives occidentales des grands lacs africains. la Columbia. Pourtant, qu’ils drainent des pays pauvres ou riches,
ces fleuves ont ceci en commun qu’ils n’établissent aucune
Le cas des fleuves sibériens, Ob et Iénisseï est différent. continuité entre les territoires traversés, cela dans des
Inhospitaliers et pratiquement déserts au nord d’une ligne passant configurations diverses.
par Omsk, Tomsk et Bratsk, ils sont au contraire le cadre
d’activités multiples plus au sud, y compris les complexes hydro- Le Niger par exemple, qui roule des eaux abondantes en amont
électriques de Bratsk, Kranoïarsk et Sayano-Shushensk. Mais les de Bamako comme à l’aval de Kainji, traverse entre ces deux
axes fluviaux comptent moins ici que les infrastructures terrestres zones, de vastes espaces qui vont de la savane au désert, le tout
centrées sur une bande de terres fertiles, orientée d’est en ouest et occupé par des populations aux cultures et aux activités
dominée par des centres de commandement qui se situent dans la économiques trop différentes pour que le fleuve serve de trait
Russie d’Europe. Ces fleuves, partagés entre la Sibérie utile et d’union entre ces vastes espaces. Les tentatives d’unification
l’Arctique ingérable ne sont intégrés aux constructions régionales comme celle de l’Empire Songhaï (XIVe-XVIe siècles) centré sur
que sur leurs segments compris entre une zone amont sèche et la boucle du Niger n’ont jamais intégré les régions forestières
semi-désertique et une zone aval affectée par le pergélisol et ils d’amont et d’aval et, par la suite, les épisodes de colonisation et
ne sont, dans la zone d’occupation humaine, qu’une composante de décolonisation ont établi des frontières politiques ou
parmi d’autres dans le processus de territorialisation. économiques qui font de ce vaste bassin un espace disloqué. Le
cas du Zambèze n’est pas fondamentalement différent de celui du
Fleuves et fronts pionniers Niger, à ceci près que le fleuve frontière entre Zimbabwé et
Zambie est aussi une ligne de friction de sorte que le vaste
Des fleuves comme l’Amour et le Paranà se situent à un niveau complexe hydro-électrique de Kariba figure assez bien une
d’intégration régionale plus poussé sans animer pour autant des cathédrale en ruine dans un désert économique.
constructions régionales évoluées, développant des activités
multiples y compris des services de haut niveau. Le bassin du Dans le cas du Mékong, la suite des hauts plateaux ou des bassins
Parana, longtemps voué à l’élevage extensif, fait l’objet qui s’échelonnent entre Louang Prabang et le Tonle Sap est
d’aménagements dont certains ne sont encore que programmés fragmentée par des sections de gorges et de rapides qui ont
alors que d’autres comptent parmi les plus grands aménagements toujours joué le rôle de frontière, bien que toutes les cellules
hydro-électrique du monde, Ilha Solteira et surtout Itaïpu avec sa concernées partagent la même culture fondée sur l’agriculture
capacité de 12 600 MW. Toutefois, l’essentiel de cet énorme hydraulique et la riziculture, ce qui les oppose aux zones
potentiel est encore valorisé en dehors de la région de production montagneuses des contreforts. L’intensité de la valorisation du
mais son effet d’entraînement ne fait aucun doute. potentiel hydraulique par la riziculture est particulièrement forte
dans la partie aval, mais celle-ci est partagée linguistiquement et
Les potentialités de l’Amour sont davantage valorisées, bien que politiquement entre Cambodge et Vietnam. Ce manque de
son cours soit pratiquement désert à l’aval de Komsomolsk-na- cohésion fait que les tentatives d’aménagement programmées à
Amure. Mais en amont de ce secteur inhospitalier, les rives du l’échelle du fleuve par des instances internationales, stagnent au
fleuve doublées à distance par les voies ferrées du Transsibérien terme d’une trop longue phase de projets mort-nés. Dans le cas
et du BAM (Baïkal-Amour-Magistrale) concentrent l’essentiel du Magdalena enfin, le contraste est saisissant entre les faibles
d’une population relativement dense et la totalité d’activités densités de la vallée et le regroupement des infrastructures et des
économiques qui, encore dominées par des industries de première zones urbaines sur les hautes terres des deux rives, de sorte que le
transformation, tendent cependant vers la diversification et la fleuve divise plus qu’il ne réunit les deux moitiés de la Colombie.
satisfaction de la demande régionale.
S’agissant des trois grands fleuves du sillon indo-gangétique,
Au-delà de ces différences, le Paranà et l’Amour sont également l’Indus, Gange et Brahmapoutre, ont ceci de particulier que d’une
affectés par ce qu’on peut appeler l’effet frontière. Dans le cas du part ils sont à l’origine de trois puissants foyers de peuplement
Paranà, le partage des potentiels énergétiques se fait au bénéfice contigus mais que d’autre part ces foyers vivent les uns par
du plus fort, entendons par là le Brésil. Dans le cas de l’Amour rapport aux autres dans un contexte de tensions politiques et de
qui forme la frontière entre la Russie et la Chine, le lit du fleuve violences latentes ou avérées, cela dans deux contextes différents.
et les îles ont longtemps fait l’objet de litiges violents auxquels Vers l’ouest, les eaux de l’Indus ou plutôt de son affluent la
succèdent maintenant une coopération dans laquelle les Russes Sutledj traversent une frontière indo-pakistanaise créée
jouent surtout le rôle de fournisseurs de matières premières artificiellement en 1947 après la partition des deux pays, de sorte
transformées en Chine. que les grands complexes d’agriculture hydraulique de l’un et
l’autre pays dépendent pour leur alimentation de retenues
Des axes fluviaux qui ne sont pas des traits d’union implantées dans le pays voisin et ennemi. Sachant que ces deux
pays nourrissent de nombreux litiges religieux (hindouistes

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

contre musulmans) ou territoriaux (le Cachemire) on s’étonnera à Les fleuves chinois, Changjiang et Xinjiang auxquels on peut
bon droit du fonctionnement correct d’installations partagées. La joindre mutatis mutandis l’Irrawadi ne se prêtent pas de prime
pacification de ce qui aurait pu être une guerre de l’eau tient à un abord à la construction d’espaces culturellement homogènes.
bon arbitrage des Etats-Unis, conforté par une aide considérable Cela est particulièrement vrai pour le cours du Changjiang où le
de la banque mondiale. Vers l’est, la grande zone de confluence système des Trois Gorges séparait de façon radicale avant
et le complexe deltaïque du Gange et du Brahmapoutre sont l’ouverture de l’ouvrage de Sanduping, un secteur amont, le
partagés entre l’Inde et le Bangladesh état musulman dont la Bassin rouge, d’un secteur aval qui s’ouvre à l’aval de Yichang.
création a quasiment séparé de l’Inde la province de l’Assam qui L’unité ne s’est faite que de façon progressive à partir du
correspond au cours moyen du Brahmapoutre. S’en suivent de contrôle de l’espace : la gestion des plaines rizicoles impliquait le
fortes tensions particulièrement sensibles dans le cas du barrage contrôle de l’écoulement des eaux et la protection de plaines
indien de Farraka qui permet de dévier les eaux du Gange soit surbaissées par l’édification de puissantes digues. Que ce
vers Calcutta en cas d’étiage prononcé, soit vers le Bangladesh principe d’organisation ait été mis en œuvre dans le cadre
en cas de fortes crues. contraignant du « despotisme oriental » ou qu’il ait résulté d’un
consensus de masse importe peu, l’essentiel étant que l’unité de
Le cas du Murray est évidemment différent dans la mesure où les la Chine s’est fait à partir de grands travaux, lesquels
constructions régionales qu’il sépare plus qu’il ne les unit, loin de impliquaient des impératifs techniques ou administratifs
s’opposer l’une à l’autre, s’ignorent tout simplement. Certes, contraignants qui sont à l’origine des grandes techniques
l’Australie est un pays riche mais il n’empêche qu’aucune route, hydrauliques. C’est dans cette perspective d’unification par l’eau
aucune infrastructure ne s’appuie sur ce fleuve aux eaux troubles que s’inscrit actuellement le chantier des Trois Gorges qui relie
et au cours incertain. Au peuplement relativement dense des amont et aval, permet le transfert des eaux abondantes du Sud
hautes terres d’un cours supérieur élargi aux sources du Darling vers un Nord sec et fournira bientôt une énorme quantité
et de la zone côtière d’Adélaïde, s’opposent de vastes espaces d’énergie.
marécageux où les rares points d’ancrage des agglomérations
correspondent à des ponts comme celui de Mildura. Les échanges Le processus de construction d’une civilisation et d’une nation à
entre les deux zones actives d’amont et d’aval sont faibles, qu’il partir de l’utilisation raisonnée d’aménagements fluviaux se
s’agisse de marchandises, de services ou de mouvements de retrouve en Egypte. Pour autant, le cas du Nil diffère de celui des
population. Ils se font au demeurant par voie aérienne ou fleuves chinois en ceci que l’Egypte utilise les eaux du Nil mais
maritime. ne les contrôle pas, la totalité des débits se formant dans les neuf
Etats de cours amont allant du Soudan à l’Ethiopie et au Zaïre. Il
Il fut un temps où le secteur des rapides de la Columbia en résulte une situation de dépendance que l’édification du
constituait l’un des rares passages entre les hautes terres de barrage d’Assouan n’a pas résolu. La réalisation de
l’Ouest des Etats-Unis et la côte pacifique. Mais les temps de l’incontournable gestion à l’échelle du fleuve est d’autant plus
l’Oregon trail sont révolus, et s’il existe de bonnes liaisons difficile sinon improbable qu’il existe de multiples tensions soit à
routières et ferroviaires entre l’Idaho et les hauts plateaux de l’échelle internationale, soit à l’échelle du Soudan ravagé par une
l’Oregon d’une part et la région de Portland-Seattle d’autre part, interminable guerre civile opposant chrétiens du Sud et
il n’en reste pas moins que tout oppose ces deux pôles séparés musulmans du Nord.
par des déserts de lave et des gorges infranchissables comme
celles de la Snake. Du moins les grands ouvrages hydro- Si l’Egypte et la Chine sont nées des grands travaux
électiques des hautes terres, notamment Grand Coulee, sont-ils à hydrauliques, il n’en va pas de même pour la Russie et la Volga.
l’origine de l’industrialisation et de la fortune du Puget Sound. L’harnachement hydraulique du plus grand fleuve européen,
Mais il n’est pas question ici, d’une construction régionale interrompu par la seconde guerre mondiale, n’a débuté que dans
fondée sur un axe fluvial. les années trente pour s’achever dans les années soixante. Au
demeurant, la valorisation du potentiel hydraulique, entreprise
Axes de vie, axes de civilisation selon des méthodes de gestion centralisée discutables, est lourde
d’impacts calamiteux. La Volga n’en demeure pas moins le grand
Les « grands fleuves » au sens fort du terme ne sont pas vecteur de l’expansion russe d’amont en aval vers le Sud et la
seulement ceux qui fertilisent des terres, se prêtent à la Mer noire.
navigation et fournissent de l’énergie mais ceux qui sont à
l’origine de foyers culturels et constituent des axes de C’est au contraire d’aval en amont et dans le contexte historique
peuplement. Se rattachent à cette catégorie aussi bien des fleuves de l’expansion européenne, que s’est faite la pénétration du
qui sont aussi des foyers de civilisations anciennes comme les continent américain par les grands fleuves, Mississippi et Saint-
fleuves chinois et le Nil, que les grands fleuves américains qui Laurent. Les aventuriers, soldats, colons et missionnaires venus
ont joué le même rôle fondateur à des dates plus récentes et dans dans un premier temps de France et d’Espagne plus que du
des contextes culturels sensiblement différents. Royaume-Uni ont jalonné leur rives de comptoirs puis de villes.
Mais à partir de la phase initiale de pénétration, les deux fleuves
ont connu des évolutions divergentes.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Par sont étendue, sa puissance et surtout son tracé nord-sud avec Soit. Mais il serait facile d’établir un tableau à deux entrées qui
de larges diramations vers l’est (Ohio) et l’ouest (Missouri), le permettrait dans un premier temps de montrer les enjeux et dans
Mississippi aurait pu devenir l’axe structurant du territoire de un deuxième temps de les évaluer. Dans tous les cas, un facteur
l’Union. Des circonstances historiques (la guerre de Sécession prépondérant apparaîtrait et confirmerait les catégories proposées
qui a reporté de Saint-Louis à Chicago l’origine du réseau dans les pages qui précèdent : le Nil est d’abord et avant tout le
ferroviaire), culturelles (la marche vers l’Ouest des Anglo- fleuve qui a créé un pays et qui le nourrit depuis plus de six mille
saxons) et finalement le tropisme littoral qui favorise l’Est et ans, de même que le Congo reste un fleuve sur lequel le poids de
l’Ouest au détriment du Centre, ont minoré le rôle du fleuve dans la marginalité et des ruptures spatiales l’emporte sur des conflits
le processus de territorialisation. Le Mississipi n’en supporte pas qui n’ont d’ailleurs que de lointains rapports avec la maîtrise de
moins un trafic fluvial de quelque 700 millions de tonnes par an. l’eau.
Il tient également un rôle important dans l’imaginaire américain,
à travers l’Histoire et la littérature. Des fleuves entre nature et société

En dépit de la communauté originelle de leurs destins, la Des caractéristiques naturelles ou des attributs économiques et
trajectoire historique et le devenir du Saint-Laurent diffèrent culturels lequel de ces deux registres est le plus important dans la
radicalement de ceux du Mississippi. Apparemment défavorisé définition et la reconnaissance des grands fleuves ? La réponse
par sa situation en latitude, par le gel hivernal et par les chutes pourrait tenir dans la comparaison entre deux fleuves aux
qui scindent l’espace à l’amont de Montréal, le fleuve a bénéficié caractéristiques naturelles comparables. Soit l’Ienisseï et le
d’aménagements qui permettent maintenant la remontée du trafic Changjiang qui se situent au même rang dans le classement établi
maritime en direction des Grands lacs, ce qui fait du Saint- en liminaire. Quel que soit le point de vue adopté, une évaluation
Laurent un axe de pénétration commandant théoriquement 3 700 qui tiendrait la balance égale entre les deux parties ne serait guère
kilomètres. Sur le plan énergétique, le fleuve et ses affluents soutenable. S’agit-il des problèmes environnementaux ? L’un et
fournissent assez d’énergie pour nourrir un puissant courant l’autre fleuve sont affectés par des phénomènes de pollution mais
d’exportation vers le Nord-est des Etats-Unis. Si importantes que dans le cas de l’Iénisseï, on ne peut passer par pertes et profits les
soient ces considérations d’ordre économique, la grandeur du problèmes de pollution qui affectent le lac Baïkal, lequel
Saint-Laurent tient pourtant moins à la valorisation du potentiel constituait un biotope d’une qualité exceptionnelle avant que ses
fluvial qu’à son rôle dans la structuration d’un espace culturel eaux polluées ne compromettent le maintien des espèces
francophone qui couvre ses deux rives depuis la Gaspésie jusqu’à endémiques qu’il abrite. S’agit-il des problèmes économiques ?
Montréal. Si les deux fleuves sont à égalité pour la production énergétique
et si la Chine en est encore à combler son retard dans le domaine
de l’industrialisation, il n’en va pas de même pour la navigation
Ce qui fait la grandeur d’un fleuve et la production agricole qui sont l’apanage quasiment exclusif
du fleuve chinois. Surtout, la comparaison n’est pas possible tant
Deux questions se posent au terme de cet essai : quelle est la sur le registre du peuplement que sur celui de la culture, les deux
pertinence de la classification proposée? Faut-il évaluer la tendant à se confondre de façon négative dans un cas et positive
grandeur d’un fleuve d’après ses caractéristiques naturelles ou dans l’autre. La comparaison pourrait être reprise avec d’autres
d’après son niveau d’anthropisation ? fleuves dans d’autres contextes de milieu naturel et le résultat
serait le même : à une échelle spatiale donnée, la grandeur d’un
Les limites d’une catégorisation fleuve est d’abord fonction de l’action humaine et un fleuve est
d’autant plus grand qu’il a vu naître une civilisation, a soutenu
Tout essai en la matière prête le flan à la critique et il est facile de l’expansion, la fixation et le maintien d’un peuple, et que sa
remettre en cause l’attribution de tel fleuve à telle rubrique. Cela vallée est riche de traditions, d’Histoire et d’activités.
d’autant plus que les fleuve sont des organismes complexes et
rebelles à un classification rigide. Soit le cas du Nil qui constitue Ne peut-on sur la base de cette conclusion étendre le débat à
dans l’ensembnle des représentations un axe de civilisation. Cette d’autres fleuves dont les caractéristiques naturelles médiocres
catégorisation n’est valable que pour l’Egypte et ne concerne pas sont contrebalancées par l’opulence de leurs rives, l’activité des
les Etats d’amont. Mieux, les tensions actuelles et les conflits métropoles qu’ils arrosent et leur rôle dans l’Histoire des
récurrents autour de la gestion de l’eau justifieraient tout autant le peuples ? Le débat ouvert dans ces quelques pages a été
classement de ce fleuve à la rubrique des axes fluviaux qui ne volontairement limité par la prise en compte, de façon prioritaire
sont pas des traits d’union. La critique vaut pour bien d’autres des caractéristiques naturelles. Procéder de façon différente en
fleuves, ne serait-ce que pour le Gange qui répartit une riche mettant en avant des caractéristiques d’ordre sociétal aurait
collection de risques conflictuels entre l’Indus et le multiplié les risques de confusion6. Reste que la tentation est
Brahmapoutre. Même remarque pour le Congo qui est tout autant
un fleuve partagé entre des groupes antagonistes qu’un fleuve 6
L’auteur précise à ce propos que lors de la tenue d’un colloque
semi-marginal. franco-canadien co-organisé par ses soins, sur la question des

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

grande, d’élargir le registre des grands fleuves par l’incorporation Bibliographie succincte
de quelques fleuves remarquables comme le Huang He ou le
Rhin. Ce dernier fleuve est remarquable par son activité dans le Etudes générales
domaine de la navigation soit 150 M°t au passage de la frontière
germano-hollandaise, par les activités industrielles de sa vallée, Bethemont, J. (2000) : Les grands fleuves entre nature et société, Paris, Armand
Colin.
par le cortège de grandes villes qui le jalonne et surtout par la Lasserre, F. et L. Descroix (2002) : Eaux et territoires, tensions, coopérations et
coexistence sur ses rives de traits méditerranéens à commencer géopolitique de l’eau, Sainte-Foy, Presses de l’Université du Québec.
par la vigne et de traits qui sont propres à l’Europe du Nord dans De Villiers, M. (1999) : Water, Stoddart, Toronto.
le domaine de l’urbanisme ou de l’organisation sociale. Autre Gleick, P. (2000) : The World’s Water, The Biennal Report on Freshwater
Resources 2000-2001, Washington, Island Press.
fleuve en balance, le Danube qui était un grand fleuve à l’époque Lambert, R. (1996) : Géographie du cycle de l’eau, Toulouse, Presses
où il servait de ciment à la mosaïque de peuples qui composait Universitaires du Mirail.
l’Empire autrichien. Cet Empire disparu, l’importance politique Shiklomanov,I.A. et Rodda, J.C. eds (2003) : World Water Resources at the
du Danube n’a cessé de décroître cependant que les relations Beginning of the 21 st Century, UNESCO et Cambridge University Press,
Paris, Cambridge.
entre ses peuples riverains allaient en se détériorant. Mais il se The United Nations World Water Reports (2003) : Water for People, Water for
pourrait que l’intégration de ses multiples composantes ethniques Life, Paris, siège.
dans une Europe qui ne serait pas un simple marché de libre
échange lui restitue sa grandeur perdue. Monographies
Allan, J.A. (2001) : The Middle East Water Question, London, New York, I.B.
* Tauris.
Durand-Dastès, F. et Mutin, G. (1995) : Afrique du Nord, Moyen-Orient, Monde
* * Indien, Géographie Universelle, Paris, Belin.
Howell, P. P. & Allan, J. A. (1995) : The Nile : sharing a scarse resource,
Cambridge, Cambridge University Press.
La question des grands fleuves reste donc ouverte, d’autant que Larivière,J.P. et Sigwalt P. (1996) : La Chine, Paris, Armand Colin.
les fleuves – tous les fleuves grands ou petits – sont sujets au Lasserre, J.C. (1980) : Le Saint Laurent, grande porte de l’Amérique, Montréal,
changement dès lors que l’évaluation qui en est faite intègre les Hurtubise.
données naturelles et les données culturelles (entendons par là Radvanyi, J. (1995) : La nouvelle Russie, Paris, Armand Colin.
tout ce qui touche à l’homme et à ses activités). Ainsi du Danube
qui a subi une incontestable régression au titre de grand fleuve
mais qui peut réintégrer cette catégorie. Ainsi de l’Amour qui
après avoir été le théâtre de confrontations larvées mais souvent
violentes, tend à devenir un chantier commun à la Chine et à la
Russie. Les changements de caractérisation entrent donc dans le
domaine du possible si ce n’est de l’inéluctable. Encore faut-il
espérer que les évolutions à venir se situent sur un registre
positif. En cause, dans l’immédiat et sur le registre de la
géopolitique de l’eau, l’avenir du Nil dont les trop faibles débits
font l’objet de multiples convoitises : on peut penser à une guerre
de l’eau ; on peut également espérer que les efforts de la Banque
mondiale pour résoudre ce délicat problème par des
investissements techniques aboutiront, tout au moins pour le
temps d’une génération. Après ? Il en va des grands fleuves
comme de toute chose : leur avenir n’est écrit nulle part. Ils n’en
restent pas moins des enjeux à la mesure de leurs dimensions et
de leurs potentiels, de sorte qu’ils s’inscrivent dans une partie qui
se joue à l’échelle planétaire.

grands fleuves, la partie canadienne, tout en faisant preuve de la


plus grande courtoisie, s’était interrogée sur l’existence de
grands fleuves à l’échelle de l’Europe et que le doute sur ce point
avait été renforcé par l’apparition dans les communications
françaises de « grands » fleuves tels que le Rhône, la Loire, la
Seine et la Garonne.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

LA GESTION PAR BASSIN VERSANT : du principe


écologique à la contrainte politique – le cas du Mékong
Bastien Affeltranger et Frédéric Lasserre, Département de Géographie, Université Laval, Québec,
Courriel : [email protected]/[email protected]

Résumé : Le recours au bassin versant, comme cadre d'intégration des projets hydrauliques et comme unité de gestion territoriale, est un
principe du développement soutenable. Sur le bassin du Mékong, gouvernements, agences d'aide et associations non gouvernementales
mobilisent cet argument pour justifier leurs revendications. Pourtant, la plupart des acteurs perçoivent comme une contrainte le
développement institutionnel qu'implique l'approche par bassin, et sont réticents à soutenir cette démarche. Cet article analyse le décalage
entre ces principes, et leur mise en œuvre.
Mots-clés : gestion, bassin versant, Mékong, géopolitique, institutions

Abstract: Basin-wide management for water-related projects and land-use planning is a principle or sustainable development. On the
Mekong basin, governments, aid agencies and non-governmental organisations rely on this principle to justify their claims.Yet, most
stakeholders see basin-scale institutional development as a constraint, and are not willing to support it. This paper analyses the reasons to
this reluctance.
Keywords : basin administration, Mekong, geopolitics, institutions

Introduction Province du Yunnan (Chine) poursuit la construction d'une série


de barrages ("cascade") sur le cours principal du Mékong. Pour le
Le partage de la ressource en eau est un facteur essentiel de la sud-ouest de la Chine, le Mékong constitue un double enjeu.
géopolitique du bassin du Mékong (Bakker, 1999). Entre D'une part, il s'agit de garantir au Yunnan un
compétition économique et influence politique, la gestion de l'eau approvisionnementen eau nécessaire au développement de
(prélèvements ; infrastructures hydrauliques) cristallise la tension l'économie. D'autre part, il s'agit de fournir aux provinces
permanente existant entre les États riverains - et plus limitrophes - notamment côtières - l'énergie nécessaire à l'essor
généralement entre les différents acteurs du bassin. L'enjeu est de leur activités industrielles et des zones urbaines. Au Yunnan,
ici, pour les différents groupes d'usagers de la ressource, de la partie médiane du fleuve souffre déjà d'une dégradation
garantir qu'un volume suffisant d'eau demeure disponible pour environnementale importante (Hopkins Leisher, 2000). Pour les
leurs activités. autorités provinciales et locales, l’objectif premier est de recevoir
les taxes générées par la production d’hydroélectricité (Liu,
Récemment le Gouvernement du Vietnam - pays le plus en aval 2001).
du fleuve - exprimait à nouveau son inquiétude quant au risque
de voir les projets hydroélectriques, développés ou prévus en Plus récemment, les gouvernements du sous-bassin du Bas-
amont, réduire le débit au point de menacer l'irrigation du riz Mékong (Cambodge, Laos, Thaïlande et Vietnam) ont indiqué
dans le delta. Le Vietnam mobilisait comme argument la leur intention de déplacer au Laos, en juin 2004, le Secrétariat de
nécessité de gérer la ressource en tenant compte de l'ensemble la Mekong River Commission (MRC, 2003). Cette instance
des usagers du bassin. Le Cambodge, quant à lui, maintient technique, qui a pris plusieurs dénominations depuis la création
depuis de nombreuses années un discours de défense des du Mekong Committee en 1957, s'est d'abord établie à Bangkok
écosystèmes et des communautés locales : le lac Tonle Sap est (Thaïlande), puis à Phnom Penh (Cambodge) à partir de 1995. La
régénéré par le cycle des crues et décrues du Mékong. La décision de déplacer le Secrétariat est présentée comme un
Thaïlande, pour sa part, n'a cessé de revendiquer un droit à moyen, pour chaque pays, de s'approprier la problématique de
prélever de l'eau du Mékong, afin notamment d'irriguer le plateau gestion durable du bassin, et de bénéficier de la dynamique
du Korat, pauvre et aride, mais potentiel important en termes de institutionnelle générée par les activités de la Mekong River
développement agricole. Sans doute le pays le plus pauvre du Commission.
bassin, le Laos a misé une part importante de son développement
économique sur l'exploitation de ses ressources naturelles : eau et Ces différents intervenants de l'hydropolitique régionale - et l'on
forêts. Malgré l'impact écologique et social des grands barrages, s'intéressera plus loin aux acteurs non-étatiques - développent des
la ligne des autorités laotiennes demeure la même : le discours de justification de leur prélèvement ou valorisation de la
développement des infrastructures hydroélectriques. Enfin, la ressource. Le principe de "droit" à l'eau est au cœur de leur

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argumentation. L'inscription des territoires nationaux dans l'aire Le bassin versant : entre échelle de gestion et « impérialisme
du bassin versant constitue une ressource légitimant l'accès à la écologique »
ressource en eau. Pour autant, les différents gouvernements ne
cessent de remettre en cause la légitimité de leurs interlocuteurs à Au niveau international, la gestion des ressources en eau à
bénéficier du partage de la ressource. L'intégration des différents l'échelle du bassin versant a progressivement acquis le statut de
usages dans le partage du bassin ne se traduit donc pas par une principe du développement durable. Pourtant, ce paradigme ne
gestion concertée entre les différents usagers. Ainsi, c'est cette fait pas l'unanimité dans la communauté scientifique.
contradiction, et l'usage variable qu'il est fait du concept de
gestion par bassin, qu'il est intéressant d'étudier ici. La gestion par bassin : un principe du développement durable

Le recours au bassin versant comme unité de gestion territoriale En janvier 1992, Dublin (Irlande) accueillait la Conférence
est un principe du développement durable. En intégrant les Internationale sur l'Eau et l'Environnement1; en juin de la même
activités humaines (prélèvements; aménagements hydrauliques) année, c'est à Rio de Janeiro (Brésil) que se déroulait la
aux rythmes hydrologiques, il s'agit de préserver durablement les Conférence des Nations Unies pour l'Environnement et le
milieux. Cet article propose d'expliciter l'écart entre ce principe, Développement. Ces évènements constituent deux étapes
les discours qu'il alimente, et la réalité observée sur le terrain. majeures de l'évolution de la gestion des ressources en eau, dans
la mesure où les déclarations finales de ces rassemblements
Le bassin du Mékong est un terrain d'étude de la mise en œuvre confirment le lien entre le développement durable et la gestion de
de ce principe. Gouvernements et organismes internationaux font l'eau.
de la gestion à l'échelle du bassin un principe de leur politique
d'aide, ce qu'illustre le cas de la Mekong River Commission Le Chapitre 18 d'Agenda 212 explicite les principes de Gestion
(MRC). Les pays situés en aval, confrontés à des prélèvements en Intégrée des Ressources en Eau (Integrated Water Ressources
amont, mobilisent cet argument pour revendiquer un accès Management, IWRM) (AIT, 2003) :
équitable à la ressource en eau. Les associations
environnementales ou de développement proposent l'approche • L'eau est une ressource limitée et vulnérable : Une
par bassin pour défendre écosystèmes et communautés locales. approche holistique (systémique) et institutionnelle est
Enfin, certains investisseurs institutionnels, comme la Banque nécessaire, qui prend en compte la dynamique amont-
Asiatique de Développement, inscrivent l'intégrité du bassin aval des bassins versants.
comme « caution environnementale » de leurs discours
promotionnels. • Une approche participative est nécessaire : Sur la base
d'un principe de subsidiarité, la participation des usagers
Définie comme échelle de gestion spatiale, l'approche par bassin à la prise de décision doit être effective, dans le but
est toutefois perçue comme un modèle de développement d'atteindre un consensus.
imposé. La Chine paraît ainsi défendre sa souveraineté à travers
• Les femmes doivent jouer un rôle-clef dans la gestion de
un libre choix d'aménagement. Proposée comme principe de
l'eau
coordination, cette approche implique un développement
institutionnel (agence de bassin) qui bride la prise de décision. La • L'eau est un bien économique : En cas de compétition
Thaïlande refuse ainsi en 1995 que les pays de la MRC disposent pour la ressource, le prix détermine les conditions
d'un droit de veto, pourtant demandé par le Vietnam. Enfin, les d'accès à l'eau. L'approvisionnement en eau doit être
mécanismes de coordination des aménagements exposent les rentabilisé.
investisseurs à des exigences de transparence et à un contrôle
social accru de leurs actions, soulevant ainsi des réticences
supplémentaires. A l'heure actuelle, ces principes demeurent la principale
référence des gestionnaires et des décideurs en matière de gestion
L'intérêt de l'article réside principalement dans deux points. de l'eau (Larsen et al., 2001). Toutefois, on conserve ici une
D'une part, on analyse la façon dont le concept de bassin versant lecture critique de ces propos dans la mesure où demeure souvent
a été importé, perçu, approprié et instrumentalisé par les acteurs grande la distance entre le discours, les principes et la mise en
du bassin du Mékong. D'autre part, on étudie la dialectique entre œuvre de ceux-ci.
la mise en place de la collaboration, principe intrinsèque de la
gestion par bassin, et la poursuite des intérêts nationaux.
Confrontée à ce décalage entre principe et réalité, et à ces
tendances contradictoires, la MRC est-elle une institution 1
Lire la déclaration finale sur
appropriée pour concilier les représentations divergentes et les http://www.wmo.ch/web/homs/documents/english/icwedece.html
ambitions régionales des acteurs ? Afin d'apporter ici des 2
L'Agenda 21, établi dans le cadre de la Conférence de Rio,
éléments de réponse, le texte accorde une place importance à propose un inventaire des objectifs allant dans le sens d'un
l'étude détaillée de la situation sur le bassin du Mékong. développement socio-économique plus durable

VertigO, Vol 4 No 3 25
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

La gestion de la ressource en eau s'inscrit dans ces considérations de renforcer l'argumentation de leurs discours. Sur le plan
environnementales à travers le développement d'un corpus de opérationnel, ces principes viennent compléter (et complexifier)
principes, de méthodes et d'outils visant à la durabilité ou la grille de lecture des décideurs et des opérateurs en matière de
soutenabilité (sustainability) des hydrosystèmes. L'enjeu est le gestion de l'eau. La nature multidimensionnelle de la décision
suivant : "the right to development must be fulfilled so as to s'en trouve renforcée, tout comme le besoin de faire appel à
equitably meet developmental and environmental needs of plusieurs disciplines ou savoir-faire (hydraulique et géologie,
present and future generations" (Rio, 1992, Principe no. 3). En biologie et écologie, aménagement et géographie, sociologie et
ce sens, la gestion de la ressource dépasse les aspects techniques, sciences politiques).
pour intégrer d'autres dimensions : économique, écologique et
environnementale, institutionnelle et sociale, gestion des risques Enfin, la prise de décision sur les bassins internationaux est
et de l'incertitude, équité sociale et transfert de technologies également rendue plus difficile par une demande sociale
(Loucks et Gladwell, 1999). Parce que la ressource établit un croissante de transparence sur l'impact environnemental des
lien, parfois concurrentiel ou conflictuel, entre des usages divers projets publics et privés. Cette exigence renouvelée s'appuie aussi
et différents usagers, le concept d'arbitrage est donc au cœur de sur les termes de la Convention d'Aarhus, sur l'accès à
la gestion durable de la ressource en eau. L’approche par bassin l'information et à la justice dans les dossiers environnementaux4.
versant constitue une interface entre les principes scientifiques de
la « soutenabilité » (Schmandt, 2003) et le processus politique de Le bassin comme échelle de gestion : pour ou contre ?
prise de décision dans le partage des ressources (Loucks, 2000).
L’enjeu est ici une reconstruction des espaces de gouvernance, Le bassin versant est « une entité topographique et
afin d’accorder l’échelle spatiale de gestion des ressources avec hydrographique dans laquelle se produisent des entrées d'eau
l’échelle politique des niveaux de gouvernement (Bridge and sous forme de précipitations (…) accommodées par un système
Jonas, 2002). Cette redistribution des relations sociales de de pentes et de drains naturels en direction d'un exutoire
pouvoir constitue l’essence même d’une approche de gestion unique » (Bravard et Petit, 2000). La définition même du bassin
intégrée par bassin. versant pose une question fondamentale. S'intéresse-t-on
exclusivement à l'écoulement de surface (superficiel), auquel cas
A ce titre, le monde de la recherche et de la politique connaissent on ne considère que le réseau hydrographique apparent ; ou bien,
un intérêt croissant pour les aspects institutionnels de la gestion intègre-t-on l'écoulement interstitiel, qui s'opère dans les sols,
de l'eau. On note ainsi, principalement dans les pays auquel cas on étend l'aire contributive à l'ensemble des versants
industrialisés, la montée en puissance de nouveaux paradigmes. concernés. A cette question, différentes réponses continuent
Ainsi la gestion technique de l'offre en eau, longtemps prioritaire, d'être apportées. Cette précision est fondamentale, dans la mesure
développe progressivement une compétence d'administration où le mode de détermination du bassin constituera in fine une
socio-politique de la demande (Gleick, 2000). Par exemple, cette justification scientifique permettant à des acteurs politiques
approche permet de mieux comprendre les situations de pénurie d'argumenter leurs revendications territoriales d'accès à l'eau ou
d'eau (Ohlsson et Turton, 2000). Ainsi, la ressource naturelle de partage de la ressource.
manque-t-elle de manière absolue, ou bien est-ce le capital social
qui fait défaut, ne permettant pas le partage efficace ou efficient Le choix du bassin versant comme unité de gestion de la
de l'eau ? Plus généralement, l'approche institutionnelle ressource en eau pose immédiatement un problème de taille, dans
recherche des solutions concertées de partage et de gestion de la la mesure où la prise de décision quitte le cadre exclusif de
ressource, dans le sens d'une optimisation de l'efficacité l'hydrologie ou de l'hydraulique, pour concerner l'ensemble des
économique de ses usages et de l'équité de sa répartition3. disciplines mobilisées dans les problématiques d'aménagement.
En effet, toute décision relative à l'eau comporte une dimension
Les prises de position de Dublin et de Rio ont un double impact, spatiale : écologique (quantité et qualité de la ressource allouée
politique et opérationnel. Sur le plan politique, les principes de aux écosystèmes), aménagement (construction d'infrastructures),
Dublin et de Rio contribuent à l'évolution des paradigmes en sociale et politique (nature et localisation des différentes
gestion de l'eau et fournissent des ressources théoriques catégories d'usagers). A de rares exceptions près (bassin versant
permettant aux acteurs (et aux activistes) de l'écologie politique inhabité), la gestion de l'eau implique donc systématiquement des
choix en termes de gestion du territoire, celui-ci étant considéré
3
Voir notamment Ostrom, E. 1990. Governing the commons: the ici comme un espace approprié à travers des activités humaines.
evolution of institutions for collective action. Cambridge:
Cambridge University Press. ; Ostrom, E., L. Schroeder, and S. D'inspiration holiste, la gestion intégrée par bassin versant vise à
Wynne. 1993. Institutional incentives and sustainable la prise en compte des différents usages de la ressource, afin de
development: infrastructure policies in perspective. Boulder: parvenir à la satisfaction de tous les usagers. Cette approche
Westview Press. Ostrom, E., R. Gardner, and J. Walker. 1994.
4
Rules, games and common-pool Resources. Chicago: University "Convention on access to information, public participation in
of Michigan Press. On remercie B. Meinier, Doctorant en decision-making and access to justice in environmental matters",
Géographie, Université Laval, pour ces références. Aarhus, Denmark, 25 june 1998, http://www.unece.org/env/pp/

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

cherche également à prendre en compte les quantités d'eau versant. En d'autres termes, les agents économiques politisent le
nécessaires au maintien des écosystèmes. L'objectif est de veiller territoire à travers la spatialisation de leurs projets, participant de
à ce que les activités ayant un impact sur la ressource ce fait à la construction de la dimension sociale et politique des
(prélèvements, effluents, pollution) n'altèrent pas de manière facteurs naturels5. Cela étant, c'est bien la compréhension de ces
irréversible les équilibres écologiques existants. L'approche par multiples enjeux, par les médiateurs et négociateurs, qui peut
bassin n'est pas nouvelle, et comporte également une dimension permettre une gestion concerté de la ressource (Elhance, 2000).
politique. Le concept repose ainsi sur la participation des
citoyens et des autres intervenants du milieu pour qu'ils décident La gestion par bassin illustre ainsi la difficulté d'une adéquation
ensemble de ce qu'il doit être fait en matière de gestion de l'eau entre deux types de réalités : l'espace physique et l'espace social
sur leur territoire (RESEAU, 2002). Pour l'Organisation de et politique. Bien souvent, la recherche d'une solution à l'échelle
Coopération et de Développement Économique (OCDE), du bassin n'apparaît ni réaliste à court terme, ni économiquement
l'approche par bassin contribue à une gestion efficace de la pertinente, et ce plus particulièrement dans le cas des bassins
ressource en eau, à travers une amélioration de la cohérence de la internationaux (Waterbury, 1997). L'approche par sous-bassins
prise de décision (OCDE, 2003). est alors préférable (Fischhendler, 2003). En tout état de cause, la
mise en place d'une solution institutionnelle à la gestion des
Toutefois, cette approche participative apparaît d'emblée comme bassins internationaux, lorsqu'elle aboutit, est le fruit d'un effort
problématique, pour au moins trois raisons : de longue haleine - souvent plusieurs décennies (Larsen, 2001).
La question de l'échelle (niveau territorial, subsidiarité) est au
D'abord, le contexte socio-politique peut la rendre irréalisable. cœur de la prise de décision (Kux, 1994). Enfin, il s'agit d'un
Dans un domaine particulier de la gestion de l'eau (risque processus souvent conflictuel et non linéaire, comme dans le cas
inondation et systèmes d'alerte), il apparaît ainsi que les systèmes de l'accord ayant donné naissance à la Mekong River Commission
politiques des pays du bassin du Mékong sont peu disposés à (Browder, 2000).
réorganiser l'action publique en y intégrant des mécanisme de
décision participative (Affeltranger, 2002). Également, c'est la La gestion par bassin et l'aide au développement
culture politique même des acteurs locaux (communautés, agents
économiques) qui n'est pas adaptée à la participation à la prise de La gestion de l'eau à l'échelle du bassin a été progressivement
décision. De plus, certaines analyses relativisent ou réfutent le prise en compte par les acteurs de l'aide au développement.
recours au bassin versant comme échelle de gestion de la Ceux-ci tendent à faire de ce principe une condition de leur
ressource en eau. soutien, mais des exceptions notables demeurent.
Ensuite, l'approche par bassin repose souvent sur le principe La dimension politique de l'aide au développement
implicite d'une unité de l'espace considéré. Cette considération
aboutit à une double impasse. D'une part, l'espace physique est Après la fin de la Guerre Froide, et à la lumière d'échecs visibles
par définition varié (topographie, ruissellement). D'autre part, de programmes de développement (par exemple, soutien de la
l'unité de la communauté humaine du bassin est une utopie : Banque Mondiale à la politique brésilienne des fronts pionniers
l'espace en question est aussi et surtout un espace de vie dans le bassin de l'Amazone), de nouveaux paradigmes ont été
approprié par différents groupes. Cette diversité se traduit développés pour déterminer les stratégies d'aide aux pays les plus
notamment par les multiples limites physiques et symboliques pauvres.
qui structurent l'espace physique : frontières nationales,
juridictions administratives, terres communautaires. Ces limites, A l'heure actuelle, les politiques d'aide au développement
officielles ou perçues, structurent l'espace vécu et peuvent semblent plus conditionnelles que jamais. Un principe majeur
différer d'un acteur à l'autre (Pruvost Giron, 2000). La nature mobilisé par les organismes d'aide dans leurs discours est la
territoriale du bassin versant condamne à l'échec toute approche « bonne gouvernance » (good governance). Les termes en sont
trop uniforme ou trop rigide sur le plan institutionnel. plus que politiques : au-delà de la demande d'un processus
électoral démocratique et ouvert, ce principe s'attache à la
Enfin, la nature géopolitique de la ressource en eau permet transparence des institutions (degré de corruption) et - dans une
d'apprécier comment cette diversité complexifie une gestion de certaine mesure - aux Droits de l'Homme. Surtout, c'est la
l'eau à l'échelle du bassin. Les agents économiques inscrivent les question de la place de l'Etat dans la conduite de la société qui est
facteurs naturels (données de l'espace géophysique et humain) posée. Le partage du pouvoir décisionnel penche ici dans le sens
dans leurs projets de profit. Ces facteurs deviennent des d'une plus grande dévolution de fonctions publiques vers le
ressources. Ensuite, l'appropriation ou le contrôle de ces
ressources déclenche ou intègre des logiques de compétition ou
de concurrence. Les ressources deviennent alors des enjeux, eux- 5
Sur la géopolitique des ressources en eau, voir Lasserre, F. et
mêmes objets de relations de pouvoir, de rivalités et de discours. Descroix, L., 2002, "Eaux et territoires. Tensions, coopérations et
Ce processus d'appropriation établit le passage de la géographie géopolitique de l'eau", Québec : Presses de l'Université du
physique à la géopolitique en matière de gestion du bassin Québec, 478 p.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

secteur privé et le marché. Ces attentes des institutions les écosystèmes des pays colonisées, à l'époque de l'expansion
financières internationales sont perceptibles notamment dans des activités économiques des puissances coloniales (Curtin,
l'usage accru que ces instances font des notations (ratings) de 1997).
risque-pays. Longtemps limitées à des calculs financiers et
macroéconomique (solvabilité, en-cours bancaires, taux Des économistes et des écologistes de pays en développement
couverture en fonds propres, réserves de change), ces notations soutiennent que les négociations sur l’environnement sont
intègrent un nombre croissant de facteurs socio-politiques et presque exclusivement impulsées par les Etats du Nord, et que le
institutionnels (Linder and Santiso, 2002). monde industrialisé exercerait ainsi un nouveau genre de
suprématie : l’« impérialisme vert » (Sidhva, 2001). Sans pour
Une conférence internationale organisée en 20006 précisait les autant remettre en cause le bien-fondé scientifique de certaines
termes de cette approche : "The effects of globalisation have démarches (réduction des émissions de chlorofluorocarbones,
created a new paradigm for doing business in developing CFC, ou de gaz à effet de serre), la particularité de cette approche
countries; this paradigm is largely defined by corporate social est d'analyser la portée instrumentale des discours écologiques,
responsibility, ethical investment, fair trade, environmental ou écologistes, développés par nombre de pays occidentaux et
considerations, cultural differences and human rights". d'organisations internationales. Ainsi, le renforcement des
exigences « environnementales » sur la production (produits
Le soutien économique (financier, accords commerciaux) et industriels et agricoles) et les services (transports, tourisme) des
technique (soutien matériel, appui scientifique) apporté aux pays pays en développement, constituent autant de barrières non-
en développement comporte également une dimension culturelle tarifaires et de freins à l'exportation vers les marchés des pays
(diffusion de représentations relatives à un modèle de société) et développés. Le discours occidental pro-environnement procède
politique (représentations relatives à un modèle de donc, dans une certaine mesure, d'une attitude protectionniste.
gouvernement). L'aide au développement peut donc dans une
certaine mesure être considéré comme le vecteur d'une Le développement durable : un paradigme adapté aux pays du
homogénéisation du système-monde. Mékong ?

L'aide internationale introduit dans le fonctionnement social de A ce jour, le concept de développement durable ne s'est encore
nouveaux acteurs et de nouvelles valeurs. En cela, l'aide laissé épuiser par aucune définition, et de vives controverses
décloisonne les groupes sociaux traditionnels, dont elle favorise subsistent à ce sujet. On peut cependant identifier au moins trois
l'interaction, le cas échéant. En ce sens, le soutien au dimensions qui recueillent un certain consensus, lorsqu'il s'agit de
développement contribue à une réorganisation des systèmes cerner les termes du développement durable. D'abord, un principe
sociaux, à travers notamment une modification des valeurs, des philosophique de partage trans-générationnel des ressources
principes et des pratiques de gestion des ressources naturelles et naturelles et de préservation des écosystèmes et des espèces
des territoires. La diffusion des concepts du développement vivantes. Ensuite, un principe éthique d'équité sociale dans
durable participe à cette dynamique. Il existe toutefois des l'accès à ces ressources et aux bénéfices issus de celles-ci. Enfin,
exceptions notables. Ainsi, la Banque Asiatique de un principe politique de participation des acteurs à la prise de
Développement et la Banque Mondiale soutiennent - ou ont décision et à la conduite de la société. A travers le principe de
soutenu - en Asie des projets hydrauliques et hydroélectriques partage qui l'anime, et du fait des mécanismes institutionnels
qui font peu de cas des impacts négatifs à l'échelle du bassin qu'elle développe, l'approche par bassin implique une prise en
versant7. compte de ces différentes dimensions. Dans quelle mesure ces
principes constituent-ils un paradigme adapté à la situation
Exporter le développement durable : un « impérialisme actuelle des pays du Mékong ? La Chine (Yunnan) et la
écologique » ? Thaïlande offrent deux illustrations intéressantes.

La notion d'impérialisme « écologiste » décrit la diffusion D'une part, la protection de l'environnement ne constitue pas un
normative des principes environnementaux de développement objectif des politiques publiques, et laisse la place à un
durable à travers l'aide au développement socio-économique - le pragmatisme de mise en valeur immédiate des ressources
cas échéant comme condition de cette même aide. Ce concept naturelles (Boxer, 1999). Sur ce plan, les réformes économiques
doit être distingué de l'impérialisme « écologique », qui consiste introduites en Chine à la fin des années 1970 par l'équipe de
en l'introduction non contrôlée d'espèces vivantes étrangères dans Deng Xiaoping s'inscrivent dans la suite de la vision maoïste de
maîtrise de la nature au profit d'un projet de société. La demande
6
"Human Rights, GlobalBusiness and Development Policy", de la société chinoise en biens de consommation, associée au
Bruxelles, Belgique, 21 novembre 2000 déclin progressif de l'idéologie comme une source de légitimité
7
Lire notamment, à propos du Mékong ou la Salouen, le des décideurs politiques, a établi la croissance et l'élévation du
magazine Watershed, édité par l'association thaïlandaise TERRA niveau de vie comme critère d'évaluation (et de sanction) du
(Bangkok). Ce magazine se veut un "forum populaire et gouvernement chinois. Un accord tacite s'est progressivement
écologique" établi, qui voit le gouvernement central accroître la marge de

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

manœuvre économique (fiscalité ; (non)application de la du bassin et de répondre aux attentes des différentes catégories
législation) des niveaux subalternes de gouvernement - en d'usagers ? L'analyse des développement institutionnels et des
échange du contrôle de la paix et des revendications sociales. La discours des acteurs sur ce bassin (voir Carte 1) apportent ici un
capacité coercitive de l'Etat semble diminuer (Tanner, 2001), éclairage.
notamment en matière de gestion de l'eau (Economy, 1997 ;
Schwartz, 2001), au profit des autorités locales (Beach, 2001 ; Description du bassin
Skinner, 2003). Cette évolution peut toutefois traduire une phase
de réorganisation de la puissance publique. En tout état de cause, Pays Surface de bassin9 Part de bassin
l'heure n'est pas au renforcement des contraintes (km²) (%)
environnementales, perçues comme pouvant déclencher ou RDP Laos 198 400 25,42
aggraver le mécontentement social. Thaïlande 194 100 24,87
Chine (Province du Yunnan) 168 400 21,58
D'autre part, l'existence d'une ressource naturelle internationale Cambodge 157 000 20,11
constitue pour les gouvernements nationaux un avantage Vietnam 35 000 4,49
politique qu'il s'agit de ne pas négliger. Le recours à un fleuve Birmanie (Myanmar) 27 500 3,53
international pour l'approvisionnement en eau permet en effet Tableau 1. Partage géographique du basssin du Mékong (d’après
d'éviter de recourir à des ressources nationales. La Wolf et al., 1999)
Thaïlande connaît une pénurie d'eau chronique, qui perturbe ses
activités productives (hydroélectricité, agriculture, industrie, Tel que décrit dans le tableau 1, le bassin est partagé entre six
tourisme) et urbaines (coupures d'eau, subsidence). Considérant pays. Le débit du Mékong connaît de fortes variations
comme un risque politique toute réduction de la demande, les saisonnières et inter-annuelles. Le débit de crue peut atteindre un
autorités thaïlandaises cherchent à développer l'offre. Les options maximum de 60 000 m³/s., et l'étiage est d'environ 1 000 - 1 500
sont limitées (Affeltranger, 2004) : la construction de nouveaux m³/s. ; le ratio max/min est de 50:1 (Bogardi, 1997). Avec une
barrages n'est plus rentable, ni acceptable politiquement moyenne annuelle de 2 600 mm, les précipitation affichent
(mouvements environnementaux) ; la tarification de la ressource également des disparités importantes : de 1 000-1 200 mm/an
en eau se heurte à une vive résistance en milieu rural ; la gestion (plateau du Korat, Nord-Est de la Thaïlande) à 4 000 mm/an, en
participative de l'eau n'est pas développée par les autorités. fonction du relief et de l'exposition. L'évapotranspiration confère
Prélever l'eau du Mékong permet donc au pouvoir thaïlandais de au bassin un caractère sub-humide à humide.
déterritorialiser son approvisionnement8, et ainsi d'évacuer une
partie de la pression politique qu'impliquerait une solution Les inondations constituent un phénomène récurrent dans
nationale. plusieurs pays (Cambodge, Vietnam), avec des caractéristiques
torrentielles sur certains affluents du Mékong. Sur le cours
Ces deux exemples montrent comment les pays riverains d'un principal, des rapides et des chutes rendent difficile la navigation.
même fleuve ont intérêt à limiter la portée d'accords
internationaux de gestion de la ressource à l'échelle du bassin. L'observation des conditions socio-économiques en vigueur sur
Cette stratégie peut se traduire par une attitude de retrait (non- le bassin invite à identifier trois caractéristiques majeures.
engagement chinois dans les processus institutionnels) ou de Premièrement, au niveau démographique et économique, il existe
blocage de toute disposition contraignante (refus thaïlandais à la de grandes disparités entre les différents pays10 (Tableau 2)
demande vietnamienne d'un droit de veto des travaux conduits
sur le cours principal du Mékong ou sur ses affluents majeurs).

Le Mékong offre une illustration intéressante des multiples


logiques à l'oeuvre pour la gestion et la mise en valeur des
ressources en eau. Ce bassin versant permet notamment
d'apprécier le décalage entre les principes de gestion par bassin,
et leur mise en oeuvre.

Le bassin du Mékong

Une prise de décision collective est-elle possible sur le Mékong,


9
qui permette effectivement de gérer la ressource en eau à l'échelle Wolf et al. précisaient en 1999 que les différends frontaliers
entre certains pays (Cambodge et Thaïlande ; Laos et Thaïlande)
maintenaient une incertitude dans le calcul des parts nationales
8
Sur l'internationalisation de l'approvisionnement en eau pour du territoire du bassin
10
des raisons de politique nationale, lire notamment Lasserre et Source : d'après World Factbook, CIA,
Descroix (2002), op. cit., p. 54-56 http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Deuxièmement, les régimes politiques des pays riverains ont en Historique de la coopération sur le bassin
commun d'être des gouvernements de nature autoritaire (Chine,
Vietnam) ou quasi-militaire (Laos, Birmanie). Le cas échéant, la L'histoire de la coopération entre les pays du bassin du Mékong
démocratie et le multipartisme se développent dans un contexte n'est pas un long fleuve tranquille. La genèse des différents
encore difficile (Thaïlande) ou à la régularité électorale douteuse accords établissant les conditions de partage de la ressource en
(Cambodge). Cette remarque est importante, dans la mesure où eau, reflète les temps forts et les équilibres des relations
ces caractéristiques constituent le cadre social et politique à internationales de la région et du monde (Hirsch et Cheong,
travers lequel doit être analysée toute tentative de développement 1996). On rappelle ici brièvement les différentes étapes de la
institutionnelle à l'échelle de bassin, ou de gestion participative coopération régionale ayant le fleuve pour objet - et surtout pour
de la ressource en eau. enjeu.

Troisièmement, le bassin du Mékong constitue un territoire où La fin de la Deuxième Guerre Mondiale voit jeter les bases d'une
coexistent une multitude d'activités et d'enjeux, directement ou nouvelle société des nations, qui prend la forme de l'Organisation
indirectement reliés à la gestion de la ressource en eau des Nations Unies (ONU). En Asie et dans le Pacifique, une
(Affeltranger, 2003) : pêche, irrigation, industrie minière, Commission Economique et Sociale (UN-ESCAP) est chargée
tourisme, besoins industriels et domestiques. de l'aide aux pays pour la reconstruction et le développement. La
présence américaine est forte. Inspirée notamment par l'initiative
Cette diversité des activités sociales et économiques développées rooseveltienne de la Tennessee Valley Authority (TVA) dans
sur le territoire du bassin implique la cohabitation d'une grande l'entre-deux guerres, l'ESCAP voit dans les grands bassins
variété d'acteurs publics et privés. La question de la gestion de internationaux l'avenir du développement économique des
l'eau à l'échelle du bassin croise donc la gouvernance des sociétés nations. Le potentiel hydraulique est perçu comme la clef du
qui y cohabitent, et l'articulation de différents objectifs et niveaux développement agricole (irrigation) et industriel
de gouvernement pour la prise de décision. Cette question d'une (hydroélectricité). Après être parvenu à convaincre les
gouvernance environnementale se pose à l'échelle du bassin gouvernements concernés, les Nations-Unies établissent le
(Dore, 2001), ou de parties de celui-ci, comme par exemple dans Comité du Mékong (Mekong Committee). Le mandat du Comité
le delta (Le, 2002). est de piloter les études techniques de mise en valeur du bassin.
Les pays membres sont la Thaïlande, qui héberge le Secrétariat
du Comité, le Laos, le Cambodge et le Vietnam. La Chine est
tenue écartée du processus.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Pays Population, en millions d'hab. Produit National Brut


(Année ; taux de croissance) Par habitant (en US$)
Vietnam 81,1 (2002 ; +1,43%) 2 072 (2001 ; +5%)
Thaïlande 62,3 (2002 ; +0,88%) 6 581 (2001 ; +1%)
Yunnan (Rep. Pop. Chine) 42,4 (2000 ; +1,2%) 554 (2001 ; +2%)
Birmanie 42,2 (2002 ; +0,56%) 1 492 (2001 ; +2%)
Cambodge 12,8 (2002 ; +2,24%) 1 460 (2001 ; +5%)
Laos 5,8 (2002 ; +2,47%) 1 586 (2001 ; 5%)
Tableau 2. Disparités démographique et économique dans les pays partageant le bassin versant du Mékong.

A travers le choix des modalités de son cadre institutionnel, la pays membres dans le cadre du rapatriement au Cambodge
gestion technique des ressources hydrauliques du bassin rejoint d'environ 370 000 réfugiés. Le pays participe à quelques activités
ici les objectifs politiques de la doctrine du containment anti- du Comité, et sa réintégration est progressivement envisagée.
communiste (Radosevich and Olson, 1999). Cette approche
instrumentale demeure d’actualité pour la MRC : « US Enfin, c'est le « défi chinois » d'ouverture à l'économie de marché
involvement in the Mekong River Commission activities is an qui constitue un troisième facteur déterminant de la réforme
opportunity for proactive diplomacy and larger foreign policy institutionnelle du Comité du Mékong. Cette ouverture a deux
goals » (Jacobs, 1998). conséquences majeures. D'une part, le partage d'intérêts
économiques (allégés de certaines pesanteurs idéologiques)
Malgré la réalisation d'études techniques, le Comité du Mékong conduit les pays du Mékong à se rapprocher. Le Yunnan
ne pilote la construction d'aucune infrastructure hydraulique constitue à ce titre un espace-frontière, un pont territorial entre la
majeure sur le bassin. La dégradation de l'environnement Chine et les pays de l'ancienne Indochine. En 1992, cette
politique régional, reflet de la dynamique internationale dynamique d'intégration économique régionale est confirmée par
bipolaire, sera un frein aux activités du Comité. le lancement, par l'ADB, de l'initiative de Greater Mekong
Subregion. Ce projet est révélateur de l'entrée en jeu de nouveaux
1975 constitue une année-clef : le Vietnam est réunifié ; le Laos acteurs sur le territoire du Mékong : banques privées et
devient République Populaire ; les Khmers Rouges prennent le institutions financières internationales. D'autre part, le Yunnan
pouvoir à Phnom Penh (Cambodge). Le Comité du Mékong est également appelé à devenir une plate-forme commerciale
fonctionnera à Bangkok sous forme de Comité Interim, d'abord stratégique dans les relations entre la Chine et l'ASEAN (Lam,
avec le Laos et le Vietnam, puis pendant quelques temps sans 2002). Les ressources du Mékong sont cruciales pour le
activité réelle. Également, le Programme des Nations Unies pour développement socio-économique de la province (Hirsch et
le Développement (PNUD) retire son soutien financier au Cheong, 1996).
Comité, qui est contraint à une adaptation institutionnelle. Celle-
ci sera un long et conflictuel cheminement, qui durera près de dix Cette période s'achève par la signature, en avril 1995, de l'accord
ans (1978-1987). donnant naissance à la Mekong River Commission (MRC). Les
pays membres sont la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le
Au cours de la période suivante (1988-1994), plusieurs facteurs Vietnam. La création de la MRC conduit les observateurs
vont être déterminants pour l'évolution institutionnelle de la extérieurs à reconnaître la volonté des pays à coopérer malgré
gestion des ressources en eau sur le Bas-Mékong. Trois défis leurs divergences historiques (Jacobs, 1995), certains parlant
constituent autant d'enjeux de réforme pour le Comité (intérim) même avec candeur d'un "Mekong spirit" (Nakayama, 2000) et
du Mékong. souhaitant que celui-ci fasse école sur d'autres bassins
internationaux.
D'abord, la montée en puissance des problématiques
environnementales. Les gouvernements donateurs - pressés le cas La Birmanie et la Chine (Yunnan) disposeront plus tard d'un
échéant par leurs opinions publiques nationales - intègrent l'étude statut d'observateur auprès de la MRC. La participation du
de l'impact sur les systèmes écologiques et sociaux aux principes Yunnan à d’éventuels débats est compliquée par le fait que la
d'évaluation des projets qu'ils soutiennent. Cela se traduira par province dispose en tout temps de la possibilité de se retirer de la
une évolution des activités du Comité du Mékong, vers une discussion en arguant de sa subordination aux décisions du
approche plus systémique de la gestion du sous-bassin. gouvernement central (Makkonen, 2002). L'organe de
fonctionnement de la Commission, le Secrétariat, est établi à
Ensuite, la réintégration du Cambodge à la communauté Phnom Penh (Cambodge). Les objectifs de la MRC demeurent
régionale constitue une opportunité d'engagement opérationnel et inchangés par rapport à ceux du Comité du Mékong, mais un
de visibilité pour le Comité du Mékong. Le Comité appuie les accent particulier est mis sur le développement durable du bassin

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

versant. On verra plus loin que la mise en place de la MRC a Le recours au bassin comme justification et instrument du
donné lieu à de vives tensions entre les futurs pays membres. discours

Le Mékong comme ressource : autant de significations que Le principe de gestion à l'échelle du bassin est devenu un
d'acteurs ? instrument que les acteurs mobilisent pour justifier leurs
revendications d'accès à la ressource, ou de défense de certains
Opérant une analyse spatiale des phénomènes politiques, la usages et usagers. L'analyse des modalités de cette argumentation
géopolitique « rend compte des enjeux de pouvoir sur des montre une relation dialectique entre contrainte et collaboration,
territoires, et sur les images que les hommes s'en construisent »1. d'une part, et intérêt national, d'autre part. On effectue cette
Ces rivalités sont analysées à différentes échelles : planétaire, analyse à partir des discours de trois groupes d'acteurs : les
continentale, nationale, régionale ou locale. Trois raisons organismes d'aide au développement, souvent occidentaux ; trois
conduisent à considérer le bassin du Mékong comme une exemples choisis par les pays du bassin (Chine, Thaïlande,
ressource géopolitique plurielle. Vietnam) ; les associations environnementales ou de défense des
communautés locales.
D'abord, la ressource en eau est un enjeu du développement
agricole (irrigation), industriel (hydroélectricité) ou urbain Gestion du bassin et soutien institutionnel
(approvisionnement). L'hydroélectricité est également
déterminante si l'on analyse le potentiel du fleuve sous l'angle du Quelle place la mise en place d'une gestion par bassin tient-elle
marché régional de l'énergie. dans le soutien occidental aux pays riverains du Mékong ? On
étudie ici le cas de la Mekong River Commission. Comment le
Ensuite, c'est l'espace physique même du bassin qui constitue un financement de la MRC est-il structuré ? Le budget opérationnel
enjeu géopolitique, et ce pour deux raisons. D'une part, le annuel de l'organisation se situe entre 12 et 15 millions de US$
territoire est une ressource en termes de terres arables, de (MRC, 2003), financés par les pays membres, les gouvernements
ressources forestières et de développement urbain. Les donateurs et les agences d'aide.
dynamiques d'érosion et de sécurisation foncière cristallisent les
rapports de force entre acteurs forestiers et agricoles, et entre Le choix des paradigmes et des méthodes de travail du
urbains et ruraux. D'autre part, l'espace physique constitue le Secrétariat influence le montant des fonds reçus de l'aide
cadre de l'intégration économique régionale croissante. Le internationale. Ainsi, depuis 1995, la MRC établit des plans
développement d'infrastructures de communication et de stratégiques annuels, et une restructuration du Secrétariat a eu
transport est donc essentiel pour la maîtrise des flux logistiques et lieu en 2000. En termes de principes de gestion du fleuve, le
d'information. passage d'une approche sectorielle et d'inspiration
« hydraulicienne » à une gestion participative et intégrée de la
Enfin, le bassin du Mékong constitue un enjeu géopolitique en ressource, s'est traduit par un presque doublement des
termes de zone d'influence. Le développement d'activités sur le contributions entre 1999 et 2000 : de 12,7 à 28 millions de US$
bassin permet aux acteurs publics et privés de s'inscrire dans un (Sokhem, 2002). C'est dans cette logique que s'inscrit la
territoire où se côtoient des acteurs majeurs des relations formulation du Plan de Développement du Bassin, afin de
internationales et de l'économie en Asie de l'Est et du Sud-Est. « compléter les politiques nationales pour les questions ayant un
C'est un espace dynamique en termes de ressources naturelles impact sur d'autres pays (…) les secteurs sont : l'agriculture,
(matières premières, énergie) et humaines (main d'œuvre), de l'hydroélectricité, l'environnement, les ressources humaines, les
conditions d'activité économique (législations sociales et inondations et la participation du public » (MRC, 2002a).
environnementales limitées) et de débouchés (marchés potentiels,
connexion aux flux logistiques internationaux). Plusieurs agences occidentales d'aide au développement (souvent
des organismes parapublics) apportent également un soutien. Au
Qu'il s'agisse d'activité économique ou d'aide au développement niveau international, le PNUD est redevenu un acteur du
(qui constitue également un secteur d'activité en soi), le territoire développement de la MRC. Au niveau national, plusieurs pays
du Mékong est également une scène et une ressource en termes s'appuient sur leurs agences nationales pour appuyer cet effort :
de visibilité des acteurs régionaux ou internationaux, sur la scène Suède (SIDA), Allemagne (GTZ), Canada (ACDI). Il est utile de
régionale et internationale. rappeler que ces différentes organisations ont toutes inscrit le
développement durable parmi les principes ou les objectifs de
leur mission institutionnelle.

Ces agences et la MRC ont un intérêt commun à coopérer. Pour


les premières, le développement de projets dans des bassins aussi
1
Lasserre, F., Gonon, E., 2001, "Espaces et enjeux : méthodes prestigieux que le Mékong justifie leur existence et contribue à la
d'une géopolitique critique", collection Raoul-Dandurand, éd. visibilité internationale de leur gouvernement. L'implication de
L'Harmattan, Paris, p. 10 ces organismes d'aide permet également au gouvernement

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

d'accroître sa crédibilité environnementale ou éthique auprès de Intégrité territoriale, intérêt national et discours
certaines composantes de sa propre opinion publique. Pour la gouvernementaux
MRC, le soutien de ces agences va au-delà de l'aspect matériel
(contributions financières, envoi ou formation d'experts). En La Chine : réaction à un modèle imposé ou prétexte de
effet, le partenariat avec ces organisations contribue à la politisation du discours ?
crédibilité de la MRC, auprès cette fois des gouvernements du
bassin du Mékong. Cette contribution confirme le statut La Chine est réticente à prendre part à une initiative de gestion de
d'interlocuteur et reconnaît les compétences techniques de la l'eau à l'échelle du bassin. Au niveau international, le pays a
MRC, conférant ainsi à son Secrétariat une légitimité renforcée, envoyé un message fort en votant contre la Convention des
et une capacité de négociation plus importante dans ses relations Nations Unies (1997) sur les usages non-navigables des fleuves
avec les gouvernements des pays membres. internationaux. Sur le Mékong, la Chine dispose d’un statut
d'observateur auprès de la MRC, mais son attitude unilatérale
Ce mode de fonctionnement est analogue à l'analyse géopolitique (free-rider) n’encourage pas les autres pays à coopérer (Boyd,
qui peut être faite des prêts internationaux consentis par les 2002). L'échange d'informations sur les caractéristiques
banques privées : la décision de prêt confère aux pays en hydrométéorologiques du haut-bassin est presque inexistant, mais
développement une respectabilité internationale accrue (Fryer, un rapprochement avec la MRC est perceptible sur cet aspect. La
1987). Chine souhaite-elle donner un gage de bonne volonté aux pays
aval, partenaires économiques potentiels du Yunnan ?
Cela étant, dans quelle mesure les institutions financières
internationales intègrent-elles des critères environnementaux Cette réticence s'explique par la volonté de la Chine d'éviter tout
dans leur décision de soutien aux activités sur le bassin du engagement susceptible de freiner ou de limiter la mise en valeur
Mékong ? Le cas de la Banque Asiatique de Développement future des ressources hydrauliques du Mékong et le
(ADB) présente une illustration intéressante. développement du Yunnan ou des autres provinces. Le
gouvernement central chinois a ainsi engagé une campagne de
En théorie, l'ADB prend en compte l'impact environnemental des « Développement de l'Ouest » visant à mettre en valeur les
projets qu'elle est susceptible de soutenir. Cette préoccupation est ressources naturelles des provinces les plus pauvres et à réduire
tout au moins inscrire au nombre des objectifs stratégiques de l'écart de développement entre celles-ci et les provinces les plus
l'organisation : « ADB continues to carry out activities to riches. Il s'agit autant de limiter le mécontentement social né
promote economic growth, develop human resources, improve d'une frustration économique croissante, que de s'assurer d'un
the status of women, and protect the environment" (ADB, 2003a). contrôle politique des marges du pays, connues historiquement
L'initiative économique régionale de Greater Mekong Subregion pour leurs velléités centrifuges.
intègre également des aspects environnementaux : "cooperation
could provide a mechanism for supplementing national efforts at Au-delà de cette analyse pragmatique, les autorités chinoises
curbing or reversing environmental degradation ; (...) inscrivent également leur discours de refus dans une perspective
cooperation among neighboring countries is critical to resolving culturelle et symbolique. On a posé plus haut la question de la
negative externalities and protecting shared natural resources » pertinence des principes de développement durable pour les pays
(ADB, 2003b). de la région. Il s'agit bien de cela. Pour la Chine, les principes du
développement durable ne constituent pas seulement un danger
Pourtant, en pratique, on note une certaine contradiction entre ces économique en termes de frein à la croissance et un danger
discours d'intentions et leur mise en oeuvre. C'est le cas par politique en termes d'appel à une réforme des modes de
exemple pour le soutien à la navigabilité du Mékong. L'utilisation gouvernance : il semble que les principes de développement
du Mékong comme voie de communication et d'échange durable soient perçus comme un paradigme de développement
commercial vers l'intérieur du continent, est un projet qui date imposé par l'Occident. Cette diffusion normative se fait
des premiers temps de l'exploration du fleuve par les européens notamment au niveau des critères de financement de la MRC, ce
dans la deuxième moitié du 19ème siècle (Osborne, 2000). Cet qui provoque de la part de la Chine une méfiance particulière à
objectif reste d'actualité : avec le consentement de certains pays l'égard de cette institution.
riverains (Chine-Yunnan, Laos) l'ADB soutient financièrement la
destruction de rapides afin d'améliorer la navigation. Les Cette attitude de la Chine s'inscrit également dans une dynamique
conséquences environnementales (écologie du milieu, impact sur de politique interne à la Chine : la crise de l'orthodoxie
les ressources halieutiques, menace sur l'approvisionnement des communiste laisse place à un vide idéologique, que le
communautés de pêcheurs) ne sont pas étudiées, ou les rapports gouvernement chinois cherche à combler notamment à travers un
existants produits par la MRC sont ignorés (Watershed, 2002). renouveau du nationalisme comme facteur d'unité nationale.
L'amélioration de la navigation constitue l'objet principal de la L'attitude à l'égard de Taïwan en est une illustration majeure,
coopération existant entre la Chine et les autres pays riverains du mais le bassin du Mékong constitue également sous cet angle une
Mékong (Hirsch et Cheong, 1996). ressource du discours politique. Cela étant, on peut également
faire l'hypothèse que Beijing (et le Yunnan) cherchent à déplacer,

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

sur le terrain mouvant du discours politique, un débat territoire essentiel à la production agricole, mais également au
essentiellement technique (impact des barrages sur le débit et la maintien d'une activité économique dans cette partie du pays. Le
charge sédimentaire) qui donnerait in fine tort à la Chine. On note développement d'une solution institutionnelle pérenne pour la
que la Chine n'a transmis, aux consultants en hydroélectricité de gestion de la ressource en eau sur le Mékong, constitue pour le
l'ADB et à la MRC, aucune information sur l'état d'avancement Vietnam une sécurité en termes de défense des intérêts
des barrages sur le Mékong (WWICS, 1998). nationaux, et un garde-fou contre toute attitude unilatérale des
pays amont.
La Thaïlande : un discours contradictoire…mais
cohérent L'enjeu est ici double : la garantie de la production agricole est un
enjeu en termes d'emploi en milieu rural et d'approvisionnement
En matière de gestion du fleuve, le gouvernement thaïlandais alimentaire, d'une part, ainsi qu'un moyen de freiner l'exode rural
affiche un double discours. et de prévenir toute dégradation de l'opinion publique d'autre
part. Pour les autorités de Hanoi, une instabilité sociale dans le
D'une part, notamment pour des raisons de politique intérieure2, sud du pays, associée à la montée en puissance de revendications
la Thaïlande revendique un droit d'accès - et de prélèvement - à économiques et socio-politiques localisées vers Ho-Chi-Minh
l'eau du Mékong, ainsi que la liberté de développer, sur les Ville, constituent vraisemblablement des facteurs rappelant de
principaux affluents du Mékong et en territoire national, les mauvais souvenirs.
infrastructures hydrauliques dont le pays a besoin. Cela étant, les
dispositions institutionnelles du Comité du Mékong jusqu'en Il est intéressant ici de noter que dans ces trois pays (Chine,
1994 ne permettaient pas une telle marge de manœuvre. Chaque Thaïlande, Vietnam) la ressource en eau du Mékong s'inscrit, de
pays du sous-bassin disposait en effet d'un droit de veto sur les manière certes différenciée mais tout aussi essentielle, dans des
travaux susceptibles d'affecter significativement les aspects problématiques idéologiques (unité nationale), politiques
quantitatifs et qualitatifs du Mékong. (stabilité du gouvernement) et d'aménagement (contrôle du
territoire).
D'autre part, la Thaïlande refuse que la gestion concertée du
bassin se transforme en contrainte pour le pays. Les autorités de La gestion par bassin : défendre l'équité socio-écologique des
Bangkok ont ainsi systématiquement refusé la demande populations
vietnamienne de maintien du droit de veto dans les termes de
l'accord qui donnerait naissance à la Mekong River Commission Le bassin du Mékong fait l'objet d'une activité associative
en 1995. Une solution avait finalement été trouvée par les importante. Les thématiques en sont multiples : défense de
négociateurs et les pays membres en transformant le droit de veto l'intégrité des écosystèmes, faune et flore ; préservation des
en une « forte obligation d'information préalable ». Cette modes de vie traditionnels ; défense des ressources vivrières des
reformulation présente l'avantage d'avoir rassuré la Thaïlande, et communautés locales ; gestion du risque inondation ;
contribué à la signature de l'accord, et le désavantage de donner développement de la participation du public aux activités
comme base institutionnelle à la MRC un texte ambigu sujet à politiques ; etc. Dans la mesure où elles rejoignent les objectifs
interprétation - et donc à malentendu. du développement socio-économique, ces différentes dimensions
apparaissent souvent simultanément dans les discours.
L'exemple de la Thaïlande est révélateur de la portée
instrumentale du discours sur le bassin comme unité de gestion. Ces objectifs associatifs interagissent avec les objectifs
Le recours au bassin et aux droits d'accès à la ressources est techniques (mise en valeur du potentiel hydraulique et
mobilisé tant qu'il sert d'argument des discours techniques et hydroélectrique) ou économiques (infrastructures de transport ;
politiques. Dès lors que les autres acteurs riverains mobilisent ces exploitation des ressources forestières) inscrits à l'agenda des
mêmes éléments de justification, ceux-ci perdent leur validité. Le acteurs publics (gouvernements) ou privés (multinationales ;
paradigme de la gestion par bassin constitue donc pour les pays institutions financières). Cette interaction comporte une
riverains une ressource discursive à géométrie variable. dimension contradictoire, voire conflictuelle - au moins au
niveau de l'argumentation et du discours.
Vietnam : l'aval a toujours tort
Les structures associatives sont généralement des divisions
S'il est un pays du bassin du Mékong qui a historiquement fait d'institutions occidentales (ex. : World Wildlife Fund, WWF), qui
preuve de consistance dans son discours sur la gestion du fleuve, ont le cas échéant développé un partenariat avec les
c'est bien le Vietnam. En effet, le pays à tout à gagner d'une gouvernements nationaux (ex. : International Federation of Red
stabilisation des termes de partage de la ressource (aspects Cross, IFRC). Souvent, le siège social de ces organisations est
quantitatifs, qualitatifs, saisonnalité). Le delta du Mékong est établi dans des pays de la région où les activités d'écologie
souvent présenté comme le « panier de riz » du Vietnam : c'est un politique sont tolérées (cas de TERRA, en Thaïlande ; cas de
Rivers Watch East & S.E. Asia, aux Philippines), ou défendues
2
cf. supra par un Etat de droit, le cas échéant dans le cadre d'un centre de

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

recherche universitaire (cas de l'Australian Mekong Research nature profondément géopolitique de la dynamique à l'oeuvre sur
Center, AMRC, Université de Sydney, Australie). Des pays tels le Mékong.
que la Birmanie ou le Laos maintiennent une telle pression sur la
société civile, que des initiatives associatives de cette nature Conclusion : la Mekong River Commission, un
demeurent impossibles. positionnement ambivalent ?

Le principe d'une gestion par bassin versant est souvent mobilisé A la création de la MRC en 1995, l'analyse des observateurs
comme argument des discours associatifs. On en donne ci- extérieurs était qu’allait se mettre en place sur le sous-bassin un
dessous trois exemples. régime institutionnel de gouvernance pour la gestion de l'eau
(Browder, 1998). L'enjeu, qui demeure d’actualité, était alors le
D'abord, l'approche par bassin contribue à la défense des partage de la ressource entre pays, et dans une certaine mesure
écosystèmes. Il s'agit notamment de garantir les modes de entre groupes d'usagers nationaux et locaux. On constate qu’à ce
subsistance et la survie des communautés locales. Un exemple jour, ces deux échelles de décision (gouvernement et
récent est fourni par la mobilisation associative contre la communautés) ont été inégalement pris en compte par les
destruction de rochers pour rendre navigables certains rapides du mécanismes décisionnels de la MRC : tous ne bénéficient pas
Mékong. Un rapport de la MRC (Division des Pêches) établit que également du principe de prise de décision participative. Ainsi
ces rapides constituent un lieu de fraye essentiel à la reproduction par exemple, l’existence de la MRC n’a pas modifié la vision et
de certains poissons. S'appuyant sur ce document, plusieurs la gestion centralisatrice du delta du Mékong (Biggs, 2001). Il
organisations se sont opposées à ce qu'elles considèrent comme existe pourtant, sur ce même territoire, un véritable capital social
la disparition d'habitats nécessaires aux activités de pêche des de savoirs et de pratiques en matière de gestion de l’eau et
communautés locales. d’aspects environnementaux (Miller, 2001). Cette remarque est
également valable en matière de prévention des conflits de
Ensuite, la prise en compte du bassin comme unité territoriale est partage de la ressource en eau (Wolf, 2000).
sollicitée comme échelle de gouvernement. L'enjeu est ici de
développer une « gouvernance de bassin », à travers notamment Bien que l’on observe effectivement une différence d’approche et
la participation des différents porteurs d'enjeux (stakeholders) et d’activités entre le Comité du Mékong et la MRC, les paradigmes
la mise en place d'un mode de décision démocratique pour fondamentaux de développement du bassin n’ont pas évolué de
l'administration du territoire et la gestion de ses ressources manière significative (Friesen, 1999). Le développement
naturelles. d’infrastructure hydrauliques et hydroélectriques reste un objectif
majeur. Également, l’échelle géographique du bassin comme
Enfin, il est intéressant de constater que ces revendications d'une hydrosystème n’est pas nécessairement la dimension spatiale
plus grande équité « technique » (écologique, politique) entre les adaptée pour aborder la gestion durable du Mékong. Il s’agit ici
différents usagers de la ressource, s'accompagnent d'une demande de replacer le bassin et ses enjeux dans les échelles multiples
croissante en termes de démocratisation de l'accès à l'information caractérisant les projets des acteurs (Maggee, 2003). Le milieu
et aux médias. Plus particulièrement, c'est au niveau de la associatif militant pour la protection du Mékong et des
production du discours sur le bassin, et sur ce que doivent être populations du bassin critique ainsi le silence de la MRC (et des
les principes de sa gestion, que se concentre cette exigence. pays riverains) face à certaines décisions chinoises unilatérales,
L'enjeu est ici un partage du pouvoir décisionnel pour la gestion comme le dynamitage de rapides et la construction de barrages
du bassin, à travers une redistribution de la capacité de sur le cours principal du Mékong au Yunnan (Watershed, 2002).
communiquer (Lang, 2001). Il s'agit de permettre que soient Dans le premier cas, l'action de la MRC s'est limitée à constater
exprimés des points de vue et des paradigmes différents de ceux l'impact potentiel de la destruction d'habitats de fraye ; dans le
véhiculés par le monopole du discours dont disposent les deuxième cas, la Commission ne se hasarde à aucune critique
gouvernements et les principaux acteurs privés (institutions directe des projets chinois, se bornant à regretter, de manière
financières ; multinationales). ponctuelle, le peu d'informations disponibles.

Ce dernier point mérite une attention particulière. A l'heure L’exemple du Mékong montre aussi que la mise en place de la
actuelle, les ONGs - essentiellement internationales - sont les MRC ne s’est pas accompagné d’une certaine « flexibilité des
principaux représentants des communautés locales auprès des souverainetés » des pays riverains : “the [state-scale] nature of
instances de gestion du bassin. Pour ces communautés, l'enjeu international cooperation (…) reproduces the norms and
politique est donc de disposer d'un accès au débat afin de faire practices of sovereignty (…) thereby never truly overcoming the
connaître leurs attentes pour l'avenir du bassin. Les cibles de cet barriers to an ecosystem approach” (Fox, 2000). Cette souplesse
effort de communication sont autant les communautés elles- politique est pourtant nécessaire à la mise en œuvre des principes
mêmes, que les opinions publiques de la région et des pays de développement durable et de gestion à l’échelle du bassin :
donateurs. Cette lutte pour une démocratisation du discours sur le “river basin institutions aim to regulate behaviors ; (…) joint
Mékong repose essentiellement sur un objectif de maîtrise ou de management implies a restriction of sovereignty” (Kliot, et al.,
partage des représentations du fleuve. Cet aspect confirme la 2001). Dans le cas de pays qui ont connu une période coloniale, il

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

est encore plus difficile de partager ainsi le pouvoir de décision de l’Institut québécois des hautes études internationales. Il est
sur une ressource territorialisée (Dore, 2001). spécialisé en géopolitique : bassins internationaux et gestion des
ressources en eau ; analyse des représentations ; Asie de l’Est et
Quelle est la signification de ces différents facteurs pour l’avenir du Sud-Est. Il a publié récemment Eaux et territoires : tensions,
institutionnel de la MRC ? On distingue ici la Commission, utile coopérations et géopolitique de l'eau, aux Presses de
scène de débat régionale, du Secrétariat de la Commission, l’Université du Québec.
structure technique collectant les fonds et pilotant les projets.
Force est de constater que dans le débat sur la gestion du bassin
Bibliographie
du Mékong, le Secrétariat joue en permanence sa propre survie
en tant qu’organisme de (sous) bassin, comme interlocuteur des ACDI, 2003, « Notre mission », Site Internet de l'Agence Canadienne pour le
gouvernements riverains et comme organisme d’expertise Développement International, http://www.acdi-cida.gc.ca
technique et d’appui aux politiques nationales et régionales. ADB, 2003a, "About ADB - Strategic Development Objectives", Site Internet de
l'Asian Development Bank, http://www.adb.org/About/objectives.asp
ADB, 2003b, "The GMS - History and Background", Site Internet de l'Asian
L’enjeu, pour la MRC et son Secrétariat, est de demeurer crédible Development Bank,
pour les gouvernements occidentaux et les agences d’aide, de ne http://www.adb.org/GMS/gmsprog10.asp#environment
pas aller à l’encontre des décisions gouvernements des pays Affeltranger, B., 2002, "User-based design of socially efficient flood warnings:
concept paper for the Lower Mekong Basin", Mekong River Commission
membres et de ne pas froisser les autorités chinoises (centrales et Expert Meeting, Phnom Penh, February 2002, 20 p.
provinciales) afin de conserver le Yunnan comme interlocuteur Affeltranger, B., 2003, « Enjeux du développement et bassins internationaux - Le
sur les questions techniques. Certains observent déjà une cas du Mékong », Communication, Cours GGR-10593 Géographie de
marginalisation croissante de la MRC (Bakker, 1999). Il est l'Asie du Sud-Est (Professeur F. Lasserre), 11 mars 2003, Québec :
Université Laval
probable que le projet de Greater Mekong Subregion soit une des Affeltranger, B., 2004, « Transfert d’eau : solution technique ou option
causes de cet effacement. La concurrence inter-institutionnelle géopolitique ? Le cas de la Salouen, Birmanie et Thaïlande », chapitre in
est une réalité sur le bassin du Mékong (Watershed, 1996). Lasserre, F., ed., Les transferts d’eau, Québec : Presses de l’Université
du Québec, à paraître
AIT, 2003, "Integrated Water Resource Management Toolbox", Asian Institute of
Ne disposant pas d’une réelle capacité de décision, et privée Technology, Bangkok,
statutairement d’un capacité à gérer effectivement l’ensemble du http://www.sce.ait.ac.th/programs/courses/iwrm/materials/IWRM_Princi
bassin, la MRC dispose en revanche de deux avantages majeurs. ples.htm
D’une part, une capacité de production d’un discours sur la Bakker, K., 1999, « The politics of hydropower: developing the Mekong »,
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VertigO, Vol 4 No 3 38
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

COMMENT BÂTIR UNE PROSPECTIVE COMMUNE


POUR LA GESTION D'UN FLEUVE TRANSFRONTALIER
? L'exemple de L'Escaut.
Gabrielle BOULEAU, ENGREF, département eau, 648, rue JF Breton, BP 44494, 34093 Montpellier
Cedex 5, tel +33 (0)4 67 04 71 14, fax +33 (0)4 67 04 71 01, courriel : [email protected]

Résumé : Les pays de l'Union Européenne ont adopté récemment une démarche commune pour planifier la gestion de l’eau (directive
cadre européenne sur l’eau, 23 oct. 2000). Cette directive impose des objectifs ambitieux environnementaux. Elle requiert une analyse
économique fine des enjeux et des options retenues. Ces travaux prospectifs peuvent être l’occasion de remettre en cause les tendances
non durables observées dans la gestion de certains fleuves comme l’Escaut. Comment bâtir cette vision prospective de manière commune
lorsqu'il s'agit de d'eaux partagées ? En identifiant les biais des méthodes utilisées dans le passé pour la planification des usages de l’eau,
notamment sur l’Escaut, nous proposons des outils prospectifs alternatifs prenant mieux en compte le milieu.
Mots clefs : Prospective, gestion de l’eau, bassin transfrontalier, planification, Escaut, scénario tendanciel, efficacité économique.

Abstract : The European Union recently adopted a common strategy to reach a good status of all aquatic ecosystems and plan a
sustainable water management (the water framework directive, 23 Oct. 2000). For each watershed, it requires an economical analysis of
stakes and possible options. This can give an opportunity to change methods of planning which have led to unsustainable practises,
especially on the Schelde. How to build such a common vision when transboundary rivers are concerned? Pointing out what biases were
responsible of unsustainability in the methods used in the past for water management planning, we propose alternative way of doing,
using future studies and the examples of the Schelde.
Keywords : Vision building, future studies, water management, transboundary basin, planning, baseline scenario, cost-effectiveness.

Introduction Les exercices de prospective sur l’eau ont connu un grand succès
avec le second forum mondial de l’eau organisé à La Haye en
Prévision, projection et prospective parlent toutes du futur mais mars 2000 intitulé « from vision to action » (Cosgrove et
n’ont pas le même objectif. La prévision cherche à déterminer ce Rijsbermann, 2000). Dans de nombreuses régions sous
qu’il se passera dans le futur pour anticiper les décisions à l’impulsion du Global Water Partnership et du Conseil Mondial
prendre. Aux incertitudes près dues à la modélisation, une bonne de l’Eau, des équipes plus ou moins institutionnelles ont bâti des
prévision se réalise. La projection ou le scénario tendanciel scénarios d’évolution de la ressource en eau en fonction des
cherche à déterminer ce qu’il se passerait si une tendance passée usages. A cette occasion un projet universitaire intitulé river21 a
se poursuivait dans le futur. Une bonne projection met en été monté sur l’Escaut avec des partenaires français, belges et
évidence les facteurs limitants, identifie les seuils de rupture qui néerlandais (Anvers, Gand, TU-Delft, Wagenigen et l’ENGREF)
imposeront des décisions sans préjuger de ces décisions. La afin d’étudier l’évolution du fleuve, les tendances perçues, les
prospective vise à évaluer le champ des possibles, sans préciser déterminismes extérieurs, les seuils de rupture (Verhallen,
lesquels sont les plus probables. Elle a un but heuristique Huygens et al., 2001).
d’explicitation des hypothèses sous-jacentes aux différents
scénarios. Une bonne prospective présente des scénarios Cet exercice nous a permis d’ identifier les difficultés
cohérents qui suscitent le débat. Ces trois exercices ne sont particulières de la prévision, de l’analyse économique d’options
pourtant pas indépendants les uns des autres car la prospective alternatives et de prospective dans les cas de ressources en eau
peut reprendre à son compte des travaux de prévisions et de partagée entre plusieurs pays (Bouleau, 2002 ; Ploeg et
projections en mettant en question leurs hypothèses, en montrant Verhallen, 2002). L’analyse des travaux de prospective existant
les choix implicites qui les justifient. On peut ainsi relativiser les lors du forum et notre propre expérience sur l’Escaut nous permet
exercices de prévisions et de projection en considérant qu’ils de commenter les diverses étapes imposées par la nouvelle
constituent un certain type de prospective. C’est ce sens directive cadre sur l’eau adoptée par l’Union Européenne en
générique de prospective que nous utiliserons dans cet article. identifiant les différents exercices d’imagination du futur
auxquels elle invite les Etats Membres et en y associant les

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

méthodes les plus appropriées aux bassins transfrontaliers tels d’amont1, tandis que les régions aval (Flandre et Zélande) ont
que l'Escaut. bénéficié de l’essor du transport maritime. Le port d’Anvers a su
développer des complémentarités avec le premier port européen
Le bassin de l’Escaut qu’est Rotterdam situé au nord et relié à Anvers par des liaisons
fluviales, routières et ferroviaires. Ceci confère au bassin de
Le bassin de l'Escaut est à cheval sur deux départements en l’Escaut un rôle de transit très important, une densité de
France, le Nord et le Pas de Calais (plus quelques kilomètres population très élevée (477 habitants/km2) et une pression
carrés dans l'Aisne où l'Escaut prend sa source), trois Régions foncière considérable (les zones urbaines et les infrastructures
belges, la Wallonie, Bruxelles Capitale et la Flandre et une partie associées représentent près de 20% du territoire) (Bouleau,
de la province de Zélande et la province du Brabant aux Pays Bas 2000).
(voir figure 1). Les principaux affluents rive gauche proviennent
tous de France, ceux rive droite coulent tous en Belgique. Les Deux barrières sociologiques séparent les populations du bassin
Pays-Bas ont une position assez particulière dans le bassin, car ils de l’Escaut. La langue sépare la France et la Wallonie
possèdent les deux rives de l'estuaire en aval du port d'Anvers. francophones de la Flandre et des Pays-Bas néerlandophones.
D’autre part, le culte protestant est plus répandu aux Pays-Bas
C’est un cours d'eau de plaine, de faible pente moyenne (0,3 que dans le reste du bassin, traditionnellement catholique. Ces
m/km), sans gorges ni vallée marquée, long de 350 km depuis sa différences sont le fruit de conflits passés et d’arbitrages
source en France au nord de Saint Quentin dans le département difficiles dont les tensions sont encore vivaces de nos jours.
de l'Aisne jusqu'à son embouchure en Mer du Nord aux Pays- Nombreuses sont les décisions liées à l’eau qui sont bloquées
Bas. L'Escaut draine un petit bassin versant de 21 900 km2 qui faute d’accord de part et d’autre de ces lignes de partage
culmine à 200 m d'altitude. Ce bassin est limité par celui de la (Meijerink, 1998).
Somme au sud ouest et celui de la Sambre et de la Meuse du sud
est jusqu'au nord. Il pleut en moyenne 650 mm par an sur le La directive cadre sur l’eau invite à plusieurs exercices de
bassin, en plus de 150 jours. A la frontière franco-belge, le débit prospective
moyen de l'Escaut est de 15 m3/s. Ses principaux affluents en
France sont rive gauche, la Lys et la Scarpe. L'essentiel du débit à L’Union Européenne a adopté en 2000 une directive cadre2 sur
l'embouchure du fleuve (100 m3/s) provient de la Flandre, où un l’eau visant à restaurer le bon état écologique des eaux dans tous
chevelu très dense de cours d'eau rejoint l'Escaut en rive droite les Etats Membres. Cet objectif est très ambitieux, car les
entre Gand et Anvers. Citons le Dendre, la Senne qui passe à dernières évaluations de qualité des eaux dans l’Union soulignent
Bruxelles, la Deile qui coule à Louvain et ses affluents, le Demer les efforts faits en matière d’épuration mais notent
qui draine la région de Louvain et la Nete (Nèthe) qui draine l'est l’augmentation de l’artificialisation des milieux avec des
de la Flandre. pressions anthropiques croissantes sur les continents et des
impacts importants sur les milieux marins et leurs ressources
Ce bassin ne comporte aucune réserve superficielle naturelle (ni halieutiques (Agence européenne de l'environnement, 1998 ;
glaciers ni montagnes) ou artificielle (la topographie ne s'y prête IFEN, 2002). La directive cadre européenne sur l’eau propose
pas). Les nappes phréatiques sont souvent affleurantes (terrains une procédure de planification qui pour enrayer les dégradations
hydromorphes) mais de faible capacité (les sables éocènes des et programmer la reconquête des milieux.
Flandres qui affleurent sur le littoral ne sont pas assez productifs
pour être exploités, à l’amont du bassin la nappe de la craie est La directive et ses guides d’application proposent une démarche
menacée de pollution et celle du calcaire carbonifère est qui doit être appliquée à chaque milieu aquatique (appelé masse
surexploitée). La faible dénivelée de l’ensemble du bassin en fait d’eau dans la directive) pour optimiser la gestion et concentrer
une région propice aux marais. Ceux-ci ont constitué tantôt une les efforts sur les milieux à plus fort potentiel. Cette démarche est
protection naturelle contre les envahisseurs tantôt un obstacle au résumée dans la figure 2.
développement. De même, toute dépression artificielle dans la
région se remplit d’eau. Ainsi, les affaissements en surface au- 1
dessus des anciennes galeries minières d’exploitation de charbon la région Nord-Pas de Calais possède un taux de chômage de 3
imposent un drainage permanent par pompage. à 3,5 points au dessus de la moyenne nationale (DRTEFP Nord
Pas de Calais) et le Hainaut wallon voit 15,6 % de sa population
Toute la région de l’Escaut connaît une activité marchande active sans emploi contre 8 % dans l'ensemble du Royaume de
depuis le Moyen Age qui s’est accrue avec l’extraction minière Belgique
2
dès le XVIIème siècle et a conduit à canaliser les eaux du fleuve et La directive cadre définit des districts hydrographiques qui sont
de ses affluents pour faciliter la navigation. La fin de l’extraction de grands bassins versant et les masses d’eau souterraines
minière dans la deuxième partie du XXème siècle en France et en associées et pour chacun desquels les Etats Membres doivent
Wallonie a profondément affecté l’économie de ces régions établir un plan de gestion tous les six ans. Dans le cas de fleuves
transfrontaliers, le plan de gestion doit être coordonné entre les
pays riverains.

VertigO, Vol 4 No 3 40
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 1 : Le bassin de l’Escaut est très artificialisé. Le bassin international de l’Escaut (pointillés blancs)
communique avec la Meuse à l’est et la mer du Nord par de nombreux canaux (en bleu foncé). La plupart des
cours d’eau naturels (tracé fin bleu clair) ont été canalisés (tracé gras bleu clair). La zone hachurée est exposée aux
inondation et englobe les plus grosses agglomérations.(source : Agence de l’eau Artois-Picardie).

des ressources, amélioration de la qualité, bon état écologique)


Il s’agit d’en un premier temps d’analyser la situation actuelle, ou non. Est-ce que l’accroissement des gabarits des canaux
les usages et leurs impacts sur la ressource en eau. Cette analyse permet d’atteindre un bon état écologique ? Est-ce que les
doit préciser l’importance économique des différents usages, la espèces biologiques inféodées à l’aval des grands fleuves peuvent
part du coût de cet usage supportée par les usagers (récupération se développer dans ces conditions ?
du coût) et la part subventionnée et les évolutions prévisibles de
ces usages (offre et demande en eau). Sur l’Escaut, ce travail Pour les cas d’évolution défavorable, la deuxième étape consiste
montrera par exemple que la navigation induit une canalisation à lister toutes les actions préventives et curatives pour restaurer le
des cours d’eau à des gabarits de plus en plus grands. D’un point milieu. Le coût unitaire et l’efficacité de chacune de ces actions
de vue économique, il faudra chiffrer la valeur ajoutée produite doivent être étudiés. Sur l’Escaut, en admettant que la
par la navigation fluviale. Il faudra quantifier l’impact de cet chenalisation perturbe les écosystèmes, il faudrait ainsi chiffrer le
usage et quantifier la part du coût global du service (y compris le coût unitaire d’un kilomètre de canal renaturé et le manque à
coût environnemental) payée par les usagers. Cette première gagner pour la filière transport. Comme les milieux sont
étape permet de dire si l’évolution observée permet d’atteindre probablement aussi perturbés par la pollution il faudrait chiffrer
les objectifs environnementaux de la directive (renouvellement différentes actions permettant d’enrayer toutes les pollutions.

1
La directive cadre définit des districts hydrographiques qui sont
de grands bassins versant et les masses d’eau souterraines
associées et pour chacun desquels les Etats Membres doivent
établir un plan de gestion tous les six ans. Dans le cas de fleuves
transfrontaliers, le plan de gestion doit être coordonné entre les
pays riverains.

VertigO, Vol 4 No 3 41
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Poids économique des usages

1. Analyse des usages, Niveau de récupération des coûts


Pénalités impacts et pressions Tendance évolutive de l’offre et
éventuelles actuels la demande

6. Évaluation des
2. Identification des
impacts
actions possibles Coûts d’une mesure
des programmes
Objectifs Efficacité

Coût/efficacité

environnementaux
3. Justification
5. Mise en œuvre des
de report ou d’objectifs
programmes d’actions
moins ambitieux

4. Identification des Évaluation coûts/bénéfices des stratégies


programmes d’actions
Désignation des eaux profondément
modifiées
Choix des stratégies Définition d’objectifs moins ambitieux
les plus efficaces
au moindre coût Justification des reports
Évaluation des
politiques de Justification des niveaux de
tarification récupération des coûts

Figure 2 : Les différentes étapes de planification de la gestion de l’eau selon la directive cadre avec en pointillé les
exigences économiques. (traduit en français d’après WATECO, 2002).

en précisant le rôle des politiques de tarification dans ces


La troisième étape utilise ces actions comme des éléments de mesures.Ces programmes sont mis en œuvre pour six ans. Leur
stratégies pour chaque milieu. Si pour certains milieux, aucune efficacité est évaluée et prise en compte dans la planification
stratégie ne permet d’atteindre les objectifs environnementaux suivante.
dans les temps (d’ici 2015) à un coût acceptable1, alors les Etats
Membres de l’Union Européenne pourront demander des reports Est-ce que cette démarche suffit pour que le cercle de la
ou des objectifs moins ambitieux pour des eaux fortement planification devienne vertueux au sens du développement
modifiées. Mais ces dérogations doivent être justifiées en durable, c’est à dire que les écosystèmes qui sont dégradés ne le
montrant qu’il n’existe pas de stratégies bénéfiques à un coût sont que pour des activités dont le bilan est positif pour la
acceptable et ceci sans subventions exagérées (explicitation du collectivité ? Nous pensons que cette planification ne tend vers
niveau de récupération des coûts sur l’usager). un développement durable que si elle évite les biais
systématiques qui ont prévalu dans les planifications antérieures
Pour les milieux qui le permettent, les Etats Membres bâtissent et que nous allons analyser à travers les quatre exercices
des stratégies d’action (programmes) de reconquête des milieux prospectifs de cette démarche qui sont :
en choisissant les mesures les plus efficaces au moindre coût et
♦ la prévision de l’offre et de la demande en eau à long terme,
1
La directive ne dit pas ce qu’est un coût acceptable, la ♦ le risque de ne pas atteindre le bon état écologique,
jurisprudence en jugera.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

♦ les actions (mesures) qui peuvent être prises pour atteindre peuvent aussi mettre en défaut les prévisions comme cela a été le
les objectifs cas pour l’adduction en eau potable de Barcelone (Barraqué,
♦ l’analyse économique des actions les plus efficaces au 2002). Sur le bassin de l’Escaut, la politique de financement par
moindre coût. l’Agence de l’eau Artois-Picardie des procédés économiseurs
d’eau dans la papeterie et l’agro-alimentaire a contribué à
En effet, le fleuve Escaut est un triste exemple de développement stabiliser la demande en eau côté français (Bresson, 2000).
non durable. La qualité de l’eau brute du fleuve n’est pas
suffisante pour être potabilisée (CIPE, 1994), les sédiments sont Le deuxième biais vient du fait que la demande n’est pas une
fortement pollués (Meijerink, 1998), les ressources en eau variable unique mais la somme de comportements individuels.
potable s’amenuisent et entraînent des transferts toujours plus Prenons par exemple un service d’eau qui constate des chutes de
coûteux (Direction Générale des Ressources Naturelles et de pression en tête de son réseau et est amené à offrir un débit
l'Environnement, 2000). Pour que cette nouvelle réglementation toujours supérieur. Cela signifie-t-il que les usagers domestiques
conduise à une meilleure gestion de la ressource, il faudrait consomment plus ? Qu’un nouvel industriel est en train de
rompre avec les pratiques qui sont à l’origine de leur dégradation s’équiper et que dans deux ans il atteindra sa consommation
(surestimation des besoins, ignorance des risques pesant sur la maximale ? Ou encore que les fuites du réseau augmentent ? Il
ressource, manque de diversité dans les politiques de serait dommage de doubler la capacité du réseau sur la base d'une
développement). Comme nous allons le voir dans les quatre extrapolation si le phénomène est conjoncturel ou s’il s’agit de
paragraphes suivants, il est possible de répondre aux quatre fuites. Dans la communauté urbaine de Lille, le réseau a un
exercices prospectifs (prévision, risques, actions, évaluation rendement considéré comme bon en France (80%) mais qui est
économique) en continuant de procéder comme par le passé, sans inférieur aux rendements de certains services urbains des pays
remettre en cause ce qui a conduit à une surexploitation et une d’aval. Les fuites représentent près de 40% de la consommation
dégradation des ressources en eau. Ainsi pour chacun de ces domestique. Dans les périodes de consommation de pointe le
exercices nous évoquerons ce qui les rend difficiles, les biais qui réseau arrive à saturation, il devient stratégique de savoir s’il est
peuvent conduire à une gestion non durable et les spécificités de plus facile (rentable) d’agir sur les fuites ou de sensibiliser la
ces exercices en contexte transfrontalier. Dans la mesure du population à plus d’économie.
possible nous appuierons nos analyses sur des cas réels du bassin
de l’Escaut. En dernière partie nous proposerons des outils de La façon dont on agrège les consommations influe beaucoup sur
prospective permettant de surmonter les difficultés évoquées les projections de demande future. Dans le bassin de l’Escaut, les
pour proposer une gestion alternative. trois pays recensent leurs activités économiques selon des
nomenclatures différentes. Pour estimer la demande en eau
Prévision de l’offre et la demande à long terme industrielle future ils utilisent des ratios de consommation par
secteur qui sont de ce fait très différents car les secteurs agrègent
Les anciens manuels destinés aux ingénieurs chargés de des activités différentes. Selon le poids de chaque activité dans
dimensionner des équipements considéraient la demande en eau chaque secteur, l’impact de certaines activités sera négligé, tandis
comme une donnée exogène. En France, des instructions que l’impact d’autres activités sera surestimé et ceci de manière
ministérielles datant de 1946 déterminaient la consommation différente selon les pays. Les tendances observées dans chaque
forfaitaire à retenir pour dimensionner un réseau en milieu rural partie du bassin sont donc difficilement comparables. Le
(125l/habitant) et urbain (150 à 400 l/habitant selon la taille de la troisième biais vient des hypothèses de croissance économique.
ville) et certains manuels recommandaient d’actualiser ces Un service d’eau de qualité induit un développement économique
chiffres à la hausse et de tenir compte d’une marge de sécurité de qui bénéficie de la sécurité de l’approvisionnement en quantité
30% (Dupont, 1978, p. 338 ; Bonnin, 1986, pp 15-17). En suffisante. Comme personne ne souhaite que l’eau devienne le
poursuivant la courbe de la démographie, on pourrait ainsi facteur limitant de ce développement, on est incité collectivement
extrapoler la tendance et prévoir la demande future. Cette à surestimer les besoins. Cela ne porte guère à conséquences tant
approche est biaisée pour trois raisons. que le développement se réalise et induit des richesses suffisantes
pour payer les investissements. Ce cercle vertueux se brise
La première est que les facteurs dont dépend la demande sont néanmoins si les effets de la consommation d’eau sur
influençables (notamment par des politiques de prix ou des l’environnement (surexploitation, augmentation de la
investissements dans des matériels économes). La demande vulnérabilité, ...) entraînent des coûts économiques supérieurs
passée résulte notamment des équipements passés. Une autoroute aux bénéfices. Tant qu’il s’agit de biens non marchands ces coûts
induit un trafic, une canalisation induit une consommation d’eau. passent souvent inaperçus et ne sont révélés que lors
Les prévisions utilisées pour le dimensionnement peuvent être d’événements exceptionnels (sécheresse, crue, accident,...). Une
auto-réalisatrices en ce sens qu’une fois les équipements faits, analyse rétrospective révèle alors que le bilan coûts/avantages
leurs promoteurs cherchent à les rentabiliser en influençant la
demande. Mais l’arrêt de la croissance démographique, la
saturation des besoins, l’augmentation de la facture d’eau

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

des investissements n’est pas au niveau espéré2. Dans le bassin


de l’Escaut, ce type de pari sur l’avenir est particulièrement vrai Le premier risque est politico-économique. Si l’on considère que
en matière d’investissement en voie d’eau et en infrastructures les pressions anthropiques sont bien connues et que l’écosystème
portuaires. Il est notoirement connu que les investissements y réagit de façon prévisible, c’est à dire qu’à chaque niveau de
portuaires sont non rentables et que la rentabilité des voies d’eau pollution ou de dégradation des habitats correspond une plus ou
dépend de la politique de taxation des autres modes de transport. moins grande richesse de l’écosystème, alors l’évaluation des
Néanmoins la spéculation des affréteurs, la concentration de impacts des activités humaines consiste à bien identifier les
l’industrie du transport maritime, le jeu subtile de la concurrence différents seuils d’impact de la qualité écologique. Le risque de
et de la complémentarité entre les ports nord européens (Le ne pas parvenir à l’objectif environnemental serait alors le risque
Havre, Anvers, Rotterdam, Hambourg) induit une surenchère de ne pas pouvoir réduire les pressions anthropiques au niveau
d’infrastructures au détriment des écosystèmes. L’extension des souhaité. Pour discuter de ce risque à l’échelle d’un bassin
ports d’Anvers et de Rotterdam remettent en cause des sites transfrontalier, il faut :
inventoriés et protégés au titre de directives communautaires
(réseau Natura 2000) sans que l’on tienne compte dans les ♦ s’accorder sur un état de référence. Qu’est-ce que le bon état
projections économiques des effets induits sur le trafic routier, la écologique de l’Escaut canalisé ? Est-ce le bon état
pression foncière, les nuisances riveraines, les risques écologique avant chenalisation quand l’Escaut était un fleuve
industriels... peu profond entouré de marécages ou bien faut-il comparer
ce canal à un lac naturel ?
Ainsi la tendance de la demande en eau, et corrélativement la
tendance de l’offre sont sujettes au débat. Les nouveaux manuels ♦ convenir d’une mesure de l’état du système qui permette de
destinés aux ingénieurs recommandent d’utiliser des méthodes comparer les évaluations de l’amont à l’aval. La mesure de
analytiques plutôt que globales et d’établir plusieurs scénarios la pollution organique dissoute exprimée en demande
(Valiron et Lyonnaise des eaux, 1994, p 50 à 68). Selon les pays, biologique en oxygène n'est pas mesurée de la même façon
les modalités de ce débat sont différentes et les arbitrages dans les différents pays du bassin de l'Escaut et exige une
peuvent être contrastés. Dans le cas de ressources partagées entre intercalibration avant toute comparaison ;
plusieurs pays, il y a ainsi de nombreuses raisons pour que les
tendances évaluées nationalement pour l’offre et la demande en ♦ se mettre d’accord sur des modèles de réponse du milieu aux
eau à long terme divergent. Ceci rendra plus difficile la différents impacts (facteurs limitants, non linéarités, effets
planification conjointe dans un même district hydrographique. cumulatifs, ...). L’estuaire de l’Escaut a accumulé des
sédiments pollués par des toxiques (rejets des activités
Risque de ne pas atteindre les objectifs environnementaux minières et industrielles) et de la matière organique (faible
épuration). Les métaux lourds piégés dans les sédiments sous
L’offre et la demande future en eau étant choisies, comment va forme réduite vont-ils y rester si la qualité de l’eau
réagir le milieu ? Il s’agit d’analyser les processus naturels du s’améliore et que la teneur en oxygène dissous augmente ou
milieu, d’évaluer l’impact des pressions anthropiques prévues sur bien cette amélioration induira-t-elle un relargage des
ces processus et d’évaluer toutes les sources d’incertitude et de métaux lourds sous forme oxydée dans la colonne d’eau ?
risque qui peuvent aussi agir sur ces processus dans le sens de la Aujourd’hui la réponse de l’estuaire à ces nouvelles
dégradation du milieu. conditions est controversée.
Les processus naturels sont complexes. La biodiversité observée
dans un cours d’eau dépend d'équilibres physiques (maintien du Le deuxième risque est relatif aux activités dangereuses. Les
lit, des berges, du niveau de la nappe, du débit du cours d'eau, … pressions anthropiques ne sont pas constantes et certaines
), de la qualité de l'eau (matières en suspension, toxiques, s’expriment sous forme de risque. La présence d’une usine
oxygène dissous, …) et de fonctionnalités du bassin (fréquences produisant des substances dangereuses sur un bassin n’empêche
de crues, franchissabilité, connexion entre les diverses annexes pas le bon état écologique de la rivière si ses rejets sont limités.
fluviales, …). Ces exigences sont interdépendantes à des échelles Mais si un accident se produit, le bon état sera compromis. La
de temps et d'espace emboîtées (Naiman, Holland et al., 1988). multiplication d’usines dangereuses augmente le risque de ne pas
Les risques de ne pas atteindre le bon état écologique concernent atteindre l’objectif fixé par la directive cadre. Il s’agit de risques
différents niveaux d’analyse de ces systèmes complexes. Nous en probabilisables. Le bassin de l’Escaut est particulièrement
distinguerons trois. densément peuplé, très industrialisé, la concentration d’activités
potentiellement polluantes est grande et la fiabilité des
2
Ce type d’analyse a été mené sur les sites miniers. Le coût des installations industrielles et de dépollution est un grand enjeu
opérations de compensation environnementale aux dommages pour ne pas saper les efforts de reconquête de la qualité.
induits par cette activité paraît démesuré parce qu’il n’est évalué
qu’aujourd’hui dans sa globalité (Meilliez, 1998) Le troisième risque est l’incertitude. L’écosystème ne réagit pas
toujours de façon prévisible d’une part parce qu’il est difficile de

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

savoir si son état est stable ou en évolution et d’autre part parce d’autres secteurs (politique agricole, politique fiscale), ce qui est
qu’il est soumis à des facteurs extérieurs dont certains sont mal long et difficile.
connus (effet de serre, instabilité géotechnique, ...).
Reprenons le cas des ressources en eau utilisées pour l’eau
En effet, intrinsèquement les systèmes biologiques possèdent des potable dans la région de Lille. La ressource principale est la
instabilités et des irréversibilités. Les écosystèmes sont le résultat nappe de la craie menacée en qualité par les nitrates et les
de leur histoire passée et deux systèmes qui semblent être dans le pesticides et en quantité par une surexploitation. Les actions à la
même état à un instant donné peuvent diverger. Les conditions du source sont particulièrement difficile à mettre en œuvre. Les
maintien de la diversité et des fonctionnalités d'un écosystème actions à la source contre la pollution sont impopulaires. Les
sont parfois liées à sa régénération périodique suite à des actions à la source pour limiter la consommation ne trouvent pas
catastrophes naturelles (crues, glaciation, feux, … ) et des de promoteurs.
possibilités d’échange avec des écosystèmes voisins constituant
une métapopulation. En Europe, le Danube a servi de zone refuge Pour agir à la source pour limiter ces pollutions qui sont
à la faune aquatique pendant les périodes glaciaires. C'est à partir majoritairement dues à l’agriculture intensive, il est possible,
de cette zone refuge que la faune aquatique a pu recoloniser les parmi les mesures envisageables, de taxer les intrants, d’enherber
eaux libérées des glaces lors du recul des glaciers (Lévêque, les bords de fossés pour éviter une percolation directe des
2001). Est-ce que cette reconquête pourrait encore se faire polluants dans les eaux de surface, de favoriser le boisement des
aujourd’hui ? La connectivité des fleuves les uns avec les autres berges de cours d’eau ou de sensibiliser les agriculteurs à un
a-t-elle été maintenue ? usage plus raisonné des intrants. Pour taxer les intrants en tenant
compte de leur effet polluant, il faudrait pouvoir moduler les
La deuxième raison qui fait que l’écosystème ne réagit pas taxes en fonction du bilan azoté sur chaque sol, ce qui rend le
toujours de façon prévisible est qu’il existe des facteurs recouvrement de cette taxe difficile. Si la taxe n’est pas assise sur
extrinsèques imprévisibles. A l’amont de l’Escaut, le sous-sol le pouvoir polluant, mais sur les quantités d’engrais achetées,
minier est instable suite aux extractions de charbon et des l’usage des engrais organiques ne sera pas pris en compte. Les
tassements lents ont lieu. Ces tassements remettent en cause la solutions de type modification de l’occupation du sol
topographie et le réseau hydrographique (d'autant plus que les (enherbement, boisement) se heurtent à des politiques fiscales du
pentes sont très faibles dans la région), parfois même foncier qui sont fondées sur les potentialités des terres (valeur
l'hydrogéologie. Ainsi deux masses d'eau qui semblent marchande) et ne tiennent pas compte de la valeur des cultures
indépendantes pourraient se rejoindre et la pollution de l'une effectives. De même, la politique agricole commune de l’Union
affecter l'autre. Tous les efforts entrepris pour reconquérir le bon Européenne subventionne la mise en jachère pour des parcelles
état écologique de la masse d'eau affectée seraient ainsi ruinés. d’une largeur minimale, ce qui exclut les bandes enherbées.
Quant aux actions de sensibilisation et de formation à destination
Ces différents risques, risque de ne pas réussir à mettre en place des agriculteurs visant un usage plus raisonné des intrants, il
la politique de reconquête des milieux, risque probabilisable des s’agit d’actions peu coûteuses en capital mais en main d’œuvre.
activités dangereuses et incertitudes, dont l'évaluation est difficile Ces actions sont peu subventionnées par les pouvoirs publics, les
mais l'existence connue, devraient inciter les responsables de la enveloppes financières consacrées à ces actions sont très
planification à envisager plusieurs cas possibles et construire des inférieures à celles consacrées aux investissements de dépollution
indicateurs permettant de se situer au cours du temps en fonction (Glachant, 2002).
de ce qu'il arrive sans être pris au dépourvu et à court d'argument
juridique en cas de litige. Pour agir à la source contre la surexploitation, il faut limiter les
consommations. Pour cela, on peut limiter les pertes des réseaux
Définition des mesures possibles par un meilleur entretien et des diagnostics sur les secteurs les
plus touchés. On peut aussi sensibiliser les consommateurs à un
En matière de restauration des milieux, on distingue usage plus économe. Dans les deux cas il s’agit de cibles
traditionnellement les actions correctrices et les actions de multiples (fuites ou consommateurs) qui ne peuvent être atteintes
prévention à la source. Les politiques environnementales que par un renforcement d’une présence de terrain et des
privilégient les secondes. Sans que ceci soit démontré dans la campagnes de mesures et de communication, peu coûteuses en
littérature, on considère souvent que les actions préventives sont investissement mais en main d’œuvre et en temps. Il faut ajouter
moins coûteuses. Dans les faits, les actions de prévention à la que les réseaux de collecte des eaux usées existants qui ont été
source sont peu mises en œuvre. Elles ont pour point commun dimensionnés pour une consommation d’eau élevée
d’être des solutions pauvres en capital et riches en main d’œuvre fonctionneraient de manière moins efficace si la consommation
(Glachant, 2002), pour lesquelles on trouve peu de porteurs de en eau diminuait. Le système de gestion est globalement plus
projet et beaucoup d’oppositions. En outre, ces solutions favorable à des mesures qui augmentent la consommation et
nécessitent parfois une modification de politiques publiques dans l’investissement.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

la consommation d’eau serait non rentable et rendrait le service


déficitaire. Ce serait une mesure aberrante qui saperait les
fondements du développement.
Evaluation des coûts des mesures
A l’inverse, deuxième hypothèse, si la course vers une ressource
Le calcul économique consiste à donner des valeurs à des en eau toujours plus lointaine et plus coûteuse n’induit plus de
fonctions (utilité, coût, demande, …) qui sont définies avec des développement économique, parce que les entreprises ont
hypothèses et sous certaines contraintes. L'économie ne peut découplé leur production de la consommation d’eau ou que pour
calculer des coûts qu'à partir d'un chemin qui lui préexiste. On différentes raisons le développement économique stagne, alors
peut choisir un scénario tendanciel et évaluer le coût (ou le toute mesure visant à stabiliser la consommation permettrait de
bénéfice) des mesures prises par rapport à ce scénario mais il faut faire l’économie de nouveaux investissements hydrauliques et
être conscient du biais qu’induit ce scénario. Avec deux scénarios permettraient d’utilisation des fonds correspondants à d’autres
différents, on peut avoir des mesures rentables dans un cas et non fins. Elle pourrait alors être particulièrement rentable.
rentables dans un autre.
Qu’est-ce qui permet de choisir entre les deux hypothèses ? C’est
En effet, le coût d'une mesure n'est pas uniquement le coût de sa une question de conviction sur la nature du développement futur.
mise en place (coût de transaction, coût de communication, …) Remarquons que la comparaison des deux hypothèses est
mais également ses répercussions sur la vie économique. Ces rarement faite et que les prévisions sont souvent construites par
répercussions se calculent en comparant des coûts et des des filières de production qui ont intérêt à défendre des
bénéfices escomptés sans la mesure avec des coûts et bénéfices hypothèses de développement économique croissant sans
escomptés avec la mesure. Il est donc nécessaire d'établir des remettre en cause les structures de production5.
projections sur les coûts et bénéfices futurs. Il s'agit d'un nouvel
exercice de prévision, dans lequel on cherche à étudier les Les outils prospectifs utilisables pour ces exercices en
conditions économiques liées à l'utilisation de l'eau. Est-ce qu'une contexte transfrontalier
offre abondante en eau favorise ou non le développement
économique ? La question est d'autant plus difficile dans le Il existe de nombreuses typologies de prospective, selon que l’on
bassin de l'Escaut que les disparités de richesses sont très fortes s’intéresse aux méthodes de construction des scénarios, aux types
et que les régions les plus pauvres sont celles qui sont les plus de scénarios, aux modes de restitution, à leur utilisation ... Nous
riches en eau. Les réserves d'eau de l'amont constituent-elles un utiliserons les classifications établies par Ruijgh-van der Ploeg et
moteur de développement pour l'avenir ou bien des ressources Verhallen (2002) pour représenter la variété des méthodes de
mal utilisées ? Ces débats sont envenimés par les rivalités prospectives. Nous en retiendrons deux qui apportent un
régionales et les barrières linguistiques et culturelles. éclairage utile pour les exercices mentionnés plus haut (voir
tableau 1).
Pour illustrer l’importance du choix du scénario de base dans
l’évaluation économique des mesures et sa composante Ces auteurs distinguent les processus convergents, qui partent
idéologique, reprenons comme exemple la distribution d'eau d’une multitude de scénarios et par fusion et élimination
potable dans une région industrielle telle que Lille3, où la restreignent le champ des possibles, des processus divergents qui
demande en eau et la pollution ont continuellement augmenté. établissent au départ les variables les plus significatives pour
Ceci a induit des coûts de développement du réseau, puis des explorer le futur et choisissent des combinaisons de valeurs pour
coûts de traitement, éventuellement des coûts d'adduction d'eau ces variables afin d’obtenir des scénarios contrastés. Une autre
liés à des ressources de plus en plus éloignées. On peut classification utilisée par ces auteurs et qui nous semble très
considérer en simplifiant que les coûts correspondants sont intéressante pour notre étude est basée sur la source d’expertise à
répercutés sur la facture d'eau qui augmente par paliers. On peut l’origine des données servant à la prospective. Il peut s’agir de
alors faire deux hypothèses. séries chronologiques de données dans les méthodes
tendancielles, de modélisation dans les méthodes structurelles, de
Première hypothèse, si le développement économique induit par dires d’experts pour les méthodes normatives qui ont en outre
l’équipement toujours plus coûteux est tel qu’il permet de comme particularité d’être construite à partir de l’image finale et
financer l’expansion du service4, toute mesure visant à stabiliser
5
Les filières de production qui ont réalisé des prévisions sont les
3
Nous avons évoqué cet exemple lors de l’évaluation à long producteurs d’électricité, les services d’eau et les ports
terme de l’offre et la demande et le biais lié aux hypothèses de maritimes, les premiers soulignent les risques de pénurie
développement économique. d’énergie et d’eau potable, les derniers les risques de saturation
4
C’est à dire que les consommateurs plus riches acceptent de des infrastructures portuaires et fluviales. Le caractère stratégique
payer leur eau plus chère et que globalement la richesse induite de ces prévisions fait que ces documents sont souvent
régionalement par ce service d’eau est positive et croissante confidentiels (IWACO et DHV, 1999 ; IWACO, 2001) .

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

non pas à partir du passé (méthode backcasting) ou de gage de consensus et qu’en faisant l’économie de l’analyse de
construction collective d’acteurs impliqués dans une stratégie l’éventail des possibles on peut bâtir un scénario tendanciel
commune dans le cas des méthodes participatives. Naturellement commun pour l’évolution d’une ressource partagée en respectant
les cloisons entre ces méthodes sont poreuses et l’on peut avoir les intérêts amont / aval et la pluralité des usages. Il y a fort à
des méthodes participatives tendancielles, des dires d’expert parier en effet que dans un tel cas, les prévisions disponibles
basés sur de la modélisation, etc. seront établies par des filières de production consommatrices
d’eau, avec les biais évoqués en partie 2 (demande influencée par
Nous avons dit en introduction que la prévision et la projection l’offre, agrégée et couplée au développement économique). Ces
pouvaient être considérées comme des prospectives d’un type filières ne prennent pas en compte dans leurs prévisions les
particulier. En effet, ces deux exercices trouvent leur place dans modalités assurant la cohérence inter-filières de leurs scénarios,
ce tableau. La projection est une prospective construite avec une c’est à dire les effets de compétition entre filières ou services, le
méthode tendancielle, la prévision peut-être tendancielle, cumul de leurs impacts les contradictions éventuelles entre leurs
structurelle ou établie sur dires d’experts. Ces deux exercices ont hypothèses. Ainsi, un scénario de base fabriqué par agrégation
comme particularité de ne donner lieu qu’à un scénario. Il ne de prévisions à toutes les chances de ne pas être cohérent.
faudrait cependant pas penser pour autant que cette unicité est un

Modalité assurant la cohérence de chaque scénario


Processus convergent menant au consensus Processus divergent et exploratoire
Il s'agit d'un processus itératif, où l'on fusionne à
Il s'agit de définir au départ les principales sources
chaque étape des scénarios proches en éliminant les de divergence possible (principaux moteurs de
incohérences. changement) des situations futures et d'en déduire
des combinaisons de possibilités imposées.
Ex. Scénario Mont Fleur pour l'Afrique du Sud Ex. Europe 2010 (Bertrand, Michalsky et al., 1999)
(Sunter, 1992)
Sources d'expertise
Méthodes tendancielles Méthodes structurelles Méthodes normatives1 Méthodes participatives
L'expertise est apportée L'expertise est apportée
par des séries de L'expertise est apportée L'expertise est apportée par un groupe d'acteurs
données du passé avec par l'analyse du système par un ou plusieurs impliqués dans une
l'hypothèse de continuité et des variables agissant experts qui proposent stratégie commune dont
des tendances. sur le système. leur vision du futur le la prospective n'est
plus probable. qu'une étape.
ex. modèle Meadows ex. Search conferences
(Meadows and Club de ex. Méthode Delphi (Glenn 1994)
Rome 1972) (Linstone and Turoff
1975)

Tableau 1. : Classification des pratiques de prospectives, adapté d’après T. Ruijgh-van der Ploeg & J.M.
Verhallen (2002)

1
Le terme de méthode normative fait référence ici à ce que des experts considèrent comme probable. On utilise aussi le terme de méthode
normative en français pour traduire le terme "backcasting" c'est à dire une méthode de construction de scénario qui prend comme point de
départ une image prédéfinie du futur et qui construit un récit crédible pour y parvenir, par opposition aux méthodes forecasting qui
construisent le futur à partir d'images du présent. T. Ruijgh-van der Ploeg & J.M. Verhallen ne présentent pas cette distinction de
méthodes ici mais elle est souvent employée dans la littérature.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Nous plaidons donc pour une première étape assumant cette ressource en eau de qualité diminue tendanciellement (pollution
divergence, permettant de mettre en lumière les biais, risques et par les nitrates et pesticides et surexploitation) « des
incertitudes identifiés dans les parties précédentes, puis une modifications profondes du schéma général d'adduction de l'eau
seconde étape assurant la convergence vers un scénario qui serait potable sont donc à prévoir, probablement au prix d'études et de
cohérent grâce à des choix. discussions assez longues entre les acteurs pour aboutir à une
solution nécessairement concertée. » (Ernst & Young, 2004).

En reprenant les exercices auxquels nous convie la directive


cadre, nous proposons d'utiliser chaque méthode pour mettre en Cependant, modèles et chroniques de données étant largement
lumière les biais et les incertitudes identifiées dans les parties conditionnées par les intérêts des filières existantes utilisatrices2,
précédentes (voir tableau 2). ces deux méthodes produiront rarement des scénarios de rupture
où la demande cesse de croître grâce à des modes de
Concernant la demande en eau, les méthodes tendancielles et développement découplés de la consommation de l'eau. Certes la
structurelles utilisées par des secteurs d'activité différents, des directive cadre n’exige qu’un scénario tendanciel, mais il a pour
communautés différentes, donnent des scénarios incomplets, effet pervers de conforter les projets qui prolongent les
incompatibles ou divergents qui permettent de lancer le débat sur tendances. Ainsi le comité de pilotage du scénario tendanciel sur
les facteurs qui influencent les différentes composantes de cette la partie française du bassin avoue mezzo voce s’être auto-
demande. censuré pour ne pas risquer de légitimer dans un document public
certains projets qui n’ont pas reçu l’aval des autorités publiques.
C’est la méthode qui a été appliquée sur le bassin de l’Escaut, sur Pour construire des scénarios de rupture, il faut adopter une
lequel le projet Scaldit met en œuvre la directive cadre de façon démarche spécifique (méthode normative) qui se donne comme
rapide afin de servir de pilote. La construction du scénario objectif un scénario de découplage. Ceci permet alors de mettre
tendanciel se base sur une analyse des principales variables en débat des éléments que les principaux utilisateurs d'eau actuels
agissant sur le système (analyse structurelle utilisant le modèle n'auraient pas forcément soulevés, mais qui donnent un sens au
DPSIR1). « L'analyse rétrospective des éléments caractéristiques développement durable. Ceci ne préjuge pas des choix
de chaque force motrice permet d'en comprendre l'évolution (par nécessaires sur le niveau d'équipement, sur la répartition des
exemple la pression induite par les industriels dépend à la fois du ressources en fonction des usages et des différentes parties d'un
nombre, du type d'industriels présents et des modalités de gestion bassin, notamment quand celui-ci est international.
de leurs prélèvements et leurs rejets) sur la base des différentes
données mobilisables. Il s'en dégage une tendance d'évolution Le fleuve Escaut est ainsi victime de tendances non durables qui
(méthode tendancielle), prolongeable par extrapolation se perpétuent parce qu'on ne remet pas en cause les hypothèses
mathématique (le plus généralement sur une base logarithmique qui justifient cette fuite en avant. Une des ressources en eau de
ou linéaire) conduisant à une première valeur " 2015 ". La l'agglomération de Lille est l'aquifère carbonifère partagé entre la
tendance calculée est alors corrigée au vu de l'évolution des Flandre et la Wallonie belges et la France. Entre le début du
autres variables liées. Le système défini au cours de la première XXème siècle et aujourd'hui son niveau piézométrique a chuté de
étape de l'étude nous a donc permis de ne pas oublier un lien 40 mètres du fait de sa surexploitation (Beckelynck et al., 1983).
identifié entre forces motrices. » (Ernst & Young, 2004) Ces Les autorisations de prélèvement accordées pour les différents
hypothèses concernant les variables influençant le système sont usages n'ont jamais pris en compte la totalité des prélèvements de
soumises à discussion avec des acteurs locaux. Puis elles sont cet aquifère du fait du cloisonnement des données entre pays et
traduites en terme de pression puis d’impact sur le milieu. régions. En contexte transfrontalier, il y a un aspect stratégique à
Concernant la demande en eau domestique, les auteurs de ce ignorer les prévisions des voisins pour l'appropriation de la
rapport concluent sur la partie française du bassin « que la ressource que l'on peut dépasser si l'on fait entrer dans le débat
combinaison de la stabilité de la population et des des acteurs qui n'ont pas d'intérêt dans cette compétition.
consommations moyennes devrait pérenniser le niveau de la
demande domestique (et assimilée) en eau. La répartition de la
population sur un nombre de ménages plus important est en
revanche susceptible de favoriser des consommations plus
élevées. Nous proposons donc de tabler sur la stabilité des
volumes des prélèvements effectués par les collectivités, à 2
condition que le réseau d'adduction d'eau potable reste d'une Il ne s'agit pas de faire le procès de la validité des chiffres et
fiabilité et d'une qualité équivalentes ». Comme par ailleurs la modèles produits par les filières consommatrices d'eau, mais de
constater que d'une part ce sont vers elles que l'on se tourne
quand on cherche de l'information sur la demande en eau et non
1
Méthode d’analyse des effets anthropiques sur l’environnement vers les filières qui consomment peu et d'autre part que ces
développée par l’agence européenne de l’environnement et filières ne collectent des données et ne modélisent que pour
l’OCDE (OCDE, 2004) répondre à leurs propres demandes.

VertigO, Vol 4 No 3 48
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Objet étudié 1ère phase divergente Eléments de débats mis en


évidence
Méthodes Demande en eau Incompatibilité des prévisions des Limite des tendances, influence de
tendancielles différents secteurs l’offre sur la demande
Milieu Evolution du milieu en prenant en Conditions de stabilité,
compte différentes échelles de fonctionnalités nécessaires pour
temps, stabilité ? réversibilité ? garantir la productivité et la
diversité du milieu
Méthodes Demande en eau Désagrégation de la demande, Diversité des actions possibles
structurelles évolution indépendante des
différentes composantes.
Réponse du Comparaison de modèles Incertitudes et risques
milieu
Méthodes Demande en eau Découplage entre le filières économiques peu
normatives développement économique et la consommatrices
consommation
Etat de référence Bon état écologique selon Incertitudes et risques
différents experts
2ème phase convergente Eléments de débats à conserver
Méthodes Demande en eau Choix du niveau d'équipement Actions possibles sur les
participatives souhaité et de la demande différentes composantes de la
correspondante demande pour ajuster offre et
demande.
Etat du milieu Objectifs de gestion Incertitudes et risques, indicateurs
d'évolution des fonctionnalités du
milieu, de sa productivité et
diversité.

Tableau 2. : Utilisation des différents types de prospective pour construire un scénario de base commun sur une
ressource partagée.

pressions en impact n’est pas évoqué. A l’inverse le ministère


Concernant le milieu, le diagnostic que l'on peut porter sur un Flamand de l’environnement (VMM) se lance résolument dans la
écosystème dépend de l'échelle de temps à laquelle on l'observe. modélisation sur l’Escaut en considérant que seule cette
Les grands cycles qui ont perturbé les écosystèmes que nous modélisation permet d’avoir une vision globale de la qualité
connaissons nous enseignent quelles ont été les conditions de actuelle des rivières en évaluant la relation immission-émission.
repeuplement, les tailles critiques, les perturbations nécessaires, Le VMM justifie la modélisation comme « une façon scientifique
les connections à maintenir. Face aux incertitudes telles que les et plus fine de soutenir les résultats, un traitement des données et
changements climatiques , et aux risques comme les accidents calcul des résultats de façon approfondie, systématique et
technologiques, il est important de définir le milieu non pas méthodologique, un calcul des résultats dans tous les points de
seulement comme sa composition actuelle mais sa dynamique et toute rivière modélisée, une présentation plus attractive des
ses potentialités de récupération suite à une catastrophe. Les résultats et un moyen d’effectuer des simulations futures »
méthodes rétrospectives et prospectives permettent d'enrichir (Ronse, 2003).
notre compréhension des dynamiques naturelles. On peut ainsi
mettre en débat l'état de référence choisi pour qualifier le milieu Conclusion
selon qu'on lui laisse ou non la possibilité d'évoluer et les
objectifs de gestion. Face à la diversité des exercices prospectifs demandés par la
directive cadre (prévision de l'offre et la demande en eau à long
Les pays riverains de l’Escaut n’envisagent pas tous le recours à terme, risque de ne pas atteindre l'objectif de bon état écologique,
la modélisation pour évaluer la réponse du milieu aux évolutions comparaison économique des diverses actions possibles) et la
tendancielles des pressions. En France, l’Etat considère que les difficulté de leur déclinaison à différentes échelles du service
modèles peuvent être une solution en cas de données d'eau à l'ensemble d'un bassin, il est tentant de trouver une
insuffisantes sur la qualité des eaux superficielles actuelles mais méthode passe-partout simple et rapide qui permette de
sans obligation. L’utilisation d’un tel modèle pour traduire les converger rapidement vers un scénario unique. En sélectionnant

VertigO, Vol 4 No 3 49
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

les acteurs qui influent le plus sur la ressource et en agrégeant Bouleau, G. (2000). Proposition de vision à long terme pour la gestion
internationale de l'Escaut. Douai
leurs prévisions, on peut répondre assez rapidement aux Montpellier, Agence de l'eau Artois-Picardie ENGREF: 42 p.
questions prospectives évoquées dans la directive cadre. Bouleau, G. (2002). Mise en œuvre de la directive cadre 2000/60/EC - Définition
Cependant cette réponse hâtive comporte de multiples d'une méthodologie pour la prospective en gestion concertée dans le cas de
incohérences parce que les différentes filières consommatrices ne fleuves transfrontaliers - le cas de l'Escaut. Paris Ministère de l'écologie et du
développement durable Montpellier, ENGREF, 70 pages.
construisent pas leurs prévisions en tenant compte de celles des Bresson, S. (2000). La baisse de la consommation d'eau chez les gros
autres. De plus cette méthode renforce le poids des filières consommateurs en France. Synthèses techniques ENGREF - OIEau.
actuelles, quitte à cautionner leurs pratiques non durables. CIPE (1994). Rapport : la qualité de l'Escaut - 1994: 106 p.
Cosgrove, W.J.; Rijsberman, F.R. (2000) World water vision. Making water
everybody's business. 2nd World Water Forum, La Hague (NL), 2000/03/17-
Il peut être difficile néanmoins de convaincre les autorités 22, World Water Council, Earthscan Publications Ltd, 87 p.
chargées de la planification de s'engager dans des exercices de Direction Générale des Ressources Naturelles et de l'Environnement (2000).
prospective non conformiste et qui demandent du temps. Il est L'Environnement Wallon à l'aube du XXIe siècle - approche évolutive,
probable que c'est dans les bassins transfrontaliers que les Ministère de la région Wallonne et IGEAT-ULB.
Dupont, A. (1978). Hydraulique urbaine. Paris, Editions Eyrolles.
démarches prospectives s'imposeront. En effet les acteurs qui Ernst & Young (2004). Elaboration du scénario de référence à l'horizon 2015 sur
influent le plus sur la ressource ne pourront pas être choisis sans le Bassin Artois Picardie. Définition des hypothèses d'évolution des
débat, car les activités correspondantes ne bénéficient pas à variables. Douai, Agence de l'eau Artois Picardie et DIREN Nord-Pas-de-
l'ensemble du bassin. Les différentes autorités nationales Calais: 58 pages.
Glachant, M. (2002). Cours de DEA Economie de l'environnement et des
chargées de la planification proposeront des hypothèses ressources naturelles, Ecole des Mines de Paris.
divergentes. On constatera alors que cette première phase de Glenn, J. C. (1994). Participatory methods, AC/UNU Project ; Futures Research
divergence, loin d'être inutile permet de mieux connaître les Methodology, United Nations University.
systèmes étudiés et que les actions envisagées appréhendent IFEN (2002). L'environnement en France. Paris, La découverte.
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définir des modalités d’application du volet économique.
2
Directive 2000/60/CE du parlement Européen et du conseil du
23 octobre 2000 établissant un cadre pour une politique
communautaire dans le domaine de l'eau

VertigO, Vol 4 No 3 50
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

LE NIL, L’EGYPTE ET LES AUTRES


Par Jacques Bethemont, Professeur émérite, Université Jean Monnet, Saint-Etienne (F), CNRS : UMR
5600, Courriel : [email protected]

L’Egypte s’est toujours identifiée au Nil, et pour envisager les


problèmes du fleuve il faut partir de ce pays et y revenir, parce
qu’il a été le seul utilisateur des eaux du fleuve durant quatre
millénaires. Aujourd’hui, s’il en reste le principal usager il n’en a
plus le monopole, alors que ses besoins en eau ne cessent de
croître. De là une politique qui passe tantôt par les grands travaux
gages de paix, tantôt par des grandes manœuvres politiques qui
ne laissent pas d’inquiéter.

En janvier 1963, le colonel Nasser définit le rôle du barrage


d’Assouan à l’occasion de sa mise en eau : un ouvrage d’une
longueur de 3 600 mètres pour une hauteur de 111 mètres et une
largeur de 40 mètres à la crête contre 980 mètres à la base,
complété par une usine hydroélectrique d’une capacité de 2 100
MW et commandant une retenue de 162 km3 pour une superficie
maximale de 6 540 km2. Cet ouvrage colossal répondait dans
l’idée de ses promoteurs, à de multiples objectifs : régulariser le
débit d’un fleuve dont les variations interannuelles ont toujours
été une source d’inquiétude ; légitimer un régime né de la
conjonction d’un mouvement populaire et d’un coup d’Etat
militaire ; satisfaire dans un contexte de forte croissance
démographique, la demande du secteur primaire afin d’assurer
l’autonomie alimentaire du pays en augmentant la surface
irriguée qui se confond ici avec la surface cultivée ; régler
définitivement le contentieux qui oppose l’Egypte au Soudan
s’agissant du partage de la ressource en eau. En somme, la
réalisation du Haut-barrage devait résoudre tous les problèmes de
l’Egypte et Nasser de conclure : « Avec la construction du Haut-
Barrage, l’Egypte ne sera plus l’otage des pays situés à l’amont
du Nil ».

Quarante ans après la mise en œuvre d’un ouvrage présenté tantôt


comme le témoignage du dynamisme égyptien, tantôt comme une
œuvre pharaonique d’un intérêt contestable, il est encore difficile
de faire le partage entre les deux registres de l’économie et du
phantasme. Mais l’Egypte n’est pas seule en cause et la question
des eaux du Nil et de leur partage entre les pays riverains est
devenue une source de tensions et de conflits latents qui Figure 1. Le bassin du Nil, régime, aménagements et territoire
pourraient dégénérer dans un avenir proche. cultivé en Égypte. Cartographie : M. Trémélo, CNRS UMR
5600, 203

VertigO, Vol 4 No 3 51
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

En fait, le régime « naturel » du fleuve ne constitue qu’une


Régulariser le débit du fleuve référence théorique depuis la construction du premier barrage
d’Assouan en 1902. Depuis cette date, de multiples ouvrages de
Le Nil est un fleuve complexe (figure.1), ne fut-ce que par sa stockage ont été réalisés avec, notamment, le réservoir de Sennar
longueur (6 671 km) et par la superficie de son bassin versant à l’amont de la Djézireh soudanienne et le relèvement du seuil à
(2 850 000 km2), deux données qui contrastent avec la médiocrité la sortie du lac Victoria. D’autres projets concernent le lac Tana
de son débit mesuré à Khartoum, soit 2 500 m3/s. En fait, l’apport et la Quatrième cataracte. Dans ce contexte, l’ouvrage d’Assouan
moyen annuel évalué à 84 km3 sur ce même site, peut varier de constitue le dernier maillon d’une chaîne commandée par les
34 (1947) à 120 km3 (1878) selon les années de faible ou forte Etats riverains d’amont. Cette situation de dépendance est à
hydraulicité. Et comme l’essentiel des débits s’écoule entre août l’origine d’un « complexe d’aval2 » souvent évoqué par les
et novembre avec un maximum marqué correspondant au mois Egyptiens.
de septembre, ces écarts se traduisent très vite par des étiages et
des crues également catastrophiques1. Ce régime contrasté dont Cette dépendance qui pourrait évoluer de façon dramatique dans
les débits mensuels moyens mesurés à Khartoum varient entre un proche avenir ne constitue que l’un des griefs portés à
520 m3/s en mai et 8 500 m3 en septembre (figure 2) tient au fait l’encontre du Haut-barrage. Parmi ceux-ci, le rôle de machine
que l’essentiel des débits se forme sur les hautes terres évaporatoire avec un prélèvement par évaporation qui totalise 10
éthiopiennes qui sont soumises à un régime tropical et alimentent km3 par an et induit un accroissement de la salinité des eaux qui
le Nil bleu sans subir de déperdition, alors que le Nil blanc issu passe de 160 mg/l au niveau de Wadi Halfa, à 225 mg/l en aval
de la zone équatoriale dissipe l’essentiel de ses eaux par d’Assouan. S’y ajoutent la perte des limons qui constituaient un
évaporation dans les vastes marais du Bahr-el-Ghazal, de apport fertilisant renouvelé chaque année dans l’état antérieur,
Kenamuke et de Machar. Du moins, son maigre débit résiduel l’agressivité érosive des eaux décantées à l’aval de la retenue et
joue-t-il un rôle essentiel dans le maintien de l’écoulement entre la substitution d’un régime lentique à un régime lotique. Au
les mois de février et de juin. Dans un bilan établi à l’échelle du niveau du delta, la disparition des apports solides se traduit par
bassin, le fait essentiel, celui qui prête à de multiples l’érosion du littoral et un recul de la ligne de rivage, difficilement
spéculations, est la déperdition de 53 km3 pour un apport contré par la mise en place d’enrochements qui sont
théorique annuel de 137 km3, ce qui ne laisse au final que 84 km3 progressivement déstabilisés et qui n’entravent pas les
mesurés à l’entrée du territoire égyptien. Encore faut-il observer ingressions d’eau de mer dans le sous-sol. D’autres études – au
que bien avant la zone de confluence, la traversée de la zone vrai peu crédibles - ont fait état d’un risque sismique consécutif
désertique se traduit par une constante déperdition de sorte qu’à au poids de la masse d’eau sur le substrat rocheux. De façon plus
l’état naturel, on ne mesurerait que 63 km3 à l’apex du delta sérieuse, il se pourrait qu’en dépit de sa capacité de stockage,
(tableau 1). l’ouvrage ne soit pas à même de sécuriser la production agricole
dans le cas, nullement hypothétique, d’une sécheresse prolongée
Pays Apports Déperdition Ecoulement naturel sur plus de deux années, puisque sa capacité de stockage utile
(km3/an)* par évaporation sortant du territoire serait seulement de 90 km3.
(km3/an)
Kenya, Ouganda, Tanzanie, Face à ces critiques, il faut porter à l’actif du barrage une capacité
Burundi, Rwanda 91 54 27 de régulation modulable en fonction d’un calendrier agricole qui
Ethiopie, Erythrée 91 1 90 nécessite le lâcher de 7 km3 en juillet contre 3 km3 en décembre.
Soudan
Concrètement, ce dispositif a permis le passage d’une récolte
Bahr-el-Ghazal 15 14 1 annuelle commandée par la crue à une utilisation continue du sol
Autres bassins 5 83
Affluence des pays d’amont
permettant deux à trois récoltes par an. A cela s’ajoute la
117 39 84 progression des surfaces cultivées qui sont passées de 5,2 M° de
Total Soudan 137 53 84 feddans3 en 1952 à 7,5 M° en 2002. Cela dans un pays désertique
Egypte Affluence de l’amont 84 21 63 ou la vallée du Nil fait figure d’une oasis à l’échelle d’une nation.
(naturel théorique)
Logique et dérives du projet
Tableau 1 : Apports, déperditions et écoulements naturels dans
les pays du bassin du Nil. Source : OSS-FAO. *Apports dans les Rétrospectivement, la véhémence des critiques portées à
hauts bassins productifs. l’encontre du barrage ne peut s’expliquer qu’en fonction du
contexte politique à l’époque de sa mise en œuvre. Initialement
soutenu par la Banque Internationale pour le Développement et
les Etats-Unis dans un contexte d’unanimité entre les décideurs
économiques, les instances internationales et les techniciens, le

2
Le downstream complex de P. Beaumont (1994)
1 3
Cf. Genèse XLI 1-36 1 feddan = 0,42 ha.

VertigO, Vol 4 No 3 52
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

projet a été vilipendé lorsqu’il a perdu la garantie américaine et


britannique suite à la nationalisation du canal de Suez en 1956. La Réforme agraire n’explique pas tout et on ne peut comprendre
L’opprobre, alors jetée sur l’ouvrage, s’est aggravée lorsque les la logique d’un projet pharaonique qu’en admettant que le Haut-
Soviétiques ont offert leur aide financière et technique pour la barrage constitue le pendant à l’époque contemporaine, de ce que
poursuite du chantier. Cette aide a eu pour contrepartie la mise en furent en leur temps les pyramides. En témoigne le discours
œuvre d’une politique de socialisation de la terre avec pour inaugural de la centrale par Anouar-el-Sadate : « après les
principaux ressorts, la limitation de la grande propriété à 50 pyramides des pharaons, le Haut-barrage restera la plus grande
feddans et la distribution des terres expropriées aux métayers qui construction érigée par les Egyptiens au cours de leur Histoire ».
les cultivaient ; la création sur les terres bonifiées à l’ouest du De là à soutenir comme le fait T. Allan (1983) que les grands
delta, de coopératives agricoles conçues sur le modèle soviétique ouvrages ne sont que des fantaisies dont l’objectif premier serait
du kolkhoze ; la création sur ces mêmes terres de vastes la satisfaction de l’ego des grands hommes, il y a un pas qu’on
exploitations collectives sur le modèle du sovkhoze (Bakre et peut ne pas franchir : la construction du barrage a rempli de fierté
collabs, 1980). Ces réformes qui ont porté sur près d’un million tout un peuple longtemps oppressé par le colonialisme et qui a
de feddans dont 400 000 pour les coopératives avaient pour totalement souscrit au propos de Nasser pour qui le barrage était
principal objectif moins la satisfaction des aspirations foncières … « l’expression matérialisée de la toute puissance des peuples
de la paysannerie que la légitimation du gouvernement né du lorsqu’ils décident que rien ne doit prévaloir sur l’affirmation de
coup d’Etat militaire de 1952. leur souveraineté et la sauvegarde de leur dignité nationale »4.

Quoi qu’il en soit, et Nasser disparu en 1970, un retour au


libéralisme s’est effectué de façon progressive et sans heurts : les
attributaires de parcelles ont pu garder celles-ci jusqu’à ce
qu’elles leur soient reprises par les usuriers ; les terres des
coopératives ont été redistribuées aux coopérateurs ; les terres
des grandes fermes collectives ont été vendues, soit à des
entrepreneurs parmi lesquels quelques spéculateurs cairotes soit à
des dignitaires des monarchies pétrolières opérant sur de vastes
superficies. Dans la région de Balbeis, beaucoup de terres
proches de la route du canal ont été vendues à des agriculteurs
venus du delta et travaillant sur des lots pouvant atteindre jusqu’à
trois hectares. L’Etat a d’ailleurs gardé une certaine maîtrise sur
les terres nouvellement bonifiées et il continue à fonder de
nouveaux villages où les fellahs tiennent moins de place que les
« diplômés » issus des écoles d’agriculture, regroupés en
coopératives gérant à la fois un lot dont la superficie varie entre
un et cinq hectares selon la qualité des sols, une dotation en eau
et l’utilisation d’un matériel mécanique léger. En fait, sur ces
terres nouvellement conquises, l’intérêt se porte souvent moins
sur les activités agricoles que sur la création de villages pourvus
d’infrastructures médicales, scolaires et commerciales regroupées
autour de la mosquée. Ces villages, souvent forts de plusieurs
milliers d’habitants, comptent moins d’agriculteurs que de non
agriculteurs travaillant dans des entreprises artisanales ou
industrielles.

L’impossible pari de l’autosuffisance alimentaire

L’objectif de la Réforme agraire était double : d'une part,


satisfaire les aspirations foncières d’une population qui comptait
encore 65% d’agriculteurs dans la population active ; d'autre part,
accroître les superficies cultivées et intensifier leur productivité
de façon à garantir dans la mesure du possible l’autonomie
alimentaire du pays.

Figure 2. Formation du débit du Nil au niveau d'Assouan


(d'après Hurst, 1996) 4
Gamal Abd-el-Nasser, Discours d’Assouan, premier janvier
1963.

VertigO, Vol 4 No 3 53
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Sur le premier point, la pression foncière reste forte bien qu’on issue. Il convient toutefois de relativiser la situation sur plusieurs
ne compte plus que 35% d’agriculteurs dans la population active plans et de faire état de fortes améliorations potentielles.
et que beaucoup de ceux-ci, exercent une double activité à moins
qu’ils ne travaillent sur les grandes exploitations pour compléter Il apparaît tout d’abord que le rendement de l’eau dans le secteur
le revenu de lopins de terre dont la superficie ne cesse de se agricole reste encore très médiocre : le calcul des besoins
réduire en fonction de la croissance démographique qui constitue effectué en 1996 par la FAO (2000) aboutit à un total de 28,25
le paramètre essentiel des problèmes de l’agriculture. Alors que km3 effectivement utilisés par année, alors que le volume prélevé
l’Egypte comptait 9,7 millions d’habitants en 1900 et 20 millions s’élève à 47,8 km3/an. Plusieurs facteurs contribuent à ce piètre
en 1950, elle en compte 71 millions en 2002 et les projections résultat dont le plus évident est le recours à l’irrigation gravitaire
démographiques les plus modérées, mais les plus improbables distribuée par des canaux non cimentés sur des sols le plus
tablent sur 98 millions en 20255. Durant la même période, la souvent poreux. Il faut également compter avec des apports
superficie cultivée est passée de 5,3 millions de feddans en 1900 excessifs : alors que les besoins en eau sont déjà plus élevés que
à 7,5 millions en 2000 et la superficie récoltée de 7,5 à 13,9 sur la rive nord de la Méditerranée avec des normes à l’hectare
millions de feddans. L’extension de la superficie agricole, allant de 2 900 m3 dans le delta à 5 226 m3 et, au niveau
acquise à grands frais constitue indéniablement une donnée d’Assouan 6 400 pour le pour le blé et 12 000 pour le maïs8, on
positive, mais le rapport entre la croissance démographique et relève des chiffres bien supérieurs dans les directives transmises
l’accroissement des superficies cultivées ou récoltées n’a pas aux fermes coopératives avec, pour le delta : 3 500 m3 pour le blé
cessé de se dégrader : on comptait 0,50 feddan cultivé par et 7 000 pour le maïs (Bakre et collabs. 1980). Encore faut-il
habitant en 1900 et seulement 0,10 feddan en 2000. Dans ce préciser que ces normes officielles sont le plus souvent
contexte et à terme, la place de l’agriculture ne peut être que dépassées : « l’eau est un bienfait de Dieu et on ne saurait abuser
récessive, qu’il s’agisse de la proportion des actifs ruraux, de la des bienfaits de Dieu » soutiennent certains agronomes qui ne
consommation en eau ou de la superficie agricole qui passera font qu’exprimer une réaction unanime après des millénaires de
pour partie dans la superficie urbanisée. frustration. Ces excès sont facilités par le fait que l’eau n’est pas
payée mais distribuée au tour d’eau de façon assez laxiste, cette
Abstraction faite des données et enjeux impliquant l’ensemble gratuité étant compensée par la faiblesse des prix fixés par l’Etat
des pays riverains du Nil et en limitant l’analyse à la seule sur les cultures obligatoires, blé et coton. De plus, avec le
Égypte, la récession de l’agriculture est déjà sensible au vu de la passage de la sakkiéh actionnée par une vache à la motopompe
part que tient le secteur primaire dans un bilan hydrique global6 transportable, les volumes distribués à chaque tour se sont
(OSS-UNESCO 2001) portant sur 56 km3, soit 82% contre 91% considérablement accrus. Ces apports excessifs ont pour
en 1975, le solde étant réparti entre la consommation urbaine conséquence immédiate le maintien à fleur de sol, d’une frange
(7%) et le secteur industriel (11%). Encore faut-il observer que la humide qui facilite la remontée capillaire des sels. A terme, et en
consommation agricole inclut, outre 41 km3 d’eau du Nil, 4,7 km3 dépit d’un plan de drainage systématique, on estime que 30 à
d’eau de drainage recyclée, 3 km3 d’eau plus ou moins salée, 40% des sols sont affectés par la salinisation, notamment dans les
pompée dans les aquifères et 0,7 km3 d’eaux usées municipales. secteurs utilisant des eaux recyclées.
Sachant que selon les « Prévisions tendancielles modérées des
consultants arabes »7, la demande égyptienne devrait porter en Il serait possible de remédier à ces excès et impacts et donc
2025 sur 118,17 km3/an dont 95,13 km3 pour le seul secteur d’améliorer la productivité de l’eau, en jouant sur deux tableaux :
agricole, l’impression première est celle d’une situation sans d’une part le paiement de l’eau au volume consommé et non au
tour d’eau, d’autre part le passage de l’arrosage gravitaire à
l’arrosage par aspersion si ce n’est au-goutte-à-goutte.
5
A l’échelle nationale, le nombre d’enfants par femme est passé Malheureusement, dans le droit coranique on ne peut faire payer
de 6,5 en 1960 à 3,6 en 1995 mais ce nombre varie entre 2,8 pour l’eau puisque celle-ci est un don de Dieu, donc gratuit ce qui
Le Caire et 5,9 pour la moyenne vallée. Le ralentissement de la exclut la pose de compteurs. Il n’est pas davantage question de
croissance démographique semble lié à un processus passer du gravitaire à l’aspersion en fonction de coûts
d’urbanisation qui se laisse mal définir dans un pays où certains d’équipement qui sont peu compatibles avec les possibilités
« villages » comptent 10 fois plus d’habitants que leur chef-lieu égyptiennes d’investissement9. La question des arrosages
« urbain » de rattachement. excessifs et du gaspillage affectant une ressource rare reste donc
6
Déduction faite des 10 km3 perdus par évaporation dans le lac entière. Du moins peut-on observer que dans les grandes
d’Assouan. En fait, ce sont 66 km3 qui passent la frontière
8
soudano-égyptienne. Calculs faits par le Service des Etudes du Canal de Provence. A
7
Le Plan Bleu pour la Méditerranée limite sa prospective à 2010 titre de comparaison pour la France méridionale, la demande
avec deux scénarios dont l’un correspond à une croissance s’élève à 1 500 m3 pour le blé et 4 500 m3 pour le maïs.
modérée avec 115 km3/an et l’autre à un développement durable 9
Certaines des grandes fermes d’Etat avaient recours à
avec 72,6 km3/an. Même dans cette hypothèse dite souhaitable l’aspersion et lors de leur liquidation, les acquéreurs issus de la
mais peu réaliste, les perspectives offertes à l’Egypte restent petite et moyenne paysannerie ont hérité gratuitement de leur
inquiétantes. matériel d’arrosage qu’ils n’ont jamais utilisé.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

agglomérations, les réseaux d’adduction vétustes dont le canal Bahr-el-Bagar branché sur la branche de Damiette à l’est
rendement était inférieur à 50% sont en voie de modernisation à du delta. Il passe en siphon sous le canal de Suez et domine la
l’initiative (et au profit) de compagnies étrangères comme branche morte du delta ou branche pélusienne (coupée du
l’Américain Black & Veatch Int. ou le Français Degrémont qui système nilotique par la construction du canal de Suez) et se
font payer non pas l’eau mais le service rendu. dirigera ultérieurement vers El Arish. En l’état, la mise en valeur
de la section située à l’ouest du canal est déjà occupée par
Ce serait une erreur, au vu de ce tableau qui pointe l’accent sur plusieurs villages de colonisation voués pour l’essentiel à la
d’incontestables routines, de qualifier l’agriculture égyptienne riziculture ; à l’est du canal, les canaux secondaires sont déjà en
d’arriérée. Certes, il s’agit d’une agriculture de pays pauvre où la place dont une branche parallèle au canal de Suez et des cultures
main-d’œuvre occupée de façon intensive supplée à un très faible de luzerne permettent de désaliniser le sol avant son partage entre
recours à la mécanisation, mais c’est aussi une agriculture riche des compagnies d’investissement et des coopératives de jeunes
de savoir-faire, utilisant au mieux le sol, le calendrier agricole, agronomes. Cet ouvrage qui devrait desservir 400 000 feddans
les choix culturaux et les intrants. La progression des rendements (plus 100 000 le long du canal) pose de multiples problèmes : ses
et des volumes récoltés atteste de ces qualités. De 1952 à 2002, la eaux sont de qualité médiocre et les terres basses qu’il domine
production de blé est passée de 1,45 à 6,18 M°t., celle de maïs de sont attaquées par l’érosion littorale et sujettes à des ingressions
1,71 à 6,8 M°t., celle de la canne à sucre de 6,97 à 15,70 M°t. d’eau de mer. Surtout, les bonnes terres qu’il doit traverser au-
Des spéculations nouvelles se développent comme delà de la branche pélusienne relèvent de tribus bédouines qui
l’agrumiculture et seule la culture du coton stagne ou tend à utilisent depuis quelques années l’eau de la nappe commandée
régresser. En dépit de cet accroissement général de la par le Sinaï, développent des plantations d’oliviers, pratiquent la
productivité et de la production, l’objectif recherché de maraîchage et entendent rester maîtres du terrain face à un Etat
l’autonomie alimentaire ne cesse de s’éloigner : en 1960, qui entend mieux contrôler par la maîtrise de l’eau, une province
l’Egypte produisait encore 65% du blé qu’elle consommait, en marginale. À cette fin, le Plan prévoit la création dans la province
2002, le ratio est tombé à 25% soit l’équivalent de 90 jours. du Sinaï de 27 centres urbains regroupant plus de 3 millions
d’habitants, de sorte que la turbulente population autochtone, qui
Cette dégradation qui ne peut qu’aller en s’accentuant est lourde ne compte que 350 000 personnes serait noyée dans la masse.
de conséquences sur plusieurs plans. Tout d’abord, elle obère
gravement la balance commerciale du pays qui présente en 2002, La Nouvelle Vallée située à l’ouest du Nil, correspond à une suite
un solde déficitaire de $ 5,7 milliards dans lequel les de dépressions plus ou moins reliées entre elles par le lit d’un
importations de produits alimentaires comptent pour 3,4 Proto-Nil, abandonné à la suite du mouvement de failles qui ont
milliards. Surtout, les soldes déficitaires s’accumulant, l’Égypte a scindé l’ancien tracé et formé une suite de lits desséchés et de
obtenu à deux reprises que sa dette vis-à-vis des États-Unis soit cuvettes dont certaines sont occupées par les oasis de Kharga,
annulée10. Est-il besoin d’insister sur la situation de dépendance Dakhla, Farafra et Beyariha qui exploitent la nappe fossile du
qu’implique ce type de rapport avec une puissance bassin de Nubie. Dès la mise en eau du Grand barrage, un plan
hégémonique ? Et que se passerait-il si la politique internationale prévoyait le déversement des eaux excédentaires dans ce
de l’Égypte, notamment ses relations avec Israël venait à système. Les travaux, petitement amorcés dès 1979, comprennent
changer ? maintenant un déversoir branché sur le Grand barrage et pouvant
servir de trop-plein, une station de pompage et l’amorce d’un
Les grands projets : réalisme ou fuite en avant ? canal qui aboutira dans une dépression permettant de stocker 120
km3. À partir de ce relais, des canaux ou des tubes achemineront
Dans le contexte international de la gestion de l’eau dans le l’eau par pompage ou par gravité vers les oasis. Une année de
bassin du Nil, tout accroissement de la dotation égyptienne bonne hydraulicité a déjà permis le déversement de plusieurs
semble exclu, ce qui devrait mettre un terme à la politique des millions de mètres cubes qui pourraient à tout le moins transiter
grands travaux hydrauliques qui conditionnent l’expansion du vers les oasis sous forme d’inféro-flux. A terme, il serait question
territoire cultivé. Pourtant, après la phase d’expansion qui a d’irriguer selon des estimations plus ou moins réalistes, de 500
élargi l’espace occupé de part et d’autre du delta, deux grands 000 à 3 millions de feddans.
projets sont en voie de réalisation, le canal Cheikh Jaber et le
canal de Toshka commandant ce qu’on appelle la Nouvelle Ces deux projets posent en première instance le problème de leur
Vallée. crédibilité. Où trouver le financement de travaux dont le coût
unitaire a décuplé en vingt ans, si ce n’est en recourant aux dons
Le premier de ces ouvrages, initialement connu sous le nom de des États arabes producteurs non seulement de pétrole, mais
Canal de la Paix mais rebaptisé (si l’on ose dire) du nom d’un d’une idéologie rétrograde ? Où trouver les 4 kilomètres cubes du
généreux donateur koweïtien, collecte les excédents d’eau du canal Cheikh Jaber ? Et où les 5 kilomètres cubes évoqués dans
le cadre du projet de la Nouvelle Vallée ? Les perspectives les
10
En dépit de ces annulations et de l’étalement de la dette vis-à- plus réalistes laissent entendre que l’Égypte a peu de chances de
vis d’autres fournisseurs, la dette externe représente 35% du PIB voir sa dotation en eau augmenter, à supposer même que cette
en 2002. dotation ne vienne pas à diminuer. Ceci étant, il est certain que

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

ces projets alimentent les rêves de grandeur égyptien. Il est résolu provisoirement par les accords de 1959 conclus sur la base
également possible, qu’ils servent de prétexte à de futures d’un partage annuel entre 18,5 km3 pour le Soudan et 55,5 km3
revendications sur les eaux du Nil. Mais on peut également pour l’Égypte. Ces accords conclus entre les deux États d’aval et
soutenir qu’ils s’inscrivent dans un plan d’occupation du sans consultation des Etats d’amont ont été immédiatement
territoire. A ce jour, l’essentiel de la population égyptienne dénoncés et tenus pour nul par ceux-ci. Par ailleurs, le nouveau
s’entasse sur quelque 35 000 km2 et les projets du gouvernement partage de l’eau n’a été rendu possible que grâce à la construction
visent explicitement à desserrer le lien qui unit trop étroitement d’ouvrages de stockage et de régulation des eaux permettant
la population à la vallée du Nil. C’est à cette fin que des villes d’accroître les dotations initiales : Owen Falls (Lac Victoria) et
nouvelles comme Medinet el Obour et Medinet Ashara Ramadan Djebel Aulia sur le Nil blanc, Roseires et Sinnar sur le Nil bleu,
ont été implantées sur la route qui relie Le Caire à Ismaïlia. Les Kashm-el-Djirba sur l’Atbara. Ces ouvrages dont certains ont été
projets concernant le Sinaï et les oasis s’inscrivent dans cette réalisés dans le cadre de l’administration britannique ce qui
perspective qui vise également à occuper et contrôler la totalité facilitait les prises de décision, ont tous été programmés avec
du territoire national. On saisit là une logique qui vise moins à la l’accord de l’Égypte sous réserve d’un accroissement de sa
valorisation de l’eau par l’agriculture, qu’à la production et au dotation en eau. Il n’en va pas de même pour le barrage de
contrôle du territoire par l’eau. Pour autant, cette logique se Hamdab, en cours de réalisation à hauteur de la quatrième
heurte à la dure réalité du partage actuel et futur des eaux du Nil. cataracte sur initiative soudanaise, sans accord avec l’Égypte et
destiné à produire de l’énergie. Les modalités de son exploitation
Les États riverains d’amont et la question des eaux du Nil pourraient perturber la gestion du Haut-barrage.

Ce problème que pose la gestion des eaux du Nil défini comme Depuis les accords de 1959, l’Égypte constate qu’elle utilise plus
un fleuve international traversant dix États11 n’est apparu dans les que sa dotation, soit près de 57 km3, alors que le Soudan a porté
pages qui précèdent que de façon allusive. Aussi bien le unilatéralement ses prélèvements à 20 km3. Le conflit potentiel
problème d’ensemble ne peut-il être abordé qu’en fonction de sa résultant de cet état de fait rendu possible par quelques années de
composante principale, l’Égypte qui est l’État le plus peuplé, le bonne hydraulicité, pourrait être réglé par la récupération des
plus riche – encore que cette richesse soit toute relative - dans eaux perdues par évaporation dans les grands marais tropicaux,
une cohorte de pays pauvres, le plus important par sa position soit un total théorique de 45 km3 à prélever sur les bassins du
stratégique qui lui confère le contrôle du Canal de Suez, celui Bahr-el-Djebel (14 km3), du Bahr-el-Ghazal (14 km3) et du
dont l’armée est la plus puissante, celui qui utilise les eaux du Nil Sobat-Machar (19 km3). Ces projets et les volumes qu’ils
depuis plus de 4 000 ans et dont l’existence dépend totalement du évoquent alimentent en Égypte des phantasmes de grandeur, mais
fleuve, celui pourtant qui est non pas l’un des plus pauvres leur mise en œuvre s’avère illusoire. Sans parler du désastre
s’agissant de la dotation en eau par habitant (tableau 2), mais écologique que représenterait l’assèchement de marais qui
celui dont la position est la plus menacée du fait de sa situation constituent les sites d’hivernage de l’avifaune européenne, il faut
en aval du bassin et sans autre ressource que les eaux venues compter avec les implications politiques de projets comme celui
d’amont et donc contrôlées ou contrôlables par d’autres États. du Jongleï. Il s’agit d’un canal à large section qui drainerait les
D’où l’acuité du problème des relations politiques avec ces eaux perdues dans le Sudd et le Bahr-el-Ghazal et les conduirait
autres. vers l’aval en recoupant la boucle du Nil entre Bor et Malakal.
Entre autres avantages, cet ouvrage permettrait à des canonnières
En fait, dans l’imaginaire des Égyptiens, la représentation du Nil venues de Khartoum et du Nord islamiste, de gagner les
s’arrête aujourd’hui comme autrefois, à la seconde cataracte, provinces chrétiennes et insurgées du Sud tout en mettant la main
celle d’Assouan, comme si ce qui se passe à l’amont, terres et sur les gisements pétroliers de ces lointaines régions. C’est pour
hommes n’existait pas ou n’était que de minime importance. parer à cette éventualité que les chrétiens du Sud, sans doute
Cette représentation héritée de la tradition pharaonique et aidés par les Éthiopiens, ont saboté le chantier à deux reprises et
longtemps valable est pourtant devenue caduque à la fin du XIXe mis fin à la réalisation du canal.
siècle, lorsque les Anglais ont introduit la culture irriguée du
coton au Soudan et prélevé pour le système d’irrigation de la
Djezireh une dotation de 2 km3 portée à 4 km3 en 1929 dans le
cadre du Nile Water Agreement qui laissait à l’Égypte dans l’état
des aménagements réalisés à l’époque, 48 km3. À partir de 1956,
le Soudan devenu un État indépendant a développé une politique
de mise en valeur par grandes fermes mécanisées qui couvrent 2
millions d’hectares en 2002. Si l’intérêt économique de ces
fermes n’est pas évident, elles n’en demandent pas moins de
fortes dotations hydrauliques, d’où un conflit soudano-égyptien,

11
11 Etats en théorie mais la place et l’apport du Congo restent
marginaux

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Pays Population RNB/ habitant Ecoulement Ecoulement Indice Ressources en Ressource en


(d’amont 2002 ($) naturel total d’indépendance eau/habitant Eau/habitant
en aval) (1 000 hab.) interne (km3/an) (écoulement interne/ 2000 (m3/an) 2025 (m3/an)
km3/an écoulement total %
Burundi 6 700 100 3,6 3,6 100 538 311
Rwanda 7 400 100 6,3 6,3 100 815 507
Tanzanie 37 200 270 80 89 90 2 655 1 537
Kenya 31 100 350 20,2 30 67 997 718
Ouganda 24 700 260 39 66 59 3 030 1 485
Ethiopie 67 700 100 110 110 100 1 758 953
Erythrée 4 500 160 2,8 8,8 32 2 286 1 317
Somalie 7 800 100 6 13,5 44 1 537 636
Soudan 32 600 340 35 69,5 50 2 357 1 502
Egypte 71 200 1 530 1,8 58,3 2 851 610

Tableau 2. Les Etats riverains du Nil, population, richesse et données relatives aux ressources en eau. Source :
Banque mondiale et OSS-FAO.

En tout état de cause, les projets et ouvrages réalisés dans le Wemberé à partir des eaux pompées dans le lac Victoria. Enfin,
cadre des relations entre l’Égypte et le Soudan n’ont jamais été l’Ouganda et le Kénya font état de projets encore flous mais dont
avalisés par les États d’amont, notamment l’Éthiopie qui fait le financement est envisagé. Au total, ces projets concernant la
valoir non sans raison, que sa population est passée de 17 à 68 région de Grands lacs et dont l’emprise spatiale pourrait s’élever
millions d’habitants entre 1950 et 1962, qu’elle passera le cap à 4,5 M°ha auraient pour première incidence, un prélèvement
des 100 millions avant 2025, et que l’accroissement de sa total de 25 km3 sur les eaux du Nil blanc. Au stade actuel, ces
production vivrière constitue un enjeu vital pour son avenir projets sont peut-être trop peu réalistes pour que l’Égypte puisse
immédiat. Or, dans l’état actuel des aménagements, l’Éthiopie réagir autrement que par des mises en garde. Celles-ci n’en sont
qui fournit 86% des débits mesurés à Khartoum, n’utilise en l’an pas moins inquiétantes et l’avertissement de l’ancien ministre des
2000 que 0,3% de cette eau pour arroser moins de 200 000 Affaires étrangères Boutros Boutros-Ghali doit être pris au
hectares. Ce constat l’autorise à concevoir de vastes sérieux : « La prochaine guerre dans notre région sera livrée pour
aménagements portant sur 1,5 M°/ha en aval du lac Tana. de l’eau »1.
Simultanément, le Soudan et l’Éthiopie s’accorderaient pour
réaliser d’autres aménagements dans le cadre d’une Organisation Dans ce contexte, il importe de prendre en compte deux données
pour l’aménagement du Nil bleu sans tenir compte des intérêts l’une négative, l’autre positive.
égyptiens. Ces projets soutenus par la Banque Mondiale et des
donateurs parmi lesquels figurent l’Italie et Israël sont considérés De façon négative, il n’existe aucun cadre législatif international
comme autant de casus belli par l’Égypte qui, pour affirmer sa permettant de régler les conflits avérés ou latents qui concernent
position, a organisé à plusieurs reprises des manœuvres militaires les eaux du Nil. Il existe bien une Commission de l’ONU en
près de la frontière soudanaise. Il ne semble pas pour autant que charge depuis 1970 d’une étude sur le droit des fleuves
l’Éthiopie ait renoncé à sa politique de grands équipements qui internationaux, mais ses travaux n’ont donné suite à aucun corpus
mobiliseraient à terme de 4 à 8 km3 soustraits au contrôle des législatif à ce jour, puisqu’il faudrait concilier deux principes
États d’aval. Afin de réduire la tension, la Banque Mondiale a contraires, les droits d’usage acquis qui fondent la cause
proposé en 2001, de surseoir à la réalisation des grands projets et égyptienne, et la nécessité d’un partage raisonnable et équitable
d’aider à l’aménagement, sur les cours supérieurs – donc que revendiquent les États d’amont.
éthiopiens – du Nil bleu et de l’Atbara, de petits réservoirs
desservant des périmètres conçus à l’échelle des villages. Savoir De façon positive, les Nations Unies agissant dans le cadre de
ce que sera la durée de vie de ces petits réservoirs retenant des l’Agence pour le Développement, ont créé en 1999, une Initiative
eaux boueuses ? Savoir également ce que sera la réaction pour le Bassin du Nil (Nile Basin Initiative) qui regroupe les dix
égyptienne face à cette politique de grignotage d’une ressource États concernés, concentre les crédits venus de divers horizons et
sur laquelle elle maintient à tort ou à raison ses droits supposés? cherche à définir les termes d’une politique d’aménagement
global. Reste à savoir si un tel programme ne relève pas de la
L’Éthiopie n’est pas seule en cause, et l’Érythrée qui n’irrigue mission impossible.
encore que 28 000 hectares fait état de projets utilisant les eaux
de l’Atbara. Plus au sud, la Tanzanie a déjà réuni les fonds qui lui 1
Entretien avec Joyce Starr, 4 février 1985, cité par cette auteure
permettront d’irriguer 250 000 hectares sur le plateau du
dans Covenant over Middle Eastern Waters, Holt ed., New York.

VertigO, Vol 4 No 3 57
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Se pose également la question d’une éventuelle alternative aux Bibliographie sommaire :


perspectives alarmantes qu’on voit se profiler à brève échéance.
Sur ce point, les travaux les plus autorisés, synthétisés par J.A. Allan, J.A., 1983 : Natural resources as national fantasies, Geoforum, pp.243-247.
Allan, J.A., 2001 : The Middle East Water Question, Tauris, London.
Allan (2001), ne prêtent pas à l’optimisme, puisqu’ils préconisent Ayeb, H., 1998 : L’eau au Proche-Orient : la guerre n’aura pas lieu, Karthala,
le recours à ce que cet auteur appelle « l’eau virtuelle » importée Paris.
de pays mieux arrosés que ceux du Moyen-Orient sous forme de Bakre, M., Bethemont, J., Commère, R. et Vant, A., 1980 : L’Égypte et le barrage
céréales… option qui implique le maintien et le renforcement de d’Assouan : de l’impact à la valorisation, Saint-Etienne, Presses de
l’Université.
la dépendance de l’Égypte vis-à-vis des États-Unis qui restent Beaumont, P., 1994 : “The myth of water wars and the future of irrigated
son principal fournisseur. agriculture in the Middle-East”, International Journal of Water
Resources Research, X-1, pp. 9-21.
* Bethemont, J., 1999 : « L’eau, le pouvoir, la violence dans le monde
méditerranéen », Hérodote, N° 103, pp. 175-200.
* * Bethemont, J. et Faggi, P. (1998) : « Originalité, potentialités et limites de
l’griculture dans le Nord-Sinaï » Géocarrefour, 73-3, pp. 239-245.
Le Nil offre le cas exemplaire des difficultés auxquelles se Boutet, A., 2001 : L’Egypte et le Nil : pour une nouvelle lecture de la question de
heurtent les pays pauvres en mal de développement : une l’eau, Paris, L’Harmattan.
Collins, R., 1996 : The Waters of the Nile, Marcus Wiener, Princeton.
ressource limitée dans son potentiel, des problèmes alimentaires Howell, P. & Allan, J.A., 1994 : The Nile : Sharing a scarce resource, Cambridge
urgents et même dramatiques dans des pays en voie d’explosion Univ. Press, Cambridge.
démographique, des moyens financiers octroyés par des bailleurs Hurst,H.,1966, The Nile Basin, Cairo, Ministry of Public Works.
de fonds étrangers, une dépendance très forte vis-à-vis des Lasserre, F. et Descroix, L., 2003 : Eaux et territoires, tensions, coopérations et
géopolitiques de l’eau, Paris, L’Harmattan (repris de l’ouvrage édité en
techniques importées depuis les pays riches, le tout induisant des 2002 par les Presses de l’Université du Québec).
conflits larvés qui pourraient bien devenir des conflits ouverts. Majzoub, T. , 1994 : Les fleuves du Moyen-Orient, Paris, L’Harmattan.
Mutin, G., 2000 : L’eau dans le monde arabe, Paris, Ellipses.
L’Égypte se situe au cœur de ces tensions multiples : ce pays est OSS-UNESC0, 2001 : Les ressources en eau des pays de l’Observatoire du
Sahara et du Sahel, Paris, UNESCO.
sans doute le seul parmi les États riverains du Nil, à disposer WWC, 1999 : The Arab countries consultation on a Vision for water in the XXIst
d’un corps de techniciens de très haut niveau, le seul également Century (World Water Council, Marseille.
dont la paysannerie est théoriquement rompu aux techniques de
l’irrigation, le seul enfin à disposer d’une armée qui surclasse
celles des autres pays en compétition. Or, qu’en est-il au terme
d’une quarantaine d’années durant lesquelles le pays a fourni un
effort considérable pour maîtriser le fleuve et conquérir de
nouvelles terres ? Les nouveaux rapports entre la terre et les
hommes sont difficilement maîtrisés comme en témoignent le
gaspillage de l’eau et la salinisation des sols ; l’autonomie
alimentaire ne sera jamais acquise ; la dépendance vis-à-vis de
l’étranger, institutions internationales, techniciens de tous ordres
ou donateurs arabes génère des situations difficiles si ce n’est
intolérable. On conçoit de reste la somme des frustrations qui
affligent ce pays et l’incitent à revendiquer, sa longue tradition
hydraulique aidant, un rôle prépondérant dans la gouvernance des
eaux. En dépassant le cadre des données matérielles du problème,
il apparaît enfin qu’aucun des autres pays riverains du Nil
n’entretient avec le fleuve ce lien fusionnel qui est
spécifiquement égyptien. La formule classique aut Nilus aut nihil
est toujours valable et il se pourrait que l’Égypte mette en jeu son
existence pour défendre ce qu’elle considère comme ses droits
imprescriptibles. Quoi qu’en pensent de bons auteurs2, la réponse
n’est pas évidente à la simple question de savoir s’il y aura une
guerre de l’eau.

2
Notamment Ayeb (1998), Lasserre et Descroix (2003), Majzoub
(1994) et Mutin (2000) sont moins optimistes.

VertigO, Vol 4 No 3 58
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

LE TIGRE ET L’EUPHRATE DE LA DISCORDE


Georges MUTIN, Professeur émérite de Géographie, Institut d’Etudes Politiques de Lyon (France),
Chercheur au GREMMO- Maison de l’Orient (Lyon), Courriel : [email protected]

Résumé : Alimentées par le château d’eau de la Turquie orientale, les eaux abondantes, tumultueuses et capricieuses du Tigre et de
l’Euphrate traversent la steppe syrienne avant de s’étaler dans la vaste plaine de Mésopotamie. Les débits cumulés des deux fleuves - du
même ordre de grandeur que celui du Nil - permettent l’extension de l’agriculture irriguée et la production d’électricité à condition d’en
assurer le contrôle et la maîtrise. Les aménagements hydrauliques se sont effectués d’aval en amont. Les réalisations irakiennes en voie
d’achèvement ont débuté il y a un demi-siècle. Les entreprises syriennes et surtout turques sont beaucoup plus récentes. Le partage des
eaux de ces deux grands fleuves entre les trois pays riverains est délicat souvent conflictuel. Il contribue à aggraver la situation
géopolitique déjà fort complexe de cette région du monde. Chacun des Etats souhaite contrôler les eaux dont il a besoin et préserver son
avenir hydraulique. Avec l’extension considérable des cultures irriguées au cours des dernières décennies l’eau devient plus rare sans pour
autant atteindre une véritable situation de pénurie. Dans une dizaine d’année avec l’achèvement des projets tucs, on peut considérer que
tous les aménagements hydrauliques envisageables auront été menés à bien. Déjà les atteintes à l’environnement sont très sensibles avec
l’augmentation de la pollution, la salinisation des terres, la disparition des marais irakiens par assèchement.

Mots Clefs : aménagement hydraulique, salinisation, marais, partage des eaux, droit de l’eau, irrigation, crues, hydropolitique,
environnement, Irak, Syrie, Turquie,Tigre,Euphrate

L'Euphrate et le Tigre, nés en Turquie dans les montagnes La ressource en eau


arrosées d'Anatolie orientale et leurs affluents venus de la chaîne
du Zagros apportent l'eau et la vie dans les plateaux et plaines Montagnes arrosées, plateaux et plaine désertiques
steppiques ou désertiques de Syrie et d'Irak. Ils permettent
l'extension "Croissant fertile" dans des zones où règne l'aridité. La répartition des précipitations dans les bassins de l'Euphrate et
Dans cette région du Moyen-Orient, en plein accroissement du Tigre est extraordinairement contrastée. Les montagnes du
démographique où la quête de l'eau a toujours été une Taurus en Anatolie orientale et l'arc du Zagros sont de hautes
préoccupation majeure, la lutte pour le développement implique montagnes (figure 1). En Anatolie, les sommets de plus de 3000
un contrôle du débit des grands fleuves dont les apports sont et même 4000 mètres sont nombreux, le Mont Ararat, quant à lui,
capricieux, tumultueux, irréguliers. La maîtrise des eaux est culmine à 5156 m. La chaîne du Zagros un peu moins élevée
désormais assurée, les potentialités sont évidentes, la pénurie comporte aussi de nombreux sommets de plus 3000 m. Ces
n'est pas pour l'instant une menace. montagnes reçoivent toujours plus de 600 mm de pluie-an et plus
de 1000 dans les parties les plus élevées. Très rapidement les
C'est le partage de l'eau qui fait difficulté. Longtemps, les deux précipitations diminuent vers le sud. Après une étroite zone de
bassins jumeaux ont été entièrement compris dans une même transition de quelque 150 à 200 km, on parvient aux immenses
entité territoriale: l'Empire Ottoman. Il n'en est plus de même étendues steppiques et désertiques où le total pluviométrique est
aujourd'hui. Au lendemain de la première guerre mondiale, le inférieur à 200 mm. Ce fort gradient pluviométrique est lié avant
Tigre et l'Euphrate sont devenus des fleuves transfrontaliers, tout à la latitude mais interviennent également le relief et la
partagés entre la Turquie, la Syrie et l'Irak. Avec la réalisation de continentalité. Les perturbations hivernales sont liées au front
grands aménagements, leurs eaux, relativement abondantes, sont polaire, elles deviennent plus rares vers le sud où règne en
devenues objet de conflits. Leur contrôle et leur utilisation altitude le Jet subtropical d'ouest dont la trajectoire très
opposent de plus en plus nettement les trois principaux pays septentrionale durant l'été condamne toute la région à la
riverains. sécheresse.

Par ailleurs, les aménagements actuels conduisent à une Les pluies apportées par les dépressions cycloniques d'ouest sont
« domestication » à peu près totale des deux grands fleuves. Cette de type méditerranéen donc de saison froide. Le maximum
massive intervention humaine, conduite tout au long du siècle pluviométrique se place en général en décembre-janvier mais on
écoulé s’est traduite par de profondes et irréversibles relève également un second maximum en mars-avril séparé du
modifications de l’écosystème. premier par un creux en février. En raison de la forte altitude, les
précipitations sont souvent neigeuses. La rétention nivale joue un
grand rôle dans les régimes des fleuves en reportant vers le
printemps les plus hautes eaux liées à la fonte des neiges. Autre

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

élément important : la très grande irrégularité des précipitations. pénètre en Syrie où il s'encaisse légèrement dans un plateau
D'une année à l'autre, elles peuvent être décalées de plusieurs désertique qu'il parcourt sur 680 km. Il n'y reçoit, en rive gauche,
semaines et surtout leur total annuel peut varier dans le rapport que deux affluents le Balikh et le Khabour. Puis il pénètre en
de 1 à 3. territoire irakien qu'il va parcourir sur 1235 km et, rapidement,
c’est l'entrée dans la plaine mésopotamienne: il n'est plus alors
La sécheresse estivale est longue et accentuée au moins 5 mois qu'une artère d'évacuation et ne reçoit aucun affluent jusqu'à son
dans les régions montagneuses mais 6 mois à Mossoul et 10 à embouchure dans le golfe Arabo-persique. En Basse
Bagdad (VAUMAS E. 1955). Mésopotamie à partir de Samarra le fleuve se perd dans tout un
réseau de marécages.
Les tracés : de la haute montagne à la plaine mésopotamienne
Le Tigre (1899 km) qui prend naissance au sud du lac de Van
Les deux fleuves traversent trois grands domaines géographiques coule en Turquie en franchissant comme l'Euphrate toute une
(figure 1) série de gorges. Il ne pénètre pas en Syrie: il est fleuve frontalier
sur 44 km entre Turquie et Syrie. Il s'écoule ensuite directement
• La zone montagneuse, zone d'alimentation en Irak où il reçoit en rive gauche de très nombreux affluents
exclusive est caractérisée par un relief accidenté, bien alimentés issus des monts Zagros notamment le Grand et le
des écoulements torrentiels charriant une forte Petit Zab (392 et 400 km), l'Adhaïm (230 km) la Diyala (386
charge alluviale. Les deux fleuves dont la pente est km). Le Tigre arrose Bagdad qui n'est qu'à 32 mètres d'altitude
forte, la traversent en empruntant une succession de alors qu'il lui reste 550 km à parcourir. En Basse Mésopotamie,
bassins et de gorges. Ici le potentiel hydroélectrique en aval de Kut, il s'étale en d'immenses marécages avant de
est impressionnant: en Turquie 45% des ressources rejoindre l'Euphrate à Garmat Ali.
hydrauliques du pays se situent dans les deux
bassins. Les sites propices à l'installation de grands Les eaux mêlées des deux fleuves constituent sur 170 km environ
barrages réservoirs ne manquent pas. le Chott el Arab qui débouche dans le golfe Arabo-persique. Le
• La zone de piedmont particulièrement développée Chott el Arab reçoit en rive gauche, les eaux abondantes,
en avant du Taurus, un peu moins en avant du tumultueuses et limoneuses du Karun (16 milliards de m3), au
Zagros, est beaucoup plus sèche. Elle est constituée parcours entièrement iranien (SANLAVILLE 2000).
de plateaux le plus souvent calcaires dans lesquels
les fleuves et leurs affluents s'encaisssent de Des régimes hydrographiques semblables
quelques dizaines de mètres et coulent entre des
terrasses caillouteuses. Ces plateaux sont Les régimes des deux fleuves sont très comparables: ils sont de
particulièrement étendus en Syrie surtout et dans le type pluvio-nival, marqués par les pluies méditerranéennes de
nord de l'Irak: ils constituent la Jesiré (= île) entre le saison froide et la fonte des neiges des montagnes du Taurus en
Tigre et l'Euphrate. Dans la partie septentrionale, les Turquie orientale et du Zagros. Partout un étiage marque la fin de
conditions pédologiques sont favorables aux la saison chaude (juillet, septembre), la montée des eaux se situe
cultures avec des sols riches et profonds surtout s'ils en automne et en hiver dès novembre et on enregistre de très
sont alluviaux ou volcaniques (plaine du Harran en hautes eaux de printemps (fin mars ou avril). Ces données
Turquie). Plus au sud, les sols sont souvent assez hydrographiques sont très différentes de celles du Nil: les hautes
minces, de qualité médiocre et le substratum est eaux sont moins abondantes et surtout ce sont des crues
souvent riche en gypse ce qui restreint beaucoup les printanières, trop tardives pour les cultures d'hiver, trop précoces
possibilités agronomiques. pour les cultures d'été.
• La grande plaine alluviale de Mésopotamie qui
commence vers Ramadi et Samara est un domaine D'une façon générale, il y a déphasage entre les périodes de
très différent, beaucoup plus complexe qu'on ne hautes et basses eaux et les phases de cultures. Les hautes eaux
l'imagine généralement. C'est une vaste étendue du printemps gênent les moissons des céréales (blé et orge) et les
(94 000 km2) limono-argileuse, large de près de 200 ravagent parfois dans la plaine mésopotamienne. Elles entravent
km, basse, plate et uniforme. Les seuls accidents de aussi les travaux agricoles des cultures d'été. Par contre la
relief sont les levées alluviales, les dunes de limon période des basses eaux de juillet à novembre correspond à celle
et les nombreux tells archéologiques.. où l'agriculture a le plus grand besoin d'eau.

L'Euphrate, long de 2 700 km, naît au nord du lac de Van. En Les écoulements du Tigre et de l'Euphrate présentent trois
fait, il résulte de la confluence de deux rivières: le Kara Sou (450 grandes caractéristiques: (figures 1 et 2)
km) qui prend sa source au mont Kargapazari à 3290 m. • Leur irrégularité est très forte et revêt un double
d'altitude et le Murat Sou (650 km), qui a pour origine le mont aspect.
Muratbasi à 3520 m. Après leur confluence, le fleuve dessine une
grande courbe de 420 km parsemée de gorges et de rapides et

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 1. Les aménagements et les débits mensuels à différents points de mesure du Tigre et de l’Euphrate

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775 et 5 200 m3/s. La crue maximale théorique est


L'irrégularité est saisonnière. 53 % des estimée à 8 000 m3/s. Ces crues sont très
écoulements s'effectuent en trois mois (mars, avril, supérieures aux possibilités d'évacuation des lits qui
mai). Les étiages estivaux sont très prononcés: 300 ne dépassent pas 2 000 m3/s pour l'Euphrate et
m3/s pour l'Euphrate à l'entrée en Irak alors que le 8 000 pour le Tigre. La gravité de ces crues est
débit moyen est de 830 m 3/s et pour le Tigre à renforcée par le fait qu'elles se produisent dans un
Bagdad respectivement 360 m3/s et 1410 m3/s. véritable delta intérieur où les chenaux des fleuves
Inconvénient majeur, ces étiages se placent à la fin sont sujets à des variations constantes et où il
de l'été (août et septembre) alors que les besoins en n'existe aucune vallée au sens topographique du
eau pour l'agriculture sont encore élevés. A la terme (Figure 1). Les fleuves charrient des quantités
différence du Nil, le Tigre et l'Euphrate n'opèrent énormes de matériaux: pour le Tigre
pas ce miracle d'apporter une eau étrangère dans le l'alluvionnement annuel est estimé à 50 millions de
désert au moment où il est le plus chaud, le plus tonnes (SANLAVILLE 2000).
desséché (VAUMAS E. 1955).
Nous sommes bien loin des conditions égyptiennes
Elle est inter annuelle. Déjà, en amont, en Turquie, où une vallée très nettement encaissée guide,
le module annuel peut varier dans le rapport de 1 à canalise l'écoulement de la crue. Aussi déviations et
4 aussi bien pour le Tigre que pour l'Euphrate. Plus changements de cours apparaissent-ils comme la
en aval, les écarts sont à peine atténués. Le débit norme. L'insécurité est le lot des fellah
moyen annuel peut varier dans de fortes mésopotamiens: les ravages des fleuves peuvent
proportions. A son entrée en Syrie l'écoulement réduire à néant le travail humain, digues et canaux
annuel moyen de l'Euphrate est de 28 km3 (certains d'irrigation. On garde le souvenir de la crue de 1831
auteurs turcs avancent le chiffre de 31 km3). Au du Tigre qui en une nuit emporta Bagdad et anéantit
cours des périodes de sécheresse 1958/1962 et 7 000 maisons (VAUMAS E. 1955).
1970/75, l'écoulement annuel n'a été
respectivement que de 15 km3 (49% de • Le débit décroît de façon notable d'amont en aval,
l'écoulement moyen) et 16 km3 (62% de notamment en Mésopotamie.
l'écoulement moyen!). Par contre, au cours de
l'année humide de 1969 le débit annuel s'est élevée A l'entrée en Syrie, le débit annuel moyen de
à 58 km3. A Hit, en Mésopotamie les deux l'Euphrate est, on l'a vu, de 28 km3. Le débit
extrêmes enregistrés sur les rives de l'Euphrate ont diminue légèrement pendant la traversée syrienne,
été de 12 km3 en 1930 et 35 en 1941 (1 à 3) les apports du Khabour (1,6 milliards de m3/an) et
(VAUMAS E. 1955). du Balikh (150 millions de m3/an) ne compensent
pas l'évaporation durant la traversée, il n'est que 26
Des constatations analogues peuvent être km3 à la frontière irakienne (figure 1). Il s'affaiblit
enregistrées pour le Tigre à Bagdad avec 16 km3 en considérablement en aval en raison de l'évaporation
1930 et 52 en 1946 (rapport 1 à 3,3). .(VAUMAS et de la difficulté de l'écoulement: il n'est plus que
E. 1955). En outre, d'une année à l'autre, hautes de 14 km3 à Nasiriya (VAUMAS E. 1955).
eaux et étiages peuvent être décalés. Les hautes
eaux peuvent être avancées dès janvier; en fait, Le Tigre, lors de son entrée en Irak, a un débit
elles peuvent se placer durant une période de 5 annuel de 18 km3 mais, à l'inverse de l'Euphrate, il
mois. De même, les étiages peuvent s'étaler s'enrichit considérablement avec les apports des
jusqu'en décembre (VAUMAS E. 1955). affluents venus du Zagros: Grand Zab: 13,1 km3,
petit Zab: 7,2 km3, Adhaïm, Diyala: 5,4 km3
• L'ampleur et la brutalité des crues sont (Figures 1 et 2). Ces apports marquent très
spectaculaires. fortement le régime du Tigre: cours d'eau
montagnards à forte pente, ils transportent une très
Alors que le débit moyen du Tigre est de 1410 m3/s importante charge alluviale et comptent des crues
à Bagdad, le fleuve a enregistré des crues de 13 000 fréquentes, brutales et violentes. En aval de Bagdad
m3/s. La crue maximale théorique est de 26 000 le débit annuel moyen s'élève à 46 km3 mais pour
m3/s après le confluent du Tigre et de la Diyala. Les les mêmes raisons que l'Euphrate, il n'est plus que
crues du Tigre sont particulièrement redoutables car de 7 km3 à Amara en Basse Mésopotamie et 2,5
il peut y avoir simultanéité entre les hautes eaux du km3 à Qalat Saleh ( SANLAVILLE 2000).
fleuve et celles de ses affluents (Figure 1). Pour
l'Euphrate à Hit, ces valeurs sont respectivement de

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discipliner définitivement le Tigre et l'Euphrate. La première


tentative remonte à la période ottomane quand, en 1911, la
Sublime Porte fait appel à un expert britannique William
Willcocks qui avait acquis une solide expérience aux Indes et en
Égypte (VAUMAS E. 1958). Sous le Mandat britannique, un
département de l'irrigation est créé; les premiers travaux inspirés
des plans de Willcocks sont entrepris. En 1950 le Bureau de
l'équipement qui bénéficie des premiers financements d'origine
pétrolière impulse une réelle dynamique à l'entreprise. L’Irak
moderne tout au long de la deuxième partie du siècle écoulé n’a
cessé de poursuivre et d’amplifier l’œuvre ainsi initiée. On peut
distinguier trois périodes dans ce chantier de longue haleine.

Dans un premier temps, entre les deux guerres, des barrages de


dérivation sont édifiés: ils orientent les eaux vers des canaux
d'irrigation. Le barrage d'Hindiya sur l'Euphrate est construit de
1911 à 1913 et modernisé en 1927. Sur le Tigre on réalise le
barrage de Kut de 1937 à 1939 et celui de Muqdadiya sur la
Diyala (Figure 2). De ces barrages partent toute une série de
canaux qui permettent l'extension de l'irrigation. Les progrès de
l'occupation du sol sont rapides: on passe de 1 700 000 hectares
irrigués à 3 000 000. Dans cette phase de l'expansion une place
capitale est tenue par les procédés d'irrigation individuels:
machines élévatoires (norias) et surtout les pompes à moteur qui
en 1950 ont en grande partie supplanté les engins traditionnels.
Figure 2 : Evolution des débits mensuels du Tigre et de
l’Euphrate au cours de la traversée de la Mésopotamie. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le dispositif se
Tigre : pointillés ; Euphrate : trait plein. complète: on veut protéger la plaine des inondations. À partir du
barrage de Ramadi (achevé en 1956), les crues de l'Euphrate sont
détournées vers les dépressions naturelles d'Habaniya et d'Abu
L'examen de ces données hydrologiques de base fait bien Dibis dont les capacités de stockage s'élèvent à 6,7 milliards de
apparaître la difficulté à mobiliser les eaux. L'harnachement du m3 (Figure 1) Les eaux du Tigre sont orientées vers l'immense
Tigre et de l'Euphrate s'impose si l'on veut non seulement se dépression endoréïque de l'oued Tharthar (85 milliards de m3)
protéger des inondations mais aussi assurer l'alimentation d'une grâce au barrage de Samara (1956) (Figure 1). Le contrôle des
population qui pour les trois pays concernés a plus que triplé en eaux du Tigre et de l'Euphrate est désormais assuré. La dernière
50 ans passant de 29 millions d'habitants en 1950 à 104 millions crue destructrice date de 1954 (VAUMAS E. 1958).
d'habitants en 2000. Il est indispensable de mettre en valeur des
terres incultes jusqu’alors faute d’eau. Il est nécessaire de Dans une nouvelle phase, on cherche à lutter contre l'irrégularité
maîtriser les écoulements, de régulariser les débits si l'on veut interannuelle en construisant des barrages de retenue en dehors
fournir à l'agriculture l'eau nécessaire au moment souhaitable. de la plaine mésopotamienne soit sur le plateau de la Jeziré
irakienne soit dans les régions montagneuses parcourues par les
Par ailleurs les aménagements hydrauliques ont progressé de affluents de rive gauche du Tigre. Un stockage de 40 milliards de
l'aval à l'amont ce qui ne simplifie pas les rapports entre pays m3 est prévu grâce à 6 barrages qui sont aussi producteurs
riverains. Les pays d'aval souhaitent que les aménagements d'électricité (MAJZOUB 1994). Tel est le cas du barrage
amont les plus récents ne compromettent pas les réalisations d'Haditha sur l'Euphrate, achevé en 1985. Sur le Tigre avait été
antérieures, bref que leurs "droits acquis" soient sauvegardés. construit antérieurement le barrage d'Eski en amont de Mossoul.
Dans les montagnes du Zagros, le long des affluents du Tigre, 5
De l’aval à l’amont : les aménagements successifs sites ont été retenus : 2 sur la Diyala (Muqdadiya, Hamrin,
Darbadikhan), un sur le Grand Zab (Bakhma), un sur le petit Zab
L’antériorité irakienne (Dukan) (Figure 1). Il est bien difficile de faire le point. Il semble
que seuls quatre de ces barrages soient actuellement achevés.
L’aménagement hydraulique de la Mésopotamie remonte à un Dans la même perspective, le canal Tharthar-Euphrate permet
passé ancien. Sous l’empire arabe abbasside la maîtrise de l’eau depuis 1976 de réutiliser les eaux accumulées dans le lac
était assurée mais par la suite l’abandon fut la règle. Ce n'est Tharthar et de pallier dans une certaine mesure la faible
qu'au début du XXième siècle que l'on envisage sérieusement de alimentation de l'Euphrate après les travaux entrepris en amont
en Syrie et en Turquie. L'aménagement des deux grands fleuves

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du Moyen-Orient, dans leur partie irakienne, est donc en passe de


s'achever. Près de 90 % des eaux mobilisées sont destinées à Le projet, dont la mise en œuvre souffre de nombreux retards,
l’agriculture dont les besoins n’ont cessé de croître au rythme de prévoyait l’irrigation de 640 000 ha nouveaux répartis en six
l’accroissement démographique d’un pays : 4,5 millions grandes zones, le long de l'Euphrate jusqu'à la frontière irakienne
d’habitants en 1947, 10 en 1972, 24 actuellement ! 19 milliards et le long des deux affluents de rive gauche, le Balikh et le
de m3 ont été prélevés en moyenne annuelle pour la période Khabour. On vise à irriguer 450 000 hectares de terres sèches sur
1940-49, 28 entre 1950 et 1959, 49 actuellement ! la steppe et à bonifier le long des rives de l'Euphrate 160 000
hectares de terres déjà irriguées. Ainsi, les superficies irriguées
Les aménagements syrien et turc syriennes pourraient être doublées. Le système agricole de la
vallée de l'Euphrate pourrait être intensifié. Les rendements des
Ces deux dernières décennies la Syrie d'abord et la Turquie cultures traditionnelles (blé, orge et coton) devraient être
ensuite ont entrepris la construction d'importants barrages en améliorés, de nouvelles cultures introduites : plantes fourragères,
amont sur l'Euphrate qui entraînent des incertitudes sur les légumes, riz et surtout betterave à sucre (AYEB 1998).
disponibilités en eau dont pourra disposer l'Irak.
Après quinze années d’efforts, le bilan des réalisations n’est pas à
Le barrage de Tabqa sur l'Euphrate et l'équipement du la hauteur des espérances initiales. L’intensification des systèmes
Khabour de culture est lente à venir. La mise sous irrigation se heurte à de
très sérieux problèmes techniques: salinisation des terres due au
Opération symbole à laquelle s’identifie le régime alaouite, la surpompage, trop forte concentration de gypse dans le sol,
construction du barrage de Tabqa en Syrie a été conduite de 1968 affaissement des canaux d'irrigation, pertes d'eau d'irrigation en
à 1976 avec l'assistance soviétique (Figure 3). Ce barrage-poids réseau de l'ordre de 50%! 240 000 hectares sont, en principe,
crée une retenue, le lac Assad, qui couvre 640 km2 et bonifiés mais l'irrigation effective concerne seulement 100 000
emmagasine 12 milliards de m3. La puissance installée permet de hectares actuellement. L’objectif fixé ne sera certainement pas
produire 5,6 TWh, mais l'intérêt principal du barrage est réalisé. Les nouveaux colons, qui sont astreints à un système
d'augmenter les superficies irriguées en Jeziré. Le barrage contraignant de coopératives, se recrutent avec difficulté: une
régulateur al-Bath complète le dispositif tandis que, plus en nouvelle paysannerie a du mal à s’enraciner.
amont, le barrage de Tichrin (1991) a une finalité purement
énergétique.

Figure 3. L’irrigation en Syrie

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

L'aménagement de la haute vallée du Khabour doit compléter le


dispositif mis en place dans la vallée de l'Euphrate. Le plan vise à Un projet colossal: le GAP (Güneydogu Anadolu Projesi)
l'irrigation à terme de 360 000 hectares (moins de 100 000 le sont
actuellement). Il repose sur deux types d'intervention. D'une part L’Euphrate représente, à lui seul, environ 45% du potentiel
une dizaine de petits barrages et de prises d'eau ont été réalisés le hydroélectrique de la Turquie. A partir d'un aménagement
long des petits affluents de la section amont du Khabour. La hydraulique du Tigre et de l'Euphrate, le Programme Régional de
retenue globale pour cet ensemble est de 100 millions de m3. Par Développement de l’Anatolie du Sud-Est vise à un
ailleurs, l'aménagement de la haute et de la moyenne vallée du développement intégré d'une vaste zone de 75 000 km2 incluant 6
fleuve se poursuit actuellement à une autre échelle. Trois départements d'Anatolie orientale peuplés de 6 millions
ouvrages de moyenne capacité sont achevés: le barrage d'habitants. La phase de réalisation est déjà largement entamée
d'Hassaké-ouest a une capacité de retenue de 91 millions de m3, (MEHMETCIK 1997-OLCAY ÜNVER 1997-NAFF & HANNA
celui d'Hassaké-est 232 millions de m3 et celui du Khabour en 2002). Ce projet colossal est illustré à la figure 4.
moyenne vallée a une retenue beaucoup plus importante: 665
millions de m3. Au total c'est plus du milliard de m3 qui sont ou
vont être mobilisés dans cette vallée du Khabour (AYEB 1998). Sur l'Euphrate, le barrage de Keban -le plus en amont- dont la
retenue est de 30 milliards de m3 est terminé depuis 1974; il
Enfin le long du cours frontalier du Tigre, les Syriens envisagent fournit exclusivement de l'électricité (1,2 TWh). Le projet global,
l'aménagement de stations de pompage pour la fourniture d'eau en aval de Keban, est beaucoup plus ambitieux. Une gigantesque
potable des villes de la région. opération hydraulique se décompose en treize sous-projets: sept
sur l'Euphrate et ses affluents et six dans le bassin du Tigre. Une
Au total, les infrastructures réalisées au cours de ces deux dizaine de centrales hydro-électriques produiront 26 TWh, dont
dernières décennies par la Syrie le long de l'Euphrate et de ses 8,1 pour Atatürk et 7,3 pour Karakaya. Le barrage Atatürk, la
affluents autorisent une mobilisation d'au moins 13 milliards de pièce essentielle, (48 milliards de m3, soit deux fois le module
m3. Tout ne sera pas utilisé pour l'irrigation mais plusieurs moyen annuel du fleuve) est entré en service en 1992 et, depuis,
milliards de m3 viendront en déduction du débit actuel de ont été achevés d’autres barrages notamment Karakaya.et
l'Euphrate à son entrée en Irak. En même temps, symétriquement Birecik sur l’Euphrate, Ilisu sur le Tigre.
les Turcs, plus en amont, procèdent à la mobilisation d'énormes
volumes d'eau ce qui ne sera pas sans effet sur le débit de
l'Euphrate à son entrée en Syrie et par voie de conséquence en
Irak.

Figure 4. Le Güneydogu Anadolu Projesi (GAP)

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Euphrate Tigre
Bassin Débit Bassin Débit
Turquie 28 % 88 % 12 % 40 %
Syrie 17 % 12 % 2% 0%
Irak 40 % 0% 52 % 51 %
Iran 34 % 9%

Tableau 1: Répartition de la superficie des bassins et du volume des débits (en %)


entre les pays riverains du Tigre et de l'Euphrate (Beschomer 1992)

L'eau ainsi mobilisée doit allier la production d'énergie et L’électricité des barrages doit alimenter de nouvelles usines sur
l’irrigation. Sur une superficie cultivée de 3 000 000 hectares, place au lieu d'être expédiée vers l'Ouest industrialisé.
1 700 000 seront irrigués et consommeront 22 milliards de m3 L'amélioration de l'habitat rural et le développement d'activités
d’eau/an. A partir de la retenue Atatürk, le tunnel hydraulique le touristiques sont également programmés. Le but de ce plan
plus long du Monde permettra l’écoulement de 328 m3/s (le tiers ambitieux est d'arrêter le flux d'émigration en fixant la population
du débit de l’Euphrate) et l’irrigation de la plaine d'Urfa-Harran. avec des activités économiquement efficaces. Son achèvement
Des canaux assureront, en outre, un transfert sur plusieurs est prévu pour 2013.
dizaines de kilomètres de l'eau nécessaire à l'irrigation des
régions limitrophes de la Syrie et notamment la plaine de On devine aisément que tous ces aménagements viennent
Mardin-Ceylanpinar. Des pompages à partir de retenues le long perturber le partage traditionnel des eaux entre les trois pays.
du Tigre permettront la conquête de nouvelles superficies
irriguées plus à l'est. Actuellement, la production électrique Un difficile partage des eaux
atteint 16 TWh et 120 000 hectares sont effectivement irrigués et
200 000 prêts à l'être. Quand tous les projets (22 barrages Avec la poursuite des aménagements hydrauliques dans les cours
capables de stocker 110 milliards de m3: 101 sur l'Euphrate, 9 sur syrien et turc du Tigre et surtout de l'Euphrate, les relations entre
le Tigre et 19 centrales) qui intéressent aussi bien la vallée de Etats, déjà fort délicates dans cette partie du Moyen Orient, se
l'Euphrate que celle du Tigre viendront à terme, on estime qu' compliquent dangereusement. La question du partage de l'eau se
entre 17 et 34% du débit sera absorbé (BESCHOMER 1992). Si greffe sur les autres questions en suspens (question kurde, non
tout se passe comme prévu le débit de l'Euphrate en Syrie devrait reconnaissance de certains tracés frontaliers) et contribue
être réduit de 11 milliards de m3 et celui du Tigre de 6. En outre, sérieusement à aggraver le contexte géopolitique. Les deux pays
les risques de pollution en aval sont prévisibles (NAFF & arabes d'aval: la Syrie et l'Irak se trouvent placés dans une
HANNA 2002). Les eaux usées du GAP vont se déverser dans la inconfortable position de dépendance à l'égard de la Turquie
zone où se forme la source du Khabour, l’affluent syrien de (tableau 1). L'Euphrate, le Tigre et ses affluents coulent bien en
l’Euphrate. On peut deviner la vigueur des réactions syrienne et Irak mais ils sont alimentés par des précipitations extérieures:
irakienne. 70% de l'alimentation est turque, 7% iranienne et 23% seulement
irakienne. Cette situation ne posait pas de problème jusqu'alors
La politique gouvernementale en faveur de l'Est s'est concentrée dans la mesure où l'Irak était, de fait, le seul utilisateur. Il n'en est
sur ce projet gigantesque, érigé en véritable mythe du pas de même aujourd'hui avec les réalisations syriene et turque.
développement national. Le GAP est pour les autorités turques
conçu comme une solution au sous développement de la partie Hydropolitique et crises interétatiques
kurde du pays et une réponse économique aux demandes
d'autodétermination de ses habitants. Les effets d'impact sont Elles ont été fort nombreuses depuis une trentaine d'années. Elles
assez spectaculaires. Le projet, qui inclut le transfert de la opposent évidemment la Turquie aux deux autres pays arabes.
population de plusieurs centaines de villages et de la petite ville Mais les frères arabes ennemis (Syrie et Irak) s'opposent aussi
de Samsat, l'antique Samosate, et plusieurs dizaines de chantiers violemment entre eux. Les premières discussions entre États
de fouilles archéologiques de sauvetage, est considérable. Le coût riverains remontent à la décennie 1960. Une réunion tripartite de
total est estimé à 32 milliards de $ US, soit le 1/5 du PNB annuel 1965 aboutit à un échec.
du pays. On souhaite donc rentabiliser au mieux ces
investissements, en substituant à la céréaliculture extensive une
agriculture irriguée intensive tournée vers les cultures La construction du barrage de Tabqa a provoqué une vive
industrielles, en premier lieu le coton. L’irrigation permettra réaction de la part de l'Irak d’autant plus, qu’au même moment,
aussi l’augmentation du rendement des céréales et des vergers et la Turquie mettait en eau le barrage hydroélectrique de Keban.
l’introduction de nouvelles cultures: soja, maïs, arachide, riz. L'Euphrate fournit en effet 37% des eaux d'irrigation de l'Irak. Le
remplissage du lac Assad priva temporairement l'Irak d'une partie

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

des eaux de l'Euphrate mais les évaluations des deux pays 1972/73 les deux mêmes pays firent des tentatives infructueuses
diffèrent. L'Irak prétendait n'avoir disposé en 1975 que de 9,4 pour négocier un accord sur l'Euphrate. L'imprécision du droit
milliards de m3 (moins du 1/3 du débit habituel) alors que la international en ce domaine ne facilite pas les choses.
Syrie avançait le chiffre de 12,8 milliards de m3 l'équivalent de la
consommation annuelle de l'Irak à l'époque. Devant la Le seul arrangement consenti par la Turquie, en 1987, est un
détérioration des relations entre les deux pays une médiation accord bilatéral avec la Syrie portant sur les quotas, la Syrie
saoudienne fut tentée mais le projet saoudien de répartition reçoit 500 m3/s (soit 15,75 milliards de m3-an) alors que le débit
proportionnelle des eaux n'eut jamais de suite. Il fallut naturel de l'Euphrate à l'entrée en Turquie est de 28 milliards de
l'intervention soviétique pour que la Syrie accepte de laisser m3-an. Un autre accord bilatéral syro-irakien (avril 1990) prévoit
s'écouler une quantité d'eau supplémentaire. Pendant la période une répartition proportionnelle des eaux de l'Euphrate entre les
de sécheresse des années 1980, l'Irak accusa plusieurs fois la deux pays (42% pour la Syrie, 58% pour l'Irak) quel que soit le
Syrie de retenir les eaux de l'Euphrate. débit du fleuve soit en année «normale» 6,6 milliards de m3 pour
Les tensions entre la Turquie et ses voisins arabes sont la Syrie et 9 pour l'Irak .
récurrentes. Avec la Syrie, elles sont les plus fortes. La Turquie
établit un lien avec le problème de l'Oronte. Entre la Turquie et la Toutefois les crises ont été nombreuses entre les trois pays
Syrie il existe, en effet, un contentieux de fond lié à l'annexion du concernés que ce soit avant ou après la signature de ces accords.
Sandjak d'Alexandrette devenu le Hatay turc. En 1939, la France,
puissance mandataire en Syrie, céda le Hatay à la Turquie pour Quelles perspectives pour la prochaine décennie?
s'assurer sa neutralité dans le conflit à venir avec l'Allemagne. La
Syrie n'a jamais reconnu cette annexion du Sandjak
d'Alexandrette parcouru par la partie aval de l'Oronte. L'eau de Un règlement satisfaisant pour les trois parties en présence paraît
l'Oronte est actuellement, dans la partie amont du fleuve, très difficile sinon impossible tant les positions de principe sont
mobilisée par la Syrie à plus de 90%. Depuis 1964, la Turquie éloignées.
propose à la Syrie un accord sur tous les cours d'eau communs
aux deux États, en particulier sur l'Oronte, ce qui reviendrait à L'Irak estime que les deux fleuves sont internationaux et
une reconnaissance syrienne indirecte de la souveraineté turque demande le respect des droits acquis. Cette position sous-entend
sur Alexandrette. Damas qui persiste dans sa revendication du le respect de la consommation antérieure de chacun des États
Sandjak d'Alexandrette n'obtient pas de règlement satisfaisant à riverains et le partage équitable des ressources supplémentaires
propos de l'Euphrate. obtenus par des aménagements ultérieurs. L'Irak demande aussi
que soit reconnue l'indépendance des bassins versants et s'oppose
Plus récemment la décision unilatérale de la Turquie à la position turque mais aussi syrienne qui considère que le
d'entreprendre le GAP a été perçue par ses voisins d'aval comme Tigre et l'Euphrate constituent deux branches d'un même bassin
agressive et indélicate. La construction du barrage de Keban hydrographique. En optant pour l'unicité du bassin, la Turquie et
suscite, en 1972, des protestations officielles de la Syrie non pas la Syrie proposent que l'Irak prenne sa part de ressources sur le
à cause d'une baisse effective du débit (le barrage produit de Tigre difficilement aménageable dans sa partie amont laissant
l'électricité et doit régulariser le fleuve) mais parce que la ainsi à la Turquie et à la Syrie le bénéfice exclusif des eaux de
Turquie démontrait qu'elle était capable de contrôler l'Euphrate l'Euphrate. Pour l'Irak au contraire les deux fleuves doivent être
en amont. L'affrontement le plus sérieux qui opposa la Turquie et considérés séparément et un partage équitable des eaux de chacun
ses deux voisins eut lieu lors du remplissage du lac de retenue du d'eux doit être envisagé entre les trois États riverains.
barrage Atatürk au début de 1990. La Turquie est accusée non
sans raison de ne pas avoir honoré les engagements antérieurs Pour la Syrie, l'Euphrate est un fleuve international et il doit y
(celui de 1987). Il y a eu effectivement rupture de l'alimentation avoir respect des "droits acquis" et interdiction de tout
en eau de l'Euphrate durant le mois de janvier 1990. En Irak, aménagement qui modifierait le débit sans l'accord de l'ensemble
l'interruption de l'écoulement a conduit à une perte de 15% des des États riverains. Sur ce point la position syrienne est identique
récoltes. Récemment le désaccord a été manifesté à propos de la à celle de l'Irak. Par contre, elle s'en écarte sur un autre point: elle
construction du barrage de Birecik (figure 4) soutient "l'unicité" du bassin versant du Tigre et de l'Euphrate. En
clair elle propose que le partage des eaux de l'Euphrate ne s'opère
L’ « arrangement » de 1987 qu'entre la Syrie et la Turquie et que l'Irak se satisfasse d'une
exploitation quasi exclusive des eaux du Tigre qui n'est qu'un
Il n'existe aucun traité tripartite sur l'exploitation et la répartition fleuve frontalier pour elle.
des eaux entre les États riverains du bassin du Tigre et de
l'Euphrate. Le traité de Lausanne de 1923 contenait une clause La Turquie soutient que les deux fleuves constituent un seul
stipulant que la Turquie devait consulter l'Irak avant bassin et qu'ils sont transfrontaliers et non internationaux. Un tel
d'entreprendre des travaux hydrauliques. En 1962, la Syrie et statut permettrait à la Turquie de gérer à sa guise les ressources
l'Irak créèrent une commission mixte mais son rôle resta limité disponibles des deux fleuves sans prendre en considération les
du fait de l'absence de travaux hydrauliques importants. Vers demandes et les besoins de la Syrie et de l'Irak. La Turquie

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

accepte pourtant de ne pas porter atteinte aux droits acquis La progression de la salinisation
antérieurs aux nouveaux projets hydrauliques. Elle a ainsi
accepté de signer l'accord de 1987. Pour l'avenir sa position est La salinisation des terres est à la fois un frein et une conséquence
nette: elle accepte de coopérer pour la gestion des eaux du Tigre de la mise en valeur. Elle est la plus marquée en Mésopotamie.
et de l'Euphrate, à condition de se limiter à des projets précis. Elle a, en partie, des causes naturelles : les eaux du Tigre et de
Mais elle n'est pas prête d'accéder à la demande de ses co- l'Euphrate contiennent une charge non négligeable de sels dissous
riverains de conclure un accord multilatéral sur des quotas de et ne peuvent être utilisées sans précaution. L'écoulement des
répartition. Cette attitude contribue à entretenir la tension dans la eaux, notamment celle des nappes phréatiques, s'effectue très
région. La Turquie soutient que les déficits en eau en aval sont difficilement et favorise ainsi la salinisation. La Mésopotamie est
liés à une mauvaise gestion et ne relèvent pas du domaine une vaste plaine limono-argileuse, large de près de 200 km,
juridique. Les pays en aval doivent mettre en œuvre des basse, plate et uniforme. La pente est extrêmement faible : elle
techniques plus économes en eau. Elle soutient que l'accord de est, par exemple de 0,034 % entre Kut et Amara, et elle diminue
1987 sur les quantités allouées à la Syrie est définitif et rejette les encore vers l’aval puisque le Tigre est à 5 mètres seulement
demandes conjointes de la Syrie et de l'Irak pour une d’altitude alors qu’il lui reste encore plus de 300 km à parcourir
augmentation des quotas à 700 m3/s. (pente de 0,016 %). Dès l'entrée dans la plaine en amont de
Bagdad, le Tigre et l'Euphrate coulent entre des digues dans un lit
Cette position risque d'être lourde de conséquences. Si on se fie à exhaussé par rapport à la plaine qui les environne. L'irrigation
des estimations turques figurant dans le tableau 2, sans doute un par gravité ne pose aucun problème: tous les canaux s'étirent
peu gonflées, dans les décennies à venir les demandes d'eau ne entre des digues au-dessus des champs. En revanche,
feront que croître et l'on voit mal comment les demandes des l'écoulement des nappes est très lent; d'immenses marais
pays en aval pourraient être satisfaites. jalonnent la plaine, surtout en Basse Mésopotamie. L’évaporation
est intense dans ces eaux plus ou moins stagnantes. La salinité
Dans un cadre plus large, la politique turque est de plus en plus touche de 70 à 80% des terres cultivées. 25 000 hectares sont
ambiguë. A la fin des années 80, elle se présentait comme le perdus chaque année.
château d'eau de la région et on lui prêtait l'intention de céder une
partie de ses eaux aux pays arabes. Maintenant elle veut toute son L'action humaine contribue également à l'extension de la
eau pour elle. Cette réticence manifeste va de pair avec un salinisation. L'eau est utilisée sans contrôle et, à certains égards,
désintérêt croissant vis à vis du Moyen Orient arabe. La Turquie gaspillée. Il n'est pas certain que l'intensification des systèmes de
commence à se considérer comme le centre géopolitique d'une cultures soit écologiquement acceptable. L'économie agricole
région en train d'émerger. Il y a plus d'avenir pour elle dans le traditionnelle avec jachère maintenait un certain équilibre. Une
développement de liens économiques et politiques avec les États intensification qui tend à une occupation pérenne des terroirs
de l'ex URSS notamment les turcophones. accroît le rythme des arrosages et aboutit à une dégradation
Plus que jamais la Turquie reste maître des eaux. accrue de l'environnement dans l'état présent de la technique. Par
ailleurs avec le développement des cultures irriguées en amont,
Aménagement hydraulique et environnement les eaux sont beaucoup plus polluées et salées. La teneur en sel
qui est de l’ordre de 250 mg/l à la frontière turque passe à plus de
Une intervention humaine de si grande ampleur et si prolongée 600 mg/l dans la partie inférieure de l’Euphrate et à 5 000 mg/l
dans le temps induit des effets d’impact non négligeables sur au débouché sur le Golfe.
l’environnement. Ils sont les plus sensibles et les plus anciens en
Irak mais ils commencent à se faire sentir dans la partie amont
avec la mise en valeur du GAP.

Euphrate Tigre
Potentiel Utilisation Potentiel Utilisation
(km3) souhaitée (km3) souhaitée
(km3) (km3)
Turquie 31,6 18,4 25,2 6,9
Syrie 4 11,3 0 2,6
Irak 0 23 23,43 45
Total 35,6 52,9 48,7 54,5

Tableau 2: Potentiel et demande d'eau (en km3) des trois pays riverains du Tigre et de l'Euphrate
(BESCHOMER 1992)

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

L'extension de l'irrigation ne peut s'envisager qu'avec la mise en n’occupent plus en 2 000 que 5 600 km2 (diminution de 86 %).
place d'un système de drainage longtemps négligé. L'entreprise Les quelques marais qui échappent au désastre, mal alimentés,
est difficile. De Bagdad au Golfe a été mise en chantier la sont en déclin. Leur disparition totale semble irréversible. C’est
construction d'un grand canal de drainage pour évacuer vers la un écosystème de marécages (flore et faune) unique dans cette
mer les eaux salées au lieu de les rejeter dans les fleuves. Long partie du monde qui disparaît. (Naff & Hanna 2002) Les Arabes
de 565 km, ce «troisième fleuve»,vient d'être achevé en 1992. des marais avaient dejà durement pâti du conflit irako-iranien des
C‘est l’aboutissement en réalité d’un vieux projet, il date des années 80. Ce sont maintenant leur condition de vie qui changent
années 50. La réalisation est techniquement spectaculaire. Le radicalement. Pour la plupart d’entre eux la seule issue est
tracé du canal s’inscrit entre les deux fleuves, il débute au sud de l’exode rural.
Bagdad et court jusqu’au golfe Arabo-persique. Dans sa partie
amont, il est capable d’évacuer 30 m3/s et dans sa partie Les aménagements hydrauliques du Tigre et de l’Euphrate sont à
terminale 325 m3/s soit environ 10 milliards de m3-an. En Basse l’image de ce qui a été entrepris, le demi-siècle dans les marges
Mésopotamie, à la hauteur de Nassiriya sa largeur est de 250 arides et les déserts du reste de monde ( vallée du Nil,
mètres et sa profondeur de 2 mètres. En outre, des photos équipement des vallées de l’Amou et du Syr Daria en Asie
satellites récentes (NAFF & HANNA 2000) ont révelé que dans Centrale etc…). En dépit des tensions inhérentes à tout partage
la zone des marais, en rive droite du Tigre, un dispositif des eaux, notre région d’études apparaît comme relativement
complémentaire a été introduit à la hauteur de Qurna : un privilégiée dans un Moyen-Orient aride où la pénurie est
immense fossé de drainage de 48 km de long et 2 km de large désormais installée (Israël, Palestine, Jordanie…). Il faudrait
qui, de toute évidence, a précipité leur assèchement. toutefois se garder de trop d’optimisme. Il faut, en effet, prendre
en compte pour les décennies à venir l’accroissement
La disparition des marais de Basse Mésopotamie démographique qui portera les habitants de l’Irak, de la Syrie et
de la Turquie de quelque 115 millions actuellement à 156 en
L’achèvement du Grand Canal signifie en fait la mort des mort 2025. Le tableau 3 ci-dessous met en perspective l’évolution des
des marais de Basse Mésopotamie. D’après le projet, il pourrait ressources annuelles par habitant compte tenu des dispositions
permettre de gagner par la désalinisation 1,5 millions d'hectares, de l’ « arrangement » de 1987.
de limiter les inondations en période de crue afin d’assurer une
production agricole moins aléatoire et aussi, pour certains,
d’améliorer la navigation vers le Chott el Arab. Sans conteste le
projet répond à une rationalité technologique et économique mais
sa réalisation suscite polémiques et contestations. En arrière plan
apparaît une dimension sociale et géopolitique. Le troisième
fleuve est perçu aussi comme une opération dirigée contre la
communauté chiite locale et contre les Arabes des marais dont le
cadre de vie et les conditions d'existence seraient totalement
transformés. Il permettrait au pouvoir central sunnite d’asseoir
son autorité sur une région chiite trop souvent rebelle, occupée
par les « Arabes des marais » superbement décrit par Wilfred
Thesiger (1991).

Quelle est la situation actuelle ?

A vrai dire les marais sont menacés depuis de longues années par
la diminution de leur alimentation. Les deux fleuves sont affaiblis
par l’infiltration, l’évaporation, les prélèvements pour
l’irrigation. Depuis 1987, les quotas consentis par la Turquie à la
Syrie (6,6 km3) et à l’Irak (9 km3) par l’accord de 1987 ont
considérablement réduit les débits. Quand tous les équipements
du GAP seront réalisés on estime que la réduction sera
certainement plus importante portera sur 36 % du débit des deux
fleuves. L’alimentation des marais s’en ressentira inévitablement.
Mais en fin de compte c’est l’achèvement du « troisième fleuve »
qui a porté le coup fatal aux marais de Basse Mésopotamie. Le
bilan est sévère. Les marais qui s’étendaient sur 35 000 km2

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Ressource 2000 2025


en km3 Population m3-an-hab Population m3-an-hab
millions millions
Turquie 203 66 3080 88 2306
Syrie 14,2 16 947 27 525
Irak 61 23 2877 41 1487

Tableau 3. Evolution 2000-2025 de la ressource en eau des 3 pays riverains avec l’application de l’arrangement
de 1987.

La Turquie qui en 2025 disposera de 2306 m3-an-hab restera MIRIAM R. LOWI, (1995): Water and power: the politics of a scarce resource in
the Jordan River basin. Cambridge, Cambridge University press, 297 p,
toujours bien pourvue. La baisse de la ressource irakienne est MUTIN G, (2000),: L'eau dans le Monde arabe, Paris, Ellipses, 156 p.
sensible : elle passera de 2877 m3-an-hab à 1487. La situation de NAFF T. & MATSON R.,: (1984), Water in the Middle East: Conflict or
la Syrie sera plus problématique. En 2000, elle est de l’ordre de Cooperation, Boulder et Londres, Westview Press, 236 p.
947 m3-an-hab, elle descendra à 525 bien en dessous de la norme NAFF T. & HANNA G, (2002), The Marshes of Southern Iraq : a hydro-
engineering and political profile, in The Iraqi Marshlands, a human and
de 1000 m3-an qui détermine le seuil en dessous duquel un pays environmental study, edited by Emma Nicholson & Peter Clark.,
peut rencontrer de sérieuses difficultés. Si la perspective de London, Politico’s Publishing,
pénurie est à écarter au niveau régional, les inégalités de la Nicholson E. & Clark P. (ed), (2002), The Iraki Marshlands, a human and
répartition de la ressource entre pays riverains se creuseront et environmental study, London, Politico’s Publishing 330 p.
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VertigO, Vol 4 No 3 70
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

LES PARADIGMES DE LA GESTION


TRANSFRONTALIÈRE À L'ÉPREUVE DU DNIEPR
Gabrielle BOULEAU1, Pierre LORILLOU2, 1ENGREF, Département eau, 648 rue JF Breton, BP 44494
34093, Montpellier Cedex 5, Tel +33 (0)4 67 04 71 14, Fax +33 (0)4 67 04 71 01, Courriel :
[email protected], 2 BCEOM – 78 Allée John Napier, 34965 Montpellier Cedex 2, Tel : 04 67 99 23 90,
Courriel : [email protected]

Résumé : Les recommandations internationales concernant la gestion des eaux transfrontalières s’appliquent traditionnellement pour des
pays riverains, concurrents sur le plan économique qui ont des législations très distinctes, des populations de cultures et de langues
différentes et qui ne possèdent pas de systèmes de suivi de la qualité de l’eau à l'échelle supra-nationale. Ces présupposés ne sont pas
toujours pertinents dans les pays de l'ex-Union Soviétique et en particulier dans le bassin du Dniepr. Il y a donc lieu d'adapter ces
recommandations en reconnaissant les atouts institutionnels communs de ces pays nouvellement indépendants tout en intégrant les
contraintes de l'héritage industriel et de la transition économique en cours. La formation continue pourrait jouer un rôle essentiel dans le
cas précis du bassin du Dniepr.
Mots clefs : Bassin transfrontalier, eaux internationales, Dniepr, Mer Noire, Tchernobyl, Ukraine, Russie, Biélorussie, Crimée.

Abstract : International guidelines for transboundary waters have been developed for riparian countries facing economical competition,
having very different legislations, culture and languages. Such guidelines recommend to set an international monitoring system because
most of the time it is missing. Riparian countries of the Dniper have a common recent past which make things quite different from most
international basins. Therefore such guidelines must be adapted to acknowledge institutional opportunities of the New Independant States.
Moreover, the industrial heritage and the economical transition are big constraints to take into account. Retraining could be a key factor
for the future of the Dniper basin.
Key words : Transboundary basin, international waters, Dniper, Black Sea, Techernobyl, Ukraine, Russia, Belarus, Crimea.

Introduction L’Union Européenne finance ce type d’opération à condition que


les contenus pédagogiques évoluent pour une meilleure prise en
L’Union Européenne finance des projets de formation dans les compte des aspects transfrontaliers de la gestion de l’eau.
pays de l’ex-URSS pour accompagner des projets
d’investissement et de soutien à ces économies en transition. Le Le projet DNEPR a donc été conçu pour répondre à ces deux
projet DNEPR Tempus2 est un projet de formation continue à objectifs. Il semblait possible au départ de transposer sur le
destination de gestionnaires de l’eau dans le bassin du Dniepr et Dniepr des expériences menées en formation initiales sur un
couvre donc la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine. Ce projet est autre cours d’eau transfrontalier, l’Escaut (Ploeg et Verhallen,
né de la rencontre entre un besoin local de formation continue 2002 ;Bouleau, 2000 ;2002). Les échanges au cours du projet ont
innovante et de la politique de l’Union Européenne qui, comme montré que les recommandations classiques de la gestion
de nombreux bailleurs de fonds internationaux, a mis la gestion transfrontalière n’étaient pas toutes pertinentes sur le Dniepr. En
des fleuves transfrontaliers dans ses priorités. Depuis reprenant historiquement l’argumentation développée pour
l’effondrement de l’Union Soviétique, les universités promouvoir ces principes, nous montrerons quels présupposés ne
traditionnellement chargées de la formation continue des s’appliquent pas sur le Dniepr.
gestionnaires de la ressource en eau du bassin du Dniepr n’ont
plus de stagiaires en formation faute de financement et de Justification scientifique de gestion par bassin versant
mobilité de ces professionnels. Convaincues néanmoins que
l’amélioration de la gestion de ce fleuve très pollué passe par une La gestion transfrontalière des cours d’eau cherche à prendre en
meilleure sensibilisation des gestionnaires et par leur formation, compte les interactions hydrauliques et écologiques au sein d’un
elles recherchent des fonds pour promouvoir leur action auprès bassin en s’affranchissant des limites administratives. En
des bailleurs de fonds locaux et pour développer des outils de revenant aux principes physiques et naturels qui ont donné lieu
formation à distance permettant d’offrir au moins une partie de la aux recommandations de gestion par bassin, nous cherchons à
formation sans déplacement. montrer que sur le Dniepr il y a lieu d’adapter les priorités en
évitant d’être dogmatique.

VertigO, Vol 4 No 3 71
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

l'ensemble des organismes vivants et l'ensemble des facteurs


La notion de bassin hydrographique n’a pas toujours été physiques du milieu, autrement dit écosystème ». Les
acceptée politiquement développements en écologie fluviale prennent leur essor dans les
années 1980, notamment grâce à des financements
La notion de bassin hydrographique est ancienne. On sait par internationaux2. Les recherches sur les communautés d’êtres
exemple que le sultan Mehmed II prit des mesures de vivants dans les rivières et les déterminismes physiques qui les
conservation des bassins versants en 1453 après la prise de contrôlent ont montré l’importance de la prise en compte globale
Constantinople, interdisant la coupe des arbres et le surpâturage des rivières dans leur bassin versant pour respecter le continuum
dans le bassin de la rivière alimentant la ville. Les sociétés fluvial amont-aval (Vannote et al., 1980), latéral et vertical
grecques et japonaises utilisaient également cette notion (Amoros et Petts, 1993) et les déterminismes imposés par des
(Lévêque, 2001). On ne sait pas si dans l’antiquité cette notion échelles de temps et d’espace emboîtées qui structurent la
suscitait déjà des débats politiques. Mais à la révolution mosaïque dynamique des habitats remaniés par les crues (Naiman
française, les réclamations envoyées au Comité de Constitution et al., 1988). Il est généralement accepté que seule la prise en
des départements montrent que la prise en compte des obstacles compte de tout un bassin versant permet d’asseoir une gestion
naturels pour le découpage ne s’est pas faite sans discussion. La environnementale de l’hydrosystème. De là viennent les
notion de bassin versant correspondait à un objet qui était recommandations de gestion transfrontalière des fleuves qui
familier aux ingénieurs de la navigation et aux hydrauliciens en traversent plusieurs Etats.
général. Néanmoins la théorie de Buache de Neuville1 qui
consistait à adopter les limites des bassins comme limites Le Dniepr : un fleuve transfrontalier ?
administratives rencontra des oppositions de la part d’habitants
pour qui les territoires vécus ne correspondaient pas à ce L’adjectif transfrontalier est récent
territoire fonctionnel. Buache défendit sa position en disant que
ces limites avaient le mérite d’être objectives, c’est à dire L’intérêt particulier que rencontre l’adjectif « transfrontalier »
correspondant à une réalité physique et non politique. Mais appliqué aux grands fleuves dans les conférences et les
l’objectivité que revendiquait Buache fut remise en cause par programmes internationaux est récent. Avant d’être
d’autres disciplines comme la géologie qui avait des arguments transfrontaliers, les fleuves ont été frontaliers. L’étude des traités
également objectifs pour découper autrement – suivant des internationaux montre en effet que pendant longtemps (du IXème
limites géologiques (Ozouf-Marignier, 2001). Si de nombreux au XXème siècle) l’eau a servi à délimiter les frontières (Oliver,
départements français ont finalement pour limites une ligne de 1998 ; Sironneau, 1998). Si dans les zones de montagnes, on a
partage des eaux, c’est notamment parce que les politiques qui souvent utilisé les lignes de crête comme limite administrative,
ont pensé la décentralisation au moment de la révolution les fleuves de plaine ont servi de frontières constituant à la fois
française étaient proches du milieu des ingénieurs hydrauliciens une barrière naturelle et une ressource potentielle à partager. Le
(Ozouf-Marignier, 2001). Dans les pays où les découpages cas de la frontière luso-espagnole est particulièrement significatif
administratifs ne correspondent pas du tout aux bassins versants, car au lieu de traverser tous les cours d’eau par une ligne nord-
il est probable que la gestion par bassin rencontre des hostilités sud, la frontière définie par les conventions de 1864 et 1926 suit
de la part des politiques qui agissent sur des territoires différents. très fréquemment la ligne des cours d’eau est-ouest. Sur les
Ainsi la gestion par bassin peut sembler une évidence dans 1000 km de frontière ainsi tracée, 653 km longent un cours
certains pays et revêtir un caractère révolutionnaire dans d’autres. d’eau, permettant aux deux pays d’être riverains l’un de l’autre et
non plus dans une relation d’amont et d’aval (Gendrot, 2001).
L’unité écologique fluviale trouve un nouvel écho dans les
années 1980-90 Le passage du rôle de frontière à celui de voie de libre échange
est tardif. L’essor de la navigation au XIXème siècle a contribué à
Avec l’écologie, la notion de bassin versant connaît un regain internationaliser certains fleuves frontaliers, notamment en
d’intérêt au XXème siècle. Christian Lévêque (2001) fait remonter Europe (Vlachos, 1994). Le Pô, le Danube, l’Oder, l’Elbe et le
la notion d’écosystème à Thieneman, un limnologiste allemand Rhin, par exemple, ont ainsi acquis un statut équivalent aux eaux
qui a jeté les bases d’une typologie des lacs en 1925, suivi dix marines internationales, autorisant la navigation d’embarcation
ans après par Tansley qui recommande d’étudier les organismes de nationalités diverses (Silva et Silva, 1995). Tandis que sur
vivants à l’échelle d’un « système écologique comprenant d’autres cours d’eau, comme l’Escaut, des blocus discontinus et
des péages ont longtemps pénalisé la circulation marchande
1 (Meijerink, 1998).
A partir de 1737, Philippe Buache géographe du roi et
cartographe français posa les bases d’une lecture systématique du
territoire fondée sur une charpente de montagne encadrant les
bassins fluviaux. Son neveu et disciple Jean-Nicolas dit Buache
2
de la Neuville diffusa et vulgarisa cette notion (Ozouf-Marignier, le programme UNESCO « man and biosphere » démarre en
2001) 1974

VertigO, Vol 4 No 3
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Avec la diversification des usages de l’eau au XXème siècle (en permet pas d’envisager de nouveaux grands ouvrages. L’amont
particulier pour l’industrie), les conflits de part et d’autres des influence peu la gestion quantitative du fleuve. L’appropriation
frontières se sont multipliés. La jurisprudence internationale a de la ressource s’est plutôt faite par le pays aval contrairement au
progressivement limité la souveraineté nationale. Vlachos (1994) schéma classique des relations amont-aval. L’Ukraine possède
décrit plusieurs concepts qui se sont successivement remplacés six retenues hydroélectriques gigantesques totalisant 46 milliards
dans la jurisprudence internationale : de mètres cubes.

• l'absolue souveraineté territoriale3 où chaque pays Par ailleurs, l’Ukraine consomme près de 9 milliards de mètres
riverain fait ce qu'il veut de l'eau ; cubes par an (80% de la consommation du bassin, 20% du débit
du Dniepr à Kiev) dont 3 milliards de mètres cubes pour
• l'absolue intégrité territoriale où la liberté amont doit alimenter des zones hors-bassin (UNDP-GEF, 2003). Cette
s’exercer sans modifier le flux aval ; inversion du schéma classique est due à une spécificité de ce
fleuve qui possède des chutes et des canyons dans sa partie aval.
• la souveraineté territoriale limitée et le principe
d'utilisation équitable qui assurent une part raisonnable La souveraineté nationale sur la gestion de l’eau telle que
de l'eau à l'aval ; l’évoque Vlachos (1994) peut être remise en cause pour mieux
prendre en compte les questions de qualité de l’eau lorsque les
• la doctrine de la communauté des états riverains où la pays aval subissent une pollution amont. Le Dniepr est très
gestion intégrée transcende les frontières ; pollué aussi bien à l’amont qu’à l’aval par des industries lourdes
et agro-alimentaires peu performantes et les usages potables en
Le terme « fleuve transfrontalier » s’est imposé tardivement pour Ukraine ne peuvent incriminer spécifiquement l’amont
accompagner cette dernière doctrine juridique. Il met l’accent sur biélorusse. Un enjeu important dans le bassin est la pollution
la responsabilité des pays amont dans les impacts subis à l’aval et radioactive provoquée par l’accident de Tchernobyl. Tchernobyl
prône une approche concertée à l’échelle du bassin. est situé en Ukraine à la frontière biélorusse à la confluence du
Pripiat au niveau de la première grande retenue hydroélectrique
Le Dniepr n’est transfrontalier que depuis 1991 et l’opposition du Dniepr. La plupart des radionucléides peu solubles dans l’eau
amont-aval n’est pas toujours pertinente ont été adsorbés sur les sédiments et les sols. L’accident a
durablement contaminé des terrains à l’amont et à l’aval. Les
Le bassin du Dniepr prend sa source en Fédération de Russie, surfaces de territoire contaminées sont de 42 milliers de km2 en
reçoit en Biélorussie les eaux de la Bérézina et du Pripiat puis Biélorussie, 55 milliers de km2 en Ukraine et 17 milliers de km2
s’écoule à travers l’Ukraine jusque dans la Mer Noire (voir figure en Russie (UNDP-GEF, 2003). Des pièges sédimentaires mis en
1). Le bassin du Dniepr est un des plus grands bassins européens place dans les retenues ont été assez efficaces. Cette pollution n’a
(511 000 km2, 2 200 km de long, 43 km3/an de débit total à donc qu’un faible caractère amont-aval.
Kiev). En suivant la grille de lecture proposée par Vlachos
(1994), voyons dans un premier temps les facteurs qui ont pu Ainsi les questions qui ont remis en cause la souveraineté des
faire évoluer la souveraineté des pays riverains et notamment la pays amont dans la gestion de la plupart des fleuves
nature des relations amont-aval au cours de l’histoire. internationaux ne se sont pas posées dans le bassin du Dniepr où
les capacités de stockage sont à l'aval et où les pollutions
La gestion de l’eau par les pays riverains du Dniepr avait une présentent un caractère important tant à l'amont qu'à l'aval.
histoire commune dans l’Union Soviétique. Il en résulte
aujourd’hui un patrimoine commun, institutionnel et légal, qui
peut faciliter la gestion des bassins transfrontaliers (Volodin,
2002). Les usages de l’eau (grands projets, industries) étant
planifiés à l’échelle de l’URSS, la question de la souveraineté
territoriale était réglée par les accords entre républiques
soviétiques. Les impacts des infrastructures hydrauliques du
Dniepr n’ont pas engendré de tensions entre républiques amont et
république aval. La Russie (à l’est) et Biélorussie (à l’ouest) ne
possèdent que peu de retenues par rapport au débit du fleuve
(capacité d’un milliard de mètres cubes sur les 32 milliards de
mètres cubes qui parviennent à l’embouchure par an).
L’économie de transition qui caractérise ces pays aujourd’hui ne

3
ou doctrine de Harmon évoquée lors du conflit entre les Etats
Unis et le Mexique sur le Rio Grande (Roux, 1998)

VertigO, Vol 4 No 3
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Pertes
Réservoirs Surface Volume maximum Volume utile
par évaporation
Kiev 922 km² 3.73 km3 1.17 km3 0.23 km3 / an
Kanev 581 km² 2.48 km3 0.28 km3 0.20 km3 / an
Kremenchug 2250 km² 13.52 km3 8.97 km3 0.81 km3 / an
Dniprodzerzhinsk 567 km² 2.46 km3 0.53 km3 0.31 km3 / an
Dniprovsky 410 km² 3.32 km3 0.85 km3 0.27 km3 / an
Kakhovka 2150 km² 18.18 km3 6.78 km3 1.70 km3 / an

Tableau 1 : Les grandes retenues hydroélectriques sur le Dniepr (Guilmette et al., 1998)

Total Biélorusse Russe Ukrainien


Population (million hab.) 32.1 6.3 3.6 22.2
Part de la population totale du pays 62 % 3% 45 %
Densité (hab. / km²) 63 53 35.6 76

Tableau 2. Population du bassin versant du Dniepr (UNDP-GEF, 2003)

Quels arguments en faveur d’une commission internationale du 2001). Le détour par l’analyse cas par cas des défaillances et des
bassin du Dniepr ? risques locaux est nécessaire pour vérifier leur applicabilité (Billé
et Mermet , 2002). La gestion transfrontalière cherche à corriger
La transition du terme « fleuve international » vers le terme les erreurs de gestion de l’eau induites par les conflits. En 1993,
« fleuve transfrontalier » date de la décennie de l’eau décrétée par Mikhail Gorbachev crée la « Green Cross International » une
les Nations Unies de 1980 à 1990 et prend de l’ampleur après le association qui a pour but la prévention des conflits liés à l’eau
sommet de Rio. Pendant cette période les organisations (Green Cross International, 2000). Le nouveau paradigme
supranationales (ONU, OCDE, Union Européenne, ...) d’action internationale dans le domaine de l’eau devient la
développent leurs politiques environnementales et trouvent dans prévention des conflits.
le concept de fleuve transfrontalier une légitimité de leur
intervention. Elles reprennent à leur compte l’argumentation de Prévenir les conflits armés ?
plusieurs pays situé en aval des fleuves qui subissent les
politiques hydrauliques de leurs voisins amont (mauvaise qualité, On peut noter deux courants d’analyse politique qui s’alimentent
détournement de débit, accélération de l’évacuation des crues, ...) mutuellement et qui concourent à mettre en avant la gestion
et qui souhaitent dépasser le cadre bilatéral de résolution des transfrontalière des fleuves dans les priorités internationales. Le
conflits qui leur est défavorable. L’engouement international1 premier vise autant le grand public que les intellectuels et
pour le terme « transfrontalier » qui est porteur d’une vision s’attache à montrer que l’eau, facteur de développement, est
politique de la gestion environnementale et qui s’impose peu à également facteur de tensions internationales qui peuvent
peu à tous les projets sollicitant des fonds internationaux est à engendrer des conflits armés : "water wars" (Starr, 1991). Le
rapprocher du succès remporté par le terme « gestion intégrée du partage de la ressource en eau sur l’Indus et le Jourdain (Bulloch
littoral » à la même époque. Ces concepts sont très pertinents et Darwish, 1993) sont des exemples très médiatisés, mais les
pour épingler les erreurs de la gestion sectorielle ou territoriale, analystes politiques qui ont développé le concept de guerre de
mais il ne suffit pas de les invoquer pour y remédier (Billé, l’eau ont également soulevé les risques latents des situations du
Moyen Orient (Starr, 1991). L'histoire est tristement riche de
1
La convention d’Helsinki sur la protection des cours d’eau et batailles initiées pour contrôler la ressource en eau ou qui ont
des lacs internationaux est proposée en 1992 sous l’égide de la utilisé l'eau comme arme de guerre (Gleick, 1993). Repris par les
Commission Economique pour l’Europe des Nations Unies (UN- médias, le concept de guerre de l’eau est devenu
ECE) et reprise en 1997 par les Nations Unies (Convention pour « hégémonique » pendant les années 90 (Trottier, 2003).
le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à
des fins autres que la navigation).

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Sucreries et
Berezina cimenteries
4.6 km3/an

Sozh
7 km3/an

Pripyat
14.5 km3/an
Desna
11.4 km3/an
Kiev

Dniepr à Kiev
43.2 km3/an
Kanev

Dniprodzerzhinsk
Kremenchug Dniprovsky

Pétrochimie et
métallurgie

Concentrations industrielles

Dniepr à
l’embouchure
32.5 km3/an Khakhovka
Débit moyen du Dniepr ou
de ses affluents en km3/an

Localisation de l’accident de Canal de Crimée


Tchernobyl 1.60 km3/an

Kiev Grands réservoirs hydroélectriques


sur le Dniepr

Figure 1 : Carte du bassin du Dniepr (Complétée d’après UNDP-GEF, 2003).

Un contre courant s’est alors développé chez les intellectuels l’intérieur d’un même pays les changements de règles de
tendant à minimiser les risques de conflits liés à l'eau entre pays distribution et d'allocation d'eau entre usage (construction de
voisins. Les conflits entre nations pour le partage d'une ressource grandes infrastructures, tarification incitative, abandon d'un usage
ou la restauration de sa qualité (pollution amont) seraient peu rentable) qui sont autant de réponses politiques à des
aisément surmontables et souvent évités via des situations où la demande dépasse l'offre, marginalisent des
dédommagements négociés (Wolf, 1998). Dans beaucoup de minorités qui peuvent recourir aux actions violentes (Ohlsson,
situations le prix d'un conflit armé dépasserait aujourd'hui celui 1999).
qu’un pays serait prêt à payer pour de l'eau. En revanche, à

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Fédération de Biélorussie Ukraine


Russie
Consommation agricole 0.11 0.09 1.32
Consommation domestique 0.20 0.30 1.96
Consommation industrielle (dont le refroidissement des centrales nucléaires) 0.40 0.46 5.14
Autres (dont piscicultures) 0.01 0.19 0.45
TOTAL 0.73 1.04 8.87
Débit du Dniepr en aval du pays en année sèche (1 année sur 20) 10.7 10.7 31.1

Tableau 3 : Consommation d’eau sur le bassin du Dniepr par pays et par usage (en km3/an aux compteurs) (UNDP-GEF, 2003). La
quantité d’eau n’est pas considérée comme limitante.

On ne peut exclure que l’évolution des usages de l’eau sur le Au sein de l'Union Européenne ceci a été expliqué par le fait que
bassin du Dniepr ne remette en cause le partage de la ressource les Etats sont pris dans un réseau d’imbrications économiques,
tel qu’il existe entre l’agriculture, l’industrie (dont le sociales et politiques, qui rendent les négociations subtiles pour
refroidissement des centrales nucléaires) et les usages faire accepter les réglementations au niveau national. Chaque
domestiques (respectivement 15%, 60% et 20% en Ukraine, voir Etat est handicapé par une connaissance insuffisante des
tableau 3). Mais les problèmes du bassin sont beaucoup plus des intentions des pays voisins et par des coûts de transaction de
problèmes de qualité d’eau que de pénurie d’eau. De plus, coordination politique trop élevés. Les différents pays n’ont
Ohlsson (1999) évoque des risques sociaux pour des cas où les qu’une confiance limitée dans l'application des règlements et
pénuries d’eau remettent en cause des usages agricoles deviennent ainsi les premiers demandeurs de régulation
utilisateurs de main d’œuvre à qui il faut pouvoir offrir d’autres internationale (Majone, 1996, p. 62). Ainsi, l’existence des cours
emplois. Dans le bassin du Dniepr, le premier secteur d’eau transfrontaliers renforce la raison d’être de la politique de
consommateur d'eau (en quantité et en qualité) est l’industrie, il l’eau communautaire. La Commission Européenne qui voit
n’y a donc pas un enjeu d’industrialisation de pays agricoles, s’achever une période d’activité régulatrice relative aux
mais plutôt de modernisation d'un tissu industriel existant. La pollutions industrielles initiées dans les années 70, trouve dans la
question du risque social de cette modernisation est peu abordée problématique transfrontalière un nouveau souffle. La pollution
par la littérature sur la gestion de l'eau. du Rhin suite à l’incendie de l’usine Sandoz en Suisse en 1986
crée un front uni d’indignation parmi les Etats Membres,
Dépasser les rivalités économiques et culturelles ? favorable à une politique environnementale commune. Au delà
du Rhin1, les ministres européens réunis à Francfort en 1988
Le concept de fleuve transfrontalier a été défendu au-delà des déclarent la nécessité d’une législation communautaire sur la
zones où l'on craignait des confits armés. Sur tous les fleuves qualité écologique. Cet élan donnera lieu aux réglementations sur
internationaux où les différences d’organisation administrative, les flux de pollution d’origine domestique (directive nitrates,
les différences culturelles et la concurrence économique entre directives sur les eaux résiduaires urbaines) et esquissera les
pays peut nuire à une gestion coordonnée, l'approche premiers textes qui donneront lieu à la directive cadre sur l'eau
transfrontalière s'impose. Les différences culturelles entre nations adoptée en 2000. Ainsi la prise de pouvoir des organismes
peuvent envenimer les divergences et ralentir les solutions internationaux, à l’occasion d’événements tels que Sandoz, a été
négociées. Sur l’Escaut, Meijerink montre que la Belgique s’est une « stratégie »2 efficace. Elle a permis ensuite une
régulièrement opposée aux Pays-Bas. Ces blocages s’expliquent argumentation en faveur du financement de la recherche en
d’après lui par des schémas de pensées différents et des hydrobiologie qui a été féconde et qui est venue conforter en
différences entre cultures latine et nordique (1998, p. 69-70). En retour l’approche par bassin (comme on l’a vu précédemment).
mettant l’accent sur les conflits et leurs racines culturelles, les
promoteurs de la gestion transfrontalière discréditent l’échelon
national et régional au profit d’organisations qui joueraient le 1
le Rhin à cette époque dispose déjà du Traité de La Haye de
rôle d’intermédiaire neutre (Meijerink, 1998, p. 261). Ce rôle 1963 prévoyant des mesures en cas de pollutions salines issues
pourrait être celui d’un pays tiers. De fait, ce sont souvent les des mines de potasse françaises et de la Convention de Bonn de
organisations internationales qui ont endossé cette responsabilité. 1976 instituant la commission internationale pour la protection
Face à cette prise de pouvoir des organisations internationales, du Rhin contre les pollutions.
les élus nationaux, y compris ceux des pays amont, réagissent 2
au sens de Crozier et Friedberg (1977), c’est à dire une stratégie
peu. telle qu’on peut la reconstruire ex-post, ni forcément voulue ni
consciente par les acteurs

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Au sein de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), première concerne l’appropriation de la voie d’eau que constitue
l'intervention d'organismes internationaux venant prôner une le Dniepr. La navigation s’est développée depuis l’antiquité, à
approche transfrontalière n'éveille pas d'hostilités chez les partir de la Mer Noire en remontant le Dniepr et son affluent
scientifiques. La plupart de ces interventions sont accompagnées Biélorusse le Pripiat, puis via le Boug et le canal de la Berezina
de programmes de financement d'études, d'équipements vers la Pologne et la Mer Baltique. La partie occidentale du
technologiques et d'animation de la vie scientifique3. L'exigence bassin a connu des périodes alternativement sous domination
de coopération entre nations riveraines correspond à une polonaise et russe pour la mainmise sur la voie d’eau et les villes
tradition. Ces nouveaux Etats indépendants (depuis 1991) sont dont elle assurait la prospérité (notamment Kiev). Ces conflits
solidaires sur bien des points. La majorité des Ukrainiens n’ont jamais opposé l’amont biélorusse à l’aval ukrainien.
comprennent le Russe. L’immigration Russe représente un Depuis la seconde guerre mondiale le Dniepr (partie ukrainienne)
septième de la population Biélorusse. Le Russe est la langue est au gabarit européen (3000t) et le Pripiat n’est navigable qu’en
officielle en Biélorussie, premier Etat à se prononcer pour aval de Brest (ville Biélorusse proche de la frontière polonaise).
l’Union de la CEI, dont le siège est à Minsk. Les normes utilisées Ceci contribue à isoler la Biélorussie de la Pologne (voie d’eau
pour l’environnement sont les mêmes dans les trois pays. Il y a interrompue) et à ouvrir la Biélorussie sur l’Ukraine. La
de nombreux atouts pour bâtir un système commun de gestion de solidarité amont-aval n’est pas affectée.
l’eau. Les universitaires sont assez favorables à l’idée d’une
commission internationale. Les gestionnaires sont plus méfiants. La deuxième rivalité du bassin concerne la Crimée. Terre de
Dans chaque pays, l’information sur les industries nombreux conflits, la Crimée a été le siège de batailles, de
(consommation d’eau, effluents, risques) est jugée stratégique déportations des populations locales, d’immigration russe
avec la libéralisation. Dans la mesure où ces informations ne sont massive et de revendications tantôt turques tantôt russes. Comme
pas transmises aux autorités nationales actuelles (contrôles des nous le verrons par la suite, l’influence de la dépendance
usages et redevances pollution souvent inappliqués, dérogations hydraulique sur la souveraineté nationale en Crimée est forte.
largement admises), on est en droit de se demander si la mise en Cependant ce n'est pas au nom des principes de la gestion
place d’une autorité transfrontalière neutre permettrait d’y transfrontalière des fleuves que l'on peut évoquer la situation de
suppléer en atténuant les rivalités économiques naissantes ou au la Crimée, car celle-ci est géographiquement et
contraire ruinerait les efforts des contrôles nationaux sur les hydrologiquement parlant hors du bassin.
usages (largement insuffisants aujourd’hui) en laissant penser
aux industriels nationaux que cette transparence pourrait les Les limites de l’approche par bassin versant pour le Dniepr
pénaliser dans la concurrence internationale. Sans cautionner une
course à la pollution transfrontalière, il faut peut-être se contenter La Crimée, péninsule de la mer Noire rattachée à l’Ukraine par
d’une surveillance aux frontières4 pour suivre toute dégradation une étroite bande de terre n’apparaît pas sur les cartes des
éventuelle sans viser dès à présent la transparence totale de programmes internationaux qui financent la gestion
chaque pays sur ses activités dans le bassin. Ceci permettrait en transfrontalière (UNDP-GEF, 2003). En effet, géographiquement
particulier une gestion par objectifs pour chaque pays. parlant la Crimée n’appartient pas au bassin hydrographique du
Dniepr. Cependant 90% des ressources en eau de la péninsule
D’autres enjeux sur le Dniepr viennent du Canal Dniepr-Crimée qui détourne du fleuve 2
milliards de mètres cubes par an. La Crimée dépend également
Les conflits majeurs concernant le Dniepr sont en dehors du du continent pour son alimentation en énergie. Une vision étroite
bassin de la notion de bassin hydrographique excluant la Crimée serait
une source de conflit comparable à ceux que cette approche
Les rivalités qui ont existé dans le bassin au cours de l’histoire ne cherche à éviter. En effet, la Crimée réunit de nombreuses
correspondent pas aux cas d’école des rivalités amont-aval. La conditions évoquées plus haut comme risques d'instabilité.

3 Au niveau international, la Crimée a une position militaire


le programme DNEPR prévoit ainsi 20% de son budget pour stratégique en mer Noire. Le port de Sébastopol abrite à la fois la
équiper les universités locales principale base navale ukrainienne en mer Noire et une flotte
4
La surveillance aux frontières est un point fort des russe héritée de l'ex-URSS. Les rivalités russes et ukrainiennes
recommandations développées par le Programme des Nations sur le territoire autonome sont vives.
Unies pour l’Environnement a développé des grilles d’analyse de
bassin transfrontaliers à travers l’appellation « GIWA : Global Etat Tatar jusqu'en 1783, la Crimée fut conquise par Catherine II
International Water Assessment » (PNUE, 2001) et des et annexée à la république de Russie. Elle fut rattachée en 1954 à
« guidelines » pour la surveillance des cours d’eau l'Ukraine par Nikita Khrouchtchev. Peu après l'indépendance, un
transfrontaliers financées par la Commission Economique pour mouvement sécessionniste dirigé par des Russes se forma en
l’Europe des Nations Unies (Adriaanse, Timmerman et al., Crimée. La Crimée proclama même son indépendance, mais
1996). celle-ci fut finalement abrogée en mai 1992. Puis, le même mois,

VertigO, Vol 4 No 3
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

le Parlement de la fédération de Russie déclara nul et caduc le Conclusion


transfert de 1954 qui rattachait la Crimée à l'Ukraine. Les Russes
se ravisèrent et finirent par reconnaître la Crimée comme faisant Le nombre important de cours d'eau internationaux dont la
partie de l'Ukraine. ressource est accaparée par les pays amont au détriment de pays
aval (qui subissent en outre la pollution amont) a favorisé une
Au niveau local, la minorité tatare vit dans une situation précaire prise de conscience internationale dans les années 1980 en faveur
et suivant les analyses évoquées plus haut (Ohlsson, 1999) d'une gestion plus équilibrée de ces fleuves. Les travaux menés
pourrait être la première affectée en cas de changement de sur les ressources en eau transfrontalières ont été développés
politique de l'eau, notamment de la tarification de l’eau du canal dans deux directions. Les premiers travaux visent à définir les
(recouvrement des frais d’exploitation). En 1944, toute la conditions de sécurité internationale pour les pays qui partagent
population des Tatars de Crimée (environ 200 000 personnes) a une ressource en eau en analysant les sources intérieures et
été déportée vers l'Ouzbékistan et d'autres républiques de l'Asie extérieures de conflits potentiels. L'autre axe de recherche a une
centrale pour collaboration présumée avec les Nazis pendant la portée normative pour définir les conditions d'une bonne gestion
Deuxième Guerre mondiale. Innocentés par un décret soviétique de la ressource partagée (limites du système à prendre en compte,
de 1967, les Tatars de Crimée n'ont été autorisés à retourner dans implantation des réseaux de mesure, …). Sans remettre en cause
leur pays qu'en 1991. Au cours des dix dernières années, environ les apports de ces approches pour la majorité des cours d'eau
260 000 Tatars sont retournés en Crimée. Ils souffrent néanmoins transfrontaliers, il peut exister des fleuves aux caractéristiques
de discrimination et vivent dans des ghettos (généralement des originales qui font qu'une application un peu dogmatique de ces
abris de fortune sans eau ni électricité) avec des accès difficiles à principes serait peu pertinente. Sur le Dniepr, les pays riverains
l'emploi (60% de chômage), sans instruction, ni sécurité sociale. sont solidaires par bien des aspects (passé commun, langue
commune ou proche, pollution radioactive, normes communes,
Les efforts qu’il reste à faire à l’échelon national sur le Dniepr …). L'effort pour parvenir à une gestion intégrée du cours d'eau
repose plus sur une formation des gestionnaires au
La gestion du Dniepr à l'intérieur de chaque pays doit continuer à développement durable (prise en compte de l'environnement,
être améliorée en particulier sur les domaines de la police des équité sociale, développement économique dématérialisé) que sur
eaux et des redevances. De plus, dans leur grande majorité, les la mise en exergue du caractère international du fleuve. Il est
lois environnementales existantes ne sont pas mises en probable que la première étape de cette formation est de donner
application faute de jurisprudence ou de textes d'applications. envie aux gestionnaires de se former, de bâtir des programmes
Néanmoins la rapidité de la transition laisse une grande place aux attractifs probablement en mettant en avant des pratiques plus
initiatives locales et aux expériences pilotes qui au vu de leurs efficaces et des technologies modernes et plus propres.
résultats peuvent être généralisées puis adoptées dans la
législation. Ce mécanisme a déjà fait ses preuves dans le passé Biographie des auteurs
tant pour la législation que pour les textes d’application (TACIS,
2002). Gabrielle Bouleau est ingénieur du Génie Rural, des Eaux et des
Forêts. Ses recherches portent sur l’utilisation de la prospective
Il y a un effort important à faire pour convaincre les gestionnaires pour la gestion durable des fleuves. Elle participe au projet
que cette meilleure maîtrise des usages ne nuit pas à la transition DNEPR Tempus5 de formation continue sur le Dniepr financé par
économique mais qu’elle préserve les conditions d’un l’Union Européenne.
développement durable. L’aiguillon environnementaliste ne
viendra pas de la société civile qui a de grandes attentes vis à vis Pierre Lorillou est ingénieur du Génie Rural, des Eaux et des
de la réduction du chômage et peu conscience de l’importance Forêts et licencié d’économie. Spécialisé dans les problématiques
des enjeux environnementaux. Les procédures de débats ou de gestion des ressources en eau, il a travaillé comme expert sur
d’enquêtes à l’occasion de projets induisant des risques n’existent de nombreux projets dans les ex-pays de l’URSS, dont la Russie
pas. La gestion de l’eau répond encore davantage à une logique et l’Ukraine.
de projets qu’à une logique d’objectifs.
Bibliographie
Ces trois insuffisances sont autant de défis à relever : susciter
l’expérimentation réglementaire, inciter les gestionnaires à un Adriaanse, M., J. G. Timmerman, J.J.Ottens, M.C.M. van Oirschot, R.M.A.
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développement plus durable, sensibiliser la population à
l’environnement. La formation continue, qui fait partie des
recommandations classiques mais qui est souvent considérée 5
comme non prioritaire, prend ici tout son sens. Developing Network of Educators for Professionals Retraining
on Transboundary Water Resources Management, programme de
mise en réseau des enseignants de formation continue en gestion
des ressources en eau transfrontalières sur le bassin versant du
Dniepr.

VertigO, Vol 4 No 3
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

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VertigO, Vol 4 No 3
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

IMPACTS DU BARRAGE DES TROIS GORGES SUR LE


DÉVELOPPEMENT DURABLE DE LA CHINE
Par Philippe Savoie, Détenteur d’un diplôme universitaire en Spécialisation Géographie de l’Université
de Moncton, Canada, Courriel : [email protected]

Résumé : L’eau douce, ressource que nous pensions inépuisable, est rare et souvent difficile à prélever. Selon les plus récentes données,
moins de 1 % de toute l’eau douce sur la planète est facilement accessible à l’être humain. Mais cette faible proportion pourrait suffire si
la répartition géographique de cette ressource était mieux équilibrée sur la planète. Actuellement, 1,2 milliard d’habitants, soit un sur cinq,
n’a pas accès à cette eau douce si vitale. Le manque d’eau est également lié à la croissance démographique et à la pollution. Cette réalité
est particulièrement vraie dans le cas de la République populaire de Chine. Avec une population de plus d’un milliard et une augmentation
de douze millions de personnes par année, la Chine ne peut fournir de l’eau douce de qualité à tous ses habitants. Depuis la réforme
économique de la fin des années 1970, les villes, les industries et les agriculteurs déversent sans relâche d’énormes quantités d’eau non
traitée dans l’environnement, ce qui contribue à contaminer les réserves d’eau douce de ce pays. Cette pollution engendre de graves
conséquences environnementales et économiques qui s’additionnent aux catastrophes naturelles qui frappent régulièrement le pays. Pour
remédier à cette problématique complexe, de grands projets tels que la construction du barrage des Trois Gorges, qui sera le plus grand
barrage au monde, ont été mis de l’avant. Ce projet fait l'objet d'une analyse dans une perspective de développement durable pour la
Chine. Celle-ci permet de rendre compte des impacts sociaux, économiques et environnementaux que ce méga projet occasionne.
Mots clés : accès à l’eau, barrage des Trois Gorges, Fleuve, Chine.

Abstract : The fresh water resources, which we thought were inexhaustible, are in fact scarce and often difficult to access. According to
most recent data, less than 1% of all fresh water on the planet is readily accessible to humans. But this small proportion could be enough if
the geographical distribution of this resource were better balanced. At present, 1,2 billion people in the world, this is one out of five, do
not have access to the vital resource fresh water. The lack of water is also related to demographical growth and pollution. This reality is
particularly true in the case of the People's Republic of China. With a population of more than one billion and an increase of twelve
million people per year, China cannot provide quality fresh water to all its inhabitants. Since the economic reform of the late 1970s, cities,
industry and farmers relentlessly pour enormous quantities of untreated water into the environment, which contributes to contaminate the
country’s fresh water reserves. This pollution has serious environmental and economic consequences, which are compounded by the
natural disasters, which regularly strike the country. In order to solve these complex problems, ambitious projects such as the construction
of the Three Gorges dam, which will be largest in the world, were put forward. This project will be the subject of an analysis of
sustainable development in China. This allows to account for the social, economic and environmental impacts that this mega project
causes.
Keywords: access to water, damming of the Three Gorges, Large River, China

d’améliorer les techniques d’irrigation. Cependant, cette lutte


L’eau douce est une ressource que nous pensions inépuisable, pour l’accessibilité sera très difficile dans les pays en voie de
mais elle est en fait rare et souvent difficile à prélever. Sur Terre, développement (Jardonnet, 2002). Cette lutte est d’autant plus
97,5 % de l’eau est salée, ce qui signifie qu’il reste seulement cruciale qu’il a été démontré que la pénurie d’eau ainsi que sa
2,5 % d’eau douce. Toutefois, près de 69 % de cette eau douce mauvaise qualité constituent les deux principaux facteurs de
est congelée dans les glaciers du Groenland, de l’Antarctique et mortalité dans le monde (Jardonnet, 2002).
dans les neiges éternelles et seulement 0,26 % est facilement
accessible à l’être humain (Shiklomanov, 2000). Néanmoins, Sur le territoire de la République populaire de Chine, la
même cette faible proportion disponible pourrait suffire si elle pénurie d’eau potable est très importante. Cinquante millions
n’était pas si mal répartie sur la planète. Actuellement, un être d’habitants éprouvent au quotidien de la difficulté à s’en
humain sur cinq n’a pas accès à une eau douce de qualité et selon procurer. À Beijing, la capitale, ainsi qu’à Tianjin, une des plus
des experts, cinq milliards d’êtres humains pourraient ne pas grandes métropoles, les nappes phréatiques risquent d’être
avoir accès à l’eau potable si rien n’est fait d’ici épuisées d’ici quinze ans à cause du pompage excessif. Cette
Introduction 2025 (Caramel, 2001). C’est pourquoi il est pratique, bien qu’efficace, a comme conséquence d’affaisser le
important de réduire la consommation en eau et sol à certains endroits. Pour remédier à ces problèmes de grande

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

envergure, les autorités chinoises ont choisi d’avoir recours à de En 1946, les autorités chinoises et le bureau américain signèrent
grands projets, dont la construction du barrage des Trois Gorges un contrat très avantageux pour les Américains, car ceux-ci
est l’exemple le plus explicite. Lorsqu’il sera complété, ce obtinrent la conception du barrage. Cependant, une autre guerre
barrage sera le plus grand au monde. De cette réalisation civile, ainsi qu’une grave crise économique, éclata et le projet fut
découleront divers projets qui seront d’une grande importance encore une fois suspendu (Sanjuan, 2001 et Béreau, 2000).
pour les populations de la Chine.
Après la fondation de la nouvelle Chine
Historique
En 1949, la République populaire de Chine, dirigée par Mao
Située en Eurasie, la Chine est baignée au sud par la mer de Zedong, relança le débat sur la construction d’un barrage aux
Chine méridionale et à l’est par la mer de Chine orientale. C’est Trois Gorges, en réponse à des inondations meurtrières.
un pays immense, peuplé par l’une des plus anciennes L’urgence du projet se fit ressentir une nouvelle fois lorsque
civilisations du monde. Ayant une superficie de 9 326 410 km2, d’autres inondations causèrent la mort de 30 000 personnes et en
ce pays arrive au troisième rang après la Russie et le Canada. À laissèrent 19 millions d’autres sans abris en 1954 (Sanjuan, 2001
l’ouest et au nord, la topographie est marquée par des hautes et Béreau, 2000). Quatre ans plus tard, Mao Zedong fit préparer
terres continentales montagneuses, des déserts et des forêts. Dans activement le projet. Le nouveau ministère des Eaux et de
la partie nord, les cours d’eau, peu nombreux, coulent dans des l’énergie électrique qui en fut chargé annonça que l’étude, la
lits ensablés et sont difficilement navigables. Par contre, à l’est et conception et la construction du barrage nécessiteraient de 15 à
au sud, les sols sont plus riches et humides. Il y a de nombreuses 20 ans de travaux. Le début de la construction du barrage fut fixé
collines, des plaines fertiles ainsi que quelques fleuves et rivières. à la période 1962-1963. Pendant ce temps, 10 000 scientifiques
On y retrouve le Yangtsé, qui est le troisième fleuve en se mirent à l’étude des problèmes relatifs au barrage et plus de
importance au monde, après l’Amazone et le Nil. Le fleuve 2 600 rapports furent rédigés en 1958 et 1959.
Yangtsé se dirige vers l’est et traverse la Chine du Sud. Il est très
large et profond, et la navigation y est très importante. Prenant Le Grand Bond en avant et le triomphe du radicalisme maoïste
ses sources sur le plateau du Qinghai-Tibet, ce fleuve permet aux furent des moments clés dans l’origine de l’idéologie du projet.
régions avoisinantes de cultiver le blé, le coton ainsi que le riz. Cependant, le fait que la Chine fut de plus en plus isolée à cause
Le Yangtsé passe au nord du Sichuan par les célèbres Trois des risques d’une guerre avec l’URSS occasionna un manque de
Gorges qui sont en ordre Qutang, Wu et Xiling. compétences technologiques et obligea les dirigeants à mettre à
nouveau un frein au projet (Sanjuan, 2001 et Béreau, 2000).
Début du XXe siècle
Après la réforme économique
C’est dans son plan de développement pour l’industrie en 1919
que Sun Yat-Sen, le fondateur de la république de Chine, eut L’idée d’un barrage aux Trois Gorges ne fut pas abandonnée et
l’idée de dompter le fleuve Yangtsé (Nahapetian, 2002; Sanjuan, revint à l’avant-plan à la fin des années 1970 lorsqu’un manque
2001 et Béreau, 2000). Sun Yat-Sen estimait qu’un barrage aux flagrant d’électricité dû à la réforme économique handicapa le
Trois Gorges permettrait un meilleur usage des ressources du développement économique de la Chine centrale. L’année 1979
fleuve et améliorerait la navigation. C’était une idée très avant- marqua vraiment un tournant dans la réalisation du barrage, car le
gardiste pour l’époque, mais la guerre civile qui faisait rage dans ministère des Eaux approuva officiellement le choix de 1959.
le pays mit un terme au projet. Puis, en 1932, le parti politique C’est alors que le futur site du barrage des Trois Gorges fut
chinois, Guomindang, créait un comité de construction qui devait confirmé (Sanjuan, 2001 et Béreau, 2000).
étudier la faisabilité du projet.
Puisque les Américains avaient de sévères réserves au sujet de la
Quatre ans plus tard, la société pour la protection des eaux du construction du barrage, les Chinois se tournèrent vers les
Yangtsé engageait un ingénieur d’origine autrichienne pour Canadiens à qui ils confièrent les études de faisabilité en 1982 et
étudier la question. Cependant, la guerre qui faisait rage dans le 1983. Après plusieurs controverses, le Premier Ministre Li Peng,
pays poussa l’ingénieur à leur conseiller d’ajourner la réalisation en 1986, promit une nouvelle étude de faisabilité. Deux ans plus
d’un projet d’une si grande importance. tard, le résultat de cette étude fut favorable au projet de barrage.
Fait à noter, la hauteur prévue du barrage, qui était alors de 175
En 1944, le gouvernement chinois fit appel à un expert américain mètres fut augmentée de 10 mètres (Sanjuan, 2001 et Béreau,
des grands barrages. Celui-ci leur conseilla de construire un 2000). L’année suivante, en 1989, Li Peng1 et Jiang Zemin, en
barrage à 25 kilomètres en amont de Yichang. De cette façon, le forçant tous les obstacles, firent adopter le projet des Trois
niveau d’eau atteindrait non pas une hauteur de 13 mètres mais Gorges. Le projet fut voté à l’Assemblée nationale Chinoise le 3
de 200 mètres. Le débit d’eau, plus important, engendrerait alors
une production d’électricité de près de 18 200 MW. Ce projet fut 1
Li Peng était le Premier Ministre à cette époque et est
accepté, préfigurant le projet de barrage actuel. actuellement le président de l’Assemblée populaire nationale de
Chine.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

avril 1992 et le début de la construction commença un an plus mètres de large avec une hauteur d’eau minimale de 5 mètres,
tard, soit en 1993. permettant ainsi à des navires de 10 000 tonnes de se rendre à
Chongqing. Des navires de 3 000 tonnes pourront même monter
Au début de l’année 2000, le mur de la centrale avait déjà atteint sur le lac réservoir grâce à un élévateur conçu pour lever de tels
une hauteur de 80 mètres. La production d’électricité est prévue bâtiments. Cet élévateur est en fait un compartiment étanche de
pour le début de l’année 2003 et, si les délais sont respectés, le 120 mètres de longueur, 18 mètres de largeur et 113 mètres de
barrage sera terminé en 2009 (Bethemont, J. & Bravard J-P. hauteur. La construction du barrage permettra la navigation sur le
2000). Yangtsé de six à neuf mois par année (Sangjuan et Béreau, 2000;
Merchez et Puzin 1999).
Le Projet des Trois Gorges
En 2003, le niveau de la retenu atteindra une hauteur de 135
Situé en Chine centrale dans la province de Hubei, près de la mètres. Lorsque le barrage sera achevé en 2009, il atteindra une
ville de Yichang, le barrage des Trois Gorges est le plus grand hauteur de 185 mètres, alors que le niveau du fleuve aura monté
chantier du monde en ce qui a trait au contrôle des eaux. Même de 44 mètres. Le bassin de retenue atteindra approximativement
s’il n’est pas le plus grand barrage du monde de par sa hauteur et 600 kilomètres de longueur et retiendra environ 4 milliards de
de la capacité de son réservoir, sa productivité hydroélectrique mètres cubes d’eau. Le coût de ce barrage s’élèvera alors à 12
dépasse largement celle du barrage d’Itaïpu au Brésil (Sanjuan, milliards de dollars US. 55 % de cette somme aura été consacré à
2001 et Béreau, 2000). la construction du barrage et 45 % au déplacement de la
population. Mais ces coûts risquent d’être dépassés. Néanmoins,
Selon la planification prévue, la construction du barrage des les experts chinois estiment que les dettes pourront être
Trois Gorges devait s’échelonner sur une période de 17 ans, soit remboursées en 2014 -2015 (Lafontaine, 2000; Sangjuan et
de 1993 à 2009. Selon les promoteurs du projet, plusieurs de ses Béreau, 2000).
composantes seront extrêmement utiles au développement de la
région des Trois Gorges, par exemple les deux centrales et le lac Les aspects environnementaux, économiques et sociaux
de retenue. De plus, de nouvelles installations serviront à la du projet
navigation commerciale, soit un élévateur à navires ainsi que
cinq écluses. Trois principaux objectifs justifient la construction du barrage
des Trois Gorges. Premièrement, la régularisation des crues
Une fois complété, le barrage des Trois Gorges sera d’une dévastatrices du fleuve Yangtsé. Deuxièmement, l’augmentation
longueur totale de 2 309 mètres et s’élèvera à une hauteur de 185 de la charge des navires afin d’améliorer le transport maritime.
mètres, soit 5 mètres au dessus du niveau maximal du réservoir Enfin, la production d’électricité grâce au formidable potentiel
(Sanjuan, 2001 et Béreau, 2000). Le barrage des Trois Gorges hydraulique du Yangtsé.
possédera plusieurs composantes. Tout d’abord, le déversoir, qui
aura une longueur de 483 mètres, sera situé au centre du barrage, Ces dernières années prouvent sans aucun doute que ces trois
c’est-à-dire au milieu du chenal et au niveau du lit naturel du objectifs sont d’une extrême importance. Par exemple, la centrale
Yangtsé. Sa plus basse partie, percée de 23 ouvertures, se situera hydroélectrique ainsi que les systèmes implantés pour faciliter la
à une hauteur de 90 mètres. La partie la plus haute se trouvera à navigation aideront des villes comme Shanghai et Chongqing à
158 mètres et elle sera percée de 22 vannes, permettant ainsi le se développer. Le système de régularisation des crues aidera la
déversement du trop-plein d’eau. population en aval en empêchant des inondations aussi
meurtrières que celles connues en 1998 et en 2002 sur le
La centrale hydroélectrique sera séparée en deux par le déversoir. Yangtsé. Autre fait intéressant, la croissance démographique en
Celle de gauche s’étendra sur près de 644 mètres et possédera 14 Chine étant très importante, le manque d’eau devient plus en plus
turboalternateurs tandis que celle de droite, plus courte de 59.5 flagrant. C’est aussi l’une des raisons avancées quant à l’urgence
mètres, sera dotée pour sa part de 12 turboalternateurs. de faire un barrage de cette ampleur.
L’ensemble des turboalternateurs aura une puissance de 18
720 MW, soit 23 % supérieure à celle de l’ensemble des centrales Cependant, bien qu’il soit d’une grande nécessité pour le
du Complexe La Grande, qui est de 15 244 MW (Hayer, 2001). développement économique de la Chine, ce projet a des
Il est prévu que le barrage des Trois Gorges fournira à lui seul conséquences majeures liées à l’érection du barrage et la mise en
10 % de la consommation chinoise en électricité. eau du réservoir. Ces conséquences sont d’ordre
environnemental, social et économique.
Actuellement, il est impossible pour des navires de 10 000 tonnes
de remonter le fleuve Yangtsé jusqu’aux Trois Gorges; seuls des Aspects environnementaux
navires de 3 000 tonnes et moins peuvent le faire. Mais cette
situation va changer, puisqu’une série d’écluses à double voie et La protection de l’environnement prend une place de plus en plus
à cinq niveaux est Actuellement taillée dans le granite des trois importante dans nos sociétés. Longtemps négligées, les
Gorges. Chaque caisson mesurera 208 mètres de long et 34 considérations environnementales revêtent aujourd’hui une très

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

grande importance lors de la réalisation de tout projet pouvant


avoir des conséquences néfastes sur les écosystèmes aquatiques 4500
et terrestres. Dans les sections qui suivent, les conséquences 4000
1993-1996
1998-1999
écologiques du barrage des Trois Gorges seront discutées. 3500

nombre de décès/an
3000
Inondations
2500
1989
En Chine centrale, sur le fleuve Yangtsé, les inondations sont des 2000 1991
événements courants depuis des milliers d’années. Deux 1500 1981
événements peuvent occasionner des inondations. Il y a d’abord
1000 2002
la fonte des neiges dans les montagnes du Tibet ainsi que les
précipitations des mois d’été. Ces deux composantes mises 500
ensemble peuvent occasionner des inondations très importantes. 0
On dénombre au moins une inondation majeure à chaque 1980 1990 2000
décennie. Certaines de ces inondations sont parfois
Année
catastrophiques au point de vue humain et environnemental. En
observant la figure 1, on note une dizaine d’inondations entre
1981 et 2002, dont deux très importantes en 1996 et 1998. Figure 1. Nombre de décès suite aux inondations dans la région
du Yangtsé, 1981-2002
Bien qu’elle fut légèrement plus meurtrière, l’inondation de 1996
vient au second rang en ce qui concerne l’impact total de la Il y a toutefois un problème d’envergure qui se pose alors en
dévastation. L’inondation de 1998 fut de loin supérieure à celle aval. Le ralentissement des courants fluviaux provoquera
de 1996, car elle a occasionné plus de pertes matérielles et a l’appauvrissement du couvert végétal, entraînant ainsi l’érosion
considérablement détruit l’environnement. On estime d’ailleurs graduelle du sol. Une fois la construction du barrage terminée, les
que cette inondation est la plus importante du 20e siècle (Sanjuan, terres ne pourront plus être fertilisés par les sédiments en
2001 et Béreau 2000). On note sur la figure que le nombre de suspension dans l’eau du fleuve car il y aura absence
décès reliés aux inondations est à la baisse après l’année 1998. d’inondation. Certains cultivateurs devront faire appel à des
Est-ce là une conséquence de l’effet régulateur du barrage des engrais chimiques pour cultiver leurs terres. Ces engrais, qui
Trois Gorges? Le projet des Trois Gorges étant trop récent, il n’étaient pas utilisés auparavant dans la région, se déverseront
n’est pas possible pour le moment de répondre à une telle dans le fleuve par ruissellements. Le niveau de pollution du
question. fleuve Yangtsé augmentera, ce qui pourra avoir des
conséquences néfastes sur l’environnement.
Le couvert végétal
Catastrophes naturelles
Le barrage au Trois Gorges a déjà permis d’irriguer des zones
arides et a amélioré l’environnement écologique. Grâce au projet, Les eaux du fleuve Yangtsé étant riches en sédiments, il est fort
le reboisement des terres de Yichang a pu être possible. La probable qu’une grande quantité de matériaux sédimentaires se
couverture végétale du district de Yichang a augmenté de 0,5 %. déposeront au pied du barrage et provoqueront éventuellement la
La superficie aménagée des surfaces touchées par la déperdition montée du lit du fleuve. La raison pour laquelle il y a tant de
du sol et des eaux couvre 90 kilomètres carrés. sédiments dans ce fleuve est simple : quelques kilomètres en
amont du barrage, se trouvent le plateau de Tibet. Ce plateau,
Par contre, le bassin de retenue, d’une longueur comparable au terriblement exploité, fait face à un grave problème de
Lac Supérieur, engloutira une zone fertile où sont cultivées près déforestation. Les sols asséchés par la désertification sont très
de 40 % des produits agricoles de la Chine ce qui est un peu friables. Lorsque les eaux du Yangtsé passent dans cette zone,
moins encourageant. elles se saturent de sédiments et deviennent de couleur jaune
(Douglas, 1992). Bien que la conception du barrage doit
Cependant, même si bon nombre des terres arables seront certainement tenir compte de ce phénomène, cette accumulation
englouties, les villes établies sur le bord du fleuve ne risqueront de sédiments pourraient néanmoins provoquer une forte pression
plus de faire face à la violence du fleuve. Grâce au barrage, les sur la structure de béton et augmenter ainsi le risque de fissurer le
cultivateurs ne risqueront plus de voir leurs récoltes anéanties par barrage (Haller, 2000). Sans compter qu’à long terme ses
les crues. sédiments vont remplir le réservoir et réduire le potentiel
hydroélectrique de l’ouvrage.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 2 : Création d’un réservoir de Yichang à Chongqing.

En Chine, des séismes d‘une magnitude de 7 sur l’échelle de rurales, des milliers de tombes ainsi que 2,9 millions de tonnes de
Richter surviennent assez régulièrement (Sangjuan et Béreau détritus de tous genres (Daweide, 2002). Comme l’eau du
2000). Si par malheur le barrage cédait, suite à un séisme majeur, réservoir sera plutôt calme, ces substances s’y entasseront dans le
les conséquences seraient extrêmes. L’eau dévalerait en cascade fond.
directement sur les villes de Wuhan et de Changsha. Selon les
responsables de la compagnie des Trois Gorges, le barrage est un Il faudra également décontaminer le sol avant d’accueillir l’eau
projet central et il est fort improbable que se répète un évènement du réservoir. Si les inspections démontrent que la dépollution du
similaire à l’effondrement d’un barrage survenu en 1975 sur un terrain à inonder n’est pas complète, il sera essentiel de retarder
affluent de la rivière Yangtsé. Cet incident déplorable avait alors la mise en eau du barrage. Cela coûtera cher et la dernière phase
causé la mort de 240 000 personnes. du barrage devait être payée par le début de la production
électrique. Le gouvernement chinois a décidé en 2001 de
Conséquences écologiques débloquer 900 millions de dollars US pour la dépollution du
réservoir.
Une fois le barrage achevé en 2009, le réservoir engloutira un
grand nombre de villes, villages et de bourgs. En observant la Qu’est-ce que le sol comporte de si polluant? Il y a sur le
Figure 2, on remarque deux couleurs à la rivière. La couleur la territoire 178 décharges d’ordures, 300 000 mètres carrés de
plus foncée représente le lit naturel du fleuve et le contour en toilettes publiques, plus de 41 000 tombes et 1 500 abattoirs.
bleu pâle représente le bassin de retenue qui atteindra les berges Certaines tombes qui datent de la guerre entre la Chine et le
de la ville de Chongqing. On est à même de constater qu’en Japon (1937-1945) sont contaminées par le bacille du charbon,
plusieurs endroits, l’eau inondera les vallées adjacentes au un microorganisme extrêmement toxique et dangereux pour les
Yangtsé. êtres vivants. Pour les gens qui seront affecté au nettoyage des
fausses communes, il y aura un risque accru de contracter ce
Le risque que le réservoir se transforme en dépotoir est très bacille. Les tombes doivent être vidées et exposées à l’air libre
grand. La proximité de villes importantes près du réservoir avant la montée de l’eau, mais si pour une raison ou pour une
constitue un problème. Par exemple, la ville de Chongqing, qui autre, elles n’étaient pas nettoyées avant la mise en eau du
se trouve au-dessus du réservoir déverse d’énormes quantités de réservoir, de graves problèmes de contamination pourraient
produits nocifs telles que des hydrocarbures et du mercure, ce qui survenir.
s’avère catastrophique pour l’environnement. Par ailleurs, la mise
en eau du réservoir aura pour conséquence l’engloutissement de
près de 1 300 mines de charbon, 300 000 mètres de latrines

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Que deviennent la flore et la faune? Puzin (1999) dans leur article, en simulant la montée de l’eau, on
remarque que Wuxia une ville comptant 15 000 habitants sera
Selon différents écologistes, l’avenir écologique des Trois entièrement submergée par le lac artificiel. Par contre, dû à la
Gorges serait passablement menacé (Bravand, 2000 et variation de l’altitude de la région, certaines villes seront
Nahapetian, 2002). Le ralentissement du courant fluvial submergées seulement en partie. Cette situation entraînera de
engendrera une baisse d’apport en nourriture, ce qui ne sera pas graves problèmes sociaux, car les gens vivant au bas des villes
sans affecter toute la chaîne alimentaire. En outre, la disparition sont très peu fortunés. Cette relocalisation forcée a débuté il y a
de plusieurs espèces de poissons, d’animaux et de plantes déjà 5 ans. Les gens touchés ont été placés dans des campements
médicinales rares est à craindre. C’est notamment le cas du de fortune en attente d’une maison bien à eux. Daweide (2002)
dauphin du Yangtsé, le Baiji, qui est Actuellement une espèce en pense que le fait de déménager les populations est une occasion
voie de disparition (Nahapetian, 2002, Hanly 2000 et Wuhan pour eux de commencer une nouvelle vie dans de nouvelles
1997). Ce dernier devra faire face à des eaux beaucoup mois installations. Il stipule qu’un grand nombre d’appartements ayant
profondes en aval du barrage et risque de ce faire gravement une grandeur de 80 mètres carrés et possédant l’eau courante, une
blesser et même tuer par des hélices de bateaux. De plus, dû à cuisine et des toilettes seront à la disposition de la population
l’absence des fluctuations saisonnières, la température de l’eau déplacée.
retenue par le barrage va monter, ce qui aura pour effet de
diminuer la qualité du territoire occuper par le Baiji (Nairi La figure 3 permet de visualiser l’ampleur des déplacements : les
Nahapetian, 2002). cercles représentent les villes qui seront partiellement
submergées et les étoiles, celles qui seront entièrement
Toutefois, il y a de l’espoir. On prévoit construire une réserve submergées. Les régions les plus durement touchées sont celles
naturelle dans le secteur des Trois Gorges. Cette initiative est très qui se trouvent à proximité des rivières adjacentes au fleuve
importante pour cette région du Yangtsé, car la biodiversité y est Yangtsé. Pour chacune des villes illustrées sur la figure 3, le
étonnante et est considérée par les spécialistes comme une tableau 1 donne le nombre de personnes déplacées. On remarque
banque naturelle de gènes d’espèces sauvages. Des milliers que pour les villes de Wanxian, Yunyang, Kaixian et Chongqing,
d’espèces de plantes et d’animaux y ont été recensées. En tout, plus de 100 000 personnes ont été ou seront déplacées. Quant
55 espèces animales se trouvant sur la liste des espèces protégées aux 267 000 personnes peuplant les villes de Zigui, Xingshan,
y ont été répertoriées, dont le tigre de Chine du Sud, le Yunyang et Fengdu, elles ont toutes été entièrement déplacées
Rhinopithèque et l’esturgeon de Chine. De plus, un nombre sur de nouveaux sites, soit en amont, soit en aval du barrage,
impressionnant de plantes vasculaires ont aussi été identifiées. voire sur la rive opposée du Yangtsé.
Suite à la réalisation du projet des Trois Gorges, cette région
deviendra l’un des plus grands écosystèmes de terres humides de Bien loin de chez soi
la Chine, ce qui aura comme conséquence d’augmenter
considérablement le nombre d’oiseaux aquatiques (Article Une somme de 5 milliards de dollars US est prévue pour le
internet intitulé « Une réserve naturelle sera construite dans la déplacement des populations. Cependant, cette somme avait été
région des Trois Gorges du Yangzi »). calculée pour 1,3 millions de personnes à déplacer alors qu’il y a
maintenant 1,8 millions de gens qui doivent l’être. La plupart des
Aspect social gens n’ont pas été ou ne seront pas nécessairement déplacés près
de leur lieu d’origine (Figure 4). Prenons, par exemple, les
Bien que le barrage des Trois Gorges soit conçu pour desservir populations qui seront dirigés vers les provinces de Sichuan et
les besoins de la Chine centrale, ce projet est loin de faire Shangxi. Ces provinces de l’ouest de la Chine sont aux prises
l’unanimité. Le déménagement et la réinstallation de centaines de avec de sérieux problèmes économiques.
milliers de personne loin de leur milieu de vie et de travail est un
sujet extrêmement sensible provoquant des réactions diversifiées. Ceux qui sont dans des villes de la province de Guangxi sont
aussi à plaindre, car celle-ci est au prise avec une pauvreté
Le déracinement d’une population extrême. Il est prévu de trouver des emplois aux gens déplacés,
mais cela ne sera pas tâche facile, car selon les statistiques
Ce qui attire le plus l’attention lorsque l’on parle du barrage des officielles, le Guangxi connaît le plus fort taux de chômage de la
Trois Gorges, c’est le déplacement massif de plusieurs centaine Chine. Ces gens, qui avaient déjà de la difficulté à subvenir à
de millier de personnes. En tout, le lac de retenue engloutira 6 leurs besoins, se verront installés dans une région encore plus
villes et en inondera partiellement 13 autres. De plus, 4 500 pauvre.
villages et hameaux, 140 bourgs ruraux et 657 industries
disparaîtront sous les eaux. Comme l’expliquent Merchez et

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 3 : Population expropriée de la zone des Trois Gorges.

Ville Population déplacée


submergées en totalité
Les gens qui seront déplacés vers Shandong seront un peu plus Zigui 67 000
choyés et ceux-ci devraient avoir un peu moins de difficulté à Zhongxian 56 000
s’adapter à leur nouvel environnement. Même s’ils seront Jianbgei 5 000
localisés dans un endroit très différent de leur lieu d’origine, ils Wulong 4 000
auront au moins accès à un cours d’eau majeur, le fleuve Jaune. Biaxian 3 000
De plus, ils seront beaucoup plus près de Beijing, la capitale de la Wuxi 800
Chine. submergées en partie
Wanxian 160 000
Enfin, un autre groupe de personnes sera déplacé vers Shanghai. Yunyang 111 000
Certes, celles-ci seront dépaysées, mais ils auront la chance Kaixian 111 000
d’avoir accès à la ville sans avoir à payer le « Hukou1 ». Ceci Chongqing 100 000
représentera un énorme avantage pour eux, car le prix de ce Fengjie 79 000
passeport est environ deux années de salaire pour un Chinois Fengdu 68 000
moyen. Fou-ling 68 000
Zhong Xian 56 000
Badong 32 000
Xingshan 21 000
Shizhu 11 000
Changshou 7 000

1 Tableau 1. Villes du centre de la Chine submergées,


Le système de Hukou s'agit d'un système de permis de
résidence en ville. Ce système vise à contrôler la mobilité 2000 – 2009. Source :
http://www.china.org.cn/Beijing-
géographique de la population à l'intérieur du pays. En raison de
Review/Beijing/BeijingReview/French/2000Jun/bjr2
ces permis de résidence, les paysans qui migrent vers la ville
n'ont pas les mêmes privilèges que les citadins puisqu'ils ne 000-26f-17.htm
possèdent pas ces permis et n'obtiennent pas de nombreux
services offerts en milieu urbain.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 4. Destination des populations déplacées.

Malgré toutes les difficultés que la relocalisation comporte, elle millions d’autres qui profiteront de la construction de la centrale
peut néanmoins être un bon moyen pour qui veut recommencer électrique.
une nouvelle vie. Certaines personnes relocalisées dans différents
lieux se seraient déjà harmonisées avec leur nouvelle société et Pertes d’importance historique
leur niveau de vie ainsi que leur productivité auraient augmentés
(Daweide, 2002). Par contre on sait que des familles qui ont été Les Trois Gorges jouent un grand rôle dans l’identité culturelle
déménagées dans la province de Anhui en 2000 sont chinoise (Nahapetian, 2002). Lorsque les touristes internationaux
mécontentes. Leurs maisons sont trop petites et la terre se rendent dans ce majestueux endroit, ils ne peuvent que se
insuffisante (Daweide, 2002). De façon générale, les personnes rappeler la célèbre histoire des trois Royaumes. Le barrage des
déplacées doivent se réadapter à un environnement tout à fait Trois Gorges peut alors être vu comme une grave erreur commise
différent de celui qu’elles ont connu pendant une grande partie à l’endroit de l’identité culturelle de toute une civilisation. Le sol
de leur existence et ce n’est pas toujours facile à vivre. des Trois Gorges est très riche en fossile. En 1968, les restes du
plus ancien homme fossilisé ont été découverts (Li, 1990). À cet
L’adaptation à un nouveau paysage égard, certaines pertes seront irremplaçables. Lorsque le barrage
sera achevé, l’eau du réservoir inondera plusieurs richesses
Un problème d’adaptation se pose alors. Les paysans qui vivent culturelles et patrimoniales. Plus de 118 villes et 44 sites
dans des vallées éloignées des grands centres urbains ne archéologiques parmi les plus légendaires de Chine, ainsi que
connaissent pas les avancés technologiques et même des 8 000 sites qui n’ont pas encore été exploités (Nahapetian, 2002).
ressources aussi rudimentaires que l’électricité. Pour eux, c’est
une véritable révolution. Ils sont propulsés dans un monde Les nombreux vestiges et monuments historiques que comportent
totalement inconnu. Qui plus est, ces cultivateurs qui les Trois Gorges sont des temples, des logements, des portiques
subsistaient essentiellement grâce à l’agriculture voient leurs commémoratifs, des puits, des passerelles de bois et des gravures
terres se faire engloutir, ce qui doit être un véritable crime pour sur pierre, etc.. Ils seront, selon le plan établi, protégés sur place,
eux. transférés dans des endroits plus élevés, photographiés ou filmés
(Grenier et Poix, 1997).
L’attitude des autorités chinoises face aux différents problèmes
encourus consiste à minimiser les désagréments causés aux Un projet de musée, pour protéger le plus possible les vestiges de
centaines de milliers de personnes qui sont ou seront déplacées civilisations anciennes, est en construction dans la ville de
en les comparant aux bénéfices anticipés pour des centaines de Chongqing. En outre, « Le Musée des Trois Gorges de Chine »

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

pourra abriter 300 000 objets historiques. Évidemment, malgré de De plus, trois quais à vocation touristique seront construits sur le
grands efforts, les autorités chinoises ne pourront pas sauver de réservoir et ce, pour satisfaire la demande croissante. En effet, de
l’inondation tout ce qui devrait l’être (Grenier et Poix, 1997). nombreux voyageurs souhaitent voir le plus grand barrage au
monde. Selon l’Ambassade de Chine en France, ces trois (3)
Les retombés économiques quais, qui seront construits en amont du barrage à Maoping,
Taipingxi et Xiakou, accueilleront approximativement 2,2
Le projet des Trois Gorges apportera d’énormes retombées millions de touristes par année. Bien qu’elle était déjà
économiques à la République populaire de Chine. Il aura un grandement visitée, la région risque, selon les promoteurs,
impact positif sur la navigation, aidera l’industrie touristique de d’avoir une forte croissance touristique dû à ses paysages
la région, permettra de produire une énorme quantité d’électricité pittoresques et à la présence du barrage des Trois Gorges. Par
et sera un élément clé pour le projet de l’adduction de l’eau vers conséquent, pour arriver à satisfaire tous ces nouveaux touristes,
les régions de la Chine au nord du Yangtsé. il faudra construire de nouveaux hôtels et de nouvelles
infrastructures de support.
Augmentation de la navigation

Production d’électricité
La ville de Chongqing voit l’arrivée du barrage comme une
délivrance. Cette ville, qui se trouve à l’écart des autres centres
La production d’électricité qui a débuté en janvier 2003 est
urbains, est le plus grand centre industriel et commercial du sud-
produite par 26 turbines. Celles-ci procurent de grandes
ouest. Son développement a subi un ralentissement dû,
quantités d’énergie aux villes, facilitant le développement.
notamment, à la limitation de la navigation sur le fleuve Yangtsé.
Certaines villes aussi éloignées que Shanghai attendaient avec
impatience la réalisation du projet, car elles faisaient face à un
C’est à partir de 2003 qu’on pourra naviguer à nouveau sur le
manque d’électricité néfaste à leur développement. La centrale
fleuve puisque les écluses seront alors opérationnelles. Le lac de
hydroélectrique a une puissance de 18 720 MW. Chacune des
retenue sera suffisamment profond pour accueillir des navires de
turbines de la centrale des Trois Gorges a un poids de 420 tonnes,
fort tonnage De plus, comme toutes les habitations auront été
une hauteur de 5,4 mètres et un diamètre de 10 mètres.
détruites avant la montée de l’eau, il n’y aura aucun risque pour
Individuellement, elles sont assez puissantes pour alimenter en
les embarcations de s’y heurter. Un autre point positif est qu’il
électricité environ 275 000 foyers chinois.
sera possible de naviguer sur le fleuve jusqu’à neuf mois par
année. Non seulement ce sera très avantageux pour l’économie
Présentement, la production électrique chinoise est
de la région des Trois Gorges, mais le tourisme sera encore plus
essentiellement basée sur la combustion du charbon utilisé dans
important, car bon nombre de personnes seront très intéressées à
des centrales thermiques. Ces centrales sont une grande cause de
visiter le grand barrage.
pollution et en 1999, il a été déterminé que huit des dix villes
dont l’air était le plus pollué au monde se retrouvaient en Chine.
Le tourisme
Ces villes étaient dans l’ordre, Taiyuan, Urumqi, Bejing,
Shanghai, Shenyang, Chongqing, Xi’an et Guangzhou. Non
Au fil des années, le tourisme occupera une place de plus en plus
seulement la Chine est le premier producteur mondial de
importante dans le développement de la région. Depuis 1993, de
charbon, mais il en est aussi le principal consommateur. La
nombreuses infrastructures touristiques ont été mises en place
combustion du charbon émet des polluants tels que le dioxyde de
pour satisfaire les touristes.
carbone, le dioxyde de soufre et des oxydes d’azote, provoquent
des pluies acides, affectent la couche d’ozone ainsi que la santé
Déjà, trois nouveaux sites touristiques ont été créés depuis le
des citoyens
début de la construction du barrage des Trois Gorges. Le
premier site s’appelle la zone de dérivation. L’endroit à visiter
De nombreuses centrales thermiques se trouvent près de la ville
est à une vingtaine de kilomètres du barrage. On peut y admirer
de Shanghai. Comme elles polluent l’atmosphère sur un grand
de célèbres paysages qui s’étalent des deux côtés du fleuve
territoire, quelques-unes seront sûrement fermées suite à la
Yangtsé. Le deuxième site touristique est dans la région de Sixi.
production d’électricité aux Trois Gorges. C’est très intéressant
Celui-ci se concentre sur l’horticulture et possède une flore
pour la protection de l’environnement, car la production
précieuse avec plus de 300 espèces de bambous. Enfin, il y a,
d’énergie grâce à la force hydraulique ne provoque aucun gaz à
dans la région de Zigui, le mont Phénix. Il permet aux touristes
effet de serre. Pourtant, même si l’on voit beaucoup d’avantages
d’avoir une vue panoramique sur les travaux du barrage.
à cette énergie verte, un grand nombre de personnes demeure
toujours hostile. Ceux-ci pensent que l’énergie produite par le
La surélévation du niveau de l’eau sur les affluents du fleuve
barrage sera très chère, qu’il faudra la transporter sur de longues
Yangtsé formera plus de 120 îles. Ainsi, bon nombre de sites
distances et que de toute manière, puisqu’il faudra attendre une
jusqu’alors difficiles, voire impossibles d’accès deviendront
douzaine d’années, le projet ne pourra résorber le manque
visitable par les touristes.
d’électricité à court terme. (Est-ce valide puisque la production
électrique a déjà débuté?)

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 5. Adduction de l’eau du sud au Nord de la Chine.

Le projet des Trois Gorges ne se termine cependant pas là; au Ce gigantesque projet illustré sur la figure 6 consiste à creuser
contraire, il ouvre la porte à un tout nouveau projet tout aussi pour le transferts d’eau du sud vers le nord trois imposants
audacieux : celui de l’adduction de l’eau du sud vers le Nord. canaux de drainage : oriental, central et occidental. Il permettra
la communication entre quatre fleuves soit le Yangtsé, le Huaihe,
Transfert de l’eau le Huanghe ou fleuve Jaune et le Haihe ( Le Quotidien du peuple
en ligne, 30 décembre 2002, Marie, 2002 et Ambassade de
Un autre point très important est le transport de l’eau du réservoir Chine, 2001).
vers le nord. Il a été estimé que la Chine a suffisamment d'eau
douce pour faire vivre de façon durable la moitié seulement de sa Le canal occidental est situé à l’est. On y pompera de l’eau du
population actuelle, soit 650 millions d'habitants (Hinrichsen et fleuve Yangtsé pour l’amener vers Tianjin et Bejing en suivant
al., 1998). Comme le sud reçoit plus de précipitations que le l’ancien Grand canal. On entend ainsi détourner 600 m3/s du
nord, il y a un important manque d’eau dans le nord de la Chine. Yangtsé. À partir de la province de Hubei, on pompera de l’eau
Ce manque d’eau menace la production alimentaire, entrave le du Yangtsé pour la conduire graduellement vers le nord en
développement économique et endommage les écosystèmes. Il suivant le canal central nouvellement construit. On prévoit le
est donc vital pour les régions qui souffrent de pénuries que cette prélèvement de 1 300 m3/s d’eau.
ressource puisse y être acheminée.
Enfin, l’itinéraire ouest consiste quant à lui à amener de l’eau du
La mise en œuvre de ce méga projet de l’adduction des eaux du Yangtsé vers le fleuve jaune, c'est-à-dire construire un barrage et
Sud vers le Nord a tout juste débuté le 27 décembre 2002. Celui- un réservoir sur les trois rivières, soit Tongtian, Yanlong et Dadu,
ci permettra aux régions concernées de renforcer et d’étendre affluent à la limite du Quighai et du Shichuan. Il faudra creuser
leurs industries et leur agriculture. Il permettra de plus un tunnel viaduc, car la topographie de ces régions montagneuses
d’accroître la prospérité économique, de créer de nouveaux rend ardue le détournement de l’eau.
emplois et d’améliorer les conditions de vie des populations des
régions touchées par le projet. Mentionnons que comme le Le coût du projet est énorme. On estime que la construction de
barrage des Trois Gorges, la construction de ce système ces canaux sera terminée vers le milieu du 21e siècle et qu’il en
d’adduction aura comme conséquence le déplacement de certains coûtera 59 milliards de dollars US. Ce grand concept avait déjà
groupes de population. été avancé par le président Mao Zedong le 30 octobre 1952. Il
avait alors dit : « Le Sud du pays est abondant en eaux tandis que

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

le Nord en manque beaucoup. Si c’est possible, on pourra pourront être mis de l’avant comme celui de la construction de
emprunter un peu d’eau du Sud au Nord ». Mais cette idée a canaux pour l’adduction de l’eau du sud de la Chine vers le nord.
disparue des préoccupations officielles au début des années 1980
pour laisser place aux débats sur le projet des Trois Gorges. Les Les retombées négatives
régions qui bénéficieront le plus de ce projet sont les provinces
de Hebei, Jiangsu, Shandong et Shanxi, Shaanxi, Qinghai, Le problème majeur relié au barrage des Trois Gorges est la
Ningxia, Gansu et la Mongolie intérieure. Des villes comme destruction d’habitat. De nombreuses espèces animales et
Beijing et Tianjin tireront un grand profit de ce nouvel apport végétales risquent de disparaître. C’est le cas du dauphin Baiji
d’eau (Quotidien du Peuple en ligne 30, décembre 2002). dont la population est déjà en déclin. De plus, les cultivateurs qui
n’utilisaient jamais de pesticides pour leur récolte devront peut-
Les inondations au Sud et les sécheresses au Nord sont à la base être s’orienter vers cette alternative pour arriver à cultiver leur
des raisons pour lesquelles l’adduction de l’eau du Yangtsé pour terre en perte de nutriments. Aussi, il y a les risques associés aux
alimenter les régions septentrionales est si importante. Il consiste tremblements de terre. Quoique fortement improbable, une
à assurer un développement harmonieux économique, social et rupture dubarrage suite à un tel cataclysme aurait des
écologique entre les deux grandes zones. conséquences incalculables sur les villes et les populations en
aval de celui-ci.
Conclusion
Le point de vue social comporte également des désavantages. Un
Le projet d’un barrage aux Trois Gorges hante les esprits chinois grand nombre de gens qui habitaient dans des villes submergées
depuis très longtemps. Il y a maintenant presque un siècle, Sun ou à l’être, sont pour la plupart insatisfaits, puisqu’ils doivent être
Yat Sen, le fondateur de la République de Chine, souhaitait voir déplacés, la plupart du temps, à l’extérieur, voire même dans une
construire un barrage à cet endroit afin d’améliorer le potentiel de autre province. Certains cultivateurs verront leurs terres et leurs
navigation du Yangtsé et d’assurer un meilleur usage des maisons englouties sous l’eau. Le gouvernement leur viendra en
ressources du fleuve. Plusieurs décennies de tergiversation ont aide mais, ils devront défricher de nouvelles terres, ce qui
suivi et ce n’est qu’en 1959 que le projet des Trois Gorges a résultera en une attente de quelques années avant que celles-ci
finalement été approuvé. Sa construction a débuté en 1993 et sa produisent de façon satisfaisante.
réalisation devrait être complétée en 2009. Depuis le début des
années 1990, plusieurs études ont porté sur les impacts du projet En ce qui concerne l’aspect économique, l’un des points négatifs
et celles-ci ont montré que les retombées de la construction du c’est qu’il p y aura probablement des pertes d’emploi dû à la
barrage pouvaient être autant positives ainsi que négatives fermeture de centrales thermiques, puisque celles-ci produisent
de l’électricité au charbon et occasionnent trop de pollution. Par
Les retombées positives ailleurs, même si l’on prévoit un plus grand achalandage
touristique certains sites archéologiques et historiques seront à
Même s’il a fallu pratiquer la déforestation le long du fleuve tout jamais perdus au fond du fleuve Yangtsé, ce qui constitue
Yangtsé, les experts prévoit que la vie écologique reprendra son une grande perte quant à l’histoire de la Chine.
cours habituelle et même sera améliorée. Il n’y aura plus
d’inondation donc moins de pertes de vies humaines et moins de Bibliographie
dommages matériels. De plus, grâce à la production
d’hydroélectricité, il n’y aura moins de gaz à effet de serre généré Ambassade de chine. (2001). Trois quais de tourisme prévus aux Trois Gorges du
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VertigO, Vol 4 No 3 92
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

DELTA INTÉRIEUR DU FLEUVE NIGER AU MALI –


QUAND LA CRUE FAIT LA LOI : l’organisation
humaine et le partage des ressources dans une zone
inondable à fort contraste.
Marie-Laure de Noray, Sociologie et communication appliquées au développement, 4, rue Germain
34000 Montpellier, 33-4 67 02 83 03 / 33-6 16 51 86 53, courriel : [email protected]

Résumé : Au Mali, entre Djenné, Mopti et Tombouctou, s’étend une vaste zone inondable : le delta intérieur du fleuve Niger. Un million
de personnes vivent dans ce territoire d’environ 35 000 km2. Pêcheurs, éleveurs et agriculteurs exploitent tour à tour eaux et terres pour
consommer et exporter les ressources du Delta. Une organisation sociale sophistiquée assure le chassé-croisé des uns et des autres en
fonction de la hauteur de la crue. Mais si le milieu bouge de façon cyclique au cours de l’année, il bouge aussi sur deux axes plus
linéaires, intimement liés : celui de la dégradation du milieu naturel dû aux aléas climatiques et au fait de l’homme, celui des changements
socio-économiques locaux, régionaux et mondiaux. Changements aux multiples effets sur l’équilibre homme-nature, changements
auxquels l’homme doit s’adapter mais qu’il se doit aussi de limiter et de gérer.
L’article aborde l’organisation humaine ‘traditionnelle’ sous un angle à la fois historique et sociologique puis présente une analyse des
changements naturels et humains qui s’opèrent dans le delta, et enfin situe présente les problématiques de développement et le rôle de la
recherche scientifique dans l’appui à une gestion intégrée et efficace du delta dans l’avenir.

Mots-clés : Mali, Delta, Fleuve Niger, Organisation humaine. Zone humides, sociologie, écologie, gestion intégrée, ressources naturelles,
recherche et développement, foncier

Abstract :In Mali, the inner Niger delta is a large, temporarily inundated wetland which covers approximately 35,000 km2 between the
cities of Djenne, Mopti and Tombouctou. One million people, especially fishers, cattle herders and flood recession farmers are using the
delta for their subsistence or for export production. A sophisticated social organization allows each of these different user groups to
exploit resources in the delta according to the flood pattern. As the environment moves through the annual flooding cycle, resource use in
the delta is also influenced by two additional factors: one being the environmental degradation due to climatic events or human activities,
the other linked to socioeconomic changes on the local, regional or global scale. These changes have much impact on the equilibrium
between people and their environment. People must adapt to changes, but efforts are also made to both control and manage these changes.
Using an historical and sociological perspective, this article describes the human organisation which characterised the main user groups in
the delta. An analysis of the natural and human induced changes affecting the delta is also provided. Last, the main development issues
and the role of research in supporting effective ecosystem-based management of the inner Niger delta are discussed.

Keywords : Mali, Delta, Niger river, human organization, wetlands, sociology, integrated management, natural resources, research and
development, land tenure

Introduction – potentiel – organisation – diversité. Même si ces mots se


nuancent de bémols qui cassent en partie l’harmonie générale.
Le Mali, pays continental d’Afrique de l’Ouest, représente bien
souvent l’archétype du pays sahélien dans l’imagerie populaire La richesse dont il est question ici a pour origine, et pour support
des occidentaux. Le Sahel est synonyme de sécheresse, et par le fleuve Niger. Et plus précisément le delta intérieur (on parle
ricochet de famine, de pauvreté, de grande pauvreté. Ces derniers aussi de delta central) du fleuve Niger qui s’étend en une vaste
mots ne sont pas à nier, surtout depuis les trois dernières zone inondable entre les villes de Djenné, Mopti et Tombouctou.
décennies. Mais ils ne recoupent qu’une partie du kaléidoscope Un million de personnes vivent sur ce territoire d’environ 35 000
naturel et humain que constitue ce vaste pays. On verra que l’on km2. Pêcheurs, éleveurs et agriculteurs exploitent tour à tour eaux
s’éloigne de ces clichés pour favoriser les maîtres mots : richesse et terres pour consommer et exporter les ressources du Delta.

VertigO, Vol 4 No 3 93
VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Une organisation sociale sophistiquée assure le chassé-croisé des consacrée aux zones humides dans le monde), et dans un genre
uns et des autres en fonction de la hauteur de la crue. plus littéraire, celle apportée par le professeur J. Ki-Zerbo,
historien burkinabé (in GEPIS, 2001). La première définit les
zones humides comme « des étendues de marais, de fagnes, de
tourbières ou d’eaux naturelles ou artificielles, permanentes ou
temporaires, où l’eau est stagnante ou courante, douce, saumâtre
ou salée, y compris des étendues d’eau marine dont la profondeur
à marée basse n’excède pas six mètres. » (p.5)

Pour définir plus précisément les zones humides tropicales


d’origine fluviale, Joseph Ki-Zerbo dans une approche large et
visuelle, dit ceci : « les plaines d’inondation constituent à travers
le Sahel une réalité massive qui va des mares jalonnant les bas-
fonds jusqu’aux bassins fluviaux ou lacustres. Ces écosystèmes
Le Delta Intérieur du fleuve Niger (photo. C. Coulon) d’envergures variées obéissent à un rythme cyclique et saisonnier
qui déclenche et module la vie dans son déploiement végétal,
animal et même minéral. (…) dans l’espace dépouillé du Sahel,
les plaines d’inondation rappellent les oasis du désert et préludent
Mais si le milieu bouge de façon cyclique au cours de l’année, il aux espaces verts de la zone guinéenne. Et c’est justement ce
bouge aussi sur deux axes plus linéaires, intimement liés : celui caractère d’espace médian, d’interface entre plusieurs
de la dégradation du milieu naturel dû aux aléas climatiques et écosystèmes, mais doté abondamment de la denrée rare que
dans une moindre mesure à une pression anthropique, celui des constitue l’eau, qui fait des plaines d’inondation au Sahel des
changements socio-économiques locaux, régionaux et mondiaux. lieux de complexité dynamique et d’opportunités. »
Changements – qu’il serait restrictif d’assimiler à la
‘modernisation’ – aux multiples effets sur l’équilibre homme-
nature. Changements auxquels l’homme doit s’adapter mais qu’il
se doit aussi de limiter et de gérer.

Après avoir tracé quelques contours de ce qu’est, de manière


générale, une zone d’inondation en Afrique sahélienne, nous
aborderons le delta sous l’angle des relations entre l’homme et la
nature et des problématiques engendrées. Il s’agit de l’homme en
société, c’est-à-dire de la présence humaine organisée selon des
règles et des usages qui assurent la survie et l’épanouissement de
l’homme dans des sphères où physiologie, économie,
philosophie, culture et spiritualité sont intimement liées. Dans un
premier temps, on verra comment les gens du delta,
‘traditionnellement’, s’organisent pour vivre de leur
environnement et pour se partager la ressource. Dans un second
temps, on s’attardera sur l’adaptation des communautés et
individus aux changements environnementaux et socio-
économiques. On abordera enfin le rôle de la recherche
scientifique dans le Delta, dans un objectif de gestion intégrée
des ressources naturelles, en appui aux décideurs, usagers et
intervenants du delta dans la formulation des problèmes et des Une zone inondée du delta intérieur du fleuve Niger (photo C.
recherches de solutions pour protéger tout en exploitant le mieux Coulon)
possible les richesses du delta.

Les zones inondables tropicales et leurs potentialités pour


l’homme

Les zones inondables en milieu sahélien sont riches, complexes


et fragiles. Elles constituent des écosystèmes extrêmement
productifs. On retiendra parmi les multiples définitions, celle
donnée par la Convention de Ramsar (instance internationale

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 1. Le delta intérieur du fleuve Niger.

Une plaine inondable, c’est un site qui fait partie de ce qu’on de terre ou en bordure de la zone inondable, on trouve quelques
appelle les zones humides. En Afrique, il existe une vingtaine de villages installés par des sédentaires.
zones humides d’envergure, c’est-à-dire suffisamment
conséquente en terme écologique, économique et social pour que Le delta intérieur du fleuve Niger : la crue et l’Homme
l’état dont elle dépend et les organismes internationaux de
référence s’en préoccupent*. Certaines se situent sur le littoral, il Le delta intérieur du fleuve Niger (figure 1) constitue un cas
s’agit notamment de lagunes ou de mangroves, et d’autres fortement exemplaire. D’une surface de 40 000 hectares en
s’étendent à l’intérieur des terres ; ce sont en général des plaines inondation maximale c’est la plus vaste zone humide d’Afrique.
inondées par les fleuves et cours d’eau. Elles sont très riches sur D’autant plus particulière qu’elle fonctionne encore de manière
le plan écologique, - faune et flore abondent -, et se caractérisent très naturelle. Entendons par là que ce delta a été, jusqu’à
par grande biodiversité. Sur le plan de l’exploitation, on est en présent, très peu aménagé par l’homme et que son
présence de trois systèmes de production : pêche, élevage, fonctionnement hydrologique est encore très naturel. En effet, le
agriculture. Très riches aussi sur le plan humain, les populations site n’a pas – ou peu – subi de modifications notables par la
nomades et sédentaires s’y rencontrent. S’exerce alors un chassé- construction d’ouvrages ou par des aménagements, dont la
croisé de pécheurs, d’éleveurs, d’agriculteurs en fonction de la vocation serait de maîtriser la hauteur du fleuve Niger et la
hauteur d’eau, et donc en fonction des saisons. Ainsi quand la superficie d’inondation par le déclenchement de crues
plaine est en eau, les pêcheurs investissent les lieux. Quand l’eau artificielles.
se retire, viennent alors aux mêmes endroits les éleveurs
transhumants, d’ethnie peule pour la plupart. Enfin, sur les îlots Les recherches hydrologiques récentes montrent cependant que le
site subit plus fortement qu’il n’y paraissait les effets du barrage
* de Sélingué, situé bien en amont (environ à 600 km de l’entrée
: Pour citer quelques zones inondables en Afrique, on peut du delta). Le cas est exemplaire aussi pour des raisons
évoquer la plaine inondable du fleuve Logone au Nord- démographiques. Le delta est une zone suffisamment peuplée -
Cameroun (Waza-Logone), la vallée du Sénégal par l’homme et par une faune des plus variées - pour que
(écologiquement, très dégradée), la vallée de la Tana (Afrique de l’observateur puisse en tirer des leçons sur les réalités complexes
l’Est), certaines parties du Zambèze, notamment le haut Zambèze du lien homme-nature dans une région au milieu changeant.
en Zambie (Barotse floodplain). En définitive, on pourrait citer
toutes les plaines d'inondation de fleuves tropicaux soumis à une
forte saison des pluies dans la partie haute du bassin.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Histoire de l’organisation humaine l’Afrique de l’Ouest dont la spécialité est l’élevage selon un
mode de vie favorisant nomadisme et transhumance. À moyen
La présence de l’homme dans le delta n’est pas récente à en terme l’espace peut être cultivé par les uns et par les autres, ou
croire ces peintures rupestres découvertes dans les années 80 encore par les Marka, installés dans des villages exondés. Dans le
dans le site nommé Aire Soroba, dans la région dite des lacs delta, on produit essentiellement du riz rouge (oryza glaberima),
centraux. On y voit des hommes, des bovins, des poissons, des une espèce traditionnelle de riz flottant.
scènes de chasse (à l’autruche, notamment) ainsi que des
pirogues emplies d'hommes et de harpons. Ce qui laisse à penser Pour se répartir sans heurts l’exploitation des ressources en
que ces activités productives sont inhérentes depuis toujours à la fonction du temps et de l’espace depuis bien longtemps, éleveurs
présence de l’homme dans la région. Mais hormis la découverte et pêcheurs ont confié aux ‘maîtres des terres’ (ou ‘dioro’, en
des grottes portant ces traces, peu de recherches ont été langue peule) et aux ‘maîtres des eaux’ (titre bozo) et à leurs
entreprises à ce jour pour définir plus précisément les contours de différents ministères, le soin d’ériger des règles et des arrêtés
la vie humaine dans le delta à l’époque du néolithique et lors des saisonniers et de les faire respecter, à tour de rôle, au rythme de
premiers siècles de notre ère ; la datation de ces peintures l’eau. L’enjeu est important, il s’agit d’assurer la paix sociale,
rupestres telle qu’elle est permise à ce jour inscrit leur réalisation l’harmonie entre l’homme et la nature et la régénération des
autour des Vième, VIIième ou VIIIième siècle. ressources et des sols. Les règles et les arrêtés permettent entre
autres d’éviter les pillages anarchiques des lieux de ponte ou de
On peut avancer que depuis l’indatable nuit des temps, le delta frayage des poissons, par exemple ou de veiller à une répartition
est parcouru par des groupes d’éleveurs nomades ou plus équitable des meilleurs pâturages, d’une année sur l’autre. La
précisément pour la plupart, transhumants, la différence se situant Dina, sorte de constitution imposée dans toute la région du delta,
dans l’existence d’un point d’ancrage, village ou hameau à forte par le chef musulman Cheik Amadou, au 19e siècle (à partir de
référence historique et culturelle, que l’on rejoint épisodiquement 1818), a régi avec précision l’organisation des pouvoirs.
(au maximum, une fois l’an, mais selon les distances à parcourir
pour assurer aux troupeaux un pâturage convenable, les Peuls L'organisation humaine -sociale, économique et politique- tend
transhumants peuvent passer plusieurs années sans revenir à leur toute entière vers une recherche d'équilibre entre l'homme et la
point d’origine.. Depuis le IXième siècle, les villes de Djenné et nature, et non pas vers la recherche sans concession
Tombouctou, villes phares situées aux portes du delta, regroupent d'agrandissement de son territoire. Ce respect est la condition
une population sédentaire et attirent de nombreux voyageurs, sine qua non de la présence de l'homme dans cette zone où l'eau,
commerçants, intellectuels, porteurs de culture et de spiritualité. la crue du fleuve, décide de la praticabilité et de l'exploitation des
lieux. La gestion des conflits est une des caractéristiques
Le delta et ses villes s'imposent tout au long du Moyen Âge principales de la vie sociale du delta (Barrière, 2002), d'où une
comme lieu de carrefour entre le Maghreb et l’Afrique noire. répartition des pouvoirs à la fois complexe et rigide. Sophistiqué
L’Islam s’y installe et rayonne à Tombouctou, Djenné ou encore pourrait-on dire. Car ici la notion d'espace territorial est bien plus
Hamdallaye (ville aujourd’hui disparue), les universités et compliquée que dans une région écologiquement stable, occupée
médersas (collèges coraniques) attirent des milliers d’étudiants et par des sédentaires. D'autant plus complexe que le pouvoir
de professeurs. Moins connue est l’existence de ces moderne, centralisé autour d'un état-nation, impose et superpose
communautés juives, venues d’Espagne andalouse, région qui d'autres prérogatives et hiérarchies. Rappelons, que cette
tisse alors des liens intellectuels avec Tombouctou, qui organisation actuelle des pouvoirs a été précédée par un système
s’installèrent au XIVème siècle dans la ville sainte de hautement ‘administratisé’ mis en place par le colonisateur (la
Tombouctou (Haïdara, 1998). Une preuve de plus de France). Le pouvoir colonial, vu la complexité de l’organisation
l’interculturalité des lieux. traditionnelle des pouvoirs dans le delta, s’est assez peu imposé
dans la zone et n’a drainé que très peu de nouveautés. Les grands
À l’intérieur du delta, en milieu rural, la vie humaine s’organise changements étant intervenus lors des siècles précédents avec
et se gère en fonction des saisons, elles-mêmes déterminées l’arrivée de l’islam, et plus particulièrement à son apogée, sous
localement par le rythme de la crue annuelle. Dans le delta, Cheikh Amadou.
l’homme est subordonné à la nature est aux caprices de l’eau.
L’eau, par sa présence, son absence et les multiples degrés de son L’organisation de la production
niveau, dicte à la société ses règles de vie, son code du savoir-
vivre-ensemble. Ici, le terroir se partage selon une répartition qui En fonction de ses caractéristiques de zone inondable, le delta
donne autant d’importance au temps qu’à l’espace (Poncet, intérieur du fleuve Niger a vu se développer une activité humaine
2000). Autour d’un même point géographique s’alternent période calée sur le rythme de la crue. Activité organisée autour des trois
de pêche avec comme exploitants principaux les Bozos systèmes de production : pêche, élevage, agriculture. Pêche
(communauté ethno-professionnelle entièrement tournée vers quand l'eau est présente, agriculture et élevage quand l'eau se
l’exploitation du fleuve), et période de pâturage pendant laquelle retire et fait place à des sols fertiles et longtemps humides. Un
les lieux sont investis par les Peul, ethnie présente dans toute changement d'activité qui entraîne un roulement de groupes

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

ethnoprofessionnels, chacun spécialisé dans l’exploitation d’une eaux de Walado. C’est lui que les saisonniers viennent saluer en
ressource. premier, et c’est auprès de lui qu’ils s’enquièrent des
recommandations, des mises en garde et interdictions pour toute
Les modes de vie dans le delta relèvent d’un souci la saison. Une inscription en quelque sorte, où l’on s’engage
prioritairement écologique. L’organisation humaine est moralement et devant la communauté à respecter les usages des
volontairement soumise aux aléas du fleuve. Cela répond plus à hôtes ; la contribution est faible comparée à l’intérêt des lieux. A
une nécessité qu’à un choix politique ou culturel. La présence de Walado, les eaux sont si fertiles que les migrants restent aisément
l’homme est conditionnée au respect et à la soumission qu’il jusqu’en juillet. Ils cohabitent alors pendant plusieurs mois avec
témoigne à la nature et à ses fonctionnements, il en est bien les éleveurs, attirés eux aussi par ces lieux que la nature a si bien
conscient, et c’est peut-être cette philosophie qui fait le lien entre dotés. Une fois inscrite, la famille organise son lieu de vie : on
les individus et les sociétés du delta, aussi plurielles soient-ils. dresse les cases en paille, on creuse dans le sol un espace protégé
qui servira de cuisine. Enfin, les mieux équipés hissent une
Le cas de Walado, une illustration de l’organisation autour de perche de bambou surmontée d’une antenne. Une fois installé,
l’activité « pêche »1 chacun vaque à ses occupations. On sort les nouveaux filets, on
prépare les engins de pêche, on compare les prix, les origines, les
L'exemple de Walado-daga – le mot daga, en langue bozo qualités. Cette année, on penche plutôt pour le fil coréen, plus
signifiant campement – est riche d’enseignement en ce qui abordable que le japonais. Les faiseurs de plombs démontent les
concerne l’organisation de la population. On y voit comment les batteries récupérées pour l’occasion, fondent à même le feu les
pêcheurs, à partir d’une organisation performante et efficiente, barrettes de métal et versent à la cuillère le liquide gris dans des
excellent dans l’exploitation de la crue annuelle. trous creusés au bâtonnet dans une bassine de terre compactée.
Ne pas oublier la paille de mil, laquelle une fois enlevée
En hautes eaux, Walado est un village comme les autres. Une permettra de passer le fil. L’opération est délicate, elle demande
cinquantaine de concessions familiales se répartissent autour de une certaine dextérité.
ruelles à peine plus larges qu’une carrure de pêcheur. Un village
que l’homme a gagné sur les eaux, en charriant du banco. Un
village bien bozo, avec ses filets pendus, jetés, étalés, sa petite
mosquée en forme d’obus à moitié fondue.

Mais à la décrue, c’est la métamorphose. Sur les rives du Diaka,


Walado déroule alors deux longs rubans de terre que viennent
investir des migrants pêcheurs. Ils sont des milliers à s’installer
côte à côte sur ces kilomètres de berges que l’on nomme Walado-
daga. Une ville éphémère qui grandit, puis décline au rythme de
l’eau, au rythme du poisson. Et finit engloutie. Une ville ouvrière
où le temps est compté ; on y vient pour pêcher et non pas pour
rêver. On produit là ce qui fera l’année entière. Plus on se donne
à Walado, moins la vie est dure entre deux campagnes. Une ville
minière : dans une même et immense carrière d’eau, chacun
cherche sa part. Les fonds sont prospères, mais à force d’être
Marché aux poissons dans le Delta intérieur du fleuve Niger
partagée, la ressource s’épuise. Une ville qui connaît ses balises,
(photo : G. Coulon)
ses règles, ses interdits. Où la vie s’organise selon une hiérarchie.
Walado-daga a six quartiers bien délimités. Chacun d’eux
En attendant le poisson, les femmes préparent les fumoirs : de
correspond à une aire d’origine. L’ensemble du campement a son
larges grilles posées au-dessus d’un feu entretenu et maîtrisé pour
responsable. Bréhima Sinayogo, lui-même chef du quartier des
régler la fumée.
ressortissants de Pondori, près de Djenné, occupe cette fonction
depuis une trentaine d’années. Son rôle consiste en premier lieu à
A Walado, on ne récolte pas n’importe comment. Ici, les règles
représenter la population du campement devant l’administration
de pêche inspirent encore le respect. Pour assurer une
et plus précisément devant le percepteur. Il est aussi le porte-
reproduction décente, on interdit aux pêcheurs de prendre des
parole du campement devant le village autochtone de Walado.
poissons trop jeunes. Il ne s’agit pas de vérifier les prises après
Pour tout ce qui concerne la pêche, c’est-à-dire l’essentiel, les
chaque sortie de pêche, mais d’imposer quelques règles sur le
décisions émanent en premier et dernier ressort du maître des
choix des filets et des techniques. On interdit les mailles trop
fines ainsi que les grands filets, tels qu’éperviers ou sennes. Des
1
Cette section sur Walado est une reprise du texte intitulé garde-fous de bon aloi qui n’altèrent pas l’intense activité du
‘Faubourg bozo’ paru dans l’ouvrage illustré ‘Delta’ (Noray coll., campement. De jour comme de nuit, le poisson est débarqué, trié.
2000), p.26 et suite. Vendu frais, au cours du jour imposé, aux collecteurs venus

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

spécialement de Mopti en pirogue à moteur, ou bien traité en vue delta, vers Djenné. Ce barrage assure la fourniture électricité de
d’être séché ou fumé. On en réserve aussi à la famille, pour la la capitale, depuis 1981. Sans ces lâchers, le fleuve aurait très
consommation du jour. Ici, on a toujours un poisson à la main. probablement été à sec plusieurs fois durant les années 80 et 90.
Les enfants grignotent la chair fumée à longueur de journée, et la La vigueur de la saison des pluies en amont, au sud de la zone
préfèrent aux beignets. sahélo-soudanienne est sans doute la principale raison de cette
forte crue, qui n’a pas eu, depuis d’équivalent dans le delta.
Ce faubourg est une vraie fourmilière. Il y règne pourtant une
indicible nonchalance. La vie court sans trop de heurts, Les hommes ont dû s’adapter et, si l’on s’en réfère tant à leur
l’ambiance est conviviale. D’ailleurs, on ne néglige pas les temps comportement qu’à leur discours (Noray et Coulon, 2000),
de loisirs entre les efforts. Dès que la nuit tombe, les experts en comprennent peu à peu que l’équilibre garant d’harmonie et de
modernisme s’évertuent à régler les vieux écrans de télévision bien-être est bel et bien précaire. Moins d’eau moins longtemps,
pour offrir aux dizaines de regards absorbés les images de la cela veut dire moins de lieux de pêche, mais aussi moins de terres
capitale ; on commence par le journal télévisé, puis on enchaîne arrosées qui donnent de bons pâturages et de des bons sols à
par Top Etoile ou autres variétés qui donnent quelques nouvelles cultiver. Pour survivre sans avoir à quitter le delta, les uns et les
idées pour les samedis soirs. Au campement de Walado, on est autres ont opté pour la diversification. Les pêcheurs
assez nombreux pour se divertir, alors on organise des bals et des parallèlement se mettent à cultiver, irriguant là où, avant, ils
concerts, on sort les balafons et les sonos à piles. On invite les trouvaient de l’eau naturellement. Le petit élevage s’est bien
jeunes du village, les sédentaires qui n’attendent que ça. On peut développé. Chèvres, moutons, volailles, assurent de quoi enrichir
aussi se retrouver au cinéma : salle en plein air aux murs de paille le plat de riz ou de mil quand la carpe, le silure ou mieux : le gras
où se joue sur un drap blanc des Rambo et des drames et savoureux capitaine viennent à manquer. Un bon nombre de
sentimentaux. Quand l’eau vient à monter, le campement à villageois ou nomades ont opté pour la ville et ses multiples
nouveau s’amenuise. On repart en convoi au village natal. Repos, métiers. Ils y vont quelques mois, entre deux saisons de pêche.
champ et pêche occuperont les journées, jusqu’au prochain Aujourd’hui, le thème de la diversification est à l’ordre du jour
retour. de bon nombre de réunions villageoises, quelles soient animées
ou non par des associations d’aide au développement. Ce qui
Les changements, l'adaptation aux changements et le fournit un beau sujet pour les sporadiques conflits de génération.
développement.
Les difficultés de vie des uns et des autres donnent lieu à plus de
Quand l’environnement se fait plus rude… conflits. Conflits de terres et d’eaux quand les troupeaux arrivent
trop tôt, pataugent dans les mares et cassent les filets de pêche.
Si l'homme, contrairement à d'autres zones riveraines du fleuve Entre droit coutumier et droit moderne, celui des codes foncier
Niger, est peu intervenu par de grands aménagements (comme ou civil érigés par la Nation, il est bien difficile pour le juge de
dans la zone dite de l'Office du Niger, plus en amont, au sud- choisir (voir plus bas section sur le portrait et témoignage d’un
ouest) l'environnement a quand même subi, ces dernières magistrat du delta ). On assiste à une superposition du droit
décennies, des modifications. On pense dans un premier lieu, au malien et des droits coutumiers qui eux-mêmes sont souvent en
climat. Avec la grande sécheresse qui a sévi dans tout le Sahel à désaccord. S’y ajoutent de nouveaux problèmes de droit lié aux
partir de 1974 et qui s’est installée de façon récurrente dans les changements, à de nouvelles pratiques culturales, par exemple.
années 80, l’équilibre qui assure le renouvellement des ressources Se pose la question – et dans un moyen terme, la nécessité – de
s’est vu sérieusement bousculé. On constate que depuis cette se doter d’un droit plus adapté, qu’il reste à inventer (Barrière,
époque, il y a moins d’eau dans le delta. La crue dure moins 2002).
longtemps, l’eau monte moins haut et se retire plus rapidement
qu’avant. L’inondation couvre donc une superficie moindre de Quand les besoins de l’homme augmentent
sol cultivable ou pâturable. En terme hydrologique et
climatologique, cette tendance s’annoncerait inexorable, même si Il n’y a pas que le climat et l’environnement naturel qui
ponctuellement le fleuve réserve quelques surprises. L’année changent, les aspirations humaines elles aussi évoluent et
1994, par exemple, a connu un niveau de crue s’adaptent aux nouveaux besoins. Besoin d’argent pour payer des
exceptionnellement haut, à la surprise des habitants du delta. filets de pêche plus performants, pour acheter les semences, les
Beaucoup d’inondations, et avec elles, des récoltes perdues, du engrais, pour s’offrir un poste de radio, et peut-être même une
bétail noyé, des villages détruits, et une épidémie de choléra qui a télévision. Un toit en tôle, et surtout, un moteur qu’il soit sur roue
tué, dans un silence médiatique, plusieurs centaines de personnes, ou sur pirogue. Le transport des biens et d’hommes va bon train.
en premier lieu des enfants. Les éleveurs nomades sont moins enclins à dépenser dans ce que
la modernité fait miroiter. Ils préfèrent avant tout acheter des
Le niveau des basses eaux, en saison sèche, est artificiellement têtes de bétail, le seul patrimoine qui vaille pour assurer un
maintenu par des lâchers depuis le barrage de Sélingué, en héritage à la descendance.
amont de Bamako, à quelque six cents kilomètres de l’entrée du

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

La saison sèche dans le delta intérieur du Fleuve Niger (photo : C. Coulon)

Chez les Peul éleveurs, une chose change cependant Portrait et témoignage d’un magistrat du delta : une illustration
profondément : on voit de plus en plus souvent des transhumants de la complexité de la gestion foncière dans le contexte actuel1.
non-propriétaires des troupeaux avec lesquels ils vivent. Les
propriétaires sont de grands commerçants des villes, investissant « Que dois-je faire ? Appliquer le droit coutumier et aller à
dans un troupeau pour des raisons aussi diverses raisons que le l’encontre de mes principes, ou bien m’en remettre aux textes de
prestige, l’éloignement du placement, la tradition retrouvée loi, c’est-à-dire à moi-même puisque, en matière de foncier, le
lorsqu’il s’agit de personnes ayant des origines dans la région. juge est livré à lui-même. De toute façon, la loi elle-même me
Beaucoup de bergers-éleveurs-propriétaires se sont vus obligés renvoie au droit coutumier. Le problème est de savoir en quoi
de vendre ce qui leur restait de leurs troupeaux décimés par la peut consister la règle coutumière applicable à ce cas précis. Le
sécheresse parce qu’ils ne pouvaient assurer leur survie avec si propre de la coutume, c’est l’oralité. La règle change en fonction
peu d’actifs. Ils ne quittent pas pour autant ‘leurs’ vaches, celles de l’ethnie, de la localité et bien souvent en fonction de critères
qui ne leur appartiennent plus. impossibles à appréhender de l’extérieur. Dans ces conditions, il
est impossible d’avoir une jurisprudence fiable. Je plonge encore
Le tourisme compte lui aussi parmi les nouvelles voies une fois dans le code domanial et foncier. Je n’ai pas rêvé : à part
d’exploitation du delta. On l’a dit plus haut, la présence de l’article 127 qui m’indique que « les terres non immatriculées
voyageurs dans le delta est une réalité très ancienne. détenues en vertu des droits coutumiers font partie du domaine
Aujourd’hui, c’est à travers le tourisme que cette présence se privé de l’Etat », je ne vois rien d’autre à mettre dans la balance.
manifeste. Le delta, de par la beauté naturelle et majestueuse de Allez expliquer au paysan du delta que ses terres ne lui
ses lieux, de par sa profusion d’oiseaux et sa riche diversité appartiennent pas puisqu’il n’a pas de matricule. Il vous rira au
culturelle, et sa proximité du pays Dogon, haut lieu touristique du nez, vous traitera de faux frère. Ici, on ne fait pas immatriculer
Mali a des atouts pour le développement d’un écotourisme. Des ses terres, parce qu’on ne sait pas qu’il faut le faire, parce que de
initiatives privées se multiplient et les associations locales toute façon la démarche est trop compliquée et qu’en plus on est
commencent à réfléchir à une exploitation autogérée de cette déjà propriétaire ou utilisateur, devant les siens, devant les
ressource. Il est trop tôt pour en capter de réels résultats, mais anciens, et devant Dieu. Voilà. »
quelques indices montrent un développement relatif. Sur le port
de Mopti, par exemple, on constate que le nombre de pinasses de Etre président du tribunal à Mopti n’est pas une sinécure. Mais
transport réaménagées pour de petits groupes de touristes, est en Sékou Koné n’en est pas à sa première difficulté. C’est lui qu’on
pleine croissance depuis environ cinq ans (de trois ou quatre cas avait envoyé à Goundam, ville du nord du delta, pour remplacer
isolés, on passe aujourd’hui à un parc de plusieurs dizaines). Les au pied levé le juge assassiné. C’était en 1992, pendant la
infrastructures d’accueil (campements, hôtels, etc.) ne se
développent en revanche que très lentement.
1
Cette section est une reprise du texte intitulé ‘Le juge, les
hommes et la terre’ paru dans l’ouvrage illustré ‘Delta’ (cité plus
haut), p.32 et suite.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

rébellion. Là-bas, il risquait sa vie ; ici, au pire, c’est-à-dire vivent d’elle depuis toujours. Aujourd’hui ils ont décidé pour de
chaque jour, il voit ses décisions allègrement détournées, bon qu’ils ne la rendraient pas.
ignorées. Rien de vraiment terrible. D’autant plus qu’il ne croit
qu’à moitié à tout ça. Trop de lacunes dans ce droit foncier Comment statuer ? Il faut trouver un compromis. Essayer de ne
moderne, trop de distance avec les réalités du delta, trop de pas saper le labeur des uns, sans pour autant exproprier les
confiance dans le droit coutumier. Il y a bien des assesseurs de autres… Aménager peut-être un droit d’occupation et d’usage.
différents bords sensés maîtriser les coutumes foncières. Encore Faire pour le mieux. Oui, mais comment ?
faut-il qu’ils se présentent, et le cas échéant que leurs
compétences correspondent au conflit en question. Il faut dire Sékou Koné n’est ni peul, ni rimaïbé, ni bozo. Il n’est pas du
que l’indemnité est bien peu motivante pour ces fonctionnaires delta. Il est sénoufo et vient du Sud, de Lougouani exactement,
en retraite, plutôt notables, choisis par le délégué du village situé à plus de cinq cents kilomètres de Mopti. Il reste
gouvernement [nouveau titre du commandant de cercle]. quelques jours pour emplir la balance. En attendant jeudi, jour où
l’affaire, parmi tant d’autres, sera présentée en audience
Venons-en à l’affaire du jour. L’affaire « Sambourou-Tié- ordinaire, le Président Koné pourra toujours rêver de champs
Tamboura et autres, contre Ousmane Sidibé ». Très compliquée, carrés bien clôturés.
comme toujours. L’histoire a commencé il y a vingt ans, près de
Sarémala, à une vingtaine de kilomètres au sud de Mopti. Le L’avenir du delta : les questions de recherche et de
terroir de Waldou avait fait alors l’objet d’un litige entre ces deux développement
familles : l’une d’agriculteurs, l’autre d’éleveurs. C’est le
commandant de cercle qui avait alors tranché : les uns auront le Par bien des côtés, le delta est un pays de cocagne au milieu du
Nord, les autres le Sud. Les années passent. Les agriculteurs Sahel. Par bien des côtés aussi, il apparaît fragile et dépendant de
continuent à gérer l’espace puisque, de toute façon, les Sidibé, ce que l’homme veut bien en faire. Parce qu’aujourd’hui, l’être
éleveurs peuls comme l’indique leur patronyme, ne sont presque humain a la capacité technique d’aménager le site, de modifier
jamais sur leurs terres. Les requérants sont des Rimaïbé, les mouvements de l’eau, la mécanique presque magique du
agriculteurs de métier. fleuve. Beaucoup d’autres sites ont été ainsi transformés pour des
cultures intensives de riz ou pour une production électrique.
En 1995, les choses s’enveniment, le dossier s’alourdirait de
coups et de blessures, et même d’un assassinat. Le tribunal saisi Depuis les années 60, chercheurs et techniciens se sont investis
rappelle que la décision du commandant de cercle avait été dans cette région d’eau, véritable laboratoire pour les sciences de
considérée comme définitive, la cour d’appel alors sollicitée avait l’eau, les sciences de la vie végétale et animale, ainsi que pour les
confirmé. Mais les parties ne sont pas plus avancées en ce qui sciences humaines. Des années de recherche d’abord par
concerne la zone centrale du terroir : la répartition Nord-Sud si discipline puis dans une démarche pluridisciplinaire qui répond à
bien confirmée n’avait en effet jamais précisé où finissait le Nord la nécessité de mener ce que l’on appelle une gestion intégrée des
et où commençait le Sud... ressources naturelles. La modélisation intégrée du delta et sa
présentation sous forme de maquette informatique (conçue par
« Le problème aujourd’hui est de savoir si l’endroit du litige fait l’IRD- Institut français de recherche pour le développement, en
partie de Waldou Nord ou de Waldou Sud. En général, je ne 1999 et 2000) traduit une volonté de synthèse et de restitution
laisse pas les parties s’égarer dans de tels méandres. Mais scientifique de la part des chercheurs maliens et étrangers, mais
aujourd’hui le conflit concerne quatre ou cinq nouvelles plaines à aussi la prise en compte de l’importance des la recherche pour
exploiter. Je me suis rendu sur le terrain, j’ai fait tracer des aider décideurs et usagers à prendre les bonnes options de
cartes. Et maintenant je ne sais pas quoi faire de l’avis des développement. Se posent aujourd’hui de grandes questions sur
techniciens… » le devenir du delta. Ces questions font l’objet depuis plusieurs
années de concertation entre organismes publics et privés,
En fait, l’avis n’a rien de technique : il rappelle que le droit locaux, nationaux et internationaux. Faut-il l’aménager, en
coutumier lègue les terres aux Peuls, et ne donne qu’un droit privilégiant une exploitation intensive mais restrictive de ses
d’usage à ceux qui sont sur place. La balance penche donc du ressources, du riz en l’occurrence ? Faut-il se contenter de
côté Sidibé. mesures écologiques, sites par sites, pour appuyer ou restaurer ça
et là les fonctionnements naturels de cette zone d’inondation ?
Mais le juge travaille en grand angle. Les Sidibé n’ont jamais Des interrogations cruciales pour l’avenir du delta. A une échelle
habité la zone en question. Ce sont les Rimaïbé, ces hommes de de temps plus réduite, décideurs, chercheurs et exploitants du
caste qu’on appelle encore les anciens esclaves, qui revendiquent delta sont de plus en plus amenés à se concerter pour poser les
la terre. Une terre assez riche pour donner aux Sidibé l’envie de questions les plus pertinentes, et tenter ensemble d’y répondre.
la récupérer. Esclaves ou métayers, qu’importe. Ce sont les Comment observer et analyser le partage effectif de la ressource
Rimaïbé qui l’ont retournée, qui l’ont travaillée. Ils la vivent et entre les différents usagers ? Comment gérer l’étiage pour assurer
le maintien minimum de ressource nécessaire à certaines

VertigO, Vol 4 No 3 100


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

activités ? Comment réguler le volume d’eau disponible ?


Comment prévenir ou parer les problèmes de pollution, de qualité
d’eau, de nuisibles, de salinisation des sols, d’ensablement ?
Peut-on prévenir et gérer les éventuelles catastrophes naturelles
et leurs répercussions sur les villes riveraines de plus en plus
peuplées ? Les questions sont innombrables et les réponses
doivent tenir compte d’intérêts multiples et parfois
contradictoires. Mais le jeu en vaut la chandelle, car le delta, de
par la diversité et la complémentarité de ses ressources, peut
contribuer massivement à l’autonomie alimentaire du Mali.

Bibliographie

BARRIERE Olivier, BARRIERE Catherine « Un droit à inventer. Foncier et


environnement dans le delta intérieur du Niger (Mali) » Ed. IRD, Paris
2002
GEPIS – Groupe d’experts sur les plaines d’inondation sahéliennes « Vers une
gestion durable des plaines d’inondation sahéliennes » UICN –Bureau
d’Afrique de l’Ouest, CH-Gland, 2000.
HAIDARA Ismaël « L’histoire des Juifs de Tombouctou au XVIème siècle » Ed.
Donniya, Bamako, 1998.
NORAY (de) Marie-Laure, COULON Gilles, ss dir° de ORANGE Didier « Delta.
Vivre et travailler dans le Delta intérieur du fleuve Niger au Mali » Ed.
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ORANGE Didier & alt. « Gestion intégrée des ressources naturelles en zones
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PIROT Jean-Yves, MEYNELL P., ELDER D. « Ecosystem management.
Lessons from around the world. A guide for development and
conservation practitioners. » UICN, CH-Gland, 2000.
PONCET Yveline, « Les temps du Sahel ». Editions IRD, Paris 2000.

VertigO, Vol 4 No 3 101


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

CHANGEMENTS ENVIRONNEMENTAUX, DÉRIVES


ECOLOGIQUES ET PERSPECTIVES DE
RESTAURATION DU RHÔNE FRANÇAIS : bilan de
200 ans d’influences anthropiques.
Par Jean-François Fruget , ARALEP – Ecologie des Eaux Douces, Domaine Scientifique de la Doua, Bât.
CEI, BP 2132, 69603 Villeurbanne cedex, France, Tél. : + 33 (0)4 78 93 96 33 -
Courriel : [email protected] - http://www.aralep.com

Résumé : L'histoire des écosystèmes fluviaux du Rhône français au cours des derniers siècles peut se résumer en trois phases principales.
Au cours de celles-ci, les impacts anthropiques, directs et indirects, sont allés croissants. En l’espace d’un siècle environ, le cours d’eau
est passé d’un style géomorphologique tressé à une succession de biefs aménagés. Une revue bibliographique de la composition actuelle,
des changements survenus et du potentiel de restauration des communautés animales et végétales de la plaine alluviale du Rhône français
a récemment été établie. Elle a permis de recenser près de 3800 espèces animales et végétales : 1039 invertébrés, 312 vertébrés, 395
algues, 2050 plantes supérieures. Les descripteurs biologiques montrent une diminution de la diversité biologique avec la baisse de la
diversité morphologique et de la connectivité de l’hydrosystème régulé à la suite des interventions anthropiques qui se sont succédées. Si
la place accordée à la nature dans le fonctionnement socio-économique de la vallée du Rhône s’accroit progressivement, l'avenir des
milieux naturels rhodaniens demeure encore incertain. Toutefois, quelques outils réglementaires récents, principalement sur l’initiative de
l’Etat et des associations, laissent espérer une évolution physique et écologique positive du fleuve. Une politique de protection et de
restauration des milieux se met ainsi progressivement en place.
Mots clés : fleuve régulé, biodiversité, gestion écologique, faune aquatique, restauration, Rhône.

Abstract : Three main periods described the history of fluvial ecosystems of the French Rhône River during the last centuries. Direct and
indirect human impacts increased during this evolution. In approximatively one century, the river passed from a braided state to a series
of impounded reaches. A bibliographic review concerning the current composition, the changes, and the possible restoration of the fauna
and flora communities of the floodplain of the French Rhône River was recently presented. About 300 references allowed to record
nearly 3820 animal and plant species: 1052 invertebrates, 322 vertebrates, 395 algae, 2050 higher plants. The biological descriptors
showed a decrease in biological diversity with the decrease of the morphological diversity and of the connectivity of the regulated
hydrosystem generated by continuous anthropic interference for more than one century. The future of natural areas of the Lower Rhône is
quite uncertain despite the increasing place of the nature in the socio-economical functionning of the valley. However, some recent legal
tools, mainly initiated by the State and associations, let us expect a positive physical and ecological evolution of the river. A decennial
programme of hydraulic and ecological restoration of the Rhône has just been launched.
Key words : regulated river, biodiversity, ecological management, aquatic fauna, restoration, Rhône River.

Introduction dernières années, les activités humaines ont profondément


changé le Rhône entre Lyon et la Camargue, mais aussi entre le
La vallée du Rhône, en particulier en aval de Lyon, constitue un lac Léman et Lyon. Des digues ont été construites au début des
axe historique majeur d'échanges Nord-Sud et de développement années 1800 afin de protéger les riverains contre les crues. Une
économique pour la France. Soumis de ce fait à une très forte seconde série d'endiguements fut ensuite érigée à partir de la
pression d'usages (près de 9 millions d'habitants sur le bassin seconde moitié du 19ième siècle afin d'améliorer les conditions
versant français, et environ 3 millions d'habitants riverains), il en de navigation. Enfin, ce fut la construction d'aménagements avec
résulte une très forte accumulation d'agglomérations, de voies de dérivations et la canalisation contemporaine du fleuve par la
communication, d'industries. Le fleuve lui-même représente un Compagnie Nationale du Rhône (CNR), destinée à la production
symbole de l'utilisation extrême d'un cours d'eau. Jusqu'ici hydroélectrique, au développement de la navigation et de
entièrement tournés vers le développement économique, les l'agriculture irriguée (Figure 1). L'eau du Rhône est également
acteurs de l'aménagement ont longtemps considéré les milieux utilisée comme source de refroidissement de plusieurs centrales
naturels comme des espaces à conquérir. Ainsi, au cours des 200 thermiques et nucléaires. Parallèlement, l'extension de villes

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

telles que Lyon, Valence, Avignon et la présence d'importants Moyen entre Lyon et la confluence de l’Eyrieux, ce dernier
complexes pétrochimiques, en particulier à l'aval de Lyon, ont cours d’eau marquant également la limite nord de l’influence
fortement altéré la qualité de l'eau (Fruget, 1992). méditerranéenne pour les botanistes et les ornithologues ; le Bas-
Rhône en aval de cette confluence jusqu’à Arles, ville située en
Depuis quelques années, un certain renversement de tendance amont du delta ; le delta, couvrant 1700 km2 de zones humides
semble s'amorcer. Dans un premier temps, quelques sites ont été (environ 1:6 du delta du Danube), avec la "Camargue" (750
préservés pour leur intérêt écologique ou paysager ; la prise en km2) en son centre entre les deux bras du fleuve. Avec un
compte du patrimoine naturel, de sectorielle, tend à devenir l'un volume annuel écoulé de 54 km3, il se situe au 48ième rang
des éléments d’une politique plus globale de gestion de l'espace mondial par son débit, mais au 16ième rang par son abondance
alluvial. Ainsi, au moment où un plan décennal de restauration spécifique (volume annuel écoulé rapporté à la superficie de son
devient peu à peu opérationnel, il nous est apparu opportun de bassin versant). Il constitue le plus important apport fluvial à la
d'établir un bilan de l'état écologique présent et de se projeter Méditerranée (1/6 des apports totaux).
vers l'avenir. En effet, si depuis la fin des années 1970 le Rhône
français a fait l'objet de nombreuses études dans le cadre de Comme de nombreux autres grands cours d’eau aménagés à
recherches pluridisciplinaires au sein des universités de Lyon travers le monde, le Rhône a été depuis très longtemps
(Programme PIREN Rhône en particulier ; Roux et al., 1982), ou intensément exploité et régulé. Le fleuve a connu au cours des
bien d'études d'impact et de suivis biologiques des différents derniers siècles une histoire relativement uniforme que l'on peut
types d'aménagements contemporains (barrages et centrales résumer en trois phases principales (Béthemont, 1972 ; Bravard,
électro-nucléaires essentiellement, cf par exemple Dessaix et al., 1987) : le fleuve naturel, le fleuve corrigé et enfin le fleuve
1995 ; Fruget et al., 1999), les travaux disponibles n'abordent aménagé (Figure 2). Dans les conditions naturelles, le Rhône
souvent les problèmes que sous des aspects particuliers et sur était un cours d’eau tressé avec une tendance au méandrage. La
des secteurs géographiquement limités. On peut toutefois plaine alluviale formait une mosaïque de chenaux (chenaux
mentionner quelques essais de synthèse comme les travaux de secondaires ou "lônes", en langage local) avec une multitude de
l'Agence de Bassin RMC (1988), de Fruget (1989), ou encore de milieux aquatiques, semi-aquatiques et terrestres (Figure 2A).
Coulet et al. (1997). Par la violence de ses crues, entrainant érosions et inondations,
le fleuve représentait une contrainte considérable, limitant la
Pour ce travail, nous nous sommes à la fois appuyés sur des mise en valeur du lit majeur. Cette dynamique a légué à la vallée
analyses historiques et sur les connaissances scientifiques actuelle des forêts, des milieux humides et autres espaces
actuelles, dans des domaines aussi variés que la géographie, la naturels de grand intérêt écologique, malheureusement forts
géomorphologie ou l'hydrobiologie. Les données sont issues de dégradés aujourd'hui. La seconde moitié du 19ième siècle a été
nos propres travaux, mais aussi de l'importante base marquée par un changement fondamental du milieu, causé par
bibliographique pluridisciplinaire existante. Après avoir une succession d'aménagements destinés à améliorer les
successivement passé en revue les impacts morphodynamiques conditions de navigation (Figure 2B). Plusieurs types
engendrés par les interventions humaines qui se sont succédées d'aménagements se sont succédés en fonction de l'amélioration
sur le fleuve depuis près de deux siècles, dressé un bilan des techniques : après des digues longitudinales insubmersibles,
écologique de leur influence sur quelques descripteurs des digues submersibles ont été réalisées, portant le nom du
biologiques, présenté les mesures adoptées dans le cadre des fameux ingénieur Girardon et créant un système de
politiques et des projets de reconquête mis en place, nous compartiments ("casiers" ou "carrés" en langage rhodanien)
terminerons par une conclusion en forme de perspectives quant caractéristiques des paysages fluviaux de la vallée du Rhône. Il
aux potentialités futures de restauration. en a résulté une concentration des eaux dans un chenal unique
aux berges stabilisées. Si le fleuve est resté en apparence libre
Historique : une vallée progressivement coupée de son fleuve par l'absence de barrage, il a été profondément modifié par
l'enfoncement de son lit mineur et l'alluvionnement des zones
Le Rhône français (Figure 1B) est un cours d’eau d’ordre neuf, protégées par les digues. Les îles et les berges couvertes de
d’approximativement 520 km de long (le fleuve prend sa source graviers et de buissons de saules se sont transformées en forêts ;
dans les Alpes Suisses où il parcourt 290 km). La partie la plupart des bras du fleuve se sont asséchés.
française du bassin versant représente environ 93% de
l’ensemble de celui-ci (95000 km2). En France, le Rhône peut
être divisé en quatre grands ensembles géographiques en relation
avec l’évolution des conditions hydrologiques et la violence des
crues (Pardé, 1925) : le Haut-Rhône en amont de Lyon et de la
confluence avec la Saône, son principal affluent ; le Rhône

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 1. Le Rhône Français. A – Situation générale. B- Localisation et


chronologie des aménagements. C – Aménagement type CNR. D – Exemple du
fonctionnement hydrologique annuel d’un aménagement.

L'extension de la crue de 1856, l'une des plus importantes qu'ait la mer, dont 275 km2 pour le Haut-Rhône et 1644 km2 à l'aval de
connu le fleuve et point de départ de nombreux projets Vallabrègues.
d'endiguement, donne une assez bonne idée de la dimension
qu'occupait à cette époque la plaine inondable du fleuve A Pierre-Bénite, en aval immédiat de Lyon, Salvador (1983)
(Bravard, 1987). Ainsi, d'après une étude du Service de la considère que les divers aménagements précédents ont aboutit
Navigation, les larges plaines dont le Rhône est bordé entre 1850 et 1960 (avant les travaux CNR) à une diminution de
fonctionnaient alors comme de petits lacs et le total des surfaces 84 à 99% de la surface en eau des différentes lônes du secteur et
inondées couvraient 2470 km2 entre l'exutoire du Lac Léman et de 80% pour les casiers Girardon. Avec les travaux de la

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Compagnie Nationale du Rhône (CNR), principalement entre ha en 1840 et seulement 7000 ha actuellement, dont plus de la
1950 et le milieu des années 1980, le Rhône a connu une moitié sont des plantations (Carbiener & Schnitzler, 1990). Sur
seconde phase d'aménagement, destinée à plusieurs besoins : le Rhône, deux exemples montrent bien cette perte de diversité
production hydroélectrique, développement de la navigation à des milieux et des habitats : (i) sur le Haut-Rhône en Chautagne,
grand gabarit, irrigation des terres agricoles. Le fleuve fut ainsi la construction d’une digue à la fin du 18ième siècle a réduit de
canalisé (Figure 2C). Douze unités d'aménagement, dites "au fil 68% la bande active de ce secteur, qui n’est plus actuellement,
de l’eau" ou de basse chute, furent construites, avec dérivation après construction d’un aménagement hydroélectrique, que 5%
de la plus grande partie du débit dans des canaux, court- de ce qu’elle était à l’origine (Klingeman et al., 1998) ; (ii) le
circuitant ainsi l'ancien cours du fleuve barré par un barrage de nombre d’îles entre Brégnier-Cordon et Arles, c’est-à-dire sur
dérivation (Figure 1C). Ces parties court-circuitées ne reçoivent environ 370 km de linéaire de fleuve, a diminué de plus de 80%
plus qu'un très faible débit réservé (de 10 à 50 m3/s, à comparer à la suite des aménagements contemporains (Coulet et al., 1997).
au débit moyen de 1000 à 1700 m3/s) en dehors des périodes de Certaines études cartographiques localisées sont éloquentes à cet
crues où la capacité du canal est dépassée (Figure 1D). La égard. C'est par exemple le cas des secteurs de Chautagne sur le
longueur totale des parties court-circuitées atteint environ 150 Haut-Rhône et de Péage-de-Roussillon sur le Rhône Moyen
km et celle des retenues 225 km, ce qui signifie que près de 50% (Figure 3).
du Rhône Français est régulé.
1
Si l'aménagement du 19ième siècle produisait un paysage
relativement uniforme dans la vallée, où la végétation naturelle
3
occupait une place importante, les travaux de la CNR ont
constitué un profond bouleversement. L'espace a été structuré en
tronçons dont les caractères résultent des travaux. La vallée a
ainsi été "coupée" de son fleuve par le cloisonnement de
l'écosystème alluvial qui a perdu une bonne partie de ses
mécanismes fonctionnels : (i) la dynamique latérale
(érosions/dépôts), largement mise à mal par les enrochements du
19ième siècle, a totalement disparu ; (ii) les nappes phréatiques,
abaissées par enfoncement du lit et dérivation, ne sont souvent
plus disponibles pour la végétation ; (iii) les inondations ont
diminué en fréquence et en durée ; (iv) la continuité de l'espace
fluvial a été rompue par la construction de barrages (Fruget & Aménagement hydroélectrique de
Michelot, 1997). Chautagne. 1/ Retenue ; 2/ Partie court-
circuitée (débit réservé 10 m3/s) ; 3/ Canal de
Biodiversité : état actuel dérivation. Photo : PIREN Rhône.

Préambule La conservation des écosystèmes alluviaux médio-européens et


leur restauration représentent un enjeu majeur pour l’Europe. Ils
En raison de leur aspect dynamique et de leur forte hétérogénéité constituent en effet un type d’écosystèmes parmi les plus
spatio-temporelle, les plaines alluviales des grands cours d’eau complexes et les plus organisés dans cette zone climatique. Ils
sont parmi les milieux les plus riches en nombre d’espèces sont également parmi les plus dynamiques, leurs fluctuations et
(Amoros & Roux, 1988; Bayley, 1995; Sparks, 1995). Les leurs changements régissant le fonctionnement et la biodiversité
grands cours d’eau des régions tempérées sont ainsi largement de nombreux et différents milieux. Par exemple, près de 14500
exploités et régulés depuis le 19ième siècle (Petts, 1984). Cette espèces sont décrites pour les eaux douces européennes dans la
régulation (barrages, dragages, endiguements, etc.) entraine une Limnofauna Europaea (Illies, 1978), dont environ 400 espèces
discontinuité de la dynamique des débits, des processus de de vertébrés.
successions écologiques et de la connectivité entre les unités
écologiques constituant la plaine alluviale à l’échelle des plus
grands fleuves mondiaux (Petts et al., 1989; Dynesius &
Nilsson, 1994). Ceci est à l’origine d’une fragmentation des
hydrosystèmes et d’une perte d’hétérogénéité et de diversité des
habitats. Par exemple, la superficie de la forêt alluviale du Rhin,
estimée à 100 000 ha à l’origine, ne représentait plus que 20 000

VertigO, Vol 4 No 3 105


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

A/ 1870 - Rhône naturel tressé

bras secondaire chenal principal bras secondaire


peu actif actif
digue digue

hauts-fonds et plages

banc de graviers
lit de graviers

B/ 1970 - Rhône corrigé


bras mort chenal principal stabilisé bras secondaire
stabilisé
abaissement de
comblement la ligned’eau

comblement
creusement
ancien lit

C/ 1980 - Rhône aménagé

canal de dérivation partie court-circuitée bras


endigué asséché
abaissement de
digue digue la ligned’eau
hauts-fonds
et plages

gravier limon

Figure 2. Changement du profil transversal du Rhône à la suite des différents travaux de rectification de son
cours depuis 1850. A – 1870 : profil avant les endiguements Girardon ; B – 1970 : profil un siècle après les
premiers endiguements Girardon ; C – profil après l’aménagement CNR (in Persat et al., 1995).

Si de nombreuses études existent sur les grands cours d’eau de 285 références bibliographiques, où étaient publiées des
mondiaux, peu d’entre elles s’intéressent à l’ensemble des indications et des listes faunistiques et floristiques, ont été
descripteurs biologiques et permettent un calcul suffisamment consultées, couvrant les travaux de recherche menés sur la faune
réaliste de la biodiversité. Toutefois, différentes synthèses sont et la flore aquatiques du Rhône français au cours des 20
disponibles sur le Danube, la Volga, la plaine alluviale des bas dernières années.
cours du Rhin et de la Meuse ou encore sur le bassin versant de
la rivière Besos, un cours d’eau méditerranéen (Liepolt, 1967 ; Biodiversité actuelle
Mordukhai-Boltovskoi, 1979, Van den Brink et al., 1996 ; Prat
et al., 2000). Une synthèse similaire a récemment été établie Près de 3820 espèces d’animaux et de plantes ont été recensées
concernant le Rhône Francais (Fruget & Michelot, 2001). Près sur le chenal principal et la plaine alluviale du Rhône Français :

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

1052 invertébrés, 322 vertébrés, 395 algues, 2050 plantes nombre d’espèces concernées peut être considérable : ainsi, sur
supérieures (Tableau I). le site de Miribel-Jonage, en amont de Lyon, seulement 90
espèces nicheuses sont prises en compte pour un total de 230
Quelques remarques peuvent toutefois être faites sur ces espèces observées. (iii) Parmi les mammifères, les chiroptères
chiffres : (i) en raison de différents biais, les nombres de plantes (chauves-souris) ne sont pas comptés car ce groupe est mal
supérieures ont été arrondis. (ii) Concernant les oiseaux, seules connu, et les rares observations effectuées sur la plaine alluviale
ont été prises en compte les espèces s’étant reproduites au moins du Rhône concernent des espèces se nourrissant dans la vallée,
une fois dans la zone étudiée. En effet, le Rhône constitue une mais ne s’y reproduisant pas.
zone de repos pour les oiseaux durant leurs migrations et le

1760 1979 1991


le Fier

Barrage
de Motz
A

pk 144 pk 144

Digue de Picolet (1783)


N

Canal d’amenée
s
ière
ag e
ne
ut d

err
ha ue

eS
C ig
D

d
ue
Dig

Usine d’ pk 140
pk 140 Anglefort

Voie ferrée
(1853-1857)
0 1000 m

1848 1965 1983


Pont de
Chavanay

B
Barrage de St-
Pierre-de-Boeuf

N
Pont de
Serrières

Usine de
sablons

Pont
SNCF

0 1 km

Figure 3. Evolution morphologique des plaines alluviales de Chautagne sur le


Haut-Rhône (A - D'après Klingeman et al., 1998) et de Péage-de-Roussillon sur le
Rhône Moyen (B - D'après Fruget, 1989) avant les endiguements du 19ième siècle,
après les endiguements du 19ième siècle et après l'aménagement CNR.

VertigO, Vol 4 No 3 107


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Embranchement Classe Lac Bourget Haut-Rhône Rhône Moyen Bas-Rhône Delta Total
Porifères 1 1 1 1 1
Cnidaires Hydrozoaires 1 2 3 2 3
Bryozoaires 1 3 1 3
Plathelminthes Turbellariés 3 7 6 6 2 7
Némertoides 1 1
Némathelminthes Rotifères 22 22
Annélides Hirudinés 4 9 7 10 6 14
Oligochètes 5 65 48 49 12 94
Polychètes 1 3 4
Mollusques Gastéropodes 8 45 25 25 35 61
Bivalves 11 19 11 10 9 23
Arthropodes Arachnides 1 1 1 1 1
Crustacés 5 126 54 47 157 268
Insectes 34 367 166 244 195 550

Vertébrés Poissons 36 39 38 41 59 73
Reptiles 11 13 9 18 17 23
Oiseaux 93 120 90 99 122 168
Amphibiens 14 16 13 12 10 18
Mammifères 33 35 29 29 28 40

Algues 395 395

Plantes supérieures 320 1140 760 430 710 2050

Tableau I. Nombre d’espèces d’animaux et de plantes rencontrées dans les cinq secteurs distingués sur le Rhône
Français.

Répartition longitudinale de la biodiversité


Dérives écologiques
Le Haut-Rhône est très souvent le secteur abritant le plus
d’espèces (invertébrés, oiseaux, plantes supérieures). Cette Evolution historique récente des peuplements de poissons
situation peut s’expliquer par différents facteurs : un meilleur
état de conservation, une dynamique fluviale plus importante Persat et al. (1995) ont étudié les conséquences de la gestion du
durant le 19ième siècle, un mélange d’influences cours principal et des rives du Haut-Rhône Français depuis le
biogéographiques médio-européennes et montagnardes (Bravard, 19ième siècle. Les individus juvéniles sont rares sur le Haut-
1987). Le Rhône Moyen et le Bas Rhône sont moins diversifiés, Rhône à courant libre : en accroissant la profondeur et en
en raison de leur resserrement du point de vue physique accentuant la pente de la berge, les endiguements de cette
(succession de larges plaines alluviales et de défilés étroits) et de époque ont rendu le système moins favorable pour les poissons
leur plus grande artificialisation (nombreuses villes, et en particulier pour les jeunes stades. Au milieu du 20ième
aménagements hydroélectriques, sites industriels, etc.) siècle, la construction des premiers barrages sur le cours
(Michelot, 1989a). supérieur (Verbois, Génissiat) et leur vidange périodique ont
abouti à un net déclin des salmonidés, à la diminution d’autres
Si, pour de nombreux groupes, le lac du Bourget apparaît aussi espèces telles que le barbeau fluviatile, le vairon, le blageon, le
riche (oiseaux nicheurs, amphibiens, mammifères) que la plaine goujon et la loche franche, à la disparition de l’apron. Le faible
alluviale du fleuve, les invertébrés aquatiques semblent y être nombre d’alevins et de juvéniles observé à la fin des années
moins diversifiés, probablement en raison d’un échantillonnage 1970 peut être relié à une combinaison des effets des
nettement moindre. endiguements, des vidanges et du marnage. Après
l’aménagement par la CNR de la partie tressée du cours
La Camargue présente une très importante diversité biologique, supérieur du fleuve dans les années 1980, un grand nombre
due à la taille, à la bonne diversité et au bon état de conservation d’alevins et de juvéniles est alors noté, aussi bien dans les parties
de ses milieux naturels, mais aussi à la pénétration de court-circuitées que dans les milieux artificialisés (canaux de
nombreuses espèces marines (poissons et invertébrés, en dérivation et retenues). Toutefois, ces jeunes stades
particulier) dans le milieu limnique jusqu’à la limite du coin appartiennent essentiellement à trois espèces, le gardon, le
salé. goujon et le chevaine. Dans les milieux aménagés, la faune

VertigO, Vol 4 No 3 108


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

piscicole est pauvre en diversité et en abondance en poissons de


grande taille. Les espèces rhéophiles telles que les salmonidés, la
vandoise, le spirlin et le barbeau sont absentes. A l’opposé, une
augmentation des espèces rhéophiles et sensibles, qui avaient
précédemment diminué avec l’aménagement du cours supérieur,
est notée dans les sections court-circuitées.

Olivier & Carrel (données non publiées) ont réalisé une


comparaison avec les changements ayant affecté la faune
piscicole du Rhône Moyen (Figure 4) : avant leur régulation par
la CNR, le Haut-Rhône et le Rhône Moyen présentaient des
peuplements divergents, caractérisés pour le premier par les
salmonidés (ombre commun, truite fario) et des cyprinidés Rhône court-circuité de Donzère-
rhéophiles (vandoise, barbeau, hotu, blageon), par des espèces Mondragon. Endiguements Girardon du
migratrices (lamproie marine et alose) et par des cyprinidés plus 19ième siècle, milieux annexes et forêt
limnophiles (chevaine et brème) pour le second. Actuellement, alluviale résiduelle. Photo : Frapna 26.
ces peuplements sont devenus convergents à la suite du déclin
des salmonidés et de l’accroissement du gardon et du chevaine Les poissons migrateurs : exemple de l'alose
sur le Haut-Rhône, de la disparition des espèces migratrices et
l’augmentation des cyprinidés limnophiles (gardon, ablette, Une des conséquences les plus importantes de l'aménagement
perche-soleil) et de la réduction des espèces rhéophiles (hotu, hydroélectrique du Bas-Rhône concerne les poissons migrateurs,
barbeau, goujon) sur le Rhône Moyen. D’un point de vue en particulier l'alose (Gallois, 1946, 1950 ; Rameye et al., 1976 ;
typologique, le fleuve en aval de Lyon est ainsi passé du type Quignard, 1977 ; Kiener, 1985 ; Pattee, 1988). Avant 1950,
épipotamon (cours d’eau à substrat grossier et vitesse rapide l'alose remontait sur l'ensemble du bassin du Rhône jusqu'au
dans les secteurs de radier encore présents) à un type Doubs par la Saône et au lac du Bourget par le Haut-Rhône. Le
métapotamon (rivière de plaine à granulométrie fine dominante, premier aménagement hydroélectrique, Donzère-Mondragon,
abritant des espèces eurythermes et rhéotolérantes, à cyprinidés mis en service en 1952, a coupé d'entrée l'accès à 75% du bassin
dominants). La limite de transition typologique a ainsi reculé pour les poissons migrateurs (Figure 5). Malgré tout, de
d’environ 210 km au cours des 20 à 30 dernières années, nombreux autres sites de fraie existaient entre le secteur
remontant de Donzère sur le Bas-Rhône à l’amont de Lyon, Beaucaire-Avignon et la confluence de l'Ardèche. Ils ont été
voire plus haut (Fruget, 1992). fortement compromis par la mise en service de l'aménagement
de Vallabrègues en 1970 et définitivement supprimés par ceux
Les peuplements piscicoles du chenal principal du Rhône Moyen d'Avignon et de Caderousse au milieu des années 1970. A la fin
montrent toutefois de grandes similarités avec ceux d’autres des années 1980, l'alose n'était présente de façon significative
cours d’eau européens fortement anthropisés tels que le Rhin qu'à l'aval de l'aménagement de Vallabrègues, les dispositifs de
(Lelek, 1989; Lelek & Köhler, 1990), le Danube (Jankovic et al., franchissement des seuils et des barrages étant peu ou pas
1987; Bacalbasa-Dobrovici, 1989; Schiemer &Spindler, 1989; efficaces (Délégation de Bassin RMC, 1990). Ainsi, au début
Schiemer & Waidbacher, 1989) ou la Vistule (Backiel & des années 1990, seulement 15% environ de la route migratoire
Penczak, 1989). Les cyprinidés dominants sont les mêmes, originelle était encore accessible à l'alose sur le cours principal
tandis que les espèces d’accompagnement dépendent du contexte (480 km avant la construction de Donzère-Mondragon, environ
biogéographique, de la localisation des sites étudiés le long du 70 km il y a quelques années), et moins d'un tiers sur le dernier
continuum fluvial régulé ou encore de la présence de milieux affluent accessible, le Gard.
annexes au sein de la plaine alluviale (bras secondaires,
affluents, parties court-circuitées, etc.). L'évolution des prises depuis 1950 reflète bien la baisse des
stocks induite par les modifications de la structure physique du
Rhône (aménagement hydroélectrique, extraction de matériaux)
et de son fonctionnement hydrologique (faiblesse des débits
réservés) : 53 tonnes d'aloses étaient pêchées en 1927 entre Pont-
St-Esprit et Arles, 10 tonnes en 1950 (Gallois, 1950), 8 tonnes
au début des années 70 (Rameye et al., 1976) et seulement 3 à 4
tonnes en 1988 (Délégation de Bassin RMC, 1991). Au milieu
des années 1940, avant la construction du barrage de Donzère,
environ 15 tonnes étaient récoltées à l'aval immédiat de Lyon
(Pattee, 1988).

VertigO, Vol 4 No 3 109


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 4. Différenciation des peuplements piscicoles du Haut-Rhône


(secteurs de Chautagne-Belley et Loyettes) et du Rhône-Moyen
(secteurs de Péage-de-Roussillon et de Cruas-Tricastin) avant
l’aménagement CNR et dérive de ces peuplements après
l’aménagement. Les codes des espèces sont ceux utilisés dans le cadre
de l’Inventaire National Faune-Flore. La figure correspond au plan
factoriel F1xF2 d’une Analyse Factorielle des Correspondances 4 sites
avant-après, soit 8 stations, x 39 espèces exprimées en classes
d'abondance. D’après Olivier & Carrel, données non publiées.

Les études engagées depuis la mise en place du Schéma de humaines. Généralement ces dernières sont localisées dans les
Vocation Piscicole du fleuve Rhône et le lancement du Plan parties basses des cours d'eau. Or, ces secteurs représentent des
d'Action Rhône ont montré la faisabilité du projet de zones importantes de reproduction, d'abri, de nourriture. La mise
réhabilitation de la circulation de l'alose sur le Rhône jusqu'au en place de mesures de protection sur les affluents ainsi que le
confluent de l'Ardèche, en vue de son accès aux frayères rétablissement de la libre circulation des espèces permettant
constituées par ses affluents. La réalisation de cet objectif l'accès aux différentes zones bénéficieront également aux
permettrait de retrouver la situation historique de 1952 et espèces menacées telles que la lamproie marine, présente dans le
l'accessibilité à un linéaire de plus de 300 km de cours d'eau, Rhône en aval de Beaucaire et dont la migration (de manière
afin de préserver l'espèce, son habitat, et d'induire une valeur similaire à l'alose) est bloquée par l'aménagement
ajoutée à l'économie touristique et halieutique, par reconstitution hydroélectrique de Vallabrègues, le toxostome et le blageon,
du stock dans la partie basse du bassin du Rhône (Commission dont les populations sont très réduites dans le Rhône, mais plus
de Bassin RMC, 1993). abondantes dans ses affluents (Commission de Bassin RMC,
1993). Toutefois, le cas le plus spectaculaire est celui de l'apron,
Protection des espèces patrimoniales : l’exemple de l’Apron Zingel asper, endémique du bassin du Rhône et dont le genre est
originaire du bassin du Danube où deux espèces sont présentes.
Outre les poissons migrateurs, d'autres espèces sont également Il n’occupe actuellement plus que 17% du linéaire de cours
menacées dans le bassin rhodanien par l'impact des activités d’eau qu’il occupait originellement, principalement dans certains

VertigO, Vol 4 No 3 110


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

affluents tels que l'Ardèche, le Gard ou la Cèze, sa présence dans


le cours principal du Rhône étant résiduelle (Perrin, 1988 ; L’avifaune aquatique
Boutitie, 1984). Les barrages et la régulation, à l’origine d’un
comblement progressif du substrat par les sédiments fins, ainsi Avant les aménagements du 19ième siècle, la vallée du Rhône
que la faiblesse des débits réservés sont les causes principales de en aval de Lyon jusqu’à la Camargue correspondait
sa disparition. L’espèce bénéficie de mesures de protection : elle probablement à la zone à sterne (vastes bancs de graviers, forte
est inscrite à l’Annexe II de la Convention de Berne sur la dynamique fluviale). Cette zone est équivalente à l'épipotamon
conservation de la faune sauvage et des milieux naturels en décrit précédemment par la faune piscicole. Outre les sternes, la
Europe, en Annexes II et IV de la directive europénne sur les bibliographie montre la présence d'espèces avicoles typiquement
habitats et la faune et la flore, sur la liste rouge des espèces fluviales sur le Bas-Rhône tressé "originel" telles que
menacées en France (Keith et al, 1992, Maurin & Keith, 1994). l'oedicnème criard et le petit gravelot. Cette faune était proche de
celle que l'on peut rencontrer sur des rivières telles que la Loire,
Les invertébrés aquatiques l'Allier ou la Durance (Michelot, 1990). Avec la régulation du
fleuve par la CNR et la diminution de la vitesse du courant, une
Usseglio-Polatera (1985) ont étudié les peuplements de dérive des peuplements s’est produite de façon identique au
trichoptères et d’éphémères du Rhône à Lyon avant et après la constat effectué pour les poissons, en direction d’une zone
mise en service du barrage de Pierre-Bénite en 1966. Ils notent typologique située plus en aval, la zone à foulque, équivalente au
une réduction de 47% du nombre d’espèces de trichoptères et de métapotamon. L’avifaune aquatique du Rhône Moyen est
42% de celui d’éphémères (Figure 6). Sur le Haut-Rhône régulé maintenant caractérisée par son instabilité et l’absence d’espèces
par l’aménagement CNR, Dessaix et al. (1995) montrent une fluviales typiques (Pont, 1985). Actuellement, la diversité et
diminution, voire une disparition, des certaines larves d’insectes l'abondance ornithologiques sont liées à l'existence de milieux
potamiques et rhéophiles tels que les plécoptères s.l., plusieurs relictuels tels que quelques bras morts et forêts alluviales ou, au
espèces d’éphémères Heptageniidae, les trichoptères contraire, à l'existence de milieux totalement créés par l'homme
Neureclipsis bimaculata, Rhyacophila sp., Hydropsyche spp. et, tels que les retenues et les canaux. Les Anatidés (canards au sens
parallèlement, l’apparition ou l’augmentation de taxons potamo- large) et les Rallidés (foulque en particulier) sont
lénitiques tels que l’éphémère Potamanthus luteus, the particulièrement favorisés par les vastes plans d'eau des retenues
Trichoptère Polycentropus flavomaculatus, le crustacé Asellus ou bien les gravières issues de l'aménagement CNR.
aquaticus, et plusieurs espèces de planaires et de mollusques
gastéropodes. Les digues et les plateformes de graviers, paysages nouveaux de
l'ancien lit majeur apparus à la suite de l'aménagement CNR,
présentent certaines potentialités liées à leur situation à
Saône Ain l'interface milieu aquatique - milieu terrestre et à leurs
contraintes de gestion. En particulier, ces surfaces graveleuses
Lyon Rhône Lac du Bourget fonctionnent dans une certaine mesure comme un milieu de
remplacement des îles et des grèves (Michelot, 1990). Situées en
bordure du lit majeur, sur les berges du fleuve, constitués
N d'alluvions et colonisés par les peupliers, ces sites permettent la
Rhône Isère présence d'espèces caractéristiques des milieux tressés à forte
Valence
dynamique fluviale de la zone à sterne : petit gravelot,
Ardèche bergeronnette grise, pipit rousseline, bruant proyer, alouette
Drôme calandrelle, cochevis huppé, oedicnème criard (Michelot,
Cèze
Barrage de Donzère-Mondragon 1989b).
(1952)
Gard Les mammifères aquatiques
Avignon
Nimes Barrage de Vallabrègues (1970) Le castor, espèce emblématique de l'écosystème rhodanien, peut
Arles Durance également donner quelques éléments sur les changements qu'a
connu le fleuve. Très rare au début du 19ième siècle, sans doute
Marseille
à cause de la pression de piégeage, il a considérablement gagné
Migrations avant 1952 du terrain depuis sa protection au début 20ième siècle (Erome,
Migrations avant 1970
Présence au début des
1982). Cette espèce s'est apparemment bien adaptée à
Méditerranée l'aménagement CNR, en particulier grâce aux centaines de
années 1990
kilomètres de contre-canaux, milieux très favorables par leur
Figure 5. Migrations passées et actuelles de l’alose dans le végétation de saules et peupliers, et par l'absence de crue. Mais
bassin du Rhône (d’après Rameye et al., 1976). la situation à long terme n'est certainement pas aussi favorable

VertigO, Vol 4 No 3 111


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

qu'on pourrait le penser. Les contre-canaux présentent une d’espèces d’invertébrés exotiques actuellement recensées
tendance naturelle au tarrissement ; leur végétation verra (Tableau II), appartenant à différents groupes faunistiques et
probablement une diminution des espèces appétentes par rapport d’origines diverses, sont apparues à la faveur de l’aménagement
au frêne, qui n'est pas consommé. Le long des vieux Rhône, les contemporain du fleuve. Parallèlement à la modification
casiers Girardon et les lônes sont l'objet d'une intense d’habitat engendrée par les aménagements CNR qui ont créé des
sédimentation, qui fait disparaitre des gîtes potentiels ; ainsi le conditions favorables en diminuant la vitesse du courant et en
site de Baix-Logis Neuf a vu diviser sa population par deux au permettant un accroissement de la température, la navigation a
cours des 20 dernières années (Penel, 1994). Enfin, le castor paie favorisé ces processus de migration et d’invasion (c’est le cas
un lourd tribut au développement des axes routiers en bordure du par exemple pour les crustacés Crangonyx pseudogracilis,
fleuve (mortalité par collision). Au total, l'espèce n'est Gammarus roeseli et Gammarus tigrinus et les mollusques
certainement pas menacée, mais sa densité connait et connaitra Lithoglyphus naticoïdes et Corbicula fluminea). L’arrivée et/ou
probablement une diminution. Par contre, elle étend sa présence la redistribution de ces différents organismes se fait
sur de nombreux affluents. principalement en fonction de l’hydroclimatologie qui constitue
le principal facteur de contrôle des peuplements d’invertébrés
La loutre, autre mammifère emblématique, a probablement (Fruget et al., 2001). Dans ce contexte, la Saône, affluent
disparu du Bas-Rhône avant les aménagements CNR, en raison numéro un du Rhône, connectée par les canaux du réseau
du piégeage et surtout de la pollution des eaux (Michelot, 1992). Freycinet aux cours d’eau d’Europe du Nord, en particulier avec
Les transformations de la vallée et le maintien de taux de le Rhin, est la principale voie de dissémination, spécialement
pollution excessifs empêchent désormais d'envisager le retour de lors des épisodes de hautes eaux (cf par exemple l’apparition de
cette espèce (Michelot et al., 1995). différents crustacés sur le Rhône aval au cours des années 1990,
à l’exception des écrevisses Pacifastacus leniusculus et
Une conséquence parmi d’autres : le développement d’espèces Procambarus clarkii, "échappées" d’élevages). Pour sa part, le
exotiques invasives mollusque bivalve Corbicula est arrivé simultanément par la
Saône et par les canaux du sud de la France reliant le bassin du
Si pour les poissons les espèces allochtones sont essentiellement Rhône à celui de la Garonne et à la façade atlantique.
liées à des introductions volontaires (Persat, 1988), la vingtaine

Figure 6. Changements du nombre de taxons de Trichoptères et d’Ephémères dans le Rhône à Lyon avant
(1959) et après (1982) la mise en service du barrage de Pierre-Bénite en 1966. Adultes capturés par
piégeage lumineux. D’après Usseglio-Polatera (1985).

VertigO, Vol 4 No 3 112


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Espèces Origine Première capture


_______________________________________________________________________________
Cnidaires Cordylophora caspia * Ponto-caspien
Craspedacusta sowerbyi Asie
Turbellariés Dugesia tigrina Amérique du Nord
Polychètes Hypania invalida***Ponto-caspien 2002
Oligochètes Branchiura sowerbyi Asie
Gastéropodes Gyraulus parvus * Amérique du Nord 1997
Lithoglyphus naticoïdes * Ponto-caspien 1995
Menetus dilatatus Amérique du Nord
Potamopyrgus antipodarum Nouvelle Zémande
Bivalves Corbicula fluminea Asie 1993
Dreissena polymorpha Ponto-caspien
Crustacés Crangonyx pseudogracilis * Amérique du Nord 1995
Dikerogammarus villosus * Ponto-caspien 1999
Gammarus tigrinus * Amérique du Nord 1995
Gammarus roeseli Balkans
Orconectes limosus Amérique du Nord
Pacifastacus leniusculus ** Amérique du Nord 1999
Procambarus clarkii *** Amérique du Nord
________________________________________________________________________________
(* = espèce absente du Haut-Rhône ; ** = espèce seulement présente sur le Haut-Rhône ; *** =
espèce seulement présente sur le Rhône Moyen et le Bas-Rhône).

Tableau 2. Liste des espèces d’invertébrés exotiques invasifs rencontrés sur le Rhône Français.

physique et écologique de ces milieux tel que cela a été


Restauration : vers une mise en valeur globale de l’espace expérimenté sur différents secteurs du Danube ou du Rhône
(Henry & Amoros, 1995 ; Heiler et al., 1995 ; Tockner et al.,
La vision sectorielle de l'aménagement semble s'atténuer au 1998 ; Ward et al., 1999). La gestion de cette restauration doit
profit d'une conception plus intégrée. Dans la plupart des cas, être axée sur le rétablissement des connections
la gestion de l'espace conserve une finalité principale, mais son morphologiques, sources des connections biologiques et par
responsable se rend compte que cet objectif est compatible conséquent de la diversité biologique (Amoros, 1991). Une
avec d'autres, et en particulier la conservation de la nature. approche holistique de cette gestion doit être menée,
considérant le corridor fluvial dans son ensemble, des biotopes
Les aménagements de la CNR ont entrainé des impacts négatifs et biocénoses aquatiques à ceux et celles semi-aquatiques,
majeurs sur l'hydrosystème rhodanien. Aujourd'hui, cet connectés de façon permanente ou intermittente avec le milieu
organisme est responsable de la gestion des ouvrages et de lotique du chenal principal (Amoros et al., 1987).
l'ensemble du Domaine Public Fluvial, qui conserve des
reliques de paysages fluviaux anciens et qui a vu se développer Mesures de protection et outils réglementaires
quelques milieux parfois intéressants (roselières, contre-
canaux, ...). Il s'est récemment approprié cette dimension, avec Depuis une vingtaine d’années, différentes mesures de
l'élaboration en 1992 d'une charte d'environnement, validée par restauration des milieux et des biocénoses ont été prises,
son ministère de tutelle. La CNR a donc en quelque sorte un principalement à l’initiative de l’Etat et des associations.
nouveau mandat, qui se traduit par différents travaux Différents types d’actions ont été mis en œuvre, souvent de
d'inventaires et de génie écologique, en particulier l'inventaire façon concomitante sur une même site, telles que :
du patrimoine naturel existant sur les terrains dont elle a la
charge et qui doit déboucher sur de véritables plans de gestion • Une protection des espèces. Cette mesure nationale ou
de l'espace. D'ores et déjà, des opérations de génie écologique régionale est efficace pour les espèces sensibles à
sont mises en oeuvre, telles que la remise en eau d'anciens bras une destruction directe (castor, héron), mais ne l’est
du fleuve ou la gestion pastorale des digues. pas quand les causes de régression sont différentes
(loutre).
Dans ce cadre, la conservation, et a fortiori l’accroissement, de • Une protection des habitats. La création de réserves
la biodiversité des hydrosystèmes demande une restauration naturelles permet d’éviter la disparition de certains

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

sites par la régulation de certaines activités "réseau Natura 2000" qui réunit des sites protégés et
humaines. La biodiversité de ces sites se trouve ainsi gérés au titre de cette directive.
souvent significativement augmentée (île de la • Le programme européen LIFE visant à dresser le bilan
Platière à Péage-de-Roussillon). du patrimoine de la vallée et à imaginer des mesures
• La restauration du système fluvial. L’augmentation du de gestion globale, tenant pleinement compte des
niveau de la nappe alluviale ou du débit réservé activités économiques.
permet d’améliorer la qualité des milieux aquatiques
concernés. L’exemple d’une gestion hydraulique globale
• La restauration des connections biologiques. Cette
mesure vise principalement les poissons, mais Une certaine convergence d'intérêts se dessine peu à peu en
d’autres mesures comme l’enlèvement des faveur de la restauration du système hydraulique du fleuve
embâcles ont une action positive sur le castor ou Rhône. Les axes majeurs de cette évolution sont :
les mammifères ongulés.
• La restauration physique des milieux. Elle vise plus • Bloquer l'enfoncement des cours d'eau et des nappes
particulièrement à favoriser la dynamique végétale provoqué par une importante incision engendrée par
avec la création de berges en pente douce, d’îles, etc. une extraction abusive en lit mineur et une limitation
L’avifaune s’en trouve également favorisée (site de des érosions latérales. Ce phénomène touche toutefois
Miribel-Jonage). plus les affluents que le fleuve lui-même.
• La gestion des successions végétales. Certains milieux • Conserver les champs d'expansion des crues afin de
sont maintenus naturellement ouverts par l’érosion favoriser des inondations plus générales et moins
ou la pratique du pastoralisme. Dans un futur violentes pour restaurer la fonction d'écrêtement et
proche, la disparition de ces mécanismes mettraient limiter les érosions.
en danger les espèces vivant dans ces milieux. Une • Augmenter le débit réservé des parties court-circuitées.
gestion pastorale des prairies où poussent des Des approches diverses au départ conduisent
orchidées ou la déforestation des marais permettent aujourd'hui à revendiquer un relévement de ces débits
d’éviter cela. réservés à des fins de restauration du paysage à Pierre-
• Le contrôle des activités humaines. La fermeture de Bénite ou de protection des milieux naturels à Péage-
l’accès à certains sites ou l’interdiction de la chasse de-Roussillon.
ont eu des effets spectaculaires sur l’occurrence de • Restaurer le rôle des anciens bras du fleuve. Les lônes,
certaines espèces (hérons, canards, …). longtemps oubliées, font l'objet d'une attention
• Les réintroductions. Elles concernent en particulier le marquée depuis quelques années. En particulier, les
castor en amont de Lyon, ou encore la tortue cistude opérations de remise en eau des bras asséchés se
dans le lac du Bourget. multiplient pour la pêche, l'écrêtement des crues, la
Ces actions sont rendues possibles par la mise en place recharge des nappes, ....
depuis quelques années de différents outils
réglementaires que sont : Le choix d’un débit minimal implique de trouver un
• Le programme décennal de restauration hydraulique et compromis entre la production énergétique et la qualité des
écologique du Rhône pour lequel plus de 6 milliards habitats aquatiques (Lamouroux et al, 1999). En effet, après
d’euros, financés par la CNR, l’Agence de l’Eau l’augmentation de ce débit les habitats doivent retrouver leur
Rhône-Méditerranée-Corse et les collectivités niveau d’avant régulation en termes de vitesse de courant et de
locales, seront investit dans la restauration de la profondeur d’eau. Des simulations montrent que le paysage
connectivité longitudinale et transversale du fleuve fluvial sera modifié par l’accroissement du lit mouillé et de la
et de son fonctionnement écologique (rôle vitesse de courant. De l’autre côté, l’influence sur la remise en
fonctionnel des bras secondaires, remise en eau des eau des bras secondaires ou sur la remontée du niveau de la
bras asséchés, réapparition des poissons migrateurs nappe sera limitée et elle sera nulle sur le transport solide
tels que l’alose ou l’anguille par installation de (Lamouroux et al, op. cit.). Ainsi, il est nécessaire de définir
passes à poissons, etc.). des objectifs de gestion.
• L’institutionalisation d'un Schéma Directeur
d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE)
par la loi sur l'eau de 1992.
• La directive européenne sur les habitats de la flore et
de la faune sauvage visant à protéger de nombreux
habitats (forêts alluviales, biotopes de certaines
espèces, etc.) et conduisant à la mise en place du

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________________________________________________________________________________
débit Débit réservé Débit réservé Originalité Originalité
moyen actuel pour uniformisation géomorphologique hydraulique *

Haut- Rhône
Chautagne 410 10 - 20 50 ++
Belley 412 25 - 60 70
Brégnier-Cordon 435 80 - 150 80
Rhône Moyen
Pierre-Bénite 1032 10 - 20 80 +
Péage-de-Roussillon 1050 10 - 20 90 +
Bourg-lès-Valence 1415 10 - 20 >100
Beauchastel 1417 10 - 20 >100
Bas- Rhône
Baix - Logis-Neuf 1475 10 - 20 70 ++
Montélimar 1494 15 - 60 70 ++ +
Donzère 1500 60 60 ++ +

* = longueur non influencée. Originalité: + = forte ; ++ = très forte.

Tableau III. Valeurs de débit réservé (m3/s) nécessaires dans différentes parties court-circuitées du Rhône afin d’atteindre la valeur
biologique maximum prédite en fonction des situations hydrauliques et biologiques actuelles. D’après Lamouroux et al. (1999).

Concernant l’ichtyofaune, trois objectifs ont été retenus : (1) 1997). En faciès lotique, l’habitat semble être optimum entre 25
uniformiser de la qualité des sections court-circuitées en se et 50 m3/s, le débit pouvant atteindre 100 m3/s sans mettre en
rapprochant des valeurs des deux sections qui présentent le débit danger les espèces présentes. En faciès lénitique, du point de vue
réservé le plus élevé (Brégnier-Cordon sur le Haut-Rhône et physique, la gestion optimale se situe entre 50 et 100 m3/s,
Donzère-Mondragon sur le Bas-Rhône) ; (2) favoriser certaines l’amélioration espérée étant une meilleure distribution de la
parties court-circuitées en liaison avec l’originalité de leurs densité des espèces.
peuplements liée aux caractéristiques géomorphologiques ou
leurs longueur non influencée par des seuils ou retenues ; (3) Conclusions et perspectives
viser une rentabilité socio-économique en augmentant le débit
où la demande sociale est forte et/ou le coût lié à cette Compte tenu de la complexité du problème posé, de l'étendue de
augmentation est moindre. la zone géographique couverte et de la multiplicité des
disciplines concernées, cette étude ne peut être considérée
Le tableau III montre que les différents objectifs ne sont pas comme un bilan écologique exhaustif de l'influence de
incompatibles : les parties court-circuitées qui présentent la l'aménagement du Rhône français au cours des deux derniers
meilleure adéquation entre la richesse des peuplements siècles. Toutefois, elle montre bien que les aménagements
piscicoles et l’importance du débit minimum pour l’objectif 1, et morphodynamiques successifs ont eu des impacts négatifs
probablement pour un faible coût, sont généralement les plus majeurs sur l'hydrosystème Rhône. Cet impact anthropique peut
originaux (Chautagne sur le Haut-Rhône, Baix, Montélimar et se diviser en deux grandes étapes : d'une part, la correction du lit
Donzère sur le Bas-Rhône). réalisée dans la seconde partie du 19ième siècle, d'autre part,
l'édification d'aménagements hydroélectriques à partir des
Différentes études montrent que le débit optimum pour certaines années 1950, qui ont abouti à un fleuve régulé, profondément
espèces est généralement plus bas que le débit moyen naturel du altéré, cloisonné en écosystèmes souvent simplifiés et plus ou
fleuve (Lamouroux et al., op. cit.). La variabilité temporelle du moins figés (Coulet et al., 1997). Cette étude montre également
débit est ainsi un facteur de contrôle de la diversité, et une qu'un changement progressif de perception de l'aménagement
modulation temporelle du débit réservé est nécessaire afin de se s'est produit au cours du temps, passant d'une vision sectorielle à
rapprocher de la situation naturelle. Par exemple, à Péage-de- une conception plus intégrée, avec la mise en place de plans de
Roussillon où le débit réservé actuel est de 10 à 20 m3/s, gestion rendant compatibles les différents objectifs, dont celui de
l’objectif est un réarrangement de la structure du peuplement conservation du patrimoine naturel. Des opérations de
piscicole avec une meilleure distribution de la densité au profit restauration physique et écologique des différents milieux
d’espèces rhéophiles tel que le barbeau fluviatile (CEMAGREF, fluviaux sont ainsi possibles dans certains secteurs où les effets

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des aménagements ne sont pas révélés être totalement communautaire dans le domaine de l'eau) a abouti à la définition
irréversibles. d'un nouveau cadre des actions ayant une incidence sur l'état des
milieux aquatiques.
D'un hydrosystème simplifié et figé… • Enfin, sur le plan socio-politique, la diversité des enjeux a
engendré une diversité d'acteurs (pouvoirs publics, aménageurs,
Les descripteurs biologiques montrent une baisse de la diversité collectivités locales, associations, etc.) et une multiplication des
biologique avec la diminution de la diversité morphologique et objectifs et des contraintes.
de la connectivité de l'hydrosystème aménagé, engendrée par les Bien que la nature semble progressivement s’intégrer au
interventions anthropiques qui se sont succédées depuis près de fonctionnement socio-économique de la vallée du Rhône, le
deux siècles. Cela s'est plus particulièrement traduit par futur des milieux naturels liés au fleuve semble encore incertain
l'élimination du lit mineur d'un certain nombre d'îles et par la (Fruget & Michelot, 1997). Une volonté sociale, politique et
disparition du lit majeur de nombreux milieux annexes (bras économique, similaire à celle ayant prévalu au moment de
morts, ripisylves, etc.). La réduction du champ d'inondation a l’aménagement contemporain du fleuve il y a près d’un siècle,
modifié les flux, avec un ralentissement de la vitesse du courant s’avère aujourd’hui nécessaire pour le sauvegarder et le
et un déséquilibre des processus d'érosion et de sédimentation. restaurer. Des décisions et des actions récentes (plan décennal de
L'aménagement du fleuve a diminué l'hétérogénéité spatio- restauration, en particulier) laissent toutefois entrevoir une lente
temporelle naturelle de l'hydrosystème et réduit les échanges mais positive évolution, qui restera malgré tout limitée au regard
entre ses différentes composantes, entamant grandement son du système fluvial originel.
intégrité tant structurelle que fonctionnelle. On a ainsi assisté à
une homogénéisation et à une banalisation du paysage et des Biographie de l’auteur
espèces, même si, ponctuellement, certains milieux spécifiques
(radiers des parties court-circuitées, digues et plateformes de Docteurs ès-sciences de l’Université Lyon 1, l'auteur travaille
graviers au niveau des retenues et des canaux) permettent le depuis près de 20 ans sur l’écologie des grands cours aménagés.
maintien (poissons, invertébrés) ou la réapparition (oiseaux) Il dirige le bureau d’études ARALEP (Application de la
d'espèces fluviales caractéristiques. Au final, le bilan conduit Recherche A L’Expertise des Pollutions), spécialisé dans
largement à un appauvrissement des paysages et des espèces et à l’expertise et la recherche appliquée en écologie des eaux
une perte de biodiversité. douces. Ses travaux concernent en particulier les impacts des
barrages et des rejets thermiques des centrales nucléaires sur la
Le fleuve régulé ne peut plus assurer la régénération des milieux faune et la flore aquatiques, et il collabore au plan décennal de
par le biais de la dynamique fluviale, il n'entretient plus la restauration hydraulique et écologique du fleuve Rhône. Il est
mosaïque des milieux présents à l'origine dans la plaine l'auteur de nombreuses publications sur l’impact des
alluviale. Certains d'entre eux sont appelés à devenir relictuels, aménagements ou projets d’aménagements sur les
voire à disparaître totalement par des processus de comblement hydrosystèmes fluviaux (projet de canal à grand gabarit Saône-
et d'assèchement (bras morts, marais, etc.). C'est là que les Rhin, aménagement du Rhône, etc.). Il travaille plus
mesures de protection et les interventions humaines doivent particulièrement sur les problèmes de variabilité spatio-
prendre le relais du fleuve aménagé (création de réserves temporelle des espèces et des milieux aquatiques face aux
naturelles, recreusement de bras secondaires, relèvement du perturbations naturelles et anthropiques.
niveau des nappes, etc.).
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ecosystems: ecotones and connectivity. Regulated Rivers 15, 125-139.

Rhône court-circuité de Péage-de-Roussillon. En débit réservé


(20 m3/s) et lors d'une crue (1800 m3/s). Photos : J.F. Fruget.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

INFLUENCE DU CHANGEMENT CLIMATIQUE SUR


L'HYDROLOGIE DU BASSIN DE LA SEINE
Agnès Ducharne1, Sylvain Théry1, Pascal Viennot2, Emmanuel Ledoux2, Eric Gomez2, Michel Déqué3,
1Laboratoire CNRS Sisyphe, Université Pierre et Marie Curie, Paris, France, 2Laboratoire CNRS Sisyphe,

École des Mines de Paris, Fontainebleau, France, 3CNRM, Météo-France, Toulouse, France.

Adresse de correspondance : Agnès Ducharne, UMR Sisyphe, Université Pierre et Marie Curie, Case 123, 4 place Jussieu, 75252 Paris
cedex 05, France, Tel : +33.1.44.27.51.27, Fax: +33.1.44.27.45.88, Courriel : [email protected]

Résumé : Pour évaluer l'impact du changement climatique sur l'hydrologie de la Seine et de son bassin, nous avons construit trois
scénarios de changement climatique à partir de trois paires de simulations réalisées avec le modèle de circulation générale ARPEGE
(Météo-France). Leur impact a été testé grâce à 2 modèles hydrologiques : le modèle CaB, développé pour simuler les bilans d'eau et
d'énergie dans les modèles de circulation générale mais qui ignore les aquifères profonds, contrairement au modèle hydrogéologique
MODCOU. Ces deux modèles s'accordent, selon les trois scénarios, sur une intensification des contrastes saisonniers sous changement
climatique, illustrée par des crues plus importantes en hiver et des étiages plus sévères en été.
Mots clés : changement climatique, bassin de la Seine, impact hydrologique, intensification des contrastes saisonniers.

Abstract : In order to assess the impact of climate change on the hydrology of the Seine and its basin, we constructed three scenarios of
climate change from three pairs of simulations using the ARPEGE general circulation model (Météo-France). Their impact was tested
using two hydrological models : the model CaB, developed to simulate the water and energy budgets in general circulation models, but
ignoring deep aquifers, unlike the hydrogeological model MODCOU. These two models agree, under the three scenarios, on an
enhancement of seasonal contrasts, illustrated by larger floods in winter and more severe low flows in summer.
Keywords : climate change, Seine basin, hydrological impact, enhancement of seasonal contrasts.

Introduction Le relief de ce bassin est donc peu accidenté (Figure 1), avec des
altitudes généralement inférieures à 300 m, dépassant rarement
Contexte hydrologique actuel 500 m sauf dans le Morvan où elles culminent à 900 m. Ces
altitudes modérées expliquent les faibles pentes des cours d'eau
Le bassin versant de la Seine couvre 78600 km² (au Havre), soit (0.01 à 0.03 m / 100m), qui coulent globalement vers l'ouest en
12 % de la surface de la France. Il s'inscrit en presque totalité incisant les cuestas orientales, puis les plateaux du centre du
dans le bassin de Paris, limité par le socle hercynien des bassin (plaines de Beauce et de Picardie par exemple) avant de
Ardennes et des Vosges à l'Est, du Massif Central au Sud méandrer dans les plaines alluviales, notamment à l'aval de
(Morvan inclus dans le bassin versant de la Seine) et du Massif Paris. La Seine se jette dans la Manche (Océan Atlantique) au
Armoricain à l'Ouest. Ce bassin sédimentaire est caractérisé par Havre, après un parcours de 776 km, mais le domaine estuarien
un empilement de formations sédimentaires à faible pendage (eaux saumâtres et influence hydrodynamique de la marée)
convergent vers le centre (géométrie dite « en pile d'assiette »), commence à Poses, à 166 km en amont du Havre.
comprenant d'importantes formations aquifères séparées par des
formations semi-perméables. Leurs affleurements forment des Les sols actuellement présents sur le bassin de la Seine se sont
auréoles concentriques dont l'altitude tend à augmenter quand on formés à partir d'une couverture de limons et d'argiles
s'éloigne du centre du bassin, vers l'Est notamment (cuestas). quaternaires qui recouvrent les formations géologiques. En
Notons cependant que les aquifères les plus profonds général, ils sont pourvus de bonnes capacités de rétention d'eau,
(correspondant aux couches les plus anciennes) sont plus qui contribuent à réguler le débit des rivières, en association
étendus que le bassin versant topographique. avec une contribution importante des aquifères (dont le drainage
vers les rivières constitue le débit de base de ces dernières) et
une pluviométrie bien répartie au cours de l'année.

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Figure 1 : Topographie et réseau hydrographique du bassin de la Seine.

Celle-ci s'explique par un apport assez constant d'humidité par importantes, en 1910, 1955 et 2001, ont ainsi vu des débits à
les vents d'ouest issus de l'Océan Atlantique (climat océanique). Poses de 2500, 2300, 2200 m3/s respectivement.
Cette humidité précipite abondamment sur les régions côtières
du nord-ouest (Normandie, avec une pluviométrie de 800 à 1100 Enjeux actuels de gestion de l'eau
mm/an) puis sur les reliefs sud-est du bassin (pluviométrie
supérieure à 800 mm/an pouvant atteindre 1300 mm dans le Le bassin de la Seine bénéficiant d'une pluviométrie suffisante
Morvan). Les plateaux du centre du bassin sont moins bien et d'aquifères importants, la ressource en eau n'y est pas un
arrosés (pluviométrie de 550 à 850 mm/an) car les vents d'ouest problème majeur. D'un point de vue quantitatif, ce sont plutôt
humides n'y rencontrent pas d'obstacle orographique favorisant les crues, et leur cortège d'inondations dans le bassin, qui
la précipitation. La pluviométrie moyenne sur l'ensemble du suscitent les plus vives craintes. Ainsi, les crues de 1910, 1955
bassin est de 750 mm/an (moyenne sur 1931-1960 ; AESN, et 2001 ont causé d'importants dommages à Paris, et dès 1910, il
1976) et se répartit en 550 mm/an d'évapotranspiration, et 200 fut décidé d'un programme de construction de barrages-
mm/an d'écoulement. Cette valeur est faible comparée aux réservoirs à l'amont du bassin. Les trois principaux ont été
autres fleuves français, qui prennent leur source dans des construits en dérivation de la Seine, de la Marne et de l'Aube,
massifs montagneux plus élevés, donc plus arrosés. Pour les sur une auréole argileuse environ 200 km à l'amont de Paris,
mêmes raisons, la Seine est le fleuve français où l'influence de la entre 1966 et 1991. Ils permettent un écrêtement des crues,
neige est la plus faible : le nombre de jours de neige est très sensible à l'échelle régionale, mais toutefois limité à Paris étant
faible, à l'exception du Morvan où il peut atteindre 40 jours, et donné leur éloignement. Là, leur rôle majeur réside dans le
l'influence nivale sur le régime hydrologique des rivières est soutien du débit d'étiage en fin d'été et en automne, ces trois
négligeable. réservoirs pouvant restituer 60 m3/s, ce qui peut doubler le débit
d'étiage à Paris lors des années sèches (Meybeck et al., 1998).
Ce régime est dit « pluvial océanique », avec un débit maximal
en hiver quand l'évapotranspiration est faible, et minimal en été Ce soutien permet d'assurer les prises d'eau nécessaires à la
quand l'évapotranspiration est forte. A Poses par exemple, le production d'eau potable pour l'agglomération parisienne
débit moyen de la Seine est d'environ 480 m3/s et varie entre 240 (Tableau 1), et de limiter les problèmes de qualité de l'eau,
m3/s en août et 805 m3/s en février (moyennes sur 1974-2000). menacée par des pressions anthropiques intenses, avec des
Ces valeurs moyennes sont bien sûr soumises à une importante répercussions tant environnementales que pour l'alimentation en
variabilité inter-annuelle. Les trois dernières crues les plus eau potable.

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Total (106 m3/an) Prélevé en nappe (%)


Industries 1553 10
dont EDF* 1052 1.5
Distribution urbaine 1088 51
dont l’Ile-de-France** 890 44
Agriculture 40 88
Total 2681 28

Tableau 1 : Prélèvements d'eau dans le bassin de la Seine, bassin de l'Eure exclu, de 1988 à 1992
(Source : Meybeck et al., 1998). * EDF: Électricité de France, compagnie national d’énergie, ** Une
partie de l'eau prélevée pour l'Ile-de-France est puisée en nappe hors d'Ile-de-France (alimentation
historique de Paris) ; elle est incluse dans la ligne Ile-de-France.

La qualité de l'eau est globalement bonne à l'amont du bassin, à • à la comparaison de telles tendances avec la variabilité
l'exception désormais incontournable d'une pollution de plus en naturelle du système climatique (e.g. Hegerl et al., 1997),
plus marquée par les nitrates d'origine agricole (fertilisants), qui • aux simulations, par les modèles de circulation
contaminent l'ensemble des aquifères alimentant les rivières. La générale (MCG ; e.g. Gachon, 2000), du changement
qualité de l'eau subit en outre une dégradation marquée vers climatique qui pourrait résulter d'augmentations variées
l'aval, en conséquence de l'urbanisation et de l'industrialisation des GES.
du paysage. Le bassin de la Seine concentre 20 millions
d'habitants (soit environ 30 % de la population française), dont Les études les plus récentes de l'IPCC (International Panel for
plus de 10 millions dans l'agglomération parisienne, ainsi que Climate Change ; Houghton et al., 2001) montrent que la
40% des activités industrielles nationales. Malgré d'importants température moyenne de la surface du globe pourrait augmenter
efforts de traitement (par exemple, la station d'épuration de 1.5 à 6°C d'ici à 2100, cette fourchette représentant
d'Achères, à l'aval de Paris, est la deuxième station d'épuration l'incertitude liée aux MCG d'une part, et à l'évolution des
au monde en terme de volume traité, et bénéficie des dernières émissions de GES d'autre part. Par rapport au cycle de l'eau, ce
innovations technologiques), les rejets associés perturbent la réchauffement global entraîne une augmentation de
qualité du milieu aquatique : la dégradation de la matière l'évaporation et, par suite, des précipitations moyennes à
organique et l'oxydation de l'ammoniaque (nitrification) l'échelle du globe. Les variations de précipitation constituent
nécessitent de l'oxygène et l'on observe des déficits en oxygène cependant une des incertitudes majeures quant aux effets
importants jusqu'à 100 km à l'aval de Paris (Meybeck et al., potentiels de l'augmentation de CO2, à cause notamment de la
1998). De plus, l'action combinée des nitrates d'origine agricole mauvaise connaissance des mécanismes de rétroaction entre
et des rejets de phosphates (détergents) favorisent processus radiatifs, convection et couverture nuageuse (Cess et
l'eutrophisation, qui peut accentuer les déficits en oxygène, et al., 1993). De plus, ces incertitudes augmentent à l'échelle
poser des problèmes pour la survie des populations piscicoles. régionale, comme en Europe, où Kittel et al. (1998) trouvent que
Ces problèmes, réduits par l'importante diminution des les changements de précipitation moyenne simulés en été ont
phosphates dans les produits lessiviels, restent sensibles en été des signes différents selon les MCG.
(Billen et al., 1994) du fait des faibles débits qui entraînent une
augmentation des concentrations (rejets dans des volumes Le changement le plus probable en Europe correspond
moindres) et des temps de résidence dans le milieu (car la cependant à une intensification des contrastes hydrologiques,
vitesse des cours d'eau diminue avec le débit). avec des risques accrus d'inondations en hiver et de sécheresses
en été. Il importe donc de préciser la nature de ces risques, et
La problématique du changement climatique d'étudier leurs conséquences sur les hydrosystèmes continentaux
(cours d'eau et systèmes aquifères), qui définissent la ressource
La réalité d'un changement climatique dû à l'augmentation des en eau, sous son double aspect de la quantité et de la qualité.
gaz à effet de serre (GES), et notamment du CO2, fait désormais
l'objet d'un consensus bien affirmé (Houghton et al., 2001). Ce C'est dans ce contexte que s'inscrit le projet « GICC-Seine »,
consensus repose sur la convergence de nombreux éléments de développé dans le cadre du programme « Gestion et Impact du
preuve, relatifs : Changement Climatique » du Ministère Français de l'Écologie et
du Développement Durable. L'objectif de ce projet est d'étudier
• aux tendances de la température au cours des derniers l'influence du changement climatique sur la ressource en eau
siècles (e.g. Mann et al., 1998), dans le bassin de la Seine, en relation avec les changements des

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

contraintes anthropiques directes, notamment celles qui sont versants élémentaires, toujours pourvus d'une nappe
liées à l'agriculture. Nous ne détaillerons dans cet article que les phréatique. Sous l'hypothèse que les gradients
impacts hydrologiques du changement climatique, mais le projet topographiques sont une bonne approximation des
s'intéresse aussi aux conséquences directes et indirectes des gradients hydrauliques, on exploite une description à
modifications climatiques sur la qualité des écosystèmes haute résolution de la topographie de chaque bassin
aquatiques (nutriments, eutrophisation, oxygène). élémentaire pour dériver, à chaque pas de temps (20
minutes), une distribution spatiale de la profondeur de la
Une étude basée sur la modélisation nappe en fonction de l'humidité moyenne du bassin. Cette
distribution contrôle les transferts verticaux entre zone
Deux modèles hydrologiques de complexité différente racinaire et nappe ainsi que l'écoulement de base
(écoulement de la nappe vers les cours d'eau). Il faut
Le modèle CaB (pour « Catchment-Based » ; Koster et al., cependant noter que cette nappe phréatique
2000) est un modèle du fonctionnement des surfaces « conceptuelle » n'est pas équivalente à un système
continentales, qui décrit sur des bases physiques l'influence du aquifère multicouche comme celui qui prévaut dans le
climat sur les écoulements. Il combine : bassin de la Seine.

• une approche TSVA (« Transferts Sol-Végétation- Originellement développé pour être couplé à un MCG, le
Atmosphère »), où l'évapotranspiration est couplée au modèle CaB est particulièrement adapté pour faire le lien entre
bilan d'énergie, et contrôlée par la végétation et divers hydrologie et climat. En particulier, les variables
facteurs de stress (hydriques notamment), météorologiques nécessaires en entrée de ce modèle sont toutes
simulées par les MCG: précipitations, rayonnement incident
• une approche basée sur le modèle hydrologique (visible et infra-rouge), température et humidité de l'air à 2 m,
TOPMODEL (Beven et Kirkby, 1979) pour gérer les vitesse du vent à 10m et pression atmosphérique à la surface.
écoulements superficiels et souterrains. Selon cette
approche, le domaine d'étude est discrétisé en bassin

Figure 2. Comparaison des écoulements observés (valeurs journalières en noir) et simulés par CaB
(moyennes décadaires en rouge) à Poses, en 1987-1988 (haut) et 1994-1999 (bas).

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Le modèle CaB a été validé dans les bassins de l'Arkansas-Red


River (Ducharne et al., 2000) et dans le bassin de la Seine. • un module de transfert souterrain, qui simule les
Celui-ci est subdivisé en 29 bassins élémentaires (2600 km en écoulements dans les aquifères en fonction de
moyenne), où les paramètres du modèle sont définis à partir l'infiltration depuis la surface et des échanges nappes-
d'informations sur la topographie (résolution de 100m), les rivière,
propriétés des sols et de la couverture végétale. Le modèle a • un module d'échange surface-souterrain, qui calcule les
montré des performances satisfaisantes (Figure 2) sur deux échanges à double sens entre les deux milieux (aquifères
périodes au climat contrasté : et cours d'eau).

• 1987-1988 (température de 9.25°C et précipitations de Le calage des données de structure de la couche de surface et
760 mm/an en moyenne), avec un forçage des trois couches souterraines représentées (Oligocène, Eocène
météorologique issu des données ISLSCP Initiative I et Craie) a été effectué pour optimiser la restitution des débits de
(Sellers et al., 1996), 125 stations hydrométriques et celle des charges hydrauliques de
139 piézomètres (Gomez, 2002). A titre d'exemple, la figure 4
• 1994-1999 (température de 11.0°C et précipitations de présente la comparaison des débits calculés et mesurés à la
775 mm/an en moyenne), avec un forçage station hydrométrique de Poses et les variations piézométriques
météorologique interpolé à partir de données d'une mesurées et calculées dans la nappe de la Craie (piézomètre de
centaine de stations de mesure du réseau Météo-France. Villeneuve).

Notons que l'écart de température entre ces deux périodes est Simulations climatiques
dans la gamme du réchauffement que l'on peut attendre, en
moyenne à long-terme (horizon 2050 à 2100), suite à Les MCG sont les meilleurs outils actuellement disponibles pour
l'augmentation des GES (Tableau 2). Ceci suggère que l'on peut appréhender le probable changement climatique dû à
transposer le modèle CaB en situation de changement de l'augmentation anthropique des GES, les méthodes alternatives
changement climatique avec une confiance raisonnable. se limitant aux méthodes des analogues temporels ou spatiaux
(Arnell, 1994). Les projections du changement climatique par
Le modèle MODCOU (Ledoux, 1980 ; Ledoux et al., 1989) a les MCG présentent les avantages d'être quantifiées, spatialisées
pour objectif la simulation conjointe des écoulements de surface et de prendre en compte la physique du système climatique au
et des écoulements souterrains dans les aquifères. Le domaine mieux des connaissances actuelles. Ils sont donc largement
est discrétisé en mailles carrées emboîtées, formant une structure utilisés pour étudier les impacts du changement climatique,
multicouche (une couche de surface et trois couches aquifères notamment sur les hydrosystèmes continentaux. Ces modèles,
dans le bassin de la Seine, Figure 3). Aux mailles sont rattachées ainsi que leurs paramétrisations des processus physiques, sont
les caractéristiques physiques du domaine : direction de cependant sujets à de nombreuses incertitudes, dont l'évaluation
drainage, pente, distribution des zones de production, etc. pour est problématique (Planton, 1999), et qui augmentent à l'échelle
les mailles de surface, transmissivité, coefficient régionale (e.g. Kittel et al., 1998). Leurs projections du
d'emmagasinement, etc. pour les mailles souterraines. Le changement climatique sont aussi soumises aux incertitudes
modèle utilise cinq modules inter-connectés pour représenter les inhérentes aux scénarios d'émissions en GES. Il semble donc
circulations d'eau dans le bassin : fondamental de disposer de plusieurs projections, dont les
différences donnent une idée de la marge d'incertitude du
• un module d'entrée (ou de forçage), qui prend en compte changement climatique potentiel.
les données météorologiques d'entrée (précipitations et
évapotranspiration potentielle ou ETP) ; ici, elles ont été Nous avons donc commencé par exploiter le changement
fournies par Météo-France sur la période 1970-1989 et climatique simulé par deux versions d'un même MCG : le
sur une grille régulière de huit kilomètres de côté modèle ARPEGE (Météo-France). Ces deux versions (Déqué et
couvrant l'ensemble du bassin, al., 1998 ; Gibelin et Déqué, 2003) partagent la caractéristique
• un module de production, qui calcule évapotranspiration, d'un maillage variable, qui est plus dense dans une région dite
infiltration, ruissellement et stockage dans le sol (bilan « zoom ». Ceci permet régionalement une résolution plus fine
d'eau) en fonction des précipitations, de l'ETP et de qu'un MCG à maillage régulier (200 km de côté au minimum),
paramètres de structure (types de sol, mode d'occupation) tout en maintenant la cohérence de la dynamique de
caractérisant des zones de production homogènes, l'atmosphère à grande échelle. C'est un avantage de la méthode
« zoom » par rapport aux méthodes de désagrégation vers
• un module de transfert en surface, qui achemine en l'échelle régionale des MCG à maillage régulier (par des
rivière l'eau de ruissellement ainsi que celle issue des modèles régionaux emboîtés ou des méthodes statistiques), qui
échanges avec le domaine souterrain, s'accompagnent de leurs propres incertitudes, et ne font pas
encore l'objet d'un consensus (Hutjes et al., 1998).

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 3. Conceptualisation hydrogéologique du bassin de la Seine selon le modèle MODCOU.

Figure 4. Évolution comparée du débit de la Seine à Poses et de la piézométrie à Villeneuve (aquifère de la Craie).

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Simulations OLD B2 A2
MCG ARPEGE « OLD » ARPEGE « NEW » ARPEGE «NEW»
(Déqué et al., 1998) (Gibelin et Déqué, 2003) (Gibelin et Déqué, 2003)
Résolution dans le bassin de la Seine 80 x 80 km² 50 x 50 km² 50 x 50 km²
Durée des simulations 10 ans 30 ans 30 ans
Scénarios CO2 + 1% /an depuis SRES-B2 SRES-A2
d'émissions 1990 610 ppm en 2100 850 ppm en 2100
708 ppm en 2060 Avec aérosols Avec aérosols
Sans aérosols
Température de la surface de la mer 2054-2064 2070-2099 2070-2099
sous changement climatique (HadCM2 a) (Modification des valeurs (Modification des valeurs
actuelles selon actuelles selon
ARPEGE/OPAGb sous ARPEGE/OPAGb sous
émissions SRES-B2) émissions SRES-A2)
Température de la surface de la mer 1984-1994 1960-1989 (Observée)
des simulations de référence (HadCM2 a)
δ Précipitation +7% +2% +12%
δ Température +2.4°C +2.5°C +3.4°C
δ Humidité de l'air +11% +12% +13%
δ Rayonnement infra-rouge +5% +4% +5%

Tableau 2. Description des différentes simulations ARPEGE. Les quatre dernières lignes donnent les différences CC-REF
moyennes (δ) de précipitations, température et humidité de l'air à 2 m et rayonnement infra-rouge incident.a HadCM2 : MCG
couplé océan/atmosphère du Hadley Center utilisé pour simuler l'évolution du climat de 1860 à 2100, avec les concentrations observées de CO2 jusqu'en 1990,
puis une augmentation de 1% par an à partir de cette date.b ARPEGE/OPAG : MCG couplé océan/atmosphère utilisé par Météo-France pour simuler
l'évolution du climat de 1950 à 2099, avec les concentrations observées de GES et aérosols jusqu'en 1999, puis leurs évolutions selon les scénarios d'émission
SRES-B2 ou SRES-A2. La différence moyenne de TSM ainsi simulée entre les périodes 2070-2099 et 1960-1989 est ajoutée en chaque maille océanique aux
valeurs mensuelles observées en 1960-1989.

Trois paires de simulations, représentant le climat sous également renforcée par la prise en compte dans NEW-B2
concentrations de CO2 actuelle et augmentée ont été réalisées d'aérosols, dont l'effet radiatif limite le réchauffement.
avec ces modèles, et sont résumées en tableau 2. Il s'agit
d'intégrations limitées (« time-slices » de 10 ou 30 ans) du MCG Le tableau 2 montre dans les trois cas une augmentation du
atmosphérique ARPEGE. Elles diffèrent par leur résolution en rayonnement infra-rouge incident, en conséquence directe de
Europe et dans le bassin de la Seine, mais elles correspondent l'augmentation de l'effet de serre atmosphérique. Il en résulte
aussi à deux versions profondément différentes du MCG, dont le une augmentation de la température de l'air, et une augmentation
réalisme a été amélioré entre les versions OLD et NEW. Une de l'humidité de l'air (car l'air chaud peut contenir plus de vapeur
autre différence importante entre ces trois simulations de que l'air froid). L'augmentation de ces trois variables est
changement climatique concerne les températures de surface de relativement constante tout au long de l'année, et statistiquement
la mer (TSM) qui servent de forçage pour les intégrations du significative aux échelles mensuelle et annuelle. Elle est aussi
MCG atmosphérique ARPEGE, et qui sont un élément assez convergente entre les trois projections, les différences les
important de la dispersion des projections du changement plus importantes concernant l'amplitude du changement de
climatique. Ainsi, ce sont deux modèles couplés température. Les précipitations présentent une réponse
océan/atmosphère différents qui ont permis de simuler radicalement différente. Elles ne changent pas significativement
l'évolution des TSM au cours de l'évolution du climat au 21ème à l'échelle annuelle, ni à l'échelle mensuelle selon la simulation
siècle suite à l'augmentation des GES. Enfin, les concentrations B2. Selon les simulations OLD et A2 en revanche, elles
en CO2 correspondant aux situations de changement climatique augmentent en hiver, et diminuent en été, mais pas avec la
sont différentes entre les 3 simulations de changement même magnitude (Figure 5). Enfin, les trois dernières variables
climatique : elles sont plus optimistes pour NEW-B2 que pour étudiées (pression atmosphérique en surface, rayonnement
OLD et NEW-A2. La différence entre NEW-B2 et OLD est

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

solaire incident et vitesse du vent) ne présentent que des modifications négligeables et non statistiquement significatives.

Figure 5. Cycle annuel moyen des précipitations simulées par le modèle de circulation générale ARPEGE, à
l'actuel (noir) et sous changement climatique : simulations OLD (vert), B2 (rouge) et A2 (bleu) . Les simulations
de référence associées à OLD d'une part et B2 et A2 d'autre part sont différentes car réalisées avec les versions
OLD et NEW d'ARPEGE. Les astérisques indiquent quand les différences de moyenne mensuelle entre la
simulation de changement climatique et a simulation de référence sont statistiquement significatives. Les tiretés
indiquent enfin les précipitations observées en moyenne sur le bassin et sur 1970-1989 (données Météo-France).

Construction de scénarios de changement climatique changement climatique, comme le suggère sur la Seine
la forte différence de température entre 1994-1999 et
Les MCG présentent souvent des biais dans leur simulation du 1987-1988 (1.75°C) par rapport au réchauffement
climat actuel, tout particulièrement sur les précipitations simulé par ARPEGE (2.4 à 3.4°C).
continentales. C'est le cas pour les deux versions du modèle
ARPEGE qui surestiment significativement les précipitations Les perturbations imputées au climat actuel sont alors calculées
(sauf estivales) dans le bassin de la Seine (Figure 5). De tels mensuellement, à partir des moyennes inter-annuelles de chaque
biais se transmettent aux débits simulés (Ducharne et al., 2003), variable (moyenne inter-annuelle de janvier, février...
et pour s'affranchir de ce problème, nous avons classiquement décembre). En effet, les MCG ont une valeur climatologique,
choisi de construire des scénarios de changement climatique, en c'est à dire qu'ils représentent le climat, défini comme une
perturbant le climat actuel en fonction du changement moyenne sur une longue période (typiquement 10 à 30 ans). La
climatique simulé par ARPEGE. variabilité temporelle des MCG est rarement validée, que ce soit
la variabilité inter-annuelle autour du climat moyen (qui requiert
Le climat actuel choisi comme base de ces scénarios est des simulations et des observations fiables du climat sur
différent selon le modèle hydrologique auxquels ils sont destinés plusieurs décennies), ou la variabilité à des échelles de temps
: plus courtes, comme celle des extrêmes. Quand de telles
validations sont entreprises, elles montrent le plus souvent que
• 1970-1989 pour le modèle MODCOU (pas de temps les extrêmes sont mal capturés par les MCG, parce qu'ils sont
journalier), associés à des processus à petite échelle spatiale qui ne sont pas
résolus explicitement dans les MCG (e.g. Gibelin et Déqué,
• 1987-1988 pour le modèle CaB (pas de temps de 20 2001).
minutes). Cette période est un peu courte, mais elle
s'inscrit dans la période simulée comme référence On distingue deux types de perturbations, donnant lieu aux
actuelle par les deux versions d'ARPEGE (Table 2), variables perturbées Xadd ou Xmult:
contrairement à la période 1994-1999, où les données
météorologiques nécessaires au modèle CaB sont • perturbations « additives » : Xadd(t,m,y) = Xact(t,m,y)
également disponibles. En effet, les années 1990 ont + Mcc(m) - Mref(m)
probablement ont été les plus chaudes du millénaire à
l'échelle globale (Houghton et al., 2001). On ne peut • perturbations « multiplicatives » : Xmult(t,m,y) =
donc pas exclure qu'elles traduisent déjà un signal de Xact(t,m,y) . Mcc(m) / Mref(m)

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

seul climat les facteurs de différence entre les simulations


Dans ces formules, Mref(m) et Mcc(m) sont les moyennes actuelle et de changement climatique), grâce à 5 répétitions de
mensuelles inter-annuelles de la variable considérée, calculées à chacun des scénarios climatiques. Pour la première répétition,
partir des simulations ARPEGE de référence et de changement les quatre simulations démarrent à partir des mêmes conditions
climatique respectivement. La perturbation du mois m est initiales, notamment l'humidité du sol estimée au 1er janvier
imputée à la variable actuelle (i.e. observée) Xact, à tous les pas 1987. Les simulations se poursuivent ensuite dans la continuité
de temps t (1 jour pour MODCOU, 20 minutes pour CaB) du alors que les scénarios climatiques sont répétés 4 fois. A partir
mois, et ce pour toutes les années. Pour des raisons de cohérence de la troisième répétition, les évolutions de l'humidité du bassin
physique et numérique, nous avons appliqué les perturbations sur deux ans deviennent superposables, et ce quelque soit le
suivantes aux différentes variables d'entrée des modèles scénario climatique considéré. Ceci qui indique que la moyenne
hydrologiques : inter-annuelle de l'humidité simulée est en équilibre avec le
climat, et ce sont donc les résultats de cette troisième répétition
• « additives » pour la température et l'humidité de l'air à qui sont analysés ci-dessous.
2 m, le rayonnement infra-rouge et la pression
atmosphérique en surface, Avec le modèle MODCOU, nous avons réalisé des simulations
de 40 ans, soit deux répétitions des scénarios climatiques de 20
• « multiplicatives » pour les précipitations, la vitesse du ans. Les quatre simulations démarrent avec la même humidité
vent, le rayonnement visible incident et l'ETP. (dans le sol et les nappes), qui correspond à l'état d'équilibre
avec le climat actuel. Les résultats présentés ci-dessous
Cette dernière, nécessaire au forçage de MODCOU, mais non correspondent à la moyenne de ces 40 ans.
simulée par ARPEGE, fut calculée par la formule de Penman
(1948), utilisée par Météo-France pour calculer les ETP Impact simulé par le modèle CaB
actuelles de 1970-1989. Nous avons donc calculé l'ETP à partir
du rayonnement visible et infra-rouge incident, de la L'impact sur l'hydrologie du bassin (Figure 6) des trois scénarios
température et de l'humidité de l'air à 2 m, et de la vitesse du de changement climatique, par rapport à une référence 1987-
vent à 10 m, simulés par ARPEGE en situation de référence et 1988, consiste en une augmentation de l'évaporation, en lien
de changement climatique. Puis nous avons procédé avec ces avec le réchauffement. En été, elle joue de concert avec une
séries comme avec celles qui étaient directement simulées par diminution des pluies pour diminuer l'humidité du sol (c'est cette
ARPEGE. réduction qui entraîne la diminution de l'évaporation en août par
flétrissement de la végétation) et les débits (écoulements). En
Résultats hiver, les différences d'évaporation sont très faibles entre la
référence et les simulations sous changement climatique (sauf en
Description des simulations hydrologiques janvier où l'évaporation est plus faible sous changement
climatique, ce qui traduit en fait une condensation / rosée
Avec chacun des deux modèles hydrologiques CaB et supérieure car l'air est plus chaud et plus humide). Malgré cela,
MODCOU, nous avons réalisé quatre simulations : les débits augmentent en proportion moindre que les pluies,
voire même diminuent dans la simulation B2, car une partie des
• une simulation de référence sous scénario climatique précipitations sert à reconstituer l'humidité du sol perdue en été.
actuel (i.e. le climat effectivement observé pendant la En terme de débits, l'impact peut finalement se résumer par :
période de référence),
• des crues plus importantes en hiver qu'à l'actuel,
• trois simulations sous climat modifié, c'est-à-dire forcées
par les trois scénarios de changement climatique • des étiages plus sévères en été qu'à l'actuel.
construits pour le modèle considéré.
Impact simulé par le modèle MODCOU
Avant d'aller plus loin, il faut se rappeler que le sol a une
mémoire, à travers son humidité notamment (e.g. Delworth et Le modèle MODCOU s'accorde avec le modèle CaB sur cette
Manabe, 1988; Ducharne et Laval, 2000). Pour projeter un intensification des contrastes saisonniers de débit de la Seine,
modèle en climat modifié, il faut donc lui faire oublier qui s'observe selon les trois scénarios de changement climatique
l'influence du climat actuel sur l'humidité du bassin. Ceci est (Figure 7). MODCOU montre aussi que les variations de
particulièrement important pour les simulations réalisées avec le profondeur des nappes aquifères sont généralement faibles
modèle CaB, puisque nous ne disposons que d'une base de deux (amplitude généralement inférieure à 2 m), sauf dans le cas du
ans pour construire les scénarios climatiques. Nous avons donc scénario B2, qui montre localement des baisses plus importantes
réalisé une mise à l'équilibre du modèle CaB avec les quatre du niveau piézométrique de la nappe de la Craie (Figure 8).
climats considérés (y compris le climat actuel, afin de limiter au

VertigO, Vol 4 No 3 127


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 6. Impact de trois scénarios de changement climatique sur les bilans d'eau simulés par le
modèle CaB dans le bassin de la Seine. Les valeurs représentées sont des différences par rapport au
climat actuel.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 7. Impact des trois scénarios de changement climatique sur les débits calculés à
Poses par le modèle hydrogéologique MODCOU.

Figure 8. Variations piézométriques moyennes de la nappe de la Craie calculées par


MODCOU sous le scénario B2.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Discussion et conclusion biogéochimique, i.e. en ce qui concerne les teneurs en nutriments


dont les nitrates, l'eutrophisation et problèmes d'oxygénation).
La tendance qui émerge des trois scénarios, selon les deux Ainsi, la diminution des débits estivaux est a priori néfaste, ce
modèles hydrologiques, est une intensification des contrastes qui sera quantifié grâce au modèle Riverstrahler du
saisonniers du débit de la Seine (augmentation des crues fonctionnement biogéochimique des cours d'eau (Billen et al.,
hivernales, étiages estivaux plus sévères). Les réponses des deux 1994), forcé par écoulements simulés par les modèles
modèles à ces scénarios présentent bien sûr des différences, mais hydrologiques CaB et MODCOU sous changement climatique.
elles ne remettent pas en cause la conclusion, et s'expliquent par
une référence actuelle différente : 1970-1989 pour MODCOU Enfin, la portée de tels résultats reste limitée, dans ce qu'ils
contre 1987-1988 pour CaB, ainsi que par le rôle régulateur des ignorent la réponse au changement climatique de nombreux
nappes dans MODCOU, qui limite l'assèchement par rapport à facteurs clés du système, pouvant modifier en retour l'impact du
CaB. Cependant, la simulation MODCOU, représentant 40 changement climatique sur l'hydrologie et la qualité de la Seine :
années de climat modifié à partir de l'état du bassin en 2000,
n'exprime peut-être pas les changements qui pourraient se • La modification des débits affectera certainement la
développer à plus long-terme, étant donné le temps de réponse de gestion des grands barrages réservoirs de la Seine, c'est à
plusieurs décennies du système aquifère du bassin de la Seine. dire le volume et le timing des prélèvements et rejets aux
C'est un point qu'il nous reste à vérifier. cours d'eau qui alimentent ces ouvrages.
• La température de l'eau devrait augmenter avec celle de
l'air, ce qui peut modifier les processus biogéochimiques.
Trois simulations de changement climatique ne suffisent Même si cet effet semble mineur par rapport à celui des
cependant pas à appréhender toutes les incertitudes des changements hydrologiques (Jenkins et al., 1993), des
simulations de changement climatique, qui proviennent des études sont engagées pour en affiner la compréhension.
MCG eux-mêmes et des scénarios d'émissions en gaz à effet de • L'augmentation de la teneur en CO2 atmosphérique a des
serre (Houghton et al., 2001). L'étude des trois simulations conséquences directes sur la transpiration des couverts
ARPEGE de changement climatique confirme que les variations végétaux. Cet effet fut testé dans les deux modèles CaB et
de précipitations constituent une des incertitudes majeures quant MODCOU, mais il est du second ordre par rapport à celui
aux effets potentiels de l'augmentation de CO2. Ces variations de du changement climatique (non publié).
précipitation contrôlant largement les impacts hydrologiques, il • D'une manière plus générale, l'agriculture continuera
est fondamental de disposer d'autres simulations MCG pour d'évoluer au cours des 50 prochaines années, en réponse
espérer caractériser la marge d'incertitude du changement au changement climatique, mais aussi selon sa propre
climatique potentiel. L'étude présentée ci-dessus est donc en dynamique socio-économique. Les modifications
cours de généralisation, en exploitant 9 autres simulations de résultantes des cultures et des pratiques agricoles auront
changement climatique, par six MCG différents, certains forcés probablement des répercussions sur le fonctionnement
par différents scénarios d'émissions. Une analyse préliminaire hydrologique et biogéochimique de l'hydrosystème Seine,
confirme que la température augmente dans tous les cas (à titre en modifiant notamment les bilans d'eau ainsi que le cycle
d'exemple, la température augmente en été de 4°C en moyenne de l'azote dans le sol et son lessivage vers les nappes (et
sur les 12 simulations, et de 10°C selon la simulation la plus donc les apports diffus au cours d'eau). Dans le cadre du
chaude). En ce qui concerne les variables caractérisant projet GICC-Seine, nous avons développé des scénarios
l'hydrologie du bassin (écoulements et humidité du sol), qui sont contrastés d'évolution du système agricole dans le bassin
importantes pour de nombreux secteurs économiques de la Seine à l'horizon 2050 (Poux et Olive, 2003), et leurs
(agriculture, navigation, industries de l'eau...), nous avons montré répercussions sur le fonctionnement de l'hydrosystème
que, selon le modèle CaB, la marge d'incertitude est inférieure au sont en cours d'évaluation, grâce au modèle agronomique
signal moyen en été. C'est donc avec le maximum de confiance STICS (Brisson et al., 1998).
que l'on peut dire que l'humidité du sol et les débits d'étiage • Les aquifères répondront aussi au changement climatique
devraient diminuer en été sous changement climatique (horizon par des modifications de concentration (en nitrates
2100). L'évolution des débits de crue est beaucoup moins notamment) suite aux modifications de recharge et
certaine, nos simulations montrant des cas d'augmentation d'apport en nitrates depuis les sols agricoles. Ces aspects
comme de diminution, en lien avec une dispersion importante des seront évalués grâce au modèle MODCOU couplé au
changements de précipitation (positifs ou négatifs selon les modèle STICS (Gomez et al., 2002).
simulations climatiques). • Enfin, démographie, urbanisation, industrialisation et
techniques de traitement de l'eau évolueront à l'horizon du
Par ailleurs, la qualité de l'eau est actuellement la préoccupation changement climatique simulé, ce qui devrait limiter les
majeure des gestionnaires de l'eau dans le bassin de la Seine, du rejets ponctuels dans les cours d'eau, et atténuer la
fait des importantes pressions exercées par les activités dégradation de la qualité causée par la baisse des débits.
humaines. Nous nous intéressons donc bien sûr aux répercussions
du changement climatique sur cette qualité (d'un point de vue

VertigO, Vol 4 No 3 130


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Tous ces aspects sont en cours d'étude dans le cadre du projet - Part 2: Parameter estimation and model demonstration. J. Geophys.
Res., 105(D20): 24823-24838.
GICC-Seine. Il est important de noter que notre objectif n'est pas Ducharne, A. & Laval. K (2000). Influence of the realistic description of soil
là de tendre vers une projection réaliste du devenir du bassin de water-holding capacity on the global water cycle in a GCM. Journal of
la Seine. Tout au plus pourrons nous prétendre à terme avoir Climate, 13 : 4393-4413.
défini des possibles raisonnables. Mais ce qui nous intéresse Ducharne, A., Golaz, C., Leblois, E., Laval, K., Polcher, J., Ledoux, E. & de
Marsily, G. (2003). Development of a high resolution runoff routing
particulièrement à travers ces travaux, c'est de pouvoir cerner model, calibration and application to assess runoff from the LMD GCM.
l'importance qualitative du changement climatique, en plaçant J. Hydrol., 280: 207-228.
son impact en perspective de celui d'autres changements attendus Gachon, P. (2000). La modélisation du climat – Où en sommes-nous ? VertigO,
dans le bassin. Vol. 1, No. 2.
http://www.vertigo.uqam.ca/vol1n2/art3vol1n2/philippe_gachon.html
Gibelin, A.-L. and Déqué, M. (2001). Un scénario à l'échelle de l'Europe pour le
Remerciements climat de la fin du XXIème siècle, Note du groupe de météorologie à
grande échelle No. 79, Météo-France/CNRM.
Ce travail est financé par le programme Gestion et Impact du Gibelin, A.-L. & Déqué, M. (2003). Anthropogenic climate change over the
mediterranean region simulated by a global variable resolution model.
Changement Climatique du Ministère de l'Écologie et du Clim. Dyn., 20: 327-339.
Développement Durable (France). Nous remercions également Gomez, E. (2002). Modélisation integrée du transfert de nitrate à l'échelle
Météo-France pour les données météorologiques actuelles mises égionale dans un système hydrologique. Application au bassin de la
à notre disposition (données SAFRAN 1970-1989 et données de Seine. Thèse de l'Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris, 287 pp.
Hegerl, G.C., Hasselmann, K., Cubash, U., Mitchell, J.F.B. Roeckner, E., Voss,
stations sur 1994-1999). R. & Waszkewitz, J. (1997). Multi-fingerprint detection and attribution
analysis of greehouse gas, greenhouse gas-plus-aerosol and solar forced
Note bibliographique sur l'auteur principal climate change. Clim. Dyn., 13: 613-634.
Houghton, J., Ding, Y., Griggs, D., Noguer, M., van der Linden, P., Dai, X.,
Maskell, K. & Johnson, C. (2001). Climate Change 2001: The Scientific
Agnès Ducharne est diplômée de l'École Normale Supérieure de Basis - Contribution of Working Group I to the Third Assessment Report
Paris et titulaire d'un Doctorat de l'Université Pierre et Marie of IPCC. Cambridge University Press.
Curie, consacré à l'influence de l'hydrologie continentale dans les http://www.grida.no/climate/ipcc_tar/wg1/index.htm
modèles climatiques. Chargée de recherche au CNRS, elle est Hutjes, R., Kabat, P., Running, S., Shuttelworth, W., Field, C., Bass, B. & 28 coll.
(1998). Biospheric Aspects of the Hydrological Cycle. J. Hydrol., 212-
l'auteur d'une vingtaine de publications sur la modélisation 213:1-21.
hydrologique en relation avec le climat, et coordonne Jenkins, A., McCartney, M. & Sefton, C. (1993). Impacts of climate change on
actuellement un projet de recherche visant à évaluer l'impact du river water quality in the United Kingdom, Institute of Hydrology,
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VertigO, Vol 4 No 3 131


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

MODIFICATIONS ANTHROPIQUES SUR 150 ANS AU


LAC SAINT-PIERRE : une fenêtre sur les
transformations de l’écosystème du Saint-Laurent
Jean Morin et Jean-Philippe Côté, Environnement Canada, Service météorologique du Canada, 1141,
route de l’église, Sainte-Foy, Québec, G1V 4H5,
Courriels : [email protected], [email protected]

Résumé : Depuis 150 ans, de multiples interventions humaines (dragage, dépôts de dragage, ouvrages de régularisation et de contrôle des
glaces, etc.) ont transformé la topographie du lac Saint-Pierre. Bien qu’il soit certainement significatif, l’impact de ces travaux sur la
physique (niveau d’eau, courant) et sur le vivant (faune, flore) est encore inconnu. La distribution spatiale et temporelle des travaux
effectués au lac Saint-Pierre depuis 1844 a été reconstituée à partir de nombreux documents d’archives. La position des dragages
successifs et des zones de dépôts associées est présentée en détails sur un support SIG (Système d’Information Géographique). La
numérisation de données topographiques anciennes et la connaissance des zones modifiées ont permis de reconstituer la forme du lac
Saint-Pierre telle qu’elle était durant la période préindustrielle ainsi que son évolution jusqu’à aujourd’hui. La compréhension de
l’évolution du lac Saint-Pierre et du fleuve Saint-Laurent, constitue une étape essentielle qui permettra de séparer les changements
« naturels » des facteurs confondants que sont les interventions humaines. Ceci rendra possible l’établissement de modèles prédictifs
fiables qui permettront entre autres d’évaluer les impacts potentiels des changements climatiques sur l’écosystème du fleuve Saint-
Laurent.
Mots clés : lac Saint-Pierre, fleuve Saint-Laurent, dragage, zones de dépôts, histoire du chenal maritime, modèles numériques,
modélisation hydrodynamique.

Abstract : For the last 150 years, multiple human interventions (dredging, dredging deposit, regularization works, ice control and so
forth) have transformed the Lake Saint-Pierre topography. Although it is certainly significant, the impact of these works on its physics,
such as water levels and water flows, and on its biota (fauna and flora), is still unknown. The spatial and the temporal distribution of the
work carried out in Lake Saint-Pierre since 1844 have been reconstituted from several archived documents. The location of successive
dredging and that of their related deposit zones are shown in details in a Geographical Information System (GIS). The digitization of
ancient topographic data and the knowledge of some modified zones have allowed us to reconstitute the shape of the Lake Saint-Pierre as
it was during pre-industrial period. The accurate knowledge of the evolution of the Lake Saint-Pierre, and ultimately of the St. Lawrence
River, is a crucial factor in the distinction of natural changes from confusing human intervention factors. This will make possible the
establishment of reliable predictive models that aim to evaluate the potential impacts of the climatic changes on the St. Lawrence River
ecosystem.
Key words : Lake Saint-Pierre, St. Lawrence River, dredging, dredging deposit zones, ship channel history, digital models, hydrodynamic
modeling.

Introduction on déposa massivement des résidus de dragage le long de celle-


ci.
Le lac Saint-Pierre est le dernier élargissement majeur du fleuve
avant l’estuaire du Saint-Laurent. À l’origine peu profond et Après plus de 150 années de modifications presque
relativement plat, le lac Saint-Pierre a subi les effets liés à ininterrompues, les changements sont si importants que l’on ne
l’installation humaine et à l’adaptation aux besoins de la connaît plus la forme du lit à l’état vierge ni les conditions
navigation. Les pressions afin d’augmenter la capacité de naturelles des courants et des niveaux d’eau. Quant aux impacts
transport en amont de Québec étaient très importantes au début sur la faune et la flore, nous ne disposons que d’opinions basées
du XIXe siècle et les dragages du lit naturel étaient limités sur des données factuelles peu nombreuses. Le lien entre les
principalement par les capacités techniques de l’époque. dragages et la réduction d’abondance ou la disparition de
L’utilisation des machines à vapeur allait faire disparaître les certaines espèces reste à être démontré. L’impact des dragages de
obstacles à la navigation. À partir de 1844, on creusa une capitalisation et d’entretien génère de nombreuses interrogations
tranchée artificielle aux dimensions croissantes avec les années et

VertigO, Vol 4 No 3 132


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

lorsque les niveaux du fleuve sont bas et que le chenal maritime


s’approche des profondeurs minimales sécuritaires.

Un travail de longue haleine a été entrepris afin de documenter


l’évolution historique des modifications sur plus de 250 km de
tronçon fluvial entre Montréal et Québec. Cet exercice permettra
de produire l’information la plus complète possible sur la forme
du lit du fleuve et sur son hydrologie afin d’éventuellement
modéliser l’hydrodynamique à l’état vierge et d’être en mesure
d’effectuer l’équivalent d’une analyse d’impact environnemental
à rebours. Ceci permettra d’éclairer les décisions futures et de
moduler les interventions liées au Saint-Laurent et ce, dans une
optique de développement durable.

Dans le cadre du présent article, nous avons rassemblé les


dernières découvertes issues des recherches à caractère historique
concernant les modifications de la forme du lit du lac Saint-
Pierre. Celui-ci propose au lecteur d’emprunter le parcours Figure 1: Secteur à l’étude.
évolutif du lac Saint-Pierre soit : la description des connaissances
dont nous disposons sur son état initial, les faits saillants des Sources et méthodologie
principales interventions humaines sur le milieu et les
reconstitutions numériques des changements topographiques L’acquisition de données concernant les interventions humaines
depuis la période préindustrielle. Ceci permettra d’en explorer les survenues dans le lac Saint-Pierre (et plus largement dans le
impacts sur l’hydrodynamique locale et sur l’écosystème du lac. fleuve Saint-Laurent) est le fruit d’une recherche historique
exhaustive. Des visites aux Archives nationales du Canada, aux
Tronçon à l’étude archives du Port de Montréal et aux archives du Service
hydrographique du Canada, ont permis de mettre la main sur des
Le lac Saint-Pierre est reconnu depuis novembre 2000 par documents textuels et cartographiques de grande qualité.
l’UNESCO comme une Réserve mondiale de la biosphère,
principalement à cause de sa grande diversité biologique. On y Le corpus de sources textuelles est composé principalement de
retrouve 83 espèces de poissons et 288 espèces d’oiseaux rapports annuels d’activités des ministères responsables des
(Langlois et al., 1992). Dernier bassin d’eau douce avant travaux dans le Saint-Laurent, de relevés d’opérations (ex :
l’estuaire et vaste plaine d’inondation, le lac Saint-Pierre est travaux de dragage), de dossiers techniques, de correspondances
caractérisé par la présence de près de 7000 ha de milieux et d’articles de journaux.
humides. Le lac s’étend sur une longueur de 30 km et sur une
largeur maximale de 13 km durant les fortes crues (Figure 1)). Les sources cartographiques utilisées sont diversifiées : cartes
marines des XIXe et XXe siècles, cartes rendant compte des
Les fluctuations à long terme du débit sont de 6500 m³/s à plus de travaux de dragage et une série de relevés hydrographiques du
20 000 m³/s pour un module de 9500 m³/s. La fluctuation Saint-Laurent produite entre 1898 et 1904. Les informations
annuelle du niveau d’eau est de l’ordre de 3 m avec un maximum issues des sources textuelles et cartographiques sont analysées
durant la fonte printanière et un minimum à la fin de l’été (Morin afin de décrire et de comprendre la séquence des travaux ainsi
et Bouchard, 2000). L’influence des marées diurnes y est faible que leur contexte historique. Les informations spatiales sur les
(~10 cm) tandis que les marées lunaires (période de 14 jours) ont secteurs dragués sont transférées dans un environnement
une amplitude d’environ 40 cm (Morin et Bouchard, 2000). Le numérique (SIG) afin de pouvoir reconstruire en détails
lac Saint-Pierre a une profondeur moyenne de 3 m (au module de l’évolution spatiale et temporelle de la topographie du lit du
9500 m³/s) et il est aujourd’hui coupé par un imposant chenal de Saint-Laurent. La séquence de travaux répertoriée ici ne
navigation d’une profondeur de plus de 11,3 m, d’une largeur comprend pas toutefois les dragages « privés» des marinas ou des
minimale de 230 m et de courbes dont la largeur peut atteindre ports.
540 m. Le chenal maritime est une importante voie de navigation
qui permet aux navires ayant un tirant d’eau de 11,3 m de se Dans un second temps, les sources cartographiques telles les
rendre au Port de Montréal et aux navires ayant un tirant d’eau de cartes marines et les relevés hydrographiques anciens, sont mises
8 m de poursuivre leur route vers les Grands Lacs. Il transite à profit afin de créer des modèles de terrain numériques anciens
environ 4000 navires commerciaux par année sur le chenal du lac Saint-Pierre. Ces sources cartographiques anciennes ont
maritime du Saint-Laurent (Mike Davies, Pacific International été numérisées et géoréférencées à l’intérieur d’un SIG, ce qui a
Engineering Corporation., communication personnelle). permis d’ajuster leur positionnement géographique aux surfaces
et projections actuelles.

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produisirent des cartes de navigation précises pour le tronçon du


Le lac Saint-Pierre à la période préindustrielle fleuve allant de Québec à l’océan Atlantique. Les cartes de
Deshayes de 1715 et de Bellin de 1761 comprenaient par
Étant donné sa faible profondeur naturelle, le lac Saint-Pierre a exemple des informations bathymétriques détaillées des secteurs
constitué un obstacle majeur à la navigation dans le Saint- difficiles à naviguer (hauts-fonds, battures, etc.).
Laurent. Déjà en 1535, à l’occasion de son deuxième voyage en
Amérique, Jacques Cartier partit de Stadacona (Québec) à bord Il faudra attendre l’année 1831 avant que ne soit produite la
l’Émerillon (40 tonneaux), le plus petit de ses trois navires, pour première carte marine moderne couvrant le secteur du lac Saint-
se rendre à Hochelaga (Montréal). Devant l’impossibilité de Pierre. Cette carte étonnamment précise pour l’époque est
franchir le lac Saint-Pierre, Jacques Cartier et ses hommes durent l’œuvre de l’hydrographe britannique H. W. Bayfield. Cette carte
continuer le voyage vers Hochelaga à bord des barques de permet d’identifier les principales caractéristiques du lac avant
l’Émerillon. les premières interventions humaines, soit la présence d’une
partie relativement peu profonde sur toute la partie centrale du
« […] nous arrivâmes à un grand lac uni (Lac Saint-Pierre) lac ainsi que des bassins plus profonds à l’amont et à l’aval du
dudit fleuve, large d’environ cinq ou six lieues, et long de douze ; lac (Figure 2)
et naviguâmes ce jour en amont dudit lac sans lui trouver plus de
deux brasses de profondeur, ni plus ni moins. Et arrivant à un
des bouts dudit lac, ne nous apparaissait aucun passage ni sortie,
[…], et ne trouvâmes audit bout que brasse et demie de
profondeur; dont nous convîmes de poser et jeter l’ancre et
d’aller chercher un passage avec nos barques. Et trouvâmes
qu’il y avait quatre ou cinq rivières, toutes sortant du fleuve en
ce lac, et venant dudit Hochelaga, mais que lorsque celles-ci se
jettent en la mer il y a chacune des barres et traverses faites par
le cour d’eau, où la profondeur ne dépasse pas une brasse. Et les
dits barres passées, il y a quatre ou cinq brasses de profond, ce
temps de l’année étant celui du plus bas niveaux des eaux, ainsi
que nous vîmes par les flots desdites eaux qui s’élèvent à plus de
deux brasses plus haut. Toutes ces rivières encerclent et
environnent cinq ou six belles îles, qui forment le bout de ce lac,
et puis se rassemblent à quinze lieues en amont, toute en une
[…] » (Cartier (1536), remis en français moderne par Lahaise et
Couturier 1984).
Figure 2. Carte marine du lac Saint-Pierre en 1831. Source:
À partir de ce moment, le développement de la Nouvelle-France
Amirauté Britannique. H. W. Bayfield (1831-1834) Plans of the
a été directement lié à la présence du fleuve Saint-Laurent.
River St. Lawrence above Quebec, Sheet IV: Lake St. Peter
Puisque la navigation océanique devait s’arrêter à Québec, c’est
(1831) (NMC 164094).
le cabotage qui prolongeait la navigation commerciale vers
l’ouest et participait au développement de l’intérieur du
Principales interventions humaines sur le milieu naturel
continent. Plusieurs types d’embarcations ont tour à tour été
utilisés : canots, voiliers, bateaux et durham boat (large barge à
Au cours des 150 dernières années, les pressions sur le milieu
fond plat). L’apparition des premiers bateaux à vapeur au début
naturel ont été très nombreuses au lac Saint-Pierre. Tout comme
du XIXe siècle a révolutionné le transport maritime sur le Saint-
plusieurs autres sections moins profondes du Saint-Laurent, le lac
Laurent (Goudreau, 1990). Le premier bateau à vapeur (1809), le
Saint-Pierre fut constamment adapté aux besoins de la navigation
P.S. Accomodation de John Molson fit le trajet Montréal-Québec
commerciale. La principale modification topographique est
en 66 heures, dont 30 ancré au pied du lac Saint-Pierre, attendant
évidemment liée au dragage et au dépôt en eau libre de centaines
la marée favorable (Corley, 1961).
de millions de m3 de sédiments. Ainsi, les dimensions du chenal
navigable ont augmenté au fur et à mesure des séquences de
Avant le XIXe siècle, les aides à la navigation étaient inexistantes
travaux dont les faits saillants seront rapportés ici. Ensuite, on
sur le Saint-Laurent. La navigation s’effectuait principalement
construisit durant les années 1930, dans les chenaux des îles de
grâce à l’expérience du fleuve qu’avaient les pilotes de l’époque.
Sorel, des reversoirs afin de relever le niveau d’eau jusqu’au Port
Les cartes du Saint-Laurent du tronçon de Montréal à Québec,
de Montréal en amont et pour canaliser le débit vers le chenal
dressées par les hydrographes français tels que Champlain,
principal. Enfin, on fit installer plusieurs ouvrages saisonniers ou
Franquelin, Deshayes ou Bellin et par la suite britanniques, ne
permanents pour permettre une meilleure gestion des glaces du
comprenaient que peu d’informations sur la bathymétrie du lac.
lac Saint-Pierre. De nombreux dragages de petite envergure ont
Par contre, avant la conquête anglaise, les hydrographes français

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

également été effectués, par exemple dans les secteurs du Port de


Sorel, du chenal menant à la calle de la rivière Du Loup, du
chenal dans l’un des bras de la rivière Saint-François et dans le
chenal de la rivière Nicolet. Ces dernières interventions ne sont
toutefois pas décrites ici.

Dragage du lac Saint-Pierre au XIXe siècle

En 1826, les marchands de Montréal envoyèrent une pétition au


ministère des Travaux publics du Canada, celle-ci indiquant en
substance que l’état naturel du chenal du Saint-Laurent
constituait un frein au développement de la ville et de son
commerce et qu’il serait souhaitable d’approfondir cette route
maritime.

Après plusieurs années de discussions, plusieurs relevés des


secteurs moins profonds du fleuve, l’achat de dragues et quelques
tests, on décida de s’attaquer à l’une des sections qui rendait la Figure 3. Distribution spatiale des premiers travaux de dragage
navigation des plus hasardeuse, le lac Saint-Pierre. En 1841 donc, dans le lac Saint-Pierre (1844-1854).
on prit la décision controversée de draguer un chenal droit à
travers le lac, une solution dont peu d’experts de l’époque Les travaux dans le lac Saint-Pierre se poursuivirent tout au long
vantaient les mérites. On mit ainsi temporairement de côté le du XIXe siècle et rapidement, il fut nécessaire de le draguer sur
tracé du chenal naturel. presque toute sa longueur d’environ 30 km. Ainsi, entre 1855 et
1865, on dragua le chenal sur une distance de 16,3 km et à une
Les travaux débutèrent véritablement en 1844 pour s’arrêter trois profondeur de 6,1 m. Les travaux dans le lac Saint-Pierre
ans plus tard en 1847. Le projet généra une forte controverse, reprirent en 1875 pour se terminer en 1882. Durant cette période,
celle-ci étant liée au fort montant d’argent dépensé on dragua le chenal à 7,6 m sur une distance de 28,1 km. Ce
proportionnellement à l'avancement des travaux. On avait dragué chenal avait une largeur de 91 m dans les parties droites et de 137
11 km des 13 km prévus au départ, mais à une faible profondeur, m dans les courbes. Entre 1883 et 1888, on entreprit une autre
soit 2,1 m au lieu des 4,2 m prévus et sur une largeur de 30 m à séquence d’approfondissement. On creusa la tranchée à une
45 m. profondeur de 8,4 m en gardant les mêmes largeurs que le chenal
précédent. Au tournant du XXe siècle, les responsables des
En 1850, la responsabilité des travaux de dragage et de travaux de dragage de l’époque, le ministère des Travaux publics
l’amélioration de la navigation passa aux mains des du Canada, décida de mettre en application un plan d’opération
Commissaires du Havre de Montréal. En se fiant sur les divers intensif afin de creuser un chenal d’une profondeur de 9,1 m,
relevés hydrographiques effectués et sur l’opinion des d’une largeur minimale de 137 m et dont certaines courbes
navigateurs et des hydrographes, les Commissaires choisirent de seraient aussi large que 243 m. À partir de 1902, le travail de
poursuivre les travaux de dragage dans le chenal naturel du lac dragage au lac Saint-Pierre fut effectué entièrement par la
Saint-Pierre. On commença les travaux l’année suivante et on puissante drague J. Israël Tarte. Celle-ci avait un rendement
fixa l’objectif d’ouvrir un chenal de 4,8 m (16 pieds) entre largement supérieur aux veilles dragues élévatrices à vapeur
Montréal et Québec. De 1851 à 1854, les travaux se limitèrent qu’on utilisait depuis plusieurs années pour draguer le Saint-
principalement à l’approfondissement des hauts-fonds du lac Laurent (Robinson, 1902). On termina et on inaugura le chenal
Saint-Pierre. Le haut-fond principal (flats) se trouvait au milieu de 9,1 m au lac Saint-Pierre en 1907.
du lac, entre deux bassins d’eaux profondes, et restreignait la
voie navigable à une profondeur de 3,3 m sur une distance Dragage du lac Saint-Pierre au XXe siècle
d’environ 7 km (Figure 3)
Au XXe siècle, plusieurs séquences de travaux firent grandement
augmenter les dimensions du chenal maritime dans le lac Saint-
Pierre (Figure 4). Les premiers travaux recommencèrent en 1910
pour se terminer en 1917. Le chenal conserva sa largeur mais on
l’approfondit à 10,7 m (les eaux basses de 1897 constituaient le
niveau de référence). Jusqu’aux années 1930, il y eut quelques
autres travaux mineurs ainsi que des dragages d’entretien dans le
lac. Durant les années 1930, le ministère de la Marine et des
Pêcheries du Canada décida d’octroyer la plupart des contrats de
dragage à des entrepreneurs privés. On adopta ainsi des contrats

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de type quinquennaux en 1937 et 1946 et ceux-ci prévoyaient des


travaux au lac Saint-Pierre.

Les niveaux extrêmement bas du fleuve entre 1929 et 1934,


particulièrement durant la dernière année, poussèrent le ministère
à adopter un niveau de référence plus bas, soit les eaux basses de
1934, afin de calculer la profondeur du chenal. Ce changement
impliquait la nécessité de draguer environ 0,30 m supplémentaire
afin d’avoir une profondeur garantie de 10,7 m selon le nouveau
niveau de référence.

Entre 1937 et 1952, les travaux de dragage firent passer le chenal


aux dimensions suivantes : une profondeur ajustée de 10,7 m, une
largeur minimale de 167 m plutôt que de 137 m et un
élargissement considérable des courbes. De 1947 à 1951, on
creusa aussi l’ancrage de Yamachiche, ce qui demanda des
travaux importants. Le ministère prit la décision de procéder à un
élargissement considérable du chenal en faisant passer sa largeur Figure 4. Le chenal maritime du lac Saint-Pierre au XXe siècle.
minimale à 244 m. On évalua la possibilité de creuser un
nouveau chenal au sud du lac mais on abandonna le projet devant Dépôts de matériaux dragués
l’ampleur des coûts estimés. Ainsi entre 1968 et 1970, ces
travaux majeurs furent effectués dans la section du lac Saint- Durant les 150 dernières années au lac Saint-Pierre, toutes les
Pierre par des dragues aspiratrices stationnaires. activités de dragage ont été accompagnées par le rejet de résidus
de dragage à proximité des sections draguées. Il n’existe toutefois
Une fois ces derniers travaux d’élargissement terminés, il fallu pas de données précises pour ce qui est des dépôts qui sont
attendre 1992 avant que ne soient faites d’autres interventions. antérieurs à 1960. Toutefois, des sources cartographiques
En 1992 donc, la dimension du chenal fut portée entre Montréal anciennes ont permis de partiellement reconstituer la distribution
et Deschaillons, à une profondeur de 11 m sur une largeur de 230 spatiale des zones de dépôts. L’interprétation géomorphologique
m sur les 244 m du chenal existant. On laissa près de 7 m de des cartes bathymétriques modernes à haute densité a permis de
chaque côté à une profondeur de 10,7 m afin de minimiser le confirmer et de spatialiser l’étendue de ces anciennes zones de
dragage d’entretien (Procéan, 1996). dépôts.

En 1998, la Société du Port de Montréal finança un projet 1844-1907 : Durant cette période, on déposa les matériaux de
controversé, dit de « surcreusage », visant à garantir la dragage sur des superficies relativement restreintes,
profondeur du chenal à 11,3 m entre Montréal et Deschaillons. Il principalement le long du chenal maritime. Les dépôts des
s’agissait principalement d’écrêter les zones d’accumulation et dragages de 1844-1847 sont encore visibles sur les cartes
les dunes présentes à certains endroits. Dans le lac Saint-Pierre, bathymétriques détaillées, ils sont situés du coté sud à proximité
les travaux de dragage ont eu lieu entre le 27 août et le 15 du chenal abandonné. Déjà vers 1850, les responsables des
novembre de la même année. On y dragua sur toute la superficie travaux de dragage adoptaient la stratégie de déposer les résidus
du chenal de cette section un total de 116 700 m3 (sur un total de dragage sur une ligne située à une distance d’environ 250 m
dragué d’environ 200 000 m3 entre Montréal et Deschaillons). au sud du chenal et ce, afin de mieux canaliser les courants et
diminuer leurs effets ainsi que celui des vagues sur les tranchées
creusées (Keefer, 1855). Les zones de dépôts liés aux travaux qui
se sont déroulés entre 1850 et 1907 sont principalement situées
au nord des courbes no 1 et no 2 ainsi que dans une section au
nord de la courbe no 3 (en face de Pointe du Lac). Cette dernière
section est identifiée sur une carte marine de l’époque par la
mention « îlots formés par le dragage hydraulique».

1910-1952 : Entre 1910 et 1952, on déposa les résidus de dragage


sur de plus grandes superficies. Des cartes marines, annotées par
un hydrographe en 1938, indique clairement les zones qui ont été
utilisées pour les dépôts durant cette période (dragage du chenal
de 10,7 m). On remarque la présence de quelques zones de
dépôts le long du chenal dans le delta des îles de Sorel et à
l’entrée du lac proprement dit. Ensuite, les dépôts s’étendent en

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

bandes étroites, des deux côtés du chenal et sur presque toute sa conception de 1931 (Briand, 1963). On effectua par la suite
longueur. Enfin, quelques zones de dépôts se trouvent aussi près d’autres travaux de stabilisation en 1953, 1962, 1965 et 1995.
de la courbe no 3 et à la sortie du lac (Figure 5).
L’impact des reversoirs sur les niveaux d’eau a été estimé à une
1952-1998 : Cette période est celle des travaux les plus augmentation de 0,12 m au Port de Montréal et de 0,29 m à
importants en terme de volume de matériel prélevé au lac Saint- Sorel. L’écoulement dans le chenal principal aurait été augmenté
Pierre. Les registres de la Garde côtière canadienne permettent de de 25 à 85 % du débit total (Briand, 1963). Dumont (1996), dans
connaître l’emplacement, les dates et les volumes déposés. La une étude sur modèle 1D (STLT) des impacts des reversoirs a
figure 5 montre que les principaux sites de dépôt se situent au conclu à un effet plus faible, soit une augmentation de 0,01 à
centre du lac. On y a déposé les matériaux provenant de la 0,07 m au Port de Montréal et de 0,04 à 0,18 m à Sorel selon
construction du chenal maritime (ex : mouillage de Yamachiche) l’hydraulicité.
ou encore ceux provenant des dragages d’entretien. Les
matériaux de dragage ont également été accumulés à la sortie du
lac Saint-Pierre pour constituer l’île aux Sternes. Cette île est
aujourd’hui une réserve écologique.

Figure 6. Emplacement des reversoirs des Îles de Sorel construits


entre 1928 et 1931.

Interventions liées à la gestion des glaces


Figure 5. Évolution des zones utilisées pour le dépôt de matériel
dragué dans le lac Saint-Pierre. La présence de glace sur le Saint-Laurent et le lac Saint-Pierre a
toujours été problématique. Avant l’ouverture du chenal par les
brise-glaces, les embâcles étaient fréquents au lac Saint-Pierre.
Reversoirs des îles de Sorel Ceux-ci causaient des inondations importantes dans les localités
riveraines, surtout dans la partie amont du lac. L’ouverture du
À la suite d’une étude sur les niveaux d’eau entre Montréal et le chenal maritime à la navigation hivernale a permis de contrôler
lac Saint-Pierre (CDMF 1915), le ministère de la Marine et des en grande partie les embâcles et les inondations associées. À
Pêcheries du Canada décida de faire construire cinq reversoirs partir de l’hiver 1963-1964, le passage au travers des glaces du
entre les chenaux des îles de Sorel. Cette étude suggérait la lac Saint-Pierre a été rendu possible grâce à l’utilisation continue
construction de cinq ouvrages pour faire remonter le niveau de brise-glaces dégageant le chenal de navigation. Cependant,
d’eau jusqu’au Port de Montréal et pallier à une baisse éventuelle l’ouverture du chenal au lac Saint-Pierre a créé des problèmes de
du niveau d’eau qui pourrait nuire aux activités de navigation stabilité du couvert de glace de chaque côté du chenal lors
commerciale. d’événements de forts vents latéraux ou de fluctuations
importantes du niveau d’eau (Travaux publics Canada, 1988).
Les reversoirs ont été mis en place entre novembre 1928 et
septembre 1931 (Pasin, 1979; Briand, 1963) entre les îles 1) aux Après quelques études sur l’amélioration des conditions de
Barques et du Moine, 2) de Grâce et Ronde, 3) Ronde et navigation hivernale, le ministère des Transports du Canada fit
Madame, 4) Saint-Ignace et Dorvilliers et 5) Dorvilliers et du construire, en 1967 et 1968, une première série d’îlots artificiels
Milieu (Figure 6). (îlots 1 à 4) situés au nord-est du chenal (Figure 7). En 1984 et
1985, cinq nouveaux îlots furent construits du côté sud-ouest du
Les forts débits et la glace ont érodé à plusieurs reprises les chenal (îlots B à F) afin de favoriser la formation du couvert et
reversoirs, qu’on a dû réparer au cours des années 1930 et 1940. stabiliser la glace de rive à l’amont du lac (Siles, 2000). Depuis
En 1941, on stabilisa les reversoirs et on les ramena à la cote de

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

leur installation, les îlots ont fait l’objet de travaux majeurs de carte de Bayfield de 1831, mais seulement 2600 points y
stabilisation et de réparation (1967, 1976, 1977, 1988 et 1993), décrivent l’ensemble du lac. Les premiers relevés systématiques
principalement en raison de l’instabilité du lit du lac (celui-ci est de sondages hydrographiques sur le Saint-Laurent ont été
constitué d’argile) et de l’érosion causée par les glaces et les effectués entre 1898 et 1904, en 1900 pour le lac Saint-Pierre.
vagues. Ces relevés constituent des sources cartographiques très précises
comprenant 1 sondage bathymétrique au 10 m, des transects au
Depuis 1965, la Garde côtière canadienne installe à l’extérieur du 50 m et contenant près de 70 000 points au lac Saint-Pierre et
chenal du lac Saint-Pierre, des estacades en bois, afin de favoriser dans les chenaux de l’archipel. La numérisation de cette
la formation d'une couche de glace protectrice solide dans la information a permis la construction de modèles d’élévation
perspective d'empêcher la production de monceaux de glace et anciens d’une bonne fiabilité.
pour accélérer les courants dans le chenal, ce qui facilite
l'évacuation des glaces. Ces ouvrages sont installés à l’automne Le MNE du lac Saint-Pierre en 1900 a été effectué à l’aide des
et enlevés au printemps. données brutes numérisées provenant des sondages de 1900 et est
présenté aux figures 8 et 9. Le MNE du lac Saint-Pierre à l'état
préindustriel correspond à l’état du lac avant 1844, année durant
laquelle ont été amorcées les premières interventions humaines
sur le milieu. Ce modèle a été réalisé principalement à partir du
relevé hydrographique de 1900, lequel a été modifié de façon à
effacer la trace des dragages effectués entre 1844 et 1900. Cette
étape de reconstitution à rebours a été rendue possible par la
connaissance précise de la distribution spatiale des interventions
(dragage et dépôts) et des données disponibles sur la carte de
Bayfield de 1831.

L’analyse des modèles numériques a permis de faire quelques


constatations sur l’état initial du lac tel que présenté aux figures 8
et 9. D’abord, deux bassins profonds étaient présents, le « bassin
d’en haut » (Upper pool) qui s’étendait sur 2 km de longueur et
environ 250 m de largeur et le « bassin d’en bas » (Lower pool)
Figure 7: Localisation des îlots artificiels et estacades du lac qui s’étendait sur 7 km sur une largeur de près de 80 m. La
Saint-Pierre. profondeur de l’eau dans ces deux bassins dépassait alors 6,1 m.
Entre ces deux bassins, on retrouvait une immense zone peu
Reconstitution de la topographie du lac Saint-Pierre profonde connue sous le nom de « hauts-fonds du lac Saint-
Pierre » (Lake St. Peter flats). Ce sont ces hauts-fonds qui
La recherche sur l’historique du dragage du lac Saint-Pierre rendaient la navigation si difficile, n’ayant que 3,3 m de
s’inscrit dans le cadre d’un projet de modélisation numérique du profondeur.
fleuve. Ce projet a comme objectif de concevoir et de valider des
modèles qui décrivent la dynamique fluviale du Saint-Laurent et En 1900, on peut observer la tranchée du chenal maritime de 9,1
ce, tant pour les aspects physiques que biologiques. La m et quelques zones de dépôts de dragage parallèles au chenal.
description détaillée de la topographie, le modèle numérique Enfin, le modèle numérique actuel montre l’imposant chenal de
d’élévation (MNE), demeure l’une des parties les plus sensibles navigation qui traverse le lac ainsi que plusieurs zones de dépôts
du processus de modélisation. Le MNE actuel du lit du lac Saint- de dragage.
Pierre comprend près de 400 000 sondages bathymétriques et
décrit avec précision la forme du lac (Figures 8 et 9). La
description détaillée de la topographie ancienne et son évolution
permettra de quantifier une portion des impacts des travaux de
dragage sur l’écosystème. Cette reconstitution a été rendue
possible grâce à plusieurs sources cartographiques d’archives
décrivant la topographie d’époque et à l’historique de la
distribution spatiale et temporelle des travaux s’y étant déroulés.

La construction d’un modèle numérique d’élévation ancien passe


inévitablement par l’obtention de données historiques précises.
Pour le lac Saint-Pierre, de telles données sont disponibles sur la

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 8: Reconstitution numérique en deux dimensions du lac Saint-Pierre à différentes époques.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Figure 9. Reconstitution numérique en trois dimensions du lac Saint-Pierre à différentes époques.

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VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Impacts potentiels des interventions humaines « naturelle » du fleuve. La création et l’utilisation de modèles
numériques reconstituant l’état bathymétrique du Saint-Laurent à
Le lac Saint-Pierre a connu depuis 150 ans de nombreuses diverses époques, permettra à long terme de créer des bases
perturbations. Ce lac à l’origine peu profond est aujourd’hui solides nécessaires à la connaissance précise des répercussions
ouvert sur toute sa longueur par une tranchée artificielle de des interventions humaines sur l’écosystème fluvial.
grande dimension. En plusieurs étapes successives, on a dragué
les parties peu profondes du lac situées au centre et on a ouvert Remerciements
les zones de restrictions (hauts-fonds) situées immédiatement à
l’aval du lac. Les auteurs tiennent à remercier Thomas Duchaine, Guillaume
Boutet et Pascal Bergeron pour avoir participé la numérisation
On ne peut pas pour l’instant quantifier l’impact de ces travaux des relevés hydrographiques, Olivier Champoux (Service
sur les niveaux et les courants du lac Saint-Pierre. On peut météorologique du Canada) pour avoir assemblé les modèles
toutefois assumer que l’ouverture des zones de restriction situées numériques anciens, Élisabeth Marceau de Travaux publics
immédiatement à l’aval a probablement fait diminuer de façon Canada (TPSGC) pour avoir révisé le manuscrit, Christian Roy
significative le niveau du plan d’eau, alors que l’ouverture du du Service hydrographique du Canada (SHC) pour avoir facilité
chenal de navigation a concentré le débit dans la partie centrale l’accès aux sources cartographiques utilisées dans cette étude et
du lac. La conséquence a été de réduire les vitesses en périphérie le Plan d’action Saint-Laurent III et IV.
du lac et de les augmenter dans la partie centrale. Toutefois, la
quantification de ces impacts ne pourra se faire qu’avec Bibliographie
l’utilisation de modèles hydrodynamiques. Quant aux impacts sur
les organismes vivants, ils peuvent être nombreux et complexes. BRIAND, J. (1963) Survey of the Sorel Weirs. Department of Transports, St.
Lawrence ship channel division, Hydraulic section.
La mise en place de modèles prédictifs de la réponse du vivant CARTIER, J. (1536). Voyages en Nouvelle-France. Textes remis en français
devra être réalisée afin de pouvoir cerner ces impacts. On peut moderne par Robert Lahaise et Marie Couturier (1984). Montréal,
toutefois présumer que la réduction des vitesses a pu favoriser la Éditions Hurtubise, 158 p.
croissance de la végétation submergée et a pu modifier la CDMF (Canada Dept. of Marine and Fisheries) (1915). Investigation of water
levels, River St. Lawrence between Montreal and Lake St. Peter, Ottawa,
composition du substrat. 15 p.
CORLEY, N. (1961). « The St. Lawrence Ship Channel, 1805-1865 ». Cahiers de
La construction des reversoirs dans l’archipel a eu pour effet géographie de Québec, vol 8, pp. 277-306.
d’augmenter le débit dans le chenal utilisé par les bateaux et de DUMONT, S. (1996). Étude des impacts des reversoirs de Sorel sur l’écoulement
et les niveaux d’eau dans le tronçon Montréal-Sorel du fleuve Saint-
diminuer les débits dans les autres chenaux. L’effet des reversoirs Laurent. Pêches et Océans Canada, Garde côtière, Région Laurentienne,
sur les substrats et sur les vitesses d’écoulement n’est pas connu 9 p. et annexes.
de manière quantitative. Il est toutefois possible que l’on ait GOUDREAU, S. (1990). « Une navigation parsemée d’embûches ». Cap-aux-
modifié les substrats dans des zones de fraye. L’impact des Diamants, numéro 22, Été 1990, pp. 35-38.
KEEFER, T. C. (1855). Report on Dredging in Lake St. Peter and on the
reversoirs sur les conditions hivernales n’est pas connu non plus. Improvement of the St. Lawrence River between Montréal and Québec.
Montréal Harbour Commissioners, Montréal.
Enfin, l’implantation de structures (îlots artificiels, estacades) LANGLOIS, C., L. LAPIERRE, M. LÉVEILLÉ, P. TURGEON et C. MÉNARD
visant à régulariser la dynamique des glaces du lac ainsi que (1992). Synthèse des connaissances sur les communautés biologiques du
Lac Saint-Pierre. Rapport technique. Zone d’intérêt prioritaire, Centre
l’ouverture hivernale du chenal de navigation ont certainement Saint-Laurent, Conservation et Protection, Environment Canada, 236 p.
provoqué des changements dans la distribution des courants sous MINISTÈRE DES TRAVAUX PUBLICS DU CANADA (1988). Construction
la glace et dans les zones d’accumulation de frasil. Il est toutefois des îlots artificiels du lac Saint-Pierre. Sainte-Foy, 22 p. + annexes.
difficile de pouvoir émettre des hypothèses sur les impacts réels MORIN, J. et A. BOUCHARD (2000). Les bases de la modélisation du tronçon
Montréal /Trois-Rivières. Rapport scientifique SMC-Hydrométrie RS-
de ces modifications au niveau de la physique et de la biologie 100. Environnement Canada, Sainte-Foy, 56 p.
puisque l’on ignore à peu près tout des conditions d’écoulement PASIN, A. (1979) Historique des reversoirs des îles de Sorel. Garde côtière
et des habitats hivernaux actuels. canadienne, rapport V2-213, 23 p.
PELLEGRIN, C. (1976). « Le chenal maritime du Saint-Laurent : caractéristiques
et développement ». L’ingénieur, mai-Juin 1976, pp. 27-31.
Conclusion PROCÉAN INC. (1996). Étude en vue d’un dragage sélectif des hauts-fonds dans
la voie navigable entre Montréal et Cap à la Roche. Tome 1. Les
La connaissance précise des modifications anthropiques du lac consultants Jacques Bérubé Inc. Québec.
Saint-Pierre, et plus globalement du fleuve Saint-Laurent, est une ROBINSON, A. W. (1902) « The Hydraulic Dredge J. Israel Tarte ». Canadian
Society of Civil Engineers, Montreal. pp. 1-22.
étape essentielle à la compréhension de l’état actuel de SILES, J. (2000). État structurel des îlots du lac Saint-Pierre-1999. Rapport
l’écosystème et de sa dynamique temporelle. Les changements interne de la Garde côtière canadienne, région Laurentienne (Hydraulique
dans les courants et les niveaux d’eau provoqués par les et relevés), 40 p. + annexes.
interventions humaines sont des facteurs confondants dans
l’analyse des changements de l’écosystème. Afin de comprendre
son fonctionnement, il est impératif de pouvoir séparer les
sources anthropiques de ces changements de la réponse

VertigO, Vol 4 No 3 141


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

REGARDS SUR LE MONDE

AOTEAROA / NOUVELLE-ZÉLANDE : Perspective sur


les glaciers et avalanches
Par Bruno de Passillé, Te Whare Wānanga O Waitaha / University of Canterbury, Aotearoa / New
Zealand, Department of Geography

Aotearoa soit une réduction de 100 km3 à 64 km3, au cours du dernier


siècle. Ces données s’avèrent indispensables dans le débat des
Aotearoa / Nouvelle-Zélande, la terre du long nuage blanc, est changements climatiques. L’ensemble de la cryosphère de
située quelque part entre l’océan Pacifique, les eaux glaciales de Nouvelle-Zélande est très sensible à ces changements et procure
l’Antarctique, et la mer de Tasmanie. Le climat y est particulier aux scientifiques de très bons signaux pour suivre leurs
et fortement variable compte tenu de sa petite superficie. implications et développement. Pour ce faire, de nombreuses
Constituée principalement de deux îles (nord et sud) sises entre recherches sur les fluctuations des avancées et retraites de
les latitudes 340 S et 470 S, les paysages retrouvés y sont langues glaciaires, des calculs de balances massiques, de
immensément diversifiés. L’île du nord est principalement vélocités ainsi que des variations d’épaisseurs sont entreprises
caractérisée par une géologie volcanique encore fortement active sur plusieurs glaciers de l’île du sud. De plus, les temps de
et est parsemée de sources thermales. L’île du sud est, pour sa réponse aux variations de climat sont aussi observés
part fortement influencée par Kā Tiritiri o te Moana, le nom individuellement par glacier, pour ensuite être comparé par
indigène des Alpes néo-zélandaises, qui divisent l’île sur un axe régions régionales, nationales et internationales.
quasi nord-sud, en deux régions distinctes: à l’est la région de
plaines alluviales et à l’ouest la région de montagnes.

Glaciers

Les Alpes néo-zélandaises contiennent les glaciers et les


champs de neige les plus importants de l’Hémisphère Sud, à
l’exception de l’Antarctique et des Andes. Ayant pour sommet
Aoraki / Mont Cook, qui s’élève à 3 748m d’altitude, et
plusieurs autres montagnes atteignant 3 000 mètres, cette chaîne
de montagnes est très attrayantes pour bon nombre d’alpinistes,
de skieurs, mais aussi pour les simple randonneurs qui, en
quelques heures de marche, peuvent admirer de fabuleux
paysages.

Petit pays soit, Aotearoa / Nouvelle-Zélande, devient, pour


plusieurs scientifiques qui se concentrent sur l’étude des glaces
et des neiges, un véritable petit paradis puisque plus de 3 100
glaciers d’une superficie d’au moins 0.01 km2 y sont retrouvés
(Chinn, 1989). Les deux glaciers les plus connus sont Paysage de montagnes sur l’île du Sud. (Photo : Bruno de Passillé)
probablement le Tasman, long de 29 kilomètres et le Franz
Josef, qui se retrouvent tous deux sur la côte ouest de l’île du
sud. Ce dernier est reconnu pour sa façade terminale embrassant Dans cette perspective, l’étude des glaciers devient donc une
une forêt tropicale tempérée s’élevant à une altitude d’environs composante très importante dans le dossier des changements
300 m au-dessus du niveau de la mer. Ces écosystèmes sont climatiques et une attention particulière peut être apportée aux
changeant et leur stabilités fragile. En effet, Ruddell (1995) glaciers néo-zélandais, facilement accessibles et remplis de
évalue une perte nationale de volume de glace d’environ 36 km3, réponses à plusieurs questions posées par les scientifiques.

VertigO, Vol 4 No 3 142


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

des avalanches sur la géomorphologie et végétation ont été


Avalanches entreprises. Les développements des Systèmes d’Informations
Géographiques (SIG), de la télédétection et de la météorologie
En plus des glaciers qui la parsèment, Aoteroa / Nouvelle sont des atouts indispensables à cette science qui permettent de
Zélande est un pays où divers phénomènes naturels, procéder à des analyses précises améliorant les prévisions
tremblements de terre, éruptions volcaniques et inondations, d’avalanches et ainsi en réduise les risques.
présentent un risque pour plus d’une communauté. Ces
événements extrêmes ont, dans les faits, laissé bien peu de place Kā Tiritiri o te Moana sont une richesse inouïe de trésors
aux avalanches qui pendant plusieurs années n’étaient même pas scientifiques mais aussi culturels et naturels, où nombreuses
incluses dans la liste nationale des désastres naturels (Ministry légendes y puisent leur insipration. Elles doivent être appréciés
of Civil Defence, 1994). Pourtant, historiquement parlant, la et préservés le mieux possible. Je vous invite à prendre le temps
Nouvelle-Zélande possède un bilan de 128 décès causés par des de venir les visiter pour mieux apprécier.
avalanches, entre 1860 et 1999. Comparé à des pays comme la
France, la Suisse, l’Autriche ou même le Canada, ce nombre
semble très petit. Par contre, les mêmes chiffres, regardés sous
l’angle per capita, prennent une autre signification et
deviennent de portée comparable à ceux de la France.

Les montagnes Buchanans : paradis pour l’héli-ski et les


avalanches. (Photo : Bruno de Passillé)

Bibliographie

Chinn, T.J.H., 1989, Glaciers of New Zealand, US Geological Survey


Professional Paper 1386-H2, Washington, DC: Government Printing
Office.
Ministry of Civil Defence, 1994, National report of New Zealand prepared for
the IDNDR midterm review and the 1994 world conference on Natural
Le Glacier Franz Joseph : Un immense trou décharge une importante quantité disaster reduction, Tephra, Vol. 13, p. 1-48.
d’eau en avril 2003 (jokulhlaups). Est-ce une conséquence du réchauffement Ruddell, A., 1995, Recent glacier and climate change in the NZ Alps,
climatique? Pas nécessairement. (Photo : Becky Goodsell) Unpublished PhD thesis, Meteorology Department , University of
Melbourne. In Fitzharris, B., Lawson, W., Owens, I., 1999, Research on
glaciers and snow in New Zealand, Progress in Physical Geography, Vol.
23, No. 4, p. 469-500.

La majorité des décès encourus en Nouvelle-Zélande impliquent


des récréationistes (généralement alpinistes et skieurs); ce qui
diffère fortement des pays européens où des communautés
vivant dans les montagnes sont trop souvent prises au dépourvu
(Figure 3). Depuis les années 1970, des études portant sur la
cartographie de zones à risques, sur la prévision et sur les effets

VertigO, Vol 4 No 3 143


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

CROISIÈRES ET TOURISME POLAIRE :


Des vacances aux confins de la géographie
Par Alain A. Grenier, Université de Laponie, Faculté des sciences sociales, B.P. 122. Rovaniemi 96101,
Finlande, Courriel : [email protected]

Alain A. Grenier est étudiant au doctorat et l’auteur du livre “Croisières et tourisme polaire dans le Passage du nord-Est,” publié en décembre 2003 sous les Presses de
l’Université de Laponie.

Nous sommes un peu après le solstice d’été, un 21 décembre. Ces voyageurs des temps modernes sont les lointains
C’est un jour plutôt froid, en ce début d’été austral. Les gens en descendants des explorateurs; les touristes des premiers jours.
sont bientôt à leur deuxième journée de navigation. Ils ont passé L’être humain avait cependant commencé à bouger bien avant
la Cap Horn, franchi le détroit de Drake et ses vagues de 10 que les Colomb, Cook, Vancouver ou Cartier se lancent à la
mètres, non sans y laisser leur estomac sens dessus dessous. À recherche de nouveaux mondes. L’Homme n’a peut-être pas
la fin du second jour, la mer retrouve un calme plat. Sur la encore pris domicile permanent en Antarctique mais cela ne
passerelle, le capitaine et ses acolytes discutent autour du radar. saurait tarder. Aujourd’hui, on se déplace et on voyage de plus
Cette fois, ça y est : l’image ne trompe pas. Malgré l’épais en plus par plaisir et sur des distances de plus en plus
brouillard, les flocons de neige, nous y sommes. Pourtant, rien considérables. Des sondages réalisés aux États-Unis démontrent
en vue. Notre vaisseau, l’Akademik Ioffe de l’Académie des que 60 % des gens rêvent de faire une croisière (Morrison et al.
sciences de Russie, s’immobilise presque. Ses passagers font le 1996 : 16). Le tourisme de croisière est donc voué à un bel
guet sur les ponts extérieurs. Rien en vue. avenir puisque seule une infime partie du marché touristique a
déjà consommé ce type de service.
Tout à coup, quand chacun s’apprête à y renoncer, quelques
rochers, saupoudrés eux aussi de neige, apparaissent à travers la Plusieurs facteurs incitent les consommateurs à considérer une
brume, si clairs et à la fois si irréels, comme s’ils flottaient, croisière comme type de vacances. Les croisières sont faciles à
suspendus presque au-dessus du navire. L’impression est si organiser puisqu’elles proposent des forfaits complets :
forte que la surprise fait place au silence, accompagné de larmes hébergement, restauration, visites et divertissement. On peut
sur des joues rosées par le froid. choisir une croisière ‘conventionnelle,’ dans des latitudes où
l’exotisme se mesure en chaleur et îles enchanteresses. Et puis
Voilà comment plusieurs vivent leur première expérience il y en a d’autres, qui choisissent un enchantement d’un autre
polaire; celle de l’Antarctique. type : ils troquent le maillot de bain pour des vêtements d’hiver,
une caméra ou des jumelles, et les voilà, au coeur de l’été, partis
*** à la conquête des Pôles.

De cette Antarctique, Dean MacCannell (The Tourist - A New Survol historiqque du tourisme de croisière en Antarctique
Theory Of The Leisure Class) dit que “cet endroit, s’il en existe
aucun autre du genre [...], est la frontière du monde du tourisme Les premières activités touristiques, en Antarctique, remontent à
(1999: 186). En effet, l’Antarctique représente, pour plusieurs, 1958. Cette saison là, l’Argentine et le Chili devaient mener un
le bout du monde, non seulement la fin géographique mais peut- grand total de quatre croisières (Enzenbacher 1993: 143) et ainsi
être un peu aussi un peu, celle de l’imagination. C’est là, après mener les 500 premiers touristes à visiter les îles Shetland du
tout, que la géographie perd son nom. Pour certains, Sud. Mais c’est à l’agence new-yorkaise Lindblad Travel,
l’Antarctique est aussi le commencement d’un autre univers. propriété d’Eric Lars-Lindblad, que l’on doit l’apparition de la
C’est le premier et le dernier des continents – le premier à avoir notion d’écotourisme en Antarctique. Lindblad mène ses
été imaginé par les grands penseurs. Le dernier que l’humain ait premières croisières polaires en 1966 grâce au navire Lapataia,
foulé. Mis à part une poignée de scientifiques, peu de gens affrété auprès de la Marine argentine. Elle s’impose dans les
séjournent dans ce bout perdu du monde. Mais voilà, les années 1970 et développe un concept de croisières orientées vers
touristes arrivent ! la nature polaire, assaisonnées de conférences dites éducatives et
d’excursions au sol pour visiter des sites fauniques, historiques
et/ou scientifiques.

VertigO, Vol 4 No 3 144


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

dispose aussi d’un climat beaucoup plus doux, ce qui explique


La formule est vite récupérée par les nouveaux venus qui en partie la diversité de ses espèces d’oiseaux et de ses
organisent des circuits similaires. L’ennui est que la navigation mammifères marins et, du coup, la concentration imposante de
en milieu polaire nécessite des navires de classe polaire. Or, peu stations scientifiques de plus en plus accessibles aux visiteurs.
de navires de ce type peuvent accommoder des touristes. Tout En revanche, le reste du continent, couvert par une épaisse
va changer en 1991. C’est à la chute de l’économie soviétique, calotte polaire pour le moins plate, offre peu en fait de paysages.
à la fin des années 1980, et la mort du régime communiste, en Le reste de l’Antarctique attire plutôt les touristes qui veulent
août 1991, que l’on doit le tourisme de croisières en milieux observer le manchot empereur où les campements historiques
polaires. L’effondrement de l’URSS a libéré certains des établis par Amundsen et Scott sur le bord de la mer de Ross,
meilleurs navires polaires jusque là employés à des fins dans la quête du pôle Sud.
scientifiques. Faute de pouvoir financer leurs nombreux
programmes scientifiques, les Russes optent pour la location de Au cours des cinq dernières années, chaque été austral a ramené
leur technologie et de leurs équipages à des intérêts étrangers, ce avec lui un nombre record de visiteurs vers l’Antarctique. En
qui permet non seulement de sauver quelques centaines fait, plus de 45 % des touristes ayant déjà mis les pieds en
d’emplois — ceux des marins — mais aussi de maintenir les Antarctique l’ont fait durant ou après 1995. Déjà 10 649
navires en bon état. touristes avaient été enregistrés en Antarctique au cours de la
saison australe 1994-95. La majorité (8 297) devaient effectuer
Les années 1990 voient ainsi une hausse marquée du tourisme leur voyage à bord de l’un des seize navires ayant offert 94
de croisières polaires en Antarctique et en Arctique (quoique, à croisières, cette année là (Enzenbacher 1996: 3). Cela
un niveau moindre). Mais dans une industrie où l’argent veut représentait une augmentation de plus de 6 % sur la saison
tout dire, les risques de ratées sont aussi élevés et à plusieurs touristique précédente.
titres (financement des opérations, roulement d’argent et
approvisionnement des navires en nourriture et pétrole, salaires Le nombre d’organisateurs de circuits maritimes et le nombre de
du personnel, conditions météorologiques parfois difficiles, navires employés, en hausse durant les années 1990, ont
etc.). Ainsi, les compagnies qui semblent faire la pluie et le tendance à se stabiliser. La taille des navires a cependant
beau temps sont constamment talonnées et menacées d’être tendance à augmenter, accommodant plus de passagers (avec les
remplacées par des concurrents plus agressifs. Les organisateurs mêmes petits équipages), ce qui est moins coûteux et moins
ont donc recours à toutes sortes d’astuces pour rentabiliser leurs exigeant pour l’organisateur. En fait, le trafic du tourisme
navires... et leurs destinations! C’est là l’un des paradoxes du maritime est tellement à la hausse qu’il devient difficile de
tourisme de la nature : comment rentabiliser l’activité sans passer une journée entière sans croiser un autre navire chargé de
détruire la ressource? touristes.

Ainsi, une saison touristique typique, dans la péninsule Destination populaire


Antarctique, s’étire maintenant de la mi-novembre à la mi-mars.
On sait cependant que les conditions météorologiques ne sont Le tourisme polaire est souvent perçu comme un jumeau de
véritablement idéales pour le voyage qu’au coeur de l’été l’écotourisme. L’un comme l’autre traduisent le besoin du
austral, soit en janvier et février. C’est aussi à cette période de touriste de vivre une expérience dans une région naturelle qu’il
l’année que l’Antarctique devient une sorte de maternité pour ou elle croit méconnue (besoin d’acquérir du prestige social) et
une faune abondante dont le temps et l’espace nécessaires aux encore ‘pure’ (héritage de la période romantique), parce que loin
fins de reproduction, sont très limités (moins de 0.4 % de des destinations traditionnelles de masse. Dans ces régions qui,
l’Antarctique est libre de glace, pendant l’été). L’arrivée des selon les touristes de la nature, doivent obligatoirement se
touristes représente donc un risque de perturbations pour cette trouver très loin de son environnement quotidien, le visiteur
faune. croit pouvoir enfin accéder à la vraie nature! Car un grand
nombre de soi-disant écotouristes demeurent convaincus que
En ce moment, la majeure partie des croisières polaires menées plus loin se trouve leur lieu de villégiature, plus la nature y sera
en Antarctique sont concentrées dans le nord-ouest de la meilleure (Wood 1991 : 117).
péninsule. Malgré les quelques itinéraires consacrés à d’autres
secteurs de l’Antarctique, soit à partir de l’Afrique du Sud, de Cela ne pourrait être plus faux. Le trafic touristique est si
l’Australie ou de la Nouvelle-Zélande, la péninsule Antarctique important, de nos jours, en Antarctique, que les organisateurs de
offre le meilleur rapport qualité prix, compte tenu de la diversité circuits doivent souvent tenter de ‘cacher’ ou ‘dissimuler’
de la faune et des paysages observables et surtout, en raison des navires et touristes dans la nature afin d’éviter que différents
prix et de la durée des itinéraires, plus accessibles (la distance séparant groupes ne s’y croisent. Cela permet alors à l’industrie
la péninsule Antarctique de l’Amérique du Sud est de loin touristique de faire croire à chacun de ses clients qu’il est le
inférieure - 975 km - à celles qui séparent le continent polaire de premier à visiter une région donnée (Vuilleumier 1996: 3).
l’Afrique du Sud - 3 000 km- ou de l’Australie et de la Nous ne pouvons cependant tous être les premiers.
Nouvelle-Zélande - 2 500 km). La péninsule Antarctique

VertigO, Vol 4 No 3 145


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Le tableau 1 présente certains des sites les plus visités et le continent, faisant du même coup augmenter les pressions sur cet
nombre de visiteurs reçus au cours par saison. Certains de ces environnement polaire déjà fragile (Wood 1991 : 116).
sites (Cuverville, Port Lockroy, etc.) doivent leur popularité soit Au cours de la saison de 1994-95, par exemple, par exemple,
à la faune locale (chaque lieu est généralement propre à une l’organisation étasunienne National Science Foundation (NSF) a
espèce faunique ou encore dominé par l’une de ces espèces – enregistré les visites consécutives de deux navires sur onze sites
manchots, albatros et autres oiseaux nicheurs, otaries ou différents en une seule et même journée. Trois des sites visités
phoques). En l’absence de faune (Baie du Paradis), c’est la par ces deux navires avaient également fait l’objet d’au moins
qualité du panorama, souvent montagneux et accidenté, la trois autres visites par d’autres navires, le même jour
présence d’une station scientifique, des vestiges se rapportant à (Enzenbacher 1996: 8). Les impacts négatifs des touristes se
l’histoire humaine du continent ou un phénomène naturel traduisent surtout par le harcèlement de la faune sur terre et en
(géologique et géothermique, principalement) comme à l’Anse mer, et, à une moindre échelle, le piétinement répété de la flore
au Pendule, qui attire l’attention. (ce problème est beaucoup plus accentué dans l’Arctique).

De janvier 1958 à mars 1995, 559 croisières ont été répertoriées, Les experts s’entendent pour prédire que le nombre de visiteurs
au sud du 60e parallèle sud, ce qui représente plus de 68 000 va continuer de s’accroître dans la péninsule Antarctique, que la
visiteurs (Enzenbacher 1996: 3). Pour le seul secteur de la taille des navires va encore augmenter et que le prix du billet va
péninsule Antarctique, ces touristes — et les suivants — ont visité se stabiliser pour attirer doucement un nombre sans cesse
plusieurs sites, dont 51 au cours de la saison de 1992-93. Deux croissant de voyageurs. Du reste, le prix d’une croisière de sept
ans plus tard, les visites s’étendaient déjà à 91 sites. jours dans la péninsule Antarctique se compare déjà assez bien
Malgré les augmentations notables, les organisateurs de circuits avec les séjours en Europe de durée équivalente, à partir de
maritimes continuent de qualifier leurs croisières d’expériences l’Amérique du Nord.
‘uniques.’ Plusieurs qualifient même leur produit non pas de
croisière mais plutôt d’expédition et d’exploration polaire. Les Le tourisme polaire se développe un peu plus chaque année.
diverses compagnies s’entendent pour éviter de se marcher sur Plusieurs compagnies touristiques déjà établies en Antarctique
les pieds, et tentent dans la mesure du possible, de s’éviter. ont déjà commencé à se tourner vers l’Arctique. Mais c’est
encore en Antarctique que l’on met à l’essai les nouveaux
Il n’en demeure pas moins qu’à force de toujours vouloir être le produits. Cela est dû à une saison touristique plus longue que
premier à visiter les dernières régions dites de nature sauvage de celle de l’Arctique où les conditions de navigation demeurent
la planète, le ‘bon’ tourisme commence à frôler les frontières de très difficiles, même durant l’été.
l’abus et menace même l’environnement. C’est le cas des
régions polaires que des conditions climatiques extrêmes ont Les touristes qui rêvaient au début des années 1990 de pouvoir
longtemps suffit à protéger contre la présence humaine et camper et dormir, au moins une nuit en sol antarctique, sont
l’industrialisation. Elles sont devenues symbole de l’état naturel désormais comblés. Certains organisateurs proposent des
de notre planète parce qu’elles échappent encore à notre circuits avec, en option, camping et alpinisme pour réaliser
expérience directe. C’est pourquoi certains gouvernements et l’ascension de certains sommets de la péninsule Antarctique.
groupes environnementaux souhaitent voir l’Antarctique D’autres circuits proposent aux voyageurs de pagayer le long
devenir un parc mondial. Paradoxalement, l’attention dirigée des côtes polaires. Enfin, certains itinéraires semblent s’adresser
vers l’Antarctique à travers de telles campagnes contribue à de façon plus particulière aux besoins des photographes
accroître la demande des touristes qui veulent visiter le dernier amateurs et professionnels.

TABLEAU 1: Sites les plus populaires pour le tourisme en Antarctique et nombre de visites
Nom du site 1989-90 1994-95 1996-97 2000-01 2002-03

Anse au Pendule 587 2 803 ------ 4 211 -------


Baie du Paradis (Al. Brown) 1 191 1 307 2 504 4 445 6 556
Havre Niko ------ 560 2 348 4 383 5 827
Île Cuverville (Baie du Paradis) 883 3 367 3 714 5 615 4 749
Île Goudier ------ ------ 262 2 575 6 928
Île Half Moon 1 191 3 017 2 258 5 711 5 413
Île Peterman 761 3 406 ------- 4 813 6 311
Jougla Point ------ ------ 102 2 796 6 575
Port Lockroy 796 1 769 3 110 5 726 -------
Station Gon. Videla 1 038 1 559 ------- 3 286 -------
Whalers Bay (Baie des baleiniers) 1 682 5 241 3 012 7 065 8 934
(Source: IAATO www.iaato.org/tourismstatistics/top5.xls)

VertigO, Vol 4 No 3 146


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Le potentiel du tourisme de croisières, polaires ou autres, est en VUILLEUMIER, François (1996), ‘Negative Impact of Tourism on Antarctica
Animals and Plants,’ Southern Connection Newsletter, July 1996, Numéro
pleine effervescence et est encore loin d’atteindre son point de 10, Australie.
saturation. Dans les régions polaires, les touristes de croisières WOOD, Katie et HOUSE, Syd (1991) The Good Tourist, Mandarin Paoer-backs,
sont d’abord et avant tout états-uniens, tout comme un nombre Royaume-Uni.
dominant d’organisateurs de circuits maritimes. Cela n’a rien
d’une coïncidence. Les Etats-uniens, et de façon plus
particulière les citoyens retraités, constituent la masse principale
des voyageurs qui disposent du temps de vacances et surtout des
revenus nécessaires pour s’offrir ce type de loisir. Il est aussi
beaucoup plus facile d’inviter des Etats-uniens à choisir des
panoramas glacés pour y vivre leurs vacances que des
Canadiens, par exemple, pour qui neige et glace n’ont rien
d’exotique et qui choisissent généralement des destinations plus
tropicales.

Reste que la plupart des observateurs s’entendent pour dire que


le nombre de touristes et de croisières dans les deux grandes
régions polaires va continuer à gagner en nombre et en
popularité au cours des prochaines années (Prokosch 1996: 1).
Cela soulève alors une panoplie de questions quant à la
conservation et la protection de ces environnements, sans parler
de la sécurité des touristes, soulevée notamment par le naufrage
du Bahia Paraiso (1989).

Conclusion

Le tourisme de la nature en région polaire repose en grande


partie sur un besoin d’alternatifs au tourisme de masse. En
misant sur l’éducation, la conservation de l’environnement et
l’observation de la nature, les organisateurs de circuits
touristiques en régions polaires croient pouvoir capitaliser sur
les derniers grands espaces de la planète sans pour autant
compromettre les qualités qui ont fait la renommée de ces
destinations. Dans les faits, la technologie que les Russes ont
mis à la disposition de l’industrie du tourisme contribue d’abord
et avant tout à démocratiser l’accès des dernières grandes
frontières. Ce faisant, de plus en plus de gens y accèdent;
souvent au détriment de la qualité de l’environnement. Pour les
entrepreneurs et chercheurs, la solution passe par le
développement de modèles de gestion du tourisme. Dans cette
direction, la voie est pavée de bonnes intentions.

Bibliographie

ENZENBACHER, Debra J. (1993) ‘Tourists in Antarctica: Numbers and Trends,’


Tourism Management, Avril 1993.
ENZENBACHER, Debra J. (1996) Recent Developments in Antarctic Tourism,
Antarctic Treaty XX Consultative Meeting, Agenda Item number 9,
soumis par le Royaume-Uni.
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www.iaato.org/tourismstatistics/top5.xls
MACCANNELL, Dean (1999) The Tourist — A New Theory of the Leisure Class,
University of California Press, États-Unis.
MORRISON, Alastair M.; YANG, Chung-Hui et NADKARNI, Nandini (1996)
“Comparative Profiles of travellers On Cruises And Land-Based Resort
Vacations”, The Journal of Tourism Studies, Vol. 7, No. 2, Australie..
PROKOSCH, Peter (1996) ‘Guidelines for Arctic Tour ism on the Way,’ WWF
Arctic Bulletin, No. 1., Norvège..

VertigO, Vol 4 No 3 147


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

J'ai lu
L’envers de l’assiette et quelques idées pour la remettre à Loin d’être un livre pour les purs et durs Laure Waridel s’adresse
l’endroit à tous ceux qui veulent commencer des petites actions afin
Laure Waridel, d’arrêter l’atteinte profonde à l’intégrité de notre
Illustration de Pascal Hébert, l’environnement. Dans la suite du livre de Cadance Savage, Eat-
Éditions Écososiété, Environnement Jeunesse up (1992), L’envers de l’assiette et quelques idées pour la
Montréal, 173 p. remettre à l’endroit nous donne des outils pour analyser les
aliments de notre supermarché, d’où ils viennent, qui les
L’hiver s’installe dans transforment, etc. Ainsi, acheter devient voter, un vote
l’hémisphère nord, donnant à démocratique contre les abus de la marchandisation des aliments.
quelques-uns des tentations de Faire de choix alimentaires permet d’avoir une influence
voyage vers des latitudes plus quotidienne sur ce qui se passe autour de nous
chaudes. Pour ceux qui sont
en manque d’inspiration rien É. Duchemin
de plus facile : un petit
voyage au supermarché ou Écocide – Une brève histoire de l’extinction en masse des
encore ou marché. On y espèces
trouve des choix multiples de Franz J. Broswimmer,
destination de rêve : pommes Éditions Parangon, traduction de Thierry Vanès, 2003
du Chili, kiwis de la Paris, 272 p.
Nouvelle-Zélande, mangues
du Mexique, fraises de Chercheur au Globalization Research
Californie, clémentines du Center de l’Université d’Hawaï à
Maroc, asperges du Pérou, Manoa, Franz J. Broswimmer nous
etc. Nos choix alimentaires ont augmenté avec les possibilités de livre un ouvrage dont le but est
conservation et de transport des fruits et légumes. Il en va de incontestablement de tirer la sonnette
même de la viande. Pour une majorité de personnes, les produits d’alarme. Au cours d’un voyage
de l’alimentation parcourent des milliers de kilomètres avant historique cheminant des sociétés
d’arriver dans l’assiette. Ici nous ne parlons pas des produits préhistoriques et de leurs impacts sur
transformés, mais des produits « frais ». Cette observation l’environnement jusqu’à
amène à nous questionner sur notre manière de manger : ce que l’exploitation commerciale des
fait Laure Waridel, avec maints exemples, dans cet excellent espèces et la destruction de leur
livre de vulgarisation. habitat que nous connaissons
aujourd’hui, l’auteur adopte une
Conservant l’idée des 3R du mouvement du recyclage, l’auteur approche interdisciplinaire pour
apporte une nouvelle formule facile à retenir les 3N-J. Cette recenser les vecteurs sociaux,
équation veut dire Nu, Non-loin, Naturel et Juste. La section sur politiques, économiques et idéologiques du phénomène
le Nu démontre la nécessité de la réduction des emballages. Celle anthropogène d’écocide.
sur le Non-loi, en illustrant les problèmes environnementaux
provoqués par la pollution des véhicules, milite pour la réduction Le livre se structure en 5 parties. Dans le premier chapitre intitulé
du transport des aliments et pour un rapprochement des citadins « L’odyssée humaine : de l’évolution biologique à l’évolution
avec les agriculteurs de leurs régions. Naturel propose une culturelle », l’auteur explique les tournants de l’évolution
réduction de la transformation des aliments et de l’utilisation de humaine qui ont mené à l’émergence de la culture et du langage
tous les produits chimiques utilisés dans l’agriculture moderne. comme caractéristiques définissantes de notre espèce. En
Enfin, Juste suggère le partage équitable de la richesse provenant abordant les principales étapes de l’évolution du genre Homo
de la production des aliments. vers le stade Sapiens, Broswimmer introduit le premier impact
écologique de l’espèce humaine : l’extinction mondiale en masse
Émaillé de nombreuses capsules « Le saviez-vous » et de la « mégafaune » du quaternaire récent.
d’illustrations percutantes, l’ouvrage de Laure Waridel apporte
de nombreuses informations sur nos habitudes alimentaires et sur Le chapitre 2, des relations problématiques entre nature et
des solutions envisageables. Ainsi, chaque chapitre se conclut société avant l’ère moderne, examine l’impact des sociétés
par une rubrique « Consommaction ». prémodernes sur l’environnement. En plus de présenter le lien

VertigO, Vol 4 No 3 148


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

entre la transition néolithique vers l’agriculture sédentaire, voilà


10000 ans, et l’extinction de la mégafaune et les changements Waza Logone - Histoires d'eaux et d'Hommes
climatologiques durant le pléistocène récent, ce chapitre décrit Marie-Laure de Noray,
les implications de la production sédentaire de nourriture et de la World Conservation Union-IUCN
domestication, notamment l’essor économique et les cycles 2003
écologiques gâchés de certaines sociétés de l’Antiquité.
Situé à l’extrême nord-est
Dans le chapitre 3 intitulé L’assaut moderne contre la nature : la du Cameroun la plaine
genèse de l’écocide, l’émergence du capitalisme, l’apparition d’inondation de Waza
associée de la pensée scientifique et technologique et l’assaut Logone a subi les affres du
commercial croissant contre les espèces sont observés à l’échelle développement des années
mondiale pour illustrer et expliquer la mondialisation de la 1980. Un aménagement
dégradation de l’environnement. hydraulique est venu
transformer l’équilibre
Broswimmer décrit dans son quatrième chapitre, « La planète qu’entretenaient les
comme zone sacrifiée », les implications écologiques et sociales communautés avec le
de la privatisation des terrains qui ont fait de la nature un grenier rythme de la nature. Un aménagement devant apporter la
de biens commercialisables. Il analyse en particulier le rôle de prospérité à la région a acculé les populations à l’exode. Que
l’économie de guerre industrielle moderne et de la croissance faire contre ce développement sauvage sans consultation, si ce
démographique comme causes partielles de la crise écocidaire n’est que cultiver l’espoir - l’espoir du retour de l’eau dans les
mondiale. plaines. Les habitants de la plaine de Waza Logone ont
transformé cet espoir en réalité.
Enfin, dans le chapitre 5 intitulé Écocide et mondialisation,
l’auteur aborde la mainmise que les entreprises ont sur la gestion Dans cet ouvrage, Marie-Laure de Noray trace un portrait
de l’environnement. Il confronte le néo-libéralisme galopant à sensible des habitants de cette région oubliée. Sous forme de
des mouvements ponctuels d’opposition, notamment la témoignages, les petites histoires du quotidien, comme des clins
démocratie écologique. d'œil intimes sur la vie dans la plaine d'inondation de Waza
Logone, dessinent tranquillement le portrait complexe de cette
Le livre conclut avec une observation sur ce que signifie vivre à région où s’entrecoupent rêves, braconnage, guerre, sécheresse.
une époque d’écocide. Finalement, l’auteur a regroupé en fin L’auteure aborde tout autant les problèmes des humains que ceux
d’ouvrage une ribambelle de chiffres très intéressants sur les auxquels font face la faune et la flore. L’ouvrage se sert comme
absurdités de notre société et des règles qui la dirigent. toile de fond des travaux de l’Union mondiale pour la nature
(IUCN), l’éditeur de ce livre, et de ses partenaires dans la plaine
Cette analyse historique des relations entre l’humain et la nature d'inondation de Waza Logone depuis plus de 12 ans. Ceux-ci
montre bien que les dégâts infligés à cette dernière ne datent pas travaillent avec les communautés locales afin de ramener les
d’hier, mais que le problème s’amplifie dangereusement. Le crues dans la plaine d'inondation.
lecteur est alors sensibilisé aux menaces des relations non
soutenables que la société humaine entretient avec Les photos émaillant le texte proviennent des habitants de la
l’environnement. Par son ouvrage, Broswimmer rappelle une fois plaine. Elles illustrent les travaux des pécheurs, des transhumans
de plus que l’évolution de la société humaine jusqu’à nos jours ou encore aspirations des femmes de cette région. Elles parlent
s’est faite et continue de se faire selon des règles d’exploitation et du quotidien de la vie dans la plaine de Waza Logone.
d’utilisation sans limite, dans un environnement par définition
fini. Voici un beau livre à laisser sur la table de lecture afin que les
invités puissent le feuilleter….et qui sait vouloir le lire dans son
Enfin, ajoutons que le style de narration de l’auteur est par entier.
moment très descriptif et peut ressembler à un récit de faits sans
lien apparent, ce qui rend parfois la lecture rébarbative. É. Duchemin
L’objectif de l’auteur reste néanmoins atteint : tel un outil Pour commander le livre
éducationnel, l’ouvrage fournit un message d’alerte éloquent et http://www.iucn.org/themes/wetlands/pdf/WazaOrderForm.pdf
démontre que seule une perspective à long terme peut enrayer la
situation.

N. Sbarrato

VertigO, Vol 4 No 3 149


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Les humeurs de l’océan : effets sur le climat et les ressources Pour commander le livre :
vivantes http://upo.unesco.org/bookdetails.asp?id=3481
Bruno Voituriez
Éditions UNESCO, 2003 L’avenir de la vie
Paris, 158 p. Edward O. Wilson
Éditions du Seuil, 2003
L’océan, cette masse bleue, est un Paris, 283 p.
environnement d’importance
mondiale tout autant pour la Avec une rhétorique sans surprise Edward O. Wilson, un
biodiversité cachée qu’elle recèle spécialiste de renom de la biodiversité dont les études portent
que pour son rôle dans le contrôle particulièrement sur les insectes, livre dans cet ouvrage un
du climat. Nous n’avons qu’à plaidoyer pour la sauvegarde de l’environnement. Edward O.
prendre l’exemple du Gulf Stream, Wilson . La qualité du livre ne se retrouve pas dans son objectif,
un courant d’eau chaude se déjà défendu par de nombreux autres auteurs avant, mais dans
dirigeant des Caraïbes vers le nord ces exemples et le propos axé sur la valeur de la biodiversité.
de l’Europe, pour comprendre Ainsi, il est à son meilleur lorsque, délaissant les questions de
l’importance que l’océan a sur surpopulation, d’utilisation de l’eau, il nous parle de cette flore et
l’environnement. Le Gulf Stream de cette faune en voie de disparition. Ses propos sur la
et plusieurs autres courants marins, transformation d’Hawaï sont des plus révélateurs sur notre
expliquent les différences de impact sur la biodiversité, mais aussi sur le risque des espèces
températures entre la France et le invasives.
Québec, pourtant situé aux mêmes
latitudes. Ces courants servent à équilibrer le bilan énergétique Les histoires entourant la bioprospection relévées dans ce livre -
de la Terre. L’étude des océans débuta dès que les hommes bien que nous pouvons trouver que cette prospection du monde
commencèrent à voyager sur ceux-ci. Les marins ont rapidement végétal et animal est un vol d’une ressource mondiale ou des
découvert les courants marins pouvant les ramener rapidement à pays en développement - sont explicites sur l’efficacité de nos
leur destination. Cependant, l’étude de sa dynamique complexe sociétés à faire disparaître des espèces et surtout des remèdes
et son lien avec le climat L’océanographie est récente. Le potentiels pour des maladies comme le VIH. Ainsi en 1987 des
fleuron marquant symboliquement la naissance de collecteurs ont trouvé par hasard un arbre ayant un tel potentiel.
l’océanographie se retrouve dans l’expédition britannique Cependant, il fut impossible de le retrouver après les analyses
Challenger de 1872 à 1876. Pour les amoureux des livres, il préliminaires démontrant le potentiel des feuilles de cet arbre, la
existe quelques ouvrages décrivant cette expédition - à rechercher forêt ayant été coupée pour faire place à des champs de culture.
chez les bouquinistes (en France particulièrement). Par chance, les prospecteurs retrouvèrent quelques autres
spécimens de cet arbre au Jardin botanique de Singapour.
Sans ambages, Bruno Voituriez nous livre dans cet ouvrage Aurons-nous toujours cette chance?
quelques secrets de la dynamique des océans. Il aborde la
dynamique physique et biologique de l’océan. En ce qui Partant d’exemples entourant les 5 forces de bases utilisées en
concerne la dynamique biologique des océans, il concentre son biologie de la conservation, l’auteur fait ressortir l’impact de la
propos sur les écosystèmes de surface, délaissant les écosystèmes société humaine sur la biodiversité et sur la structure même du
sous-marins le long des dorsales océaniques. D’autres chapitres monde animal et végétal. Tout cela sans restreindre son analyse
abordent les relations entre les oscillations climatiques et la au monde moderne. Pourquoi les villes de l’Amérique que nord-
ressource halieutique et celles entre les variations océaniques et est sont-elles infestées par l’écureuil gris, tandis que l’écureuil
climatiques. Dans ces deux chapitres, l’auteur relève, sans être roux prend sa place dans son habitat? Pourquoi retrouve-t’-on
très exhaustif, quelques cas permettant de pleinement saisir des anomalies sur des grenouilles léopards et des rainettes
l’importance de comprendre le rôle de la dynamique océanique. grillons de l’Oregon? Autant de questions qui trouvent des
réponses.
Entre la vulgarisation et le propos scientifique, cet ouvrage
intéressera toutes les personnes cherchant des informations sur le La biodiversité est comme le canari de mines de charbon du
fonctionnement de l’océan, sur sa valeur économique et sur son siècle dernier, un cri que lance l’environnement sur l’éminence
lien avec le climat. Loin des livres océanographiques standards, d’impacts lourds de signification pour notre société. Serons-nous
généralement remplis d’équations, l’UNESCO vient de publier écouter le cri d’alarme poussé par ces reptiles, batraciens,
un livre accessible à tous. Il est dommage que les figures ne insectes disparaissant à un rythme effréné? Edward O. Wilson le
soient pas de qualité constante. croit et donne des pistes de solution. Bonne lecture.
É. Duchemin
É. Duchemin

VertigO, Vol 4 No 3 150


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Découverte: Le site Earth Observatory de la NASA. On y retrouve des photos, mais aussi des données sur divers paramètres. Le tout
pouvant être personnalisé pour un suivi ou pour des comparaisons mensuelles, annuelles, pluriannuelles, etc. Sur ma table de chevet: Le
GEO de novembre 2003. Particulièrement pour un article ayant comme titre l’incroyable sanctuaire vert du Caucase. Un peu
d’information sur l’état de l’environnement d’une région dont nous entendons peu parler. Sur mon bureau: Un document du Bureau
d’audiences publiques sur l’environnement du Québec : Un quart de siècle de démocratie participative. Un document faisant l’historique
sommaire de cette institution primordiale pour la gestion de l’environnement au Québec

VertigO, Vol 4 No 3 151


VertigO – La revue en sciences de l'environnement, Vol 4, No 3, décembre 2003

Les Éditions en Environnement VertigO

La revue électronique en sciences de l’environnement VertigO

La revue électronique VertigO, fondé en avril 2000, s'est donnée pour mandat la promotion et la
diffusion, au sein de la francophonie, de recherches et d'opinions scientifiques sur les
problématiques environnementales. VertigO privilégie la diffusion de savoirs critiques, de
travaux et résultats de recherche et de dossiers d'actualité. La revue rejoint une grande diversité
d'acteurs sociaux au sein de la francophonie qui oeuvrent en environnement.

La revue électronique en sciences de l’environnement VertigO désire répondre à quatre objectifs


principaux : éduquer, former, informer et communiquer.

Éduquer en créant des liens avec les institutions d’éducation et de formation.


En collaboration avec les programmes universitaires, la revue permet la diffusion de travaux de
recherche d’étudiants universitaires tout en offrant un support à la rédaction scientifique. Les
publications étudiantes sont soutenues par des articles provenant de chercheurs seniors.

Former en offrant des stages d’immersion et une littérature scientifique francophone


La revue accueille des stagiaires dans le cadre de ses activités afin d’offrir une immersion dans
le domaine de l’édition scientifique électronique. Les articles publiés servent de support
académique. Enfin, VertigO désire, en partageant son expertise, favoriser la création de revues
électroniques autonomes au sein de la francophonie.

Informer en diffusant des articles scientifiques et d’information


La revue accueille, sans barrière disciplinaire, des travaux provenant d’une grande variété de
disciplines notamment des sciences sociales et de la nature, du droit, de la philosophie et des
sciences de la santé. Ces travaux proviennent d’une grande diversité d’auteurs (universitaires,
organismes non gouvernementaux en environnement, instituts de recherche indépendants,
consultants privés) oeuvrant en sciences de l’environnement.

Communiquer en créant un lieu d’échanges accessible au plus grand nombre.


La revue travaille à l’émergence d’un réseau de revues électroniques en environnement afin de
favoriser la rencontre d’un bassin critique de lecteurs, la création de forums et autres activités à
caractère scientifique (séminaires électroniques, colloques, etc.).

VertigO, Vol 4 No 3 152

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