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BELGIQUE - BELGIE

P.P. - P.B.
LIEGE X
9/3306

LETTRES BELGES DE LANGUE FRANÇAISE Bimestriel.


Ne paraît pas en juillet-août. N° 185, du 1er février au 31 mars 2015.

DOSSIER LITTÉRATURE ET CINÉMA

P 302031 - Bureau de dépôt Liège X - Éd. resp. Martine Garsou - 44, Bd Léopold II - 1080 Bruxelles - janvier 2015
sommaire n° 185

En couverture : tournage du téléfilm Mariages, adapté du roman


de Charles Plisnier - doc. AML, archives Charles Bertin

Passages 01 ÉDITORIAL
par Martine Garsou

MAGAZINE
DOSSIER : LITTÉRATURE ET CINÉMA
Du livre au film 03
Rencontre avec Frédéric Fonteyne 12
Rencontre avec Stefan Liberski 14
Bande dessinée et cinéma 19
Patar et Aubier, portrait 30
La novellisation 34
Scenarii, éditeur de cinéma 38
Des films au cœur du roman 39
Rencontre avec Thomas Gunzig 44

47 BRÈVES

[Link] BIBLIOGRAPHIE

[Link] RECENSIONS

Le Carnet et les Instants est aussi sur internet :


[Link]
ÉDITORIAL
Passages
Le Carnet et les Instants, 185e numéro. Sans nos contenus en même temps qu’elles garan-
doute cette livraison de la revue des Lettres tissent la pérennité de la revue et le maintien
belges étonnera-t-elle ses fidèles lecteurs par de la gratuité d’abonnement et de livraison.
son format inhabituel. C’est que Le Carnet Tandis que Le Carnet vogue vers de nou-
entame un important travail de rénovation. veaux rivages, il perd son capitaine : après
Avec une première (r)évolution – numérique : plusieurs années vouées à façonner, avec pas-
la bibliographie et les recensions, incontour- sion et finesse, une revue de qualité dans la
nables de la revue, paraîtront désormais sur le lignée du travail initié par ses prédécesseurs,
blog [Link]. Les chro- Joseph Duhamel a quitté ses fonctions de
niqueurs chevronnés du Carnet y partageront rédacteur en chef, peu avant son départ vers
toujours leur passion pour les livres, rejoints « une retraite bien méritée », selon la for-
par plusieurs nouvelles plumes. Autre nou- mule consacrée. Pour assurer une transition
veauté : les recensions paraissent à présent à graduelle et harmonieuse, il a assumé pour le
un rythme bimensuel. Le passage au numé- présent numéro, avec un engagement égal, le
rique rend possible ce tempo de publication rôle de rédacteur en chef adjoint. Nausicaa
plus soutenu et une meilleure adéquation Dewez, attachée au Service de la Promotion
avec l’actualité éditoriale. Les recensions des Lettres depuis deux ans et déjà collabo-
seront par ailleurs classées à l’aide de mots- ratrice du Carnet, reprend les fonctions de
clés et archivées sur le blog, pour une consul- rédactrice en chef pour piloter la rénovation
tation aisée à tout moment et par tou-te-s, de la revue, avec ses compétences de roma-
bien au-delà du cercle des abonné-e-s. niste et de chercheuse, gage du maintien de
Pour les abonné-e-s, un Carnet imprimé arri- la qualité du Carnet.
vera cependant bien dans la boîte aux lettres : Le présent numéro, premier Carnet théma-
la rubrique « magazine » de la revue reste, elle, tique, est consacré aux multiples relations
au format papier. Non sans évoluer elle aussi. unissant littérature et cinéma. On songe
Elle accorde une place plus importante à la aux adaptations filmiques de livres, mais
bande dessinée et à la littérature de jeunesse. l’inspiration va aussi dans l’autre sens : des
Le Carnet se veut un reflet du dynamisme et films font naître des novellisations et les
de la variété des Lettres en Belgique franco- références cinématographiques foisonnent
phone ; une attention accrue pour ces deux en littérature. Nombre d’artistes tâtent d’ail-
pans essentiels de la création dans nos régions leurs des deux arts : les Monfils, Toussaint,
s’impose comme une orientation logique et Blasband, et autres Görgün en attestent.
indispensable. Par ailleurs, la revue imprimée Dans cette livraison, des contributions pro-
proposera alternativement un magazine thé- posent un panorama de l’adaptation (tant
matique et un numéro « varia », conciliant de la bande dessinée que de la littérature
de cette façon la diversité des sujets abordés générale) et de la novellisation en Belgique
avec un traitement en profondeur. francophone, tandis que des rencontres et
Ces nouveautés renforcent et améliorent les portraits d’écrivain‑e-s, cinéastes, bédéistes
deux orientations au fondement de la revue et éditeurs illustrent ces passages de l’écrit
et de son titre. Le Carnet, imprimé, propo- à l’écran et inversement. Ce volume est en
sera plus d’articles de fond et approfondira outre rehaussé d’un extrait de Je veux danser
les questions traitées, tandis que la fréquence comme Gene Kelly, création du bédéiste Max
accrue des publications sur le blog donnera de Radiguès pour la Fureur de lire 2014. Bien
leur plein sens aux Instants. Point n’est sûr, le numéro se prolonge sur le-carnet-et-
besoin de le nier : cette refonte s’inscrit aussi [Link], pour la bibliographie et les
dans un souci d’économie, qui n’épargne recensions des dernières parutions.
pas plus la culture que les autres secteurs. Alors, bonne lecture et… n’oubliez pas de
Les options retenues confortent la qualité de cliquer !

Martine Garsou
DOSSIER LITTÉRATURE ET CINÉMA
DU LIVRE
AU FILM
DANIEL LAROCHE

L’adaptation d’œuvres littéraires à l’écran l’écran des œuvres littéraires ? À vrai dire, il
est aussi ancienne que le cinéma lui-même. s’agit moins d’un choix que d’une nécessité,
En témoigne le film de Georges Méliès tant économique qu’artistique. L’industrie
Le voyage dans la Lune (1902), d’après le cinématographique, fort coûteuse en inves-
célèbre roman de Jules Verne. Depuis, bien tissements financiers, a assurément un
d’autres réalisateurs ont suivi. À lui seul, le besoin crucial de « bons sujets », à la fois
site internet Babelio répertorie 3205 films originaux et accrocheurs. C’est tout naturel-
tirés d’un livre ! Dans une étude relative aux lement que, pour les trouver, elle explore et
années 2005-2013, Nathalie Piakowski, exploite le vaste fonds de la littérature mon-
directrice de la Société civile des éditeurs de diale, passée et présente, y sélectionnant les
langue française, recense 957 adaptations, histoires qui paraissent aptes à donner de
ce qui permet au Figaro de conclure : « un grands films, sinon de larges succès commer-
film sur cinq est né d’un livre. » En ce qui ciaux. En effet, la plupart de ces livres ont
concerne la littérature française de Belgique, déjà subi l’épreuve du feu : les réactions des
on peut estimer entre 200 et 250 le nombre critiques littéraires et des lecteurs ont mon-
actuel des longs et des moyens-métrages, tré dans quelle mesure ils sont capables de
sans compter les enquêtes télévisées du retenir l’attention, de séduire, de convaincre,
commissaire Maigret. Le phénomène n’est voire d’enthousiasmer un vaste public. Sauf
pas marginal, tant s’en faut. Il a d’ailleurs s’ils sont passés inaperçus – l’on pense par
suscité d’abondants commentaires, notam- exemple à Down There de David Goodis,
ment quant au sort très variable que les filmé par Truffaut sous le titre Tirez sur le
cinéastes réservent aux chefs-d’œuvre de la pianiste – ils présentent donc a priori une
littérature… Il n’est dès lors pas inutile de garantie, ou du moins une promesse fiable
faire le point une fois encore, non en dres- de rentabilité. D’autre part, davantage qu’un
sant un historique, mais en examinant les scénario déjà bouclé, ils laissent aux réalisa-
mécanismes qui sous-tendent cette pratique teurs une certaine liberté inventive et sti-
d’une grande complexité. Car si le roman mulent leur imagination, ce qui ne manque
ou la pièce de théâtre sont par nature pas de tenter les plus audacieux. Hélas, une
l’œuvre d’un individu, le film est une entre- forme désinvolte d’ingratitude est souvent
prise collective associant des dizaines sinon au rendez-vous final : combien d’affiches
des centaines de professionnels : à elle seule, et de génériques mentionnent-ils le titre du
cette disproportion laisse deviner l’ampleur livre adapté et le nom de l’écrivain ?
de l’écart qui ne peut manquer de se creuser Quoi qu’il en soit, les raisons pragmatiques
entre le point de départ et le point d’arrivée. n’excluent pas l’ambition artistique. Tout
Première question : pourquoi adapter à grand cinéaste rêve de donner au livre ins-
04

pirateur une dimension supplémentaire, de un relief dramatique saisissant, sous le titre


le faire vivre, de le magnifier, d’en révéler Quai des Orfèvres (1947). Pensons aussi à
des significations ou des richesses cachées. André Delvaux qui adapte en 1988 L’œuvre
Comparons par exemple le Thyl Ulenspiegel au noir de Marguerite Yourcenar : élaguant
de Gérard Philipe et Joris Ivens (1956) le récit et les dialogues pour se concentrer
avec celui d’Alexandre Alov et Vladimir sur quelques épisodes-clés, il donne à l’iti-
Naoumov (1977) : autant le premier se néraire moral de Zénon un maximum de
borne à un divertissement superficiel, force. Tout réalisateur artistiquement ambi-
autant le second met en évidence la gravité tieux évite les transpositions serviles, a for- surmonter cet obstacle, avec des bonheurs
et l’âpreté du roman de Charles De Coster, tiori réductrices : il utilise habilement les divers : texte explicatif enchâssé entre deux
au point de révéler sa discrète dimension inépuisables ressources de l’image animée et scènes, sous-titres, flash-back pour les remé-
épique. Dans un tout autre style, Henri- cherche à élargir, par sa créativité propre, la morations. Le recours à la « voix off » peut
Georges Clouzot a conféré au roman de créativité de l’écrivain qui l’a inspiré. Dans s’avérer opportun, comme le montre Stupeur
Stanislas-André Steeman Légitime défense les meilleurs des cas, les films ainsi conçus et tremblements (2002) d’Alain Corneau,
sont des œuvres à part entière, qui donnent d’après Amélie Nothomb. Mais il est deux
au livre initial une ampleur et un rayonne- moyens techniques incontournables : d’une
ment nouveaux – au point, quelquefois, de part le jeu physionomique de l’acteur, d’autre
le transfigurer. Encore faut-il, avant d’arri- part les dialogues. L’on attend du comédien
ver à un tel résultat, respecter des impératifs qu’il soit capable, par la mobilité de son
très contraignants… regard, de son visage et de ses gestes, d’expri-
mer – c’est-à-dire de feindre – les sentiments
LES CONTRAINTES ressentis par le personnage qu’il incarne. Une
DU RÉCIT FILMIQUE telle aptitude n’a rien de naturel. Elle repose
au contraire sur un mécanisme progressive-
L’un des grands défis auxquels est confronté ment et collectivement élaboré au cours de
le cinéaste réside dans la représentation de l’histoire des arts plastiques : la codification
l’intériorité mentale. Il pèse moins quand il iconique. Le double masque contrasté de
s’agit d’une pure histoire d’action ou d’aven- « Jean qui rit » et « Jean qui pleure » en est un
tures, davantage quand la psychologie joue exemple rudimentaire bien connu.
un rôle moteur. Ce qu’en dit le roman – pen- Ainsi les expressions faciales de la sérénité,
sées des personnages, émotions, sensations, de la joie, de la tristesse, de la colère, du
souvenirs – n’est pas montrable tel quel sur mépris, de la surprise, ont-elles été peu à
le mode visuel. Le film, et singulièrement le peu codifiées par les plasticiens dès l’Anti-
film muet, est en effet condamné à l’extério- quité. Au cours des siècles, la sculpture, la
rité. Diverses formules ont été imaginées pour peinture, le théâtre, l’opéra, ont exploité
LITTÉRATURE ET CINÉMA

05
du livre au film
page de g. Affiches des films L’œuvre au noir
et Quai des Orfèvres

cette gamme expressive en la diversifiant. celle d’une alternance bien dosée entre les que du travail strictement iconique, lequel
Et le cinéma, au xxe siècle, l’a développée temps « faibles » (attente, repos, routine, ne viendra qu’en un second temps. Il y a
davantage encore : usant du surdimensionné, voyage, lenteur) et les temps « forts » (sou- d’abord le stade du scénario. On dit souvent
il donne en effet au visage des comédiens daineté, épisode intense ou violent, coup de que celui-ci consiste pour l’essentiel en un
une proximité macrophotographique. Bref, théâtre, action rapide). Dans quelle mesure « découpage » narratif, où différentes scènes
le jeu de l’acteur est essentiel dans la figura- l’œuvre adaptée se prête-t-elle à une telle bien délimitées se succèdent de manière dis-
tion de l’intériorité. S’il remplit une fonc- alternance, là est évidemment une question continue. S’agissant de l’adaptation d’une
tion éminente dans le cinéma muet, où il délicate. Dans le long roman Mariages de œuvre littéraire, il faudrait parler d’abord
présente un caractère souvent hyperbolique Charles Plisnier, les temps faibles dominent : de sélection : les épisodes jugés essentiels à la
sinon caricatural, il va se faire plus discret le réalisateur Teff Erhat a fortement réduit trame narrative sont retenus et mis en évi-
avec le parlant, où les dialogues prennent leur durée, pour augmenter proportionnel- dence, au détriment des passages dont l’abla-
la relève du travail physionomique : les lement la part des moments dramatiques. tion, estime le scénariste, ne nuira guère à la
échanges verbaux apportent sur la vie inté- Quant aux cinéastes qui, au temps du compréhension de l’histoire. C’est ainsi que
rieure des personnages de multiples infor- muet, transposèrent des pièces de Maurice sont écartés de nombreux développements
mations, explicitent leurs réflexions autant Maeterlinck comme Pelléas et Mélisande ou textuels relatifs à l’imagination des héros, à
que leurs sentiments ou leurs désirs, font Monna Vanna, on conviendra qu’ils pou- leurs sensations, à des péripéties adventices,
progresser l’action, là où le film muet res- vaient difficilement en faire des thrillers ; à des personnages jugés secondaires, au
tait étroitement bridé malgré le recours aux ainsi les récits littéraires jugés trop lents ou point que le travail scénaristique est souvent
sous-titres. Soulignons ce fait que les dialo- pas assez animés sont de plus en plus délaissés suspecté de réduire l’épaisseur symbolique et
gues présentent une grande proximité avec par l’industrie audiovisuelle. Encore faut-il psychologique du roman. Le Tempo di Roma
l’œuvre littéraire, confinée par nature à la reconnaître que la rythmique cinématogra- réalisé par Denys de la Patellière en 1963
langue écrite : s’ils relèvent certes de l’exté- phique elle-même a fort évolué, ne cessant d’après Alexis Curvers en reste un exemple
riorité cinématographique – plus précisé- de s’accélérer sous la forte influence des films particulièrement décevant. Quelques écri-
ment de la bande-son –, ils appartiennent d’action nord-américains. Le montage final vains ont esquivé ce genre de mésaventure
en même temps au champ verbal. Entre le joue ici un rôle décisif : par élagage et assem- en scénarisant – et en réalisant – eux-mêmes
livre initial et l’image animée, ils occupent blage des rushes, il permettra de donner l’adaptation de leur propre livre, comme ce
donc une position intermédiaire, transi- au récit filmique un maximum de vivacité, fut le cas de Jean-Philippe Toussaint avec
tionnelle devrait-on dire. disons même de nervosité. Monsieur (1990), et d’Oscar et la dame rose
Parallèlement à la représentation de l’intério- (2009) d’Éric-Emmanuel Schmitt. Cas plus
rité, l’adaptation cinématographique est sou- TRAVAUX D’ÉCRITURE rare, Blasband a écrit le roman Irina Poignet
mise à un autre grand défi, celui du rythme. à partir de son propre scénario du film de
Pour accrocher le spectateur et le retenir, le Entre le livre et le film achevé s’insèrent Sam Garbarski Irina Palm (2008).
film doit en effet éviter monotonie et lon- donc plusieurs étapes intermédiaires ; les Le scénario étant un document à usage
gueurs, varier le tempo narratif. Une formule premières d’entre elles relevant de l’écriture, interne, sa fonction et son contenu exacts
s’est progressivement imposée aux cinéastes, elles sont plus proches du travail littéraire restent mal connus du grand public. Il
LITTÉRATURE ET CINÉMA

07
du livre au film
page de g. Éric-Emmanuel Schmitt sur le tournage
d’Oscar et la dame rose - doc. presse © DR

constitue pourtant l’indispensable intermé- d’autre modèle disponible que le style théâ- mage, le réalisateur peut aborder le stade
diaire entre le texte de l’écrivain et ce qui tral. Ainsi, nombre de films anciens nous visuel de l’adaptation.
paraîtra à l’écran : il prélève dans ce texte semblent aujourd’hui grandiloquents :
ce qui est montrable, émonde résolument, ceux qu’inspirèrent dans les années 1930 LE CHOIX DES COMÉDIENS
comble certains blancs, veille à maintenir les romans d’Henry Kistemaeckers, Le mort
clair le fil conducteur du récit. Mais par-des- d’Émile De Meyst (1936) d’après Camille Il est temps pour le cinéaste de sélectionner
sus tout, il est travail sur le temps. La durée Lemonnier, plusieurs adaptations de S.A. les comédiens qui incarneront les différents
finale du film étant généralement préfixée, Steeman, etc. Depuis lors, les dialogues personnages de l’histoire. Nous retrouvons
le scénariste doit doser les différents épi- ont évolué vers un style plus naturel, plus ici cet important processus évoqué ci-dessus :
sodes selon une logique proportionnelle : le familier, voire quelquefois vulgaire. Il s’agit la codification iconique. En effet, la produc-
temps accordé à l’un conditionne le temps désormais de « faire vrai » – ce qui, notons- tion plasticienne au cours des siècles n’a pas
accordé à l’autre. Il en va tout autrement le, implique non l’annulation de l’artifice fixé seulement les associations sentiment-
dans le domaine du livre, où le lecteur jouit mais sa dissimulation. D’autre part, on expression, mais également les associations
d’une grande liberté : il peut parcourir les l’a vu plus haut, l’une des fonctions du entre caractère moral et aspect physique.
pages vite ou lentement, s’interrompre sou- dialogue filmique est de fournir au spec- Depuis longtemps, les puissants – dieux,
vent ou peu, sauter des passages, revenir tateur diverses informations qui, dans le pharaons, rois, etc. – sont représentés comme
en arrière, consulter prématurément l’épi- livre initial, étaient énoncées sur un mode beaux, grands, élégants. La méchanceté est
logue… Le cinéma, au contraire, impose au impersonnel par la « voix du romancier », systématiquement associée à la laideur, ainsi
spectateur l’itinéraire et l’allure de la narra- notamment les faits antérieurs nécessaires dans les figures gothiques de démons, dans
tion. Autant dire que le rôle du scénariste est à la compréhension de la situation actuelle. Le Portement de Croix de Jérôme Bosch,
considérable : contrairement à une formule Les échanges de répliques sont donc multi- chez les hargneux critiques d’art que carica-
répandue, il ne récrit pas l’histoire initiale, fonctionnels. Et pourtant, ils n’ont cessé de ture James Ensor. L’intelligence est souvent
il en écrit une nouvelle, en exploitant à sa s’amenuiser au fil des ans, surtout dans les suggérée par un front haut, l’hypocrisie par
guise le matériau fourni par l’écrivain. Or, films spectaculaires ; un John Ford, expert des yeux fuyants, la bêtise par de grandes
il est bientôt relayé dans cette tâche par un s’il en fut, affirmait que l’action doit y être oreilles et des dents de lapin, la droiture
autre professionnel : le dialoguiste. Celui-ci longue et les paroles courtes… Quoi qu’il par un visage régulier et un regard clair, la
pourrait, en théorie, se contenter d’exploiter en soit, il est incontestable que les dialo- sagesse par une barbe blanche, l’avarice par
les répliques du livre initial ; mais, si elles gues forment avec le scénario un ensemble des doigts crochus… Il existe ainsi tout un
existent, elles sont en général sporadiques textuel très structuré, sorte de « livre préfil- répertoire – empirique mais incontour-
– sauf s’il s’agit d’une pièce de théâtre – et mique » pourrait-on dire ; un bon exemple nable – de stéréotypes physiques où les créa-
rarement adaptées au style langagier du récit en est donné par la romancière Jacqueline teurs d’histoires en images, de Walt Disney
filmique. C’est ce qui, après le scénario, jus- Harpman, à la fois scénariste et dialoguiste à Tim Burton en passant par Hergé, puisent
tifie un deuxième travail d’écriture original. de Pitié pour une ombre (Lucien Deroisy, allègrement : l’utilisation de modèles pré-
L’art du dialoguiste a fort évolué depuis l’in- 1968), d’après Thomas Owen. C’est sur existants leur permet assurément d’épar-
vention du parlant, lequel, en 1929, n’avait cette base verbale que, passant au scénari- gner au spectateur de longues explications,
08

allégeant du même coup ce qu’on voudrait la liste des rôles précédents constitue une pourquoi le « casting » de films réalistes ou
appeler l’intendance du récit. indication précieuse sur l’aptitude à repré- romanesques évite les comédiens au phy-
On pourrait croire que la mise en œuvre de senter de manière convaincante tel ou tel sique trop fortement connoté, et leur préfère
stéréotypes traditionnels ne vaut que pour type de caractère. Une fois choisi, l’acteur des acteurs d’apparence plus neutre ou plus
les personnages simplistes, comme ceux subit d’ailleurs un apprêt minutieux – mus- polyvalente.
qui hantent les récits pour enfants. Or, elle culation, cure d’amaigrissement, coiffure,
intervient dans la représentation de person- maquillage, habillement, accessoires, etc. – DES CORPS AUX DÉCORS
nages plus complexes ou plus changeants, qui doit le « rapprocher » au mieux du per-
ceux que met en scène par exemple la bande sonnage littéraire. La délicate manipulation des motifs ico-
dessinée pour adultes. Mais surtout, aussi Cependant, le cinéaste n’est pas totalement niques codifiés reprend à l’étape suivante :
paradoxal que cela paraisse, elle concerne asservi à la codification antérieure, loin de là. l’élaboration des décors intérieurs et exté-
également des personnes réelles, la forme de Il peut jouer avec les stéréotypes, en allant rieurs. Les contes merveilleux nous ont
leur visage, leur silhouette, leur gestuelle ; même jusqu’au « contre-emploi ». Lorsqu’en habitués depuis longtemps à quelques asso-
certaines de ces personnes, en effet, offrent 1950 les spectateurs du dramatique Meurtres ciations simples : châteaux et palais symbo-
une analogie frappante avec les types sécu- (Richard Pottier, d’après Charles Plisnier) lisent le pouvoir, la richesse, le confort ; à
lairement codifiés par les artistes, ce qui les virent Fernandel paraître à l’écran, leur pre- l’inverse, la chaumière évoque sujétion et
prédestine au théâtre ou au cinéma. Ce n’est mière réaction fut d’éclater de rire, tant ils pauvreté ; la forêt est par excellence le lieu
pas un hasard si l’inquiétant Christopher Lee étaient accoutumés à le voir en pitre. Plus du désarroi, de l’égarement ; la mer dénote
– au prix d’un savant maquillage, certes – a récemment, Gérard Depardieu, émouvant le voyage, l’éloignement ; souterraine ou
incarné Dracula dans près de vingt films ; dans le rôle de Cyrano de Bergerac, n’était nocturne, l’obscurité est synonyme de dan-
si Serge Meynard a engagé Marie-France guère moins inattendu. Autre exemple, plus ger. Parmi les métonymies plus modernes,
Pisier et Émilie Dequenne pour Miroir, mon extensif : pour ménager le suspense, un film l’aspect visuel d’une habitation révèle bien
beau miroir (2008), d’après Barbara Abel ; si policier évite de révéler prématurément des choses sur son occupant, qu’elle soit
le rôle de victime convient mieux à Yolande l’identité du criminel par le faciès de l’ac- urbaine ou rurale, vaste ou étriquée, vétuste
Moreau que celui de dominatrice ; si Benoît teur ; c’est l’un des cas où, comme d’autres ou moderne, luxueuse ou modeste, meublée
Poelvoorde n’a jamais été sollicité pour jouer associations codifiées, le lien méchanceté- de manière austère ou fantaisiste, décorée
le commissaire Maigret, alors qu’il vient de laideur doit être transgressé par le cinéaste. avec ou sans recherche. Tous les cinéastes
tourner avec Catherine Deneuve Le tout Toutes ces remarques appellent une observa- ont fait grand usage de telles potentialités :
Nouveau Testament (Thomas Gunzig et Jaco tion générale. Par rapport au modèle balza- Jean-Pierre Melville dans l’univers bour-
Van Dormael, sortie prévue en 2015), etc. cien, les romans modernes ne décrivent plus geois de Léon Morin, prêtre (1961, d’après
La sélection du comédien (casting) à partir guère le physique des personnages, dont le Béatrix Beck), Paul Verhoeven avec le misé-
de tel personnage de fiction est en soi tout caractère au contraire est souvent présenté rabilisme de Keetje Tippel (1975, d’après
un art, réservé à des spécialistes expérimen- comme complexe, sinon ambigu, et dont Neel Doff), Jacques Boigelot et son Paix
tés qui passent en revue les albums de pho- le comportement peut se modifier, voire sur les champs (1970, d’après Marie Gevers)
tos des acteurs mais aussi leur filmographie : même s’inverser au cours de l’histoire. C’est qui met en scène le monde rural flamand,
LITTÉRATURE ET CINÉMA

09
du livre au film
Affiches des films Malpertuis et Falsch

etc. Or, la plupart des détails visuels qui inspirés de Jean Ray, dont La grande frousse Concernant les romans de Simenon, pour-
apparaissent à l’écran ne sont pas mention- de Jean-Pierre Mocky (1964), Les gardiens tant réputés « simples », le témoignage des
nés dans l’œuvre littéraire initiale, qu’ils de Christian Mesnil (1967) ou Malpertuis cinéastes est instructif. Pour Jean Delannoy,
encombreraient d’ailleurs à l’excès. Le film, de Harry Kümel (1972). Mais la fonction il est « très difficile » de les adapter : « cap-
on l’a dit, est condamné à montrer sans connotative du décor n’est pas toujours ter ce qui fait son originalité est impos-
relâche : l’image ne peut y être tronquée ou aussi prévisible. Adaptant en 1983 Le lit de sible : un parfum, l’odeur d’une femme…
interrompue, et son immobilité semblerait Dominique Rolin, Marion Hänsel choisit de En un mot, son climat si singulier pose
incongrue au-delà de quelques secondes. situer l’agonie de Martin non dans un hôpi- d’énormes problèmes à un cinéaste. » Et
Par rapport au livre qu’il s’agit d’adapter, le tal mais sur une péniche, symbole de voyage Jean-Pierre Melville de renchérir : « les
cinéma impose donc par essence une pro- et de passage. Une idée analogue sous-tend livres de Simenon, tout comme ceux de
fusion de détails nouveaux, lesquels ne sont le Falsch des frères Dardenne (1986) : à la Chase, ne sont pas du tout cinématogra-
pas sémantiquement neutres, et que seul piste de danse imaginée par René Kalisky phiques. Simenon a le génie de l’atmos-
pourrait éventuellement éluder un dessin pour accueillir les retrouvailles posthumes phère, mais ses histoires se ressemblent. »
animé de facture très schématique. de la famille Falsch, ils substituent un petit Il n’en reste pas moins que l’écrivain fut
Parallèlement à leur fonction informative, les aéroport désert et froid. généreusement servi par le cinéma : les
éléments du décor remplissent souvent une
fonction de nature connotative : ce qu’il est
convenu d’appeler la création d’atmosphère.
Ainsi les phénomènes météorologiques
sont-ils souvent mis à profit pour suggérer
le climat relationnel et psychologique qui
règne dans une collectivité humaine : l’en-
soleillement correspond généralement au
bonheur paisible, la pluie à la quotidienneté
frustrante, l’orage aux moments de tension
dramatique, le brouillard à l’inquiétude. De
son côté, le cinéma fantastique fait grand
usage de paysages estimés sinistres, ruines
abandonnées, cimetières, précipices verti-
gineux, rochers zoomorphiques, branches
et racines noueuses ; il instaure par là une
ambiance étrange, voire angoissante, dans
laquelle l’événement le plus anodin peut
alors prendre un relief disproportionné.
C’est le cas, on s’en doute, pour les films
10

plus grands réalisateurs français et de matographique. Le terme « adaptation » est


nombreux acteurs-vedettes y ont consacré donc trompeur car un texte ne saurait, en
le meilleur de leur talent. Quand Pierre toute rigueur, être « adapté » en film : ce
Granier-Deferre réalise Le chat en 1971, il dernier est forcément une œuvre sui gene-
tourne en noir et blanc en ayant confié les ris où de nombreux éléments livresques ont
rôles principaux à deux « monstres sacrés », forcément disparu, tandis que de nombreux
Jean Gabin et Simone Signoret ; ce quasi éléments nouveaux sont apparus. Or, au
huis clos d’amour-haine dans un pavillon seuil du tournage, une telle combinatoire de vient à plier Louis Jouvet à son personnage,
de banlieue cerné par les excavatrices est pertes et de gains n’est nullement close. Si le veille à une construction dramatique rigou-
d’une densité dramatique rare, qu’accentue moment est venu d’élaborer concrètement reuse. Un Georges Lacombe (Le journal
la simplicité de l’intérieur. La même année, le récit audiovisuel en exploitant les travaux tombe à cinq heures, 1942, d’après Oscar-
Granier-Deferre adapte en couleur un autre préparatoires, il faut admettre que ceux-ci Paul Gilbert) ou un Henri Decoin (Je suis
roman de Simenon, La veuve Couderc, dont ne sont pas totalement prédéterminants. avec toi, 1943, sur un scénario de Fernand
l’atmosphère est totalement différente, De nombreuses décisions se prennent en Crommelynck) n’eurent pas la même fer-
de par la personnalité d’Alain Delon et effet sur le plateau, où l’on modifie souvent meté. Plus récemment, Adolphe Nysenholc
les nombreuses scènes d’extérieur. Plus telle réplique, tel détail de la mise en scène, commente en ces termes le tournage de
« moderniste » encore, Mathieu Amalric tel point du scénario, sans parler de chan- L’œuvre au noir (1988) : « Delvaux ne res-
n’a pas hésité à transposer dans notre gements parfois plus radicaux. C’est ici, au pecte pas la méthode d’école qui consiste à
monde actuel l’histoire de La chambre bleue vrai, que le caractère collectif de l’entreprise tout prévoir sur papier, l’angulage, les mou-
(2014), parue il y a cinquante ans. s’affirme le plus nettement : le tournage pos- vements d’appareil, etc. Delvaux improvise
sède sa dynamique propre parce que tous une partie au moment du tournage. Il peut
SILENCE, ON TOURNE ! les protagonistes interagissent, entrouvrant se permettre ça avec une équipe où ils se
ainsi la porte à l’imprévu et à l’invention. connaissent bien, car ils ont déjà travaillé
On a pu s’en convaincre : l’établissement On l’aura compris, la personnalité du plusieurs fois ensemble, et […] se sont
du scénario, la rédaction des dialogues, le réalisateur pèse en cette étape d’un poids cooptés entre eux. Mais avec des incon-
choix des comédiens, la fixation des décors accru. Quelques-uns préfèrent s’adapter nus, ce serait difficile de leur imposer cette
obéissent à une logique impérieuse : struc- aux circonstances du tournage, laisser aux façon de faire. Là, tout est noté d’avance ;
turer et seconder l’histoire telle que le réali- comédiens la bride sur le cou, là où d’autres il ne faut plus qu’enregistrer » (La commu-
sateur la conçoit, en donnant aux différents fixent d’avance les moindres détails et s’y nication cinématographique. Reflets du livre
motifs iconiques une valeur communicative tiennent en toute exactitude. Adaptant belge. Actes du colloque de Palerme, mars
bien déterminée. Dès le début de la chaîne S.A. Steeman dans L’assassin habite au 21 1989).
adaptative, cette histoire s’est écartée de (1942) et Quai des Orfèvres (1947), Henri- Tout comme les étapes précédentes, la mise
l’œuvre littéraire dans une large mesure, non Georges Clouzot, fidèle à ses habitudes, ne en scène vise à produire du sens et à le maî-
par l’effet d’un vouloir délibéré, mais du fait laisse rien au hasard : il participe à l’élabo- triser minutieusement par une utilisation
des contraintes propres à la technique ciné- ration du scénario et des dialogues, par- calculée des différents motifs iconiques. Un
LITTÉRATURE ET CINÉMA

11
du livre au film
page de g. Affiche du film La chambre bleue

éclairage bien dosé, par exemple, permet LE FAUX PROBLÈME Nulle recette, nulle formule magique. Seule
de mettre en évidence certains détails, de DE LA FIDÉLITÉ compte la réussite du film, celle-ci liée exclu-
faciliter leur identification, de sublimer un sivement à la personnalité du metteur en
visage, de suggérer douceur ou dureté, tan- Dans quelle mesure le cinéaste cherche-t-il scène […]. Il n’y a donc ni bonne ni mau-
dis que le cinéaste maintient souvent dans – et parvient-il – à « respecter » l’œuvre litté- vaise adaptation » (L’adaptation littéraire au
la pénombre le personnage ou l’objet qu’il raire ? Cela varie de l’un à l’autre, pour autant cinéma, dans La Revue des Lettres modernes).
veut rendre inquiétant. Dans La kermesse qu’on puisse juger en l’absence de critères La question de la fidélité et de la trahison
héroïque (1935), d’après Charles Spaak, rigoureux. Adaptant Le Président de Georges n’est pas close pour autant, car le respect de
Jacques Feyder et son directeur de la photo- Simenon, Henri Verneuil en donne en 1960 l’œuvre littéraire reste un grand classique
graphie Harry Stradling se réfèrent ouverte- une version aussi personnelle que convain- de la culture française. Mais, si elle est aussi
ment à l’imagerie de la peinture hollandaise cante, évidemment liée à la stature de Jean controversée, c’est sans nul doute parce
du xviie siècle. Et quel réalisateur n’a jamais Gabin dans le rôle-vedette. Avec Le corps de qu’elle prend appui sur des postulats erro-
exploité les potentialités dramatiques de mon ennemi (1976), il s’octroie de même nés ; le livre initial et le film, croit-on, sont
l’éclairage nocturne ? Le choix de l’angle de une grande liberté, mais le livre de Félicien deux entités objectives et déterminées, qui à
vue est lui aussi chargé de signification : la Marceau est plutôt un roman d’action, et ce titre peuvent faire l’objet d’une comparai-
plongée a souvent un effet amoindrissant, le réalisateur, réputé « le plus américain des son impartiale. Or, on est loin du compte.
car elle donne au spectateur l’impression cinéastes français », se laisse porter à bon Roland Barthes l’a bien montré, le texte lit-
de dominer la scène, alors que la contre- escient par son style professionnel. Par contre, téraire n’a pas un sens intrinsèque et fixé, sur
plongée d’un immeuble ou d’un person- on a l’impression qu’un Roland Verhavert, lequel tous – auteur, lecteurs et critiques –
nage rendent ceux-ci plus impressionnants. en tournant Bruges-la-morte (1981) d’après pourraient s’accorder sans peine ; c’est, au
Les mouvements de caméra, quant à eux, Georges Rodenbach, s’est efforcé de resti- contraire, la lecture seule qui le fait signi-
contribuent dans une large mesure au tuer avec un soin consciencieux l’atmosphère fier, et dans des directions potentiellement
rythme du récit, desservant particulière- accablante où baigne le roman, méritant imprévisibles. À leur tour, les artisans d’une
ment les actions rapides ou violentes, les- ainsi l’étiquette de « cinéaste littéraire ». adaptation cinématographique n’ont d’autre
quelles seront souvent mises en évidence Or, comme le rappelle un récent dossier du voie que d’interpréter le livre en fonction de
lors du montage final… Or – hormis l’une Magazine littéraire (novembre 2014), cette leurs compétences et habitudes culturelles,
ou l’autre indication d’éclairage –, tous ces étiquette fut également appliquée à François et de s’en forger une version particulière.
constituants spécifiquement filmiques ne Truffaut, qui dans son retentissant article Si une « fidélité » est possible, c’est unique-
se trouvent pas dans le texte littéraire : ils Une certaine tendance du cinéma français (Les ment entre cette version et le résultat final à
constituent une richesse propre au cinéma, Cahiers du cinéma, n° 31, 1954), préconisait l’écran – mais au grand jamais par rapport à
susceptible d’apporter au livre initial une le « respect de l’esprit » plutôt que le « respect l’œuvre adaptée, de laquelle on s’est irrémé-
résonance nouvelle, que ce soit sur le plan de la lettre », et reconnaissait à l’adaptateur le diablement éloigné. Ce n’est pas Armel Job
des significations, sur celui de la construc- droit à une certaine créativité. qui nous contredira, lui qui a laissé à André
tion narrative, et surtout en matière de pou- En 1958, Truffaut va plus loin : « le pro- Chandelle la plus entière liberté pour adap-
voir émotif. blème de l’adaptation est un faux problème. ter en 2009 Les fausses innocences…
RENCONTRE AVEC
FRÉDÉRIC FONTEYNE
RÉALISATEUR DE LA FEMME DE GILLES
SILVIE PHILIPPART DE FOY

La littérature est une C’est de ce travail de création et d’adaptation le lui avaient recommandé avec insistance.
inépuisable source d’inspiration que nous a parlé Frédéric Fonteyne. Cinéaste Par hasard, une lettre de la fille de l’écrivaine
belge né en 1968, il a notamment scénarisé lui avait signalé que les droits audiovisuels
cinématographique. Cependant,
et filmé, en 2004, La femme de Gilles, adapta- étaient disponibles et il savait que plusieurs
littérature et cinéma ne sont tion cinématographique du roman de l’écri- cinéastes avaient eu envie d’adapter cette his-
pas toujours compatibles, et vaine belge Madeleine Bourdouxhe, publié en toire sans jamais finaliser le projet. Quelques
les cinéastes qui prennent le 1937. La scénarisation de La femme de Gilles mois après une première tentative échouée,
risque d’adapter un roman font est une collaboration, d’abord avec Marion il s’est replongé dans l’histoire et l’adapta-
Hänsel et puis avec Philippe Blasband. tion de ce roman lui est apparue comme une
souvent face aux critiques, car il Issu de l’IAD (Institut des Arts de évidence. Au cours de sa lecture, il s’est mis
n’est pas aisé de retranscrire les Diffusion), Frédéric Fonteyne a toujours à prendre des notes, beaucoup de notes, et
mots en images ni de respecter été fasciné par la littérature. C’est elle qui à visualiser les scènes : certains passages du
parfaitement une œuvre lui a donné l’envie de raconter des histoires roman avaient un côté très cinématogra-
et qui l’a mené au cinéma. Il pense cepen- phique et l’ont beaucoup inspiré. Le person-
littéraire. D’autant que le film dant que tous les romans ne font pas de nage principal, Élisa, le fascinait.
qui s’inspire d’un roman relève bons films. Le style se traduit difficilement Après avoir pris des notes sur le livre pen-
plus de la création que d’une à l’écran et un livre d’une grande qualité lit- dant près de trois mois, Fonteyne a ren-
restitution fidèle, car le langage téraire n’assure pas forcément un excellent contré Marie Muller, la fille de Madeleine
film. Que du contraire parfois. Fonteyne Bourdouxhe, à Athènes où elle résidait. Il dit
cinématographique n’obéit pas
pointe par exemple le cas de Kundera, qui lui avoir parlé pendant près de huit heures
aux mêmes règles que l’écrit. écrit à dessein des livres inadaptables. d’affilée. L’écoute de Marie Muller a été très
Au travers du film, le cinéaste Pourquoi un cinéaste choisit-il d’adapter attentive et il a fini par la convaincre qu’il
propose sa propre vision de une histoire en particulier ? Pour Frédéric allait rendre justice au roman de sa mère.
Fonteyne, c’est une question de « réso- Beaucoup de gens disent qu’il faut trahir un
l’histoire, sa propre lecture.
nance ». Il y a, affirme-t-il, « un côté auto- roman pour faire un bon film. Mais l’envie
biographique et profondément intime dans de Frédéric Fonteyne était de rester fidèle à ce
le choix d’un cinéaste » : l’histoire qu’il qui faisait le roman et à ce qu’il avait ressenti
décide d’adapter correspond exactement à lors de la première lecture. Un de ses objectifs
ce qu’il a envie d’exprimer à ce moment-là était de faire ressentir ce qui se passe dans la
et à ce qui résonne en lui. tête des personnages. Il y avait chez lui une
La lecture du roman de Madeleine réelle volonté de proximité par rapport au
Bourdouxhe a été un moment très intense roman et aux émotions des personnages.
pour le réalisateur. Le coup de foudre n’est Bien sûr, comme cela arrive souvent, beau-
pourtant pas arrivé tout de suite. Plusieurs coup de scènes ont été coupées au montage
personnes autour de lui avaient lu le livre et et ce n’est qu’après celui-ci que Frédéric
LITTÉRATURE ET CINÉMA

13
rencontre
Frédéric Fonteyne - doc. presse © DR

Fonteyne a vu l’immense différence avec


le roman. Pour le cinéaste, les mots dans le
roman permettent d’adoucir la vérité insup-
portable de cette histoire ; ils offrent au lec-
teur la possibilité d’intégrer les choses petit
à petit. Mais les images cinématographiques
ont un effet beaucoup plus fort et plongent
directement le spectateur dans la violence de
l’histoire.
Quant à l’accueil du public, Frédéric
Fonteyne se souvient que les réactions ont
été à la fois dures et très émouvantes. Parce
que l’expérience que propose le film est dif-
ficile.
Avec le recul des années, le réalisateur mesure
à quel point son travail sur La femme de Gilles
a été intense et terriblement compliqué pour
lui. Il le sait, il est extrêmement rare de res-
sentir un tel lien avec un livre. Il ne l’a plus
jamais vécu depuis et se demande si cela
arrivera encore un jour. Depuis La femme
de Gilles, il a réalisé un autre film, Tango
libre (2012), à partir d’un scénario original
d’Anne Paulicevich. Mais il espère encore
découvrir dans la littérature des perles qui lui
donneront envie de les transposer à l’écran.
On ne peut que le lui souhaiter.

Madeleine BOURDOUXHE, La femme de


Gilles, Paris, Gallimard, 1937. Rééd. : Labor, coll.
« Espace Nord » n°21 ; Actes Sud, coll. « Babel ».
Jean-François PLUIJGERS, Genèse d’un film.
La femme de Gilles, Bruxelles, Luc Pire, coll.
« Wallimage », 2004.
Le film de Frédéric Fonteyne est disponible en
DVD (édition Cinéart).
STEFAN LIBERSKI
ÉCRIVAIN PAS SIMPLEMENT
NAUSICAA DEWEZ

Écrivain protéiforme – on lui Le Carnet et les Instants : Vous êtes écri- casion de partir à Rome, sur le tournage de
doit romans, récits, bandes vain, bédéiste, cinéaste, homme de télé- La città delle donne. Liliana Betti, une amie
vision… Comment passez-vous de l’un à que j’avais rencontrée à la Mostra de Venise,
dessinées (avec son complice
l’autre ? m’avait dit qu’il fallait absolument que je
Jannin), sketches (eux aussi Stefan Liberski : Je ne sais pas trop. Ce sont vienne voir un tournage de Fellini. J’ai vendu
souvent co-écrits avec Jannin) des activités qui pour moi se sont toujours une petite affaire que j’avais à Bruxelles et je
et scénarios –, Stefan Liberski enchaînées l’une à l’autre assez naturelle- suis parti à Rome. J’y suis resté trois ans. Sur
est aussi acteur et réalisateur ment. Elles sont le résultat d’envies diverses Wikipedia, il est indiqué que j’ai été l’assis-
mais elles sont aussi liées à des rencontres, des tant de Fellini. C’est une absurdité qui traîne
pour la télévision et le cinéma. contextes, des occasions. Il y a quand même, d’article en article et que je n’arrive pas à cor-
Son dernier film, Tokyo fiancée, je crois, quelque chose de commun à tout ce riger, ça m’énerve. L’assistant sur le tournage
sorti sur les écrans belges à que je fais : l’écriture. Tout part de l’écriture. était Maurizio Mein, l’assistant de toujours
l’automne 2014, est tiré du J’ai été copywriter pour gagner ma vie ; j’écris de Fellini. Moi, j’étais, disons, un témoin pri-
des romans, des petits essais ; j’ai écrit des vilégié. J’ai apporté des cafés, comme on dit.
roman autobiographique
centaines de sketches (on pourrait les croire C’est fou ce qu’ils en buvaient, des cafés. Mais
d’Amélie Nothomb Ni d’Ève ni improvisés, mais en réalité ils sont toujours j’étais dans le cercle et j’apprenais beaucoup.
d’Adam (Albin Michel, 2007). Un très écrits) ; j’écris des scénarios, que ce soit
film dont Liberski signe aussi le moi qui les tourne ou pas, j’écris des bulles de Votre travail de cinéaste influe-t-il sur
BD… Tout part donc de l’écriture. Bien sûr votre manière d’écrire ?
scénario. Évidemment.
je pourrais ne faire que ça mais je ne suis pas Il m’apparaît aujourd’hui que lorsqu’on écrit
On le retrouve, un jour de assez sage. Je n’arrive pas à rester assis à mon ou qu’on filme, quand on joue ou qu’on
novembre, dans un café ixellois, bureau et à écrire toute la sainte journée. J’ai invente quoi que ce soit, il y a toujours ce
pour parler de Tokyo fiancée, toujours besoin de sortir, de faire autre chose. moment où il faut être au plus près de son
D’autant que j’aime faire des images et des instinct. On ne peut se fier vraiment qu’à lui.
de cinéma et de littérature.
sons, j’aime les acteurs, j’aime travailler avec Avant et après coup, on peut certes réfléchir,
eux et le travail en équipe en général. Je ne analyser, trouver mille bonnes raisons à ceci
pourrais pas me passer de tout ça. Même si ou à cela, mais il y a toujours le moment de
j’ai bien conscience qu’un danger toujours me l’instinct – et il faut l’écouter, quitte d’ailleurs
guette : celui de la dispersion. à ce qu’il remette tout en question. C’est
l’instinct qui, au bout du compte, vous dicte
Vous avez, paradoxalement peut-être, où mettre la caméra au moment de filmer
commencé par le cinéma avant de passer ou quelle valeur donner au plan. Je retrouve
à l’écriture. un peu ça dans l’écriture. Certains passages
Au départ, je voulais faire du cinéma. J’ai viennent d’un seul coup, dans la jubilation,
écrit quelques scénarios. Un jour, j’ai eu l’oc- et ils ne bougeront presque pas par la suite,
LITTÉRATURE ET CINÉMA

15
rencontre
Stefan Liberski - doc. presse FIFF © DR

alors que d’autres (plus nombreux hélas que


les premiers dans mon cas) exigent beaucoup
de sueur et d’efforts, mais ceux-là sont aussi
une manière de rejoindre l’instinct de la
phrase. Quand les mots se mettent à sonner
juste, il n’y a que l’instinct musical qui peut
vous le garantir.

Le travail de l’écriture passe-t-il alors par


l’oralité ?
Quand j’écris, les dialogues me viennent assez
facilement. C’est d’ailleurs généralement le
travail qu’on me confie quand je travaille avec
d’autres scénaristes. J’entends l’écriture comme
on entend des voix. C’est le cas pour les textes
que j’écris comme pour ceux que je lis. Lorsque
je lis un texte que j’aime (un texte qui me parle),
j’entends une voix. Même si je ne connais pas
la voix de l’écrivain. Je ne connais pas la voix de
Nabokov, par exemple, mais j’entends sa voix
quand je lis ses livres. En revanche je connais
bien celle de Yourcenar et je la retrouve quand
je la lis. Et bien sûr la voix d’Amélie Nothomb.
Impossible de ne pas entendre la voix d’Amélie
quand je lis ses livres ! J’espère qu’à la lecture
de mes textes, le lecteur entend aussi une voix.

Malgré la dimension auditive de votre écri-


ture, certains de vos textes – G.S., écrivain
tout simplement, notamment – paraissent
inadaptables au cinéma.
Certains de mes livres sont adaptables, d’autres
pas. Pour Le triomphe de Namur, par exemple,
j’ai d’abord hésité entre un récit écrit et un
scénario. C’est l’histoire d’un cinéaste. J’y vois
16

même des procédés qui seraient intéressants elle devient écrivain et décide au fond d’une
à mettre en image. G.S., écrivain tout simple- identité sexuelle. Le titre du roman renvoie
ment, par contre, est très lié à l’écrit. Sa rhé- d’ailleurs à cette hésitation. J’espère avoir gardé
torique est littéraire, elle ne s’image pas. Mais quelque chose de tout cela dans mon film. En
j’espère qu’il y a une voix qui l’énonce. outre, c’est un roman très drôle, assez atypique
dans l’œuvre d’Amélie. Après l’avoir lu, j’ai
Votre dernier film, Tokyo fiancée, est l’adap- tout de suite appelé Amélie pour lui faire part
tation d’un roman d’Amélie Nothomb. de mon envie d’adapter le livre. Pour mon plus les libertés, je pouvais moi aussi les prendre.
Comment est né le projet de ce film ? grand bonheur, elle en fut enchantée. Le projet Elle m’indiquait la voie, si vous voulez.
En 2005, je suis allé au Japon pour tourner a ensuite mis du temps à se réaliser. Le mon-
quelques séquences d’un autre film, Bunker tage financier a été difficile et puis il y a eu le Votre film se termine par les mots « Tout
Paradise. Le pays m’a énormément touché. tsunami, qui a retardé le tournage – mais qui ce que l’on aime devient une fiction »,
Je me suis alors promis de revenir faire tout a aussi porté le film dans une autre direction. qui sont extraits d’un autre livre d’Amélie
un film au Japon. J’avais des idées en tête, des Nothomb, La nostalgie heureuse : les avez-
brouillons. Puis en 2007 m’est arrivé Ni d’Ève Qu’est-ce qui fait pour vous une bonne vous repris pour signifier cette liberté que
ni d’Adam. C’était la coïncidence que j’atten- adaptation ? vous vous êtes accordée vis-à-vis du roman
dais. Je trouvais l’histoire parfaite. C’était une C’est assez banal, mais je crois qu’il s’agit qui vous a inspiré ?
histoire d’amour et je voulais une histoire avant tout de rester fidèle à l’esprit du livre, Exactement. Je connais bien Amélie. Nous
d’amour. Mais il s’agit d’un amour très par- plus qu’à sa lettre – de le trahir pour rester sommes amis. J’ai eu peur d’abord de prendre
ticulier qui se cherche entre fraternité, goût, fidèle, en quelque sorte. Les premières mou- trop de libertés avec son livre. Mais comme je
exotisme et sensualité. L’histoire est d’une tures du scénario de Tokyo fiancée reprenaient vous l’ai dit, le fait de me promener au Japon
grande simplicité, droite comme un film le roman d’Amélie de manière littérale. Mais avec son roman m’a libéré. « Amélie fait un
d’Ozu. Et pourtant le sentiment qui est exposé quand je me suis baladé au Japon avec le livre livre, moi je fais un film » : voilà ce que je me
là est, je crois, inhabituel. Il dévoile une sen- sous le bras pour aller visiter les lieux qu’il suis dit. Au fur et à mesure des moutures du
sualité ambiguë, le bonheur presque détaché décrivait, je me suis rendu compte que ce que scénario, je me libérais de plus en plus. Et
d’une rencontre amoureuse. Amélie décrit je voyais ne correspondait pas toujours avec pourtant, je ne crois pas l’avoir jamais trahie.
dans ce livre quelque chose que je n’ai pas vu ce que je lisais. Un exemple ? Amélie raconte Je crois avoir gardé l’esprit. L’esprit d’Amélie.
souvent traité en littérature (ou au cinéma) qu’un soir Rinri fait un feu d’artifices dans
– et qui échappe en général aux commen- un parc. Elle nomme précisément le parc : Cette adaptation avait tout de l’entreprise
taires (du moins m’a-t-il semblé). L’héroïne est le Shirogane. J’ai vu le parc. Il est impossible périlleuse, puisqu’elle porte sur le roman
moins dans la passion pour son fiancé japonais d’y faire un feu d’artifices. Il est minuscule autobiographique d’une auteure vivante
que dans l’hésitation et la question de ce que et il est fermé à 17 h. Naïvement, j’étais et de surcroît très médiatisée. Il fallait
celui-ci représente. C’est elle qui se cherche d’abord un peu choqué. Puis j’ai ri de ma imposer la figure de Pauline Étienne en
à travers lui, il n’est qu’une occurrence de sa propre naïveté et je me suis dit que si Amélie Amélie Nothomb. Vous avez en outre
métamorphose. Au moment de cette histoire, avait évidemment le droit de prendre toutes choisi de situer l’histoire dans le Japon
LITTÉRATURE ET CINÉMA

17
rencontre
page de g. Affiche du film Tokyo fiancée

d’aujourd’hui, alors que le roman se passe Pourtant, il y a une très belle scène de lec- aiment cette scène, d’autres sont choqués
dans les années 1980. ture dans le film, une lecture dans le bain. – peu, en fait. C’est en outre une scène qui a
Ces choix-là eux aussi ont été très instinctifs. Oui, c’est une lecture de Mishima. La scène plutôt bien marché partout où elle a été pro-
Pauline ne ressemble pas vraiment à Amélie, est plus longue dans le roman et j’avais filmé jetée, même auprès de spectateurs étrangers
c’est vrai. Quoique je voie une certaine res- beaucoup plus de cette lecture. Ce fut très qui n’ont pas la référence à Sandra Kim.
semblance entre elles quand Pauline s’habille raccourci dans le montage final, pour des rai-
en geisha. Je pense qu’elles feraient le même sons de rythme du film. Avant Tokyo fiancée, Alain Corneau avait
genre de geisha ! En tout cas de toutes les lui aussi adapté une œuvre autobiogra-
actrices que nous avons auditionnées, c’est Mais la scène la plus remarquée de phique d’Amélie Nothomb, Stupeur et
Pauline Étienne qui, d’emblée, m’a semblé Tokyo fiancée est sans doute le moment tremblements : ce film était-il une réfé-
évidente. Encore une fois, j’ai essayé d’être où Pauline Étienne se met à chanter son rence pour votre propre travail ?
fidèle à la fois à l’esprit du livre, mais aussi amour du Japon sur l’air de J’aime la vie. Le film de Corneau m’a plu, mais il ne m’a
à ce qui me lie à Amélie. Avec les amis, on Dans le roman, il est dit qu’Amélie chante, pas influencé du tout. Il n’y a aucune réfé-
peut se permettre de pousser le bouchon un danse et saute sur les canapés après sa pre- rence à ce film dans Tokyo fiancée. C’est une
peu loin tout en sachant qu’il y a un fond mière nuit d’amour. C’était aussi prévu dans adaptation littérale, ce que Tokyo fiancée n’est
d’acceptation. Et Amélie a accepté. le scénario. Au moment du tournage, je ne pas. Surtout, Corneau a tourné son film à
savais pas exactement ce que j’allais faire Paris, à la Défense, et pas au Japon – il en fut
Si Tokyo fiancée dialogue forcément avec chanter au personnage. C’est Pauline Étienne d’ailleurs très chagriné.
Ni d’Ève ni d’Adam, on y trouve aussi des qui, pour des raisons bien particulières (et
références au film Hiroshima mon amour. intimes), adore cette chanson et elle m’a pro- Votre film, au contraire, montre un véri-
Oui, c’est un film emblématique, une histoire posé de la chanter. On a alors très vite écrit table amour pour le Japon.
entre une Occidentale et un Japonais sur fond de nouvelles paroles ensemble. Vous savez, Oui, c’est pourquoi je voulais une histoire
de bombe atomique. La bombe atomique n’est il y a dans les livres d’Amélie des ruptures d’amour. Je voulais faire un film au Japon
évidemment pas sans évoquer la catastrophe de ton que j’adore. À certains moments, elle qui soit une lettre d’amour au Japon. Quand
de Fukushima que j’ai intégrée dans mon film. peut vous ciseler des maximes à la Chamfort j’ai voyagé là-bas, j’ai eu un guide excellent.
Il y a des images d’archives dans Tokyo fiancée ou à la La Rochefoucauld, coulées dans un Il a d’ailleurs été assistant sur le film. Il m’a
tout comme dans le film de Resnais. Dans le style Grand Siècle impeccable ; et puis à montré des choses du Japon très différentes
roman d’Amélie, Rinri lit des passages d’Hiro- d’autres, elle écrit des dialogues complète- de celles qu’on connaît habituellement de ce
shima mon amour. Ça n’aurait pas bien tenu à ment déliés sur le chocolat blanc, la bière pays : les temples ou les Shinkansen. Je vou-
l’écran. J’ai préféré intégrer autrement la réfé- d’Orval ou dieu sait quoi. Malgré ces rup- lais montrer un Japon moins connu, celui
rence à Hiroshima. Fukushima est une manière tures de ton, on entend toujours sa voix. La des quartiers excentrés et des arrière-cours
de faire écho à Hiroshima mon amour. Même si scène où Pauline Étienne chante, que j’ai où jouent les enfants, celui des montagnes
tout cela est dérisoire au regard de l’immense en outre soulignée par des petits cœurs qui où l’on se perd et des îles noires. C’est mon
catastrophe de Fukushima, catastrophe qui apparaissent à l’écran, est une manière de Japon. C’est celui que j’ai vu et que j’avais
dure encore et durera pour les siècles des siècles. faire écho à cette liberté d’Amélie. Certains envie de partager.
Dessin de Max de Radiguès, Je veux danser comme Gene Kelly
BANDE DESSINÉE
ET CINÉMA
UNE LONGUE, TUMULTUEUSE,
MAIS PROMETTEUSE HISTOIRE D’AMOUR
MARIE-CHRISTINE GOBERT

Si dans la grille de classification UNE AVENTURE SÉDUISANTE grand nombre, mais une bonne adaptation
des arts, les cases 7 et 9 sont demande du génie, de la technique et sur-
distantes et distinctes, dans Les adaptations cinématographiques de tout, du respect pour l’œuvre initiale.
bande dessinée se multiplient jusqu’à
leur histoire, il n’en est rien ! En paraître l’incontournable suite logique AU COMMENCEMENT,
effet, le septième art – le cinéma d’un album à succès. Il est vrai que le ÇA SE PASSE AILLEURS
– et le neuvième art – la bande passage d’un médium à l’autre se révèle
dessinée – se mêlent dès leurs séduisant au vu des procédés communs qui Outre-Atlantique : la bande-dessinée et le
entrent dans leur conception : deux arts cinéma se rencontrent dès leurs premiers
origines. Les pionniers du dessin séquentiels où se juxtaposent différents pas puisque l’un des pionniers dans les deux
animé étaient des dessinateurs niveaux narratifs ayant recours au symbo- domaines, Winsor McCay, réalise en 1911
reconnus en leur temps ! lisme ou à la métaphore pour exprimer des déjà l’un des premiers dessins animés amé-
Ou devrait-on dire que les idées abstraites, des sentiments ou des émo- ricains à partir de la célèbre bande dessinée
tions, et où l’image est langage. Toutefois, Little Nemo in Slumberland dont il est l’au-
pionniers de la bande dessinée
il serait trop simpliste de croire en l’idée teur. Si la démarche de McCay s’inscrit bien
firent partie des premiers reçue qu’une bande dessinée est le story- dans l’innovation artistique, la suite aux
réalisateurs de l’histoire board 1 d’un film, car si ces deux médias USA visera surtout la rentabilité d’une opé-
du cinéma d’animation ? utilisent un même langage, leur grammaire ration à faible risque. Ainsi, à la manière des
est différente. Si le cinéma apporte à la périodiques fidélisant leurs lecteurs grâce à
Revenons sur ce qui unit les
bande dessinée le son et le mouvement, l’insertion entre leurs pages de daily strips et
deux arts, ce qu’il s’est passé en cela doit se faire avec prudence et rester en Sunday strips (les deux grandes branches à
Amérique et en Europe tout au harmonie avec l’univers graphique initial. l’origine des comic strips ou comics, termes
long du siècle passé pour enfin L’âme des personnages doit être respectée désignant aujourd’hui le genre de la bande
parler de l’ici et maintenant : pour que l’adaptation soit un succès. En dessinée aux USA), les maisons de produc-
outre, le rapport au temps de narration tion et les cinémas voient un bon moyen
les adaptations belges de bande change lui aussi lorsqu’il y a adaptation. de fidéliser leurs spectateurs en diffusant
dessinée au cinéma et leur Alors que le lecteur était roi et lisait une chaque semaine, avant le film, un feuil-
avenir prometteur. BD à son rythme, s’attardant sur l’une ou leton (serial) souvent adapté d’un comics.
l’autre planche ou revenant en arrière à Ainsi apparaissent à l’écran Flash Gordon,
l’envi, le réalisateur lui impose maintenant Captain America ou encore Batman, héros
sa loi par le tempo du montage qu’il choi- bien connus et têtes d’affiches récurrentes,
sit. Adapter une bande dessinée au cinéma en Europe également. Que les afficionados
est un moyen certain de réjouir un public des super-héros US se réjouissent, les pro-
de lecteurs conquis et d’élargir ce public ductions DC Comics et Marvel sont plani-
en rendant l’œuvre accessible à un plus fiées jusqu’en 2020.
20

LES DÉBUTS, DE CE CÔTÉ blanc adaptés des albums par Eddy Ryssack Animations) de Raja Gosnell sorti en 2011
DE L’ATLANTIQUE et Maurice Rosy), d’Astérix et Obélix par et dans lequel un Gargamel en chair (l’ac-
Ray Goossens pour Dargaud et Belvision teur Hank Azaria) se lance à la poursuite
En Europe, l’histoire du dessin animé com- en 1967 avec Astérix le Gaulois et de Lucky de petits hommes bleus virtuels. Et nous
mence plus ou moins au même moment Luke par ses scénariste et dessinateur René rappellerons que ce n’est qu’après 30 ans
qu’en Amérique avec le Français Émile Goscinny et Morris en 1971 dans Daisy de réflexion que Steven Spielberg s’est dit
Cohl, un célèbre caricaturiste qui puise dans Town aux Studios Belvision. Le recours à séduit par la nouvelle technique de la perfor-
ses propres travaux dessinés pour réaliser ses l’animation semble donc être le moyen le mance capture 3 proposée par Peter Jackson
premiers films animés : les deux mondes plus aisé de donner la vie aux personnages pour reproduire fidèlement le monde ima-
communiquent dès leurs débuts ici aussi. de papier, mais grâce à la performance de giné par Hergé et adapter enfin au cinéma
Mais faisons un bond dans le temps, pas- Jean-Pierre Talbot, les fans de notre reporter le diptyque Le secret de la Licorne et Le trésor
sons les prémisses des deux arts pour obser- national ont quand même eu la chance de de Rackham le rouge dans Les aventures de
ver ce qu’il arrive aux héros de la bande des- voir Tintin « en chair et en os » très vite à Tintin : le secret de la Licorne sorti en 2012.
sinée de l’école franco-belge2 dite classique l’écran dans Tintin et le mystère de la Toison Le passage des effets spéciaux classiques aux
dès la deuxième moitié du xxe siècle. Car d’or en 1961 et Tintin et les oranges bleues effets numériques a donc été décisif. Notons
nos reporters, petits hommes bleus ou cow- en 1964, respectivement par les réalisateurs qu’une technique nouvelle ne supplante
boys solitaires s’animent sur nos écrans et Jean-Jacques Vierne et Philippe Condroyer pas forcément une ancienne, et que depuis
s’exportent dans les salles du monde entier via l’Alliance de Production cinématogra- quelques années, de plus en plus de procé-
depuis de nombreuses années eux aussi. phique. Qu’il s’agisse de dessins animés dés d’animation apparaissent et cohabitent
S’animent, c’est le mot puisque les premiers dans lesquels évoluent les personnages des- sous le nom générique de film d’animation.
transferts d’un médium à l’autre se sont sinés ou de films en images réelles dans les-
faits sous la forme du dessin animé. L’une quels les acteurs se griment pour représenter AU MÊME MOMENT, EN FRANCE
des caractéristiques les plus marquantes au mieux les personnages, la machine était
des héros de BD étant leur physique aux lancée ! Si Tintin et les Schtroumpfs sont belges,
traits souvent exagérés qui leur donnent les réalisateurs des films cités ci-dessus ne le
cet aspect caricatural cher aux lecteurs, une DE RETOUR EN AMÉRIQUE, sont pas. On note en effet une tendance des
adaptation en images réelles avec des acteurs UN PEU PLUS TARD maisons de production étrangères à « récu-
ressemblant plus ou moins aux personnages pérer » nos héros de bande dessinée récur-
qu’ils incarnent semble trop risquée. Nous L’évolution technologique aidant, une rents. Cela peut se passer pour la raison la
rappelons ici les premières animations de infinité de possibilités nouvelles se sont plus noble : un réalisateur étranger connaît
Tintin en 1947 dans Le crabe aux pinces offertes aux réalisateurs. Ainsi sont apparus et apprécie un héros de l’école franco-belge
d’or (film d’animation réalisé avec des pou- des films aux acteurs hybrides à la fois en et décide d’en acheter les droits d’adapta-
pées de chiffon par Claude Misonne), des 3D et en 2D. Nous citerons ici l’hollywoo- tion avec le rêve d’en reproduire fidèlement
Schtroumpfs en 1965 dans Les aventures dien Les Schtroumpfs (The Smurfs aux stu- l’univers au cinéma, comme ce fut le cas
des Schtroumpfs (cinq épisodes en noir et dios Columbia Pictures et Sony Pictures de Spielberg à qui Hergé accordait toute sa
LITTÉRATURE ET CINÉMA

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BD et cinéma
Affiches des films Le crabe aux pinces d’or,
Tintin et le mystère de la Toison d’or
et Les aventures de Tintin

confiance. Les critiques sont mitigés quant demi d’entrées en France), les maisons de quelle qu’en soit l’origine. Si ce potentiel
au caractère fidèle de la restitution, mais production françaises sont convaincues que public élargi est du pain bénit pour les mai-
suite à un échange épistolaire avec le réalisa- le filon est à creuser ; et il leur suffit de tendre sons de production, c’est également une
teur américain, Hergé confie à un ami : « Je la main (et le portefeuille) vers le patrimoine aubaine pour les auteurs de bandes dessi-
sais que je risque de ne pas reconnaître mes du pays d’à côté. Ils en ont les moyens et nées qui, de cette façon, ont la possibilité de
personnages, mais Spielberg est un créateur tout à y gagner puisqu’adapter une bande diffuser plus largement leurs œuvres. Ainsi,
et je veux lui accorder ma confiance4. » dessinée au cinéma vise un public conquis, en un peu plus de 10 ans seulement, sont
Toutefois, on parle plus souvent du côté susceptible de devenir consommateur de passés à l’écran, avec des fortunes diverses,
« poule aux œufs d’or » qui séduit notam- l’adaptation. Notons qu’aux amateurs de la la plupart de nos héros franco-belges : le
ment nos voisins français. En effet, suite bande dessinée, s’ajoutent un potentielle- Marsupilami, L’Élève Ducobu, Boule et
au succès d’un Astérix et Obélix, mission ment très large public n’ayant pas encore eu Bill, Blueberry, Largo Winch, Iznogoud,
Cléopâtre adapté au cinéma par Alain l’occasion de découvrir l’univers de la BD et Lucky Luke, et récemment Benoît Brisefer.
Chabat en 2002 (14 millions d’entrées en voyant dans le film une façon détournée d’y Il semblerait qu’à l’instar des super maisons
France) ou du Petit Nicolas porté à l’écran parvenir ; mais aussi une part de cinéphiles de production américaines, les producteurs
par Laurent Tirard en 2009 (5 millions et désireux de découvrir une nouvelle œuvre français aient pris le parti de tourner ces
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films en images réelles et se soient détournés Will Eisner est le premier à insérer l’appel- profit. Certains se sont pourtant lassés de
du film d’animation, a priori moins destiné lation sur la couverture d’une de ses œuvres cette conformité et des maisons d’édition
à fournir des blockbusters. De plus, ces per- (A contract with God and Other Tenement dites « indépendantes » ou « alternatives »
sonnages ne sont pas les héros d’un album Stories parue en 1978 chez Baronnet), il y a sont nées et ont laissé la chance aux auteurs
unique mais de toute une série d’aventures ; du mouvement dans le paysage mondial de d’œuvres plus personnelles, plus « artisa-
si le premier opus a plu, une suite est facile- l’édition de la bande dessinée. Pour rappel, nales » de rencontrer un public différent
ment envisageable et certainement rentable le genre du graphic novel 6 est né en contes- de celui habituellement lecteur de bande
pour les maisons de production. Aucune tation des comics et cherchait à se frayer un dessinée. Ainsi sont apparus sur la scène
raison pour elles de s’arrêter en si bon che- chemin vers les tables des librairies géné- franco-belge d’une part, le genre du roman
min ; l’avenir des piliers de la bande dessi- rales en proposant, à l’origine, des ouvrages graphique et d’autre part, des labels alter-
née franco-belge dans les salles obscures est se différenciant de la production de bande natifs tels que Futuropolis, L’Association,
donc assuré, même s’il fera plus souvent le dessinée courante tant par le contenu (des Ego comme x, Les Requins Marteaux, le
bonheur des enfants que de leurs parents. œuvres plus confidentielles ancrées dans Frémok… et de nouvelles collections au
une réalité sociale et destinées à un public sein des grandes maisons d’édition qui se
L’ÉDITION FRANCO-BELGE, adulte) que par la forme (un format plus sont tardivement repositionnées7.
UN VENT DE CHANGEMENT petit, une couverture souple, le refus de la
couleur, un plus grand nombre de pages, DANS LES SALLES DE CINÉMA,
Aujourd’hui, il est virtuellement possible une mise en page différente où le rapport DU CHANGEMENT ÉGALEMENT,
de conférer le mouvement à n’importe quel entre texte et dessin est plus libre). La scène L’EXEMPLE DE PERSEPOLIS
style esthétique grâce à l’évolution des tech- éditoriale franco-belge ayant sous-estimé
nologies de création et de production dans le genre a mal négocié ce tournant et s’est À l’instar du monde éditorial, le cinéma s’in-
le domaine des arts graphiques ; et si les trouvée à la traîne, préférant se cantonner téresse lui aussi depuis une dizaine d’années
techniques de base de l’animation restent dans l’édition des bandes dessinées « clas- au roman graphique. Le succès de l’adap-
les mêmes, chaque mise en œuvre est spé- siques ». L’adjectif se réfère ici au formatage tation cinématographique d’un roman gra-
cifique au projet concerné, ce qui confère progressif de la bande dessinée francophone phique a été démontré en 2007 avec l’adap-
à toute adaptation d’œuvre graphique ori- au format 48CC (comme l’a baptisée Jean- tation de Persepolis (quatre volumes édités
ginale un statut de « quasi-prototype5 ». Christophe Menu de L’Association pour entre 2000 et 2003 par L’Association) de
Les auteurs de la nouvelle génération de la 48 pages cartonné en couleurs) qui répon- Marjane Satrapi qu’elle a elle-même copro-
bande dessinée ne sont pas en reste lorsqu’il dait aux lois du marché : en produisant duite avec Vincent Paronnaud (aussi connu
s’agit de se lancer dans des expériences nova- des œuvres standardisées et uniformes, sous le nom de plume de Winshluss) et
trices. Cette nouvelle génération se trouve au contenu politiquement correct et tout qui a connu pas moins de 28 nominations
être l’héritière des grands changements opé- public, fidélisant le lectorat grâce à la publi- dans des festivals prestigieux et a remporté
rés lors du tournant des années 1980 par le cation d’une série autour d’un même héros, 11 prix (nous citerons le Prix du jury au
monde éditorial de la bande dessinée. Suite les maisons d’édition minimisaient la prise Festival de Cannes en 2007, les Césars de la
à l’émergence des graphic novels aux USA où de risque et étaient certaines d’engranger du meilleure première œuvre et de la meilleure
Marjane Satrapi - doc. presse © Maria Ortiz
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adaptation en 2008). L’œuvre, par sa qualité triste à la fois qui restera gravé dans l’esprit devenu un. Pour le spectateur, il s’agit tou-
tant dans sa version papier qu’animée et par de lecteurs du monde entier puisqu’il a été jours d’une autobiographie, le pacte est
l’importance de son rôle dans l’histoire des traduit en une vingtaine de langues déjà. respecté, mais pour l’auteure c’est devenu
adaptations de la bande dessinée contem- Des images en noir et blanc, un humour une fiction. La vision lucide et le trait de
poraine au cinéma, mérite que nous nous féroce pour questionner une société sur des Marjane Satrapi alliés au génie de Vincent
y attardions. Persepolis, c’est le récit auto- thèmes aussi divers que l’enfance, la poli- Parronaud font de Persepolis-film une œuvre
biographique de Marjane, née en 1969 en tique, la religion, l’exil, l’adolescence et la qui, pour reprendre les mots de Thomas
Iran dans une famille moderne et cultivée recherche d’identité. Persepolis, c’est aussi Sotinel dans un article paru dans Le Monde
qui assiste aux troubles qui vont mener à la une histoire de premières. Première bande le 27 juin 2007, « circule sans effort appa-
révolution islamique et à la chute du Chah dessinée d’un(e) auteur(e) iranien(ne) mais rent entre la tragédie historique et la comé-
en 1979. Elle sera envoyée en Autriche pour aussi première autobiographie animée. Afin die familiale, entre le drame vu par les yeux
poursuivre ses études en sécurité. C’est un de porter son autobiographie à l’écran, d’un enfant et la satire sociale9 ». Quant à
journal de bord au graphisme simple mais Marjane Satrapi s’est alliée au bédéiste l’apport de la version animée à la version
percutant dans lequel sont décrits tous ces Vincent Paronnaud et à une équipe de pas papier, même si la bande dessinée avait
événements poignants sur un ton drôle et moins de 90 personnes. Il lui a fallu 3 ans déjà conquis un public certain (les libraires
et 80 000 dessins pour transposer, sans constatent en effet que les consommateurs
effets spéciaux mais avec des voix de stars acquérant un exemplaire de l’ouvrage ne
(Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, sont pas toujours des lecteurs de bande des-
Danielle Darrieux…), son histoire au sinée en temps normal), l’adaptation a per-
cinéma : sa bande dessinée n’étant pas le mis de toucher un public plus large encore.
story-board du film, il a fallu redessiner, se Fier de ce succès, le duo ne s’est pas arrêté là
repositionner, trouver le ton pour ne pas puisqu’en 2011 est sorti un deuxième film
prétendre faire le portrait d’une génération adaptant une bande dessinée de Marjane
mais rester fidèle à l’intention de départ qui Satrapi, Poulet aux prunes. Un film en
était de faire le portrait d’une jeune femme images réelles cette fois qui raconte de façon
ayant « vécu en des temps intéressants ». En romancée la triste et poétique histoire du
passant d’un médium à l’autre, le rapport grand-oncle de Marjane, Nasser Ali Khan
qu’entretenait Marjane Satrapi à l’histoire (joué par Mathieu Amalric) qui décide de se
a changé selon elle8, car elle a vu les per- laisser mourir après la perte de son violon.
sonnages se détacher d’elle. Elle considère
l’expérience comme frôlant la schizophré- EN BELGIQUE, AU PRÉSENT
nie puisque devant l’équipe du tournage
elle ne pouvait plus simplement dire « moi D’une autobiographie animée entièrement
je » mais devait dire « elle » pour désigner réalisée en France par une auteure qui se
l’héroïne. Son personnage en est réellement sent française même si elle n’en a pas la
LITTÉRATURE ET CINÉMA

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BD et cinéma
page de g. Affiche du film Persepolis
page de d. Affiche du film Couleur de peau : miel

nationalité, passons à une autre autobio- son histoire, qu’il a décidé de raconter dans de la bande dessinée. Pour Jung11, il s’agit
graphie animée, adaptée quant à elle d’une le roman graphique Couleur de peau : miel d’un processus organique qui ne lui permet
bande dessinée plus proche de chez nous : paru en 2007 (suivi d’un tome II en 2008 plus de dissocier la BD du film, il s’agit de
Couleur de peau : miel de Jung coréalisée et d’un tome III en 2013) chez Quadrants. la même histoire contée avec des outils dif-
avec Laurent Boileau. Jung est un auteur Par le biais d’un dialogue entre le Jung adulte férents où la technique s’est mise au service
de bande dessinée accompli qui depuis une et le Jung enfant, empreint d’autodérision, de l’histoire. Commencé en 2008 et sorti en
vingtaine d’années aborde les thèmes du l’auteur revient sur les grands questionne- 2012, le projet de ce film hybride – à l’ins-
déracinement, de l’abandon, de l’Asie, de ments ayant jalonné son existence : l’aban- tar de la quête identitaire qu’il raconte – s’est
l’identité et de la fratrie : thèmes qui lui sont don, le refus des origines, l’autodestruction, révélé en constante évolution jusqu’à devenir
chers car ils lui sont familiers. En effet, né le rattachement à une autre culture (japo- un objet final atypique où le gros de l’ani-
en Corée du Sud en 1965, le petit Jung a naise ici), la figure de la mère adoptive, celle mation est en 3D avec un rendu 2D où se
été abandonné par ses parents biologiques de la mère biologique, l’intégration dans une mêlent images 2D et 3D, images réelles et
et adopté en 1971 par une famille belge au nouvelle fratrie, l’acceptation des mixités et images fixes. Selon l’auteur, chaque élément
sein de laquelle il a grandi et s’est épanoui, la reconstruction de soi. « Le dessin a tou- s’est imposé au cas par cas parce que c’était la
avec difficulté parfois. C’est cette histoire, jours été pour moi un formidable moyen meilleure façon de raconter l’histoire de cette
d’évasion, aussi un refuge […] Tout ce qui scène-là. Ainsi l’histoire de la famille s’étoffe-
me déplaisait dans la réalité, je le faisais dis- t-elle d’images d’archive en Super 8 ; les par-
paraître. Je me recréais un monde dont je ties oniriques s’animent en 2D et permettent
devenais le chef d’orchestre10. » Une quête d’évoquer les fantasmes du petit Jung qui
identitaire qui s’est prolongée au cinéma à dessine pour s’évader, des prises de vue réelles
l’initiative de Laurent Boileau, réalisateur de du retour en Corée permettent d’intégrer au
documentaires et chroniqueur pour actuabd. film une réflexion au présent… un mélange
com, qui a été touché par l’histoire de Jung de techniques qui stratifie et transpose les dif-
racontée avec ironie et recul dans le roman férents niveaux narratifs de la BD sans perdre
graphique et frappé par le potentiel universel le spectateur. De l’avis de l’auteur, le film va
du récit. C’est d’ailleurs dans cette optique- parfois plus loin que le roman graphique : le
là que les deux hommes se sont attelés à la mouvement, les voix, le bruitage, la couleur,
tâche : s’appuyer sur l’histoire personnelle la musique, le rythme de la narration et des
de Jung sans la trahir, mais en cherchant à plans enrichissent la charge émotionnelle de
la rendre plus universelle ; évoquer, au-delà l’histoire.
des problèmes propres à l’adoption, l’accep- Autre histoire d’adaptation franco-belge :
tation de soi et la différence. Couleur de celle de Le bleu est une couleur chaude de la
peau : miel-film, une coproduction franco- nomade Julie Maroh (auteure d’origine fran-
belgo-coréenne, est à la fois la même histoire çaise ayant étudié et vécu à Bruxelles) devenu
et le prolongement des deux premiers tomes au cinéma La vie d’Adèle par le réalisateur
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français Abdellatif Kechiche. Le roman gra- Andrès Martin et la RTBF, et lauréat de la ser leur rêve d’adaptation, les circonstances
phique, paru en 2010 aux Éditions Glénat Palme d’Or au Festival de Cannes la même ne sont pas toujours propices à de telles
et pour lequel Julie Maroh avait obtenu année. Le bleu est une couleur chaude et La vie réalisations. Alors, afin de permettre aux
une bourse d’aide aux projets en BD de la d’Adèle sont donc deux œuvres qui partagent auteurs indépendants d’explorer le médium
Fédération Wallonie-Bruxelles, fait le récit une origine commune mais connaissent une du cinéma en adaptant leur bande dessinée
de l’histoire d’amour compliquée entre les évolution différente, en accord avec leurs tout en respectant leurs choix artistiques,
jeunes Clémentine et Emma. Des dessins auteurs. Sur son blog, Julie Maroh com- certaines structures se sont mises en place.
en noir, blanc et… bleu (comme les che- mente « pour moi, cette adaptation est une Il y a notamment le Laboratoire des Images
veux d’Emma) qui abordent les thèmes de autre version/vision/réalité d’une même his- en France (avec Cargofilms et Canal +)
l’homosexualité (sa découverte, son rejet et toire. Aucune ne pourra annihiler l’autre12. » créé par Christian Janicot et mettant en
son acceptation par soi et par les autres), de Si Abellatif Kechiche garde l’histoire d’amour rapport auteurs de bande dessinée et étu-
l’amour, de la rupture, de la jalousie, de la comme fil rouge de son film, il choisit tou- diants d’écoles d’art réputées. C’est dans ce
révolte, de l’adolescence et de l’entrée dans tefois de mettre l’accent sur deux éléments cadre que le Belge Éric Lambé a coréalisé,
le monde des adultes. Le bleu est une couleur restés discrets dans le roman graphique : la avec des étudiants de l’École supérieure
chaude est empli de sentiments purs mais différence problématique de classe sociale des d’infographie Albert Jacquard (Namur) en
pourtant fragiles qui font de la bande dessi- jeunes filles et leur vocation professionnelle 2012, le film Deux îles directement inspiré
née un ouvrage touchant le lecteur, quel qu’il (institutrice pour l’une, peintre pour l’autre) de sa bande dessinée Le fils du Roi éditée au
soit. C’est cette histoire d’amour absolue qui qui tient bon malgré les déboires de leur Frémok la même année. Cette bande dessi-
a touché Abdellatif Kechiche lors de la lec- vie privée. Il s’émancipe donc largement de née a été réalisée seulement à l’aide d’un bic
ture du roman graphique et qui l’a poussé à l’œuvre originale mais en l’enrichissant à sa bleu et d’un bic noir, des plus ordinaires.
contacter Julie Maroh pour qu’elle lui cède façon ; il s’agit bien d’une adaptation libre Mais elle possède de ce fait une iconogra-
les droits d’adaptation en 2011. Toutefois du roman. phie puissante qui a attiré l’attention de
les termes de la négociation étaient clairs : Si ces artistes ont eu la chance de se ren- Christian Janicot qui y a vu un territoire
Julie Maroh et Abdellatif Kechiche sont contrer et de trouver le moyen de concréti- d’expérimentation particulièrement propice
deux artistes qui respectent mutuellement à l’élaboration d’un film d’animation. C’est
le travail de l’autre, mais l’histoire n’apparte- une œuvre d’art brut aux lumières, volumes,
nait plus à Julie Maroh, Abdellatif Kechiche textures particuliers qui a représenté un défi
pouvait l’adapter librement. Ce qu’il a fait. pour les étudiants travaillant sur le projet. Il
Ainsi en 2013 est sorti le film La vie d’Adèle leur a fallu un mois de travail acharné pour
(l’héroïne, Clémentine, a troqué son prénom trouver une technique informatique capable
pour celui de l’actrice l’incarnant : Adèle de rendre un visuel d’une même qualité que
Exarchopoulos ; tandis qu’Emma garde son celui du livre. Mais ils ont réussi et Deux
prénom et est jouée par Léa Seydoux), copro- îles a reçu le prix du meilleur film court
duit par les maisons France 2 Cinéma, Scope d’animation d’étudiants et du meilleur film
Pictures, Geneviève Lemal, Vertigo Films, court d’animation belge au festival Anima.
LITTÉRATURE ET CINÉMA

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BD et cinéma
page de g. Dessin d’Éric Lambé pour le film Deux îles
page de d. Affiche du film Elle ne pleure pas, elle chante

Un titre différent pour une œuvre qui selon en 1998 chez Amok, Alberto G. en 2008 éponyme produit par Iota Production est
Éric Lambé13 ne doit pas être vue comme chez FRMK et Le Seuil, La pluie en 2005 sorti en 2011 et a été sélectionné dans de
une adaptation de la BD à proprement par- chez Casterman, Un voyage en 2008 chez nombreux festivals internationaux ; l’actrice
ler mais plutôt une excroissance, un produit Futuropolis et bientôt Paysages après la Erika Sainte a d’ailleurs reçu le Magritte
dérivé. « Deux îles renvoie directement aux bataille) et qui, en plus d’être le réalisateur du meilleur espoir féminin en 2012. Après
deux empreintes que laissent l’homme et de plusieurs documentaires primés (nous ce film relatant le moment où une jeune
la femme dans le blanc du passage piéton. citerons La ville invisible en 2000 et La vie femme ayant été victime d’abus sexuels
En zoomant sur celles-ci, elles deviennent est un jeu de cartes en 2003), est aussi un décide de prendre possession de son des-
comme deux corps entourés d’eau : deux réalisateur de films. Après avoir travaillé tin, Philippe de Pierpont se lance dans un
îles vues du ciel. Plus loin dans le film on avec les frères Dardenne pour La promesse nouveau projet de long métrage, toujours
pénètre dans l’un des corps-îles, celui de en 1995 et L’héritier (un court métrage dont avec Iota Production : son deuxième film
l’homme, devenu ville14. » Outre le fait de il est le réalisateur en 1999 et qui fut pro- Bee, Lucky ! est maintenant en cours de réa-
ne plus être Dieu devant la feuille de papier duit par les frères Dardenne), il s’est lancé lisation et sortira dans nos salles fin 2015.
mais de devoir s’intégrer à une équipe et le dans l’adaptation d’un roman d’Amélie Dans Bee, Lucky !, nous suivrons le récit
défi de conférer le mouvement à ses des- Sarn, Elle ne pleure pas, elle chante. Le film initiatique des jeunes acteurs Martin Nissen
sins, la plus grande difficulté à laquelle a et Arthur Buyssens dont les personnages
été confronté Éric Lambé s’est trouvée dans se lancent dans une fuite en avant pour se
la dimension sonore à donner au projet. Il sortir d’un bocal familial étouffant. Autre
a donc fait appel à Pierre-Jean Baudoin en réalisatrice plutôt connue pour ses docu-
lui proposant de s’inspirer des compositions mentaires : la Liégeoise Sandrine Dryvers
d’Erik Satie et d’Arnold Schönberg, ce qui qui s’essaye au genre du roman graphique
donne une musique minimaliste et inquié- avec Aurélia Maurice pour Sainte violence
tante qui s’accorde parfaitement à l’univers (projet en cours) et qui s’est illustrée dans le
du film. domaine du documentaire (Punk picnic en
1998, Alter Égaux en 1999, Feu ma mère en
EN BELGIQUE, PEUT-ÊTRE 2002 et Naissance. Lettre filmée à ma fille en
2010) et du court métrage de fiction (Le col-
Le territoire regorge d’acteurs promet- lier en 2007). Un projet de long métrage de
teurs pour l’avenir des adaptions de BD fiction est lui aussi en cours : Ton cœur qui
belges au cinéma puisqu’un petit nombre bat (titre provisoire), une histoire d’amour
de nos compatriotes s’illustrent dans les pleine d’embûches où l’amour finira par
deux domaines. C’est le cas notamment triompher. Nous citerons également le
du Bruxellois Philippe de Pierpont qui a jeune mais talentueux Matthieu Donck qui
régulièrement collaboré avec Éric Lambé s’est illustré en bande dessinée avec la série
dans l’écriture de bandes dessinées (Sifr Schrimp (co-écrite avec Mathieu Burniat et
28

Benjamin d’Aoust, éditée chez Dargaud) prometteur. Enfin nous citerons Noémie en se basant sur le manga Harukana Machi’e
dont les deux premiers tomes, Schrimp, le Marsily, auteure de bande dessinée (Fouillis de Jirô Taniguchi publié en 2002. Dans
grand large et Schrimp, la couleur de l’éternité Feuillu, Nos Restes, 2010 ; Fétiche, Les cette histoire, Thomas (les acteurs Pascal
ont rencontré le succès lors de leurs sorties Requins Marteaux, 2013) et coréalisatrice Greggory et Léo Legrand), un père de
en librairie en 2012. Il est aussi le réalisa- de courts métrages d’animation avec Carl famille cinquantenaire, revient par hasard
teur de plusieurs courts métrages reconnus Roosens : Caniche en 2010, Autour du lac dans le village de son enfance où il est pris
par la critique (Ripailles sous le paillasson en 2013, Our lights en 2013, Moustique en d’un malaise. Il se retrouve projeté dans le
en 2005, Missing en 2007 et Partouze en 2014 et bientôt Je ne sens plus rien. Tous chez passé et se réveille dans son corps d’ado-
2013) et du long métrage tragi-comique Zorobabel, un atelier de dessin animé et de lescent pour revivre les événements mar-
Torpédo (2012) dans lequel Michel Ressac cinéma d’animation qu’il est intéressant de quants de son adolescence tout en gardant
(François Damiens) s’invente une famille noter car il a été fondé par deux personnes son esprit d’adulte : le départ de son père,
dans le but de participer à un concours qui sont elles-mêmes auteurs-cinéastes : son premier amour… Le fil conducteur de
qui lui permettra de gagner un repas avec Delphine Renard et William Henne. Cet l’histoire tient en une question : peut-on
Eddy Merckx. Matthieu Donck a pour le atelier qui a fêté ses 20 ans en 2014 propose modifier son passé en le revivant ? Dans le
moment plusieurs projets sur le feu : deux trois types d’activités : des ateliers d’initia- manga, l’histoire se passe dans le contexte
longs métrages ainsi qu’une série télévisée tion aux techniques d’animation pour les
en collaboration avec Benjamin d’Aoust jeunes et les enfants ; des ateliers collectifs
et Stéphane Bergmans. Autre Belge ayant d’une durée d’un an, ouverts à tous et pen-
plus d’une corde à son arc, le Verviétois dant lesquels le groupe découvre et passe
Hugues Hausman qui excelle tout autant par toutes les étapes nécessaires à la réali-
en tant que comédien, acteur, réalisateur ou sation d’un film d’animation ; un atelier
auteur de bande dessinée. Il est l’auteur des de production se posant comme structure
Calembredaines (une série de cartoon dans d’aide aux auteurs-animateurs désireux
le supplément Deuzio du journal L’Avenir), de réaliser leur film, ils y trouvent écoute,
du Retour des dimanches soirs, de La larme conseil, financement et aide technique. Les
du clown ainsi que d’Une vie d’acteur 15. Et réalisations issues des trois pôles ont visité
le réalisateur de plusieurs courts métrages les festivals prestigieux du monde entier et
et capsules TV (Fish Trip, Looser, +/- 24, y reçoivent toujours un bel accueil de la cri-
Fritkot…) ainsi que du téléfilm Bonne année tique et du public. Nous glisserons un mot
quand même en 2009 (un téléfilm cofinancé également sur un autre Belge talentueux
par RTL TVI, une première sur la scène ayant réalisé avec succès l’adaptation d’une
télévisuelle belge). Il est actuellement en bande dessinée : Sam Garbarski qui n’est pas
recherche de financement pour produire auteur de bande dessinée mais qui a réalisé
son nouveau film, Made in Belgium, une le très beau film Quartiers lointains en 2010
comédie à l’allure déjantée avec un casting avec Jérôme Tonnerre et Philippe Blasband
LITTÉRATURE ET CINÉMA

29
BD et cinéma
page de g. Affiche du film Quartier lointain

1 Le story-board est un outil de travail, réalisé n°36-37. Revue des lettres belges de langue fran-
particulier du Japon des années 1960 tandis avant le tournage, qui regroupe, sous forme de çaise, Le Cri Édition, 2010, p. 9-42.)
que les réalisateurs, en accord avec l’auteur, croquis, l’ensemble des plans et mouvements 8 Informations tirées du dossier de presse du
ont choisi de ramener l’histoire dans un vil- de caméra ainsi que les indications sonores. film, disponible en ligne ([Link]-fil-
lage français de la même époque. Un défi – Lexique sur [Link] [Link]/03_pole_regional/11_medias/799_
lexique/#[Link] [Link] ).
qu’il fallait relever puisque le résultat offre 2 L’adjectif « franco-belge » sera ici préféré au 9 Ibid.
un rendu esthétique à la hauteur de celui du syntagme « francophone de Belgique », car 10 Jung, via la voix off du film.
livre, de l’avis de l’auteur. dans l’Histoire de l’édition de la bande dessi- 11 Informations tirées du dossier de presse du film
née en Belgique et en France, la frontière entre (disponible en ligne : [Link]-
les deux pays est souvent poreuse et se peuple [Link]/pdf/dossier-presse_CDPM_
Ainsi, si peu de nos compatriotes se sont de dessinateurs parfois « transfuges » tel que [Link] ).
attelés à l’adaptation cinématographique Franquin, pour ne citer que lui. 12 Propos de Julie Maroh tirés de l’article
de leur œuvre graphique sur le sol belge, ce 3 La performance capture est un procédé inventé Le bleu d’Adèle à l’adresse : [Link].
par le cinéaste Robert Zemeckis et reprenant le com/2013/05/27/le-bleu-dadele/.
n’est sûrement pas faute de talent. Comme principe de la motion capture – la performance 13 Éric Lambé dans une interview à propos de
le suggère cette présentation non exhaustive d’un acteur est implantée dans un personnage Deux îles pour Arte Créative : [Link]
d’artistes en cours et en quête de création, en images de synthèse – pour l’intégrer dans un [Link]/fr/labo/eric-lambe-deux-iles-2012.
les territoires wallons et bruxellois sont faits univers totalement digital. 14 Ibid.
4 Propos partagés par cet ami, Alain Baran, qui 15 Ces trois projets n’ont pas encore trouvé d’édi-
d’un terreau fertile en productions de qua- fut le dernier secrétaire particulier d’Hergé teur.
lité. Contrairement aux grandes maisons et qui a géré la vente des droits d’adaptation
de production françaises et américaines à Spielberg puisque l’état de santé de l’auteur
– notamment – qui proposent des adaptions ne lui permettait plus de le faire. Témoignage Pour poursuivre la lecture :
à retrouver dans l’article Spielberg, héritier Philippe CAPART et Erwin DEJASSE, Morris,
de BD au contenu bon enfant et tout public, artistique d’Hergé ? paru dans La libre Belgique Franquin, Peyo et le dessin animé, Angoulême,
la jeune génération d’auteurs et de réalisa- le 28 octobre 2011 : [Link]/debats/ Éditions de l’An 2, 2005.
teurs franco-belge cherche à partager des opinions/spielberg-heritier-artistique-d-herge-
œuvres plus intimes, une vision du monde 51b8dd88e4b0de6db9c3d9be.
5 Selon Alain Lorfèvre dans une analyse des rela-
qui bien que personnelle est universelle par tions entre bande dessinée et cinéma pour le
les thèmes qu’elle aborde, les solutions qu’elle dossier de presse du film Couleur de peau : miel
apporte. Et lorsque les circonstances maté- (disponible en ligne : [Link]-
rielles le permettent, elle y arrive. Il ne reste [Link]/pdf/dossier-presse_CDPM_
[Link] ).
qu’à espérer que ces circonstances se répètent 6 La catégorie du roman graphique de par la
pour qu’auteurs, réalisateurs et structures de diversité des œuvres qu’elle englobe est en
production indépendantes osent franchir constante évolution, sa définition reste floue et
une nouvelle fois le pas. nécessairement fluctuante.
7 Pour plus d’informations sur la bande dessi-
née belge au présent, on lira l’article La bande
dessinée francophone belge au présent de Björn-
Olav Dozo et Fabrice Preyat publié dans La
bande dessinée contemporaine (dossier dirigé par
Björn-Olav Dozo & Fabrice Preyat, in Textyles
VINCENT PATAR
ET STÉPHANE AUBIER
DE PIC PIC ANDRÉ
À ERNEST ET CÉLESTINE
MARIE-CHRISTINE GOBERT

À l’instar des autres œuvres Ils ont pris vie dans un long métrage d’ani- original en imaginant la rencontre entre
littéraires, les œuvres de mation à l’initiative du producteur français Ernest et Célestine que tout oppose, nor-
Didier Brunner qui a décidé, en 2008, d’en malement. À commencer par leur univers
littérature de jeunesse
racheter les droits et d’en confier le scéna- respectif : Célestine vient du monde des
connaissent elles aussi rio à un autre poète pour enfants, Daniel souris, le monde d’en bas dans lequel seuls
leur lot d’adaptations Pennac. Quant à la réalisation, Didier les dentistes réussissent leur vie, et ne côtoie
cinématographiques. Brunner a choisi de la remettre entre les le monde d’en haut, celui des ours, qu’au
C’est le cas de l’étrange tandem mains du jeune Benjamin Renner, tout juste péril de sa vie et seulement pour aller cher-
sorti de l’école d’animation La Poudrière et cher un peu de nourriture et des objets de
d’amis formé par Ernest, l’ours dont le film de fin d’études La queue de la première nécessité – car, c’est bien connu,
protecteur, et par Célestine, souris avait séduit ses professeurs en 2007. les ours adorent manger les souris. Ce sont
l’espiègle souris. Ils sont l’œuvre Afin de le seconder dans cette entreprise, les deux univers sombres, antinomiques à celui
de la Bruxelloise Monique Belges Vincent Patar et Stéphane Aubier ont imaginé par Gabrielle Vincent qui sont
été nommés coréalisateurs. Si les 26 albums dépeints ici : Ernest risque de ne faire de
Martin (alias Gabrielle Vincent), de l’auteure étaient plutôt des tranches de Célestine qu’une bouchée, Célestine ne veut
qui contait et dessinait vie que d’extraordinaires aventures (Ernest pas être dentiste, elle veut être peintre tan-
le quotidien avec tendresse et Célestine ont des poux, Les questions de dis qu’Ernest ne veut pas devenir juge mais
et poésie. Célestine, Noël chez Ernest et Célestine 1…), musicien. Alors ils bousculent l’ordre établi
Daniel Pennac décide de créer un scénario et fuient leurs mondes pour se créer le leur :
LITTÉRATURE ET CINÉMA

31
page de g. Vincent Patar et Stéphane Aubier -

portrait
doc. presse © Kris Dewit
page de d. Affiche du film Ernest et Célestine

l’univers de Gabrielle Vincent. Sorti en fois puisqu’ils se lancent dans des projets Aubier est le « père » de Pic Pic (un cochon
décembre 2012, ce film a été salué par la cri- communs à la demande de leurs profes- qui, suite au don d’une fée, se transforme en
tique et a été internationalement couronné seurs. Ainsi, en 1988, ils réalisent un pre- Cochon Magik), de L’Ours et le Chasseur,
de succès : Mention Spéciale de la SACD mier court métrage, le Pic Pic André Shoow de Tony Manège et de la famille Baltus
dans le cadre de la Quinzaine des réalisa- (sic) où apparaissent pour la première fois, (Saint-Nicolas chez les Baltus en 1992 et Les
teurs du Festival de Cannes en 2012, César les célèbres et déjantés Pic Pic, le Cochon Baltus au cirque en 1998) ; et que Vincent
du meilleur film d’animation en 2013, Patar est, quant à lui, le créateur d’André
Grand Prix du jury « Films4Families » au le Mauvais Cheval et de Côboy (un duo
Festival international du film de Seattle en de meilleurs ennemis cherchant à s’entre-
2013, Magritte des meilleur film, meilleur tuer, où André finit toujours par mourir,
son et meilleur réalisateur en 2014… Si les être pleuré par un Côboy pénitent avant de
coréalisateurs Vincent Patar et Stéphane ressusciter au début de l’épisode suivant) et
Aubier restent modestes et complimentent de Babyroussa (un babiroussa typique dans
surtout le travail de Benjamin Renner dans Babyroussa, the babiroussa en 1991). Il est
les différentes interviews qu’ils accordent à cependant très difficile d’identifier la part
propos d’Ernest et Célestine, le producteur, de travail propre à chacun des auteurs dans
Didier Brunner, dit d’eux : « ils ont apporté la suite de leur parcours. Sur une même
la “Belgium touch”, leurs notes d’humour longueur d’onde, ils s’influencent mutuel-
et une couleur wallonne dans cette trans- lement et s’inspirent des mêmes sources :
position du petit monde de poésie et les dessins animés de Tex Avery vus dans
d’émotions de leur compatriote Gabrielle leur enfance et l’humour à la belge qu’ils
Vincent2. » L’occasion pour nous de revenir manient avec brio. Une présentation de
sur le parcours de ces maîtres incontestés du leur duo de personnages sur le site de Pic
cinéma d’animation en Belgique. Pic et André donne le ton : « L’animation
Plus qu’une relation de travail, c’est une de cartoon européen a trouvé de nouveaux
réelle amitié qui unit les deux compères Maîtres à penser, mais surtout à rire ; à rire
Vincent Patar et Stéphane Aubier. Ils se à gorge déployée, telles les ailes de la renom-
sont rencontrés sur les bancs de l’école en mée dont l’étoile brillera d’un éclat plus vif
1986 à l’Institut des Beaux-Arts de Saint- que l’or que le succès sans faille de leur génie
Luc à Liège avant de poursuivre leurs études Magik et André, le Mauvais Cheval avec son leur apportera par brassée, orge et houblon
à l’École supérieure des arts visuels de La « ami » Côboy. Ce premier shoow, à consi- confondus, donnant naissance au breuvage
Cambre à Bruxelles où ils ont obtenu leur dérer comme l’épisode pilote des aventures qui jamais, semble-t-il, n’étanchera la soif
diplôme en 1991. Ils ne se sont plus quit- de Pic Pic et André, compilait les petits de ce cheval rouge aux instincts mauvais,
tés depuis. C’est dans le cadre scolaire que épisodes réalisés individuellement par les mais que pardonnera néanmoins, pour
leurs univers se croisent pour la première deux hommes. Nous savons que Stéphane toujours, le cochon dans sa mansuétude
32

confortable de petit bourgeois ignorant ses cheminement de la tête à la queue est tota- une série de 20 épisodes de 5 minutes cha-
pouvoirs subversifs3. » lement loufoque. L’auteur a animé de façon cun. Suite à leur succès en Belgique et en
Les folles aventures de Pic Pic et André et artisanale des jouets récupérés dans les bro- France, les péripéties de Cow-Boy, Indien
de leurs amis se sont déclinées en une série cantes – cowboys, indiens et animaux de la et Cheval réjouissent peu à peu les (grands)
de trois courts métrages, produits par leurs ferme. Les voix sont pratiquement improvi- enfants du monde entier. Et puis, en 2006,
soins aux Pic Pic André Productions : The sées. Le résultat est frénétique, outré. Mais les deux compères décident de relever un
First en 1995, Le Deuxième en 1997 et Tavier et les deux compères se disent qu’il y nouveau défi : la déclinaison des aventures
Quatre moins un en 1999. En attendant que de leurs héros en long métrage. Coécrit avec
la rumeur se précise quant à la réalisation Vincent Tavier et Guillaume Malandrin6,
d’un long métrage les mettant en scène, Pic le film Panique au Village sort en 2009 et
Pic et André sévissent chaque semaine dans plaît : il est notamment sélectionné pour
le magazine Moustique pour des chroniques le Festival de Cannes 2009 (hors compé-
piquantes et décalées au goût de satire tition), nommé pour le César du meilleur
sociale prononcé. film étranger en 2010, ainsi qu’au Festival
Autre famille de personnages récurrents de du film francophone d’Angoulême en
ce duo déjanté : Cow-Boy, Cheval et Indien 2009. Suite au film, une bande dessinée7 et
qui s’animent en stop motion dans la série un livre illustré8 sortent en 2009. En 2013,
Panique au village. Cow-Boy, Cheval et les réalisateurs remanient les ingrédients de
Indien sont les personnages en plastique cette recette gagnante et proposent un épi-
typiques de l’enfance. Ils vivent ensemble sode de fêtes : La bûche de Noël. Un court-
dans la maison de Cheval (Cow-Boy s’y métrage de 26 minutes au cours duquel
cache d’un ours rancunier tandis qu’Indien Cow-Boy et Indien ont le temps de ruiner la
s’y est retrouvé un peu par hasard et profite bûche préparée avec amour par un Cheval
de l’hospitalité légendaire de Cheval), ils ont qui, furieux, décommandera les cadeaux
des voisins fermiers (Steven et Janine) et des commandés au Père Noël. Une longue nuit
amis (Gendarme, Facteur, Poule et Vache de Noël ponctuée de gags et de gaffes de la
notamment) et parlent tous avec un accent part d’Indien et Cow-Boy qui chercheront
du terroir belge (c’est par exemple Benoît à regagner les faveurs de Cheval… et les
Poelvoorde qui fait la voix de Steven). cadeaux du Père Noël.
Ce délire animé est parti d’un travail de a là quelque chose à creuser5. » Après la dif- Outre ces séries aux personnages récur-
Stéphane Aubier en 1991 (salué par ses pro- fusion d’un épisode pilote Panique à la cui- rents, Patar et Aubier sont aussi les auteurs
fesseurs pourtant perplexes) auquel Vincent sine en 2000 au Festival du dessin animé de de quelques courts métrages ponctuels
Tavier4 s’est intéressé : « (c’)était un joyeux Bruxelles, le duo reçoit un financement de telle que la satirique fiction documentaire
délire de grand gosse qui se raconte une his- la Communauté française, de Promimage UFOS boven Geel/OVNIS au-dessus de
toire non pas sans queue ni tête, mais dont le et de Canal+ et réalise en quatorze mois Geel en 1999 romançant la folle entreprise
LITTÉRATURE ET CINÉMA

33
page de g. Affiche des courts métrages Pic Pic André

portrait
page de d. Vincent Patar et Stéphane Aubier -
doc. presse © DR

de Alphonse Dejonckere sponsorisant Dyonisos en 1999, puis en 2004 pour


Bobejaan Schoepen (fondateur du parc Gisli et la chanson How about that, et enfin
d’attraction Bobejaanland) dans sa tenta- en 2006, Louise Attaque fait appel à eux
tive d’atteindre les étoiles en fabriquant sa pour le clip de leur chanson Si on marchait
propre soucoupe volante. Un mélange de jusqu’à demain, de même que Saule et les
fausses archives et de vraies interviews aux pleureurs pour Si la même année.
commentaires remaniés pour lequel ils se Si les Monty Python et les Nuls s’asso-
sont associés à Vincent Tavier et qui donne ciaient pour faire de l’animation, cela res-
lieu à un véritable OVNI dans le ciel télé- semblerait au travail du tandem Aubier-
visuel belge. Ou encore, en 2000, le très Patar. Ceux qui sont parfois qualifiés
court métrage d’animation (2 minutes) d’entité bicéphale sont alliés depuis plus
La rupture qui fait le récit, tendre mais de vingt ans et s’entourent régulièrement
rythmé et empli de gags en cascade, de d’une même équipe de collègues (ou
1 Publiés aux éditions Casterman respectivement
la dispute qui éclate entre deux person- même d’amis) pour nous proposer leurs en 2000, 2001 et 2011 (première édition en
nages Philippe et Alexandre qui pourtant délires animés qui se reconnaissent à leur 1983).
vivaient en harmonie jusqu’ici. Vincent côté burlesque et hors normes teinté d’un 2 Propos du producteur Didier Brunner dans
Patar et Stéphane Aubier sont également humour impertinent frôlant souvent l’ab- l’article « Ernest et Célestine : histoire de
rencontres » pour le dossier de presse du film
les réalisateurs de certains clips vidéos : surde, et ce, pour leur plus grand plaisir (disponible en ligne : [Link]
d’abord pour la chanson Coccinelle de – et pour le nôtre. [Link]/files/Dossier_de_presse.pdf ).
3 [Link]
4 Vincent Tavier est le fondateur de La Parti
Production. Il est le coscénariste, le produc-
teur et l’auteur de C’est arrivé près de chez vous
(1992) ; ainsi que le scénariste des Carnets de
Monsieur Manatane (1997).
5 Alain Lorfèvre dans l’article « du court au
long » sur le site officiel du film Panique au vil-
lage : [Link]/wp/?lang=fr.
6 Guillaume Malandrin est l’auteur et le réa-
lisateur de Ça m’est égal si demain n’arrive pas
(2006) et de Où est la main de l’homme sans tête
(2007) et est producteur à La Parti.
7 Le vol du tracteur. Tome I, Dupuis, 2009 (scé-
nario de Vincent Patar, Stéphane Aubier et
Vincent Tavier et dessins de Stéphane Aubier,
Martin Saive, Vincent Patar et Vincent Tavier).
8 Panique au village, Hélium/Flammarion, 2009
(textes de Guillaume Malandrin et illustrations
de Stéphane Aubier et de Vincent Patar).
LA NOVELLISATION
UNE ÉCRITURE
DIFFÉRENTE DU CINÉMA
JAN BAETENS

La novellisation, méchant anglicisme dérivé


de « novelization », est une pratique édito-
riale qui consiste à publier sous forme de
roman la charpente narrative d’un film ou
la nouvelle saison d’un feuilleton télévisé,
tant pour soutenir le lancement des œuvres
visuelles que pour bénéficier en retour
de leur succès commercial escompté1. En
principe, tant le livre que le film profitent
de cette opération, fréquemment mise à
contribution mais mal connue des amateurs
de littérature parce que les novellisations se
vendent peu en librairie traditionnelle (on
les trouve plutôt ailleurs : supermarchés,
maisons de la presse, aéroports) et n’entrent
pas facilement en bibliothèque. La durée de
vie d’une novellisation est très courte : dès
le moment où le film novellisé n’est plus en
salle, les invendus passent au pilon, et les
éditeurs spécialisés n’ont guère l’habitude de
constituer un fonds.
L’existence de la novellisation, qui à pre-
mière vue redouble lourdement le film, ne
doit pas étonner. De tout temps, il y a eu
une demande très forte de ce type de publi-
cations, qui répondaient à des attentes pré-
cises. Celles des producteurs cinématogra-
phiques, soucieux de publicité, mais aussi
celles du public, toujours à la recherche de
nouvelles façons de continuer ou de mul-
tiplier l’expérience cinématographique. Le
plaisir du film est un plaisir qui se décline
à l’infini et la novellisation joue un rôle-clé
dans ce processus, même à l’époque où on
peut revoir un film autant de fois qu’on le
LITTÉRATURE ET CINÉMA

35
novellisation
Affiche du film Les vacances de M. Hulot

veut (ce qui était loin d’être le cas avant ducteurs s’arrangent pour que les jour- des éditions de poche, plus lentes à arriver
l’émergence des cassettes VHS vers 1980). naux à grand tirage publient semaine après en France, où elles se voient concurrencées
À cela s’ajoute que la novellisation a long- semaine la version écrite des feuilletons (les tout de suite par des collections de plus
temps servi de substitut au film qu’on avait serials) au moment où ils passent dans les grand format, comme « Romans-choc », la
raté en salle, quelle qu’en soit la raison. salles. En cas de grand succès, les livraisons collection des éditons Seghers qui a novel-
Enfin, la novellisation continue à rendre sont réunies en volume, et c’est bien le lisé vers 1960 les œuvres essentielles de la
service à tous ceux qui cherchent dans l’écrit modèle du livre, ou plutôt de la brochure, Nouvelle Vague. Aujourd’hui, il reste peu
une réponse aux questions restées ouvertes qui s’impose dans les années 1920 et 1930, de traces de ces collections spécialisées, mais
au moment du visionnement. À l’époque lorsque le long-métrage de fiction devient le la quantité de novellisations reste considé-
du muet, les novellisations rétablissaient les format le plus rentable. En France, plusieurs rable, et l’amateur les retrouve sans peine
dialogues ; aujourd’hui, elles donnent des éditeurs lancent des collections bon marché dans le catalogue d’éditeurs de poches,
clés psychologiques et aident à mieux com- qui proposent à un rythme hebdomadaire comme J’ai lu ou Pocket.
prendre des intrigues sophistiquées (ou tout des « films racontés ». Le succès est tel que La réticence des novellisateurs à signer
simplement mal exposées). ce marché, que dominent des maisons leur œuvre de leur vrai nom peut se com-
La novellisation est donc un genre éminem- dites de « littérature populaire » comme prendre. Les conditions de travail sont sou-
ment utile. Mais apparemment cela ne suffit Tallandier, attire aussi des éditeurs d’un vent pénibles, même si la tâche est correcte-
guère à lui donner ses lettres de noblesse, le tout autre type. Notamment Gallimard, qui ment payée. Souvent on ne dispose que de
genre étant mal vu des lecteurs et critiques publiera pendant quelques années une série quelques semaines pour bâcler un texte de
« sérieux », pour autant qu’ils daignent s’y de novellisations de films de grand prestige deux cents pages, car idéalement, il faut que
intéresser. De la littérature jetable, donc, culturel, comme par exemple le Jeanne d’Arc la novellisation soit disponible une ou deux
et qui mérite de l’être ? Les choses sont de Carl Dreyer, mis en roman par Pierre semaines après la première du film, et les
plus complexes. Elles sont aussi bien plus Bost (celui même du célèbre duo Aurenche documents sur lesquels on peut s’appuyer
anciennes que le standard actuel, et qui est et Bost, dont les « scénarios-adaptations » sont souvent lacunaires : dans la plupart des
le volume de 200 pages en format de poche étaient au centre de la grande polémique cas, le film est encore en post-production,
avec couverture imitant l’affiche du film. de François Truffaut contre les tenants de la et le scénario qui sert de base au canevas de
En effet, la novellisation est aussi ancienne « qualité française)3. Illustrées par des pho- la novellisation n’est pas forcément celui
que le cinéma, et les manières de novelliser tos de tournage, ces publications tiennent de la version finale de l’œuvre filmique.
ont changé tout autant que celles de faire plus du magazine que du livre : papier de D’où une caractéristique très singulière de
du cinéma. Les premières années du muet mauvaise qualité, petit format, nombre de nombreuses novellisations commerciales :
connaissent déjà une forme de « protono- pages standardisé, agrafage plutôt que bro- l’absence de descriptions visuelles. Dans
vellisation2 » : ce sont les descriptions, sou- chage ou reliure, distribution en kiosque, le doute de ce qui sera montré au specta-
vent longues et fort détaillées, que les pro- anonymat ou pseudonymie des signataires, teur, le novellisateur préférera s’abstenir.
ducteurs glissent dans les catalogues qui leur souvent des débutants ou des « nègres » De manière moins anecdotique, l’embarras
servent à vendre leurs films. Quelque temps acceptant toutes sortes de tâches alimen- des novellisateurs tient aussi à des raisons
après, dès les années 1910, ces mêmes pro- taires. Les années 1930 voient l’apparition plus littéraires. À la différence des innova-
36

tions formelles que le cinéma s’est avéré quelle bon aperçu historique de la littéra- recueil entier à l’adaptation de Vivre sa vie
capable de susciter du côté de la littérature, ture moderne et contemporaine. Pour ne de Godard (1962), non sans de grandes
la novellisation a été longtemps obligée de donner que quelques exemples empruntés libertés, qui sont un des traits marquants
suivre le moule narratif et stylistique de la à la production francophone4 : la varia- des novellisations littéraires en général11.
défunte littérature populaire du xixe siècle, tion sur La Belle et la Bête, dans le journal Contrairement aux novellisations commer-
à savoir le feuilleton mélodramatique ou du tournage tenu par Jean Cocteau lui- ciales, nées d’une commande et devant par
sensationnel, alourdi par toutes sortes de même (et qui fait vivre un film très diffé- contrat livrer un texte qui restitue pour telle
stéréotypes d’intrigue, de psychologie et de rent de celui qu’on aura vu à l’écran)5 ; les date en tant de mots une version roma-
formulation. Des œuvres cinématographi- deux novellisations de Tati, Les vacances de nesque de l’intrigue décrite par un scénario,
quement novatrices, comme par exemple M. Hulot (1953) et Mon Oncle (1958), par les novellisations littéraires sont issues d’un
Les vampires de Louis Feuillade, dont on Jean-Claude Carrière, qui a entamé sa car- désir de cinéphile et profitent largement des
connaît la fascination qu’elle exerçait sur les rière de scénariste par des tâches de novel- acquis d’un genre bien connu des poètes,
groupes surréalistes de Paris et de Bruxelles, lisateur6 ; la transposition romanesque, par l’ekphrasis ou description d’œuvres visuelles
ont été novellisées de manière particulière- un certain Claude Francolin (dont l’identité (existantes ou imaginaires). Les auteurs lit-
ment rétrograde, et la même observation demeure un mystère), du mythique À Bout téraires ne parlent guère d’œuvres toutes
doit se faire pour la plupart des novelli- de souffle (1960)7; ou encore Cinéma (1999) récentes, moins parce que cette contrainte
sations commerciales jusqu’à ce jour. On de Tanguy Viel, novellisation du dernier les gêne que parce qu’il semble y avoir un
peut trouver du charme à ces livres bour- film de Mankiewicz, Le limier (1966)8. Un rapport très intime entre cinéphilie et nos-
rés de clichés d’un autre temps, mais à la cas particulier, qui déborde d’une certaine talgie. Le cinéma préféré des cinéphiles est
condition expresse de les « consommer », façon le domaine étroit de la novellisation souvent le cinéma découvert à la fin de
c’est-à-dire de les lire très vite et sur le mode au sens technique du terme, est Plume l’adolescence…
de la distraction. Certes, il existe aussi des d’Henri Michaux (1938), où de nombreux La novellisation, que ce soit en prose ou en
cas où la novellisation ne manque pas de lecteurs et critiques ont cru reconnaître la poésie, est donc loin d’être un phénomène
qualités, même sur le plan du style, mais traduction littéraire la plus convaincante marginal, et on ne peut que regretter sa
il serait injuste d’évaluer un travail alimen- qui ait jamais existé du personnage de quasi-absence dans les travaux sur cinéma et
taire avec les mêmes critères qui servent à Charlot. littérature. Il est pourtant quelques bonnes
juger des créations « autonomes ». Mais c’est surtout en poésie que la novel- raisons qui expliquent le caractère presque
Comme pour d’autres genres paralittéraires, lisation est devenue un défi stimulant. invisible du genre.
populaires ou commerciaux, l’histoire de la Une auteure comme Véronique Pittolo L’explication principale reste le clivage entre
novellisation est celle d’une lente émancipa- multiplie les micronovellisations dans son novellisations commerciales et novellisa-
tion. À chacune de ses étapes, la novellisa- recueil Gary Cooper ne lisait pas de livres 9, tions littéraires. Abstraction faite du pro-
tion a produit des œuvres intéressantes, qui tandis que Christine Montalbetti, dans un blème de la qualité des œuvres (comme on
pourraient avoir leur place dans n’importe texte en prose, exaspère les propriétés d’un l’a vu, il existe des novellisations commer-
quelle étude sérieuse des échanges entre genre déjà hypercodé en lui-même comme ciales de grande qualité ; inversement, les
cinéma et littérature, voire dans n’importe le western10. J’ai moi-même consacré un tentatives littéraires de s’approprier le genre
LITTÉRATURE ET CINÉMA

37
novellisation
ne sont pas toutes des réussites incontes- cheminement pourraient jeter une lumière La novellisation n’est pas condamnée à per-
tables), force est de constater que les travaux nouvelle sur ce qui est rendu possible par pétuer ces écueils. D’autres exemples existent
plus ambitieux se situent souvent en marge un texte au-delà du seul dialogue avec les déjà, et il suffit que de nouveaux auteurs s’in-
du genre : beaucoup de novellisations litté- mots sur la page. téressent à un genre qui a tout pour devenir
raires refusent le label générique de « novel- Mais bizarrement la raison la plus fonda- un des grands carrefours entre littérature et
lisation », et préfèrent s’appeler autrement, mentale de l’invisibilité de la novellisa- cinéma.
par exemple « roman ». C’est dire qu’il tion vient peut-être du succès d’un genre
n’existe pas vraiment quelque chose comme annexe : le scénario. Comme l’a bien
1 À distinguer de ce qu’on appelle le « Hollywood
une novellisation « art et essai » et que les démontré Antoine de Baecque dans son novel », et qui désigne une création roma-
effets en retour sur la novellisation de type étude sur la cinéphilie comme phénomène nesque située dans le monde du cinéma ou
commercial sont réduits. Le ghetto subsiste, de culture12, la cinéphilie n’est pas seule- inspirée de la vie des vedettes.
et loin de vouloir changer le genre, les tenta- ment l’amour du cinéma ou l’approche du 2 J’emprunte ce terme aux travaux d’André
Gaudreault et Philippe Marion. Pour plus
tives les plus intéressantes cherchent plutôt réel à travers les leçons du cinéma, c’est aussi de détails, voir mon ouvrage La novellisation,
à s’en évader. un autre rapport entre texte et image et une du film au roman (Bruxelles, Les Impressions
Une seconde raison de l’ignorance du genre redéfinition radicale du cinéma comme lit- Nouvelles, 2008).
tient à la difficulté de comprendre la novel- térature. En régime cinéphile, le réalisateur 3 « Une certaine tendance dans le cinéma fran-
çais » (Cahiers du cinéma, n° 31, janvier 1954).
lisation en elle-même, qui est moins un écrit, aussi bien caméra que stylo en main. 4 Quelques exemples classiques non franco-
genre littéraire qu’une pratique culturelle. Le vrai réalisateur est celui qui écrit aussi phones : Manuel Puig, Le baiser de la femme-
Une telle pratique excède inévitablement les des textes : il commence par publier des cri- araignée (Paris, Seuil, 1979) ou Robert Coover,
seules dimensions du texte et de sa lecture. tiques, et après être passé derrière la caméra, Demandez le programme ! (Paris, Seuil, 1991)
et, dans un genre légèrement différent, Salman
La novellisation fait partie de quelque chose il publiera d’une part des livres d’entretiens Rushdie, Le magicien d’Oz (Paris, Nouveau
de plus large que la seule lecture, à savoir et d’autre part les scénarios de ses films. Ces Monde éd., 2002).
l’expérience du cinéma. Celle-ci « déborde » scénarios, qui ont valeur d’adoubement, ne 5 Jean Cocteau, La Belle et la Bête. L’édition anni-
le seul visionnement des œuvres, pour affec- sont pas des novellisations, mais elles y res- versaire (Paris, éd. du Rocher, 2003).
6 Ces deux textes, publiés à la fin des années
ter toute une série d’autres pratiques : aller semblent drôlement. Un scénario, au fond, 1950, ont été réédités en 2005 aux éditions
au cinéma, discuter d’un film, en prolonger offre la plupart des avantages d’une novelli- Robert Laffont.
l’expérience en inventant des continuations sation, tant pour les producteurs que pour 7 Paris, Seghers, 1960.
8 Paris, éd. de Minuit, 1999.
ou des variantes, le revivre par des mises en les lecteurs-spectateurs, mais sans pâtir de ce
9 Romainville, Al Dante, 2004
scène, se l’approprier à travers un jeu d’allu- qui, aux yeux du public comme à ceux des 10 Western (Paris, P.O.L, 2005).
sions et de clins d’œil… La novellisation ne réalisateurs, handicape le genre : les lour- 11 Vivre sa vie, une novellisation du film de Jean-Luc
peut être comprise que dans ce cadre plus deurs stylistiques, les naïvetés narratives, Godard (Bruxelles, Les Impressions Nouvelles,
2006 ; repris dans l’anthologie Vivre sa vie et
large, dont l’étude devrait intéresser au plus les lieux communs psychologiques, bref le autres poèmes, coll. Espace Nord, 2014).
haut point les chercheurs en littérature. La poids persistant du feuilleton mélodrama- 12 Antoine de Baecque, La cinéphilie. Invention
novellisation est en effet l’exemple même tique qui hante la novellisation depuis ses d’un regard, histoire d’une culture. 1944-1968
d’un texte qui « vit », et les voies de son débuts. (Paris, Fayard, 2003).
SCENARII
UN ÉDITEUR DE CINÉMA
TRÈS LITTÉRAIRE
NAUSICAA DEWEZ

Dans le vaste champ des Les textes publiés chez Scenarii se dis- Les scénarios s’offrent ainsi, comme le reven-
« livres de cinéma », la jeune tinguent de la pratique éditoriale, en dique l’éditeur, une « première vie » auprès
vigueur notamment dans certains maga- de leurs lecteurs, indépendante du film qui
maison d’édition bruxelloise
zines, qui consiste non à reproduire le scé- pourra ensuite, éventuellement, en découler.
Scenarii emprunte un singulier nario original, mais à transcrire les dialogues Les destins opposés des deux premiers
sillon. Comme son nom le d’un film déjà sorti, tels qu’ils apparaissent ouvrages du catalogue sont révélateurs à cet
laisse augurer, elle est dédiée dans le montage final. Il est certes d’autres égard. Scenarii a ainsi accueilli Djem, un scé-
à l’édition de scénarios de éditeurs qui publient des scénarios avant la nario retravaillé du scénariste et réalisateur
sortie d’un film, et qui prennent le risque belge d’origine turque Mustafa Balci. Djem
films. Mais comme son nom commercial de ne pouvoir s’appuyer sur le sera bientôt aussi un film : Balci a trouvé un
ne l’indique pas, ce nouvel succès en salle pour assurer la promotion financement et le tournage est sur le point
éditeur publie – en papier et en du livre. On se souvient que le scénario du de commencer. Par contre, la production de
numérique – uniquement des Mr Nobody de Jaco Van Dormael avait paru Maria, la Malibran, du Chilien Christian
aux éditions Stock en 2006, avant même le Alvarez, requerrait, comme tous les films en
scénarios de films de fiction début du tournage du film : le réalisateur costumes, un budget très important, que le
qui n’ont pas encore été invitait alors ses lecteurs à « rêver » leur scénariste et réalisateur sud-américain n’a pu
réalisés. Et qui ne le seront film à partir de ses mots. Cependant, les réunir. Sauf revirement inattendu, son scéna-
d’ailleurs peut-être jamais. scénarios que publie Scenarii ne sont pas rio ne connaîtra donc d’autre vie que celle que
des documents de travail destinés à des pro- les lecteurs de l’ouvrage publié chez Scenarii
fessionnels du septième art, mais se reven- lui prêteront. À moins bien sûr que ce livre
diquent comme des textes littéraires. Le donne des idées à quelque producteur. La lit-
fondateur et directeur de la maison d’édi- térature a si souvent inspiré le cinéma.
tion, Alain Bertrand (homonyme sans lien
de parenté avec le regretté auteur de Jardin
botanique), exige d’ailleurs des scénaristes
un minutieux travail de récriture afin, dit-il,
de « faire arriver vers la littérature des textes
qui n’étaient au départ pas conçus pour être
littéraires » – un processus pour lequel l’édi-
teur accompagne ses auteurs pas à pas.
Christian ALVAREZ, Maria, la Malibran, Les livres publiés chez Scenarii sont des
Bruxelles, Scenarii, 2014, 176 p., 12 €.
œuvres hybrides, qui conservent du scénario
Mustafa BALCI, Djem, Bruxelles, Scenarii, la forme dialoguée et les descriptions de décor,
2014, 112 p., 12 €. mais empruntent à la littérature une écriture
Site web : [Link] exigeante et destinée au plaisir de la lecture.
DES FILMS
AU CŒUR DU ROMAN
NAUSICAA DEWEZ

De Bernard Gheur (La bande Le Carnet et les Instants : Vous avez tous Luc Dellisse : Trois raisons expliquent
originale) à Nadine Monfils les trois écrit un ou plusieurs livres, des pourquoi les relations entre littérature et
(Mémé goes to Hollywood), fictions, dans lesquelles le cinéma joue un cinéma m’intéressent. Tout d’abord, il y a
rôle central. Pourquoi parler de cinéma les hasards de la vie : j’enseigne l’écriture de
de Michel Lambert (Fin de dans une œuvre littéraire ? scénario en n’étant pas moi-même vraiment
tournage) à Christine Aventin Véronique Janzyk : Dans mon cas, cela un praticien de l’écriture de cinéma. Mais
(Breillat des yeux le ventre), vient d’un goût pour le cinéma : depuis très je suis romancier. Je me suis donc spécialisé
de Christian Libens (Cinéma, longtemps, je vais souvent voir des films. par bon sens pédagogique dans les questions
C’est un besoin quasi-physique. J’ai suivi d’adaptation. Par ailleurs, j’ai souvent failli
poèmes) à Stefan Liberski
des cours sur l’histoire du cinéma. Mon tra- être adapté, mais le hasard a fait que ces
(Le triomphe de Namur), nombre vail de fin d’études portait d’ailleurs sur les adaptations n’ont finalement pas vu le jour.
d’écrivains ont puisé dans films de Samy Pavel. Puis il y a aussi des évé- Par contre, il est intéressant de savoir que
le cinéma une inspiration nements de ma vie personnelle qui ont fait chaque fois qu’on m’a proposé une adapta-
que j’ai eu envie d’écrire, avec On est encore tion, elle portait toujours sur les deux mêmes
pour leurs romans, recueils
aujourd’hui, cette histoire où le cinéma est livres, alors que j’en ai écrit une quinzaine :
de poèmes et autres récits. un moyen de construire une amitié privi- ça m’a permis de comprendre certaines
Trois d’entre eux – Francis légiée. choses sur la manière dont on est lu et com-
Dannemark (La véritable vie Francis Dannemark : La véritable vie pris. Enfin, l’adaptation pose des questions
amoureuse de mes amies en ce amoureuse de mes amies en ce moment pré- sur la manière même d’adapter, et aussi sur
cis s’inspire tout simplement d’un ciné-club ce que l’on adapte : est-ce seulement l’his-
moment précis, Laffont, 2012), qui a vraiment existé. Ce ciné-club était toire, ou aussi la musique des mots, le ton
Luc Dellisse (Cinéma total, Luce né lorsque j’avais découvert que les deux etc. ? Ces questions-là m’intéressent ; elles
Wilquin, 1999 ; Le professeur de jeunes stagiaires qui étaient en poste au se retrouvent dans certains de mes livres ou
scénario, Impressions Nouvelles, sein de mon association, Escales des lettres, dans certains de mes personnages.
aimaient le cinéma mais n’avaient pas la
2009) et Véronique Janzyk moindre connaissance du cinéma hollywoo- C.I. : Précisément, que conserve-t-on
(On est encore aujourd’hui, dien classique (les années 1930-1940). Par d’un film lorsqu’on l’évoque dans une
ONLiT, 2014) – évoquent pour ailleurs, j’aime passionnément les histoires œuvre littéraire de fiction, comme c’est le
Le Carnet la place des films dans et le cinéma me plaît autant que la littéra- cas dans vos romans respectifs ?
ture. Entre les deux, mon cœur balance… LD : Je voudrais faire un détour par
leur création romanesque1.
mais j’ai sans doute une petite préférence Madame Bovary, qui est un des romans
pour les histoires écrites. Cela dit, je ne lis les plus adaptés à l’écran. Flaubert a choisi
jamais d’ouvrages consacrés à la littérature ce sujet parce qu’il était sans importance.
mais j’en lis avec bonheur (en anglais, le Quelques années après la parution, l’édi-
plus souvent) sur le monde du septième art. teur propose une édition illustrée, que
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Flaubert refuse en disant : « Ce n’était guère ressentir au lecteur le rôle des films dans la de faire connaissance. Tout pouvait alimenter
la peine d’employer tant d’art à laisser tout vie des personnages et l’effet produit sur cette relation en train de naître. Le cinéma
dans le vague. » Aujourd’hui, nous lisons eux ; et ensuite donner l’envie de découvrir permet de rattraper du temps et de potentia-
encore Madame Bovary pour les raisons que les films en question. J’espère y être arrivé. liser un maximum le temps qu’on a. C’est du
Flaubert avaient imaginées : pas par passion Ce qui me rassure, c’est que beaucoup de concentré de vie. J’ai écrit ce livre parce que
pour une histoire d’adultère en province, gens m’ont dit avoir plongé dans la liste qui, j’avais tout à coup un blanc. Je ne me sou-
mais par intérêt pour l’usage de l’imparfait, en fin de volume, rassemble tous les films venais plus du premier film que j’étais allée
de l’adverbe à la fin des phrases, pour une évoqués. Et que certains ont même eu envie voir avec la personne qui a abouti au person-
grammaire qui dit le ricanement des dieux de créer leur propre ciné-club ! nage de Michel. C’est sur cet oubli que j’ai
infernaux face aux tribulations d’Emma VJ : Il n’y a pas d’évocation minutieuse ni essayé de reconstruire. Je vais voir beaucoup
Bovary. C’est cela qui est le plus difficile à précise d’ailleurs du contenu des films dans de films et puis j’oublie. Je me souviens du
adapter. Celui qui croit adapter le roman On est encore aujourd’hui. On y trouve plutôt titre, mais je ne sais plus trop parfois ce qu’il
en adaptant l’histoire d’une femme qui se une succession de films que les deux person- y a dedans. Mais j’ose espérer qu’il en reste
déshabille dans une chambre d’hôtel pour nages vont voir ensemble. C’est faire le plein quand même quelque chose malgré l’oubli,
son amant se trompe. Si on ne parvient à de récits, d’émotions, de visages, d’idées. que quelque chose passe, quelque part, dans
adapter que le récit, on perd l’essentiel. Ou J’entre très peu dans les détails de ce qui est nos vies, dans notre sang.
alors, seules les œuvres mineures, qui ne vu ; le propos est plutôt l’évocation de ce que LD : C’est une remarque que je trouve très
sont qu’un récit, gagneraient à être adap- voir un film ensemble peut apporter. Pour juste et à laquelle j’adhère totalement. C’est
tées. Certains énormes ratages tendraient à moi, il s’agit d’une manière moins frontale la phrase de Shakespeare : « L’homme est
laisser penser que les grands textes sont ina-
daptables, sinon de façon anecdotique. Et
en même temps, on espère toujours que les
moyens cinématographiques permettront
d’adapter la troisième dimension d’un livre,
son émotion secrète, son sous-texte qui est
plus fort que le texte lui-même.
FD : Évoquer une œuvre cinématogra-
phique (ou musicale, ou picturale…) dans
un roman est toujours très compliqué,
je trouve. Pour ma part, j’essaie d’éviter
d’être didactique ou lyrique, parce que
ça m’ennuie, dans les romans des autres,
quand l’auteur devient prof ou s’exprime en
membre d’un fan-club. Dans La véritable
vie amoureuse…, j’avais deux objectifs : faire
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table ronde
page de g. Francis Dannemark © DR
Luc Dellisse © Studio cui-cui

fait de la substance de ses rêves » – et notam- évoquer la création musicale que ne l’a un LD : Le professeur de scénario n’est pas un
ment de la substance de ses rêves cinémato- film. À chaque fois qu’un film doit raconter livre qui parle de cinéma. Le sujet, c’est les
graphiques. la vie d’un grand compositeur imaginaire, glissements de l’apparence à la réalité à tra-
VJ : Il reste parfois si peu de choses, le visage ou d’un grand peintre imaginaire, il est vers la forme pédagogique de l’université
d’un acteur, un plan… mais le reste… ? confronté à la difficulté de montrer ou de et à travers le principe narratif du scénario.
faire entendre des œuvres de cet artiste sup- Une de mes obsessions, c’est que dès qu’on
C.I. : Au-delà de votre intérêt personnel posé de génie. Ce qu’on voit ou entend nous commence à capter sciemment la vie, tout
pour le cinéma, celui-ci vous paraît-il laisse l’impression que ce n’est pas si génial fait roman. La vie quotidienne à l’université
plus facilement évocable ou adaptable que cela. Le roman, par contre, nous décrit n’est pas bouleversante, mais le roman est
en littérature que d’autres arts, tels que la ces œuvres avec des éléments qui nous font partout dans la vie.
peinture, la sculpture ou la musique ? rêver d’un génie pictural ou musical : nous VJ : On est encore aujourd’hui est l’histoire de
FD : Pour moi, la littérature peut évoquer ne verrons pas réellement la toile, nous en deux personnes qui vont décider de devenir
un film plus facilement : on peut en racon- aurons l’impression sans en avoir la vision et amies en allant au cinéma et en échangeant
ter l’histoire (ou des scènes) ou évoquer les nous pourrons « marcher » plus facilement. des livres. Mes deux personnages parlent
acteurs. En laissant dans le vague, c’est par là que d’eux-mêmes parallèlement aux films qu’ils
LD : L’idée que le mouvement narratif du la littérature est forte pour évoquer d’autres voient et aux lectures qu’ils partagent. Leur
roman est plus propice à rendre le mouve- arts et notamment pour évoquer des chefs- vie est prise en tenaille entre des pages et
ment narratif du film que le mouvement fixe d’œuvre. Le cinéma, lui, est un art de l’es- des films et ça leur convient. Le cinéma et
de la peinture ne me semble, quant à moi, pace. Il capte réellement de la visualisation les livres permettent aux deux personnages
pas exacte. En général, quand on évoque un directe. On regarde réellement avec les yeux d’échanger un peu de soi au travers des
art dans un roman, on l’évoque comme un de la caméra ce qui nous est donné à voir. images ou des ouvrages qui circulent entre
élément de la réalité du monde pris dans un VJ : C’est un art du temps aussi. C’est tel- eux. Je me méfie des conversations où on
flux narratif. Il est assez rare qu’un livre ne lement prodigieux d’avoir en une heure et livre des éléments de sa chronologie, je n’y
fasse rien d’autre que raconter le mouve- demie toute une histoire qui se déploie sous crois pas. Je pense que ce n’est pas là qu’un
ment du récit : il s’arrête, il replonge vers nos yeux. individu se trouve réellement. Il est ailleurs,
autre chose, il repart, ce qu’il peut aussi faire LD : Il s’intéresse au temps d’une autre dans des choses plus discrètes, moins racon-
avec la peinture ou avec la musique. manière. Je disais « art de l’espace » en ce tables et narratives.
VJ : Je pense que pour un auteur, il est sens que tout ce qui se déroule sous nos LD : Il y a deux choses dans lesquelles
aussi intéressant de s’emparer d’un tableau, yeux se déroule en temps réel, dans un cadre tout le monde baigne sans avoir de compé-
d’imaginer un avant, un après, de faire vivre donné. tences particulières : l’anglais et le cinéma.
les personnages. Weyergans l’avait fait avec On ne peut pratiquement pas rencontrer
Le radeau de la Méduse, où un réalisateur C.I. : Vos livres parlent du cinéma par le quelqu’un qui n’a jamais vu de films de
s’emparait du personnage de Géricault. biais de ceux qui voient les films ou les cinéma. Par le cinéma, on peut communi-
LD : Je dirais même que dans une certaine commentent, non au travers de ceux qui quer avec presque tout le monde. Ce n’est
mesure, un roman aura plus de facilités à les font. pas vrai de la littérature : on ne rencontre
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pas des gens qui n’ont jamais vu de films,


mais on peut très facilement rencontrer des
personnes qui n’ont jamais lu de livre.
VJ : Le cinéma permet facilement un
échange, à la sortie du cinéma les gens se
parlent de ce qu’ils ont vu, parfois entre par- produits sur les spectateurs. Il avait compris FD : J’ai souvent évoqué des livres, des
faits inconnus. On a en commun des ques- très tôt qu’il se passe quelque chose de par- musiques, des chansons, des films dans
tions, des expériences, pour échanger. ticulier quand un groupe de gens voit un mes romans. Pourquoi ? Parce que tout
film : il y a une sorte de partage, un « pot cela fait intégralement partie de ma vie – et
C.I. : Dans On est encore aujourd’hui commun » affectif, une contagion. Et puis, de celle de mes personnages. Lire (comme
comme dans La véritable vie amou- sitôt le film terminé, on en parle. Le cinéma écrire), ou regarder des films, ou écouter de
reuse…, la connivence entre les person- était (l’est-il encore ? de moins en moins) un la musique, ce n’est pas une distraction à
nages se crée non seulement lors de la spectacle. Et il avait ce pouvoir de rassem- mes yeux, c’est une façon de vivre. Et c’est
discussion qui suit le film, mais aussi dès bler. Ce pouvoir, la littérature l’a possédé une nourriture. Mon esprit en a besoin
l’expérience de la projection partagée. mais elle l’a perdu quand a été abandonnée comme mon corps a besoin de manger ou
VJ : La projection est un moment particulier la formule qui consistait à s’installer pour de marcher. Et donc, pour répondre plus
où on partage la vision au même moment. la soirée autour d’une personne qui lisait précisément à la question, je dirais que je
Cette simultanéité est presque impossible à un roman à voix haute. Un souvenir me n’ai pas souvent eu besoin, pour des raisons
atteindre avec un livre. En plus il y a la salle, revient : celui de mon grand-père mater- narratives, de produire des œuvres fictives.
le format, les gens autour. Le cinéma est nel, qui était fermier, lisant les aventures Évoquer des œuvres bien réelles était pour
comme une action de grâce. Voir des visages de Toine Culot, le personnage d’Arthur moi plus juste.
en grand, c’est une expérience formidable, Masson, pour la tribu rassemblée autour de LD : Dans Le professeur de scénario, je parle
qui aide à créer une connivence entre les lui, près du feu, certains soirs d’hiver. peu de films. Seules deux œuvres sont évo-
gens. Il y a aussi ce sentiment étrange que LD : Il faut aller de temps en temps en salle, quées : le cinéma de Guitry, dont le narra-
j’éprouve parfois d’avoir compris quelque même si je le fais malheureusement fort peu. teur dit qu’il n’est valable que pour Guitry
chose, quelqu’un et qu’en retour quelque On y entend la réaction des gens. Au cinéma, comme la Cinquième République n’est
chose de moi est compris aussi. on regarde le film en temps continu, tandis valable que pour de Gaulle, et celui de Pierre
FD : Irving Thalberg, LE grand produc- que chez soi, on fait des pauses. Mais arrêter Kast, que le narrateur – et l’auteur aussi, du
teur de la période classique, organisait des le film au même moment, avec quelqu’un reste – considère comme le plus mauvais
previews de tous les films de la MGM. Et qu’on aime, c’est aussi une expérience parta- cinéaste qu’il ait jamais vu. Le cinéma est
il assistait personnellement à ces soirées où gée – différente de la salle. étonnamment, mais explicitement absent
un public tout à fait normal découvrait les de mon livre. Introduire dans cette histoire
prochaines nouveautés. Il notait soigneuse- C.I. : Vos livres évoquent des œuvres des professeurs d’université spécialistes
ment toutes les réactions et faisait retourner cinématographiques réelles, et non des de l’œuvre de cinéastes imaginaires aurait
certaines scènes en tenant compte des effets œuvres fictives. enchevêtré le récit pour rien. Et je n’aurais
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table ronde
page de g. Véronique Janzyk © Sandro Faiella

pas parlé plus du contenu des films imagi- pour le cinéma, parfois on a un matériau histoire à raconter, bien sûr, mais avec des
naires que je ne le fais des films réels. C’est pour le roman ou le poème. Ce n’est pas moyens que la littérature ne possède pas :
le péché des universités, qui parlent des tout à fait la même source qui est activée. Il images en mouvement, acteurs, voix, cou-
œuvres non du point de vue de la vie, mais y a une certaine forme de travail sur l’écri- leurs, ombres, musique… Dans un roman,
du point de vue de la mort, en tant qu’elles ture qui est propre à la littérature et dont on n’a que des mots, rien d’autre ! Pourtant
sont des objets de culture et non des objets l’équivalent ne se trouve pas au premier le cinéma a joué un grand rôle dans mon
de création. degré dans l’écriture de scénario. Le scéna- travail d’écrivain : il m’a donné le sens des
VJ : Le cinéma est aussi la présence des rio est un texte transitoire, contingent ; il raccourcis, je crois, des indications quant à
absents. Il y a dans mon livre une réflexion est écrit pour être détruit. Vous écrivez des la façon d’aller à l’essentiel sans saboter pour
sur le deuil. Le cinéma est intéressant pour mots pour que ces mots ne soient plus là à autant l’atmosphère. Une manière d’inté-
aborder cette question : cela a été ce n’est la fin. C’est une attitude mentale très dif- grer action, décor, état d’âme, dialogue…
plus, mais je le vois encore. Dans la deu- férente de l’écriture d’un roman ou d’un qui s’éloigne des conventions en matière de
xième partie de On est encore aujourd’hui, j’ai poème. Faire du style dans un scénario composition d’un récit.
travaillé cette question. On a vu ensemble. n’aurait aucun sens et serait même contre- VJ : L’écriture est aussi une question de
Comment ça se passe quand l’autre n’est productif, puisque le scénario vise à la trans- montage, d’enchaînement. Dans mon écri-
plus là ? Voir pour deux, ça veut dire quoi ? parence, non à l’opacité. De plus, le cinéma ture, depuis le début, il y a un travail d’agen-
On est encore aujourd’hui rôde parfois du est un art de l’espace, parce que le temps du cement entre les différentes parties du texte,
côté des fantômes. Le cinéma permet de cinéma est toujours du présent. Même les qui évoque le montage au cinéma. C’était
voir les disparus alors qu’ils ne sont plus là, flashbacks sont du passé raconté au présent. déjà le cas avec mon premier ouvrage, qui
c’est son essence. Le cinéma pousse à une écriture de type racontait le récit d’une fugue en voiture. Le
LD : Pas seulement de les voir, mais d’éprou- Nouveau Roman. montage des textes entre eux a un rapport
ver des émotions par rapport à eux, à cause FD : Depuis mon premier roman, en assez clair avec le montage au cinéma. Par
de l’image réelle qui est devant nous. Si ce 1981, on dit souvent deux choses : que ailleurs, un bel apprentissage qu’on fait au
sont des personnes qu’on n’a pas connues, mes romans sont très musicaux et que mon cinéma, c’est qu’on commence à bien voir
le rapport qu’on a avec elles est singulier. écriture est cinématographique. Musicaux, les choses. Le regard est focalisé. C’est un
On peut imaginer quelqu’un qui serait fol- parce que j’accorde une énorme importance exercice de l’attention et ça peut être utile
lement amoureux de Marylin Monroe en au rythme des phrases, que j’ai besoin d’un dans la vie et dans l’écriture, pour trouver
étant né après la mort de Marylin. phrasé fluide et mélodieux. Pas d’effets de un intérêt aux choses qu’on trouve mono-
manche, pas d’images spectaculaires, mais tones ou tristes.
C.I. : Y a-t-il une influence du cinéma sur l’envie de créer un effet comparable à celui
votre écriture ? que crée la voix d’un conteur. Pour ce qui 1 Luc Dellisse et Véronique Janzyk ont répondu
à nos questions de vive voix, en présence l’un
LD : J’ai écrit plus de romans que de scé- est du caractère cinématographique de mes de l’autre. Les mêmes questions ont ensuite été
narios et en voyant les deux territoires, j’ai romans, je crois qu’il existe – mais que ce soumises à Francis Dannemark, qui a répondu
aussi vu quels éléments restent intrinsèques n’est pas ce qu’on croit ! Un roman n’a rien par écrit.
à l’un ou à l’autre. Parfois on a un matériau à voir avec un film. Au cinéma, on a une
MANUEL
D’UN PARFAIT
CINÉPHILE JOSEPH DUHAMEL

Les romans et nouvelles de Le Carnet et les Instants : Vous avez tou- émotionnels qu’on ne soupçonnerait pas,
Thomas Gunzig font la part jours été un grand cinéphile. Quels sont de faire voyager à l’intérieur d’individus
les films qui ont marqué votre démarche étranges, particuliers, de découvrir des tas
belle au cinéma, tant par les
d’écrivain ? de choses. J’ai même du mal à faire une dif-
références au septième art Thomas Gunzig : J’ai apprécié beaucoup férence entre cinéma et littérature.
que par une construction de films très différents. Le cinéma améri-
des récits proche des récits cain, des films comme Taxi driver, Rocky, Quel aspect de vos livres les films que
Apocalypse now, Jaws, les vieux Spielberg. vous avez vus influencent-ils plus pré-
cinématographiques.
Évidemment aussi les films d’épouvante, cisément : l’organisation de votre récit,
Le romancier est également je m’en suis déjà expliqué. Également le l’atmosphère que vous voulez suggérer ou
devenu scénariste. Bientôt cinéma asiatique, les films d’arts martiaux, les types de personnages ?
sortira le film de Jaco Van avec une préférence pour les Bruce Lee. Et Les trois certainement. À force de voir des
Dormael dont il a écrit le puis il y a également des films plus expé- films et d’aimer ça, je pense à l’image, je
rimentaux et le cinéma français des années pense les romans et les nouvelles en termes
scénario. Mais Thomas Gunzig 1960-70, Jean-Luc Godard, avec Pierrot de mise en scène, avec des scènes d’ouver-
est aussi auteur de théâtre. le fou, À bout de souffle, Alain Resnais et ture, des scènes d’articulation, avec même
Il parle ici de ces trois Mon oncle d’Amérique. Ainsi que les vieux quelque fois, comme dans Kuru, des ralentis
arts narratifs. policiers de Verneuil. Mais ça peut être ou des accélérés. Mon amour du cinéma m’a
aussi Les bronzés. Pour moi, tous ces films
se regardent, se nourrissent l’un l’autre et
fonctionnent très bien ensemble.

En quel sens ont-ils influencé votre


démarche d’écrivain ?
L’enthousiasme d’un bon film est commu-
nicatif et donne envie de créer soi-même,
que ce soit en littérature ou au cinéma.
Quand je sors de la vision d’un film qui
m’a enchanté, j’ai envie d’écrire très très vite
quelque chose. La vision de films m’ouvre
sur des imaginaires, me montre qu’à l’ima-
ginaire il n’y a aucune limite et qu’on peut
partir dans toutes les directions possibles ;
que le roman comme le cinéma sont sus-
ceptibles de faire découvrir des univers
LITTÉRATURE ET CINÉMA

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rencontre
page de g. Thomas Gunzig © B. Maindiaux
page s. Affiche de la pièce Kiss & cry

fait avoir une écriture qui est orientée très classiques du moins, on ne peut pas le faire. Avez-vous écrit des adaptations ?
fortement sur l’image et sur le visuel. Je suis Il y a donc des choses qu’on ne peut pas se J’ai commencé l’adaptation de Silence de
volontairement influencé par le cinéma. permettre au cinéma mais bien en littérature. Comès, mais la maison de production a
Mais la contrainte de temps est intéressante : fait faillite. C’était un projet intéressant qui
Dans votre écriture, y a-t-il eu une évolu- gérer 1 h 40 de récit. C’est la même chose au posait beaucoup de questions. On pensait
tion suite à une perception nouvelle que théâtre où le temps est également déterminé faire un film d’animation. La première diffi-
vous auriez eue du cinéma ? (sauf si on écrit Le soulier de satin). La pièce culté était d’être confrontés au problème de
Oui. Tous les auteurs sont influencés en fait 1 h-1 h 30 et l’auteur doit tout mettre l’incarnation des personnages de bande des-
permanence par ce qu’ils voient, et donc la dedans. Cela implique un indispensable sinée, leur voix, leur regard. Et la difficulté
façon dont le cinéma évolue en modifie ma travail d’élagage, de choix, de renoncement, était d’autant plus grande que Silence est un
perception et cela se marque sur l’écriture de réflexion sur l’efficacité du récit et sur univers graphique très fort. C’est dommage
de mes romans. la structure. Il est nécessaire que tout soit que cela n’ait pas pu aboutir suite à des pro-
clair, que le spectateur, lui aussi captif, com- blèmes financiers. J’ai aussi fait une adap-
Vous donnez des cours sur la mise en prenne ; il faut donc bien gérer les émotions tation pour un court métrage, L’héroïsme
récit. Comment percevez-vous la diffé- qui passent dans ce qu’on raconte. L’auteur au temps de la grippe aviaire, mais je ne l’ai
rence entre la mise en récit cinématogra- de théâtre ou de scénario a moins droit à jamais vu terminé.
phique, puisque vous avez fait du cinéma, l’erreur que le romancier. Dans un roman,
et votre travail d’écrivain ? les erreurs se voient moins et moins vite, Avez-vous reçu des demandes d’adapta-
Dans le cinéma, il y a des contraintes narra- elles sont également pardonnées plus faci- tion de vos romans ou nouvelles ?
tives dues au fait qu’un film dure un temps lement. Dans un film, l’erreur se voit d’em- Oui, pour Manuel de survie, un réalisa-
précis. Contraintes qui n’existent pas dans le blée, et ça ne pardonne pas du tout. Et puis teur français s’est manifesté. D’autres l’ont
roman, qui ne doit pas durer un temps déter- il y a aussi une responsabilité financière. Au fait pour Kuru et pour Mort d’un parfait
miné. Le spectateur, lui, est captif du film, cinéma, tout coûte de l’argent et donc rien bilingue. Mais ils n’ont pas pu trouver des
il est censé le regarder d’une traite en 1 h 40 ne peut être inutile ; dans un roman l’épi- producteurs, car ces livres ont un côté bizar-
ou 2 h 15, du moins en salle car les technolo- sode inutile ne coûte rien. roïde et la réalisation risquait de coûter cher.
gies actuelles permettent de le regarder chez Ce sont deux critères qui ne plaisent pas
soi en tranches. Cette contrainte de temps Avez-vous travaillé pour le cinéma ? trop aux producteurs.
nécessite de mettre en place des structures Oui, j’ai fait des scénarios, mais pour l’ins-
narratives qui sont assez rigoureuses. Dans tant rien n’est sorti. Des projets n’ont pas Dans plusieurs de vos romans, dont
un scénario, il faut rester vigilant à toutes abouti par difficulté de réunir un finance- Manuel de survie, le rythme de narration
sortes de questions de rythme et de densité ment suffisant. Mais dans quelques mois est très proche du cinéma. Cela ne suffi-
du récit. Il n’y a pas de ventre mou possible, sortira le film de Jaco Van Dormael, Le tout sait pas pour convaincre un producteur ?
il n’y a pas de digressions possibles en tout Nouveau Testament, dont j’ai écrit le scéna- Les producteurs sont débordés de bons scé-
cas. Là où en littérature il est permis de par- rio. Le tournage est terminé, on est au stade narios et de bons romans qui pourraient
tir sur des chemins de traverse, dans les films du montage. être adaptés. C’est une question de chance
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de voir un livre adapté. D’avoir travaillé scénario, les techniques d’exposition d’un
pour le cinéma, je me suis rendu compte personnage, sont des choses qui peuvent
qu’il y a tellement d’obstacles pour qu’un ne pas servir du tout en littérature mais qui
film voie le jour. peuvent aider quand on patauge dans l’écri-
ture d’un texte.
Parmi vos textes, quel est celui que vous
voudriez voir adapté ? Je me rends compte que tous les auteurs
Celui que j’aimerais adapter moi-même, actuels sont influencés par le cinéma. On
c’est la nouvelle « La vache ». n’écrit plus aujourd’hui comme avant son par en dépasser l’artisan ; il sent que ça va
apparition. Mais d’autre part, le cinéma se trop loin, que ce n’est pas cela qu’il veut !
Est-ce possible quand on est l’auteur du nourrit de la littérature. Ce sont deux arts C’est aussi une terrible histoire d’amour,
texte de départ de faire soi-même l’adap- narratifs qui se regardent, se nourrissent montrant la grandeur et la misère de la
tation ? l’un l’autre et cheminent de concert. bourgeoisie postrévolutionnaire.
Il faut surtout pouvoir se trahir soi-même.
J’aurais un autre regard sur cette nouvelle et Quel texte, qui n’est pas de vous, souhai- Vous avez participé à la création de la
je voudrais y mettre autre chose. teriez-vous porter à l’écran ? pièce Kiss & cry qui mêle théâtre et
Si le budget est illimité, qu’on a du temps cinéma. Que reste-t-il de la différence
Que laisserez-vous tomber ou qu’ajoute- et des comédiens formidables, je réaliserais entre ces deux arts créatifs ?
riez-vous ? Le comte de Montecristo. C’est un de mes Le théâtre est plus basé sur le texte, même
Je la ferais moins crue, plus douce, plus poé- romans préférés, et j’ai vu l’adaptation scan- si maintenant il y a d’autres outils et qu’on
tique. Et comme je pense qu’en vieillissant, daleusement mauvaise dans laquelle joue assiste à des hybridations comme dans Kiss
bizarrement, j’ai besoin d’amour, je ferais Depardieu. Cette déception me pousse à & cry. Et d’autre part, le théâtre reste du
une fin heureuse. vouloir rendre justice en adaptant ce texte. spectacle vivant, tout est à refaire tous les
Qu’est-ce que ce roman est génial et qu’est- soirs, ce n’est pas quelque chose d’enregis-
Est-ce que le fait d’avoir travaillé pour le ce qu’on pourrait en faire quelque chose tré. Dans le cinéma, enregistré, il y a l’idée
cinéma a changé votre manière d’écrire des de formidable ! C’est vraiment le Star War que l’œuvre est unique ; au théâtre l’œuvre
romans ? Prenez-vous en compte d’autres du xviiie siècle. C’est toute l’histoire de n’est jamais unique. C’est ce qui fait son
aspects ou d’autres manières de faire ? France qui y passe, mais aussi l’intrigue, la côté excitant.
Oui, parce je me suis formé, j’ai lu un peu vengeance, et une galerie de personnages
de théorie, j’ai été voir ce que disaient les incroyables. Il faudrait en faire quelque
grands théoriciens du scénario. Et même chose d’ambitieux comme Le Seigneur
si ces textes traitent de cinéma, ce sont des anneaux. Le récit est magnifiquement
des choses qu’on peut transposer d’une construit et les personnages sont ultra forts.
manière ou d’une autre à la littérature. Le Et cette intrigue, cette histoire d’une ven-
fonctionnement d’un personnage ou d’un geance qui est tellement énorme qu’elle finit
BRÈVES
BOURSES D’ÉCRIVAINS (Mercure de France). Ce prix, dont le jury
est composé de critiques littéraires, récom-
Cette année, les bourses de littérature et pense annuellement un roman français.
de poésie de la fondation Spes, dotées de
5 000 euros, reviennent aux auteurs Gilles Jean Bofane In Koli a reçu le Grand Prix du
Collard et Geneviève Damas ainsi qu’au roman métis 2014 pour Congo Inc. (Actes
poète Harry Szpilmann. Sud). Ce prix récompense un roman fran-
cophone mettant en lumière les valeurs de
Dans le cadre du programme d’échanges métissage, diversité et humanisme.
d’écrivains et de bédéistes entre le Québec
et la Fédération Wallonie-Bruxelles, deux Le Prix littéraire du Parlement de la
auteurs belges partiront au Québec en 2015 Fédération Wallonie-Bruxelles 2014 a été
pour une résidence de deux mois. L’Union décerné à Jean-François Viot pour sa pièce
des écrivains et écrivaines du Québec inédite Lettre à Élise. Ce prix annuel couronne
(UNEQ) a retenu le projet d’André Borbé, « l’ouvrage d’un auteur d’expression fran-
tandis que le Festival de la BD francophone çaise illustrant la sensibilité de la Fédération
de Québec (FBDFQ) accueillera le bédéiste Wallonie-Bruxelles ou consacré à son patri-
Jean-Luc Cornette. moine culturel » et récompense alternative-
ment une œuvre de théâtre, un essai, une fic-
PRIX LITTÉRAIRES tion en prose et un ouvrage de poésie.

L’automne est traditionnellement la saison Yaël Nazé a été récompensée par le prix
des prix littéraires. En Belgique comme à Roberval, catégorie Grand Public, pour
l’étranger, plusieurs écrivains belges ont été son livre Voyager dans l’espace (CNRS édi-
couronnés. tions). Ce prix récompense chaque année
un ouvrage francophone consacré à l’expli-
Le prix Louise Labé 2014 récompense le cation de la technologie pour un public
recueil En qui n’oublie (Cheyne), de Jacques non-scientifique.
Vandenschrik. Ce prix récompense un-e
poète francophone qui a déjà publié deux Le prix Rossel a couronné Blanès, premier
ou trois recueils remarqués, mais n’est pas roman d’Hedwige Jeanmart (Gallimard,
encore célèbre. 2014), qui figurait aussi parmi les huit fina-
listes du prix Médicis.
Le Prix du premier roman 2014 a été Les autres finalistes du Rossel étaient Marylin,
attribué à Jean-Pierre Orban pour Vera naissance année zéro de Véronique Bergen
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(Al Dante), Congo Inc. de Jean Bofane In silence, Desclée de Brouwer), Guy Goffette EXPOSITION
Koli, Ma mère, par exemple d’André-Joseph (Géronimo a mal au dos, Gallimard) et
Dubois (Weyrich) et Vera de Jean-Pierre Thomas Gunzig (Manuel de survie à l’usage Le musée Émile Verhaeren à Sint-Amands
Orban. des incapables, Au diable vauvert). Quelque accueille, du 7 mars au 31 mai 2015, l’ex-
trois mille élèves participent cette année à position « La Belgique vue du ciel ». Elle
Armel Job a remporté le prix Marcel Thiry l’opération. Le palmarès sera rendu public présente des images du ciel belge qui sont
pour son roman Dans la gueule de la bête en mai 2015. l’œuvre de François De Coninck et Guy
(Robert Laffont). Instauré par la Ville de Jungblut, couplées à des textes poétiques
Liège pour honorer la mémoire de Marcel COMPLÉMENT D’INFORMATION d’Émile Verhaeren, Charles Baudelaire,
Thiry, ce prix annuel récompense alternati- William Wordsworth, Percy Bysshe Shelley,
vement une œuvre en prose et un recueil de Le dossier « Les figures de l’éditeur en Martinus Nijhoff, Peter Holvoet-Hanssen
poésie. Belgique francophone », paru dans la pré- et autres.
cédente livraison du Carnet et les Instants
La SACD et la Scam ont remis leurs prix le (n° 184), est le résultat partiel d’une ÉDITION
12 décembre. Plusieurs catégories primées recherche conduite à l’Université de Liège,
concernent le domaine littéraire. Le prix en 2012, dans la ligne de travaux publiés Exemple de longévité en Belgique franco-
Scam de la consécration a été attribué à l’es- par Pascal Durand, Tanguy Habrand et phone, les éditions Luce Wilquin publient
sayiste Jacques Dubois ; Chantal Akerman Yves Winkin. Si certains de ces travaux leur 500e ouvrage. Le très symbolique dos-
a reçu le prix de littérature pour Ma mère étaient mentionnés dans la bibliographie, le sard 500 a été attribué au volumineux pre-
rit (Mercure de France) ; le prix de l’essai contenu du dossier ne permettait pas toute- mier roman de Marie Celentin, Dans le bleu
revient à Isabelle Stengers pour Une autre fois au lecteur de savoir que Pascal Durand de ses silences.
science est possible (La Découverte) ; Marie et Tanguy Habrand s’apprêtent à publier,
Wabbes a obtenu le prix de littérature/ dans les prochains mois, une histoire des
illustration jeunesse ; Léonie Bishoff est la pratiques d’édition en Belgique depuis les
lauréate du prix Texte & Images pour La débuts du livre imprimé jusqu’à nos jours.
princesse des glaces (Casterman), tandis que
le prix de la traduction littéraire couronne COMMÉMORATION

© Ariane Van den Berghe


le travail de Marie Hooghe.
Le 27 septembre 2014, une plaque commé-
Le mois de novembre 2014 a par ailleurs morative a été inaugurée au numéro 105 de
sonné le lancement officiel du Prix des l’avenue des Saisons à Ixelles. Elle rappelle
lycéens. Cinq romanciers sont en lice : qu’Émile Verhaeren y a écrit Les visages de
Barbara Abel (Derrière la haine, Pocket), la vie en 1899.
Geneviève Damas (Histoire d’un bon-
heur, Arlea), Véronique Gallo (Tout ce
LE CARNET ET LES INSTANTS Bimestriel. Ne paraît pas en juillet-août.
N° 185. Du 1er février au 31 mars 2015

ÉDITRICE RESPONSABLE Martine Garsou


Service général des Lettres et du Livre, Ministère de la Fédération
Wallonie-Bruxelles
44, boulevard Léopold II, 1080 Bruxelles

RÉDACTRICE EN CHEF Nausicaa Dewez (02 413 33 04 - [Link]@[Link])

RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT Joseph Duhamel (02 413 23 17 - [Link]@[Link])

ONT COLLABORÉ
AU PRÉSENT NUMÉRO Jan Baetens, Nausicaa Dewez, Joseph Duhamel, Marie-Christine Gobert,
Daniel Laroche, Silvie Philippart de Foy

L’iconographie a bénéficié de l’aide des Archives et Musée


de la Littérature (photothèque).

RÉDACTION [Link]@[Link]

SECRÉTARIAT Michelle Dahmouche ([Link]@[Link])

SITE INTERNET [Link]

GRAPHISME [nor] production ([Link])

N° vert de la Communauté française : 0800 20 000


Le Carnet et les Instants, Promotion des Lettres
Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles, bureau 1A023
44, boulevard Léopold II, 1080 Bruxelles
(Tél. : 02 413 23 21- Fax : 02 413 28 94
[Link]@[Link])

Imprimé en Belgique par l’imprimerie Chauveheid


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Fédération Wallonie-Bruxelles
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