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UNE APPROCHE OBJECTIVE PLUS NUANCÉE

Les développements précédents semblent indiquer que la définition traditionnelle de


l'originalité, entendue comme l'expression de la personnalité de l'auteur, ne correspond pas
parfaitement à toutes les créations. Pour certaines œuvres, chercher à y voir la personnalité de
l'auteur peut paraître artificiel. Cela pourrait montrer que l'importance donnée à la subjectivité
a parfois été exagérée, et une approche plus objective pourrait s'avérer utile dans certains cas.

Ainsi, adapter cette notion pour y inclure plus d'œuvres pourrait être nécessaire, mais les
opinions divergent sur la meilleure façon de procéder. Une définition plus nuancée semble
toutefois inévitable pour aller vers une meilleure objectivation de cette notion (A).
Cependant, même cette approche objective pourrait présenter certaines limites et rester
perfectible (B).

A. L'APPROCHE OBJECTIVE, UNE NÉCESSITÉ RELATIVE

Comme il était indiqué, la définition subjective de l'originalité ne reflète pas toujours la


réalité de manière fidèle. En effet, il peut être difficile d’appliquer une vision humaniste à
certaines œuvres traditionnellement classées parmi les œuvres littéraires et artistiques.

Ainsi, comment déceler la personnalité de l'auteur dans une œuvre créée par une personne
morale (1) ou dans une œuvre scientifique ou technique (2) ?

De plus, l'apparition des nouvelles technologies semble rendre cette question plus complexe
(3).

1. L'ORIGINALITÉ DES ŒUVRES CRÉÉES PAR UNE PERSONNE MORALE

Dans de nombreux cas, une œuvre artistique ou littéraire est réalisée non par une seule
personne, mais par plusieurs. Ainsi, la question de l'originalité ne se pose pas toujours de la
même manière pour toutes les œuvres impliquant plusieurs auteurs.

L'article 5, alinéa 1, de la loi du 24 février 1994, définit l'œuvre de collaboration comme une
création issue des contributions de plusieurs personnes physiques. Ici, l’originalité découle de
la qualité et de l’empreinte personnelle de chaque coauteur, chaque contribution reflétant sa
propre personnalité. Ce lien direct entre originalité et paternité, cependant, ne s’applique pas
de la même façon aux œuvres où la titularité des droits est initialement accordée à une
personne morale, comme dans les œuvres collectives ou certaines œuvres
cinématographiques et audiovisuelles (articles 5 et 38 de la loi de 1994).

Cela soulève une question fondamentale : une personne morale peut-elle être considérée
comme « auteur » ? Peut-elle vraiment produire une œuvre exprimant une sensibilité et une
personnalité propre ? En théorie, la notion d'originalité repose sur des qualités humaines —
liberté, imagination, effort intellectuel — et sur des droits moraux, indissociables de la
personnalité de l'auteur. Cette définition, largement admise, semble en contradiction avec les
caractéristiques d’une personne morale, qui, n'ayant pas ces qualités humaines, ne peut pas
revendiquer de véritable créativité.

Dans ce cas, l'originalité d'une œuvre collective ne peut venir que des contributions
individuelles qui la composent. Desbois soutient cette idée : « Les personnes morales ne
peuvent être créatrices ; c'est toujours une personne physique qui leur prête cette faculté.
L'œuvre collective constitue une dérogation au principe selon lequel seule une personne
physique possède 'un comportement propre avec des états d'âme et une imagination plus ou
moins débridée. »1

Il affirme que seules les personnes physiques prêtent leurs qualités créatives aux personnes
morales. L'œuvre collective représente donc une exception qui selon certains juristes,
introduit un modèle dérogatoire influencé par la conception anglo-saxonne des droits,
laquelle admet la titularité initiale d'une personne morale au même titre qu'une personne
physique.

On peut également s’interroger sur le rôle de producteur, souvent propriétaire des droits dans
le cadre des œuvres collectives. Ce dernier, en tant que coordinateur ou investisseur, joue un
rôle central dans l’organisation, mais sa contribution ne reflète pas sa personnalité ;
l'originalité de l'œuvre est conférée uniquement par les apports des créateurs individuels.
Pourtant, son intervention influence l'originalité de l’œuvre, limitant parfois la liberté créative
des participants.

Dans ce système dérogatoire, le législateur semble prioriser les intérêts de l’investisseur, au


détriment des créateurs eux-mêmes, suscitant des critiques. Certains auteurs perçoivent
l'œuvre collective comme une « construction artificielle ». Cette exception souligne les
limites de la conception classique de l'originalité, qui valorise l’intérêt du créateur-personne
physique, en attribuant au producteur, et non au créateur, une place centrale dans ce cadre de
création collective.

2-L'ORIGINALITÉ DES ŒUVRES SCIENTIFIQUES

L'article 1er de la loi du 24 février 1994 n'a pas mentionné explicitement les œuvres
scientifiques parmi les œuvres protégées par le droit d'auteur mais cela a été modifié par
l'intervention de la loi du 23 juin 2009 qui a inclut explicitement les œuvres scientifiques
dans le champ de protections des œuvres par le droit d'auteur dans ce même article.

La convention de Berne2, tout comme l'article L.112-2 du Code de la propriété intellectuelle


français, reconnaît également la protection des œuvres littéraires, scientifiques et artistiques.

1
[Link] HJ Lucas,[Link].p102.
2
Nébila Mezghani, l'avenir du droit d'auteur dans l'environnement numérique. Actes du
colloque, ”le droit d'auteur, technologie de l'information”, publiés par l'Association
tunisienne de la communication, 1998, page 47.
La législation tunisienne3 stipule que pour qu'une œuvre bénéficie de la protection par le droit
d'auteur, elle doit être originale, cela sans prendre en compte sa valeur, sa destination, son
mode ou sa forme d’expression en cas de l’évaluation d'une œuvre par le juge.

Une question fondamentale se pose : les œuvres scientifiques peuvent-elles répondre à la


condition d'originalité ? Plus précisément, quelle est l’étendue de la protection des œuvres
scientifiques par le droit d'auteur ? Bien qu'il soit indéniable que ces œuvres relèvent de la
création intellectuelle, il demeure une interrogation quant à leur capacité à satisfaire
l’exigence d’originalité au sens subjectif. Comment une œuvre scientifique, telle qu’un
manuel de mathématiques, peut-elle refléter la personnalité de son auteur ?

Dans ce contexte, la définition d’originalité, entendue dans son sens subjectif, pourrait ne
s’appliquer qu’à certains aspects de la forme de l’œuvre scientifique, où la personnalité de
l’auteur pourrait se révéler, ce qui est souvent difficile à caractériser dans le domaine
scientifique. La protection par le droit d'auteur se limite ainsi à la forme concrète de l'œuvre,
excluant les idées du champ de cette protection.

Par conséquent, dans le cadre des œuvres scientifiques, les emprunts d’idées sont permis tant
que la forme utilisée est différente de celle de l'œuvre d'origine. R. Plaisant souligne à cet
égard que "les œuvres scientifiques ne sont protégées qu'en ce qui concerne la forme, contre
la reproduction, mais non au niveau du fond ou de la conception qu'elles expriment."4

De plus, il est courant que les auteurs scientifiques travaillent sur des matières déjà explorées,
provenant souvent du domaine public (théories, découvertes, etc.). Par conséquent, les
possibilités d'originalité, au sens classique, sont souvent restreintes. Comme l’a noté H.
Desbois, en matière scientifique, "Non seulement les faits imposent leur tyrannie aux
hommes de science mais aussi l'ordre chronologique, selon lequel ils se sont succédé,
enchaîne également la liberté de narrateur”5.

Quant à la jurisprudence, en l'absence de décisions tunisiennes sur ce sujet, il est pertinent de


se tourner vers la jurisprudence française, Un arrêt essentiel concernant l’originalité des
œuvres scientifiques est celui de la Cour de cassation du 12 septembre 2018 (n° 17-18390)6.
Dans cette décision, la Cour a réaffirmé que l’originalité d’une œuvre doit être appréciée non
seulement sur la base de ses éléments individuels, mais aussi de leur combinaison. Cela
signifie qu’une œuvre scientifique peut être considérée comme originale même si certains de
ses éléments sont jugés banals pris isolément, tant que la combinaison de ces éléments reflète
l’intention créative de l’auteur.

3
André Lucas, la protection des création intellectuelles abstraites, Litec, 1985.
4
Article premier de la loi de du 24 février1994 relative à la propriété littéraire et
artistique, telle que modifié et complété par la loi du 23 juin 2009.
5
Michel Vivant, Conférence présentée à la faculté de droit et des sciences politiques de
Tunis le 17 février 1999, dans le cadre de la chaire Unesco d'enseignement des droits
d'auteur et des droits voisins non publiés.
6
Henri Desbois, Cours de propriété littéraire, artistique et industrielle,1969-1970, Page
82
Ainsi, même si l’originalité des œuvres scientifiques est limitée par des contraintes
méthodologiques, elle peut néanmoins se manifester. Une définition plus objective de
l’originalité pourrait faciliter une protection plus large et automatique de ces œuvres, en
particulier face à l’émergence de nouvelles technologies, où les limites de la conception
personnaliste deviennent particulièrement évidentes.

3-les nouvelles catégories d’œuvres

Avec l’inclusion des logiciels parmi les œuvres protégées par la loi du 24 février 1994
modifie par celle de 23 juin 20097, la propriété littéraire et artistique a cherché à se
moderniser en intégrant les créations issues des nouvelles technologies. En effet, le droit
d'auteur, depuis son émergence, a toujours dû s’adapter aux nouvelles avancées
technologiques, que ce soit avec la photographie, le cinéma, la radio ou encore la télévision.

La technologie permet la création de nouvelles catégories d'œuvres dont l’originalité et le


statut d’auteur posent des questions inédites. En particulier, l’empreinte de la personnalité de
l’auteur, qui est un critère central dans la définition classique de l’originalité, semble difficile
à appliquer dans des domaines tels que les logiciels ou les œuvres multimédias, où des
contraintes techniques strictes prévalent souvent sur l’expression personnelle. Comme le
souligne N. Mezghani, « Si l'empreinte de la personnalité est aisément concevable pour les
œuvres littéraires ou artistiques, elle l'est beaucoup moins pour les logiciels et œuvres
multimédia, qui subissent des contraintes techniques […] L'originalité, dans ces cas, ne peut
être appréhendée comme une pure expression de la sensibilité de l'auteur. 8»

Ainsi, la conception classique de l'originalité, centrée sur la personnalité de l’auteur, est


remise en question par ces créations nouvelles. En matière de logiciels ou d’œuvres
multimédias, le résultat technique devient le critère dominant, et non l’expression subjective.
Cela est particulièrement visible pour les œuvres multimédias ou les bases de données, qui
reposent avant tout sur le savoir-faire et les compétences techniques du créateur, au-delà de
sa personnalité.

Notre étude portera principalement sur le logiciel pour illustrer cet enjeu :

Depuis la loi du 24 février 1994, le logiciel bénéficie de la protection du droit d’auteur. La loi
consacre un chapitre spécifique aux logiciels (articles 43 à 47), soulignant leur caractère
distinctif.

Il convient aussi de noter que la protection juridique des logiciels en Tunisie est également
régie par les accords internationaux auxquels la Tunisie fait partie, tels que la convention de
Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques et l'accord sur les aspects des

7
Cours d’appel de Paris 12/09/2018, site Légifrance.
8
Tomaro Normand. Le Droit d'Auteur Canadien : Principes et Pratiques. Wilson & Lafleur,
3e éd, 2014, p. 180.
droits de propriété intellectuelle (ADPIC)9 qui touchent au commerce de l'Organisation
mondiale du commerce (OMC).

Toutefois, le terme « logiciel » n’est pas explicitement défini dans les textes législatifs
tunisien a l’instar de la législation française, néanmoins le législateur européen apporte
davantage de détails puisque la directive 2009/24/Ce10 précise dans son considérant 7 que le
logiciel est tous “ programme d‘ordinateur sous quelque forme que ce soit, y compris ceux
qui sont incorporés au matériel“ incluant les conceptions préparatoires.

Quant à la doctrine, Gérard Biard et Philippe Merle définissent le logiciel comme” un


ensemble d'instructions, un programme qui permet d'exécuter des tâches sur un ordinateur. Il
est à la fois une création intellectuelle et un bien économique.11”, c‘est aussi le positon de
Jean-Luc Carstensan“ le logiciel est à la fois un produit technique et une œuvre de l'esprit. La
protection par le droit d'auteur est donc pertinente pour les logiciels, en tant que création
intellectuelle. 12“

Malgré son inclusion dans le champ du droit d’auteur, un logiciel n’est pas protégé que quand
il répond au critère d’originalité. Or, la nature particulière du logiciel et le processus de sa
création rendent ce critère difficile à appliquer. Traditionnellement, le droit d’auteur requiert
que l’œuvre reflète la « personnalité » de son créateur, une exigence qui ne semble pas
toujours pertinente pour les logiciels.

Comme l’a souligné André Lucas « le créateur du programme, n'est pas un auteur littéraire
mais un technicien, il ne cherche pas à éveiller les sensations d'ordre esthétique, ni même à
l'instar d'un historien ou un savant a exposé mais à faire fonctionner une machine.13”

Face à l’inadéquation de la définition classique de l'originalité pour les logiciels, une nouvelle
approche est suggérée, inspirée d’arrêts de jurisprudence marquants tels que l’« affaire
Pachot » rendue par la Cour de cassation française le 7 mars 1986. Cette décision propose
une définition plus objective de l’originalité, en rupture avec le concept classique. Dans cet
arrêt, les magistrats affirment que l’élaboration d’un programme d’application « constitue une
œuvre de l’esprit originale dans sa composition et son expression, car elle va au-delà d’une
simple logique automatique et contraignante. » Ce faisant, la Cour reconnaît que les
analystes-programmeurs disposent d’une marge de choix dans la présentation et l'expression
de leur programme, une marge qui témoigne de leur apport intellectuel.

En 2009, la directive européenne sur la protection des programmes d’ordinateur ainsi que
l’accord sur les ADPIC de 2023 ont également préconisé une définition objective de
l’originalité. En Tunisie, l’adoption de cette approche objective pour les logiciels permettrait
d’harmoniser la protection des œuvres de l’esprit avec les réalités techniques.
9
Article premier et articles 43-47 nouveau.
10
Michel Vivant, ”Brèves réflexion sur le droit d’auteur...”, [Link]. p73
11
Arrêt du tribunal de première instance, Affaire n 41682 du 31 octobre 2019.
12
D'après l'expression de rapporteur Jonquéres dans l’affaire Pachot.
13
André Lucas, Traité de la Propriété Littéraire et Artistique, Litec, 4e éd., 2011, p. 328.
En effet, l’intégration du logiciel dans le domaine du droit d’auteur exige de redéfinir la
notion d’originalité, afin d’y inclure des œuvres nées de contraintes techniques et non d’un
élan artistique.

B- LA PORTEE DE L'APPROCHE OBJECTIVE

L'approche objective présente un avantage indéniable en ce qu'elle s'aligne parfaitement avec


la logique économique des industries culturelles, centrée sur la protection des œuvres et des
investissements, plutôt que sur la figure de l'auteur. Cette perspective répond aux besoins
pressants des industriels qui revendiquent le droit d'auteur comme moyen de sécuriser leurs
investissements, un besoin exacerbé par les évolutions technologiques constantes.
Néanmoins, cette préoccupation excessive pour la rémunération de l'investissement risque
d'élargir indûment le champ d'application du droit d'auteur.

Un effet secondaire de cette approche est l'affaiblissement du lien entre l'auteur et son œuvre.
Un lien affaibli entre l'œuvre et son auteur conduit inévitablement à une négligence du droit
moral.

Il est important de souligner que le terme « apport » est davantage pertinent dans un cadre de
propriété industrielle, où la notion de nouveauté est primordiale, que dans celui du droit
d'auteur et de l'originalité. En effet, l'insistance sur un apport nécessaire pourrait engendrer
une confusion entre les concepts d'originalité et de nouveauté. De même, le terme « effort »
peut prêter à confusion, entre la simple activité créative et le mérite associé à cette création.

En somme, l'approche objective présente, selon nous, deux risques majeurs. Premièrement,
l'érosion du lien entre l'auteur et son œuvre pourrait entraîner une dilution du droit moral (1).
Deuxièmement, la référence à la notion d'apport risque d'entraîner une confusion entre
l'originalité et la nouveauté (2). Pour pallier ces défis, nous proposerons de défendre la thèse
de « l'originalité à géométrie variable » (3).

1- ATTEINTE AU DROIT MORAL

Dans la première partie de notre étude, nous avons établi que le droit moral constitue un
enjeu essentiel au sein de notre système juridique, en protégeant l'expression de la
personnalité de l'auteur dans son œuvre. Cependant, si la référence à l'empreinte de la
personnalité n'est plus intégrée dans la définition de l'originalité pour certaines œuvres,
comment pouvons-nous garantir que les droits moraux des auteurs seront préservés en cas
d'atteinte à leurs créations ? De ce fait, certains auteurs tell que André Lucas précise que «
Aujourd’hui, le droit moral est menacé. La logique économique des industries culturelles
privilégie la protection de l'œuvre – et donc de l'investissement – au détriment de l’auteur lui-
même, diluant progressivement le lien entre l'œuvre et son créateur. 14»

14
Directive 2009/24/Ce du parlement européen et du conseil du 23 avril 2009 concernant
la protection juridique des programmes d’ordinateur.
Par ailleurs, d'autres observateurs parlent de la « désacralisation » de l'œuvre, phénomène
attribué à l'avènement du consumérisme. Ils soulignent également les pressions exercées par
l'industrie américaine, qui ont conduit à l'exclusion du droit moral du champ d'application des
accords TRIPS (Trade-Related Aspects of Intellectual Property Rights) de l'OMC. Face à la
préoccupation croissante pour la rémunération des investissements, exacerbée par les
avancées technologiques, le lien entre l'auteur et son œuvre semble se distendre. On se
concentre davantage sur la protection des œuvres et des investissements, reléguant l'auteur au
second plan, alors que ce dernier devrait, selon une approche personnaliste, être le fondement
de la protection.

La numérisation, par exemple, facilite la manipulation des œuvres par les utilisateurs, ce qui
peut inciter à violer les droits moraux des auteurs. Cette situation est particulièrement
problématique, compte tenu de la portée internationale des réseaux numériques 15. Ainsi, si la
philosophie du droit d'auteur, qui repose sur le lien entre l'auteur et son œuvre, se dissipe, le
droit moral est susceptible de s'évanouir. Cette dérive économique du droit d'auteur pourrait
entraîner un rapprochement entre les systèmes de droit d'auteur et de copyright.

Dans cette optique, on voit un rapprochement entre le droit d'auteur et le droit des brevets.
Ainsi la négation du lien entre l'auteur et son œuvre pourrait entraîner une confusion entre la
propriété littéraire et artistique et la propriété industrielle ce qui est le cas pour le logiciel qui
peut être considéré comme “un droit industriel marqué par une approche de propriété
littéraire et artistique.16”, surtout que maintes auteur estime que” le droit d'aujourd'hui
couvrant les logiciels est bien en la forme un droit d'auteur. Il est au fond un droit sui generis
qui n'avoue pas son nom et à bien des égards, plus proches de la propriété industrielle.17”

2- ASSIMILATION ENTRE ORIGINALITE ET NOUVEAUTE

La conception personnaliste du droit d'auteur permet de distinguer clairement les notions


d'originalité et de nouveauté, assurant ainsi la séparation entre le droit d'auteur et le droit de la
propriété industrielle. Cependant, certains estiment que l’approche objective de l'originalité a
entraîné une altération a cette notion et une déstabilisation des concepts.

D’après le professeur A. Lucas, la définition objective de l’originalité conduit à rechercher


non seulement l’empreinte de la personnalité de l’auteur, mais aussi à évaluer le contenu
intellectuel de l’œuvre, un procédé proche de celui du droit des brevets. Selon lui, cette dérive
suggère que l’originalité s’apparente à la nouveauté, comme l’absence d’antériorité, et qu’elle
nécessite un effort intellectuel, comparable à l’inventivité requise dans le droit des brevets 18.
Pourtant, il est essentiel de distinguer les deux notions : l'originalité, notion subjective, et la
15
Henri Desbois, Le Droit d'Auteur en France. Dalloz, 1978, p. 513.
16
Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistique, Article 2.
17
Article 10 de l’accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent
au commerce.
18
Vivant Michel” brèves réflexion sur le droit d’auteur suscitées par le problème de la
protection des logiciels", revue information et droit, Florence1984, Page75.
nouveauté, notion objective, afin de préserver la distinction entre le droit d’auteur et le droit
des brevets. Une définition objective de l'originalité pourrait, en effet, estomper cette
distinction.

L’arrêt Pachot, avec son terme d’« apport intellectuel », incarne cette confusion : il tend à
assimiler l’originalité à une synthèse de la nouveauté et de l’inventivité, approche qui
privilégie la protection de l’investissement et l’intérêt de la société plutôt que celui de
l’auteur. D’ailleurs, en Tunisie, la jurisprudence tend également à confondre originalité et
nouveauté, tel que l'arrêt de 31 octobre 201919, selon les termes du jugement, “l'originalité
implique nécessairement la créativité… c’est la capacité de réaliser des idées d’une manière
innovative et exceptionnelle, se traduisant par la création d’un élément tangible qui soit
nouveau ou unique”.

Bien que la définition fournie par le tribunal soit exhaustive et correcte sur un point essentiel,
il convient de souligner que le critère de nouveauté dans la définition de l’originalité a été
abordé de manière inappropriée. En effet, une œuvre originale n’est pas nécessairement une
œuvre nouvelle. La nouveauté n’est pas une condition suffisante pour distinguer une œuvre
d’une autre ; la signature personnelle constitue l’élément fondamentale de ce concept. Ainsi,
affirmer que l’originalité implique nécessairement quelque chose de nouveau est erroné. Une
œuvre peut être originale et digne de protection par sa distinction par rapport à d’autres
œuvres similaires mais non identiques20.

Des doctrines, même influentes, ont également alimenté cette confusion. Par exemple, le
doyen Desbois utilisait l'expression « nouveauté subjective21 », tandis que le professeur M.
Vivant propose de définir l’originalité comme étant la « nouveauté dans l’univers des formes
22
». Pour Vivant, bien qu’une œuvre nouvelle ne soit pas forcément originale, une œuvre
originale comporte nécessairement une forme de nouveauté.

Cette définition de l’originalité comme « nouveauté dans l’univers des formes » est
surprenante et potentiellement problématique. En effet, elle nous rapproche du système du
copyright, qui définit l’originalité par l’absence de copie, ce qui, selon nous, risque de
compromettre la cohérence du droit d’auteur.

Dans une conférence intitulée “Propriété littéraire et artistique : entre droit d'auteur et
copyright”23, le professeur Michel Vivant examine les convergences et divergences entre les
deux systèmes et envisage l’existence d’une « synergie » entre eux. Il propose d'adopter un
système équilibré, prenant en compte à la fois les intérêts financiers et ceux des auteurs. Il
souligne également que toutes les œuvres ne nécessitent pas la même protection.

19
[Link], [Link]. p149
20
O. Lalignant, la problématique de la protection du parfum, p627-630, cité par A.
Strowel [Link], p408.
21
Salma Khaled, Recueil de jugement en matière de propriété intellectuelle : droit
d’auteur et droit voisins, P29-33.
22
[Link] Lucas, [Link]. P10.
23
Jean-Luc Carstensan, le droit d'auteur et le logiciel, L.G.D.J., 2005, Page56.
Enfin, partisan de la dualité du droit d’auteur, le professeur O. Lalignant réserve une
conception subjective aux œuvres esthétiques et une conception objective aux œuvres
utilitaires24. Cela soulève toutefois la question : est-il réellement possible de séparer un sens
subjectif d'un sens objectif ? Peut-on adopter une « originalité à géométrie variable25 » ?

3-LA THÈSE DE « L'ORIGINALITÉ À GÉOMÉTRIE VARIABLE » :

Ni la définition subjective ni la définition objective de l'originalité n’ont su répondre aux


besoins de protection de toutes les œuvres de l’esprit. Pour surmonter cet échec, il pourrait
être pertinent de moduler la définition de l'originalité en fonction des types d'œuvres.

La thèse dite de « l’originalité à géométrie variable » a été introduite par le conseiller


Jonquères dans l'affaire Pachot . Selon cette approche, l’originalité ne s'applique pas de la
même manière à toutes les œuvres de l'esprit. On distingue les œuvres esthétiques, factuelles
et fonctionnelles26. Pour les œuvres esthétiques, qui relèvent traditionnellement du droit
d’auteur, l’originalité est définie par l’empreinte de la personnalité de l’auteur. En revanche,
pour les œuvres factuelles (comme les catalogues ou œuvres scientifiques) et fonctionnelles
(telles que les logiciels ou les plans d'architecture), l'approche subjective est moins
appropriée, car ces œuvres sont souvent influencées par des contraintes externes limitant
l’expression personnelle.

Pour ces œuvres utilitaires, une définition objective de l'originalité est plus pertinente,
évaluant une création indépendante plutôt qu'une expression personnelle. Cette thèse suggère
que le caractère original d’une œuvre doit être déterminé « au cas par cas », en tenant compte
de son type et de son processus de création. Le juriste canadien Normand Tomaro soutient
cette perspective, affirmant que l’appréciation de l'originalité dépend de « faits et de degrés
27
» et doit être analysée pour chaque cas spécifique.

Selon Tomaro, la thèse de l’originalité à géométrie variable est judicieuse car elle évite
d'enfermer le droit d’auteur dans des définitions rigides. En effet, elle permet d’étendre le
champ d’application du droit d’auteur et d’assurer une protection plus large aux œuvres.
Néanmoins, cette thèse n’est pas sans critiques : en conservant les approches subjective et
objective simultanément, elle réintroduit les mêmes critiques adressées aux conceptions
initiales.

24
Vivant Michel, "les métamorphoses de l’œuvre des mythologies aux mythes
informatique.”
25
Alain Strowel, Journal des Tribunaux, article publié le 7/09/1991, P513-518.
26
[Link], Propriété littéraire et artistique, Ed Dalloz 1994
27
Robert Plaisant , le droit d'auteur et le droit des voisins. Paris : édition
L’Harmattan,1997, page 71.
Certains auteurs considèrent cette thèse comme un simple « constat de l'impossibilité de
définition28 », tandis que d’autres la jugent comme ”un risque à la subjectivité accrue. Et
source d'inconstance dans la jurisprudence.29”

28
Nébila Mezghani, La Propriété Intellectuelle et les Nouvelles Technologies, Presses de
l’Université de Tunis, 2005, p. 236.
29
Gérard Biard et Philippe Merle, droit de la propriété intellectuelle, 2e édition,
Dalloz,2014, Page 223

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