Sciences Grecques et Palimpseste d'Archimède
Sciences Grecques et Palimpseste d'Archimède
Résumé
Bien des approches des sciences grecques anciennes sont possibles. Les
grands textes des auteurs hellénistiques, certains fameux problèmes ont joué
un rôle indéniable dans l’histoire des mathématiques jusqu’à une date récente
et ont intéressé — et intéressent toujours — les historiens des sciences, les
enseignants, le public cultivé … Plusieurs questions restent cependant sans ré-
ponse : les premières recherches mathématiques des Grecs nous échappent en
grande partie ; nous ignorons à peu près tout de la biographie (en particulier
intellectuelle) des principaux géomètres ; les modalités de l’enseignement des
mathématiques dans l’Antiquité nous sont fort mal connues.
Il est donc difficile d’écrire une histoire de la géométrie grecque entendue
comme une narration continue qui irait des origines au déclin de la civilisa-
tion antique (du Ve siècle avant au Ve siècle après notre ère). Difficile aussi
d’insérer cette histoire dans un contexte plus large, socio-politique, éducatif,
intellectuel. Les sources sont insuffisantes pour envisager une telle entreprise.
Leur nature — en particulier celles des traités optant pour une présentation
déductive, rédigés dans un style impersonnel — n’y concourt pas non plus.
Il faut donc faire des choix, adopter des partis-pris en braquant le projecteur
sur des situations, des auteurs ou des textes pour lesquels nous sommes moins
démunis.
J’ai choisi de mettre l’accent sur les méthodes démonstratives en mathéma-
tiques, au sens technique du terme, et que nous connaissons grâce aux ouvrages
conservés de quelques géomètres : Euclide, Archimède, Apollonius, Ptolémée.
J’ai essayé de le faire en maintenant partiellement les modalités anciennes
d’expression (théorie des proportions ; langage des aires) plutôt que d’opter
pour des formulations symboliques entièrement modernisées. Le résultat est
sans doute moins familier à un public contemporain, mais il maintient, au prix
d’un petit effort, quelque chose de la saveur des textes mathématiques anciens.
Pour ce qui relève du contexte, je vous invite à consulter l’excellent dos-
sier de Bernard Vitrac sur le site de CultureMath. Il y a privilégié quelques
1
moments forts de l’histoire grecque en en marquant les grandes articulations :
Grèce des cités (ch. 1), royaumes hellénistiques issus de la conquête d’Alexandre
(ch. 3), hellénisme sous domination romaine (ch. 9). Sa présentation est donc
essentiellement chronologique. Parce qu’une partie de la documentation conser-
vée se rattache, de près ou de loin, à Alexandrie, il a consacré quelques lignes
aux institutions savantes des Ptolémées, à la politique culturelle de cette dy-
nastie, même si le rapport entre mécénat royal et sciences mathématiques n’est
pas évident (ch. 3 et 9).
Reste une atmosphère intellectuelle générale qui détermine partiellement
l’orientation des travaux et des publications mathématiques qui participent
aux formes générales du travail intellectuel de cette époque. Les Grecs n’ont
pas seulement pratiqué les mathématiques, ils ont également développé une
double réflexion, philosophique et historique, à leur sujet. Quant à l’« his-
toire » telle que l’ont pratiquée les Anciens, elle est intéressante davantage en
tant qu’(auto-)représentation plutôt que pour la véracité des « informations
» qu’elle est censée véhiculer. Transmise sous forme d’anecdotes bien connues
et inlassablement répétées, elle requiert une lecture critique, tout particuliè-
rement en ce qui concerne les premiers travaux et les premiers savants. Déjà
les historiens grecs du IVe siècle avant notre ère percevaient les limites de leur
information à ce sujet. Il en sera assez peu question dans ce cours. De philoso-
phie, je la traiterai dans un deuxième temps, après avoir présenté brièvement
les sources qui nous renseignent aujourd’hui sur les sciences grecques.
2
Figure 1 – Mise en évidence du texte du palimpseste d’Archimède par des techniques
d’imagerie scientifique
Figure 2 – Abigail Quandt, head of book and paper conservation at the Walters
Art Museum, places the palimpsest page in the X-ray beam at SSRL. As a result,
the original Greek text can be seen.
For five days in May, the ancient collided with the ultra-modern at
the Stanford Linear Accelerator Center (SLAC), bringing brilliant, long-
hidden ideas to light with brilliant X-ray light. A synchrotron X-ray beam
at the Department of Energy facility illuminated an obscured work—
erased, written over and even painted over—of ancient mathematical
genius Archimedes, born 287 B.C. in Sicily.
Archimedes’ amazingly advanced ideas have been lost and found seve-
ral times throughout the ages. Now scientists are employing modern
3
technology—including X-ray fluorescence at SLAC’s Stanford Synchro-
tron Radiation Laboratory (SSRL)—to completely read the Archimedes
Palimpsest, the only source for at least two previously unknown treatises
thought out by Archimedes in the third century B.C.
”Synchrotron light has revolutionized our view into the sub-microscopic
world and has contributed to major innovations in fields including solid-
state physics, materials science, environmental sciences, structural bio-
logy and chemistry,” explained Keith Hodgson, director of SSRL. ”Syn-
chrotron light is created when electrons traveling the speed of light take
a curved path around a storage ring—emitting electromagnetic light in
X-ray through infrared wavelengths. The resulting light beam has cha-
racteristics that make it ideal for revealing the intricate architecture and
utility of many kinds of matter—in this case, the previously hidden work
of one of the founding fathers of all science.”
Contenu sous-jacent
Parmi les textes d’Archimède découverts dans l’ouvrage, quatre étaient déjà
connus dans d’autres versions, dont ils permettent de vérifier l’exactitude, et trois
étaient restés inédits jusque-là. Sont identifiés comme suit :
— De l’équilibre des figures planes
— Des spirales.
— De la mesure du cercle.
— De la sphère et du cylindre
— Des corps flottants (seule copie connue en grec)
— De la méthode (seule copie connue)
— Stomachion (seule copie connue)
Le palimpseste contient également dix pages de l’orateur attique du IVe siècle
av. J.-C., Hypéride, dans une copie datée du XIe siècle. Six folios contiennent un
commentaire transcrit à la fin IXe siècle, relatif aux Catégories d’Aristote, attribué à
un texte perdu d’Alexandre d’Aphrodise, ou à Porphyre de Tyr. Douze autres pages
proviennent de deux livres différents, non encore identifiés en 20104.
Histoire du document
On suppose que le livre de prières, l’Euchologion, écrit au XIIe ou XIIIe siècle,
fut conservé au monastère Mar Saba près de Bethléem. Un Colophon déchiffré en
2002 mentionne la date du 13 avril 1229. Le livre aurait été retiré du monastère
dans le courant du XIXe siècle pour aboutir à Constantinople, dans la bibliothèque
4
du metochion du Saint Sépulcre. En 1899, Papadopoulos qui établit le catalogue
des manuscrits appartenant au patriarche de Jérusalem repère dans l’Euchologion
quelques lignes de sous-texte qu’il copie et publie, et qui retiennent l’attention de
Johan Ludwig Heiberg, professeur de grec et spécialiste d’Archimède. En 1906 ce
dernier visite le metochion et étudie et photographie sur place le manuscrit en 1908,
et y déchiffre des théorèmes d’Archimède.
On ne sait pas ce qu’il advint du palimpseste de 1908 à 1998. Il est mis en vente
à cette date chez Christie’s et semble provenir d’une collection privée en France qui
affirme le posséder depuis les années 1920 (il aurait été rapporté de Turquie par
un dénommé Marie Louis Sirieix, décédé en 1956, qui était le grand-père maternel
du vendeur, Robert Guersan). À cette date, il fait l’objet d’un litige juridique : le
patriarche de Jérusalem revendique sa possession arguant du fait que ce manuscrit
aurait été dérobé en 1920. La cour a statué en faveur du propriétaire actuel. Le
palimpseste est ensuite acheté pour deux millions de dollars par un acheteur anonyme.
Il a cependant souffert durant cette période. Certaines pages, présentes en 1906,
ont disparu. Vers 1938, un des propriétaires du manuscrit a cru bon d’insérer des
images dans le document dans le but d’accroître sa valeur marchande. Il a ainsi
contribué à rendre définitivement illisible le texte original. Enfin le palimpseste a
subi des attaques de moisissures.
Le palimpseste a été déposé en janvier 1999 par son acquéreur au Walters Art
Museum de Baltimore, qui est chargé de sa conservation, sa restauration et son étude.
Une équipe en imagerie scientifique de l’institut de technologie de Rochester a
entrepris une étude du document par ultraviolet et Reviel Netz de l’université Stan-
ford a ainsi pu compléter le travail entrepris par Heiberg. En mai 2005, une nouvelle
tentative d’exploration du document, à l’aide d’ultra-violets a permis de mettre au
jour des textes que les méthodes précédentes n’avaient pas pu encore déchiffrer. En
août 2006, l’exploration continue grâce à un procédé permettant de faire briller le fer
contenu dans les anciennes encres à l’aide de rayons X.
En avril 2007, William Noel, conservateur du manuscrit, annonce que de nou-
veaux écrits ont été mis au jour : un commentaire d’un texte majeur d’Aristote, Les
Catégories, et un discours de l’orateur grec Hypéride.
Contenu mathématique
La méthode. Le contenu le plus remarquable de ce palimpseste est le traité d’Ar-
chimède La méthode dont c’est la seule copie connue. Ce traité donne des indications
précieuses sur une méthode utilisée par Archimède pour déterminer certaines me-
sures d’aire ou de volume, par exemple l’aire d’un segment de parabole ou le volume
5
d’une boule. Outre ces deux résultats, on y trouve également le calcul du centre de
gravité d’une demi-sphère, et celui d’un tronc de paraboloïde.
Des démonstrations géométriques de formules d’aire ou de volume sont connues
depuis l’Antiquité et reposent sur un double raisonnement par l’absurde appelé mé-
thode d’exhaustion : pour prouver que deux quantités sont égales, on suppose que
la première est plus grande que la seconde et on démontre que cela conduit à une
contradiction, puis on suppose que la seconde est plus grande que la première pour
arriver à une autre contradiction. On en déduit alors l’égalité des deux quantités.
Ces raisonnements reposent généralement sur des encadrements de la figure par des
figures quarrables de plus en plus précises (voir p. ex. la quadrature de la parabole).
La méthode par exhaustion nécessite cependant de connaître a priori le résultat
final. Par exemple, on ne calcule pas l’aire du segment de parabole ; on prouve que
cette aire est égale à 4/3 de l’aire d’un certain triangle inscrit dans ce segment. De
même, on ne calcule pas le volume de la boule ; on prouve que ce volume est le qua-
druple du volume d’un cône de base égale à un grand cercle de la boule et de hauteur
égale au rayon de la boule. Mais on ignorait comment Archimède était parvenu à
deviner quelles étaient les formules à prouver. L’explication figure dans La méthode.
Dans ce traité, Archimède utilise des méthodes mécaniques par pesées, en
découpant les surfaces ou les volumes considérés en tranches. Sa démarche, remar-
quable par l’utilisation unique à l’époque qu’il fait de l’infini, utilise des techniques
très proches de celles qui seront réinventées au XVIIe siècle, en particulier la méthode
des indivisibles de Cavalieri, précurseur du calcul intégral de Newton et Leibniz. Au-
cun de ces auteurs n’avait connaissance de la Méthode utilisée par Archimède.
Quelques pages de La Méthode n’ont pas été utilisées par l’auteur du palimpseste
et sont donc définitivement perdues, comme le calcul du volume de l’intersection de
deux cylindres.
Le Stomachion Le Stomachion est un problème de puzzle présent dans le pa-
limpseste d’Archimède. Le palimpseste fournit aussi un exemplaire de Stomachion :
ce problème se présente comme un puzzle à reconstituer. Analogue au tangram, il est
composé de 14 pièces (contre 7 pour le tangram). Le document concernant le Stoma-
chion est très incomplet, mais Archimède semble donner la méthode de construction
de celui-ci et les rapports des angles des différentes pièces ainsi que leurs aires. Re-
viel Netz de l’université Stanford pense que la réflexion d’Archimède portait sur le
nombre de façons de reconstituer celui-ci. Les calculs sur les combinaisons mènent à
17 152 combinaisons possibles, dont 536, différentes à une isométrie près, permettant
de reconstituer le carré. Le document présent sur le palimpseste est trop incomplet
pour que l’on puisse savoir si Archimède a abouti au même résultat. Ce travail serait
alors l’utilisation la plus élaborée de la combinatoire dans l’antiquité grecque.
6
1.2 Le papyrus d’Oxyrhynque
7
Niveau an. Zudem regnet es in dem Gebiet westlich des Nils so gut wie nie,
so dass die mit Sandschichten bedeckten Abfallhügel von Oxyrhynchos
für fast eintausend Jahre ungestört, trocken, steril und vergessen dalagen.
Zur Zeit der griechischen und römischen Herrschaft über Ägypten war
Oxyrhynchos Hauptstadt und Verwaltungszentrum des Gaus Oxyrhyn-
chites. Deshalb wurden in den Abfallhügeln auch große Mengen offiziel-
ler Unterlagen gefunden : Ergebnisse von Volkszählungen, Buchhaltungs-
und Steuerunterlagen, Rechnungen, Quittungen, Zertifikate, Lizenzen al-
ler Art und eine Vielzahl anderer Quellen zu administrativen, militäri-
schen, religiösen, wirtschaftlichen und politischen Belangen. Büros wur-
den regelmäßig aufgeräumt und all diese Unterlagen in Weidenkörben
gesammelt und weggeworfen. Von Privatleuten stammen weitere Stapel
unerwünschter Papierabfälle.
Oxyrhynque est une cité située au bord du Nil à une soixantaine de kilomètres
en amont du Caire. On y a trouvé de nombreux papyri grecs, dont ce fragment des
Éléments d’Euclide dont il est l’un des plus anciens, sinon le plus ancien témoin.
Initialement daté des IIIe-IVe siècles, on le situe maintenant autour des années 100
de notre ère.
On peut y observer trois phénomènes :
1. L’écriture majusucle “continue” : les mots ne sont pas séparés et il n’y a ni
ponctuation, ni accentuation. La lecture d’un texte pour les Anciens (souvent
à haute voix) s’apparentait davantage à notre expérience de déchiffrage d’une
partition musicale qui ne porte qu’une « partie » de l’information requise
pour l’exécution. Voici l’équivalent français des deux lignes quasi complètes
du texte que l’on arrive à lire :
…INEGAUXDELADROITEENTIEREPRISAVECLECARRESURLAD
ROITECOMPRISE ENTRELESPOINTSDESECTIONESTEGALAU-
CARRESURLAMOITIE …
Le lecteur préférera probablement cette version de l’énoncé de II. 5 :
Si une ligne droite est coupée en segments égaux et inégaux, le rectangle
contenu par les segments inégaux de la droite entière pris avec le carré
sur la droite comprise entre les points de section est égal au carré sur
la moitié de la droite. 1
1. Avec c = a + b on aurait ici l’énoncé :
8
2. Le diagramme, tracé à main levée et sans lettrage (ce qui n’est l’usage ni des
manuscrits byzantins, ni des éditions modernes, ni d’ailleurs d’autres papyri
anciens).
3. Un autre intérêt de ces papyri concerne l’histoire du texte. Ici, il semble bien
que la fin de la Proposition II. 4 enchaîne directement avec l’énoncé de II. 5.
Autrement dit, le corollaire à II. 4 que possèdent presque tous les manuscrits
n’existait pas dans cette version. Or, dans le plus ancien manuscrit byzantin
conservé, ce corollaire, copié en marge seulement et par une main récente,
n’existe pas dans le texte principal : il est donc certainement inauthentique.
9
mort en 428. La tradition avait sans doute enrichi ou déformé des faits aussi anciens
car Aristote lui-même rapporte une version sensiblement différente :
Hippocrate, éminent géomètre s’il en fût, était, semble-t-il, niais et stu-
pide pour tout le reste. On raconte qu’à cause de sa naïveté, il s’était fait
escroquer d’une forte somme d’argent par les percepteurs de la taxe du
cinquantième à Byzance, au cours d’un voyage maritime.
Le trait quelque peu cruel brode sur le thème, depuis très convenu, de la distraction
ou de l’inadaptation sociale des mathématiciens. Sans doute Aristote voulait-il op-
poser Hippocrate et Thalès de Milet. Ce dernier, dans la tradition pseudo historique
des anciens Grecs, occupait la place de premier philosophe, premier géomètre et as-
tronome. Le Stagirite 2 explique comment le Milésien avait pu s’enrichir en prévoyant
une abondante récolte d’olives et en louant, à l’avance et à bas prix, tous les pressoirs
de Milet et de Chio. Même si tel n’est pas le but de la recherche de la Sagesse (philo-
sophie), Thalès, grâce à son savoir astronomique, avait mis en évidence la puissance
économique du monopole. L’exemple illustre donc la conception aristotélicienne du
savoir, opposée à celle de Platon. Pour Aristote, il y a continuité entre les recherches
théoriques et la sagesse pratique. Par contraste, Hippocrate est dépeint comme un
niais.
10
Dans le monde grec du IVe siècle avant notre ère, à l’époque où Aristote entre-
prend son propre chemin de pensée, la philosophie existait déjà comme une pratique
spécifique. Elle s’était constituée, au fil des deux siècles précédents, en opposition
et en rupture avec d’autres modes de pensée et de vie. La première délimitation
fondatrice surgit, au VIe siècle, du conflit avec la tradition mythique ; la deuxième,
plus récente mais non moins décisive, fit apparaître la spécificité de la philosophie
par rapport à la rhétorique.
Le différend avec le mode de pensée mythique fut corrélatif de l’émergence d’une
nouvelle conception de la raison. Un passage de la Métaphysique d’Aristote montre,
de manière exemplaire, le sens — mais aussi la violence — de ce différend initial.
Dans ce passage, où Aristote délimite sa propre démarche intellectuelle par rapport à
celle des « théologues », il est question des principes d’intelligence du réel. A l’instar
des penseurs qui l’ont précédé, Aristote recherche les premières causes des choses,
permettant de comprendre le sens de la réalité. Mais une différence fondamentale
l’oppose à certains de ces penseurs :
Les contemporains d’Hésiode et tous les théologues se sont, en vérité,
souciés uniquement de ce qui pouvait entraîner leur propre conviction,
mais ils ont négligé de penser à nous. 3
Dans quel sens ont-ils négligé de « penser à nous » ? Qui est « nous » ? Les théologues
parlent, comme les philosophes, de principes et de causes. Ils affirment, par exemple,
que la cause de la mortalité des mortels réside dans le fait qu’ils n’ont pas goûté le
nectar et les autres breuvages des immortels. Mais que veulent-ils dire par là ?
C’est là évidemment employer des mots dont le sens ne peut que leur
être familier.
Ils emploient des mots qu’ils sont les seuls à « comprendre », ce qui revient à dire
que leur discours ne s’adresse pas à la communauté universelle des hommes. Nous
ne pouvons ni ne pourrons jamais comprendre ce discours, car en refusant de le
soumettre à l’épreuve d’une communication universelle, les théologues refusent en
quelque sorte de le partager. Avec la meilleure volonté de comprendre, le philosophe
tente d’entrer dans le mythe. Sa raison questionne : pourquoi les immortels ont-ils bu
ces breuvages, eux qui sont censés être éternels et se suffisant à soi ? Mais questionner,
c’est sortir du mythe. Soumises au contrôle de la raison universelle, les explications
d’Hésiode s’effondrent lamentablement.
Dès lors, les subtilités de la fable ne valent pas la peine qu’on les sou-
mette à un examen sérieux. Renseignons-nous plutôt auprès de ceux qui
3. Métaphysique, B, 4, 1000a 10.
11
raisonnent par démonstration. 4
Le principe et la méthode spécifiques à la pratique philosophique sont la démonstra-
tion.
Mais quel est maintenant le principe de la démonstration ? Toute démonstration
repose sur des règles formelles qui sont elles-mêmes établies par la « logique » (syl-
logistique) en tant que science de la démonstration. 5 Ces règles de la connaissance
se fondent sur le principe de raison : il y a un « pourquoi » de toute chose ; dans
la perspective d’Aristote et de toute une tradition métaphysique qui remonte à lui,
le principe de raison apparaît en même temps comme un principe de l’être. 6 Dès
lors, procéder par démonstration, c’est déterminer le pourquoi des choses. L’instance
légitimante de cette détermination est la raison (λóγoσ). Logos signifie à la fois ras-
sembler et parler. Le logos est parole, c’est-à-dire, l’élément d’une communication
universelle. Le pourquoi des choses est produit dans cette parole et par cette parole.
La parole, comprise non seulement comme discours mais comme pratique commu-
nicationnelle, est principe originaire. Elle ne renvoie pas à d’autres principes, n’a
pas besoin de démonstration, n’a pas de pourquoi. Elle sous-tend le principe « le
plus ferme de tous », le principe de contradiction : ce principe des principes ne peut
être démontré par simple enchaînement de raisons (discours διάνoια) mais, indirec-
tement, par la pratique de la communication interhumaine. C’est seulement par la
sollicitation de la parole d’autrui que le principe de contradiction peut être mis en
évidence. Le logos est originairement dialogique ou, selon la parole d’Héraclite, le
logos est commun. 7
Cette conscience claire de la spécificité du mode de penser philosophique par rap-
port à la pensée mythique n’est pas un « miracle ». Un miracle est quelque chose qui
se produit sans la médiation d’aucune cause apparente. La thèse du « miracle grec »
vise à effacer l’apport des cultures « barbares » à la culture hellénique. L’idéologie
que soustend cette thèse ne résiste pas à la moindre analyse historique : les Grecs ont
construit lentement et laborieusement leur culture à travers de multiples échanges
et brassages avec des cultures très différentes (égyptienne, hittite, chaldéenne, assy-
rienne, etc.).
4. Métaphysique, B, 4, 1000a 20.
5. Premiers analytiques, I, 1.
6. Métaphysique, B, 4, 999b 5-10 ; 1000b 27 ; r, 1, 1003a 27.
7. Métaphysique, I-, 4, 1006a 13-21. Héraclite, fragment 2. Sur le fondement pragmatico-
communicationnel du principe de contradiction, cf. Pierre Aubenque, Le Problème de l’être chez
Aristote, P.U.F., 1962 (5e éd., 1983), pp. 129 sq., ainsi que nos Chemins d’Aristote, Lé Félin,
1991, pp. 87-88. Nous avons repris, dans cette présentation, certaines analyses développées dans cet
ouvrage.
12
2.1 330-30 av. J.-C. : la culture hellénistique
La mort du Perse Darius III en 330 av. J.-C., alors qu’Alexandre avait déjà vaincu
ses armées à trois reprises, fait du Macédonien son successeur naturel. Alexandre
poursuit sa marche à travers l’est de l’empire pour en prendre possession. L’aurait-il
réellement agrandi jusqu’en Inde si ses troupes n’avaient pas refusé de le suivre ?
La mort prématurée d’Alexandre est suivie d’une longue période de lutte entre ses
généraux dont émergent peu à peu quatre royaumes d’importance très inégale : les
royaumes hellénistiques.
13
A partir du IIe siècle av. J.-C., Rome étend son influence sur la région. Mais plus
méditerranéen que ses prédécesseurs perse et gréco-macédonien, l’Empire romain
couvre surtout la partie occidentale du Proche-Orient et ne parvint jamais à contrôler
durablement la Babylonie, malgré l’expédition de Trajan jusqu’au bord du golfe
Persique.
Après la floraison des IIIe–IIe siècles, les institutions savantes alexandrines, confron-
tées aux incertitudes politiques et aux querelles dynastiques, connaissent une éclipse.
Les recherches mathématiques se poursuivent sans doute ailleurs, notamment à Rhodes,
mais, semble-t-il grâce à l’intervention puis la protection des Romains, l’ancienne ca-
pitale des Ptolémées va connaître un nouvel âge d’or mathématique. Trois grandes
figures dominent les deux premiers siècles de notre ère : Ménéalos, Ptolémée et Hé-
ron. Leurs travaux reprennent, corrigent et développent ceux de leurs prédécesseurs
de la première période alexandrine, notamment dans les domaines où la géométrie
trouve ses applications les plus efficientes : astronomie, optique, mécanique.
L’avènement du premier empereur chrétien, Constantin — fondateur de Constan-
tinople dans la première moitié du IVe siècle — marque une rupture dans l’histoire,
consommée dans les années 390 avec la partition de l’Empire en deux : Orient et
Occident. Si les intellectuels chrétiens s’absorbent dans la définition du dogme et la
chasse aux hérésies, quelques rares mathématicien(ne)s — païen(ne)s pour la plu-
part — continuent de cultiver leurs spécialités. Les contributions mathématiques
originales se font rares, mais le mérite de ses érudits est d’avoir assuré la sauve-
garde (d’une partie) du patrimoine antique et permis sa transmission ultérieure aux
mondes médiévaux byzantins, arabes puis latins …. Rééditant et annotant les écrits
classiques, infatigables commentateurs, ils ont cherché à les rendre accessible à un pu-
blic d’étudiants parfois mal préparés. Ils ont posé les premières pierres de la démarche
scolastique. Dans ce monde troublé, quelques contributions — celle de Proclus (410–
485), en ce qui concerne la philosophie de la géométrie, ou celle des mathématiciens
architectes de l’époque de Justinien (2e quart du VIe s.) — méritent notre respect.
Nous en parlerons brièvement dans la prochaine séance qui portera sur le Moyen
Âge.
14
Figure 7 – Vers 600 : entre Byzance et les Perses
15
cherche est sens et source de justice. Le philosophe est appelé à soutenir la justice
par tous les moyens qui sont en son pouvoir. 11 S’il cherche la vérité, c’est parce que,
dans son expression la plus originaire, elle s’identifie au Bien, qui est comme un soleil
qui éclaire l’univers intelligible. 12
La philosophie se sépare ainsi de l’enseignement des « sophistes », qui avait une
finalité immédiatement stratégique : la prise de pouvoir par la parole. Les sophistes,
tels que Platon et Aristote nous les décrivent, étaient des maîtres de rhétorique qui
prétendaient former les jeunes de la classe aisée à la vie publique sans leur donner la
moindre éducation morale. La réalité historique de la constellation des « sophistes
» est cependant quelque peu plus complexe. Sur le plan des idées, comme sur le
plan politique, les sophistes — ou, du moins certains d’entre eux — ont joué un
rôle de premier plan dans la société grecque : leur réflexion sur le langage, la loi,
l’éducation et la politique ont été un élément important dans le processus historique
qui aboutit à la naissance des institutions démocratiques à Athènes. 13 Or, l’élément
certainement le plus caractéristique de la démocratie est l’ouverture d’un large espace
de délibération. La délibération est devenue affaire publique, et est entrée dans la
sphère de la « publicité ». La réalité de la démocratie se mesurera désormais à
l’aune de cette délibération publique : la démocratie sera d’autant plus vivante qu’elle
ouvrira plus largement l’espace de la délibération à un plus grand nombre de citoyens.
L’organe principal de la démocratie athénienne est la boulè, assemblée populaire
où les citoyens des quatre classes censitaires viennent délibérer des affaires de la cité.
Dans ce contexte historico-politique, où la citoyenneté se définit comme pouvoir de
délibération, on comprend du coup que l’enseignement des sophistes ait cependant
revêtu une certaine dimension éthique, dans la mesure où former les jeunes à l’art de
la parole revient aussi à leur donner le moyen de participer, de manière autonome, aux
délibérations publiques dans lesquelles se décide le destin de la cité ; il s’agissait donc,
dans l’esprit grec, de les former à la liberté. A l’époque, évidemment, cette formation
n’était pas à la portée de tous les citoyens : seules les familles riches pouvaient
se payer les services d’un maître de rhétorique. Dans ce contexte, l’enseignement
essentiellement « technique » des sophistes reçoit une autre signification. Séparé
comme il l’était d’une recherche sur les valeurs communes et les contenus humains
de l’action, l’art de la parole devenait un simple instrument au service de l’hégémonie
politique de la classe fortunée. Certains sophistes, d’ailleurs, appartenaient à cette
11. République, IV, 427c-d.
12. Ibid., VI, 508a-509a.
13. Cf. Reimar Muller, « Sophistique et démocratie », dans Positions de la sophistique, actes du
colloque de Cerisy-la-Salle, Paris, 1986 ; Jacqueline de Romilly, Les Grands Sophistes dans l’Athènes
de Périclès, Paris, 1988, rééd. Le Livre de Poche.
16
classe : Socrate, Platon et Aristote ironisent sans cesse sur le mercantilisme des
maîtres qui ont amassé une fortune considérable en exploitant l’ambition de leur
riche clientèle. D’après Platon, Protagoras retirait de son enseignement des bénéfices
bien plus grands que ceux de Phidias et de dix autres sculpteurs renommés. 14
La naissance d’une pratique philosophique du sens, distincte du mythe et de la
rhétorique, représente en fait un événement historique de premier ordre. En tant que
re-élaboration autonome du sens par la simple raison, une telle pratique témoigne
d’une nouvelle attitude de l’homme à l’égard de l’être, du monde et de lui-même.
L’homme prend conscience qu’il n’est pas le réceptacle purement passif d’un sens
déjà donné une fois pour toutes. Il se découvre protagoniste du sens, reconnaît que
le sens passe par lui : être « doué » de raison signifie essentiellement être traversé
par le logos. 15
Dès lors, une nouvelle conscience de la dignité et de la valeur humaine commence
à poindre, puis à se déployer, interférant parfois avec l’idéologie panhelléniste qui
traverse l’oeuvre des philosophes les plus connus (Platon, Aristote) ; elle atteint, en
revanche, la dimension d’un véritable humanisme chez des penseurs comme Anti-
phon. 16 Mais, dans le mouvement général, la pratique philosophique inaugure une
nouvelle éthique et une nouvelle manière de comprendre la politique, la science et la
religion.
17
la mère de Socrate. A dix-sept ans, il rejoint l’Académie de Platon qui lui
propose d’enseigner la rhétorique. Il est « métèque », c’est-à-dire étranger à
la cité et ne peut participer à la vie politique mais il la suit avec beaucoup
d’intérêt.
— Il se rend à Assos, en Asie mineure, en Troade, au nord de Lesbos. C’est
une ville refuge pour les philosophes de l’école de Platon, comme Erastos et
Coriscos. Le tyran Hermias en a fait une cité fortifiée. Avec eux, il étudie la
dialectique et la géométrie. Dans sa jeunesse, il avait étudié la philosophie à
l’Académie de Platon. Aristote devient le conseiller politique d’Hermias qui
lui propose Pythias, sa fille adoptive, en mariage. Le philosophe étudie la
biologie et la faune marine.
— En 343, Philippe de Macédoine lui demande de devenir le précepteur de son
fils, futur Alexandre le grand. Il retourne à Athènes en 335 et fonde le Lycée.
On l’appelle l’école « péripatéticienne » parce que les philosophes y étudient
en marchant, c’est un lieu de promenade. L’école comprend une bibliothèque,
des collections de minéraux, d’animaux, un musée. Si l’Académie de Platon
s’est intéressé au système que constituaient ces sciences, le Lycée — l’école
d’Aristote — a entrepris l’histoire des principaux savoirs, tels la philosophie,
la physique, la médecine. L’un des disciples de la première génération, Eu-
dème de Rhodes, se vit confier la rédaction d’histoires de l’arithmétique, de la
géométrie et de l’astronomie. Elles représenteraient certainement des sources
d’une grande valeur si elles n’étaient pas toutes perdues.
— 327 exécution de Callisthène d’Olynthe, neveu d’Aristote. On accuse Aristote
d’impiété. Il quitte Athènes. Quand il meurt en 322, Théophraste lui succède
à la direction du Lycée.
Socrate considérait la philosophie comme un questionnement sur l’homme et les
affaires humaines ; Platon, son disciple, entend que l’objet de ce questionnement soit
le monde intelligible, considéré comme source d’être et de connaissance, fondement du
monde sensible. Aristote, qui fréquenta pendant dix-sept ans l’Académie de Platon,
comme élève et comme professeur, considère à son tour que la tâche de la philosophie
est de découvrir l’intelligibilité du monde naturel et humain. Mais, à la différence de
son maître, il ne conçoit pas l’intelligible comme un monde à part qui, depuis le
lointain, éclairerait le monde sensible ; l’intelligible est une dimension constitutive du
réel sensible. Dès lors, l’expérience sensible, loin d’être une source d’illusion, apparaît
comme un moment fondateur dans le processus d’émergence de l’universel : par
induction et déduction, l’homme détermine l’essence et le pourquoi (la cause) des
choses. La connaissance proprement humaine est connaissance des causes, c’est-à-
18
dire, des principes qui sont à la fois source d’être et de connaissance. 17 La sophia
ou philosophia s’enquiert essentiellement des premiers principes de la connaissance,
de l’être et de l’agir humain. Elle se déploie comme « logique » (premiers principes
de l’être en tant que vrai), comme « ontologie » (l’être comme premier principe),
comme « physique » et « théologie » (premiers principes de la substance sensible) et
comme « éthique » ou « science politique » (premiers principes de l’agir humain). 18
L’être comme vrai est une « affection » de la pensée. 19 Le vrai n’est pas l’être,
mais la pensée vraie ou le dire vrai de l’être ; ce dire détermine un certain type de
rapports entre le sujet de la proposition et ses attributs. Dans la dialectique que
pratiquaient, depuis longtemps déjà, les maîtres de rhétorique, la connaissance des
règles du discours vrai (ou vraisemblable) avait un caractère essentiellement em-
pirique. Aristote va constituer, pour la première fois, une connaissance des causes
universelles et nécessaires du vrai. Sa science analytique, que les commentateurs mé-
diévaux ont désigné sous le nom de « logique », détermine plusieurs de ces causes :
le moyen terme, pour le syllogisme en général, 20 la définition et les axiomes, pour le
syllogisme démonstratif. 21 La définition première ou genre premier constitue l’objet
propre de chaque science particulière (le nombre pour l’arithmétique, la grandeur
pour la géométrie) ; elle s’obtient par induction, à partir de la perception sensible,
et, en tant qu’explication de l’essence de la chose, elle est synonyme de logos. 22 Les
axiomes sont, en revanche, des principes communs à toutes les sciences et, en gé-
néral, à toute forme de connaissance ; ils dérivent tous d’un principe originaire, le
principe de contradiction, qui, comme tout principe, est en lui-même indémontrable.
Le principe de contradiction, principe des principes, peut cependant être l’objet d’une
démonstration « indirecte » par la voie de la pratique communicationnelle. 23 En rai-
son de leur universalité, les principes de l’être-vrai appartiennent nécessairement à
l’être en tant que tel. Le principe de contradiction est d’emblée un principe ontolo-
gique ; 24 les éléments essentiels de la définition, le genre et l’espèce, renvoient à une
« substance » première dont ils sont les déterminations. 25 Dès lors, la sophia a éga-
17. Métaphysique, A, 1, 981a 25-30 ; b 1-13 ; à, 1, 1013a 16-20.
18. Ibid., A, 2, 982b 2 ; 3, 983a 24 ; I’, 2, 1003a 32, b 22 ; 3, 1005a 25-30, b 6 ; E, 1, 1026a 18.
19. Ibid., E, 4, 1028a.
20. Seconds analytiques, I, 2, 71b, 10-30 ; 18, 81b 40 ; 31, 88a 4 ; II, 9, 100b 3.
21. Seconds analytiques, 88b 28, 100b 4 ; Métaphysique, à, 29, 1024b 3-27 ; Z, 4, 1030a 6-7 ; 12,
1038a 28.
22. Z, 4, 1030a 6-7 ; à, 29, 1024b 27 ; Catégories, 1.
23. Métaphysique, r, 3, 1005b 20-34 ; 4, 1006a 13-21, b 7-9.
24. « Il n’est pas possible que la même chose, en un seul et même temps, soit et ne soit pas. »
Métaphysique, K, 5, 1061b 36. Cf. aussi I-, 3, 1005b 18-24 ; De l’interprétation, 6, 17, a34.
25. Catégories, 5.
19
lement pour objet l’être comme premier principe, c’est-à-dire, l’être en tant qu’être
ou, ce qui revient au même, la substance en tant que telle.
On distingue, dans l’ontologie d’Aristote, deux perspectives essentielles de re-
cherche. La première, la plus ancienne sans doute, demeure à l’état d’esquisse ; elle
pense l’ousia comme substrat primordial, c’est-à-dire, comme un « cela » radicale-
ment indéterminé qui sous-tend toute détermination et qui suggère la pure présence,
l’émerger même de la chose. La deuxième, plus « positive », exprime la nécessité
de penser l’être comme quelque chose de déterminé et de déterminable, condition
sans laquelle le projet même d’une science de l’être serait contradictoire. Dans cette
nouvelle perspective, la substance désigne le ce qu’est la chose, c’est-à-dire, l’essence
ou la détermination primordiale de la chose. Le projet d’une science questionnant
la présence à même son déploiement s’oriente ainsi vers une ontologie de l’être sen-
sible. 26
L’essence de l’être sensible est le changement. Pour rendre intelligible l’être-qui-
change, les penseurs et les philosophes qui ont précédé Aristote avaient établi comme
premier principe d’intelligibilité du réel des couples de principes « contraires » : le pair
et l’impair, pour les pythagoriciens, l’amitié et la haine, pour Empédocle, le chaud et
le froid, pour Parménide, le rare et le dense, pour Démocrite ; Platon lui-même conçoit
les « contraires » comme un principe à la fois logique et ontologique. 27 Aristote
reprend, dans une certaine mesure, cette tradition de pensée : il considère en effet
les premiers contraires comme des principes, car ils ne dérivent d’aucune autre chose
et sont, inversement, à l’origine de toute chose. Or, la détermination des contraires
ne suffit pas à expliquer le changement. S’éloignant de Platon, qui ne réussit pas à
justifier rationnellement le passage des contraires l’un dans l’autre, Aristote découvre
l’impossibilité, pour chacun des termes de la contrariété, d’exercer quelque action
sur le terme contraire ou, en d’autres termes, d’être le moteur du changement : «
l’amitié n’unit pas la haine ni ne tire rien de la haine, ni la haine de l’amitié ». 28
L’action des contraires suppose donc un troisième terme qui demeure stable à travers
le changement et qui, de ce fait, assure la possibilité du changement : le substrat qui
change du contraire au contraire, à savoir, la matière. Dès lors, le changement suppose
trois premiers principes : « deux constituent un couple de contraires, dont l’un est
définition et forme, et l’autre, privation ; le troisième principe est la matière ». 29
Ainsi, le changement est possible par le fait que la matière est en puissance les deux
26. Métaphysique, A, 3, 983a 26, b 10 ; à, 8, 1017b 24 ; Z, 1, 1028a 10-30 ; 3 ; 17 ; 0, 1, 1045b 30 ;
8, 1050a 16, b 2 ; Catégories, 5, 2a 11, 2b 37.
27. Platon, Phédon, 70d, 102b.
28. Physique, I, 6, 189a 24 ; Métaphysique, A, 1, 1069b 7.
29. Métaphysique, A, 2, 1069b 33.
20
contraires à la fois. 30 La notion de puissance et le couple puissance/acte constituent
l’élément central de l’interprétation, profondément novatrice, que propose Aristote
de l’être sensible.
Ces deux principes originaires, la matière et la forme — la privation étant « en
quelque façon la forme » —, sont immanents à l’être sensible. La forme n’est plus
une existence subsistant en soi dans un ailleurs suprasensible, à la manière de l’Idée
platonicienne. Dans la perspective d’Aristote, la forme et la matière sont le composé
en acte, la chose se déployant dans la totalité de ses déterminations essentielles. La
forme, en effet, englobe d’une certaine manière le principe du mouvement (« cause
efficiente ») et le principe de la fin, c’est-à-dire, du ce-en-vue-de-quoi la chose existe
(« cause finale »). Ainsi par exemple, la cause finale de la maison (abriter l’homme)
et sa cause efficiente ou motrice (le bâtisseur) sont un élément de sa forme et de
sa définition. Cependant, la détermination de la cause motrice et de la cause finale
en tant que premiers principes déborde le cadre de l’être sensible en tant que tel.
Le mouvement de l’être sensible renvoie à une source première du mouvement, qui
meut de l’extérieur. Cette source, immobile en elle-même, apparaît comme le principe
transcendant du mouvement de l’être sensible ; la partie de la science des premiers
principes (sophia) qui s’enquiert du premier Moteur reçoit le nom de théologie. 31 De
même, la détermination de la fin finale, qui appartient essentiellement à l’ordre de
l’humain, renvoie à une dimension qui transcende l’être sensible : la rationalité, qui,
dans l’éthique, prend en charge la question d’une fin ultime de l’agir humain.
Après cette introduction nous regarderons deux exemples de la science grecque
plus en détail pour mieux comprendre la constitution des savoirs scientifiques et l’idée
de la démonstration à la base de la structure déductive des ouvrages mathématiques.
4 La physique d’Aristote
La science ou la philosophie physique comprend dans la terminologie aristotéli-
cienne un domaine extrêmement vaste ; elle déborde de toutes façons les cadres de
la physique moderne ; elle étudie, il est vrai, d’une manière rudimentaire les mêmes
phénomènes que cette dernière mais ne borne point là sa curiosité : on l’appellerait
aujourd’hui une métaphysique des corps ou une philosophie du monde matériel. Elle
ne dédaigne cependant pas de descendre à la description des faits et de rechercher
leurs lois ; par là elle se rapproche de la notion contemporaine de la science ; mais
les phénomènes dont elle s’occupe ne sont pas limités à un genre particulier. On
30. A, 2, 1069b 14.
31. Physique, 11, 1, 193b 18.
21
voudrait pouvoir dire que son champ d’observation se confond avec celui des faits
d’ordre physique pour autant qu’ils s’opposent à ceux d’ordre psychique ; ici encore
l’adjectif physique a un sens trop restreint pour elle, car la science de l’âme a avec
elle des rapports si étroits qu’à des titres divers tous les phénomènes psychologiques
tombent sous ses prises. En somme, il n’y a aucun phénomène proprement dit qui ne
relève d’elle de quelque façon. Néanmoins ce n’est pas une science universelle ; elle a
des limites et permet à d’autres branches du savoir d’exister à côté d’elle. On pourra
donc noter ses traits distinctifs et déterminer la place qui lui revient dans l’ensemble
des connaissances humaines. En un mot, elle doit entrer dans une classification gé-
nérale des sciences philosophiques, ou même de toutes les sciences, puisqu’elle n’est
pas d’ordre purement philosophique.
22
On a souvent dit que la division aristotélicienne entre supralunaire et sublunaire,
qui repose en fin de compte sur le sentiment très répandu en Grèce — et ailleurs
que les corps célestes sont d’une nature nécessairement supérieure à la nature des
objets qui nous entourent, a été un obstacle important au développement d’une
physique scientifique au sens moderne du terme. Il est certain qu’une physique et une
cosmologie au sens moderne avaient besoin, pour se constituer et se développer, de
considérer que les lois de la nature s’appliquent partout. Mais ce n’est évidemment
pas une telle physique et une telle cosmologie qu’Aristote avait en vue, et cette
distinction entre supralunaire et sublunaire répond à une intuition métaphysique : il
y a là une sorte de spatialisation du Platonisme en même temps qu’une déconnexion
fondamentale du « monde supérieur » et du « monde d’en bas », puisque les rapports
entre ces deux mondes ne sont plus de participation mais d’imitation.
5 La géométrie grecque
5.1 La forme euclidienne
La forme euclidienne, c’est la forme démonstrative 33 qui expose les raisons pour
lesquelles les résultats de la science sont nécessairement vrais : elle se distingue
d’autres formes d’exposition, dont nous avons aussi des spécimens, 34 dans lesquelles
ces raisons ne sont pas données, mais les résultats commentés de divers points de
vue. On sait qu’une théorie de la démonstration se trouve dans les Seconds Analy-
tiques d’Aristote et nous aurons à voir ci-après si et dans quelle mesure elle a inspiré
Euclide. Mais une question historique se présente la première : y a-t-il eu avant Eu-
clide des traités scientifiques revêtant cette forme ? Or c’est le cas effectivement des
deux traités d’Autolycos de Pitane, La sphère en mouvement et Levers et couchers
33. Les logiciens modernes entendent par « démonstration » dans un système logique formel une
suite de formules telle que la dernière soit une thèse (universellement valide) obtenue par application
des règles de déductibilité (par ex. le modus ponens) aux thèses figurant dans la suite et éventuel-
lement aux thèses initiales du système (axiomes) ; une démonstration est donc une déduction vide
d’hypothèses ; si l’on part d’hypothèses, les thèses du système permettent de construire une déduc-
tion qui mène aux conséquences de l’hypothèse. Par extension et analogie, on peut appliquer cette
terminologie à des systèmes autres que purement logiques, par exemple à des théories mathéma-
tiques, en adjoignant aux axiomes logiques des axiomes proprement mathématiques. Dans la mesure
où la construction euclidienne part de propositions liminaires pour en déduire des propositions uni-
verselles jouant le rôle de « thèses » du système et grâce auxquelles on peut ultérieurement obtenir
les conséquences d’une hypothèse déterminée introduite à volonté, le terme « démonstration » lui
convient : c’est un chaînage ouvert de propositions validées dans le champ clos par les propositions
liminaires.
34. Par exemple l’Introduction Arithmétique de Nicomaque de Gérase.
23
héliaques, alors que la critique le considère comme l’ainé d’Euclide d’une vingtaine
d’années. Ce fait incline à penser que la forme trouvée dans le Corpus euclidien
était canonique pour les sciences mathématiques (qui incluent l’astronomie,
l’optique, la mécanique, l’harmonie) à la fin du IVe siècle.
D’autre part le texte d’Eudème, transcrit par Simplicius et consignant la quadra-
ture des lunules d’Hippocrate de Chio, expose pas à pas les raisons d’Hippocrate :
c’est une paraphrase très détaillée d’une déduction conduite à partir d’une hypo-
thèse ; tout se passe comme si on construisait une chaîne déductive en prenant pour
point de départ une propriété dont l’interlocuteur tombe d’accord, ou qu’on a jus-
tifiée par ailleurs. On peut donc penser que les Éléments d’Hippocrate contenaient
de telles chaînes. La question est de savoir quels étaient les points de départ. On
constate aussi qu’Hippocrate étudie trois cas de figure possibles et tombe dans le
paralogisme de croire qu’il a quarré toutes les espèces de lunules. On peut admettre
que, dans les débuts de la science, on utilisait une argumentation d’accompagne-
ment, guidée par l’intuition de la figure, et que ce «discours» s’est progressivement
structuré en fonction d’exigences logiques de plus en plus précises provenant de la
matière elle-même. Non seulement les figures peuvent être trompeuses, mais il y a
des propriétés qui n’y sont jamais « visibles », par exemple l’incommensurabilité de
deux segments de droite.
En ce qui concerne les « principes » de la science, c’est-à-dire les propositions
liminaires, nous avons déjà dit qu’on ne peut rien attribuer de certain aux Pytha-
goriciens. En admettant qu’ils se soient essayés aux définitions, on sait assez qu’une
réflexion consistante en ce domaine dut attendre Socrate, même si elle ne s’est pas
directement appliquée aux mathématiques. Certains historiens ont cru pouvoir pla-
cer dans l’Ecole d’Elée les origines de l’axiomatisation de ces sciences. Sans nier le
rôle de cette Ecole dans la préhistoire de la Logique, sans oublier qu’Aristote fait
de Zénon le père de la dialectique, au sens de l’art de découvrir les contradictions
dans les conséquences de l’hypothèse admise par l’interlocuteur, ce qui est éminem-
ment utile pour tester la consistance des propositions liminaires de la science — nous
rappellerons que les Eléates, en rejetant dans l’apparence les multiplicités et la divi-
sibilité des grandeurs, privaient les mathématiques de tout caractère scientifique, et
qu’on ne dispose d’aucun témoignage assignant à ces philosophes des énoncés expli-
cites de principes mathématiques, et les tentatives pour leur en attribuer sont pures
conjectures.
La jonction entre les préoccupations logiques issues de l’éléatisme et de la réflexion
socratique avec les difficultés des mathématiciens (paralogismes du style d’Hippo-
crate, quadratures sophistiques, incommensurables) s’est faite dans l’Académie, dont
nous avons déjà évoqué la contribution. On y a réfléchi sur les objets premiers des
24
mathématiques : l’unité arithmétique, le point, les espèces de la grandeur ligne, sur-
face, solide -, le droit et le courbe, l’angle, les figures, tant du point de vue de leurs
définitions et de leurs relations, que de celui de leur existence. Platon semble dire
aussi que les géomètres eux-mêmes, dans le droit fil de leur méthode qui consistait à
poser des hypothèses, étaient en passe de remonter aux hypothèses les plus générales
touchant l’existence, la nature et le choix des objets premiers dont toute la science
pourrait découler de façon consistante.
Les importants remaniements du IVe siècle dans le domaine de la théorie des
proportions, liés au développement de la théorie des lignes irrationnelles et à l’appli-
cation de la méthode d’exhaustion, semblent cependant avoir été les plus puissants
motifs pour qu’on s’acheminât vers l’aspect définitif du système des propositions li-
minaires des Eléments d’une part parce qu’il fallait un critère géométrique simple
de similitude, le parallélisme, d’autre part parce que l’affinement de la théorie de
la mesure des grandeurs rendait sensible l’importance des axiomes de l’égalité. Des
discussions théoriques qui durent avoir lieu, nous avons d’assez nombreux échos dans
Aristote. Celui-ci de son côté constituait sa doctrine des «principes» de la science
démonstrative, en distinguant leurs espèces, leur statut et leur rôle. Des exigences
diverses s’étaient ainsi historiquement précisées dans un dialogue entre les mathé-
maticiens créateurs et d’autre part les logiciens et épistémologues qu’étaient, à cette
époque, les philosophes. C’est ainsi que dans la seconde moitié du IVe siècle, on
pouvait vraisemblablement disposer d’un canon de la science démonstrative
qu’Euclide allait pérenniser.
LES PRINCIPES
Les « principes » sont les propositions liminaires qui constituent les points de
départ des chaînes déductives. Les treize Livres des Éléments ne sont pas identiques
à cet égard. Le L. l s’ouvre par des Définitions, au nombre de 23 ; d’autres Livres
sont dans le même cas : le L. II avec 2 Df. ; le L. III avec 11 ; le L. IV avec 7 ; le L. V
avec 18 ; le L. VI avec 4, dont une probablement interpolée ; le L. VII avec 22 ; le L.
X en contient 16, qui ne sont pas toutes au début ; le L. XI avec 28. Seuls les L. VIII
et IX, formant avec le L. VII les Livres arithmétiques, et les L. XII et XIII, formant
avec le L. XI les Livres stéréométriques, n’en comportent pas. Au total Euclide utilise
donc 130 Définitions. Ensuite, dans le L. l seulement, viennent 5 « Demandes » (en
latin « postulata », dont nous avons fait « postulats ») suivies d’une 6e dans certains
Mss. Viennent enfin 9 « Notions communes » (parfois appelées « axiomes »), dont
certaines sont controversées.
La première question que posent ces trois ensembles d’énoncés est celle de leur
25
statut et de leur fonction. On ne peut s’en remettre immédiatement au Commentaire
de Proclus sans consulter au préalable les doctrines régnantes à l’époque, c’est-à-dire
en fait celle d’Aristote.
C’est dans les Seconds Analytiques que sa conception est exposée, et il est d’autant
plus instructif d’en prendre connaissance qu’il choisit ses exemples dans les mathé-
matiques. Les principes d’une science démonstrative relèvent d’abord de deux points
de vue qu’Aristote distingue : celui de la signification (point de vue sémantique),
qui concerne les termes, celui de l’existence (point de vue ontologique), qui concerne
les objets. A ce premier clivage s’en ajoute un deuxième, qui le recoupe transversa-
lement, et qui distingue les termes et les objets premiers d’une part, les termes et
les objets (ou les propriétés) dérivés de l’ autre. Il faut ici noter que cette seconde
distinction est tout aussi fondamentale que la première : il n’y a pas, chez Aristote,
possibilité de transposer les rôles des termes premiers et des termes dérivés, donc pas
d’équivalent de la conception « formelle » moderne d’un système déductif. La signifi-
cation des termes correspond à des objets existants, selon un ordre logico-ontologique
fondé dans la nature des choses : les objets premiers sont donc tels par essence. Un
tel ordre assure une clôture sémantico-syntaxique du système des « objets ».
On obtient donc un tableau à quatre cases :
— la signification des termes premiers doit être posée ; ainsi en est-il de « unité
», « droit » (par opposition à «courbe») ;
— il en est de même des termes dérivés, comme « triangle » ;
— l’existence des objets premiers doit être posée : c’est le cas pour l’unité, la
grandeur ;
— l’existence des autres objets (et des propriétés) doit être démontrée.
Tous les énoncés qui posent des significations ou des existences sont des Thèses :
Aristote distingue celles qui posent des significations, et sont des Définitions, et
celles qui posent des existences, qu’il appelle Hypothèses.
Cette classification n’épuise pourtant pas les diverses sortes d’énoncés liminaires.
Il faut en effet examiner les principes de la science du point de vue de leur champ
d’application. A cet égard, les choses dont l’existence est posée, ce sont les objets
d’une science particulière : l’unité, de l’Arithmétique, le point et les lignes, de la
Géométrie ; il en va de même, bien entendu, de la signification des termes : « pair
», « impair », « carré », « cube », en Arithmétique, « ligne irrationnelle », « ligne
brisée », « ligne de direction donnée », en Géométrie. Il existe pourtant des principes
communs à l’ensemble des sciences démonstratives (« apodictiques »), par exemple
que «si de choses égales, on retranche des choses égales, les restes sont égaux ». Mais
les énoncés de ce type fonctionnent dans chacune de ces sciences « par analogie »,
étant donné que les genres premiers de ces sciences sont différents : les « choses égales
26
» ne sont donc pas les mêmes en Arithmétique et en Géométrie par exemple, mais
en chaque genre le principe produit les mêmes effets.
Résumant son analyse, Aristote déclare que, pour constituer une science apodic-
tique, trois sortes de choses interviennent :
1. celles dont on pose l’existence, c’est-à-dire le genre dont ladite science est la
théorie ;
2. les principes communs, encore appelés «axiomes », vérités premières qui pré-
sident à l’enchaînement démonstratif ;
3. les propriétés, dont on ne pose de chacune que la signification.
On note ici l’identification des «principes communs» avec les « axiomes » (ou «juge-
ments de raison »). On remarque qu’il peut y avoir un très grand nombre de Défini-
tions, puisqu’elles ne disent rien de l’ existence, tandis que les affections du genre (les
propriétés) peuvent être multiples : démontrer l’existence des objets seconds ou des
propriétés sera donc la fonction des problèmes ou des théorèmes. Aristote signale en-
fin que, parfois, l’un ou l’autre de ces trois éléments n’est pas explicité parce qu’il est
clair pour tout le monde. Reste une question cependant : quel est le statut logique de
ces diverses sortes d’énoncés ? Les Axiomes sont à part : en effet, ils sont nécessaires
par soi, étant indubitables au jugement de l’intellect ; nerf de la démonstration, ce
sont des médiateurs entre les étapes du raisonnement, à qui ils communiquent leur
caractère de nécessité. Tel n’est pas le cas des autres énoncés liminaires, qui sont
de simples Thèses : on a déjà dit que celles-ci étaient soit des Définitions, qui n’ont
besoin que d’être comprises et ne sont pas des propositions quantifiées291 , soit des
Hypothèses, portant sur des existences. Sur celles-ci Aristote ajoute quelques pré-
cisions : les hypothèses initiales d’une science, hypothèses au sens absolu, ne sont
pas susceptibles de démonstration292 ; mais il y a aussi des hypothèses que, dans un
contexte didactique, le maître pose sans démonstration : c’est une hypothèse relative-
ment à l’élève et celui-ci peut lui donner son assentiment ; dans le cas contraire, cette
même supposition est un Postulat : un postulat est donc une hypothèse contestée en
attente de démonstration.
Aristote enfin souligne que le géomètre ne se sert pas d’hypothèses fausses quand
il considère telle ligne tracée comme une droite et lui donne un pied de long (ce
qui revient à poser un segment unité), car en réalité il ne tire aucune conclusion du
tracé particulier dont il parle, mais seulement des notions que la figure illustre. Dans
la mesure où des hypothèses telles que : mener une droite, la prolonger, décrire un
cercle, ont pu être contestées au sens où ici Aristote l’indique, on peut comprendre
que les géomètres en aient fait des Postulats. Mais il reste que le Postulat a un statut
hybride : si une procédure de décision existait quant à sa démontrabilité, il basculerait
27
aussitôt soit du côté des théorèmes, soit du côté des axiomes indémontrables, sauf
qu’il n’est pas, comme eux, indubitable en soi.
On peut représenter les relations entre les diverses sortes d’énoncés distingués par
Aristote au moyen de l’arbre suivant :
Cet arbre se termine en quatre points, dont les trois premiers correspondent —
sous bénéfice d’inventaire quant à leurs caractéristiques — aux trois sortes d’énoncés
liminaires d’Euclide. Quant au quatrième, il correspond à des hypothèses d’existence
non explicitées par Euclide. C’est un fait que, concernant par exemple l’existence de
l’unité arithmétique ou de la grandeur géométrique, elles seraient de celles qui n’ont
jamais été contestées dans la tradition mathématique grecque, puisqu’elles sont au
fondement même de ces sciences. Nous avons vu que dans un tel cas Aristote autorise
l’admission tacite, et Euclide commence directement ses Définitions en utilisant les
espèces de la grandeur, comme longueur, largeur et profondeur, traitant l’existence
de la grandeur comme admise et le sens de ces termes comme connu.
Un dernier point demande éclaircissement : que faut-il entendre par « existence
» ? Nous savons qu’il ne s’agit pas pour Aristote d’une ontologie formelle. Les objets
premiers de la science, sont, dans sa conception, antérieurs à la science. En parti-
culier les objets mathématiques existent en puissance dans les choses sensibles, dont
ils ne sont pas séparables ontologiquement, bien qu’ils puissent en être isolés par
l’abstraction et conçus à part par l’intellect : ils renvoient donc à une «nature». Si
l’existence peut reposer, pour les objets seconds et com posés, sur des constructions
finitistes, elle se fonde, pour les objets simples et premiers, sur l’existence naturelle
d’êtres dont les êtres mathématiques sont abstraits. C’est ainsi que la connaissance
de la grandeur, comme quantité continue, ressortit éminemment à la Physique. Par
là s’expliquent le caractère absolument premier des principes en tant qu’éléments de
la chaîne déductive — car ils ont leur origine à l’extérieur — et la non-limitation
du nombre des Définitions et des Hypothèses, autrement dit : que chaque chaîne
doive avoir un point de départ, ma s que le nombre des points de départ ne soit pas
limité (bien que le domaine soit clos). En bref, Aristote ne postule rien de compa-
rable à ce que nous entendons par « axiomatisabilité » d’une théorie. La triplicité
des sortes d’énoncés liminaires trouve ainsi son fondement : il faut des Hypothèses
28
pour les existences, des Définitions pour les essences, des Axiomes comme nerf du
raisonnement.
Proclus, donne un exposé de cette trichotomie en montrant que la distribution
des énoncés liminaires euclidiens est conforme à l’enseignement d’Aristote, mais il en
décrit les espèces sous les noms d’« hypothèses, postulats et axiomes » : ce dernier
terme, étant équivalent de «notions communes », s’entend bien, mais le premier, en
lieu et place de « définitions », a de quoi surprendre. Heath suggère que Proclus
avait à l’esprit le passage de La République, où il est dit que les mathématiciens
supposent la connaissance du pair, de l’impair, des figures, etc. et en font le point de
départ de leurs raisonnements sans en rendre autrement compte : là serait la source
de sa confusion. Nous pensons qu’il n’y a pas confusion : la thèse de Platon n’est pas
celle d’Aristote, les êtres mathématiques pour lui n’existent pas en puissance dans le
sensible et ne sont pas des abstraits ; bien plutôt, en tant qu’idéalités, leur essence
coïncide avec leur existence, et pour le platonicien Proclus les Définitions pourraient
bien être en même temps des Hypothèses qui posent l’existence idéale des choses
définies. Reste à savoir si cette interprétation des Définitions euclidiennes comme
des hypothèses d’existence est compatible avec la pratique euclidienne de construire,
dans des « problèmes », les objets préalablement définis.
En un autre texte, Proclus revient sur la distinction entre axiomes et postulats,
en faisant état de conceptions qui prouvent que la doctrine d’Aristote sur ce point
n’était pas acceptée sans discussion. Il distingue trois doctrines à ce sujet. La première
est celle de Geminus qui voit entre axiome et postulat la même différence qu’entre
théorème et problème : le premier énonce une connaissance simple et immédiate (alors
que le théorème est médiat), tandis que le second demande qu’on puisse effectuer
une construction simple (alors que le problème traite d’une construction complexe).
Selon ce critère, remarque Proclus, les 4e et 5e Postulats d’Euclide ne seraient pas
des postulats. Le fait que Proclus les traite néanmoins comme tels montre qu’il ne
partage pas les vues de Geminus.
La seconde conception distingue les Postulats comme particuliers à la Géométrie
des Axiomes comme communs à toutes les sciences de la quantité. Selon ce critère,
note Proclus, l’énoncé que « deux droites ne peuvent enclore un espace », que certains
« même maintenant » ajoutent comme Axiome ne saurait en être un. Sur ce point
cependant Proclus soutient une doctrine particulière, selon laquelle il y aurait des
Axiomes propres à l’Arithmétique, d’autres à la Géométrie, et d’autres communs, et
qu’il en va de même pour les Postulats. Il y a lieu de remarquer que les Livres arith-
métiques d’Euclide ne sont précédés d’aucun postulat et que les «Demandes » du L.
l concernent exclusivement la Géométrie. Cette particularité nourrit, dès l’Antiquité,
la pensée que l’Arithmétique est notionnellement antérieure à la Géométrie. L’ordre
29
des Eléments semble démentir cette antériorité ; le problème se concentre autour de
l’interprétation du rapport entre le L. V et les Livres arithmétiques.
Le troisième critère est lui aussi aristotélicien : il s’agit du caractère « démon-
trable » des Postulats et indémontrable des Axiomes. Là, dit Proclus, fut l’erreur
d’Apollonius de chercher des démonstrations pour les Axiomes d’Euclide, encore
qu’on ne doive point faire figurer parmi eux des énoncés qui sont de simples corol-
laires des Notions communes. Cependant Proclus souligne que le caractère essentiel
des Axiomes, selon Aristote et les géomètres, est leur auto-évidence et leur immédia-
teté. Il n’est pas pour autant partisan de les réduire à un minimum, comme Héron
qui n’accepte que les trois premiers, et il justifie les Axiomes 7 et 8. Au total donc
Proclus reconnaît 5 Axiomes (nos. 1, 2, 3, 7, 8), ainsi que 5 Postulats. Mis à part
l’Axiome 9, maintenu assez inexplicablement, Heiberg entérine ce choix.
Les cinq Axiomes ainsi retenus satisfont apparemment les réquisits d’Aristote
concernant les notions communes. Un doute cependant peut s’élever concernant la
généralité de l’énoncé : « les choses qui coïncident sont égales ». En fait, partant d’une
situation de congruence géométrique, l’énoncé demeure un axiome de l’équivalence en
mesure comme les autres ; mais, à leur différence, il est sans effet en Arithmétique.
« Egal » s’entend, en grec, aussi bien des figures équivalentes en mesure gue de
l’égalité arithmétique. Selon Aristote (Cat. 6a26), l’égal (et l’inégal) est le propre de
la quantité : que les notions communes d’Euclide soient des axiomes de l’égalité est
un point d’accord avec sa doctrine.
Il faut ajouter toutefois qu’Euclide, non seulement admet tacitement des «prin-
cipes connus de tous », ce qui est autorisé par Aristote, mais aussi un assez grand
nombre d’énoncés que nous considérons comme indispensables, notamment ceux qui
concernent les propriétés structurales des «opérations », notion qui n’est pas théma-
tisée dans la mathématique grecque.
Pour les cinq Postulats, la situation d’Euclide vis-à-vis d’Aristote est moins claire,
pour autant que, selon le Stagyrite, un postulat est une variété d ’hypothèse, laquelle
semble vouée à poser des existences. Or il est patent que les Postulats 4 et 5 sont à cet
égard différents des trois premiers : si ceux-ci affirment bien, semble-t-il, l’existence
possible de la droite indéfiniment prolongée et du cercle de rayon quelconque, les deux
autres paraissent s’adapter difficilement à ce schéma ; le Post. 4 pose une relation
d’égalité entre objets déterminés, le Post. 5 une relation d’intersection entre droites
déterminées. En fait ils énoncent des propriétés, dont on ne peut certes pas dire,
d’un point de vue aristotélicien, qu’elles n’existent pas, mais qui devraient, en bonne
doctrine, être démontrées. Sous cet angle d’ailleurs, et aussi en tant que particuliers
à la Géométrie, ce sont bien des postulats, c’est-à-dire des hypothèses contestées, en
attente de démonstration. Si on cherche à les démontrer, on peut montrer qu’on doit,
30
pour ce faire, supposer d’autres postulats préalables. On admettra donc que ce sont
des énoncés portant sur l’existence de propriétés, et que, moyennant cette extension
de la détermination aristotélicienne, on ne peut pas considérer qu’ils la démentent
formellement.
LE RAISONNEMENT
Le rôle des hypothèses dans le raisonnement mathématique a été perçu très tôt.
Nous avons déjà fait allusion à cette possibilité qu’offre une chaîne démonstrative,
dont les éléments sont des théorèmes, d’y introduire à tout moment une hypothèse à
partir de laquelle les théorèmes déjà démontrés permettent d’obtenir une déduction
de ses conséquences. De fait, l’hypothèse se rencontre partout, depuis le corps des
principes de la science, où sa forme la plus apparente est nous le savons - le postulat,
jusqu’au cas de figure ou aux données particulières d’un problème, en passant par
l’énoncé même de certains théorèmes. Il est de plus toujours possible dans la recherche
d’ examiner, dans le cadre des thèses démontrées du système, les conséquences d’une
hypothèse quelconque et de construire ainsi des fragments de déduction à valeur
exploratoire. Cette démarche de la pensée, bien connue depuis l’expansion moderne
de la méthode expérimentale, n’est pas moins pertinente en mathématiques. Enfin, il
est possible de remplacer une proposition par une autre en prouvant leur équivalence,
c’est-à-dire en déduisant l’une de l’autre prise pour hypothèse et réciproquement.
Ainsi, dans le Ménon, lorsque Socrate se propose d’examiner «par hypothèse» si
la vertu peut s’enseigner, il se réfère aussitôt au paradigme des géomètres en précisant
qu’il prend l’expression en leur sens. Il donne alors l’exemple d’un problème d’ins-
criptibilité qui est soluble « sous hypothèse », c’est-à-dire sous certaines conditions
nécessaires et suffisantes. Dans les Premiers Analytiques Aristote donne la théorie
du raisonnement « apagogique » ou « par réduction » en prenant deux exemples. Le
premier est précisément celui de la vertu : il est clair que toute science peut s’ensei-
gner, mais il est incertain que la vertu soit science ; par suite, si elle l’est, elle peut
s’enseigner. La question a été ainsi « réduite » : dès qu’on aura établi la mineure, la
conclusion sera acquise. C’est donc bien là « raisonner par hypothèse ».
L’autre exemple, de façon significative, est géométrique : il est clair que toute
figure rectiligne peut être quarrée, qu’en est-il du cercle ? Si l’on a démontré qu’un
cercle accompagné de lunules est égal à une figure rectiligne, il reste à montrer que
toute lunule est quarrable. La réduction consiste ici à remplacer le problème par un
autre, qu’on estime plus accessible.
L’exemple est historique : il s’agit de la tentative de quadrature du cercle d’Hip-
pocrate de Chio. L’emploi de la méthode ne fut pas occasionnel, puisque c’est lui
31
aussi qui « réduisit » à la découverte de deux moyennes proportionnelles un autre
problème non-trivial, celui de la duplication du cube. Proclus à ce sujet déclare que
la « réduction » est le changement d’un problème ou d’un théorème en un autre, tel
que, s’il est connu, ou dès qu’on l’aura obtenu, celui qu’on se propose sera du même
coup rendu tout-à-fait clair ; et il cite Hippocrate et ses deux « réductions ». Du point
de vue logique, il est clair qu’en géométrie la condition à laquelle la question est ré-
duite doit être nécessaire et suffisante, afin que le « retour » puisse se produire et
qu’il y ait vraiment remplacement d’un problème par l’autre. La « réduction » com-
porte une variante importante : la réduction à l’absurde. Lorsqu’Aristote distingue,
parmi les démonstrations, celles qui procèdent directement et celles qui procèdent
par hypothèse, il précise immédiatement que la preuve par impossible entre dans le
second groupe360 . Il prend comme exemple la preuve de l’incommensurabilité de
la diagonale du carré avec le côté, par réduction à l’absurdité qu’un même nombre
serait à la fois pair et impair, si elle était commensurable. C’est la contradictoire de
la proposition à démontrer qui est prise pour hypothèse : cela conduit à une absur-
dité, en sorte que ladite hypothèse doit être rejetée comme fausse, d’où suit la vérité
de la proposition dont elle est la contradictoire. La dérivation de la contradiction à
partir de la contradictoire de la proposition à prouver se fait bien selon les règles
ordinaires du raisonnement direct, et néanmoins la conclusion souhaitée initialement
n’est prouvée que « par hypothèse ». 35
Proclus expose le principe de la réduction à l’absurde dans un contexte mathéma-
tique plus élaboré. Il remarque d’abord que l’impossibilité à laquelle on est conduit
par la fausse hypothèse peut se situer soit au niveau d’une inconsistance avec les
principes axiomes, postulats, définitions - soit dans une contradiction avec ce qui
a été auparavant démontré. Il explique ensuite le ressort du raisonnement. Suivant
alors Porphyre, il indique qu’il faut savoir que tous les arguments mathématiques ou
bien procèdent des principes, ou bien font retour aux principes. Ceux qui procèdent
des principes sont eux-mêmes de deux sortes : soit ils partent des axiomes et de la
seule clarté de l’évidence, soit de ce qui a été auparavant démontré. Quant à ceux
qui font retour aux principes, ou bien ils les confirment positivement ou bien ils les
nient. Ceux qui les confirment s’appellent analyses dont les opposés sont les synthèses
- car il est possible alors de procéder dans le bon ordre à partir des principes jusqu’à
l’objet de la recherche, et c’est cela la synthèse -, quant à ceux qui les nient, on les
appelle réductions à l’absurde, car c’est le résultat de cette méthode de renverser des
35. 362. An. pr., I, 23, 41 a 23-37 (Aristote veut montrer que les syllogismes procédant par
l’absurde s’effectuent selon les mêmes figures que les autres, parce que la déduction de l’absurdité
se fait comme un raisonnement direct, et que la seconde phase, la preuve de la vérité de la conclusion
par la fausseté de sa contradictoire, n’est pas un syllogisme, cf. la même idée, ibid. II, 14, 62 b 29-38).
32
choses qui font partie des évidences reconnues.
Ce texte innove en ce qu’il place le raisonnement par l’absurde dans le cadre
d’une conception plus générale et systématique des raisonnements mathématiques.
Ayant déjà rencontré le terme « analyses » à propos de l’histoire des Éléments, nous
devons maintenant en préciser la nature. Il est bien connu qu’une description assez
étendue de l’analyse et de la synthèse a été donnée par Pappus, lorsqu’au Livre VII
de la Collection il présente le Corpus d’ouvrages formant le «Trésor de l’analyse » :
elle constitue le texte de référence, avec lequel d’ailleurs s’accorde le texte précédent
de Proclus.
Une première question se pose : quelle différence y a-t-il entre la « réduction »
d’Aristote et l’ «analyse » de Pappus ? Elle réside en ce que la réduction se borne à
effectuer un ou plusieurs pas pour remplacer une question par une autre, équivalente,
et estimée plus accessible, tandis que l’analyse va plus loin : elle pousse la recherche
des conditions d’étape en étape jusqu’à rejoindre une proposition dûment établie :
théorème, construction déjà validée, ou même principe initial de la science. Elle
apparaît ainsi comme une extension de la méthode de réduction jusqu’à ce qui est déjà
connu ou donné. Elle raisonne «par hypothèse » car, supposant établie la propriété
sous étude ou résolu le problème posé, elle en dérive des conséquences bien enchaînées
jusqu’à ce qu’elle arrive au connu. Dans cette chaîne, le connu figure comme condition
nécessaire de la situation hypothétique dont on est parti, condition qui, si elle n’était
pas réalisée, falsifierait l’hypothèse, en vertu de la loi logique de contraposition. Cela
étant, deux éventualités peuvent se réaliser, au cas où l’analyse aboutit à quelque
chose d’intéressant :
— ou bien elle mène à une condition nécessaire dont on sait qu’elle est effec-
tivement vraie ; il reste alors à montrer qu’elle est aussi une condition suffi-
sante de ce qu’on veut prouver. Il faut pour cela suivre la marche inverse du
raisonnement, soit en établissant que chaque étape de l’analyse est incondi-
tionnellement convertible, soit en découvrant et en spécifiant les conditions
supplémentaires grâce auxquelles elle le devient. C’est là effectuer la synthèse
du théorème ou du problème, et à proprement parler achever la preuve de ce
qui d’abord avait été posé par hypothèse ;
— ou bien, deuxième éventualité, l’analyse mène à une contradiction, comme il
a été dit : dans ce cas l’hypothèse est immédiatement rejetée et le mérite de
l’analyse est alors d’assurer qu’aucune synthèse n’est possible, et de fermer
une voie de la recherche.
Dans ce deuxième cas, il n’y a pas véritablement selon Proclus analyse, mais il
procure la méthode de preuve indirecte que nous connaissons, qui n’est autre chose
qu’une méthode de fausse position : toutefois cette preuve indirecte n’est acquise
33
que moyennant l’usage du principe du tiers-exclu ; c’est pourquoi la question de
savoir si, dans ce cas, la preuve directe est indispensable est objet de débat entre les
mathématiciens.
Lorsque, dans le premier cas, l’analyse est couronnée de succès, elle aboutit en
un point de la chaîne démonstrative déjà établie et jette en quelque sorte un pont
entre l’hypothèse à démontrer et la science constituée. En cherchant les conditions
nécessaires d’une situation qu’on suppose réalisée, l’analyse permet de découvrir les
étapes obligées du raisonnement, soit qu’on ne les connaisse pas encore, soit qu’on
veuille le perfectionner et être assuré de n’en avoir point omis.
Il y a lieu de penser que l’emploi systématique de l’analyse, à partir de Platon
vraisemblablement, a contribué à la rigueur des démonstrations. La synthèse cepen-
dant reste indispensable en raison des précautions à prendre pour la conversion :
S’il était impossible de démontrer le vrai à partir du faux, procéder par
l’analyse serait facile — dit Aristote — : il y aurait en effet nécessairement
réciprocation ... La réciprocation se présente surtout dans les mathéma-
tiques, parce qu’elles ne prennent comme prémisses rien d’accidentel,
mais des définitions.
A la raison de l’équivalence du definiens et du definiendum dans la définition que
donne ici Aristote, il faut ajouter bien entendu les propriétés du prédicat d’égalité.
Ainsi, d’une façon générale, il est correct de souscrire à ce qu’enseigne la tradition
scolaire, à savoir que la synthèse est par excellence la méthode de la preuve, tandis
que ,la vertu de l’analyse est heuristique. C’est ce qui fait sa particulière importance
dans les problèmes, et Pappus, qui souligne qu’analyse et synthèse s’entendent aussi
bien des théorèmes que des problèmes, note que, dans leur cas, l’analyse, si elle ne
conduit pas à l’impossible, aboutit à ce qui est « donné » : c’est pourquoi peut être
mise au point une méthode générale de construction d’une figure qui doit satisfaire
un ensemble de conditions — méthode incluant l’usage de certains recueils intitulés
« Données ». Il faut en effet transformer les conditions imposées, jusqu’à ce que
soit exhibée une relation ou une chose donnée, qui permet de découvrir, en chaîne,
d’autres données, dont chacune correspond exactement à la possibilité de franchir
une étape dans la construction de la figure requise (que l’on a supposée construite).
C’est pourquoi, l’analyse peut être divisée ici en deux parties : la réduction, qui
transforme les conditions imposées jusqu’à la découverte d’une relation ou chose qui
se trouve donnée ; la résolution, qui parcourt la chaîne des données qui s’ensuivent
jusqu’aux dernières choses nécessaires pour achever la construction. La synthèse se
déroule alors de la même façon que ce qu’on peut observer dans un problème des
Éléments : d’abord la construction qui suit évidemment le même ordre que la résolu-
tion, enfin la démonstration qui déduit que la chose construite satisfait les conditions
34
imposées, et repose sur la convertibilité des étapes de la « réduction ». Lorsque la
solution du problème est subordonnée à un diorisme, l’analyse permet de discerner
les conditions de possibilité du problème, ainsi que le nombre de ses solutions.
De cette manière, les exigences constructives propres à un problème de géomé-
trie sont parfaitement satisfaites par les procédures de l’analyse et de la synthèse
telles que les décrivent les textes, et notamment Pappus et Proclus. La distinction
de l’analyse et de la synthèse n’est pas fondée dans le caractère « constructif » de la
seule Géométrie, mais dans le mode de fonctionnement des déductions à partir d’hy-
pothèses, dans le champ d’un système démonstratif où la dissymétrie est fermement
maintenue entre énoncés liminaires (ou principes) et énoncés dérivés. L’importance
particulière de l’analyse à la base d’une méthode générale de traitement des pro-
blèmes rend compte de son développement en dehors et après les Éléments, chez
Archimède et Apollonius notamment, et de la constitution du «Trésor de l’analyse».
35
— Sumperasma : 38 Donc le triangle ABC est équilatéral (Df. 20) et il est construit
sur la droite limitée donnée AB. Donc, sur une droite limitée donnée, un
triangle équilatéral est construit. Ce qu’il fallait faire.
Définition 15. Un cercle est une figure plane contenue par une ligne unique celle
appelée circonférence par rapport à laquelle toutes les droites menées à sa rencontre
à partir d’un unique point parmi ceux qui sont placés à l’intérieur de la figure, sont
jusqu’à la circonférence du cercle égales entre elles.
Définition 20. Parmi les figures trilatères est un triangle équilatéral celle qui a les
trois côtés égaux ; isocèle celle qui a deux côtés égaux seulement ; scalène celle qui a
les trois côtés inégaux.
Demande 1. Qu’il soit demandé de mener une ligne droite de tout point à tout
point.
Notion commune 1. Les choses égales à une même chose sont aussi égales entre
elles.
36
6. 109v-118v : Aristarchi de magnitudinibus et distantiis solis et lunae De ma-
gnitudinibus et distantiis solis et lunae (Aristarchus, di Samos, astronomo, f.
c. 280 a.C.)
7. 119r-133r : Autolyci de ortibus et occasibus De ortibus et occasibus (Autoly-
cus, sec. IV a.C. )
8. 133v-135v : Hypsiclis anaphoricus Anaphoricus (Hypsicles, sec. II a.C.)
9. 136r-144v : Euclidis catoptrica Catoptrica (Euclides, sec. III a.C.)
10. 146r-173r : Eutocii commentaria in Apollonii conica Commentaria in conica
(Eutocius Ascalonius, sec. V-VI)
11. 173v-195v : Euclidis data Data (Euclides, sec. III a.C.) Seite 62r
37
3 6. Fenomeni, 2244-2357 7-10-2007 13:21 Pagina 2253
38
l’écliptique est un grand cercle, l’observateur est situé à deux diamètres du
cosmos.
2. donc, un observateur quelconque est situé au centre du cosmos, et
3. puisque ceci est vrai pour tout observateur, la Terre elle-même doit être située
au centre du cosmos.
Une conséquence implicite de cette démonstration est que la taille de la Terre est
négligeable relative à celle du cosmos, une notion qui était un lieu commun de l’as-
tronomie héllenistique.
La dioptre à laquelle Euclide fait référence dans la démonstration était un an-
cien theodolite utilisé aussi bien pour des fins astronomiques que pour l’arpentage.
Sa construction et son utilisation sont décrits dans le traité De dioptra de Héron
d’Alexandrie. Le lecteur doit se rappeler que les deux diamètres de l’écliptique, l’un
à travers les débuts du Cancer et du Capricorne, l’autre à travers les débuts du Lion
et du Verseau, passent à travers d’une pinnule de la dioptre ; donc, l’observateur est
au centre de l’écliptique.
Figure 8 – Heronis Alexandrini. Opera quae supersunt omnia. Vol. III Rationes
dimetiendi et commentatio dioptrica, recensuit Hermannus Schöne. Leipzig : Teubner,
1903
39
à l’axe ou contenant les pôles des parallèles. Par le théorème 12 de De sphaera on
aurait alors que les deux, l’horizon et l’écliptique sont des grands cercles. Et, donc,
un observateur au centre de l’écliptique serait aussi au centre du cosmos.
La difficulté de cette interprétation est la conclusion d’Euclide, disant après
chaque apparition de la dioptre dans la démonstration, que, puisque l’observateur
visionne deux points diamétralement opposés sur l’écliptique à travers la dioptre, il
est sur un diamètre de la sphère des étoiles fixes. Ceci est un argument qui suppose
que l’écliptique soit un grand cercle et donc (apparemment) présuppose l’argument
qui se trouve dans l’introduction du traité, que l’écliptique est un grand cercle dans
le cosmos. Vu que l’on pense généralement que l’introduction comme telle ne faisait
pas partie du traité original, on suppose ou qu’un tel argument était rajouter pour
combler une lacune dans la démonstration, ou bien que Euclide fait référence à un
postulat qui aurait pu être un de plusieurs postulats au début du traité qui était
ensuite incorporé dans une introduction plus complète du présent texte.
Finalement, comme l’argument ci-dessus est valable partout où l’on pose la dioptre
sur la Terre, la Terre elle-même est au centre du cosmos.
40
6 Ce qu’il faut retenir de ce cours
1. Dans l’Antiquité gréco-romaine la notion philosophique de démonstration est
intimement liée à une certaine conception de la science.
2. C’est Aristote, dans les Seconds Analytiques qui en donne pour la première
fois explicitement une définition : la démonstration procède par raisonnement
déductif à partir de prémisses qui sont elles-mêmes indémontrables. Ceci se
distingue de sa définition donnée dans la Rhétorique, où on ne procède pas
à partir de prémisses premières et indémontrables : la démonstration rhéto-
rique sert à fournir une conviction en ce qui concerne les points obscurs ou
controversés.
3. Mais : la notion de démonstration revêt plusieurs formes chez différents au-
teurs et dans différents domaines, même si dans les mathématiques et les
sciences exactes (l’optique, la statique, l’astronomie) la démonstration de type
euclidien était devenu un idéal (à voir plus en détail en TD).
41
7 Annexe
7.1 Aristote, Éthique à Nicomaque Livre VI : Théorie des
vertus intellectuelles, CHAPITRE II
§1. Pour traiter de nouveau de ces matières, reprenons les choses de plus
haut. Admettons d’abord que les moyens à l’aide desquels l’âme arrive
à la vérité, soit qu’elle affirme, soit qu’elle nie, sont au nombre de cinq :
ce sont l’art, la science, la prudence, la sagesse et l’intellect. Laissons de
côté la conjecture et l’opinion, qui peuvent nous induire en erreur. — §2.
On se rendra compte très clairement de ce qu’est la science, si l’on veut
en avoir une notion précise et ne pas s’arrêter à des à peu près, par cette
seule observation : nous croyons tous que ce que nous savons ne peut être
autrement qu’il n’est ; et quant aux choses qui peuvent être autrement,
nous ignorons complètement, dès l’instant qu’elles sortent de la recherche
des principes, si elles sont réellement ou si elles ne sont pas. La chose qui
est sue, qui peut être l’objet de la science, existe donc de toute nécessité ;
elle est donc éternelle. Car toutes les choses qui existent d’une manière
absolue et nécessaire, sont éternelles ; de même que les choses éternelles
sont inengendrées et impérissables. — §3. De plus, toute science paraît
susceptible d’être enseignée ; et toute chose qui est sue, paraît pouvoir
être apprise. Or, tout ce qu’on apprend, toute notion qu’on acquiert ou
que transmet un maître, vient de principes antérieurement connus, ainsi
que nous l’expliquons dans les Analytiques ; car toute connaissance quelle
qu’elle soit est acquise, soit par induction, soit par syllogisme. L’induction
est de plus le principe des propositions universelles ; et le syllogisme est
tiré des universaux. Ainsi, il y a des principes d’où vient le syllogisme,
et pour lesquels il n’y a plus de syllogisme possible ; ils sont donc le
résultat de l’induction. — §4. En résumé, la science est un mode d’être qui
rend possible la démonstration, avec tous les caractères que nous avons
indiqués dans les Analytiques. Et, en effet, du moment que quelqu’un a
une conviction à quelque degré que ce soit, et qu’il connaît les principes
en vertu desquels il affirme cette conviction, alors il a la science, il sait ;
et si les principes ne sont pas plus évidents pour lui que la conclusion,
alors il n’a la science que par accidents. Voilà suivant nous ce qu’il faut
entendre par la science. 40
40. Aristote and [trad.].
42
7.2 Aristote et la démonstration
L’idée de démonstration (apodexis, ὰπóδϵξιζ) est, chez Aristote étroite-
ment liée à celle de science, mais la démonstration est un outil et non pas
un ensemble de propositions et un état du sujet comme l’est la science.
C’est la science qui est dite « un état démonstratif », 41 en ce que sa pos-
session nous rend capables de démontrer. Mais c’est l’existence de choses
démontrables qui définit le champ de la science. Cette existence n’est pas
le fait du sujet qui démontre, et il faut garder cela à l’esprit contre ceux
qui ont tiré Aristote du côté d’un idéalisme à la mode hégélienne : il y a
dans le monde des choses qui ont une structure telle qu’elles peuvent être
l’objet d’un discours démonstratif. Le savoir scientifique étant nécessaire,
il faut qu’il ait une forme déductive qui garantisse cette nécessité en exhi-
bant une liaison nécessaire entre les propositions qui constituent ce savoir.
La première condition de la démonstration, c’est donc la nécessité du lien
déductif entre ses prémisses et sa conclusion. Or, comme Aristote pense
pouvoir formaliser toute déduction complète en forme de syllogisme, la
démonstration sera d’abord un syllogisme d’un certain type, et Aristote
emploie les expressions « démonstration », « syllogisme démonstratif »
et « syllogisme scientifique » comme équivalentes. Pour être démonstra-
tif, un syllogisme doit donc être valide. Mais le syllogisme démonstratif
doit satisfaire deux conditions supplémentaires. D’abord, Aristote précise
bien 42 que posséder la science de quelque chose c’est à la fois posséder
la démonstration et connaître la cause de cette chose, deux descriptions
qui convergent, puisque dans la démonstration (syllogisme scientifique)
le moyen terme est la cause de la conclusion. Aristote donne l’exemple
des deux syllogismes suivants : Tout ce qui ne scintille pas est proche,
les planètes ne scintillent pas, les planètes sont proches (c’est-à-dire plus
proches que d’autres corps célestes à savoir les étoiles fixes). Ce syllogisme
n’est pas scientifique, en ce que le moyen terme — ne pas scintiller —
n’est pas la cause de la proximité des planètes, car ce n’est parce qu’elles
ne scintillent pas que les planètes sont proches, mais parce qu’elles sont
proches qu’elles ne scintillent pas. Le syllogisme scientifique serait : Tout
ce qui est proche ne scintille pas, les planètes ne scintillent pas, les pla-
nètes sont proches. Le moyen - être proche - est la cause du fait que
les planètes ne scintillent pas : elles ne scintillent pas parce qu’elles sont
41. Éthique à Nicomaque VI, 3, 1139b31
42. Cf. par exemple Seconds analytiques I, 2.
43
proches. 43 Aristote nomme le premier un syllogisme « du fait » (litté-
ralement du « que ») et le second un syllogisme « du pourquoi ». La
seconde condition que le syllogisme démonstratif doit remplir concerne
la qualité de ses prémisses. Un syllogisme ne peut produire un résultat
vrai, et non simplement probable, vraisemblable ou faussement vrai, que
si ses prémisses sont vraies, antérieures à la conclusion et mieux connues
qu’elle. Elles doivent aussi être causes de la conclusion au sens où on l’a
vu plus haut : c’est en fait le moyen terme, qui est le terme commun
aux deux prémisses, qui est cause de l’attribution du prédicat au sujet
dans la conclusion. Si les prémisses sont simplement des opinions admises
par tout le monde ou quelques gens remarquables, on aura un syllogisme
dialectique.
Les conditions imposées au syllogisme démonstratif ont sans doute joué
un rôle de frein ou de carcan dans le développement de la notion de
démonstration. Les philosophes ultérieurs, notamment les Stoïciens, s’ef-
forceront de dépasser ces obstacles. Il est remarquable qu’Aristote lui-
même ait étudié des procédures de monstration auxquelles il n’attribue
le caractère de démonstration qu’en un sens large et par extension. C’est
notamment le cas de ce que l’on a appelé « la démonstration par les
signes » :
La chose dont l’existence ou la génération entraîne l’existence
ou la génération d’une autre chose, soit antérieure, soit posté-
rieure, c’est cela le signe. 44
Le lait est ainsi le signe qu’une femme a enfanté. On a donc le syllogisme
de la première figure : Toute femme qui a du lait a enfanté, Cette femme
a du lait, Cette femme a enfanté. Avoir du lait n’est pas la cause de
l’enfantement. Les signes peuvent aussi entrer dans des syllogismes des
deux autres figures. 45
44
un usage qui existait avant lui. 46 Mais il y a un emploi proprement aristo-
télicien de ce terme, qui désigne alors un raisonnement déductif de forme
particulière. La définition générale qu’en donne Aristote est :
le syllogisme est un discours par lequel, certaines choses étant
posées, quelque chose d’autre en résulte nécessairement du seul
fait de ces données. 47
Cette définition ne permet pas de trancher la question de savoir si le
syllogisme est de nature inférentielle, c’est-à-dire si le raisonnement éta-
blit une assertion considérée comme vraie à partir de prémisses assumées
comme vraies, ou de nature implicative, c’est-à-dire comme la seule af-
firmation de la nécessité d’un lien logique entre prémisses et conclusion.
Plus précisément, un syllogisme est un raisonnement partant de deux
propositions, appelées prémisses, qui ont un terme en commun, appelé
moyen terme, et d’une proposition appelée conclusion, dans laquelle ce
moyen terme a disparu. La première prémisse est appelée « majeure »,
comme est appelé « majeur » le terme qu’elle contient en même temps
que le moyen terme ; la seconde prémisse est appelée « mineure» et est
composée du mineur et du moyen terme. Les syllogismes se divisent aussi
en valides et non valides, ces derniers contenant une faute de raisonne-
ment (tous les A sont E, tous les C sont E, donc tous les A sont C est
invalide) ; et en parfaits et imparfaits, ces derniers ayant besoin de propo-
sitions additionnelles, qui résultent, certes, des propositions posées, mais
ne figurant pas explicitement dans les prémisses.
Selon la doctrine qu’Aristote développe, notamment dans le traité Sur
l’interprétation, une « proposition déclarative » est une proposition sus-
ceptible d’être vraie ou fausse, et elle peut être une affirmation quand elle
affirme un prédicat d’un sujet, ou une négation quand elle nie un prédi-
cat d’un sujet. Toute proposition de ce genre peut être universelle si elle
affirme ou nie quelque chose d’un sujet pris universellement (« tous les
hommes sont mortels », « aucune plante n’est intelligente »), particulière
si le sujet est pris particulièrement (« certains animaux sont quadrupèdes
», « certains animaux ne sont pas bipèdes »). En fait, Aristote ne décrit
pas les propositions comme disant que « A est B », comme on l’a fait plus
tard, mais comme disant « B appartient à A ». La tradition ultérieure
a désigné par les quatre premières voyelles les quatre propositions ainsi
46. Cf. Platon, Cratyle 412a.
47. Premiers Analytiques l, 1, 24bI8.
45
définies : A pour l’affirmative universelle, E pour la négative universelle,
1 pour l’affirmative particulière, 0 pour la négative particulière. Dans le
premier livre des Premiers Analytiques (chapitre 8 à 22), Aristote, dans
son étude de tous les syllogismes possibles, affecte les propositions consti-
tuant les syllogismes d’une valeur modale : l’attribution de A à B peut
être nécessaire (« il est nécessaire que tous les hommes soient mortels »)
ou possible (« il est possible que certains animaux soient quadrupèdes
»). Les propositions qui n’ont aucune de ces modalités sont dites « as-
sertoriques ». Sur cette variation, et les nombreuses combinaisons qu’elle
permet, se fonde la très difficile, et très discutée, théorie aristotélicienne
des syllogismes modaux.
Aristote distingue trois « figures » du syllogisme. La tradition s’appuie
sur des déclarations d’Aristote lui-même : les Premiers Analytiques disent
en effet que
c’est par la position du moyen terme que l’on reconnaîtra la
figure. 48
Dans la première figure le moyen terme sera donc successivement sujet
dans la majeure et prédicat dans la mineure ; dans la deuxième figure
il sera sujet dans les deux prémisses ; dans la troisième figure il sera
prédicat dans les deux prémisses. Deux objections peuvent être faites à
cette analyse. Si Aristote définit bien la figure syllogistique par la posi-
tion du moyen terme, pourquoi n’a-t-il pas distingué la quatrième figure,
dans laquelle le moyen terme est d’abord prédicat puis sujet ? Ensuite,
le texte invoqué plus haut ne donne pas la seule manière, ou la manière
fondamentale, de distinguer les figures, mais concerne un cas particulier :
si la conclusion est obtenue à l’aide de plusieurs figures, c’est
par la position du moyen terme [ …].
Il semble plus exact de penser qu’Aristote distingue les figures par les
relations entre l’extension du majeur et du mineur d’une part, et celle du
moyen terme d’autre part. Dans la première figure le moyen terme est
contenu dans le majeur (tous les hommes sont mortels) ou en est exclu
(aucun homme n’est immortel), alors que le mineur est contenu dans le
moyen terme (tous les Grecs sont des hommes). Dans la deuxième figure
le moyen terme a plus d’extension que le majeur et le mineur (nul A n’est
B, tout C est B, nul C n’est A). Dans la troisième figure le moyen terme a
le moins d’extension (tout A est B, tout A est C, quelque C est B). Dans
48. Premiers Analytiques I, 32, 47b13.
46
les Premiers Analytiques, qui est, entre autres choses, le premier traité de
logique formelle, Aristote dresse le tableau de tous les « modes» valides
de syllogismes. Les Médiévaux leur ont donné des noms pittoresques dans
un but mnémotechnique. Ainsi le syllogisme formé de trois propositions
universelles affirmatives (AAA) a été nommé Barbara, celui qui a une
majeure universelle négative, une mineure universelle affirmative et, donc,
une conclusion universelle négative (EAE) est appelé Celarent, etc.
En tant que procédure déductive, le syllogisme nous apparaît comme un
raisonnement rigoureux mais stérile. Aristote en fait pourtant le moyen
principal du développement des sciences, du moins sous la forme du «
syllogisme scientifique », c’est-à-dire de la démonstration. Comme, par
ailleurs, les syllogismes effectivement formulés sont rares, sinon inexis-
tants dans les oeuvres scientifiques d’Aristote, certains commentateurs
ont soutenu que la forme syllogistique n’était qu’une reformulation, à des
fins principalement pédagogiques, de résultats scientifiques trouvés par
d’autres moyens. Cependant Aristote semble bien attribuer au syllogisme
une fonction sinon heuristique du moins de mise en ordre de la réalité.
On ne comprend vraiment pourquoi la vigne perd ses feuilles que quand
on a saisi que c’était une propriété de toutes les plantes à larges feuilles
et qu’on a inclu la vigne dans les plantes à larges feuilles. 49
47
Références
Aristote and Alfredo Gomez-Muller (trad.). Éthique à Nicomaque. Classiques de la
philosophie. Le Livre de poche, 1992.
Jacques Brunschwig, Geoffrey Lloyd, and Pierre Pellegrin, editors. Le savoir grec.
Dictionnaire critique. Flammarion, Paris, 2e edition, 2000.
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