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MY BODY
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EMILY RATAJKOWSKI
MY BODY
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Kiefé
Éditions du Seuil
57, rue Gaston-Tessier, Paris XIXe
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Responsable éditoriale : Nathalie Fiszman
Titre original : My Body
Éditeur original : Metropolitan Books, New York
isbn original : 978‑1250817860
© original : Emily Ratajkowski, 2021
Par respect pour leur vie privée,
le nom de certaines personnes a été modifié.
isbn 978‑2-02‑148566‑0
© Éditions du Seuil, janvier 2022, pour la traduction française
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335‑2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
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À Sly
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Vous avez peint cette femme nue parce
que vous la trouviez agréable à regarder, vous
lui avez mis un miroir dans la main et vous
avez intitulé le tableau Vanité pour condam-
ner moralement cette femme dont pourtant
vous n’aviez représenté la nudité que pour
votre propre plaisir.
La vraie fonction du miroir était ailleurs.
Il s’agissait surtout de rendre cette femme
complice d’emblée puisqu’elle se traitait elle-
même comme un spectacle.
John Berger, Voir le voir (1972)
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Sommaire
Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Leçons de beauté . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
Blurred Lines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
My Son, Sun . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
Toxic . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
Pcq Halle Berry bonjour ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
K-Spa . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
« Les pataquès » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141
Transactions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163
Comment je me suis rachetée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181
Pamela . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 211
Des hommes tels que toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 231
Délivrances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 253
Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 267
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Introduction
À leur sortie à l’été 2020, le single et le clip viral de Megan
Thee Stallion et Cardi B, « WAP » (un acronyme pour « Wet-
Ass-Pussy », autrement dit une chatte bien mouillée), ont
explosé : le clip a cumulé 25,5 millions de vues en vingt-quatre
heures et le single a démarré comme numéro un des ventes
aux États-Unis et dans le monde, devenant ainsi la première
collaboration féminine à occuper cette place. Très vite, Internet
s’est enflammé sur les aspects hypersexuels des paroles et du
clip. Beaucoup de chroniqueurs culturels ont hissé la chanson
au rang d’hymne à la « sexpositivité » et ont affirmé que, en
rappant sur leurs propres désirs avec des détails sexuels expli-
cites, Cardi et Megan revendiquaient leur pouvoir et décrétaient
un renversement des rôles qui n’avait que trop tardé. D’autres
ont affirmé que la chanson tout autant que le clip ramenaient
le féminisme au moins cent ans en arrière.
La dernière fois qu’un clip avait déchaîné un débat aussi
brûlant sur l’autonomisation et la sexualité des femmes, c’était
en 2013 avec « Blurred Lines », coécrit et interprété par Robin
Thicke, Pharrell et T.I. Le clip mettait en scène trois femmes
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INTRODUC TION
qui dansaient autour d’eux presque totalement nues. J’étais une
de ces femmes.
« Blurred Lines » m’a rendue célèbre du jour au lendemain,
alors que j’avais vingt et un ans. La version censurée, qui
masque en partie notre nudité, a été vue environ 721 millions
de fois sur YouTube et la chanson figure dans les meilleures
ventes de singles de tous les temps. La version « non censurée »
a été retirée de YouTube peu après avoir été mise en ligne, sous
prétexte qu’elle enfreignait les conditions d’utilisation du site ;
elle a été remise en circulation puis à nouveau supprimée, ce
qui n’a fait qu’ajouter à son charme controversé.
En un clin d’œil, ma personne ou, plus précisément, les
stratégies concernant mon corps ont été commentées et dis-
séquées d’un bout à l’autre de la planète, aussi bien par des
théoriciennes du féminisme que par des adolescents. Le clip
a été condamné par la critique comme étant « d’une misogy-
nie carrément renversante », vu la façon dont nous, les top
models, étions traitées comme des objets. Lorsque la presse
m’a interrogée sur ce que je pensais du clip, je les ai tous
surpris en répondant que je ne le percevais nullement comme
antiféministe. J’ai dit aux journalistes que, d’après moi, les
femmes devaient ou du moins pouvaient considérer que ma
prestation allait dans le sens de l’empowerment, autrement
dit l’autonomisation des femmes. Mes déclarations à propos
de « Blurred Lines » sont arrivées à l’ère de la blogosphère
féministe, d’En avant toutes et de gros titres du genre « Why
Women Still Can’t Have It All ? » (Pourquoi les femmes ne
peuvent-elles pas encore tout avoir ?) sur la couverture des
magazines les plus sérieux, mais avant l’acception populaire
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INTRODUC TION
du terme « féministe », avant que Beyoncé n’ait dansé devant
un gigantesque féministe au néon, et avant que les marques
de la mode jetable n’aient commencé à vendre des T-shirts
affichant le mot féministe. Beaucoup se sont indignés à
l’idée que la fille nue dans le clip viral avait le culot de se
revendiquer comme féministe tandis que d’autres, en majorité
des femmes assez jeunes, ont trouvé mon attitude stimu-
lante. Je soutenais que j’avais confiance dans mon corps et
dans ma nudité, et pour qui se prenaient-ils, tous ceux qui
affirmaient qu’en dansant nue je ne faisais preuve d’aucune
autonomisation ? En réalité, n’était-ce pas antiféministe que
d’essayer de me dire ce que je devais faire de mon corps ?
Le féminisme est totalement une affaire de choix, je tenais à
le rappeler à la face du monde, alors arrêtez donc d’essayer
de me contrôler.
Quelques années après « Blurred Lines », j’ai écrit un texte
intitulé « Baby Woman » où il était question de devenir adulte
et de la honte que j’avais pu ressentir, confrontée à ma sexualité
et à mon corps en plein développement. Alors même que j’étais
mannequin et actrice, j’y affirmais que la pire humiliation de
ma vie, c’était le jour où ma prof de collège avait fait claquer
ma bretelle de soutien-gorge, histoire de me gronder parce que
je l’avais laissée dépasser de mon débardeur. Pour moi, le pro-
blème, ce n’était pas la sexualisation des filles, contrairement à
ce que les féministes comme les antiféministes voudraient nous
faire croire, le problème, c’était de leur en faire honte. Pourquoi
était-ce à nous de devoir s’adapter ? de cacher notre corps, de
nous excuser de son existence ? J’en avais assez de me sentir
coupable de la façon dont je me présentais.
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INTRODUC TION
Ce raisonnement, c’était le résultat d’une adolescence saturée
de signaux contradictoires concernant mon corps et ma sexua-
lité en plein essor. À treize ans, j’étais restée perplexe quand
mon père m’avait gentiment suggéré de « m’habiller autrement,
rien que pour ce soir » alors que j’étais en train de me préparer
pour aller au restaurant avec mes parents. J’ai regardé le haut
rose en dentelle et le soutien-gorge push-up que je portais. Ma
mère me répétait toujours que je devais être satisfaite de mon
allure et cette tenue-là me valait des regards approbateurs tant
des hommes que je croisais dans la rue que de mes pairs au
collège. D’un seul coup, ce qui était source de fierté devenait
également cause de malaise.
Quand ma cousine, qui avait près de vingt ans de plus que
moi, avait fait brutalement irruption dans son salon, hors
d’haleine, après m’avoir laissée seule avec son ami pendant
quelques minutes, je n’avais pas compris pourquoi. Je ne voyais
pas de quoi elle avait peur, même si, instinctivement, j’avais
déjà interprété le langage corporel de son ami – cette manière
de s’étaler sur le canapé, le bassin en avant, avec un sourire en
coin engageant. J’étais une enfant mais, d’ores et déjà, j’étais
capable de détecter le désir masculin, même si je ne compre-
nais pas totalement ce qu’il fallait en faire : était-ce une chose
positive ? Fallait-il en avoir peur ? Fallait-il en avoir honte ?
Apparemment, c’était tout cela en même temps.
« Baby Woman » s’achève sur un échange que j’ai eu avec
un professeur de dessin à la fin de ma première année d’école
d’art. Alors que je lui montrais un nu que j’avais fait au fusain,
il m’a suggéré : « Pourquoi ne pas dessiner une femme avec
une taille si fine qu’elle tombe en avant et ne parvient plus à
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INTRODUC TION
se redresser ? » Il me conseillait soit de « jouer avec les stan-
dards stéréotypés de la beauté, soit de montrer à quel point
ils étaient répressifs ». Je ne pouvais me résoudre à croire que
c’était aussi dur, que c’était là les deux seules options s’offrant
à moi.
Depuis toujours, ou presque, je me suis considérée comme
quelqu’un de futé ; une débrouillarde. J’avais alors conscience
de bénéficier d’actifs tout à fait désirables et j’étais fière d’avoir
construit une vie et une carrière grâce à mon corps. Toutes les
femmes sont chosifiées et sexualisées à un degré ou à un autre,
voilà ce que j’imaginais, donc tant qu’à me plier à ces règles,
autant le faire à ma sauce. D’après moi, cette capacité à faire
pareil choix révélait chez moi une certaine force.
Aujourd’hui, je lis ce texte, je regarde les interviews datant de
cette période et je ressens un élan de tendresse pour celle que
j’étais à cette époque. Mon attitude défensive et ma défiance me
paraissent évidentes. Ce que j’écrivais, ce que je prônais alors,
ça reflétait ce que je croyais à ce moment-là, mais je passais
complètement à côté d’une vision plus complexe.
Par bien des aspects, capitaliser sur ma sexualité m’a valu des
récompenses indéniables. J’ai bénéficié d’une reconnaissance
mondiale, j’ai accumulé des millions de fans et, grâce à la publi-
cité et aux campagnes de mode, j’ai gagné plus d’argent que mes
parents (une enseignante d’anglais et un professeur de dessin)
ont jamais rêvé d’en gagner dans toute leur vie. Je me suis bâti
une plateforme en partageant en ligne des images de moi et de
mon corps, faisant ainsi de lui et donc de mon nom quelque
chose d’aisément identifiable, ce qui, en tout cas partiellement,
m’a donné la possibilité de publier ce livre.
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INTRODUC TION
Mais par ailleurs, même si c’est moins visible, devenir un
sex-symbol mondial m’a amenée à me sentir diminuée, chosi-
fiée. J’ai capitalisé sur mon corps dans les limites d’un monde
cishétéro, capitaliste, patriarcal, un monde dans lequel la beauté
et le sex-appeal ne sont valorisés qu’à travers la satisfaction du
regard masculin. Si j’ai acquis de l’influence et un statut, c’est
uniquement parce que je plaisais aux hommes. Une situation
qui m’a permis de frôler la fortune et de m’offrir une certaine
autonomie mais qui, en aucun cas, ne m’a donné une authen-
tique émancipation. Cette autonomie, je ne la conquiers qu’à
partir de maintenant, après avoir rédigé ce livre et donné voix
à ce que j’ai pu penser et vivre.
Dans ces textes, on trouvera les idées et les réalités que, plus
tôt dans ma vie, je n’avais eu aucun désir d’affronter ; peut-
être en étais-je alors incapable. J’avais pris l’habitude d’occulter
les expériences douloureuses ou celles qui venaient contredire
ce que je souhaitais croire : j’étais le témoignage vivant d’une
femme qui s’était autonomisée en transformant son image et
son corps en marchandise.
Me confronter à la réalité de ma situation, bien plus nuan-
cée, a été un réveil difficile – brutal, qui a réduit en miettes
une identité et un discours auxquels je m’étais désespérément
cramponnée. Je me suis retrouvée obligée de me mesurer à des
vérités assez moches sur ce que je considérais comme impor-
tant, sur l’idée que j’avais de l’amour, sur ce qui faisait de moi
un être unique, obligée d’affronter la relation que j’entretenais
avec mon corps.
Encore aujourd’hui, je livre bataille avec ce que je pense de
la sexualité et de l’empowerment. L’objectif de ce livre n’est pas
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INTRODUC TION
de trouver des réponses, mais d’explorer en toute honnêteté les
idées sur lesquelles je reviens toujours. Mon but est d’examiner
les différents miroirs dans lesquels je me suis vue : les yeux des
hommes, les autres femmes auxquelles je me suis comparée et
les innombrables photos qui ont été faites de moi. Ces textes
se veulent la chronique d’expériences profondément intimes et
du réveil qui s’est ensuivi, ce qui a défini ma vie depuis que j’ai
vingt ans et transformé mes certitudes et mes opinions.
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Leçons de beauté
1.
– À ta naissance, commence ma mère, le médecin t’a prise
dans ses bras en disant : « Mais regardez comme elle est grande !
Elle est magnifique ! » Et c’était vrai.
Elle sourit. Cette histoire, je l’ai entendue mille fois.
– Le lendemain, ajoute-t-elle, il a amené ses propres enfants
à l’hôpital rien que pour te voir. Tu étais un bébé tellement
magnifique.
Généralement, le récit s’arrête là, mais cette fois elle n’en a
pas fini. Son visage prend une expression innocente, familière,
avant qu’elle ne continue ; une expression que j’ai l’habitude de
voir quand elle s’apprête à nous révéler quelque chose, à mon
père ou à moi, alors qu’elle sait pertinemment qu’elle ferait
mieux de se taire. Je me prépare.
– C’est drôle, reprend-elle avec un petit sourire. Mon frère
me disait récemment…
Elle se met à imiter son accent de la Côte Est.
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L EÇONS DE BE AU T É
– « Kathy, Emily était un bébé magnifique. Mais pas aussi
magnifique que tu l’étais. Toi, tu étais le plus beau bébé que
j’aie jamais vu. »
Elle hausse les épaules en secouant la tête comme pour dire :
N’est-ce pas dingue ? Je me demande brièvement quelle réaction
elle attend de ma part, puis je comprends qu’elle regarde par
la fenêtre et ne fait plus attention à moi.
2.
Je suis en pleine séance coiffure et maquillage avant un shoo-
ting, et je discute avec l’assistant du coiffeur.
– Et ta mère, elle est belle ? Tu lui ressembles ? demande-t-il
en passant ses doigts dans mes cheveux.
Il vaporise du produit sur mes pointes tout en étudiant mon
reflet dans le miroir devant nous. Il me fait un compliment sur
mes sourcils.
– Ils sont bien, déclare-t-il en saisissant une brosse. C’est
quoi, ton origine ethnique, ma jolie ? enchaîne-t-il.
Cette conversation, j’ai l’habitude de l’avoir en studio ; ça
se passe presque toujours comme ça et j’ai envie d’en terminer
le plus rapidement possible. Je n’aime pas la façon dont les
femmes blanches se servent de cette question pour étaler la liste
de leurs origines ethniques, comme pour tenter de paraître,
ouvrez les guillemets, exotiques : Je suis treize pour cent ci et sept
pour cent ça. Au lieu de ça, je lui réponds simplement : « Je suis
blanche. » Mon coiffeur se met à rire.
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L EÇONS DE BE AU T É
– D’accord, la Blanche, réplique-t-il avec un grand sourire.
Et pourtant, je peux te dire que tu as quelque chose de pas
banal, toi.
Il gonfle les lèvres, il passe d’un pied sur l’autre, une hanche
en avant. Lui, il est principalement mexicain, me dit-il.
– Et ta maman, alors ? Elle est aussi belle que toi ?
Il répète sa question, authentiquement curieux.
– Oui, je réponds. Elle est plus jolie que moi.
Il hausse brusquement les sourcils. Il recommence à brosser
l’extension qu’il tient à la main.
– Bon, je suis certain que ce n’est pas vrai, dit-il.
Il arrive souvent qu’en m’entendant dire cela les gens soient
mal à l’aise.
– C’est la vérité, je réponds d’un ton neutre.
Je le pense vraiment.
3.
Ma mère a une beauté classique : des yeux verts bien écar-
tés, un petit nez élégant, une ossature délicate et, comme
elle le dirait elle-même, une silhouette en forme de sablier.
Durant toute son existence, on l’a comparée à Elizabeth Tay-
lor, une comparaison avec laquelle je suis d’accord. Les gens
d’une autre génération lui disaient souvent qu’elle ressemblait
à Vivien Leigh quand elle était jeune. Tant Le Grand National
qu’Autant en emporte le vent étaient des films que mes parents
gardaient dans une petite collection de VHS tout près de leur
lit. Quand j’étais enfant, j’ai beaucoup regardé ces films en
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L EÇONS DE BE AU T É
ayant l’impression de voir une version de ma mère plus jeune,
immergée dans un monde de belles sudistes. Vivien Leigh bais-
sait le menton pour jeter un regard en coin à Clark Gable et ça
me faisait penser aux histoires que ma mère racontait à propos
de garçons en adoration, installés sur la pelouse sous la fenêtre
de sa chambre quand elle était au lycée. J’imaginais le tissu
soyeux de son écharpe de reine à la fête des anciens élèves et le
poids de la couronne scintillante qu’elle portait sur les photos
de son album de promo.
4.
Dans le salon de mes parents, il y a une commode en bois
dans laquelle ils rangent leur argenterie et leur vaisselle en por-
celaine. Des photos encadrées, des souvenirs de leurs voyages et
quelques-unes des plus petites sculptures de mon père occupent
le dessus. Les invités sont toujours attirés vers un des cadres qui
contient deux photos rondes, malicieusement disposées l’une
vers l’autre. À droite, une photo en noir et blanc de ma mère
à l’école primaire, coiffée avec deux couettes. À gauche, une
photo de moi sensiblement au même âge, un serre-tête noir
dégageant bien mon visage. Deux petites filles qui sourient
de toutes leurs dents. S’il n’y avait le grain de la vieille photo
et l’année inscrite dans le coin inférieur droit de celle de ma
mère, on pourrait penser que ces deux photos représentent la
même enfant.
– Qui est qui ? demandent les invités.
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L EÇONS DE BE AU T É
5.
Mes beaux cheveux ont toujours eu tendance à s’emmêler.
Quand j’étais enfant, ma mère utilisait après le bain du démê-
lant en spray et un peigne pour enlever les nœuds. Une opé-
ration qui me piquait le cuir chevelu et, à force de tenir ma
tête droite pour lui faciliter la tâche, j’en avais mal au cou. Je
détestais ça. Les yeux fixés sur le flacon de démêlant couvert
de dessins représentant des animaux marins, je contemplais
l’hippocampe orange tout sourire et la baleine bleue bien dodue
tandis que les larmes ruisselaient sur mes joues. L’odeur sucrée
du démêlant me faisait monter l’eau à la bouche. Quand je
sentais le peigne s’enfoncer dans mon crâne, je criais, désespé-
rée : « Mais arrête ! »
La maison dans laquelle j’ai grandi n’avait pas de plafonds,
seulement des murs tronqués qui n’allaient pas jusqu’au toit, si
bien que mes cris remplissaient tout l’espace. En m’entendant
hurler, mon père se mettait à chanter, depuis l’autre pièce :
« Hair wars, nothing but hair wars1 » sur l’air du générique de
Star Wars.
6.
Je n’ai été élevée dans aucune religion et, pendant mon
enfance, on ne m’a pas parlé de Dieu. Je n’ai jamais beaucoup
prié mais, tout de même, je me souviens que, petite fille, je
1. « Guerres de cheveux, rien que des guerres de cheveux. » (NdT.)
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L EÇONS DE BE AU T É
priais pour être belle. Couchée dans mon lit, les yeux clos, je me
concentrais au point de me retrouver en sueur. Je croyais que
pour être prise au sérieux par Dieu, il fallait vider son esprit au
maximum et se concentrer sur les taches lumineuses surgissant
derrière les paupières et penser uniquement à ce qu’on désirait
si fort.
« Je veux être la plus belle », je répétais interminablement
dans ma tête, le cœur battant à tout rompre.
Finalement, incapable de résister davantage à toutes les autres
idées qui me traversaient l’esprit, je m’endormais avec l’espoir
que Dieu serait suffisamment impressionné par ma méditation
pour répondre à ma prière.
7.
Le père de ma mère, Ely, était un homme sérieux, sévère.
Né en 1912, il avait débarqué à Ellis Island, venant d’un petit
shtetl situé alors en Pologne mais aujourd’hui en Biélorussie.
Pianiste de talent, il était sorti diplômé de Juilliard à l’âge de
quinze ans et il avait continué sur sa lancée : il était devenu
chimiste et avait engendré trois filles et un fils. Il disait à ma
mère qu’elle avait tort de remercier les gens quand ils la félici-
taient pour sa beauté. Il avait le sentiment qu’elle n’avait pas
accompli la moindre chose.
– Qu’est-ce que tu as fait, toi ? demandait-il. Rien. Tu n’as
strictement rien fait.
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L EÇONS DE BE AU T É
8.
Dès mon plus jeune âge, j’ai su que je n’avais strictement rien
fait pour mériter ma beauté, exactement comme mon grand-
père l’avait fait remarquer à ma mère. Alors, cela signifiait-il
que ma beauté était une chose donnée par ma mère ? Il me
semblait parfois qu’elle ressentait ainsi la situation, comme s’il
s’agissait d’un bijou, un bijou qui lui aurait appartenu autrefois,
un bijou avec lequel elle aurait vécu toute sa vie. Elle me l’avait
transmis, alourdi de toutes les tragédies et de toutes les victoires
qu’elle avait pu vivre avec lui.
9.
– Habille-toi comme tu veux, Ems, me répétait constam-
ment ma mère. Ne te soucie pas des autres.
Elle tenait à me libérer de toute honte, à ce que je sois
capable d’assumer l’allure que j’avais et de saisir les occasions
qui se présentaient.
À treize ans, j’avais été refoulée d’un bal de fin d’année parce
que mes chaperons estimaient que ma tenue était trop sexy. Ma
mère l’avait achetée avec moi. Bleu layette, elle était coupée
dans une dentelle stretch qui moulait mes seins et mes hanches
tout récents. Lorsque j’étais sortie de la cabine d’essayage, pas
du tout sûre de moi, ma mère s’était levée pour me serrer dans
ses bras.
– Tu es absolument ravissante, avait-elle dit avec un grand
sourire.
R EMERCIEMENTS
À Pippa et Mary. Merci d’avoir été parmi mes premières lectrices.
Votre sagacité a fait toute la différence.
À Liz, qui m’a appris à écouter mon corps.
À Sarah, qui m’a prise par la main pour suivre ce chemin avec moi.
À Josh, qui a ôté son précieux masque pour me dire ce qu’il
pensait de mon travail.
À Lena et à tous les autres écrivains qui m’ont accueillie à bras
ouverts.
À Stephanie Danler, à qui j’ai envoyé des mails de façon inopinée,
mettant en pièce jointe de longs brouillons, et à qui je demandais
instamment ses réactions. Je ne serai jamais en mesure d’exprimer ce
que cela a signifié pour moi quand j’ai lu ton message : « Oui, tu es
une écrivaine. » Merci d’avoir toujours été présente. Ta gentillesse,
ta sollicitude et ta générosité m’ont donné assez de confiance en moi
pour écrire ce livre.
À Kat, d’être ma famille et de m’aimer toujours.
À Barbara. Tu as rempli ma vie de joie.
À ma mère et à mon père, les premiers conteurs que j’aie jamais
connus.
À mon époux, pour m’avoir montré à quel point l’amour peut
tout changer.
À Sly, à qui ce livre est dédié. Pendant que tu grandissais dans
mon ventre, moi j’écrivais en espérant devenir la meilleure version
de moi-même, pour toi.