Université Du Québec À Montréal
Université Du Québec À Montréal
MÉMOIRE
PRÉSENTÉ
COMME EXIGENCE PARTIELLE
DE LA MAîTRISE EN INTERVENTION SOCIALE
PAR
SYLVIE TARDIF
MAI 2004
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS………………………………………………………………………. ix
RÉSUMÉ………………………………………………………………………………... xi
INTRODUCTION………………………………………………………………………. 1
CHAPITRE I
DE L’ANALPHABÉTISME À L’EMPLOI, UN PARCOURS À OBSTACLES……... 8
1.1 Objet de la recherche…………………….………………………………..……. 8
1.2 Objectifs…………………………………………………………………...…… 8
1.3 Questions de recherche……………………………………………………..….. 9
1.4 Pertinence académique…………………………………………………….…... 9
1.5 Pertinence sociale………………………………………………………….…... 10
1.6 Problématique : L’exclusion, un problème de société…………………….…... 11
1.6.1 Problématique générale………………………………………….……. 12
1.6.2 Problématique spécifique : Les personnes peu scolarisées et l’emploi,
une autre facette de l’exclusion……………………………………….. 13
1.6.2.1 Caractéristiques et potentiel d’intégration à l’emploi……… 14
1.6.2.2 Alphabétisation et insertion socioprofessionnelle…………. 15
1.6.2.3 Les problèmes liés à l’intégration à l’emploi et leurs effets
sur les personnes……………………………………..…….. 16
1.6.2.3.1 La peur de l’échec et de l’exclusion…………... 16
1.6.2.3.2 Analphabétisme et marché de l’emploi…….….. 16
1.6.2.3.3 Une capacité de production limitée….……. 17
1.6.2.4 Personnes en alphabétisation à COMSEP et intégration à
l’emploi…………………………………………………….. 18
1.6.2.4.1. Les constats d’intégration à COMSEP………... 18
1.6.2.4.2. Limites de l’économie sociale pour l’intégration
des personnes en alphabétisation……………… 19
1.7 Recension des écrits et cadre d’analyse………………………………………… 19
1.7.1 Notions-clés…………………………………………………………… 20
iii
1.7.1.1 Exclusion…………………………………………………… 20
1.7.1.1.1 La disqualification sociale…………………….. 21
1.7.1.1.2 La désinsertion sociale………………………... 22
1.7.1.1.3 La désaffiliation……………………………….. 23
1.7.1.2 Souffrance sociale………………………………………….. 23
1.7.1.3 Situation de « peu scolariséE »………….………………….. 25
1.7.1.3.1 Diverses études sur le sujet……………………. 26
1.7.1.4 Travail……………………………………………….……… 28
1.7.1.4.1. À travers l’histoire…………………………….. 28
1.7.1.4.2. Trois théories………………………………….. 28
1.7.1.4.3. Courants de pensée au XXe siècle…………….. 29
1.7.1.4.4. Le fardeau du travail domestique…….………... 32
1.7.1.5 Limites en raison de la condition sociale…………………... 33
1.7.1.6 Capital familial……………………………………………... 36
1.7.1.6.1 Fenêtres de communication…………………… 36
1.7.1.6.2 Blessure d’enfance…………………………….. 37
1.7.1.6.3 Mauvais traitements psychologiques………….. 37
1.7.1.6.4 Violence familiale…………………………….. 38
1.7.1.6.5 Alcool et drogues……………………………… 38
1.7.1.6.6 Développement de l’identité…………………... 38
1.7.1.7 Ressources personnelles…………………………….…...…. 39
1.7.1.7.1 Compétences génériques………………….…… 40
1.7.1.7.2 Stratégie…………………………………….….. 42
1.8 Analyse des écoles théoriques……………………………………………….…. 44
1.8.1 Interactionnisme, théorie de l’étiquetage……………………………… 45
1.8.2 Interactionnisme, théorie de l’ethnométhodologie…………….………. 46
1.8.3 Fonctionnalisme…………………………………...…………….…….. 47
1.8.4 Approche critique dite du conflit social……………………………….. 47
1.8.4.1 Féminisme…………………………………………………... 48
1.9 Mon positionnement personnel concernant les écoles théoriques……………… 48
1.10 Méthodologie…………………………………………………………………… 52
iv
CHAPITRE II
DU PÂTIR À L’AGIR : RÉCITS DE VIE DE DIX PERSONNES
ANALPHABÈTES, RÉSULTATS DE RECHERCHE………………………………… 59
2.1 Profil des personnes ayant participé à la recherche…………………………….. 60
2.1.1 Personnes sans emploi…………………………………………………. 60
2.1.2 Personnes avec emploi…………………………………………………. 63
2.1.3 Tableau-synthèse du profil des personnes sans emploi………………... 68
2.1.4 Tableau-synthèse du profil des personnes avec emploi………………... 69
2.2 Résultat des données empiriques……………………………………………….. 70
2.2.1 Condition sociale………………..…….……………………………….. 71
2.2.1.1 Pauvreté…………………..………………………………… 72
2.2.1.1.1 Enfance/adolescence……………..……………. 72
2.2.1.1.2 Adulte……………..…………………………… 72
2.2.1.2 Éducation…………………………..……………………….. 73
2.2.1.2.1 Niveau de scolarité……………..……………… 73
2.2.1.2.2 Analphabétisme et souffrance sociale…..……... 74
2.2.1.2.3 Pauvreté et analphabétisme……..……………... 74
2.2.1.2.4 Motifs d’abandon scolaire…………………...… 75
2.2.1.2.5 Rapport au milieu scolaire……………..……… 75
v
CHAPITRE III
DU VÉCU ET DE LA THÉORIE : L’ANALYSE DES RÉCITS
DE VIE DE DIX PERSONNES ANALPHABÈTES…………………………………... 90
3.1 Analyse…………………………………..……………………………………... 91
3.1.1 Matrice de sens : Condition sociale…………..………………………... 91
3.1.1.1 Pauvreté et pauvreté extrême………………..……………… 91
3.1.1.2 Exclusion………………….………………………………... 93
3.1.1.2.1 Stigmatisation……………..…………………… 93
3.1.1.3 Liens sociaux………….……………………………………. 94
3.1.1.4 Analphabétisme…….………………………………………. 95
3.1.1.5 Décrochage scolaire……………………………….……….. 96
3.1.1.6 Violence………………………………….………………… 96
3.1.1.7 Maternage…………………………………………………... 97
3.1.1.8 Processus de désinsertion sociale…………………………... 97
3.1.2 Matrice de sens : Rapport au travail…………………………………… 98
3.1.2.1 Conditions subjectives……………………………………… 98
3.1.2.2 Conditions matérielles……………………………………… 101
3.1.2.2.1 L’analphabétisme, un obstacle………………… 101
3.1.2.2.2 Responsabilités familiales……………………... 102
3.1.2.2.3 Relations interpersonnelles……………………. 103
3.1.3 Matrice de sens : Capital familial……………………………………… 104
3.1.3.1 Fenêtres de communication sociale………………………… 104
3.1.3.2 Blessure d’enfance et mauvais traitements psychologiques... 105
3.1.3.3 Alcool et drogues…………………………………………… 106
3.1.4 Matrice de sens : Ressources personnelles…………………………….. 107
3.1.4.1 Ressources inhérentes………………………………………. 108
vii
CHAPITRE IV
PLAIDOYER POUR DE NOUVELLES PRATIQUES ET POLITIQUES SOCIALES. 116
4.1 Souffrir avec et lutter pour……………………………………………………... 116
4.1.1 Prendre acte et s’élever contre………………………………………… 116
4.1.2 Transformer le déni d’existence en solidarité…………………………. 117
4.1.3 Reconnaissance des potentialités……………………………………… 118
4.1.4 Responsabilité collective………………………………………………. 119
4.1.5 La misère, pas une complainte, mais une revendication………………. 119
4.2 Une place pour tout le monde………………………………………………….. 120
4.2.1 Emplois de solidarité………………………………………………….. 121
4.2.2 Élargissement du concept du travail…………………………………... 122
4.2.3 Reconnaissance sociale de la participation citoyenne…………………. 123
4.2.4 Revenu de citoyenneté………………………………………………… 124
CONCLUSION…………………………………………………………………………. 125
viii
RÉFÉRENCES……………………………………………………………………...…... 147
Malgré ces bouleversements, je n’ai jamais pensé à abandonner, parce que ce projet
m’amenait à développer encore plus en profondeur ma pratique d’organisatrice
communautaire auprès des milieux populaires. Ce mémoire m’a ainsi obligée à me surpasser.
Habituellement reconnue comme extravertie et volubile, cet exercice me permettait de vivre
une expérience intérieure peu habituelle. J’en ai passé des heures, seule avec mon ordinateur
à réfléchir à ma recherche. J’ai dû délaisser ma famille et mes amiEs plus d’une fois pour
venir à bout de ce projet audacieux. Je les remercie de leur patience et de leur support.
Je m’en voudrais de passer sous silence la participation des personnes peu scolarisées ayant
collaboré aux entrevues. Sans elles, cette réalisation aurait été impossible. La générosité de
leurs propos ainsi que leur confiance à mon égard m’ont beaucoup touchée.
x
J’ai passé de beaux et riches moments en leur compagnie et en analysant leurs entrevues
respectives. En plus de m’avoir donné des pistes intéressantes pour le développement de ma
pratique, ces personnes m’ont permis de grandir et d’apprécier encore plus ce que j’avais.
Espérant que vous apprécierez les résultats de cette recherche autant que j’ai eu de plaisir à la
réaliser.
RÉSUMÉ
Cette recherche incite à réfléchir sur la complexité du lien analphabétisme et emploi dans un
contexte nord-américain. Elle nous amène à découvrir la dérive et la souffrance sociale à
travers le vécu de certaines personnes analphabètes. Elle nous permet aussi d’entrevoir de
l’espoir pour certaines d’entre elles. Cette recherche nous donne l’occasion d’étudier des
avenues alternatives pour renouveler les pratiques et politiques sociales.
L’idée de réaliser une telle étude nous est venue parce que dans notre pratique, nous étions
confrontées à des limites importantes pour soutenir les personnes analphabètes dans leurs
démarches d’intégration à l’emploi. Nous désirions comprendre les facteurs qui font obstacle
à ladite intégration au marché du travail salarié pour certaines personnes peu scolarisées.
Pour y arriver, nous avons parcouru une revue de littérature sur diverses notions clés telles
que l’exclusion, la « situation des personnes peu scolarisées », la souffrance sociale, le capital
familial, les limites en raison de la condition sociale, le monde du travail et les ressources
personnelles.
Par la suite, nous avons rencontré dix personnes peu scolarisées avec et sans emploi. À
travers leur récit de vie, ces femmes et ces hommes nous ont aidées à comprendre la
problématique. Des échanges avec des animatrices ont permis de bonifier les résultats de la
recherche.
L’analyse documentaire ainsi que celle de la parole des gens permettent d’identifier des
causes à la non-intégration à l’emploi des personnes analphabètes. Elles laissent aussi
entrevoir de nouvelles pistes de solution pour la pratique auprès des personnes peu
scolarisées.
En somme, ce mémoire nous convie à comprendre les difficultés des personnes en situation
de pauvreté, amène à reconnaître leurs potentialités et à améliorer l’intervention auprès
d’elles. Reconnaissance qui permettra de faciliter leurs démarches de citoyenneté. Il s’agit
aussi d’un appel à l’ensemble de la population québécoise pour une meilleure justice sociale
et économique pour les personnes marginalisées.
INTRODUCTION
Depuis dix-neuf ans, je travaille quotidiennement dans les milieux populaires et plus
particulièrement, avec des personnes analphabètes et des personnes peu scolarisées.
COMSEP, l’organisme dans lequel je suis impliquée depuis 1986, rejoint à chaque année
quatre mille personnes de Trois-Rivières vivant en situation de pauvreté. La mission globale
de l’organisme est d’améliorer les conditions de vie des personnes à faible revenu et de lutter
contre la pauvreté dont ces personnes sont victimes. Plusieurs objectifs permettent de réaliser
la mission de l’organisme : regrouper les personnes vivant en situation de pauvreté afin de
défendre leurs droits ainsi que les valeurs qu’elles portent, faire de l’alphabétisation et de
l’éducation populaires, mettre en place des activités, des services et des ressources répondant
aux besoins socio-économiques des personnes. L’organisme a aussi recours à des activités de
militantisme à l’égard de dossiers comme la violence faite aux femmes, l’analphabétisme, la
santé, l’accès à la culture ainsi que toutes autres actions visant à lutter contre la pauvreté.
Principes et valeurs
1
Principes et valeurs du Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec
(MÉPACQ). (Voir Appendice A)
2
1) Les problèmes sociaux auxquels sont confrontés les individus sont de nature collective et
impliquent des solutions de nature collective. Les conditions de pauvreté sociale et
économique ne reposent pas uniquement sur des torts individuels.
Bien qu’elle vise une appropriation collective des problèmes sociaux et leur résolution,
l’intervention faite à COMSEP est très souvent accompagnée d’un soutien individualisé.
3
C’est donc forte de toute cette pratique et imprégnée de ces grandes orientations que je
m’aventure dans ce projet de mémoire. L’expérience que je tente à travers cette recherche est
nouvelle pour moi. En effet, comme démontré plus haut, l’intervention de COMSEP est
majoritairement collective. Comme un des objectifs de cette recherche est d’outiller notre
pratique pour mieux soutenir les participants et participantes dans leur démarche vers
l’emploi, je vais donc devoir aussi m’attarder au plan individuel et identifier les obstacles
ainsi que les éléments facilitateurs dans le processus d’une intégration ou non à l’emploi.
Dans les premières années de notre pratique, nous étions principalement préoccupées par des
démarches d’alphabétisation et d’éducation populaires comme outils de prise en charge.
Malgré l’importance et l’apport de ces démarches et devant une exclusion systémique dont ils
sont victimes, les gens impliqués dans ces activités réclamaient quotidiennement et
légitimement, le droit à un travail décent et durable.
À COMSEP, selon les besoins et désirs des personnes, nous nous efforçons d’offrir des
activités diverses afin qu’elles réintègrent le marché de l’emploi ou simplement pour qu’elles
reprennent leur place dans la société 2 par d’autres types d’activités liées à la participation
sociale. Après trois, quatre ou même cinq années d’efforts acharnés, plusieurs de ces
personnes finissent par reprendre confiance en elles-mêmes, apprennent à lire, à écrire ainsi
qu’à compter et espèrent finalement affronter le monde du travail.
Malheureusement, il suffit de très peu de temps pour que tout cet investissement s’effondre.
En effet, pour plusieurs d’entre elles, moins d’un mois plus tard, toutes les portes de l’emploi
dit traditionnel resteront fermées et un mur infranchissable s’élèvera. Les critères d’embauche
sont tellement élevés qu’une personne n’ayant pas complété son cinquième secondaire est
aussitôt défavorisée et marginalisée du marché du travail.
2
Processus d’insertion sociale et d’intégration à l’emploi pour les personnes analphabètes. (Voir
Appendice B)
4
Afin de tenter de contrer cette situation problématique, notre organisme s’est impliqué
activement, il y a quelques années, dans le développement économique communautaire. En
effet, nous avons développé des micro-entreprises autogérées avant même que le courant
actuel de l’économie sociale apparaisse. En fait, nous ignorions, à ce moment-là, que nous
étions à développer des pratiques en économie sociale et solidaire! Ce n’est que plus tard que
nous avons réalisé que nous appartenions à ce grand mouvement international.
Notre raisonnement était le suivant : comme nos membres étaient exclus du marché de
l’emploi, nous allions les soutenir dans la création de leur micro-entreprise ou dans leur
apprentissage en formation professionnelle liée à des emplois disponibles dans notre milieu.
Nous avons donc mis sur pied ÉCOF 3 , un organisme communautaire en développement
économique spécialisé auprès des personnes peu scolarisées et nous avons planifié plusieurs
formations préparatoires à l’emploi 4 pour personnes ayant moins d’un cinquième secondaire.
Avec ces outils de développement local, l’équipe était convaincue d’offrir à tous les
participants et participantes de COMSEP les moyens nécessaires pour occuper l’emploi tant
désiré.
3
ÉCOF : Économie communautaire de Francheville, CDEC (Corporation de développement
économique communautaire) de Trois-Rivières.
4
Formations offertes : cuisine d’établissement, transport routier, couture industrielle, aide
domestique, journalier-manœuvre et opération de machine à bois.
5
Entreprises créées : service de traiteurs, restaurant, casse-croûte, ébénisterie, journal quotidien
communautaire, entreprise d’aide domestique, deux coopératives de couture et centre de la petite
enfance, café internet/buanderie. Service d’animation, de formation et d’organisation logistique et
service de courtage en billots.
6
Recherche interne, relevé statistique de COMSEP, 1994.
5
COMSEP a intégré à l’emploi, par cette voie, plus de six cents personnes. De plus, toutes ces
démarches se concrétisent selon les principes et valeurs du mouvement d’éducation populaire
et de celui des femmes 7 ainsi qu’avec les critères du réseau de l’économie sociale du
Québec 8 .
Malheureusement, quelle ne fut pas notre déception de constater que malgré tous nos efforts
et toutes nos innovations, plusieurs personnes demeuraient tout de même exclues du marché
du travail et, encore plus désastreux, elles étaient marginalisées même de l’économie sociale.
En effet, plusieurs de nos participants et participantes en alphabétisation n’arrivaient pas à
suivre le rythme des entreprises ou des formations professionnelles mises en place. Nous
constations donc que même les pratiques d’économie sociale produisaient de l’exclusion, en
dépit du fait que cette dernière porte un projet de société qui se veut inclusif et qui prône une
place à tous et toutes.
Cette constatation fut difficile à accepter. Ce fut une des périodes les plus douloureuses dans
notre cheminement communautaire. Malgré notre bonne volonté d’intégrer les personnes
analphabètes à l’emploi, nous réalisions, par la pratique, que les entreprises de l’économie
sociale sont, elles-aussi, confrontées aux règles du marché. Elles doivent donc répondre à des
critères élevés de production. De plus, la majorité d’entre elles doivent tendre à
s’autofinancer dans un court laps de temps.
Non seulement les entreprises créées ne pouvaient répondre complètement à nos attentes
d’intégration de personnes peu scolarisées, mais nous nous rendions aussi compte que même
les formations professionnelles adaptées ne suffisent pas toujours pour intégrer certaines
personnes. Cette constatation nous a forcées à réfléchir pour développer d’autres pistes de
solution.
7
Principes et valeurs de la Fédération des femmes du Québec. (Voir Appendice C)
8
Principes généraux du Comité régional d’économie sociale Mauricie. (Voir Appendice D)
6
Parallèlement aux percées et aux efforts que l’organisme réalise, malgré tout, dans le secteur
économique, COMSEP participe aux actions visant à une meilleure redistribution de la
richesse, entre autres, par les voies de l’État (p. ex. coordination régionale de la loi sur
l’élimination de la pauvreté). Il est aussi essentiel de développer des avenues de réalisation
autres que celles de l’emploi pour ceux et celles à qui le travail salarié ne convient pas.
La lutte pour un revenu décent, celle pour un revenu de citoyenneté, les revendications pour
des logements sociaux, des démarches d’implication communautaire, le développement de
projets en éducation populaire, la mise sur pied de comités de citoyenneté ne sont que
quelques exemples de projets extérieurs au champ du travail salarié. Ce que nous faisons
régulièrement dans notre pratique quotidienne à COMSEP.
Dans notre organisme, nous naviguons entre deux courants de pensée sur la question du
travail, soit celui de la centralité portée, entre autres, par Perret (1993,1997,1999) et Gorz
(1988) ainsi que celui de la pluriactivité développée par plusieurs auteurs dont Laville
(1994a,1994b,1995,1997). Nous offrons à nos membres le droit de choisir quelle voie ils et
elles préfèrent emprunter pour améliorer leurs conditions de vie. La priorité de COMSEP se
situe en fait au niveau de la participation sociale que ce soit par l’emploi ou dans d’autres
lieux de réalisation. Ce qui nous intéresse, ce sont les processus dans lesquels les personnes
s’inscrivent ainsi que les démarches qui les animent.
Néanmoins, pour les besoins de cette recherche, nous nous pencherons uniquement sur le
volet « intégration à l’emploi » de notre pratique. Nous essaierons de comprendre les raisons
empêchant plusieurs personnes peu scolarisées de dénicher et de garder un travail salarié.
Bien saisir cette problématique nous permettra de développer d’autres alternatives permettant
aux personnes de retrouver la dignité en occupant un emploi.
Toujours dans le chapitre I, nous exposerons la recension des écrits ainsi que le cadre
d’analyse concernant les notions clés de l’exclusion, celle de la souffrance sociale, celle de la
situation de « peu scolariséE », celle du travail, celle de limites en raison de la condition
sociale, celle du capital familial, et celle des ressources personnelles. Ensuite, viendront la
présentation de l’analyse des différentes écoles théoriques, mon positionnement personnel
concernant lesdites écoles théoriques, la méthodologie de recherche avec le plan
d’échantillonnage, les approches et techniques de cueillette de données, les facteurs ainsi que
les considérations éthiques.
Après quoi, dans le chapitre II, nous plongerons au cœur du résultat des entrevues réalisées
avec les personnes peu scolarisées. Nous y présenterons leur profil, les résultats des données
empiriques à partir des quatre matrices de sens, soit la condition sociale, le rapport au travail,
le capital familial ainsi que les ressources personnelles. Finalement, nous ferons une courte
analyse selon les genres et nous brosserons une synthèse sous forme de tableau.
Quant au chapitre III, il y sera question d’une analyse des récits à partir des quatre matrices
de sens ainsi que d’une discussion sur le thème.
Dans le dernier chapitre, nous dévoilerons des propositions pour le renouvellement des
pratiques et politiques sociales avec deux thèmes principaux soit « souffrir avec et lutter
pour » et « une place pour tout le monde ».
Nous présenterons une conclusion où nous faisons le point sur les résultats des questions
posées au début de la recherche et où nous situerons l’influence qu’a eue ladite recherche sur
notre pratique en intervention sociale.
Finalement, nous terminerons avec les appendices, les références et la bibliographie sélective.
CHAPITRE I
1.2 OBJECTIFS
Dans la présente recherche, nous désirons nous pencher spécifiquement sur quatre grands
objectifs. Dans un premier temps, nous voulons explorer théoriquement, réfléchir et
comprendre l’articulation travail/analphabétisme. Deuxièmement, nous souhaitons
comprendre le cheminement des personnes peu scolarisées en regard de l’emploi.
Troisièmement, nous ambitionnons identifier les obstacles et les facteurs de réussite dans la
démarche des personnes peu scolarisées vers l’emploi. Finalement, nous aimerions réfléchir à
de nouvelles pratiques sociales en lien avec l’analphabétisme et l’emploi.
9
Il existe peu d’études actuellement sur le thème des personnes analphabètes et l’emploi.
Jusqu’à maintenant, nous avons repéré uniquement les recherches de Denis Ross (1996),
Jean-Paul Hautecoeur (1996), Françoise Lefebvre (1995) et Catherine Stercq (1994). En
général, les recherches existantes mettent plutôt l’accent sur les personnes exclues et
l’emploi. Elles n’abordent pas la double discrimination dont sont victimes les personnes
ciblées par notre étude, soit leur analphabétisme et conséquemment leur exclusion accrue par
rapport au travail salarié. En ce sens, nous espérons contribuer à la compréhension des
facteurs supplémentaires d’exclusion vécus par les personnes analphabètes.
Pour notre part, notre recherche s’inscrit dans une approche qualitative avec la théorie ancrée.
Cette démarche amènera les personnes concernées à exprimer leur cheminement personnel et
à verbaliser leurs expériences de vie. Leurs propos donneront sens à cette recherche. Elle
amènera une vision supplémentaire soit celle portée par les personnes touchées par la
problématique analphabétisme et emploi. Il s’agit d’un atout supplémentaire venant
compléter les recherches quantitatives déjà existantes.
10
De plus, cette recherche s’inscrit dans une réflexion plus large sur la lutte à la pauvreté.
Présentement au Québec, plusieurs instances cherchent des pistes de solution pour contrer ce
fléau. Le moment est bien choisi pour amener nos réflexions sur la réalité des personnes
analphabètes sans emploi. Les résultats pourront apporter une petite contribution au débat
actuel.
11
Par ailleurs, peu de pratiques d’intégration à l’emploi visent ce groupe de personnes. Ceci a
pour effet que ces dernières sont victimes d’une exclusion systémique. Tout comme
COMSEP, les autres organismes d’alphabétisation populaire ainsi que les commissions
scolaires oeuvrant en alphabétisation au Québec sont confrontés aux mêmes limites. Le fait
d’obtenir de nouvelles informations et pistes de solution alternatives améliorera sûrement le
travail des intervenants et intervenantes en alphabétisation.
De plus, cette recherche se situe en continuité avec les efforts consentis depuis des années par
notre organisme pour faciliter l’intégration à l’emploi des personnes peu scolarisées. En dépit
de tous nos efforts, nous n’avons pas réussi à développer des voies d’intégration pour tous
nos membres qui désirent se trouver un emploi.
Finalement, nous espérons que les principales concernées par les impacts de cette recherche
seront les personnes analphabètes elles-mêmes. Nous souhaitons que cette recherche puisse
amener des retombées positives afin d’améliorer leurs conditions de vie.
Dans cette partie, nous analyserons deux grands thèmes, soit celui portant sur la
problématique générale et celui traitant plutôt de la problématique spécifique. Concernant la
problématique spécifique, des sous-thèmes y seront développés. Les caractéristiques et le
potentiel d’intégration à l’emploi, l’alphabétisation et l’insertion professionnelle, les
problèmes liés à l’intégration à l’emploi et leurs effets sur les personnes, les personnes en
12
La « nouvelle question sociale » est celle de l’exclusion résultant aussi bien d’un chômage
massif et de longue durée que d’une nouvelle pauvreté touchant les travailleuses et
travailleurs précaires ainsi que celle de nouvelles catégories sociales (jeunes, femmes
monoparentales, analphabètes). « Cette exclusion résulte en quelque sorte d’un déficit de
places occupables dans la structure sociale, si l’on entend par places, ces positions auxquelles
sont associées une utilité sociale et une reconnaissance publique (Castel, 1995 : 412). »
L’exclusion sociale ramène à deux phénomènes distincts : 1) un processus d’expulsion de la
société salariale (l’exclusion professionnelle) qui se traduit par le chômage de longue durée et
la précarisation de l’emploi 2) une situation relativement stable, caractérisée par l’isolement
social, la pauvreté et la perte de la citoyenneté active (exclusion sociale), c’est-à-dire perte de
« l’ensemble des droits et devoirs ayant trait au bien-être du citoyen défini dans un sens très
large : travail, éducation, santé, qualité de vie (Pétrella, 1997 : 18 ). » L’exclusion sociale
représente un problème majeur de nos sociétés puisque ce qui se passe en marge de la société
13
questionne la société en totalité. « En effet, les exclus qui constituent l’ombre portée des
dysfonctionnements de la société, résultent d’un travail de décomposition, de désocialisation,
au sens fort du terme (Rosanvallon, 1995 : 203). » Cette forme d’exclusion est nouvelle car,
contrairement aux personnes exclues traditionnellement qui composent le peuple des gens
vivant en situation de pauvreté, l’exclusion sociale (celle de l’isolement et de la perte de
citoyenneté) ramène les gens exclus seuls face à leurs problèmes. Il en résulte que les
personnes exclues trouvent des réponses à leurs maux en marge de la société souvent dans
des voies de marginalité, d’autodestruction et de désaffiliation. L’exclusion remet en cause
intrinsèquement la citoyenneté tant au niveau statutaire (perte des droits sociaux et
politiques), qu’au niveau identitaire (dégénérescence du lien social) ainsi qu’au niveau
effectif (accentuation des inégalités).
À tort ou à raison, dans notre société, le travail est une référence qui définit le statut que l’on
a, la place que l’on détient, la valeur que l’on nous donne, l’estime que l’on nous porte et le
réseau social auquel on appartient. Malheureusement, un grand nombre d’individus en est
exclu et ce sont les personnes peu scolarisées qui sont les plus touchées par le chômage.
1.6.2 Problématique spécifique : Les personnes peu scolarisées et l’emploi, une autre
facette de l’exclusion
Selon l’étude réalisée par Denis Ross en 1996 sur les personnes peu scolarisées et l’emploi,
les résultats révèlent que les deux tiers des personnes peu scolarisées n’ont pas d’emploi. En
effet, 68 % d’entre elles sont sans travail; près de la moitié des prestataires de la sécurité du
revenu aptes au travail ont moins d’un 4e secondaire et parmi les personnes peu scolarisées,
ce sont celles ayant moins d’une 8e année qui sont le plus pénalisées.
14
Comme le marché du travail se développe dans une logique néo-libérale, c’est la maîtrise des
technologies de pointe et le développement des secteurs économiques significatifs qui
permettent, dans les pays industrialisés, le maintien d’un niveau de vie supérieur à celui de la
population mondiale. C’est donc à partir de cette logique que sont déterminés les besoins et
les exigences de la main-d’œuvre. Toujours selon la recherche de Denis Ross, les emplois
qualifiés et de hautes compétences augmentent, alors que la main-d’œuvre disponible pour
combler ces postes n’est pas assez nombreuse pour répondre aux besoins.
En contrepartie, il existe un certain nombre d’emplois qui requièrent peu de scolarité, mais
ces postes sont comblés par une main-d’œuvre moyennement scolarisée qui n’a pas d’autre
option, à cause du manque d’emplois dans leur secteur d’activités, que d’occuper les emplois
qui seraient, en temps normal, réservés aux personnes peu scolarisées. 9 Les employeurs ont
amplement le choix, ce qui provoque un rehaussement des critères.
Des études réalisées par le ministère de la Solidarité sociale (MSS) (1999), visant à mieux
cerner les caractéristiques de la population apte au travail et le potentiel d’intégration à
l’emploi, ont permis d’identifier trois facteurs qui conditionnent l’intégration au marché du
travail : 1) le potentiel individuel d’insertion professionnelle ; 2) le niveau des compétences
professionnelles, 3) les perspectives d’emploi, compte tenu de la profession exercée.
Le MSS a composé un indice de potentiel individuel d’insertion des prestataires aptes inscrits
à l’aide sociale en novembre 1995, à partir de cinq caractéristiques déterminantes et
confirmées par plusieurs études. Ces cinq caractéristiques se sont révélées limitatives pour
l’intégration à l’emploi des personnes : 1) une durée cumulative à l’aide sociale supérieure ou
égale à quatre ans; 2) une absence prolongée du marché du travail ; 3) le fait d’avoir 45 ans et
plus; 4) une scolarité inconnue ou inférieure à la quatrième année du secondaire ; 5) le fait
d’être famille monoparentale. Le cumul de ces caractéristiques limite l’intégration au travail.
9
Le sablier de l’emploi. (Voir Appendice E)
15
L’indice de potentiel d’insertion construit à partir de ces cinq caractéristiques prend la valeur
0 lorsque la personne prestataire ne remplit aucune des conditions considérées comme
favorisant l’insertion, alors que la valeur 100 renvoie à celles qui les satisfait toutes.
Si l’on regroupe les valeurs pour les ramener à trois niveaux d’employabilité, on obtient le
portrait suivant pour les personnes assistées sociales: 1) bon potentiel : aucune limite ou une
seule (indice 80 ou 100 : 124 000 personnes au Québec); 2) moyen potentiel : deux ou trois
limites (indice 40 ou 60 : 235 000 personnes au Québec); 3) faible potentiel : quatre ou cinq
limites (indice 0 ou 20 : 84 000 personnes au Québec).
L’étude affirme que les personnes appartenant à la dernière catégorie sont éloignées du
marché du travail en raison de contraintes importantes à l’emploi. Ces individus associés à
cette catégorie ne sont tout simplement pas vus comme étant des candidats à l’embauche par
les employeurs pour des considérations d’âge, de faible qualification, de faible productivité,
de comportement, etc. Bien des gens, que notre organisme rejoint, se situent dans le troisième
niveau d’employabilité. Ils ont donc un très faible potentiel d’insertion.
Nous évoluons donc dans une société à deux vitesses où il y a, d’une part, augmentation de la
richesse chez les personnes riches, et d’autre part, exclusion du marché du travail des
personnes qui sont peu scolarisées (MSS,1999). Cet écart est en croissance et a pour
conséquence que les personnes les plus éloignées du marché du travail, entre autres, les
personnes analphabètes, se retrouvent dans une spirale de l’exclusion dont elles peuvent
difficilement sortir.
ancrée dans un projet économique (Lefebvre, 1995 in Comeau, 1997 : 14) ou si elle n’est pas
intégrée à un itinéraire d’insertion (Stercq, 1994 : 91-93 in Comeau, 1997 : 14). »
Selon Stercq (1994), l’itinéraire vers l’emploi doit être adapté à chaque personne et doit
cesser d’être un modèle uniforme pour tous et toutes. Des programmes devraient permettre
l’alternance « emploi-formation alphabétisation ». À notre avis, la difficulté pour la personne
réside dans le fait de se procurer, en premier lieu, un travail salarié.
1.6.2.3 Les problèmes liés à l’intégration à l’emploi et leurs effets sur les personnes
Compte tenu de leurs conditions de vie, de leurs conditions de pauvreté et de leur situation de
marginalité, les personnes exclues ont cumulé au cours de leur passé d’exclusion plusieurs
échecs. Ces échecs sont souvent le résultat d’exigences de rendement du modèle néo-libéral
qui ne tiennent pas compte de la réalité, des limites et capacités des personnes démunies
socioéconomiquement. Ces situations pénibles sont, la plupart du temps, perçues par elles
comme des expériences de rejet. Ces échecs ont pour effet de diminuer l’estime de soi de ces
personnes et la confiance qu’elles ont en leurs capacités. Les personnes finissent par croire
qu’elles n’ont pas les aptitudes pour relever les défis. Cette perception est tellement intégrée
que les personnes développent des attitudes et des comportements provoquant le rejet. C’est
un mécanisme de défense et de protection tout à fait légitime. Ce phénomène de désinsertion
sociale s’est donc installé au fil des années et ne peut se défaire en quelques mois.
Reconstruire une personne, la rendre fonctionnelle et installer un nouveau mode de vie en
société peut donc prendre plusieurs années (de Gaulejac et Taboada Léonetti, 1994).
Les personnes peu scolarisées, ayant vécu de longues périodes d’exclusion, sont limitées non
seulement dans leur capacité de production, mais aussi dans les compétences habituellement
17
« Les personnes peu qualifiées éprouvent le plus de difficultés à s’intégrer à l’emploi, comme
le montrent d’ailleurs les statistiques sur la relation entre la scolarité et l’emploi (Tremblay in
Comeau 1997 : 12). »
Selon une recherche évaluative réalisée par COMSEP en 2002, dans le cadre d’un projet
expérimental « Emplois de solidarité », plusieurs personnes peu scolarisées ont démontré une
capacité de production réduite, irrégulière et variable selon l’exigence des tâches à réaliser.
Ce projet avait pour objectifs : 1) d’évaluer la capacité de production réelle des personnes peu
scolarisées; 2) d’identifier les conditions de réussite pour leur intégration à l’emploi, et
finalement 3) d’observer l’impact du travail dans leur vie. Deux groupes témoins furent
formés, le premier regroupait des personnes ayant quatre ou cinq des caractéristiques
limitatives identifiées par le ministère de la Solidarité sociale (voir p. 14) et le deuxième
groupe témoin réunissait, quant à lui, des personnes peu scolarisées ayant moins de quatre
caractéristiques limitatives.
Selon cette recherche, une même personne peut avoir une courbe de production qui variera en
fonction de plusieurs facteurs: son cheminement personnel et affectif, sa santé, son contexte
familial et social, sa capacité d’apprentissage, la dynamique du groupe et la pression du
travail. Les résultats de l’étude étaient frappants et révélaient des écarts de productivité entre
les deux groupes témoins variant entre 20 % et 73 %, avec une moyenne générale de 38 %
pour les personnes ayant les caractéristiques limitatives, pour la réalisation de mêmes tâches.
Les résultats révèlent que plus une tâche demande précision et minutie, plus les fossés seront
grands entre des personnes présentant des caractéristiques limitatives et les autres travailleurs
et travailleuses peu scolarisées.
18
Dans cette partie, nous évaluerons le potentiel d’intégration à l’emploi des personnes en
alphabétisation membres de l’organisme ainsi que les limites de l’économie sociale à intégrer
certaines de ces personnes.
Afin de développer le meilleur parcours possible vers l’emploi pour nos membres, nous
avons mis en branle un processus d’évaluation participative et une démarche de réflexion
collective avec nos participants et participantes en alphabétisation. Ce processus visait à
explorer différentes hypothèses et voies de sortie après la démarche en alphabétisation.
Les résultats de cette évaluation 10 nous confirmaient que 40 % d’entre elles pouvaient et
souhaitaient se diriger vers les entreprises d’économie sociale ou nos formations
préparatoires à l’emploi, 1 % d’entre elles pouvaient aller directement vers l’emploi
"traditionnel", tandis que 10 % de ces gens manifestaient peu d’intérêt pour le retour au
travail et finalement, 49 % de nos membres avaient des handicaps sociaux majeurs les
empêchant d’intégrer un emploi dans le marché régulier ainsi que dans les entreprises
d’économie sociale.
Les exigences du monde du travail sont effectivement tellement élevées qu’elles nécessitent
une condition sociale et économique ainsi que des ressources personnelles suffisantes pour y
répondre.
Ainsi, 49 % de nos membres, compte tenu de limites en raison de leur condition sociale, ne
pourraient probablement jamais occuper un emploi régulier leur permettant de recevoir un
10
Classification des participants et participantes d’alphabétisation de COMSEP selon leur rapport
au marché du travail. (Voir Appendice F)
19
salaire décent qui les sortira de la pauvreté. Même si ces personnes désirent, plus que tout,
travailler, être reconnues socialement, sortir de la pauvreté, se réaliser dans un projet
personnel et donner un sens à leur vie, être totalement exclues du marché de l’emploi est une
probabilité certaine. Pourtant, elles ne sont ni déficientes, ni handicapées physiquement, mais
leur souffrance sociale (le poids et l’héritage de leur condition de vie) est telle qu’elle affecte
leurs conditions d’intégration au marché du travail.
Comme souligné dans l’introduction, nous avons développé plusieurs « outils » d’intégration
à l’emploi : formations professionnelles dans des métiers peu spécialisés, programmes
d’insertion socioprofessionnelle et création de plusieurs micro-entreprises.
Cette partie de la démarche de mémoire nous a permis de côtoyer des auteurEs méconnuEs
auparavant. Ce fut une occasion de plonger dans de la littérature nouvelle et d’amener une
réflexion sur des sujets liés à notre pratique. Dans notre travail quotidien, nous n’avons pas
beaucoup d’occasions de fréquenter autant cet univers intellectuel. Cet exercice a donc
20
amélioré et approfondi notre analyse des problèmes sociaux en lien avec l’articulation
analphabétisme/emploi.
Nous vous présentons maintenant les principales notions-clés en lien avec la problématique
retenue pour notre mémoire. Dans un premier temps, sera développée la notion de l’exclusion
avec les théories de Paugam, Castel et De Gaulejac/Léonetti. En lien avec cette dernière, nous
explorerons la notion de « souffrance sociale ». Suivront ensuite, la notion de «la situation de
peu scolariséE » et un exposé du concept du « travail » avec la présentation de trois courants
de pensée soit ceux de la centralité, la pluriactivité et la fin du travail. Par la suite, nous
aborderons les notions de « limites en raison de la condition sociale », de « capital familial »
et de « ressources personnelles ». Finalement et afin de les présenter dans un contexte
général, chaque notion-clé sera analysée à la lumière des différentes écoles théoriques.
1.7.1 Notions-clés
Concernant cette section de la recherche, nous présenterons sept notions-clés importantes qui
nous ont éclairées dans notre réflexion sur la problématique de l’intégration à l’emploi pour
les personnes analphabètes. Lesdites notions-clés sont : exclusion, souffrance sociale,
situation de « peu scolariséE », travail, limites en raison de la condition sociale, capital
familial ainsi que ressources personnelles.
1.7.1.1 Exclusion
Plusieurs débats sociologiques ont cours depuis des années sur la définition même du mot
exclusion. Le thème de l’exclusion est au cœur des réflexions actuelles sur la question
sociale. La paternité de ce concept appartient à René Lenoir en 1974. Toutefois, la notion
d’exclusion fit son apparition en France au milieu des années soixante (Klanfer, 1965), mais
c’est à partir du début des années quatre-vingt-dix que la notion d’exclusion revient en force.
Cela ne signifie pas, pour autant, qu’il y ait un large consensus sur sa définition.
21
En effet, certains auteurs dont Robert Castel (1995) nous invitent à nous méfier de ce terme et
à en faire un usage réfléchi. Il considère que ce mot-valise porte en lui trop de définitions
différentes pour être suffisamment heuristique.
Roman (1996 : 191), quant à lui, identifie trois principaux reproches adressés par différents
auteurs à la notion d’exclusion. Premièrement, le fait de cibler une catégorie de population,
les personnes exclues, aurait des effets de stigmatisation pires que le mal qu’on prétend
dénoncer. Deuxièmement, la catégorie d’exclusion fonctionnerait comme écran ou alibi,
évitant de poser la question des véritables motifs et des véritables causes du problème et des
conflits sociaux. Troisièmement, elle masquerait l’émergence de nouveaux acteurs.
Même si le terme « exclusion » ne fait pas l’unanimité chez les auteurEs et malgré toutes ses
lacunes, à notre avis, il faut absolument tenir compte de cette notion. Il s’agit d’un concept
central de notre recherche.
Trois grandes théories développées autour du concept de l’exclusion nous ont plus
particulièrement intéressées : la disqualification développée par Paugam (1991), celle de la
désinsertion sociale élaborée par De Gaulejac et Taboada Léonetti (1994) et finalement, la
thèse de la désaffiliation de Castel (1994). Nous présenterons dans le texte qui suit les
principaux éléments de chacune de ces théories.
L’auteur Paugam avance que c’est le regard de la société qui étiquette ou disqualifie la
personne à faible revenu. De plus, il identifie trois types de personnes exclues : les fragiles,
les assistés et les marginaux. Les fragiles ont des difficultés économiques liées le plus
souvent à des statuts juridiques infériorisés : chômage, temps partiel, salaire minimum, etc.
« Le problème des fragiles est l’incertitude ou l’irrégularité du revenu entraînant une
participation partielle à la vie économique et sociale (Paugam, 1991 : 32). » Ces personnes
ont besoin de soutien social ponctuel.
22
Quant aux assistés, leur revenu est plutôt lié à l’« aide sociale », soit en raison de leur
handicap physique ou mental, soit en raison de leurs difficultés générales. L’intervention
effectuée auprès de ces gens est plus lourde et à long terme.
Finalement, les marginaux ne disposent pas de revenus fixes. Ces personnes « sont
dépourvues de statuts et de pouvoir (Paugam 1991 : 32). » Elles n’obtiennent pas de formes
d’assistance de l’État et sont plutôt soutenues par des organismes communautaires (logement,
nourriture). Dans sa thèse, Paugam recherche la correspondance entre les caractéristiques des
trois types de personnes exclues, leur lien avec l’État et le sens qu’elles donnent à leurs
expériences personnelles. Il affirme aussi que la société construit ou déconstruit l’identité
personnelle et par le fait même, classe l’infériorité du statut d’une personne.
1.7.1.1.3 La désaffiliation
Robert Castel défend, quant à lui, une approche transversale des populations démunies. Il
affirme que les situations marginales surviennent à l’aboutissement d’un double processus de
décrochage : par rapport au travail et par rapport à l’insertion relationnelle. L’auteur
schématise ce processus de marginalisation en trois valeurs sur chacun de ces deux axes. Le
premier, l’axe du travail : travail stable, travail précaire, non-travail. Le second, l’axe du
rapport à l’insertion relationnelle : insertion relationnelle forte, fragilité relationnelle,
isolement social. Il regroupe ensuite ces valeurs et axes sous un « chapeau » appelé zone. La
zone d’intégration contient le travail stable et la forte inscription relationnelle, la zone de
vulnérabilité comprend le travail précaire et la fragilité des soutiens relationnels, quant à la
zone de désaffiliation ou de marginalité, elle intègre l’absence de travail et l’isolement
relationnel. Il est important d’ajouter que ces zones sont poreuses et donc perméables.
Castel avance que la zone de vulnérabilité occupe une position stratégique. Il s’agit d’un
espace très fragile où les risques de basculer dans la grande marginalité sont très présents. Il
ajoute aussi une quatrième zone, soit une zone d’assistance qui est fondée sur la protection
rapprochée. Cette zone intègre, par exemple, les personnes handicapées physiques, les veuves
avec de nombreux enfants. Ces populations ne sont pas aussi rejetées et stigmatisées que
peuvent l’être celles appartenant à la zone de désaffiliation. Être une personne désaffiliée
signifie également la marginalisation politique et l’érosion des droits de citoyenneté.
La notion de souffrance sociale est utilisée plus souvent pour décrire des problématiques en
santé mentale, déficience intellectuelle, toxicomanie ou en errance. Mais, il est aussi
intéressant de présenter une analogie de ces problématiques avec la souffrance que vivent les
personnes victimes de préjugés telles les personnes assistées sociales analphabètes. L’auteur
R.B. Edgerton (1967), dans un livre portant sur la stigmatisation des personnes déficientes
intellectuelles, explique que plus que leur handicap, c’est le regard des autres qui fait d’elles
24
des sous-personnes, des êtres sans valeur et sans dignité. Nous pouvons facilement transférer
ce constat à la thèse sur le processus de disqualification sociale de Paugam (1991).
Le terme « souffrance » est souvent de nature individuelle tandis que celui de « sociale »
réfère plutôt au collectif. L’union de ces deux termes permet de comprendre la douleur que
vit une personne en lien avec sa condition sociale. Ces souffrances collectives sont souvent
faites d’exclusion, de honte, de pauvreté et d’humiliation.
Kleinman (1997 : 11) confirme ces impacts chez les individus en affirmant que « la
problématique de la souffrance sociale défie les catégorisations médicale, psychologique ou
psychiatrique dans la mesure où, brouillant les limites de l’individuel et du collectif, elle met
d’abord et avant tout en évidence le lien dynamique existant entre les drames personnels et
les conflits sociaux. »
Paul Ricoeur (1994) identifie un certain nombre de phénomènes pour expliquer la souffrance
sociale. Il les situe en deux axes orthogonaux. Sur le premier axe, il situe une gradation de
l’altération du rapport à soi et à autrui et sur le second, la diminution de la puissance d’agir.
Plus le regard d’autrui est négatif, plus la personne se sent limitée d’entrer en scène. Toujours
concernant le rapport à autrui, il mentionne que la souffrance sociale engage l’individu dans
la solitude et l’isolement. La personne peut même considérer l’autre comme son ennemi,
celui qui la fait souffrir. Il peut arriver que la personne se résigne à cette douleur et la
considère comme la marque de son destin. Sur l’axe de la diminution de la puissance d’agir,
certains auteurs abondent dans le même sens que Ricoeur. En effet, selon Auriacombe
(1994), cette souffrance sociale a pour effet de diminuer la puissance de faire qui se traduit
par un écart entre le vouloir et le pouvoir, avec pour conséquence de n’être jamais en position
d’avoir du pouvoir sur rien. La personne se sent victime et perd le contrôle de sa propre
volonté, de son propre vouloir. L’auteur Gil-Rivas (1996) amène une autre conséquence de
cette souffrance sociale soit celui de l’impuissance à s’estimer soi-même. De la culpabilité à
la honte, de la dépression à la mélancolie, avec en perspective le terrifiant visage d’une
souffrance qu’on s’inflige à soi-même au niveau de sa propre estime de soi. Le processus de
la souffrance sociale se conjugue en « douleur d’exister » liée à la condition du sujet. Il est
25
important de saisir que la souffrance est « tributaire du contexte socioculturel, des réactions,
des échos perçus dans le regard, les paroles et le comportement des autres (Lamoureux J.,
2003 : 2). »
Ricoeur (1994) insiste aussi sur la tension entre le pâtir et l’agir, sur le fait que le sens
premier de souffrir est de savoir endurer mais, aussi de persévérer dans le désir d’être et
l’effort pour exister « en dépit de ».
En plus d’être douleur, la souffrance sociale peut être un levier de métamorphose et une
expérience sociale de résilience.
Au Québec, l’expression « personnes sous-scolarisées » est plus souvent utilisée que celle de
« personnes peu scolarisées. » Dans d’autres pays, par exemple en France, les adultes qui ne
possèdent pas de formation générale ou professionnelle complète sont identifiés comme ayant
un « bas niveau de qualification » (Ross, 1996). Les expressions « sous-scolariséE » et « bas
niveau de qualification » renvoient justement à cette connotation plutôt négative qui laisse
supposer que les personnes sont nettement en deçà des normes sociétales. Nous croyons donc
que l’expression « peu scolariséE » est moins péjorative que celle de « sous-scolariséE », elle
laisse moins de place aux jugements de valeur tout en permettant de décrire la population que
nous visons et que nous souhaitons décrire.
26
Concernant le lien entre la scolarité et le marché de l’emploi, une enquête a été réalisée au
Québec en 1995 par la Société Québécoise de Développement de la Main-d’Oeuvre (SQDM)
sur les caractéristiques de la demande de main-d’œuvre. Leur façon de déterminer les niveaux
de scolarité peut servir de point de départ pour fixer le niveau de scolarité en deçà duquel il
est juste de parler de personnes peu scolarisées. Le questionnaire de l’enquête détermina 5
niveaux de scolarité : 1) aucune scolarité; 2) diplôme d’études secondaires; 3) diplôme de
formation professionnelle secondaire; 4) diplôme de formation technique collégiale; 5)
diplôme universitaire. Selon cette classification, entrent dans la catégorie « aucune
scolarité », toutes les personnes qui n’ont pas complété le 5e secondaire, ni obtenu un diplôme
professionnel de niveau secondaire, lequel s’acquiert habituellement après un 3e secondaire. 11
11
Enquête commandée par la Société Québécoise De la Main-d’œuvre (SQDM) et Direction des
Ressources Humaines Canada (DRHC) à Statistique Canada et au Bureau de la statistique du Québec
en 1995 et menée auprès de 21 000 entreprises.
27
Les instances gouvernementales, quant à elles, considèrent l’obtention d’un diplôme comme
le critère de base servant à définir des catégories de niveaux de scolarité. Ainsi, les personnes
peu scolarisées sont définies comme étant celles de 15 ans et plus qui ont quitté l’école sans
avoir obtenu un diplôme d’études secondaires (Ross, 1996).
À Statistique Canada, les personnes de 15 ans et plus sans diplôme ou certificat d’études
secondaires se retrouvent classées dans deux cohortes telles que : 1) les 0 à 8 années de
scolarité et 2) les études secondaires partielles. Selon Denis Ross, ces deux cohortes sont
nettement désavantagées et vivent plus durement l’exclusion socioprofessionnelle.
De plus, une enquête internationale sur l’alphabétisation des adultes menée dans 7 pays par
l’OCDE 12 (1995), considère que la notion d’analphabétisme qui faisait référence à des
niveaux de scolarité s’est transformée en notion d’alphabétisme. « L’alphabétisme se définit
comme un continuum de capacités qui permet de déterminer à quel niveau une personne est
en mesure d’utiliser des imprimés et des écrits nécessaires pour fonctionner dans la société,
atteindre ses objectifs, parfaire ses connaissances et accroître son potentiel (Ross, 1996 : 7). »
Trois échelles de capacités de lecture ont été établies afin de déterminer 4 niveaux progressifs
de rendement et de compétences. Toujours selon l’enquête, la scolarité et les capacités en
lecture ne sont pas toujours synonymes bien que, très souvent, on puisse établir une relation
entre les deux.
En effet, bien que les résultats de l’enquête révèlent que certaines personnes plus scolarisées
ont de faibles capacités dans l’échelle des rendements, on peut tout de même affirmer
« qu’une plus longue scolarité signifie de meilleures capacités de lecture et d’écriture (Ross,
1996 : 10). »
Enfin, « l’enquête met en relief que certaines situations comme le travail entretiennent et
fortifient les capacités de lecture et d’écriture […] Ainsi, les personnes qui n’ont pas
l’occasion d’entretenir ou de développer certaines aptitudes cognitives risquent de perdre des
acquis (Ross, 1996 : 10). »
28
1.7.1.4. Travail
Une multitude d’auteurs, toutes disciplines confondues, ont réfléchi sur le concept de travail à
travers l’histoire et sur la place qu’il occupe dans nos sociétés. Le travail se retrouve au
centre des débats sociaux actuels gravitant, notamment, autour de la crise de l’emploi et de la
notion même d’activité humaine. De graves enjeux découlent de ces débats : exclusion,
inégalités, équilibre social précaire.
Dominique Méda dans Le travail, une valeur en voie de disparition (1995) retrace l’évolution
du concept de travail à travers l’histoire. Dans les sociétés primitives, le travail est
essentiellement lié à la survie, à une obligation sociale. Il comporte un savoir-faire ainsi
qu’une activité physique intense, et n’est pas tributaire de lois économiques. C’est avec le
début de l’ère industrielle, berceau du capitalisme, que prend forme le travail dans son
acception actuelle, c’est-à-dire qu’il est un instrument de mesure à la base des échanges entre
les individus. Le travail devient matériel, quantifié et marchand.
Des études récentes portant sur l’avenir du travail dans nos sociétés font ressortir trois
théories : la centralité du travail, la fin du travail et la pluriactivité. La centralité du travail est
surtout défendue par des sociologues (Perret (1995), Dubar (1993), Castel (1995a)). Selon
eux et ce, malgré les transformations dans l’organisation sociale, le travail demeure un temps
fort de l’existence. Il occupe une place centrale dans le processus identitaire des individus et
assure leur intégration à la société. Il est porteur de légitimité et protège en quelque sorte la
cohésion du lien social.
12
OCDE : Organisation de coopération et de développement économique
29
La théorie de la fin du travail, avancée par les philosophes humanistes (Meda (1997), Gorz
(1988), Caillé (1995), Rifkin (1997), Guitton (1990)), remet en question la centralité du
travail. Le travail est un moyen de production au service de l’efficacité et permet rarement de
s’épanouir. En réduisant l’ensemble des activités humaines au travail, on accorde une trop
grande importance au seul secteur économique, alors qu’il n’est qu’une des façons de
participer à la vie en société.
Une constante se dégage de ces trois théories : l’utilité sociale du travail, son rôle dans la
formation de l’identité individuelle et collective, la reconnaissance et l’intégration sociale
qu’il génère. Ces affirmations prennent tout leur sens en les replaçant dans une perspective
historique.
Dominique Meda (1995) a aussi travaillé en profondeur divers courants de pensée importants
au XXe siècle, soit la pensée chrétienne, la pensée humaniste et le marxisme. Le premier
courant met l’emphase sur l’utilité sociale et l’épanouissement par le travail. Le second fait
du travail le lieu de socialisation par excellence, créateur de l’identité individuelle et
collective. Quant au marxisme, elle affirme que le travail est aliénant et doit idéalement être
au service de la collectivité.
30
Selon André Gorz (1988), le travail semble être devenu le nouveau rapport social qui
structure la société. Les artisans sont coupés de leur rôle de producteur et deviennent des
travailleurs consommateurs. L’activité productrice n’est qu’un moyen de gagner un salaire.
Cette conception est fondée sur le principe des échanges et porte en elle la notion
d’individualisme. L’économie et la politique réglementent la coexistence entre les individus
et font du travail, dans un climat de régulation économique, le fondement de la vie sociale. Le
XXe siècle voit aussi apparaître l’idée sociale-démocrate de la libération éventuelle du
travail. Dans les faits, l’emploi salarié est essentiel au fonctionnement de la machine
économique et sociale. Le plein emploi s’avère donc nécessaire ou du moins souhaitable. On
assiste malgré tout à l’apparition du chômage, qui lui, entraîne la précarisation (un taux de
chômage qui diminue l’est au prix d’une croissance de précarisation). Les marchandises sans
acheteurs côtoient donc des « travailleurs » sans revenus.
Bernard Perret (1997) présente les théories de plusieurs auteurs sur la valeur du travail, et
nous démontre dans quelle mesure il détermine les constructions identitaires et l’organisation
sociale. Pour Dumazedier (1993), même si le travail n’est plus l’activité la plus importante, il
occupe une place capitale dans l’existence des individus. Pour certains auteurs, le travail est
un temps sacrifié permettant la pratique d’autres activités tandis que pour d’autres, il surpasse
la pratique de loisirs comme lieu d’épanouissement. Pour Perret (1997), l’individu vit dans un
climat culturel qui le pousse à se dépasser pour marquer sa différence, sa personnalité. Au
travail, en famille, dans ses loisirs, en société, il est amené à performer. Les schèmes d’action
de sa vie personnelle sont calqués sur ceux qui régissent sa vie professionnelle. Il existe à la
fois des éléments de substitution et de connexion entre les deux sphères. Quelqu’un qui ne
peut se mettre en valeur par le travail sera porté à accorder plus d’importance aux autres
dimensions de sa vie.
marchandes, où l’argent a une fonction d’intégration et où les liens sociaux construits par le
travail sont engageants et déterminent les règles de la vie en société à travers un système de
droit. Pour Perret, le travail donne un sens à la circulation monétaire et fait contrepoids à
l’individualisme généré par l’argent. Une telle analyse se retrouve au centre de la question du
revenu de citoyenneté. Comment, collectivement, aborde-t-on la légitimité d’un revenu pour
ceux et celles qui ne travaillent pas? Pour y arriver, on devra nécessairement faire la
différence entre autonomie sociale et capacité productive.
Le sociologue Claude Dubar (1993) remarque le même problème quant à l’intégration des
personnes peu qualifiées, dans une société où le travail prend tout son sens à travers l’angle
économique. Les personnes moins qualifiées sont prises dans un engrenage qui les intègre
dans l’entreprise. Selon Dubar, le travail occupe toujours une place centrale dans la
construction identitaire. Les procédures d’embauche se complexifient, on doit savoir se
vendre et faire valoir ses expériences passées, dans une perspective d’avenir. Se tailler une
place sur le marché du travail demande à l’individu une flexibilité à toute épreuve, et un
réaménagement des expériences antérieures, de son vécu même, et de le transférer dans une
nouvelle dynamique. En résultent des épreuves identitaires de plus en plus difficiles à
surmonter. Chez les personnes ayant une scolarité et des compétences plus avancées, on
32
remarque le maintien de leur autonomie et une plus grande facilité à se réaliser dans des
projets personnels. En d’autres mots, ils s’adaptent mieux que les personnes peu scolarisées.
Dans cette section, nous étudierons le monde du travail avec une approche féministe tenant
compte de la dichotomie « travail domestique, maternité/emploi ». Toutefois, notre objectif
n’est pas d’analyser toute la question de la difficulté des femmes en lien avec le marché du
travail. Bien que nous soyons conscientes de la problématique vécue par les femmes dans le
monde du travail salarié, nous ne ferons qu’effleurer cette question en analysant uniquement
le fardeau du travail domestique.
Dans une publication de Christine Delphy (1998), l’auteure affirme que le travail domestique
détermine la condition de toutes les femmes. Elle avance que lorsque les biens sont produits à
l’extérieur de la famille, le travail qui les produit est rémunéré, tandis qu’à l’inverse si le
travail réalisé demeure dans la famille, il sera gratuit. Des auteures comme Chabaud-Rychter,
Fougeyrollas-Schwebel et Sonthonnax (1985, in Hirata et al, 2000), p.235 à p.240) vont aussi
dans ce sens. Elles avancent que contrairement à la sphère économique, le travail domestique
représente la disponibilité permanente du temps des femmes au service de la famille. Que ce
soit pour les responsabilités liées aux enfants, à celles des parents ou aux activités ménagères
et ce peu importe leur condition sociale, le travail domestique échappe peu aux femmes.
Ainsi une femme désirant mener à bien des activités professionnelles devra pouvoir compter
33
sur des réseaux de soutien solide (famille élargie, services de garde, etc.). L’organisation
familiale repose sur des aides extérieures.
Le concept de « limites » relève habituellement d’une approche biomédicale qui traduit les
limites par une déficience, un handicap ou un déficit qui désavantage, exclut ou discrimine
les individus qui en sont victimes. Cette approche est, entre autres, très présente dans les
chartes et classifications liées aux handicaps.
« Les limites en raison de la condition sociale », quant à elles, réfèrent davantage à une
approche de droit et de sociologie amenant une toute autre perspective du concept de limites
que certains auteurs (Laville, Favreau et Defourny, 1998) qualifient de « handicap social ».
Pour eux, le handicap social est le résultat ou les conséquences de l’exclusion, de la pauvreté
34
socioéconomique. Les auteurs réfèrent à ce terme pour parler, entre autres, des populations en
grande difficulté, des chômeurs de longue durée difficilement intégrables dans le monde du
travail. Ils abordent cette perspective pour faire valoir la nécessité du « travail protégé » pour
ces populations.
Les limites en raison de la condition sociale se traduisent par des restrictions ou des
réductions des capacités et moyens personnels (potentiel) des personnes pour faire face à
diverses situations de la vie courante causées par la condition sociale dans laquelle se trouve
une personne. Elles résultent en discrimination, désavantages ou exclusion de situations
spécifiques ou de droits sociaux dont l’accès au travail.
Dans une recherche documentaire sur la condition sociale menée par Helen Berry et Mimi M.
Lepage (2000) dans le cadre d’un projet de révision de la Loi canadienne sur les droits de la
personne, les auteures spécifient que l’expression « condition sociale » n’est pas largement
répandue au Canada ou ailleurs dans le monde. Il semble que la Charte québécoise des droits
et libertés de la personne demeure le seul instrument de droits de la personne qui présente
cette expression et qui utilise « la condition sociale » comme motif illicite de discrimination.
Dans un autre texte rédigé par Richard Shillington (2000), également dans le cadre de la
révision de la Loi canadienne sur les droits de la personne, l’auteur démontre les liens entre
35
inégalité et condition sociale. En effet, le rapport montre que « l’inégalité des revenus influe
sur la vie des personnes à faible revenu à des égards très importants dont ceux de la santé, du
développement psychosocial, de l’éducation et du revenu subséquent. Grandir dans la
pauvreté prédispose les enfants à vivre en moins bonne santé, à être moins instruits et à
gagner eux-mêmes plus tard un faible revenu. »
insuffisantes pour justifier un tel diagnostic. Les personnes aux prises avec ces difficultés
sont considérées aptes au travail en dépit de leurs limitations et incapacités (MSS 1999). »
Cette notion-clé était absente de notre cadre théorique initial. Le résultat des données
empiriques nous a amenées à développer cette question de façon à mieux saisir l’impact de
l’héritage familial chez le développement de l’adulte peu scolarisé sans emploi.
Le capital familial, terme utilisé par Vincent De Gaulejac, est un ensemble de valeurs, de
connaissances, d’habiletés sociales, d’instruments de communication, de modèles de
conduite, etc., qui sont transmises de génération en génération. Il s’agit aussi d’un degré de
confiance en soi, d’estime de soi. La base du capital familial est la conviction profonde
qu’une personne peut être digne d’amour.
Dans son analyse des familles en détresse sociale, l’auteur Jean Bédard (2002 : 29) identifie
sept fenêtres de communication dans lesquelles s’articule une famille : 1) l’ordre fonctionnel
(participation à la production collective); 2) l’ordre pécuniaire (capacité d’acheter des biens et
des services); 3) l’ordre culturel (participation à la culture comme corpus de connaissances,
d’expériences, de sentiments, etc., mais surtout l’accès à la langue parlée et écrite); 4) l’ordre
moral (appropriation des valeurs dominantes dans la société); 5) l’ordre social (appartenance
à la communauté et à des réseaux reconnus socialement); 6) l’ordre juridique (droit réel et
concret à la justice); 7) l’ordre symbolique (statut social et place occupée dans la société).
L’auteur considère que « moins il y a de fenêtres ouvertes sur le social, plus les liens
familiaux sont difficiles et cherchent à éclater (Bédard, 2002 : 30). » Quand une ou plusieurs
fenêtres se ferment, l’harmonie familiale est plus difficile à maintenir. Les relations qui s’y
tissent risquent d’être perturbées. Lorsqu’un des deux parents est enfoncé dans la détresse
sociale, il risque d’y entraîner les membres de sa famille.
37
Jean Bédard amène une définition intéressante de ce qu’il appelle « blessure d’enfance ».
« La blessure d’enfance résulte d’une attaque (active ou par privation) contre l’estime de soi.
Une attaque qui pour une raison ou une autre, a laissé une trace indélébile sur l’ego de la
personne. Ainsi blessée, elle doute non seulement de ce qu’elle est et de ce qu’elle vaut, mais
aussi de ce qu’elle peut être. » Un enfant blessé aura moins de chances de s’insérer
socialement. Il est certain qu’un faible capital familial doublé d’une blessure d’enfance
constituent un manque évident pour affronter les agressions de l’environnement dans
l’avenir.
La famille intériorise donc des modèles qu’elle lègue à ses enfants et qui lui restent en
héritage. Cet héritage fait partie du capital familial. Toujours selon Bédard, l’élément de base
du capital familial est l’art de prendre soin de ses enfants. Si les parents ne possèdent pas
cette base, ils ne peuvent que transmettre leurs lacunes. L’enfant, ainsi pénalisé, n’aura pas
les habiletés sociales nécessaires pour bien s’intégrer à l’école et dans la société en général.
Hart et al. (in Dorvil et Mayer, 2001b : 61, 62) définissent les mauvais traitements
psychologiques comme des actes commis par des personnes en position de pouvoir pouvant
rendre l’enfant vulnérable. Lesdits actes peuvent nuire immédiatement ou ultérieurement au
fonctionnement de l’enfant. Ces comportements peuvent être verbaux et non verbaux, de
formes actives ou passives. Ces mauvais traitements peuvent se traduire dans plusieurs
manifestations : 1) mépris (agression verbale, combinant le rejet et le dénigrement hostile de
l’enfant); 2) terrorisme ( menaces de violence physique, de mort ou d’abandon adressées à
l’enfant); 3) isolement (isolement social ou physique de l’enfant par un adulte); 4)
exploitation/corruption (fait d’exposer l’enfant à des modèles antisociaux ou à des rôles
irréalistes, ou d’encourager et de permettre des comportements, valeurs et normes déviantes)
et 5) indifférence aux besoins affectifs (fait d’ignorer les tentatives d’interaction de l’enfant).
Cette description de différentes manifestations fut développée dans un contexte américain. Il
38
La violence familiale est trop souvent présente dans les familles en détresse sociale. Même si
l’enfant n’est pas toujours directement victime de violence familiale, il y joue toujours un
rôle important, soit de relais, de médiateur ou de frein. Que l’enfant soit blessé physiquement
ou non, il subira une blessure d’enfance. « Les enfants témoins de violence conjugale sont
donc presque toujours blessés au plus profond de leur identité (Bédard, 2002 : 67). » Cette
violence familiale amènera un doute d’identité chez l’enfant.
Les héritages négatifs ont souvent comme complices alcool et drogues. La dépendance à la
drogue et à l’alcool accentue le déficit du capital familial et donne une ténacité encore plus
grande aux héritages négatifs.
L’enfant ayant vécu dans un tel milieu fait face aux défis du développement de son identité.
Les risques sont les suivants : incapacité d’investir l’univers extérieur, rage ou peur
persistante face à un environnement qu’il jugera menaçant, dépression chronique, car son
univers intérieur est tout aussi menaçant, comportements asociaux ou même antisociaux,
faible estime de soi et dépendance chronique sur le plan émotionnel.
39
Concernant, la dernière des notions clés abordée, mentionnons qu’au départ, elle était elle
aussi absente de notre cadre théorique. En travaillant les données empiriques, il est devenu
évident que nous devions tenir compte des ressources que chaque personne possède
individuellement. Pour ce faire, nous avons donc orienté notre recherche de littérature sur la
notion des compétences génériques. Compétences pouvant être transférables tant dans la vie
privée que dans le marché du travail salarié. Par ailleurs, nous avons aussi étudié la notion de
stratégies. Nous avons donc exploré les moyens que les personnes utilisent pour arriver à
leurs fins et ainsi atteindre leurs objectifs. Vous trouverez dans le texte qui suit le
développement de la notion des compétences génériques et par la suite celle des stratégies.
L’ICEA a poussé plus loin cette démarche en créant la pratique d’éducation populaire « Nos
compétences fortes » (ICEA, 1995) s’adressant à des adultes peu ou pas à l’aise avec l’écrit.
Pour les besoins de notre recherche, nous puisons les définitions de quinze compétences
génériques présentes dans les deux pratiques citées ci-haut. « Les compétences génériques
40
Nous présentons ici la liste des quinze compétences répertoriées par les organisations citées
ci-haut.
1) Sens des responsabilités : « Le sens des responsabilités correspond à la capacité de
mesurer la portée de nos actions et de démontrer qu’on se sent lié par le résultat de ces
actions. »
2) Sens du travail bien fait : « Le sens du travail bien fait correspond à la capacité des
tâches dont on est responsable en s’imposant personnellement des normes de qualité. »
13
Liste des compétences génériques : COFFRE, Relais-Femmes, ICEA. 1989. Questions de
compétences, p. 15 à 17. ICEA. 1995. Nos compétences fortes, p. 21 à 24
41
Il est important de mentionner qu’il existe aussi des ressources personnelles organiques
comme le courage, la volonté, la débrouillardise et la motivation. Ces ressources sont des
qualités innées qui se développent difficilement avec l’expérience.
1.7.1.7.2 Stratégie
La notion de stratégie est apparue vers les années soixante-dix dans les travaux de Crozier,
« contribuant de façon déterminante au retour de l'acteur sur la scène sociologique
(dictionnaire de sociologie, Le Robert Seuil, p.506). »
Le concept se définit comme l'ensemble de moyens mis en œuvre par un ou des individus
pour parvenir à leurs fins, dans un système dont les règles implicites sont formées par la
combinaison de ces stratégies. D'autres auteurEs (Esparbes-Pistre et Tap, in Chagnon Yves,
2001) des courants théoriques liés à la psychosociologie ont articulé le concept de stratégie
en le liant à l'étude des comportements adultes devant des situations de vie stressantes. Selon
les auteurs, face aux pressions de l'environnement et utilisant de multiples ressources, le sujet
tente de se mobiliser, de s'adapter ou de se réadapter, de transformer les situations et les
contextes ou de les gérer au mieux selon sa propre conception, cherchant à réaliser ainsi ses
plans et ses projets. Le sujet abandonne parfois ses styles habituels et cherche, essaie ou
invente de nouvelles stratégies lui permettant, en quelques sortes, un investissement adaptatif.
Toujours selon les auteurs, cette adaptation a plusieurs niveaux dont ceux du biologique, du
social et du psychologique. D'après cette théorie, une stratégie se caractérise par l'articulation
d'une logique interne et externe prenant forme dans des « conduites réalisatrices ». Cette
articulation implique la mise en œuvre d'une énergie d'investissement et d'une dynamique de
43
décisions dans la définition des buts, le choix des moyens et le suivi des actions dans un
projet concret. « L'activation du processus stratégique implique l'articulation dynamique de
trois éléments indispensables et indissociables ; 1) les acteurs (individuels ou collectifs), avec
leurs ressources, leurs contraintes et leurs potentialités ; 2) la situation avec sa nature, ses
contraintes et ses enjeux et 3) les finalités poursuivies par les acteurs (Camilleri, in Chagnon
Yves, 2001: 136). »
D'après les écrits de Esparbès-Pistre, Tap et Sordes-Ader in Chagnon Yves, 2001 : 136), il
existe une diversité de stratégies s'inscrivant dans un processus plus large, soit le processus de
personnalisation qui englobe 1) la situation présente (stratégie de coping 14 ); 2) l'affirmation
ou la défense de l'identité actuelle et passée (stratégies identitaires) ; 3) la quête de
reconnaissance d'une position sociale (stratégies d'engagements et de positionnements
sociaux) et 4) l'orientation vers le devenir impliquant des stratégies de projets. Les stratégies
identitaires ont pour fonction d'agir sur la définition de soi, de maintenir, préserver ou
augmenter le degré de valorisation de soi. L'assise de cette stratégie étant le besoin de
reconnaissance sociale. Ce besoin est d'autant plus fort lorsque « les individus se sentent en
position d'insécurité, d'infériorité, d'exclusion ou de marginalité (Lipiansky, in Chagnon Yves
(dir. publ.), 2001 : 137). »
Les stratégies de positionnement social quant à elles, consistent à trouver ou inventer une
solution à la crise, au conflit en modifiant le rapport des rôles joués en s'engageant dans de
nouveaux réseaux (Tap et al in Chagnon Yves (dir. publ.), 2001 : 141-142). Selon les auteurs,
l'engagement requiert le courage de prendre ses responsabilités, d'accepter ses limites, et
celles de la situation environnante qui se traduit par un acte de foi c'est-à-dire croire en soi et
croire en l'autre. Les stratégies de coping quant à elles, « permettent au sujet de contrôler ou
de tenter de maîtriser quelque chose dans la situation présente, d'avoir une action sur elle, de
s'ajuster à une nouvelle situation ou de se défendre contre toute emprise ou
assujettissement. » C'est la réponse de « faire face à… ». Cette réponse est conséquente de
l'expérience passée, des apprentissages, des compétences, de la capacité de la personne à
14
Adaptation
44
répondre à la demande d'adaptation. Les auteurs identifient quatre types de stratégies pour
faire face à une situation : les stratégies de contrôle, les stratégies de soutien social et les
stratégies de retrait et de refus.
En conclusion de cette partie du mémoire portant sur la recherche de littérature, nous avons
abordé des notions-clés nous aidant à mieux comprendre les différents phénomènes.
Certaines de ces notions-clés furent plutôt intuitives dans l’élaboration de différentes
hypothèses, tandis que d’autres ont émergé des entrevues avec les participants et participantes
de la recherche.
La très grande majorité des notions-clés, présentes dans cette recherche, est inspirée du
courant de l’interactionnisme symbolique. En effet, les notions de l’exclusion, la souffrance
sociale, le travail et les « limites en raison de la condition sociale » sont fortement traversées
par ledit courant. Quant aux notions de « la situation de peu scolariséEs » et de « ressources
personnelles », le courant fonctionnaliste y est plus présent. L’école de pensée féministe,
pour sa part, parcourt le thème du fardeau du travail domestique. À quelques endroits, le
courant « approche critique dite du conflit social » influence certains concepts. Dans la partie
qui suit, nous documenterons plus en profondeur ces affirmations.
45
Deux volets de l’interactionnisme symbolique sont très présents dans le cadre théorique, soit
celui de l’étiquetage et celui de l’ethnométhodologie. Pour la théorie de l’étiquetage ou
appelée aussi réaction sociale ou labeling theory (Poupart J. in Dorvil et Mayer, 2001 : 82),
quelques exemples confirment cette affirmation dans la partie qui suit. En effet, quand
l’auteur Paugam (1991), dans la notion-clé de l’exclusion, avance que c’est le regard de la
société qui étiquette ou disqualifie la personne à faible revenu, il affirme ainsi l’esprit central
du courant interactionniste, théorie de l’étiquetage.
D’autres auteurs sont influencés par la théorie de l’étiquetage, entre autres dans le concept de
la souffrance sociale. Lorsque Edgerton (1967) aborde la stigmatisation, le sens et la valeur
que donne la société à la souffrance sociale ou la désapprobation sociale, ou quand,
Auriacombe (1994) explique que le regard de l’autre limite l’entrée en scène d’une personne,
les deux auteurs entrent de plein pied dans le volet labeling theory. Quand Ricoeur (1994)
tente d’expliquer les situations limitant la construction de l’identité des personnes et aussi
leur incapacité d’entrer en action, il aborde la question liée à la « diminution de la puissance
d’agir ».
Cette approche est très présente dans l’interactionnisme qui considère que la vie quotidienne
est un accomplissement. L’interactionnisme étudie les entraves à cet accomplissement.
Mackay, Piper et Kim (2000) abordent eux aussi la question de la réaction sociale, quand
dans la notion-clé de « limites en raison de la condition sociale », ils présentent que la valeur
46
Même si l’étude des processus est plus prédominante que celle de l’étiquetage dans la théorie
de Castel (1994) sur l’exclusion (même si l’auteur n’aime pas ce mot), il aborde tout de
même la question de la stigmatisation des populations. Selon lui, être désaffiliéE signifie la
marginalisation politique et l’érosion des droits de citoyenneté.
Les auteurEs qui abordent la thèse du travail s’inspirent tous du courant de l’interactionnisme
pour étayer leur thèse. La question de la participation à la vie en société, du regard social, du
rôle du travail dans la formation de l’identité individuelle et collective sont des thèmes au
cœur dudit courant.
Une grande partie de la thèse de De Gaulejac et Taboada Léonetti (1994), est aussi issue du
courant interactionniste, mais volet de l’ethnométhodologie. Tout comme Mourant (in Mayer,
Laforest, 1990 : 32) le décrit « ce n’est plus l’étude des causes, mais bien le processus par
lequel certaines formes de comportement et les personnes qui y sont associées, en viennent à
être perçues, définies et traitées par d’autres comme déviantes en général ou délinquantes en
particulier. » Quand les deux auteurEs décrivent les étapes du parcours de désinsertion et les
phases de réaction audit processus, ils se penchent donc sur les processus qui amènent les
gens à être exclus. De Gaulejac et Taboada Léonetti étudient ainsi « les divers procédés par
lesquels les membres d’une communauté construisent leur réalité […] dans le cours de leurs
activités quotidiennes (Poupart J. in Dorvil et Mayer, 2001 : 83). »
47
1.8.3 Fonctionnalisme
À quelques endroits dans le cadre théorique, le courant fonctionnaliste est présent, entre
autres, dans la notion-clé « situation de peu scolariséE ». Dans ce concept, il est facile de le
déceler à plusieurs endroits. Dans les différentes études présentées, on peut voir nettement
que les niveaux de scolarité doivent répondre à la norme exigée par la société occidentale.
Dans la partie traitant de l’enquête de la SQDM, il est clairement amené que ladite enquête
porte sur les caractéristiques de la demande de la main-d’œuvre. Il y est donc sous-entendu
que les gens qui ont des problèmes (en l’occurrence, le manque de scolarité) doivent
s’ajuster, s’adapter pour tenter de répondre à cette demande. « Cette perspective conduit à
analyser les dysfonctions au niveau des individus […] (Mayer, Laforest, 1990 : 26). »
En effet, dans notre société occidentale, la norme sociale identifie un niveau de scolarité
acceptable pour fonctionner dans la société. Ceux et celles qui ne remplissent pas les
exigences de scolarité doivent tenter d’élever leur niveau ou bien ils risquent d’être exclus.
Dans la notion-clé de l’exclusion, les réflexions de Roman (1996) concernant les véritables
causes du problème et des conflits sociaux et l’émergence de nouveaux acteurs s’orientent
vers la tradition « approche critique dite du conflit social ».
Lorsque Shrillington (2000), dans la notion-clé du travail, aborde la question des liens entre
inégalité et condition sociale et celle de l’influence de l’inégalité des revenus sur la vie des
personnes à faible revenu, il traite de justice et d’égalité des chances. Les personnes vivant en
situation de pauvreté sont donc défavorisées par rapport à d’autres couches de la société. John
48
Rawls (in Dumont, 1994) propose que « les inégalités sociales et économiques doivent être
organisées de façon à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun. » Ce qui n’est pas le cas
présentement selon Shrillington, puisqu’il identifie, dans son rapport, une catégorie qui met
en évidence l’importance des ressources pour satisfaire les besoins fondamentaux. Les
personnes en situation de pauvreté ont donc des chances inégales face à d’autres classes
sociales.
Finalement, à quelques endroits dans leur thèse sur l’exclusion, De Gaulejac et Léonetti
peuvent se situer dans l’école de pensée structuraliste surtout lorsqu’ils abordent le facteur
économique. La productivité, la restructuration du monde du travail, l’offre d’emplois
inférieure à la demande sont des éléments du système néo-libéral, donc leur remise en cause
se situe dans le courant de l’approche critique dite du conflit social.
Comme nous avons pu le constater par ces exemples, bien que plusieurs courants y soient
présents, l’école de pensée interactionniste y est prédominante. La question de la
participation des gens y est donc un objectif prioritaire.
1.8.4.1 Féminisme
Le thème « le fardeau du travail domestique», est bien sûr influencé par le courant de pensée
féministe, courant analysant les rapports sociaux de sexe. Les auteures abordent la question
du travail sous l’angle du vécu des femmes. Elles regardent l’impact du genre féminin sur la
relation avec le travail.
d’organisatrice communautaire. Vous trouverez dans ce qui suit une partie de cette réflexion
en lien avec ma démarche personnelle.
Cette démarche de réflexion fut intéressante pour moi, car elle m’a permis de faire le point
sur ma pratique et sur les courants théoriques qui m’inspirent. Cet exercice m’a aussi permis
de clarifier plus précisément dans quel courant théorique je me situe présentement comme
organisatrice communautaire ainsi que mon évolution à travers ces différentes écoles
théoriques.
Dans les premières années de mon engagement communautaire (il y a vingt ans), je travaillais
dans un regroupement régional d’organismes d’éducation populaire. Mon travail consistait à
soutenir les coordonnatrices et les coordonnateurs de ces groupes populaires. J’avais donc
peu de contacts avec ce qu’on appelle communément la base de ces groupes. Mon analyse, à
ce moment-là, s’inspirait de l’approche critique dite du conflit social. En fait, nous étions en
conflit avec tout ce qui bougeait ! Nos actions prenaient leurs sources dans la pensée
marxiste. L’objectif ultime était de travailler à tenter de renverser la structure même du
système capitaliste. La majorité de nos interventions s’inscrivaient dans des approches plus
macrosociétales et structurelles.
Par la suite, j’ai changé de travail et je coordonne depuis 17 ans un centre d’éducation et
d’alphabétisation populaires. Mes tâches consistent à soutenir des personnes analphabètes
dans les démarches d’amélioration de leurs conditions de vie. Je partage toujours la majorité
des constats des tenants du courant structuraliste ou de l’approche dite du conflit social.
Toutefois, je me bute régulièrement aux limites de cette approche. Les partisans et partisanes
de cette école de pensée ne portent qu’une faible attention aux caractéristiques des individus
(Mayer, Laforest, 1990 : 30). Or, on ne peut faire abstraction des personnes. À mon avis,
elles doivent être au cœur de notre action. Je côtoie des personnes assistées sociales tous les
jours. Je connais leurs forces et leurs limites. Je partage leurs rêves et leurs espoirs. Un des
rêves le plus souvent entendu est celui d’occuper un emploi.
50
Comment concilier l’approche structurelle et celle de soutenir les personnes assistées sociales
à intégrer le système capitaliste ? En attendant la révolution structurelle, comment peut-on
ignorer, au-delà des discours, les gens sans emploi ?
Le contact avec les personnes assistées sociales a transformé mon analyse. La participation
des personnes en situation de pauvreté dans toutes les sphères sociales, politiques et
économiques est ma principale motivation. Lutter contre les préjugés, changer les mentalités
face aux personnes à faible revenu, tenter de faire comprendre certains comportements, ne
pas faire porter la responsabilité uniquement sur les personnes sont d’autres objectifs guidant
mon action. De telles attitudes sont, entre autres, issues du courant interactionniste.
Dans les cours de maîtrise, nous avons appris que le courant interactionniste met peu
d’emphase sur les interventions concrètes. Cette affirmation m’a fort déçue et je la conteste.
J’ai l’impression d’être ancrée de plus en plus dans cette école de pensée et de réussir à faire
le lien avec des projets. Je désire être constamment en action pour permettre la participation
sociale des gens : présences constantes dans les médias pour faire tomber les préjugés,
démarches de conscientisation pour aider les gens en situation de pauvreté à comprendre les
enjeux de l’actualité afin qu’elles puissent participer de façon éclairée; accompagnement pour
que les personnes s’impliquent le mieux possible où elles sont interpellées, dépôts de
mémoires pour faire comprendre la réalité des personnes vivant en situation de pauvreté sont
quelques-uns des moyens que notre organisme utilise et qui sont, à mon avis, de nature
interactionniste. Si l’intervention concrète est incompatible avec le courant interactionniste,
51
alors, il faut faire évoluer la théorie concernant ce courant pour y intégrer cet aspect. En ce
moment, la pratique est en avance sur la théorie !
Un autre courant de pensée très présent tant dans mon analyse que dans ma pratique est celui
du féminisme. Je reconnais que les « problèmes des femmes sont d’abord et avant tout des
problèmes sociaux puisque ceux-ci sont issus de conditions de vie [plus difficiles] engendrées
par des rapports de sexe inégaux (Dorvil, Mayer, 2001 : 20). » Dans l’analyse des notions-
clés, ce courant est peu présent puisqu’il y a peu d’auteures qui ont analysé lesdits concepts
avec un regard féministe.
Ainsi, j’en arrive à la conclusion que je suis influencée par une école théorique qui n’existe
pas ou que je ne connais pas encore soit le courant structuralo-interactionniste-féministe.
Mon analyse puise dans ces trois écoles de pensée et mon intervention se réalise plutôt dans
les courants interactionniste et féministe. Je crois sincèrement que cet amalgame (structuralo-
interactionnisme-féminisme) est possible puisque ces écoles se rejoignent à plusieurs égards.
Selon Dahrendorf (in Dorvil, Mayer, 2001 : 83), « les interactionnistes s’inspirent des thèses
du conflit social », le féminisme aussi. Je suis donc convaincue que ces trois thèses sont
perméables et peuvent s’influencer l’une et l’autre.
Il est intéressant aussi de souligner que l’analyse socio-économique d’un être humain est en
mouvement et en évolution, que rien n’est statique. Intéressant aussi de constater que des
courants de pensée théoriques peuvent s’enrichir l’un l’autre; et qu’une personne peut puiser
dans plus d’un courant pour se forger une analyse propre à l’intérieur de laquelle elle se
sentira plus à l’aise.
52
1.10 MÉTHODOLOGIE
Dans cette partie de la recherche, nous présenterons comment nous avons abordé
méthodologiquement cette démarche de mémoire. Nous vous soumettrons la méthodologie,
le plan d’échantillonnage, les approches et cueillettes de données ainsi que les facteurs et
considérations éthiques.
La très grande partie de notre recherche sera qualitative. Ce type de recherche permet de
mieux connaître la trajectoire de la population ciblée. La principale caractéristique de cette
approche est de privilégier le point de vue des acteurs sociaux dans l’appréhension des
réalités sociales. À propos de la spécificité de la recherche qualitative, il faut aussi insister sur
la définition inductive et progressive de l’objet d’étude. « […] Il importe de souligner son
caractère rétroactif, dû à la simultanéité de la collecte et de l’analyse des données et à
l’ajustement continu de l’échantillon (théorique) et des grilles de collecte et d’analyse des
données en fonction de l’approfondissement des hypothèses, de même que le mode de
construction progressif des hypothèses, en lien avec l’analyse des données empiriques
(Mayer et Deslauriers in Mayer et al, 2000). »
La méthodologie d’analyse de données utilisée dans la recherche qualitative sera puisée dans
la théorie ancrée (grounded theory). « Cette théorie fut mise de l’avant en 1967 par Glaser et
Strauss, puis reprise et enrichie par les deux auteurs, séparément ou en collaboration (Paillé,
1994 : 244). ».
L’échantillon, selon la méthode non probabiliste utilisé dans le cadre de cette recherche, est
un « échantillon typique (Ouellet et St-Jacques in Mayer et al, 2000 : 82). » Le choix s’est
fait de façon critériée. Nous avons donc privilégié des personnes répondant aux critères
recherchés par rapport aux objectifs poursuivis par notre recherche. Nous croyons que ce type
d’échantillon est pertinent et concordant avec l’approche qualitative que nous privilégions.
a) Pour la cohorte des cinq personnes peu scolarisées sans emploi, nous avons identifié tous
les participants et participantes des programmes d’alphabétisation et d’insertion sociale à
COMSEP, qui sont à la fin de leur démarche et qui n’ont pas intégré l’emploi.
Les animatrices qui ont pris part aux évaluations participatives individuelles et qui ont
échangé avec les personnes impliquées dans ces programmes furent mises à contribution.
Après avoir discuté avec les personnes et après les avoir observées pendant plusieurs années,
elles sont en mesure d’identifier toutes les personnes ayant des limites en raison de leur
condition sociale et qui ne peuvent intégrer l’emploi.
54
b) Pour la cohorte des personnes peu scolarisées intégrées au marché du travail salarié, nous
avons sélectionné, toujours avec l’aide des animatrices, toutes les personnes ayant
participé à des programmes antérieurs (alphabétisation ou insertion sociale) et qui sont
actuellement sur le marché de l’emploi.
Concernant la question relative au sexe des personnes, nous n’avons pas privilégié un genre
en particulier. Nous avons obtenu 60 % de femmes et 40 % d’hommes.
Travaillant dans ce milieu depuis plusieurs années, nous pouvons être considérées comme
ayant un impact sur les résultats de la recherche. En effet, occupant des postes de
coordination dans l’organisme, les gens peuvent hésiter à refuser de ne pas participer à
l’entrevue pour ne pas nous déplaire. Afin de limiter les effets de ce biais, nous avons
demandé à des personnes interposées de faire le premier contact à notre place. Toutefois,
pendant la recherche, l’effet peut être bénéfique puisque nous avons une connaissance accrue
du terrain.
Pour les besoins de la recherche, nous croyons que le nombre de dix personnes est pertinent
et réaliste. Ceci nous a permis d’éclairer les questionnements que nous avons. Comme Patton
(Mayer et al, 2000) le souligne, aucune règle n’est établie concernant la taille de l’échantillon
dans une recherche qualitative.
L’approche générale que nous avons utilisée est une approche dite hybride présentant un
volet quantitatif (léger) et un autre qualitatif. Les techniques et cueillettes de données que
nous avons privilégiées reposent sur trois types de données et techniques.
55
Dans un premier temps, nous avons fait une première cueillette de données avec deux
entrevues individuelles (une de chaque cohorte). Dans un deuxième temps, nous avons
analysé lesdites données. Ensuite, nous avons réajusté les instruments de cueillette. Enfin,
nous avons réalisé les autres entrevues individuelles. Quelques modifications ont été
apportées au questionnaire pour obtenir l’information désirée.
« Le groupe de discussion est une technique […] très utilisée en science sociale afin de
recueillir des informations nouvelles qui souvent, seraient moins accessibles autrement. Pour
que ces groupes soient efficaces, ils doivent comprendre de 6 à 12 personnes […] (Simard in
Mayer et al, 2000 : 277). »
Au départ, nous n’avions pas prévu tenir un tel groupe de discussion. Toutefois, lors de
l’analyse des données empiriques, il nous est apparu évident qu’il manquait des
renseignements sur les ressources personnelles (compétences) des individus. Nous avons
donc organisé un focus group avec sept animatrices de COMSEP qui côtoient ou qui ont
connu les personnes impliquées dans la recherche. La flexibilité de la recherche qualitative
nous permettait de retourner sur le terrain avec d’autres personnes pour bonifier les données
empiriques déjà recueillies.
Comme méthode d’analyse, nous avons procédé, en premier lieu, à une opération de codage.
Cette démarche découpe les renseignements obtenus dans les entrevues et le groupe de
discussion. La codification est une procédure de déconstruction de données : le chercheur
prend un élément d’information, le découpe et l’isole, le classe avec d’autres du même genre,
le désindividualise, le décontextualise. Dans la recherche qualitative, le codage est un travail
simultané de création, d’interprétation et d’induction (Deslauriers, 1991).
57
Nous avons créé des noyaux de sens (groupe de mots ou groupe de phrases). Ce fut le début
de notre analyse. Par la suite, nous avons construit un système de catégorisation. Tous les
codes furent regroupés sous un thème commun.
Ces catégories sont formées à partir du matériel accumulé. Les catégories n’existent pas au
départ, mais elles sont induites progressivement (Deslauriers, 1991). Dans un premier temps,
nous avons organisé le matériel à partir de la réflexion soutenue par un cadre d’analyse
souple et adapté; dans un deuxième temps, plusieurs nouveaux thèmes ont émergé de la
parole des gens.
Afin de nous assurer une validation de notre interprétation des données, nous avons eu
recours à la technique de triangulation proposée par Patton (1990). En effet, nous avons
présenté notre analyse à différentes personnes concernées par ladite recherche afin qu’elles
nous fassent part de leur propre compréhension de notre catégorisation
(éducation/analphabétisme, santé, pauvreté, événements marquants, travail/emploi,
conditions socio-économiques, situation familiale et réseau social). Ceci aura permis d’éviter
les biais possibles. Certaines de ces catégories n’ayant pas été concluantes pour les besoins de
notre recherche, nous les avons abandonnées.
Finalement, nous avons intégré toutes les catégories sous différents thèmes centraux de la
recherche (condition sociale, rapport au travail, capital familial et ressources personnelles)
appelés matrices de sens. Matrice de sens que nous définirons ici par un regroupement de
concepts et de phénomènes ayant un lien entre eux dans une catégorie conceptuelle plus large
et inclusive.
1.10.4 Facteurs
Dans cette recherche, nous avons pris en considération des facteurs dits externes (structurels)
et d’autres d’ordre plus interne (individuel). Dans la catégorie des facteurs structurels, nous
avons exploré les caractéristiques du marché du travail dans le contexte du modèle néo-
58
Les personnes participant à cette recherche furent assurées d’une confidentialité absolue
quant aux propos, opinions et renseignements qu’elles ont jugé opportun de nous confier. À
cet effet, leurs noms n’apparaissent pas dans le rapport final.
Elles furent informées des objectifs poursuivis dans le cadre de la démarche et de l’utilisation
des résultats obtenus. Elles ont participé aux entrevues en toute connaissance de cause et ont
pu se retirer en tout temps.
CHAPITRE II
Le deuxième chapitre de ce mémoire présente les résultats d’une recherche effectuée selon le
mode de la théorie ancrée et réalisée du printemps 2002 à l’automne 2003. Cette recherche
fut rendue possible grâce à la collaboration de dix personnes peu scolarisées de Trois-
Rivières, six femmes et quatre hommes. Ces personnes ont participé ou participent encore au
programme d’alphabétisation de COMSEP. Cinq d’entre elles occupent présentement un
emploi tandis que les cinq autres sont impliquées dans des activités d’alphabétisation ou
d’éducation populaires de l’organisme.
Dans un premier temps, nous ferons une courte esquisse d’un profil de chacune d’entre elles.
Brèves descriptions de récits de vie relatant la construction de l’identité individuelle de
chaque personne ayant accepté de se révéler pour les besoins de cette recherche. Afin de
garder l’anonymat, nous utiliserons des prénoms fictifs. Par la suite, nous dresserons deux
tableaux permettant, pour le premier, de schématiser les données concernant les personnes
sans emploi et ensuite, un deuxième qui résumera celles des personnes avec emploi.
Troisièmement, nous présenterons les résultats des données que nous avons recueillies lors
des entrevues individuelles et du focus-group.
Toutes ces données seront regroupées sous quatre matrices de sens, soit la condition sociale,
le rapport au travail, le capital familial ainsi que les ressources personnelles.
Il est important de rappeler que cette recherche a pour objectif de comprendre les
phénomènes et les facteurs entravant la participation au monde du travail salarié de certaines
personnes peu scolarisées. Il est important aussi de découvrir quels facteurs ont le plus
d’impacts et quelles matrices de sens ont le plus d’influence sur l’intégration à l’emploi.
60
Il est intéressant aussi de faire le lien entre la théorie des auteurEs et celle du savoir populaire
des sujets de la recherche. Ces deux cultures se complètent et s’enrichissent mutuellement.
En premier lieu, nous présenterons le profil des cinq personnes sans emploi ayant participé à
l’entrevue dirigée. Trois femmes et deux hommes composent ce groupe témoin. Par la suite,
nous présenterons celui des personnes avec emploi.
Christine
Femme de 38 ans, cheffe d’une famille monoparentale de deux adolescentes, elle reçoit des
allocations de la Sécurité du revenu depuis 20 ans. Personne analphabète complète, elle a
abandonné l’école en septième année. Ayant des parents analphabètes, elle est peu soutenue
dans sa démarche éducative. Elle ressent constamment un sentiment d’exclusion face au
système scolaire. Sa mère décède lorsqu’elle est en bas âge et par la suite, les relations avec
sa nouvelle belle-mère s’avèrent difficiles. En effet, des conflits majeurs persistent entre
elles. Elle éprouve de nouveau, mais cette fois dans son milieu familial, un sentiment de rejet.
Compte tenu de cette situation conflictuelle, elle doit être placée dans des familles d’accueil à
quelques reprises. Toutefois, les liens entretenus avec son père sont chaleureux, même s’il
demeure indifférent à l’interaction ardue qui sévit entre sa conjointe et sa fille. Elle s’investit
grandement dans l’éducation de ses enfants. Ce qui a pour impact de réduire son réseau
social et l’empêche aussi d’occuper un travail rémunéré. Son implication sociale et les
ateliers d’alphabétisation à COMSEP lui permettent de se construire un réseau social. Son
père ayant toujours travaillé, elle ne connaîtra la pauvreté que lorsqu’elle sera adulte.
Pierre
Homme de 54 ans, il vit en couple sans enfants. Il reçoit des prestations de la Sécurité du
revenu depuis 14 ans. Personne analphabète complète, il termine sa scolarité en troisième
année du primaire. L’éducation parentale est totalement absente. Il côtoie la pauvreté
extrême, la misère, la violence et l’alcoolisme paternel pendant son enfance et son
adolescence. Sa mère ayant abandonné le foyer familial, il sera placé dans des orphelinats
ainsi que dans des familles d’accueil. Il vit plusieurs situations de ruptures et de blessures
sociales.
Il travaille dans une manufacture pendant une partie de sa vie de jeune adulte. À la fermeture
de l’usine, il se retrouve sans emploi. Étant analphabète, il n’a plus accès, depuis ce temps, au
monde du travail salarié.
Présentement, il a atteint une certaine stabilité affective, puisqu’il vit avec la même épouse
depuis de nombreuses années. Son implication en éducation et en alphabétisation populaires à
COMSEP lui offre la possibilité de développer un réseau social qu’il n’avait pas auparavant.
Marcel
Homme célibataire de 53 ans issu d’une famille de 5 enfants vivant en situation de pauvreté
extrême. Enfance marquée par la violence, l’alcoolisme et la toxicomanie du père. Pendant
son adolescence, il doit affronter la séparation de ses parents. Pour tenter de subvenir aux
besoins essentiels de sa famille, sa mère travaille dans des conditions difficiles en lavant
planchers et murs dans les écoles. Il lui porte une admiration sans bornes. Malgré la présence
de grande pauvreté, l’absence du père permet à toute la famille de vivre heureuse pendant
toute la période de son adolescence.
Son expérience avec le milieu scolaire est désastreuse et parsemée de plusieurs échecs, de
difficultés d’apprentissage et de violence. Il abandonne l’école en quatrième année du
primaire. L’analphabétisme traverse toute la famille, sauf pour une exception, sa sœur
cadette. Avant sa formation en alphabétisation, Marcel était analphabète complet.
62
Sa vie adulte est parsemée de moments de détresse psychologique et sociale. Il vit de grandes
ruptures sociales (perte d’emploi, suicide d’un ami, décès tragique de sa conjointe, maladie
de sa mère, etc.), qui l’affectent au point d’attenter à sa vie plusieurs fois. Il devient joueur
compulsif avec tous les problèmes s’y rattachant. Concernant son rapport au travail, il a
occupé un poste de maintenance pendant 20 ans à la Société canadienne des postes. La
privatisation de ce service du réseau public canadien lui fait perdre son emploi. Il ne s’en
remettra pas. Il tente par la suite plusieurs expériences avec le marché du travail qui
s’avèreront négatives. Prestataire de la Sécurité du revenu depuis 14 ans, il s’implique
bénévolement quotidiennement à COMSEP. Il y développe un réseau social qui le soutient
dans ses difficultés.
Denise
Femme de 48 ans, elle est mère de 3 enfants. Elle reçoit de la sécurité du revenu depuis
toujours. Victime de pauvreté extrême pendant son enfance et son adolescence, elle devra
participer aux tâches domestiques de grande envergure pour soutenir sa mère qui est souvent
malade. Violence et alcoolisme paternel ainsi que souffrance sociale parsèment sa vie à cette
époque. La marginalité de sa vie de misère l’affecte énormément. Afin de prendre en charge
la vie familiale, elle quitte la vie scolaire en quatrième année du primaire. D’ailleurs, la
scolarité de ses frères et sœurs ne dépassera pas non plus ce niveau. La stigmatisation dont
elle est victime à l’école ne lui fera pas regretter cet abandon du milieu académique.
Son rapport avec le marché du travail salarié est inexistant. Elle s’est plutôt investie dans le
fait d’élever et d’accompagner ses enfants jusqu’à leur vie adulte. Finalement, elle a appris
63
dernièrement qu’elle était atteinte d’un cancer du poumon. Situation qui l’angoisse au plus
haut point.
Julienne
Femme de 54 ans, elle reçoit de la Sécurité du revenu depuis 6 ans. Divorcée, mère d’une
fille et grand-mère d’un petit-fils, elle vit présentement en situation de pauvreté extrême. Ses
ex-conjoints, joueurs compulsifs, ont contracté des dettes de jeu qu’elle doit rembourser en
partie.
Dans son enfance, elle est victime de violence maternelle. Tourmentée par ses origines, elle
se considère comme une enfant illégitime. Sentiment de rejet général qui l’habite toute sa vie.
Comme l’école est peu valorisée par ses parents, elle quitte le milieu scolaire en septième
année du primaire. D’ailleurs, la famille entière souffre d’analphabétisme. Quant à elle, elle
est considérée comme analphabète fonctionnelle.
Elle commence à travailler à 13 ans pour contribuer financièrement aux besoins de la famille.
Adulte, elle assume une double tâche, soit la responsabilité de sa propre famille et celle d’un
travail salarié. Elle possède une grande expérience de travail en couture et en imprimerie. Ce
lien avec le monde de l’emploi s’arrête avec le décès de sa mère.
Son réseau social se limite aux liens qu’elle crée dans son implication sociale à l’intérieur des
activités d’économie sociale de COMSEP.
Cette deuxième partie présente le profil de ceux et celles qui occupent un emploi. Il s’agit de
cinq personnes dont trois femmes et deux hommes.
64
Aline
Femme de 62 ans, divorcée et sans enfant, elle est issue d’une famille à faible revenu. Toute
son enfance est affectée par une mauvaise relation avec sa mère. Pendant cette période, elle
demeure chez ses grands-parents qui en ont la garde. Malgré l’alcoolisme de son père, elle
entretient de bons liens avec lui.
Un manque d’intérêt flagrant pour l’école fait qu’elle abandonne en sixième année du
primaire. Ses parents sont analphabètes fonctionnels et elle-même se débrouille bien en
lecture et écriture.
Adulte, elle entre en contact avec la pauvreté extrême lors de son mariage. L’alcoolisme et la
violence de son conjoint lui font vivre une époque pénible de sa vie.
Elle possède une grande expérience de travail dans le secteur des services. Elle interrompt ses
activités rémunérées pour s’occuper de ses parents malades. Lorsqu’ils sont placés en
établissement, elle retourne améliorer ses aptitudes en lecture et en écriture. Suite à cette
formation, elle obtient un emploi dans une entreprise d’économie sociale de COMSEP. Poste
qu’elle occupe depuis 5 ans.
Nina
Femme de 42 ans, cheffe de famille monoparentale de deux enfants. Violence et alcoolisme
paternel sont le lot de son enfance. Issue d’une famille de classe moyenne, dès l’enfance, elle
commence à travailler dans le foyer d’accueil de sa mère.
Elle a le sentiment d’être constamment abusée financièrement et rejetée par sa famille et ce,
depuis toujours.
Elle reçoit de la sécurité du revenu pendant 20 ans, car elle préfère élever ses enfants à la
maison plutôt que d’aller tenter sa chance en emploi. Lorsque ses enfants entrent au primaire,
elle retourne améliorer ses connaissances en lecture et écriture. Elle est considérée comme
analphabète fonctionnelle. Par la suite, elle reçoit une formation professionnelle donnée par
65
COMSEP et obtient un emploi dans une de ses entreprises. Elle occupe cet emploi depuis
trois ans. Son réseau social et d’entraide tourne autour de celui de COMSEP et de l’entreprise
d’économie sociale où elle travaille.
Lucienne
Femme de 63 ans, veuve et mère de 4 enfants, dont un décédé de façon tragique. Elle est
issue d’une famille à faible revenu. Pendant son enfance et son adolescence, il existe une
harmonie familiale qui lui permet de vivre une belle période de son existence. N’aimant pas
l’école et subissant constamment des échecs, elle abandonne les études en sixième année du
primaire. Ses parents n’ont pas de problèmes de lecture et d’écriture.
Concernant son rapport au travail, elle commence à exercer un métier à 14 ans et quitte le
marché de l’emploi pour élever ses enfants. Lorsqu’ils sont tous et toutes à l’école, elle
commence à travailler à temps partiel comme préposée aux bénéficiaires. À cette époque, elle
suit des cours d’alphabétisation à COMSEP.
Elle élargit ainsi son réseau social. Son analphabétisme est considéré comme fonctionnel.
Depuis trois ans, elle occupe un emploi à temps plein. Elle travaille au même endroit depuis
15 ans.
Denis
Homme de 48 ans, divorcé et père de deux enfants, dont un décédé à l’adolescence. Son
enfance et son adolescence se déroulent bien dans une famille à faible revenu. La bonne
entente et l’équilibre règnent dans la famille. Son père invalide reçoit des rentes en plus de
66
l’aide sociale. Cette situation permet à la famille de ne pas vivre en situation de grande
pauvreté.
Éprouvant des difficultés scolaires, il quitte l’école à 16 ans en première secondaire. Ses
parents terminent, quant à eux, au primaire et sont analphabètes fonctionnels.
Afin d’améliorer ses habiletés en lecture et en écriture, il suit des ateliers d’alphabétisation à
COMSEP. Il s’inscrit l’année suivante en formation professionnelle et travaille maintenant
dans le domaine dans lequel il a étudié. S’impliquer dans l’organisme lui a permis d’élargir
un réseau social déjà existant.
Il a connu des ruptures sociales qui l’ont marqué profondément dont le décès de son fils après
une longue maladie et le décès tragique de son meilleur ami.
Didier
Homme de 42 ans, divorcé et père chef de famille monoparentale, il est issu d’une famille où
sévissent une très grande pauvreté ainsi que violence extrême et alcoolisme paternel. Le
bonheur familial redevient possible lors du départ du père, même si la pauvreté extrême
demeure encore présente.
Le travail fait partie de sa vie depuis toujours. À 9 ans, il a déjà sa petite « entreprise » de
vente de journaux. Il a donc plusieurs expériences de travail. Il cesse de travailler lorsqu’il
obtient la garde de ses enfants. Pendant cette période, il fréquente COMSEP pour apprendre à
lire et à écrire. Étant analphabète complet, il s’agit d’un obstacle majeur pour l’intégration à
67
l’emploi. Il retourne sur le marché du travail lors de l’entrée au primaire de ses deux filles. Il
occupe ce même emploi depuis six ans.
Dans sa vie adulte, il reçoit de la sécurité du revenu pendant huit ans non continus et n’a plus
connu la pauvreté extrême. Sa priorité dans la vie demeure son rôle de père. Il a maintenant
une vie de couple harmonieuse. Son réseau familial et social est important et solide.
68
Christine Décès mère Monoparentalité Classe Pauvreté Aucun contact Aucun réseau Analphabète Faible confiance
Femme Conflit belle- Inceste fille moyenne Aide soc. avec le travail social sauf complète en elle
Âge: 38 ans mère Importance de depuis 20 ans salarié COMSEP Scolarité : 6ième Anxieuse
Rejet/exclusion ses 2 filles Décrochage Sentiment de
Famille d’accueil Pas de travail : rejet
maternage
Pierre Violence père Stabilité Pauvreté Pauvreté Dernier travail : Aucun réseau Analphabète Faible confiance
Homme Alcoolisme père affective vie de extrême Aide soc. il y a 15 ans. social sauf complet en lui
Âge : 54 ans Abandon mère couple depuis 14 ans Décrochage COMSEP Scolarité : 3ième Anxieuse
Orphelinat/fam. Événement le
accueil plus difficile de
Rejet/exclusion sa vie
Marcel Violence père Célibataire Pauvreté Pauvreté Dernier travail : Faible réseau Analphabète Agoraphobe
Homme Alcoolisme père Plusieurs extrême Aide soc. il y a 15 ans. social complet (avant Détresse
Âge :53 ans Toxicomanie ruptures depuis 14 ans Espoir d’occuper (COMSEP formation psychologique
père sociales un emploi salarié Restaurant du COMSEP) Tentatives de
Rel. importante coin) Scolarité : 4ième suicide
avec mère Violence Faible confiance
en lui
Denise Violence père Maternité à 17 Pauvreté Pauvreté Aucun contact Faible réseau Analphabète Faible confiance
Femme Alcoolisme père ans pour fuir extrême Aide soc. avec le trav. $ social et complète en elle
Âge : 48 ans Souffrance les resp fam. depuis 30 ans Espoir d’occuper COMSEP Scolarité :4ième Anxieuse
sociale Mère de 3 un emploi Bon réseau Stigmatisation /
Participation aux enfants Pas de travail : familial pauvreté
tâches maternage
domestiques Stabilité vie de
majeures couple
Prise en charge
de la famille
Julienne Violence mère Mariage à 17 Pauvreté Pauvreté Début de travail Faible réseau Analphabète Défense de ses
Femme Enfance ans pour fuir la extrême à 13 ans social et fonctionnelle droits
Âge :54 ans tourmentée par fam. Aide soc. Plusieurs COMSEP Scolarité : 6ième Révoltée
son origine Divorcée depuis 6 ans expériences de Faible réseau Mauvaises Comportement
Rejet/exclusion Mère d’une travail familial expériences de victime
fille Volonté Violence Frustrée face à
Alcoolisme d’occuper un l’injustice
mari emploi salarié
69
Aline Harmonie Mariage difficile Pauvreté Pauvreté Grande Aucun réseau Analphabète Persévérante
Femme familiale Conflit Divorcée extrême/ expérience de social sauf fonctionnelle Courageuse
Âge: 62 avec mère Alcoolisme et mariage travail COMSEP et Scolarité : 6ième Résistante
ans Bon s liens avec violence du mari Travail : plus (commerce et lieu de travail Haine de l’école
père Relation de pauvreté restauration) Manquements
Alcoolisme importante avec Travail au fréquents
contrôlé du père nièce même endroit : 5
Enfance/grand- ans
parents
Nina Violence et Mariage difficile Classe moyenne Pauvreté : Commence à Bon réseau Analphabète Déterminée
Femme alcoolisme Violence du mari Adolescence : Aide sociale travailler très social et fonctionnelle Combative
Âge : 40 paternel Divorcée travaille dans le pendant 20 jeune COMSEP et Scolarité : sec. 2
ans Rejet par famille Monoparentalité foyer d’accueil ans Travail au même travail Abandon de
Prise en charge 2 enfants de sa mère. Travail : au- endroit : 3 ans Faible réseau l’école :
de la famille Problèmes avec dessus du Fin du travail : familial maternage
Pas de relation ses filles seuil de la maternage Bons souvenirs
père/enfants adolescentes pauvreté de l’école
Bonne relation
avec mère
Enf. marquée par
le travail
Lucienne Enfance Mariage difficile Pauvreté Pauvreté Commence à Bon réseau Analphabète Digne
Femme heureuse Alcoolisme et extrême/ travailler à social fonctionnelle Fière
Âge :63 Harmonie adultère du mari Adolescence : mariage l’adolescence Bon réseau Scolarité : 6ième Autonome
ans familiale Divorce soutien financier Aide sociale Travail au familial Sentiments Forte
Soutien oncle et Monoparentalité famille pendant que même endroit : Bon réseau au d’échec
tante 4 enfants ses enfants 15 ans travail Lassitude de
Adolescence (1décédé) sont jeunes l’école
mouvementée Monoparentalité Travail : au-
détresse, dessus du
dépression seuil de la
Dernière relation pauvreté
de couple: 25 ans
Denis Enf.etado Deux mariages, Pauvreté Pauvreté :aide Période de prest. Bon réseau Analphabète Sensible
Homme heureuse deux divorces Invalidité du sociale aide sociale social fonctionnel Impact néfaste
Âge : 48 Harmonie Père :2 enf.(1 père (aide soc. et Travail : au- entrecoupée de Bon réseau Scolarité : sec. 1 des ruptures
ans familiale décédé) CSST) dessus du période de travail familial Rejet de l’école de couple sur
Alcoolisme Plusieurs seuil de la Trav. au même Bon réseau au Fin de l’école sa vie
contrôlé du père relations de pauvreté endroit : 2 ans travail =début du travail Solidaire
couple Fier
Grand-père
Didier Violence Mariage difficile Pauvreté extrême Pauvreté :aide Travail depuis Bon réseau Analphabète Débrouillard
Homme extrême et Monoparentalité Enfant:soutien sociale l’âge de 9 ans social complet Instinct de
Âge :42 alcoolisme du 2 enfants financier famille Aide soc. : 8 Plusieurs Bon réseau Scolarité : sec. 4 survie
ans père Nouvelle vie de ans non expériences de familial (professionnel Combatif
Départ du couple continus travail court) Ingénieux
père :harmonie harmonieuse Travail : au- Trav. au même Haine de l’école Digne
familiale Bonne relation dessus du endroit : 6 ans
avec ses ado. seuil de la
pauvreté
70
Dans cette section du deuxième chapitre, nous présenterons les résultats des données
recueillies lors des entrevues réalisées avec les personnes ayant accepté de participer à la
recherche. Nous démontrerons les liens existant entre les quatre matrices de sens identifiées
et les données récoltées.
Ainsi, dans un premier temps, nous décrirons la première matrice de sens soit celle de la
« condition sociale » avec les facteurs : pauvreté, analphabétisme, exclusion et réseau social.
Deuxièmement, nous exposerons celle du « rapport au travail » avec ses facteurs :
expériences de travail, travail salarié des parents, rapport entre responsabilités familiales et
travail, raisons de cessation d’emploi et perception du travail. Troisièmement, nous
dépeindrons la matrice de sens du « capital familial » avec ses facteurs : communication,
blessure d’enfance, violence familiale, alcool et drogues ainsi que le développement de
l’identité. Finalement, nous brosserons le portrait de la quatrième matrice de sens, soit celle
des « ressources personnelles » avec les facteurs identifiés comme quinze compétences
génériques de base, soit le « sens des responsabilités », le « sens du travail bien fait », le
« travail sous pression », les « relations interpersonnelles », le « sens de l’organisation », le
« travail en équipe », la « créativité », la « ténacité », l’ « initiative », la « confiance en soi »,
la « capacité d’adaptation », le « leadership », le « travail répétitif », la « capacité de tirer
leçon de l’expérience » et le « sens de l’observation »,. Nous aborderons aussi le facteur de la
stratégie. Il est important de souligner qu’il peut arriver que chaque facteur possède aussi des
sous-sections.
Nous avons choisi ces quatre matrices de sens parce que chacune d’elle a émergé des données
empiriques et des entrevues de la recherche. Elles se sont imposées d’elles-mêmes, puisque
chacune à leur façon influençait la capacité d’une personne de prendre sa place ou non dans
le monde de l’emploi.
empiriques. C’est là, la force et la beauté d’une recherche qualitative avec l’approche de la
théorie ancrée. Elle laisse émerger la parole des gens, fait découvrir du sens et contribue à la
« pensée élargie », terme qu’utilise Hannab Arendt pour nommer un savoir incarné dans une
pluralité de points de vue.
Il est bon de rappeler que nous avons fait le choix de mettre les données en pourcentage parce
que c’est, à notre avis, plus facile de visualiser les résultats. Toutefois, il est nécessaire de
souligner qu’uniquement dix personnes ont participé aux entrevues de la recherche. Les
pourcentages représentent donc des nombres relativement petits.
Dans cette partie, nous présentons les résultats de la matrice de sens : condition sociale. Nous
avons choisi ladite matrice parce qu’il s’agit d’un concept universel qui regroupe des
dimensions objectives comme la classe économique, le revenu et l’éducation. On y retrouve
aussi des dimensions subjectives telles que le statut et la valeur d’une personne attribuée par
la société. Le concept de la « condition sociale » est d’ailleurs présent dans la Charte
québécoise des droits de la personne. De plus, cette matrice a permis de donner des éléments
de réponse à deux de nos questions de recherche, soit 1) pourquoi après avoir terminé leur
programme d’alphabétisation, certaines personnes réussissent-elles à intégrer l’emploi,
tandis que d’autres n’y arrivent pas? 2) quels facteurs (externes et internes) influencent le
plus le processus?
2.2.1.1 Pauvreté
2.2.1.1.1 Enfance/adolescence
Les résultats démontrent que toutes les personnes interrogées dans cette recherche sont issues
de quartiers populaires et ouvriers. Les données révèlent qu’il ressort très clairement que la
majorité (60 %) des personnes sans emploi ont côtoyé la pauvreté extrême à l’enfance et/ou à
l’adolescence.
Pour ce qui est des personnes avec emploi, 80 % d’entre elles n’ont pas connu cette grande
pauvreté. Même si certaines familles vivaient dans des conditions précaires, elles considèrent
tout de même que la plupart des besoins essentiels étaient comblés.
Comme le stipulent les théories de plusieurs auteurs, la situation économique vécue lors de
l’enfance et l’adolescence conditionne l’avenir d’une personne. En effet, dans la recherche,
75 % des personnes, ayant côtoyé la pauvreté extrême lors de cette période de leur vie, ont
peu confiance en elles, n’ont pas occupé un emploi ou n’en occupent pas depuis longtemps.
2.2.1.1.2. Adulte
Devenues adultes, 100 % de toutes les personnes ont reçu des prestations de la Sécurité du
revenu.
À l’âge adulte, tant chez les personnes sans emploi que chez les personnes avec emploi, 2/3
des femmes ont vu leurs conditions de vie se détériorer en se mariant. Cent % d’entre elles
considèrent qu’elles ont amélioré leur condition de vie en divorçant.
73
Autant chez les femmes que chez les hommes avec ou sans emploi, 60 % d’entre eux ont
vécu en situation de pauvreté extrême.
Chez les personnes sans emploi, 40 % n’ont jamais occupé de travail salarié. Soixante % des
femmes sans emploi ont élevé leurs enfants plutôt que de travailler hors de la maison. Elles
ont donc reçu de l’aide sociale toute leur vie. Quatre-vingts % des personnes sans emploi
reçoivent des prestations de la Sécurité du revenu depuis quinze ans.
Quant aux personnes avec emploi, la majorité (60 %) n’a pas reçu plus de huit ans
consécutifs des prestations de l’aide sociale.
Autant les personnes sans emploi que les personnes avec emploi ont confirmé, pour la
majorité (70 %), avoir eu recours à la Sécurité du revenu pour prendre en charge un parent ou
des enfants. La tendance est encore plus marquée chez les femmes, puisqu’une seule d’entre
elles (17 %) n’a pas reçu des prestations de l’État pour cause de prise en charge de la famille.
En effet, 83 % des femmes ont abandonné ou n’ont pas intégré l’emploi parce qu’elles
devaient s’occuper de leurs enfants ou de leurs parents.
Il est intéressant de souligner que la majorité (60 %) des personnes sans emploi a côtoyé la
pauvreté extrême à l’enfance et à l’adolescence tandis que la majorité des personnes avec
emploi (60 %) l’a plutôt connu à l’âge adulte. Quatre-vingts % de toutes les personnes
interrogées ont vécu à un moment de leur vie en situation de pauvreté extrême.
La majorité des personnes ayant côtoyé la pauvreté extrême à l’enfance (75 %) n’occupe pas
d’emploi présentement, tandis que la majorité des personnes (67 %) ayant plutôt connu la
précarité à l’enfance et non la pauvreté extrême possède un travail salarié.
2.2.1.2 Éducation
Cent % des personnes sans emploi n’ont pas poursuivi leurs études au niveau secondaire,
tandis que 60 % de celles qui sont à l’emploi ont étudié au niveau secondaire. Toutefois,
74
aucune d’entre elles n’a terminé ledit secondaire. Quatre-vingts % des personnes sans emploi
sont considérées comme personnes analphabètes complètes et 20 % comme personnes
analphabètes fonctionnelles. Quant aux personnes avec emploi, à l’inverse, 80 % sont
analphabètes fonctionnelles et 20 % sont analphabètes complètes.
Concernant le niveau de scolarité des parents, 100 % des personnes sans emploi ont des
parents analphabètes (complet ou fonctionnel), quant aux personnes avec emploi, 60 %
d’entre elles ont au moins un des deux parents n’ayant pas de problèmes d’analphabétisme.
L’analphabétisme est vécu par les personnes sans emploi comme un élément de souffrance
personnelle. En effet, 80 % des personnes sans emploi identifient l’analphabétisme comme
l’événement le plus difficile de leur vie. Pour ce qui est des personnes avec emploi, elles
n’ont pas relevé le côté aigu du handicap de l’analphabétisme. Compte tenu que la majorité
(80 %) d’entre elles est analphabète fonctionnelle, l’impact sur la vie de tous les jours est
atténué.
Cent % des personnes ayant connu la pauvreté extrême à l’enfance sont ou ont été
analphabètes complètes (certaines d’entre elles ne sont plus analphabètes complètes depuis
leur formation à COMSEP). Ces personnes vivent ou ont vécu avec des problèmes sérieux
d’analphabétisme peu importe si elles travaillent maintenant ou non.
Cent % des personnes ayant vécu pendant leur enfance en situation de précarité et non de
pauvreté extrême ont au moins terminé leur sixième année du niveau primaire, 33 % de ce
groupe ont débuté leur niveau secondaire (sec. 1 et sec. 2) et ce, qu’elles soient au travail ou
non. Pour ce qui est des personnes ayant connu la pauvreté extrême pendant leur enfance, la
majorité d’entre elles (3 personnes sur 4, soit 75 %) n’a pas dépassé la quatrième année du
primaire. La quatrième personne, analphabète complète, a avoué, lors de l’entrevue, avoir pu
75
Quatre-vingts % des personnes sans emploi ont abandonné l’école pour cause de pauvreté. Le
travail pour soutenir la famille financièrement ou simplement travailler aux tâches
domestiques pour aider une mère malade sont les raisons les plus souvent invoquées.
Concernant les personnes avec emploi, seulement 40 % d’entre elles ont quitté le milieu
scolaire pour des causes liées à la pauvreté.
En plus des raisons d’abandon liées à la pauvreté, la difficulté d’apprentissage est identifiée
par 100 % des personnes sans emploi et 40 % des personnes avec emploi.
Vingt-cinq % des personnes sans emploi ont identifié les responsabilités liées à la famille et
un autre 25 % a noté l’absence d’accompagnement des parents dans leur démarche
d’apprentissage scolaire. Le début du travail est amené par 40 % des personnes sans emploi,
comme motif d’abandon scolaire.
Concernant les personnes avec emploi, 40 % expliquent que l’obligation de travailler, pour
aider la famille, les a amenées à laisser le milieu scolaire, tandis que 25 % ont identifié soit le
maternage ou finalement les problèmes de comportement pour désigner des motifs d’abandon
supplémentaires.
Les personnes avec emploi ont mentionné dans une proportion de 80 % qu’elles avaient
détesté l’école alors que cette donnée est beaucoup moins accentuée (20 %) chez les
personnes sans emploi. Toutefois, il est bon de mentionner qu’une personne avec emploi
(20 %) aimait beaucoup aller à l’école.
76
Quatre-vingts % des personnes sans emploi ont nommé le rejet ou la stigmatisation vécue à
l’école comme élément qui rendait difficile la réussite scolaire, les personnes avec emploi ont
moins ressenti cette forme d’exclusion puisqu’une seule personne, soit 20 %, a identifié cet
irritant.
Quarante % des personnes sans emploi furent victimes de violence en milieu scolaire. Pour ce
qui est de la violence chez les personnes avec emploi, ce facteur est peu présent puisque
lorsqu’il en est question, c’est pour affirmer que c’est la personne avec emploi (20 %) qui
faisait vivre de la violence à ses collègues de classe.
Cent % des personnes sans emploi ne possèdent qu’un faible réseau social ou n’en ont pas du
tout. Quant aux personnes avec emploi, la majorité, soit 80 %, peuvent s’appuyer sur un bon
réseau d’amiEs.
2.2.1.3.2 Stigmatisation
Cent % des personnes avec emploi n’ont pas été incommodées par le regard de la société,
tandis que 60 % des personnes sans emploi ont affirmé avoir souffert du regard social
désapprobateur.
77
Comme deuxième matrice de sens, nous avons choisi de regrouper sous un même thème
toutes les questions touchant au monde du travail. Il s’agit d’un sujet incontournable puisqu’il
aborde l’articulation des personnes analphabètes et du marché du travail. Cette matrice
permet elle aussi de trouver des éléments de réponse aux trois questions de la recherche :
L’expérience de travail, le travail salarié des parents, la responsabilité familiale et emploi, les
raisons de cessation d’emploi ainsi que la perception du travail sont quelques-uns des sous-
thèmes abordés ici en lien avec cette matrice de sens.
Soixante % des personnes sans emploi n’ont aucune expérience de travail salarié continu, soit
les personnes n’ont jamais occupé de travail salarié, soit elles ont eu des emplois pendant de
courtes périodes. Pour les autres personnes sans emploi (40 %), elles comptent des
expériences de travail continu de 18 ans et 20 ans. La restructuration de l’organisation du
travail dans une société d’État a mis fin abruptement à l’emploi de l’une d’entre elles tandis
que pour l’autre personne, il s’agit plutôt de décrochage social suite au décès de sa mère.
Toutes les personnes avec emploi (100 %) ont de l’expérience prolongée avec le marché de
l’emploi. Le temps d’emploi continu varie de 4 ans à 15 ans.
78
La majorité des personnes avec emploi (60 %) occupent un travail de nuit, emploi
généralement moins convoité, tandis que l’autre 40 % occupent un travail en économie
sociale.
La majorité des personnes avec emploi (80 %) occupe un emploi dans un milieu protégé. En
effet, 75 % sont en économie sociale, tandis que 25 % fut engagé par un parent proche.
La majorité (80 %) des pères des personnes sans emploi n’occupait pas de travail salarié,
pendant que la majorité (60 %) des pères des personnes avec emploi travaillaient de façon
permanente.
Il n’existe aucune différence entre les deux groupes témoins concernant le rapport de la mère
et le marché de l’emploi. En effet, 60 % des mères, tant des personnes sans emploi qu’avec
emploi, ont occupé un travail pendant leur jeunesse.
Toutes les femmes (100 %), qu’elles soient avec emploi ou sans emploi, ont dû cesser de
travailler ou n’ont pas intégré l’emploi pour cause de responsabilités familiales.
Responsabilités familiales de l’ordre de prendre soin des enfants ou des parents. Quant aux
hommes, 50 % d’entre eux ont cessé de travailler pour s’occuper de leurs enfants (garde des
enfants ou maladie grave).
Pour les personnes avec emploi, la totalité des gens (100 %) ont quitté leur travail, à un
moment de leur vie, pour cause de responsabilités familiales, tandis que pour les personnes
sans emploi, 60 % d’entre elles n’ont pas intégré ou n’ont pas occupé un travail salarié pour
les mêmes raisons.
79
Outre le maternage, les autres raisons invoquées pour avoir perdu un emploi ou ne pas avoir
pu intégrer le marché du travail sont les ruptures amoureuses, les problèmes de santé mentale
(dépression, épuisement professionnel) ou l’analphabétisme.
La majorité des personnes sans emploi (60 %) considèrent davantage le travail comme un
moyen de survivre et de combler les besoins essentiels. Quatre-vingts % de ces personnes
estiment plutôt que le travail leur a fait vivre du rejet, de l’exploitation, du désespoir et des
difficultés. Quarante % possèdent une faible connaissance du monde du travail.
Quatre-vingts % des personnes sans emploi disent que l’implication sociale, le bénévolat et
les ateliers de formation et d’éducation populaire sont aussi importants que le travail. Cette
question est totalement absente chez les personnes avec emploi.
D’autres thèmes sont apparus lors des entrevues, mais de façon minoritaire (20 % des
personnes). Valorisation, développement personnel, fierté, réussite, liberté, autonomie,
loisirs, sécurité, création d’un réseau social sont des aspects positifs concernant la
représentation du travail qui furent amenés.
Une personne sans emploi a mis en cause le mauvais contexte du marché de l’emploi pour
expliquer son absence du monde du travail.
80
Quant aux personnes avec emploi, elles jugent toutes (100 %) que l’emploi leur apporte la
liberté. En effet, pour ces gens, le travail salarié leur permet de se désennuyer, de se valoriser,
de briser l’isolement et de vivre de façon plus équilibrée. En plus d’améliorer leurs conditions
de vie et de combler les besoins essentiels, pour 100 % des personnes avec emploi, le travail
salarié leur offre même la chance de choyer leur famille ainsi qu’elles-mêmes. Le bonheur, le
bien-être, le réconfort, l’utilité, l’autonomie, la non-oisiveté sont des éléments présents dans
les entrevues, mais amenés de façon minoritaire. De plus, 40 % des personnes en entrevue
ressentent un sentiment d’indépendance et de liberté grâce à leur travail.
Le thème de la sécurité financière ressort dans les propos de 100 % des femmes. Une d’entre
elles amène l’obtention des avantages sociaux de l’État (Régie des Rentes du Québec,
assurance-emploi) pour étayer son affirmation. Concernant cette question, les hommes n’en
font aucune mention dans l’entrevue.
La majorité des personnes (80 %) a pu développer un nouveau réseau social dans leur lieu de
travail. Les hommes avec emploi (100 %) identifient que l’argent obtenu par le travail leur
permet de participer à des loisirs et à des sports.
Il est important de souligner que même si l’emploi est considéré comme synonyme de liberté
présentement, la majorité des personnes avec emploi (80 %) ont vécu des expériences de
travail difficiles dans leur passé. Exploitation et conditions de travail exécrables sont
expliquées pour rendre compte de leurs expériences professionnelles antérieures.
81
Paradoxalement, 40 % estime qu’il est absolument important d’aimer son emploi pour
pouvoir continuer d’y travailler et de s’y réaliser.
À la question concernant la représentation que les personnes se font du travail idéal, les
résultats démontrent que les personnes avec emploi ont plus la capacité de parler d’un travail
de rêve. En effet, 40 % des personnes avec emploi et 75 % des femmes avec emploi
« auraient aimé être une artiste »; chanteuse, comédienne, danseuse de ballet et patineuse
auraient leur choix pour se réaliser. Quant aux personnes sans emploi, elles n’ont pas
d’exigences élevées, car la grande majorité (80 %) désirerait occuper un emploi non
spécialisé. Un seul aurait rêvé d’être policier. Aucune de ces personnes n’aurait apprécié un
emploi moins prosaïque.
Concernant la troisième matrice de sens, elle s’est imposée d’elle-même en analysant les
résultats des entrevues. Le concept de capital familial est un sujet très vaste. Nous avons donc
privilégié de centrer notre analyse uniquement sur la situation familiale à l’enfance et à
l’adolescence, particulièrement les liens avec les parents et non avec l’ensemble des frères et
sœurs. Nous avons aussi choisi de ne pas analyser la situation familiale pendant l’âge adulte.
Ladite matrice permet de réfléchir sur les deux premières questions de la recherche :
2.2.3.1 Enfance
Cent % des personnes considèrent qu’elles ont eu une enfance difficile. Cent % ont ressenti
du rejet d’un de leurs parents. Soixante % des personnes étaient rejetées par leur père tandis
que 40 % l’étaient par leur mère. L’alcoolisme paternel était présent dans 60 % des familles.
Contrairement aux personnes sans emploi, celles avec emploi considèrent majoritairement
qu’elles ont eu une enfance heureuse. En effet, 60 % d’entre elles ont connu l’harmonie
familiale. À l’inverse des personnes sans emploi, majoritairement celles avec emploi n’ont
pas connu le rejet d’un de leurs parents. Quarante % des personnes ont vécu le rejet par leur
mère et aucune par leur père. L’alcoolisme paternel est encore plus présent chez les
personnes avec emploi, 80 % d’entre elles ont subi les impacts de l’abus d’alcool.
Quatre-vingts % des personnes sans emploi ont subi de la violence dans leur enfance, 75 %
par leur père et 25 % par leur mère.
Une majorité de personnes avec emploi n’a pas côtoyé de violence familiale, 60 % ont plutôt
connu l’harmonie familiale et n’ont pas été elles-mêmes victimes de cette violence.
83
Tout comme les personnes sans emploi, 40 % furent placés dans une famille extérieure à la
leur.
Soixante-dix % des personnes peu scolarisées rejointes ont connu une enfance difficile.
Concernant le sentiment de rejet par un des deux parents, 70 % ont ressenti ce sentiment.
Cinquante-sept % par leur mère et 43 % par leur père.
Soixante % des personnes ont vécu de la violence familiale et l’alcoolisme paternel était
présent dans 70 % des familles
Quarante % de toutes les personnes furent placées dans des familles ou des endroits
extérieurs à leur foyer familial (grands- parents, amis, etc.).
Comme la précédente, cette matrice de sens n’était pas présente initialement dans
l’élaboration des notions-clés. En analysant les entrevues, il nous est apparu évident que les
ressources individuelles avaient un rôle à jouer dans le fait d’occuper ou non un emploi.
84
L’approche d’analyse de cette matrice est différente des autres matrices de sens. Dans un
premier temps, nous mettrons en lumière les ressources organiques amenées par les
personnes ayant participé à la recherche. Dans un deuxième temps, nous présenterons les
résultats du focus-group sur les compétences génériques réalisées avec les animatrices.
Cette matrice de sens permet elle aussi de trouver des éléments de réponse aux deux
premières questions de la recherche.
Les personnes ayant participé à la recherche ont cerné les ressources nécessaires pour intégrer
l’emploi. Certaines de ces ressources sont organiques, d’autres sont plutôt de l’ordre des
compétences génériques. Concernant les ressources inhérentes, les personnes ont identifié
l’âge, la débrouillardise, la détermination, la polyvalence et le courage. À propos des
ressources personnelles appelées compétences génériques (ressources qui peuvent s’acquérir
par l’action), les personnes interrogées ont identifié la confiance en soi et la ténacité.
Pour arriver à cerner des compétences génériques fortes chez les personnes impliquées dans
le projet, nous avons demandé à sept animatrices de COMSEP, qui connaissent bien lesdites
personnes, d’identifier pour chacune des personnes les compétences qu’elles possèdent et
celles qu’elles ne détiennent pas. Toujours avec les animatrices, nous avons organisé un
focus-group et partagé les données récoltées. Quand 50 % des animatrices avaient identifié
une compétence forte pour une personne, nous considérions cette compétence comme une
habileté et l’inscrivions comme telle dans le tableau ci-bas.
Par la suite, nous avons isolé les données individuelles pour chaque personne impliquée dans
la recherche. Après quoi, nous avons étudié les divergences et convergences entre les deux
groupes témoins. Résultats que vous pourrez consulter à la suite du tableau-synthèse.
85
Finalement, Denise possède 73 % des compétences génériques (sens des responsabilités, sens
du travail bien fait, relations interpersonnelles, sens de l’organisation, travail en équipe,
ténacité, initiative, capacité d’adaptation, travail répétitif, tirer leçon de l’expérience et sens
de l’observation).
Nina possède 53 % des compétences génériques (sens des responsabilités, sens du travail
bien fait, sens de l’organisation, ténacité, initiative, confiance en soi, capacité d’adaptation et
tirer leçon de l’expérience). En ce qui concerne Aline, elle a 67 % des compétences
génériques (sens des responsabilités, sens du travail bien fait, relations interpersonnelles, sens
de l’organisation, travail en équipe, ténacité, initiative, confiance en soi, capacité d’adaptation
et travail répétitif). Quant à Denis, il détient 80 % des compétences génériques (sens des
responsabilités, sens du travail bien fait, relations interpersonnelles, travail en équipe,
ténacité, initiative, confiance en soi, capacité d’adaptation, leadership, travail répétitif, tirer
leçon de l’expérience et sens de l’observation).
86
Pour ce qui est de Lucienne, elle possède 80 % des compétences génériques (sens des
responsabilités, sens du travail bien fait, relations interpersonnelles, sens de l’organisation,
travail en équipe, créativité, ténacité, initiative, confiance en soi, capacité d’adaptation,
travail répétitif et tirer leçon de l’expérience). Finalement, Didier détient 93 % des
compétences génériques (toutes sauf le sens de l’observation).
Cent % des personnes avec emploi possèdent plus de 50 % des compétences génériques
sélectionnées, tandis que seulement 40 % des personnes sans emploi possèdent plus de 50 %
de ces compétences génériques. Si on élève la barre à 60 %, les personnes avec emploi s’en
tirent encore très bien. En effet, 80 % des personnes avec emploi possèdent plus de 60 % des
compétences génériques. À l’opposé, uniquement 20 % des personnes sans emploi possèdent
plus de 60 % des compétences génériques.
Quant à la « capacité d’adaptation », 100 % des personnes avec emploi ont cette
compétence tandis que 20 % des personnes sans emploi ne la détiennent pas. Finalement, la
capacité de « tirer leçon de l’expérience » est présente chez 80 % des personnes avec emploi
et chez 20 % des personnes sans emploi.
87
La majorité des personnes interrogées possède de l’ « initiative », 100 % chez les personnes
avec emploi et 60 % chez les personnes sans emploi. De même pour le « sens des
responsabilités », où elle est présente chez 100 % des personnes avec emploi et chez 80 %
des personnes sans emploi. Pareillement pour le « sens du travail bien fait » où 100 % des
personnes avec emploi et 60 % des personnes sans emploi maîtrisent cette compétence. Le
même phénomène se répète avec le « sens de l’organisation » quand 100 % des personnes
avec emploi et 60 % des personnes sans emploi n’ont pas acquis cette compétence. En
continuité avec les données précédentes, 100 % des personnes avec emploi et 80 % des
personnes sans emploi ont de la facilité à exécuter des « tâches répétitives ».
Finalement, certaines compétences sont plus difficiles à acquérir pour l’ensemble des
personnes peu scolarisées interrogées. En effet, 90 % de toutes les personnes ne peuvent
« travailler sous pression », 80 % possèdent peu ou pas de « créativité », 70 % n’ont pas de
« leadership » et 70 % de toutes les personnes n’ont pas développé le « sens de
l’observation ». Pour ces compétences, il n’y a pas de différences entre les deux groupes
témoins.
Il n’y a pas de différences marquantes sur le pourcentage des compétences qu’une personne
possède. En effet, les hommes détiennent 63 % des compétences tandis que les femmes en
possèdent 53 %.
En résumé de la partie portant sur les ressources personnelles, les compétences ressortant
plus fortement chez les personnes avec emploi sont « ténacité » (100 %), « confiance en
soi » (100 %), « capacité d’adaptation » (100 %), « travail en équipe » (80 %), « tirer
leçon de l’expérience » (80 %) et « relations interpersonnelles » (80 %). Ces compétences
sont minoritaires chez les personnes sans emploi.
88
Certaines compétences sont présentes majoritairement tant chez les personnes avec emploi
que celles sans emploi : « initiative », « sens des responsabilités », « sens du travail bien
fait », « sens de l’organisation et tâches répétitives ».
Finalement, d’autres compétences sont absentes chez la majorité des personnes peu
scolarisées interrogées, peu importe qu’elles aient ou non un emploi : « travailler sous
pression », « créativité », « leadership » et « sens de l’organisation ».
Noms/ Aline Nina Denis Didier Lucienne % des Julienne Marcel Denise Christine Pierre % des
Compétences PAE PAE PAE PAE PAE compétences PSE 16 PSE PSE PSE PSE compétences
15
Génériques fortes PAE fortes PSE
1-Sens des Oui Oui Oui Oui Oui 100 % Oui Oui Oui Non Oui 80 %
responsabilités
2-Sens du travail Oui Oui Oui Oui Oui 100 % Oui Oui Oui Non Non 60 %
bien fait
3-Travail sous Non Non Non Oui Non 20 % Non Non Non Non Non 0%
pression
4-Relations Oui Non Oui Oui Oui 80 % Non Oui Oui Non Non 40 %
interpersonnelles
5-Sens de Oui Oui Non Oui Oui 80 % Oui Oui Oui Non Non 60 %
l’organisation
6-Travail en Oui Non Oui Oui Oui 80 % Non Oui Oui Non Non 40 %
équipe
7-Créativité Non Non Non Oui Oui 40 % Non Non Non Non Non 0%
8-Tenacité Oui Oui Oui Oui Oui 100 % Non Non Oui Non Oui 40 %
9-Initiative Oui Oui Oui Oui Oui 100 % Oui Oui Oui Non Non 60 %
10-Confiance en Oui Oui Oui Oui Oui 100 % Oui Oui Non Non Non 40 %
soi
11-Capacité Oui Oui Oui Oui Oui 100 % Non Non Oui Non Non 20 %
d’adaptation
12-Leadership Non Non Oui Oui Non 40 % Non Oui Non Non Non 20 %
13-Travail Oui Non Oui Oui Oui 80 % Oui Oui Oui Oui Oui 100 %
répétitif
14-Tirer leçon de Non Oui Oui Oui Oui 80 % Non Non Oui Non Non 20 %
l’expérience
15-Observation Non Non Oui Non Non 20 % Non Non Oui Non Non 20 %
15
Personnes avec emploi
16
Personnes sans emploi
CHAPITRE III
Dans ce chapitre, nous allons tenter d’approfondir et de raffiner la réflexion ainsi que
l’analyse que génèrent les résultats des données provenant de la recherche. Nous reprendrons
chacune des matrices de sens et développerons certains aspects plus heuristiques pouvant
amener une meilleure compréhension de la problématique « emploi/analphabétisme ».
Nous allons mettre en lumière la parole des gens croisée avec la recherche documentaire.
Nous reprendrons les statistiques significatives permettant de comprendre l’objet de notre
recherche, nous les mettrons en relation avec la théorie et nous ferons ressortir des citations
fortes provenant des entrevues. Donc, nous avons dû mettre en priorité des sous-thèmes et en
abandonner d’autres qui n’apportaient pas d’éclairage supplémentaire à l’analyse de l’objet
de notre recherche.
Il est important de mentionner que compte tenu du nombre restreint de personnes consultées
dans l’échantillonnage (dix), les résultats bien que rigoureux, démontrent certes une tendance
mais, ne peuvent, en aucun cas, faire foi d’une tendance statistiquement significative. Nos
descriptions et analyses ne prétendent pas couvrir l’ensemble des facteurs pouvant affecter ou
favoriser les personnes analphabètes à intégrer le monde du travail salarié. Nous
reconnaissons qu’elles sont partielles puisqu’elles ne sont que le reflet d’une simple
exploration de ce grand champ d’étude.
91
Afin de faciliter la compréhension dans la lecture du texte qui suit, nous avons indiqué entre
parenthèses, à côté du nom de la personne faisant la citation, s’il s’agissait d’une personne
avec emploi (pae) ou d’une personne sans emploi (pse).
Les matrices de sens seront présentées dans l’ordre suivant, soit la condition sociale, le
rapport au travail, le capital familial et finalement, les ressources personnelles.
3.1 ANALYSE
Dans cette partie, nous analyserons les facteurs présents dans la matrice de sens « condition
sociale » et leur influence sur la problématique étudiée. Les facteurs, « pauvreté/pauvreté
extrême », « exclusion », « analphabétisme » y seront mis en lumière.
À première vue, nous n’avions pas cru bon développer dans le cadre théorique une notion-clé
spécifique mettant en lumière les nuances sur la question de la pauvreté. Comme toutes les
personnes participant à la recherche avaient côtoyé la pauvreté à un moment ou à un autre,
nous croyions que ce facteur n’était qu’une évidence globale. Ce n’est qu’en analysant le
contenu des données empiriques et en les mettant en écho avec les témoignages que les
nuances dans ce concept se sont imposées par elles-mêmes. Soixante % des personnes sans
emploi ont connu la pauvreté extrême dans leur jeunesse, contrairement à seulement 20 %
des personnes avec emploi. La recherche nous apprend donc qu’il existe une nuance
importante entre pauvreté et pauvreté extrême. Elle fait ressortir aussi que les impacts
deviennent plus dommageables si ladite pauvreté est extrême à l’enfance et à l’adolescence
plutôt qu’à l’âge adulte. Certaines des personnes participant à la recherche ont côtoyé cette
pauvreté extrême pendant l’enfance et/ou l’adolescence leur faisant vivre des situations
affectant leurs conditions de vie. Comme Pierre (pse) le mentionne « on était très pauvres.
Pis un soir, y avait pas de manger dans le frigidaire. Y avait un chien chez nous. Y avait une
boîte de viande à chien, je… je l’ai mangée. J’avais trop faim. Faque laisse faire le chien,
92
moi, j’avais faim. » Marcel (pse) se rappelle qu’ « en enfance, dans ma famille, c’était la
misère noire. La misère noire. On avait pas grand chose à manger. Il n’y avait pas grand
chose qui rentrait dans la maison. Personne travaillait. » Tout comme Pierre et Marcel, cette
grande pauvreté affecte Denise (pse) dans sa dignité humaine « [À l’école], il y avait bien des
préjugés parce qu’on était pas bien habillés. Fallait bien mettre ce qu’on avait. […] On était
mal habillés, faque on faisait rire de nous autres. » Déjà, en bas âge, le processus de
stigmatisation se fait sentir.
17
Le Mouvement ATD-Quart Monde est un mouvement international de lutte contre la pauvreté et
l’exclusion sociale. Créé en France en 1957, il est implanté dans de nombreux pays et notamment au
Québec depuis 1982.
93
Les conséquences de la pauvreté extrême sont donc énormes et l’insécurité qui en résulte
ainsi que la honte que les enfants vivent peuvent être néfastes pour leur avenir. « Plusieurs
d’entre eux n’accéderont ni à un métier ni à un travail valorisant. » (Colin 2001 : 296)
Colin conclut en affirmant « [que] si le sort de toutes les familles pauvres est préoccupant,
celui des plus pauvres et des plus exclues l’est davantage (Colin 2001 : 296). » C’est cette
nuance qui apparaît clairement dans la recherche. Même si toutes les personnes ayant
participé à la recherche ont vécu dans la pauvreté à un moment de leur vie, celles ayant connu
la pauvreté extrême lors de l’enfance ou l’adolescence sont plus affectées dans leur
intégration à l’emploi que les autres. En effet, 75 % des personnes, ayant côtoyé la pauvreté
extrême lors de cette période de leur vie disent avoir peu d’estime d’elles-mêmes. Les
données révèlent que ces dernières n’occupent pas d’emploi depuis longtemps.
Dans cette partie, nous avons pu constater tant chez les auteures que chez les personnes
participant à la recherche l’importance de l’impact de la pauvreté extrême sur leur
cheminement personnel et bien entendu, les ravages causés limitant ainsi leur intégration au
marché de l’emploi.
3.1.1.2 Exclusion
3.1.1.2.1 Stigmatisation
Un élément qui marque bien la différence entre les deux groupes témoins se situe au niveau
de l’impact du regard de la société sur une personne. Le groupe témoin avec emploi (100 %
des personnes) n’a pas ressenti ce rejet social. Par contre, 60 % des personnes sans emploi
ont exprimé de différentes façons l’impact du stigmate. Cette théorie est très présente et bien
94
Quand Pierre (pse) avance que « c’est que face à la société, tu te sens mal à l’aise face à la
société », c’est sur cette manifestation qu’il s’exprime. Il sent qu’il a une dette envers la
société, qu’il a honte et qu’il se sent coupable.
Comme l’amène Paul Ricoeur dans le cadre théorique, cette souffrance sociale est faite de
honte, de pauvreté et d’humiliations. Il affirme que le regard d’autrui peut rendre plus
difficile l’entrée en scène d’une personne. Les conséquences de cette souffrance sociale sont
innombrables dont celle qui a trait à l’estime de soi. On sent bien dans les propos précédents
cette douleur d’exister liée à la condition sociale.
Dans le cadre théorique développé plus haut dans la section portant sur « les limites en raison
de la condition sociale », un des éléments identifiés qui porte préjudice à une personne est
l’isolement. Dans le résultat des données empiriques, il ressort clairement que les personnes
sans emploi (100 %) n’ont pas ou peu de réseau social. Tandis que les personnes avec emploi
95
(80 %) ont majoritairement un solide réseau social. Denise (pse) affirme « je n’ai pas
beaucoup d’amiEs, j’ai Rolande comme amie. Mais, je ne suis pas portée à me faire des
amiEs. Je suis pas encore prête à ça. J’vais avoir de la misère. Avec Rolande, on se parle, on
s’appelle. C’est assez. Moi, j’ai ma famille à m’occuper. »
Par contre, Nina (pae) amène comment le réseau social est important dans sa vie. « Moé, si
j’avais pas d’amiEs., je sais pas ce que je ferais. Mes amiEs, c’est ma famille. J’en ai pas
mal. Je sais pas si je vivrais sans amiEs. »
3.1.1.4 Analphabétisme
Un autre écart marquant existe entre les deux groupes témoins, particulièrement en lien avec
le niveau d’analphabétisme. En effet, 100 % des personnes sans emploi n’ont pas poursuivi
leurs études au niveau secondaire tandis qu’au contraire les personnes avec emploi y sont
parvenues dans 60 % des cas. De même pour le niveau de scolarité des parents, 100 % des
personnes sans emploi ont des parents analphabètes. Les personnes avec emploi ont, quant à
elles, et ce dans 60 % des cas, au moins un parent n’ayant pas de problèmes
d’analphabétisme.
Quatre-vingts % des personnes sans emploi sont considérées comme personnes analphabètes
complètes et 20 % comme personnes analphabètes fonctionnelles. Quant aux personnes avec
emploi, à l’inverse, 80 % sont analphabètes fonctionnelles et 20 % sont analphabètes
complètes.
96
Lors des entrevues, nous avons tenté d’explorer le rapport des personnes à l’école. Nous
désirions connaître les différentes raisons d’abandon si tôt dans la vie. Voici quelques-uns
des facteurs qui ressortent des données empiriques.
Nous pouvons faire facilement le lien entre pauvreté extrême, décrochage scolaire et faible
niveau d’analphabétisme. Marcel (pse), analphabète complet, aborde la question de la
pauvreté familiale comme motif d’abandon scolaire lorsqu’il mentionne « Une famille idéale
pour moi, c’est d’avoir eu mes trois repas par jour. J’aurais été à l’école, j’aurais appris
parce que j’ai eu ben de la misère avec ça, j’ai été obligé de lâcher l’école […] .Avec une
famille idéale, j’aurais poursuivi mes études. »
Denise (pse), analphabète complète, amène elle-aussi, le manque d’argent disponible pour la
famille, expliquant ainsi le désintéressement de ses parents « [l’école], ce n’était pas
important pour nos parents. C’était important qu’on amène de l’argent pour vivre. »
La question de rejet et d’exclusion liée à la pauvreté extrême est très présente à cette époque.
Pierre (pse), analphabète complet, mentionne « à l’école, j’étais dans mon coin, y
s’occupaient pas ben ben de moi. Tsé veux dire, y s’occupaient des autres. » Christine (pse),
analphabète complète, évoque l’attitude de la professeure « J’ai pas rien que toi à m’occuper
[…] pis à me laissait de côté » pour signifier son isolement. Pierre (pse) en rajoute en parlant
des autres enfants « y’avait trop de gangs à l’école, j’avais de la misère. »
3.1.1.6 Violence
La peur des professeurs ainsi que la violence que le groupe des personnes sans emploi
subissait sont des facteurs identifiés pour expliquer leur désintéressement de l’école. Marcel
(pse) fait le parallèle entre la situation de violence familiale et celle vécue à l’école « le
professeur sévère, c’est la peur, c’est la peur d’avoir vécu à l’école, ce que je vivais à la
maison. Facque si j’étais battu chez nous, j’étais battu à l’école ». Julienne (pse) renchérit
97
«j’ai assez mangé des claques à l’école, des coups de règles sur les jointures, j’en avais les
jointures fendues. C’est pour ça que moé l’école, ça m’a rien fait de lâcher. »
3.1.1.7 Maternage
Une des personnes sans emploi identifie les responsabilités familiales qu’elle avait à assumer
dans son enfance. Denise (pse) avance que [la multitude de tâches], j’ai commencé à faire ça
quand j’avais 8-9 ans. À un moment donné, il a fallu que je lâche l’école, ça en faisait trop »
Sa mère étant malade et la famille très pauvre, elle devait voir à toute l’organisation de la
maison.
Les personnes sans emploi interrogées présentent le profil de personnes ayant vécu le
processus de désinsertion sociale identifié par De Gaulejac et Léonetti, mais particulièrement
en lien avec leur rapport au marché du travail et non avec la société en général. Les auteurEs
présentent quatre étapes dans le parcours de la désinsertion, soit rupture, cumul de ruptures,
décrochage et déchéance. Les cinq personnes (soit 100 % des personnes sans emploi) se
situent dans la troisième étape dans leur lien avec l’emploi. Ils et elles ont, à leur façon,
décroché du monde du travail salarié. Pierre (pse) le démontre bien quand il dit en parlant du
marché du travail « là je me suis dit, j’ai faite mon effort, c’est assez. » Lorsque Julienne a
tout abandonné après le décès de sa mère, elle a décroché à sa façon.
En conclusion, cette partie nous en apprend grandement sur l’impact de la pauvreté extrême
sur la condition sociale d’une personne. Autant sur le décrochage scolaire, le niveau
d’analphabétisme, la souffrance sociale que sur l’héritage familial, les difficultés et limites
ont un lien direct avec le niveau de pauvreté.
98
Les personnes sans emploi impliquées dans la recherche ont vécu leurs parts de ruptures et
de cumuls de ruptures. Elles ont décroché partiellement de la société car elles ont très peu de
liens sociaux, mais il est clair qu’elles ont abandonné l’espoir réel d’occuper un emploi un
jour. Le désir est bien présent, mais leur lucidité est frappante. Dans cette section, nous
aborderons plus en profondeur les éléments en lien avec le marché du travail salarié.
Les tenants de la pluriactivité avancent qu’une personne peut aussi se réaliser à l’extérieur du
marché de l’emploi. Favreau (1997), Laville (1997) (1995), Lévesque (1995), Gauthier
(1995), Ferry (1995) ne favorisent pas la fin du travail salarié, mais stipulent plutôt que le
travail ne doit pas être l’unique préoccupation d’une vie. Ils suggèrent, entre autres, de
réduire le temps de travail pour permettre aux individus de participer à d’autres activités et
ainsi collaborer à la consolidation et au développement du bien commun. Les auteurs
abordent le champ de l’économie solidaire (action communautaire) pouvant permettre la
réalisation d’activités d’utilité collective. Activités permettant de construire et de développer
la citoyenneté.
99
Les personnes sans emploi interrogées abondent dans le même sens. Toutefois, elles ne
partagent pas leur temps entre le marché du travail salarié et des activités diverses. Elles sont
plutôt impliquées à temps plein dans des activités d’action communautaire non-salariées. Par
leurs propos, elles confirment une partie de la théorie des tenants de la pluriactivité sur
l’importance de s’impliquer dans des activités non monnayables. Mais, elles vont encore plus
loin. Ces personnes analphabètes sans emploi ont bien réalisé que dans le contexte du marché
de l’emploi actuel et avec les handicaps sociaux les affectant, leurs chances d’occuper un
emploi sont très faibles voire impossibles. Elles présentent donc fièrement, en alternative à
l’emploi et non en complément comme le prône la pluriactivité, les bienfaits des activités
d’action communautaire pour construire leur identité, développer des liens sociaux et se
sentir utiles pour la société.
Il est primordial de mentionner qu’aucune question des entrevues de recherche ne portait sur
l’implication communautaire des personnes et encore moins sur les bienfaits de cette action
sociale. Pourtant, 80 % des personnes sans emploi interrogées ont abordé cette dimension. Ce
qui démontre l’importance de cet engagement alternatif pour elles. Marcel (pse) nous
démontre par ses propos comment l’action communautaire fut importante pour lui. Avant de
connaître COMSEP, il pensait au suicide « si ça avait pas été de COMSEP, probablement
que je ne serais plus de ce monde […]. Aujourd’hui, je suis fier de ce qu’ils ont fait pour moi
[…]. COMSEP, ça bat toutes les ouvrages que j’ai faites ailleurs […]. Aujourd’hui, j’ai
réussi et je suis fier. Y a pas de mots pour expliquer ça. […] Une place que j’ai été compris
et reconnu beaucoup. Pour moi, ça été une victoire. […] Tu as une fierté, tu fais du
bénévolat. Quand je me couche, je suis fier. » Marcel considère qu’il a réussi alors qu’il n’a
pas occupé d’emploi depuis quatorze années.
Quant à Denise (pse), elle aborde le bien-être et la fierté que lui apporte son implication
sociale. « Quand je vais à COMSEP, ça me valorise, je me sens à l’aise, je suis bien. […] Je
suis fière d’être une personne comme je suis. Je suis bien mieux dans ma peau, je suis plus
épanouie, plus sûre de moi. ». Pierre (pse) abonde dans le même sens « Là, je suis fier de
moi, je suis toujours de bonne humeur. »
100
Si les tenants de la centralité du travail (Perret (1995), Dubar (1993), Castel (1995a))
stipulent que le travail occupe une place centrale dans le processus identitaire des individus;
Denise, Pierre et Marcel nous démontrent ainsi qu’il existe d’autres voies pour construire son
identité.
En plus de la construction identitaire, toutes les théories sur le travail salarié démontrent
l’importance de l’utilité sociale et de la relation sociale qu’il apporte. Outre les tenants de la
pluriactivité, très peu d’auteurEs abordent le rôle socialement intégrateur des autres activités
extérieures au marché de l’emploi. Pourtant, la création du lien social est évidente et ressort
clairement des entrevues avec les personnes sans emploi. Denise (pse) affirme « ça me
change les idées et ça me permet de rencontrer d’autre monde, de faire des échanges […],
c’est valorisant. ». Christine (pse) rajoute « quand je viens ici, c’est un désennui, je ne pense
pas à mes affaires. Si j’avais un emploi ce serait la même chose. » Pierre (pse), qui n’avait
aucun réseau social, va dans la même direction. « J’aime trop ça icitte, je me fais des amis,
c’est comme si c’est des frères pis des sœurs. Icitte, chu ben. »
La constante se dégageant de toutes les théories sur le travail salarié est qu’il joue un rôle 1)
d’utilité sociale, 2) de construction identitaire et de 3) reconnaissance sociale. Dans les
paragraphes précédents, nous avons démontré que les activités d’action communautaire
réalisent deux des trois objectifs, soit celui du 1) lieu de socialisation et de l’utilité sociale
ainsi que 2) celui de la construction identitaire. Malheureusement, les activités
communautaires non-monnayables n’ont certes pas la même reconnaissance sociale que le
travail. Ainsi, malgré l’apport des activités communautaires dans leur vie, les personnes sans
emploi ressentent bien la pression sociale et la non-reconnaissance de leurs activités non
salariées. Marcel (pse) confirme cette situation en avançant que « on est très mal acceptés
par la société. Ceux qui travaillent pas, on est vu comme des lâches. Mais on n’est pas tous
des lâches. » Marcel (pse) s’implique plus de trente-cinq heures par semaine bénévolement et
malgré cela, il est considéré par bien des gens comme un individu vivant aux crochets de la
société. Denise (pse) abonde dans le même sens, « vu que je travaille pas, je me sens
diminuée, je ne me sens à part, parce que c’est normal qu’on travaille. » Elle aborde ici la
question de la normalité. Selon les normes sociales actuelles, l’activité productrice doit être
101
Quatre-vingts % des personnes sans emploi ont identifié l’analphabétisme comme élément
majeur de non-intégration au marché de l’emploi. Christine (pse) identifie l’analphabétisme
comme handicap principal au fait qu’elle n’a pas encore occupé un emploi « c’est de valeur,
je sais pas écrire, je sais pas lire, j’aimerais ça, c’était le plus gros obstacle. J’étais pas
capable de travailler. [...] Je ne pourrai pas me trouver une job jamais, jamais, jamais,
jamais. Je me disais à moi-même, je pourrais jamais. Je vais être obligée d’être sur le bien-
être social assez longtemps. » Pierre (pse) continue dans le même sens, « [le plus difficile
dans ma vie] c’est de ne pas savoir lire et écrire. Dans ma job, eux-autres, ils voulaient me
mettre en haut. Là, j’ai jammé. » Marcel (pse) amène, lui aussi la difficulté de garder un
emploi avec un problème d’analphabétisme sévère. « Au bureau de poste, j’ai travaillé
pendant vingt ans à la maintenance. Dans mon travail, il y avait des papiers à remplir, mais,
c’était mes amis qui me les remplissaient tous. Quand ils ont donné la maintenance à contrat,
j’ai perdu ma job. Dans les autres jobs, il y avait trop de papiers à remplir, je peux pas
remplir des papiers, parce que je savais pas lire, je savais pas écrire. » Le contexte du
marché du travail, amenant une restructuration de son emploi, a démontré à Marcel (pse) que
dans le monde d’aujourd’hui il est impensable de travailler si la personne a des problèmes
102
Christine (pse) parle aussi de son désespoir quand, plus jeune, elle n’arrivait pas à se trouver
un emploi. « Qu’est-ce que je vais faire plus tard. J’ai dit, si j’ai des jeunes, c’est quoi que je
vais faire, je ne serai pas capable de travailler, de tsé … de me débrouiller dans vie. J’avais
peur là. »
Il est intéressant de constater qu’après avoir vécu de telles souffrances sociales, des
personnes sans emploi ont pu se raccrocher à la vie avec des activités non-monnayables
d’utilité sociale.
Dans les données empiriques, il est mentionné que toutes les femmes (100 %), qu’elles soient
avec emploi ou sans emploi, ont dû cesser de travailler ou n’ont pas intégré l’emploi pour
cause de responsabilités familiales. Chez les hommes, ce fait est quand même présent, mais
de façon moins aiguë. En effet, 50 % de tous les hommes ont dû quitter le travail salarié pour
cause de responsabilités familiales. Dans notre cadre théorique, l’auteure Christine Delphy
(1998) affirme que le travail domestique détermine la condition de toutes les femmes. Les
auteures tant Delphy que Chabaud-Rychter, Fougeyrollas-Schwebel et Sonthonnax (1985, in
Hirata et al, 2000) mentionnent qu’une femme désirant mener une carrière professionnelle
doit pouvoir compter sur un solide réseau social pour y arriver. L’organisation familiale
repose sur l’aide extérieure.
Sur la question du réseau social, les données empiriques démontrent qu’il existe une
différence assez marquée entre les femmes sans emploi et celles avec emploi. En effet, 100 %
103
des femmes sans emploi ne peuvent s’appuyer sur un bon réseau social pour intégrer l’emploi
tandis que la majorité des femmes avec emploi (80 %) possède un tel réseau social.
Pour ce qui est des hommes, 100 % des hommes sans emploi n’ont pas de réseau social
tandis que 100 % des hommes avec emploi possèdent un solide réseau.
Denise (pse) partage aussi cet état de fait « après que j’ai eu Louis, j’ai arrêté mes jobines
pour prendre soin de lui. En plus, ma mère était de plus en plus malade. »
Notre recherche démontre bien qu’une personne (homme ou femme), ayant la responsabilité
familiale et n’ayant pas le soutien d’un réseau, peut difficilement occuper un emploi. En
général, dans la société, la responsabilité familiale demeure plutôt le lot des femmes.
Toutefois, compte tenu du faible nombre de personnes interrogées dans la recherche actuelle,
il est impossible de démontrer cette différence dans l’analyse des genres.
Selon Perret (1993), il est important de posséder une bonne capacité d’entrer en relation avec
les autres pour décrocher un emploi. Le savoir acquis en milieu de travail ne suffit pas. Il
considère qu’intégrer le marché de l’emploi est plus facile si on est bien intégré à la société.
Or, il existe une différence marquée entre les deux groupes témoins sur la compétence de
relations interpersonnelles. En effet, 80 % des personnes avec emploi ont de la facilité à
entrer en contact avec les autres tandis que 40 % seulement des personnes sans emploi ont
cette capacité.
104
Dans le développement de cette notion, Jean Bédard (2002) présente la blessure d’enfance
comme une attaque à l’estime de soi. Or, la grande majorité (80 %) des personnes sans
emploi ont exprimé avoir des carences au niveau de l’estime de soi, contrairement à aucune
des personnes avec emploi. Les personnes sans emploi ont subi de telles fêlures dans leur
jeunesse qu’elles sont marquées pour le reste de leur vie. Quand Hart et ses collègues (Hart et
al in Malo et al in Dorvil et Mayer, 2001 b : 62) définissent les mauvais traitements
psychologiques, ils approfondissent la notion de blessure d’enfance amenée par Bédard. Ces
mauvais traitements peuvent se traduire dans plusieurs manifestations soit le mépris, le
terrorisme, l’isolement, l’exploitation/corruption et l’indifférence aux besoins affectifs. Par
certains exemples, nous démontrons l’expression de ces mauvais traitements dans la vie des
personnes sans emploi interrogées dans la recherche. Le mépris (agression verbale
combinant le rejet et le dénigrement hostile de l’enfant) est la première manifestation abordée
par Hart et son équipe. Christine (pse) rappelle bien ce rejet qu’elle subissait de la part de sa
mère adoptive « avec ma mère [adoptive], ça marchait pas, avec moi, elle était méchante,
assez méchante, là. […] Elle me faisait du trouble. Avoir eu ma propre mère, ça aurait été
différent. Si j’avais connu ma mère, j’aurais pas été de même aujourd’hui. »
Lorsque Marcel (pse) décrit son enfance comme une période pénible de sa vie, il exprime
bien des formes de terrorisme (menaces de violence physique, de mort ou d’abandon,
adressées à l’enfant) dont parle Hart. « [Comme événement difficile], mon enfance, je la
mettrais en premier. Quand tu vois ta mère brailler, parce mon père fessait ma mère. […]
J’avais 6 ans, je m’en rappelle des coups de téléphone que j’ai reçus sur la tête. On en a
braillé un coup. Ça s’oublie pas. C’est dur à oublier. » Pierre (pse) exprime lui-aussi cette
violence quand il raconte que « mon père y courait après nous autres avec un couteau. […]
Le bonhomme y garochait ma mère à terre. Mon père était toujours en train de la battre, pis
moé j’voyais tout ça. Elle en a eu des bonnes volées. » La jeunesse de Denise (pse) était tout
aussi épineuse, elle raconte, « [mon père] cassait toute, tout ce qu’il pouvait pogner, il
cassait des chaises, il frappait ma mère […], on avait tellement peur quand il arrivait, ça
augmentait tout le temps, tout le temps. » Quant à Julienne, elle a vécu cette forme de
106
terrorisme avec sa mère « moé chu une enfant battue, si je le disais à mon père que ma mère
m’avait battue, j’en mangeais une autre le lendemain quand mon père partait pour aller
travailler. »
Quant à Christine (pse), le décès de sa mère lorsqu’elle était très jeune lui a aussi fait vivre le
phénomène de l’isolement (isolement social ou physique de l’enfant par un adulte) dont parle
Hart. « [Lorsque ma mère est décédée] et quand mon père s’est trouvé une autre femme, il lui
disait qu’il avait cinq enfants, elle a pas aimé ça, parce qu’elle voulait les trois plus vieilles,
moi, je suis la quatrième… » Pendant toute sa vie, elle a tenté d’obtenir un rapprochement
avec sa belle-mère, ce qu’elle n’a jamais réussi…
Jean Bédard parle aussi de l’impact de l’alcool ou des drogues sur l’héritage que reçoit un
enfant. Ces substances sont présentes dans la majorité des familles des personnes peu
scolarisées interrogées. Uniquement 20 % des familles n’ont pas subi les affres de l’alcool ou
des drogues. Pierre (pse) raconte « mon père, il était chaud, y était ben chaud. Une fois, ma
mère voulait appeler la police. Il a coupé le téléphone. Ça, c’est mon enfance ça. » Quant à
Marcel (pse), il abonde dans le même sens « dans ma famille, c’était la misère noire, parce
que mon père, c’était un junkie, il nous battait. » Pour Denise (pse), les problèmes de boisson
lui ont rendu la vie difficile « mon père, quand il était à la maison, il avait des problèmes
107
d’alcool. Ma mère nous a élevés toute seule. […] Quand il arrivait, il était chaud, il faisait
des crises. Là, il lui a sacré une raclée. C’était l’enfer. Oui, c’était l’enfer. À 17 ans, j’ai
tombé enceinte, j’étais tannée de rester là, je voulais sacrer mon camp de là. » Pour Didier
(pae), l’impact de l’alcoolisme prenait des tournures inimaginables « y avait pris un coup, il
arrive avec une carabine, il dit m’a toute vous descendre. On s’est sauvé par les châssis. On
est sortis dehors jusqu’à ce que la police arrive, la police venait le chercher à toutes les
semaines. »
En conclusion de cette partie, on peut apercevoir une différence marquée entre les deux
groupes témoins. L’héritage familial des personnes sans emploi paraît plus souvent carencé
que celui des personnes avec emploi. Comme nous avons pu le constater dans le cadre
théorique, une déficience au niveau du capital familial peut amener des blessures sociales
importantes pouvant limiter le développement de l’adulte. La confiance en soi d’une
personne peut être ébranlée toute une vie durant. Or, on sait l’importance d’une bonne estime
de soi pour faire sa place. Il s’agit là d’un handicap supplémentaire pour les personnes sans
emploi dans leur volonté d’intégration à l’emploi.
Dans cette partie, nous vous présenterons les résultats de deux approches différentes soit,
dans un premier temps, la présentation d’une analyse issue des entrevues des personnes peu
scolarisées et dans un deuxième temps, le résultat des données issues du focus-group des
animatrices.
Les personnes impliquées dans la recherche ont donc identifié les ressources qu’elles
considèrent comme essentielles pour intégrer l’emploi. Certaines de ces ressources sont
organiques tandis que d’autres peuvent se développer avec l’expérience. Nous les avons
classé en deux catégories soit les ressources inhérentes et les compétences génériques.
108
3.1.4.1.1 Détermination
Concernant les ressources organiques, plusieurs personnes ont souligné que la détermination
ou le manque de détermination influencent la place qu’elles peuvent occuper dans le monde
du travail. Pour Christine (pse), son manque de détermination lui nuit considérablement « j’ai
essayé de foncer, mais chu pas capable. » Marcel (pse) abonde dans le même sens « [ceux
qui ont un emploi] y ont foncé, c’est des fonceurs et d’autres sont pas capables. »
3.1.4.1.2 Volonté
Nina (pae) affirme avec couleur que certaines personnes ne désirent pas travailler. « Y’en a
que le cordon du cœur leu traîne dans marde [...] Y’en a qui veulent rien savoir. » Quant à
Lucienne (pae), elle soutient aussi que pour réussir il faut une grande dose de détermination.
« Tu peux quand tu veux vraiment, tsé veut dire, il faut que t’aies du cœur au ventre pour
aller travailler. » Denis (pae) affirme « y travaillent pas, parce qu’ils veulent pas, pis y’ont
pas assez de cœur au ventre. » Denise (pse) va dans le même sens « y en a qui veulent,
d’autres qui veulent pas. »
Comme on peut le constater, plusieurs personnes peu scolarisées ont intégré le discours
dominant, même les personnes sans emploi. Selon elles, le manque de volonté, « qui veut,
peut », et le manque de motivation sont quelques-unes des raisons pour lesquelles, les gens
n’occupent pas d’emploi. Malgré leur connaissance de la situation de pauvreté, elles
n’arrivent pas à mettre en contexte les impacts des limites en raison de la condition sociale
sur l’intégration à l’emploi. Il est donc assez difficile pour la population en général de sortir
des stéréotypes et préjugés.
109
3.1.4.1.3 Débrouillardise
La débrouillardise est une autre ressource identifiée comme importante pour se trouver un
travail salarié. Denise (pse) soutient « moi, j’ai pas de job, chu pas assez débrouillarde ».
Didier (pae) se reconnaît cette qualité pour se retrouver un emploi « quand j’ai quitté la
Wabasso, là, j’ai tombé sur le bien-être, tsé chu trop débrouillard pour rester là-dessus. »
3.1.4.1.4 Polyvalence
Une autre qualité individuelle identifiée pouvant faire la différence est la polyvalence. Denise
(pse) pense que « c’est quand on sait faire plusieurs affaires, ça a plus de sens qu’une
personne qui sait faire qu’une seule affaire. »
3.1.4.1.5 Courage
Lucienne (pae) stipule que « ça prend du courage aussi pour te trouver un emploi. Quand tu
travailles pas, pis que tu manques de courage, tsé tu te décourages. » Marcel (pse) renchérit
que « quand tu n’as pas ta cinquième, tu dois être courageux pour te chercher un emploi. »
Dans la liste des compétences génériques recensées par l’ICEA et la coalition coordonnée par
Relais-Femmes, certaines sont identifiées aussi par les personnes participant à la recherche.
La « confiance en soi » ressort le plus fortement. Lorsque Denise (pse) réfléchit aux raisons
limitant l’intégration à l’emploi, elle avance que « [les personnes assistées sociales] sont déjà
assez diminuées, elles peuvent pas se faire à l’idée qu’elles sont capables. La confiance,
y’ont peut-être pas assez confiance. » Quand Christine (pae) évalue ses chances de se trouver
un emploi, elle affirme qu’« il faut que tu te fasses confiance en toi-même, moi chu pas
110
capable. Ça prend une bonne confiance en toi. » Même Didier (pae), qui s’en sort bien et qui
a un emploi, cible l’estime de soi comme étant essentielle à l’intégration à l’emploi.
« [Comme qualité nécessaire], y’aurait la confiance, moi-même des fois j’ai peur, j’manque
de confiance en moi. »
3.1.4.2.2 Ténacité
Dans la recherche d’emploi, une autre condition essentielle de réussite, identifiée tant par les
auteurEs que par les personnes peu scolarisées, est la ténacité. Aline (pae) soutient que « si je
n’avais pas eu ce travail, je ne me serais jamais découragée, [j’aurais continué à chercher
quand même]. Il ne faut pas lâcher. J’aurais dit ben coudon, on va essayer ailleurs. »
Lorsque nous analysons les compétences fortes de toutes les personnes ayant participé à la
recherche, et ce, à partir du travail réalisé par le focus-group des animatrices, six
compétences sont présentes majoritairement chez les personnes étant à l’emploi. Les relations
interpersonnelles, le travail en équipe, la ténacité, la capacité d’adaptation, celle de tirer leçon
de l’expérience et bien sûr la confiance en soi. Ces compétences fortes semblent donc être
plus déterminantes pour occuper un emploi. Elles correspondent aux attentes des employeurs.
Les deux premières compétences (relations interpersonnelles et travail en équipe) sont en lien
direct avec les effets de l’isolement tandis que la dernière se construit difficilement dans des
milieux de pauvreté extrême.
Quand nous faisons le bilan des compétences fortes des personnes, il est évident que plus une
personne cumule des compétences, plus elle a des outils pour affronter la vie. Christine (pse)
possède 7 % des compétences génériques tandis que Didier (pae) en détient 93 %. L’écart est
énorme et on peut plus facilement concevoir que Didier, malgré son passé, ait pu se dénicher
un travail rémunéré. C’est d’ailleurs en étudiant le récit de vie de Didier que nous est venue
l’idée de jeter un coup d’œil sur la notion des ressources personnelles. En effet, après avoir
analysé sa condition sociale, son capital familial et son rapport au travail, nous arrivions avec
111
certaines similitudes dans les éléments affectant la personne dans sa capacité d’intégration à
l’emploi. Par exemple, le fait d’être analphabète complet, d’avoir connu la pauvreté extrême,
la violence familiale, l’exclusion et le sentiment de rejet familial, avait pour les autres
personnes l’impact de limiter ou même de rendre impossible l’intégration au travail
rémunéré. Didier (pae) venait fausser les résultats. En effet, Didier a côtoyé la grande misère,
il est analphabète complet, a vécu de la violence familiale ainsi que de l’exclusion et pourtant
il occupe un emploi depuis des années.
Ce constat nous a donc obligées à fouiller ailleurs. Didier nous a permis de constater qu’un
être humain est aussi plein de ressources. Malgré la stigmatisation et les graves difficultés
vécues par le passé, il reste de l’espoir. Nous avons découvert chez lui des qualités permettant
de surmonter les pires difficultés. Cette notion est très présente dans la thèse de Ricoeur
(1994) lorsqu’il aborde la tension entre le pâtir et l’agir. Les pires souffrances peuvent
devenir un levier pour une plus grande réalisation personnelle.
Concernant les ressources personnelles essentielles identifiées par les participants et les
participantes de la recherche, soit la débrouillardise, la détermination, la polyvalence et le
courage, Didier nous a démontré, par ses propos, qu’il possède ces quatre qualités. Ce sont
des ressources personnelles fortes sur lesquelles il peut miser pour s’en sortir. Très jeune, il
avait déjà sa propre petite entreprise. Il achetait des journaux et allait les revendre plus cher
aux malades à l’hôpital près de chez lui. « J’ai commencé à être débrouillard à 9 ans. J’ai
trouvé une job pour faire de l’argent et aider la famille. Ma mère voulait qu’on seye
débrouillards. » En plus d’être débrouillard, il sait aussi être déterminé. « Faut que tu fonces
parce que si tu fonces pas, t’auras rien. »
Didier (pae) confirme bien la notion de stratégie mise de l’avant par différents auteurs dans le
cadre théorique. Toute sa vie, il a mis en place un ensemble de moyens pour arriver à ses fins.
Il y a mis toutes ses ressources et toute son énergie. On sent chez Didier cet instinct de survie
qui lui a permis de trouver ou d’inventer des solutions pour faire face à des crises. Didier
nous prouve bien que l’être humain est imprévisible et que malgré les ravages de l’exclusion,
certains d’entre eux peuvent arriver à intégrer l’emploi.
112
Toutefois, malgré l’étonnante réussite de Didier dans le monde de l’emploi, il ne faut pas
réduire pour autant les avancées des autres personnes ayant subi de grandes atteintes à leur
condition sociale. Elles ont été à leur façon des battantes et se sont accrochées pour prendre
leur place dans la société. Dans sa thèse sur la souffrance sociale, Paul Ricoeur (1994)
affirme que la douleur sociale peut être aussi un espace pour émerger. Les personnes sans
emploi impliquées dans la recherche ont converti leur subir en démarche leur permettant de
devenir actrices. Comme le dirait si bien Alain Touraine (1997), elles sont devenues des
sujets. L’évaluation de la réussite ne doit pas se faire uniquement sous l’angle de l’emploi.
Parce que le fait de voir ces personnes comme des victimes amènerait à les considérer comme
des objets et non comme des sujets.
3.2 DISCUSSION
Nous aimerions faire le point sur les découvertes que nous avons faites concernant les
facteurs limitant l’intégration à l’emploi ou au contraire, ayant favorisé ladite intégration à
l’emploi.
À notre avis, le facteur déterminant pouvant rendre plus difficile le chemin vers l’emploi, est
le fait d’avoir côtoyé la pauvreté extrême à l’enfance et/ou à l’adolescence. Nous constatons
que ce facteur a moins d’influence lorsque la pauvreté extrême est vécue à l’âge adulte.
L’impact de la grande misère a pour effet d’affecter, entre autres, l’enfant dans son
rendement scolaire. Dans la recherche, la majorité des personnes ayant côtoyé la grande
pauvreté pendant leur enfance sont analphabètes complètes. Or, on sait à quel point,
l’analphabétisme sévère est pratiquement incompatible avec le marché de l’emploi actuel
dans la société nord-américaine. « L’alphacratie et la discrimination culturelle, jouent à
plein, repoussant toujours plus aux marges de l’univers du vivre-ensemble (Lamoureux J
(1999): 33 ). »
113
La pauvreté extrême peut aussi détruire l’estime que les personnes ont d’elles-mêmes. Bien
sûr, il existe d’autres facteurs ayant pu altérer la confiance en soi, mais ils sont moins
déterminants. La stigmatisation et l’étiquetage social sont trop souvent liés à cette grande
pauvreté. Les souffrances sociales vécues se traduisent par la honte et l’humiliation. Comme
le mentionne Vivian Labrie dans une entrevue à la revue RND (Voisard Anne-Marie, 2003 :
17), « Vivre la pauvreté sur le plan individuel, c’est d’abord faire l’expérience de l’injustice,
de l’humiliation, du regard négatif des autres et de leurs préjugés. Elles se sentent […]
exclues de la culture commune. »
On peut aussi faire le lien voulant que les familles connaissant la pauvreté extrême fussent
sujettes à engendrer la violence familiale. Il ne faut toutefois pas faire le raccourci et établir
l’équation facile que toutes les familles très pauvres vivent dans un milieu de violence. Ou
encore qu’il n’existe pas de violence dans les familles modestes et aisées.
Ce que nous avançons, c’est que lorsqu’il n’y a pas suffisamment d’argent pour survivre, tous
les problèmes s’amplifient et que la tolérance ainsi que l’harmonie familiale en sont presque
inéluctablement affectées. De là, l’augmentation du risque de violence familiale. Or, une
personne ayant vécu dans la violence familiale voit le développement de son identité menacé
et une perte importante de son estime d’elle-même. L’impact de cette violence diminue son
potentiel et sa confiance en elle, ingrédients essentiels pour intégrer l’emploi.
On a pu constater que les personnes peu scolarisées sans emploi possèdent un faible réseau
social. Or, le manque de réseau social limite beaucoup les chances de contacts pour décrocher
un emploi. La pratique veut que plus on connaît des gens, plus c’est facile de dénicher des
entrées pour se trouver du travail. Les références sont importantes dans le milieu du travail
114
salarié. La faiblesse du réseau social représente une difficulté supplémentaire pour intégrer le
monde du travail salarié.
De plus, l’incompatibilité entre la responsabilité familiale doublée d’un faible réseau social et
le marché de l’emploi actuel est aussi au centre de la question. Les préoccupations de nos
politiciens et politiciennes à cet égard se résument la plupart du temps aux programmes pré-
électoraux (réf. Élections provinciales, 2003) et semblent être oubliées par la suite. Il ne faut
pas faire abstraction que les responsabilités sont en grande partie le lot des femmes, handicap
supplémentaire pour celles peu scolarisées tentant d’intégrer le marché de l’emploi.
Les personnes sans emploi impliquées dans la recherche peuvent ainsi être considérées
comme des être libres, autonomes et plein de potentiel. Elles sont en mesure d’avoir accès à
des espaces citoyens, de s’y impliquer et d’y prendre la parole. Imbert, dans un texte de Jean-
Claude Gillet (1995 : 58), mentionne « qu’il s’agit de se réapproprier au niveau collectif
comme au niveau individuel des capacités instituantes, c’est-à-dire le désir et le pouvoir de
se libérer du poids des fatalités pour ouvrir de nouvelles issues, un nouveau devenir. » Ces
personnes sans emploi ont choisi cette façon de répondre à la souffrance sociale et de
contourner la logique du marché. Comme le signale Guy Paiement (in Lamoureux J. 1999:
40), « La citoyenneté commence quand des personnes refusent la fatalité et acceptent de
répondre de leur vie, de leur milieu et de ce qui sera légué aux générations qui montent. »
115
Malgré les difficultés qu’elles subissent ou ont subies, les personnes analphabètes complètes
ont démontré qu’elles sont des « sujets acteurs » pouvant se réaliser différemment. Elles ont
prouvé que l’acteur n’est pas complètement casé, qu’il reste de la place à du mouvement
positif et qu’il existe encore un jeu d’acteurs possible. Comme Jean-Claude Gillet (1995 :
296) le stipule, il faut croire en « l’indécidabilité des situations, où rien n’est définitivement
joué d’avance. » Le sort n’est donc pas jeté.
CHAPITRE IV
Dans la partie qui suit, nous aborderons deux éléments essentiels au renouvellement des
pratiques et politiques sociales. Dans un premier temps, nous développerons sur l’urgence de
reconnaître la souffrance sociale. Cette détresse culturelle, sociale et économique qui persiste
jusqu’à l’écroulement de la confiance en soi. Souffrance sociale mettant en lumière les
blessures d’enfance et les marques de la honte brisant ainsi des vies entières.
Dans un deuxième temps, nous mettrons de l’avant une réflexion sur l’importance, non
seulement de prendre acte de la souffrance sociale, mais d’identifier différentes solutions
pouvant l’enrayer et ainsi de permettre aux personnes peu scolarisées sans emploi de donner
un sens à leur vie.
« C’est facile démolir une personne, la reconstruire, c’est plus difficile. Tu peux la démolir
d’un coup, la reconstruire, ça prend toute une vie. »
Denise (pse)
Comme nous avons pu le constater, l’empreinte de la souffrance sociale a laissé une marque
dans le quotidien des gens. Tout au long de ce mémoire, nous avons pu ressentir la douleur
des personnes sans emploi. Le regard stigmatisant de la société a plus qu’endommagé la
construction de leur identité. Il semble plus difficile pour les personnes de porter le stigmate
de « B. S. » que celui de la pauvreté elle-même. La lutte à la pauvreté et aux préjugés devient
donc un objectif prioritaire.
117
Dans un premier temps, il faut amener la population à reconnaître cette douleur sociale. Il
devient impératif de permettre aux gens de comprendre les processus d’exclusion et de
remettre les différents phénomènes dans leur contexte. Nous ne devons pas seulement faire
un appel à la compassion, pas seulement une invitation à la clémence ou une exhortation à
l’indignation. Non, il faut plus, il faut une mobilisation générale à briser ce cycle de violence
sociale. La population doit non seulement comprendre, mais elle doit aussi « souffrir avec »
et s’engager à transformer cette situation d’oppression en levier de citoyenneté. La société
doit être solidaire et lutter contre cette injustice liée à la présence de préjugés. Elle doit donc
prendre conscience de l’intolérable, s’élever contre et innover pour trouver des moyens d’y
mettre fin.
La souffrance sociale est le résultat du cumul de problèmes humains résultant des effets du
pouvoir politique et économique sur les gens. La souffrance sociale doit donc devenir
politique et être inscrite au débat public. Il faut une autre société que celle dans laquelle on
vit. Présentement, elle consacre publiquement l’échec social.
Nous avons pu constater, dans la recherche, l’ampleur des dommages causés par la pauvreté
extrême. Alors, il faut reconnaître que la pauvreté est beaucoup plus qu’un problème
économique, elle est aussi un problème de justice. Diane Lamoureux dans un texte paru en
2003, « Conceptualiser la pauvreté : un enjeu stratégique », affirme « que la pauvreté est le
118
symptôme d’un rapport de domination.» (Lamoureux D. 2003 : 1). Elle continue en soutenant
que dans les pays du Nord, la population est de plus en plus insensible aux conséquences de
cette grande pauvreté. « Le déni d’existence est […] insidieux et c’est à lui qu’il faut
s’intéresser si l’on préconise une transformation […] du rapport de domination (Lamoureux
D. 2003 : 3). » Elle rajoute qu’elle constate que « Les pauvres peuvent bien crever dans
l’indifférence quasi générale puisqu’ils sont passés à travers un processus de
déshumanisation qui les précipite aux marges de l’humain (Lamoureux D. 2003 : 4). »
La société doit transformer la solidarité en gestes concrets afin que cesse l’exclusion d’une
partie importante de sa population.
Une vaste campagne de sensibilisation publique doit donc être mise en branle. Le but premier
étant de conscientiser la population en général aux impacts dévastateurs de la pauvreté
extrême et plus particulièrement dans l’enfance et l’adolescence. La société québécoise doit
cesser de cautionner des attitudes méprisantes à l’égard des personnes exclues et doit arrêter
de fermer les yeux sur des politiques publiques et économiques appauvrissant une partie de
ses pairs. Elle doit plutôt saluer le courage de la population marginalisée. Pour que le pâtir se
transforme en agir, il faut d’abord reconnaître cette exclusion. La société doit non seulement
prendre acte des douleurs sociales de la population vivant en situation de pauvreté, mais
surtout reconnaître leur capacité d’agir ainsi que leurs potentialités.
La responsabilité de mettre cette préoccupation à l’ordre du jour devrait être portée par la
société civile. Il est important de faire reconnaître par la population les potentialités des
populations exclues. Les organisations, impliquées dans le champ des exclusions, doivent
travailler à éliminer les images négatives concernant les personnes en situation de pauvreté.
L’auteur Biarnes (in Gillet, 1995 : 300) abonde dans ce sens, il faut abandonner « Les images
des exclus comme porteurs de manques de connaissances de base, de possibilités
intellectuelles limitées et même d’instabilité de caractère, voire d’humeur » au profit des
potentialités. Quant à Rawls (in Gillet, 1995 : 300), il propose aux organisations de ne pas
119
seulement assister ceux et celles qui sont perdants, mais plutôt de mettre tous les citoyens en
position de gérer leurs propres affaires et de participer à la coopération sociale sur un pied
de respect mutuel dans des conditions d’égalité. »
Chacun a sa responsabilité dans cette lutte à l’exclusion. Comme mentionné ci-haut, c’est
important que l’ensemble de la société civile porte haut et fort cette situation sur la place
publique, pas uniquement les organismes de lutte à la pauvreté. Un premier pas vient d’être
franchi avec la Marche mondiale des femmes de l’an 2000, avec le Collectif pour une loi sur
l’élimination de la pauvreté ainsi qu’avec les commissions parlementaires sur le projet de loi
sur la lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale du gouvernement du Québec. « La loi, même
si elle va moins loin que le projet initial que nous proposons, présente malgré tout des
perspectives intéressantes. D’abord, elle reconnaît que les personnes, qui vivent en situation
de pauvreté, sont les premières à agir pour s’en sortir. Ensuite, elle stipule que nous sommes
responsables comme société, du respect de la dignité des gens et de l’égalité de leurs droits
(Labrie in Voisard, 2003 : 23). » Ce mouvement de solidarité ne doit pas demeurer lettre
morte. Il doit continuer sa marche pour l’amélioration des conditions de vie des personnes en
situation de pauvreté.
Pour Diane Lamoureux (2003 : 6), « l’insistance pour passer de l’exclusion à l’inclusion doit
passer par de la déshumanisation inhérente à la misère à l’appartenance à l’humanité qui
justifie la lutte contre cette misère qui produit des effets déshumanisants. » Elle rajoute qu’il
faut passer du mode de plainte et de lamentation au mode de dénonciation et de lutte. La
misère apparaissant non pas comme une complainte, mais bien comme une revendication.
Lorsque la société dira vraiment, « ça suffit », qu’elle laissera savoir à qui de droit son
intolérance à la pauvreté; alors à ce moment, l’État se donnera certainement comme mission
de développer des politiques publiques et économiques qui tiennent réellement compte des
120
besoins réels des gens en situation de pauvreté. La lutte aux préjugés et à la pauvreté devrait
être une priorité nationale pour le Québec, et ce, dans un avenir rapproché.
«Si ça avait pas été de COMSEP, probablement que je ne serais plus de ce monde […]
COMSEP, ça bat toutes les ouvrages que j’ai faites ailleurs […]. Aujourd’hui, j’ai réussi et
je suis fier. Y a pas de mots pour expliquer ça. […] Une place que j’ai été compris et reconnu
beaucoup. Pour moi, ça été une victoire. […] Tu as une fierté, tu fais du bénévolat.»
Marcel (pse)
Comme nous avons pu le constater précédemment, il est important de changer les mentalités
dans la perception de la population vis-à-vis des personnes en situation de pauvreté. Par
ailleurs, il est aussi essentiel de changer notre approche concernant l’idée que l’on se fait du
monde du travail.
À notre avis, il est important de développer une multitude de solutions dans le monde de
l’emploi. Il demeure essentiel de développer une vision large du travail. Travail n’étant pas
automatiquement lié avec rémunération salariale. Il faut arriver à faire reconnaître
socialement l’importance des activités d’implication communautaire comme lieu de
réalisation individuelle et collective. Ces démarches citoyennes étant des lieux aussi
importants que l’emploi.
121
Présentement, la place centrale qu’occupe le travail salarié dans notre société nord-
américaine marginalise la grande majorité des personnes analphabètes complètes. Innover et
créer d’autres lieux permettant à ces personnes de reprendre confiance en elles et d’obtenir
une reconnaissance sociale sont des objectifs à développer à court terme.
Nous entrevoyons sept voies possibles d’inclusion pour les personnes peu scolarisées sans
emploi. Cinq de ces solutions existent déjà, soit l’entreprise privée, le secteur public,
l’entreprise d’économie sociale 18 , l’entreprise d’insertion 19 et le centre de travail adapté 20 .
Nous privilégierions l’ajout de deux autres possibilités d’intégration visant les personnes peu
scolarisées : 1) Emplois de solidarité, 2) Élargissement du concept du travail. La première de
ces options est plus de l’ordre du travail protégé, tandis que l’autre se situe dans le champ de
l’action communautaire.
La première de ces solutions est que l’État intervienne financièrement, et ce, à long terme,
auprès des entreprises qui emploient des personnes ayant des limites en raison de leur
condition sociale. Nous sommes présentement à développer un tel projet appelé « Emplois de
solidarité » (COMSEP, 2002, Lamoureux J. dir.). Ce soutien financier étatique, représentant
60 % du salaire de la personne, offrirait un incitatif suffisant pour permettre aux entreprises
privées de poser des gestes de solidarité envers des personnes exclues. Nous croyons que ces
gestes ne viendront malheureusement pas sans ledit incitatif financier. Pour influencer des
entreprises à engager des personnes marginalisées, il existe deux possibilités : l’approche
coercitive (hausse d’impôts ou amendes en lien avec la non-embauche de personnes ayant des
18
Entreprise joignant la rentabilité sociale à une rentabilité économique.
19
Entreprise permettant l’insertion à l’emploi par la participation à un cadre de production
supervisé pour une période délimitée dans le temps (généralement 6 mois).
20
Entreprise permettant l’intégration sociale et au travail des personnes handicapées physiquement
et intellectuellement.
21
Emplois de solidarité, le projet expérimental initial (synthèse) (Voir Appendice G)
122
Ces activités permettent aux gens de se construire ou se reconstruire dans des collectifs
concrets. Car en plus de produire des formes alternatives de travail, l’action communautaire
possède un grand potentiel de démocratisation et de respect des individus. Ces démarches de
citoyenneté permettent « de prendre une place en tant que personne à part entière, de
123
Certains diront que notre proposition n’est pas nouvelle, puisque les personnes analphabètes
s’impliquent déjà dans des organismes communautaires. Le problème majeur réside dans la
non-reconnaissance sociale des activités non salariées. L’innovation provient de l’idée de
travailler à faire reconnaître par la société ces scénarios alternatifs au modèle dominant.
Scénarios donnant accès à la solidarité et à la démocratie. Dans son articulation, l’action
communautaire est contraire aux formes dominantes de l’économie de marché. Pour cette
raison, il faut absolument élargir la définition que la société a du monde du travail. Il faut
qu’elle accepte et reconnaisse la diversification des formes de travail. Une telle approche
permettrait de reconnaître le potentiel des personnes analphabètes. Elle les empêcherait d’être
constamment confrontées à un cul-de-sac où les échecs sont sans cesse présents. Une telle
implication régulière leur fournirait l’occasion de reprendre confiance en elles et d’avoir le
sentiment de réussir leur vie. Il faut tendre vers une reconnaissance sociale de la citoyenneté,
vers une valorisation du jugement critique, vers une accentuation de la prise de parole et de la
reconnaissance des savoirs populaires. Pour une personne sans emploi, le fait de s’impliquer
bénévolement devrait obtenir une aussi grande reconnaissance sociale que le fait d’occuper
un emploi.
Les personnes analphabètes sans emploi interrogées dans la recherche, nous ont démontré
que ce n’est pas tant le fait de ne pas occuper un emploi qui était lourd à porter, mais plutôt la
difficulté de subir la désapprobation sociale face à leur situation de sans-emploi. Convaincre
124
À moyen terme, il pourrait s’avérer une avenue intéressante, pourvu que le revenu de base
soit suffisamment élevé pour permettre aux personnes de sortir de la pauvreté. Toutefois,
nous ne croyons pas qu’à court terme un tel projet soit possible. La conjoncture sociale et
économique ne nous permet pas de conclure à l’éventualité de tenir un tel débat de société.
Avec l’arrivée du gouvernement actuel, ce genre de question n’est pas au centre des
préoccupations. Il n’empêche pas de continuer les avancées sur ce front et de débuter le débat
à l’intérieur de la société civile. Comme nous l’avons annoncé plus haut, c’est la
diversification et la multiplication des voies de solutions qui permettront à chacun, chacune
d’occuper la place qui lui convient le mieux.
CONCLUSION
Par la suite, nous avons exposé les notions-clé en lien avec les préoccupations de la
recherche : exclusion, souffrance sociale, « peu scolarisé-e », théorie sur le travail, « limites
en raison de la condition sociale », capital familial et ressources personnelles. Il est bon de
rappeler que chaque notion-clé fut évaluée sous l’angle des principaux courants théoriques de
pensée sociologiques.
Au chapitre deux, nous avons présenté les résultats de la recherche. Les personnes peu
scolarisées nous ont fait part de leur récit de vie et nous les avons analysés. Ce qui nous a
permis de découvrir des théories à partir de la parole des gens. Théories qui existaient déjà
dans la littérature, mais que nous ne connaissions pas ou pratiquement pas. Les participants et
participantes nous ont amenées à ces concepts. Nous avons décidé de regrouper ces données
sous quatre grands thèmes appelés matrices de sens. Lesdites matrices de sens sont la
126
La dernière partie du mémoire aborde une discussion sur les éléments qui ressortaient du
contenu des matrices de sens. Ces données nous ont permis de donner des éléments de
réponse aux questions posées au début de la recherche. Les questions auxquelles nous
devions répondre étaient :
Concernant les deux premières questions, nous avons été en mesure de mieux comprendre
pourquoi certaines personnes analphabètes ne pouvaient intégrer l’emploi. L’incidence de la
pauvreté extrême à l’enfance, le degré d’analphabétisme, la stigmatisation, le manque de
liens sociaux, le déficit du capital familial, le fardeau du travail domestique et des
responsabilités familiales ainsi que les ressources personnelles dont la personne dispose sont
des facteurs dits internes qui ont une grande influence sur le cheminement des personnes peu
scolarisées vers l’emploi.
Pour ce qui est des facteurs externes, le contexte du marché de l’emploi nord-américain où la
productivité et la pression du marché excluent les personnes ayant des handicaps sociaux
ainsi que la non-reconnaissance des activités de participation citoyenne empêchent les
personnes analphabètes complètes de profiter de toute occasion favorable.
Par ailleurs, pour la troisième question, nous avons tenté de développer des propositions de
renouvellement de pratiques et de politiques sociales. Travailler à lutter contre la pauvreté et
contre les préjugés, organiser une vaste campagne de sensibilisation publique sur les effets
127
En outre, le fait d’avoir réalisé cette démarche de recherche nous a permis de confirmer des
intuitions, de découvrir des éléments novateurs, de connaître de nouvelles théories et
d’améliorer ainsi notre pratique. Il est passionnant de travailler avec une recherche qualitative
à théorie ancrée. Cette approche à théorie ancrée n’était pas « pure », puisqu’en plus de la
parole des gens, les thèses de plusieurs auteurEs nous ont fortement inspirées. Parallèlement
aux théories et concepts, nous avons laissé émerger la parole des gens, avons été à son
écoute, l’avons laissée nous guider vers des endroits non identifiés au départ. Ce qui fut
stimulant et enrichissant. Confronter ce savoir populaire avec les connaissances d’auteurEs,
qui ont réfléchi sur différentes problématiques liées à l’objet de la recherche, fut passionnant.
Quelques fois, nous y avons trouvé des convergences, à d’autres endroits des différences. À
certains moments, les chercheurEs nous ont guidées pour faire certaines découvertes, à
d’autres moments, ce sont les personnes interrogées qui nous ont aiguillées sur des pistes de
solution.
Les résultats de la présente recherche ont déjà commencé d’influencer notre pratique au
quotidien. À titre d’exemple, les entrevues nous ont clairement démontré l’importance du
capital familial dans la construction identitaire. Ainsi, lors de la dernière assemblée générale
de COMSEP, les membres ont voté qu’une des priorités de notre groupe serait de mettre plus
d’emphase sur le volet « familles » de l’organisme. Création d’un comité de travail interne
formé de membres de l’équipe d’animation et de parents pour développer plus de moyens
permettant de consolider les compétences familiales, mise sur pied d’activités s’adressant à
de jeunes mères, formations offertes à l’équipe de travail sur le capital familial, participation
à une table de concertation avec d’autres partenaires communautaires et institutionnels ainsi
qu’une nouvelle évaluation des besoins sont quelques-uns des moyens identifiés pour
atteindre cet objectif.
128
Depuis le début de cette recherche, notre organisme est encore plus préoccupé et sensibilisé
par l’intervention en milieu scolaire, par le décrochage scolaire, par la stigmatisation vécue à
l’école par les enfants en situation de pauvreté et par l’importance des services spéciaux de
soutien s’adressant à des enfants vivant des difficultés. Pour tenter d’influencer les décisions
de la commission scolaire de notre territoire, deux collègues de COMSEP furent éluEs aux
dernières élections scolaires. Nous espérons grandement que leurs présences dans cette
instance décisionnelle donneront une voix supplémentaire à une population qui est peu
entendue jusqu’à maintenant.
De plus, nous sommes régulièrement demandées par les médias régionaux et nationaux pour
émettre des opinions sur la pauvreté, l’analphabétisme et l’emploi. De telles découvertes ne
peuvent que bonifier cette prise de parole. Ces renseignements permettront à la population de
mieux saisir les enjeux et d’être plus solidaire des personnes en situation de pauvreté.
Avec plus de recul, nous pourrons sûrement découvrir encore plus de retombées provenant
non seulement de cette recherche, mais de la démarche entière de la maîtrise en intervention
sociale. C’est donc avec enthousiasme que nous terminons ce mémoire qui nous a apporté
beaucoup sur les plans personnel et professionnel. En étant encore mieux outillées, ces
nouvelles connaissances nous aideront à continuer à travailler pour améliorer la condition de
vie de personnes peu scolarisées en regard du marché de l’emploi.
Finalement, nous pouvons conclure que toute cette aventure de maîtrise fut une véritable
passion. Nous avons apprécié les cours, tous aussi pertinents les uns que les autres, la
129
rencontre avec les grands auteurEs qui ont approfondi notre analyse et les entrevues avec les
personnes peu scolarisées qui nous ont démontré tant de courage. Nous avons la certitude
d’avoir grandement cheminer comme intervenantes sociales et avons l’impression de pouvoir
mieux influencer l’évolution des pratiques et politiques sociales.
APPENDICE A
Synthèse
Une société qui cesse d’opprimer la moitié de sa population. Le sexe d’une personne
ne déterminera plus son statut ni social, ni économique. Les femmes seront
proportionnellement représentées dans toutes structures administratives et de
pouvoir. Aucune violence envers les femmes ne sera tolérée.
Une société qui véhicule une véritable démocratie tant dans sa représentation
politique que dans ses structures et qui se dote des outils nécessaires favorisant le
droit de parole. Une société qui respecte l’autonomie des régions et prône un réel
développement régional. Cette société sera respectueuse de la volonté des peuples à
disposer d’eux-mêmes.
132
Une société où la guerre ne représente pas la solution privilégiée aux conflits entre
les pays ou les individus. Une société qui est ouverte sur le monde et qui respecte le
droit à l’intégrité physique et psychologique des personnes.
Une société qui favorise l’intégration des communautés culturelles tout comme leur
plein épanouissement en leur accordant les mêmes droits que l’ensemble de la
population. Une société qui rejette catégoriquement le racisme, le sexisme et
l’oppression. Une société qui prône le respect des collectivités et des individus peu
importe la race, le sexe, la religion, l’orientation sexuelle, la condition physique,
psychologique et économique. Conséquemment, une société qui prône le respect des
organisations et des moyens et lieux d’expression collective.
Un environnement sain
Une société qui met ses priorités sur des politiques de respect et de protection de
l’environnement où le développement socio-économique des collectivités et des
personnes se fasse en harmonie avec la nature.
COMSEP
Trois-Rivières
Alphabétisation et
Implication sociale
Compétences fortes
Voies de transition
À long terme Développement de l’emplo- Emplois Vers le marché Vers les entreprises
yabilité; pré-formation prépa- en partie traditionnel de d’économie sociale
ratoire à l’emploi financés par l’emploi
Consolidation des attitudes l’État et en
et des habiletés au travail partie par
l’employeur
COMSEP est membre de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et en partage les
principes et valeurs.
La FFQ affirme son orientation féministe, dans une perspective plurielle et pluraliste. La FFQ
est un lieu de militantisme, de débat, de formation, de concertation et d’action ouvert à toutes
les femmes, sans distinction de couleur, d’orientation sexuelle, d’état civil, de religion, de
convictions politiques, de langue, d’origine ethnique, de nationalité, de condition sociale,
d’âge, de condition physique et mentale.
À l’intérieur du mouvement des femmes, la FFQ s’inscrit dans le courant qui s’attaque aux
systèmes d’oppression, qui discriminent et excluent les femmes au niveau social,
économique, culturel et politique.
En prenant position en faveur des droits des femmes, elle remet en cause tout système qui
génère la violence, la pauvreté, la domination, la discrimination et l’exclusion. Elle agit selon
les valeurs d’égalité, d’équité, de dignité, de justice et de solidarité sociale et fait la
promotion de ces mêmes valeurs. Ses actions visent à préserver les acquis féministes et à
améliorer les conditions de vie des femmes.
La FFQ croit que les femmes ont droit à une participation intégrale et libre à la vie sociale,
culturelle, politique et économique de notre société. Pour atteindre cela, la responsabilité du
développement humain doit être prise en charge collectivement afin que se transforme
réellement la société. La FFQ travaille donc à la construction d’une société plus
démocratique, non violente et pacifiste, tant sur le plan national qu’international.
APPENDICE D
1- Finalité sociale
Création de biens et services
Amélioration de la qualité de vie
Développement durable
2- La prise en charge
Principes de participation
Responsabilité collective et individuelle
Société juste et égalitaire (entre autres hommes, femmes)
OBNL et coopératives
5- La démocratie
Processus de décision démocratique
Conseil d’administration démocratique et opérationnel
Implication des usagers et usagères, participants et participantes, les membres, les
travailleurs et travailleuses dans la gestion
7- La formation
Prévoir un plan de formation adaptée
Mécanisme d’encadrement
LE SABLIER DE L’EMPLOI
141
Le sablier de l’emploi
c b
Plus de 16 ans Emplois requérant plus
de scolarité = 27% de 16 ans de scolarité
b
= 45 %
13 à 16 ans
de scolarité = 20% bc 13 à 16 ans de
scolarité = 10 %
b c b
b b b
12 ans de 12 années terminées
scolarité = 8% =3%
c
b
b c
APPENDICE F
Limites
d'intégration à
l'emploi
49%
Peu d'intérêt
10%
Entreprises
extérieures
1%
Entreprises extérieures
Peu d'intérêt
22
« EMPLOIS DE SOLIDARITÉ » : LE PROJET EXPÉRIMENTAL INITIAL
SYNTHÈSE
L’ensemble de ces considérations a conduit COMSEP à explorer de nouvelles pistes de solution afin de
répondre à la forte volonté exprimée par les personnes participant à ses programmes de s’inscrire dans le
monde du travail malgré les limites posées par certaines de leurs caractéristiques. À tort ou à raison, dans
notre société, le travail constitue un point de référence qui définit le statut que l’on a, la place que l’on
occupe, la valeur que l’on nous attribue, l’estime que l’on nous porte et le réseau social auquel on
appartient. COMSEP a réalisé une expérience pratique d’insertion au travail dans le cadre du projet
expérimental « Emplois de solidarité », projet qui a débuté en 2000 et qui attend actuellement
l’approbation du gouvernement pour la mise en œuvre d’un programme pilote.
Ce projet visait à permettre aux personnes les plus éloignées du marché du travail d’obtenir un emploi
qui tiendrait compte tant de leurs limites et de leur capacité de production que des besoins et de la réalité
des entreprises. La perspective consistait à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale en trouvant des
nouvelles réponses au problème de l’emploi.
Ce projet est inspiré des centres de travail adapté pour les personnes handicapées physiques. En effet,
COMSEP a constaté que les personnes peu scolarisées, longtemps exclues du marché du travail
présentent des caractéristiques communes avec les personnes handicapées, caractéristiques qui
affectent leur capacité d’intégrer facilement le monde du travail. Cette initiative a donc permis à des
personnes ayant un faible potentiel d’employabilité, d’expérimenter leur capacité d’intégrer un emploi
adapté dans une entreprise dite de solidarité ou dans un poste d’emploi de solidarité.
L’expérimentation s’est déroulée dans des entreprises d’économie sociale déjà existantes gérées par
COMSEP.
solidarité. L’emploi de solidarité est, quant à lui, un emploi adapté qui vise les mêmes objectifs que
ceux d’une entreprise de solidarité. Afin de compenser les limites de productivité des personnes,
l’emploi de solidarité doit, en partie, être subventionné, ce qui permettrait à des entreprises de faire de
la place au sein de leur main-d’œuvre à des personnes en plus grande difficulté d’intégration.
Modèle d’intervention
La cohabitation entre la production et les besoins des personnes. Le modèle s’appuie également sur un
équilibre entre la rentabilité sociale des entreprises, les exigences de production et les besoins des
personnes impliquées dans le projet. L’enjeu central est la cohabitation de ces éléments.
La formation. La formation s’avère nécessaire pour consolider les compétences de base. Rappelons
que ce sont des personnes dont les compétences génériques sont peu développées. Le modèle démontre
que l’apprentissage par l’action est gagnant et permet à certaines personnes de dépasser leurs craintes.
Pour plusieurs, l’activité productrice dans le cadre d’un travail est suffisamment mobilisatrice pour
dénouer des blocages au niveau de l’apprentissage.
L’expérience a été menée avec un groupe de 20 personnes qui ont participé à un programme
d’insertion sociale d’une durée de deux ans aux fins de l’expérimentation. Les 20 personnes
impliquées avaient toutes complété leur processus d’alphabétisation dans une mesure intitulée
« alphabétisation et implication sociale ». Ces personnes étaient, au départ, membres de COMSEP et
de Ebyon, un autre organisme populaire d’alphabétisation de la Mauricie. Elles ont vécu une
expérience d’insertion sociale par le travail au sein d’entreprises d’économie sociale œuvrant dans la
production de biens et de services et elles ont consenti à participer à un projet de recherche-action à
caractère évaluatif. Le travail y était de nature essentiellement manuelle et demandait une habilité à
exécuter des tâches répétitives. L’expérience s’est déroulée dans des entreprises dont le secteur
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À mon père,
qui m’a transmis des valeurs de
justice sociale qui m’inspirent dans
mon engagement de vie…