Commentaire composé sur Phèdre (1677) de Jean Racine de février 2024 /classes de 2ndes
Problématique : Quels aspects de la personnalité de Thésée Jean Racine suggère – t – il dans cette
tirade ?
Introduction :
1) Phèdre est une tragédie classique écrite en 1677 par un auteur au sommet de sa gloire, Jean
Racine. Appartenant au mouvement du classicisme, l’auteur en respecte les règles, notamment celles
du théâtre classique édictées par Nicolas Boileau. Par ailleurs, Racine s’inspire des auteurs de la
Grèce Antique comme Sénèque et Euripide et des personnages de la mythologie grecque. Dans cette
pièce, il s’agit du mythe de Phèdre, qui, victime d’une malédiction ancestrale, éprouve un amour
interdit pour son beau-fils, Hippolyte.
2) Durant l’absence de son mari, Phèdre dépérit sous les yeux de sa confidente Oenone. Celle-ci
après en avoir appris la cause, est d’abord horrifiée puis tente de protéger sa maîtresse. L’annonce de
la mort du roi lui redonne de l’espoir. Mais alors que Phèdre, venue demander à Hippolyte de
protéger ses enfants lui avoue ses sentiments, le rejet du prince la pousse à nouveau à tenter de se
tuer. Le retour inattendu du roi Thésée va précipiter les évènements : Phèdre en proie au désespoir et
à la honte le fuit et Hippolyte lui déclare vouloir partir lui aussi. Troublé par un accueil aussi froid,
Thésée interroge Oenone qui calomnie Hippolyte, l’accusant d’avoir tenté de violer Phèdre,
présentant l’épée dérobée comme preuve de ses allégations. La tirade étudiée se situe à ce moment,
au début de la scène 2 de l’acte IV. C’est celle d’un homme en état de choc . 3) En étudiant cette
tirade, nous nous demanderons quels aspects de la personnalité de Thésée y sont suggérés par Jean
Racine. 4) Ainsi, nous parlerons tout d’abord d’un père et mari en état de choc, puis nous nous
pencherons sur un héros et un roi profondément soucieux de sa réputation. Ensuite, nous
évoquerons le statut mi-homme mi-dieu de Thésée. Enfin, nous réfléchirons à la dimension cachée
de Thésée suggérée par J. Racine, celle d’un être aux motivations indignes.
I – Un père et mari en état de choc
a) – Un homme en état de choc
C’est d’abord un homme en état de choc, ce qui obscurcit sa raison, rétrécie à ce qu’il vient
d’apprendre par Oenone. En effet, (même si la pièce contient quelques ellipses) en vertu de la règle
d’unité de temps, la scène 2 de l’Acte IV fait immédiatement suite, en temps réel (c’est-à-dire dans
le même temps pour les personnages que pour les spectateurs) à l’action présentée dans la scène 1.
Ainsi, Thésée se retrouve sans transition devant Hippolyte alors même qu’il vient d’apprendre son
« crime » : en l’absence de son père il « a agressé sexuellement » Phèdre, sa femme, la reine dont il
lui avait confié la protection. L’outrage est tel que Thésée ne réagit tout d’abord qu’en victime d’un
choc émotionnel.
Il s’agit donc au début de la tirade d’un homme en état de sidération qui n’a pas eu le temps de
prendre du recul : ses réflexes de combattant prennent le pas sur la réflexion du père, du mari ou du
roi. Combattre et éradiquer la menace semble être la seule option immédiate possible pour Thésée. A
ce moment précis, que voit-il lorsqu’Hippolyte se présente devant lui ? Il ne voit plus son fils mais
un être « perfide », un « monstre », un « traître », un « criminel »... un être au summum de
l’immoralité et du déshonneur, d’une part par ses actes supposés envers Phèdre mais d’autre part par
l’outrage au père et mari Thésée, démultiplié par le fait de se présenter devant lui.
Le malentendu est pathétique (l’injustice faite à Hippolyte qui, pur et vertueux, continue de
respecter son père et de se taire) et tragique car la méprise de Thésée l’amène à renier son fils avec
une violence si aigue qu’elle annonce et anticipe sa fin sanglante. C’est à ce double malentendu
qu’assiste le spectateur impuissant et qui caractérise l’ironie tragique.
Dans les insultes utilisées par Thésée il y a la rage de ne pas parvenir à dire l’infamie au degré
ressenti : cette impuissance à dire va le pousser à passer du registre des insultes, à la menace
immédiate à laquelle Hippolyte ne répond pas, ne réagit pas : au moment où son père l’insulte avec
une violence inouïe, pourquoi ne répond – t-il pas ?
b) - Un père dominateur et agressif
Hippolyte ne répond pas parce qu’il admire son père, l’aime et le respecte. Son père l’accueille avec
une invective directe : « Perfide1, oses-tu bien te montrer devant moi ? » question rhétorique qui en
réalité affirme « En osant te montrer devant moi, tu es perfide ». Le prince est pourtant le moins
susceptible de déloyauté, de trahison ou de manœuvre sournoise. Mais son propre père, après avoir
entendu Oenone et vu la propre épée d’Hippolyte semble avoir oublié tout ce qu’il sait de son fils.
Le choc éprouvé par Thésée est transmis par l’auteur dans la ponctuation et la construction
syntaxique (« Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre, Reste impur des brigands dont j'ai
purgé la terre » sont deux vers qui n’ont d’autre fonction que d’insulter Hippolyte ) et des champs
lexicaux hyperboliques (« fureur », « horreur », « infamie » etc) mais surtout par l’insistance
obsessionnelle à voir disparaître le responsable de ses sentiments de déshonneur, d’ humiliation, de
honte et dégout, et même d’horreur. En effet, dès le début de la tirade, Racine utilise de nombreuses
antithèses entre lui, héros légendaire et son fils Hippolyte «monstre trop longtemps épargné par le
tonnerre », (allusion à Jupiter/Zeus), ou « Reste impur (...) » qui se réfère triplement à des notions
dégradantes : « reste » tel un déchet, « impur » qualificatif de ce qui est nuisible ; quant à l’insulte
« brigands », elle inclut le prince aux voleurs et assassins combattus par Thésée, exploits qui lui ont
valu sa réputation de héros illustre. Ainsi, devant son fils, il rappelle qui il est, l’être exceptionnel qui
a « purgé la terre », débarrassé « toute » la terre de ses brigands. Comment pourrait-il accepter que
son propre fils en soit un lui-même ?
Thésée énonce ensuite ce qu’il vient d’apprendre : le « transport » (passion) d’un « amour plein
d’horreur » (antithèse qui accentue l’immoralité absolue de ce sentiment interdit), inceste supposé
par la synecdoque qui lui évite de prononcer le nom de Phèdre « jusqu’au lit de ton père » (« lit »
remplaçant « épouse »). Quant à « fureur » il s’agit à l’époque de frénésie, c’est-à-dire, d’un
comportement excessif qui ne respecte pas l’idéal du XVIIè siècle de mesure et de raison.
Le verbe « oser » utilisé deux fois souligne l’indignation de Thésée devant l’acte d’Hippolyte
redoublée par l’outrecuidance de paraître devant lui. Cette insistance sur le double outrage que
représente le fait qu’Hippolyte paraisse « dans des lieux pleins de [son] infamie » semble être
presque plus impardonnable que le crime lui-même. Si Hippolyte avait disparu, son crime supposé
aurait pu être tenu secret et la réputation du père n’en aurait pas été entachée. Ainsi, sous la forme
d’un questionnement indirect, Thésée regrette que son fils ne soit pas allé « chercher sous un ciel
inconnu Des pays où [son] nom ne soit point parvenu ».
La première réaction de Thésée est donc celle d’un homme choqué chez qui l’horreur le dispute à la
stupéfaction : comment son fils a-t-il pu faire une chose pareille ? puis, encore plus grave, comment
ose-t-il rester sur le lieu de son crime et se présenter devant lui ?
1
Qui manque à sa parole, trahit la personne qui lui faisait confiance. Synonymes : déloyal
2. Dangereux, nuisible sans qu'il y paraisse. Une insinuation perfide.
II – Un Roi et un héros profondément soucieux de sa réputation
a) – Un homme qui ne supporte pas la vue de ce qui entache sa réputation
C’est donc un homme en proie à la plus vive des indignations, qui dans un premier temps ne peut
pas supporter d’en voir le responsable devant lui. Sa seule volonté est de le voir disparaître de son
champ de vision. (« oses-tu bien te montrer devant moi ? », « Tu m'oses présenter une tête ennemie »,
« Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie », « Ne viens point braver ici ma haine », « Prends
garde que jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire » , « De ton
horrible aspect purge tous mes États ». Sur les 33 vers que compte cette tirade, 10 sont consacrés à
exiger qu’Hippolyte disparaisse de sa vue 2. C’est même le fait de continuer à le voir devant lui qui
semble responsable de la gradation de sa colère.
A partir de la ligne 10, le rythme s’accélère. Au lieu de laisser le prince répondre, de lui permettre de
s’expliquer, la colère de Thésée s’intensifie. Il n’explique plus, il ne s’interroge plus, il ordonne.
Première incidence de l’anaphore « Fuis », impératif en début de vers, suivi de l’insulte suprême :
« Traître ». En deux mots, la volonté de Thésée et sa motivation sont prononcées. Ici, c’est le roi,
habitué à prendre des décisions et à donner des ordres qui apparaît. Excédé par la présence du prince
qu’il perçoit comme une provocation, il profère sa première menace : « Ne viens point braver ici ma
haine ». Le roi et héros pourfendeur de criminels avertit être sur le point de se laisser aller à son
courroux et de sortir son épée.
b) – Un roi et un héros dont la réputation est plus importante que tout
Mais le roi et héros Thésée réalise les conséquences que cet infanticide aurait sur sa réputation et
s’apitoie sur sa situation personnelle, comme s’il prenait conscience au cours de la tirade de la honte
irréparable (« opprobre éternel ») d’être le père d’un tel fils, véritable tache sur son blason de héros
exceptionnel - tache qui serait bien plus grande si il en arrivait à le tuer de ses propres mains. L’idée
de la souillure sur sa réputation envahit alors son champ de réflexion et ne lui permet plus de
réfréner la montée en puissance de sa colère et la nécessité de faire disparaître cette menace sur sa
gloire. La mort de son fils n’est plus pensée comme telle mais comme une menace d’anéantissement
de toute son existence. Six vers suivent la première incidence de l’anaphore « Fuis », quatre la
deuxième puis la 3è n’est suivie que de deux vers, dernier distique avant qu’il ne se tourne vers
Neptune. Ligne 16, l’anaphore est réduite à la seule injonction « Fuis ». Thésée se fait plus
menaçant encore alors qu’il est paradoxalement en train de donner à son fils une deuxième chance
de fuir. Cependant, après avoir répété sous une forme différente la même menace de le tuer lui-
même sur le champ s’ il ne fuit pas, il ajoute que son départ doit être définitif, qu’à la lumière du jour
il ne mette plus jamais un « pied téméraire3 » à Trézène.
A la troisième injonction « Fuis », Thésée prononce les dernières paroles de la tirade adressées à son
fils, poursuivant avec le pronom personnel « tu » jusqu’à la ligne 21. Après ce 3ème ordre de fuir,
il renforce l’effet de sentence en précisant « dis-je » : c’est la parole du roi représentant la loi et dont
les décisions sont irrévocables et indiscutables. L’exil est prononcé, il doit être exécuté. De plus, il est
« sans retour » et doit être précipité, sans délai et dans l’urgence « précipitant tes pas ». Le dernier
qualificatif du père, héros et roi de Trézène sur son fils héritier est celui d’un « horrible aspect »
perçu comme une maladie dont les Etats doivent être « purgés ». La mention « tous mes états »
souligne l’étendue du règne et de la puissance de Thésée et le fait qu’il en est le maître (possessif
« mes »).
2
Les trois derniers vers de la scène seront d’ailleurs les célèbres : « Pour la dernière fois ôte-toi de ma vue.
Sors, traître. N'attends pas qu'un père furieux Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux ».
3
Hardiesse imprudente
III - Un être mi-humain mi-dieu, mais fragile et faillible
a) – Un être hors du commun
Mais Thésée n’est pas seulement un père trahi, un mari offensé, un roi qui prononce l’exil, c’est aussi
un être hors du commun, capable non seulement d’échanger directement avec les dieux mais de leur
rappeler leur dette et de traiter avec eux à égalité.
En rappelant à Neptune qu’il n’a pas utilisé le vœu qui lui était réservé pour se sortir d’une situation
périlleuse4, il montre combien le crime d’Hippolyte est pour lui d’une gravité sans égale. Lorsqu’il
apostrophe Neptune « Et toi, Neptune, et toi », il n’est plus l’homme en proie à une colère noire ni
un héros soucieux de sa réputation ou un Roi qui décide, juge et ordonne, il est tourné vers l’autre
monde, celui des dieux. Il est le fils d’Egée, il est le vainqueur du minotaure et celui auquel Neptune
même est redevable. Même si il n’est pas un dieu, son statut lui permet d’agir comme un dieu et
d’appeler à déchaîner les éléments contre son fils, de décider de sa mort.
L’antithèse et chiasme « efforts heureux » « malheureux père » rappellent à Neptune que les efforts
de Thésée ont été couronnés de succès (heureux signifie « qui ont réussi »), tandis que dans sa
paternité, celui-ci n’a pas eu de chance (malheureux signifie ici «accablé de malheurs, malchanceux»)
et transmettent l’idée qu’il ne se considère pas responsable de son infortune ou malchance.
b) - Mais un « demi-dieu » faillible5
Thésée, malgré son illustre réputation, commet une erreur fatale, dont sa précipitation et son
aveuglement sont responsables. Le spectateur s’en désole, ressent terreur et pitié : ainsi, en prenant
conscience des conséquences de l’impulsivité des décisions prises sous l’empire de la colère, il réalise
la catharsis.
Au dernier quatrain de la tirade, les paroles de Thésée sont des actes : sa parole est performative 6. La
césure à l’hémistiche marque le discours performatif : « Je t'implore aujourd'hui. Venge un
malheureux père ». Deux phrases courtes qui résument la résolution prise. Il ne tergiverse plus, il dit
les paroles sacrées : je t’implore aujourd’hui annonce qu’il va prononcer la teneur de son vœu : être
vengé. Son fils est déjà mort pour lui : il l’ « abandonne » à la force dévastatrice du Dieu de la Mer,
force dont il espère qu’elle anéantira non seulement Hippolyte mais avec lui l’existence de ses
« désirs effrontés 7».
Enfin, pour clore cette tirade d’une intensité extraordinaire, Thésée parle de lui à la 3è personne
(énallage de personne) montrant ainsi qu’il a accompli son devoir et s’en est détaché. A la manière
dont Neptune réalisera son vœu, il évaluera ses intentions vis-à-vis du héros. En opposant fureurs
et bonté, Racine accentue le sentiment d’effroi et de pitié du spectateur. L’effroi, suscité par la gravité
de l’erreur de Thésée et ses conséquences tragiques (tuer son fils par erreur) et la pitié, devant le
martyre annoncé d’Hippolyte (être tué par erreur).
IV - Un être aux motivations indignes
Au-delà des divers aspects de la personnalité de Thésée contingents à ses rôles familiaux, militaires
et politiques, Jean Racine en suggère un autre sans jamais le nommer ni l’expliciter. Le dramaturge le
4
, « Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle Je n'ai point imploré ta puissance immortelle. Avare du secours
que j'attends de tes soins Mes vœux t'ont réservé pour de plus grands besoins. »
5
Comme le sont les dieux et déesses de la mythologie grecque
6
Se dit de paroles dont l'énonciation constitue simultanément l'action qu'elles expriment. (Par exemple Je jure,
je promets sont des énoncés performatifs.) ...Thésée en invoquant Neptune condamne à mort son fils.
7
Désirs d'une grande insolence, manifestés par quelqu’un qui n'a honte de rien.
fait comprendre par d’autres moyens que le sens des mots. Ainsi, nous pouvons observer que la
tirade ne laisse aucun interstice pour qu’Hippolyte puisse en quelque sorte s’interposer entre son
père et sa colère. Bien que ce soit la vue de son fils qui soit à l’origine de sa fureur8, il semble ne pas
tenir compte de sa présence réelle en tant qu’interlocuteur.
A) Un homme face à lui-même
Le seul interlocuteur de Thésée, c’est lui-même. C’est seul face à lui-même qu’il argumente et
intensifie peu à peu sa charge émotionnelle contre Hippolyte. Tout en prenant son fils à témoin, il
semble mettre en scène l’exacerbation de sa haine comme pour mieux en justifier l’issue fatale. Sinon
comment expliquer qu’il commence la tirade par un questionnement auquel il ne laisse place à
aucune réponse ? Pourquoi décréter tout d’abord l’exil, puis le bannissement, puis la menace et enfin
se tourner tel un possédé vers la puissance de Neptune pour prononcer les paroles fatales
condamnant son fils à mort ? Il y a bien eu un échauffement, une façon de se « monter la tête » tout
seul. Que Thésée s’échauffe consciemment ou pas, le résultat est le même : se débarrasser de son fils.
En examinant les personnalités du père et du fils, le spectateur sait qu’Hippolyte aime et respecte
son père, qu’il lui est loyal ( il l’a défendu lors de la scène 1), mais aussi que s’il n’a pas encore pu
égaler son père en combattant des adversaires de toutes sortes, il a, contrairement à son père, la
rigueur et la pureté de ne pas être tenté par des aventures amoureuses multiples. Indifférent à
l’amour jusqu’alors, il n’a à ce moment de la pièce qu’un seul amour, celui déclaré à Aricie, un
amour si noble qu’il était prêt à lui laisser le trône, prêt à s’exiler pour pouvoir l’épouser. Cette
opposition entre leurs deux personnalités peut expliquer pourquoi Thésée croit au mensonge
d’Oenone : il juge son fils à l’aune de ses propres comportements : dans sa jeunesse, il a abandonné
Ariane à Naxos après lui avoir promis de l’épouser et a eu de nombreuses aventures amoureuses.
b) Un père rival de son fils
Mais cette opposition peut aussi être à l’origine d’une jalousie : Hippolyte lui est supérieur
moralement. En outre, on peut également supposer que Thésée, héros vieillissant, ne peut supporter
la rivalité avec un jeune homme aussi beau et d’aussi noble caractère. En le tuant, il fait disparaître
une source de comparaison, avant même qu’Hippolyte ait eu la possibilité d’accomplir lui aussi des
exploits. Enfin, croyant Oenone sans permettre à l’accusé de s’expliquer, il montre qu’il lui est
insupportable de conserver vivant celui qui aurait « déshonoré » sa femme, plaçant son fils dans une
position de rival amoureux qui donne au lien père-fils une dimension horrifiante. Ces sentiments,
indignes d’un roi, d’un père et d’un héros ne sont que suggérés par l’écriture, pleine du lexique de
l’urgence à agir pour se débarrasser de la présence d’Hippolyte, puis de son existence même.
c) – Un personnage support de catharsis
Le spectateur souffre pour Hippolyte : il s’identifie à sa détresse et à son désespoir, le plaint pour
l’injustice dont il est victime. La cause de tous les malheurs de la pièce est d’abord la passion
scandaleuse de Phèdre. C’est elle, et la malédiction organisée par la déesse Vénus pour venger une
offense, qui est à l’origine de la perte de l’ordre, de la paix, et de la vie même du Prince. Le drame, la
fin tragique d’Oenone, d’Hippolyte puis de Phèdre, toutes ces morts sont dues à la passion
amoureuse que Phèdre n’a pas su ignorer ou supporter en silence : « Quel funeste poison l’amour a
répandu sur toute sa maison ! ».
Conclusion :
8
Cette fois dans le sens de colère noire ou rage
Thésée est absent pendant plus de la moitié de la pièce mais tous les personnages parlent de lui :
Théramène et Hippolyte puis Oenone et Phèdre au premier acte, Hippolyte et Phèdre lors de l’aveu
de celle-ci au deuxième acte. Il est question de lui entre Hippolyte et Aricie lorsque le croyant mort,
le prince avoue ses sentiments à l’héritière des Pallantides. Son retour bouleverse tous les plans bâtis
sur l’hypothèse de sa mort. Enfin, il réapparaît et se heurte en quelques vers aux attitudes fuyantes
et pleines de sous-entendus de sa femme et de son fils. Phèdre laisse Oenone calomnier Hippolyte
auprès du roi et c’est seulement à la scène 2 de l’acte IV que le spectateur découvre l’illustre héros
mythologique et roi d’Athènes. Dans cette tirade, Racine dévoile des aspects de la personnalité
complexe de Thésée qui suscitent effroi et pitié. En effet, alors que le spectateur connaît la pureté
d’âme d’Hippolyte et son innocence, les fausses accusations d’Oenone le révoltent et accentuent
l’émotion que provoque la colère de Thésée à la vue de son fils. La relation père fils entre le Roi et le
prince est pulvérisée par la calomnie.
Ainsi, c’est d’abord un père trahi et un mari bafoué en état de choc qui s’exprime, manifestant
sa sidération par des invectives, les champs lexicaux de l’insulte et de l’indignation de voir son fils se
présenter à lui. C’est d’ailleurs la vue même d’Hippolyte qui intensifie la colère de Thésée : la
répétition de l’anaphore à l’impératif « Fuis » montre une gradation de l’exaspération d’un roi qui
ne peut accepter que soit souillée la réputation d’une longue vie d’exploits. Puis comme se
trouvant emporté dans un état second, le Thésée demi-dieu se tourne vers son allié Neptune
invoquant sa puissance immortelle pour laver son honneur, détruisant par un orgueil démesuré
(hubris) son fils innocent et loyal. Enfin, nul doute que si Thésée condamne son fils aussi
précipitamment sans le laisser s’expliquer, c’est parce qu’il le voit soudain comme un rival : jeune,
beau, fort et vertueux, Hippolyte est une menace telle qu’il en oublie leur lien de parenté. L’auteur
souligne ce qui les oppose à travers des antithèses répétées, le plus souvent hyperboliques : Thésée
rappelle à son fils qu’il n’est rien « reste impur » face à lui, vainqueur du minotaure et roi d’Athènes
tente de réparer son orgueil blessé, de réintégrer sa position de dominant. Or, en ayant pris sa place
dans « son lit » Hippolyte avait inversé ce rapport de dominant – dominé. Thésée ne peut le rétablir
qu’en tuant son rival supposé. Sa précipitation, un manque de sang-froid et de clairvoyance vont en
faire un personnage de tragédie (il souffrira tout le reste de sa vie de son erreur) et Hippolyte un
héros tragique condamné par la fatalité contre laquelle il ne pourra pas lutter.
Les pièces telles que Phèdre, écrites et jouées à la cour et pour la cour du roi Louis XIV, abordaient
des thèmes, qui sous le prétexte de reprendre les actes et les personnages de la mythologie grecque
s’adressaient à des gens de cour dont les mœurs n’étaient pas particulièrement strictes. Racine lui-
même, élevé et éduqué par les Jansénistes – qui réprouvaient jusqu’au principe même du théâtre –
croyait à la mission de purgation des passions. Avec les personnages de ses tragédies, il tente de
prévenir le déchainement des passions amoureuses hors mariage ou contre-nature. Ainsi, avec le
personnage de Thésée, Racine tend un miroir aux aristocrates et courtisans, au roi même. Il les incite
à ne pas croire aux rumeurs, à ne pas prendre de décisions hâtives ni sacrifier d’innocentes victimes.