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Bovary 32

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--- VIII ---

Elle se demandait tout en marchant: "Que vais-je dire? Par o� commencerai-je?"


Et, � mesure qu'elle avan�ait, elle reconnaissait les buissons, les arbres, les
joncs
marins sur la colline, le ch�teau l�-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de
sa
premi�re tendresse, et son pauvre coeur comprim� s'y dilatait amoureusement. Un
vent ti�de lui soufflait au visage; la neige, se fondant, tombait goutte � goutte
des
bourgeons sur l'herbe.

Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis arriva � la cour
d'honneur, que bordait un double rang de tilleuls touffus. Ils balan�aient, en
sifflant,
leurs longues branches. Les chiens au chenil aboy�rent tous, et l'�clat de leurs
voix
retentissait sans qu'il par�t personne.

Elle monta le large escalier droit, � balustres de bois, qui conduisait au corridor

pav� de dalles poudreuses o� s'ouvraient plusieurs chambres � la file, comme dans


les
monast�res ou les auberges. La sienne �tait au bout, tout au fond, � gauche. Quand
elle vint � poser les doigts sur la serrure, ses forces subitement l'abandonn�rent.
Elle
avait peur qu'il ne f�t pas l�, le souhaitait presque, et c'�tait pourtant son seul
espoir,
la derni�re chance du salut. Elle se recueillit une minute, et, retrempant son
courage
au sentiment de la n�cessit� pr�sente, elle entra.

Il �tait devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer une
pipe.

-- Tiens! c'est vous! dit-il en se levant brusquement.

-- Oui, c'est moi!... je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil.

Et, malgr� tous ses efforts, il lui �tait impossible de desserrer la bouche.

-- Vous n'avez pas chang�. Vous �tes toujours charmante!

-- Oh! reprit-elle am�rement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque vous
les avez d�daign�s.

Alors il entama une explication de sa conduite, s'excusant en termes vagues, faute


de pouvoir inventer mieux.

Elle se laissa prendre � ses paroles, plus encore � sa voix et par le spectacle de
sa
personne; si bien qu'elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-�tre, au
pr�texte de
leur rupture; c'�tait un secret o� d�pendaient l'honneur et m�me la vie d'une
troisi�me
personne.
-- N'importe! fit-elle en le regardant tristement, j'ai bien souffert!

Il r�pondit d'un ton philosophique:

-- L'existence est ainsi!

-- A-t-elle du moins, reprit Emma, �t� bonne pour vous depuis notre s�paration?

-- Oh! ni bonne... ni mauvaise.

-- Il aurait peut-�tre mieux valu ne jamais nous quitter.

-- Oui..., peut-�tre!

-- Tu crois? dit-elle en se rapprochant.

Et elle soupira:

-- � Rodolphe! Si tu savais!... je t'ai bien aim�!

Ce fut alors qu'elle prit sa main, et ils rest�rent quelque temps les doigts
entrelac�s,
-- comme le premier jour, aux Comices! Par un geste d'orgueil, il se d�battait sous

l'attendrissement. Mais, s'affaissant contre sa poitrine, elle lui dit:

-- Comment voulais-tu que je v�cusse sans toi? On ne peut pas se d�shabituer du


bonheur! J'�tais d�sesp�r�e! J'ai cru mourir! Je te conterai tout cela, tu verrais.
Et toi,
tu m'as fuie!...

Car, depuis trois ans, il l'avait soigneusement �vit�e, par suite de cette l�chet�
naturelle qui caract�rise le sexe fort; et Emma continuait avec des gestes mignons
de
t�te, plus c�line qu'une chatte amoureuse:

-- Tu en aimes d'autres, avoue-le. Oh! je les comprends, va! je les excuse; tu les
auras s�duites, comme tu m'avais s�duite. Tu es un homme, toi! tu as tout ce qu'il
faut pour te faire ch�rir. Mais nous recommencerons, n'est-ce pas? Nous nous
aimerons! Tiens, je ris, je suis heureuse!... parle donc!

Et elle �tait ravissante � voir, avec son regard o� tremblait une larme, comme
l'eau
d'un orage dans un calice bleu.

Il l'attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main ses bandeaux


lisses,
o�, dans la clart� du cr�puscule, miroitait comme une fl�che d'or un dernier rayon
du
soleil. Elle penchait le front; il finit par la baiser sur les paupi�res, tout
doucement, du
bout de ses l�vres.

-- Mais tu as pleur�! dit-il. Pourquoi?

Elle �clata en sanglots. Rodolphe crut que c'�tait l'explosion de son amour; comme
elle se taisait, il prit ce silence pour une derni�re pudeur, et alors il s'�cria:

-- Ah! pardonne-moi! tu es la seule qui me plaise. J'ai �t� imb�cile et m�chant! Je


t'aime, je t'aimerai toujours! Qu'as-tu? dis-le donc!

Il s'agenouillait.

-- Eh bien!... je suis ruin�e, Rodolphe! Tu vas me pr�ter trois mille francs!

-- Mais... mais..., dit-il en se relevant peu � peu, tandis que sa physionomie


prenait
une expression grave.

-- Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait plac� toute sa fortune chez un

notaire; il s'est enfui. Nous avons emprunt�; les clients ne payaient pas. Du reste
la
liquidation n'est pas finie; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd'hui, faute de
trois
mille francs, on va nous saisir; c'est � pr�sent, � l'instant m�me; et comptant sur
ton
amiti�, je suis venue.

-- Ah! pensa Rodolphe, qui devint tr�s p�le tout � coup, c'est pour cela qu'elle
est
venue!

Enfin il dit d'un air tr�s calme:

-- Je ne les ai pas, ch�re madame.

Il ne mentait point. Il les e�t eus qu'il les aurait donn�s, sans doute, bien qu'il
soit
g�n�ralement d�sagr�able de faire de si belles actions: une demande p�cuniaire, de
toutes les bourrasques qui tombent sur l'amour, �tant la plus froide et la plus
d�racinante.

Elle resta d'abord quelques minutes � le regarder.

-- Tu ne les as pas!

Elle r�p�ta plusieurs fois:

-- Tu ne les as pas!... J'aurais d� m'�pargner cette derni�re honte. Tu ne m'as


jamais aim�e! Tu ne vaux pas mieux que les autres!

Elle se trahissait, elle se perdait.

Rodolphe l'interrompit, affirmant qu'il se trouvait g�n� lui-m�me.

-- Ah! je te plains! dit Emma. Oui, consid�rablement!...

Et, arr�tant ses yeux sur une carabine damasquin�e qui brillait dans la panoplie:

-- Mais, lorsqu'on est si pauvre, on ne met pas d'argent � la crosse de son fusil!
On
n'ach�te pas une pendule avec des incrustations d'�cailles! continuait-elle en
montrant
l'horloge de Boulle; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets -- elle les
touchait! -- ni
des breloques pour sa montre! Oh! rien ne lui manque! jusqu'� un porte-liqueurs
dans
sa chambre; car tu t'aimes, tu vis bien, tu as un ch�teau, des fermes, des bois; tu

chasses � courre, tu voyages � Paris... Eh! quand ce ne serait que cela, s'�cria-t-
elle
en prenant sur la chemin�e ses boutons de manchettes, que la moindre de ces
niaiseries! on en peut faire de l'argent!... Oh! je n'en veux pas! garde-les.

Et elle lan�a bien loin les deux boutons, dont la cha�ne d'or se rompit en cognant
contre la muraille.

-- Mais, moi, je t'aurais tout donn�, j'aurais tout vendu, j'aurais travaill� de
mes
mains, j'aurais mendi� sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour
t'entendre
dire: " Merci! " Et tu restes l� tranquillement dans ton fauteuil, comme si d�j� tu
ne
m'avais pas fait assez souffrir? Sans toi, sais-tu bien, j'aurais pu vivre
heureuse! Qui
t'y for�ait? Etait-ce une gageure? Tu m'aimais cependant, tu le disais... Et tout �

l'heure encore... Ah! il e�t mieux valu me chasser! J'ai les mains chaudes de tes
baisers, et voil� la place, sur le tapis, o� tu jurais � mes genoux une �ternit�
d'amour.
Tu m'y as fait croire: tu m'as, pendant deux ans, tra�n�e dans le r�ve le plus
magnifique et le plus suave!... Hein? nos projets de voyage, tu te rappelles? Oh!
ta
lettre, ta lettre! elle m'a d�chir� le coeur! Et puis, quand je reviens vers lui,
vers lui,
qui est riche, heureux, libre! pour implorer un secours que le premier venu
rendrait,
suppliante et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que �a lui
co�terait trois mille francs!

-- Je ne les ai pas! r�pondit Rodolphe avec ce calme parfait dont se recouvrent,


comme d'un bouclier, les col�res r�sign�es.

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'�crasait; et elle repassa par la
longue
all�e, en tr�buchant contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait.
Enfin elle
arriva au saut-de-loup devant la grille; elle se cassa les ongles contre la
serrure, tant
elle se d�p�chait pour l'ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essouffl�e, pr�s de
tomber,
elle s'arr�ta. Et alors, se d�tournant, elle aper�ut encore une fois l'impassible
ch�teau,
avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fen�tres de la fa�ade.

Elle resta perdue de stupeur, et n'ayant plus conscience d'elle-m�me que par le
battement de ses art�res, qu'elle croyait entendre s'�chapper comme une
assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol, sous ses pieds, �tait
plus
mou qu'une onde, et les sillons lui parurent d'immenses vagues brunes, qui
d�ferlaient. Tout ce qu'il y avait dans sa t�te de r�miniscences, d'id�es,
s'�chappait �
la fois, d'un seul bond, comme les mille pi�ces d'un feu d'artifice. Elle vit son
p�re, le
cabinet de Lheureux, leur chambre l�-bas, un autre paysage. La folie la prenait,
elle
eut peur, et parvint � se ressaisir, d'une mani�re confuse, il est vrai; car elle
ne se
rappelait point la cause de son horrible �tat, c'est-�-dire la question d'argent.
Elle ne
soufrait que de son amour, et sentait son �me l'abandonner par ce souvenir, comme
les bless�s, en agonisant, sentent l'existence qui s'en va par leur plaie qui
saigne.

La nuit tombait, des corneilles volaient.

Il lui sembla tout � coup que des globules couleur de feu �clataient dans l'air
comme des balles fulminantes en s'aplatissant, et tournaient, tournaient, pour
aller se
fondre dans la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d'eux, la
figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multipli�rent, et ils se rapprochaient, la
p�n�traient; tout disparut. Elle reconnut les lumi�res des maisons, qui rayonnaient
de
loin dans le brouillard.

Alors sa situation, telle qu'un ab�me, se repr�senta. Elle haletait � se rompre la


poitrine. Puis, dans un transport d'h�ro�sme qui la rendait presque joyeuse, elle
descendit la c�te en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l'all�e,
les
halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.

Il n'y avait personne. Elle allait entrer; mais, au bruit de la sonnette, on


pouvait
venir; et, se glissant par la barri�re, retenant son haleine, t�tant les murs, elle
s'avan�a
jusqu'au seuil de la cuisine, o� br�lait une chandelle pos�e sur le fourneau.
Justin, en
manches de chemise, emportait un plat.

-- Ah! ils d�nent. Attendons.

Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.

-- La clef! celle d'en haut, o� sont les...

-- Comment!

Et il la regardait, tout �tonn� par la p�leur de son visage, qui tranchait en blanc
sur
le fond noir de la nuit.

Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueuse comme un fant�me; sans


comprendre ce qu'elle voulait, il pressentait quelque chose de terrible.

Mais elle reprit vivement, � voix basse, d'une voix douce, dissolvante:

-- Je la veux! Donne-la-moi.

Comme la cloison �tait mince, on entendait le cliquetis des fourchettes sur les
assiettes dans la salle � manger. Elle pr�tendit avoir besoin de tuer les rats qui
l'emp�chaient de dormir.

-- Il faudrait que j'avertisse monsieur.


-- Non! reste!

Puis, d'un air indiff�rent:

-- Eh! ce n'est pas la peine, je lui dirai tant�t. Allons, �claire-moi!

Elle entra dans le corridor o� s'ouvrait la porte du laboratoire. Il y avait contre


la
muraille une clef �tiquet�e.

-- Justin! cria l'apothicaire, qui s'impatientait.

- Montons!

Et il la suivit.

La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisi�me tablette, tant
son
souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa
main,
et, la retirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit � manger � m�me.

-- Arr�tez! s'�cria-t-il en se jetant sur elle.

-- Tais-toi! on viendrait...

Il se d�sesp�rait, voulait appeler.

-- N'en dis rien, tout retomberait sur ton ma�tre!

Puis elle s'en retourna subitement apais�e, et presque dans la s�r�nit� d'un devoir

accompli.

Quand Charles, boulevers� par la nouvelle de la saisie, �tait rentr� � la maison,


Emma venait d'en sortir. Il cria, pleura, s'�vanouit, mais elle ne revint pas: o�
pouvait-elle �tre? Il envoya F�licit� chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux,
au _ Lion d'Or _ partout; et, dans les intermittences de son angoisse, il voyait sa

consid�ration an�antie, leur fortune perdue, l'avenir de Berthe bris�! Par quelle
cause!... pas un mot! il attendit jusqu'� six heures du soir. Enfin, n'y pouvant
plus
tenir, et imaginant qu'elle �tait partie pour Rouen, il alla sur la grande route,
fit une
demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encore et s'en revint.

Elle �tait rentr�e.

-- Qu'y avait-il?... Pourquoi?... Explique-moi?...

Elle s'assit � son secr�taire, et �crivit une lettre qu'elle cacheta lentement,
ajoutant
la date du jour et l'heure. Puis elle dit d'un ton solennel:

-- Tu la liras demain; d'ici l�, je t'en prie, ne adresse pas une seule
question!...
Non, pas une!

-- Mais...
-- Oh! laisse-moi!

Et elle se coucha tout du long sur son lit.

Une saveur �cre qu'elle sentait dans sa bouche la r�veilla. Elle entrevit Charles
et
referma les yeux. Elle s'�piait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait
pas.
Mais non! rien encore. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu,
et
Charles, debout pr�s de sa couche, qui respirait.

-- Ah! c'est bien peu de chose, la mort! pensait-elle: je vais dormir, et tout sera

fini!

Elle but une gorg�e d'eau et se tourna vers la muraille.

Cet affreux go�t d'encre continuait.

-- J'ai soif!... oh! j'ai bien soif! soupira-t-elle.

-- Qu'as-tu donc? dit Charles, qui lui tendait un verre.

-- Ce n'est rien!... Ouvre la fen�tre... j'�touffe!

Et elle fut prise d'une naus�e si soudaine, qu'elle eut � peine le temps de saisir
son
mouchoir sous l'oreiller.

-- Enl�ve-le! dit-elle vivement; jette-le!

Il la questionna; elle ne r�pondit pas. Elle se tenait immobile, de peur que la


moindre �motion ne la fit vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui
montait des pieds jusqu'au coeur.

-- Ah! voil� que �a commence! murmura-t-elle.

-- Que dis-tu?

Elle roulait sa t�te avec un geste doux, plein d'angoisse, et tout en ouvrant
continuellement les m�choires, comme si elle e�t port� sur sa langue quelque chose
de tr�s lourd. A huit heures, les vomissements reparurent.

Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc,
attach� aux parois de la porcelaine.

-- C'est extraordinaire! c'est singulier! r�p�ta-t-il.

Mais elle dit d'une voix forte:

-- Non, tu te trompes!

Alors, d�licatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l'estomac.

Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effray�.

Puis elle se mit � geindre, faiblement d'abord. Un grand frisson lui secouait les
�paules, et elle devenait plus p�le que le drap o� s'enfon�aient ses doigts
crisp�s. Son
pouls, in�gal, �tait presque insensible maintenant.

Des gouttes suintaient sur sa figure bleu�tre, qui semblait comme fig�e dans
l'exhalaison d'une vapeur m�tallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis
regardaient vaguement autour d'elle, et � toutes les questions, elle ne r�pondait
qu'en
hochant la t�te; m�me elle sourit deux ou trois fois. Peu � peu, ses g�missements
furent plus forts. Un hurlement sourd lui �chappa; elle pr�tendit qu'elle allait
mieux et
qu'elle se l�verait tout � l'heure. Mais les convulsions la saisirent; elle
s'�cria:

-- Ah! c'est atroce, mon Dieu!

Il se jeta � genoux contre son lit.

-- Parle! qu'as tu mang�? R�ponds, au nom du ciel!

Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'en avait jamais vu.

-- Eh bien, l�... l�!... dit-elle d'une voix d�faillante.

Il bondit au secr�taire, brisa le cachet et lut tout haut! _ Qu'on n'accuse


personne...
_ Il s'arr�ta, se passa la main sur les yeux, et relut encore.

-- Comment! Au secours! A moi!

Et il ne pouvait que r�p�ter ce mot: "Empoisonn�e! empoisonn�e!". F�licit�


courut chez Homais, qui l'exclama sur la place; madame Lefran�ois l'entendit au _
Lion d'Or _; quelques-uns se lev�rent pour l'apprendre � leurs voisins, et toute la
nuit
le village fut en �veil.

Eperdu, balbutiant, pr�s de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se


heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien n'avait cru
qu'il
p�t y avoir de si �pouvantable spectacle.

Il revint chez lui pour �crire � M. Canivet et au docteur Larivi�re. Il perdait la


t�te;
il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit � Neufch�tel, et Justin talonna
si fort
le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la c�te du Bois-Guillaume, fourbu et aux
trois
quarts crev�.

Charles voulut feuilleter son dictionnaire de m�decine; il n'y voyait pas, les
lignes
dansaient.

-- Du calme! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrer quelque puissant


antidote. Quel est le poison?

Charles montra la lettre. C'�tait de l'arsenic.

-- Eh bien reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse.


Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse; et
l'autre,
qui ne comprenait pas, r�pondit:

-- Ah! faites! faites! sauvez-la...

Puis, revenu pr�s d'elle, il s'affaissa par terre sur le tapis, et il restait la
t�te
appuy�e contre le bord de sa couche � sangloter.

-- Ne pleure pas! lui dit-elle. Bient�t je ne te tourmenterai plus!

-- Pourquoi? Qui t'a forc�e?

Elle r�pliqua:

-- Il le fallait, mon ami.

-- N'�tais-tu pas heureuse? Est-ce ma faute? J'ai fait tout ce que j'ai pu,
pourtant!

-- Oui..., c'est vrai..., tu es bon, toi!

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette
sensation surchargeait sa tristesse; il sentait tout son �tre s'�crouler de
d�sespoir �
l'id�e qu'il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus
d'amour que
jamais; et il ne trouvait rien; il ne savait pas, il n'osait, l'urgence d'une
r�solution
imm�diate achevant de le bouleverser.

Elle en avait fini, songeait-elle avec toutes les trahisons, les bassesses et les
innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne ha�ssait personne, maintenant;
une
confusion de cr�puscule s'abattait en sa pens�e, et de tous les bruits de la terre
Emma
n'entendait plus que l'intermittente lamentation de ce pauvre coeur, douce et
indistincte, comme le dernier �cho d'une symphonie qui s'�loigne.

-- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.

-- Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas? demanda Charles.

-- Non! non!

L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de nuit, o�


sortaient ses pieds nus, s�rieuse et presque r�vant encore. Elle consid�rait avec
�tonnement la chambre tout en d�sordre, et clignait des yeux, �blouie par les
flambeaux qui br�laient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les matins
du
jour de l'an ou de la mi-car�me, quand, ainsi r�veill�e de bonne heure � la clart�
des
bougies, elle venait dans le lit de sa m�re pour y recevoir ses �trennes, car elle
se mit
� dire:

-- O� est-ce donc, maman?


Et, comme tout le monde se taisait:

-- Mais je ne vois pas mon petit soulier.

F�licit� la penchait vers le lit, tandis qu'elle regardait toujours du c�t� de la


chemin�e.

-- Est-ce nourrice qui l'aurait pris? demanda-t-elle. Et, � ce nom, qui la


reportait
dans le souvenir de ses adult�res et de ses calamit�s, madame Bovary d�tourna sa
t�te, comme au d�go�t d'un autre poison plus fort qui lui remontait � la bouche.
Berthe, cependant, restait pos�e sur le lit.

-- Oh! comme tu as de grands yeux, maman! comme tu es p�le! comme tu sues!...

Sa m�re la regardait.

-- J'ai peur! dit la petite en se reculant.

Emma prit sa main pour la baiser; elle se d�battait.

-- Assez! qu'on l'emm�ne! s'�cria Charles, qui sanglotait dans l'alc�ve.

Puis les sympt�mes s'arr�t�rent un moment; elle paraissait moins agit�e; et, �
chaque parole insignifiante, � chaque souffle de sa poitrine un peu plus calme, il
reprenait espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se jeta dans ses bras en
pleurant.

-- Ah! c'est vous! merci! vous �tes bon! Mais tout va mieux. Tenez, regardez-la...

Le conf�re ne fut nullement de cette opinion, et, n'y allant pas, comme il le
disait
lui-m�me, _ par quatre chemins _, il prescrivit de l'�m�tique, afin de d�gager
compl�tement l'estomac.

Elle ne tarda pas � vomir du sang. Ses l�vres se serr�rent davantage. Elle avait
les
membres crisp�s, le corps couvert de taches brunes, et son pouls glissait sous les
doigts comme un fil tendu, comme une corde de harpe pr�s de se rompre.

Puis elle se mettait � crier, horriblement. Elle maudissait le poison,


l'invectivait, le
suppliait de se h�ter, et repoussait de ses bras raidis tout ce que Charles, plus
agonisant qu'elle, s'effor�ait de lui faire boire. Il �tait debout, son mouchoir
sur les
l�vres, r�lant, pleurant, suffoqu� par des sanglots qui le secouaient jusqu'aux
talons;
F�licit� courait �� et l� dans la chambre; Homais, immobile, poussait de gros
soupirs,
et M. Canivet, gardant toujours son aplomb, commen�ait n�anmoins � se sentir
troubl�.

-- Diable!... cependant... elle est purg�e, et, du moment que la cause cesse...

-- L'effet doit cesser, dit Homais; c'est �vident.

-- Mais sauvez-la! s'exclamait Bovary.


Aussi, sans �couter le pharmacien qui hasardait encore cette hypoth�se: " C'est
peut-�tre un paroxysme salutaire", Canivet allait administrer de la th�riaque,
lorsqu'on entendit le claquement d'un fouet; toutes les vitres fr�mirent, et une
berline
de poste, qu'enlevaient � plein poitrail trois chevaux crott�s jusqu'aux oreilles,
d�busqua d'un bond au coin des halles. C'�tait le docteur Larivi�re.

L'apparition d'un dieu n'e�t pas caus� plus d'�moi. Bovary leva les mains, Canivet
s'arr�ta court, et Homais retira son bonnet grec bien avant que le docteur fut
entr�.

Il appartenait � la grande �cole chirurgicale sortie du tablier de Bichat, � cette


g�n�ration, maintenant disparue, de praticiens philosophes qui, ch�rissant leur art

d'un amour fanatique, l'exer�aient avec exaltation et sagacit�! Tout tremblait dans
son
h�pital quand il se mettait en col�re, et ses �l�ves le v�n�raient si bien, qu'ils
s'effor�aient, � peine �tablis, de l'imiter le plus possible; de sorte que l'on
retrouvait
sur eux, par les villes d'alentour, sa longue douillette de m�rinos et son large
habit
noir, dont les parements d�boutonn�s couvraient un peu ses mains charnues, de fort
belles mains, et qui n'avaient jamais de gants, comme pour �tre plus promptes �
plonger dans les mis�res. D�daigneux des croix, des titres et des acad�mies,
hospitalier, lib�ral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y
croire, il e�t
presque pass� pour un saint si la finesse de son esprit ne l'e�t fait craindre
comme un
d�mon. Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans
l'�me
et d�sarticulait tout mensonge � travers les all�gations et les pudeurs. Et il
allait ainsi,
plein de cette majest� d�bonnaire que donnent la conscience d'un grand talent, de
la
fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irr�prochable.

Il fron�a les sourcils d�s la porte, en apercevant la face cadav�reuse d'Emma


�tendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis, tout en ayant l'air d'�couter Canivet,
il se
passait l'index sous les narines et r�p�tait:

-- C'est bien, c'est bien.

Mais il fit un geste lent des �paules. Bovary l'observa:

Ils se regard�rent; et cet homme, si habitu� pourtant � l'aspect des douleurs, ne


put
retenir une larme qui tomba sur son jabot.

Il voulut emmener Canivet dans la pi�ce voisine. Charles le suivit.

-- Elle est bien mal, n'est-ce pas? Si l'on posait des sinapismes? je ne sais quoi!

Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant sauv�!

Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le contemplait d'une mani�re

effar�e, suppliante, � demi p�m� contre sa poitrine.


-- Allons, mon pauvre gar�on, du courage! Il n'y a plus rien � faire.

Et le docteur Larivi�re se d�tourna.

-- Vous partez?

-- Je vais revenir.

Il sortit, comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur Canivet, qui ne
se
souciait pas non plus de voir Emma mourir entre ses mains.

Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par temp�rament, se


s�parer
des gens c�l�bres. Aussi conjura-t-il M. Larivi�re de lui faire cet insigne honneur

d'accepter � d�jeuner.

On envoya bien vite prendre des pigeons au _ Lion d'Or _, tout ce qu'il y avait de
c�telettes � la boucherie, de la cr�me chez Tuvache, des oeufs chez Lestiboudois,
et
l'apothicaire aidait lui-m�me aux pr�paratifs, tandis que madame Homais disait, en
tirant les cordons de sa camisole:

-- Vous ferez excuse, monsieur; car, dans notre malheureux pays, du moment
qu'on n'est pas venu la veille...

-- Les verres � pattes!!! souffla Homais.

-- Au moins, si nous �tions � la ville, nous aurions la ressource des pieds farcis.

-- Tais-toi!... A table, docteur!

Il jugea bon, apr�s les premiers morceaux, de fournir quelques d�tails sur la
catastrophe:

-- Nous avons eu d'abord un sentiment de siccit� au pharynx, puis des douleurs


intol�rables � l'�pigastre, superpurgation, coma.

-- Comment s'est-elle donc empoisonn�e?

-- Je l'ignore, docteur, et m�me je ne sais pas trop o� elle a pu se procurer cet


acide ars�nieux.

Justin, qui apportait alors une pile d'assiettes, fut saisi d'un tremblement.

- Qu'as-tu? dit le pharmacien.

Le jeune homme, � cette question, laissa tout tomber par terre, avec un grand
fracas.

-- Imb�cile! s'�cria Homais, maladroit! lourdaud! fichu �ne!

Mais, soudain, se ma�trisant:

- J'ai voulu, docteur, tenter une analyse, et _ primo _, j'ai d�licatement


introduit
dans un tube...
-- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos doigts dans la
gorge.

Son conf�re se taisait, ayant tout � l'heure re�u confidentiellement une forte
semonce � propos de son �m�tique, de sorte que ce bon Canivet, arrogant et verbeux
lors du pied bot, �tait tr�s modeste aujourd'hui; il souriait sans discontinuer,
d'une
mani�re approbative.

Homais s'�panouissait dans son orgueil d'amphitryon, et l'affligeante id�e de


Bovary contribuait vaguement � son plaisir, par un retour �go�ste qu'il faisait sur
lui-
m�me. Puis la pr�sence du Docteur le transportait. Il �talait son �rudition, il
citait
p�le-m�le les cantharides, l'upas, le mancenillier, la vip�re...

-- Et m�me j'ai lu que diff�rentes personnes s'�taient trouv�es intoxiqu�es,


docteur, et comme foudroy�es par des boudins qui avaient subi une trop v�h�mente
fumigation! Du moins, c'�tait dans un fort beau rapport, compos� par une de nos
sommit�s pharmaceutiques, un de nos ma�tres, l'illustre Cadet de Gassicourt!

Madame Homais r�apparut, portant une de ces vacillantes machines que l'on
chauffe avec de l'esprit-de-vin; car Homais tenait � faire son caf� sur la table,
l'ayant,
d'ailleurs, torr�fi� lui-m�me, porphyiss� lui-m�me, mixtionn� lui-m�me.

-- _ Sacchavum _, docteur, dit-il en offrant du sucre.

Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d'avoir l'avis du chirurgien sur
leur
constitution.

Enfin, M. Larivi�re allait partir, quand madame Homais lui demanda une
consultation pour son mari. Il s'�paississait le sang � s'endormir chaque soir
apr�s le
d�ner.

-- Oh! ce n'est pas le _ sens _ qui le g�ne.

Et, souriant un peu de ce calembour inaper�u, le docteur ouvrit la porte. Mais la


pharmacie regorgeait de monde, et il eut grand-peine � pouvoir se d�barrasser du
sieur Tuvache, qui redoutait pour son �pouse une fluxion de poitrine, parce qu'elle

avait coutume de cracher dans les cendres; puis de M. Binet, qui �prouvait parfois
des fringales, et de madame Caron, qui avait des picotements; de Lheureux, qui
avait
des vertiges; de Lestiboudois, qui avait un rhumatisme; de madame Lefran�ois, qui
avait des aigreurs. Enfin les trois chevaux d�tal�rent, et l'on trouva g�n�ralement
qu'il
n'avait point montr� de complaisance.

L'attention publique fut distraite par l'apparition de M. Bournisien, qui passait


sous
les halles avec les saintes huiles.

Homais, comme il le devait � ses principes, compara les pr�tres � des corbeaux
qu'attire l'odeur des morts; la vue d'un eccl�siastique lui �tait personnellement
d�sagr�able, car la soutane le faisait r�ver au linceul, et il ex�crait l'une un
peu par
�pouvante de l'autre.

N�anmoins, ne reculant pas devant ce qu'il appelait _ sa mission _, il retourna


chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivi�re, avant de partir, avait
engag� fortement � cette d�marche; et m�me, sans les repr�sentations de sa femme,
il
e�t emmen� avec lui ses deux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances,

pour que ce f�t une le�on, un exemple, un tableau solennel qui leur rest�t plus
tard
dans la t�te.

La chambre, quand ils entr�rent, �tait toute pleine d'une solennit� lugubre. Il y
avait sur la table � ouvrage, recouverte d'une serviette blanche, cinq ou six
petites
boules de coton dans un plat d'argent, pr�s d'un gros crucifix, entre deux
chandeliers
qui br�laient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait d�mesur�ment les
paupi�res: et ses pauvres mains se tra�naient sur les draps, avec ce geste hideux
et
doux des agonisants qui semblent vouloir d�j� se recouvrir du suaire. P�le comme
une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait

en face d'elle au pied du lit, tandis que le pr�tre, appuy� sur un genou,
marmottait des
paroles basses.

Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie � voir tout � coup l'�tole

violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupt�

perdue de ses premiers �lancements mystiques, avec des visions de b�atitude


�ternelle
qui commen�aient.

Le pr�tre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le cou comme
quelqu'un qui a soif, et, collant ses l�vres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y
d�posa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle e�t jamais
donn�. Ensuite il r�cita le _ Misereratur _ et _ l'Indulgentiam _, trempa son pouce

droit dans l'huile et commen�a les onctions: d'abord sur les yeux, qui avaient tant

convoit� toutes les somptuosit�s terrestres; puis sur les narines, friandes de
brises
ti�des et de senteurs amoureuses; puis sur la bouche, qui s'�tait ouverte pour le
mensonge, qui avait g�mi d'orgueil et cri� dans la luxure; puis sur les mains, qui
se
d�lectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides
autrefois
quand elle courait � l'assouvissance de ses d�sirs, et qui maintenant ne
marcheraient
plus.

Le cur� s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton tremp�s d'huile,
et
revint s'asseoir pr�s de la moribonde pour lui dire qu'elle devait � pr�sent
joindre ses
souffrances � celles de J�sus-Christ et s'abandonner � la mis�ricorde divine.
En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge
b�nit,
symbole des gloires c�lestes dont elle allait tout � l'heure �tre environn�e. Emma,
trop
faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tomb� �
terre.

Cependant elle n'�tait pas aussi p�le, et son visage avait une expression de
s�r�nit�,
comme si le sacrement l'e�t gu�rie.

Le pr�tre ne manqua point d'en faire l'observation; il expliqua m�me � Bovary que
le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le
jugeait
convenable pour le salut; et Charles se rappela un jour ou, ainsi pr�s de mourir,
elle
avait re�u la communion.

-- Il ne fallait peut-�tre pas se d�sesp�rer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, comme quelqu'un qui se
r�veille d'un songe, puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle
resta
pench�e dessus quelque temps jusqu'au moment o� de grosses larmes lui d�coul�rent
des yeux. Alors elle se renversa la t�te en poussant un soupir et retomba sur
l'oreiller.

Sa poitrine aussit�t se mit � haleter rapidement. Sa langue tout enti�re lui sortit

hors de la bouche; ses yeux, en roulant, p�lissaient comme deux globes de lampe qui

s'�teignent, � la croire d�j� morte, sans l'effrayante acc�l�ration de ses c�tes,


secou�es
par un souffle furieux, comme si l'�me e�t fait des bonds pour se d�tacher.
F�licit�
s'agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-m�me fl�chit un peu les
jarrets,
tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s'�tait remis en

pri�re, la figure inclin�e contre le bord de la couche, avec sa longue soutane


noire qui
tra�nait derri�re lui dans l'appartement. Charles �tait de l'autre c�t�, � genoux,
les
bras �tendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant �
chaque
battement de son coeur, comme au contrecoup d'une ruine qui tombe. A mesure que
le r�le devenait plus fort, l'eccl�siastique pr�cipitait ses oraisons: elles se
m�laient aux
sanglots �touff�s de Bovary, et quelquefois tout semblait dispara�tre dans le sourd

murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

Tout � coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le fr�lement

d'un b�ton; et une voix s'�leva, une voix rauque, qui chantait:

Souvent la chaleur d'un beau jour

Fait r�ver fillette � l'amour.


Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux d�nou�s, la
prunelle fixe, b�ante.

Pour amasser diligemment

Les �pis que la faux moissonne,

Ma Nanette va s'inclinant

Vers le sillon qui nous les donne.

-- L'aveugle! s'�cria-t-elle.

Et Emma se mit � rire, d'un rire atroce, fr�n�tique, d�sesp�r�, croyant voir la
face
hideuse du mis�rable, qui se dressait dans les t�n�bres �ternelles comme un
�pouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-l�.

Et le jupon court s'envola!

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approch�rent. Elle n'existait


plus.

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