DES J O U R S ENTRE LES J O U R S
DU MÊME AUTEUR
Risques et chances de la V République (Plon, 1959).
Les Gaullistes, rituel et annuaire (Seuil, 1963).
The King and his Court (Houghton Mifflin, Boston, 1964).
Der Konig Charles und sein Hofstaat (Scheffler Verlag,
Francfort, 1966).
Les Politiques (Calmann-Lévy, 1967).
Après de Gaulle, qui ? (Seuil, 1968).
Histoire de la République gaullienne.
I. — La fin d'une époque (1958-1962).
II. — Le temps des orphelins (1962-1969).
(Fayard. Les grandes études contemporaines, 1970-1971).
Prix Aujourd'hui 1971.
Pierre Viansson-Ponté
Des jours
entre les jours
CHRONIQUES
Stock
Tous droits réservés pour tous pays.
© 1974, Éditions Stock.
A MA FILLE
DES JOURS ENTRE LES JOURS
DES HOMMES ENTRE LES HOMMES
TITRE D'UN POÈME DE
PAUL ÉLUARD
[ŒUVRES COMPLÈTES, « PLÉIADE », II, 219.]
Avant-propos
Les chroniques réunies dans ce volume ont été publiées
dans Le Monde, sous le titre « Au fil de la semaine »
chaque samedi, sans en manquer aucun, depuis le 11 juin
1972.
On en a retenu ici une soixantaine seulement, soit un peu
plus de la moitié. Pourquoi pas toutes ? Pour trois raisons,
dont chacune est suffisante.
D'abord, parce que l'éditeur estime que ce livre est bien
assez gros comme cela. Il se propose d'ailleurs de faire
paraître par la suite un second tome.
Ensuite, parce que l'auteur pense que ses chroniques, toutes
liées étroitement à l'actualité immédiate, pouvaient être
présentées et relues de deux façons : selon l'ordre chrono-
logique, pour former alors une sorte de récit commenté des
principaux événements de ces années ; ou bien groupées par
thèmes, afin d'offrir des sujets de réflexion sur l'esprit du
temps. Puisqu'il fallait choisir, il a donc opté, dans ce tome,
pour la seconde méthode, plus agréable lui a-t-il semblé.
Enfin, parce que le lecteur peut ainsi aller à sa guise du
plaisant au sévère et de l'accidentel au permanent. Nul
besoin de lire ce livre d'un trait : on le prend et on le repose
selon sa fantaisie.
Il va de soi que, dans les chroniques rassemblées, rien
n'a été changé, récrit, coupé ni ajouté. Elles sont telles
qu'elles parurent dans Le Monde, et la date de publication
de chacune d'entre elles est mentionnée. L'auteur est recon-
naissant au journal et à son directeur Jacques Fauvet, qui
d'ailleurs l'a souvent aidé de ses avis et soutenu de ses
encouragements au fil des semaines, d'avoir publié ces arti-
cles et de l'avoir ensuite autorisé à les réunir en volume.
Dans ces pages, il est un mot qu'on ne rencontrera jamais,
du moins venant de l'auteur : c'est le mot « je ». Articles
d'humeur, ces chroniques constituent pourtant une sorte de
bloc-notes où les curiosités, les réactions, les réflexions per-
sonnelles et subjectives tiennent toute la place. Mais c'est
un bloc-notes dépersonnalisé aussi, où l'homme essaie de
s'effacer pour laisser le champ libre au journaliste, c'est-à-
dire au témoin.
Il faut savoir que le témoignage ainsi offert ne répond en
rien à l'une des exigences les plus fréquentes, insistantes,
impérieuses même du public à l'égard du journaliste, l'exi-
gence d'objectivité. D'abord, parce que l'objectivité absolue,
à la pureté du cristal, n'existe pas. « Soyez objectif »,
sommation mille fois entendue, signifie simplement « Soyez
de mon avis ». Il serait commode et satisfaisant pour l'esprit
de pouvoir considérer que l'information est le fait et suppose
un jugement d'existence ; puis que l'opinion est le fait
interprété et propose un jugement de valeur. Malheureuse-
ment, c'est faux, entièrement faux. Aucun de nos choix, aucun
de nos mots, aucune de nos relations, à nous journalistes, ne
saurait être innocent ; et moins encore nos opinions.
Qu'on le sache donc : ces chroniques sont partiales, injus-
tes souvent, passionnées quelquefois. Simplement, elles sont
sincères et de bonne foi.
P.V.-P.
(15 septembre 1974.)
1.
L'écume des semaines
La violence et la justice
Dans un incroyable délire collectif, une orgie de banderoles
et de drapeaux, un déluge de coups de klaxons, de sifflets
et de slogans, au milieu des pétards et des hurlements, Mar-
seille a fait cortège lundi aux onze valeureux garçons qui
ramenaient dans ses murs la Coupe de France de football.
Un long cortège : il ne fallut pas moins de quatre heures
dix aux joueurs pour parcourir le petit kilomètre qui sépare
le siège de leur club de la mairie de la ville.
Du balcon de cet édifice, les héros du jour saluaient la
foule en délire. On acclamait follement le Suédois Magnus-
son, « le prince du Parc » selon Le Provençal, le Yougoslave
Skoblar, son dauphin, et leurs camarades languedociens,
savoyard, bordelais, lorrain... Parmi eux, un Marseillais, un
seul ; encore s'agissait-il d'un remplaçant, qui n'avait dû
qu'au hasard et au règlement interdisant d'aligner sur le
terrain plus de deux joueurs étrangers par équipe de se
trouver en si bonne compagnie. Chez l'adversaire malheureux,
à Bastia, on pouvait au moins se prévaloir de trois vrais
Bastiais, aux côtés des deux inévitables Yougoslaves, d'un
Néo-Calédonien, de Nordiques ou de Méridionaux, dont un
Marseillais d'ailleurs.
Chauvinisme, xénophobie ? Mais oui : chauvins, les Mar-
seillais dont l'explosion de patriotisme local saluait en fait
des mercenaires achetés à grands frais par un homme
d'affaires avisé, lui-même né à Ajaccio et propriétaire d ' u n
groupe de presse parisien. X é n o p h o b e à coup sûr, cette
foule qui écrasait de son mépris t r i o m p h a n t un « étran-
ger », le Corse, son cousin, son frère.
A la veille d u match, on avait craint le p i r e et, dans sa
prudence, la S.N.C.F. dirigeait les trains spéciaux arrivant
d u Midi sur deux gares parisiennes séparées p a r toute la
l a r g e u r ' de la Seine, les Marseillais d é b a r q u a n t à la gare de
Lyon et les Corses à la gare d'Austerlitz. Mais au l e n d e m a i n
de la victoire, à Marseille, on enfonçait allégrement quelques
dizaines de vitrines, on pillait j o y e u s e m e n t les magasins
éventrés et n o t a m m e n t u n e armurerie, on renversait et o n
incendiait les voitures, on l a p i d a i t les cars de police. Inci-
dents regrettables, mais désormais classiques, que l'un de
nos confrères t r a i t a i t p u d i q u e m e n t p a r p r é t é r i t i o n en p a r l a n t
d u « mauvais côté de l'aventure » tandis que quelques radios,
à t o u t hasard, criaient h a r o sur les gauchistes, qui n'y étaient
p o u r rien.
Le sport n ' a pas de patrie, et la violence devient folklore.
Ce sont deux des leçons de cette belle journée.
La violence encore, parmi nous, dans la vie de chaque jour.
Quarante mille habitants d'une ville de la banlieue pari-
sienne ont signé en moins d'une semaine un appel aux autori-
tés pour exiger la libération immédiate d'un meurtrier. Les
autorités se sont vite inclinées : neuf jours exactement après
qu'il eut, le 23 mai, tué d'un coup de couteau un garçon
de son âge, sous les yeux de nombreux témoins, magistrats et
policiers, Jacques Pietkiewicz, vingt-deux ans, inculpé d'homi-
cide volontaire a été remis en liberté.
Tout, dans cette affaire, évoque la tragédie antique, tout
est fait pour frapper l'imagination. La victime, Alain Gre-
nouilhe, vingt ans, une misérable petite gouape, avait assas-
siné l'été dernier, avec un raffinement et une délectation
sadiques, un passant choisi au hasard, un ouvrier qui se ren-
dait à son travail, le père de son jeune meurtrier du 23 mai.
Conduit sur les lieux du crime pour la reconstitution, Gre-
nouilhe se pavanait et riait de contentement, fier d'être
le point de mire de tant de gens importants, de la foule et
des photographes. Jacques Pietkiewicz, fils modèle, inconso-
lable, soutien de sa mère et chef de famille, jeune marié
par surcroît, passait par là. Il ne put supporter l'insolence, le
rire de celui qui avait fait de lui un orphelin. D'un seul
élan, ce jeune homme, qui ignorait sans doute le Cid, avait
vengé son père.
Au fond du cœur de chaque Français, il y a un justicier
qui sommeille et qui rêve de se faire lui-même justice. Alors
le sentiment populaire s'est exprimé sans la moindre réserve :
quarante mille signatures. « Un voyou de moins, n'est-ce
pas ? » « Il a eu bien raison de le tuer. » « A sa place,
j'aurais fait la même chose. » La justice, dans sa sereine
indépendance, a entériné sur-le-champ et sans barguigner la
volonté du grand nombre.
Après tout, tant mieux pour Jacques Pietkiewicz : il atten-
dra au milieu des siens son procès, et sans doute son acquit-
tement. Mais combien de signatures trouvera-t-on, dans cette
même ville de banlieue, pour exiger la libération d'un jeune
voleur de voiture, d'un manifestant pris en flagrant délit,
d'un auteur de menus larcins, d'un innocent même, en déten-
tion dite préventive, qui attendent en prison depuis six mois,
un an et parfois davantage, que les magistrats, surchargés et
surmenés, aient le temps d'instruire leur affaire et de les
juger ?
Autre justice, autre acquittement, autre libération. Angela
Davis embrasse u n à u n les douze jurés, tous des Blancs,
qui viennent, au t e r m e de son procès, de décider de son sort
et de l u i r e n d r e la liberté. Sur le p e t i t écran, o n voit se
mêler les larmes de joie de l'accusée et celles de ses juges,
on partage l'émotion de l'assistance, ce grand m o m e n t d'una-
n i m i t é retrouvée et d'attendrissement.
La jeune communiste noire l'a échappé belle, et là aussi,
t a n t mieux p o u r elle. Mais nous, à quel déluge d'objurga-
tions, à quel t o r r e n t de protestations, à quel maelström de
sommations avons-nous échappé grâce à la sage décision des
jurés californiens !
Depuis des mois, on nous répétait à satiété que le procès
était e n t i è r e m e n t t r u q u é : l'instruction avait été bâclée,
tous les témoignages étaient sollicités ou fabriqués, toutes les
règles de p r o c é d u r e bafouées, et surtout les jurés triés sur le
volet et chambrés. Bref, ce serait v r a i m e n t u n miracle si
Angela Davis s'en tirait avec la détention à perpétuité, si
elle ne laissait pas sa j e u n e vie dans cette sinistre aventure.
Sa libération, quelques semaines avant le procès, avait bien
u n p e u surpris, mais elle n'avait n u l l e m e n t ralenti le flot des
pétitions, motions et appels à la conscience universelle, le
déferlement des meetings, défilés et manifestations de toutes
sortes auxquels nous étions sommés de p r e n d r e p a r t p o u r
e x p r i m e r « la volonté de tous les démocrates », empêcher
« u n assassinat légal ». Curieusement réunis, une fois n'est
pas coutume, les communistes, parce qu'elle est l'une des
leurs, les gauchistes, parce qu'elle est noire, faisaient chorus.
A u j o u r d ' h u i , il reste aux Cassandres, et ils n'y m a n q u e n t
pas, à p r é t e n d r e que les douze jurés californiens, la justice
et le gouvernement américains ont reculé devant la vague
d'indignation qui s'était élevée, qu'ils avaient fait lever à
travers le monde. Bien sûr, il était peut-être avisé de crier
très fort avant le procès : cela p e r m e t de t r i o m p h e r n o n
moins b r u y a m m e n t après l'acquittement. Mais n'aurait-il pas
été plus simple et plus sincère de conclure : il y a encore u n e
justice en A m é r i q u e ?
[11 j u i n 1972.]
L'autre rentrée
Les jeunes, disons les moins de vingt-cinq ans, combien
étaient-ils le 29 septembre à la « marche sur Besançon » ?
Combien, quelques jours plus tôt, dans le cortège de protes-
tation contre le putsch chilien ? Combien, les 25 et 26 août,
lors de la « marche sur le Larzac » ? Et avant l'été pour les
manifestations antiracistes ? Et au printemps dans les défilés
contre la loi Debré ? Demain, cet automne, l'hiver prochain,
combien seront-ils encore pour porter témoignage contre ce
qu'ils auront ressenti comme une nouvelle injustice, une
autre violence, une répression ou une oppression de plus ?
En d'autres termes, les jeunes contestataires, protestataires,
révolutionnaires, les gauchistes s'il faut leur donner par
commodité ce nom que la plupart d'entre eux d'ailleurs
refusent, combien sont-ils aujourd'hui en France ?
Quelques milliers, dix, quinze, vingt mille peut-être ou
davantage, et, au fond, peu importe leur nombre. Car ce qui
importe, ce n'est pas de les compter et recompter pour
s'alarmer, s'étonner ou se rassurer, en répétant qu'ils ne sont
finalement qu'une minorité, une toute petite fraction de la
jeunesse dont l'énorme majorité demeure calme, docile,
silencieuse. Ce qui importe, ce n'est pas non plus de les
juger pour applaudir ou réprouver leur action, leur atti-
tude : c'est d'abord d'essayer de comprendre pourquoi et
comment ils réagissent et agissent ainsi. C'est ensuite d'ad-
mettre que, parmi ceux de leur âge qui ne songent ni à
protester ni à contester, et encore moins à se révolter, il en
est b e a u c o u p qui se sont sentis néanmoins concernés, impli-
qués, remués p a r l'affaire Lip, p a r le d r a m e chilien, p a r les
débats militaires, p a r l'accès de fièvre raciste, comme ils sont
aussi inquiets, émus ou indignés, même s'ils ne le m o n t r e n t
guère, p a r les guerres, p a r les ventes d'armes, p a r la bombe,
p a r la violence, p a r le sort des objecteurs de conscience,
p a r les suicides dans les prisons, p a r la pollution, p a r les
controverses sur la croissance, p a r l'oubli du tiers monde, p a r
les abus commis au n o m de l'ordre, p a r l'égoïsme, la dureté,
l'aveuglement...
O h ! bien sûr, c h a c u n connaît des garçons et des filles
de vingt ou vingt-cinq ans qui ont déjà u n « p l a n de car-
rière » t o u t tracé, qui prévoient et p r é p a r e n t l e u r mariage,
l ' a c h a t de la p r e m i è r e voiture et du p r e m i e r appartement,
p r e s q u e le n o m b r e de leurs enfants, en t o u t cas les étapes
de l e u r vie professionnelle, et qui p o u r r a i e n t presque dire où
ils en seront, ce qu'ils gagneront et comment ils vivront à
c i n q u a n t e ans, vers l'an 2000. C h a c u n côtoie q u o t i d i e n n e m e n t
aussi des jeunes qui se m o n t r e n t p a r f a i t e m e n t à l'aise dans
n o t r e société dite de consommation, t a n t ô t indifférents à
t o u t ce qui n'est pas l e u r petit b o n h e u r individuel, t a n t ô t
enclins, fût-ce p a r résignation, à accepter le m o n d e tel qu'il
est, voire vaguement méfiants ou même c a r r é m e n t hostiles
à l'égard de toute agitation, de t o u t militantisme, de toute
idéologie.
Seulement voilà : cette immense majorité silencieuse, on l'a
vue u n e fois déjà p e n d a n t quelques semaines — c'était il y
a cinq ans, en Mai — ébranlée, d u r e m e n t secouée, finalement
entraînée, elle aussi, dans le m o u v e m e n t é t u d i a n t et la grève
ouvrière. Cela devrait au moins engager les gérants de l'ordre
établi à la circonspection.
Faut-il penser alors que, de m ê m e qu'il y a de plus en
plus clairement deux France — comme il y a deux Chili —,
il existe aussi deux jeunesses ?
On e n t e n d déjà les répliques et les objections. La contes-
t a t i o n serait essentiellement l'affaire des garçons et u n phé-
nomène parisien, avant t o u t le fait des étudiants, des mieux
lotis, des fils de la bourgeoisie. Voire : s'il est vrai que les
filles, les provinciaux et s u r t o u t les ruraux. les jeunes tra-
vailleurs, les milieux populaires sont moins atteints p a r le
p r u r i t de l'agitation, n'est-ce pas au moins en p a r t i e parce
que les plus favorisés et les plus instruits o n t davantage
d'occasions, de moyens et de temps p o u r s'informer, réfléchir
et s'exprimer ? Et puis, qu'est-ce que cela change ? Les
questions sont posées d ' a b o r d p a r et p a r m i les futurs
cadres de la n a t i o n : cela devrait plutôt a l a r m e r que ras-
surer ceux qui ne veulent voir dans ce qu'ils n o m m e n t le
gauchisme q u ' u n e maladie de gosses de riches ou d'intel-
lectuels qui passera avec l'âge et u n p e u de patience.
Passera-t-elle d'ailleurs ? Ici, on r é p o n d volontiers que les
anciens combattants de mai 1968 et m ê m e les plus ardents
sont en bonne voie de récupération, que la p l u p a r t se sont
résignés à « faire comme t o u t le m o n d e », s'intégrant t a n t
bien que mal à cette société qu'ils voulaient détruire, et cela
aussi est vrai. E t puis tous les enseignants le disent et tous
les sondages le confirment : l'état d'esprit, l'attitude, le juge-
ment diffèrent si n e t t e m e n t chez les jeunes d u m ê m e âge
qu'il s'agit presque, à cinq ans de distance, de deux généra-
tions.
Or, malgré cela, la contestation persiste et r e n a î t sans
cesse sur d'autres thèmes, sous d'autres formes, avec d'autres
visages. Le chef de file des lycéens, au p r i n t e m p s dernier,
contre la réforme des sursis militaires, Michel Field, rappe-
lait d'une certaine façon Daniel Cohn-Bendit, porte-parole des
mouvements étudiants en 1968, sans toutefois l u i ressembler
vraiment : plus d'âpreté, de sécheresse, de certitude, moins
d'humour, de m o r d a n t , de fantaisie. Un garçon a u j o u r d ' h u i
en prison à la Santé, Michel Recanati, vingt-trois ans, bril-
lant agrégatif d'histoire, inculpé à la suite de la contre-
manifestation antiraciste parisienne d u 21 juin, n'est-il pas
— à leurs côtés d'ailleurs — l'homologue 1973, proche et
p o u r t a n t différent, des Alain Krivine, P i e r r e Rousset, Alain
Geismar ?
Laissons ce débat — il n'a pas d'issue — puisqu'il ne
s'agit pas ici d'absoudre ou de condamner, mais plus simple-
m e n t de s'interroger et d'essayer de comprendre.
Le j e u n e m i l i t a n t d ' a u j o u r d ' h u i , qui proclame sa volonté
de « c h a n g e r la vie » obéit comme ses devanciers à t o u t un
ensemble de pulsions o ù la générosité de cœur, l'esprit de
justice, la passion, u n certain sectarisme aussi, ont plus de
part, et c'est naturel, que le raisonnement, la mesure, la
tolérance. Son « p l a n de carrière » à lui prévoit les étapes
de sa conquête et, au bout, l'objectif est t o u t simplement le
pouvoir, n o n certes p o u r lui mais p o u r l ' h o m m e et, juge-t-il,
p o u r son b o n h e u r .
C o m m e on est loin de l'explosion joyeuse et désordonnée
de Mai ! La légèreté, l'improvisation et l ' a r d e u r ont fait
place à u n e froide détermination, à u n e l o u r d e intransigeance,
à u n g r a n d souci de l ' o r d r e — ou plus exactement d'une
stricte organisation d u désordre — et à la hantise de l'effi-
cacité. Il s'agit b i e n moins de faire sauter les verrous de l'au-
torité, de m e t t r e en cause les hiérarchies, de secouer tous les
cocotiers que de revenir à la p u r e t é léniniste, maoïste ou
anarchiste.
O n va j u s q u ' a u b o u t de l'exigence doctrinale et ainsi on
passe très vite de la solidarité avec les paysans du Larzac à
la suppression de toute défense nationale, du maintien de
l'emploi chez Lip à la revendication de l'autogestion, de la
dénonciation d'excès policiers à u n refus global de « l ' E t a t
fasciste », de la protestation contre u n certain ordre moral
à u n e société t o t a l e m e n t et t r a n q u i l l e m e n t permissive. Les
grands ancêtres de Mai 1968 s'en tiraient, lorsqu'ils étaient
embarrassés, p a r quelque facétie significative ; leurs héri-
tiers de 1973 ont réponse à tout. Ce sont les incollables de
l'histoire à récrire, les irréductibles d u bolchevisme des
origines, les incorruptibles de la révolution e n marche.
Cette r e n t r é e qui, dans la vie sociale et politique tradi-
tionnelle, p a r a î t annoncer u n e a n n é e m o u v e m e n t é e o u à t o u t
le moins fertile en événements, c'est aussi celle de la jeu-
nesse, de tous les jeunes, qu'ils soient silencieux, attentifs ou
militants. C'est l ' a u t r e rentrée, celle de l ' a u t r e politique. On
l e u r répète assez qu'ils p o r t e n t l'avenir, n o t r e avenir en
même temps que le leur, p o u r que l'on s'interroge sur l e u r
présent, qui est aussi le nôtre.
[7 octobre 1973.]
La politique et l'argent
Cinq grands procès, d'ici au printemps. L ' u n est en cours :
celui de la Garantie foncière, abus de confiance, abus de
biens sociaux, escroquerie, entamé le 18 octobre, avec dix-
sept inculpés. Puis viendra, le 29 n o v e m b r e e n principe, l'af-
faire Dega, f r a u d e fiscale, trente-trois inculpés ; le 28 jan-
vier, la Civile foncière, escroquerie, douze inculpés ; le
21 février, les frères Willot, deux dossiers, surévaluations
frauduleuses d'apports en nature, abus de biens sociaux,
faux bilans, dividendes fictifs, douze et sept inculpés ; enfin
le P a t r i m o i n e foncier, escroquerie, publicité mensongère,
abus de confiance, cinq inculpés, mais l'instruction n'est pas
terminée.
Le simple énoncé des motifs d'inculpation, identiques ou
voisins, m o n t r e bien la parenté de ces diverses poursuites.
Ce n'est pas là, entre les cinq affaires, le seul p o i n t commun.
Les victimes aussi sont les mêmes : des petits. Petits épar-
gnants attirés p a r le m i r o i r aux alouettes de ces sociétés
foncières qui p a r l a i e n t t a n t de placement-pierre, de retraite
heureuse, de garantie et de p a t r i m o i n e ; petits salariés sou-
d a i n privés de l e u r emploi p a r quelque profitable j e u
d'écritures e n t r a î n a n t la réorganisation, la fusion, la dispari-
tion d u magasin ou de l'entreprise où ils travaillaient, et
parfois depuis bien des années ; petits contribuables qui ne
f r a u d e n t pas le fisc et paient p o u r ceux qui peuvent le faire...
Tous des petits poissons, proies faciles p o u r les gros
requins. C a r enfin, t o u t cet argent, les zéros des comptes
bancaires en Suisse ou ailleurs, et le y a c h t de celui-ci, et la
collection de t a b l e a u x de celui-là, et la Rolls de l ' u n comme
l'avion de l'autre, et les hôtels particuliers, et les domaines,
et les diamants, d ' o ù venaient-ils ? E n droite ligne des
économies de braves gens dont les souscriptions s'élevaient,
si l'on ose dire, à environ 5 000 francs en moyenne p a r
personne, des profits réalisés sur l e u r dos p a r d'adroits tru-
quages, des sommes détournées de l'impôt.
Mais ce n'est pas tout. Ce qui p e r m e t de r a p p r o c h e r ces
cinq procès, c'est également la présence dans chacun d'eux
au banc des accusés de personnages qui assuraient la liaison
entre les trafiquants et la politique. Députés, membres de
cabinets ministériels, responsables dans des partis, au moins
familiers des palais officiels, ces hommes-là avaient appris les
rouages, parfois quelques secrets, d u pouvoir ; ils connais-
saient bien les ministres, les dirigeants, et étaient connus
d'eux. Même s'ils avaient p e r d u l e u r m a n d a t ou quitté leurs
fonctions, ils savaient quelles portes pousser, quelles mains
serrer, qui solliciter, qui tutoyer et qui éviter.
Oh ! ils n'étaient guère, dans les sociétés qui les
employaient, que des comparses, méprisés p a r leurs auda-
cieux patrons ; ils n e j o u a i e n t pas u n g r a n d rôle et ne rece-
vaient guère que les miettes d u festin. P o u r t a n t ils étaient
doublement utiles, d ' a b o r d comme « frappe-devant » comme
o n disait au temps de Balzac, puis p o u r a p p â t e r la clientèle
et rassurer les partenaires. Mercenaires de l'escroquerie, ils
faisaient les courses et éventuellement tenaient lieu de casier
judiciaire à leurs employeurs. C'est à cause d'eux qu'on a
t a n t parlé, p o u r toutes ces affaires, de « scandales ».
Des « scandales » de cet ordre, des financiers véreux, des
p o l i t i c i e n s douteux, il y en a eu et il y en a u r a t o u j o u r s ,
sous tous les régimes, ici et ailleurs. La V R é p u b l i q u e n ' a pas
inventé l'escroquerie et le trafic d'influence, elle n ' e n a pas
le monopole. Au d e m e u r a n t , les h o m m e s en cause sont, et
il e n va le plus souvent ainsi, des médiocres, obscurs troi-
sièmes couteaux de la distribution, apparus sous les projec-
teurs de l'actualité à la faveur de l e u r mise en cause.
Qu'ils proviennent des rangs de la m a j o r i t é n'a r i e n d'éton-
nant non plus, puisque c'est là que réside l'influence et non
du côté de l'opposition. Cette dernière a eu aussi ses brebis
galeuses.
P o u r t a n t , ces réserves faites, c o m m e n t ne pas s'interroger
et s'inquiéter devant l'afflux soudain de telles affaires ? Et
encore la liste n ' e n est-elle ni complète ni close : plus de
procès de cette n a t u r e en six mois q u ' o n n ' e n avait compté
dans les quinze années précédentes. La p l u p a r t des faits qui
ont provoqué ces poursuites se sont p r o d u i t s dans les trois
ou quatre dernières années.
Ensuite, la chaîne n o n de véritables complicités mais de
molles complaisances, de laisser-faire et de laisser-aller, qui
a permis aux trafics de proliférer ainsi, laisse rêveur. On est
tenté de penser que les quelques dossiers, portés devant la
justice, ne constituent que la partie émergée de l'iceberg,
et que des manigances d'une t o u t autre a m p l e u r peut-être
d e m e u r e n t cachées au regard, enfouies dans les profondeurs.
Quiconque a assisté jadis aux tentatives d'investissement
des centres de décision politiques par les groupes de pression
et d'intérêts ne peut manquer de se demander aujourd'hui
où ils sont passés. Les représentants des lobbies — de la
betterave ou des anciens combattants, peu importe — se
répandaient en force certains jours dans les couloirs du
Palais-Bourbon et du Luxembourg, pour arracher le vote
d'une loi, d'une disposition qui leur était favorable ou au
contraire le rejet d'un texte qui les gênait, ils assiégeaient
députés et sénateurs, plaidaient leur cause, multipliaient les
efforts de séduction. Les mêmes hommes, dirigeants et porte-
parole d'associations professionnelles ou autres, faisaient
inlassablement antichambre dans les ministères, constituaient
des dossiers étayés d'arguments difficiles à combattre, pré-
sentaient habilement leurs thèses en déguisant leurs appétits
des couleurs de l'intérêt général. Surtout, ils opéraient à ciel
ouvert et on pouvait suivre à la trace, dans certaines cir-
constances, le sillon qu'ils creusaient avec une patience et
une obstination sans pareilles.
Ils ne se sont pas évaporés, ils n'ont pas disparu à la nais-
sance de la V République, et d'ailleurs les effets de leur
action sont souvent perceptibles. Pourtant, ils sont devenus
invisibles. Alors où se cachent-ils, sinon au cœur même de la
citadelle qu'il assiégeaient hier, dans les centres de décision
qu'ils s'efforçaient d'investir ? Le débat parlementaire s'est
pratiquement réduit à des négociations entre le gouverne-
ment et la majorité, puis au sein de cette même majorité ;
du côté de l'exécutif, les choix sont faits en pratique par quel-
ques hommes, et plus ils sont délicats, plus l'arbitrage vient
de haut. Dès lors, il suffisait aux lobbies de placer leurs
délégués dans quelques cabinets, quelques « entourages »,
et, au Parlement, dans le groupe majoritaire lui-même, pour
opérer en toute quiétude et avec une efficacité incomparable.
Nul besoin désormais de mener campagne au risque de se
trouver à découvert. Seuls des groupes à la fois mal organisés
pour pénétrer le dispositif du pouvoir, peu puissants finan-
cièrement mais en revanche pesants par le nombre de leurs
adhérents — c'est le cas, et on vient de le voir, pour les
commerçants et artisans — demeurent contraints d'opérer
en pleine lumière, par la pression et la menace.
On en vient alors à se demander d'où proviennent ces
quelques fortunes insolentes et récentes d'hommes qu'on a
connus jadis menant fort petit train, voire aux prises avec
de sérieuses difficultés, et que l'on voit, après quinze ans
au service du bien public, étaler sans vergogne une opulence
de nouveaux riches sans commune mesure avec l'indemnité
d'un parlementaire ou le traitement d'un ministre. Certes, ils
sont peu nombreux, on les compterait sur les doigts d'une
seule main — enfin disons, par prudence, des deux — et ils
pèsent finalement peu en face de la foule des élus et diri-
geants, très généralement intègres et désintéressés, contrai-
rement à ce que pense parfois le public. Mais parmi ces
honnêtes gens sincèrement dévoués au bien public, combien
par crainte de déplaire, d'être éclaboussés, de nuire à leur
parti et d'affaiblir leur camp, se résignent à fermer les yeux,
à tolérer, à se taire ?
[28 octobre 1973.]
L'ignorance, c'est la force
Il est clair que l'affaire du Canard enchaîné ne passionne
pas les foules. Et, à bien y réfléchir, ce n'est guère surpre-
nant. Tout ce qui touche à un journal satirique et humo-
ristique comme celui-là prête à rire, ou tout au moins à
sourire. N'est-ce pas le premier but qu'il s'assigne à lui-
même ? Quand le chah d'Iran traîne Le Canard devant les
tribunaux en demandant réparation de quelques plaisante-
ries félines d'un goût plutôt douteux, les rieurs ne sont
évidemment pas du côté de l'impérial plaignant, ni les
juges d'ailleurs. Qui imaginerait de poursuivre en justice
Raymond Devos, Thierry le Luron ou Guy Bedos, qui pour-
tant ne se font pas faute de tourner en ridicule des mil-
lions de gens, et eux aussi s'en prennent à l'occasion, cruel-
lement, à des personnalités nommément désignées ? Au
fond, M. Chaban-Delmas a eu de la chance que sa feuille
d'impôts échoue au Canard et non dans quelque grand hebdo-
madaire ou quotidien « sérieux » : car il a eu pour lui,
au départ, ceux, nombreux, qui sont toujours prêts à applau-
dir quand on rosse le gendarme et qu'on berne la gabelle.
Quand on rit, on est désarmé.
Ce n'est pas tout. La politique, dans la tradition nationale,
n'est pas propre. Rien n'y est jamais net : les polices et
même les pouvoirs sont facilement « parallèles », les forces
occultes et les combinaisons louches sont les véritables res-
sorts, la vie publique est trop souvent perçue comme un
théâtre d'ombres où tout est faux-semblant et illusion.
Alors cette affaire de micros où se mêlent précisément
policiers et pouvoirs dont on ne sait trop s'ils sont les
organisateurs ou les dupes du mystère, où toutes les clefs sont
évidemment politiques, où le public sent bien qu'il ne peut
entrevoir que les reflets à la surface de la mare où s'ébat-
tent poulets et canards, comment ne paraîtrait-elle pas
boueuse et nauséabonde ?
Or, on en a tellement vu qu'il en faut désormais beaucoup
pour émouvoir et plus encore pour espérer que la vérité
finira par être connue. A-t-on oublié sur quel ton, en
1965, le ministre de l'Intérieur de l'époque, les directeurs
de la police et des services secrets démentaient catégorique-
ment qu'un seul de leurs fonctionnaires ou agents ait pu
être mêlé de près ou de loin à l'enlèvement en plein Paris
de Mehdi Ben Barka, leader de l'opposition marocaine ?
Cela, bien entendu, jusqu'au jour où deux inspecteurs de la
police judiciaire et un agent du S.D.E.C.E. se retrouvèrent
dans le box des accusés avec les truands et les policiers
marocains, leurs complices. Comment ne pas être scepti-
que quand on se rappelle avec quelle fermeté dans cette
affaire-là le président de la République — et c'était pour-
tant le général de Gaulle — promettait à la veuve du dis-
paru que toute la lumière serait faite, lui écrivant : « Je
puis vous assurer que la justice exercera son action avec
la plus grande rigueur et la plus grande diligence ».
Autant en a emporté le même vent qui pousse aussi les
nuages devant tant d'autres épisodes jamais éclaircis de
notre histoire récente.
Cette fois-ci, c'est la même chose, à ceci près qu'il n'y a
heureusement pas mort d'homme. Devant les démentis offi-
ciels, si catégoriques qu'ils puissent être, on hésite entre un
haussement d'épaules et un éclat de rire ; tout cela e s t si
conforme à la règle du jeu que c'en est presque drôle, et les
ruses employées pour paralyser la justice sont vieilles
comme le guet. Tout est suspect, on n'est sûr de rien. Aucune
hypothèse ne peut être a priori exclue ; aucune ne sera
a posteriori vérifiée. La confusion qui s'établit dans
l'esprit du public entre les écoutes téléphoniques et la mise
en place d'une installation fixe et permanente d'écoute à
domicile contribue encore à obscurcir l'incident.
Car c'est bien, n'est-ce pas, d'un simple incident qu'il
s'agit, pas d'un drame. Espionner Le Canard, quelle idée
saugrenue : les « plombiers » du Watergate s'attaquaient
à des adversaires autrement sérieux. Une affaire montée,
exploitée par les professionnels de l'indignation et, comme
il est naturel, par les porte-parole de l'opposition. Dépêchons-
nous d'en rire : on oubliera vite ce mauvais roman poli-
cier.
Eh bien, non ! Ce serait trop facile. Sans prendre, avec
de grands mots, la défense de la vertu outragée, sans drama-
tiser, sans faire le procès du système à partir d'un fait,
regrettable à coup sûr, mais après tout isolé, disons que
cette affaire est grave.
Précisément, s'agit-il d'un fait isolé, d'une opération uni-
que en son genre, et d'ailleurs si mal conduite qu'elle a été
éventée ? On aimerait le croire. Il ne resterait plus alors
qu'à sanctionner les exécutants maladroits, à punir le res-
ponsable qui a ordonné cette singulière entreprise, à pro-
mettre qu'on ne recommencera plus, et tout serait dit.
Rien n'est sûr, c'est vrai. Il reste qu'un dispositif d'écoute
des conversations était en cours d'installation dans la salle
de rédaction d'un journal ; cela, c'est établi. Second point
également acquis : quelqu'un — n'allons pas plus loin — a
délibérément mis en cause la D.S.T. et communiqué au
journal les noms de fonctionnaires de police désignés comme
les auteurs de l'opération. Là encore, aucun doute à ce sujet.
C'est peu, mais c'est assez, c'est déjà trop.
Comment ne pas se demander, en effet, si ce qui a été
tenté rue Saint-Honoré, et qui a échoué, n'avait pas été
fait ailleurs dix fois, vingt fois peut-être, et avec succès ?
C o m m e n t ne pas s'interroger sur l'origine et les raisons de
la divulgation : u n épisode de la « guerre des polices »,
u n coup monté p a r des provocateurs ou même u n e révéla-
tion-boomerang dont les instigateurs se dénoncent eux-mêmes
afin de dégager l e u r service d ' u n engrenage où il risque
d'être entraîné, compromis et f i n a l e m e n t broyé ? C o m m e n t
ne pas s'étonner d'entendre des dirigeants gouvernemen-
taux reconnaître tout u n i m e n t que les « plombiers »
a p p a r t e n a i e n t bien à u n service de police, p o u r suggérer
aussitôt qu'ils faisaient peut-être là des heures supplémen-
taires, du « travail noir » en q u e l q u e sorte. P o u r quel
e m p l o y e u r privé ? Là, les explications deviennent plus
confuses, mais on souligne que les services secrets — qu'ils
soient français ou étrangers — s'abritent classiquement der-
rière quelque firme commerciale, u n e agence de tourisme,
p a r exemple ; précisément, les fils qui p e n d a i e n t dans la
cheminée n'aboutissaient-ils pas aux b u r e a u x d'une agence
de tourisme américaine ? Simple coïncidence, b i e n sûr.
T o u t laisse à penser qu'avec la mise en place de tels
réseaux u n pas considérable vient d'être f r a n c h i dans le
mépris des libertés individuelles. Certes la c h a m b r e noire, les
fiches et les dossiers ne datent pas d'hier. L ' i m p o r t a n c e et
le raffinement des moyens techniques qui peuvent désor-
mais être mis en œ u v r e ne changent pas seulement les
dimensions, mais la n a t u r e même du problème. Hier, seuls
les puissants s'espionnaient mutuellement. A u j o u r d ' h u i , le
simple citoyen est déjà fiché de divers côtés en attendant
que tous les renseignements qui le concernent soient ras-
semblés dans le même o r d i n a t e u r géant ; il est écouté au
téléphone grâce aux décrypteurs qui p e r m e t t e n t de « t r a i t e r »
plusieurs milliers de conversations par jour, et ce n'est
q u ' u n d é b u t ; u n e r é u n i o n « suspecte » p e u t être enregistrée
p a r des h o m m e s qui n'ont p r a t i q u e m e n t qu'à a p p u y e r sur un
b o u t o n p o u r tout entendre, comme s'ils se trouvaient dans
la pièce. La p r u d e n c e v r a i m e n t stupéfiante dont font preuve
au téléphone, et m ê m e parfois dans le secret de leur
b u r e a u , des personnages i m p o r t a n t s et informés qui ne sont
ni crédules ni spécialement méfiants en dit long sur les
progrès du mal.
Encore u n p e t i t effort, et le « télécran » de George Orwell,
qui reçoit et t r a n s m e t s i m u l t a n é m e n t t o u t ce qui se passe et
se dit dans c h a q u e e n d r o i t où il est installé, et qui ne peut pas
ê t r e coupé, deviendra u n e réalité. E t avec lui la « police de
la pensée », autre invention p r é m o n i t o i r e de l ' a u t e u r de
1984, année dont u n e décennie seulement nous sépare. Après
quoi o n passera aisément aux trois slogans de Big Brother,
le « G r a n d F r è r e » invisible et o m n i p r é s e n t : « La guerre,
c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est
la force. »
Mais le plus i n q u i é t a n t p o u r le présent et p o u r l'avenir
n'est pas t a n t ce que cette histoire de micros révèle, cache
o u annonce, c'est la réaction ou p l u t ô t l'absence de réaction
de l'opinion. Quelques plaisanteries faciles sur « cette farce »,
comme dit M. P o m p i d o u , quelques questions sans réponse
sur « cette affaire e x t r ê m e m e n t bizarre », selon M. Messmer,
et c'est tout. La controverse sur la limitation de vitesse à
90 k m / h , le relèvement éventuel de la mise de base du
tiercé, voilà des débats importants, voilà des soucis sérieux.
« L'ignorance, c'est la force », disait Orwell. Notre igno-
rance, de qui fait-elle la force ?
[13 j a n v i e r 1974.]
La santé du président
Tout a commencé par un bruit rasant les murs : le prési-
dent n'a pas bonne mine, ne trouvez-vous pas ? Il s'empâte,
il a l'air fatigué. D'ailleurs, n'a-t-on pas annoncé à plusieurs
reprises, l'hiver dernier, qu'il était souffrant, grippé, au point
même qu'un mercredi, le Conseil des ministres hebdomadaire
a dû être ajourné, qu'à plusieurs reprises sa présence à une
cérémonie ou des audiences depuis longtemps prévues ont
dû être annulées ?
La rumeur courait les salles de rédaction, les dîners
d'ambassade, les cabinets ministériels et les couloirs du
Parlement. Les collaborateurs du président se contentaient
de hausser les épaules. La grippe, ne vous est-il pas arrivé
à vous aussi de l'avoir ? Alors, pas de roman-feuilleton, s'il
vous plaît. Il y a des problèmes plus intéressants et plus
sérieux, des sujets de préoccupation autrement graves.
Défiez-vous donc des ragots et des commérages.
Il y a, soit dit en passant, un beau sujet de réflexion dans
la façon dont les démentis officiels, loin de mettre un terme
à une telle campagne de chuchotements, l'étendent au
contraire et hissent la présomption au rang de nouvelle.
Pris entre le vieux dicton selon lequel « qui ne dit mot
consent » et la formule non moins classique assurant qu'« il
n'y a pas de fumée sans feu », formule qu'un film d'André
Cayatte et Pierre Dumayet rappelle, en ce moment précisé-
ment, sur tous les murs de Paris et des grandes villes, les
porte-parole tardent à remplir leur office, ne s'y résolvent
qu'à regret, le font du bout des lèvres et obtiennent bien
souvent un résultat contraire à celui qu'ils escomptaient.
A-t-on trop abusé des demi-silences et des demi-confidences
aussitôt reprises ? Est-ce la conséquence de ce climat de
secret et de mystère dans lequel a longtemps baigné le
régime et qui l'imprègne encore ? Faut-il incriminer plus
prosaïquement la méfiance naturelle qui entoure les propos
d'hommes dont le rôle est fondamentalement de justifier les
décisions du pouvoir, de plaider constamment sa cause en
minimisant ses échecs et en soulignant ses réussites ?
Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'en l'occurrence les
mises au point et les répliques narquoises ont achevé d'accré-
diter l'idée que le président, réellement, était malade.
A partir de là, selon un processus bien connu, débute une
nouvelle étape. Puisque le fait est, dit-on, reconnu, contrôlé
même, tout ce qui ira dans le sens d'une confirmation sera
tout naturellement retenu, tout ce qui semblera contraire à la
vérité désormais admise sera discuté, mis en doute, écarté.
Pourquoi le président n'a-t-il pas tenu après les élections,
comme on s'y attendait, sa conférence de presse semestrielle ?
Pourquoi n'a-t-il pas repris ses visites des régions, comme on
avait laissé entendre qu'il le ferait ? Aurait-il renoncé à ces
voyages ? A la télévision, on scrute son visage, ses gestes,
sa démarche. Le moindre changement à son programme, la
moindre renonciation à un déplacement ou à une obligation
— l'inauguration du Salon du Bourget, la fête des Mères —
alimentent la chronique.
Cette fois, il faut aller au-delà de la simple mise au point
pour initiés, il faut expliquer les raisons de ces absences, de
ce silence, de ces départs. Des rhumatismes, un refroidis-
sement — quoi de plus naturel en ce printemps pourri ?
— sont invoqués. La conférence de presse n'a pas paru