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Plaidoyer - Dgemc

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Monsieur le président, Mesdames les jurés, Mesdames et Messieurs de la cour,

Maintenant il faut que vous m’écoutiez parce que vous allez prendre tout à l’heure une
décision grave. Ce pourrait être vous, votre mère, ou même votre grand-mère que l’on juge
aujourd’hui alors il faut que vous m’écoutiez. Cette décision est grave pour la justice. Elle est
grave, bien sûr pour Jacqueline Sauvage. Elle est grave pour ses enfants et elle est grave
enfin pour notre société. Cette société demande une condamnation au terme d’un discours
de l’accusation de mes confrères. Vous réclamez une peine lourde, mais voyons voir si elle
est juste.

Cette affaire passionne l’opinion publique et la presse nous a envahis. Certes, l’opinion
publique n’a en principe rien à voir dans nos audiences et croyez le je préférerais que ce
procès reste entre nous. Mais finalement je crois que c’est bien ainsi, car votre jugement,
c’est vrai, aura une importance pour l’opinion publique. En quelques mois et suite à une
pétition de la part de ses filles, Jacqueline est devenue à 65 ans figure des femmes battues :
ce procès pourrait symboliser une condamnation pour toutes ces femmes ou une lueur
d’espoir. Mais pour l’instant, restons entre nous et essayons de comprendre et d’y réfléchir.
Je vous l’ai dit dès le premier jour et je n’ai jamais changé d’avis - je ne vous demanderai
pas d’acquitter Jacqueline Sauvage. Vous allez donc prononcer une condamnation. Il le faut,
y compris pour Jaqueline. Ce que je vous demande c’est que cette condamnation soit
porteuse non de désespoir, mais d’espoir.

Tentons d’avancer ensemble et de comprendre quels enjeux sont réellement soulevés;


Durant les mois précédents ce procès, avec la psychanalyste Megane Harenasoa, nous
allons voir Jacqueline Sauvage et je vous remercie d’avoir permis cela. Je l’ai fait venir car
j’avais besoin de comprendre, car j’avais beau lire les rapports d'expertise, j’avais beau
m’adresser à des psychiatres, je ne comprenais pas tout. Quand Jacqueline se réveille, elle
ne décide de rien. On ne peut même pas dire si sur le coup qu’elle voulait réellement qu’il
disparaisse. Et comme la psychanalyste le dit : “Ce qui s’est passé, elle ne l’a pas voulu”.
Elle a souffert longuement, elle s’est laissé frapper, a écouté toutes les insultes qu’il lui avait
crié, et a eu foi au fait qu’au fil des âges il allait changer. Il était si contradictoire, parfois doux
parfois violent, que ces sentiments les plus profonds ont été si secoués qu’elle ne comprend
et n’est plus aussi maître de ses actes qu’une personne dite “normale” l’aurait été. Mes mots
n’arriveront jamais à complètement mettre en avant 47 années d’abus, alors imaginez le
scénario suivant qui était le quotidien de Jacqueline. Vous aimez une personne, elle vous
aime aussi. Cependant, pour chacune de vos actions maladroites, elle vous pousse, vous
tire les cheveux, vous blesse au cuir chevelu pour que votre témoignage soit sans valeur et
vous crie dessus toutes sortes d’insultes à en détruire votre estime de soi. Tout ça, de la part
de la personne que vous aimez. Et le lendemain, plus rien, des fleurs, des excuses
maladroites, mais dans 3 jours c’est reparti.Des promesses, des “Je vais changer pour toi”
pour au final se retrouver encore une fois battue à sang, jusqu’à aller fréquemment aux
urgences.
Son mental a été fracassé, tel un verre que l’on jette sur le sol et cela durant 47 années. Au
bout de tout cela, était-elle la même personne qu’elle était au départ ? Jacqueline était-elle
pleinement consciente de ce qu’elle faisait ? Si elle avait fait preuve de déni total, je
plaiderais l’acquittement. Cependant, comme les médecins le disent “On ne sait pas” on ne
peut pas réellement savoir. Cette affaire est semée de “peut-être”.? En tant qu’avocat je me
dois de chercher la vérité, et ici, nous ne pouvons voir celle-ci qu'à travers le regard de
Jacqueline, un regard complètement brisé. Ici, nous sommes à la limite du mur, et vous
devez en tenir compte selon la loi pour votre décision et c’est là que je vais vous parler de la
peine.

Vous allez la punir Jacqueline, et vous seuls. Et je suis d’accord, on va la punir. Il ne faut pas
qu’on dise dans notre pays : “On peut tuer son mari.”. Mais pensez-vous vraiment qu’elle
représente un danger? Certes il s’agit d’un crime conjugal, mais personne ici revendique un
seul instant ce droit.
Elle fait tout pour avancer, pour ses filles et ses petits enfants, pour son fils décédé. Elle
refait le chemin difficilement. Comment a-t-elle pu finir dans ce brouillard ? Je ne sais pas !
Mais ce qui est sûr c’est que ce n’est pas son acte le plus triomphant. Quelque chose a dû la
briser si profondément, nous ne saurons vraiment jamais.
Un homme est mort, et cela est figé. C’est insupportable, mais le problème de demain, ce
n’est plus Norbert Marot, il est mort et tout ce que l’on fera ne changera rien pour lui, le
problème c’est cette grand-mère et ses enfants. Ses enfants, malgré cet acte, la voient
toujours comme une bonne mère. Ses voisins ne voient pas un monstre en elle. Ce qu’elle a
fait est horrible, en tant qu’être humain nous ne pouvons l’accepter. Mais en tant qu’être
humain, nous voyons qu’il y a en elle quelque chose de désespéré. Elle a donné la mort, le
sait et l’accepte et surtout le regrette. Nous sommes dans une affaire exceptionnelle : cette
femme a souffert et souffre encore à chaque instant. Cette souffrance que nous voyons à
l’instant, tout cela je le dépose devant vous. Vous avez le pouvoir de changer les choses.
Depuis 2004, le Code pénal a changé. Il vous est possible, en matière de meurtre, de
condamner à ce qu’on appelle à un suivi socio-judiciaire : elle va en prison mais en
réduisant considérablement sa peine en disant : “Attention Madame, vous êtes malade,
fragile et nous vous imposons un suivi médical. Si vous ne le faites pas, c’est la prison.” Au
moins, elle pourrait se reconstruire le plus vite possible, et revoir sa famille dont on l’a
éloigné 40ans. Je vous demande l’impossible, Messieurs Dames, mais cet impossible
pourrait porter l’aube d’une ère nouvelle. Aujourd’hui, nous pourrions peut être signer le
début de la fin des silences lorsqu’on est un conjoint battu, homme ou femme, afin que
l’irréparable soit moins commis. Les féminicides en France, en 2023, sont déjà au nombre
36 femmes battues mortes, mais tous ces hommes seront-ils autant condamnés ? La plupart
des cas, non. Nous devons oser pour gagner l’égalité des chances. Donnons la force, à
ceux qui ont besoin de parler, de leur montrer, que nous pensons à eux. Cette affaire
nécessite qu'on y réfléchisse 2 fois. N’attendons pas le féminicide ou la mort d’un mari,
osons forcer le changement.

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