J'ai Deux Mamans
J'ai Deux Mamans
Alice Olivier
Éditeur
Centre Urbanisation Culture Société (UCS)
de l'INRS
Édition électronique
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ISSN : 1708-6310
Référence électronique
Alice Olivier, « « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de
l’homoparentalité à l’école en France », Enfances Familles Générations [En ligne], 23 | 2015, mis en ligne
le 15 novembre 2015, consulté le 01 octobre 2016. URL : http://efg.revues.org/327
Alice Olivier
Doctorante en sociologie
Observatoire sociologique du changement,
Sciences Po /
Institut national d’études démographiques,
Labex iPOPs (France)
[email protected]
Résumé
Si la recherche s’est intéressée à la formation des familles homoparentales et au développement de
leurs enfants, très peu de travaux se sont interrogés sur la manière dont ces derniers gèrent leur situa-
tion familiale en milieu scolaire. Pourtant, l’école est vectrice d’hétéronormativité, ce qui soulève de
nombreuses questions quant aux attitudes que ces enfants y adoptent : comment y font-ils état de leur
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par les différents paliers scolaires traversés. Correspondant à des contextes normatifs bien différents,
ces paliers impliquent des manières précises et distinctes de percevoir et donc de publiciser sa famille.
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forcent et confèrent un caractère stigmatisant à cette situation, qui est alors publicisée auprès d’un petit
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de la situation familiale.
Mots clés : homoparentalité, école, normes, groupes de pairs, atypisme familial, enfance, adolescence
Abstract
“I told them I had two mamas?”: Careers in Revealing (or Concealing) Same-Sex Parents in
French Schools
While research has been done on the formation of same-sex families and the development of their chil-
dren, few studies have explored how such children deal with their family situations while at school.
School is a vector of heteronormative notions, which raises many questions about the attitudes that
these children adopt: how do they talk about their family situation? Based on interviews of 13 girls and
boys aged 10 to 19 years from variously structured same-sex families in France, I analyze how these
children reveal (or conceal) their unconventional family types over time by viewing it as a “career”
A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
stratified by the different levels of school. These levels all have very different normative contexts and
thus involve specific and distinct ways of perceiving and talking about one’s family. Elementary school
(approximately 6 to 11 years old) has few peer group norms, and same-sex families are not stigma-
tized, which explains why it is common for them to talk about their family situation. In “collège” (11
to 15 years old, akin to North American middle school or junior high), however, peer group norms are
stronger and tend to stigmatize same-sex families, causing children of same-sex parents to reveal their
situation to only a few select friends and conceal it from others. In “lycée” (15 to 18 years old, equiva-
lent to high school in North America), having same-sex parents can be seen as a stigma, but it is often
reversed when actively publicizing one’s family situation.
Keywords: same-sex families, school, norms, peer groups, unconventional families, childhood,
adolescence
Si la recherche s’est beaucoup intéressée à la for- Il semble alors pertinent d’analyser les rap-
mation des familles homoparentales et au déve- ports entre les familles homoparentales et l’ins-
loppement de leurs enfants1, peu de travaux se titution scolaire. D’une part, l’école, en tant
sont penchés sur le vécu de ces familles, notam- que « plaque tournante de la socialisation pri-
ment sur les rapports qu’elles entretiennent maire » (Darmon, 2006 : 61) au sein de laquelle
aux institutions. Pourtant, dans la mesure où ce entrent en contact familles, équipes éducatives
type de configuration familiale2 est très large- et groupes de pairs, véhicule un cadre norma-
ment minoritaire (Rault, 2009 : 2), étudier ces tif solide et joue un rôle central dans le quoti-
rapports permet de comprendre comment sont dien des familles. D’autre part, elle est l’un des
gérés, d’un côté et de l’autre, les écarts entre des « agents de la norme hétérosexuelle » les plus
cadres standardisés et une situation familiale influents (Descoutures, 2010 : 65). À travers
que l’on peut qualifier – dans un sens neutre ses contenus d’enseignement, les attentes expri-
– d’« atypique ». mées par le corps enseignant et les groupes de
Loin d’être la seule forme d’atypisme fami- pairs ou encore les caractéristiques de ses dispo-
lial qui existe, l’homoparentalité se distingue par sitifs administratifs, l’école est en effet vectrice
le lien intrinsèque qu’elle entretient à l’homo d’hétéronormativité4, ce qui soulève de nom-
sexualité : dans un contexte hétéronormatif3, breuses questions quant aux attitudes adoptées
elle ne correspond pas au modèle dominant de par les familles homoparentales dans cet espace.
la famille (un père, une mère et un ou plusieurs Ces questionnements sont d’autant plus impor-
enfants) et s’écarte ainsi des normes en vigueur
au sein de différentes institutions. 4 . Parmi de nombreux exemples de ces hétéronormes
scolaires, on peut citer la prégnance de personnages
hétérosexuels dans les œuvres littéraires étudiées en
1 . Pour une large revue de la littérature, voir, par exemple, classe (Chartrain, 2013 : 57) ; le silence fait autour de
Descoutures (2010) et Gross (2012). l’homosexualité de certaines personnalités historiques
2 . Le terme d’homoparentalité recouvre des configura- lorsque celles-ci sont évoquées dans les enseignements
tions familiales diverses (Gross, 2012), dont la caractéris- (Cros, 2013 : 32) ; la concentration souvent systéma-
tique commune minimale est le fait qu’un parent au moins tique sur une forme unique de sexualité lors des séances
s’identifie comme gay, lesbienne ou bisexuel. Dans cet d’ « éducation à la sexualité » (Chartrain, 2013 : 55-59) et
article, je réunis l’ensemble de ces configurations pour dans les manuels scolaires (Temple, 2005) ; ou encore
clarifier mon propos mais en explicite les diversités l’invisibilisation des configurations familiales autres
lorsque cela s’avère utile pour l’analyse. qu’hétéroparentales dans les catégories prédéfinies
3 . L’hétéronormativité peut être définie comme un cadre proposées par de nombreux dispositifs administratifs
normatif de référence qui institue l’hétérosexualité (fiches de renseignements, formulaires de rentrée, bulle-
comme seule sexualité légitime, qui « fustige les marges tins scolaires, personnes à prévenir en cas d’accident…)
et qui impose un ordre » (Descoutures, 2010 : 62). (Mailfert, 2006 : 280).
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en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
tants que l’homophobie en milieu scolaire est Mehta, 1988), lié à l’orientation sexuelle de
un phénomène significatif5. La recherche s’est leurs parents. Nombreuses sont les caractéris-
ainsi intéressée aux stratégies de visibilisation tiques de ces enfants susceptibles de jouer un
des parents de jeunes enfants face à l’institu- rôle dans la manière dont ils perçoivent, ou non,
tion scolaire (Mailfert, 2006 ; Gross, 2011). En leur situation familiale comme un stigmate :
revanche, la question de l’expérience scolaire leur sexe, leur lieu d’habitation, leur école, leurs
des jeunes issus de familles homoparentales origines sociales ou encore les discours de leurs
semble très peu investiguée, à l’exception de parents à ce sujet. Cet article s’intéresse plus
quelques travaux – essentiellement anglo-saxons spécifiquement à l’influence de l’une d’entre
– portant sur leur perception de l’homophobie à elles, à savoir le contexte normatif de l’école
l’école (Gregory et Ray, 2001 ; Bartkiewicz et à différentes étapes de la scolarité. Puisque le
al., 2008 ; Vyncke, 2009 ; Bos et al., 2012). stigmate s’entend en termes de relations, c’est
Dans cet article, je me propose de participer alors dans les relations qu’ils entretiennent avec
au développement de ce champ de recherche leurs groupes de pairs à l’école et par rapport
dans le contexte français : comment les enfants aux normes que ceux-ci prescrivent que se crée
de familles homoparentales décident-ils de dire chez les enfants de familles homoparentales
ou de taire leur atypisme familial en milieu sco- l’éventuelle perception de leur situation fami-
laire ? Je m’intéresse ici à la « (non-)publicisa- liale comme un stigmate, et l’attitude de (non-)
tion » de la situation familiale, autrement dit à la publicisation qui en découle.
manière dont ces enfants choisissent d’en parler, En me plaçant dans un cadre théorique inte-
ou non, à l’école, et ce à différentes étapes de ractionniste, j’analyse la publicisation de l’aty-
leur scolarité. pisme familial dans sa dimension temporelle
Mon raisonnement s’organise alors autour en la considérant comme une « carrière », un
d’une hypothèse centrale : la (non-)publicisa- processus séquencé en différentes étapes liées,
tion de la situation familiale serait fortement d’une part, aux variations de la fabrication et
liée à la vision que les enfants de familles homo- de l’imposition des normes et, d’autre part, à
parentales ont eux-mêmes de cette situation, et la socialisation et à la construction identitaire
notamment au fait qu’ils la perçoivent, ou non, de l’individu (Darmon, 2003 : 86-87). Dans
comme un « stigmate » (Goffman, 1975). Ce le cas des enfants de familles homoparentales,
concept, largement mobilisé dans le champ des c’est autour des différents paliers scolaires que
études sur l’homoparentalité (par exemple Bos se construit cette carrière. Correspondant à des
et al., 2009 ; Heenen-Wolff, 2010 ; Gross, 2011) contextes normatifs bien différents, ces paliers
désigne un décalage entre les attentes norma- impliquent des manières précises et distinctes
tives du groupe et les caractéristiques de l’in- de percevoir et donc de publiciser la famille.
dividu. Ce décalage peut éventuellement être Ainsi, l’école élémentaire (6 à 11 ans envi-
souligné par un processus de « stigmatisation », ron) est un espace peu normé par les groupes
c’est-à-dire de mise à l’écart. Dans le cas des de pairs ; l’homoparentalité n’y est pas vécue
enfants de familles homoparentales, on parle comme un stigmate, ce qui explique une large
alors de « stigmate par association » (Farina et publicisation de la situation familiale. Au col-
lège (11 à 15 ans) en revanche, les normes des
5 . En France, sur les 3 517 témoignages reçus en 2013
par l’association SOS Homophobie, 110, soit 3 %, rele-
groupes de pairs se renforcent et confèrent un
vaient de situations intervenues dans le milieu scolaire. caractère stigmatisant à la situation familiale qui
L’association souligne que le nombre de cas d’homo- est alors publicisée auprès d’un petit nombre de
phobie, de biphobie et de transphobie à l’école qui lui
sont rapportés ne cesse d’augmenter depuis quelques
camarades sélectionnés et masquée à d’autres.
années (2014 : 110). Certains cherchent cependant à dépasser le stig-
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
mate et justifient plutôt leur choix d’invisibili- 1.1. Un espace « familier » et « familial »
ser leur famille par leur volonté de ne pas être
d’abord définis par leur situation familiale. Au À l’école élémentaire, les parents d’élèves sont
lycée (15 à 18 ans) enfin, l’homoparentalité peut particulièrement présents et investis : ils accom-
rester perçue comme un stigmate, mais celui-ci pagnent et viennent chercher leurs enfants, parti-
est souvent renversé dans une publicisation cipent aux réunions avec le personnel enseignant
active de l’atypisme familial6. et d’autres parents ou encore s’engagent dans
des associations scolaires (Favre et Montandon,
Méthodes et description du corpus
1988 : 91-92 ; Catsambis, 2007). Ils sont donc
Cet article s’appuie majoritairement sur l’analyse
de 16 entretiens semi-directifs menés en France en visibles à l’école, d’autant plus si celle-ci se
2012 et en 2014 auprès de 13 enfants (9 filles et 4 trouve à proximité du domicile (Henriot-van
garçons) issus de 9 familles homoparentales de confi- Zanten, 1990 : 104-107). On peut ainsi qualifier
gurations et de milieux sociaux variés. À l’exception
d’une jeune fille conçue dans un projet de coparen- l’école élémentaire de « familiale » : les interlo-
talité, tous vivent dans une famille lesboparentale, ce cuteurs de l’institution scolaire ne sont pas sim-
qui reflète une réalité des familles homoparentales en plement des élèves, mais des familles dans leur
France (Rault, 2009 : 1). Au moment du premier entre-
tien, ils étaient âgés de 10 à 19 ans : deux d’entre eux ensemble. Cette imbrication des sphères sco-
étaient encore scolarisés à l’école élémentaire, neuf laire et familiale rend parfois la situation fami-
étaient au collège, une au lycée et le dernier étudiait à
liale évidente, avant même qu’il soit nécessaire
l’université. Parmi les trois jeunes interrogés de nou-
veau en 2014, l’une avait fait son entrée au collège, de la verbaliser :
deux étaient désormais au lycée. On trouvera ci-des-
sous un tableau récapitulatif des caractéristiques des
[À l’école élémentaire] les gens ils le savaient
jeunes interrogés ; afin de préserver leur anonymat, parce que mes parents ils étaient connus. Enfin
tous les prénoms ont été changés, en respectant tou- ils faisaient […] l’association sportive et tout. Et
tefois leurs connotations et usages sociaux. du coup les parents connaissaient mes parents, et
Ce corpus, constitué dans le cadre temporel limité d’un du coup les enfants ils savaient. (Carlotta, 15 ans,
travail étudiant, ne peut bien sûr prétendre à la repré- famille no 3)
sentativité. Il ne s’agit donc pas ici d’une recherche sur
les enfants de familles homoparentales en général, L’attitude parentale de publicisation à l’école
mais plutôt d’une réflexion sur la (non-)publicisation
d’une forme particulière d’atypisme familial dans diffé-
élémentaire, qu’elle soit passive – être visibles
rents contextes scolaires français. en tant qu’homoparents – ou active – se présen-
ter auprès des personnels et des parents d’élèves
1. Une « publicisation sous autorité comme homoparents – est très courante dans
parentale » à l’école élémentaire les familles que j’ai rencontrées. Ce constat
conforte les résultats de Virginie Descoutures
L’école élémentaire (6 à 11 ans) correspond dont les enquêtées, des mères lesbiennes d’en-
pour les jeunes interrogés à une première étape fants âgés en très grande majorité de moins de
de la carrière de (non-)publicisation en milieu 10 ans, disent informer systématiquement l’ins-
scolaire7 : si le fait de parler de leur famille leur titution scolaire de leur configuration familiale.
est largement imposé, ils tentent de contrôler le Selon l’auteure, au-delà de l’intérêt indiscutable
degré de précision des informations diffusées. de ces mères pour la scolarité de leurs enfants,
cette volonté de transparence relève parfois d’un
6 . En France, l’école élémentaire dure 5 ans, le collège souci d’apparaître comme de « bons parents »,
4 ans et le lycée 3 ans.
7 . La littérature existante me permet de faire l’hypothèse
mais aussi d’une vigilance à l’égard du milieu
que la (non-)publicisation de l’atypisme familial à l’école scolaire hétéronormé (2010 : 128-130). C’est
n’est pas encore un sujet du point de vue des enfants donc notamment pour réduire « le risque de
quand ils sont plus jeunes, et que c’est alors davantage
une préoccupation de leurs parents (Mailfert, 2006 ;
confronter les enfants à des propos en décalage
Gross, 2011). avec leur réalité familiale » (Gross, 2011: 28)
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que les homoparents publicisent leur situation de notre entretien, il a affirmé que personne
familiale. La plupart du temps, cette attitude ne ne connaissait sa situation familiale à l’école.
semble pas déranger leurs enfants : Il m’a expliqué que c’était un choix de sa part,
[À l’école élémentaire], je trouve qu’on est notamment pour éviter de devoir répondre à
proche des gens plus facilement. On se fie moins des questions intrusives sur son intimité fami-
aux apparences. Les gens ils ont moins un œil liale. Sa mère Anna, qui nous entendait depuis
critique quoi. […] Ils sont amis avec toi parce la pièce voisine, est alors intervenue dans la
que tu rigoles, ils aiment bien ton humour et puis conversation :
voilà, c’est sympa de jouer avec toi à chat perché.
(Chloé, 13 ans, famille no 4) Anna : Il y a une chose qui moi m’étonne, c’est
que tu dises que personne le sait à l’école.
Ce qui était bien à l’école, c’est que tu le disais
Enzo : Pourquoi ?
une fois, et après comme les gens nous suivaient
dans la même classe je devais pas le dire à chaque Anna : C’est pas tout à fait le cas ! La maîtresse, la
fois. (Bénédicte, 11 ans, famille no 5) directrice, la plupart des parents le savent !
Enzo : Ah bon ? Je savais pas moi !
Chloé compare l’atmosphère de l’école élé-
mentaire à celle du collège dont elle fait l’expé- Anna : Mais bien sûr ! C’est-à-dire que les maî-
tresses, on leur a toujours dit. […]
rience au moment de l’entretien. En opposant
de manière dichotomique les caractéristiques Enzo : Oui ? Mais moi j’étais pas au courant de ça...
de ces deux types d’établissements, elle décrit Anna : Ah bah oui, tout le monde le sait ! Nous on
le dit à la directrice, quand on va aux réunions de
une école élémentaire chaleureuse et exempte
parents d’élèves, on y va toutes les deux... Et je
de tout jugement. Bénédicte quant à elle met en pense que certains parents le disent à leurs enfants
avant un autre aspect : puisque l’école élémen- aussi. Jean par exemple, il le sait.
taire est de taille réduite, les élèves développent Enzo : Euh, non, Jean il sait pas ! Il le sait pas
des liens d’interconnaissance poussés. Les deux Jean ! Il le sait pas… Non, il le sait pas Jean.
jeunes filles insistent en fait sur le caractère que Anna : Peut-être qu’il fait partie des enfants qui
l’on nommera « familier » de cet espace sco- ont pas envie de te prendre la tête ! (Enzo, 11 ans,
laire, considéré comme simple, connu et peu et sa mère, famille no 7)
contraignant.
Le croisement de ces deux caractéristiques J’ai ainsi assisté à la découverte par Enzo du
de l’école élémentaire – être un lieu à la fois fait que de nombreuses personnes qu’il côtoyait
familier et familial – implique donc une large à l’école connaissaient sa situation familiale.
publicisation des familles homoparentales dans Confronté aux choix de publicisation de ses
l’espace scolaire. mères, il ne peut pas décider de dire ou de taire
son atypisme familial. À l’école élémentaire,
1.2. Une publicisation imposée ? au-delà d’une publicisation large de la situa-
tion familiale, il semblerait que l’on ait parfois
Si les enfants de familles homoparentales affaire à une publicisation imposée du fait des
semblent ainsi bien accepter cette publicisation, choix et de l’attitude des parents.
il arrive parfois qu’ils préfèrent taire leur aty-
pisme familial, notamment parce qu’ils ne sou- 1.3. Se faire acteur des marges de la
haitent pas que leurs camarades aient accès à des publicisation
informations trop intimes à leur sujet. Pourtant,
il apparaît que ceci n’est pas toujours possible Les enfants de familles homoparentales
à l’école élémentaire : le cas d’Enzo (11 ans, semblent donc largement passifs dans le choix
famille no 7) est ici emblématique. Au cours de la publicisation à l’école élémentaire. Ils
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jouent en revanche un rôle plus actif lorsqu’il Le contrôle que les enfants de familles
s’agit de décider du degré de précision à donner homoparentales exercent sur la publicisation
à leurs camarades : en cela, on peut véritable- leur permet ainsi de restreindre ce que leurs
ment parler d’une première étape de leur car- camarades savent de leur situation familiale à
rière de (non-)publicisation. ce que ces derniers comprennent de la visibilité
Dans un contexte hétéronormatif, l’homo- parentale. Dans certains cas toutefois, quand les
sexualité et a fortiori l’homoparentalité ne sont questions deviennent insistantes ou lorsqu’une
pas nécessairement des réalités connues, notam- présentation plus précise de la situation fami-
ment par les plus jeunes : liale semble nécessaire à un maintien de bonnes
Dans mon ancienne école, il y en a qui le savaient relations avec leurs camarades, ils délèguent
mais ils croyaient que je mentais. Ils disaient que les explications aux adultes de leur entourage.
c’était pas possible d’avoir deux mamans. (Enzo, À leurs parents tout d’abord :
11 ans, famille no 7)
Je lui ai dit : « Je ne sais pas répondre à tes ques-
Face à cette ignorance de leurs camarades, tions, tu poseras la question à ma maman. »
les enfants de familles homoparentales peuvent (Enzo, 11 ans, famille no 7)
exercer – ou tout au moins avoir l’impression Au personnel enseignant par ailleurs :
d’exercer – un certain contrôle sur la quantité Les gens des fois me croient pas que c’est pos-
et la nature des informations diffusées sur leur sible d’avoir deux mamans […]. Si c’est un prof
famille: ils se font ainsi acteurs des marges de la qui le disait par exemple, tout le monde sera prêt
publicisation. Dans de nombreux cas, ils choi- à le croire. (Enzo, 11 ans, famille no 7)
sissent plutôt de ne pas donner de détails sur [Dans la classe, ils ont posé des questions] du
leur famille : genre « c’est vrai que t’as deux mamans ? »,
J’aime pas répondre aux questions [des gens de « pourquoi t’as pas de papa ? » « comment elles
ma classe]... je sais pas comment y répondre, t’ont fait ? »… C’est pas moi qui répondais parce
donc je préfère pas y répondre. (Enzo, 11 ans, que j’étais trop petite. C’était la maîtresse […]
famille no 7) C’était bien parce que les autres ils la croyaient.
(Maria, 10 ans, famille no 5)
C’est vrai que c’est pas une situation facile à
expliquer quand même, donc des fois c’est pas Le discours professoral semble doté d’une
vraiment pratique, je préfère rien dire. (Coline, légitimité non questionnée, et ce, on peut l’ima-
11 ans, famille no 6) giner, d’autant plus que les élèves sont encore
Enzo et Coline ressentent une difficulté à jeunes : c’est en tout cas ce que laissent entendre
trouver des manières de parler de leur situa- Maria et Enzo, qui présentent les enseignantes et
tion familiale qui soient compréhensibles pour enseignants comme ceux que l’on « croit ». Ces
tous : ils pensent ne pas disposer du vocabulaire derniers deviennent donc de potentiels soutiens
nécessaire ni du recul suffisant pour proposer dans l’espace scolaire. Dans un processus com-
des explications satisfaisantes. Ce sentiment mun de socialisation, la première phase de la car-
d’incompétence peut être renforcé lorsque les rière de publicisation de l’atypisme familial en
questions abordent des sujets particulièrement milieu scolaire va de pair avec la découverte par
intimes ou précis : les camarades d’une réalité familiale en dehors
J’aime pas trop les questions parce que je trouve du cadre hétéronormatif dont ils ont l’habitude.
que c’est un peu gênant de répondre comme Cette première étape de la carrière de (non-)
ça. […] C’est gênant que les gens sachent com- publicisation est ainsi placée « sous autorité
ment t’as été fait par exemple. […] C’est trop parentale » : du fait des relations intensives
personnel. Et en plus c’est hyper compliqué à
entre famille et institution scolaire, les jeunes
expliquer. (Maria, 10 ans, famille no 5)
ne sont pas acteurs directs de la large publicisa-
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
tion opérée, mais disposent de certaines marges souligné dans la littérature : les membres de
de manœuvre quant au degré de précision des familles homoparentales craignent souvent la
informations diffusées. stigmatisation bien qu’ils en fassent assez peu
l’expérience (Golombok et MacCallum, 2004 :
2. Une « publicisation sélective » 1408 ; Vyncke, 2009 : 12). Si cette crainte est
au collège sans doute en partie liée à une intériorisation des
injonctions hétéronormatives, elle n’en reste pas
Le rôle que jouent les jeunes de familles homo- moins structurante dans le choix de dire ou de
parentales dans la décision de publiciser, ou taire sa situation familiale. On pourrait donc
non, leur famille change radicalement à l’entrée s’attendre à ce que les collégiennes et collé-
au collège, vers 11 ans : giens de familles homoparentales parlent très
À l’arrivée au collège je me prenais plus en peu de leur famille à l’école : comme l’analyse
mains, c’est moi qui choisissais si je le disais ou Erving Goffman, « il est fréquent que l’ado-
pas. Quand j’étais petit, ma mère elle me disait lescence (associée à l’influence du groupe des
« dis-le », ou « le dis pas ». Après quand j’étais pairs à l’école secondaire) amène un net déclin
plus grand, au collège, ma mère elle m’a dit « tu de l’identification aux siens, en même temps
fais comme tu veux ». Elle m’a juste dit « fais qu’un accroissement marqué de l’identification
attention ». (Steve, 14 ans, famille no 1)
aux normaux » (1975 : 52). Pourtant, les enquê-
Les parents sont beaucoup moins visibles tés soulignent également le fait que, malgré le
qu’à l’école élémentaire (Catsambis, 2007) et les poids des normes, ils souhaitent reconnaître le
homoparents laissent davantage le choix à leurs rôle de leurs parents et se montrer loyaux envers
enfants quant à l’information à diffuser sur leur eux en assumant leur situation familiale.
situation familiale (Gross, 2011 : 194). Ces der-
niers peuvent alors devenir pleinement acteurs 2.1.1. Dire ou taire son atypisme familial ?
de la (non-)publicisation. Dans la mesure où le
collège est également le lieu du développement Face à ce tiraillement provoqué par un double
extrêmement fort de l’influence des groupes de attachement au « nous familial » et au « nous
pairs (de Singly, 2006 : 16 ; Galland, 2011 : 181) générationnel » (de Singly, 2006 :16), ils optent
qui imposent un contexte normatif nouveau, les pour une « révélation sélective » (Gross, 2011 :
jeunes de familles homoparentales développent 25) de leur situation familiale : il s’agit de déter-
différentes stratégies d’observation, d’éva- miner les camarades à qui ils peuvent en par-
luation et de discours face à leurs camarades : ler et ceux auprès desquels il leur semble plus
l’arrivée au collège marque l’entrée dans une approprié de la cacher. Le premier critère de
deuxième phase de la carrière de (non-)publici- sélection avancé est alors l’amitié. Ils parlent de
sation de l’atypisme familial. leur famille aux camarades dont ils se sentent
proches afin d’éviter tout « incident gênant »
2.1. Un « nous générationnel » fragilisé (Goffman, 1975 : 94) au cours duquel ils évo-
par un « nous familial » stigmatisant queraient sans le vouloir leur situation familiale :
Mais après, si je me fais des nouvelles amies,
Dans le contexte du collège très normé par les
elles je leur dirais parce qu’après c’est embarras-
groupes de pairs, il semble difficile d’assu- sant : « Oui, c’est qui Julie, c’est qui Maman ? »
mer une différence (Darmon, 2006 : 59) ; les Parce que c’est dans le langage courant que je dis
enfants de familles homoparentales perçoivent « Julie et Maman ». (Nina, 12 ans, famille no 2)
alors leur atypisme familial comme un stigmate
potentiel. À ce sujet, un point est régulièrement
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
La publicisation s’inscrit alors dans une Steve met en place une sorte de test pour
dynamique plus large de confidence : ses camarades en leur demandant clairement
J’avais envie de dire à mes amies que j’ai deux ce qu’ils pensent de l’homosexualité, sans lier
mamans parce que je me sens proche d’elles. cette question à son histoire familiale. En fonc-
C’est mes copines et on se dit tout, alors voilà, j’al- tion de leur réponse, il envisage ou non de leur
lais quand même pas leur cacher ça ! (Bénédicte, parler de sa famille. Notons ici que les jeunes
11 ans, famille no 5)
issus de familles homoparentales n’accordent
Parler de sa famille à certains camarades pas tous la même importance à l’attitude de
correspond en fait ici à l’envie de se rapprocher leurs camarades : certains, comme Steve,
d’eux : les jeunes enclenchent une dynamique de veulent être sûrs que la situation familiale sera
confidence et incitent alors leurs interlocuteurs à respectée pour décider d’en parler ; d’autres,
renforcer à leur tour le lien d’amitié qui les unit. comme Carlotta et Chiara (15 et 13 ans, famille
Si le choix de parler de leur situation fami- no 3), parlent de leur famille à toute personne
liale aux camarades dont ils se sentent proches qui leur pose des questions à ce sujet. Le cas
semble donc relever presque de l’évidence, on de ces deux sœurs est particulier : habitantes
observe aussi la situation corollaire : ils disqua- d’une grande ville, elles sont scolarisées dans
lifient d’office un certain nombre d’interlocu- un quartier caractérisé par une importante
teurs. Ceux-ci sont perçus comme ce que l’on population homosexuelle et leurs mères sont
pourrait qualifier des « stigmatiseurs évidents » très engagées dans la lutte pour les droits des
qui ne respecteront pas leur famille. Ainsi, gays et lesbiennes, deux éléments susceptibles
Adrien (14 ans, famille no 8), scolarisé dans une de favoriser la publicisation de leur situation
école privée, parle très peu de sa famille parce familiale. Ceci a cependant le mérite de souli-
que « dans cette école ils sont tous cathos […] gner un point important : au collège, la publi-
et en général dans les religions les homos c’est cisation est sélective pour tous les jeunes que
un péché »8. Steve (14 ans, famille no 1) décrit j’ai interrogés, mais d’ampleur variable selon
son collège de banlieue parisienne comme « un différentes caractéristiques, telles que le lieu
collège qui craint » dans lequel « les gens ont la d’habitation, de scolarisation ou encore l’atti
mentalité des cités », et justifie ainsi son refus tude de leurs parents.
de parler de sa famille à nombre de ses cama-
rades9. Les lieux de résidence et de scolarisa- 2.1.2. Auprès des camarades choisis :
tion semblent donc jouer un rôle très important planifier, confier, observer
dans le choix de dire ou de taire sa famille, ce
qui confirme les résultats de travaux antérieurs Une fois les personnes auxquelles on peut se
(Gross, 2011 : 25). confier repérées, il s’agit de trouver le meilleur
Entre les amis et amies et les stigmatiseurs moment et la meilleure façon de le faire. En
évidents se trouvent enfin les camarades qui sont effet, les collégiennes et collégiens de familles
observés et évalués pour savoir s’ils peuvent ou homoparentales attendent toujours un élément
non être informés de l’atypisme familial : déclencheur pour parler de leur situation fami-
Par exemple, j’ai dit à un copain : « Imagine, il liale, afin de profiter d’un contexte favorable à
y a un copain à toi, ses parents ils sont homos. la bonne réception et donc au respect de l’infor-
Qu’est-ce que ça te ferait ? » (Steve, 14 ans, mation par leurs camarades. Ainsi, ils guettent
famille no 1) l’émergence d’un sujet proche dans la conversa-
tion : si l’on parle déjà des parents ou de l’homo
8 . Sur les liens entre homosexualité et religion, voir par
exemple Coulmont (2006).
sexualité, alors les camarades seront sans doute
9 . Sur la question de l’homophobie dans les banlieues, moins surpris de l’atypisme familial.
voir par exemple Fassin (2010).
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
Si on me demande par exemple : « Oui, il fait quoi Enfin, les jeunes observent les premières
ton père comme métier ? Et ta mère ? » Ben moi réactions de leurs interlocuteurs : surprise,
je réponds : « Oui, ben moi j’ai deux mères, pho- curiosité ou encore empathie face à la situation
tographe et graphiste. » Quand ça vient dans la
familiale. Ces réactions sont très rarement néga-
conversation quoi. (Carlotta, 15 ans, famille no 3)
tives – ce qui confirme que la sélection a été bien
Marion, elle savait que la prof d’anglais elle opérée – et les relations avec les camarades se
était amoureuse aussi d’une autre femme. […] trouvent le plus souvent renforcées. Le sujet de
Elle m’en a parlé. Et du coup j’ai dit que moi
l’atypisme familial est alors rapidement évacué ;
aussi j’avais deux mamans. C’était l’occasion !
(Bénédicte, 11 ans, famille no 5) au collège, dans une dynamique de distanciation
par rapport à la famille et de rapprochement des
Un deuxième type d’élément déclencheur est groupes de pairs, évoquer sa situation familiale
l’invitation des camarades au domicile, notam- atypique n’est qu’une étape dans la construction
ment parce qu’elle représente un contact direct d’une relation d’amitié :
avec la sphère familiale et permet de s’extraire Non, franchement, on parle pas de notre famille !
du contexte hétéronormé du collège : Parce que des fois tu leur dis un truc, et ils disent :
J’ai une amie, on a fait un exposé ensemble. « Ah ouais, cool. On s’en fout de ta vie en fait. »
[…] Et elle est venue chez moi, et après : […] On parle de trucs qui nous intéressent plus
« C’est qui ? ». J’ai fait : « Oui, j’ai deux mères. » quoi. (Steve, 14 ans, famille no 1)
(Carlotta, 15 ans, famille no 3)
Une fois déterminé le moment approprié, 2.1.3. Auprès des autres camarades :
il s’agit d’expliciter la situation familiale. masques et stratégies de protection
Certains privilégient une mise en mots simple
et succincte : Face à ceux qu’ils perçoivent comme des stigma-
J’ai dit : « J’ai deux mères et je suis adoptée. » tiseurs potentiels ou évidents, les collégiennes et
[…] C’est tout. (Luna, 13 ans, famille no 2) collégiens de familles homoparentales adoptent
D’autres, au contraire, préfèrent passer du une attitude radicalement différente. Ils déve-
temps sur l’explication de leur situation fami- loppent un ensemble de stratégies qui leur per-
liale, parce qu’ils pensent que leurs interlocu- mettent d’évoquer avec eux deux sujets poten-
teurs connaissent mal l’homoparentalité. Il tiellement risqués : leur famille d’une part,
s’agit alors de les accompagner au plus près l’homosexualité d’autre part.
dans leur découverte :
Il faut raconter beaucoup de détails […]. Quand 2.1.3.1. Enfiler un « déguisement social »
on dit juste : « Oui j’ai été adoptée, j’ai une sœur pour parler de sa famille
qui est pas biologiquement ma sœur », […] ils
comprennent pas. […] Faut trouver le moyen de Tout d’abord, face aux discussions qui portent
le dire pour qu’ils comprennent. (Nina, 12 ans, sur la famille, ils enfilent un « déguisement
famille no 2) social » (Goffman, 1975 : 81) et développent
Certains, enfin, ne verbalisent pas leur situa- trois stratégies principales, non exclusives les
tion familiale, soit parce qu’ils ressentent une unes des autres. La première consiste à rendre
certaine gêne, soit parce qu’ils refusent d’y la famille invisible, à « se protéger d’avance
accorder trop d’importance. Ils donnent alors en se faisant tout petit » (ibid. : 29) : ne jamais
des indices sur leur situation familiale sans évoquer ses parents et faire en sorte de ne pas
pour autant les expliciter. Ainsi, Adrien (14 ans, mélanger sphères amicale et familiale. Pourtant,
famille no 8) invite des camarades à son domicile il arrive que les camarades insistent pour obte-
sans jamais leur préciser l’identité de ses mères. nir des informations sur la famille. Il s’agit alors
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
d’adopter une attitude qui permette de bloquer Il y a un truc qui m’énerve aussi, c’est les gens à
malgré tout l’accès à ces informations : qui j’ai pas envie de le dire qui me disent : « Il fait
quoi ton père comme métier, elle fait quoi ta mère
Je parlais, et j’ai dit « ouais, Julie... ». Et là [Fatiah] comme métier ? » Et alors là il y a des cas où je
me dit : « C’est qui Julie ? » Alors j’ai dit : « Deux dis « mon père prof de français et ma mère prof
secondes Fatiah, je finis ma phrase ! » […] Donc d’histoire ». (Chloé, 13 ans, famille no 4)
je finis, et elle dit : « Oui, donc c’est qui Julie ? »
Je lui ai dit : « Mais ça te sert à quoi de le savoir, Cette esquisse d’une famille qui correspond
ça te regarde pas ! » (Nina, 12 ans, famille no 2) au modèle dominant permet aux jeunes de res-
Cette stratégie d’invisibilisation est adop- ter proches de leur réalité familiale. Ils peuvent
tée par presque tous au collège : elle est très ainsi se sentir loyaux envers leurs parents et
appréciée car elle permet de ne pas mentir sur trouver un certain équilibre entre appartenances
sa famille tout en ne dévoilant pas son atypisme. générationnelle et familiale. D’autres, comme
Lorsque qu’il devient inévitable d’évoquer Luna, vont plus loin et construisent un visage
sa famille, une deuxième stratégie consiste à paternel inédit :
rester le plus flou possible : Comme Julie […] elle a les cheveux plutôt courts,
Alors les personnes qui le savent pas et à qui du coup je dis que c’est mon père et que Sabine
j’ai pas envie de le dire, je dis « ma famille, mes c’est ma mère. […] Si je montre des photos je
parents ». […] Comme mes mères sont séparées, montre mon parrain. (Luna, 13 ans, famille no 2)
quand il y en a qui disent que leurs parents sont Ce père n’est pas entièrement fictif : il est
divorcés, ça m’arrive de dire : « Mes parents sont
imaginé à partir des caractéristiques de diffé-
séparés. » (Chloé, 13 ans, famille no 4)
rents adultes de l’entourage de Luna. Ses actions
Chloé joue ici sur le caractère épicène des sont celles de l’une de ses mères et son physique
termes qu’elle emploie. Afin d’être intégrée aux celui de son parrain, ce qui lui permet de rendre
groupes de pairs, elle met en avant leurs points son récit plus consistant et donc plus crédible.
de ressemblance et masque leurs différences : Le rôle du parent du second sexe pourvu, il
« dans une représentation, on accentue l’expres- reste aux jeunes à justifier la présence de deux
sion de certains aspects tandis que l’on en dis- adultes de même sexe dans leur quotidien fami-
simule d’autres qui pourraient discréditer l’im- lial. À cette fin, ils font appel aux normes de
pression produite » (Goffman, 1973 : 110). la cohabitation et des liens familiaux. Certains
Enfin, une troisième stratégie consiste à pré- présentent ainsi l’une de leurs mères ou leur
senter une famille correspondant aux attentes belle-mère comme leur grand-mère, leur tante,
hétéronormatives, en évoquant tout d’abord leur colocataire ou encore comme une amie de
auprès des camarades deux parents de sexe dif- la famille. D’autres préfèrent cacher l’existence
férent. Celles et ceux qui sont issus d’une famille de ce deuxième parent. Ainsi, Nina compose
anciennement hétéroparentale ou d’une coparen- une famille « normale » à partir des différentes
talité mettent alors la figure de leur père en personnes de son entourage familial et efface de
avant : la conformité apparente aux hétéronormes son récit l’une de ses mères :
les aide à se fondre dans les groupe de pairs, En cours de russe, il fallait présenter sa famille.
puisqu’ils peuvent présenter leur famille comme […] J’ai pris Maman, […] et j’ai pris nos cousins
hétéroparentale séparée (Gross, 2011 : 194). Le du côté de Julie, comme on en a que du côté de
recours à la norme du père est plus difficile pour Julie. […] Sinon j’ai mis ma sœur, et pour mon
oncle j’ai mis le frère de Julie. […] Et j’ai dit à la
celles et ceux qui ne connaissent pas leur géni-
prof que je connaissais pas mon père. (Nina, 12
teur. Certains choisissent alors de parler de l’une ans, famille no 2)
de leurs mères comme d’un homme, en la mascu-
linisant chaque fois qu’ils y font référence :
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
Pour ne pas se trouver dans une situation Florence » et « Maman Lucia », ce qui peut les
gênante d’incohérence (Goffman, 1975 : 94), pousser à assumer leur situation familiale de
ces stratégies doivent d’être permanentes et manière ouverte. À l’inverse, Luna et Nina (13
exclusives avec chaque interlocuteur. Les cama- et 12 ans, famille no 2) appellent leurs mères
rades qui connaissent la situation familiale « Maman » et « Julie », distinction qu’elles uti-
peuvent alors jouer un rôle d’« assistants de la lisent comme un moyen de masquer leur réalité
mascarade » (ibid. : 116) : familiale quand elles le souhaitent.
Et après, le mec de ma classe me fait : « Et ton
père, il fait quoi comme travail ? » […] Il insis- 2.1.3.2. Construire une attitude publique sur
tait. Et du coup moi j’étais « euh... ». J’étais gênée l’homosexualité
quoi. Et après il y avait mes amies, elles ont fait :
« Oh mais laisse-la tranquille. » (Luna, 13 ans, Au collège, les enfants de familles homoparen-
famille no 2) tales peuvent également assister à des conver-
Ces camarades forment ainsi un cercle de sations sur l’homosexualité en présence de
solidarité autour du jeune : dès qu’une situation camarades auxquels ils ne souhaitent pas parler
semble risquée, ils jouent dans le même sens de leur situation familiale. Pour y faire face, ils
afin d’éviter le dévoilement de l’information sur développent de nouveau trois stratégies, corres-
la famille (Giraud, 2005 : 67). pondant à des degrés de discrétion différents
Les parents, eux aussi, se font les soutiens et susceptibles d’être adoptées alternativement
de ces stratégies dans l’espace scolaire. Soutiens selon leur analyse de la situation. Ainsi, certains
muets la plupart du temps, ils restent invisibles choisissent de ne pas intervenir dans les conver-
et n’interviennent pas dans cet espace ; soutiens sations sur l’homosexualité. Ils craignent en effet
plus actifs parfois, ils jouent un rôle dans la de montrer leur attachement particulier à ce sujet,
stratégie de normalisation développée par leurs et l’éventuelle stigmatisation qui en découlerait :
enfants : Souvent je dis rien, parce qu’après on va me dire
[Mes mères] savent [que je le dis pas au collège]. ouais... on va parler de moi. On va dire : « Ouais,
Elles disent rien, elles trouvent ça normal. […] t’as vu, il les a défendus. » Après il va y avoir :
Les réunions parents-profs, les deux y vont. […] « Ouais il est gay et tout. » Non. Franchement
Du coup elles se mettent chacune à un bout [de la je préfère rien dire. Je dis rien, je laisse pisser,
salle], comme ça, les gens, quand ils disent « Vous voilà. » (Steve, 14 ans, famille no 1)
êtes la mère de qui ? », ils ont le temps d’oublier. Je réagis pas dans les débats. Ça sert à rien de toute
(Luna, 13 ans, famille no 2) façon, il y en a qui ont pas envie d’être convain-
cus d’autre chose. (Chiara, 13 ans, famille no 3)
Dans cet extrait, on perçoit un élément déci-
sif pour le choix de telle ou telle stratégie pour Une deuxième attitude, que l’on peut quali-
masquer sa famille : les attitudes de (non-)publi- fier de « neutralité éclairée », consiste à essayer
cisation adoptées par les parents eux-mêmes, et de diffuser ses connaissances sur l’homosexua-
les marges de liberté que celles-ci laissent aux lité sans faire de lien avec sa propre situation
enfants. Les surnoms donnés aux parents par familiale :
leurs enfants en sont un bon exemple. En général S’ils disent : « Comment on fait pour avoir un
proposés par les parents aux enfants en bas âge, enfant ? » […] Je vais dire « ouais, on fait ça, on
ils reflètent l’attitude que les parents souhaitent fait ça, on fait ça, on peut adopter, on peut faire
encourager chez eux. Ainsi, si Carlotta et Chiara une fécondation in vitro [...] » Culture générale on
va dire. (Steve, 14 ans, famille no 1)
(15 et 13 ans, famille no 3) appellent le plus
souvent leurs deux mères « Maman », elles les Cette stratégie permet de s’engager pour
différencient parfois en les nommant « Maman faire changer les éventuels opinions et discours
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
négatifs des camarades sur l’homosexualité, Sherry Woods (1992) fréquentent des bars per-
sans pour autant dévoiler sa situation familiale. çus comme hétérosexuels, évoquent des rela-
Elle est très appréciée par les jeunes à la fin tions amoureuses avec des hommes ou encore
du collège (13-15 ans), lorsqu’ils commencent parlent de leurs compagnes en leur donnant un
peut-être à se sentir légitimes pour parler de nom masculin.
l’homosexualité.
Une troisième attitude, enfin, consiste à 2.2. Au-delà du stigmate, le refus d’être
adopter un discours militant en faveur des gays « enfant de »
et lesbiennes. Afin de ne pas laisser paraître un
attachement émotionnel trop fort à cette ques- La crainte d’être stigmatisé n’est pas pour autant
tion, elle n’est adoptée que par celles et ceux la seule raison avancée pour expliquer les choix
qui, par ailleurs, sont engagés sur différents de (non-)publicisation au collège : dans une
sujets de société : dynamique d’individualisation caractéristique
Dans ma classe ils savent tous que je suis de de cette période (de Singly, 2006 : 77), les jeunes
gauche […]. Je parle des homos comme je vais de familles homoparentales cherchent parfois à
parler des Arabes, des Noirs, comme quoi il y dépasser le stigmate pour se définir en-dehors
a du racisme et tout, et que c’est pas normal. Je du prisme familial. Ainsi, lorsque je les inter-
parle de l’homosexualité, du racisme, du salaire roge, certains adoptent une attitude détachée et
des patrons, des trucs comme ça. C’est pas que mettent en avant la non-spécificité de leur situa-
l’homoparentalité. (Adrien, 14 ans, famille no 8)
tion familiale :
Adrien est sans doute celui qui affiche Le fait que tu aies deux mamans, est-ce que tu
l’engagement public en faveur des gays et les- penses que ça change quelque chose pour toi ?
biennes le plus marqué. Pourtant, c’est aussi Non. Non. C’est pareil que les autres gens. Je
celui qui parle le moins de sa famille au collège : vais me coucher à la même heure… ! Enfin, c’est
son discours militant est rendu possible par la pareil, j’ai pas une vie différente. […]
construction sur la durée d’un engagement qu’il Est-ce que tu aimerais pouvoir en parler plus
juge cohérent. autour de toi ?
Ainsi, au collège, la crainte de la stigmati- Ben non, ça change rien de toute façon donc c’est
sation est bien un argument fort mis en avant pas la peine. J’ai une vie comme les autres. (Luna,
pour expliquer une publicisation sélective de 13 ans, famille no 2)
l’atypisme familial et le développement de Luna semble ici se positionner contre une
différentes stratégies pour protéger le « nous forme de discours, d’ailleurs symbolisée par
familial » tout en renforçant le « nous géné- mes questions, qui sous-entend la nécessité de
rationnel ». Ceci fait écho à différents travaux parler de sa famille autour de soi quand on fait
portant sur les attitudes de (non-)publicisation partie d’une famille homoparentale. Selon elle,
du personnel enseignant homosexuel dans l’es- cet impératif ne se justifie pas : elle refuse toute
pace scolaire hétéronormé (notamment Griffin, particularisation de l’homoparentalité et parle
1991 et 1992 ; Harbeck et Woods, 1992 ; Kemp peu de sa situation familiale au collège. D’autres
et Waldo, 1997). Ces recherches montrent que vont plus loin et insistent sur le fait qu’ils ne
la majorité craint de perdre son emploi en cas souhaitent pas être définis en tant qu’ « enfants
de révélation et met donc en œuvre un ensemble de » (de Singly, 2006 : 77) :
de stratégies proches de celles repérées chez Je vois pas pourquoi je devrais leur dire que j’ai
les jeunes que j’ai rencontrés. Par exemple, deux mamans, ou même deux papas, ou un père et
pour masquer leur homosexualité, certaines des une mère. Ça les regarde pas. […] C’est pas parce
j’ai deux mères que nos relations devraient chan-
enseignantes rencontrées par Karen Harbeck et
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
ger. C’est pas mes parents, c’est moi. Je suis moi- plus en plus de camarades et peut parfois même
même et puis voilà. (Adrien, 14 ans, famille no 8) se transformer en « marginalité revendiquée »
Cette volonté de distanciation par rapport à (Breton, 2005 : 87) :
leurs parents se reflète dans la façon dont cer- Des parents homosexuels, c’est quand même un
tains parlent de leur famille à leurs enseignantes peu rare, t’en trouves pas à chaque coin de rue.
et enseignants : alors qu’ils les tenaient systéma- Donc c’est sûr que après, selon mes copains et
tiquement informés de leur situation familiale à tout, quand je leur dis, ils disent : « Ouais, t’es un
l’école élémentaire, ils insistent au collège sur peu plus unique ! C’est la classe ! » (Léo, 19 ans,
le fait que ces derniers n’ont pas à la connaître, famille no 9)
et ne l’évoquent éventuellement que par le biais Depuis que je suis au lycée, les gens sont vrai-
des fiches d’informations personnelles à remplir ment plus intéressés. Ils posent des questions, ils
en début d’année. sont curieux quoi ! (Chloé, 15 ans, famille no 4,
L’ensemble de ces analyses me conduit à 2e entretien)
qualifier la deuxième phase de la carrière de Face aux éventuels camarades qui rejet-
(non-)publicisation de l’atypisme familial en teraient toujours l’atypisme, les jeunes de
milieu scolaire de « publicisation sélective ». familles homoparentales se montrent beaucoup
Si la stigmatisation éventuelle de cet atypisme plus détachés qu’au collège, refusant catégori-
dans un environnement générationnel très quement de considérer leur situation familiale
normé est un argument souvent mobilisé pour comme un stigmate :
justifier la sélection, une certaine volonté d’indi J’estime qu’au lycée, quelqu’un qui comprend
vidualisation est également mise en avant par pas du tout, qui cherche même pas à comprendre,
les jeunes interrogés, qui refusent d’être réduits ben c’est quelqu’un de pas intéressant quoi. S’il
à leur situation familiale. arrive pas à comprendre ça, il y a plein de choses
qu’il comprendra pas dans sa vie et il restera con,
3. Une « publicisation active » au lycée quoi. (Léo, 19 ans, famille no 9)
Moi je me dis, au lycée, les gens qui veulent tou-
L’arrivée au lycée, vers 15 ans, marque l’entrée jours pas comprendre, c’est leur problème. Il y a
dans une troisième phase de la carrière de des moments où il y en a, on n’a pas envie de
(non-)publicisation. S’ils évoquent toujours des se battre pour qu’ils comprennent. (Steve, 16 ans,
risques de stigmatisation, les jeunes de familles famille no 1, 2e entretien)
homoparentales adoptent une attitude plus dis- Léo et Steve estiment que leurs camarades
tanciée par rapport aux normes des groupes de ont mûri par rapport au collège et sont donc
pairs et n’hésitent pas à jouer avec le stigmate plus à même d’accepter les différences : en
en affichant clairement leur situation familiale. affirmant leur appartenance à une famille aty-
pique, ils peuvent faire un tri entre ceux qui
3.1. Mettre le stigmate à distance « comprennent » et ceux qui ne « cherchent pas
à comprendre » ces différences. Ayant acquis
Au lycée, si les regards des pairs continuent de de l’assurance, ils s’inquiètent moins du juge-
peser sur les pratiques individuelles (Pasquier, ment des autres et renversent même le stigmate
2005 : 13), celles et ceux que j’ai rencon- potentiel : ceux qui ne comprennent pas l’homo
trés insistent sur le fait qu’ils osent désormais parentalité deviennent ceux qui ne méritent pas
davantage s’affirmer en dehors des normes. qu’on leur accorde de l’attention. Il s’agit là
Dans une dynamique d’individualisation encore de réinterpréter les processus discriminatoires
renforcée (de Singly, 2006 : 17), l’appartenance (Riessman, 2000 : 123). Ceci rappelle la stra-
à une famille atypique intéresse d’ailleurs de tégie d’« inversion de la domination » mise en
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Comme au collège, les jeunes peuvent en à l’école élémentaire, est celle de la « publicisa-
cas de nécessité trouver le soutien de ceux tion sous autorité parentale » : dans un espace
qui connaissent leur situation familiale, lequel scolaire familier et familial peu normé par les
s’exprime alors de manière beaucoup plus groupes de pairs, presque tout le monde connaît
affirmée : la situation familiale et le rôle actif des enfants
Un jour mon meilleur ami m’avait raconté, il était de familles homoparentales dans la publicisation
en seconde [1ère année du lycée] […] et il y avait est limité. La deuxième phase, au collège, est
le débat sur les parents homosexuels. Et il y en celle de la « publicisation sélective » : l’accen-
avait dans la classe qui étaient « oh non mais nous tuation des normes des groupes de pairs et la
on comprend pas ». Et lui qui réagit au quart de peur de la stigmatisation d’une part, l’individua-
tour. Il a dit à toute la classe : « Moi je connais lisation progressive des jeunes et l’invisibilisa-
quelqu’un, je connais ses parents, ils sont super
tion des parents dans l’espace scolaire d’autre
et tout, il faut arrêter de dire ça, c’est n’importe
quoi. » (Léo, 19 ans, famille no 9) part entraînent une publicisation bien moindre
de la famille. La troisième phase, enfin, qui cor-
Au lycée, le cercle des interlocuteurs à qui respond au lycée, est celle de la « publicisation
l’on parle de sa famille est donc large. La diffé- active » : considérant que leurs camarades sont
rence avec l’école élémentaire est que la publi- désormais prêts à accepter – voire à valoriser –
cisation y est beaucoup plus choisie : ce ne sont la situation familiale en dépit de son écart aux
pas les parents qui sont visibles dans l’espace normes, et souhaitant bousculer les stéréotypes
scolaire, mais les jeunes qui considèrent qu’ils de ceux qui affichent encore des réticences, les
peuvent parler de leur situation familiale à de jeunes se font acteurs d’une large publicisation
nombreux interlocuteurs mûrs et capables d’ac- de leur atypisme familial.
cepter la différence. Pour cette troisième phase Les cas de Chiara, Carlotta et Véronica (13,
de la carrière de (non-)publicisation, on peut 15 et 17 ans, famille no 3) illustrent bien, au
ainsi parler de « publicisation active ». sein d’une même famille, la dynamique tem-
porelle de la (non-)publicisation de la situation
Conclusion familiale. Chiara, élève de 4e (troisième année
du collège) parle de sa famille à ses camarades
La carrière de (non-)publicisation de l’atypisme uniquement lorsque ceux-ci lui posent des ques-
familial à l’école par les enfants de familles tions explicites à ce sujet et n’intervient jamais
homoparentales est donc séquencée par les dans les débats qui ont trait à l’homosexualité.
changements de contextes normatifs qu’ils Carlotta, en 3e (dernière année du collège),
connaissent au cours de leur scolarité, lesquels met quant à elle en avant sa volonté d’indivi-
correspondent aux différents paliers scolaires dualisation et refuse toute particularisation de
qu’ils traversent : école élémentaire, collège et l’homoparentalité : elle parle peu de sa famille
lycée. L’examen de ces trois phases a permis de au collège pour éviter d’être définie en tant que
montrer comment ces enfants, à chaque nou- « fille de ». Enfin, Véronica, élève de Terminale
velle étape de leur scolarité, observent et éva- (dernière année du lycée), publicise largement
luent leur environnement scolaire – notamment sa situation familiale auprès de ses camarades,
leurs groupes de pairs –, établissent le caractère dans une démarche militante en faveur de
éventuellement stigmatisant de leur situation l’homoparentalité.
familiale et décident d’en parler, ou non, dans Ces attitudes de publicisation rappellent
une gestion simultanée des injonctions du « nous fortement celles des enseignantes et ensei-
familial », du « nous générationnel » et de l’indi- gnants homosexuels rencontrés par Pat Griffin
vidualisation. La première phase, correspondant (1991). L’auteure n’adopte pas une analyse en
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A. Olivier, « Je leur dis que j’ai deux mamans ? » : carrières de (non-)publicisation de l’homoparentalité à l’école
en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
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en France, Enfances Familles Générations, no 23, 2015, p. 52-70. www.efg.inrs.ca/index.php/EFG/article/view/331
un moyen de le faire […] et je défie quiconque Descoutures V. et F. de Singly. 2000. « La vie en famille
veut débattre avec moi du mariage homosexuel ! homoparentale », dans M. Gross (dir.), Homoparentali-
(Chloé, 15 ans, famille no 4, 2e entretien) tés, état des lieux, Issy-les-Moulineaux, ESF, p. 329-343.
Ces hypothèses rapidement esquissées ici Farina A. et F. Mehta. 1988. « Associative Stigma: Per-
invitent à d’autres recherches pour tenter de ceptions of the Difficulties of College Aged Children
mesurer l’impact, à court et à plus long terme, of Stigmatized Fathers », Journal of Social and Clinic
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qu’ont eu et qu’auront les changements législa-
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leur atypisme familial au cours de leur scolarité. html.
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