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Extrait 1 : Alain-René Lesage, Histoire de Gil Blas de Santillane, 1ère Partie, ch.

VIII

1 Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit il fait sur les grands chemins.
2 Mais, mon père, ajoutai-je, finissons. Mes camarades, qui sont dans ce bois, s’impatientent. Jetez
3 tout à l’heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.
4 À ces mots, que je prononçai d’un air menaçant, le religieux sembla craindre pour sa vie.
5 Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu’il le faut absolument. Je vois bien qu’avec vous
6 autres, les figures de rhétorique sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse
7 bourse de peau de chamois, qu’il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu’il pouvait continuer son
8 chemin, ce qu’il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui, démentant
9 l’opinion que j’avais d’elle, car je ne la croyais pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout à coup
10 un assez bon train. Tandis qu’il s’éloignait, je mis pied à terre. Je ramassai la bourse qui me parut
11 pesante. Je remontai sur ma bête et regagnai promptement le bois, où les voleurs m’attendaient avec
12 impatience, pour me féliciter de ma victoire. À peine me donnèrent-ils le temps de descendre de
13 cheval, tant ils s’empressaient de m’embrasser. Courage, Gil Blas, me dit Rolando, tu viens de faire des
14 merveilles. J’ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition. J’ai observé ta contenance. Je te prédis que
15 tu deviendras un excellent voleur de grand chemin. Le lieutenant et les autres applaudirent à la
16 prédiction et m’assurèrent que je ne pouvais manquer de l’accomplir quelque jour. Je les remerciai de
17 la haute idée qu’ils avaient de moi et leur promis de faire tous mes efforts pour la soutenir.
18 Après qu’ils m’eurent d’autant plus loué que je méritais moins de l’être, il leur prit envie d’examiner le
19 butin dont je revenais chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu’il y a dans la bourse du religieux. Elle
20 doit être bien garnie, continua l’un d’entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. Le
21 capitaine délia la bourse, l’ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre,
22 entremêlées d’Agnus Dei, avec quelques scapulaires. A la vue d’un larcin si nouveau, tous les voleurs
23 éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu ! s’écria le lieutenant, nous avons bien de l’obligation à Gil
24 Blas. Il vient, pour son coup d’essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie. Cette plaisanterie en
25 attira d’autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasié, commencèrent à s’égayer sur
26 la matière. Il leur échappa mille traits qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul je
27 ne riais point. Il est vrai que les railleurs m’en ôtaient l’envie en se réjouissant aussi à mes dépens.
28 Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : ma foi, Gil Blas, je te conseille, en ami, de ne te plus
29 jouer aux moines. Ce sont des gens trop fins et trop rusés pour toi.
Extrait 2 : Victor Hugo, L'Homme qui rit (1869), deuxième partie, livre deuxième.

1 Gwynplaine était saltimbanque. Il se faisait voir en public. Pas d'effet comparable au sien. Il guérissait
2 les hypocondries rien qu'en se montrant. Il était à éviter pour des gens en deuil, confus et forcés, s'ils
3 l'apercevaient, de rire indécemment. Un jour le bourreau vint, et Gwynplaine le fit rire. On voyait
4 Gwynplaine, on se tenait les côtes ; il parlait, on se roulait à terre. Il était le pôle opposé du chagrin.
5 Spleen était à un bout, et Gwynplaine à l'autre.
6 Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et dans les carrefours, à une fort
7 satisfaisante renommée d'homme horrible.
8 C'est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non.
9 L'espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout
10 seul. Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point
11 mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à
12 jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était
13 pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le
14 rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine
15 enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait,
16 comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient
17 cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient. Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance
18 qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait
19 qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fît Gwynplaine, quoi qu'il
20 voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette
21 apparition : l'éclat de rire foudroyant.
22 Qu'on se figure une tête de Méduse gaie. Tout ce qu'on avait dans l'esprit était mis en déroute par cet
23 inattendu, et il fallait rire. [...]
24 On voyait Gwynplaine, on riait. Quand on avait ri, on détournait la tête. Les femmes surtout avaient
25 horreur. Cet homme était effroyable. La convulsion bouffonne était comme un tribut payé ; on la
26 subissait joyeusement, mais presque mécaniquement. Après quoi, une fois le rire refroidi, Gwynplaine,
27 pour une femme, était insupportable à voir et impossible à regarder.
Extrait 3 : Prévost, Manon Lescaut

1 Un jour que j’étais sorti l’après-midi, et que je l’avais avertie que je serais dehors plus longtemps qu’à
2 l’ordinaire, je fus étonné qu’à mon retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
3 n’étions servis que par une petite fille qui était à peu près de notre âge. Étant venue m’ouvrir, je lui
4 demandai pourquoi elle avait tardé si longtemps. Elle me répondit d’un air embarrassé qu’elle ne
5 m’avait point entendu frapper. Je n’avais frappé qu’une fois ; je lui dis : « Mais si vous ne m’avez pas
6 entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m’ouvrir ? » Cette question la déconcerta si fort que, n’ayant
7 point assez de présence d’esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer, en m’assurant que ce n’était
8 point sa faute, et que madame lui avait défendu d’ouvrir la porte jusqu’à ce que M. de B*** fût sorti
9 par l’autre escalier qui répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n’eus point la force d’entrer
10 dans l’appartement. Je pris le parti de descendre, sous prétexte d’une affaire, et j’ordonnai à cette
11 enfant de dire à sa maîtresse que je retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu’elle
12 m’eût parlé de M. de B***.
13 Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant l’escalier, sans savoir encore de
14 quel sentiment elles partaient. J’entrai dans le premier café ; et m’y étant assis près d’une table,
15 j’appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait dans mon cœur. Je n’osais
16 rappeler ce que je venais d’entendre. Je voulais le considérer comme une illusion, et je fus près, deux
17 ou trois fois, de retourner au logis sans marquer que j’y eusse fait attention. Il me paraissait si
18 impossible que Manon m’eût trahi, que je craignais de lui faire injure en la soupçonnant.
L’Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731
Extrait 4 : Prévost, Manon Lescaut

1 Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut jamais
2 d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma
3 mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.
4 Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je
5 n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point
6 du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein,
7 pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit,
8 d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un
9 langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais,
10 ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle
11 continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez
12 point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je
13 la perdis ; je reçus d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai
14 la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
15 Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni.
16 Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la
17 mener jamais plus heureuse.
L’Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731
Extrait 5 : La Bruyère, Le portrait d’Arrias

1 Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour tel :
2 il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d’un
3 grand d’une cour du Nord : il prend la parole, et l’ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent ; il
4 s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour,
5 des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les
6 trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater. Quelqu’un se hasarde de le contredire, et lui
7 prouve nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au
8 contraire contre l’interrupteur : « Je n’avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d’original : je
9 l’ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que
10 je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance. » Il reprenait
11 le fil de sa narration avec plus de confiance qu’il ne l’avait commencée, lorsque l’un des conviés lui
12 dit : « C’est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive fraîchement de son ambassade. »
13 La Bruyère, Les Caractères, 1688.
Extrait 6 : La Bruyère, Le portrait d’Acis

1 Que dites-vous ? comment ? je n'y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? j'y suis encore moins ;
2 je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous, il fait froid; vous voulez
3 m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites, il pleut, il neige : vous me trouvez bon visage, et vous
4 désirez de m'en féliciter, dites, je vous trouve bon visage ; mais, répondez-vous, cela est bien uni et
5 bien clair, et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant : qu'importe, Acis, est-ce un si grand mal d'être
6 entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? une chose vous manque, Acis, à vous et à
7 vos semblables les diseurs de Phoébus, vous ne vous en défiez point, et je vais vous jeter dans
8 l'étonnement ; une chose vous manque, c'est l'esprit, ce n'est pas tout, il y a en vous une chose de trop,
9 qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres ; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos
10 phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous
11 entrez dans cette chambre, je vous tire par votre habit et vous dis à l'oreille, ne songez point à avoir de
12 l'esprit, n'en ayez point, c'est votre rôle ; ayez, si vous pouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux
13 en qui vous ne trouvez aucun esprit: peut-être alors croira-t-on que vous en avez.
Extrait 7 : Blaise Pascal, « Imagination», Pensées [1669], fragment 82.

1 Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillotent
2 en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lys, tout cet appareil auguste était fort nécessaire.
3 Et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés
4 et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde, qui ne peut résister à
5 cette montre si authentique. S'ils avaient la véritable justice et si les médecins avaient le vrai art de
6 guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés. La majesté de ces sciences serait assez vénérable
7 d'elle-même. Mais n'ayant que des sciences imaginaires il faut qu'ils prennent ces vains instruments,
8 qui frappent l'imagination, à laquelle ils ont affaire. Et par là en effet ils attirent le respect.
9 Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus
10 essentielle. Ils s'établissent par la force, les autres par grimace.
11 C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d'habits
12 extraordinaires pour paraître tels, mais ils se sont accompagnés de gardes, de hallebardes. Ces troupes
13 armées qui n'ont de mains et de force que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-
14 devant et ces légions qui les environnent font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulement,
15 ils ont la force Il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le Grand
16 Seigneur environné, dans son superbe Sérail, de quarante mille janissaires.
17 Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête sans une opinion
18 avantageuse de sa suffisance.

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