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“q08049” — 2009/5/20 — 12:02 — page 1 — #1

Quadrature n◦ 73 (2009) ??–??


c EDP Sciences, 2009

[’Patamathématique]
DOI: 10.1051/quadrature/2009013

Le triangle le plus quelconque


par Jean-Marc Lévy-Leblond
En hommage à François Le Lionnais

Résumé.
Devant la difficulté pratique universellement éprouvée de tracer un triangle qui ait l’air
vraiment quelconque, on relève ici le défi d’une caractérisation du triangle le plus quelconque.
On soulève d’abord, et on éclaire, le « paradoxe de l’obtusité ». Puis, après avoir proposé une pa-
ramétrisation convenable de l’ensemble des formes des triangles, deux méthodes, respectivement
probabiliste et métrique, pour définir la plus quelconque sont discutées, avant qu’une troisième
méthode, pifométrique, ne permette d’avancer une solution que l’on souhaite encore plus satis-
faisante.

I Introduction II Le paradoxe de l’obtusité1

La traditionnelle géométrie du triangle, avant de Avant de nous lancer dans une définition puis une
révéler ses charmes aux esprits sensibles à sa sin- détermination rigoureuses du qualunquisme1 triangu-
gulière esthétique, présente un obstacle majeur : laire, il nous faut éclaircir un paradoxe sous-jacent.
figurer son objet-même, le triangle quelconque. Il est bien rare que la figure spontanément tracée pour
Que ce soit comme élève ou comme enseignant, qui représenter un triangle « quelconque » ne soit pas celle
n’a éprouvé la frustration répétée de voir le triangle d’un triangle acutangle. Un triangle obtusangle, même
qu’il traçait, réputé quelconque en sa pensée, dériver vraiment quelconque (d’ailleurs bien plus facile à des-
sous sa main vers une forme particulière, rectangle ou siner qu’un triangle acutangle quelconque), est psy-
isocèle ? À croire que les triangles constituent une chologiquement ressenti comme particulier et visuel-
espèce étrange où l’exception serait banale et la lement déplaisant : « trop aplati » s’il repose sur son
règle extraordinaire. Il n’existe que peu d’études grand côté, « déséquilibré » s’il repose sur un petit
sur ce problème, et même Robert Musil, auteur de côté. Or un peu de réflexion suffit à persuader que, en
L’homme sans qualités, n’est pas allé jusqu’à un sens à préciser certes, les triangles obtusangles sont
mettre en œuvre sa solide formation mathématique plus nombreux que les acutangles et sont plus chargés
pour étudier le triangle sans qualités. Face à cette de qualunquité.
difficulté, qui met à l’épreuve depuis des généra- Considérons un segment AB. Pour qu’un triangle
tions maîtres aussi bien qu’apprentis, osons relever ABC soit acutangle, il faut que son troisième som-
le défi. met C soit intérieur à la bande de largeur AB, ce qui
Nous nous proposons de définir ici le triangle le assure que les angles A et B sont aigus, mais aussi que
plus quelconque. Contrairement à ce que l’on pour- ce point C soit extérieur au cercle de diamètre AB,
rait craindre, une telle entreprise est possible (nous pour que l’angle C soit aigu également (figure 1). On
en donnerons même trois approches) et ne se heurte perçoit intuitivement que le « domaine d’acuité » D<
pas aux difficultés logiques bien connues que l’on ren- est plus petit que le « domaine d’obtusité » D⟨ , son
contre en tentant de définir d’autres êtres mathéma- complémentaire. Précisons et évaluons les probabili-
tiques réputés optimaux, par exemple « le plus petit tés respectives qu’un triangle dont les trois sommets
nombre remarquable ». sont choisis au hasard dans le plan soit acutangle ou
obtusangle. La difficulté du calcul est liée au caractère
1
Voir la note terminologique en fin d’article.

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infini du plan, aussi allons-nous arbitrairement le limi- à comparer à l’aire totale du disque
ter à un domaine fini avant de laisser ses bornes s’éloi-
A = πR2 . (5)
gner à l’infini. Commençons par fixer le sommet A,
et ne retenons du plan qu’un disque D de centre A On en déduit les probabilités d’acuité P< = ⟨A< ⟩ /A et
et de rayon R. Choisissons au hasard le point B dans d’obtusité P⟨ = 1 − P<
ce disque. Les domaines d’acuité D< et d’obtusité D⟨
P< = 1/4 et P⟨ = 3/4. (6)
partagent le disque en deux zones disjointes (figure 1).
En notant r (r < R) la distance AB et en posant Ce résultat a le bon goût d’être indépendant du rayon
cos θ = r/R, on calcule sans trop de mal l’aire A< du de coupure R (ce qui était parfaitement prévisible,
domaine d’acuité : puisqu’il n’y a pas d’autre échelle de longueur dans le
problème), et s’étend donc ipso facto au plan entier.
A< (r) = 12 πR2 − (θ − sin θ cos θ)R2 − 14 πr2 , (1)
On soupçonne au demeurant que sa simplicité indique
les deux premiers termes du membre de droite don- l’existence d’une preuve plus directe – à un bémol
nant l’aire de la bande de largeur AB intérieure au près : ce type de calcul, comme le montre le célèbre
disque D et le troisième terme lui soustrayant l’aire paradoxe de Bertrand, dépend de façon cruciale du
du disque de diamètre AB. choix de la paramétrisation et donc de la distribution
de probabilité, qui, supposée uniforme pour un certain
espace paramétrique de représentation, ne l’est pas né-
cessairement pour un autre. Le lecteur voudra certai-
nement ici marquer une pause pour tenter d’élaborer
sa version d’une démonstration simple de (6).

Une autre démonstration


Au lieu de considérer le plan entier, manifeste-
ment superfétatoire pour y placer les sommets de nos
triangles puisqu’aussi bien seule nous intéresse leur
forme (leurs angles) et non leur taille (les longueurs de
leurs côtés), restreignons-nous aux triangles inscrits
dans un cercle donné. Choisissons donc trois points
sur ce cercle, au hasard, entendant par là une distri-
bution de probabilité uniforme sur la circonférence
Figure 1. Un triangle de base AB est obtusangle si son (figure 2). Une fois fixé le sommet A, choisissons B
sommet C se situe dans le domaine d’obtusité D⟨ (en sur l’une des demi-circonférences définies par le dia-
grisé), acutangle s’il se situe dans la zone d’acuité D< . mètre A′ , l’autre donnant évidemment par symétrie
les mêmes résultats. Le segment AB est ainsi défini
Ne reste plus qu’à évaluer l’aire moyenne sous
par l’angle au centre ϕ, variable aléatoire uniformé-
l’hypothèse que la densité de probabilité ρ de B est
ment distribuée sur l’intervalle [0, π]. Pour que le tri-
uniforme dans le disque, soit en vertu de l’invariance
angle ABC soit aigu, son sommet C doit appartenir à
par rotation :
l’« arc d’acuité » A′ B′ défini par les points diamétra-
2πr dr 2 lement opposés à A et B – faute de quoi le triangle
ρ(r) dr = = 2 r dr. (2)
πR 2 R ABC est obtu en A si C appartient à l’arc AB′ , en B si
C appartient à l’arc A′ B, en C si C appartient à l’arc
Nous avons donc à calculer :
! R AB. L’arc A′ B′ est évidemment mesuré par le même
angle ϕ que l’arc AB. Si C est choisi au hasard sur la
⟨A< ⟩ = ρ(r)A< (r) dr
0 circonférence, la probabilité (conditionnelle suivant le
! R " choix de B) qu’il appartienne à cet arc d’acuité A′ B′
2
= 2 r 12 πR2 − (θ − sin θ cos θ)R2 est égale à ϕ/2π. En moyennant sur la position de B,
R 0
# avec la densité de probabilité uniforme 1/π, on obtient
− 14 πr2 dr. (3)
donc : ! π
ϕ dϕ
Les intégrations sont relativement élémentaires et P< = = 1/4. (7)
conduisent au simple résultat final 0 2π π
Nulle contingence dans le fait de retrouver le même
⟨A< ⟩ = 14 πR2 , (4) résultat (6) que plus haut. En effet, l’angle ϕ utilisé ici

2 Quadrature n◦ 73

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comme paramètre n’est autre que le double de la coor- d’une distribution de probabilité conjointe pour les
donnée angulaire du point B dans le calcul précédent trois points. Mais la figure 2 suffit à montrer que, deux
s’il était mené en coordonnées polaires (de centre A). points étant fixés, l’arc d’acuité pour le troisième est
L’uniformité de la répartition de B dans le plan du pre- toujours plus petit que l’arc d’obtusité, de sorte que,
mier cas entraîne donc celle de sa répartition sur le avant tout calcul, il est clair en tout cas que l’on doit
cercle dans le second, qui a l’avantage d’éliminer la obtenir P< < P⟨ . Resterait à comprendre pourquoi ces
considération de l’échelle spatiale, non pertinente. deux articles, traitant de questions géométriques abs-
traites, ont été publiés dans des revues consacrées aux
applications biologiques des mathématiques2 .

III Paramétrisation des triangles


Donnons maintenant une paramétrisation plus
précise des formes de triangles, indépendamment de
leur taille et de leur orientation. Nous caractériserons
un triangle de sommets A, B, C par ses seuls angles
(α, β, γ) (respectivement) assujettis évidemment à la
condition

α+β+γ =π (α, β, γ > 0). (8)

Notons que ce paramétrage est très directement lié à


Figure 2. Le triangle quelconque dans son cercle celui utilisé lors de la caractérisation d’un triangle à
circonscrit. Une fois choisis les sommets A et B, C définit partir de son cercle circonscrit. En effet, les angles
un triangle acutange ou obtusangle selon qu’il appartient à doubles (2α, 2β, 2γ) sont ceux que sous-tendent res-
l’arc d’acuité (pointillé) ou d’obtusité (tireté). pectivement les côtés BC, CA, AB du triangle ABC
vus depuis le centre de son cercle circonscrit (autre-
Ainsi, un triangle constitué de trois points choisis ment dit, avec la notation précédente, on a ϕ = 2γ).
au hasard a-t-il seulement une chance sur quatre d’être Il est particulièrement commode, pour représen-
acutangle contre trois sur quatre d’être obtusangle ! ter le triangle ABC de façon symétrique, en traitant
Il n’en demeure pas moins que le sens esthétique et sur le même pied les angles (α, β, γ), d’imposer la
l’habitude se conjuguent pour maintenir la convention condition (8) en utilisant une propriété bien connue
d’un triangle « quelconque » acutangle, ce qui nous du triangle équilatéral, à savoir la constance, pour un
amènera donc à préciser le caractère acutangle ou ob- point quelconque du plan intérieur à un tel triangle,
tusangle des triangles étudiés ci-après. de la somme de ses distances aux trois côtés3 . Soit
Notons que la question a déjà été traitée dans donc un triangle équilatéral LMN de hauteur LL′ = π
des travaux plus sophistiqués, avec des résultats dif- (figure 3). À tout point intérieur de ce triangle de re-
férents de ceux ici présentés. Ainsi Langford [1], éva- présentation est associé un triplet (α, β, γ), soit donc
luant – par un procédé si compliqué que le présent une forme de triangle.
auteur n’a pu véritablement le saisir – la probabi- On repère immédiatement, dans cette représenta-
lité que trois points choisis au hasard dans un carré tion, les triangles particuliers :
forment un triangle obtus, obtient-il le déroutant ré- – les bords du domaine LMN figurent les tri-
?
sultat P⟨ = 97 π
50 + 40 = 0,7252 . . . Que cette valeur nu- angles dégénérés (plats) ;
mérique ne soit pas très différente de celle proposée – les médianes LL′ , MM′ , NN′ , les triangles iso-
ici (soit P⟨ = 0,75) n’est pas pour autant rassurant. . . cèles (de sommets respectifs A, B, C) et le
Quant à Miles [5], dans un long article à la portée centre O le triangle équilatéral ;
?
bien plus générale, il propose la valeur P⟨ = 0,5, ce – les bords du triangle L′ M′ N′ , les triangles rec-
qui est d’autant plus étonnant que son argumentation tangles, son intérieur les triangles acutangles et
est fondée sur la paramétrisation, au moyen du cercle son extérieur les triangles obtusangles.
circonscrit ci-dessus, utilisée. Sous la condition (cor- 2
Ces deux articles sont cependant cités dans le très remar-
recte) que les trois points A, B, C (voir figure 2) n’ap- quable ouvrage de Luis A. Santalo [6].
partiennent pas tous au même demi-cercle, Miles pro- 3
Cette représentation a été utilisée également par Jacques
cède au calcul assez compliqué de l’intégrale triple Lubczanski [4].

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en fonction des coordonnées d’un repère orthonormé


Oxyz :



⎪ α= y + 13 z


⎪ √



⎪ β = − 23 x − 12 y + 13 z , (10)


⎪ √


⎩γ= 3 1 1
2 x −2y +3z

où l’on reconnaît dans les coordonnées cartésiennes x


et y celles de notre triangle de représentation LMN.
Alors, la mesure uniforme en (α, β, γ) sous la res-
triction (8) s’écrit :

δ(α + β + γ − π) dα dβ dγ = δ(z − π) dx dy dz (11)

où δ est la distribution de Dirac, ce qui montre que


la mesure induite dans le plan du triangle LMN est
Figure 3. Le triangle de représentation paramétrique des simplement la mesure uniforme dx dy.
formes de triangles. Chaque point du triangle ABC, de
On voit immédiatement que la probabilité
hauteur LL′ = π, représente une forme de triangle, les
d’acuité, mesurée par l’aire du triangle OL’K, est trois
distances aux côtés MN, NL, LM mesurant respectivement
fois plus petite que la probabilité d’obtusité, mesurée
les angles (α, β, γ).
par l’aire du triangle L’KN. Nous retrouvons ainsi les
Reste que les symétries du triangle équilaté- probabilités respectives de 1/ 4 et 3/ 4 obtenues en (6),
ral LMN représentent les permutations des angles ce qui est heureux puisque les répartitions probabi-
(α, β, γ) qui ne modifient pas la forme du triangle listes utilisées sont équivalentes.
étudié. Nous rendons donc biunivoque la correspon- La moyenne d’une fonction aléatoire f (α, β, γ) se
dance entre point intérieur et forme triangulaire en calcule très aisément au moyen de cette répartition de
nous intéressant exclusivement à l’un des six sec- probabilité uniforme. En particulier, nous définissons
teurs équivalents définis par l’ordre des trois nombres le triangle le plus quelconque (au sens aléatoire) par
(α, β, γ). Nous supposerons donc désormais la forme correspondant au point représentatif moyen.
Étant donné le caractère uniforme de la mesure, ce
α!β!γ (9) point moyen n’est autre que le centre de gravité du
et travaillerons ainsi dans le domaine triangulaire domaine considéré. Il suffit donc de préciser la po-
OL′ N. Ses bords correspondent aux triangles plats sition de ce centre de gravité pour obtenir les para-
pour L′ N (α = 0), isocèles pour L′ O (β = γ, α ! π3 ), mètres du triangle le plus quelconque cherché. Nous
OK (α = β, π3 ! γ ! π2 ) et KN (α = β, π2 ! γ) ; O distinguerons :
correspond évidemment à l’équilatéralité. Le segment – le triangle le plus quelconque en général (sca-
L′ K (γ = π2 ) correspond aux triangles rectangles. Un lène), associé au centre de gravité du triangle
triangle acutangle est représenté par un point intérieur paramétrique OL′ N ;
au domaine OL′ K, un triangle obtusangle par un point – le triangle acutangle le plus quelconque, as-
intérieur au domaine L′ NK. socié au centre de gravité du triangle paramé-
trique OL′ K ;
– le triangle obtusangle le plus quelconque, as-
IV Approche aléatoire
socié au centre de gravité du triangle paramé-
Choisissons un triangle « au hasard ». Cela revient trique L′ KN.
à choisir « au hasard » un point dans le domaine de re- Nous laissons au lecteur le soin de vérifier les calculs
présentation OL’K. Encore faut-il se donner une loi assez élémentaires fondés sur la propriété classique
de répartition aléatoire, c’est-à-dire une mesure sur ce des médianes (leur partage en proportions 1/ 3-2/ 3 par
domaine. Considérons la répartition uniforme sur les le centre de gravité), qui conduisent aux résultats
trois angles (α, β, γ) sous la condition (8), équiva- suivants4 :
lente, comme on l’a vu à la fin de la section 2, à la
mesure uniforme de répartition des sommets du tri- 4
Ces résultats ont été également obtenus par Jacques
angle ABC dans le plan. Écrivons les angles (α, β, γ) Lubczanski [3].

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Tableau I. Triangle le plus quelconque (au sens Les calculs ici sont un tantinet plus techniques que
aléatoire). dans le cas précédent et exigent un minimum de trigo-
nométrie (les tangentes et sinus des angles multiples
α = π9 β = 5π
18 γ = 11π
18 π
de 12 en particulier). Ils conduisent aux résultats nu-
Scalène
= 20◦ = 50◦ = 110◦ mériques suivants :
α = 7π
36 β = 13π
36 γ = 4π9
Acutangle Tableau II. Triangle le plus quelconque (au sens
= 35◦ = 65◦ = 80◦
métrique).
π
α = 12 β = π4 γ = 2π
3
Obtusangle √ √
= 15◦ = 45◦ = 120◦ α = 3−1
6 π β = 13 π γ = 5− 3
6 π
Scalène
= 21,96◦ = 60◦ = 98,04◦
√ √
3+1 7− 3
Le triangle scalène le plus quelconque se trouve na- α = 12 π β = 13 π γ = 12 π
Acutangle
turellement être obtusangle pour les raisons évoquées = 40,98◦ = 60◦ = 79,02◦
plus haut. 3− 3
√ √
3

9− 3
α = 12 π β = 6 π γ = 12 π
Obtusangle
= 19,02◦ = 51,96◦ = 109,02◦
V Approche métrique
Une autre possibilité est de chercher à définir le Pour les mêmes raisons que plus haut, le triangle sca-
triangle le plus quelconque comme celui qui serait « le lène le plus quelconque se trouve naturellement être
plus différent » de tout triangle particulier (isocèle ou obtusangle.
rectangle). Il faut donc définir une notion de distance
entre formes de triangles, de façon à chercher celle qui VI Approche empirique
serait la plus éloignée de toute forme particulière. La
définition la plus simple et la plus naturelle d’une dis- À chacun d’apprécier, suivant son goût, laquelle,
tance entre deux telles formes (α, β, γ) et (α′ , β′ , γ′ ) de l’approche aléatoire (α = 35◦ , β = 65◦ , γ = 80◦ )
consiste à poser ou de l’approche métrique (α ! 40◦ , β = 60◦ , γ !
80◦ ), fournit le triangle le plus visuellement quel-
conque. Mais le sens physique de l’auteur reprenant
d(α, β, γ ; α′ , β′ , γ′ ) =
"( ici ses droits, il se persuade aisément que ce ne sont
) ( ) ( ) #1/2
α − α′ 2 + β − β′ 2 + γ − γ′ 2 . (12) que deux cas particuliers d’un ensemble (flou) de
triangles « vraiment quelconques », sinon maximale-
Utilisant la transformation orthogonale (10), en se ment. Cet ensemble peut être caractérisé comme suit,
rappelant que z = z′ = π, il vient facilement (à une fournissant une recette pratique aisée pour obtenir un
constante numérique près) triangle acutangle quelconque sans avoir à retenir les
valeurs ci-dessus.
"( )2 ( ) #1/2 Soit AB la base du triangle cherché, défini de fa-
d(x, y ; x′ , y′ ) ∝ x − x′ + y − y′ 2 . (13)
çon que BC < AC < AB (figure 4). On veut éviter
Autrement dit, on a tout simplement affaire à la dis- – qu’il soit isocèle en C, donc que le sommet C
tance euclidienne usuelle dans le plan du triangle de se trouve sur la médiatrice de AB ;
représentation LMN. Dès lors, la forme « la plus quel- – qu’il soit isocèle en A, donc que le sommet C
conque » est celle qui correspond au point le plus se trouve sur le cercle de centre A et de rayon
éloigné de tous les bords, c’est-à-dire, pour un do- AB ;
maine triangulaire, au point de concours des bissec- – qu’il soit rectangle en C, donc que le sommet C
trices, centre du cercle inscrit. On distingue alors se trouve sur le cercle de diamètre AB.
Ces trois lignes définissent deux domaines, l’un
– le triangle le plus quelconque en général (sca-
d’acuité, l’autre d’obtusité, à l’intérieur de l’un des-
lène), associé au centre du cercle inscrit dans le
quels doit se situer C, aussi loin des bords que pos-
triangle paramétrique OL′ N ;
sible. On a indiqué, pour référence, les sommets Ca et
– le triangle acutangle le plus quelconque, asso-
Cm des triangles acutangles les plus quelconques aléa-
cié au centre du cercle inscrit dans le triangle
toire et métrique respectivement. Mais c’est en vérité
paramétrique OL′ K ;
toute une « zone de qualunquité5 », en grisé sur la fi-
– le triangle obtusangle le plus quelconque, asso-
gure 4, qui accueillera volontiers le point C. La faible
cié au centre du cercle inscrit dans le triangle
paramétrique L′ KN. 5
Voir la note terminologique.

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extension de la zone de qualunquité dans le domaine Mais si les triangles ainsi définis sont bien (ou, du
d’acuité traduit bien la difficulté du problème posé (et moins, ont bien l’air) quelconques, leurs angles ne le
résolu) dans cet article6 . La même construction ap- sont pas vraiment et l’on peut légitimement contester
pliquée aux triangles obtusangles quelconques montre ces choix – qui ont pourtant le mérite de permettre des
que leur zone de qualunquité est bien plus grande, constructions géométriques élémentaires au compas
comme déjà indiqué, rendant au demeurant moins per- et à la règle, que l’on laisse au lecteur le plaisir d’exé-
tinente la recherche d’un optimum, fut-il multiple. cuter. Notons encore qu’un modèle en plastique de ce
triangle acutangle serait d’une grande utilité puisqu’il
permettrait, non seulement d’avoir toujours sous la
main un triangle de qualunquité garantie, mais aussi,
étant donné la valeur particulière de ses angles, de s’en
servir pour dessiner les triangles non-quelconques
les plus courants (équilatéral, rectangle isocèle, etc.).
Mais on peut réaliser les deux triangles les plus quel-
conques (pifométriquement parlant) en accolant une
équerre à 45◦ soit au petit côté, soit au grand côté
d’une équerre banale avec ses angles de 90◦ , 60◦ et
30◦ . Inversement, une telle équerre est découpée par
la bissectrice de l’angle droit en les deux triangles
quelconques au sens pifométrique définis ci-dessus
(figure 5).

Figure 4. Construction empirique d’un triangle


quelconque. En grisé, les zones de qualunquité, et
l’emplacement des sommets des triangles acutangles de
qualunquité maximale au sens aléatoire (Ca ), métrique
(Cm ) et pifométrique (Cp ).

On pourrait bien sûr chercher à nouveau des cri- Figure 5. L’équerre traditionnelle (demi-triangle
tères mathématiques pour spécifier le troisième som- équilatéral) partagée par la bissectrice de l’angle droit en
met C (par exemple, distance maximale par rapport les deux triangles les plus quelconques au sens
aux lignes de particularité7 ). En conformité avec l’ap- pifométrique, lesquels réciproquement peuvent être
proche empirique ici proposée, peut-être vaut-il mieux construits en accolant une telle équerre et une équerre à
que chacun détermine à son goût son propre triangle 45◦ .
le plus quelconque. Les préférences personnelles de
l’auteur, s’il ose en faire état – en s’excusant pour ce Ajoutons pour conclure (provisoirement) qu’une
qui va paraître comme une sorte d’anticlimax eu égard enquête sur les préférences individuelles quant au ju-
aux sophistications ci-dessus –, iraient volontiers vers gement (esthétique) de qualunquité porté sur un en-
les triangle définis comme suit8 : semble de triangles-tests serait des plus instructives.

Tableau III. Triangle le plus quelconque (au sens


pifométrique).
Avertissement
Aucun brevet n’ayant été déposé pour l’invention
Acutangle α = 45◦ β = 60◦ γ = 75◦
des triangles les plus quelconques, leur usage est li-
Obtusangle α = 30◦ β = 45◦ γ = 105◦ brement et gracieusement consenti à quiconque.
6
Cet argument a été proposé par Jacques Lubczanski [2].
7
C’est ce que fait Jacques Lubczanski dans [2], mais il montre
aussi que des constructions analogues en partant du plus petit côté
Note terminologique
ou du côté médian n’aboutissent pas au même résultat, ce qui est Le substantif « obtusité » est attesté et n’est pas
évidemment dû au traitement dissymétrique des sommets.
8
Jacques Lubczanski [3] a proposé la même « recette » avec
d’un usage exceptionnel au sens figuré. Il existe aussi,
une justification fondée sur l’optimisation des écarts entre les comme terme technique, en médecine clinique. Au
angles du triangle. sens géométrique, j’ai trouvé un précédent dans ce

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charmant pastiche oulipien de Francis Ponge (voir développent certains des mêmes arguments ; Stella
http://lauranne.lauranne.free.fr/Textes/ponge.html) : Baruk me les a faits connaître. Michel Mendès-France
« Prenez ce réceptacle transparent mais trapu, cy- m’a signalé les articles savants de Eric Langford
lindrique principalement, bien que le fond laisse et R.E. Miles, ainsi que le (remarquable) livre de
apparaître un rétrécissement certain, dû en grande Luis Santalo. Françoise Balibar, Jean-Paul Marmorat,
partie à l’épaississement de la base plus qu’à l’obtu- Benoît Rittaud et le lecteur anonyme de Quadrature
sité de l’angle formé par la paroi de verre et la base m’ont fait bénéficier de plusieurs remarques utiles.
de la table, ou du comptoir. » Nicolas Prantzos a éclairé ma lanterne étymologique
Quant au « qualunquisme », devant la difficulté grecque. Qu’elles et ils en soient ici remerciés.
de forger un substantif acceptable à partir de l’ad-
jectif « quelconque », je me suis permis de recourir
à un italianisme, le qualunquismo (de qualunque =
Références
quelconque) étant un terme du vocabulaire politique
[1] E. Langford, « The probability that a random tri-
(plutôt péjoratif au demeurant puisqu’il désigne une
angle is obtuse », Biometrika 56 (1969) 689–690.
sorte de populisme démagogique). Et, dans la fou-
lée, je me suis autorisé la « qualunquité ». Bien sûr, [2] J. Lubczanski, « Comment réussir le triangle quel-
on pourrait aussi partir du grec τυχη = hasard, qui, conque ! », Bulletin de l’APMEP 347 (1985) 103–
en grec moderne fournit justement τυχoν τριγωνo = 109.
triangle quelconque), et parler de « tychisme » et de [3] J. Lubczanski, « Le triangle quelconque : une nou-
« tychicité ». Il m’a paru que ces néologismes hel- velle recette ! », Bulletin de l’APMEP 351 (1985)
lénistiques, peut-être plus rigoureux, étaient finale- 911–914.
ment moins digestes que des dérivations latinophones
[4] J. Lubczanski, « Triangle quelconque : ce n’est
approximatives.
pas fini ! », Bulletin de l’APMEP 351 (1985) 915–
918.
Remerciements [5] R.E. Miles, « On the homogeneous planar poisson
Une première version de cet article a été process », Math. Biosci. 6 (1970) 85–127.
écrite en 1985. C’est tout récemment que j’ai [6] L.A. Santalo, Integral Geometry and Geometric
appris la publication à la même époque précisé- Probability, Cambridge University Press, 1976
ment des trois articles de Jacques Lubczanski qui (1979, 2004), p. 17 et pp. 21–22.

Juillet–Septembre 2009 7

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