JMLL TriangleQque
JMLL TriangleQque
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Résumé.
Devant la difficulté pratique universellement éprouvée de tracer un triangle qui ait l’air
vraiment quelconque, on relève ici le défi d’une caractérisation du triangle le plus quelconque.
On soulève d’abord, et on éclaire, le « paradoxe de l’obtusité ». Puis, après avoir proposé une pa-
ramétrisation convenable de l’ensemble des formes des triangles, deux méthodes, respectivement
probabiliste et métrique, pour définir la plus quelconque sont discutées, avant qu’une troisième
méthode, pifométrique, ne permette d’avancer une solution que l’on souhaite encore plus satis-
faisante.
La traditionnelle géométrie du triangle, avant de Avant de nous lancer dans une définition puis une
révéler ses charmes aux esprits sensibles à sa sin- détermination rigoureuses du qualunquisme1 triangu-
gulière esthétique, présente un obstacle majeur : laire, il nous faut éclaircir un paradoxe sous-jacent.
figurer son objet-même, le triangle quelconque. Il est bien rare que la figure spontanément tracée pour
Que ce soit comme élève ou comme enseignant, qui représenter un triangle « quelconque » ne soit pas celle
n’a éprouvé la frustration répétée de voir le triangle d’un triangle acutangle. Un triangle obtusangle, même
qu’il traçait, réputé quelconque en sa pensée, dériver vraiment quelconque (d’ailleurs bien plus facile à des-
sous sa main vers une forme particulière, rectangle ou siner qu’un triangle acutangle quelconque), est psy-
isocèle ? À croire que les triangles constituent une chologiquement ressenti comme particulier et visuel-
espèce étrange où l’exception serait banale et la lement déplaisant : « trop aplati » s’il repose sur son
règle extraordinaire. Il n’existe que peu d’études grand côté, « déséquilibré » s’il repose sur un petit
sur ce problème, et même Robert Musil, auteur de côté. Or un peu de réflexion suffit à persuader que, en
L’homme sans qualités, n’est pas allé jusqu’à un sens à préciser certes, les triangles obtusangles sont
mettre en œuvre sa solide formation mathématique plus nombreux que les acutangles et sont plus chargés
pour étudier le triangle sans qualités. Face à cette de qualunquité.
difficulté, qui met à l’épreuve depuis des généra- Considérons un segment AB. Pour qu’un triangle
tions maîtres aussi bien qu’apprentis, osons relever ABC soit acutangle, il faut que son troisième som-
le défi. met C soit intérieur à la bande de largeur AB, ce qui
Nous nous proposons de définir ici le triangle le assure que les angles A et B sont aigus, mais aussi que
plus quelconque. Contrairement à ce que l’on pour- ce point C soit extérieur au cercle de diamètre AB,
rait craindre, une telle entreprise est possible (nous pour que l’angle C soit aigu également (figure 1). On
en donnerons même trois approches) et ne se heurte perçoit intuitivement que le « domaine d’acuité » D<
pas aux difficultés logiques bien connues que l’on ren- est plus petit que le « domaine d’obtusité » D⟨ , son
contre en tentant de définir d’autres êtres mathéma- complémentaire. Précisons et évaluons les probabili-
tiques réputés optimaux, par exemple « le plus petit tés respectives qu’un triangle dont les trois sommets
nombre remarquable ». sont choisis au hasard dans le plan soit acutangle ou
obtusangle. La difficulté du calcul est liée au caractère
1
Voir la note terminologique en fin d’article.
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infini du plan, aussi allons-nous arbitrairement le limi- à comparer à l’aire totale du disque
ter à un domaine fini avant de laisser ses bornes s’éloi-
A = πR2 . (5)
gner à l’infini. Commençons par fixer le sommet A,
et ne retenons du plan qu’un disque D de centre A On en déduit les probabilités d’acuité P< = ⟨A< ⟩ /A et
et de rayon R. Choisissons au hasard le point B dans d’obtusité P⟨ = 1 − P<
ce disque. Les domaines d’acuité D< et d’obtusité D⟨
P< = 1/4 et P⟨ = 3/4. (6)
partagent le disque en deux zones disjointes (figure 1).
En notant r (r < R) la distance AB et en posant Ce résultat a le bon goût d’être indépendant du rayon
cos θ = r/R, on calcule sans trop de mal l’aire A< du de coupure R (ce qui était parfaitement prévisible,
domaine d’acuité : puisqu’il n’y a pas d’autre échelle de longueur dans le
problème), et s’étend donc ipso facto au plan entier.
A< (r) = 12 πR2 − (θ − sin θ cos θ)R2 − 14 πr2 , (1)
On soupçonne au demeurant que sa simplicité indique
les deux premiers termes du membre de droite don- l’existence d’une preuve plus directe – à un bémol
nant l’aire de la bande de largeur AB intérieure au près : ce type de calcul, comme le montre le célèbre
disque D et le troisième terme lui soustrayant l’aire paradoxe de Bertrand, dépend de façon cruciale du
du disque de diamètre AB. choix de la paramétrisation et donc de la distribution
de probabilité, qui, supposée uniforme pour un certain
espace paramétrique de représentation, ne l’est pas né-
cessairement pour un autre. Le lecteur voudra certai-
nement ici marquer une pause pour tenter d’élaborer
sa version d’une démonstration simple de (6).
2 Quadrature n◦ 73
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comme paramètre n’est autre que le double de la coor- d’une distribution de probabilité conjointe pour les
donnée angulaire du point B dans le calcul précédent trois points. Mais la figure 2 suffit à montrer que, deux
s’il était mené en coordonnées polaires (de centre A). points étant fixés, l’arc d’acuité pour le troisième est
L’uniformité de la répartition de B dans le plan du pre- toujours plus petit que l’arc d’obtusité, de sorte que,
mier cas entraîne donc celle de sa répartition sur le avant tout calcul, il est clair en tout cas que l’on doit
cercle dans le second, qui a l’avantage d’éliminer la obtenir P< < P⟨ . Resterait à comprendre pourquoi ces
considération de l’échelle spatiale, non pertinente. deux articles, traitant de questions géométriques abs-
traites, ont été publiés dans des revues consacrées aux
applications biologiques des mathématiques2 .
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4 Quadrature n◦ 73
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Tableau I. Triangle le plus quelconque (au sens Les calculs ici sont un tantinet plus techniques que
aléatoire). dans le cas précédent et exigent un minimum de trigo-
nométrie (les tangentes et sinus des angles multiples
α = π9 β = 5π
18 γ = 11π
18 π
de 12 en particulier). Ils conduisent aux résultats nu-
Scalène
= 20◦ = 50◦ = 110◦ mériques suivants :
α = 7π
36 β = 13π
36 γ = 4π9
Acutangle Tableau II. Triangle le plus quelconque (au sens
= 35◦ = 65◦ = 80◦
métrique).
π
α = 12 β = π4 γ = 2π
3
Obtusangle √ √
= 15◦ = 45◦ = 120◦ α = 3−1
6 π β = 13 π γ = 5− 3
6 π
Scalène
= 21,96◦ = 60◦ = 98,04◦
√ √
3+1 7− 3
Le triangle scalène le plus quelconque se trouve na- α = 12 π β = 13 π γ = 12 π
Acutangle
turellement être obtusangle pour les raisons évoquées = 40,98◦ = 60◦ = 79,02◦
plus haut. 3− 3
√ √
3
√
9− 3
α = 12 π β = 6 π γ = 12 π
Obtusangle
= 19,02◦ = 51,96◦ = 109,02◦
V Approche métrique
Une autre possibilité est de chercher à définir le Pour les mêmes raisons que plus haut, le triangle sca-
triangle le plus quelconque comme celui qui serait « le lène le plus quelconque se trouve naturellement être
plus différent » de tout triangle particulier (isocèle ou obtusangle.
rectangle). Il faut donc définir une notion de distance
entre formes de triangles, de façon à chercher celle qui VI Approche empirique
serait la plus éloignée de toute forme particulière. La
définition la plus simple et la plus naturelle d’une dis- À chacun d’apprécier, suivant son goût, laquelle,
tance entre deux telles formes (α, β, γ) et (α′ , β′ , γ′ ) de l’approche aléatoire (α = 35◦ , β = 65◦ , γ = 80◦ )
consiste à poser ou de l’approche métrique (α ! 40◦ , β = 60◦ , γ !
80◦ ), fournit le triangle le plus visuellement quel-
conque. Mais le sens physique de l’auteur reprenant
d(α, β, γ ; α′ , β′ , γ′ ) =
"( ici ses droits, il se persuade aisément que ce ne sont
) ( ) ( ) #1/2
α − α′ 2 + β − β′ 2 + γ − γ′ 2 . (12) que deux cas particuliers d’un ensemble (flou) de
triangles « vraiment quelconques », sinon maximale-
Utilisant la transformation orthogonale (10), en se ment. Cet ensemble peut être caractérisé comme suit,
rappelant que z = z′ = π, il vient facilement (à une fournissant une recette pratique aisée pour obtenir un
constante numérique près) triangle acutangle quelconque sans avoir à retenir les
valeurs ci-dessus.
"( )2 ( ) #1/2 Soit AB la base du triangle cherché, défini de fa-
d(x, y ; x′ , y′ ) ∝ x − x′ + y − y′ 2 . (13)
çon que BC < AC < AB (figure 4). On veut éviter
Autrement dit, on a tout simplement affaire à la dis- – qu’il soit isocèle en C, donc que le sommet C
tance euclidienne usuelle dans le plan du triangle de se trouve sur la médiatrice de AB ;
représentation LMN. Dès lors, la forme « la plus quel- – qu’il soit isocèle en A, donc que le sommet C
conque » est celle qui correspond au point le plus se trouve sur le cercle de centre A et de rayon
éloigné de tous les bords, c’est-à-dire, pour un do- AB ;
maine triangulaire, au point de concours des bissec- – qu’il soit rectangle en C, donc que le sommet C
trices, centre du cercle inscrit. On distingue alors se trouve sur le cercle de diamètre AB.
Ces trois lignes définissent deux domaines, l’un
– le triangle le plus quelconque en général (sca-
d’acuité, l’autre d’obtusité, à l’intérieur de l’un des-
lène), associé au centre du cercle inscrit dans le
quels doit se situer C, aussi loin des bords que pos-
triangle paramétrique OL′ N ;
sible. On a indiqué, pour référence, les sommets Ca et
– le triangle acutangle le plus quelconque, asso-
Cm des triangles acutangles les plus quelconques aléa-
cié au centre du cercle inscrit dans le triangle
toire et métrique respectivement. Mais c’est en vérité
paramétrique OL′ K ;
toute une « zone de qualunquité5 », en grisé sur la fi-
– le triangle obtusangle le plus quelconque, asso-
gure 4, qui accueillera volontiers le point C. La faible
cié au centre du cercle inscrit dans le triangle
paramétrique L′ KN. 5
Voir la note terminologique.
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extension de la zone de qualunquité dans le domaine Mais si les triangles ainsi définis sont bien (ou, du
d’acuité traduit bien la difficulté du problème posé (et moins, ont bien l’air) quelconques, leurs angles ne le
résolu) dans cet article6 . La même construction ap- sont pas vraiment et l’on peut légitimement contester
pliquée aux triangles obtusangles quelconques montre ces choix – qui ont pourtant le mérite de permettre des
que leur zone de qualunquité est bien plus grande, constructions géométriques élémentaires au compas
comme déjà indiqué, rendant au demeurant moins per- et à la règle, que l’on laisse au lecteur le plaisir d’exé-
tinente la recherche d’un optimum, fut-il multiple. cuter. Notons encore qu’un modèle en plastique de ce
triangle acutangle serait d’une grande utilité puisqu’il
permettrait, non seulement d’avoir toujours sous la
main un triangle de qualunquité garantie, mais aussi,
étant donné la valeur particulière de ses angles, de s’en
servir pour dessiner les triangles non-quelconques
les plus courants (équilatéral, rectangle isocèle, etc.).
Mais on peut réaliser les deux triangles les plus quel-
conques (pifométriquement parlant) en accolant une
équerre à 45◦ soit au petit côté, soit au grand côté
d’une équerre banale avec ses angles de 90◦ , 60◦ et
30◦ . Inversement, une telle équerre est découpée par
la bissectrice de l’angle droit en les deux triangles
quelconques au sens pifométrique définis ci-dessus
(figure 5).
On pourrait bien sûr chercher à nouveau des cri- Figure 5. L’équerre traditionnelle (demi-triangle
tères mathématiques pour spécifier le troisième som- équilatéral) partagée par la bissectrice de l’angle droit en
met C (par exemple, distance maximale par rapport les deux triangles les plus quelconques au sens
aux lignes de particularité7 ). En conformité avec l’ap- pifométrique, lesquels réciproquement peuvent être
proche empirique ici proposée, peut-être vaut-il mieux construits en accolant une telle équerre et une équerre à
que chacun détermine à son goût son propre triangle 45◦ .
le plus quelconque. Les préférences personnelles de
l’auteur, s’il ose en faire état – en s’excusant pour ce Ajoutons pour conclure (provisoirement) qu’une
qui va paraître comme une sorte d’anticlimax eu égard enquête sur les préférences individuelles quant au ju-
aux sophistications ci-dessus –, iraient volontiers vers gement (esthétique) de qualunquité porté sur un en-
les triangle définis comme suit8 : semble de triangles-tests serait des plus instructives.
6 Quadrature n◦ 73
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charmant pastiche oulipien de Francis Ponge (voir développent certains des mêmes arguments ; Stella
http://lauranne.lauranne.free.fr/Textes/ponge.html) : Baruk me les a faits connaître. Michel Mendès-France
« Prenez ce réceptacle transparent mais trapu, cy- m’a signalé les articles savants de Eric Langford
lindrique principalement, bien que le fond laisse et R.E. Miles, ainsi que le (remarquable) livre de
apparaître un rétrécissement certain, dû en grande Luis Santalo. Françoise Balibar, Jean-Paul Marmorat,
partie à l’épaississement de la base plus qu’à l’obtu- Benoît Rittaud et le lecteur anonyme de Quadrature
sité de l’angle formé par la paroi de verre et la base m’ont fait bénéficier de plusieurs remarques utiles.
de la table, ou du comptoir. » Nicolas Prantzos a éclairé ma lanterne étymologique
Quant au « qualunquisme », devant la difficulté grecque. Qu’elles et ils en soient ici remerciés.
de forger un substantif acceptable à partir de l’ad-
jectif « quelconque », je me suis permis de recourir
à un italianisme, le qualunquismo (de qualunque =
Références
quelconque) étant un terme du vocabulaire politique
[1] E. Langford, « The probability that a random tri-
(plutôt péjoratif au demeurant puisqu’il désigne une
angle is obtuse », Biometrika 56 (1969) 689–690.
sorte de populisme démagogique). Et, dans la fou-
lée, je me suis autorisé la « qualunquité ». Bien sûr, [2] J. Lubczanski, « Comment réussir le triangle quel-
on pourrait aussi partir du grec τυχη = hasard, qui, conque ! », Bulletin de l’APMEP 347 (1985) 103–
en grec moderne fournit justement τυχoν τριγωνo = 109.
triangle quelconque), et parler de « tychisme » et de [3] J. Lubczanski, « Le triangle quelconque : une nou-
« tychicité ». Il m’a paru que ces néologismes hel- velle recette ! », Bulletin de l’APMEP 351 (1985)
lénistiques, peut-être plus rigoureux, étaient finale- 911–914.
ment moins digestes que des dérivations latinophones
[4] J. Lubczanski, « Triangle quelconque : ce n’est
approximatives.
pas fini ! », Bulletin de l’APMEP 351 (1985) 915–
918.
Remerciements [5] R.E. Miles, « On the homogeneous planar poisson
Une première version de cet article a été process », Math. Biosci. 6 (1970) 85–127.
écrite en 1985. C’est tout récemment que j’ai [6] L.A. Santalo, Integral Geometry and Geometric
appris la publication à la même époque précisé- Probability, Cambridge University Press, 1976
ment des trois articles de Jacques Lubczanski qui (1979, 2004), p. 17 et pp. 21–22.
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