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Anthropologie de L'espace - Chapitre 1

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Anthropologie de L'espace - Chapitre 1

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Table des Matières

Page de Titre
Table des Matières
Page de Copyright
Collection U
Également chez Armand Colin
Remerciements
Avant-propos
Introduction
Chapitre 1 - Sciences sociales, espaces construits et architecture
Rencontre entre sciences sociales et architecture
Quid trente ans après ?
Chapitre 2 - Conditions de l’émergence de l’anthropologie de l’espace en
France
De l’architecture-progrès au postmodernisme et au
supermodernisme
Critique et enseignement : l’ambivalence moderne
L’anthropologie de l’espace est-elle une utopie ?
Vers une anthropologie de l’espace de l’homme moderne
Les débats inévitables
Chapitre 3 - Habiter
Appropriation et chez soi
Désigner l’espace
Modèles culturels et appropriation
Espaces privés/espaces publics et la remise en question des
frontières
Chapitre 4 - Fonder
Des non-fondations ?
Une affaire de dieux et de rois
Orientation et délimitation : processus consubstantiels et
récurrents
Refonder ?
Chapitre 5 - Distribuer et classer
Distribution des pièces
Distribution des personnes
La distribution dans la relation architecte-client
La distribution des individus dans la ville :
ségrégation/agrégation
Chapitre 6 - Transformer, reformuler, représenter
La modernité en mouvement
Pour une anthropologie du logement moderne
L’observation concrète des transformations dans le logement
moderne
Au niveau du territoire, les reformulations
La dominance de la spatialité occidentale
Débats clés
Conclusion
Bibliographie
© Armand Colin, Paris, 2007, pour la première édition
© Armand Colin, Paris, 2010, pour la présente édition
978-2-200-25730-9
Collection U
Sociologie
Également chez Armand Colin
Gabriel Moser, Karine Weiss, Espaces de vie. Aspects de la relation
homme-environnement, collection Sociétales, 2003.
Perla Serfaty-Garzon, Chez soi. Les territoires de l’intimité, collection
Sociétales, 2003.
Anne Raulin, Anthropologie urbaine, collection Cursus, 2001.
Du même auteur
Dictionnaire de l’habitat et du logement, éd. en coll. avec J. Brun et J.-
C. Driant, Armand Colin, 2002.
Logement et Habitat, l’état des savoirs, éd. en coll. avec C. Bonvalet et
J. Brun, La Découverte, 1998.
Fondée par Henri Mendras, dirigée par Patrick Le Galès et Marco Oberti
Illustration de couverture : Enfermement © Gilles Barbey
Maquette de couverture : L’Agence libre
Internet : http ://[Link]
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction par tous
procédés, réservés pour tous pays. - Toute reproduction ou représentation
intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des pages publiées
dans le présent ouvrage, faite sans l’autorisation de l’éditeur, est illicite et
constitue une contrefaçon. Seules sont autorisées, d’une part, les
reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non
destinées à une utilisation collective et, d’autre part, les courtes citations
justifiées par le caractère scientifique ou d’information de l’œuvre dans
laquelle elles sont incorporées (art. L.-122-4, L.-122-5 et L.-335-2 du Code
de la propriété intellectuelle).
Remerciements
Ce livre résulte d’une longue collaboration entre architectes et sciences
humaines, commencée dans les années 1970 entre l’université de Paris X-
Nanterre et l’Unité Pédagogique d’Architecture n 8. Je remercie mes
o

proches de leurs suggestions attentives. Ma gratitude va aussi à Liliane


Dufour, militante de l’Anthropologie de l’espace, qui, grâce à son
expérience pédagogique dans ce domaine, m’a convaincue d’écrire cet
ouvrage.
La collaboration de Nathalie Cara a été précieuse pour illustrer cette
seconde édition.
Marion Segaud
Avant-propos
Les différencialistes sont nombreux : depuis le Manifeste différencialiste
d’H. Lefèbvre jusqu’à J.-G. Ballard, Edgar Morin (j’en cite deux mais ils
sont cent), des voix s’élèvent, et jusqu’à Jacques Chirac, le président de la
République française !
Il est beau de s’engager en faveur de la différence ; il est mieux de la
montrer, d’en énumérer les facettes ; c’est ce que propose Marion Segaud
dans cet ouvrage consacré à l’anthropologie de l’espace. Ici, il n’y a pas un
espace (comme on le croit généralement) mais des milliers, autant que de
sociétés humaines car il n’y a pas eu de sociétés sans qu’elle produise,
façonne, délimite son espace, depuis les Bororos, jadis dans leurs forêts
jusqu’à nous-mêmes avec notre prétention d’instaurer un seul espace, le
nôtre, à l’exclusion (et à la destruction) de tous les autres.
Marion Segaud, commençant ses travaux universitaires, a consacré sa
thèse de recherche à Le Corbusier, dont la vision parfaitement homogène
de notre espace, version pure et dure, a été l’une des sources du
Mouvement moderne en architecture et en aménagement ; cette vision a été
désavouée plus ou moins implicitement par les architectes et les urbanistes,
comme par les spécialistes de l’espace. Mais elle règne toujours sur la
pratique des agences (le plan, n’est-ce pas, reste le plan). Elle continue à
régner sur les écoles où Le Corbusier demeure une idole, contournée mais
respectée. Dans sa thèse l’auteur note : « Dans le dilemme “architecture et
révolution”, ce qui est supposé c’est le pouvoir de l’ordre spatial d’induire
l’ordre social. » Cette thèse explique que, à propos de l’anthropologie de
l’espace, elle écrive aujourd’hui : « L’anthropologie de l’espace, en
France, a donc accompagné le mouvement post moderne, dont le but
déclaré était de contester cet aspect international, en renvoyant à la
dimension locale. » On ne saurait qu’approuver cette manière d’impliquer
un ouvrage d’érudition non plus comme « au-dessus de la mêlée » mais au
contraire comme engagé dans des débats qui sont au cœur de l’actualité, et
également installés, si l’on peut dire, dans le futur de nos sociétés.
J’ai dit « ouvrage d’érudition » et, de ce fait, estimé qu’aucune
justification n’était nécessaire. Ce qui, par contre, est essentiel, c’est de
montrer à quel point l’anthropologie de l’espace est exaltante et décevante
pour les spécialistes et experts en espaces :
– exaltante, car se trouve ainsi disponible une masse d’informations qui
autorise celui qui cherche (architecte, urbaniste ou aménageur) à retrouver
les caractéristiques spatiales des peuples dont il n’a jamais entendu parler
ou qui appartiennent à la légende (les Mnong, les Aïnous) ; quel vivier
pour l’imagination !
– décevante car le relativisme obligatoire de l’anthropologie de l’espace,
rend le chatoiement des mille fleurs, difficile d’accès : comment s’orienter
dans ce labyrinthe ? Heureusement, Marion Segaud a eu l’idée utile
d’inclure dans ce bouquet deux indications de couleurs, susceptibles
d’aider le spécialiste de l’espace : l’une est le classement par
« universaux » qui organise ce matériau, présumé rebelle. Elle nomme
« universaux » des actes comme fonder, distribuer qui sont, au moins des
directionnels de la classification. Cela fera débat, sans aucun doute. L’autre
est un index qui éparpille le matériau en autant de facettes, brisant ainsi le
miroir dans lequel nous serions tentés de nous regarder, en autant de
fragments qu’il se présente de lieux. Peut-être trouverez-vous des vocables
aussi incongrus que « sofa » ou « placard » ; ce sont là les effets des
drames intimes que dissimulent des lieux dont le parfum personnel
s’évapore à travers la distance.
Dans la lutte contre ce que le professeur Leonardo Urbani nomme
« l’esasperato soggestivismo contemporaneo » et ce que Ballard nomme
« l’univers du virtuel », rien ne vaut une cure d’anthropologie de l’espace
qui nous apprend que des sociétés, peut-être, vivent encore dans des
espaces différents. Doux Jésus ! Il y a encore des gens qui croient que la
Terre est plate. Ma grand-mère pensait que l’Allemagne était un pays situé
quelque part « au-delà de Nevers ».
Une part de ce merveilleux du monde est dans l’anthropologie de
l’espace. Il suffit de l’y chercher.

J’ai cité H. Lefèbvre, Le Manifeste différentialiste, Paris, Gallimard,


NRF, 1970 ; J.-G. Ballard Millénaire mode d’emploi, Paris, Tristram,
2006 ; E. Morin, Terre-Patrie, Paris, Le Seuil, 1993 ; L. Urbani, Habitat,
Paris, Selerio, 2003 ; M. Segaud, Le Corbusier, mythe et idéologie de
l’espace, RAUC, 1969.
Henri Raymond
Introduction
L’espace habité est évidemment une construction sociale. Étudier celui
dans lequel vivaient les peuples de la forêt amazonienne révèle comment il
était organisé en cohérence avec leur économie mais aussi leurs relations
de parenté, la répartition des tâches selon les sexes et plus généralement
leur rapport au cosmos. Sans aller aussi loin dans l’espace et dans le temps,
et sans être anthropologue, on observe que l’organisation traditionnelle du
logement dans les pays arabo-musulmans ou asiatiques pour ne citer
qu’eux, diffère de celle de la France, de même que les comportements dans
l’espace public sont très différents.
Qu’est-ce qui préside à la distribution des pièces dans un logement, à
l’orientation d’une entrée à l’est, au fait de laisser ses chaussures à
l’entrée ? Qu’est-ce qui guide le tracé d’une ville nouvelle ou le décor d’un
balcon ? C’est ce que met en évidence une démarche anthropologique qui
derrière la banalité trompeuse de configurations apparemment proches, fait
ressurgir des univers entiers qui participent des identités collectives. Les
dimensions qui les composent (ouvert/fermé, dehors/dedans,
devant/derrière, haut/bas, clair/obscur, proche/lointain mais aussi
propre/sale, pur/impur, public/privé…) ont des significations qui n’en
finissent pas de se décliner selon les cultures.
Les anthropologues collectent ainsi des masses d’informations à partir
desquelles ils forgent des clés d’interprétation sur l’influence réciproque de
l’espace et des hommes. Allant aussi loin que possible, ils identifient des
liens entre les cosmologies et l’espace familier de chacun.
Ce gisement de données sur le rapport à l’espace des individus, des
groupes humains et de leurs sociétés, révèle l’immense diversité des
cultures. Nous lui avons donné le nom d’anthropologie de l’espace.
En 1972, dans un article intitulé « Anthropologie de l’espace : catalogue
ou projet ? », nous avancions la nécessité d’organiser, de manière
scientifique, les données des anthropologues concernant le rapport des
sociétés avec l’espace. Mais à l’époque, il y avait peu d’intérêt pour cette
question et les anthropologues ne la traitaient qu’incidemment, sans en
faire une caractéristique (autre que géographique) explicative des sociétés
étudiées. Nous faisions toujours ce constat avec Françoise Paul-Lévy
quand, dix ans après (1983), nous avons publié une anthologie de textes
intitulée Anthropologie de l’espace.
Aujourd’hui, le développement des nouvelles technologies de
l’information et de la communication, l’amplification du marché mondial,
l’accroissement des mobilités, la généralisation accélérée de l’urbain
bouleversent les territoires, leur aménagement et les sociétés, comme les
modes de vie des individus.
Innombrables sont les discours sur la globalisation et ses conséquences
économiques et sociales. Rares par contre sont ceux qui en montrent les
effets sur le rapport qu’entretiennent les hommes avec leurs espaces, avec
leur environnement. Pour mettre en évidence ces effets, il est nécessaire de
comprendre ce qui fonde les relations homme/espace (comme celles entre
espaces et sociétés) et comment elles fonctionnent et se transforment. C’est
l’objectif de ce livre qui emprunte la voie anthropologique seule capable
d’étudier, de comparer et d’intégrer à la fois ce qui est général, partagé par
l’ensemble des humains (universaux) et ce qui est particulier, ce qui les
singularise selon les contextes.
Notre parti a été de retenir comme universaux les termes « habiter »,
« fonder », « distribuer », « transformer », illustrés par des d’éléments
sortis de lieux et d’époques différents. Ils constituent des marqueurs
significatifs des relations des hommes à l’espace. Cette classification est
aussi opérationnelle pour les sociétés d’hier que pour celles d’aujourd’hui
en mutation accélérée.
Ainsi les transformations technologiques, économiques et sociales sont
un sujet privilégié pour l’anthropologue de l’espace habité qui décrypte la
modernité en mouvement, en particulier dans les interactions qui
s’établissent entre les échelles du local et du mondial. Le regard
anthropologique conduit à considérer que la relation de l’individu et du
groupe à l’espace atteste de façon universelle, l’identité de chacun. Et
qu’elle s’exprime de façon multiple : dans l’acte de penser, de construire,
d’aménager, de pratiquer et de (se) représenter l’espace.
Nous défendons ici deux idées :
- l’espace est un objet d’étude incontournable pour les sciences
humaines puisque son analyse permet de mieux comprendre les
diverses sociétés et donc un certain état du monde ;
- l’espace a une dimension anthropologique.
La notion d’« espace » que nous utilisons ici englobe les acceptions et
les utilisations qu’en font des disciplines comme l’architecture,
l’urbanisme, l’aménagement. On comprendra qu’une telle démarche repose
sur le postulat que l’« espace » n’est pas une notion homogène, mesurable,
existant a priori, indépendamment des cultures, des temps historiques et
des repré sentations que les uns et les autres en donnent. Au cours des
siècles, en fonction des auteurs et des disciplines, elle varie selon les
conceptions visant le découpage de l’espace. À l’idée que la France est
composée de « régions » différentes, qu’un projet politique doit désormais
unifier (suite à la Révolution de 1789), succède au XIX siècle le débat
e

entre géographes et sociologues à propos de la manière d’analyser l’espace


français .
1

La conception de l’« espace », comme catégorie d’analyse, celle que


nous avons aujourd’hui, n’a pas toujours existé : elle s’est construite
progressivement. Ce n’est que récemment par exemple que les historiens
s’y sont intéressés en en faisant un objet de recherche .
2

On trouvera donc dans cet ouvrage l’utilisation d’expressions diverses à


partir de la notion d’espace puisque nous évoquons alternativement la
spatialisation, la relation à l’espace, la relation entre espace et société ;
nous employons également les termes d’aménagement, d’architecture,
d’urbanisme, d’espace social, d’espace vécu, d’espace représenté et de
représentation de l’espace. Cette constellation de vocables balise le champ
de l’anthropologie spatiale que nous proposons.
Un outil de veille pour des spatialités mondialisées
Si la globalisation pousse vers l’uniformisation des espaces et des modes
de vie, simultanément, elle s’accompagne d’un renforcement de
l’individualisation, de la capacité de chacun à s’approprier, à transformer
sa vie quotidienne en fonction de ses intérêts, de ses valeurs, de sa position
et de ses stratégies dans la société. L’individu est pris dans un perpétuel
balancement entre global et local, avec lequel il doit sans cesse composer
pour produire sa différence. La question de l’identité se pose aujourd’hui
de manière de plus en plus vive, et la dimension spatiale de sa construction
est en permanence évoquée . D’un côté, les migrations, organisées ou
3

spontanées, déplacent des flux importants de populations ou d’individus en


quête de meilleures conditions de vie : chacun est alors confronté au « choc
des civilisations » qu’il doit progressivement gérer à sa manière. Cela
conduit souvent à des transformations identitaires qui, selon les cas,
exacerbent ou amenuisent les différences.
D’un autre côté, notre civilisation technicienne, rationnelle et urbaine,
tend à spécifier toujours davantage les espaces en les compartimentant afin
d’accueillir les dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain (Toussaint,
2009) qui sont autant d’objets devenus indispensables à l’organisation de
l’espace public contemporain. Ainsi, l’étendue du territoire se voit, à des
échelles variées, délimitée (zones, quartiers, cité…), spécialisée et
dénommée (espace public/privé, de circulation/de parking, etc.), organisée
(pratiques défendues/autorisées…), régulée selon les types d’usages qui s’y
déploient ; ces processus aboutissent à spatialiser l’ensemble de l’existence
sociale. La relation à l’espace se développe dans des lieux multiples qui
vont du local au global par différents intermédiaires et répondent à des
codes spécifiques (Marchal, 2009).

Cet ouvrage porte sur la relation à l’espace des individus et des sociétés,
comme sur les espaces qui en sont issus ; il propose une grille d’analyse
composée de quatre entrées pour aider à penser consciemment les espaces
en mouvement, que ce soit les nôtres ou d’autres. Il jette des bases pour la
construction d’une anthropologie spatiale de la modernité, approche qui
permettrait de décrypter et de comparer les espaces émergents (et/ou
consolidés) issus de ce nouvel état du monde. Il s’appuie sur l’immense
diversité des particularismes pour montrer ce qui est commun aux
hommes.
Les étudiants, les chercheurs en sciences humaines comme les
architectes et les professionnels de l’espace, pourront y trouver à la fois des
concepts immédiatement utiles tels que limite, fondation, orientation, et
des opérateurs « universels » comme habiter, distribuer, transformer, se
représenter l’espace. Ils pourront, ce qui est fondamental, y découvrir
l’universalité de la différence.
1 À l’intérieur de la science géographique s’opère une distinction entre
ceux qui considèrent les régions comme des entités géographiques, aux
caractères naturels et ceux qui, suivant Vidal de la Blache, entendent
proposer un nouveau découpage de l’espace français où les régions
naturelles deviennent des constructions modifiées par l’action de l’homme.
La sociologie durkheimienne, nouvelle arrivée sur le front des sciences
sociales, proposera d’étudier la relation entre milieu et genre de vie.
Simiand suggère de multiplier les observations à la fois des régularités
régionales et des diversités, ceci à des fins comparatives. La question de
l’articulation entre le spatial et le social entre de manière définitive dans le
débat.
2 Dans les dernières décennies du XX siècle, on assiste en France
e
comme en Allemagne à un intérêt nouveau pour la question de l’espace,
abordée sous une grande diversité d’angles : représentation (images),
limites et frontières, conceptions théologiques du territoire, espaces de
pouvoir (places, résidences, etc.), pratiques spatiales de différents groupes
sociaux. Les différents Congrès européens des médiévistes à travers leurs
intitulés en particulier en donnent une indication claire (J.-C Schmitt, O. G.
Oexle (dir.), Les Tendances actuelles de l’histoire du Moyen Âge en
France et en Allemagne. Actes des colloques de Sèvres, 21-22 novembre
1997, et Göttingen, 20-21 novembre 1998, Paris, 2002).
3 Une autre question y est attachée, récurrente : celle de l’articulation
entre morphologie spatiale et morphologie sociale : comment les sociétés
se servent ou non de l’espace pour se consolider, et se donner un sens ?
Chapitre 1
Sciences sociales, espaces construits et architecture
Il n’est pas dans notre intention de passer ici en revue toutes les
contributions disciplinaires dans le vaste paysage espace-société. Nous
cherchons seulement à donner quelques repères que nous jugeons
significatifs pour comprendre comment se sont construites en France les
relations entre sciences sociales et architecture .
1

Psychologie de l’environnement, anthropologie des espaces habités,


phénoménologie, sociologie de l’habitat, géographie, ethnologie,
sémiologie ont toutes traité de cette relation, l’abordant chacune à leur
manière.
Rencontre entre sciences sociales
et architecture
C’est dans la seconde moitié du XX siècle, dans les années 1960 que se
e

formalise progressivement une relation entre sciences sociales et


architecture. L’émergence d’une nouvelle branche de la psychologie, la
psychologie de l’environnement, va créer un mouvement qui, à la suite
d’une conférence à Dalandhui en Grande-Bretagne à laquelle participent
architectes et psychologues européens et anglo-saxons, prendra le nom,
dans les années 1970, d’architectural psychology . Pendant plusieurs
2

décennies, les congrès de l’IAPS réuniront périodiquement (ils continuent


3

encore aujourd’hui) architectes et spécialistes en sciences sociales, mais le


mouvement n’essaimera pas véritablement en dehors des États-Unis, c’est
le constat que fait Y. Bernard (1995).
Pour comprendre cette émergence il convient de se souvenir de la
situation de l’architecture à cette époque : le style moderne est à son
apogée ; il se décline internationalement. On détruit les vieux centres
dégradés, on construit pour le plus grand nombre en utilisant des
techniques industrielles toujours plus sophistiquées ; l’architecture
fonctionnaliste triomphe, accompagnée par une planification toujours plus
complexe, en mettant en scène un homme aux besoins universels : ce
faisant elle unifie le paysage en ignorant le contexte.
Les stars de l’architecture (Mies van der Rohe, Jonhson, Kahn) se
répandent sur la planète, entraînant dans leur sillage une notoriété dont
s’empareront rapidement les édiles. Cependant que se font jour à la fois le
constat d’une dégradation de l’environnement (urbain et naturel) et celui de
dissonances entre l’usager et son environnement.
De l’architecture photographiée et représentée dans les médias n’émerge
que l’aspect esthétique et formel, toute trace humaine est absente. Ce
silence des formes questionne cependant certains constructeurs, plus
curieux de connaître les comportements des occupants, la réception du
bâtiment vécu dans la vie quotidienne.
Cette curiosité nouvelle (qui trouve des justifications éthiques) va se
tourner vers les sciences humaines (anthropologie, psychiatrie, géographie
humaine, sociologie mais essentiellement la psychologie) susceptibles
d’informer sur les effets de la lumière, de la couleur et des formes sur les
usages comme sur les aspirations légitimes des hommes en matière de
cadre bâti. Les sciences du comportement, de leur côté, possédaient déjà
un arsenal méthodologique (entretiens, questionnaires, statistiques) qui
pouvait se prêter à une démarche scientifique. Cette démarche va donner
naissance à ce que R. Sommer nomme le design social, mouvement qui
4

combinait la participation des destinataires du projet, la dimension


« développement durable » et une préoccupation humaniste au sens large
du terme (développement de la sensibilité esthétique, appel à la
responsabilité collective, attention aux effets du construit sur l’homme).
Une littérature empirique importante réunira des études consacrées aux
5

désirs et aux besoins des hommes (en collectivité ou pris


individuellement), des recherches sur les méthodes à mettre en œuvre pour
cette rencontre entre les designers, les sciences du comportement et les
utilisateurs, et des études de post-occupancy evaluation effectuées a
posteriori dans les bâtiments nouvellement terminés. Par exemple
C. Cooper (1976), dès les années 1970, aux États-Unis, procède à des
observations fines de différents types d’habitat (coopératif, de moyenne
densité…) ; elle en sortira plus tard des directives pour le projet
d’architecture (Cooper, Marcus, 2006).
La collaboration entre designers professionnels et experts en sciences
sociales a porté au début sur six principales questions : l’utilisation de
l’espace par l’homme, la sensibilisation et la connaissance de
l’environnement, les préférences des individus par rapport à
l’environnement, l’étude des besoins des usagers, les techniques du design
participatif et l’évaluationa posteriori . Ce n’est que plus tard
6

qu’interviendra la préoccupation concernant le développement durable.


Le constat de la dégradation de l’environnement naturel (et surtout
urbain) amène les chercheurs à adopter une position scientifique implicite :
il existe un certain degré de déterminisme entre l’environnement et les
comportements humains ; on peut donc envisager d’améliorer cette relation
si l’on comprend mieux et de manière scientifique, les interrelations
existant entre l’homme et son environnement construit.
Pourtant les études qui, dans les années 1960 et 1970 aux États-Unis, ont
constitué une branche de la psychologie (la psychologie architecturale)
n’ont pas créé un mouvement scientifique conséquent. Elles se sont
dissoutes dans un vaste champ que l’on peut qualifier d’études sur la
relation homme-environnement qui accueille une pluralité de disciplines
dont la psychologie de l’environnement . Ce champ ne trouvant sa
7

légitimité que dans son objectif : éclairer et éventuellement contribuer à un


autre champ, celui du design.
À cela on peut voir plusieurs raisons : elles ont trait au contexte, au
statut même de la situation d’expérimentation et à la difficulté de la
preuve, à l’incapacité de construire des outils, des concepts, des théories
communes, enfin à l’irréductibilité des logiques de l’usager et du
concepteur :
– au contexte, car mettre en avant l’usager dans le processus de
conception pouvait apparaître comme marginale, puisque les bâtiments
fonctionnaient quand même et que les commandes affluaient. L’appel aux
sciences sociales faisait alors figure de recours, c’est-à-dire de bien peu de
chose ;
– à la méthode expérimentale (en particulier en ce qui concerne la
psychologie architecturale) car, comme le montre Y. Bernard (1995),
l’utilisation de variablesenvironnementales (qualités sensorielles, qualités
formelles et qualités symboliques) comme celle de variables sujets,
comporte des limites : elles impliquent en particulier un caractère artificiel
de la simulation de l’objet architectural et une application à des publics très
différents des mêmes instruments. La comparabilité des résultats devient
alors problématique.
De manière plus générale en ce qui concerne les études « hommes-
environnement », la critique concernant ce champ est féroce . Elle repose
8

sur plusieurs arguments : d’abord, le constat d’un champ introuvable car


dilué dans une multidisciplinarité qui n’arrive jamais à devenir
interdisciplinaire. Ensuite, le manque de conceptualisation (concepts qui
pourraient éventuellement faire accepter la multiplicité des méthodes
développées par chaque discipline) manifeste l’incapacité des uns et des
autres à avancer un minimum théorique permettant de réfléchir sur ce qui
pourrait articuler la recherche théorique à la recherche appliquée. Cela
faisait dire ironiquement à Francescato, déjà en 1987, que s’il y avait aux
États-Unis 25 000 chercheurs en person-environment studies, il y avait
25 001 conceptualisations du champ. La multiplicité des dénominations
pour qualifier ce champ est d’ailleurs significative : on utilise
indifféremment les termes environment-behavior studies, person-
environment studies, environmental psychology, environmental sociology,
social ecology, environmental design…
– à l’irréductibilité des univers de la technique et de la société. Celle-ci a
été reprise récemment par J.-Y. Toussaint en France, mais elle a des
antécédents ; nous y reviendrons plus loin.
Il faut aussi noter des travaux pionniers, plus anthropologiques, comme
ceux d’A. Rapoport et de E. Hall. A. Rapoport publie en 1969 Pour une
anthropologie de la maison, ouvrage qui sera traduit en France en 1972.
Passant en revue un corpus considérable de maisons vernaculaires dans
différents continents, A. Rapoport montre que les formes de l’habitat ne
s’expliquent pas seulement par un déterminisme géographique ou
technique mais qu’elles résultent d’un ensemble de facteurs culturels. Son
approche anthropologique, en proposant un cadre conceptuel nouveau,
interroge les sociétés occidentales et cet aspect réflexif marque un pas
important dans la relativisation.
E. Hall , partant du constat de l’entassement des individus dans les villes
9

industrielles, donc du phénomène de densité, s’intéresse aux


comportements des hommes dans l’espace de différentes sociétés ;
cherchant à les classer, il propose la notion de proxémie ; elle lui sert à
évaluer les relations que construisent les hommes au sein de cultures
différentes. Sa démarche permet, elle aussi, de sortir d’explications de type
déterministes et le conduit vers un éloge de la différence en comprenant
que « tout ce que l’homme est et fait est lié à l’expérience de l’espace.
Notre sentiment de l’espace résulte de la synthèse de nombreuses données
sensorielles, d’ordre visuel, auditif, kinesthésique, olfactif et thermique.
Non seulement chaque sens constitue un système complexe mais chacun
d’entre nous est également modelé et structuré par sa culture. On ne peut
échapper au fait que les individus élevés au sein de cultures différentes
vivent également dans des mondes sensoriels différents ».
Malgré cette position avancée, un certain nombre de critiques ont été
formulées contre cette position, dont celle de construire un système de
mesure fondé sur la métrique et applicable à n’importe quelle société, sans
recontextualiser à chaque fois l’analyse .
10

Enfin, dans ce paysage, il faut mentionner le travail de M. Young et


P. Willmott , qui à Londres, étudient l’occupation de l’espace d’un quartier
11

de dockers d’origine irlandaise (en faisant apparaître l’importance des liens


familiaux) et leur relogement – déplacement – pour cause de rénovation,
dans une ville nouvelle périphérique. À cette recherche, traduite seulement
en 1982 en France, correspondent celles de Chamboredon et Lemaire sur 12

les populations et la cohabitation dans les grands ensembles et celle


d’H. Coing sur les conséquences du relogement de populations d’un
13

quartier ouvrier parisien.


Il faut enfin parler de ces études psychologiques et phénoménologiques
qui, se poursuivent en Europe et vont trouver une certaine visibilité à
14

travers les congrès IAPS. Ces recherches partent de l’analyse très fine de
certains éléments formels de l’environnement construit comme la fenêtre,
les places, les entrées et tentent de saisir comment ils sont perçus, pratiqués
et projetés. Ce qui est mis alors en évidence ce sont les processus parfois
inconscients par lesquels le chercheur lui-même appréhende le monde, à
partir de sa propre expérience et de sa propre spatialité. Ces recherches se
situent dans la tradition d’Husserl, de Bachelard, de Merleau-Ponty. Ce
type d’approche se trouve surtout chez les Allemands (Grauman, Kruse,
1991) et chez les Suisses autour de l’École polytechnique de Lausanne.
G. Barbey (1989), architecte enseignant-chercheur, membre actif de
l’IAPS, réfléchit sur la manière d’intégrer au projet d’architecture une
« vision » résultant d’un ensemble de techniques (relevés topographiques,
observations ethnographiques) et des multiples interactions qui se
déploient entre les observateurs, les objets et les phénomènes observés.
Pour lui, il s’agit de porter une attention sensible à l’espace vécu ; ce
faisant, la description devient l’un des instruments du projet architectural.
De son côté, P. Koroseck-Serfaty, utilisant ce type d’approche, analyse
les pratiques et les formes de sociabilité qui se déroulent dans différents
types de places urbaines ; l’approche phénoménologique lui permet
15

d’explorer le chez soi dans toutes ses dimensions, de comprendre, entre


autres, comment s’y déploie la dialectique hospitalité/secret et comment
celle-ci contribue à qualifier certains espaces .
16

R. Lawrence (1987) propose aussi des éléments pour une théorie du


design en réfléchissant sur la liaison entre recherche en sciences sociales et
pratique ; dans une approche historique et ethnographique, il étudie
17

l’évolution des usages de la maison (en Australie et en Suisse) et met en


lumière une série de paramètres qui, combinés de différentes manières
selon les contextes, interviennent et spécifient l’environnement construit . 18

Il sort ainsi de l’approche traditionnelle et fonctionnelle du design (par


guidelines et check-lists), trop réductrice de par la recherche d’une
adéquation trop systématique entre espaces et activités ; son objectif :
« designing for inherent and potential adaptability », tout un programme
encore…
À la même époque en France, si le contexte lié à l’environnement
construit est relativement semblable, le contexte disciplinaire, lui, est
différent. La production architecturale du logement de masse, sous la
pression de l’industrialisation du bâtiment et du développement de
l’urbanisation, engendre un certain mécontentement. La plainte des
banlieues commence à se faire entendre et l’administration du ministère de
l’Équipement, conjointement avec les instances scientifiques (comme
l’université ou le CNRS), va débloquer des financements importants qui
seront alloués aux chercheurs pour étudier le malaise des habitants des
quartiers périphériques.
Dans les années 1970, les sciences sociales se sont proposées
d’améliorer l’information des architectes tant sur les problèmes de l’habitat
que sur les modes d’opérations sur l’espace (chez les usagers mais aussi
chez les concepteurs) et sur ceux de leur mise en forme ; psychologues , 19

ethnologues , historiens et philosophes prendront pour objets de


20 21 22

recherche l’habitation, son vécu et ses transformations . R.-H. Guerrand


23

construit et enseigne une approche de la vie quotidienne tout à fait


originale, croisant approches historique et ethnographique. À part quelques
exceptions de taille , les géographes, qui pourtant se sont intéressés très tôt
24

à l’habitat (dans sa relation avec le milieu) prendront le train en marche en


ce qui concerne l’intérêt pour les espaces domestiques .25

Nombre d’enquêtes sont conduites dont celle – pionnière – menée par le


Centre d’ethnologie sociale dirigé par Chombart de Lawe . Les sous-titres
26

des deux volumes : Sciences humaines et conceptions de l’habitation et Un


essai d’observation expérimentale sur l’évolution de l’habitation et le
changement social dans la société industrielle indiquent l’ampleur de
l’investigation dans ces cités nouvelles comprises comme des laboratoires
de changement. Cependant, comme bon nombre de travaux sur l’habitat de
ces années, les pratiques de l’usager sont saisies de manière quantitative,
c’est-à-dire à travers des classifications préalables, liées à des systèmes
d’indices statistiques. Le regard du sociologue est extérieur, posé sur une
classe ouvrière dont on réfère les modèles, les habitudes de consommation
à une sorte de sous-culture originale.
Si les ethnologues se sont vite intéressés à l’habitation, ils l’ont fait le
plus souvent sous l’angle de la culture technique. L’étude de C. Pétonnet , 27

parue en 1972, sur un bidonville marocain initie une analyse des usages
quotidiens de l’espace dans une société musulmane où sont étudiées de
manière très pointue les pratiques corporelles comme les représentations
présidant ces pratiques. On peut alors parler de « l’habiter marocain »
comme d’un ensemble de dimensions techniques, symboliques, sociales.
Cette notion d’« habiter » sera reprise pour la France dans une autre
recherche à caractère également anthropologique, fondatrice aussi, intitulée
Les Pavillonnaires ; étudiant la relation entre le logement, les pratiques et
28

la vie quotidienne, elle a mis en lumière un socle commun aux Français


(qui fonde donc l’habiter français) dont la notion de modèle culturel rend
compte. Elle présentait l’avantage d’être immédiatement opérationnelle
pour les architectes ou, tout au moins, elle permettait de poser des
questions, d’informer le constructeur, de mettre en évidence la relation
réciproque entre le spatial et le social.
L’anthropologie urbaine s’épanouit en France, sur le modèle de l’École
de Chicago, analysant les effets du cadre urbain sur les comportements des
individus et des groupes ; elle examine l’organisation et la spatialisation
des rapports sociaux dans la ville, l’importance des réseaux sociaux et
familiaux, les processus de solidarités qui se mettent en place à partir
d’appartenances ethniques et culturelles. Partie de l’analyse des
comportements déviants, l’anthropologie urbaine cherche davantage à
comprendre l’exception plutôt que la règle ou la norme.
Les géographes ont commencé par décrire l’espace terrestre avec
l’objectif de communiquer de l’information ; il fallait pour ce faire
ordonner les observations donc cartographier les territoires observés. Le
globe terrestre, relevé, objet par excellence de la géographie, a été fixé,
figé à travers des représentations de plus en plus sophistiquées, dans des
modèles descriptifs. De ceux-ci, les niveaux qualitatifs, les aspects
symboliques, les représentations n’étaient pas considérées comme faisant
partie du champ de la discipline. Et pourtant, dès le XVIII siècle, on
e

considère que la terre et l’homme font partie d’un même système. À


travers la « théorie des climats », le rapport de détermination réciproque
entre genre de vie et milieu physique, est établi (Blanckaert, 2004) (Robic,
2004). Ce n’est qu’au début du XX siècle qu’est née la géographie
e

humaine (devenue ensuite « culturelle ») passant de l’analyse de l’espace


physique à celle du territoire comme résultant de l’implication des
individus (Claval, 1996). Ainsi l’étude des espaces vécus s’inscrit dans la
tradition de la géographie humaine et des analyses régionales . On étudie
29

les paysages, les rapports de l’homme et de son milieu, les genres de vie et
si l’on s’intéresse aux habitations, c’est surtout sous l’angle des techniques
de construction . Comme pour d’autres, dans les années 1960, les
30

géographes conçoivent l’espace comme une structure et comme un


système. Comme pour les sociologues, l’espace n’est pas neutre, le milieu
n’est pas un pur contenant mais est produit par l’homme qui
« l’humanise ». Les sociétés « spatialisent » l’espace humain en lui
attribuant un ordre qui le met en relation avec le cosmos, la culture, etc.
C’est ce que G. et Ph. Pinchemel (1988) nomment « milieu
géographique ».
31

Par contre, jusque récemment , la pensée géographique (le phénomène


32

est semblable chez les historiens) ne s’intéresse pas à l’espace domestique ;


elle laisse ce soin aux psychologues et aux sociologues. J.-F. Staszak
(2001) tente d’analyser les causes de ce silence. Il y voit une difficulté du
géographe à s’insérer dans une échelle (celle du corps et de l’individu) peu
habituelle pour lui ainsi que la réticence à se pencher vers une analyse fine
de comportements individuels. « La négligence de l’espace domestique
aurait donc à voir avec un déni de l’individu, à la fois en tant qu’acteur
pertinent et en tant qu’objet d’étude. Sans doute le géographe craint-il par
ailleurs de ne pas maîtriser les concepts et les outils de la psychologie, dont
le maniement est probablement nécessaire », écrit très sérieusement J.-
F. Staszak.
Parallèlement à ces recherches, la demande d’enseignement en sciences
sociales dans certaines nouvelles écoles d’architecture, au moment de
l’éclatement des beaux-arts en 1968, suscite un questionnement chez les
enseignants impliqués : quel type de contenu donner à ces enseignements
(Gurvitch ou Lévi-Strauss) ? Mais la difficulté majeure se trouvait dans la
non-préparation du milieu de l’architecture qui ne voyait pas ce que la
collaboration avec les sciences sociales pouvait apporter à l’architecte.
Le rapprochement entre sciences sociales et architecture va donner
naissance à un groupe spécifique, faire émerger de nouveaux objets de
recherche et faire apparaître de nouvelles institutions :
– un groupe original d’architectes-sociologues ou anthropologues : ils se
comptaient sur les doigts de la main en France ceux qui, après leur diplôme
d’architecte, poursuivaient une thèse d’ethnologie, de sociologie ou
d’histoire. Il était plus commun de rencontrer des architectes historiens.
Toujours est-il que l’existence de cette petite population d’êtres hybrides
33

(docteurs en sciences sociales et diplômés d’architecture) signale bien ce


mouvement, qui, à la fin des années 1970, se manifeste au sein de quelques
écoles et de quelques universités (Violeau, 2005) ;
– de nouveaux objets de recherche apparaissent : certains sociologues
prennent comme terrain d’étude l’esthétique de l’habitant ; on parle alors
d’habitants-paysagistes ou de Sauvages de l’architecture ou encore
34 35

d’« Inspirés » des maisons standard en décrivant les manières singulières


36

que déploient certains habitants pour arranger leurs maisons ; dépassant le


jugement classique envers une esthétique qui serait « populaire », ces
auteurs préfèrent décrire une « compétence » de ces habitants qui se
trouverait dans l’articulation savante dans l’espace, entre une vision du
monde et un vécu quotidien. De leur côté les psychologues vont
s’intéresser aux modes d’appropriation de l’espace : Moles, Serfaty, Leroy,
Eleb. Le troisième colloque de l’IAPS à Strasbourg en 1976 sur ce thème
marque une étape importante dans la consolidation de cet objet.
Les réactions à l’innovation architecturale sont l’objet de multiples
études comme celle où F. Lugassy analyse les réactions des habitants à
l’immeuble Danièle-Casanova (construit par Gailhoustet et Renaudie) à
Ivry (fig. 1).
Source : J.-M. Léger, Derniers
domiciles connus, Paris, Créaphis,
1999.
Figure 1 : Immeuble Danièle-Casanova, Ivry
R. Francès fait paraître, en 1968, LaPsychologie de l’esthétique dont
l’une des orientations se portera sur le cadre bâti. Dans Psychologie de
l’art et de l’esthétique publiée dix ans plus tard, on trouvera nombre de
contributions de chercheurs français sur l’architecture. Outre les multiples
études anglo-saxonnes qui s’attachent à déterminer les effets de variables
comme l’éclairage et la couleur des pièces, ou encore l’inclinaison des
plafonds et la taille des fenêtres, que nous avons mentionnées plus haut,
l’approche psychologique se développe en France avec des recherches sur
les processus perceptifs et appréciatifs de l’environnement construit . Pour
37

d’autres, ce sera surtout le rapport entre identité et territoire qui retiendra


l’atten tion ; l’appropriation de l’espace apparaissant comme un processus
38

psychique contribuant à la socialisation de l’individu.


Les sociologues se penchent également sur la profession d’architecte, à
travers des analyses institutionnelles (l’architecte et son appartenance à la
classe dominante) ; l’architecture se confond alors dans ces analyses, avec
l’architecte (l’artiste) comme individu, le tout expliqué par une inéluctable
rationalité économique.
En ce qui concerne la pensée sur l’architecture un certain nombre de
thèses, d’écrits et de pamphlets convergent vers l’analyse de l’espace de
39
l’architecture envisagé comme un pur contenant. Ce sont alors les
conditions de production du système capitaliste qui en forment
l’explication ; il apparaît comme une sorte de lieu vide sous-tendu par une
idéologie dont on révèle les caractéristiques : celle du capitalisme
industriel, où s’associent inexorablement architecture et superstructure. Le
système architectural est ainsi ramené à l’idéologie de la classe dominante.
Un vaste tableau de la profession est présenté par R. Moulin (1973) qui
discute les questions relatives à la division du travail, celles relatives aux
relations de la profession avec l’État ainsi que les nouvelles conditions
techniques et économiques de la construction.
– de nouvelles institutions surgissent en France : dès les années 1970 la
« recherche architecturale » a été organisée à la fois par le ministère de la
40

Culture et par celui de l’Équipement à travers des institutions ad hoc. Le


ministère de l’Équipement, avec le plan « Construction et Architecture » va
avoir un rôle décisif. À travers de nombreux programmes de recherche (en
particulier celui intitulé « Conception et usage de l’habitat », piloté par
D. Valabrègue) il va largement financer des équipes de chercheurs dont
celles du département sciences humaines du Centre scientifique et
technique du bâtiment, dirigé par M. Conan. Parallèlement des opérations
de recherche et d’expérimentation (REX) vont tenter de mobiliser maîtres
d’ouvrage, architectes et sciences humaines et faire périodiquement l’objet
de concours et de palmarès.
Ce n’est que progressivement que les sciences sociales se sont
transformées en une tentative plus globalisante pour définir la relation
architecture/société. À l’instigation de Francastel , H. Raymond avec
41 42

Huet prônent une histoire architecturale de la société dont l’objectif serait


de faire comprendre le lien entre une architecture et une société donnée,
indiquant par là que la société renseigne sur l’architecture tout autant que
l’architecture renseigne sur la société.
En proposant un certain nombre de concepts utiles à la compréhension
sociale de l’architecture, un ensemble de recherches (dont nous ne
mentionnons que celles qui nous paraissent marquer un pas) s’expliquent
par le contexte environnemental de ces années et vont construire un socle
de connaissances dont nous cherchons à rendre compte maintenant . 43

Face à la tendance, toujours dénoncée, à l’uniformisation, il était tentant


de chercher alors des comparaisons avec d’autres sociétés dans le matériel
proposé par l’anthropologie. En 1983, paraît Anthropologie de l’espace
(Paul-Lévy, Segaud, 1983), anthologie de textes extraits de la littérature
ethnologique occidentale. Ils sont classés en six grands chapitres : la notion
de limite, orienter et fonder, espace et inscriptions sociales, reformulations,
l’espace et son double ; ils conduisent le lecteur vers l’idée selon laquelle,
dans de nombreuses sociétés, l’espace de la maison, du village, de la ville
est configuré à l’aide d’invariants (genre, famille, statut social,
orientation…) produisant de la diversité.
Une telle approche permettait d’alimenter la critique d’un espace aliéné,
celui d’une société programmatique que Lefèbvre nommait
« bureaucratique de consommation dirigée » ; espace aliéné puisque la
programmatique dans l’espace inscrit sur le terrain l’impossibilité pour
l’usager de fabriquer et de maîtriser son propre espace ; l’espace apparaît
comme propriété de l’autre (du technocrate) et non pas comme le lieu
possible de développement de l’individu. Espace de l’aliénation encore car
il n’est pas seulement privation spatiale, espace saturé par les autres,
espace d’un en-soi social qui n’existe par pour soi – il est aussi inscription
de pratiques aliénantes, de la consommation ostentatoire, de la pseudo-
culture… (nous y revenons dans le chapitre suivant).
L’anthropologie de l’espace en France, a donc accompagné le
mouvement post-moderne dont le but déclaré était de contester cet aspect
international, en renvoyant à la dimension locale (ou bien, en matière de
goût, en renvoyant au sens commun). Que critiquait-on dans les années
1980 sinon cette absence de prise en compte du contexte, ce parti pris de
tabula rasaselon lequel un Le Corbusier proposait un plan Voisin
identique pour Paris, Rio ou Alger (fig. 2) ?
Source : Le Corbusier, Œuvres
complètes, 1929-34, Zurich,
Boesiger, 1964
Figure 2 : Plan Voisin
Ce type d’approche mettait alors en valeur la performance technique au
détriment de la prise en compte de l’environnement ce qui fait dire à
H. Ibelings que « pour les architectes modernes il a toujours été plus
important que leur réalisation soit en harmonie avec l’époque plutôt
qu’avec l’environnement ».
Au sein de la forteresse du monde technique, de la technostructure
française, quelques voix se font entendre, réclamant plus d’attention, de
bienveillance envers l’usager. J. Dreyfus , ingénieur des Ponts-et-
44

Chaussées, cristallise une critique de l’intérieur de l’institution sur la


réglementation française qui préside à la construction du logement et
repose sur une idée bien précise d’un confort universel. M. Conan , 45

également ingénieur, va tenter, à partir d’un cas privilégié (celui de la


relation entre un architecte américain célèbre, F. Lloyd Wright et ses
clients) de comprendre comment s’effectue la commande architecturale et
comment l’architecte saisit et transforme la demande sociale en projet.
Cela le conduira à mettre au point une méthode d’aide à la conception, la
méthode générative (1998).
Ce nouveau champ de l’anthropologie a pris place à côté de celui de
l’anthropologie urbaine émergente à l’époque en France. Il est toujours
difficile de donner des définitions disciplinaires strictes en sciences
sociales ; comme la sociologie, l’anthropologie se présente éclatée entre
différentes branches : physique, sociale et culturelle, visuelle, historique,
juridique, politique… Ce qui demeure cependant, c’est que l’anthropologie
a comme ambition « de rendre compte, d’un même mouvement, de la
diversité des œuvres de culture et de l’unité de l’esprit humain » (Bonte,
Izard, 1991).
L’anthropologie urbaine, née à Chicago, dans un contexte d’extension
urbaine sans précédent, de migrations de masses, dans un pays en train de
se construire selon une idéologie forte, étudie les conséquences du
phénomène urbain sur les comportements de populations issues en majorité
de pays européens encore ruraux. Elle analyse donc les effets de la grande
ville sur l’organisation des rapports sociaux, examine la constitution des
réseaux sociaux et ethniques, les formes de solidarités mais aussi
d’anomies développées par les groupes et les individus. Elle cherche à
comprendre l’exception plutôt que la règle. Ses objets sont les minorités
ethniques et culturelles, leurs localisations (regroupements et
éparpillements) dans la ville, leurs modes de fonctionnement ; les sous-
cultures, les comportements déviants, etc.
L’anthropologie de l’espace, de son côté, cherche à élucider les manières
dont se crée le rapport de l’homme à l’espace, dans tous les contextes et
pas seulement dans le cadre de la ville. De cette création elle relève ce qui
est commun à tous, ce qui est universel dans l’habiter. Elle tente donc de
dégager les opérations fondamentales, répétées, qui traversent les sociétés.
Elle montre leur riche diversité.
Que peut-on dire aujourd’hui de ce mouvement multidisciplinaire qui a
signé au cours de cette seconde moitié du XX siècle et formalisé, la
e

rencontre entre sciences sociales, espaces construits et architecture ?


D’abord qu’il est issu d’un contexte formel : celui dessiné par
l’architecture moderne triomphante et le développement du logement de
masse. Ensuite d’un contexte sociétal : celui d’une société industrielle
capitaliste, programmée et bureaucratique dans laquelle l’individu comme
tel est peu considéré. Les sciences sociales pensées dans leur rapport avec
l’architecture apparaissent comme un recours critique. Pourquoi ? parce
qu’elles vont remettre en scène l’usager, l’habitant, le citoyen, le citadin, et
faire de sa confrontation à l’espace construit un objet de réflexion ; mais
cette confrontation est aussi bien celle de l’habitant face à l’architecture
(Raymond, 1984) que celle de l’architecture face à l’habitant. Il s’agit donc
d’envisager les deux instances dans une « réciprocité de perspective »
comme aimait le dire Gurvitch. On procédait ainsi à une réhabilitation de
l’usager dont on reconnaissait le rôle actif.
Ce faisant il s’agissait également d’une sorte de désacralisation de
l’architecture à travers un retour vers le banal et le quotidien, face à l’art.
Pourquoi ? parce que les sciences sociales ont tenté de désenclaver
l’architecture – classiquement envisagée comme art – et de s’en servir pour
expliquer la société où elle est produite ; elles ont permis de procéder à une
inversion : c’est le type de société qui permet d’expliquer l’architecture et
non l’inverse ; de trouver des explications non plus uniquement dans
l’histoire de l’art mais dans le système économique et social qui fait naître
les formes.
Mais il faut aussi se rappeler que l’architecture des années 1950, celle de
la charte d’Athènes pour simplifier, se moquait de tout contexte comme on
l’a vu plus haut. La réaction contre cette outrance de la tabula rasa (et
contre l’inflation de l’objet architectural en soi et pour soi) va consister,
pour certains, à un retour vers ce qui contribue à façonner le contexte :
- l’observation – proposée par les sciences sociales – des modalités
culturelles à travers la préoccupation envers les habitants ;
- l’attention portée à l’histoire des formes construites dans leurs
relations avec les sociétés ; comme aux traces incorporées dans le
bâtiment, fruit d’un vécu social ;
- l’intérêt à l’urbain et à la manière dont social et spatial s’articulent
techniquement mais aussi et surtout symboliquement . 46

La vogue du débat autour du « projet urbain » dans les années 1980 tend
à inscrire celui-ci comme nouvel objet scientifique ; mais derrière cette
glorification du projet, baptisé « urbain », n’y a-t-il pas une recherche de
l’inscription du projet d’architecture dans un contexte urbain ?
Les effets de ce mouvement sont de plusieurs ordres.
Effets méthodologiques
Le recours à l’observation in situ des pratiques dans l’espace domestique
comme dans l’espace urbain emprunte à la méthode ethnographique et
conduit à privilégier les analyses qualitatives, en abandonnant les
méthodes classiques d’enquêtes par questionnaires ou par les analyses
statistiques. L’étude pionnière de Ph. Boudon sur Pessac s’attachait à
47

noter et à photographier les conséquences de l’action des habitants sur les


maisons de la cité commandée à Le Corbusier par l’industriel Frugès ; il
s’agissait de saisir de manière fine, l’altération des formes originelles
conçues expérimentalement par l’architecte ; mais là on est toujours devant
une méthode d’analyse architecturale classique appliquée cette fois aux
détournements de l’espace construit ; en devenant objets d’étude, les
modifications relevées sont de l’ordre de l’expertise et acquièrent ainsi un
statut scientifique (fig. 3).

Source : Ph. Boudon, Pessac de


Le Corbusier, Paris, Dunod, 1969.
Figure 3 : Pessac, quartier Frugès, modifications apportées
par les habitants
C’est à partir de tels constats que se construira progressivement le travail
d’évaluation des logements . Pessac sera revisité peu après par Depaule,
48

Bourg et Pincemaille qui, par un détour différent, chercheront les


49

décalages entre le modèle classique français de l’habiter (décrit par Les


Pavillonnaires) et l’organisation de l’espace proposée par Le Corbusier.
Leurs analyses respectives des performances habitantes seront
radicalement opposées dans leurs conclusions : le premier considérant que
l’architecture était une réussite puisqu’elle suscitait autant de marques
d’appropriation de l’espace, les seconds au contraire, estimant que les
transformations faites par les habitants marquaient une résistance à un
espace imposé et peu conformes à leurs idées. Là étaient posés les termes
d’un débat qui deviendra vite récurrent.
L’enquête Les Pavillonnaires est l’occasion pour H. Raymond 50

d’élaborer la méthode ARO (analyse des relations et oppositions) qui


permet de dépouiller les entretiens non directifs transcrits ou les discours
écrits (Segaud, 1970). Méthode linguistique, elle proclame une compétence
langagière du locuteur et cherche à déceler, dans le discours (ou dans
l’écrit), les relations ou les oppositions entre les termes spatiaux et les
termes « symbolisés ». Cette méthode permet de comprendre l’articulation
entre le social et le spatial, le spatial et l’esthétique dans le langage. Elle
sera amplement développée par J.-M. Léger dans l’ensemble de ses
51

travaux sur la production et la réception de l’innovation architecturale.


Nous-même (Segaud, 1988) l’utiliserons pour dégager les catégories sur
lesquelles les habitants s’appuient pour émettre un jugement esthétique sur
l’architecture domestique et monumentale ; elle dégage ainsi un code
composé de catégories associées à des « essences réflexives », l’ensemble
produisant une « esthétique populaire » conventionnelle.
De manière générale, cette méthode a inspiré nombre d’analyses
d’espaces vécus, essentiellement domestiques en France ou à l’étranger , 52

puisque son intérêt réside justement dans la mise en évidence de régularités


(les modèles culturels) qui sous-tendent les pratiques de l’habiter. La
notion de convention rend compte de cette sorte d’accord.
Cette méthode sera prolongée et complétée par la possibilité d’effectuer
de manière concomitante une analyse de matériaux graphiques . 53

D. Pinson poursuivra l’affinement en élaborant une méthode de relevés


54

d’ethno-architecture qui combine également dessin et langage (fig. 4) ;


l’espace relevé informe la parole habitante et vice versa :
« L’espace est alors interrogé comme réceptacle ou comme catalyseur
des pratiques domestiques et sa technicité n’est plus seulement
questionnée comme objet produit, mais aussi comme dispositif spatial
ajusté ou non aux pratiques et à l’univers des représentations du sujet
concerné […]. L’élaboration du relevé, la sélection des objets saisis par la
photo, sont opérées en fonction d’une grille de lecture croisée des
entretiens et de l’espace observé, procédure qui implique la double
capacité à lire l’espace matériel et à interpréter la parole enregistrée. »
Source : D. Pinson, Du
logement pour tous aux maisons en
tous genres, Nantes, Lersco, 1988.
Figure 4 : Relevés d’ethno-architecture
Cette méthode combinant entretien et relevé sera continuée et affinée par
A. Deboulet et R. Hoddé dans le cadre d’une opération pédagogique
associant étudiants et enseignants tunisiens et français .
55

La méthode de programmation et d’évaluation générative est mise au


point par M. Conan et développée dans le cadre du Centre scientifique et
technique du bâtiment, à l’occasion de deux programmes expérimentaux
interministériels : « Conception et usage de l’habitat » et sur la conception
de logements pour personnes âgées ; elle participe donc d’une
56

capitalisation des enseignements de différentes expérimentations, financées


par le plan « Construction et Architecture ». Cette méthode permet
d’organiser le partenariat entre les différents intervenants du projet
architectural dans le but d’aboutir à une véritable coproduction. Elle
propose des outils et des concepts permettant de comprendre la demande
sociale, de mieux la formuler pour aboutir à une réponse formelle.
Effets scientifiques
Lefèbvre travaille sur la vie quotidienne en philosophe et, ce faisant, il
propose de ne plus la considérer comme insignifiante mais au contraire de
l’instituer en objet scientifique ; porteuse de ressources insoupçonnées, de
tous les possibles, c’est-à-dire créatrice de sens, elle devient ainsi une
dimension incontournable pour qui veut comprendre la société industrielle.
Cette incitation à se tourner vers le quotidien comme porteur de sens,
trouve un écho chez ceux qui s’intéressent à l’espace. Ceux-ci vont alors
interroger la manière dont la vie quotidienne se développe et s’exprime
dans l’habitat, à travers pratiques et représentations.
Se crée ainsi un nouveau champ d’investigation pour les sciences
humaines, où convergent plusieurs disciplines (et non lieu vague de
rendez-vous d’une interdisciplinarité floue) ; par là, l’espace devient objet
de recherche où il ne s’agit pas tant d’étudier les aspects sociologiques de
l’architecture mais de constituer l’espace architectural comme objet
d’étude (et donc, dans un certain sens comme objet social). Ceci a permis
de déplacer la question : il ne s’agit plus de s’interroger sur les aspects
spatiaux d’une société mais plutôt de savoir s’il existe un espace
« général » à des sociétés et si oui, de quel objet s’agit-il ? Ce qui conduit
aussi à considérer que l’architecture n’est pas seulement dans l’espace
mais qu’elle est l’espace.
Ce que va alors apporter la démarche anthropologique c’est un examen
critique de la notion d’espace lui-même. L’innovation va se produire avec
Lévi-Strauss et son analyse structurale des sociétés amazoniennes. Jusqu’à
ce moment en effet, les anthropologues (comme les géographes)
approchaient l’habitat comme une fonction anthropologique abstraite dont
les critères de classement dépendaient de ceux utilisés par l’observateur . 57

L’importance de l’habitat est ainsi toujours envisagée selon la propre


rationalité de ce dernier. L’avancée fondamentale a été ouverte par
l’analyse de Lévi-Strauss et par celle de Jaulin qui ont montré toute
l’importance de l’ancrage social dans l’organisation de l’espace, allant
jusqu’à parler de structure propre aux sociétés étudiées. Or, articuler le
social et le spatial de telle sorte que ce lien puisse caractériser une
organisation sociale en une « spatialité » originale, implique forcément un
examen critique de la notion d’espace dans les différentes disciplines qui
s’y intéressent. Ce que nous font comprendre ces anthropologues, c’est que
l’espace fait partie intégrante de la structure sociale, que l’espace bororo
est structuré et qu’il est perçu, vécu et représenté par la société en question,
de manière différente de celle de l’observateur. C’est donc à une remise en
question de nos propres moyens d’appréhension de l’espace, que nous
convient ces analyses sur l’espace des autres ; elles engagent à réfléchir sur
l’importance du type d’approche utilisé sur l’objet lui-même, à relativiser
la nôtre en considérant que l’espace n’est pas un contenu vide, abstrait et
universel.
La relation entre sciences sociales et architecture va donc se construire
scientifiquement à travers l’élaboration d’un certain nombre de méthodes
d’observation, de notions (appropriation, chez soi, habiter, compétence,
habitus, modèle, conventions, usages), d’outils d’analyse
(iconographiques, langagiers, etc.).
C’est par le bas, par le petit, par le trivial que se faufilent les sciences
sociales dans la forteresse des formes construites habitées ; c’est dans la
transfiguration du banal en objet scientifique que réside la nouveauté. C’est
peut-être pour cette raison que cette entrée – qui affiche une modestie qui
faisait depuis longtemps le quotidien de l’approche ethnographique – aura
(et continue à avoir) du mal à se frayer un chemin noble dans la
communauté scientifique. Il faut bien constater que tout ce qui concerne
l’étude du logement et de l’habitat, que ce soit sous leurs aspects
économiques, sociologiques, esthétiques, séduit peu les chercheurs en
France.
Par le bas, car l’intérêt des sciences sociales a consisté à ouvrir l’univers
des pratiques et des usages de l’espace, à l’investigation ; pour ce faire,
elles ont donné un statut scientifique aux actions quotidiennes, comme aux
représentations en prenant soin de toujours les replacer dans leur contexte
spatial et culturel.
Dans ce processus de transfiguration, elles ont montré également
comment à travers l’observation des pratiques de tous les jours, on était
immanquablement amené à déborder du cadre, pour comprendre que la
relation de l’individu à son espace est de fait, une relation métaphysique
(comme l’indiquaient déjà Heidegger et Bachelard).
Quid trente ans après ?
Force est de constater que l’on n’a pas beaucoup avancé du point de vue
théorique ; cependant, ces années ont permis d’accumuler un matériau
empirique fait de nombreuses recherches, montrant par là les progrès de
l’observation et qui constitue un véritable capital culturel ; il peut, dans
58

certaines conditions, devenir opérationnel.


La dernière décennie du siècle voit apparaître un certain nombre de
travaux de capitalisation, essentiellement concentrés sur le logement et
l’habitat en France . 59

En 1995, des bilans critiques ont été demandés par le plan


« Construction et Architecture » (à l’instigation d’A. Gotman) portant sur
les dix dernières années de travaux sociologiques sur l’habitat et financés
par cette institution. On a là une capitalisation précieuse qui porte sur
quatre bilans critiques autour de l’espace familial, l’espace du quartier et
de la ville, l’espace des sociabilités et l’espace d’intervention des experts et
des sociologues de l’usage et de l’expérimentation architecturale (dans le
logement social) . Quelques années plus tard paraît Logement et habitat,
60

l’état des savoirs , suivi d’une bibliographie commentée, ainsi qu’un


61

Dictionnaire du logement et de l’habitat .62

Parties de la conception du logement, toutes ces réflexions ont largement


débordé sur l’espace urbain ; elles ont mené à plusieurs questions
transversales : comment peut-on prendre en compte les usages dans
l’élaboration du logement (et plus généralement dans l’espace construit) ?
Et son corrélat : l’architecture du logement doit-elle s’adapter aux
différents groupes sociaux ? Doit-elle accompagner ou anticiper
l’évolution des modes de vie ? Comment transformer l’observation des
compétences des individus en construction de performance des
concepteurs et des constructeurs ? Ou encore, comment passe-t-on des
mots de la commande en aménagement à un ensemble de dispositifs
techniques et spatiaux ? question que théorise J.-Y. Toussaint . 63

Ces questions ont sous-tendu pendant plusieurs années des programmes


de recherche et d’expérimentation du ministère de l’Équipement qui
cherchait à améliorer la qualité des logements et des espaces publics.
Depuis 1971, le plan « Construction et Architecture » s’est donné pour
objectif d’améliorer la qualité architecturale du logement collectif en
s’intéressant à l’innovation. De nombreux programmes se sont succédé,
donnant lieu à la fois à des palmarès (palmarès de l’habitat), des concours
d’architecture innovante (Programme d’architecture nouvelle, EuroPAN), à
des suivis d’opérations et à des évaluations. Le ministère cherchait à inciter
par là, une coopération entre maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre et
chercheurs en sciences sociales, chargés de mettre en évidence les usages
d’un habitant abstrait et encore absent, de suivre leur prise en compte dans
la construction et enfin d’évaluer l’opération une fois investie par les
habitants .64

Un autre type d’expérimentation, toujours entre différents acteurs,


consistait non plus à construire mais à suivre les opérations de
réhabilitation du logement social (petit séminaire à Marseille, unité
d’habitation de Le Corbusier à Nantes, des opérations de logement social à
Nancy ). Dans ce cas, le travail se fait sur le terrain avec l’habitant
65

considéré non pas comme usager métaphysique mais bien comme habitant
concret, présent et actif.
Dans ce cadre-là, ces quelque trente années ont contribué à créer en
France une sorte d’univers, environnement spécifique, composé d’acteurs
d’horizons divers qui coopèrent autour de l’architecture du logement et de
la ville. Élus, politiques, techniciens, experts, chercheurs, architectes,
administrateurs de la recherche vont composer un milieu assez restreint , à66

la fois peu connu et peu reconnu, mettant en place des règles de


fonctionnement propres, organisant des modes de coopérations
particulières à partir de logiques différentes, forgeant un vocabulaire
spécifique, construisant à la fois des objets de recherche communs, des
méthodes et des spécialistes. On trouvera dans la revue Lieux communs,
n 7, 2003, intitulé « Vertiges et prodiges de l’interdisciplinarité », un
o

ensemble de contributions qui font le point sur ces rencontres disciplinaires


dans l’analyse de l’espace construit et sur leur impact pédagogique.
Pour conclure cette micro-histoire, il est nécessaire de synthétiser ce qui
apparaît comme des éléments significatifs de ce long cheminement entre
les sciences sociales, les espaces construits et l’architecture ces trente
dernières années en France. Il s’agit à la fois de nouveaux objets
scientifiques, de nouvelles approches et de nouvelles notions.
De l’empirie à la théorie, des pratiques nouvelles : participation,
concertation, évaluation
Dans cette rencontre entre sciences sociales et architecture, certaines
pratiques ont été développées sous l’instigation des sciences humaines 67

puisqu’elles manifestent d’une manière ou d’une autre, une prise en


compte des usagers ; leur utilisation et leur théorisation s’inscrivent dans la
suite logique de l’observation du malaise dont nous avons parlé plus haut :
ce sont les opérations de participation, de concertation et d’évaluation ;
elles se situent pour les deux premières, en amont de la chaîne constructive
et en ce qui concerne la dernière, en aval puisqu’il s’agit de la réception.
Dans les années 1970 du siècle dernier, la participation des usagers au
projet constructif est apparue comme une réponse possible au mal-être
engendré par le logement de masse. Des groupes composés d’architectes,
de psychologues et de futurs habitants ont tenté de formaliser au niveau du
logement, comme de certains équipements ou même de fragments
d’espaces urbains, des projets, réfléchissant autant sur le futur produit que
sur les modalités de leurs coopérations. Les déceptions ont été nombreuses
car les coopérations, dans ces situations, sont loin d’être miraculeuses. Ce
qu’écrit F. Champy (1997) à propos d’une opération peut s’appliquer à la
majorité d’entre elles :
« La totale méconnaissance par les habitants de ce qu’ils peuvent
apporter dans le cadre de la conception de leur logement et l’incapacité
dans laquelle leurs interlocuteurs sont fréquemment obligés de le leur
faire comprendre, sont l’un des aspects très importants de ces expériences
de participation […] une expérience de concertation ne doit pas consister
à remplacer l’architecte par les habitants […] il faut tenir compte de ses
compétences en matière d’organisation de l’espace […] non pas se
substituer au travail du maître-d’œuvre mais enrichir ce travail. »
Ces déceptions ont été maintes fois analysées . La notion de
68

participation, véritable mystique des années 1960, recouvre au fil des ans,
des expériences très variées . Quant à la concertation, recommandée par la
69

loi, elle concerne surtout des opérations urbaines d’échelle importante et


relève plutôt de techniques d’information et de communication . On pourra
70

se reporter à l’exemple très médiatisé de l’Atelier de travail urbain de


Grande Synthe .71

Quant à l’évaluation qualitative, du point de vue de l’usage, on l’a vu


elle participe d’une démarche, portée pendant longtemps par le plan
« Construction et Architecture ». Dans le cadre des opérations REX
(Recherche et Expérimentation), elle a mobilisé de nombreux chercheurs et
a fait l’objet d’un ouvrage fondateur de J.-M. Léger (1990). À partir
d’observations ex post il s’agissait de confronter les espaces produits et les
variations des pratiques des habitants. Un peu plus tard, J.-M. Léger et
R. Hoddé – se référant aux « savoirs sédimentés » depuis trois décennies et
qui, selon eux, instituent le socle de l’habiter français – regarderont
comment les habitants s’arrangent de l’innovation architecturale . 72

Conduite à travers usages et jugements, l’étude de la réception couvre


toutes les évaluations ponctuelles conduites auprès des habitants.
Mais l’évaluation se construit également du côté de la conception et le
PCA devenu PUCA (plan « Urbanisme, Construction, Architecture ») à la
fin du siècle dernier, à travers le programme « Programmer et Concevoir »
continue à labourer son champ REX (« Recherche expérimentation »). Il
interroge ensemble les notions de qualité et d’innovation architecturale.
Les recherches qui en sont issues montrent les difficultés méthodologiques
de l’évaluation principalement liées à la position de l’évaluateur ; mais elle
indique aussi qu’évaluer :
- c’est dégager des valeurs (pratiques et esthétiques) partagées ;
- ce peut être aussi offrir l’opportunité de mettre en place un ensemble
d’acteurs, donc une négociation autour de critères préalablement
définis.
Des notions relais
Parmi les questions que posent les sciences sociales à l’architecture, il y
a celle du passage, de la transformation de l’idée à la forme, du savoir à
l’action.
Nous examinerons brièvement un certain nombre de notions originales
qui nous semblent révélatrices de cette tentative d’élucidation ; nous les
qualifions d’« opérateurs » car elles servent de relais, introduisant une
médiation entre le spatial et le social ; elles permettent d’articuler ces deux
niveaux comme autant de balises indiquant un chenal. On peut faire
l’hypothèse ici que leurs mises au point et leurs utilisations peuvent être
lues comme des indices de l’existence d’un champ interdisciplinaire.
C’est à H. Raymond qu’il revient en France d’avoir amorcé la
conceptualisation de la relation entre fabrication et usage de
l’architecture . Dès 1984, il fait un bilan des quelque dix années qui ont
73

suivi l’éclatement de l’École des beaux-arts et de sa collaboration avec les


architectes. Il construit une approche raisonnée du concept d’architecture
en essayant de comprendre son articulation avec le social. L’architecture
est un phénomène social ; démontrer cela est l’objet de ce livre hélas
épuisé. Pour ce faire, il propose trois outils de travail qui facilitent la
médiation et participent du même coup à la spécificité du concept. Trois
outils qu’il convoque pour « passer du vide au sens ».
Espace de représentation (espace architectural)
et représentation de l’espace
Au début des années 1970, notre thèse sur Le Corbusier avait permis de
réfléchir sur l’espace proposé par cet architecte emblématique ; nous
avions alors mis en évidence avec H. Raymond , une structure reposant sur
74

la géométrie euclidienne – dont nous avions donné les caractéristiques


(orthogonalité, ponctualité, ordre…) et que nous mettions en relations
étroites avec la société industrielle. Nous tentions de montrer que cet
espace architectural était un objet sociologique, aux racines
historiquement repérées, caractéristique d’une société, puisqu’utilisé
comme système de représentation généralisé. Sa définition était la
suivante :
« On appelle “espace architectural” un espace de représentation de la
réalité du domaine bâti, les moyens (graphiques et autres) qu’elle utilise
et les idées qui les accompagne, la symbolisation qui peut s’y joindre. »
Cet outil que l’architecte apprend à construire pendant son cursus
pédagogique et qu’il manipule pendant toute sa vie professionnelle, a des
conséquences sur le produit construit lui-même ; il est historiquement daté
(Renaissance), il s’appuie sur des outils mathématiques et géométriques.
Très généralement utilisées aujourd’hui par les concepteurs d’espaces, ces
techniques participent à l’homogénéisation de l’espace dont nous avons
parlé plus haut. Issu d’une pensée mathématique, l’espace architectural
relève d’une construction ; il n’est pas partagé par tous et n’est donc pas
universel. Il n’est pas partagé par tous, car il résulte d’une pensée
occidentale. Difficile à maîtriser, il demande une compétence intellectuelle
qui est le fruit d’années d’inculcation. En effet, si tout un chacun peut
représenter l’espace en dessinant, ce n’est pas pour autant qu’il utilisera cet
outil qui permet, grâce à un cadre métré (l’échelle), de représenter, à
n’importe quelle échelle, n’importe quel objet (bâtiment, ville, quartier,
logement, etc.).
Il n’est pas non plus universel car, si toutes les sociétés peuvent
représenter leur espace, toutes ne connaissent pas les règles et les codes de
cet espace de représentation.
Loin d’être un outil purement technique, il a une signification sociale :
dans la manière dont il intervient dans la division du travail et dans
l’impact qu’il a sur l’espace concret (cf. chapitre 6, où l’on parle de raison
spatiale occidentale).
Type culturel, type architectural
Pour reprendre H. Raymond, la « notion d’espace architectural permet
sans doute de flairer la puissance de l’architecte ; elle n’a pas de valeur
explicative concernant les objets architecturaux » ; l’instrument qui va lui
permettre de rendre compte de la production de ces objets dans et par
l’espace architectural, c’est la notion de type.
Le type, en effet, définit une classe d’objets connus et reconnus
formellement et socialement dans une société donnée ; ce peut être une
église, une maison d’habitation, etc. Dans le dictionnaire d’architecture
Quatremère de Quincy (1796) il est décrit « comme un objet d’après lequel
chacun peut concevoir des ouvrages qui ne se ressemblent pas entre eux
[…] principe élémentaire […] sorte de noyau autour duquel sont agrégés
[…] les développements et les variations de forme dont l’objet était
susceptible de rendre compte… ».
Ch. Devillers enrichit encore la définition en parlant de « structure de
75

correspondance », ce qui est salué par H. Raymond qui y voit un progrès


car elle fait alors intervenir une relation entre un espace et un groupe.
Raymond le distingue cependant du type culturel qui va au-delà de la
représentation graphique puisqu’il résulte d’un ensemble de modèles
culturels. C’est ce que décrit l’enquête pionnière des Pavillonnaires à 76

travers l’habiter français. C’est aussi ce que décrivent les ethnologues


lorsqu’ils dépassent les descriptions purement techniques des habitations,
dans les cultures qu’ils observent. Ils indiquent ainsi certaines régularités
(communes à une culture), dans les manières de concevoir ensemble les
techniques, les pratiques et les représentations . Le type culturel peut
77

prendre différentes formes construites mais il résulte d’une compétence des


utilisateurs qui organisent leur espace selon leurs modèles culturels et leurs
représentations mentales.
Huet participera amplement à la définition du terme jusqu’à lui attribuer
un rôle prépondérant dans sa démarche scientifique, dans sa pratique et
dans sa pédagogie (Pommier, 2009).
Commutation et transmutation
La notion de commutation permet elle aussi de passer d’un monde à
l’autre.
Dans les années 1970 un courant architectural venu d’Italie lance
l’approche typo-morphologique comme méthode d’analyse urbaine. Cette
approche permettait de prendre de la distance par rapport à la théorie
moderne fondée sur la tabula rasa et le zoning. Il s’agissait alors de
comprendre l’engendrement des bâtiments, de la ville à partir de
l’articulation de leurs implantations dans un territoire et de leurs formes.
Une telle posture permettait de redonner une épaisseur socio-historique à
l’analyse urbaine. Parallèlement, s’opérait l’affinage de la notion de type
architectural par Ch. Devillers qui le proposait comme une structure de
correspondance entre un état social et une mise en forme spatiale. La
commutation permet à H. Raymond d’affiner la réflexion en en faisant une
notion opératoire, un « système particulier qui permet de passer de la
commande (côté usager) au projet (côté architecte) ». Le mot « maison »
par exemple, dans une société donnée, est reconnu comme un objet qui,
selon que l’on soit commanditaire ou que l’on soit architecte, donnera lieu
à des visions différentes (pratiques, usages, statut social pour l’usager ;
plan, formes pour l’architecte) ; c’est le commutateur « maison » qui
servira de communication entre les deux univers, celui du praticien et celui
de l’habitant.
J.-Y. Toussaint poursuivra plusieurs années plus tard la réflexion à partir
d’une expérience fournie sur des terrains français et algérien ; il étudie la
disjonction entre les univers des producteurs, fabricants d’espaces
(essentiellement urbains) et l’univers de l’usage que font les publics
utilisateurs. Il tente de décrire leurs fonctionnements respectifs et de
formaliser ces rapports en s’interrogeant sur les dispositifs techniques et
78

spatiaux de l’urbanisme : « qu’est-ce que “fabriquent” les fabricants quand


ils fabriquent des dispositifs techniques et spatiaux ? Qu’est-ce que
peuvent bien “fabriquer” les publics avec les objets fabriqués qui leur sont
destinés ? », s’interroge-t-il. À travers son travail J.-Y. Toussaint arrive à
remettre en cause l’explication classique des formes urbaines par les
théories de référence lors de leur construction (le fonctionnalisme à la Part-
Dieu qu’il étudie par exemple). Il démontre que le plan et l’espace de
l’aménagement qu’il produit ne sont pas la transcription d’une position
théorique préexistante mais résultent essentiellement de l’accord que les
acteurs négocient, proposition après proposition ; qu’il résulte de cet
énoncé collectif à travers lequel les différents acteurs indiquent et
défendent dans le projet, leurs propres intérêts. J.-Y. Toussaint utilise la
notion de « collectif d’énonciation », reprenant à Deleuze l’expression ;
elle lui sert, au niveau du projet, d’analyseur à la fois des coopérations
entre acteurs et du résultat concret qui en ressort ; on est donc bien ici
encore à l’interface entre social et spatial, au cœur du processus de
conception.
Les outils que nous venons de rappeler rapidement s’accompagnent
aussi de notions qui les consolident en les complétant.
La notion de modèle culturel 79

Proche de celle d’habitus (Bourdieu, 1972) qui, elle, voyage depuis


Aristote en passant par Panofsky puis Bourdieu, la notion de modèle
culturel a été développée à propos de l’habitat, à la suite de l’enquête sur
les Pavillonnaires ; elle aussi relie le social au spatial. Elle indique des
référents de l’action qui sont incorporés dans chaque individu, lui-même
participant à une culture ; ils peuvent être implicites ou largement
conscients ; c’est à partir d’eux que, particulièrement dans l’habitat, la
qualité vient à l’espace. Ces modèles sont transmis et inculqués à travers
l’éducation et guident à la fois nos pratiques et nos représentations. Ils
nous servent à donner des qualités aux espaces dans lesquels nous vivons.
Ainsi, ce sont les idées culturelles que nous nous faisons du rapport à
l’autre (familial, étranger), de la relation parents-enfants (entre
générations), de la vie sexuelle, de la représentation de soi et/ou de la
famille, de la relation entre les genres, etc., qui vont présider au sens que
l’on donnera à chacun des espaces domestiques et publics ainsi qu’à leurs
relations. Deux exemples permettent d’illustrer cela : la chambre des
parents dans notre société est l’espace le plus intime de la maison et
requiert ainsi des qualités spatiales particulières au privé (fermeture,
isolation…). De même, l’entrée du logement doit pouvoir fonctionner
comme un sas, permettant à l’habitant de gérer comme il l’entend, la
relation entre l’extérieur et l’intérieur.
Conventions
L’un des corrélats de cette notion de modèle culturel est celle de
conventions ; cet ensemble de modèles forme système et donne lieu à des
conventions qui définissent un accord officiel, c’est-à-dire reconnu par
tous, à l’intérieur d’une organisation sociale. Les modèles s’articulent sur
des conventions qui organisent les pratiques.
En architecture, comme l’indiquait Huet (1981), il y a des formes
derrière les mots, ces formes n’ont pas le statut d’architecture mais
qualifient l’architecture. À ce propos ce qui le frappait, disait-il, chez Le
Corbusier, c’est qu’il parlait de maison à l’aide de cinq principes négatifs
qui sont point par point, l’inverse de ce que les gens pensent lorsqu’ils
pensent « maison ». Ils pensent « ancrages au sol », « caves »,
« soubassements » et Le Corbusier propose « pilotis ». Ils pensent
« entrée » et il propose « pas d’entrée ». Ils pensent « murs » et il propose
« plan libre ». Ils pensent « toit » et il propose « terrasse et jardin ». Ils
pensent « fenêtre » et il propose « baie horizontale ». Il poursuit : « par une
espèce de renversement subtil, le fondement théorique de l’architecture
moderne se situe dans l’anti-idée de l’idée de maison. Pourtant il est clair
que le mot “fenêtre” désigne un certain nombre de perforations comprises
dans une certaine fourchette et dès qu’on passe aux extrémités, les gens
hésitent, ne reconnaissent plus, puis changent de vocable. C’est vrai pour
les éléments d’habitat comme pour les écoles, les mairies et toutes les
autres institutions. Les gens ont dans la tête une image collective et qui
ressort d’une convention établie par la mémoire collective. C’est un fait
culturel qui n’est pas immuable mais qui dure bien plus longtemps que
certaines pratiques. L’exemple de la “colonne” qui n’est plus un objet
courant mais qui est toujours fondamental dans l’inconscient collectif ou
de la “fenêtre” […] le prouve. Dans l’usage ce n’est pas seulement la
forme rectangulaire [de la fenêtre] qui compte, c’est aussi la manière
d’habiller la fenêtre, de concevoir les rebords, les épaisseurs, les distances,
les dimensions. Mais la forme mentale de la fenêtre n’est-elle pas encore
de l’architecture ? L’architecture se manifeste au moment où l’art et le
métier travaillent sur cet objet pour lui donner une forme de fenêtre qu’on
appellera “fenêtre”, et ce n’est ni la fenêtre en longueur, ni la baie vitrée, ni
la porte-fenêtre ! » (fig. 5).
Source : S. Autran.
Figure 5 : Immeubles de logements à Lyon
Hisser le drapeau des modèles, comme l’a fait H. Raymond et celui des
conventions comme le faisait Huet , a déclenché dans le petit milieu des
80

architectes un débat aussi virulent que celui des Anciens et des Modernes
au XVIII siècle. Selon eux, convoquer une certaine permanence dans
e

l’explication des formes du logement et dans celles de la ville n’a pas


manqué de pousser les partisans du « progrès » à parler de passéisme et de
complaisance démagogique. En effet, conforter l’idée que le sens des
formes leur venait de l’existence même de ce socle indéracinable, revenait
à entraver l’évolution des usagers, évolution que l’avant-garde était
chargée d’accompagner, sinon d’anticiper.
Compétence
La compétence désigne la reconnaissance de l’aptitude de l’individu à la
fois à énoncer verbalement l’espace, à le représenter graphiquement, à y
exercer des actions, bref à le produire. Elle est partagée mais elle ne
signifie pas la même chose selon qu’elle appartient au concepteur ou à
l’usager. Elle organise la lisibilité de l’espace. Elle est un outil conceptuel
qui permet lui aussi d’effectuer le va-et-vient entre le social et le spatial,
puisque l’habitant puise les fondements de sa compétence dans les
schémas culturels à sa disposition.
Déplacée de la sphère linguistique (avec sa compagne la performance)
au domaine de l’habitat par H. Raymond, puis de la ville (Berry-
Chikhaoui, Deboulet, 2000), elle est d’abord « savoir dire » puis ensuite
elle sera envisagée en « art de faire », selon l’expression de M. de
Certeau .
81

Selon H. Raymond (1984) :


« [La compétence,] c’est d’abord la capacité langagière de l’habitant
vis-à-vis de son propre logement. Il n’est pas seulement capable
d’articuler ce logement suivant l’état actuel mais il peut également le
définir virtuellement. Si quelque chose lui fait défaut dans son logement
(balcon, entrée, etc.), il le note, ou bien en tant qu’absence, ou bien en
désignant un espace qui sert de remplacement. […] La compétence
langagière fonde-t-elle une compétence pratique ? Au sens où les
développements actuels de la linguistique nomment “compétence”,
certainement. »
Cette notion a un poids particulier dans l’examen de la confrontation
entre sciences sociales et architecture parce qu’elle a contribué à légitimer
l’usager en le rendant co-producteur de son espace. Cependant, ce n’est pas
une notion si bien admise du côté des architectes, toujours enclins à
dénigrer (essentiellement sous des prétextes esthétiques) les interventions
des usagers.
Associée à celle de performance, elle permet de comprendre comment
les habitants s’engagent dans l’action (que ce soit dans l’aménagement de
leur habitat ou dans celui de leur quartier) en mobilisant leurs ressources et
leurs informations.
Bien d’autres notions ont acquis un statut scientifique pendant cette
période, allant même jusqu’à constituer des objets de recherche en soi ;
nous pensons au « chez soi » (Serfaty-Garzon, 2003), à l’appropriation de
l’espace , à la notion d’usage , à celles de qualité architecturale ou encore
82 83

d’innovation , etc. Toutes ont participé à l’édification d’un champ autour


84

de la relation entre espace et société.


Démystifier ce miracle qui fait passer de l’idée à l’action puis au produit
final – consacrant la conjugaison entre le social et le spatial – fait partie des
interrogations récurrentes de ces années où se sont confrontées sciences
sociales et architecture. Comment analyser et formaliser ce passage ?
Comment et avec quoi s’élabore le processus de conception et, finalement
comment prendre en compte spatialement les usages ?
Il semble qu’actuellement, on puisse distinguer (très grossièrement)
plusieurs niveaux de réponses :
- les uns proposent un certain nombre de notions singulières à l’aide
desquelles pourra s’effectuer cette transmutation ; c’est ce que nous
venons de voir ;
- pour d’autres, ce sera l’élaboration de check-lists, de guides
énonçant un ensemble d’éléments à prendre en compte pour arriver
à une certaine qualité (Dehan, 1999) ;
- pour d’autres encore ce sera le recours à une position plus
phénoménologique (Amphoux et Barbey, 1998) qui recommande
une observation sensible de tous les niveaux de la réalité sociale,
impliquant l’observateur lui-même : la description faisant en soi
partie du projet ;
- pour d’autres enfin, aucune recommandation n’est valable a priori,
puisque ce qui est déterminant ce sont les modalités des
coopérations qui se mettent en place (Conan, 1998) ; ce sont les
allers et retours issus des discussions des multiples intervenants (le
collectif d’énonciation) qui construiront progressivement le projet
(Toussaint, 1995).
Ce panorama rapide est bien sûr de parti pris ; il n’a pas la prétention de
recenser, ni d’ordonner toutes les approches qui ont côtoyé de près ou de
loin l’architecture ; il reflète cependant un ensemble conceptuel, porté par
un groupe d’enseignants-chercheurs issus de disciplines diverses, qui
s’interpénètrent en permanence. Faut-il parler d’école ou de mouvement ?
Il est sans doute trop tôt pour en décider. Il nous semble clair que cet
ensemble conceptuel possède une cohérence telle qu’il présente une force
opérationnelle incontournable.
1 Nous insistons sur le fait qu’il s’agit ici pour la France, d’un petit
groupe de chercheurs dont les travaux ont contribué à théoriser ces
relations.
2 R. Kuller, Architectural Psychology, New York, Hutchinson Ross,
1973.
3 International Association of People-Environment Studies.
4 R. Sommer, Milieux et modes de vie, à propos des relations entre
environnement et comportement, Paris, Infolio, coll. « Archigraphy »,
2003.
5 Il convient ici de saluer le travail de G. Barbey qui, en tant que
directeur de la collection « Archigraphy Témoignages » de Infolio,
participe à la diffusion en Europe de nombre de ces auteurs.
6 Sommer, op. cit.
7 La seizième conférence de l’IAPS (International Association of
People-Environment Studies) s’est réunie à Paris en juillet 2000 sur le
thème « Cities, social life and sustainability, which perspectives for the XXI
st
century ? ».
8 Voir l’article de G. Francescato in People, Places and Sustainability,
Moser, Pol, Bernard, Bones, Corraliza, Giuliani (éd), Hogrefe Huber
Publishers, 2003.
9 E. Hall, The Hidden Dimension, paru en 1966 et traduit en France en
1971 sous le titre La Dimension cachée, Seuil.
10 Pour la critique on se reportera à Paul-Lévy, Segaud, Anthropologie
de l’espace, Paris, Centre G. Pompidou, 1983, p. 16-18.
11 M. Young, P. Wilmott, Le village dans la ville, Paris, CCI/Centre
G. Pompidou, 1983.
12 J.-C. Chamboredon, M. Lemaire, « Proximité spatiale et distance
sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de
sociologie, XI, 1970, p. 3-33.
13 H. Coing, Rénovation urbaine et changement social, Paris, Éditions
ouvrières, 1976.
14 L’approche goffmanienne y est très présente.
15 P. Koroseck Sarfaty, Fonctions et pratiques des espaces urbains,
psychosociologie des places publiques, NEUF, 1973. ; mais également
Richardson (1982) sur les espaces publics au Costa Rica.
16 Serfaty-Garzon, Psychologie de la maison, une archéologie de
l’intimité, Montréal, Méridien, 1999 ; Le Chez soi, les territoires de
l’intimité, Paris, Armand Colin, 2003.
17 R. Lawrence, Housing, Dwelling and Homes, Design Theory,
Research, Practise, New York, J. Wiley Sons, 1987.
18 Il note par exemple que les oppositions sale/propre, public/privé,
jour/nuit qualifient l’espace domestique et le structurent dans l’esprit des
habitants (1990).
19 M. Eleb, Se construire et habiter : propositions d’analyse
psychosociale clinique, thèse de troisième cycle, Paris-VII, 1980 ; Perla
Serfaty, colloque Strasbourg (1976) sur l’appropriation de l’espace ;
A. Moles.
20 Ph. Bonnin et al., 1983.
21 Ph. Ariès, 1973.
22 G. Barbey, L’Évasion domestique, essai sur l’affectivité du logement,
Lausanne, PPIU, 1990.
23 Ph. Boudon, Pessac de Le Corbusier, Paris, Dunod, 1970.
24 A. Berque et J. Pezeu-Massabuau.
25 Colloque international sur les espaces domestiques, Paris 2002 dont
les Actes sous la direction de B. Collignon et J.-F. Staszack paraîtront en
2004 : Espaces domestiques, Paris, Bréal.
26 P.-H. Chombart de Lawe, Famille et habitation, Paris, Éd. du CNRS,
1960.
27 C. Pétonnet, « Espace, distance et dimension dans une société
musulmane », L’Homme, XII, 1972, p. 47-84.
28 A. et N. Haumont, M.G. et H. Raymond, Les Pavillonnaires, CRU,
1966, réédité en 2001 chez L’Harmattan.
29 M. Sorre, P. Gourou, P. George par exemple.
30 L’ouvrage de P. Deffontaines, L’Homme et sa maison (1972) est
typique de cette démarche qui reste essentiellement à l’extérieur du
bâtiment.
31 Dans les années 1990, l’étude de la relation complexe espace-société
fait l’objet d’un large débat chez certains géographes (Matras-Guin et
Taillard, 1992). Le terme ethnogéographie est alors proposé pour rendre
compte des catégories spatiales propres à chaque culture, conduisant à la
reconnaissance de la dimension anthropologique.
32 Voir Espaces domestiques (sous la dir. de B. Collignon et J.-
F. Staszak), actes du colloque de septembre 2002, Bréal, 2004.
33 Nous pensons à P. Clément, Ph. Bonnin, D. Pinson, J.-P. Frey, Ph.
Boudon, R. Hoddé, P. Lefèbvre, Ch. Moley, A. Guiheux, Ph. Bataille, J.-
Y. Toussaint, J.-P. Loubes, etc.
34 Ph. Dard, A. Gotman Les Habitants paysagistes, DGRST, 1978.
35 J.-Ch. Depaule, Les Sauvages de l’architecture, thèse, 1979.
36 J.-L. Massot, Les Inspirés des maisons standard, Pandora, 1980.
37 Y. Bernard et al. « Les espaces architecturaux », in R. Francès (éd.),
Psychologie de l’art et de l’esthétique, Paris, PUF, 1979.
38 Thème toujours interpellé [Link] nous. Territoires et identités dans
les mondes contemporains, sous la direction d’A. de Biase et C. Rossi,
Paris, Éditions de la Villette, 2006.
39 Utopie. Des raisons de l’architecture, l’architecture comme
problème théorique dans la lutte de classes, Paris, Anthropos, 1960.
40 On se reportera aux Cahiers de la recherche architecturale, n 13,o

Thèmes et bilans, Parenthèses, 1983.


41 P. Francastel, Peinture et Société, Paris, Gallimard, 1965.
42 H. Raymond, Les Aventures spatiales de la raison, Paris, Centre
G. Pompidou, 1984.
43 D. Lawrence et S. Low ont fait en 1990 une recension méritoire des
travaux (des trente dernières années) qui, selon elles, ont marqué le champ
« environment-behaviour » chez les géographes, anthropologues,
psychologues, sociologues, architectes, en Europe et dans les pays anglo-
saxons. Elles ont essayé d’organiser cette abondante littérature
internationale autour de quatre questions : 1) de quelle manière les formes
construites s’accommodent des conduites humaines ou s’adaptent-elles aux
besoins des hommes ? 2) Qu’est-ce que le sens d’une forme ? Comment les
formes expriment et représentent les aspects culturels ? 3) En quoi les
formes sont-elles l’expression de l’individu ? en quoi reflètent-elles la
personne ? 4) comment les sociétés produisent-elles des formes et en quoi
les formes reproduisent-elles les sociétés ?
Malgré cela on se trouve devant une multiplicité de travaux qui chacun à
sa manière, envisage les interactions entre les hommes et leur
environnement, soit sur le plan empirique, soit théorique. Même classés en
quatre rubriques, cet ensemble donne l’impression d’un corpus peu
organisé. On est pris de vertige devant l’ampleur du travail.
44 J. Dreyfus, La Société du confort ; quels enjeux, quelles illusions,
Paris, L’Harmattan, 1990.
45 M. Conan, Franck Lloyd Wright et ses clients, essai sur la demande
adressée par des familles aux architectes, PUCA, 1988.
46 L’apparition et l’utilisation généralisée de la notion d’urbanité sont
significatives.
47 Ph. Boudon, Pessac de Le Corbusier, Paris, Dunod, 1969.
48 J.-M. Léger a participé à la mise en place du Palmarès de l’habitat,
opération d’évaluation de l’innovation architecturale du ministère de
l’Équipement qui se déroula sur plusieurs années. Il synthétise cette
expérience dans « Architectes et sociologues, des hommes de bonne
volonté », in Manières d’habiter, Communication, 73, Le Seuil, 2002.
49 Ch. Depaule, L. Bourg, P. Pincemaille, Pessac, RAUC, ronéo, 1970.
50 H. Raymond, Paroles d’habitants. Une méthode d’analyse, Paris,
L’Harmattan, 2001.
51 J.-M. Léger, Derniers domiciles connus, Paris, Créaphis, 1990.
52 R. de Villanova, C. Leite, I. Raposo, Maisons de rêve au Portugal ;
V. Grimaud, L’Habitat indien moderne : espaces et pratiques, Paris,
Éditions Recherches sur les civilisations, CNRS, mémoire n 65.
o

53 H. Raymond, L’Urbain et l’Architecture : le typique et le figuré, ISU,


ronéo, 1978.
54 D. Pinson, Du logement pour tous aux maisons en tous genres,
LERSCO/PUCA, 1988.
55 A. Deboulet, « L’interdisciplinarité entre socio-anthropologie et
architecture, bilan pédagogique », Lieux communs, Les Cahiers du LAUA,
n 7, 2003, p. 101-115.
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56 Séchet P., Daniel-Lacombe E., Laforgue J.-D., La Méthode


générative, programmation et conception de l’habitat des personnes âgées,
CSTB/PUCA, 1995.
57 On pense à Forde par exemple, Habitat, Economy and Society dont le
classement repose sur la classique distinction entre peuples chasseurs,
pasteurs, agriculteurs. Une telle association est remise en cause par nombre
d’anthropologues aujourd’hui.
58 Nous en parlerons dans le chapitre « Transformer ».
59 En dehors de la France il faut mentionner le travail de revue critique
très exhaustif, effectué par D. Lawrence et S. Low, 1990, p. 453-505.
60 F. de Singly, Habitat et relations familiales, PUCA, 1995 ; Bernand
C., Ségrégation, exclusions, solitudes urbaines, PUCA, 1995 ; Champy F.,
L’Architecte, le Sociologue et l’Habitant, PUCA, 1995 ; Authier J.-Y.,
Grafmeyer Y., Les Relations sociales autour du logement, PUCA, 1995.
61 M. Segaud, C. Bonvalet, J. Brun, L’État des savoirs, Paris, La
Découverte, 1998.
62 C. Bonvalet, J. Brun, M. Segaud, Logement et habitat, bibliographie
commentée, Paris, La Documentation française, Paris, 2000 ; M. Segaud, J.
Brun, J.-C. Driant, 2003.
63 J.-Y. Toussaint, Projets et usages urbains, fabriquer et utiliser les
dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain, habilitation à diriger des
recherches, Lyon-II, 2003.
64 F. Champy, L’Architecte, le Sociologue et l’Habitant, la prise en
compte des usages dans la conception du logement social, Plan
« Construction et Architecture », collection « Recherche », n 88, 1997.
o

65 On en trouvera un bilan-évaluation dans le travail d’Habilitation à


Diriger des Recherches de J.-M. Stébé (2000).
66 Qui peut s’expliquer par la particularité française du peu de mobilité
des chercheurs (donc des objets de recherche), du système de financement
de la recherche et de la permanence de certains de ses gestionnaires au sein
des institutions.
67 Daniel Pinson dans son ouvrage Usage et architecture (L’Harmattan,
1993) repère un certain nombre de travaux théoriques d’architectes
s’inspirant des sciences sociales comme Hassan Fathy, R. Venturi,
A. Rossi et J. Turner.
68 H. Raymond, L’Architecture, les aventures spatiales de la raison, op.
cit., 1984 ; J.-M. Léger, Derniers Domiciles connus, enquête sur les
nouveaux logements, Paris, Créaphis, 1990 ; A. Mollet, Les Habitants
prennent la parole, PCA, 1981 ; F. Champy, Commande publique
d’architecture et marché du travail des architectes, thèse, EHESS, 1995.
69 P. Fareri, « Ralentir, notes sur l’approche participative du point de
vue des politiques publiques » in L’Usage du projet, Paris, Payot, 2000,
p. 17-37.
70 M. Segaud, J.-M. Stebe, La Concertation dans les grandes
opérations d’aménagement, ronéo, Club des maîtres d’ouvrage, 1997.
71 Arpenteurs, collectif, « L’ATU de Grande Synthe », in L’Usage du
projet, op. cit., 2000, p. 103-109.
72 R. Hoddé, J.-M. Léger « Architectures singulières, qualités plurielles
Serge et Lipa Goldstein, Y. Lion, B. Paurd » in Qualité architecturale et
innovation, t. II, PUCA, coll. « Recherche », n 113, 1999.
o

73 H. Raymond, L’Architecture, les aventures spatiales de la raison,


Paris, Centre G. Pompidou, 1984.
74 H. Raymond, M. Segaud, Un espace architectural, Le Corbusier,
Bruxelles, Cahiers du Centre d’études architecturales, n 11, 1971 ;
o

« L’espace architectural : approche sociologique », in Vers une nouvelle


civilisation ? Hommage à G. Friedmann, Paris, Gallimard, 1973.
75 « Le type, cette abstraction de propriétés spatiales communes à une
classe d’édifices est une structure de correspondance entre un espace
projeté ou construit et les valeurs différentielles que lui attribue le groupe
social auquel il est destiné… il permet de classer et de nommer les
édifices ; il est un élément signifiant de la lecture de l’espace de la ville,
comme signifiant d’un ensemble de pratiques reconnues par les membres
du corps social » Devillers, « Typologie de l’habitat et morphologie
urbaine », in Architecture d’aujourd’hui, n 174, 1974, p. 18.
o

76 H. et M.G. Raymond, N. et A. Haumont, Les Pavillonnaires, 1966 ;


rééd. L’Harmattan, 1998, op. cit.
77 C. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.
78 J.-Y. Toussaint, Projets et usages urbains, fabriquer et utiliser les
dispositifs techniques et spatiaux de l’urbain, op. cit., 2003.
79 H. Raymond, « Habitat, modèles culturels et architecture »,
Architecture d’aujourd’hui, n 174, 1974, p. 50-53.
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80 B. Huet disait que dans le système ancien, ce qui revient souvent


c’est le terme de convenance ; c’est le terme de l’échange qui s’adresse
aussi bien au client qu’à l’ensemble du corps social.
81 M. de Certeau, L’Invention du quotidien, arts de faire, Paris, Union
Générale d’Éditions, coll. « 10/18 », 1980.
82 Ph. Chombart de Lauwe, « Appropriation de l’espace et changement
social », Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXVI, 1979, p. 141-
150 ; Pinson D., Usage et architecture, Paris, L’Harmattan, 1993 ; J.-P.
Flamand, L’Abécédaire de la maison, Paris, Éd. de la Villette, 2004 ;
« Appropriation », p. 17-19, Dictionnaire du logement et de l’habitat.
83 L’Usage du projet, sous dir. Söderström O., Cogato Lanza O.,
Lawrence R., Barbey G., Paris, Payot, 2000.
84 Ph. Dehan, Qualité architecturale et innovation, PUCA, Recherche,
n 112, 1999 ; collectif de chercheurs Études de cas, PUCA, n 113.
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