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Technique et Nature Humaine

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Vous trouverez ici une sélection d’extraits de textes précisément choisis pour leur rapport au

sujet

la technique menace-t-elle de dénaturer la nature humaine ?

Vous aurez à rédiger sur table aux alentours du 15 novembre, en 2h, le développement de la
dissertation en n’utilisant QUE ces références, celles que vous voudrez (pas toutes !), mais
aucune autre : inutile d’aller chercher ailleurs des tentations diverses.
Vous ne pourrez pas bénéficier du support des textes le jour de l’épreuve, mais vous disposerez
de vos brouillons.

Pour préparer cette rédaction, il vous faut pendant les vacances lire les textes, pour vous aider à
cerner les enjeux de la question posée, et identifier les thèses et les positions de ces textes, afin
de formuler des arguments qui seraient utiles en dissertation.

D’ici à mi-novembre, vous devrez avoir


- élaboré un problème, càd un paradoxe ;
- conçu le plan, càd l’argumentation par laquelle vous allez résoudre votre
problème.

Si vous voulez me soumettre à la rentrée vos pistes de réflexion et de problématisation, c’est


volontiers.
Il y a beaucoup de textes, vous pouvez ne pas tous les travailler, évidemment.

Pour vous accompagner et afin d’éviter des contre-sens complets, je vous propose ci-dessous,
pêle-mêle, de rapides paragraphes qui formulent chacun la thèse de l’un des textes : à vous
d’essayer d’identifier à quel extrait chaque thèse correspond. Vous pourrez ainsi vous assurer que
vous avez bien saisi les intentions et arguments de chaque extrait, sans faire dire autre chose aux
textes que ce qu’ils disent effectivement (nous ferons la correction de ce petit jeu à la rentrée).

1. La technique omniprésente est indifférente au sort des individus qui l’emploient, et le monde de
l’industrie ou de l’entreprise se cale plus sur le rythme de la technique que sur celui des humains.
2. La technique est ce par quoi je parfais mon être et me transforme moi-même.
3. La technique, qui devait nous libérer des contraintes de la nature contre lesquels nous ne
pouvions pas lutter quand nous étions nus, est devenue maintenant une menace, nous n’avons plus
de boussole morale pour anticiper ses dangers et les révolutions qu’elle va engendrer.
4. En utilisant une technique, de l’esprit ou du corps, c’est-à-dire en travaillant, l’homme ne fait pas
que transformer le monde, il se transforme lui-même.
5. Pourquoi le travail, le stockage, et la performance technique ont introduit la propriété privée, et
donc la comparaison entre les hommes, et donc ont introduit la guerre. La technique abîme
l’homme et les relations humaines.
6. La science et la technique guidée par la science participent à un processus général de
désenchantement du monde.
7. La technologie a rendu possible une nouvelle société du contrôle. Il reste à se demander si cela
nourrit une émancipation ou un assujettissement des humains.
8. La mécanisation transforme le travail de l'ouvrier, qui est réduit à une opération parcellaire,
insignifiante et servile, et les machines sont un instrument politique de la domination d'une classe
sociale sur une autre.
9. Comment l’homme est plus homo faber qu’homo sapiens : la technique parfait, réalise l’homme. Là
où on s’est enorgueilli des facultés intellectuelles de notre espèce, on aurait mieux fait peut-être
d’admirer la puissance technique et fabricatrice dont elle est capable.
10. L’emprise technologique est telle, le pouvoir des détenteurs de l’expertise technologique est tel
qu’ils en deviennent les nouveaux dirigeants politiques, tant ils représentent un groupe
financièrement et technologiquement dominateur, comme si l’efficacité technologique devenait
nécessairement une autorité législative : il faut au contraire reconquérir le droit à un contrôle
démocratique des normes, des usages et des envahissantes habitudes technologiques.
11. Tout se passe comme si la nature laissait à l’humain la possibilité d’outrepasser sa réalité
mécanique, biologique, mais à condition qu’il tire de lui-même, de sa raison, du déploiement de sa
liberté, par ses efforts et son mérite, la perfection par laquelle il va exercer ses dispositions
naturelles, en inventant la technique, la science, la morale ou la philosophie. Notre nature ne nous
facilite pas la tâche de la survie, mais nous accorde ce qui est nécessaire, à condition que nos efforts
nous rendent dignes de mériter finalement une vie plus facile grâce à la technique, en exerçant ces
facultés.
12. Il est vain de hurler contre le progrès technique en craignant qu’il nous abîme et qu’il abîme la
nature : la technique, c’est la manière normale dont les humains s’adaptent et adaptent leur milieu
naturel, en intégrant cette nature au nouveau milieu naturel qu’ils font ainsi apparaître : le progrès
technique contribue à une nouvelle organisation de l’univers, et il est naturel que cette
transformation du monde ait lieu.
13. Non seulement la science nous rend plus habiles dans l’artisanat, dans l’industrie, dans la
technique, donc dans l’efficacité pratique, mais surtout elle permet que nous ayons une
connaissance théorique des lois de la nature, une compréhension des phénomènes naturels, ce qui
nous permet de connaître les phénomènes, donc de les anticiper, de les prévoir, et peut-être même
de les contrôler ou les exploiter.
14. Il y a des technologies dont le principe même, et pas seulement leur usage, est délétère et qui
ont des effets sociaux et anthropologiques très puissants, dont l’économie peut profiter : les
technologies de captation de l’attention, celles qui ne requièrent jamais le consentement (la
reconnaissance dans l’espace public). Ou pourquoi la fameuse phrase « ce n’est pas la technologie
le problème, c’est ce qu’on en fait » est une bêtise.
16. La technologie a rendu possible une nouvelle société du contrôle. Il reste à se demander si cela
nourrit une émancipation ou un assujettissement des humains.
17. Il est devenu difficile de discuter l’omniprésence de la technique, qui est un fait. Reste à
connaitre la valeur des effets et conséquences de ce fait.
18. Une sorte de ré-inversion du déterminisme technologique: le système technicien nous semble
développer de manière autonome des fins propres. Si l’on regrette qu’elles soient contraires à la
liberté humaine, et si l’on s’étonne de cette apparente autonomie de la technique, c’est seulement
parce qu’on ne voit pas que le capitalisme numérique a un rôle actif dans ce divorce entre progrès
technique et progrès social, mais ce divorce a malheureusement bien lieu.
19. Nos sociétés industrialisées et technologiques ont créé de nouvelles habitudes de vie devenues
si banales et indiscutables qu’elles nous soumettent : la technologie et ce qu’elle rend possible nous
ont aliénés, le progrès est à lui-même sa propre justification.
20. Comment les nouvelles technologies, par exemple dans l’information ou la communication, ou
l’industrie par la gestion des stocks et la production à la demande, ont complètement transformé le
rapport au monde des usagers, leur rapport à la temporalité, à l’urgence, à la vie privée : la
rationalisation du travail en est une manifestation supplémentaire.
21. Il est devenu difficile de discuter l’omniprésence de la technique, qui est un fait. Reste à
connaitre la valeur des effets et conséquences de ce fait.
22. Il y a des technologies dont le principe même, et pas seulement leur usage, est délétère et qui
ont des effets sociaux et anthropologiques très puissants, dont l’économie peut profiter : les
technologies de captation de l’attention, celles qui ne requièrent jamais le consentement (la
reconnaissance dans l’espace public). Ou pourquoi la fameuse phrase « ce n’est pas la technologie
le problème, c’est ce qu’on en fait » est une bêtise.
23. Les progrès de l’art et de la technique par lesquels nous modifions et perfectionnons notre être
en inventant la culture ne viennent pas modifier et altérer notre nature, mais bien plus la prolonger,
la perfectionner : la culture et la technique sont les développements logiques et naturels de ce que
la nature elle-même nous a donné.
24. Il faut même dépasser le thème de l'être humain fabricant d'outils et aller plus loin : nous
sommes, par définition, des cyborgs-nés.
25. Nous en sommes venus au point de complètement nous identifier à nos marchandises, à notre
confort, à la performance technologique dont nous croyons avoir besoin, de manière si immédiate
que même la distance entre l’être et l’avoir, qu’introduiraient l’esprit critique et la dimension
intérieure de notre esprit, si on prenait le temps d’y réfléchir, a disparu. Nous finissons par admettre
l’idée que posséder des objets est une règle de la société. Aliénés, nous en venons à nous réjouir de
cette situation, parce que cette identification est tellement partout qu’on finit par l’alimenter et y
trouver plaisir et gratification.
26. Contrairement à l’outil qu’on utilise individuellement, pour satisfaire un besoin précis et dans
un but instrumental, le système technologique dans lequel nous sommes désormais et qui nous
enserre dans ses ramifications, ses réseaux et ses nouveaux objets de tentation et de consommation,
semble avoir sa propre autonomie, et l’évolution technologique sa vie propre, comme si son progrès
était inéluctable : la technologie semble engendrer toujours davantage de technologie.
27. Il n’existe pas de nature humaine commune ; craindre que l’homme soit altéré ou dé-naturé
peut n’avoir de toute façon aucun sens.
28. Le technosolutionnisme : Et si finalement, la technologie parvenait à nous sauver face au
réchauffement climatique ? Capturer le dioxyde de carbone, refroidir les océans ou encore modifier
le régime des pluies, ces idées font leur chemin…
29. Il faut étudier ce qui dans la technique, nous fait peur, pour anticiper nos prochains devoirs
moraux, à l’égard des générations futures : c’est l’humanité à venir qu’il faut défendre contre les
excès destructeurs de la technique, en réalisant que ce n’est pas parce qu’une technique ou une
performance est possible, qu’elle est souhaitable ; il y a des réussites technologiques dont on devient
victimes, captifs.
■ « Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence? Cela signifie que l'homme existe
d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit
l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il
se sera fait.
Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non
seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se
veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe
de l'existentialisme.
C'est aussi ce qu'on appelle la subjectivité, et que l'on nous reproche sous ce nom même. Mais que
voulons-nous dire par là, sinon que l'homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car
nous voulons dire que l'homme existe d'abord, c'est-à-dire que l'homme est d'abord ce qui se jette vers un
avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. L'homme est d'abord un projet qui se vit
subjectivement, au lieu d'être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n'existe préalablement à ce
projet; rien n'est au ciel intelligible, et l'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être. Non pas ce qu'il
voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c'est une décision consciente, et qui est
pour la plupart d'entre nous postérieure à ce qu'il s'est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti,
écrire un livre, me marier, tout cela n'est qu'une manifestation d'un choix plus originel, plus spontané que ce
qu'on appelle volonté.
Mais si vraiment l'existence précède l'essence, l'homme est responsable de ce qu'il est. Ainsi, la
première démarche de l'existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu'il est et de faire
reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que l'homme est responsable
de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est
responsable de tous les hommes. » Sartre, L’existentialisme est un humanisme.
■ [Link]
17-janvier-2023-7021087?fbclid=IwAR0i--hX4uNazT0pmuN6Sky0CQXQ2MvjLmNWSWVrR-
tAx_xAZmm5Qq7Y62Y

■ « Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à
coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se
peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec
des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un
mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et à des arts qui n’avaient pas
besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient
l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès
l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir
des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes
forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles
on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.
La métallurgie et l’agriculture furent les deux arts dont l’invention produisit cette grande révolution. Pour le
poète, c’est l’or et l’argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et
perdu le genre humain ; aussi l’un et l’autre étaient-ils inconnus aux sauvages de l’Amérique qui pour cela
sont toujours demeurés tels ; les autres peuples semblent même être restés barbares tant qu’ils ont pratiqué
l’un de ces arts sans l’autre ; et l’une des meilleures raisons peut-être pourquoi l’Europe a été, sinon plus tôt,
du moins plus constamment et mieux policée que les autres parties du monde, c’est qu’elle est à la fois la
plus abondante en fer et la plus fertile en blé. » Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi
les hommes, 2ème partie.

■ « Prenons comme exemple une filature de coton. Pour que le coton se transforme en fil, il doit
subir au moins six opérations successives et différentes qui, la plupart du temps, s'effectuent dans des locaux
différents. En outre, il faut un ingénieur pour tenir les machines en marche et les surveiller, des mécaniciens,
chargés des réparations courantes, et un grand nombre d'ouvriers pour le transport des produits d'un atelier
à l'autre, etc. Tous ces travailleurs hommes, femmes et enfants sont obligés de commencer et de finir leur
travail à des heures déterminées par l'autorité de la vapeur qui n'a cure de l'autonomie des individus. » Engels,
De l'autorité.
■ « Sans aucun doute, le motif le plus puissant qui pèse sur nous comme un interdit, le motif qui
nous empêche de remettre en question les structures de cette civilisation et de nous lancer dans la voie de
la révolution nécessaire, c'est le respect du fait. [...] Actuellement, le fait constitue la raison dernière, le critère
de vérité. Il n'y a pas de jugement à porter sur lui, estime-t-on, il n'y a qu'à s'incliner. Et dès lors que la
technique, l'État ou la production sont des faits, il convient de s'en accommoder. Nous avons là le nœud de
la véritable religion moderne : la religion du fait. » Ellul, Présence au monde moderne, 1948.
+ « Aujourd’hui, le moyen se justifie par lui-même, on a dépassé le temps du principe “la fin justifie
les moyens”. Bien entendu, il y a encore des (gens) qui soutiennent cette idée (…). Mais en réalité, tout cela,
c’est de l’idéologie, en accord avec une époque où l’homme était (encore) maître, spirituellement et
matériellement, de ses moyens, où il avait le choix entre plusieurs sortes de moyens (…). Est déclaré “bien”
ce qui réussit, “mal” ce qui échoue. (…) Aucun jugement de valeur n’est porté sur un moyen technique ».
op. cit., p. 39.

■ « En ce qui concerne l’intelligence humaine, on n’a pas assez remarqué que l’invention mécanique
a d’abord été sa démarche essentielle, qu’aujourd’hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication
et de l’utilisation d’instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi
tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les modifications de l’humanité
retardent d’ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et même sociales
survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets
profonds d’une invention se font remarquer lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté. Un
siècle a passé depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à ressentir la
secousse profonde qu’elle nous a donnée. La révolution qu’elle a opérée dans l’industrie n’en a pas moins
bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en
voie d’éclore. Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes
lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu’on s’en souvienne
encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-
être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée ; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions
nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que
l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence,
nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce
qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des
outils à faire des outils et, d’en varier indéfiniment la fabrication. » Bergson, L’Évolution créatrice, Chapitre II,
« Les grandes directions de l’évolution de la vie : torpeur, intelligence, instinct »

■ « [...] L’un des plus fâcheux aspects de la société industrielle avancée : le caractère rationnel de
son irrationalité. Cette civilisation produit, elle est efficace, elle est capable d’accroître et de généraliser le
confort, de faire du superflu un besoin, de rendre la destruction constructive (...). Les gens se reconnaissent
dans leurs marchandises, ils trouvent leur âme dans leur automobile, leur chaîne de haute-fidélité, leur
maison à deux niveaux, leur équipement de cuisine. Le mécanisme même qui relie l’individu à sa société a
changé et le contrôle social est au cœur des besoins nouveaux qu’il a fait naître.
Aujourd’hui la réalité technologique a envahi cet espace privé et l’a restreint. L’individu est
entièrement pris par la production et la distribution de masse et la psychologie industrielle a depuis
longtemps débordé l’usine.
Cette identification immédiate, automatique (…) apparaît dans la civilisation industrielle avancée.
[...] Une organisation et une gestion élaborées et scientifiques ont créé cette « immédiateté » nouvelle. Dans
ce processus la dimension « intérieure » de l’esprit qui pourrait provoquer une opposition au statu quo s’est
restreinte. La perte de cette dimension où la pensée négative trouvait sa force — la force critique de la
Raison — est la contrepartie idéologique du processus matériel au moyen duquel la société industrielle fait
taire et réconcilie les oppositions. Le progrès technique fait que la Raison se soumet aux réalités de la vie et
qu’elle devient de plus en plus capable de renouveler dynamiquement les éléments de cette sorte de vie (...).
Si les individus se retrouvent dans les objets qui modèlent leur vie, ce n’est pas parce qu’ils font la loi des
choses, mais parce qu’ils l’acceptent — non comme une loi physique mais en tant que loi de leur société.
(…) Le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence
qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion
mais une réalité. Pourtant cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est
devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée. Il n’y a plus qu’une
dimension, elle est partout et sous toutes les formes. Les réalisations du progrès défient leur mise en cause
idéologique aussi bien que leur justification (...). » Herbert Marcuse, L’Homme unidimensionnel.

■ « Lorsqu’on clame, à grands cris, que la technique moderne nous prive de notre nature, on
commet une faute de jugement. Le seul spectacle que l’on veuille contempler est celui des fusées, des
appareils géants, des machines productives, des villes qui refoulent les arbres et les animaux, détruisant la
mesure d’une existence conçue par et pour un individu. On oublie, ce faisant, de voir que ces fusées et ces
machines incarnent d’autres forces matérielles, dont l’éclosion et l’existence sont normales. Le milieu naturel
n’est pas vaincu, diminué par des techniques, mais modifié par un autre milieu naturel auquel il s’intègre.
Les artifices contemporains représentent une composition d’éléments, de pouvoirs, de lois, manifestent une
architecture de l’univers. Leur extension conduit, on le sait, à abandonner non seulement les techniques
établies, mais aussi les éléments, les règles qui définissaient un ordre du monde parfaitement naturel. Un art
ne fait pas reculer la nature : mais un état de celle-ci est bouleversé par l’apparition d’un autre état. Cela ne
signifie pas la transformation du monde naturel en monde technique, mais l’évolution du monde naturel lui-
même. » Serge Moscovici, Essai sur l’histoire humaine de la nature.
■ [Link]
■ « Peut-être sommes-nous déjà des cyborgs (...). Le cyborg est une puissante icône culturelle de la
fin du XXe siècle. Il évoque des images d’hybrides homme-machine et la connexion physique de la chair et
des circuits électroniques. Mon but est de réinterpréter cette image et de la remodeler, afin d’en faire, de
manière détournée, une révélation (bizarremment) de notre propre nature biologique. Car, ce qui est spécial
dans les cerveaux humains, et ce qui explique le mieux les caractéristiques distinctives de l’intelligence
humaine, c’est précisément la capacité à entrer dans des relations profondes et complexes avec des artefacts,
des accessoires et des instruments non-biologiques. Mais cette capacité ne dépend pas de connexions
physiques de fils et d’implants, elle dépend plutôt de notre ouverture à des dispositifs de traitement
d’informations. (...) Il s’agit de dépasser le thème familier de « l’homme fabricant d’outils » et de franchir
une étape cruciale. Beaucoup de nos outils ne sont pas de simples accessoires ou instruments externes, mais
font intégralement et profondément partie des procédés de résolution de problèmes que nous considérons
désormais comme caractéristique de l’intelligence humaine. Il vaut mieux concevoir ces outils comme des
éléments à part entière de ce système de traitement d'informations qui constitue nos esprits. » Andy Clark,
Natural-Born Cyborgs: Minds, Technologies, and the Future of Human Intelligence, 2004, p.3-6.

■ « Faisons-nous une idée claire, tout d'abord, de ce que signifie pratiquement en fait cette
rationalisation par la science et par la technique guidée par la science. (...) L'intellectualisation et la
rationalisation croissantes ne signifient (...) pas une connaissance générale toujours plus grande des
conditions de vie dans lesquelles nous nous trouvons. (...) [E]lles signifient quelque chose d'autre : le fait de
savoir ou de croire que, si on le voulait seulement, on pourrait à tout moment l'apprendre, qu'il n'y a donc
en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui entre en jeu, que l'on peut bien plutôt maîtriser
toute chose (en principe) par le calcul. Cela signifie le désenchantement du monde. Nous n'avons plus (...)
à recourir à des moyens magiques pour maîtriser les esprits et les solliciter. Bien plutôt, des moyens
techniques et le calcul sont disponibles à cet effet. C'est cela, avant tout, que signifie l'intellectualisation en
tant que telle. » Max Weber, Le savant et la politique, « La profession et la vocation de savant », éd. La
Découverte, 2003, p.83-84.

■ « Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore
connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement
consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui (...). La promesse de la
technique moderne s’est inversée en menace (...). Ce que l’homme peut faire aujourd’hui et ce que par la
suite il sera contraint de continuer à faire, dans l’exercice irrésistible de ce pouvoir, n’a pas son équivalent
dans l’expérience passée. Toute sagesse héritée, relative au comportement juste, était taillée en vue de cette
expérience. Nulle éthique traditionnelle ne nous instruit donc sur les normes du « bien » et du « mal »
auxquelles doivent être soumises les modalités entièrement nouvelles du pouvoir et de ses créations
possibles. La terre nouvelle de la pratique collective, dans laquelle nous sommes entrés avec la technologie
de pointe, est encore une terre vierge de la théorie éthique.
(…) Qu’est-ce qui peut servir de boussole ? L’anticipation de la menace elle-même ! C’est seulement dans
les premières lueurs de son orage qui nous vient du futur, dans l’aurore de son ampleur planétaire et dans la
profondeur de ses enjeux humains, que peuvent être découverts les principes éthiques, desquels se laissent
déduire les nouvelles obligations correspondant au pouvoir nouveau. Cela, je l’appelle « heuristique de la
peur ». » Hans Jonas, Le principe responsabilité.

■ «Un impératif adapté au nouveau type de l’agir humain et qui s’adresse au nouveau type de sujets
de l’agir s’énoncerait à peu près ainsi : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec
la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; ou pour l’exprimer négativement : « Agis de
façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie » ; ou
simplement : « Ne compromets pas les conditions pour la survie indéfinie de l’humanité sur terre » ; ou
encore, formulé de nouveau positivement : « Inclus dans ton choix actuel l’intégrité future de l’homme
comme objet secondaire de ton vouloir ». (…)
Or le nouvel impératif affirme précisément que nous avons bien le droit de risquer notre propre vie, mais
non celle de l’humanité ; et qu’Achille avait certes le droit de choisir pour lui-même une vie brève, faite
d’exploits glorieux, plutôt qu’une longue vie de sécurité sans gloire (sous la présupposition tacite qu’il y
aurait une postérité qui saura raconter ses exploits), mais que nous n’avons pas le droit de choisir le non-
être des générations futures à cause de l’être de la génération actuelle et que nous n’avons même pas le droit
de le risquer. (…)
Par le type et la simple grandeur de ses effets boule de neige, le pouvoir technologique nous pousse en avant
vers des buts du même type de ceux qui formaient autrefois la réserve des utopies. Pour l’exprimer autrement
: ce qui n’était que jeux hypothétiques et peut-être éclairants de la raison spéculative, le pouvoir
technologique les a transformés en des esquisses concurrentes de projets exécutables et, en faisant notre
choix, nous devons choisir entre les extrêmes d’effets lointains et en grande partie inconnus. L’unique chose
que nous puissions réellement savoir à leur sujet est leur extrémisme en tant que tel, qu’ils concernent la
situation globale de la nature sur notre planète et l’espèce des créatures qui doivent ou ne doivent pas la
peupler. L’extension inévitablement « utopique » de la technologie moderne fait que la distance salutaire
entre desseins quotidiens et desseins ultimes, entre des occasions d’exercer l’intelligence ordinaire et des
occasions d’exercer une sagesse éclairée, se rétrécit en permanence. (…) La sagesse nous est le plus
nécessaire précisément alors que nous y croyons le moins. (...) L’expérience a prouvé que les développements
déclenchés à chaque fois pour l’agir technologique afin de réaliser des buts à court terme ont tendance à se
rendre autonomes, c’est-à-dire à acquérir leur propre dynamique contraignante (...). Ce qui a été commencé
nous ôte l’initiative de l’agir (...). Même s’il se peut que « nous prenions en main notre propre développement
», celui-ci échappera à nos mains simplement du fait qu’il s’est incorporé son impulsion et plus que partout
ailleurs vaut ici la loi qu’alors que le premier pas relève de notre liberté, nous sommes esclaves du second et
de tous ceux qui suivent. Ainsi au constat que l’accélération du développement alimenté technologiquement
ne laisse plus le temps pour des corrections automatiques s’ajoute le constat ultérieur que pendant le temps
que malgré tout nous avons encore à notre disposition, la correction devient de plus en plus difficile et la
liberté pour la faire diminue continuellement. Cela renforce l’obligation de veiller aux commencements,
accordant la priorité aux possibilités de malheur fondées de manière suffisamment sérieuse (...) par rapport
aux espérances - même si celles-ci ne sont pas moins fondées. (...)
Aujourd’hui, sous la forme de la technique moderne, la technè s’est transformée en poussée en avant infinie de
l’espèce et en son entreprise la plus importante. On serait tenté de croire que la vocation de l’homme consiste
dans la progression, en perpétuel dépassement de soi, vers des choses toujours plus grandes et la réussite
d’une domination maximale sur les choses et sur l’homme lui-même semblerait être l’accomplissement de
sa vocation. Ainsi le triomphe de l’homo faber sur son objet externe signifie-t-il en même temps son triomphe
dans la constitution interne de l’homo sapiens, dont il était autrefois une partie servile. En d’autres termes :
indépendamment même de ses œuvres objectives, la technologie reçoit une signification éthique par la place
centrale qu’elle occupe désormais dans la vie subjective des fins humaines. Sa création cumulative, à savoir
l’environnement artificiel qui se propage, renforce par un perpétuel effet rétro-actif les forces particulières
qui l’ont engendrée : le déjà créé oblige à leur mise en œuvre inventive toujours recommencée, dans sa
conservation et dans son développement ultérieur et elle la récompense par un succès accru - qui de nouveau
contribue à sa prétention souveraine. Ce feed-back positif de la nécessité fonctionnelle et de la récompense
- dans la dynamique duquel il ne faut pas oublier l’orgueil de la performance - nourrit la prédominance
croissante d’un des côtés de la nature humaine sur tous les autres et elle le fait inévitablement à leurs dépens.
Si rien ne réussit tant que la réussite, rien ne rend davantage captif que la réussite. » Hans Jonas, Le principe responsabilité
(1979), trad. J. Greisch, Éd. du Cerf, 1990, pp 7-8, 40, 43, 55-56.

■ « Mais sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que,
commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent
conduire et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais
les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le
bien général de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient
fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique,
par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les
autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos
artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi
nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une
infinité d’artifices qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les
commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans
doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’état d’esprit dépend
si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque
moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’ici, je crois que
c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. » R. Descartes, Discours de la méthode, 6è partie.

■ « La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même tout ce qui dépasse l’agencement mécanique de son
existence animale, et qu’il ne participe à aucune autre félicité ou perfection que celle qu’il s’est créée lui-même, indépendamment
de l’instinct par sa propre raison. - En effet la nature ne fait rien en vain, et elle n’est pas prodigue dans l’emploi
des moyens pour atteindre ses buts. En munissant l’homme de la raison et de la liberté du vouloir qui se
fonde sur cette raison, elle indiquait déjà clairement son dessein en ce qui concerne la dotation de l’homme.
Il ne devait pas être gouverné par l’instinct, ni secondé et informé par une connaissance innée ; il devait bien plutôt tirer tout de
lui-même. Le soin d’inventer ses moyens d’existence, son habillement, sa sécurité et sa défense extérieure
(pour lesquelles elle ne lui avait donné ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les crocs du chien,
mais seulement des mains), tous les divertissements qui peuvent rendre la vie agréable, son intelligence, sa
sagesse même, et jusqu’à la bonté de son vouloir, devaient être entièrement son œuvre propre. La nature
semble même s’être ici complu à sa plus grande économie, et avoir mesuré sa dotation animale au plus court
et au plus juste en fonction des besoins les plus pressants d’une existence à ses débuts ; comme si elle voulait
que l’homme, en s’efforçant un jour de sortir de la plus primitive grossièreté pour s’élever à la technique la plus poussée, à la
perfection intérieure de ses pensées, et (dans la mesure où c’est chose possible sur terre) par là jusqu’à la félicité, en
doive porter absolument seul tout le mérite, et n’en être redevable qu’à lui-même ; c’est comme si elle avait attaché
plus d’importance chez l’homme à l’estime raisonnable de soi qu’au bien-être. Car le cours des choses
humaines est hérissé d’une foule d’épreuves qui attendent l’homme. Il semble bien que la nature n’ait pas eu du
tout en vue de lui accorder une vie facile, mais au contraire de l’obliger par ses efforts à s’élever assez haut pour qu’il se rende
digne, par sa conduite, de la vie et du bien-être.
Ce qui demeure étrange ici, c’est que les générations antérieures semblent toujours consacrer toute
leur peine à l’unique profit des générations ultérieures pour leur ménager une étape nouvelle, à partir de
laquelle elles pourront élever plus haut l’édifice dont la nature a formé le dessein, de telle manière que les
dernières générations seules auront le bonheur d’habiter l’édifice auquel a travaillé (sans s’en rendre compte
à vrai dire) une longue lignée de devanciers, qui n’ont pu prendre personnellement part au bonheur préparé
par elles. Mais, si mystérieux que cela puisse être, c’est bien là aussi une nécessité, une fois que l’on a admis
ce qui suit : il doit exister une espèce animale détentrice de raison et, en tant que classe d’êtres raisonnables
tous indistinctement mortels, mais dont l’espèce est immortelle, elle doit pourtant atteindre à la plénitude
du développement de ses dispositions. Kant, Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, Troisième
proposition, trad. Piobetta, Denoël, Médiations, 1947 (1985), pp.29-31.

■ « [Le] capital (...) abuse du mécanisme pour transformer l’ouvrier dès sa plus tendre enfance en
parcelle d’une machine qui fait elle-même partie d’une autre. (...) Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier
se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine. Là le mouvement de l’instrument de travail part de
lui ; ici il ne fait que le suivre. Dans la manufacture, les ouvriers forment autant de membres d’un mécanisme
vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux. (...)
[L]e travail mécanique (...) empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de
l’esprit. (...) [L]a machine ne délivre pas l’ouvrier du travail mais dépouille le travail de son intérêt. Dans
toute production capitaliste en tant qu’elle ne crée pas seulement des choses utiles mais encore de la plus-
value, les conditions du travail maîtrisent l’ouvrier, bien loin de lui être soumises, mais c’est le machinisme
qui le premier donne à ce renversement une réalité technique. Le moyen de travail converti en automate se
dresse devant l’ouvrier pendant le procès de travail, (...) domine et pompe sa force vivante. La grande
industrie mécanique achève enfin, comme nous l'avons déjà indiqué, la séparation entre le travail manuel et
les puissances intellectuelles de la production qu'elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail.
L'habileté de l'ouvrier apparaît chétive devant la science prodigieuse, les énormes forces natu­relles, la
grandeur du travail social incorporées au système mécanique, qui constituent la puissance du Maître. Dans
le cerveau de ce maître, son monopole sur les machines se confond avec l’existence des machines. (...) La
subordination technique de l'ouvrier à la marche uniforme du moyen de travail (...) [crée] une discipline de
caserne, parfaitement élaborée dans le régime de fabrique. » Karl Marx, Le Capital, Livre I, ch. XV, IV

■ « Globalement, le principe de la production du juste-à-temps, appliqué primitivement à l’industrie


automobile (Toyota en est l’inventeur) a été généralisé (...) à la quasi totalité des secteurs d’activité. Sur quoi
repose-t-il ? Sur le pilotage par l’aval de la production de biens ou de services (on produit juste pour la
demande exprimée) qui exige une production en flux tendu (sans stocks intermédiaires) commandée de
l’aval vers l’amont, pour satisfaire les clients. (...) [Ce] (...) flux tendu n’est possible qu’avec un suivi très
précis de son déroulement qui nécessite de traiter des volumes considérables d’informations. (...) Par
exemple, dans les ateliers de montage automobile, il faut faire converger des milliers de pièces, au bon
moment, dans un certain ordre, le tout sans stock, alors que la variété des produits ne cesse de croître. (...)
Jamais une gestion avec papier-crayon ne parviendrait à assurer une telle coordination. (...) [L]es TIC1 ont
permis de faire exister le flux tendu, vu la complexité qui l’accompagne, laquelle ne pouvait être traitée
autrement que par une forte puissance de calcul avec des réseaux parcourant ce flux. » Entretien avec Jean-
Pierre Durand, dans Nicolas Jullien, « Regards sur le travail et les TIC. »
+ « Quoiqu’elles ne soient pas le fondement des changements mais seulement les outils de ce
changement (...), les TIC transforment le travail dans tous les secteurs, peuvent introduire de nouvelles
formes de contrôle social, exigent des qualifications différentes et soutiennent les efforts de rationalisation.
Par exemple, elles permettent la généralisation du juste-à-temps dans l’industrie ou celle du flux tendu dans
les services qui, à leur tour, obligent les salariés à respecter certains objectifs auxquels ils ne sont guère
associés dans leur fixation (...). Ces mêmes TIC brouillent totalement les frontières entre les temps (ou les
espaces) de travail et de la vie domestique. Les téléphones portables permettent à la fois de travailler en
temps masqué (le travailleur se déplace et continue à travailler en échangeant avec ses collègues) et de rendre
le salarié disponible à toute heure et en tout lieu (...). L’ordinateur portable déplace lui aussi la frontière du
temps de travail en empiétant sur le temps de loisir ou sur le temps domestique : en laissant plus de liberté
au salarié ou au travailleur indépendant qui peut organiser son temps de travail comme il l’entend grâce aux
connexions à haut débit, il tend à allonger le temps de travail « au calme », la nuit ou durant les week-ends.
» Jean-Pierre Durand, « Comment re-penser le travail ? », L'Homme & la Société, vol. 162, n°4, 2006.

1 Technologies de l’Information et de la Communication.


■ « La société de contrôle est un concept lancé par le philosophe Gilles Deleuze au début des années
1990. C’est aussi une expression par laquelle on désigne les différents systèmes socio-techniques de
surveillance des comportements individuels et collectifs : par exemple, les mouchards informatiques traçant
les visites des internautes, les fichiers informatiques qualifiant les consommateurs et leurs goûts, les puces
RFID porteuses de codes d’identification, les éléments biométriques des papiers d’identité, les fichiers
génétiques de délinquants ou de malades, les relevés des contacts et communications sur téléphonie mobile,
les caméras de vidéosurveillance, les prises de vue permanente des satellites géostationnaires (...) Le principe
du contrôle est déjà omniprésent dans les sociétés prémodernes. (...) En même temps, les différences entre
les sociétés de contrôle prémodernes et les sociétés de contrôle hypermodernes sont tangibles (...). Première
différence : la technologie. Le contrôle prémoderne est le fait de l’humain, du langage articulé, des rites et
des codes ; le contrôle hypermoderne est le fait des machines, de leur langage numérique, des banques de
données et des points ou nœuds d’enregistrement. (...) Deuxième différence : l’espace. Dans une société
prémoderne, il y avait toujours la possibilité d’une fuite, d’un exil, d’un espace vierge, d’un en-dehors. (...)
Dans les sociétés hypermodernes, la totalité de l’espace est déjà quadrillée du dessus (par les satellites), elle
le sera bientôt du dedans (par les nanopuces), les zones vierges sont en tout état de cause de plus en plus
rares (...) Troisième différence : la profondeur. Le contrôle des sociétés prémodernes concernait les faits et
les gestes, l’extérieur pourrait-on dire, la face sociale de l’individu, son expression ou son phénotype. Le
contrôle des sociétés hypermodernes en est pour l’instant au même point (malgré la sophistication formelle),
mais le fait est que nous nous donnons les moyens de progresser vers l’en-dedans, vers l’intime et vers
l’interne, c’est-à-dire vers l’agencement des gènes produisant les corps et l’agencement des neurones
produisant les pensées. (...) Mais le problème le plus intéressant est celui du pouvoir. (...) La question que
l’on doit se poser est : « qui contrôle et pour quoi ? », c’est-à-dire « qui possède le pouvoir de contrôler et
dans quelles fins utilise-t-il ou peut-il utiliser son pouvoir de contrôle sur les individus ? ». Et dans la réponse
à ces questions, il faut garder le sens de la mesure. (...) [L]es outils mis en place par la société de contrôle
peuvent produire la domination ou l’émancipation, l’homogénéisation ou la différenciation, l’expropriation
ou l’appropriation, etc. Une critique de ces outils comme essentiellement (...) mauvais n’a guère de sens. »
Charles Muller, « Notes sur la société de contrôle », Mute.

■ « Le capitalisme a compris que malgré tout ce que nous disons sur l'économie de l'information, nous
vivons en réalité dans une économie de l'attention (...) De nos jours, il est difficile d’ouvrir un journal (...)
sans tomber sur un article déplorant (...) l’érosion de notre capacité d’attention et l’atmosphère de distraction
généralisée. (...) Bien qu’il s’agisse avant tout d’une faculté individuelle, il est clair que le problème de
l’attention est aussi désormais un grave problème collectif de la vie moderne (...). Notre environnement
technologique en pleine évolution engendre un besoin de stimulation toujours croissant. (...) Notre vie
mentale est plus décousue, et plus vulnérable aux sollicitations du moments. (...) Notre dispersion mentale
ne peut pas simplement être attribuée à la publicité, à Internet, … (...) il s’agit d’un phénomène plus global
qui relève de tout un style de vie. (...) Cette hypothèse est particulièrement pertinente à l’ère du big data, alors
que nous nous sommes assujettis à des techniques de captation de l’attention non seulement envahissantes
mais de mieux en mieux ciblées.(...) Si nous ne sommes pas capables de maîtriser l’orientation de notre
attention, nous sommes à la merci de ceux qui souhaitent l’orienter en fonction de leurs intérêts (...) Insister
sur l’importance des facultés de concentration que nous acquérons par la pratique, c’est reconnaître que
l’indépendance de la pensée et du sentiment est une chose fragile qui requiert certaines conditions
spécifiques. » (Matthew B. Crawford, Contact, éd. La Découverte, 2016, p.11-29, traduction légèrement
modifiée)

■ « L’idée de départ [de Jonas] est que la puissance technologique moderne crée un type de problèmes
éthiques inconnus jusqu'à ce jour (ce que Jonas appelle "transformation de l'essence de l'agir humain »).
Avant, l'homme pouvait penser (...) que ses interventions techniques sur la nature étaient superficielles et
sans danger, que la nature rétablirait elle-même ses équilibres fondamentaux, et qu'au fond pour chaque
génération nouvelle la nature était exactement telle que la génération précédente l'avait trouvée. Aujourd'hui,
nous savons (ou devrions savoir) que notre technologie peut avoir des effets irréversibles sur la nature, par
son ordre de grandeur et sa logique cumulative. (...) Jonas parle d'effet boule de neige, ou d'inertie dynamique
; l'idée est que la puissance technologique nous impose les conditions non seulement de son maintien, mais
surtout de son renforcement : logique de la fuite en avant (...) Un des ressorts de cet auto-accroissement
sans fin de la puissance technique est la nécessité où sont les hommes de réparer les dégâts dus à la
technologie, par de nouvelles innovations techniques qui créent elles-mêmes de nouveaux problèmes, et
ainsi de suite (...) [L’]indispensable domestication de la technique ensauvagée exige une autolimitation, volontariste et dure,
de la croissance. Jonas ne se fait pas d'illusions sur la possibilité que les pays développés prennent de telles
mesures restrictives ; il dit simplement que si nous ne le faisons pas, tôt ou tard la nature nous ramènera
violemment à la réalité. (...) C'est sur ce fond de catastrophe possible que se construit le nouveau concept
de responsabilité. L'ancien concept de la responsabilité: c'était avoir à répondre de ses faits et gestes, en subir les conséquences,
réparer le tort causé à autrui; l'ancienne responsabilité est donc mesurée sur ce qui a été fait, sur l'action effective. (...) À partir
du moment où l'homme a la puissance matérielle de détruire l'humanité (ou les conditions de vie d'une humanité future), il a
en même temps de nouvelles obligations (...). Nous sommes responsables du monde que nous laisserons après nous. » (Bernard
Sève, « Hans Jonas et l'éthique de la responsabilité », Esprit, n°165, oct. 1990)

■ « Il existe à Washington une « horloge de l’apocalypse », mise au point en 1947 par des physiciens
atomistes responsables de Hiroshima. Cette horloge mesure symboliquement le nombre de minutes qui
nous séparent de l’auto-annihilation de l’humanité – minuit sur l’horloge. (...) Aujourd’hui, à cause de la
prolifération nucléaire et du changement climatique, on n’est plus qu’à cinq minutes de l’autodestruction.
(...) Or, de ces menaces réelles, nous n’avons, étrangement, pas peur. (...) Cependant, quand nous serons
face à la catastrophe, il ne s’agira plus de peur, mais d’une véritable panique. C’est pour éviter la panique que
je propose de réhabiliter la peur. La peur que j’appelle de mes vœux ne paralyse pas. Il s’agit d’une peur
intellectuelle, simulée, qui consiste à anticiper sur la peur que nous éprouverons certainement lorsque la
catastrophe se produira. Il s’agit de stimuler notre imagination de façon à nous représenter ce que nous
sommes incapables d’éprouver aujourd’hui parce que c’est beaucoup trop abstrait. C’est ce que le philosophe
Hans Jonas, un des inspirateurs de ma pensée, appelle l’heuristique de la peur, une peur préventive et
contrôlée, une peur utile à l’action. (...) Ce que j’appelle le catastrophisme éclairé n’est en rien un fatalisme.
C’est tout le contraire ! Le problème dont je suis parti est le suivant : même quand nous avons la certitude
que la catastrophe est devant nous, nous n’agissons pas, nous sommes incapables d’avoir peur. Le
catastrophisme éclairé propose de faire comme s’il s’agissait d’une fatalité, tout en sachant que nous en
sommes responsables. C’est une ruse prudentielle que nous mettons en place pour sortir de l’inconscience
et de l’inaction. » (« Jean-Pierre Dupuy / Dominique Lecourt : Apocalypse now ? », Philosophie Magazine,
n°34, nov. 2009)

■ « La thèse de l’autonomie de la technique est l’idée selon laquelle la technologie se développe indépendamment de tout
contrôle ou décision humaine. L’évolution technologique aurait sa logique propre, ou plus métaphoriquement, une vie propre.
Cette idée est associée au nom de Jacques Ellul, qui défend cette thèse dans Le système technicien. (...) L’une
des caractéristiques de l’évolution technologique qui permet de soutenir la thèse de l’autonomie de la
technique est sa tendance à engendrer toujours plus de technologie. Ellul constate, comme d’autres, que les
technologies produisent constamment des problèmes inattendus : en général la solution à ces problèmes,
c’est plus de technologie et non le rejet de la technologie. De plus, la société a tendance à s’adapter à la
technologie, plutôt que d’adapter la technologie à la société (...) Il y a tout un marketing de la technologie
qui cherche à séduire et à faire accepter la technologie par le grand public, à travers des publicités pour des
produits particuliers ou une propagande générale en faveur de la technologie. (...) La conception instrumentale
de la technique [qui consiste à considérer la technique comme un simple moyen à notre disposition] est un leurre qui nous
empêche de comprendre les systèmes technologiques modernes, et elle ne fait que servir de justification à
l’état actuel et aux orientations de la technologie. (...) Un individu utilise un outil dans un but précis, pour
atteindre un objectif particulier. Le système technologique, en revanche (...) n’est pas vraiment « utilisé », au sens où il
serait guidé vers un but particulier, par une personne particulière. (...) Les artefacts que nous produisons ont souvent une
complexité qui dépasse notre capacité de compréhension. » (Val Dusek, Philosophy of technology, 2006, chap. 7 «
Autonomous Technology », p. 105-108)

■ « Dans les sociétés modernes, la technologie représente, dans de nombreux domaines, un pouvoir plus
grand que le système politique lui-même. (...) Les technologies devraient être considérées comme une
nouvelle forme de législation, analogue aux décisions politiques (...) L’autorité législative de la technologie
ne cesse de s’étendre, à mesure qu’elle devient de plus en plus envahissante. Mais si la technologie est si
puissante, pourquoi ne lui appliquons-nous pas les normes démocratiques qui régissent les institutions
politiques ? (...) Malheureusement, les obstacles à une technologie démocratique sont considérables (...). La
technocratie en fait partie et elle constitue un frein majeur à l’action (...) Elle dénie même aux citoyens le
droit de s’impliquer dans les questions techniques. On considère généralement que, dans le domaine de la
technique, la légitimité est fondée sur l’efficacité, plutôt que sur la volonté du peuple, voire que l’efficacité représente la volonté
du peuple dans les sociétés modernes qui visent avant tout la prospérité matérielle. (...) Les codes techniques cristallisent
une certaine balance sociale du pouvoir (...) Historiquement, l’expertise technique a servi un pouvoir de
classe. Le biais en faveur d’une représentation des intérêts d’un groupe dominant étroit est profondément
ancré. (...) Mais nous ne devrions pas abandonner pour autant notre préoccupation pour des formes de
contrôle démocratique dans la sphère technique. » (Andrew Feenberg, Questioning Technology, 1999, ch. 6 : «
Democratizing Technology », p.131-145)

■ « Il a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux sont irréprochables
parce qu’ils ont été calculés dans les moindres détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la
procréation et de la naissance.16 » Gunther Anders, L’obsolescence de l’Homme (1956). Sur l’âme à l’époque de
la deuxième révolution industrielle. Chapitre Sur la honte prométhéenne.

■ « Tout ce que l'esprit humain a successivement inventé pour changer ou perfectionner sa façon
d'être et pour la rendre plus heureuse, ne fut jamais qu'une conséquence nécessaire de l'essence propre de
l'homme et de celle des êtres qui agissent sur lui. Toutes nos institutions, nos réflexions, nos connaissances
n'ont pour objet que de nous procurer un bonheur vers lequel notre propre nature nous force de tendre
sans cesse. Tout ce que nous faisons ou pensons, tout ce que nous sommes et ce que nous serons n'est
jamais qu'une suite de ce que la nature universelle nous a faits. Toutes nos idées, nos volontés, nos actions
sont des effets nécessaires de l'essence et des qualités que cette nature a mises en nous, et des circonstances
par lesquelles elle nous oblige de passer et d'être modifiés. En un mot, l'art n'est que la nature agissante à
l'aide des instruments qu'elle a faits.
La nature envoie l'homme nu et destitué de secours dans ce monde qui doit être son séjour ;
bientôt il parvient à se vêtir de peau ; peu à peu nous le voyons filer l'or et la soie. Pour un être élevé au-
dessus de notre globe, et qui du haut de l'atmosphère contemplerait l'espèce humaine avec tous ses progrès
et changements, les hommes ne paraîtraient pas moins soumis aux lois de la nature lorsqu'ils errent tout nus
dans les forêts, pour y chercher péniblement leur nourriture, que lorsque vivant dans des sociétés civilisées,
c'est-à-dire enrichies d'un plus grand nombre d' expériences finissant par se plonger dans le luxe ils inventent
de jour en jour mille besoins nouveaux et découvrent mille moyens de les satisfaire. Tous les pas que nous
faisons pour modifier notre être ne peuvent être regardés que comme une longue suite de causes et d'effets,
qui ne sont que les développements des premières impulsions que la nature nous a données. » Paul-Henri
D'Holbach, Système de la nature, 1770, 1ère partie, Chapitre I, in Œuvres philosophiques complètes, tome II,
Éditions Alive, 1999, p.168.
■ Quand l’homme travaille, « en même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure
et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. » Karl Marx, Le Capital.
III° section : la production de la plus-value absolue ; Chapitre VII : Production de valeurs d’usage et
production de la plus-value ; I. Production de valeurs d’usage. (1867)
Les transformations que peuvent faire le travail sur les hommes sont ambiguës pour Marx, au mieux
elles lui permettent de s’affirmer (et non d’être libre) : les hommes imaginent un résultat et le réalisent en
transformant non seulement leur environnement, qui devient « matière première » sous cette action, mais
en transformant aussi leur attention, et cette activité fait de ces transformations des « organes qu’il ajoute
aux siens de manière à allonger [...] sa stature naturelle. »
Il peut y déployer « une libre énergie physique et intellectuelle ». « Grâce à cette production, la nature
apparaît comme son œuvre et sa réalité. L’objet du travail est donc la réalisation de la vie générique de
l’homme. L’homme ne se recrée pas seulement d’une façon intellectuelle, dans sa conscience, mais
activement, réellement, et il se contemple lui-même dans un monde de sa création. ». Marx, Manuscrits de
1844.

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