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Variation

Françoise Gadet
Université Paris Nanterre
fgadet@[Link]

Les linguistes s’accordent aisément sur le fait qu’une propriété majeure


des langues est la variabilité intralinguistique des productions, qui com-
plète la diversité interlinguistique de langue à langue. Le terme varia-
tion est aujourd’hui en charge d’exprimer cette propriété, mais il ne
s’est imposé que récemment dans les sciences du langage, à partir des
années 1950. Cependant, si le terme est récent, l’idée n’est pas absente
de l’histoire de la discipline, où elle est en général transmise à travers le
verbe varier ou l’adjectif variable, opposé à invariant ou homogène.
Ce sont les travaux du sociolinguiste américain William Labov (entre
autres, l’ouvrage fondateur de 1972) qui, à travers une école très produc-
tive, le variationnisme, ont implanté le terme en sociolinguistique, sou-
vent non sans un certain flou au-delà du constat que toutes les langues
vivantes varient. Deux directions des travaux sur la variation peuvent
être observées, centrées d’un côté sur le fonctionnement du système, de
l’autre sur le rôle des producteurs de discours. La notion de variation se
situe ainsi au centre de débats majeurs des sciences du langage, engageant
rien moins que la conception de la langue et ses effets sociétaux. Et c’est
sans doute pourquoi on rencontre aujourd’hui le terme dans des travaux
fort divers, dont beaucoup n’ont pas d’orientation sociolinguistique.

© Langage & Société numéro hors série – 2021


332 / FRANÇOISE GADET

La variation et le sens
Un débat crucial ouvert autour de ce concept, déterminant pour sa défi-
nition et l’extension des faits impliqués, concerne la possibilité même
de dire « la même chose » de différentes façons dans une même langue
– ce qu’à la suite de Claire Blanche-Benveniste (2010), on nommera le
« débat sur la synonymie ». L’enjeu est d’établir s’il y a une réelle latitude
de choix pour un usager.
La synonymie est incontestable (et du même coup le terme variation
pleinement adéquat) quand une alternance entre formes n’affecte pas
le sens, en général l’une des variantes étant normée et l’autre (ou les
autres) non. L’alternance se réalise soit sous la forme de présence/absence
(1/0 : ne ou absence de ne dans la négation), soit dans la compétition
entre éléments supposés équivalents (X/Y), comme dans les paradigmes
phoniques ou morphologiques : il prononcé [il] ou [i] devant un verbe
commençant par une consonne (il dit/i dit) ; e muet réalisé [ә] ou zéro
(je peux, j’peux) ; liaison facultative effectuée ou non (pas z arrivé/pas
arrivé)… L’idée de variation s’avère ainsi pleinement adaptée pour le
champ phonique – c’est d’ailleurs là qu’elle a d’abord été théorisée dans
le variationnisme (Labov, 1972 ; Weinreich et al., 1968 pour les fonde-
ments théoriques). Le plan phonique obéit en effet sans conteste à « dif-
férentes façons de dire la même chose ». Mais il est moins aisé de donner
des exemples fiables à d’autres niveaux, particulièrement en syntaxe : un
actif et un passif disent-ils la même chose ? (seul le passif permet l’effa-
cement de l’agent). Dit-on la même chose avec les différentes formes
d’interrogative ? Avec un futur simple ou un futur périphrastique ? (le
train entrera en gare/va entrer en gare). La question est tout aussi délicate
pour le lexique, où argent, pognon, blé, flouze, thune(s) et bien d’autres
termes ont à peu près le même référent mais ne véhiculent pas le même
sens précis ou la même attitude d’émetteur face à son objet de dis-
cours. Y a-t-il de vrais synonymes, au-delà de quelques usages régionaux
comme octante ou huitante vs quatre-vingts ? Ou de doublons, d’ailleurs
peu nombreux, entre terme savant (ecchymose) et terme ordinaire (bleu) ?
L’idée même de variation épouse ainsi clairement l’hypothèse d’une pos-
sible synonymie, par opposition à l’idée que si on le dit autrement, alors
on dit autre chose, ne serait-ce que légèrement.
Les deux conceptions s’opposent à la fois à travers le niveau d’analyse
en cause (phonique vs tous les niveaux significatifs), et par le degré de
granularité : si, globalement, on peut supposer une équivalence séman-
tique et/ou pragmatique, celle-ci peut être remise en cause devant un
regard plus précis.
VARIATION / 333

Les effets de l’oralité ordinaire


Le thème de la variation a surtout été mis en œuvre sur des productions
orales, en particulier à partir d’oraux ordinaires proches du vernaculaire,
qui contrastent avec des écrits, souvent corrigés et standardisés et dès lors
plus proches de la norme. Il a toutefois aussi donné lieu à des travaux sur
des écrits ordinaires, comme des correspondances privées ou des jour-
naux intimes de peu-lettrés, quand existent de tels documents (entre
autres, Martineau, 2012).
C’est en effet à travers l’exercice courant de l’oralité dans des
interactions ordinaires que les langues varient et changent, ce qui
a conduit quelques auteurs à s’intéresser aux tendances potentielle-
ment universelles aux fondements de la variation. Ainsi, d’un point
de vue structuraliste informé de sociolinguistique, l’ouvrage de Robert
Chaudenson, Raymond Mougeon et Édouard Béniak (1993), en se réfé-
rant à de nombreux corpus, étudie les processus évolutifs à l’œuvre dans
les variétés du français, y compris d’ordre historique et jusqu’à l’émer-
gence de créoles, en opposant des zones de variabilité ou fragilité du
système et des zones d’invariance, ou noyau dur de la langue. Leur hypo-
thèse est qu’il existe un vaste ensemble de variantes dans une langue,
disponibles pour toutes sortes d’investissements sociolinguistiques, dans
ce qu’ils nomment variation « panlectale ». En situation d’unilinguisme,
seules les « zones fragiles » sont sujettes au changement par auto-régu-
lation, et les zones d’invariance ne pourraient être modifiées que sous
l’influence du contact. Pour Jack Chambers (2003), ce sont des motiva-
tions idéologiques de distinction qui différencient le standard des verna-
culaires : en résistant aux évolutions naturelles de la langue, le standard
s’avère plus contraint, s’opposant aux différentes tendances d’économie,
de moindre effort, d’analogie, d’auto-régulation, de nivellement pho-
nique, tous ces primitifs des vernaculaires qui différencient le naturel et
l’acquis ou, dans les termes de Blanche-Benveniste reprenant le gram-
mairien du xviie siècle Gilles Ménage, la langue de tous les jours à la
« langue des dimanches ».

Trois conceptions de la variation


Le concept de variation et la façon dont il est mis en œuvre dans des
analyses n’est pas resté figé au cours de son histoire : Penelope Eckert
distingue ainsi trois périodes du variationnisme (2011).
Une première période, corrélationniste et quantitativiste, met en
relation sur la base « d’interviews sociolinguistiques » des faits linguis-
tiques variables et des catégories caractérisant les locuteurs de façon
334 / FRANÇOISE GADET

macro-sociologique (âge, sexe, origine ethnique, niveau d’étude, profes-


sion…) ou les situations de parole (surtout formel vs informel), selon le
degré d’attention porté par l’usager à son discours. La deuxième période
engage des méthodes ethnographiques pour explorer des configurations
locales constitutives de ces grandes catégories sociales. Et une troisième
période dépasse l’intérêt pour des communautés pour se centrer sur
l’individu et son agentivité, ce qui se traduit dans des études de cas lon-
gitudinales ou des suivis de cohortes, recourant à des concepts issus de
la sociologie, l’anthropologie linguistique, la sémiotique ou l’ethnogra-
phie, comme réseau, signification sociale, agentivité, communauté de pra-
tique. La variation ne se limite dès lors plus à « refléter » la signification
sociale, elle est reconnue comme constitutive du social, jouant à plein
dans le changement (voir Cameron, 1990).
Cette adaptabilité de la notion de variation est par exemple à l’œuvre
dans le Handbook de Jack Chambers et Natalie Schilling (2013) où
nombre d’articles étudient des thèmes sociétaux thématisés dans la
discipline de façon récente, après la première édition parue en 2002,
comme la mobilité (sociale et géographique, dont les migrations), les
minorités, la complexité des identités raciales ou sexuelles, les effets des
contacts de langues, l’ethnicité, les inégalités qui vont croissant ou le
multiculturalisme urbain, la plupart de ces questions ayant émergé ou
s’étant cristallisées avec la globalisation. Reste à dire si une conception
aussi large répond toujours à l’idée de variation.

D’autres questions vives autour de la variation


La notion de variation renvoie aussi au débat autour de la notion de
variété, avec l’hypothèse que les faits de variation d’une langue s’orga-
nisent en des variétés. Le débat porte ici sur la possibilité ou non de
saisir la variation dans le seul ordre du linguistique ; l’autre hypothèse
étant le rôle de l’association à de l’extralangagier (Gadet, 2018). Malgré
la difficulté à établir une liste des variétés d’une langue et les modalités de
leur catégorisation, un classement largement admis les catégorise selon
l’ordre (souvent dit externe) auquel elles sont référées. L’ordre associé
peut être le temps, et l’on parle de variation diachronique (diachronie
ou changement) ; ou bien le lieu et il est question de variation géogra-
phique ou diatopique (diatopie), champ historique de la dialectologie ;
des caractéristiques sociodémographiques de l’émetteur et l’on parle de
variation sociodémographique ou diastratique (diastratie) ; enfin les cir-
constances de la mise en œuvre de la langue et l’on parle de style, de
variation stylistique ou situationnelle, diaphasique (diaphasie, dont les
VARIATION / 335

niveaux de langue constituent une représentation scolaire simplifiée).


Les termes ordinaires sont en usage dans le variationnisme, et les termes
en dia-, dévolus à l’ordre linguistique, sont issus de la tradition euro-
péenne variationnelle, initiée par Eugenio Coseriu et Liev Flydal (ou
Variätetenlinguistik, linguistica delle varietà) : voir Vœlker (2009) pour
un historique, Berruto (2015) pour l’opposition entre conception euro-
péenne et américaine, Koch et Oesterreicher (2001) pour la mise en
œuvre sur des faits de différentes langues romanes.
D’autres questions vives émergent autour de la notion de variation,
comme sa représentation ou son explication. Pour les modalités de
représentation : peut-on la modéliser au moyen de règles ? Les tentatives
des années 1980 en matière de « règles variables » se sont avérées difficiles
à gérer, sans apporter grand-chose à la compréhension du phénomène.
Quant à la question épistémologique du pourquoi de la variation dans
les langues, elle reste largement ouverte : pourquoi y a-t-il de la variation
et du changement plutôt que de la monotonie et du stabilisé ? Pourquoi
un usager ne parle-t-il/n’écrit-il pas toujours de la même façon ? Ces
questions touchent à la définition même de la langue ; et les réponses
sollicitent, autant que des éléments sociohistoriques, la pragmatique, la
sémiotique ou la typologie des langues (Gadet, 2018).
La notion de variation, très présente dans la littérature linguistique
actuelle, conserve une part de flou, tout en s’avérant difficilement
contournable pour les (socio)linguistes. Elle n’a pour autant pas vrai-
ment retenu l’attention des sciences sociales hors de la sociolinguistique,
au-delà de l’idée que toutes les langues connaissent de la variabilité.
Quand elle est entendue en un sens large, croisant des perspectives
anthropologiques et sémiotiques, elle montre un champ en pleine dyna-
mique – reste à se demander en quoi il différerait d’une bonne partie de
ce qui est en général entendu comme sociolinguistique.

Références bibliographiques

Berruto G. (2015), « Intrecci delle dimensioni di variazione fra variabilità


individuale e architettura della lingua », dans Jeppesen Kragh K. et
Linschouw J. (dir.), Les variations diasystémariques et leurs interdépen-
dances dans les langues romanes, Strasbourg, ELiPhi, p. 431-446.
Blanche-Benveniste C. (2010), Le français. Usages de la langue parlée,
Leuven/Paris, Peeters.
336 / FRANÇOISE GADET

Cameron D. (1990), « Demythologizing sociolinguistics: Why language


does not reflect society », dans Joseph J. et Taylor T. (dir.), Ideologies of
Language, Londres, Routledge, p. 79-93.
Chambers. J. K. (2003), Sociolinguistic Theory. Linguistic Variation and its
Significance, Cambridge, Blackwell, 2e édition.
Chambers J. et Schilling N. (dir.) (2013), The Handbook of Language Varia-
tion and Change, Oxford, Blackwell Publishing, 2e édition.
Chaudenson R., Mougeon R. & Béniak E. (1993), Vers une approche pan-
lectale de la variation du français, Paris, Didier.
Eckert P. (2011), « Three waves of linguistic variation : The emergence of
meaning in the study of sociolinguistic variation », Annual Review of
Anthropology 41, p. 87-100.
Gadet F. (2018), « Langue et variation », dans Encyclopédie grammaticale
du français. En ligne : <[Link]/notx/019/019_Notice.php>.
Koch P. & Oesterreicher W. (2001), « Langage parlé et langage écrit », dans
Holtus G. & Schmitt Ch. (dir.), Lexikon der Romanistischen Linguis-
tik, Tübingen, Max Niemeyer, tome I, p. 584-627.
Labov W. (1972), Sociolinguistic Patterns, Philadelphie, University of
Pennsylvania Press.
Martineau F. (2012), « Les voix silencieuses de la sociolinguistique histo-
rique », Cahiers de linguistique 38 (1), p. 111-135.
Vœlker H. (2009), « La linguistique variationnelle et la perspective intralin-
guistique », Revue de Linguistique Romane 73, p. 7-76.
Weinreich U., Labov W. & Herzog M. (1968), « Empirical foundations for
a theory of language change », dans Lehmann W. & Malkiel Y. (dir.),
Directions for Historical Linguistics : A Symposium, Austin, University
of Texas Press, p. 95-188.

Renvois : Changement linguistique ; Langue ; Norme ; Variété.

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