Compte rendu
Ouvrage recensé :
John Locke et les fondements de la liberté moderne, de Jean-Fabien Spitz, Paris, Presses
Universitaires de France, 2001, 335 p.
par Bernard Gagnon
Politique et Sociétés, vol. 21, n° 3, 2002, p. 199-203.
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DOI: 10.7202/000509ar
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chez P. Ricoeur, l’identité narrative implique une personne possédant une
capacité de choix et de fabrication d’agencements narratifs pluriels.
Ces lacunes ne nous semblent cependant pas remettre en cause la fécon-
dité et la portée d’un ouvrage qui, s’intéressant à la conceptualisation des rela-
tions entre l’individu et le collectif, entre le soi et le système politique, et ce
dans l’optique d’une identité politique plurielle, opère une fonction synthéti-
sante de concepts aussi variés que l’identité, la reconnaissance, l’intertextua-
lité, l’action, l’ordre et le politique. Si l’auteure nous prévient que son inten-
tion n’est pas de faire de l’identité narrative un concept trop englobant, il
apparaît rapidement que cette perspective théorique et méthodologique gagne-
rait à susciter d’autres développements parmi les champs d’étude et les objets
de recherche de la science politique. En somme, il s’agit d’un ouvrage suscep-
tible d’intéresser tant les spécialistes des approches discursives du politique
ou les chercheurs en théorie politique que ceux qui, pour ne prendre que quel-
ques exemples, travaillent sur les politiques publiques, les institutions, les
mouvements sociaux ou les groupes. Il pourrait aussi être particulièrement
éclairant dans le cadre d’analyses portant sur les identités nationales, dans le
contexte de globalisation et de résurgence des niveaux local et régional.
Christian Poirier
Université d’Ottawa
John Locke et les fondements de la liberté moderne
de Jean-Fabien Spitz, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, 335 p.
En France, Jean-Fabien Spitz est considéré comme l’un des spécialistes
de la pensée politique anglo-saxonne. Ses travaux s’inscrivent dans la tradi-
tion historique de Quentin Skinner et accordent un rôle essentiel à l’histoire
des idées dans la compréhension de la modernité politique. Son interprétation
de Locke ne fait pas exception. Le livre ne porte pas uniquement sur l’auteur
des Deux traités du gouvernement civil, mais, plus largement, il reconstitue la
genèse d’une pensée constitutionnelle comprise comme la source véritable de
la liberté moderne.
Dans ce livre, J.-F. Spitz défend la thèse que Locke est avant tout un pen-
seur constitutionnaliste, car il a su conserver l’idée, à l’origine classique et
médiévale, d’une communauté morale indépendante de l’institution politique.
La pensée politique de Locke n’aurait pas, en ce sens, comme finalité la
défense des intérêts et des biens individuels, mais la préservation d’une liberté
individuelle qui trouve ses fondements dans l’obéissance à la loi. Cette thèse
rejoint, de façon plus générale, l’interprétation sous-jacente de J.-F. Spitz sur
la modernité : la liberté moderne trouve sa source dans une conception d’une
loi naturelle ou dans un accès rationnel à un ordre objectif et universel de
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justice. D’où le souci de Locke de « chercher les moyens de préserver l’idée
que le règne de la loi est la seule voie de la liberté » et de conserver « une
norme de justice indépendante de la volonté dans un contexte où, cependant,
l’individualisme semble nous orienter vers la toute puissance de la passionna-
lité humaine et nous indiquer que l’accord sur le droit ne peut être qu’un arti-
fice s’imposant par les voies de la puissance et de la volonté » (p. 13).
La dimension plus polémique du livre est sans doute la charge de l’auteur
à l’encontre de toute interprétation du droit et de la liberté en termes de
volonté. À suivre son propos, cela ne pourrait conduire qu’à l’imposition d’un
individualisme calculateur et au règne de l’arbitraire que ce soit celui d’un
seul (le Léviathan) ou de tous (la volonté générale). Sans le dire explicite-
ment, cette charge vise aussi le procéduralisme et le démocratisme ambiants
dans les conceptions éthiques contemporaines. J.-F. Spitz veut ainsi offrir une
autre lecture de la modernité politique. Selon cette interprétation, il y a davan-
tage de continuité que de rupture dans le passage de l’état de nature à la
société civile, et le pouvoir politique trouve ses limites dans des normes objec-
tives qu’il ne produit pas. Pour l’existence d’une pensée constitutionnelle,
deux idées doivent être conservées : une communauté naturelle antérieure au
pouvoir politique et l’accès à une norme objective et universelle.
Les premiers chapitres s’intéressent plus spécifiquement aux interpréta-
tions des idées constitutionnelles que l’on retrouve chez Francisco Suàrez,
Georges Lawson, Samuel Rutherford et Philip Hunton. Ces auteurs sont rare-
ment étudiés dans la littérature francophone, et J.-F. Spitz offre à leur sujet un
solide travail d’interprétation. On retiendra de cette lecture que l’idée médiévale
d’une distance entre le peuple et le gouvernement, qui prit forme dans les débats
théologico-politiques entourant la question de l’obéissance et des devoirs envers
le prince, a joué un rôle clé dans la formation d’une pensée constitutionnelle.
D’où cette autre thèse de J.-F. Spitz d’une continuité entre les pensées politiques
médiévale et moderne. Les premiers constitutionnalistes ont repris l’idée que le
peuple est d’essence naturelle et que son existence peut être comprise comme
antérieure au pouvoir politique. C’est cette distinction qui fut, par la suite, au
cœur des discussions concernant la légitimité et le rôle de l’institution politique
au sein du constitutionnalisme. Car le peuple, communauté morale réelle, ne
cherche pas par le contrat à s’instaurer lui-même comme souverain. Il cherche
essentiellement à répondre à des besoins de préservation (assurer le respect de
la loi). C’est l’opposition que fait G. Lawson entre « community » et « common-
wealth » : la « distinction entre une société dotée d’un pouvoir constituant (mais
dépourvue de tout pouvoir politique en acte) et un gouvernement doté de l’en-
semble des prérogatives souveraines (jura majestatis), mais dépourvu quant à
lui de toute faculté de définir ou de remodeler son propre pouvoir » (p. 54). La
communauté éthique que forme le peuple est ainsi une association pré-politique
qui contient en soi la puissance politique mais de façon inactive : le peuple a le
pouvoir de constituer le gouvernement et de le destituer, mais pas celui d’exer-
cer lui-même l’autorité publique.
La séparation entre pouvoir constituant et pouvoir constitué est essen-
tielle, écrit J.-F. Spitz, à une pensée de la limitation du pouvoir politique, car
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elle permet de justifier le droit ou le devoir du peuple de ne pas obéir au gou-
vernement et, éventuellement, de le destituer quand celui-ci viole ou contre-
dit les préceptes éthiques fondamentaux. Le peuple ne renonce jamais à sa
liberté de juger de la loi : « […] les obligations civiles contractées envers les
gouvernants ne peuvent jamais annuler, en chaque individu, l’obligation natu-
relle d’autopréservation en tant qu’être moral. C’est ce qui explique que le
peuple ne peut jamais légitimement s’engager à ne pas résister » (p. 80). Cette
antériorité du peuple sur le gouvernement serait toutefois sans consistance
sans la présence d’une norme commune objective qui structure la commu-
nauté morale. Le constitutionnalisme, écrit J.-F. Spitz, trouve son véritable
fondement dans l’idée classique et médiévale d’un droit fondé dans la nature
des choses. « Si la politique constitutionnelle est possible dans le monde con-
temporain, c’est non pas grâce à l’irruption d’un univers désenchanté et d’un
sujet désengagé par rapport à toute norme morale objective, mais grâce à la
préservation de la représentation du monde comme porteur de normes qui
obligent la conduite des hommes indépendamment des considérations portant
sur l’intérêt et le désir » (p. 153). D’ailleurs, pour J.-F. Spitz, cette référence à
la loi naturelle est essentielle non seulement au constitutionnalisme, mais à la
liberté moderne en général, car elle préserve l’individu contre l’arbitraire de
la volonté et de la puissance.
La pensée politique de Locke s’inscrit dans le développement du consti-
tutionnalisme. Mais le problème sérieux auquel elle était confrontée — qui est
le problème général de la modernité, selon J.-F. Spitz —, était celui de con-
server les idées de communauté morale et de loi naturelle tout en préservant
les postulats nouveaux de l’individualisme. La communauté ne pouvait plus
se concevoir sur le mode organique ou sous l’aspect d’un corps unifié et hié-
rarchisé, comme c’était toujours le cas chez G. Lawson. Locke devait donc
donner une interprétation de la loi conforme à l’individualisme, mais tout en
évitant deux écueils inverses, contraires tous les deux au constitutionnalisme :
« d’une part, faire de la communauté une instance législative souveraine », ce
qui viendrait masquer la distinction entre peuple constituant et gouvernement
constitué nécessaire au droit de résistance. D’autre part, faire des consciences
individuelles les seules interprètes de la loi commune « sans apporter à cette
thèse le correctif selon lequel ces consciences (ou ces raisons) ne sont pas
nécessairement divergentes dans la condition naturelle » (p. 197).
Locke apporta des corrections importantes à la pensée constitutionnelle
naissante. En restant dans le ton des thèses anarchistes de S. Rutheford et de
P. Hunton, il reprit la distinction entre « l’association détentrice d’un pouvoir
politique potentiel (le pouvoir d’instituer un gouvernement pour assurer sa
propre préservation), et le corps politique détenteur d’un pouvoir politique en
acte » (p. 186). Mais il modifia, d’une part, la définition sous-jacente de com-
munauté naturelle. Le peuple n’était plus représenté comme un corps organi-
que, mais comme un composé de raisons individuelles distinctes et égales, qui
n’en demeuraient pas moins unies par une norme commune objective. D’au-
tre part, le mode d’accès à la loi fut aussi radicalement transformé. Le pouvoir
d’être juge et interprète des normes objectives appartenait dorénavant à
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chaque homme individuellement. Et c’était chacun, par lui-même, qui conser-
vait ce droit, même après l’instauration de l’autorité politique. Locke mainte-
nait ainsi, au cœur de sa pensée, la limitation de l’autorité politique. Le gou-
vernement d’ailleurs n’est jamais constitué pour faire régner une volonté
particulière ou générale, mais uniquement pour instituer le règne de la loi. De
plus, pour Locke, l’institution politique n’est pas l’instance qui dit le droit,
mais uniquement l’instance qui permet que le droit soit respecté. C’est là une
différence essentielle, car la loi positive et l’action gouvernementale sont
jugées selon le droit naturel dont chaque conscience est interprète par elle-
même, ce qui maintenait actif le droit de résistance du peuple envers l’action
gouvernementale.
Locke et ses prédécesseurs partageaient une même inspiration, soit qu’il
existe des principes de droit indépendants de toute volonté et émanant d’une
institution (la communauté morale) qui limitent l’action gouvernementale.
Mais leur différence provenait de la conception du droit de résistance auquel
J.-F. Spitz accorde deux chapitres importants. Il ne revient pas à la commu-
nauté, par l’entremise de ses représentants, ni au peuple réuni sous une
volonté commune de juger si le gouvernement viole les clauses du contrat —
Locke s’oppose à tout majoritarisme ou démocratisme sur cette question —,
mais à chaque citoyen singulier : chacun doit suivre le témoignage de la vérité
de son âme pour décider de résister ou non. Il ne doit se fier qu’à lui-même,
car sa liberté naturelle lui interdit de soumettre son raisonnement à la volonté
d’un tiers. Mais Locke devait répondre à un autre dilemme : comment s’assu-
rer de la convergence des raisons individuelles dont chacune est interprète par
elle-même de la loi naturelle. Or, dans l’interprétation qu’il en donne,
J.-F. Spitz énonce à travers Locke sa propre conception de la modernité, car
c’est la loi morale qui est l’instance permettant l’union des raisons individuel-
les. Dans le droit de résistance lockien, il ne s’agit aucunement d’une action
collective mais d’actes de consciences individuelles séparées les unes des
autres qui peuvent néanmoins converger dans les jugements qu’elles portent
sur le droit. Cette convergence n’est pas le fruit du hasard, elle est le résultat
d’actes de raison dont les fondements ne sont pas la volonté, mais une loi
objective antérieure à la conscience. La pluralité des raisons individuelles
n’interdit pas la formation d’une raison commune non instituée, mais elle
n’implique jamais une raison publique autorisée qui s’exprimerait telle une
volonté générale. Car, de fait, ce n’est jamais la volonté qui s’exprime au tra-
vers de la résistance, mais toujours la force de la loi.
L’interprétation de J.-F. Spitz soulève quelques interrogations auxquelles
l’auteur ne répond pas toujours clairement. D’une part, il ne donne pas de défi-
nition satisfaisante de la conception lockienne de la loi naturelle, ce qui ne per-
met pas, à mon avis, de saisir le saut qualitatif que reçoit cette idée dans la pen-
sée politique de Locke. En effet, il m’apparaît fondamental chez Locke que la
norme objective, qui auparavant s’exprimait comme loi objective de la commu-
nauté, reçoive dorénavant une interprétation sous forme de droits naturels atti-
trés aux individus. J.-F. Spitz a raison lorsqu’il identifie comme changement le
fait que l’individu devient interprète par lui-même de la loi, mais il s’intéresse
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peu au fait que les finalités de la loi changent aussi de destinataire. Dorénavant,
l’individu et ses biens propres, et non la communauté et le bien commun, sont
visés par la loi. Le bien commun est secondaire par rapport à un bonheur indi-
viduel résidant dans le respect d’un droit naturel défini comme droit de pro-
priété. C’est un point essentiel, et le libéralisme parlera, à partir de Locke, en
termes de droit (naturel) plutôt qu’en termes de loi : le pouvoir politique trouve
ses limites dans le respect des libertés individuelles et non plus dans le bien
commun. Il s’agit d’un saut qualitatif qui permet de nuancer la thèse, malgré
tout pertinente, d’une continuité entre les conceptions médiévales et modernes
de la liberté. D’autre part, on regrette que l’auteur n’ait pas élargi sa thèse du
lien intime entre la liberté et la loi au débat contemporain sur la justice. On
peut, à juste titre, s’interroger sur la pertinence du projet d’une « communauté
morale réelle » dans un contexte où la référence à une autorité extérieure à la
volonté ne nous semble plus accessible. Malgré ces quelques remarques, le
livre demeure intéressant pour son interprétation du constitutionnalisme et
l’éclairage qu’il apporte aux conflits, toujours actuels, entre une pensée de la
souveraineté (ou de la volonté) et une pensée constitutionnelle.
Bernard Gagnon
Institut d’Études Politiques de Bordeaux
Le Juste 2
de Paul Ricoeur, Paris, Éditions Esprit, 2001, 297 p.
Depuis sa « petite éthique » contenue dans Soi-même comme un autre
(1990), Paul Ricœur explore le filon éthique que ses recherches phénoméno-
logiques et herméneutiques avaient jusque-là laissé de côté. Après avoir
publié Le Juste 1, aux Éditions Esprit en 1995, il fait paraître, sous le titre Le
Juste 2, la suite de ses réflexions sur l’éthique. Le second ouvrage, un recueil
de 15 textes de provenances diverses (articles, conférences, préfaces, etc.), est
divisé en trois sections : la section « Études » rassemble les textes se situant au
niveau de la théorie philosophique ; celle intitulée « Lectures » regroupe des
préfaces et des comptes rendus de lectures ; et, enfin, la section « Exercices »
propose des essais d’application de l’éthique à des cas concrets.
Les « études » sont au nombre de cinq. Les quatre premières ont une unité
certaine en ce qu’elles traitent toutes, quoique sous un angle différent, de
l’élucidation de la nature du phénomène éthique. De la morale à l’éthique et
aux éthiques constitue, selon P. Ricœur, « un complément et un correctif »
(p. 8) à la « petite éthique » de Soi-même comme un autre. De ce fait, elle
acquiert un niveau théorique d’une envergure supérieure aux autres, qui vien-
nent ensuite s’y greffer. L’auteur s’attarde dans cette étude à reformuler l’arti-
culation des différents moments composant les deux axes, téléologique et