Revue de l'histoire des religions
Jean Damascène. Ecrits sur l'Islam
Guy Monnot
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Monnot Guy. Jean Damascène. Ecrits sur l'Islam. In: Revue de l'histoire des religions, tome 211, n°3, 1994. pp. 363-365;
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n'avoir rien écrit par lui-même et avoir tout pris dans les livres,
propos obligé de l'humilité monacale, mais aussi vérité, tout au moins
partielle : aucun des écrits de Cyrille n'est, en effet, modelé sur une
seule source ; ses textes sont des mosaïques dont il emprunte le
matériau, mais dont la composition lui appartient. Inscrite dans la tradition
homilétique byzantine, l'œuvre attribuée à Cyrille de Turov révèle un
excellent praticien du genre.
Grâce à l'initiative de l'Institut de recherches ukrainiennes de
Harvard, des œuvres qui, en raison du barrage linguistique, en
étaient jusque-là pratiquement exclues font leur entrée dans
l'héritage commun de la culture médiévale. S. Franklin a su, en bon
traducteur, donner une version à la fois littérale et élégante de ces
récits, tout en opérant des choix là où le sens paraissait obscur. Il a,
en outre, dû procéder à l'établissement des textes, dont aucune
édition n'est vraiment satisfaisante, souvent en s'adressant aux
manuscrits. L'importance de ce travail entraîne notre principale
réserve : pour être pleinement utile, la traduction proposée par
S. Franklin devrait être accompagnée des textes slaves tels qu'il
les a établis et divisés en paragraphes. On peut espérer que la Harvard
Library of Early Ukrainian Literature, qui publie aussi des éditions
de textes, comblera rapidement cette lacune.
Tel qu'il est, enrichi par ses appendices, ses index, et par le
repérage systématique des citations scripturaires, l'ouvrage de S. Franklin
représente un excellent instrument de travail et ouvre à la recherche
le domaine complexe d'une culture dont l'identité se construit à partir
d'instruments intellectuels venus d'ailleurs.
Irène Sorlin,
Centre national de la Recherche scientifique.
Jean Damascene, Ecrits sur l'islam, présentation, commentaires,
et traduction par Raymond Le Coz, Paris, Ed. du Cerf, 1992,
19,5 cm, 272 p. (« Sources chrétiennes » 383).
Né vers 675, mort vers 750, Jean de Damas a vécu de bout en
bout sous les premiers califes umayyades. Comme son père et son
grand-père, il a même été, avant de devenir moine et prêtre, haut
fonctionnaire de leur administration fiscale. Ces circonstances
historiques, par-delà l'importance personnelle de l'auteur, donnent une
valeur particulière aux deux opuscules ici présentés. S'ils sont bien,
en substance, du Damascene, ce seraient, d'une part la première
description chrétienne de l'islam, et d'autre part sa première
réfutation. Or, le chapitre VI montre que l'authenticité de ces textes
est soutenable pour le second, très probable pour le premier.
Celui-ci est le chapitre 100 (le chapitre 101 chez Lequien et chez
Migne) du Livre des hérésies, deuxième partie de la Source de la
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connaissance. On a là (p. 210-227 avec la traduction) un exposé
sommaire mais significatif sur « la religion des Ismaélites qui domine
encore de nos jours ». Comme il est noté p. 70, le mot d'hérésie, dans
l'ouvrage de Jean, est pris au sens très large de secte ou école erronée.
Il n'implique pas une déviation à partir de la foi chrétienne, même si
le texte affirme que Muhammad avait pris connaissance de la Bible
et « fréquenté vraisemblablement un moine arien ». L'auteur ne fait
évidemment pas de l'islam un exposé académique. Il développe
plusieurs passages d'apologétique défensive et offensive. Il donne
néanmoins de la christologie coranique une présentation juste et
précise (p. 213 ; cf. p. 102-109). Son information est en général assez
bonne, et le ton reste, compte tenu du style de l'époque, mesuré.
Sauf toutefois dans la curieuse histoire de la « chamelle de Dieu »,
de la petite chamelle qui naquit d'elle, et des fleuves du paradis
(223 s., cf. 126 s. et 195) : c'est probablement un ajout très postérieur.
Quant à la Controverse d'un musulman et ďun chrétien, un peu
plus longue (p. 228-251 avec la traduction), on peut la diviser en
deux parties. Nous résumerions ainsi la première. Question du
musulman : l'origine du mal échapperait-elle à la puissance de Dieu ?
Réponse du chrétien : l'homme a été créé libre de choisir le bien ou
le mal. Une intéressante discussion qualifie l'engendrement naturel
et le distingue de l'enfantement à la grâce par le baptême (y compris
avant le Christ). Aux p. 236 s., le chrétien différencie la « volonté »
(thélèma) et la « tolérance » (anochè) divines, dans un contexte où
les musulmans plus tardifs attribueront à Dieu une volonté
directrice (irâda) distincte de sa volonté absolue (mašVa). La deuxième
partie de la Controverse porte sur l'incarnation du Verbe de Dieu.
Pour parer à une objection musulmane, le chrétien est amené à
distinguer entre les logia et les rhèmata de Dieu (p. 240 s.). On note
le caractère élaboré de la technique dialectique par « questions
armées » (cf. arabe mas'ala), le cadre convenu : « S'il te dit..., Dis-lui... »,
l'utilisation polémique par le musulman d'un verset de psaume
(p. 240 s.).
M. Le Coz reproduit explicitement le texte retenu par dom Boniface
Kotter dans son édition critique du Liber de haeresibus (Berlin, 1981)
et ne s'en écarte, semble-t-il, qu'une fois (p. 248). Il y ajoute la
première traduction française des deux opuscules, et 200 pages
d'introduction : un chapitre ambitieux sur la « Situation politique
et religieuse en Syrie et Palestine aux vie et vne siècles », un autre
sur « Jean Damascene », puis une présentation des deux écrits,
suivie de leur commentaire continu très détaillé, qui s'efforce d'en
montrer les tenants et aboutissants du côté de l'islam. Le traducteur
manifeste une excellente connaissance des œuvres de Jean, et
d'abondantes lectures sur lui. Mais la translittération des mots arabes
(p. 69, 124, 126, 141) laisse à désirer. Il faut lire : jabr, p. 142, 148, etc.
(et non jabar) ; kitâb, p. 100 (et non mushaf) ; Rûh al-Qudus, p. 256
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(et non al-Quds, ni al-Qudûs). La sunna, contrairement aux p. 73 et 256,
ne comprend pas le Coran. La p. 115, 1. 10 s., attribue au Damascene
une affirmation sur le Coran qui est absente de VHérésie 100 (p. 216,
fin). Sur les idoles anté-islamiques (p. 210, 1. 10 s. ; cf. p. 220, 1. 18 s.),
il aurait fallu consulter T. Fahd, Le panthéon de V Arabie centrale
à la veille de V Hégire, Paris, 1968, 170. Sur la Parole de Dieu, soit
dans le texte de Jean, soit dans l'islam, on est p. 164 en plein flou
artistique. D'une manière générale, sur les doctrines de l'islam,
l'auteur multiplie les affirmations péremptoires sur la base d'une
bibliographie quelque peu vieillotte.
Il voulait, à partir des deux petits écrits du Damascene, éclairer
la vision chrétienne de l'islam dans la Syrie umayyade. Entreprise
éminemment louable, mais qui revêt trois exigences. La première
serait de prendre en compte le traité de La foi orthodoxe. Certes,
M. Le Coz y fait de fréquentes références, mais uniquement pour
préciser la doctrine chrétienne de son auteur. Or, il faudrait une
bonne fois examiner ce grand ouvrage du point de vue de l'islam
ambiant, pour chercher si sa présence et sa virtuelle pression
n'expliqueraient pas en partie la manière et le plan adoptés par Jean de
Damas. La deuxième exigence est une connaissance à jour des
recherches sur la pensée musulmane de l'époque (cf. les travaux
de J. Van Ess entre autres). La troisième exigence est enfin une vue
plus élargie du christianisme umayyade et des débuts de la
controverse islamo-chrétienne. Il faut signaler à cet égard un livre récent
de grande valeur : La Syrie de Byzance à V Islam : VIIe-VIIIe siècles,
publié par P. Canivet et J.-P. Rey-Coquais, Damas, 1992.
Ces réserves faites, le livre recensé n'en constitue pas moins une
bonne présentation de deux opuscules très intéressants, et alertera
utilement le patristicien sur la richesse et la complexité de l'islam
qui, tout comme la religion grecque ou le manichéisme, ne doit pas
être oublié quand on parle de certains auteurs chrétiens.
Guy Monnot,
Ecole pratique des hautes Etudes.
L'hébreu au temps de la Renaissance, ouvrage collectif recueilli
et édité par Ilana Zinguer, E. J. Brill, Leyde, 1992, 262 p.
Au xvie siècle l'hébreu connut, notamment au Collège de France,
la consécration. Avec le latin et le grec, il devait profiter d'un
considérable renouveau d'intérêt. Il est cependant permis de s'interroger
sur sa présence effective sur le plan culturel ou religieux.
L'ouvrage recensé dans ces pages ignore volontairement l'hébreu
des juifs et s'attache à montrer la pénétration de Г « hébreu chrétien »
dans la conscience intellectuelle du siècle. A l'exception de la contri-
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