Télévision
La grotte Chauvet, bien gardée, commence à livrer ses secrets
Découverte il y a quatre ans, Chau—
vet ne se dévoile qu‘à de rares spé—
cialistes de la préhistoire. Qui étu—
dient empreintes et fossiles dans
le plus vieux musée du monde.
Dès le matin, le soleil cogne sur les vignes,
au pied de la falaise de calcaire. En contre—
bas, l‘Ardèche file tranquillement entre les
lacets de son lit. Le chemin caillouteux, creu—
sé comme une saignée au flanc de la roche,
brutalise les mollets et blesse le souffle. A
70 mètres de hauteur, au bout de vingt mi—
nutes de marche, s‘ouvre une minuscule clai—
rière. Une discrète passerelle de bois, à
l‘ombre des buis et des chênes verts, mène à
une installation inattendue : porte blindée,
caméra de surveillance et système de recon—
naissance d‘empreintes digitales.
Cette entrée digne d‘une banque protège
un trésor interdit aux regards : la plus an—
cienne grotte ornée connue, vaste de plus de
7 000 mètres carrés. Baptisée du nom de l‘un
des trois spéléologues ardéchois qui l‘ont
trouvée, la grotte Chauvet renferme des pein—
tures rupestres datées de 32 000 ans avant
nos jours. Découverte en décembre 1994,
elle est malheureusement surtout célèbre
pour un feuilleton judiciaire concernant les
droits des trois explorateurs, puis l‘indemni—
sation des propriétaires du terrain, qui a re—
»
tardé de trois ans le début des travaux. Pour— S
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tant, la grotte Chauvet est avant tout un lieu
de recherches passionnées et essentielles 3
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f» .
pour une poignée de scientifiques. €
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Ils sont douze préhistoriens, paléonto— 2
logues, spécialistes d‘art pariétal (exécuté sur Des peintures ”religieuses”, probablement pour entrer en contact avec les animaux sauvages.
les parois), experts en ours ou en sols. Deux
fois par an, ils viennent passer quinze jours souci de la protection du site. « C‘est pourquoi sence, discrète mais permanente, d‘une équi—
à la base de loisirs de Salavas, tout près de notre nombre est limité, explique—t—il. Mais pe de tournage à leurs côtés : depuis un an et
Vallon—Pont—d‘Arc. Chaque matin, ils parcou— viennent aussi, ponctuellement, des ethno— demi, le réalisateur suit donc pas à pas
rent en voiture les 12 kilomètres qui mènent logues, géologues, climatologues, palyno— chaque mission. Le premier volet de sa série,
au petit champ de vignes, puis attaquent la logues (experts en pollens, NDLR), ou histo— diffusé le 3 juin sur Arte, a été tourné « de—
grimpette jusqu‘à la grotte. riens de l‘art. » vant la porte ». Car personne, hormis les
Jean Clottes, spécialiste renommé d‘art En cette mi—mai, la cinquième campagne chercheurs, ne pénètre le sanctuaire. Le dé—
préhistorique et conservateur général du Pa— s‘achève, devant la caméra de Pierre Oscar partement de l‘Ardèche a promis un espace
trimoine, dirige ces travaux avec le constant Lévy. Les scientifiques ont accepté la pré— de reconstitution de la caverne, mais la grot— «>
Télérama n° 2629 — 31 mai 2000 103
Télévisionmagazine
Dominique Baffier : ‘‘Porspective, utilisation
-)te même ne sera probablement jamais ou—
verte au public. Depuis la première cam—
de l‘estompe, volumes... Cette découverte
pagne, en 1998, l‘équipe a recensé 441 fi—
gures d‘animaux — chevaux, bisons, mais
bouleverse les théories sur l‘évolution de l‘art.”
surtout mammouths, rhinocéros, ours, lions
des cavernes. « Cette représentation d‘ani—
maux dangereux est nouvelle, souligne Jean
Clottes. A Lascaux, vieille de 17 000 ans, la
plupart des peintures évoquent des bêtes sol portant l‘empreinte nette du talon d‘un vé, à la surface des sols, quantité d‘osse—
chassées, rennes ou aurochs. » Les figures ours, qui dérapa sur un talus argileux. Tom— ments et de crânes (surtout d‘ours), une dent
humaines, elles, se limitent à quelques sexes bé accidentellement, ce petit morceau de de cheval, les foyers qui servaient à fabriquer
féminins gravés dans la roche et une figure grotte sera l‘un des rares à voir l‘air libre. les fusains, une sagaie en ivoire, des outils en
baptisée « le sorcier », mi—homme, mi—bison. En milieu d‘après—midi, le groupe regagne silex, un coprolithe — une crotte fossilisée —
Les Homo sapiens d‘il y a 32 000 ans n‘ha— la base de Salavas. Dans la salle d‘étude, di— d‘ours ou de loup. Michel Garcia travaille sur
bitaient pas dans la grotte, ils n‘y venaient vers trésors s‘étalent sur les tables de travail : une piste d‘empreintes de pieds d‘un ado—
que pour peindre. Les datations au carbone un os pénien d‘ours, un moulage de traces lescent, découverte dans le fond de la grot—
14 recensent aussi les traces d‘un deuxième de loups, les photos de paumes de main, te, qui date du deuxième passage humain re—
passage humain, 26 000 ans avant nos jours. ocrées et appliquées à même la roche. En as— censé, il y a 26 000 ans. Il a aussi identifié
Entre les deux, la cavité a été occupée par semblant les clichés par ordinateur, en les les traces « d‘un grand canidé, un loup qui
des ours, dont les ossements jonchent le sol. agrandissant, en corrigeant les effets des re— ressemblerait à un chien. Cela peut donner
Puis plus rien : la grotte s‘est sans doute fer— liefs, les scientifiques peuvent dissocier le des indices sur la transformation du loup en
mée brutalement, à la suite d‘un mouvement geste de l‘artiste des griffades d‘ours ou des chien, antérieurs à ceux datés de 14 000 ans,
de la falaise, qui a contribué à son extraordi— trouvés en Allemagne. » Si l‘animal accom—
naire préservation. pagnait l‘enfant, cela indiquerait une domes—
« Le sens de ces œuvres était probable— tication du loup très ancienne.
ment religieux, à mon avis même chama— En mettant en relation les sols et les pa—
nique, avance Jean Clottes. / existait sans rois, les traces humaines et animales, l‘équi—
doute des légendes autour du Pont d‘Arc, cette pe cherche à reconstituer tout un univers.
merveilleuse arche creusée dans la falaise Jean—Michel Geneste, également spécialiste
par l‘Ardèche. Elle se trouve à 500 mètres à des sols, explique : « A partir d‘un outil en si—
vol d‘oiseau de la grotte, ça ne peut pas être lex, on peut savoir d‘où vient la roche qui le
un hasard. Personnellement, je pense que compose, déterminer s‘il a servi à graver, à
les hommes d‘alors considéraient la grotte tanner une peau ou à gratter un mur, s‘il a
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comme un monde surnaturel, et peignaient à été fabriqué sur place ou apporté. II livre des
pour entrer en contact avec les animaux dan—
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à indications sur le cheminement des artistes,
gereux, personnages sacrés. » 5
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sur leurs techniques et leur environnement. »
Passé la porte blindée puis un petit tun— Michel Garcia planche sur les empreintes d‘un Vendredi 19 mai, dernier jour de la mis—
nel, les chercheurs aboutissent à un puits. Ils drôle de loup, possible ancêtre du chien. sion. Les chercheurs roulent les plans de la
descendent d‘une dizaine de mètres : à l‘in— grotte, rangent archives et dossiers. Les four—
térieur, il fait 12 ° toute l‘année ; certaines fissures de la roche, déceler les traits tracés nitures vierges sont stockées dans des can—
salles mesurent jusqu‘à 50 mètres de large au silex, au bois ou au doigt, reconstituer la tines en fer, jusqu‘à la prochaine campagne,
pour une hauteur variant entre 40 centi— chronologie du dessin. « On trouve une mai— en octobre. Entre temps, la grotte recevra la
mètres et 20 mètres. En attendant l‘installa— trise de la perspective, une utilisation de l‘es— visite de quelques géologues, et des ouvriers
tion de passerelles en titane, qui faciliteront tompe, un souci des volumes étonnants », dé— qui installeront les passerelles. Pierre Oscar
leurs déplacements, les chercheurs avancent taille Dominique Baffier, spécialiste d‘art Lévy remballe, lui aussi, son matériel de tour—
sur des « lés » en plastique, larges de 50 cen— pariétal. « Cette découverte a bouleversé les nage. Il espère très fort pouvoir, bientôt, fran—
timètres, pour ne pas abîmer les sols argileux. théories admises sur l‘évolution de l‘art, no— chir la porte blindée et livrer à l‘objectif de sa
Souvent, ils étudient les panneaux à plusieurs tamment par André Leroi—Gourhan (ethno— caméra quelques—unes des splendeurs de
mètres de distance, armés de jumelles et de logue et préhistorien (1), NDLR), poursuit sa Chauvet e Juliette Bénabent
torches, ou utilisent un appareil photo fixé sur consœur Carole Fritz. I/ croyait à une pro— (1) Auteur de la bible : Préhistoire de l‘art occidental,
une perche télescopique, qui permet d‘ex— gression linéaire, sur un temps assez court, 1965, Ed. Citadelles Mazenod.
plorer des recoins inaccessibles. Photos, re— des techniques artistiques. » Or, Chauvet
levés précis, notes : chaque trait, relief, fis— prouve que, 15 000 ans avant les peintures
sure, accident de la roche est consigné. de Lascaux, l‘homme maîtrisait déjà un art
Dans la clairière, l‘équipe déjeune autour élaboré : c‘est le signe d‘une évolution plutôt
d‘un muret de pierre et de bobines de câbles, par à—coups, avec des hauts et des bas suc—
tables improvisées. Michel Garcia, spécialiste cessifs selon les lieux et les époques. A voir
des sols et de l‘étude des traces, montre à la Sans creuser — aucune fouille proprement La Grotte Chauvet,
caméra de Pierre Oscar Lévy un fragment de dite n‘est entamée — les chercheurs ont trou— devant la porte, samedi 3, 20.45, Arte.
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