•Introduction
Accroche
L'extrait proposé est de la pièce de Musset On ne badine pas avec l'amour, écrite en 1834
et jouée pour la première fois en 1861. Cette pièce est une comédie romantique : on y trouve
souvent un ton léger, et les milieux sociaux des personnages sont mêlés.
Situation
• Inspirée de la mode du « proverbe », en vogue dans les salons littéraires (qui consiste à faire
deviner un proverbe à travers une courte saynète), la pièce mêle, conformément à l’esthétique
romantique différents registres : tragique, comique, héroï-comique, grotesque.
• Ici, le registre comique est au service de l'intrigue, Bridaine, le curé, préfère quitter les lieux, car
maître Blazius, le gouverneur de Perdican, prend ses aises.
• C'est un personnage « fantoche », mais son monologue retient notre attention en nous faisant rire
et en préparant la suite de la pièce…
Problématique :
Mouvements de l'explication linéaire
1) La mise en scène d’un personnage grotesque
2) La parodie d’une tragi-comédie
Premier mouvement
La mise en scène d’un personnage grotesque
Entre MAÎTRE BRIDAINE
Cela est certain, on lui donnera encore aujourd’hui la place d’honneur. Cette chaise que j’ai occupée
si longtemps à la droite du baron sera la proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis ! Un âne
bâté, un ivrogne sans pudeur, me relègue au bas bout de la table ! Le majordome lui versera le
premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront à moi, ils seront à moitié froids, et les
meilleurs morceaux déjà avalés ; il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes.
Musset retient l'attention du lecteur/spectateur
• Les didascalies « La salle à manger du château - On met le couvert » annoncent un évènement «
domestique », une scène plus proche de la comédie que de la tragédie.
• Le château est un espace « social » de rencontre tandis que les « extérieurs » : jardin, fontaine,
sont favorables aux échanges sentimentaux et au « badinage ».
• Les indicateurs spatio-temporels « encore aujourd’hui » « qu’on lui ait donné cette place hier » se
libèrent des deux unités de temps et de lieu pour se concentrer sur l'action.
• En fait d’action, Maître Bridaine, « Entre » et se lance dans un monologue. Cela crée une attente
chez le spectateur / lecteur.
• Le présentatif : « Cela est certain » indique qu’a lieu pour Bridaine un bouleversement choquant :
« on lui donnera encore à lui » / « la chaise que j’ai occupée si longtemps ».
⇨ Le spectateur attend une scène comique et comprend que quelque chose a changé.
Comment s’exprime la bouffonnerie du personnage ?
•Le nom Bridaine suggère le mot « bedaine ». Depuis l’acte I, nous savons qu’il est « l’ami
» du baron, le curé de la paroisse, et il voit d’un mauvais œil son rival, Blazius, qu’il accuse
d’ivrognerie.
• Les deux « fantoches » ont les mêmes défauts : l’ivrognerie et la gloutonnerie, mais
appartiennent à deux univers différents. Ils forment deux doubles antagonistes.
• Bridaine désigne le coupable de son malheur par une métaphore insultante : « âne bâté »
puis le terme « ivrogne ».
•La négation « sans pudeur » insiste sur ces défauts, que Blazius ne cherche même pas à
cacher.
⇨ le sujet de la scène est le conflit entre Bridaine et Blazius : l’arrivée des nouveaux venus
bouleverse les habitudes du château.
Bridaine souffre et s’exprime dans un registre lyrique
•Les exclamations et l’apostrophe : « Ô Malheureux que je suis » sont typiques du registre
lyrique, véritable topos romantique / héroïque.
• L'agitation de Bridaine se traduit par le mélange des temps : le futur « on lui donnera »
côtoie le passé « j’ai occupé » et le présent « … que je suis ! ». Sa place est remise en
question, il doit songer à son avenir.
• La ponctuation traduit cette agitation : phrases exclamatives, nombreuses virgules, phrases
juxtaposées « le majordome lui versera … ils seront à moitié froids … il ne restera plus ».
⇨ L'urgence, et les mouvements désordonnés renforcent l'aspect burlesque du personnage.
Deuxième mouvement :
La parodie d'une tragi-comédie
Ô sainte Église catholique ! Qu’on lui ait donné cette place hier, cela se concevait ; il venait
d’arriver ; c’était la première fois, depuis nombre d’années, qu’il s’asseyait à cette table. Dieu !
comme il dévorait ! Non, rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas
cet affront. Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant de fois gorgé de mets succulents !
Adieu bouteilles cachetées, fumet sans pareil de venaisons cuites à point ! Adieu, table splendide,
noble salle à manger, je ne dirai plus le bénédicité ! Je retourne à ma cure ; on ne me verra pas
confondu parmi la foule des convives, et j’aime mieux, comme César, être le premier au village que
le second dans Rome. (Il sort.)
Un retournement de situation
•
L’apostrophe : « Ô Sainte Église Catholique » est disproportionnée, mais Bridaine trouve les
nouveaux arrivants peu pratiquants (Blazius le gouverneur récite le pater noster en dormant).
• Bridaine décrit l’évènement d'une manière haletante, soulignée par la parataxe
(accumulation de propositions juxtaposées) : « Qu’on lui ait donné ; cela se concevait ; il
venait d’arriver ; c’était la première fois… »
• La comparaison « Comme il dévorait » montre la gloutonnerie de Blazius et sa victoire
alors qu’il s’assied à la table « pour la première fois « depuis nombre d’années ».
• L’imparfait insiste sur la durée, torturante pour Bridaine.
⇨ Ce tableau force le personnage à agir ou réagir.
Une parodie d'un registre épique héroïque
•
Depuis le début de la tirade il est question d’honneur, mais de manière parodique : « place
d’honneur ».
• Métaphore de la chasse : la chaise de Maître Bridaine est « la proie » du gouverneur.
• Les négations « Non, rien ne restera » et restrictions « que les os » sont une provocation
qui poussent Bridaine à réagir comme s’il entrait dans un combat.
• Il parle même d’« affront » : le registre tragi-comique se confirme.
• On peut penser ici à la tragi comédie de Corneille Le Cid et au personnage de Don Diègue
dans la célèbre réplique :
Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie
N’ai je tant vécu que pour cette infamie ?
Corneille, Le Cid, (Acte I, scène 4), 1636.
⇨ De la simple lamentation, on passe à un projet d’action qui prend des allures héroïques,
alors que ce n’est qu’un départ.
Un lyrisme héroïque exacerbé
•
La dernière partie est rythmée par le trois anaphores « Adieu ! » : longues phrases qui sont
autant de défis démesurés.
• Ces « Adieux » renvoient comiquement au lyrisme romantique de la scène précédente,
lorsque Perdican s'exclame :
« Eh bien ! Adieu. J’aurais voulu m’asseoir ... »
• Dans les trois cas (Don Diègue / Perdican / Bridaine) il s’agit d’une réaction d’orgueil
blessé. Or, l’orgueil parodié ici est bien un des ressorts de la pièce.
• L’intertextualité est importante : le jeu du langage utilise le lyrisme mais mêle les genres :
poésie, tragi-comédie héroïque.
⇨ Le mélange des tons, des registres et des genres entretient le suspense : le spectateur ne
peut deviner la fin.
Une parodie bouffonne
•
Avec le « Non ! » Qui représente un sursaut de fierté, on entre dans l’outrance parodique : «
Je ne souffrirai pas ». Le verbe « souffrir » exagère l'effet pathétique (hyperbole).
• Les hyperboles s’enchaînent dans les expressions « gorgé de mets succulents » « tant de
fois » « sans pareil » « cuites à point »
• Les adjectifs « vénérable » « noble » sont associés aux objets du décor « fauteuil » «
bouteilles » « venaisons » « table » « salle manger » : ce sont là les seules choses qu'il va
regretter.
• Ces indications de décor constituent des didascalies internes qui brossent paradoxalement
un tableau de fin de repas campagnard.
• Cette atmosphère est également connotée dans le mot « cure », puis dans le mot « village »
qui se mêle à la citation de César.
⇨ Discordance comique entre l’élévation du ton et de la langue et le prosaïsme des objets.
Une fin grotesque
•
La décision de partir est marquée par le passage soudain au présent d’énonciation : « Je
retourne à ma cure ».
• La citation historique et la comparaison avec César atteignent des sommets burlesques
avec un parallélisme comique : « premier … village / second … Rome », calqué sur la
citation d’origine.
• Le personnage, comme le le lieu, font penser cette fois à la tragédie : Cinna chez Corneille
ou Bérénice chez Racine.
Conclusion
Bilan
•
Bridaine correspond bien au stéréotype du « fantoche » : il amuse et présente des traits de
caractère simplifiés : la gloutonnerie, la prétention.
• C’est néanmoins un personnage savamment créé par Musset qui se livre ici à un « exercice
de style » : un jeu de parole qui mêle genres et registres pour séduire un spectateur cultivé.
• Il apporte aussi la preuve qu’un bouleversement important est en train de se produire, qui
touche même les personnages grotesques et dans lequel l’orgueil a probablement un rôle à
jouer.
• Musset aime les effets de miroir et de symétrie, il oppose Bridaine à Blazius, puis à
Perdican. On trouve le même sursaut d’orgueil, le même regret d’un monde qui n’est plus,
mais sur un ton comique.
Ouverture
•
La référence de Musset est le théâtre de Shakespeare qui mêle personnages grotesques et
sérieux et marque ici l’antithèse entre deux univers séparés, celui des jeunes gens qui se
retrouvent seuls face à un monde et celui des adultes qui n’ont aucune crédibilité.
• On retrouve donc ici l’un des termes de l’esthétique défendue en 1827 par Victor Hugo
dans La Préface de Cromwell : le grotesque, mais nous restons dans l’expectative et l’attente
quant à l’issue : sera-t-elle dramatique ? Ira-t-on jusqu’à la noirceur du Sublime ?
Musset, On ne badine pas avec l’amour, 1832. Acte II scène 2 (monologue de Bridaine)
Explication linéaire n°6: Acte II scène 2, Le monologue de Bridaine
Extrait étudié
Entre MAÎTRE BRIDAINE
Cela est certain, on lui donnera encore aujourd’hui la place d’honneur. Cette chaise que j’ai
occupée si longtemps à la droite du baron sera la proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis !
Un âne bâté, un ivrogne sans pudeur, me relègue au bas bout de la table ! Le majordome lui versera
le premier verre de malaga, et lorsque les plats arriveront à moi, ils seront à moitié froids, et les
meilleurs morceaux déjà avalés ; il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. Ô
sainte Église catholique ! Qu’on lui ait donné cette place hier, cela se concevait ; il venait d’arriver ;
c’était la première fois, depuis nombre d’années, qu’il s’asseyait à cette table. Dieu ! comme il
dévorait ! Non, rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas cet affront.
Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant de fois gorgé de mets succulents ! Adieu
bouteilles cachetées, fumet sans pareil de venaisons cuites à point ! Adieu, table splendide, noble
salle à manger, je ne dirai plus le bénédicité ! Je retourne à ma cure ; on ne me verra pas confondu
parmi la foule des convives, et j’aime mieux, comme César, être le premier au village que le second
dans Rome.