De la vertu, mon enfant
L’on vous dira de moi que je ne suis l’exemple,
Que je fus sans valeur et de mauvais aloi,
Mais cette vérité jamais ne vous exempte
De suivre en votre vie tous ces mots et ces lois…
Il ne sera aisé d’adopter ces maximes,
Vous essaierez parfois de vous en affranchir,
Mais si vous résistez, vous aurez plus d’estime,
Que si vous n’aviez rien fait avant de fléchir…
Ayez bien de l’ardeur, ayez bien du courage,
Il ne faudra pas moins pour que vous soyez droit
Et un de ces esprits très bien, très bon, très sage
Pour qui chacun aura égard à votre endroit…
Mais ne vous plaisez point à chercher flatterie…
Ce n’est tant pour autrui que toujours pour vous seul,
Que vous devez rester loin de la fourberie
Qui retenait les mains de votre pauvre aïeul…
Dépassez mes espoirs, faites mieux que vos pères.
La vie est un allant vers le faste progrès
Où chaque homme suivant sera une âme fière
Qui dépassant nos voeux, ôtera tout regret…
Je saurai alors qu’enfin viendra la liesse
Si des maux d’hier vous vous en serez abstenu…
A cette seule idée, je me plais d’allégresse
Car vos plus beaux demains me seront inconnus !
A ces rameaux d’espoir, vous serez la colombe
Qui, glanant le labour des effrois défrichés,
Verdira le limon qui fleurira la tombe
De mon corps dépouillé et mon coeur mort, grisé !
Allez donc de l’avant ! Sans déplorer derrière !
Laissez pour nous les pleurs et les derniers malheurs,
Le passé est un bois où vous avez clairière
D’où vous verrez du ciel, les doux feux du bonheur !
N’en profitez pas seul, jouissez avec foule
De gens que vous aurez en votre coeur choisis,
Avec parcimonie, tant que ce bonheur coule
Et que tout votre sang n’est guère cramoisi !
Ne soyez pas furieux, prenez toujours garde
De ne vous élever de vos proches amis,
Et sans en être imbu, ni que ça vous attarde,
Prenez de la hauteur sur les fonds ennemis…
Si vous faites cela, vous aurez fait à peine :
N’en soyez pas marri car vous aurez bien fait,
Car chacun des morceaux repris à toute peine
Est une dignité comme un tendre bienfait…
En agissant ainsi, vos oeuvres seront miennes,
Hélas, mon tendre enfant, serez-vous donc ma chair
Qui, de tous mes méfaits, est gangrénée et pleine,
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Ou par tous vos talents, me serez-vous plus cher ?
Vous savez mes erreurs, vous viviez mes déboires !
La lignée de mon sang n’est votre qualité,
Il vous faut, mon enfant, vous faire un territoire
Où nul puisse railler votre rang limité !
Se contenter de peu, c’est succomber au pire,
Mais à toute morale, il faut toujours le mieux!
Faites de votre esprit le meilleur des empires,
Qu’importe l’embuche et l’obstacle périlleux !
Mais si vous souhaitez mener grande entreprise,
Que vous voulez chasser l’angoisse et la terreur.
Il vous faut en tout lieu garder votre maîtrise
Que vous soyez sujet, que vous soyez meneur !
Si vous êtes le chef, gardez toujours en tête,
Qu’il vous faut tout respect pour ce qui vous fait corps,
Et que tous vos exploits seront autant de dettes
A ceux qui ont aidé à triompher du sort !
Si vous êtes vassal, tenez toujours méprise
A l’homme qui vous tient et ses beaux agréments,
Il n’y a qu’un lien de fascine à emprise
Mais il est si dur d’en briser l’envoutement !
Ne donnez à aucun de votre territoire,
Qu’aucun appât du gain lui donnerait vos voix,
Car même saurez-vous certain de vos victoires
Lorsqu’il vous toisera, hissé sur son pavois ?
Voyez la façon dont il est dans la défaite,
Vous apprendrez d’autrui bien moins de son avis
Vous saurez donc de lui qu’il est âme bien faite,
S’il est bon, digne, humble et modeste en son repli…
Ne craignez pas pour vous de faire un pas arrière,
De réviser vos faits en votre doux logis…
Craignez plutôt d’être un animal à crinière,
Qui en sa gueule acérée crie, feule et rugit…
Vous en verrez souvent des rois de la savane
Qui montreront leurs crocs, à peine injuriés,
Mais préférez pour vous s’il faut que l’un pavane
Aux couronnes de poil, l’olivier, le laurier…
Mais nul n’a triomphé, s’il n’a pas vu les roses
Faire de son empire un beau et doux jardin…
Votre coeur sera vert, comme votre âme éclose,
Et vous irez léger, sans être un vieux badin !
Si je parle de l’autre, alors parlons des femmes !
Si d’aventure un jour, une occupe vos nuits,
Avant d’être un foyer, entretenez la flamme :
Nul n’a fait de braise avec la paille ou l’ennui !
A tomber amoureux, préférez-y des ailes,
La chute est profondeur, l’amour est précieux…
Gardez-vous, mon enfant, d’un jour tomber pour elle,
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Nul abime est un nid à la hauteur des cieux…
Elevez-vous pour celle qui vous semble bonne,
Car c’est vers le sommet que vous serez parent,
Mais ne vous abaissez jamais pour des mignonnes,
Vous ne pourrez que choir à n’être qu’un amant…
Si vous songez à deux, vous n’aurez de divorce,
Puisque cette âme à qui vous devrez le bonheur,
Qui sera votre audace et vous serez sa force,
Vous permettra de surmonter bien des malheurs.
Alors si son chagrin est bien toutes vos peines,
Vous saurez de l’amour, son céleste pouvoir,
Et dès lors vous aurez pour vous bien plus de haine,
De la savoir déçue que de vous décevoir…
Si vous suivez ceci, tout cela vous honore,
J’en serai satisfait si bien sûr je vous mens
Mais à vous, je dirais, puisque je vous adore :
Oui, vous avez bien fait ; mais pas suffisamment…
Il ne pourrait s’agir de vos qualités seules,
Ayez pour autrui plus que le coeur sur la main
Quand bien même auriez-vous grain à moudre à la meule !
Donnez de votre esprit à tout le genre humain !
Nous voyons trop de gens élitiste et cupides,
Qui pour leurs seuls semblables restent généreux.
Ne soyez pas comme eux… Ne soyez pas turpide !
L’on ne peut être seul si l’on veut être heureux..
Vous m’arguerez alors que je le suis pour vous,
Cet être triste et vil qui, pour sa descendance,
Tout entier se dévoue jusqu’à de son verrou
Refermer chaque porte à toute autre existence….
Il faut le concéder de source je ne suis
Ni le meilleur humain, ni le meilleur des pères…
Et j’entends en mon for gronder au fond du puits
Non moins un homme droit qu’une avide chimère…
L’homme est cet animal fait de concupiscence.
Cette bête est en vous, prête à tout dévorer
Si vous vous oubliez, manquant à la sentence :
L’homme bon est un monstre qui se reconnait.
Mais si vous êtes homme à n’avoir rien franchi,
Si vous êtes le serf que ces chaines font vivre,
Que d’aucune des lois, vous n’êtes affranchi,
Alors maitre de vous, vous serez enfin libre…
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La mort de la muse
C’était dans un bois noir et son sombre couvert
Qu’une muse couchée, faible à toute menace,
Reposait en ce lieu où elle avait souffert,
Et, livide, dormait au lit du Mont Parnasse…
Plus blanc qu’un blanc flocon, et malgré la chaleur,
Son corps, las, endormi sur la ronce et le lierre
Non sans aucune plaie, non sans aucune ardeur,
En sa couche fanée, endurait leurs lanières.
Elle rêvait de fuir sa terrible prison
Elle qui ne pouvait en la forêt cruelle,
N’avoir comme destin ou d’autres horizons,
Que d’être douce et bonne et d’être calme et belle…
Tant de feux sous les cieux, car le grand Apollon,
Malgré ces frondaisons, veillait de ses lumières
Sa pauvre enfant mourante au fond du noir vallon ;
Qu’en la ramée ses rais semblaient une prière…
Alors, sous le soleil baignant son calme front,
La moiteur de sa peau qui pareille à des larmes,
De doux et chauds sanglots ruisselants de rayon,
Avait en son repos, un triste et brûlant charme…
Mais il vint un premier homme versé dans l’Art,
Que seule la beauté, à son esprit de lucre,
De la belle endormie avait tout son égard,
Et choisit à sa vue de faire son sépulcre.
Il battit son cercueil dans le marbre et l’airain,
Erigea son tombeau de granit et de verre,
Elevant de ses mains le plus beau des écrins,
Il fit de ce roncier, un palais funéraire…
Et quand il eut fini son funeste labeur,
Satisfait de son bien, heureux de son ouvrage,
A travers les vitraux, il mira la candeur
De sa muse endormie, et ses traits doux et sages.
Puis il vint un suivant qui, voyant le tombeau
Se dressant grand et fier au milieu de la sylve,
Pensa qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi beau,
Et épris de ce lieu, prit l’initiative :
D’ajouter lui aussi plus de grandeur encor,
Et prenant ses ciseaux, taille, cisèle et sculpte
Des statues, des gisants de sa douce qui dort,
Laissant le libre court à cet art qui l’exulte !
Quand il fut épuisé d’imagination,
Le monument était couvert de cent sculptures,
De mille ornements et de l’exaltation
De ce grand artisan pour cette sépulture…
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Alors, il arriva un troisième étranger
Que la folle rumeur, en la forêt, d’un temple,
Où, belle, reposait une muse en danger,
Avait en son bon coeur levé un courage ample !
Bien qu’il eût un couteau, il n’était chevalier,
Alors il espéra que celle si fut morte,
Afin qu’il pût ici dresser son chevalet,
Et que son talent servit de dernière escorte…
Il peignit et farda des fresques et tableaux
De ses illusions, narrant la bonne histoire
D’une dame en détresse et d’un homme au galop :
Sa bonne muse aimée, offerte à sa victoire…
Vint un musicien qu’un souffle avait guidé
A travers les feuillées jusqu’à cette rumeur
Issue d’un grand caveau et d’un mort bien fardé
Qui semblait l’appeler, réclamer ses clameurs…
Il joua et chanta requiems et canons,
De si belle façon, qu’un si divin orchestre,
N’eut pour lui seul égal que celui d’Apollon,
Et redonna aux cieux, ce doux plaisir terrestre…
Le soleil devant lui ruisselait de rayon,
Recouvrant le choeur d’or et d’éclat de Palmyre,
Et pleura son enfant, la muse de ses sons,
Car jamais l’on ne vit mieux jouer de la lyre…
Il arriva, enfin, celui qui de ses mots
Pouvait donner la mort, pouvait offrir la vie,
Reprendre tous les biens ou affliger de maux,
Cet homme qui pouvait tout faire à son envie…
Lui, qui peut tout pourtant, par dépit et ennui,
Il décida d’écrire la mort de sa muse,
Convoquant Apollon quand au coeur de la nuit,
Pour quelqu’une beauté, il voulut qu’il s’amuse…
Par un jeu puéril, ô âpre vérité !
De sa muse fidèle il écrivit le drame,
Ce bon et doux récit que je vous ai conté,
Et ma muse enterrée m’en porta tout le blâme !
Mais vint un barbare en ce divin mausolée,
Qui des muses n’en connaissait point les amours
Et insensible à l’art, n’admira pas son jour.
Que la beauté n’eut jamais son âme égayée !
Il entra en ce lieu par le plus grand hasard,
Et ni l’Art, ni le Beau n’arrêtèrent sa route,
Il s’approcha des ronces grimpant à la voute,
Et vit à ce chevet, la femme au teint blafard.
Mais lui ne cherchant pas qu’elle puisse être éprise
Il ne vit ce que tous, ils avaient aspirés,
Il entendit son souffle et sût que respirait
Cette femme livide en tout ce lierre prise.
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Lui, qui n’avait point lu ces romans inconnus
De belle et de palais, enfermés dans des ronces,
Découpa ses liens, et sans une réponse,
Il s’en repartit, seul, tout comme il fut venu…
Acte III
Scène 1
Hélène
A Hermione
Mes choix me déchirent, décidez-vous, Hélène !
Il vous faut élire l’envie cornélienne :
Quelle fatalité, quel choix, quelle faiblesse ?
Si vous devez rester et mourir de noblesse ?
Si vous devez partir et devenir infâme ?
Mais avant de choisir, faites vos états d’âme !
Convoquez tous vos gens à votre faculté !
Votre âtre, votre amant, au si peu d’acuité
Qui en tout votre sein, lutte, reste et demeure !
Questionnez vos desseins ! Faites-le à demeure !
Je sais que vous voulez, qu’on soit une famille,
Mais tout vous ne savez de mon couple, ma fille…
Je sais à mes dépends, son venin et sa rage :
Ce monstrueux serpent avait plus de visage
Que l’hydre de Lerne, que sa progéniture,
Qui sous leur gouverne, me jetaient en pâture…
Mais bien qu’ils m’aient blessée, ses affronts et ses coups,
Ma souffrance est, je sais, que vous êtes le coût
De vivre et m’affranchir ! Ô belle Hermione,
Mon coeur me déchire, mon esprit me sermonne
A l’idée même de ne faire que songer
Ah ! Non plus à nous deux mais ce qui m’a rongé,
De vivre de mes joies mais si loin de vos peurs,
D’hâler si je festoie, sans éteindre vos pleurs !
Ô mon Hermione, pour ce que je vais dire
Que nul me sermonne, nul puisse me maudire !
Je n’ai plus la force de vaincre votre père…
Je veux le divorce car, moi, je désespère !
J’ai fait ce que j’ai pu et plus si vous saviez,
J’ai en son corps repu, tous mes efforts brisés…
J’entends mes tristesses, si lointaines et sourdes,
Quand à sa rudesse, seule, il faut me résoudre…
Je pâtis de malheur, de souffrance, de peine,
Mais enfin le bonheur vient et j’en suis sereine…
Mais si je veux jouir, si je ne me retranche,
Je pourrais enfin fuir toutes mes terreurs blanches !
Et sans ses colères, je pourrais rembrunir,
Sous des voeux solaires que rien viendra noircir !
Et nous irons heureux, vers nos plus humbles noces !
Tendres et chaleureux pour tout seul sacerdoce !
Je veux ici et là, si du moins je pouvais !
Vous le savez déjà, je pouvais l’embrasser !
C’est pour un autre homme que mon être est épris,
Et sans que je somme, mon coeur et mon esprit,
A lui, ils se dévouent. Sous ses cieux réchauffants,
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Je ne puis rien pour vous, ma tendre et pauvre enfant.
Tout entièrement à son coeur dévoué,
Le votre m’est absent, je dois vous l’avouer….
Que cela me coute ! Que tout cela me trouble !
De n’avoir de doute quand tout en moi redouble
Rien que pour lui ! Pour lui… Plus rien ne m’en distrait !
Je brille et je reluis, lorsque dans ma forêt,
Les feux de mes amours s’embrasent pour Pâris !
Me consumant le jour et m’attisant la nuit…
Mais si je suis rouée par cet ardent fardeau
Ou si j’ai échoué, vous tiendrez le flambeau
Et reprendrez aux cieux ce qui ne fut ma place,
En offrant plus et mieux que mes éclats fugaces !
Car quand il va, revient en mon clos indigent,
Je suis et je deviens plus que le ciel changeant !
Sa vue m’est un présent, son rire l’absolu !
Et il m’est si présent, à peine n’est-il plus !
Mes émois persistent quand l’amant se désiste,
Mes forces me quittent et mes humeurs m’attristent !
Et mon corps est si lourd et mon âme est si vaine,
Quand loin de ses velours, mon coeur est à la peine !
Mais de nos rencontres, quelle est donc cette intrigue ?
C’est à mon encontre que le monde se ligue !
Jusqu’à voir conspirant, contre une pauvre mère,
Des dieux et des tyrans, des hommes et des pères…
Malgré tous leurs atouts, malgré tous mes déboires,
Envers et contre tous, vous tiendrez nos victoires
De mes choix déchirés, ma tendre et hardie fille !
Et vous réussirez, là où je vacille !
Je vous souhaite plus que je ne fis moi-même !
Je veux votre salut non pas mon anathème !
Dépassez mon destin ! Sortez-vous de ma cage !
De ce qui m’a restreint, tenez pour seuls adages :
Que nul vous domine ! Faites à votre envie…
Soyez l’héroïne de votre propre vie !
Ne pensez plus à moi, ne songez plus à Sparte !
Ni même à vos émois s’il en vient que je parte !
Vos sentiments mentent, vos souvenirs conspirent !
Faites seul le serment à votre seul empire
D’où nul peut vous bannir, et vos yeux toujours fiers,
Tournés vers l’avenir, ne pleureront plus hier !
Aucun ne s’attarde, quand au creux de ses mains,
Tout l’amour regarde moins hier que demain..
Ah ! Vous irez, allant, vers vos plus beaux espoirs
Qui, à vos seuls dépends, seront votre pouvoir !
Prenez donc un vaisseau et bravez les tempêtes !
Car aucun des assauts qui ici vous embête
Ne viendra point troubler votre sang courageux,
Lors vous pourrez combler votre coeur amoureux !
Amoureux de lui seul, plutôt que bien des autres,
Car eux sont le linceul du corps qui sera vôtre !
Entendez ce conseil, vous qui m’êtes absente,
C’est là tout mon réveil de mes amours présentes !
Refusant le sommeil, refusant de songer,
Je m’accroche au soleil, avant d’y replonger !
Car moi qui vais ramant, là où il s’exila,
J’irais, pour mon amant, de Charybde en Scylla.
Il est mon prédateur, je ne suis que dépouille,
Quand la nef de mon coeur sous son horizon mouille…
Quand mon vaisseau doré me refuse la grève,
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Avant d’au fond sombrer dans l’abîme du rêve !
Rêve où vous n’êtes point ! Songe où vous n’êtes plus !
Car ce sont en ses soins que je sais mon salut !
Oui ! Je suis victime d’amour, le vrai amour !
Le grand et l’intime ! L’Amour fou sans secours !
Celui que mon coeur lourd cherchait dans ses confins,
Je veux depuis toujours et je connais enfin…
Scène 2
Hélène
A Aphrodite
C’est à vous déesse qui précède l’hymen
Que je dois l’ivresse qui dans mon abdomen
Me brûle de ses feux et me noie de ses flux,
Rend mon coeur furieux, mon esprit superflu !
Que je dois ce cadeau ou bien ce maléfice,
Qui m’est tant un fardeau qu’un très doux artifice !
Puisque c’est en effet, vous, Ô grande Aphrodite,
Vous qui m’avez sauvée et qui m’avez maudite !
Vous m’avez fait goûter le calme et les ravages,
Qui m’ont si déroutée en ce divin breuvage !
J’ai bu votre boisson, car n’étant point bigote,
Ce terrible poison, ce charmant antidote,
Brûlant à mes lèvres mais frais en mon palais
Qui chauffant mes plèvres, effraya le palais !
Les calomnies, hélas ! furent en vers la reine,
Et alors Ménélas, dans sa rage et sa haine,
Me mit les menottes, arguant ma trahison
Comme un vil ilote, puis me mit en prison !
Imaginez donc, tout ce que j’ai enduré,
Avant qu’au fond du trou, mon corps soit emmuré !
Je voyais, sans défaut, les rivages du Styx
Quand marquée sur ma peau plus noire que l’onyx
Je connus Les Enfers, cent fois en sa présence !
Pourquoi ai-je souffert de tant de violence ?
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Je veux qu’on me réponde !
Mais vous restez tous cois, complices de l’immonde !
Si longtemps captive, par ses mains retenues,
Pourquoi si tardive, vous m’êtes apparue ?
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourrait-on me répondre ?
Mais vous êtes tous cois tandis que je m’effondre !
Dieux et déesses, vous, qui voyez ma débâcle,
Riez-vous, pleurez-vous de me voir en spectacle ?
Vous qui fûtes si sourds à mes cris, mes appels
Vous me parlez d’amour comme à un doux agnel !
Mais moi bien trop sotte, bien trop faible et trop femme,
Au son des Erotes, je reconduis l’infâme…
Et seulement d’aimer, pour cet unique affront,
Je suis seule enfermée et je touche le fond…
Mais que ma chute fut calme, douce et tranquille,
Lorsqu’à lui, qui me plut, je m’offris en idylle !
Lorsqu’au creux de ses mains, je voyais là les miennes,
Et je n’espérais rien de plus qu’il ne l’ait tiennes !
Ah ! mon tendre Pâris, votre coeur me gouverne !
Lui seul m’est un abri où je suis subalterne…
Où je vais très ivre, sans être révoltée !
Où sans être libre je me sens apaisée !
Plus je m’y enfonce, plus je me sens vivante…
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Est-ce dans ma folie que je vais triomphante ?
Car si raison me ment, le coeur est artifice,
Aurais-je donc vraiment pour si grand bénéfice :
L’émancipation, soit l’idée d’être libre,
Si de mes passions je ne peux plus en vivre ?
Folies furieuses foudroyant mes faisceaux
Me faudrait-il vous fuir, en fournir à défaut ?
Que m’avez-vous donc fait, ô divine Aphrodite !
Je renie mes effets pour être troglodyte !
De ses éclats épris mon coeur me rendit sotte
Jusqu’à perdre l’esprit quand au creux de ma grotte
Tant de vos feux loués, au coeur impérissables,
Me firent avouer des voeux déraisonnables !
Le coeur de Pâris est tout ce que je poursuis,
Ce que je veux, je prie, mais si d’aimer je suis
A jamais condamnée, pour toujours la victime,
Je puis seul espérer au sein de ses abîmes ,
Au creux de ses vagues, au bord de ses rivages,
Sans que je divague, voir Troie même en mirage…
Fille de Dioné, bénissez l’entreprise !
Vous qui m’avez poussée au creux de son emprise !
Que chacun de ses flots moussent de votre écume,
Lorsqu’à bord du vaisseau, j’irai parmi la brume !
Ce mauvais temps venu de ma Lacédémone,
Est comme le sol nu qui vit fuir Perséphone…
Ce ciel couvrant les Grecs m’apparait si terrible
Qu’y passer sain et sec, me parait impossible !
Si je n’atteins le port, à cause des orages,
Et que mon bateau d’or périt dans ce naufrage,
Prise en vos cyclones, sombrant sous leurs remous,
Serais-je l’Alcyone cherchant son époux ?
J’ai vu qu’il s’enfonçait, avant mon dur réveil !
Il a sombré, je sais, dans mon profond sommeil !
Quand le fils de Hypnos, révéla vos secrets :
Qu’Eros et Himéros par un cruel décret
Venu de leur mère, me prirent pour le prix
D’une ancienne affaire de refus et mépris,
Que moi je fus celle, lors de cette discorde,
Celle que l’on scelle, celle que l’on accorde !
Sans avoir mot dire, sans avoir aucun choix !
Que l’on peut maudire car n’ayant eu de voix !
Ô cruelles amours ! Ô cruelle Aphrodite !
Je demeure toujours et même à jamais triste !
Ne voyez-vous couler de mon oeil triste, humide,
Le fruit de vos succès, de vos desseins perfides ?
Vous qui avez vendu mon doux coeur éploré,
Sans m’avoir défendue, contre un beau fruit doré !
En êtes-vous aise de ce si grand trophée ?
Que je sois niaise, s’il n’y avait Morphée ?
Ô déesse déchue, où êtes-vous tombée,
Lorsqu’en étant déçue, vos folies m’ont creusée !
Quand vous avez songé, cruelle et immature,
D’offrir à un berger notre sexe en pâture !
De la controverse qui les dieux animait,
De ce grand commerce, la terrible affaire est
Qu’une femme monnaie une pauvre autre femme
Pour quelques beaux lauriers et tenir sa réclame !
Ô dieux et déesses, n’êtes vous plus l’exemple,
Pour l’être en détresse qui vous loue en vos temples ?
Mais moi seule pâtis de vos plus fous excès,
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Me retrouve honnie, jugée par cent procès !
Ah ! le monde pesait de ses durs jugements,
Tandis que je voulais juste aimer librement !
L’on m’a fait comprendre que je n’en ai pas droit,
Et fait bien descendre tout estime de moi..
Jusqu’à être la proie de l’un et puis de l’autre,
Et de Sparte et de Troie, par tout ce qui fut vôtre !
Mais malgré mes craintes et ma si piètre estime,
Que je sois éteinte, si loin de tout sublime,
Que pour vos jeux, je sois, la femme ornementale,
La femme qu’il reçoit, la vraie femme fatale !
Pensez-vous, déesse, qu’embrassant mon destin
Et votre faiblesse, en surpassant vos desseins,
Que si je fais mienne, la moins pure des flammes,
Je ferai d’Hélène la plus belle des femmes ?
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