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Lettre mensuelle ECF

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La lettre mensuelle

Revue des ACF et des CPCT

Dossier :
La Guerre (1)

publiée par l’École de la Cause freudienne


Avril 2014

Sommaire
327
la lettre mensuelle n° 327 1 ÉDITORIAL, Christiane Alberti p. 3

2 BILLET DE LA PRÉSIDENTE, Patricia Bosquin-Caroz


Compte-rendu de l’après-midi casuistique des CPCT et associations assimilées
du 22 mars 2014. Création du FIPA (Forum des Institutions de psychanalyse appliquée) p. 4

3 ACF
RÉFLEXION
Pas de métaphore infantile pour Madame H., René Fiori p. 6
Le mal-entendu, Valérie Morweiser p. 7
Entailles du réel, entame d’un réel, Claire Piette p. 8
CLINIQUE
Voix croisée, Bernard Lacasse p. 10
Construire sa névrose, Maryvonne Michel p. 11
ACTION
Sur « La morale du bilboquet », conférence d’Alain Grosrichard à Marseille, Véronique Villiers p. 13

TIRÉ À PART
4 Comment devient-on une grande personne ?, Monique Amirault p. 14

5 LES DOSSIERS DE LA LM : LA GUERRE (1)


Introduction, Hélène Guilbaud p. 16
Ce que la guerre enseigne, Marie-Hélène Brousse p. 17
« Ce qu’il en coûte… », Bertrand Lahutte p. 17
La guerre, laboratoire de la psychanalyse, Antonia Gueudar Delahaye p. 18
Guerre et civilisation ?, Francis Ratier p. 20
Patriotisme ou exaction, Bénédicte Jullien p. 21
Vivre au-dessus de ses moyens, Sarah Abitbol p. 22
Épreuves du feu, Nathalie Georges Lambrichs p. 23

6 CPCT
ACTION
Mises au CPCT, Françoise Haccoun p. 25
CLINIQUE
Un garçon persévérant, Jocelyne Huguet-Manoukian p. 27

7 COMMENT L’ENTENDEZ-VOUS ?
Le travail de lalangue, Francesca Biagi-Chai p. 29
S
ARTS & LETTRES
8 Viva la Libertà ou de la folie au pouvoir, Cinzia Crosali p. 30
1 Le cinglant Nymphomaniac de Lars von Trier, Marga Auré p. 31
2 ÉVÉNEMENTS
9
Sur la voie du désir à Montréal, premières journées NLS-Québec, Anne Béraud p. 33
3 LM à Gand, Florencia Fernández Coria Shanahan p. 33

4 UNE THÈSE DÉCIDÉE


10 Réel en Dé-tresse, Pascal Pernot p. 35
5
LE DÉSIR À LA LETTRE
6 11 L’hystérique et l’obsessionnel face au troumatisme du désir,
Marie-Claude Chauviré-Brosseau p. 37
7
12 LM CES LIVRES
8 À propos de Homoanalysants - Des homosexuels en analyse, de Hervé Castanet,
la LM s’entretient avec l’auteur p. 39
9 À propos de Le bonheur du phallus de Nicole Guey, Marie-Hélène Roch p. 41
10 13 LIENS p. 42

14 AGENDA p. 43
–2–
Éditorial
éditorial
Les 44e Journées de l’ECF
15 et 16 novembre 2014
ÊTRE MÈRE
Fantasmes de maternité en psychanalyse
Christiane Alberti

Le titre des 44e Journées de l’ECF est fort, percutant par sa simplicité. Il fraye d’emblée une voie
originale, tout en évoquant un classique de la psychanalyse. En vertu d’un préjugé bien connu, la
mère incarne, en effet, le personnage central de la dramaturgie freudienne. En privilégiant le mythe
maternel de l’origine au détriment de la fonction de la cause, tout le courant post-freudien a nourri
cette conception à la vie dure. S’agit-il cependant de revisiter tout simplement nos classiques ? La
formulation – être mère et non pas la mère – précisément distante d’une version années 30 ou 50,
ouvre une autre perspective, plus ample, moins fréquemment parcourue : examiner la maternité à
partir des positions subjectives de l’être.
Le retour aux références freudiennes prend, en ce début de XXIe siècle, une portée corrosive tant
le préjugé de nature fait un retour remarquable : « un papa plus une maman… » Le désir d’enfant
n’est pas consubstantiel à l’être parlant. Entre aspiration et crainte, Freud l’avance clairement. À
appréhender la maternité à même le corps pulsionnel, érotisé, tout son texte vibre d’une audace
inouïe qui détonne bruyamment dans le concert contemporain de la bio maternité.
À la parcourir aujourd’hui, la voie ouverte par Jacques Lacan dès Les complexes familiaux s’avère
d’une prodigieuse fécondité. En traitant la question par la fonction de la mère, il la décale du sujet qui
la supporte. En l’abordant à partir de la dépendance vitale de l’enfant, avec comme conséquence une
certaine « indifférenciation », il pose d’emblée le problème majeur de l’opérateur de la séparation – soit
celui de sa nature, son statut, son pluriel. L’accent mis sur le sevrage comme étant en premier lieu le
drame de la mère, les notations très précises sur l’inadéquation de l’idée de la maternité à l’expérience
(exister, ce n’est pas être) anticipent sur les développements futurs d’une structure profondément
enracinée dans le corps vivant1. Plus actuelles que jamais, ces ressources conceptuelles et cliniques
résonnent puissamment, si l’on songe à cette tendance récente qui consiste à faire du co sleeping et
S autre cododo le must have des mères modernes.
Lacan, comme il nous y invite déjà dans Les complexes, n’a jamais cessé de relier les rapports
1 idéaux, les fictions de l’être, à ce qu’il nomme « leur base matérielle ». En redonnant du lustre à
ce terme quasiment désuet de maternité, le sous-titre de ces journées – Fantasmes de maternité en
2 psychanalyse – rappelle, interprète qu’un réel est en jeu, sur lequel s’ouvre la fenêtre du fantasme.
Comment dès lors concevoir une maternité désidéalisée qui prendrait son départ du réel ?
3 C’est à la lumière de l’expérience analytique que nous mettrons à l’épreuve les idées reçues sur la
maternité. À la situer notamment côté masculin des formules de la sexuation – autorité maternelle
4 et puissance sur les enfants… la mère, un homme ? –, Lacan accentue la question de la sexualité
féminine derrière l’ombre de la mère. Une référence saisissante appelle ici notre attention : « La mère
5 est une femme dans la plénitude de ses capacités de voracité féminine »2. À méditer…
Cette question est d’autant plus insistante que la métaphore de l’amour faiblit, et que la disjonction
6
entre procréation, sexualité et gestation est désormais manifeste. À mesure que la demande d’enfant
7 faite à la science grandit sans limites, impliquant une maternité en pièces détachées (ovocytes,
gestation par autrui…), la mère est en passe de devenir incertaine. À mesure que décline l’empire
8 du père, le règne de la matrice gagne inévitablement du terrain, instaurant un vouloir être mère
généralisé.
9 La modernité révèle ainsi que la maternité est sans raison. C’est à l’accueillir comme un réel qu’une
psychanalyse se révèle être une expérience à nulle autre pareille. Être mère, n’est-ce pas naviguer
10 entre puissance et impossible ?

11
1 Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004. Notamment l’angoisse et la sépartition.
12 2 Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 205-206.

13
14

–3–
Billet de la présidente
billet de la présidente

Compte-rendu de l’après-midi du 22 mars 2014


« Casuistique des CPCT et associations assimilées »
Pour le Directoire de l’ECF,
Patricia Bosquin-Caroz le 24 mars 2014

Sur convocation de la présidente de l’ECF, au nom du Directoire, une après-midi consacrée


à la casuistique, issue de l’expérience recueillie dans chaque CPCT et association
assimilée1 s’est tenue samedi 22 mars rue Huysmans de 14h à 18h, avec la participation
de Jacques-Alain Miller, Marie-Hélène Brousse, Serge Cottet, Pierre-Gilles Guéguen,
Philippe Hellebois et des représentants des institutions concernées.

Rappel pas recevoir dans un cadre plus classique. J.-A.


Miller, appréciant également la singularité de
La réunion du 22 mars s’inscrit à la suite certaines expériences, moins régulées que celles
de deux autres événements, initiés par le des CPCT, insista néanmoins sur la nécessité
Directoire de l’ECF, qui ont réuni en décembre de maintenir un cadre plus réglé, davantage
2012 et juin 2013 les dirigeants de vingt- favorable à l’interprétation analytique. Si on ne
neuf associations d’orientation lacanienne le maintenait pas, un trop grand fossé risquerait
répertoriées (aujourd’hui au nombre de trente- de se créer entre la psychanalyse appliquée et
et-une). Lors de la dernière réunion du 30 juin, la psychanalyse pure et on risquerait, disait-il,
Jacques-Alain Miller, qui animait les échanges, de se faire rattraper par le pôle « assistance
avait fait plusieurs propositions : la constitution sociale ». S. Cottet remarquait qu’un usage
d’un réseau parisien des CPCT et des autres trop contracté du temps, dans certaines
associations assimilées (celui-ci a été mis en institutions, éloignait de la pratique même de la
place en novembre 2013), et celle d’un réseau psychanalyse. P. Hellebois a porté attention à la
S franco-belge des associations d’orientation question des types de sorties du dispositif et des
lacanienne. Ce dernier est encore à constituer, fins de traitements peu évoqués dans certaines
1 mais notons que les conférences organisées situations. P.-G. Guéguen a noté que bon
par le Directoire participent à son élaboration. nombre de cas de cette après-midi s’inscrivait
2 Enfin, il avait été prévu la tenue d’une journée dans la perspective de l’au-delà de l’Œdipe. J’ai
casuistique réservée aux seuls responsables souligné de mon côté que, dans la pratique avec
3 les enfants, les dispositifs dans lesquels les
des lieux cliniques en vue de la préparation
éventuelle d’une journée ouverte au public. actions de l’intervenant avaient un impact direct
4
sur l’Autre de l’enfant permettaient de dégager,
5 Déroulé pour lui, une place de sujet de l’énonciation.
À l’issue de cette présentation, il fut proposé
6 L’après-midi fut découpée en deux parties. La au Directoire de réaliser un document de
première était consacrée à la présentation, travail regroupant l’ensemble des textes et des
7 par Marie-Hélène Brousse, Serge Cottet, commentaires destinés à l’usage des praticiens
Philippe Hellebois, Pierre-Gilles Guéguen et de ces institutions. Proposition largement
8 Patricia Bosquin-Caroz, des vingt-six textes approuvée par l’assemblée. À ce propos, P.
préalablement reçus de chaque institution et La Sagna remarqua que ce qui manque aux
9 repris dans un document mis à disposition des dispositifs de psychanalyse appliquée est
participants. Jacques-Alain Miller, qui animait d’appliquer à l’extension de la psychanalyse, la
10 rigueur de l’intention.
la séquence, a pu prendre la mesure du véritable
travail d’École qui s’était effectué à cette Lors de la seconde partie de l’après-midi, il
11
occasion. Chaque collègue avait préalablement fut question de la tenue ou non d’une journée
12 écrit le commentaire de cinq ou six cas, assorti casuistique ouverte à un large public. Au bout
parfois de conseils d’écriture et de construction de deux heures de discussion, il apparaissait
13 de ceux-ci. Lors de cette présentation M.- clairement qu’une journée nationale n’était pas
H. Brousse salua l’inventivité de certains concevable comme telle, le nombre trop élevé
14 dispositifs adaptés à des cas que l’on ne pourrait d’institutions contrevenant à sa tenue puisque

–4–
celle-ci imposerait un choix forcé entre elles. Afin de peaufiner ce prochain événement, le
billet de la présidente
La question du public fut aussi mentionnée. cercle des lecteurs serait élargi, le document
Pour quel public ? L’intérêt se déplaça ainsi reprenant l’ensemble des commentaires écrits,
sur la préparation de journées régionales qui envoyé à l’avance aux participants… Il y aura, en
seraient davantage en phase avec la demande tout cas, un effort à fournir sur la standardisation
locale. Le cas échéant, elles pourraient être des textes avant qu’ils ne soient envoyés à tous
systématiquement suscitées et répertoriées les participants de la journée qui, soulignons-le,
par le Directoire. Il y aurait lieu, effectivement, serait exclusivement réservée aux responsables
de penser ville par ville l’action lacanienne dans d’institutions.
ses trois registres majeurs : 1) ACF ; 2) Sections La question de la nécessité d’un thème, pola-
Cliniques et groupes du Champ freudien ; 3) CPCT risant les cas, a aussi été soulevée mais pas
et autres. retenue. L’intérêt de cette journée porterait
Mais alors, comment poursuivre l’échange sur la plutôt sur le style typique de travail qui se
casuistique qui s’est amorcé entre les diverses dégage de chaque institution, comme le notait
institutions ? J.-A. Miller proposa la tenue dans P.-G. Guéguen.
un an d’une prochaine journée casuistique La fin de la réunion fut consacrée à la constitution
interne aux institutions. Quid des auteurs des du réseau des institutions d’orientation
textes ? Bien sûr ils sont mis à contribution, lacanienne. Fédération ou réseau ? La fédération
car sans eux pas de journée. Ceci-dit, comme impliquant que chaque association soit déclarée
le signalait Lilia Mahjoub, la réunion de travail de façon autonome à la préfecture, ce qui n’est
fonctionnant sans la présence des auteurs a un pas le cas de toutes, les appellations réseau ou
effet Scilicet. De plus, il s’agit de mettre en avant forum conviendraient mieux.
le travail et la responsabilité des institutions et Au terme de l’après-midi, le FIPA était créé :
non ceux des auteurs en particuliers. Ceux-ci le Forum des Institutions de Psychanalyse
auraient une place dans les journées régionales Appliquée.
où ils pourraient mettre à profit le travail en
intention qui serait réalisé en amont avec
chacun. 1 Associations cliniques d’orientation lacanienne créées
à l’initiative de membres de l’ECF ou de l’ACF, s’inspirant
de l’expérience du CPCT.

S
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2
3
4
5
6
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14

–5–
RÉFLEXION pour qu’on puisse lui témoigner qu’elle n’avait
ACF / UpÁH[LRQ
pas commis d’acte criminel à son insu, multiplier
Pas de métaphore les lavements de son corps pour éradiquer sa
mauvaiseté. Dans une cure qui dura six années,
infantile1 pour l’espace transférentiel offert par Freud lui aura
Madame H. cependant permis une certaine respiration avant
qu’elle ne soit accueillie par Ludwig Binswanger10
dans sa clinique de Bellevue.
René Fiori
*Le cas de Mme H. a été primordialement celui d’une
conférence : « Zum Problem der Neurosenwahl » donnée
C’est sur fond de Penisneid que se réalise au congrès de Munich en 1913. Il s’inscrit dans la série
la métaphore infantile. Dans le cas de Mme des sept interventions – dont trois cas cliniques – faites
par Freud aux congrès internationaux de psychanalyse :
H., c’est l’absence de cette métaphore qui à Salzbourg (1909), « Remarques sur un cas de névrose
a retenu Freud, suffisamment pour qu’il en obsessionnelle » ; Nuremberg (1910), « Perspectives
d’avenir de la thérapeutique analytique » ; Weimar (1911),
cite le cas face à Adler. « Le cas du président Schreber » ; Munich (1913), « Le
problème du choix dans la névrose » ; Budapest (1918),
Lorsque Mme H., adressée par Jung, « Les voies nouvelles de la thérapeutique analytique » ;
La Haye (1920), « Supplément à la théorie des rêves » ;
consulte Freud à la fin de l’année 1908, elle enfin Berlin (1922), « Quelques remarques sur l’in-
vient de passer dix années d’établissement en conscient ».
établissement, sans rémission aucune de ses
graves symptômes. C’est à l’annonce de son 1 Miller J.-A., « La logique de la cure du petit Hans selon
Lacan », conférence d’ouverture aux 2e Journées de l’EOL
mari qu’ils ne pourraient pas avoir d’enfants, du des 27, 28 et 29 août 1993, La Cause freudienne, Paris,
fait d’une azoospermie, que Mme H., alors âgé de Navarin/Seuil, n° 69, septembre 2008, p. 103.
vingt-sept ans, s’était effondrée2. Effondrement3 2 Freud S., « La disposition à la névrose obsessionnelle.
Une contribution au choix de la névrose », Névrose,
mélancolique dont elle ne se remettra jamais, psychose et perversion, Paris, PUF, 1981, p. 189.
et qui motivera sa démarche, l’année suivante, 3 En allemand : Zusammenbruch, voir Freud S.
de consulter une voyante4. La chiromancienne « Psychanalyse et télépathie », (1921) Résultats, idées,
problèmes II, Paris, PUF, 1985, p. 17.
lui prédit qu’elle aura deux enfants à l’âge de 4 Freud S., « Psychanalyse et télépathie » (1921), op. cit.,
trente-deux ans. Curieux hasard, car cet âge est p. 18, et « Le rêve et l’occultisme » (1932), Nouvelles
celui auquel sa propre mère est tombée pour la conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris,
Gallimard, 1984, p. 56.
première fois enceinte. Mme H. en conçoit alors 5 Sigmund Freud - Sándor Ferenczi, Correspondance,
une grande satisfaction. 1908-1914, Paris Calman-Levy, 1996, lettre à Ferenczi du
« Qu’est-ce que ce fantasme présuppose 3 janvier 1911, p. 263.
S 6 Andréas-Salomé L., Correspondance avec Freud suivie
encore ? – lui interprète Freud en séance5 – du journal d’une année (1912-1913), Paris, Gallimard, 2001,
1 Que vous vous sépariez de votre mari ? Ou bien p. 401.
qu’il meure ? Si bien que, malgré l’année de 7 Miller J.-A., « ...à côté de la métaphore paternelle, nous
pouvons écrire la métaphore infantile de la femme, qui
2 deuil, vous ne seriez pas en retard par rapport est une autre forme de l’équivalence freudienne enfant/
à votre mère ? ». Mais plus encore, c’est cette -phi et qui correspond au statut que Lacan donnera
3 satisfaction encore vive et présente alors qu’elle longtemps après, à l’enfant comme objet petit a. Cela se
voit peut-être mieux quand cela est écrit : l’enfant comme
lui raconte sa démarche, sans plus aucune substitut du manque phallique : E/-phi », « La logique de
4 chance d’être mère à son âge – trente-huit ans – la cure du petit Hans selon Lacan », op. cit., p. 103.
qui surprend Freud. Lou Andréas-Salomé qui 8 Ce terme « supplanta » trouve sa raison dans le fait
5 que Freud avait abordé ce cas sous l’angle de la névrose
assista à son séminaire nous le rapporte de obsessionnelle.
6 manière plus extensive : « La femme n’aurait 9 Les premiers psychanalystes - Minutes de la Société
pas dû parler (surtout au bout de tant d’années) psychanalytique de Vienne, tome III, 1910 -1911, Paris,
Gallimard, 1979.
7 avec autant d’émotion de la prophétie qui 10 Dossier 3479, Archives Binswanger - Traduction
ne s’était pas réalisée comme si elle s’était J. Martin et R. Fiori.
8 réalisée »6. Si son désir d’être mère avait pu
cependant être réalisé, cette femme n’aurait
9 pu pour autant accéder à la « métaphore
infantile »7 pour la raison que mentionne, à sa
10 manière, Freud, « Dans son cas, l’envie d’avoir
des enfants supplanta8 l’envie du pénis »9. Dit
11 autrement, pour Mme H. être femme équivaut
entièrement et absolument à être mère. C’est
12
ce que démontre l’effondrement mélancolique.
13 Dès lors, Mme H. n’aura de cesse de s’attacher
avec des épingles pour ne pas transmettre son
14 impureté aux autres, se faire veiller jour et nuit

–6–
rencontrer l’Autre. Sa voix et la voix de l’Autre
ACF / UpÁH[LRQ
Le mal-entendu ne lui étant pas entièrement accessibles de
par sa surdité, laissons le bébé sourd se saisir
Valérie Morweiser de la modalité gestuelle comme « pulsion
gestuante », pendant de la pulsion invoquante,
avec ou sans l’implant d’ailleurs.
« Qu’importe la surdité de l’oreille, quand
l’esprit entend. La seule surdité, la vraie, la Parler, est-ce dire des mots ?
surdité incurable, c’est celle de
l’intelligence. »1 Victor Hugo Lorsque la médecine fait état des progrès de
l’enfant sourd implanté, elle expose ses résultats
en nombres de mots émis. Compter le nombre de
Les sourds sont depuis toujours une énigme. mots prononcés par un enfant dit-il la manière
Que sont ces gesticulations qu’ils donnent à voir? dont il parle ? J’ai rencontré un enfant sourd de
Leur histoire est jalonnée de diverses tentatives dix ans, implanté à l’âge de deux ans, qui avait
pour les faire parler. Elles étaient autrefois une certaine richesse de vocabulaire oral, mais
dévolues aux religieux qui les éduquaient. une absence quasi complète de grammaire
Depuis, la science s’en est saisie. Elle propose française, ce qui donnait une langue totalement
que les sourds entendent et donc parlent. On déstructurée à l’image de son agitation et de son
n’éduque plus les sourds, on les soigne. Mais échec scolaire massif. Parler, ce n’est donc pas
la parole se soigne-t-elle ? Aux confins du réel énoncer des mots. C’est avoir une utilisation de
du corps et du psychisme, la parole est-elle une la parole qui permette de traiter son rapport au
affaire d’oreille ? monde, à l’Autre et au réel auquel nous avons à
faire. Alors est-ce que la parole s’apprend ?
Accueil de l’enfant sourd La parole ne s’apprend pas mais elle se
prend. L’enfant y vient par la force des choses,
Il s’agira ici des sourds profonds de naissance, plus précisément par la logique de l’aliénation
puisque cette surdité a un impact majeur sur signifiante dépliée par Lacan, c’est-à-dire que
l’acquisition de la parole orale. Lorsqu’un bébé sa rencontre avec l’Autre l’y pousse. Encore faut-
naît en France, son audition est testée à deux il que des signifiants soient là, à disposition !
jours de vie. L’objectif est clair : dépister tôt pour Comment un enfant sourd parvient-il à cette
proposer un implant cochléaire2, sous prétexte subjectivation qui lui permette de prendre la
que plus tôt sera fait l’implant, meilleure sera parole, alors qu’il n’entend pas ? Le seul accès
S l’acquisition de la parole orale. Le CCNE3 a possible de l’enfant sourd à la présence de
recommandé la présence de la Langue des l’Autre, c’est son regard. Naturellement, l’enfant
1 Signes Française (LSF) dans l’accompagnement sourd regarde et interprète le geste, si tant est
de l’enfant sourd, mais les postulats sur lesquels qu’on laisse son entourage et lui-même s’en
2 la science repose sont trop enracinés pour être saisir. Nombre de médecins déconseillent aux
ébranlés. Quels sont-ils ? parents de signer avec leurs enfants, ceci les
3 détournerait de leur investissement de l’oral.
Le mal-entendu Les enfants sourds de parents sourds ont appris
4 la langue des signes de leurs parents, comme
Les médecins travaillent depuis plus de nous avons appris à parler oralement. Il y a
5
cinquante ans à un appareillage permettant de donc bien la possibilité de se construire sans
6 restaurer l’audition et donc la parole. Malgré entendre, mais certainement pas sans langue.
les progrès, l’efficacité de l’implant n’est pas
7 assurée, de même que l’acquisition de la parole À la rencontre des sujets sourds signants
orale. Lorsque l’on pointe cette incertitude,
8 la réponse de la médecine est que la pose La parole passe-t-elle forcément par la voix ?
de l’implant est trop tardive par rapport à la Les personnes sourdes que je rencontre en LSF
9 plasticité cérébrale, qu’il faudrait implanter les viennent dire leur souffrance d’être, comme
deux oreilles… Le discours de la science se situe peuvent le faire les entendants. Ils utilisent
10 du côté d’une limite toujours à repousser, là où la LSF pour adresser ce dire et, lorsque je les
la limite imposée par le réel du corps n’existera écoute, je n’entends pas leur voix, je les entends
11 plus. Et si la limite ne se trouvait pas où la me dire ce qui leur arrive. Ce n’est pas une
science l’attend mais plutôt du côté du sujet ? clinique du voir mais du dire. La connaissance
12 En réparant la cochlée, on ne crée pas toutes de la LSF est alors indispensable. Ainsi cette
13 les conditions d’émergence de la parole, parce patiente sourde qui entendait des voix, au sens
qu’on ne crée pas les conditions d’émergence où « ça lui parlait, on lui disait des choses », elle
14 d’un sujet. Il faut pour cela que le sujet puisse avait donc des hallucinations ? Cela irait dans le

–7–
sens de ce que déplie Jacques-Alain Miller dans
ACF / UpÁH[LRQ
son texte « Jacques Lacan et la voix »4, lorsqu’il Entailles du réel,
souligne que la voix est aphone. Il nous dit, dans
une construction de l’objet voix sur le modèle de
entame d’un réel
la schize de l’œil et du regard : « […] pourquoi
ne pas introduire une schize, une antinomie Claire Piette
entre l’oreille et la voix ? Cela suffit déjà pour,
en aperçu, marquer que la voix comme objet a Claire Piette (ACF Belgique) montre com-
n’appartient nullement au registre sonore ». ment le travail d’un artiste peut résonner
Pour cette patiente, des signifiants gestuels avec la pratique analytique orientée par le
lui revenaient de l’extérieur. La direction des réel de chacun.
verbes (il existe des verbes directionnels qui
indiquent qui parle) permettait de repérer que
« ça parlait ». La séance analytique, orientée par une
En quoi la voix serait-elle moins inscrite dans jouissance inassimilable, offre la possibilité,
le réel du corps que le geste ? La voix part du à chacun qui s’y engage, de faire l’expérience
larynx pour être réceptionnée par l’oreille. Le d’une écriture de ce qui l’encombre.
geste part des mains pour être réceptionné par Analysants, nous sommes amenés à rapporter,
l’œil. Le désir doit pouvoir s’inscrire aussi bien auprès d’un analyste, à la fois les fictions qui
dans l’une ou l’autre modalité. En effet, selon nous habitent et les embrouilles du corps que
J.-A. Miller : « Le point crucial de cette voix, c’est nous habitons ; par là même, nous y rapportons,
que la production d’une chaîne signifiante – je le à notre insu, la jouissance inassimilable. Grâce
dis dans les termes mêmes de Lacan – n’est pas à la dimension transférentielle et au désir de
liée à tel ou tel organe des sens, ou à tel ou tel l’analyste, incarné par son corps comme surface
registre sensoriel. »5 sur laquelle vient se « déposer » la jouissance
La perspective médicale voit le sourd comme qui ne se laisse pas compter, la séance ana-
atteint d’un déficit, d’une perte, d’un manque ; lytique offre cet espace où chacun va affiner une
nous sommes quelques-uns à percevoir le petit écriture. Elle est définie par Lacan, comme :
sujet sourd comme un sujet pouvant s’inscrire « […] quelque chose qui s’articule comme os
dans une autre modalité langagière. Ces deux dont le langage serait la chair […] L’écriture,
perspectives créent un rapport et un désir elle, pas le langage, l’écriture donne l’os à
différents pour ces sujets : l’une tente de venir toutes les jouissances qui, de par le discours,
boucher un insupportable manque tandis que s’avèrent s’ouvrir à l’être parlant »1. Il s’agit
S l’autre tente de faire émerger une nouvelle alors pour chacun des analysants de faire face à
façon d’être au langage. son propre réel comme étant « la pure rencontre
1 avec lalangue et ses effets de jouissance dans le
corps »2. Il ne s’agit pas de l’évacuer, mais de
2 1 Extrait d’une lettre que Victor Hugo écrivit le 25 no-
trouver un « savoir y faire » pour qu’un gain de
vembre 1845 à Ferdinand Berthier, fondateur de la so-
ciété des sourds. vie puisse venir à se déployer là où la pulsion
3 2 Dispositif médical électronique composé d’une partie de mort se voit écornée. L’analyse d’orientation
implantée dans la cochlée par chirurgie, et d’une partie
lacanienne donne chance d’entamer son propre
4 externe aimantée qui réceptionne et transmet les sons.
3 Comité Consultatif National d’Éthique, Avis n° 103, réel et de s’en faire responsable. Non pas parce
« Éthique et surdité de l’enfant : éléments de réflexion que celui-ci s’en trouve changé, mais parce qu’il
5 à propos de l’information sur le dépistage systématique
néonatal et la prise en charge des enfants sourds. » a trouvé à se désamorcer en tant qu’il est réduit
6 4 Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », Quarto, ECF - à sa racine de lettre plutôt qu’à la déliquescence
ACF en Belgique, n° 54, juin 1994, p. 31. du sens imaginaire qu’on voulait lui faire
5 Ibid.
7 supporter.
Dans Malaise dans la civilisation, Freud
8 reconnaît la pulsion de mort comme le princi-
pal obstacle à la civilisation, elle-même carac-
9 térisée comme un processus au service de
l’Éros. La combinaison du discours capitaliste
10 et de celui de la science vient démanteler le
réel comme Nature et nous laisse face à un
11
réel désordonné de plus en plus insupportable,
12 signale Jacques-Alain Miller dans son texte
d’orientation pour le congrès de l’AMP 2014.
13 Et cela du fait même qu’il ne trouve plus à
s’articuler au commandement « Aime ton
14 prochain comme toi-même ». Selon Freud,

–8–
ce commandement sert à cadenasser son Son invention inscrit la vie dans le regard de ses
ACF / UpÁH[LRQ
envers, à savoir que « l’homme est un loup lecteurs, là où elle qualifie le sien de « mort ».
pour l’homme ». Ce réel désordonné trouve à se Imprégnée de ses deux expériences infantiles
manifester à la racine même de ce qui constitue de noyade où l’Autre la regardait mourir, le
l’identification, définie comme « le rejet d’une regard de l’Autre sans le support de l’écriture
jouissance inassimilable »3 qui peut alors était, jusque-là, mortifère. En publiant certains
prendre la figure de la haine. romans extraits de sa production, l’échange
Les manifestations de ce rejet de la jouis- épistolaire qu’elle entretient avec chacun des
sance inassimilable ne manquent pas aujour- lecteurs lui permet désormais de construire
d’hui. Réginald Blanchet4 nous signale à cet une sorte de surface où un gain de vie devient
égard comment le nouveau parti néo-nazi en possible. Se mirer dans le reflet que l’autre lui
Grèce promeut la pratique de balafrer le visage renvoie agalmatise le « cancrelat » qu’elle se
des immigrés, que l’on considère avoir, dans sent être.
le corps même, quelque chose d’impur – ici, Avec l’objet « livre », Amélie Nothomb se
le sang : « Nous ne savons pas ce qu’est la construit un corps qui n’est plus englouti par
jouissance dont nous pourrions nous orienter. le regard de l’Autre. Lorsqu’on l’interroge sur
Nous ne savons que rejeter la jouissance de le métier de comédien, elle qualifie ce dernier
l’autre. »5 Cette jouissance inassimilable trouve d’effrayant car, dit-elle, il faut s’exposer aux
aussi à se manifester sur le corps propre regards de tous. On lui rétorque que ses romans
dans la pratique de scarification de certains sont aussi une partie d’elle-même. Elle concède
adolescents. Il s’agit dans les deux cas de qu’elle y engage son corps parce qu’écrire
localiser la jouissance pour tenter de l’évacuer. est un acte physique mais le lecteur n’a pas,
Le corps entaillé reste « victime » du rejet d’une quand il lit ses romans, entre ses mains, voire
jouissance inassimilable. Dans le premier cas, le sous son regard, son corps pour autant. Elle,
corps se trouve à la fois exposé aux regards des qui jusqu’alors avait un rapport problématique
autres et exclu d’une communauté humaine. avec son propre insupportable et avec l’autre, a
Dans le second, il arrive que le regard du sujet su nouer, par l’écriture, les trois registres RSI
convoque l’Autre pour ne pas être séparé de la en un sinthome qui lui permet de concilier à la
communauté humaine par sa tentative d’extraire fois sa jouissance inassimilable et un nouveau
de lui la jouissance inassimilable. Comment, lien à l’autre. Ainsi a-t-elle trouvé à faire partie
alors, assécher cette jouissance inassimilable de la communauté humaine tout en étant
sans que le corps en devienne le stigmate ? singulièrement seule.
Pour Amélie Nothomb, le monde – son
S monde – a aussi quelque chose d’immonde.
Après quelques détours, elle a pourtant trouvé, 1 Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne
serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 149.
1 pour se purifier de cette jouissance inassimilable, 2 Miller J.-A., Présentation du thème du IXe Congrès de
une autre solution que la mutilation de son l’AMP, http://www.congresamp2014.com/fr/template.
2 corps. L’écriture est une invention qui lui php?file=Textos.html
3 Laurent É., « le racisme 2.0 », Lacan Quotidien, n° 371,
permet de faire coexister en elle la beauté du 26 janvier 2014.
3 monde et l’immonde tout à la fois, et de façon 4 Blanchet R., « En Grèce, l’aube d’or du racialisme », La-
moins ravageuse. Son rituel d’écriture consiste can Quotidien, n° 252, 21 novembre 2012.
4 à transformer l’eau en encre : elle boit toujours
5 Laurent É., « le racisme 2.0 », op. cit.
6 Amélie Nothomb, une vie entre deux eaux, documentaire
du thé avant d’écrire, reprenant à son compte ce réalisé par Laureline Amanieux et Luca Chiari.
5 7 Nothomb A., Le sabotage amoureux, Paris, Albin Michel,
rituel sacré au Japon, où elle a passé les trois
1993, p.70.
6 premières années de sa vie ; elle récupère ainsi
quelque chose de sacré en faisant apparaître
7 un texte sur le papier : « de toute part, il y a
l’immonde, la monstruosité, la laideur et là,
8 soudain, un îlot de pureté intacte : la beauté
au cœur de l’immonde »6. Dans l’écriture et le
9 rituel qui la précède, Amélie Nothomb a trouvé
une façon de faire suture entre son âme et son
10 corps au moment même où ce dernier trouvait
à se métamorphoser : la « lisseté »7 du corps
11 était à jamais perdue et ne lui laissait plus
aucune chance d’appartenir à la divinité. Cette
12
métamorphose s’accompagne de la naissance
13 d’un « ennemi intérieur » dont la mission est
de l’écraser et de lui signaler la mort en toute
14 chose : l’immonde devient alors son monde.

–9–
CLINIQUE croise le regard de l’Autre, l’objet voix féminise
ACF / clinique
Monsieur O.
Voix croisée Plus en confiance au fil des séances, la parole
se délie. Propos et confidences laisseront
Bernard Lacasse entendre les abus sexuels que Monsieur O. se
souvient avoir subis, enfant, de la part de son
père ; abus confirmés par la parole maternelle,
Construire un rempart contre une jouis- et assortis d’une accusation faite au fils d’avoir
sance qui déborde constitue ici la boussole pris sa part de plaisir à l’occasion des faits.
du désir de l’analyste pour accompagner À cette parole maternelle, Monsieur O. restera
un sujet à l’aide de ce que Lacan a enseigné fidèle, il la fera sienne, collé aux signifiants de
cet Autre qui le détermine. Il reconnaîtra avoir
pour nous orienter dans la psychanalyse.
rendu son corps d’enfant désirable pour son
À l’opposé de toute tentative d’orthopédie
père. « Bien fait pour moi ! », dira-t-il. L’effort
comportementale ou instrumentale, qui pour sauver ses parents, son Autre maternel en
dévaloriserait le symptôme en le consi- particulier, laisse le sujet aux prises avec une
dérant comme une erreur, la psychanalyse jouissance qui le déborde. La voix provient-elle
ouvre la perspective d’un trajet entre la de lui ou de l’Autre, le regard est-il le sien, ou
voix dans laquelle le sujet ne se reconnaît pas ? Ceci fait retour aujourd’hui sous l’angle
pas et un point de jouissance qu’il réussit à d’un réel menaçant et hors limites. Monsieur O.
nouer à un désir et à une parole. doit se débattre contre le souvenir insistant de
son enfance, tout autant que contre des pensées
présentes qui l’assaillent. Il souffre d’un auto-
Lorsque le Dr T. m’adressa ce patient, il ne matisme mental prenant pour thème un
manqua pas de mentionner combien Monsieur O. partenaire de même sexe qui s’impose et l’oblige
avait besoin d’être aidé dans une direction toute à une fellation. Il lutte contre ses pensées par la
particulière. Selon lui, Monsieur O. devait être pratique permanente de prières qu’il récite sans
soulagé du poids énorme de sa culpabilité fin dans sa tête.
concernant une homosexualité mal assumée. Il dit entre autre de sa famille que nul n’y
Indépendamment de la question de son respectait la loi. Il n’en trouve trace ni chez ses
identification masculine ou féminine, l’adresse oncles maternels ou paternels, escrocs et délin-
du médecin semblait recouvrir une demande quants, ni chez son père, longtemps incarcéré
non énoncée du patient. pour proxénétisme. Seul le grand-père semblait
S Monsieur O. est un trentenaire célibataire. Il faire exception. Il était rigoureux, parlait une
est gêné par sa voix, perchée inégalement dans langue étrangère, sa langue maternelle.
1 les aigus à certains moments. Sa gêne atteint Dans le travail mené avec ce patient l’enjeu
son paroxysme lorsqu’il se trouve en face d’un semble avoir été de faire tenir ensemble un
2 garçon dans le bus. Il ne sait où laisser porter désir (incestueux du père), une parole (intrusive
son regard, évite vainement de croiser celui de la mère) et une modalité de jouissance.
3 du garçon d’en face, effort sans succès. Ce Monsieur O. explique, au sujet de sa culpabilité
regard venu de l’Autre confère inexorablement et de l’angoisse qui en découle, combattue par
4 la prière : « C’est difficilement supportable,
à Monsieur O. le sentiment étrange d’être une
fille. Il en témoigne à sa façon : « Dans le bus, mais je crois que cela me retient de délirer ».
5
en face d’un garçon, j’ai l’impression d’être une Que pouvons-nous extraire du cas clinique ?
6 fille, je ne sais plus où regarder et même si je Il nous montre, tout d’abord, l’absence de
sais que ce n’est pas poli, je le fixe, d’ailleurs j’ai garantie en matière de transmission, quel que
7 une voix de fille, vous avez dû le remarquer ? » soit le couple fondateur. Au travers des liens
Le Dr T. a bien recommandé à Monsieur O. conjugaux, puis parentaux, rien ne garantit ni les
8 des séances d’orthophonie pour aider le jeune bons traitements des enfants accueillis dans la
homme à corriger son symptôme. L’ortho- famille2, ni même l’hétérosexualité3, de chacun
9 phoniste a confirmé le bon appareillage sur le de ses membres. La question proprement
plan organique et l’assiduité dont Monsieur O. a psychanalytique n’est pas celle des origines,
10 su faire preuve. Mais cela n’est d’aucun secours, mais celle de savoir de quel désir un enfant est
ni sur le poids de sa culpabilité, ni sur le plan issu.4
11 Quel rempart constituer contre les débor-
de l’identification. À noter que phobies sociales
et T.O.C. seront également soumis à la même dements de jouissance, lorsque le rôle de la
12
tentative de rectification corrective, sans succès. parole distribuée au sein de la famille constitue
13 La question du « “Que suis-je là ?” concernant une brèche aux effets dévastateurs ? L’ortho-
son sexe et sa contingence dans l’être »1, pédie corrective centrée sur le symptôme n’est
14 demeure pour lui sans certitude. Lorsqu’il d’aucun secours. Elle laisse le sujet, effet du

– 10 –
signifiant, accroché à ce qui s’y est dit. Deux voies m’amena à interroger les conditions de son
ACF / clinique
alors bien différentes se croisent et s’opposent, arrivée au monde : une parole du médecin en fin
celle orientée par la volonté de faire disparaître de grossesse avait provoqué chez les parents,
un symptôme, puis celle qui cherche à le lire. notamment sa mère, la peur de la perdre. Je
Celle qui cherche à lever la culpabilité et forcer soulignai à Jade qu’après ce moment de peur
une identification, puis celle qui laisse une place parentale, sa naissance s’était bien passée et
au trou dans le savoir. Une position dont le fil à qu’elle avait bien grandi. Toutefois, ses peurs
plomb trace sa droite en direction de l’objet a, étaient importantes et se propageaient de façon
du réel, du sinthome, de lalangue et du Y’a d’l’Un. diffuse autour de la perte et de la mort, comme
Une position renseignée sur la condition d’un tentative de traiter son angoisse sans pour
reste dont Jacques-Alain Miller nous rappelle autant y parvenir, aucun signifiant phobique ne
qu’il y a « D’un côté, ce qui est à traverser, de venant nommer et fixer l’angoisse. Les peurs de
l’autre ce qui est à manipuler. D’un côté, la Jade concernaient ses parents et elle-même,
couverture à lever, et de l’autre, ce qui reste, et jamais sa plus jeune sœur qui « l’embêtait »,
à quoi il faut se faire. »5 venant inquiéter ainsi sa place d’enfant aimée
de ses parents.

1 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement Que suis-je pour l’Autre ?
possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966,
p. 549.
2 Lebovitz-Quenehen A., « Y’a des ovules dans les Jade questionne l’un ou l’autre de ses parents
testicules », Mariage pour tous, www.lacanquotidien.fr, qui doit répondre : vont-ils l’abandonner ?
n° 272, janvier 2013. «La forme de la famille ne suffit
pas à garantir le bon traitement des enfants qui y sont Aiment-ils plus sa sœur ? Vont-ils mourir ?
accueillis… » Vont-ils divorcer ? Si Jade connaît les réponses
3 Lacaze-Paule C., MPT Du mariage au miracle, www. rassurantes de ses parents, elle veut les
lacanquotidien.fr, n° 277, janvier 2013. « Rien dans
la pratique clinique ne nous permet d’affirmer que le entendre de la même façon chaque soir. Son
modèle du couple conjugal (…) garantit par soi-même la père se fâche, dit ne pas vouloir céder, le
stabilité du lien (…) ni même l’hétérosexualité de chacun symptôme de Jade ne cède pas.
de ses membres ».
4 Ibid.
5 Miller J.-A., « Une Diatribe », La Cause freudienne, Construire un savoir
Paris, Navarin/Seuil, n° 37, octobre 1997, p.136.
Jade ne me reparlera pas de l’épisode de la
piscine, et je vais m’appuyer sur son désir de
construire. D’abord sans signification parti-
S culière, Jade produit des objets modelés
auxquels je m’intéresserai comme fictions
1 émanant de sa position subjective. D’abord des
trous dans la pâte à modeler, traces d’animaux
2 disparus, première symbolisation de la perte
Construire sa névrose qui fait trou dans le symbolique. Ensuite une
3 galette des rois : en y fourrant une fève que je
Maryvonne Michel gagnerai, elle introduit un manque qui permet
4 de désirer. Puis Jade met en scène une maman
dinosaure et son « petit » habitant dans un
5
Jade a neuf ans et demi quand je la rencontre parc. Le petit va jouer pendant que sa mère
6 pour des angoisses et des peurs qu’elle avait se repose. Jade répétera ce scénario avec une
depuis trois semaines ; au moment d’aller à mise à distance grandissante entre le petit et la
7 l’école le matin, elle pleurait beaucoup, et le soir mère. Ces petites histoires nous indiquent sa
tout autant, dès que l’un ou l’autre de ses parents position : identifiée au phallus imaginaire qui
8 arrivait en retard. Tout dérangement dans la vie pourrait manquer à la mère. Par ailleurs, elle
quotidienne lui était devenu insupportable. Les met en scène, dans une discothèque, la mère
9 deux parents se trouvaient impuissants, quelque et d’autres « bonhommes ». Il semble y avoir
chose leur échappait chez Jade. un aperçu de la mère en tant que femme avec
10 la présence d’hommes dans un lieu licite de
Le symptôme comme défense du réel jouissance des corps et de rencontre.
11 Après l’interruption des grandes vacances,
La première peur de Jade fut celle de se l’inquiétude parentale a diminué, Jade ne pleure
12 noyer, survenue deux ou trois jours après un plus, sa rentrée s’est faite sans problème et des
13 cours de piscine qui s’était pourtant bien passé ; activités extra-scolaires sont envisageables. Elle
elle ne voulait plus y aller. Jade avait peur de décide de ne plus poser de questions, n’a plus
14 se perdre et qu’on la perde. L’idée de la perte d’angoisses et me dira qu’elle n’a plus besoin

– 11 –
de venir me parler. Elle modèle un « apéro ».
ACF / clinique
Introduction de l’amour
Pourrait-on entendre, a-père-o ? Qu’elle y
introduit le père ? Et elle écrit « bon appétit ». L’amour la questionne. Avec la peur d’être
Jade a effectivement repris un certain appétit moins aimée par sa mère qui préfère l’amour
à la vie, un désir est relancé, mais considérant avec le père aux câlins de sa fille, Jade est
l’arrêt de nos rencontres prématuré, je lui délogée de sa place. Puis Jade commence à
indique, ainsi qu’à ses parents, de revenir dès me parler d’autres « amours » à l’école. Un
qu’un problème se posera à nouveau. Jade garçon aime une fille mais la fille ne l’aime
revient neuf mois après. pas en retour. Je relèverai qu’en effet tout cela
est compliqué, que ça ne colle pas. Tout en se
La rencontre avec défendant d’avoir un amoureux, elle dit qu’il y
la jouissance sexuelle a peut-être B. qu’elle préfère. Elle va venir avec
un pendentif en forme de cœur, petit cadeau
Des angoisses sont revenues très fortement rapporté de voyage par ses parents, symbole de
après des vacances, pendant lesquelles elle leur amour pour elle, sorte d’objet transitionnel
a regardé une série, « Dr H. ». Ses parents se qu’elle garde sur elle. Elle n’a plus besoin de
retrouvent à nouveau démunis. Jade, cette fois réclamer ses parents pour dormir.
a peur d’être attaquée par « un extra-terrestre
avec un masque à gaz » qui pénètre dans sa La mascarade féminine
chambre pour la toucher et la transformer à son
tour en extra-terrestre ; elle doit vérifier que Ses questions sur l’amour l’amènent à modeler
tout est bien fermé. quelque chose de radicalement différent : « une
robe de fête », robe coquelicot bustier et dos nu,
« L’extra-terrestre au masque à gaz » me et une « petite tenue chic » dont elle accentue
paraît fonctionner comme signifiant phobique les formes féminines, notamment la forme des
en réponse au réel de la castration maternelle, seins, et qu’elle décore davantage, l’une avec un
avec une rencontre qui est traumatique pour cœur « love », l’autre avec deux parements sur
elle, une femme et un homme nus en position la robe. Le thème de la robe ouvre à la question
de faire l’amour lors d’une scène du film qu’elle de la féminité au-delà de la mère, voilant une
qualifie de dégoûtante. L’impact est important vacuité.
pour Jade et le dégoût est l’affect en réaction Jade n’a plus d’angoisses. Dans un dernier
à cette rencontre de jouissance. Jade se rend jeu, « quelle fille on est ? », Jade indique
compte que ses parents sont un homme et une sa recherche d’identification pour tenter de
S femme, ce que je lui dirai, et elle a du mal à désigner son être. La question féminine se
l’accepter. Elle demande à reprendre la pâte à reposera pour Jade au moment de l’adolescence
1 modeler et à refaire des histoires. et de la rencontre sexuelle.

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– 12 –
Alain Grosrichard était l’invité de l’ACF MAP pour sa deuxième grande
ACF / action
conférence « Les hommes, les femmes, la rencontre » à Marseille, le 15
février 2014. Le spécialiste de littérature et de philosophie des Lumières
a captivé la salle en faisant entendre l’actualité, pour le parlêtre du XXIe
siècle, de l’expression de Rousseau : « la morale du bilboquet ».

ACTION

Sur « La morale du
bilboquet »
Véronique Villiers

« La morale du bilboquet », expression


empruntée à Jean-Jacques Rousseau1, est le
Bilboquet par Faberzeus licence CC
titre choisi par Alain Grosrichard pour faire
entendre comment l’auteur du siècle des
symbolique – qui le situera dans une impasse
Lumières a témoigné en son temps d’un point
face à l’amour. La jouissance d’une fessée,
de butée qui conserve encore aujourd’hui toute
délicieux châtiment administré au petit garçon
sa valeur lustrale. Autrement dit, comment des
par la personne aimée, sera la matrice d’une
sujets parlants – un homme, une femme – se
répétition à l’infini dans les scénarios amoureux
rencontrent-ils sans faire rapport ?
toujours malheureux. En effet, faut-il choisir
la jouissance au risque de perdre l’amour, ou
Bavardage, babillage et blablabla
l’amour en renonçant à la jouissance ?
À travers le texte du livre V des Confessions,
« Je suis autre »
Alain Grosrichard pointe la fonction du bilboquet
comme traduisant la jouissance « autiste »
Rousseau oscillera sans cesse entre ces deux
du sujet, tout aussi « autiste » que celle du
S blablabla selon Lacan, ou bien encore telle
choix, tout entier absorbé par l’un puis par l’autre
car il lui est impossible de demander à celle qu’il
qu’autrement nommée par Rousseau, celle du
1 aime et qui l’aime d’aimer le battre comme il le
« babillage ». Cette jouissance Une renvoie à
désirerait. « Je suis autre », dira-t-il, étranger à
2 une solitude fondamentale dont les rêveries du
lui-même, étranger aux autres, pris dans cette
promeneur solitaire nous esquissent quelques
position d’exception et condamné à une certaine
3 contours. Ce babillage continuel dont se plaint
forme d’errance, d’exil. De l’écriture il fera, loin
Rousseau, embarrassé par l’équivocité sexuelle
du monde, son abri.
4 infinie de la langue, témoigne de la nécessité
En lisant son œuvre à la lumière du dernier
de recouvrir un réel auquel chaque sujet se
5 enseignement de Lacan, Alain Grosrichard a su
confronte. Dans les salons où les femmes sont
transmettre sur un mode inédit ce qui pouvait
distraitement à leur ouvrage et où les hommes
6 tournent autour d’elles en bavardant, se met
illustrer le non-rapport sexuel au XVIIIe siècle. À
travers l’opposition entre amour et jouissance,
en scène « quelque chose qui cloche dans le
7 rapport entre les sexes ». Ce « quelque chose »
entre ce qui peut se dire et s’écrire et ce qui ne
peut ni s’écrire ni se dire, le philosophe témoigne
signe justement l’absence, l’impossible rapport
8 de cette condition d’être parlant, celle de l’exil
qu’il est nécessaire d’habiller avec art – tel est
du rapport sexuel que la contingence d’une
9 le jeu pratiqué dans les salons – et de recouvrir
rencontre amoureuse peut recouvrir pour un
par l’incessant bavardage ou la jouissance du
temps en ouvrant vers la nécessité, c’est-à-dire
10 blablabla, car le rapport sexuel ne peut se dire.
vers un « ne cesse pas de s’écrire » supportable.
Sur une modalité comique, ce jeu d’emboîtement
11 parfait du bilboquet souligne en contrepoint ce
qui échoue à s’écrire pour les sujets parlants 1 « Enfin, que les plaisants rient s’ils veulent, mais je sou-
12 et leur solitude face à leur jouissance. Avec tiens que la seule morale à la portée du présent siècle est
ses Confessions, Rousseau témoigne de sa la morale du bilboquet. » J.-J. Rousseau, Les confessions,
13 première rencontre avec le réel de la jouissance
livre I à V, édition établie par Alain Grosrichard, Paris,
Garnier Flammarion, 2012, p. 246.
comme marquant le corps – irréductible au
14

– 13 –
« toxiques »5, « la Santé mentale » n’est rien
tiré-à-part
Comment devient-on d’autre que le masque de l’ordre public6…
une grande Le réel qui, lui, est sans loi, ne cesse de
révéler ses effets traumatiques ; et lorsque « la
personne ? chose nous apparaît nue », que les formations
humaines traditionnelles se délitent, le pire se
présentifie.
Monique Amirault
L’enfant généralisé
Au moment où la science permet de faire
fi des lois « naturelles » de la vie biologique, Une conséquence de ces remaniements se
démontrant par là que le désir de l’homme en est situe dans ce que Lacan épingle du terme d’enfant
radicalement séparé, au moment où les désirs généralisé7. Le discours du maître moderne fait
individuels l’emportent sur la loi commune, de tous des enfants qu’il faut éduquer à vie,
comment devient-on une « grande personne » ? coacher dans leurs fonctions les plus vitales
Et y-a-il encore des « grandes personnes », (pour éviter que la pulsion, désarrimée, mène
signifiant devenu aujourd’hui désuet mais que la danse), les plus imaginaires (se faire un
Lacan relève, en 1967, dans les Anti Mémoires look, se présenter, savoir bien parler…) ou les
de Malraux. Celui-ci rapporte une confidence plus symboliques (être un père, une mère, être
faite à lui par un aumônier connu dans un camp « parent »). Car le désir est mauvais conseiller,
de prisonniers : « J’en viens à croire, voyez- toujours hors standard et inévaluable et n’a pas
vous, en ce déclin de ma vie, qu’il n’y a pas de droit au chapitre. On ne fait plus confiance à son
grandes personnes »1. Et Lacan ajoute : « Voilà désir, mais à son coach. Et, dit Lacan, « le critère
qui signe l’entrée de tout un monde dans la voie pris de l’adaptation aux institutions humaines
de la ségrégation. N’est-ce pas de ce qu’il faille revient à la pédagogie »8.
y répondre que nous entrevoyons maintenant
pourquoi sans doute Freud s’est senti devoir Si un savoir s’accumule sur ce qu’est un
réintroduire notre mesure dans l’éthique, par la enfant, c’est en tant que les neurosciences,
jouissance ? »2 L’analyste a donc ici un devoir qui les théories comportementales, les sciences
lui revient, une réponse à apporter, réponse que de l’éducation, les classent, les comparent, les
Lacan situe dans la dimension de l’éthique qui répartissent et c’est la norme qui fait d’un sujet
est au principe de la fonction de l’analyste, et il un enfant, tout comme une grande personne
fait part de son tourment au regard de ce qu’on d’ailleurs ; le désir est exclu de l’opération et
S peut qualifier de « formations humaines »3. le « temps [est] révolu où la grande personne à
venir était comme la raison du sujet »9.
1 Les « formations humaines »
au XXIe siècle Le sujet, ou plutôt l’individu statistique,
2 est appelé à se ranger sous des signifiants
Au XXIe siècle, les désarrimages et les ségrégatifs, qu’ils soient ceux de l’enfant ou
3 de l’adulte, de l’homme ou de la femme, ceux
morcellements des systèmes symboliques
ne permettent plus de s’abriter derrière les du pré-ado, de l’adolescent, de l’adulescent, du
4 senior (pre-senior, mid-senior ou grand senior…),
fictions du père, organisatrices du lien social
ou sous de nouveaux signifiants du genre, ce
5 pendant des siècles. Et c’est ce qui met à mal
les « formations humaines ». Une formation mot qui fait actuellement scandale et que le
6 humaine, c’est tout ce qui humanise le vivant, gouvernement, sous la pression des lobbies les
permet de localiser la jouissance et de faire lien plus conservateurs, a choisi de faire disparaître
7 avec les autres – des plus simples (le couple, la des manuels et des rapports pour ne retenir que
famille) aux plus complexes (l’Armée, l’Église, la les signifiants sociaux « garçon » et « fille » et
8 Justice, l’Ecole, l’Université, la Santé). « Toute éradiquer toute référence au sexe.
formation humaine, dit Lacan, a pour essence,
9 et non pour accident, de refréner la jouissance. La ségrégation annoncée par Lacan ne cesse
La chose nous apparaît nue – et non plus à de faire ses ravages.
10
travers ces prismes ou lentilles qui s’appellent
religion, philosophie… voire hédonisme […] »4. Et l’analyste ?
11
Nous ne pouvons plus nous leurrer ; aujourd’hui
12 ces formations ont perdu de leur pouvoir, La psychanalyse desserre au contraire la
et ce qui apparaît alors, au-delà de leur puissance des identifications et s’adresse au
13 caractère contingent, c’est le réel qu’elles sont sujet : comment réponds-tu à l’épreuve du désir
censées contenir, voiler. Les pères se révèlent de l’Autre ? À l’énigme de ton être sexué ? Par
14

– 14 –
quel fantasme et par quel symptôme ? L’analyse fait le noyau du symptôme. Et ce que vise une
tiré-à-part
le conduit à se reconnaître dans les signifiants analyse, c’est de produire en chacun la « grande
singuliers avec lesquels s’est noué son désir et personne » qui, sans avoir honte de son désir12,
dans ce qui est pour lui sa cause, son plus-de- se fait responsable de sa jouissance, prend la
jouir. mesure de la relation qu’elle entretient avec
elle et s’en débrouille dans le symptôme. Car,
« C’est bien le moins pour nous, analystes, aujourd’hui, la seule formation qu’on puisse
dit Lacan à propos de l’enfant, […] [de] l’empê- qualifier d’humaine, formation nécessaire et non
cher de se répondre par exemple, même avec contingente, c’est, pour chacun, son symptôme,
notre autorité je suis un enfant. C’est là, bien- et c’est une véritable « bataille »13 qui est à livrer
sûr, la nouvelle réponse que lui donne l’endoc- pour lui donner sa place et en respecter le bon
trination de forme renouvelée de la répression usage.
psychologisante. Et avec ça, dans le même
paquet, elle lui fourguera, et sans qu’il s’en
aperçoive, le mythe de l’adulte, qui, lui, ne 1 Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant »,
Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 369.
serait plus un enfant, soi-disant […] ». Et Lacan 2 Ibid.
considère le je suis un enfant comme un « corset 3 Ibid., p. 364.
destiné à faire tenir droit ce qui, à quelque titre, 4 Ibid.
5 « Pères toxiques », thème du colloque Uforca qui se
se trouve dans une position un peu biscornue »10. tiendra à Paris le 28 juin 2014.
6 Miller J.-A., « Santé mentale et ordre public », Mental,
Plus tard, il aura cette formule frappante : « à n° 3, 1997.
7 Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant »,
l’étant, faut le temps de se faire à être »11. Non op. cit., p. 369.
pas à être un enfant, un garçon, une fille ; à être, 8 Ibid., p. 367.
tout court. Ce se faire à être est une réponse en 9 Leguil F., « Les enfants contumax », La petite Girafe,
n° 21, juin 2005.
termes de structure : l’étant a à se faire à un 10 Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris,
être très particulier : un Je vide (S/) et un être de Seuil, 1981, p. 287.
jouissance. 11 Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil,
2001, p. 426.
12 Laurent É., Élucidation, n° 4, Navarin.
Le symptôme, seule formation 13 Laurent É., La bataille de l’autisme, de la clinique à la
humaine qui vaille politique, Navarin/Le Champ freudien, 2012.

Pour nous analystes, ce qui fait une grande


personne se « mesure » par la relation que le
S sujet entretient avec la jouissance, celle qui

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– 15 –
Introduction
le dossier LA GUERRE
Hélène Guilbaud

De nombreux événements émaillent la commémoration du centenaire de


la Grande Guerre. « Les dossiers » de La Lettre mensuelle développeront
en deux parties ce thème de la guerre qui fait aujourd’hui l’objet de
multiples publications dans les médias.

Pour ce premier numéro, notre intérêt s’est porté sur le séminaire


« La guerre, face obscure de la civilisation » animé par Marie-Hélène
Brousse et six autres analystes, de janvier 2011 à juin 2013, dans le cadre
de l’Université Populaire Jacques Lacan, et dont les avancées devraient
donner lieu à une publication. Bénédicte Jullien a aimablement accepté
de faire fonction de passerelle entre le séminaire et le cartel pour la
construction de ce dossier.

Pourquoi la guerre ? est le titre d’un texte de Freud paru en 1932. C’est
la question que s’est posée le séminaire, à nouveaux frais, soulignant la
rareté des écrits sur le sujet, hormis ceux de Freud et Lacan. Considérant
que la guerre correspond à un acte de barbarie hors-discours, l’on pourrait
croire, à tort, qu’elle ne peut être cernée par le discours analytique. Au-
delà de l’horreur qu’elle suscite, l’analyste peut s’enseigner de la guerre,
tout comme la psychanalyse peut enseigner sur la guerre. Sa spécificité,
S
au regard d’autres disciplines, réside dans l’intrication de la clinique des
1 sujets ayant eux-mêmes fait l’expérience de la guerre ou qui en portent
2
la trace transmise par les générations précédentes, et de la théorie. Une
théorisation de la guerre, c’est ce à quoi se sont essayés nos collègues,
3 théorisation dont certaines avancées, comme le rapport entre guerre et
4 civilisation, pas si antinomiques, subvertissent nos a priori.

5 Nous avons adressé une question à chacun des analystes ayant animé
6 le séminaire, en lien avec son thème de travail. Leurs réponses, sous
forme de textes courts et percutants, constituent ce dossier.
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– 16 –
Ce que la guerre
le dossier LA GUERRE
enseigne
Marie-Hélène Brousse

Pourquoi les analystes ne s’intéressent-


ils pas d’avantage à la guerre ? Qu’est-ce
qu’ils ratent à ne pas s’y pencher ?

Freud et ses élèves s’y sont beaucoup


intéressés ! Cela a servi de laboratoire pour la
psychanalyse et la guerre a aussi été un moyen
de faire reconnaître socialement la valeur de
la psychanalyse. Lors de la deuxième guerre Les deux chevaux et la tête de mort, photo de Ph.Metz
mondiale, Bion et Rickman, par exemple, ont
de nouveau mis la psychanalyse au service de est en conséquence un des modes de jouir
la guerre, celle que l’Angleterre a menée contre fondamentaux des parlêtres. D’ailleurs toutes
le nazisme. Lacan lui même a formulé sur la les langues appliquent le vocabulaire guerrier
guerre des propositions essentielles dans son à d’autres « commerces interhumains »,
texte de 1946 sur la psychiatrie anglaise dans expression que Lacan utilise pour définir la
la guerre. Son analyse lui permet de tenir des guerre : la vie amoureuse, la vie économique,
propos quasi prophétiques sur la « psychologie et d’une manière générale tous les secteurs de
des masses » dans l’avenir. l’activité humaine. Son pouvoir tient sans doute
à une articulation, un nouage spécifique qui s’y
C’est donc aujourd’hui qu’on peut constater, produit entre le symbolique, l’imaginaire et le
en France surtout, non un désintérêt mais réel. Ou au fait que dans la guerre, ce nouage
une distance, une abstention. La guerre s’est apparaît à mesure qu’on s’approche de ce qui se
modifiée, techniquement et idéologiquement. passe quand ça se dénoue.
Les discours sur la guerre aussi. Il n’y a pas
S eu de troisième guerre mondiale mais les
conflits armés sont devenus permanents. Il faut
1 désormais envisager la guerre à partir de la
mondialisation puisque la planète est devenue
2 un espace unique parcouru par une information

3
à laquelle rien, nulle part, n’échappe. C’est là
aussi la victoire de la transparence. La plupart
« Ce qu’il en coûte… »
des conflits armés sont aussi des guerres civiles
4 et restent locaux, constituant une sorte de
Bertrand Lahutte
scène, telle la « play scene » que Lacan analyse
5 dans le drame d’Hamlet. Tout le monde regarde,
commente, à la façon du chœur antique. Mis à part Freud, Bion et Lacan, qui ont écrit
6 sur la guerre, pourquoi les psychanalystes
Il me semble que la psychanalyse doit s’y reculent-ils devant cette question pourtant
7
intéresser aujourd’hui pour plusieurs raisons. omniprésente dans notre civilisation ?
8 D’abord parce ces changements contemporains
permettent de proposer une rénovation de la
9 Massenpsychologie à partir de l’enseignement Les psychanalystes reculent-ils devant la
de Lacan. Ensuite parce que nous disposons question de la guerre ? Cela mérite d’être
10 d’expériences cliniques sur la transmission interrogé… ou laissé en suspens car, à n’en
des traces laissées par ce réel sur l’inconscient pas douter, si les écrits sont rares, rien ne
11 de plusieurs générations. Enfin, parce qu’il est permet assurément de vérifier cette assertion
clair que la guerre fait consister la civilisation, ou de contredire l’hypothèse. À soutenir, après
12 même si le terme est obsolète. Plus personne Lacan, que la guerre est « déclaration », fait
aujourd’hui n’oppose la civilisation à la barbarie de discours, nous pouvons peut-être préciser
13 l’embarras que comporte l’abord de ce
de la guerre. Il est clair qu’elle est un phénomène
ayant pour condition le discours du maître. Elle domaine. Il en coûte, c’est un fait, de vouloir s’en
14

– 17 –
approcher. Et c’est d’ailleurs d’un mouvement les penchants les plus obscurs… Nous n’en
le dossier LA GUERRE
inverse que procèdent l’exclamation sociale et le sommes plus là. L’effet d’occultation a laissé le
jugement du collectif, grassement nourri à l’envi champ libre aux agents de gestion du stress et
par le matériel médiatique : d’un clignement aux tenanciers de l’optimisme reconstructif d’un
d’yeux ou d’un détournement de regard. Une « à quelque chose malheur est bon »… C’est une
omniprésence aveugle de la guerre, qui ne perspective qui, à défaut d’y consentir, ne se
s’avère en rien incompatible avec l’opprobre, laisse pas attaquer de front.
l’indignation ou la dénonciation de la faute, Les troupes pansent leurs plaies, les
à entendre probablement ici à la mesure de puissances administrent leurs pertes ; rien
l’insupportable de la chose. À quel prix est-il n’empêche pour autant les psychanalystes de
possible de s’intéresser à cet insupportable ? s’intéresser au reste… avec quelques pré-
C’est un effort, en effet. Les guerres de défense cautions.
du territoire national ne nous concernent plus
aussi directement qu’au siècle dernier, ce
qui nous invite davantage au confort relatif
de la position de spectateur absorbé par la
contemplation de l’atrocité.

L’horreur est en effet convoquée. C’est un fait


qui justifie peut-être de détourner le regard. La guerre, laboratoire
Nous y sommes pourtant ramenés par les
dires de ce qui n’ont pu y échapper, ceux qui
de la psychanalyse
sont revenus de la guerre ou ont dû contempler
l’horreur. Aux prises avec un bout de réel Antonia Gueudar Delahaye
ininterprétable, il leur appartient de trouver une
autre issue que l’inéluctable de la répétition
traumatique. Sur ceci, il est délicat de soutenir La Grande Guerre a eu un impact majeur
que les psychanalystes reculent ou n’ont rien à dans le développement de la psychanalyse,
en dire. Il serait probablement plus judicieux de en quoi reste-t-elle un laboratoire pour la
s’interroger sur ceux qui pourraient l’entendre… psychanalyse aujourd’hui ?
Il ne s’agit aucunement, en effet, de la guerre
dans son ensemble, en tant que phénomène. Et
par ailleurs, les modalités actuelles du passage Un laboratoire est un lieu d’expérimentation
S à la comptabilité – chiffrage, dénombrement et d’enseignement à partir des résultats de
des pertes, évaluation des risques, protection ce qui s’y étudie. À ce double titre, la Grande
1 des populations et des combattants – rendent Guerre a été indubitablement un laboratoire
compte de l’effort d’évitement et d’un « n’en pour la psychanalyse.
2 rien vouloir savoir » qui n’est pas sans évoquer
« l’irreprésentable » freudien. Le positivisme Été 1914. Aux premiers coups de canon,
3 performatif et la réhabilitation résiliente sont la psychanalyse est une jeune discipline en
les attentes du discours du maître ; ils sont construction qui nécessite non seulement
4 également les outils d’une continuation inin- de poursuivre son élaboration mais aussi de
terrompue. On attendrait pourtant que cet convaincre un corps médical, réservé sur
5
irreprésentable disparaisse, alimenté par les son bien fondé. Freud, fidèle à sa méthode,
6 promesses techniques et technologiques d’une avance pas à pas dans l’exploration clinique du
guerre juste et « sans morts » car sans psychisme humain et sa formalisation en corpus
7 combattants. Le retour sur les deux conflits théorique. Il est alors préoccupé de donner une
mondiaux du XXe siècle nous donne l’illustration assise incontestable à sa théorie sexuelle très
8 des effets de dévoilement ainsi que de la controversée, y compris au sein même de son
prudence nécessaire, lorsque se trouve mis à nu propre camp.
9 ce qui fait effraction à l’occasion. Ainsi en a-t-
il été pour la communauté analytique, dans son Sur le front, la violence et l’horreur des
10 rapport à la constitution de son savoir naissant, combats produisent rapidement des effets délé-
lors de la première guerre mondiale. La mise à tères sur des soldats qui sont de plus en plus
11 découvert de la pulsion de mort ne l’a pas laissée nombreux à souffrir d’asthénies, de paralysies,
indemne : refus, scissions, dislocations... Elle n’a de tremblements, de cécité, de migraines... Des
12 pourtant pas découragé Freud d’espérer dans symptômes inexpliqués qui nécessitent leurs
13 « les avantages que comporte la vie civilisée », hospitalisations dans des unités psychiatriques.
comme moteur d’un processus de civilisation, Au fil des mois, dans les deux camps, les
14 dont le conflit suivant a davantage illustré névrosés de guerre deviennent un phénomène

– 18 –
massif. La médecine traditionnelle est mise en L’asymétrie est devenue un des traits de
le dossier LA GUERRE
échec et le commandement est bien en peine car la modernité de la guerre au XXIe siècle. Par
ce sont autant de recrues manquantes pour les « asymétriques » sont désignés aujourd’hui les
combats. Suspectés de simuler pour échapper engagements qui sortent du champ traditionnel
aux obus, certains médecins n’hésitent pas du combat militaire et dont les modes d’action
à appliquer aux malades des « thérapies » visent au contournement des forces adverses
répressives (mise en isolement, maltraitances, et à l’exploitation de leurs faiblesses par des
traitements électriques) afin de les renvoyer au moyens non conventionnels. Sous ce même
front au plus vite. Peine perdue, lorsque le soldat dénominateur sont rangés la guérilla, le
n’y laisse pas sa peau, le symptôme persiste et terrorisme, l’insurrection. Sniping, engins explo-
s’aggrave. sifs improvisés (ou IED, Improvised Explosive
Devices), otages, agressions, mais aussi réseaux
Dans ce contexte, les névroses de guerre sociaux comme lors des « Printemps arabes »
deviennent un vaste champ d’expérimentation ou plus récemment en Ukraine, en sont les
clinique pour les psychiatres formés à la psy- armes. Le concept n’est pas nouveau : Sun
chanalyse qui sont mobilisés. La psychanalyse Tzu, dès le IVe siècle avant notre ère, signalait
offre une voie alternative avec des résultats déjà les stratégies du faible pour contourner
positifs et prometteurs qui vont séduire méde- la supériorité du plus fort. Les attentats du
cins et militaires, favorisant alors la diffusion 11 septembre 2001 ont fait entrer les conflits
de la pratique psychanalytique dans le corps asymétriques dans la modernité. Avec eux,
médical et sa reconnaissance par les autorités le théâtre des opérations et l’ennemi se sont
politiques et militaires. déplacés de l’extérieur à l’intérieur même des
frontières des états. L’autre caractéristique
Le premier conflit mondial a également eu des guerres asymétriques est l’implication
une incidence déterminante sur la pensée de des populations civiles avec (insurrections) ou
Freud. Il lui a inspiré « Considérations actuelles sans leur consentement (terrorisme). Dans
sur la guerre et la mort » qu’il écrivit dès 1915, ce contexte, il n’est pas exclu que le psycha-
et au-delà, la guerre a laissé son empreinte nalyste puisse se trouver, de manière ponc-
sur l’ensemble de son œuvre. La guerre est à tuelle, en « première ligne » et en situation
l’origine (en partie) de la découverte de la pulsion d’expérimentation, à l’instar de nos collègues
de mort (1920) – son versant de jouissance – et espagnols de l’ELP qui, à la suite des attentats
a ouvert à la suite à de profonds remaniements de Madrid du 11 mars 2004, créèrent La Red
conceptuels. asistencial pour accueillir dans l’urgence les
S victimes et les familles de victimes.
Guerres asymétriques
1 La psychanalyse, sans être une vielle dame,
Un siècle plus tard, la guerre, ou plutôt les n’en est plus à ses débuts. Pour autant, elle
2 guerres sont encore et toujours là... En Syrie, au n’est pas une matière figée mais bien vivante
Mali, en Centrafrique, en Ukraine, à Caracas... qui s’enseigne des symptômes et du malaise de
3 Mais ses modalités et le contexte ont changé. la civilisation. La guerre en fait partie. Elle aura
force d’enseignement tant que le psychanalyste
4 Dans les conflits contemporains, les restera en éveil et suivra le précepte de Lacan :
psychanalystes ne sont plus en première ligne, « Qu’il connaisse bien la spire où son époque
5
ils n’ont donc plus accès aux effets de la guerre l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel,
6 sur l’inconscient des soldats, comme en 1914- et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la
1918 ; les armées modernes se sont dotées discorde des langages. »1
7 d’unités et de moyens spécifiques pour traiter
les PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder).
8 En revanche, l’analyste reste aux premières 1 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du
langage », Écrits, Seuil, 1966, p. 321.
loges pour entendre, sur le divan ou dans les
9 institutions orientées par la psychanalyse, les
effets de la guerre sur le sujet, qu’il en ait fait
10 l’expérience lui-même ou qu’il en porte la trace
transmise par les générations précédentes. Pour
11 peu que l’analyste en ait le désir, il continue de
s’enseigner de la guerre. Les 43es Journées de
12 l’ECF qui ont réservé un temps aux témoignages
13 sur la guerre, en attestent.

14

– 19 –
Guerre et civilisation ?
le dossier LA GUERRE
Francis Ratier

On a l’habitude d’entendre que la guerre


détruit la civilisation. Vous semblez sou-
tenir le contraire ?

Jusqu’à quel point, nous autres civilisations,


savons-nous que nous sommes guerrières ?1
Nous le savons un peu mais peinons à en
prendre la mesure. Peut-être appartient-il à
la psychanalyse d’en révéler l’empan. Que les
civilisations s’opposent, s’affrontent, prétendent
constituer des ensembles aux dimensions de
plus en plus étendues, les livres d’histoire en
dressent l’inépuisable chronique. Elle était belle
la Pax Romana et grand le siècle d’Auguste et
ainsi de suite in secula seculorum : au nom de
la paix, les civilisations se font la guerre. Elles
font la guerre au dehors mais aussi au dedans
et cela change quelque chose à la nature de la
guerre.

C’est ainsi que Montaigne nous met sur la


piste d’une guerre qui nous habite. « Les guerres
civiles ont cela de pire que les autres guerres,
de nous mettre chacun en échauguette2 en sa
Le soldat inconnu, photo de Ph.Metz
propre maison. »3 Le ver est dans le fruit, pas
seulement dans le panier du voisin, la guerre jouissance, tandis que Totem et tabou ébranle le
S dans la civilisation. Ce n’est pas son en-deçà mais temps immobile de la horde, articule le désir et
plutôt sa grimace, son portrait sans retouche, l’interdit, l’instauration de la loi, la naissance et le
1 sa face obscure4. « Acte culturel », comme maintien du collectif à partir « de la suppression
l’écrit le grand historien militaire John Keegan, du père par les efforts réunis des frères »8.
2 acte culturel total, comme il ne le dit pas, mais
dont tout le texte5 témoigne ; la guerre encadre Agrégés selon les différentes modalités
3 et limite la violence de tous contre chacun, affirmatives de l’identification, les frères consti-
lui donne forme, mesure, espace et temps. tuent une communauté dans laquelle, alors que
4
Son existence atteste d’un franchissement le patriarcat s’efface, le « leader […] prend la
5 accompli par l’humanité des bornes fixées par place du père ou plus exactement du meurtre
la Nature, d’un affranchissement des seules du père »9. Les fils, qui désormais se découvrent
6 déterminations animales. frères, rivalisent et s’affrontent aussitôt pour
l’obtention des rares objets de la jouissance
7 À suivre Freud, « la psychanalyse ne projette que l’interdit généralisé et la mortification
qu’un seul et unique rayon de lumière »6 sur obsessionnelle laissent en circulation dans la
8 l’émergence opaque de la culture : celui du communauté humaine. Le meurtre, la rivalité
meurtre du père, « acte mémorable et criminel fratricide et la guerre ouvrent le temps et
9 qui a servi de point de départ à tant de choses : l’espace de la civilisation qui y puise la force,
organisations sociales, restrictions morales, les motifs et les moyens de poursuivre sa
10 religions »7. Le hors temps situe comme struc- course. Ils constituent l’origine de toutes les
tural l’inaugural de ce pas, que la Nature ni ne civilisations et accompagnent l’ensemble de
11 motive ni ne nécessite, pas davantage qu’elle ne leurs mouvements.
12 l’explique.
Dans son texte « Racisme 2.0 » paru dans
13 Dans sa version œdipienne, hystérique, la Lacan Quotidien, Éric Laurent diffracte un
loi précède le meurtre du père et permet, en second rayon de lumière que Lacan fait sourdre
14 même temps qu’elle l’explique, l’accès à la de la psychologie des masses freudienne.

– 20 –
Appuyé au texte de Lacan, il fait entendre une il en recèle plusieurs modalités, selon chaque
le dossier LA GUERRE
autre harmonique portée par l’identification. La sujet. C’est parce que le langage ne parvient pas
logique du lien social ne trouve plus à se fonder à symboliser toute l’expérience du vivant qu’il
dans « l’identification ségrégative au leader […] produit de la jouissance. « Le signifiant s’articule
mais dans un premier rejet pulsionnel »10 qui donc de représenter un sujet auprès d’un autre
définit « ce que n’est pas un homme »11 ce qui signifiant. C’est de là que nous partons pour
échappe à la commune humanité. En ce point, le donner un sens à cette répétition inaugurale en
racisme des jouissances et le fracas des armes tant qu’elle est répétition visant à jouissance »1.
occupent toujours la première place. Cette jouissance est à la fois la cause de notre
désir, mais aussi son tourment. Cela dépend
de la manière dont le sujet s’est inscrit dans le
1 Broderie autour de la célèbre sentence de Paul Valéry,
bien sûr. langage.
2 Échauguette : sentinelle, guet.
3 Montaigne M., Les Essais, 1514-1515, cité par Antoine Prenons Duch, ce Khmer rouge qui a dirigé,
Compagnon, in Un été avec Montaigne, Éditions des Equa-
teurs, 2013, p.66. sous la dictature de Pol Pot, la prison Tuol
4 La guerre, face obscure de la civilisation est le titre donné Sleng, aussi connue sous le nom de S-21, centre
par Marie-Hélène Brousse au séminaire qu’elle a animé de torture du régime. Il dit à Rithy Panh : « Ceux
pendant deux ans (2011/2013) dans le cadre de l’Univer-
sité Populaire Jacques Lacan. qui lisent ont un accès aux mots, à l’histoire et
5 Keegan J., Histoire de la Guerre, L’Esprit frappeur, 2000, à l’histoire des mots. Ils savent que la langue
T1, p. 7. façonne, flatte, dissimule, vous tient. Celui qui
6 Freud S., Totem et tabou, Paris, Payot, 1981, p. 146.
7 Ibid., p. 163. lit dans le langage même : il perçoit la fausseté ;
8 Ibid., p. 178. la cruauté ; la trahison. Il sait qu’un slogan est
9 Laurent É., Lacan Quotidien, n° 371. un slogan. Et il en a vu d’autres »2. Le rôle que
10 Ibid.
11 Ibid. s’est donné cet homme dans le camp S-21 est
d’obtenir des aveux des prisonniers, aveux de
culpabilité, aveux de vouloir échapper au régime,
mais aussi dénonciation d’autres « traîtres » à
l’Angkar. Il essayait également d’obtenir de ces
prisonniers une reddition au régime sous la
Patriotisme ou exaction forme d’une autocritique puis d’une récitation
des slogans khmers. Après qu’ils aient prononcé
Bénédicte Jullien ces paroles, qui n’avaient finalement aucune
valeur subjective puisqu’elles étaient obtenues
S sous la torture, Duch les faisait exécuter. Il
Votre travail au sein du séminaire vous a-t-il extorquait des mots et les corps devenaient
1 permis de cerner des éléments topolo- des déchets à éliminer. Pourtant il ajoute :
giques inhérents à la structure de la « Méchanceté et cruauté ne font pas partie de
2 guerre ? l’idéologie. C’est l’idéologie qui commande.
Mes hommes ont pratiqué l’idéologie. Ainsi le
3 La structure topologique de la bande de tortionnaire vit dans l’ordre de la doctrine. Il
Moebius pourrait s’appliquer à la guerre à est sans émotion, sans pulsions. Accepter ce
4 terme c’est préserver l’humanité du bourreau.
partir du double versant du signifiant, comme
[...] Personne n’a une capacité d’interrogatoire
5 « meurtre de la Chose » et comme jouis-sens.
ou d’explication de l’idéologie égale à la mienne.
6 Le signifiant est le « meurtre de la Chose » Nous sommes des machines, nous sommes des
car il entame une part d’être qui nous exile de instruments »3.
7 l’instinct. Mais il ne parvient pas à recouvrir
totalement ce qu’il dénomme. Les discours Nombre de criminels de guerre ont témoigné
8 tentent de donner un sens à ce qui est devenu qu’ils ne faisaient qu’appliquer les ordres du
énigmatique de la vie. Mais ils échouent à commu- discours du maître (ou de l’idéologie) auquel ils
9 niquer nos expériences libidinales. Malgré tous adhéraient, sans vouloir reconnaître la part de
les savoirs accumulés, deux questions restent satisfaction qu’ils tiraient de ces actions. Certes,
10 toujours en suspens : qui suis-je ? Et Che vuoi ? peut-être ne jouissaient-ils pas de la souffrance
Le discours vient donc en renfort de ce manque- qu’ils infligeaient (et encore, c’est à voir !) ou de
11 l’angoisse dans les yeux de leurs victimes. En
à-être. L’idéal en est un témoignage, l’idéal
en tant qu’il est un signifiant qui contient cela ils n’étaient pas sadiens. Pourtant « il n’y
12 a aucun besoin de cette idéologie pour qu’un
davantage de valeur. Il peut ainsi orienter une
racisme se constitue, il y suffit d’un plus-de-
13 vie. Parfois il se partage avec d’autres, mais
il est aussi surprenant de constater qu’il ne jouir qui se reconnaisse comme tel »4, nous dit
14 prend pas toujours le même sens, en tout cas, Lacan. On peut supposer que chez Duch c’est

– 21 –
le signifiant qui est plus-de-jouir. Il veut obtenir guerre du Liban, il y participa : « […] Il est difficile
le dossier LA GUERRE
que les mots jaillissent de ses victimes. Une fois de trouver un Israélien qui parle librement
le slogan répété, comme un mantra, ou le nom d’Israël en 2025... parce que nous sentons que
d’un autre « traître », la satisfaction est atteinte. nous ne disposons pas autant d’avenir, c’est
« Ma lance c’est la parole » avoue-t-il. L’idéal, comme si c’était gravé dans nos gènes, je ne suis
comme pur signifiant, est devenu jouissance. pas autorisé à penser si loin […]. Ce que nous
avons essentiellement à l’esprit, c’est la peur de
l’annihilation et nous pensons qu’aucune erreur
1 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la ne nous est permise. […] Une grande nation a
psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 53.
2 Rithy Panh avec Christophe Bataille, L’élimination, droit à l’erreur, pas nous […] ». La Shoah comme
Paris, Grasset, 2011, p. 36. mémoire collective donne tout son poids à la
3 Ibid., pp. 152 et 167. nécessité de se défendre pour survivre.
4 Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne
serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 30.
Ce qui a changé dans ma conception de la
guerre ? L’idéal qui supportait cette guerre spé–
cifique n’a pas disparu, mais ce qu’il recouvrait
jusque-là a été dévoilé. L’idéal d’une guerre, qu’il
soit justifiable, voire nécessaire, ne recouvre pas
moins pour chacun une jouissance. Celle que
Vivre au-dessus nous trouvons chez Freud sous les espèces du
surmoi et de la pulsion de mort.
de ses moyens1
Dans le texte « Considérations actuelles sur
Sarah Abitbol la guerre et sur la mort »4, Freud s’interroge sur
la désillusion provoquée par la Première Guerre
mondiale. Comment est-ce possible qu’une
société, qui participe de la haute civilisation,
Vous avez connu la présence de la puisse être aussi brutale, aussi cruelle ? Le
guerre de façon extrêmement proche et développement de sa réponse met en évidence
quotidienne quand vous viviez en Israël. ce paradoxe qui fait de la base de la civilisation,
Votre participation au séminaire a-t-elle la cause de la guerre. La civilisation exige un
modifié votre conception de celle-ci ? renoncement à la satisfaction alors que l’essence
de l’humain consiste en pulsions qui tendent à
S Je ne pensais pas à la guerre comme une se satisfaire. La civilisation ne peut exister sans
interrogation sur l’être humain. La guerre cor– renoncement aux satisfactions pulsionnelles.
1 respondait pour moi à une nécessité de survie de L’homme apprend à renoncer aux satisfactions
l’État. Pas d’autre choix. Je la pensais donc d’un qui ne sont pas en accord avec les exigences
2 point de vue politique et idéal. Les guerres ne de la civilisation. Freud déploie le trajet et
sont pas toutes les mêmes, Bernard-Henry Lévy2 la transformation des pulsions. Il distingue
3 évoque trois modalités : les guerres oubliées, deux facteurs favorisant le remaniement des
les guerres tragiques et les guerres justes. La pulsions : le facteur externe, c’est-à-dire la
4 contrainte exercée par l’éducation, et le facteur
plupart de celles engagées par l’État d’Israël
ont été des guerres de défense. Ceci donne une interne, résultat du besoin d’amour. La satis-
5
consistance à l’idéal de survie de la nation. faction d’être aimé permet de renoncer aux
6 autres satisfactions. Le remaniement des
Le documentaire de Claude Lanzmann, pulsions égoïstes en pulsions sociales peut
7 Tsahal3, met en évidence cet idéal. Tous les géné– produire un ennoblissement de la pulsion.
raux et les futurs soldats qui y sont interrogés, Autrement dit, le penchant naturel se modifie et
8 soulignent l’enjeu de ces guerres : la survie de le sujet obéit aux exigences de la civilisation en
l’État. « […] Nous n’avons pas ce privilège de suivant sa nature. Mais lorsque le remaniement
9 pouvoir perdre la guerre [...] si l’on perd, Israël des pulsions est uniquement l’effet de la
meurt », dit Yanoush Ben Gal, Major Général. contrainte ou de la menace de punition, le sujet
10 obéit alors aux exigences de la civilisation sans
Tout le monde répond présent lorsqu’une suivre en cela son penchant naturel. Et cela a
11 un prix. Car le renoncement comme effet de la
guerre éclate, y compris les soldats réservistes
hors du pays, qui font l’impossible pour rejoindre seule contrainte provoque chez l’être humain
12
l’armée, et ceux en désaccord avec les décisions une constante pression, tension, une agressivité
13 politiques du pays. Ainsi, David Grosmann, intérieure qui s’accumule, prête à jaillir dès que
écrivain, explique à Claude Lanzmann pourquoi, l’occasion se présente, ce que Freud nomme
14 tout en étant en désaccord avec la première phénomène de réaction et de compensation.

– 22 –
laissent entendre quelque chose sur cette
le dossier LA GUERRE
méconnaissance : « […] même dans nos rêves
les plus sombres nous n’imaginions pas que les
Égyptiens franchiraient le canal si aisément […].
Je revois Moshé Dayan se moquer de ceux qui
s’inquiétaient de notre situation […]. La guerre
des six jours nous a rendus tout-puissants
[…]. Personne ne peut vaincre le tank israélien
[…]. Le traumatisme de cette guerre [Kippour]
a été aussi fort que les fantasmes de toute
puissance [...]. Si vous vous prenez pour Pégase
et vous vous confrontez à tant de morts et de
destruction le sentiment naturel est que vous
êtes impuissant… ».

1 Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et


sur la mort », Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1968,
p. 20.
2 Propos énoncés par B.-H. Lévy lors d’une conférence le
23 novembre 2011 à l’occasion de la présentation de son
livre La guerre sans l’aimer, au cinéma Le Saint-Germain-
des-Prés 75006, Paris.
3 Film sorti en 1994.
4 Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et sur
la mort », Essais de psychanalyse, op. cit.
Arrière cocotte, photo de Ph. Metz. 5 Ibid., p. 20.
6 Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971.
Ces sujets, qui obéissent aux exigences de la
civilisation sous l’effet de la contrainte, sont
nommés hypocrites par Freud car ils vivent psy-
chologiquement au-dessus de leurs moyens.
« Il y a ainsi incomparablement plus d’hypocrites
de la civilisation que d’hommes authentiquement
civilisés […] »5. La civilisation exige des renon-
cements sans se soucier du fondement pul-
sionnel de l’action. Ainsi, un grand nombre
S
d’hommes obéit à la civilisation sans suivre en
Épreuves du feu
1 cela sa nature. Freud formule l’hypothèse que
plus de sincérité et de franchise produiraient Nathalie Georges Lambrichs
2 des changements dans la civilisation.

3 En 1930, dans Malaise dans la civilisation6, Peut-on épingler d’un trait la façon dont
il traite cette question au moyen du surmoi. la fiction traite la guerre aujourd’hui ? Un
4 Il émet l’hypothèse que le rabaissement du ou quelques auteurs en particulier ?
surmoi permettrait d’aller vers une civilisation
5 moins violente. En 1932, il tente de répondre à
la question Pourquoi la guerre ? en articulant la
6 J.-M. G. Le Clézio, notre dernier Nobel, a
pulsion de mort et la pulsion de vie. commis un livre intitulé La guerre. « Le peuple
7 stupide habitait la guerre et il ne le savait pas »,
« Vivre au-dessus de ses moyens » serait alors écrit-il. Le peuple stupide, suite de « ils », est
8 le premier nom du surmoi et de la pulsion de aussi « sans âme ». Légèrement hypnotique,
mort. Celui qui méconnait sa propre jouissance, l’écriture délivre des visions. Si la guerre est
9 la pulsion de mort qui l’anime, mériterait l’affaire du « peuple stupide », comment les
alors, selon Freud, d’être appelé un hypocrite. lecteurs ne se hérisseraient-ils pas à l’idée d’en
10 Vivre au-dessus de ses moyens, n’est-ce pas être ? « Regardez autour de vous, regardez la
méconnaître sa propre jouissance? Reconnaître guerre en action, poursuit-il, elle est partout ».
11 sa propre jouissance derrière ses actes (qu’ils Une femme traque la guerre, elle la décrit
soient nobles ou justes) pourrait avoir des effets à un homme, des paysages se succèdent et
12 non négligeables. s’évanouissent, des gens aussi, qui meurent et
13 reviennent, pour s’engloutir dans la foule. Le
Les propos du Général Youval Néria, livre lui-même s’achève sur une phrase
14 lieutenant-colonel interrogé dans le film Tsahal, qui émane cette fois de l’auteur et non du

– 23 –
personnage : « Moi-même, je ne suis pas vrai–
le dossier LA GUERRE
ment sûr d’être né. » Ainsi est visé le lecteur :
« et toi ? »

Cette seule et unique phrase où l’ironie est


sensible fait se rencontrer La guerre avec La
secte du Phénix. Que ce soit la guerre ou le
sexe, ces choses se passent dans des lieux
inaccessibles, que les livres, selon qu’ils in–
duisent des sentiments et des émotions ou
purgent l’âme de ses passions en vue d’un gain
de savoir, font exister, renvoyant le lecteur à sa
propre jouissance. Notons que si « la guerre »
n’est pas tout à fait la guerre chez Le Clézio, du
fait précisément qu’il y a le livre, et que le livre
The shadow of an invisible blanket par Louise Bird
est justement là pour faire exister cet écart, le
mot de « sexe » est absent chez Borges. Mais
Imre Kertész est ailleurs, avec son œuvre
soulignons que le personnage pivot de La
romanesque, non loin de Sebald. Si Kertész est
guerre se nomme Béa B, qui ricoche sur l’aleph
passé par la fiction, c’est qu’elle s’est imposée
imprononçable, dont Borges a fait le titre d’une
à lui comme seule « reprise » possible pour
de ses Fictions.
traiter l’indescriptible. Mais Sebald s’en est
affranchi avec De la destruction comme élément
Ainsi quelque chose, chez l’un et chez l’autre,
de l’histoire naturelle et Kertész également,
est de toujours, et de partout ou de nulle part.
notamment dans ses conférences (L’holocauste
Rien de commun, en ce sens, rien d’autre qu’une
comme culture).
position d’écriture, radicalement singulière. Là
où c’est une longue question tragique et solitaire
Le renouveau de l’écriture de la guerre, je
qui se dégage de la prose hypnotique de l’un, ce
l’aperçois dans l’écriture de Marcel Cohen qui
sont, chez l’autre, des réponses offertes, sur le
prend sa source au-delà de l’énoncé de quelque
mode délibérément ironique, invitant au plaisir
vérité que ce soit autant que du commentaire de
de la littérature, plaisir qui est de « formation »
ce que serait cette vérité, et pour qui la mise de
au sens que Lacan donne à ce terme.
la littérature (l’allitérature ?) est aujourd’hui de
faire exister le silence premier, que chacun ne
S Jean Paulhan se démena pour publier son
rompt qu’à ses risques. L’écrivain, lui, rature,
Guerrier appliqué en pleine guerre (1916 pre-
souligne, rappelle ce qui ne cesse pas d’avoir eu
1 mière édition). Blaise Cendrars fit reportage de
lieu en ces lieux que l’on doit situer, nommer,
tout ce qu’il perçut au cours des minutes et des
non pour les conserver, mais pour qu’ils demeu-
2 heures et des jours qui ont suivi sa blessure sur
rent les indices de notre responsabilité.
le champ de bataille (J’ai saigné), Carlo Emilio
3 Gadda trempa son désir de beauté dans l’umbra
Avec Cendrars et Paulhan, l’instant de voir,
profunda, métaphore du Bien selon Giordano
4 Bruno qu’il appelle avec tendresse « le Gratiné »
avec Sebald et Kertész, le temps pour com-
prendre, avec Marcel Cohen, le moment de
pour commémorer son supplice (Cf. Le Château
5 conclure – qui n’est pas sans avoir une texture
d’Udine, Grasset, 1961) : le style, la manière, la
et une épaisseur, à défaut d’une durée.
6 littérature entière sont convoqués là sur son
versant de richesse, quasi picaresque, dont on
7 retrouve la veine dans La trêve de Primo Levi
– quand le bonheur de la formule et le rythme
8 font métaphore de l’impossible à dire. Mais
ce n’était là que rencontre éphémère, car là
9 où Gadda est sorti de la guerre en proie à une
fureur d’innovation rhétorique qui fit très long
10 feu, Levi allait se consacrer au témoignage et à
son impossibilité réelle.
11
12
13
14

– 24 –
Six axes de réflexion pour cet enjeu :
CPCT / action
susciter l’entrée, préparer la sortie au CPCT.

ACTION

Mises au CPCT1
Françoise Haccoun

Nous cherchons à élucider chaque jour si et seulement si cette urgence est entendue et
d’avantage les conditions d’entrée dans le accueillie.
dispositif du CPCT et la clinique qui s’en dégage. Un entretien donc, deux parfois, avant de s’en-
Le tout dernier enseignement de Lacan nous gager dans le traitement en tant que tel. Lacan
permet d’éclairer cette clinique de symptômes attire l’attention sur les entretiens préliminaires.
contemporains marquée par un pousse-à-jouir Ceux-ci ne sont pas consultations ou entretiens
souvent dérégulé. Le consultant du groupe A a préalables mais, comme il le souligne dans … ou
la tâche de construire sa « sélection » – cela en pire, ce qui est important c’est la « confrontation
est bien une : filtrer les premières demandes et de corps »6.
orienter ou non pour l’accessibilité au traitement. Je proposerai six axes de réflexion pour cet
Est-ce un dire oui ou un dire non ? Cela ne se enjeu : susciter l’entrée, préparer la sortie.
simplifie pas en ces termes qui laisseraient 1. Un pari sur le sujet. L’entrée au CPCT n’est
entendre un entretien dit « d’évaluation ». Nous pas une entrée mais une pré-entrée dans le
misons sur un dire oui ou non au traitement discours analytique. C’est un pari que pose le
CPCT en nommant et en relevant un point consultant du groupe A sur l’émergence du sujet
subjectif autour duquel tourne la question et/ou une entame dans sa jouissance.
du sujet. Seules les demandes au cas par cas 2. La responsabilité dans l’acte. Seul maître à
déterminent notre choix, ce n’est jamais un bord pour prendre une décision, c’est la respon-
pourquoi pas soumis à l’aléatoire. Chaque entrée sabilité du consultant qui vaut comme acte.
S se démontre par ses coordonnées subjectives, 3. La fonction de la hâte. Dans cet acte, un dire
une « focalisation du signifiant »2 pour reprendre oui ou un dire non de la bonne manière, suppose
1 une expression de Serge Cottet, et vise à cerner la fonction de la hâte, soit une précipitation vers
un point de réel qui cause la souffrance du sujet. une conclusion logique.
2 Cette tentative de repérage de la position du 4. Le temps logique. L’entretien, en principe
sujet3 laisse le clinicien du groupe A responsable unique, comporte dans sa structure même les
3
de l’orientation à donner dans une certaine trois temps logiques à partir des dires du sujet :
4 situation d’intranquillité. L’enjeu en est : susciter instant de voir (une formulation de sa demande),
l’entrée, préparer la sortie. temps pour comprendre (un déroulé de ses
5 Quelle « utilité privée » pour certains sujets à signifiants) et moment de conclure (coupure
venir consulter au CPCT ? Dans l’article, « Les signifiante ou nomination d’un bout de réel).
6 contre-indications au traitement psychana- 5. Nachtrag, l’après-coup. C’est, comme Freud
lytique »4, Jacques-Alain Miller parle du nouveau nous l’a indiqué, l’après-coup des effets obte-
7 visage d’indication d’analyse où « il s’agit moins nus, au un par un, qui nous permettra de dé-
d’anticiper si la nature du trouble est “accessible” montrer le bien-fondé du traitement au CPCT.
8 à la psychanalyse, que de savoir si la rencontre La conclusion d’un cycle7 au CPCT est-elle ame-
avec un analyste sera utile ou non, fera du bien née par les conditions de l’entrée ? Une logique
9 ou fera du mal »5. Qu’une rencontre avec un topographique de structure moëbienne pourrait-
analyste soit brève (le traitement au CPCT est elle être mise à jour entre cette première
10
fixé à 16 séances) n’empêche en rien qu’elle consultation A et l’issue du traitement ? La
11 appartienne au champ de la psychanalyse. Il réponse, à partir de l’expérience des cas expo-
s’agit de miser sur la rencontre, non avec le sés, se démontre. Tel est notre enjeu clinique.
12 clinicien du groupe A mais avec la psychanalyse 6. Les outils du CPCT : gratuité, temporalité.
portée par le CPCT. Privilégier une « clinique de Miser sur le dispositif qui fonde le CPCT : la
13 la rencontre » avec le discours analytique aura gratuité, la temporalité, et les nouer avec les
chance de produire des effets et ouvrir une voie cordonnées subjectives du cas.
14 possible à l’urgence subjective, à l’urgence à dire

– 25 –
ça voulait être, que ça pouvait être et que ça
CPCT / action
Le CPCT, partenaire-symptôme à
durée déterminée cherchait à être et que le sujet entre guillemets
ne se l’avouait pas. […] Et c’est un faire être qui
C’est moins à l’attention accordée à la vérité passe par la parole »9 ?
subjective qu’à l’éveil de la relation du sujet au
réel et à sa prise sur le corps que nous nous
1 Réflexions autour de la pratique de la consultation A au
attacherons. Le sujet est heureux, dit Lacan, de CPCT - Marseille-Aubagne.
jouir de la répétition de son symptôme. Le CPCT 2 Cottet S. L’inconscient de papa et le nôtre, Paris, Éditions
est, pour les parlêtres reçus, un lieu où il sera Michèle, 2012, p. 233.
3 Lacan J. Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil,
possible de trouver une réponse particulière, 2004, p. 70.
afin de redonner place au désir. Dominique 4 Miller J.-A. « Les contre-indications au traitement
Laurent le formule : « il faut que le CPCT se psychanalytique », Mental, n° 5, 1998, p. 13.
5 Ibid., p. 14.
fasse le partenaire symptôme de solitudes 6 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil,
nouvelles. […] il permet de saisir le sujet, le 2011, p. 228.
temps d’un cycle comme réponse du réel, tout 7 Expression donnée par Jacques-Alain Miller, « effets
thérapeutiques rapides en psychanalyse », La conversa-
en utilisant les ressources du symbolique et de tion de Barcelone, juin 2006.
l’imaginaire »8. Une clinique des conséquences 8 Laurent D., « Le partenaire-symptôme à durée
est à l’œuvre. Ces entrées, ou ces pré-entrées, déterminée », La Lettre mensuelle, n° 265, février 2008,
p.10.
ouvriront-elles, comme le dit J.-A. Miller dans 9 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’Un »,
son Cours du 11 mai 2011, la possibilité d’une enseignement prononcé dans le cadre du département
« venue à l’être, c’est-à-dire de faire être ce qui de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 11 mai
2001, inédit.
n’était pas mais dont vous pouvez inférer que

S
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
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13
14

– 26 –
Lors de son passage au CPCT le sujet produit le signifiant « ré-étalonner ».
CPCT / clinique
C’est sa tentative pour trouver une mesure face au manque de la signification
phallique. En s’appuyant sur le transfert et grâce au maniement de la séance,
il trouve dans son dire l’étalon qui ordonne son discours, met à distance un
réel envahissant et donne une unité imaginaire au corps.

CLINIQUE jusqu’au bout », précisa-t-il, mais « tous m’ont


été bénéfiques ». Je n’en sus pas plus sur le
Un garçon persévérant « jusqu’au bout » dont parlait Johan ce jour-
là, toujours est-il que tout en l’écoutant
Jocelyne Huguet-Manoukian attentivement, je décidai de couper « court »
dans le flot de ses propos, manière de faire
barrage à la dérive métonymique dans laquelle
Johan avait déjà expérimenté plusieurs lieux il risquait de se perdre.
de paroles : thérapie familiale, consultations en
CMP puis en privé avant de consulter au CPCT. Je pris également chaque fois le temps de
Sûr d’avoir besoin d’aide, tout en ayant du mal le raccompagner sur le pas de la porte du
à en préciser la nature, il voulait rencontrer un CPCT. C’est ainsi que se terminèrent toutes
analyste. les séances, un moment de conclure où nous
parlions encore un peu.
À 23 ans, il vivait seul dans un appartement
dans lequel il se sentait terriblement isolé. Profondément coupé de lui-même, Johan avait
Malgré sa bonne présentation, je remarquai vécu, pendant la maladie de son frère, une
d’emblée la manière dont il était affecté d’un période qu’il qualifiait « d’intense en réflexions ».
corps désarticulé. Il avait du mal à le rassem- Sans savoir pourquoi, une idée s’était imposée à
bler, à se débrouiller avec sa grande taille, lui : « il fallait que j’arrête d’être sur le mode
à coordonner le moindre geste. Se cognant automatique, je me suis mis en mode manuel ».
presque systématiquement contre le montant Cela voulait dire qu’il décidait de ses émotions,
S des portes, sa façon de dire bonjour consistait de ses réactions. Tout était calculé. Il pensait que
à jeter littéralement son bras en avant. Lors c’était sa façon de ne pas déprimer et, bien que
1 de notre première rencontre, il me regarda ce soit difficile, il se disait « persévérant ». Être
avec insistance, non sans gêne, et se révéla « en mode robot » pour « tenter une approche
2 très prolixe. Le « coq-à-l’âne » de ses propos du monde adulte » fut sa solution d’urgence
témoignait de la dislocation de son discours en dans un moment de déclenchement.
3 résonnance avec son corps. Je tentais de saisir
un fil conducteur et pris le parti de lui poser Il put alors confier un peu plus de choses sur
4 quelques questions, pas trop, cela permit un ce qu’il appelait sa double personnalité. Il avait
peu de ponctuation. une petite voix, « c’est peut être ma conscience »,
5 mais « ma petite voix à moi, elle est juste un tout
6 Dans l’imbroglio de ses propos, je pus repérer petit peu plus développée que la moyenne ».
son appui imaginaire sur des objectifs des plus Il me précisa que cette voix, il l’entendait. Elle
7 conventionnels : avoir un appartement, une co- lui donnait des ordres depuis 10 ans, il arrivait
pine et un travail. L’appartement, il l’avait eu même que ça n’ait aucun sens, alors il avait
8 grâce à l’aide de son père ; la copine, il venait trouvé une solution, il lui parlait pour l’affronter.
juste de la trouver, c’était sa voisine de palier ! Dans le silence, l’objet halluciné faisait retour,
9 Restait le travail, « ça c’est plus dur », me parler à sa voix était une façon de savoir faire
confia-t-il. Je compris que la mort de son frère, avec, de compter avec.
10 décédé quelques années auparavant, était un
événement déterminant dans sa vie bien qu’il Lors de notre troisième rencontre, il arriva
11 s’étonnât de n’avoir toujours rien ressenti, trente minutes en avance, le corps en désordre
étranger véritable à ce qui lui arrivait. La sépa- comme à son habitude, pour me dire qu’il ne
12 ration de ses parents s’était doublée de la perte viendrait pas aujourd’hui ! Je l’accueillis en lui
de son frère, seul étayage affectif sur lequel il disant « mais vous êtes là ! ». Il sourit, Il avait
13
avait pu véritablement prendre appui. Ensuite il trouvé un travail, il ne pouvait pas rester, il était
14 rencontra des « psy » : « aucun ne m’a aidé à aller venu me dire qu’il était content. Je lui demandai

– 27 –
s’il pensait poursuivre ? Il m’expliqua qu’il ne beaucoup la vie quotidienne. Pour Johan c’était
CPCT / clinique
pouvait pas venir pendant son temps de travail. sa première expérience amoureuse et justement
Nous convînmes d’un nouvel horaire. sur ce point, sa petite voix l’avait aidé. Au moment
d’une dispute il avait entendu sa voix lui dire :
Dans sa déroute subjective, Johan avait une « mais elle a déjà une maladie sérieuse, alors
idée qui le hantait : montrer un jour à tous ceux c’est normal qu’elle ait des sauts d’humeur »,
qui le prenaient pour « une mascotte » ou même tandis qu’il pensait, lui, « c’est trop, elle pourrait
« une attraction » qui il était vraiment. Il se faire un peu plus attention quand je lui parle ».
voyait capable de construire un lieu qui pourrait
résister à toutes les catastrophes, capable de Au CPCT, les quatre mois de traitement lui
sauver le monde entier des pires désastres. permirent de « ré-étalonner ses idées ». Le mot
Déployant cette logique sur plusieurs séances, est de lui. Il avait pu « écouter » ce qu’il disait et
il aboutit à l’idée suivante : « sauver tout le il pensa que toutes ses idées grandioses, aider
monde, c’est une utopie » et il en conclut qu’il les autres, les sauver, faisaient apparaître ses
fallait appliquer la même logique à ses défauts, côtés égocentrique et mégalomane. Il remarqua
il en avait beaucoup et il ne pouvait pas tous qu’au fond, son intention se résumait à inventer
les corriger : « personne ne peut être parfait », de nouvelles règles de vie en société parce
avait-il conclu satisfait. que celles en vigueur ne lui convenaient pas. Il
Il fit alors cette remarque : « d’habitude quand réitéra son envie de continuer à consulter pour
je parle avec des gens, ils ont leurs idées bien poursuivre au long cours un travail personnel.
arrêtées et cela rend les miennes plus ou moins
absurdes, alors je m’embrouille. Au CPCT ça Johan est parti avec le nom d’un analyste. Sur
me permet d’avoir mes idées et c’est plus facile le pas de la porte au moment de nous séparer,
pour moi après de faire la part des choses ». je lui fis remarquer : « Bon, vous m’avez dit que
vous aviez de la persévérance… ». Johan me
Johan avait pu m’enseigner les formes coupa : « Oui, ça ! Je ne la laisserai pas tomber…
logiques qui le sauvaient un peu d’une déroute c’est mon caractère. »
complète de la langue. Ne pas le laisser se dis-
socier, ponctuer de questions ce qu’il disait, Comment comprendre ce que nous dit Johan
de mimiques et de formes de coupures conver- du « ré-étalonnage » de ses dires ? Ce sujet
sationnelles comme j’avais choisi de le faire repère que l’expérience de parole adressée à
face à son effort de rigueur, cela constitua-t-il l’analyste lui est particulière. En effet, toutes
les modalités d’une réponse qui convint pour ce les circonstances de paroles ne s’équivalent
sujet ? pas. Ré-étalonner, n’est-ce pas une façon de
S
« mesurer » la valeur de ses dires à partir de
1 Trois semaines avant la fin de nos rencontres l’écoute et de la parole d’un autre ? On peut
il m’apprit qu’il n’avait plus de travail. Son se demander si le CPCT a été un lieu de plus
2 emploi précaire, renouvelé de semaine en à rajouter dans la liste de ceux qu’il avait déjà
semaine, venait de prendre fin. Licencié sans consultés et qui l’a aussi aidé. Quoi qu’il en soit,
3 motif, il pensait être parti en bons termes il a pu nommer précisément ce qui dans la
avec l’entreprise, bien qu’il ait eu le sentiment parole l’aide à parer à la jouissance en trop.
4 désagréable d’être, une fois de plus, « la
mascotte ». Il avait travaillé quatre mois. Sans doute ne s’agit-il pas que ce sujet aille
5 « jusqu’au bout », cependant on peut supposer
Lors des deux dernières rencontres il évoqua la nécessité dans laquelle il se trouve de
6 pour la première fois le lien avec sa copine- s’engager dans un nouveau travail de parole,
voisine. Cette jeune fille souffrait d’une maladie avec un analyste, un de plus, pourquoi pas.
7
grave qui ne se soignait pas et qui lui compliquait
8
9
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13
14

– 28 –
comment l’entendez-vous ?
réel qui fait cet effet de comète que j’ai appelé
Le travail de lalangue la queue de pensées et qui est peut-être bien le
phallus ».
Francesca Biagi-Chai
En poursuivant la lecture de « L’Étourdit »,
on peut dire que c’est au sujet de reconquérir
Le terme lalangue écrit en seul mot apparaît le phallus dans l’après-coup d’une signification
dans sa force conceptuelle dans Encore1. donnée au désarroi que provoque la découverte
Ce séminaire, qui marque un passage dans qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Cependant, à
l’enseignement de Lacan, est celui où la celui qui ne le découvre pas, c’est ce qui laisse la
jouissance prend sa valeur et sa place à l’égal chance de pouvoir inventer, de poursuivre avec
du signifiant2. Tout comme il avait introduit le du littéral, d’en faire un bord : un littoral.
mathème S/3 pour parler enfin du sujet, nous
sommes ici sur le chemin du parlêtre4 comme Ceci nous permet peut-être de comprendre
autre désignation de l’inconscient. « Nous ce que Lacan veut dire lorsqu’il affirme que
sommes des “parlêtres”, mot qu’il y a avantage lalangue sert à toutes autres choses qu’à la
à substituer à l’inconscient, d’équivoquer sur communication. Ce n’est plus la loi du Nom-du-
la parlote, d’une part, et sur le fait que c’est du Père et la signification du phallus qui donnent la
langage que nous tenons cette folie qu’il y a de mesure idéale du parlêtre, mais « l’inconscient
l’être »5. […] fait de lalangue, […] lalangue dite mater-
nelle »7 comme réel. C’est ainsi que nous
La parole est arraisonnée par la jouissance rejoignons l’éclairage fondamental donné par
singulière qu’elle a elle-même contribué à pro- Jacques-Alain Miller de ce qu’est le trauma
duire. À travers ces néo-concepts, le cas par comme choc de lalangue sur le corps et le
cas devient le un par un, le particulier passe au possible qui se dégage d’une analyse pour, à
singulier, qui est le propre de la psychanalyse et lalangue, ex-sister.
qu’il est impossible d’éliminer. C’est aussi ce qui
change la donne concernant le symptôme. Avec Il s’agit de l’inconscient réel. Jacques-Alain
l’équivoque que lalangue française permet, le Miller souligne que « l’inconscient de la vérité
réel nomme le symptôme propre à chacun dans menteuse est, comme le dira Lacan dans Encore,
la matérialité langagière des mots, lui donne un une élucubration de savoir sur la langue, dans la
nom de jouissance. mesure où lalangue, en un mot, c’est la chaîne
symbolique et ces trois dimensions réduites au
S Tous ces néologismes procèdent du même réel, au bruit que ça fait, le bruit où l’on peut tout
principe : celui de la condensation, de l’union. entendre. L’inconscient transférentiel, l’incons-
1 Il s’agit de donner aux mots leur poids au-delà cient qui s’élabore dans une analyse, est, dans
de celui du sens. Un poids qui nécessite d’être cette mesure, une élucubration de savoir sur le
2 décliné en imaginaire, symbolique et réel. Dans réel »8. Un travail de lalangue.
une analyse, c’est ce qui permet de s’orienter
3 sur le réel qui a la même valeur que les deux
autres dimensions. 1 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil,
4 1975, p. 93.
2 Miller J.-A., « L’esp d’une hallucination», Le tout der-
Dans le Séminaire XIX … ou pire, Lacan nous nier Lacan, L ‘Orientation lacanienne III, 9, Quarto, n° 90,
5 livre déjà un aperçu de lalangue, une conception juin 2007.
3 Lacan J., « Du sujet enfin en question », Écrits, Paris,
assez inhabituelle du phallus en dérivant. En
6 Seuil, 1966.
effet, dans son équivoque phonétique, lalangue 4 Lacan J., « Joyce Le Symptôme », Autres écrits, Paris,
7 fait passer de l’idée qui voudrait que les Seuil, 2001, pp.567-568.
5 Lacan J., « Conférences et entretiens dans les univer-
fantasmes ne soient que des pensées, à celle
sités américaines : Columbia University : Auditorium
8 que les fantasmes ne soient « q.u.e.u.e, queue School of International Affaires, 1er décembre 1975, Le
de pensées »6. La queue de pensées, précise symptôme », Scilicet 6/7, 1976. p. 49.
6 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, Paris, Seuil,
9 Lacan, « c’est le sujet lui-même en tant qu’hypo-
2011, p. 113.
thétique ». Il l’appelle « la traîne, la traîne de 7 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 126.
10 cette queue de pensées, de ce quelque chose de 8 Miller J.-A., « L’esp d’une hallucination », op. cit., p. 25.

11
12
13
14

– 29 –
Viva la Libertà ou de
arts & lettres
la folie au pouvoir
Cinzia Crosali

Les thèmes du double, du sosie et de la folie


sont convoqués dans ce nouveau film de Roberto
Andò. L’acteur Toni Servillo que le public français
a adoré (ou détesté) dans La Grande Bellezza1,
joue ici deux rôles : celui d’un homme politique
en crise et celui de son frère jumeau, ex-
professeur de philosophie, considéré comme
fou et qui vient juste de sortir de l’hôpital
psychiatrique. L’homme politique, chef du plus
grand parti d’opposition, est donné perdant
par les sondages aux prochaines élections et il
choisit de disparaître sans laisser de traces. Il
se réfugie en France chez une ancienne fiancée
(Valeria Bruni-Tedeschi) pour retrouver le fil de
son existence. Entre-temps et à son insu, sa
femme et son conseiller politique installent le
jumeau à sa place pour tenter le tout pour le tout
et garder une chance de gagner les élections à
venir. L’effet est fulgurant. Le « fou » génial sait
parler aux foules, il fait remonter le parti dans
les sondages et sauve la situation. Tout le monde
est charmé par son élégante extravagance,
sa bizarrerie et ses paroles énigmatiques qui
ouvrent des espaces de liberté, nouveaux, sur-
prenants et exaltants. symbole de la fracture présente dans chaque
sujet, division non éliminable qui met à mal
S Le thème est ancien. Depuis Plaute, le théâtre, tout idéal d’unité et de totalité harmonieuse du
la littérature et le cinéma ont exploité ce thème sujet. Ce thème troublant du sosie et du double
1
du double, du sosie, de l’échange de jumeaux, évoque ce que Freud avait nommé Unheimlich3,
2 pour jouer avec l’insaisissable abîme de traduit en français par « inquiétante étrangeté »,
l’identité. Dans la « Comédie des Méprises », mais signifiant en même temps l’« inquiétante
3 Shakespeare met ces mots dans la bouche familiarité ». L’anecdote la plus connue avec
du duc, face à des jumeaux : « Un de ces deux laquelle Freud cerne l’idée de l’Unheimlich à
4 hommes est sans doute le génie de l’autre propos du retour du même et du semblant
[…]. Lequel des deux est l’homme naturel, et concerne une expérience personnelle : il était
5 lequel est l’esprit ? Qui peut les distinguer ? »2 seul dans un compartiment de wagon-lit, quand
C’est ce qui arrive dans le film au moment de il voit entrer par la porte des toilettes un
6 l’échange des deux frères : personne ne peut monsieur âgé, en chemise de nuit, bonnet
les distinguer et cela ne va pas sans produire sur la tête. Il est effrayé par l’apparition de ce
7 des effets imprévisibles qui n’épargneront pas personnage qui fait effraction dans son intimité,
non plus les deux hommes. Quand le trône vide quand il s’aperçoit que l’intrus était sa propre
8
du roi est occupé par le bouffon, il n’est pas image reflétée par le miroir. Il est profondément
9 certain que les choses aillent plus mal. En ce troublé par cette apparition. Quelque chose de
moment si complexe de la politique italienne familier a basculé dans l’inquiétant.
10 où les jeux du Palais deviennent de plus en
plus déconcertants et où les parties adverses Nous aussi sommes troublés et incertains à
11 se mêlent et perturbent les électeurs avec des la fin du film quand rien ne nous éclaire sur la
alliances improbables, le film de Roberto Andò vraie identité de l’homme politique qui rejoint sa
12 vient apporter un peu de poésie et de légèreté place de pouvoir : est-ce le vrai ou est-ce le faux ?
dans le ciel plombé de la politique italienne. Est-ce le frère bizarre ou est-ce le frère sérieux
13 qui aurait appris à se servir de l’extravagance de
Ces deux frères avec le même visage, mais l’autre ? Et enfin lequel des deux serait le plus
14 si différents dans leur manière d’être, sont le efficace en politique ? Nous restons suspendus,

– 30 –
incertains, sans savoir qui est qui. Mais au fond
arts & lettres
quelle importance ? « Tout le monde est fou, Le cinglant
c’est-à-dire délirant »4, disait Lacan, reprenant
Freud, en 1978, indiquant par là comment chacun
Nymphomaniac
est obligé de mettre son propre sens à ce qui lui de Lars von Trier
arrive, afin de pouvoir supporter le Réel qui le
fonde. Toutefois, l’idée d’une folie généralisée
n’exonère personne de la responsabilité. Ainsi Marga Auré
le film de Roberto Andò est aussi un clin d’œil
à un autre grand film italien : Habemus Papam,
de Nanni Moretti, qui évoque l’abdication d’un On ne sort pas très à l’aise de la projection du
pape provoquant la panique dans tout l’édifice dernier film de Lars von Trier, film moralisant
pontifical. L’inconsistance du grand Autre, c’est- ou amoral, drôle ou pathétique, provocateur
à-dire l’inexistence de l’Autre de l’Autre, devient ou culpabilisant. On a lu et entendu toutes
alors un appel à la responsabilité de chacun. sortes de critiques, du sérieux à l’autodérision.
C’est ainsi que peut être entendu le discours Nymphomaniac ne laisse pas indifférent. La vie
emprunté à Bertolt Brecht et énoncé par le de Joe (Charlotte Gainsbourg) y est racontée en
frère jumeau « illuminé », discours qui, dans deux volumes de deux heures chacun (version
le film Viva la Libertà, est déclamé à une foule censurée), et huit chapitres qui portent les
enthousiaste à la veille des élections : noms de huit objets trouvés dans la chambre de
Seligman où Joe dévoile son histoire. Étrange
Aux hésitants : personnage que celui de cet homme interprété
« Nos mots sont en désordre. Une partie de nos par Stellan Skarsgård d’une façon remarquable,
paroles ni fou, ni sage ; voulant apparaître dans sa plus
L’ennemi les a tordues jusqu’à les rendre mécon- noble fonction de personnage neutre, il sait
naissables. tendre la main pour délivrer cette femme à la
Qu’est-ce qui est faux dans ce que nous avons dit, dérive. Il l’écoute et répond par des digressions
Une partie ou bien le tout ? variées : musicales, littéraires, géométriques
Sur qui pouvons-nous compter ? Sommes-nous ou mathématiques... Seligman interprète tou-
des rescapés, rejetés jours à côté. Entre Bach, Edgar Allan Poe ou la
d’un fleuve plein de vie ? Serons-nous dépassés suite de Fibonacci, il accompagne Joe dans sa
ne comprenant plus le monde et n’étant plus recherche lorsqu’elle déverse le récit de « sa
compris de lui ? véritable histoire ».

S Aurons-nous besoin de chance ?


Voilà ce que tu demandes. N’attends « […] la vérité a une structure de fiction »1,
nous dit Lacan qui, comme Freud, donne au récit
1 pas d’autre réponse que la tienne. »5
de la vérité le caractère d’un mythe et d’une
2 fiction. Joe demande à qui veut bien l’entendre,
1 La grande Bellezza, film du réalisateur italien Paolo Sor- à Seligman sans doute : « Comment mon récit
3 rentino, a gagné l’Oscar 2014 du meilleur film étranger le
3 mars 2014.
vous sera-t-il plus profitable ? En y croyant ou
2 Shakespeare W., La Comédie des Méprises, acte V,
en n’y croyant pas ? » C’est ainsi qu’elle déplie
4 scène I. sa vérité trompeuse, qui peut s’entendre du côté
3 Freud S., L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, de la croyance ou de l’incroyance mais surtout
5 Folio-Gallimard, 1988.
4 « Lacan pour Vincennes », Ornicar ? 17/18, mars 1979,
pas dans le registre du sens.
p. 278.
6 5 Brecht B., « Aux hésitants », traduit de l’allemand par Même sans y croire, dans l’incrédulité, il
Olivier Favier.
n’est pas difficile de se laisser entraîner par le
7 turbulent monde fantasmatique de cet immense
cinéaste. Des heures entières avec des images
8
de sexe, de sexe dur, de sexe sec, de sexe noble et
9 ignoble, des centaines d’images avec des parties
de corps jouissant, des coups de martinet, des
10 pénis en érection ou flasques et des bouches
assoiffées. Avec tout cela, Nymphomaniac n’est
11 ni érotique ni pornographique. Une femme
court, désespérée, vers un plus de jouir et un
12 plus de jouir encore. Que cherche-t-elle au
juste ? Joe ou la volonté de jouissance affirmée :
13 rien ne l’arrête. Elle est contrainte d’infinitiser
sa jouissance jusqu’à l’asymptote. Elle file d’un
14

– 31 –
homme au suivant sans attaches, seulement une sorte de castration. Joe adulte rencontre
arts & lettres
liée au hasard que dicte un dé de fortune : « Si 1 l’amour pour un homme et cet amour vient
je le quitte, si 2 je le revois, si 3 je l’insulte, si 4 formellement faire barrière à sa jouissance.
je lui dis que jamais un homme ne m’a fait jouir Lorsqu’elle réclame, en manque, à son amant :
ainsi... » « remplis moi tous les trous » – car elle aime –,
elle hurle à ce moment précis sa douleur : « I
Tout a débuté à l’âge de douze ans. Son can’t feel anything ! Je ne sens rien ! » Sexe
corps se lève soudain du sol avec la vision pétrifié. Avec lui elle deviendra mère mais une
hallucinatoire de deux spectres qui la bénissent : mère particulière car ni l’amour pour son fils,
la grande putain de Babylone et Messaline la ni l’amour pour cet homme ne feront obstacle à
débauchée. Elle découvre ensuite les plaisirs du cette volonté de jouissance : elle sera à nouveau
sexe. Avec un groupe de militantes du sexe, elle contrainte de tout quitter, quitter son enfant,
promet le scandale et la libération des mœurs quitter son amour pour suivre l’appel de la
par l’assouvissement de la satiété sexuelle. Une jouissance et son au-delà.
amie le lui suggère : « L’amour est l’ingrédient
secret du sexe. » Mais Joe ne peut pas aimer. Un passage assez drôle du film montre Joe
La jouissance perverse maintient sans cesse qui se tourne vers une psychothérapie de groupe
ce trait volontaire d’un plus de jouir intact à TCC avec une demande de soins. Elle veut
chaque fois, que le spectateur regarde dans sa trouver un frein à sa jouissance et se délivrer de
monotonie ennuyante à certains moments du cette pression insoutenable. Elle se présente :
film, avec la répétition plus ou moins variée du « My name is Joe. I’m nymphomaniac. » Ce que
même fantasme, fixe, toujours le même, malgré la thérapeute normalisante corrige : « Sex-
sa multitude et sa diversité. addict. You are sex-addict. » Puis suit tout un
discours standard : « Vous êtes comme tout
« Mon seul péché […] peut-être la seule le monde. Nous avons tous un corps, tout le
différence entre moi et les autres – dit Joe – monde a des problèmes de dépendance, les
est d’en demander plus au soleil couchant. De mêmes problèmes. Nous dépendons tous de
demander des couleurs plus spectaculaires quelque chose, du tabac, de l’alcool, du sexe…
quand le soleil touche l’horizon ». La volonté Vous êtes comme tout le monde. » Elle s’en
de jouissance perverse du personnage peut ira aussi, tournant le dos à la surdité de ce
s’entendre comme ce qui veut faire de deux l’Un, groupe, se revoyant, en miroir, spectatrice à
et donner consistance à l’Un pour maintenir à l’âge de douze ans. Elle n’est pas comme tout
l’horizon l’illusion de l’existence du rapport le monde. Elle est nymphomane et elle est fière
S sexuel qui n’existe pas. Mais l’accomplissement de son obscénité. Elle cherchait un partenaire à
du fantasme et son ratage toujours recommencé l’écoute qu’elle trouvera plus tard dans la figure
1 et certain – car le fantasme ne fait pas barrage de Seligman. Le ridicule et l’inefficace de cette
au manque de rapport sexuel – laisse Joe écoute standardisée est explicite et vraiment
2 dans les tribulations et le malaise. Il y a une comique.
jouissance qui ne peut pas être atteinte du coté
3 du phallus et qui nous mène dans les coulisses Quelque chose dans la façon crue de filmer
de la jouissance féminine pas toute phallique, de Lars von Trier pose la question du style et
4 mais il s’agit aussi de quelque chose que nous de la modalité de jouissance actuelle dans ce
pouvons situer du coté du réel de la jouissance début de XXIe siècle. L’hypermodernité introduit
5
autistique de l’Un à laquelle l’amour pourrait un mode de jouissance sans limite, la montée
6 servir à faire barrière, devenant de ce fait au zénith de l’objet a, la dépendance. Cette
suppléance au manque de rapport sexuel. hypermodernité serait-elle marquée d’un trait
7 de perversion imposant un jouir sans entraves ?
« Il n’y a pas de rapport sexuel parce que Le pessimisme comique de Lars von Trier,
8 la jouissance de l’Autre prise comme corps converti au catholicisme il y a quelques années,
est toujours inadéquate – perverse d’un côté, le propulse-t-il comme le visionnaire d’une
9 en tant que l’Autre se réduit à l’objet a – et de société sans liens ni limites ?
l’autre, je dirai folle, énigmatique. N’est-ce
10 pas de l’affrontement à cette impasse, à cette Le film intéresse à plus d’un titre. Et s’il est
impossibilité d’où se définit un réel, qu’est mis à cinglant, ce n’est pas par facilité.
11 l’épreuve l’amour ? »2
12 1 Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Pa-
Ce qui me semble intéressant dans ce film de ris, Seuil, 2006, p. 348.
13 Lars von Trier, c’est la façon dont le réalisateur 2 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil,
arrive à montrer avec clairvoyance comment 1975, p. 131.

14 l’amour court-circuite la jouissance et opère

– 32 –
force particulière du témoignage d’un AE, avec
Sur la voie du désir
événements
son énonciation si singulière, apporta une
à Montréal dimension incomparable pour la transmission
de la psychanalyse. À Montréal, ce n’est pas
chose commune et l’auditoire en fut frappé !
Anne Béraud C’est sous le signe de l’enthousiasme que
se déroulèrent ces deux journées de travail
intense, ce qui ne laisse aucun doute sur le désir
Les premières journées d’étude à Montréal de renouveler l’expérience pour les deuxièmes
(1er et 2 mars 2014) du groupe NLS-Québec journées d’étude prévues en 2015.
firent événement, avec la présence du Vice- La première Assemblée Générale de
Président de la NLS, Yves Vanderveken, NLS-Québec eut lieu dimanche après-midi,
et d’un AE, Bruno de Halleux. Élan et réunissant les sept membres du groupe avec
enthousiasme présidèrent à la constitution Yves Vanderveken et Bruno de Halleux.
de NLS-Québec (groupe associé à la NLS),
qui compte déjà sept membres actifs au
Québec, dont six sont intervenus au cours
de ces journées. C’est Anne Béraud qui
ouvrit ces journées par une question :
« Pourquoi la création d’un nouveau
groupe ? »
LM à Gand
La fondation de NLS-Québec se situe dans une
Florencia Fernández Coria Shanahan
perspective de formation des analystes orientés
par Jacques Lacan et Jacques-Alain Miller, c’est
une présence concrète de l’École au Québec.
La LM poursuit le dialogue avec Florencia
Yves Vanderveken introduisit le thème « La Shanahan dans cette série de trois
voie du désir » à partir du trou dans l’Autre impromptus en vue du Congrès de la
de la loi où défaille à s’ordonner le tout de la NLS à Gand les 17 et 18 mai prochains.
jouissance. Il avança que le désir devient « une Nous lui avons donc posé une deuxième
défense contre la jouissance de l’Autre qui ne se question : Selon vous, quelle place
S laisse résorber dans aucune loi, une jouissance occupe l’objet du désir dans le processus
au-delà du phallus, dite pour cela jouissance analytique ? Est-il un obstacle ou un
1 féminine ». Au moment de rencontre avec pousse-à-dire ?
l’irreprésentable qui le laisse sans recours, le
2 sujet répondra à partir de son fantasme.
L’accent fut mis par la suite sur la clinique, Nous pourrions approcher cette question sur
3 cinq cas ont été présentés et discutés : les cas l’objet et sa place comme un fil rouge qui se
de deux sujets en analyse furent exposés par trouve dans le titre et le sous-titre du prochain
4 Ruzanna Hakobyan et Anne Béraud, puis trois Congrès « Ce qui ne peut se dire. Désir, Fantasme,
cas rencontrés dans diverses institutions par Réel », et à partir des textes de référence autour
5 Geneviève Houde, Tahar Amghar et Fernando du Séminaire VI de Lacan.
Rosa. Ce fil, c’est l’objet imaginaire du stade du
6 Lors de la séquence d’AE, Bruno de Halleux miroir, l’image qui habille l’objet perdu ; c’est
témoigna sous le titre : « Qu’est-ce qu’une aussi l’objet qui participe de la dialectique du
7
analyse dans l’École de Lacan ? » Pour mettre désir au plan symbolique, articulé à la castration
8 pleinement à profit ce moment, l’auditoire comme opération fondatrice du manque autour
avait participé au préalable à une soirée durant duquel le savoir inconscient fait tissu en se
9 laquelle huit textes issus des témoignages de B. servant du signifiant phallique ; c’est finalement
de Halleux avaient été étudiés. le point de fuite qui participe du trou dans le
10 Ces journées s’achevèrent avec un cartel savoir dont le sujet est réponse.
fulgurant sur les chapitres 20, 21 et 22 du L’invention freudienne du dispositif analytique,
11 Séminaire, livre VI. avec les notions de transfert et de symptôme, a
Par leur inscription dans un travail de révélé que pour l’être parlant, ce qui pousse à
12 l’École, ces journées furent un événement. La dire est en même temps ce qui fait obstacle. Les
nouveauté de la formule était sans précédent, associations s’arrêtent-elles ? C’est l’objet que
13 nous n’avions en effet jamais consacré une l’analyste incarne qui est en jeu. Du point de vue
journée à tant de cas cliniques. De plus, la imaginaire, le névrosé est celui qui se défend du
14

– 33 –
désir inconscient avec son Moi, dans la danse- dans le registre du réel, grâce auquel « la pulsion
événements
capture des images et des idéaux. retrouvera sa place et s’ajointera au fantasme »,
Au niveau du symbolique, l’objet du désir que dans le dernier enseignement de Lacan
signale la blessure par laquelle le sujet n’a pas « fantasme et pulsion seront confondus dans le
le mot pour se nommer en tant que tel. Il prend sinthome comme mode de jouir. »3
ainsi fonction de moteur qui fait parler, déployer Dans l’expérience analytique, l’objet du désir
la chaîne signifiante poussée par un « vouloir occupe la place de ce qui pousse et d’obstacle :
dire »1 de l’inconscient transférentiel à partir de pierre, os dans le fantasme et dans le
l’installation du sujet supposé savoir. Même à symptôme4, selon une topologie qui n’est pas de
la fin de son enseignement, Lacan affirme « je sphère mais de nœud et qui de ce fait, n’admet
mets l’accent sur la demande. Il faut en effet pas le « ou ». Mais une analyse menée à sa fin
que quelque chose pousse.»2 logique implique que le « et » cesse aussi. Ce
La névrose est, depuis Freud et avec Lacan, qui n’est pas sans une invention qui démontre
le terrain où le fantasme détermine les modes comment l’objet du désir fait semblant de la
par lesquels inhibition, symptôme et angoisse cause du désir, réel indicible.
trouvent leurs racines dans l’inconscient
comme discours de l’Autre. Or, l’objet du désir
mis en acte dans le transfert participe des trois 1 Miller J.-A., Présentation du thème du IXe Congrès
de l’AMP, Buenos Aires, 2012, in Scilicet, Collection rue
registres. Huysmans, 2013, p. 27.
C’est avec ce que Lacan appelle son invention, 2 Lacan J., Conférences et entretiens dans des universités
l’objet petit a, qu’il offrira – par la topologie du nord-américaines, Scilicet n° 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 33.
3 Miller J.-A., Présentation du Séminaire VI à la Mutualité,
sujet qu’elle inaugure –, une issue aux impasses Paris, 2013, paru dans latigolacaniano, présentation du
et dérives du processus analytique (par exemple Séminaire VI par J.-A. Miller, p. 4.
dans le monde anglo-saxon le conflit entre 4 Miller J.-A., El hueso de un análisis, Ed. Tres Haches,
Buenos Aires, 1998, p. 72-73.
attachment theory et object-relation theory).
Précisément, c’est par le déplacement de l’objet

S
1
2
3
4
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6
7
8
9
10
11
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14

– 34 –
Une thèse décidée
une thèse décidée
Cette rubrique, qui ne sera pas nécessairement mensuelle, suivra le
kairos d’un désir, celui d’un (e) collègue qui aura lu un livre développant
une thèse originale, déroutante voire paradoxale et souhaitera en extraire
le point vif pour la Lettre Mensuelle.

Il fait feu de
Réel en Dé-tresse tout bois pour
laisser au réel
Pascal Pernot contingent une
chance d’être pris
en compte face au
Dans l’Acte de Fondation de son École, en délire scientiste
1964, Lacan appelle à ce que l’expérience sur la réalité et en
analytique soit « instruite » et « communiquée » distinction d’avec
à partir des « sciences affines ». Sans notre l’ordre hygiéniste.
« praxis […] l’ordre d’affinités […] restera à la
merci de cette dérive politique qui se hausse Dans La mort dans l’œil1, il met en jeu ce que
de l’illusion d’un conditionnement universel ». j’appellerai ici la dé-tresse du sujet lorsque le
Aujourd’hui, la mise en acte des deux derniers corps est ramené aux limites de l’organe de l’œil
termes de cette phrase souligne l’anticipation et que dans l’intervalle du douzième de seconde
qui était celle de Lacan. Cinquante après, dans nécessaire à la disparition de la persistance
le champ de ce qui est ramené au scientisme rétinienne, les images, le cinéma s’imposent
ambiant, exit les sciences affines puisque exit la comme les apparences forcées d’une réalité
notion de structure à quoi l’affinité se rapporte dont le sujet devient l’otage. La question de
en 1964 et qui faisait barrière à l’accès au réel Zagdanski est celle-ci : le positif des apparences
qu’elle laissait en creux, comme impossible. supplantera-t-il le négatif, le creux du réel ?
En 2014, rester dans la perspective souhaitée
par Lacan implique de nous faire « instruire » La détresse de Zagdanski est que d’autres
par les thèses souvent individuelles contre puissent céder à la saturation par l’image, par
S
un monde sans réel (sans impossible), un ce que l’on pourrait dire ici un story watching. Il
1 univers quantifié, standardisé, normalisé, sans craint, pour reprendre la distinction lacanienne
l’exception du symptôme. Il nous faut réinventer entre les croyances psychotiques et névrotiques
2 les interlocuteurs. L’époque n’est plus celle du (croire la chose ou croire en…), que l’ère ne
champ des Lumières, celle de l’épistémè, mais s’ouvre où l’on oublie de ne croire en l’image
3 celle des réseaux des singularités qui, comme qu’en fonction de « l’acide du verbe ». Sa
le disait Occam, s’assemblent parce qu’ils solution ? « Penser l’image ». Elle n’est pas
4 conviennent d’être dissemblables. sans évoquer Foucault.
5 La rubrique « Une thèse décidée » ramène À l’époque de la forclusion généralisée,
donc toujours à la singularité de notre façon de le scientiste et l’hygiéniste normalisent le
6 « poser » notre rapport au réel en l’instruisant, monde. Cette ère, Zagdanski la fait s’ouvrir avec
le communiquant, en dialogue avec des Auschwitz. C’est l’arrachement entre d’un côté
7
perspectives « affines » singulières. Avec cette « les corps juifs usinés » et, de l’autre, l’usage
8 pratique du réseau, voilà de quoi, selon l’actuel, interdit du verbe afin qu’en soit gommé le point
se faire, smiley, de nouveaux amis et de fidèles vide d’un réel tel que la pratique biblique de la
9 opposants. Justement, ne restons pas dans ce lettre le conçoit. C’est l’ère du risque « d’en finir
binaire : la visée est de nous faire enseigner par avec le réel » si le verbe (et ses équivoques)
10 le hors série du dissemblable de chaque thèse. n’est plus le « trouble-fête » de l’image et la
laisse, en en faisant la réalité cinématographiée
11 Stéphane Zagdanski, de qui Jacques-Alain pour tous, « dissimuler la dissimulation » de la
Miller fait mention comme auteur du livre De Chose qu’inclut toute représentation.
12 l’antisémitisme, est un essayiste pariant sur la
littéralité contre le quantitatif, sur l’équivoque Pour Zagdanski, nous assistons aujourd’hui à
13 de la lettre, sur l’exception, le hors loi, l’invention la rencontre entre, d’une part, le Maître moderne
de l’inouï. (qui doit avoir un pied-à-terre à Hollywood)
14

– 35 –
transformant les sujets en prolétaires pareil- sans les dessus dessous des tresses de R.S.I.
une thèse décidée
lement asservis au panoptikon inversé du ciné- Rappelons ce passage du Séminaire XXIII : « le
ma et, d’autre part, le scientiste ignorant le réel réel cogne […] À partir du moment où il est
sans loi. Cette rencontre pourrait réaliser le borroméennement noué […] les deux autres
dessein fou jadis irréaliste de Platon : expulser [dimensions] lui résistent. C’est dire que le réel
la poésie de la Cité et organiser sans équivoque n’a d’ex-sistence qu’à rencontrer, du symbolique
la tyrannie idéale. Le Timée est ici présenté et de l’imaginaire, l’arrêt »2.
en tant que description du corps comme suite
d’organes et d’images toutes spécularisables L’année suivante Lacan apportait cette
sur quoi se fonde l’ordre hiérarchisé de la Cité précision sur l’abord du réel, ainsi que la marque
de la République : un monde sans réel, une de l’extrême vigilance où se tient l’analyste dans
réalisation de l’Idée. un monde qui appareille les corps : « le réel est
en somme défini d’être incohérent pour autant
Zagdanski, après avoir fait entre autres des qu’il est justement structure. […] Le réel ne
livres sur Dieu, Proust, Céline, l’antisémitisme, constitue pas un univers, sauf à être noué à deux
écrit sur les conditions des réels possibles au autres fonctions. Ça n’est pas rassurant, ça n’est
XXIe siècle. pas rassurant parce qu’une de ces fonctions est
le corps vivant. On ne sait pas ce que c’est qu’un
En quoi nous instruit-il dans son maniement corps vivant »3.
de points qui nous sont si familiers ? Il évoque
le risque de « l’homme sens dessus dessous »
dans un univers de réalités scientifiquement 1 Zagdanski S., La mort dans l’œil, Maren Sell Éditeurs,
2004.
mesurées, politiquement anesthésié, économi- 2 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris,
quement régulé, bref mortifié. C’est bien à la Seuil, 2005, p. 50.
praxis de la singularité du réel et du symptôme 3 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait … »,
leçon du 8 mars 1977, inédit.
de chacun qu’il renvoie le lacanien, qui répond
par la clinique borroméenne qui n’est pas

S
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« j’essayerai aujourd’hui de vous situer la position du désir dans les
le désir à la Lettre
différentes structures, et, au premier plan, la structure névrotique »1

L’hystérique et l’obsessionnel face au


troumatisme du désir
Marie-Claude Chauviré-Brosseau

Dans le livre VI de son Séminaire2, Lacan situe dépend. « Mais s’il n’y a personne à l’avoir, il l’a
le désir au-delà des structures et repart de encore bien moins, naturellement. […] Le sujet
l’Hilflosichkeit, la détresse première de l’enfant s’attache à cette garantie mythique pour pouvoir
face à l’énigme du désir de l’Autre qui est, selon vivre autrement que dans le vertige. »7 J.-A. Miller,
lui, le traumatisme premier. L’énigme du désir de en juillet 2013 en clôture du Congrès PIPOL 6,
l’Autre s’avère, dans ce Séminaire, la rencontre « Après l’Œdipe les femmes se conjuguent au
pour le sujet avec l’impossible à dire du désir en futur », soulignait : « le complexe d’Œdipe, c’est
tant que tel. « La relation du désir du sujet au un mythe, tandis que le complexe de castration,
désir de l’Autre est dramatique, pour autant que c’est à proprement parler la structure »8.
le désir du sujet a à se situer devant le désir de
l’Autre, lequel pourtant l’aspire littéralement, Hamlet et sa démonstration
et le laisse sans recours. C’est dans ce drame de la névrose
que se constitue une structure essentielle, non
seulement de la névrose, mais de toute autre Lacan aborde l’énigme du désir de l’Autre
structure analytiquement définie. »3 L’énigme par un commentaire de la pièce d’Hamlet de
du désir de l’Autre fait donc troumatisme avant Shakespeare. Il l’étudie comme paradigme de
de se résoudre dans la névrose par le fantasme : la question du désir avec comme symptôme la
« […] le lieu d’issue, le lieu de référence par procrastination. Mais, dit-il, Hamlet étant une
où le désir va apprendre à se situer, c’est le création mythique, poétique et littéraire, il n’y
fantasme »4. C’est à la fin de son enseignement, a pas à le situer dans une structure névrotique
dans le Séminaire « Les non-dupes errent », que précise. « Hamlet n’a pas de névrose, il nous
Lacan propose le néologisme troumatisme : démontre de la névrose »9.
S
« Là où il n’y a pas rapport sexuel ça fait Ce que Lacan développe surtout, c’est
1 troumatisme »5. qu’Hamlet se confronte à une réponse « univo-
que et fatale » concernant l’énigme du désir de
2 La garantie mythique des névrosés l’Autre. En effet le spectre de son père lui révèle le
pourquoi de sa mort et lui demande de le venger.
3 Lacan avance pages 373 et 374 du Séminaire Cette révélation porte sur « l’irrémédiable,
VI que « L’hystérie se caractérise par la fonction absolue, insondable, trahison de l’amour »10 de
4 d’un désir en tant qu’insatisfait, l’obsession son père pour sa mère et par celle-ci. C’est donc
se caractérise par la fonction d’un désir une réponse qui révèle le mensonge au cœur
5 impossible, mais, au-delà de ces deux termes, de la vérité la plus chère à Hamlet concernant
il y a un phénomène […] [qui] se manifeste […] la place de son père. Et toute la pièce montre
6 dans la procrastination de l’obsessionnel, qui comment son désir en est problématisé. Lacan
est d’ailleurs fondée sur le fait qu’il anticipe écrit le mathème de cette réponse que chacun
7
toujours trop tard. De même, l’hystérique répète cherche au cœur de sa vérité : S(A/), le signifiant
8 toujours ce qu’il y a d’initial dans son trauma, qui fait défaut dans l’Autre mais qui concerne
à savoir un certain trop tôt, une immaturation chacun en tant qu’il mobilise son être et son
9 fondamentale. » Comment comprendre cette désir de le nommer.
phrase ? Chez le névrosé, qui a donc mis le père comme
10 Dans le graphe, le désir se soutient du « mythe « bouclier » devant le défaut de nomination, le
individuel » qu’est le fantasme, mais au-delà il problème se pose dans l’approche de son désir
11 s’adresse à « une béance essentielle, la béance et donc de son fantasme. « Ce qui est visé au
symbolique majeure »6. Les névrosés mettent moment du désir, c’est […] une nomination du
12 en jeu le père et le phallus dans leur fantasme. Il sujet qui s’avère défaillante. Le sujet dans le
s’agit de ne pas voir que personne n’a ce phallus fantasme est au bord de cette nomination […]
13 car le névrosé tient à l’être (le phallus) au nom il faut qu’il soutienne cela réellement, qu’il le
de l’Autre (ici le père) qui l’aurait et son être en soutienne de son réel […] »11.
14

– 37 –
ici la différence avec l’hystérique chez qui le
le désir à la Lettre
L’hystérique et l’obsessionnel
rapport au désir a une structure instantanée.
Face au troumatisme du désir, la solution de L’obsessionnel évite la rencontre traumatique du
l’hystérique est de maintenir le désir insatisfait désir. Il manifeste cela dans la procrastination
en se situant comme l’obstacle. Elle s’inscrit où « il anticipe toujours trop tard », il anticipe
dans les relations de désir pour finalement une rencontre où il ne sera pas là. Il laisse la
dire non à la satisfaction. Et elle a recours castration à l’Autre mais pour la masquer : il
pour cela, entre autres symptômes, à « l’autre s’évertue à l’anticiper en lui donnant les objets
femme par laquelle son désir s’insère » (Mme phalliques de sa supposée demande. D’où
K. pour Dora, ou l’amie de la belle bouchère). l’écriture de son fantasme par Lacan : (A/<> f (a,
Mais elle reste dans tout ce « […] jeu, sous la a’, a’’, a’’’,…))15. Son désir à lui est ainsi maintenu
forme de celle qui en est, en fin de compte, comme impossible ce qui l’amène à la question :
l’enjeu »12. Elle prend sur elle la castration de « suis-je vivant ou mort ? ».
l’Autre d’où l’écriture de son fantasme, proposée
a
plus tard par Lacan : (- f <> A)13. Ainsi peut-on
1 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son
comprendre que l’hystérique se situe dans interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller,
l’antériorité de la rencontre traumatique avec Paris, Martinière & Le Champ Freudien Éditeur, coll.
l’énigme du désir en particulier sexuel. Elle Champ Freudien, juin 2013, p. 499.
2 Ibid.
s’y confronte avec tout son scénario – avec le 3 Ibid., p. 502.
père, l’autre femme, ses symptômes, et ses 4 Ibid., p. 30.
identifications viriles – d’où sa question : « suis- 5 Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes
errent », leçon du 19 février 1974, inédit.
je un homme ou une femme ? » Toute cette 6 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, op. cit., p. 402.
construction vise à maintenir le désir insatisfait 7 Ibid., p. 541.
en répétant l’immaturation fondamentale du 8 Miller J.-A., « Une réflexion sur l’Œdipe et son au-
delà », Pipol News 64, 13 septembre 2013.
sujet, sa détresse, son Hilflosichkeit, face au 9 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, op. cit., p. 349.
désir de l’Autre. C’est toujours trop tôt. 10 Ibid., p. 352.
La stratégie symptomatique de l’obsessionnel 11 Ibid., p. 448.
12 Ibid., p. 505.
est d’éviter le troumatisme en n’étant « jamais 13 Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris,
vraiment là où quelque chose est en jeu qui Seuil, 1991, p. 294.
pourrait être appelé son désir », donc aussi 14 Lacan J., Le Séminaire, livre VI, op. cit., p. 506.
15 Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, ibid.,
son fantasme. Il disparaît, est ailleurs ou remet p. 299.
« […] toujours au lendemain son engagement
dans le vrai rapport du désir »14. Lacan souligne
S
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– 38 –
LM à Hervé Castanet
LM ces livres
À propos de son livre Homoanalysants –
Des homosexuels en analyse1, Paris,
Éditions Navarin, Champ freudien,
janvier 2014.

L’homoanalysant ne fait pas communauté.


Serait-ce une autre manière de vivre son
homosexualité ?
Les partisans de la prétendue loi naturelle
n’aiment pas, en matière de rencontres
amoureuses, le hasard, le non prévisible,
l’« incertitude de l’événement » 2. Ils aiment
le nécessaire, soit ce qui ne peut pas ne
pas être. Or les cas du livre et la théorie
qui en rend compte affirment au contraire
la contingence. Dans son Cours « Tout le
monde est fou » (2007-2008), Jacques-
Alain Miller insiste sur le réel qui tient à la
contingence : « Rien ne cesse de s’écrire
entre les sexes. »3 Voilà l’enseignement
transmis par ces homoanalysants : chacun
est tenu à l’invention au cas par cas.

Lettre mensuelle – Le concept freudien de


fétiche, via le bikini en tissu « Vichy » dont parle
Smoke by Visual IST Quebec
le patient Max, ici « commémorant la victoire sur
l’horreur de la castration », permet au lecteur
H.C. – Quel est le statut de ce phallus de la
d’appréhender la nature de la mobilité de l’objet
S mère ? Il est mort, figé, embaumé dans un présent
sexuel de l’homoanalysant.
éternel4– il se note (f0)5. Y être identifié conduit
1 Hervé Castanet – Dans ses séances, Max livre
à une déconnexion d’avec ce qui est vivant. Le
mutisme est de règle. Or le petit phi, en tant
l’essentiel à propos de son épouse : ce détail du
2 bikini vu sur une plage en tissu Vichy qui lui a fait
qu’« image phallique », est le « terme du ternaire
imaginaire » par « où le sujet s’identifie […] avec
3 conclure « Ce sera elle ! ». Distinguons signifiant
son être de vivant »6. (f0) est mortification du vivant
et signe. Le signifiant ne signifie rien en tant que
(f). Ainsi se comprennent les pratiques sexuelles
4 tel. Seul son caractère différentiel lui donne sa
dans les saunas, les sex-shop dont parlent certains
définition. Par contre, rien de tel avec le signe. Il
patients : aucun mot n’est échangé, aucune
5 ne crée pas le doute, ne se dialectise pas. Il n’a pas
particularité associée au vivant (odeurs, couleurs,
à être interprété, car il n’est pas équivoque. À le
6 spécificités des corps rencontrés) n’est relevée.
rencontrer, il fait déclic subjectif. Le signe ne fait
Ces corps touchés, sucés, pénétrés, activement
pas temporalité.
7 ou passivement, sont héraldisés, isolés partie par
Ce tissu vichy est à saisir comme trait fétichiste. Il
partie – ils sont foncièrement anonymes réduits à
rend supportable son épouse, qui, comme femme,
8 est dépourvue de l’organe phallique, et permet
des moyens de jouissance pénienne. La rencontre
est sans altérité. C’est plutôt un rituel fait de
le recouvrement des émois homosexuels de son
9 adolescence. Le fétiche, auquel il s’est raccroché,
gestes accomplis de façon répétitive. La présence
du sexe viril sur le corps du partenaire devient la
a évité à Max d’être homosexuel (en pensée et en
10 preuve vérifiée que la mère n’est pas castrée et
pratique) pendant son mariage.
tout à la fois qu’elle l’est, puisqu’il faut sans cesse
11 s’assurer de la présence de l’organe. C’est en cela
LM – L’usage du mathème f0, du désir mort mis
que l’éternité y est convoquée.
12 en valeur par J.-A. Miller quand il reprend le cas
Gide, différent de (F0) rapportable à la psychose,
LM – Peut-être nous détromperez-vous mais
13 met plus finement en évidence la clinique de la
le concept de « sexuation », tellement essentiel
névrose obsessionnelle.
14 pour aborder les relations libidinales contem-

– 39 –
poraines telles qu’elles nous sont rapportées sexuelle et mettrait un terme aux errements de
LM ces livres
au travers de cette clinique par exemple, ne l’enfant affronté au seul monde de la mère. Le
s’est pas encore véritablement installé dans le psychanalyste est mieux inspiré si, en suivant le
discours des spécialistes non psychanalystes ? Si dernier Lacan, il fait du père un sinthome12. Le père
cela est bien le cas, à quoi cela tient-il ? devient le quatrième rond qui noue, dans le nœud
borroméen, les trois anneaux séparés du réel, de
H.C. – La référence à la sexuation éloigne d’une l’imaginaire et du symbolique. Le choix du mode de
clinique qui opterait pour la construction des jouir, dans l’amour et dans la sexualité, exige d’autres
identifications. Ces dernières, sur les ruines du repères que ceux normatifs de l’identification. C’est
patriarcat, se déploient à partir des signifiants- une clinique de la sexuation au-delà du père qui
maîtres et du Nom-du-Père. L’identification, ainsi se déploie, pragmatique, ouvrant au singulier de
conçue, est toujours normative : elle participe chaque vie. Notre livre a voulu répondre à cet enjeu
d’idéaux et produit des conformismes imaginaires. qui n’est pas sans conséquences politiques.
À rebours, nous avons plutôt repéré comment
chaque analysant traite sa jouissance, permettant
l’émergence d’un désir vivant, même modeste. 1 Titre proposé par J.-A. Miller.
2 Définition du Dictionnaire de l’Académie française, pre-
Le bricolage singulier est la forme concrète de mière édition de 1694.
ce traitement – pas sans l’Autre qui écorne la 3 Miller J.-A., « À la merci de la contingence », texte éta-
jouissance Une, radicalement fermée, autiste dans bli par Ch. Alberti, La Lettre mensuelle, École de la Cause
freudienne, no 270, juillet-août 2008, p. 7.
son fond. À ce bricolage, Lacan donne le nom de 4 Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, Pa-
sinthome. Le sinthome est la solution propre à ris, Seuil, 1994, p. 157 : « C’est le moment de l’histoire où
chacun. C’est pourquoi la fin de l’enseignement l’image s’arrête. »
5 L’algorithme se lit : « petit phi zéro ». Cf. Miller J.-A.,
de Lacan, dégagée par Jacques-Alain Miller, est « Sur le Gide de Lacan », La Cause freudienne, Paris, Na-
si importante pour s’orienter aujourd’hui : une varin/Seuil, no 25, septembre 1993, p. 19-29. Il ne faut pas
logique de la jouissance se substitue à une logique le confondre avec le grand phi zéro, F0, qui, lui, désigne
l’effet de la forclusion du Nom-du-Père (P0) quant à la si-
de l’identification à laquelle les postfreudiens gnification phallique propre à la psychose. Dans cette der-
restent désespérément fixés. Contrairement aux nière, la signification phallique est absente laissant le réel
affirmations des théories queer, malgré leur « pro- du sexuel se déployer sans bornes (Cf. Lacan J., « D’une
question préliminaire à tout traitement possible de la psy-
gressisme » proclamé, le mode de jouissance du chose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 571.)
parlêtre ne relève ni d’une décision consciente 6 Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement
sur le modèle du choix ni ne fonde une nouvelle possible de la psychose », Écrits, op. cit., p. 552.
7 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris,
identité sexuelle qui contesterait les assignations Seuil, 2005, p. 138.
normatives patriarcales et hétérosexistes. Une 8 Ibid., p.137-138.
cure, selon le dernier Lacan, assure une nomination, 9 Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance »,
S La Cause freudienne, Paris, Navarin/Seuil, n° 43, octobre
au-delà de l’Œdipe, de ce « bout de réel »7 qui fait 1999, p. 29.
1 l’incurable au cœur de tout sinthome. Pourquoi 10 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil,
incurable ? Parce que demeurera toujours ceci : 1999, p. 99 : « C’est ainsi que Freud sauve à nouveau le
Père. En quoi il imite Jésus-Christ. Modestement, sans
2 « Le vrai réel implique l’absence de loi. Le réel n’a doute. […] Mais il y contribue pour sa petite part, comme
pas d’ordre. »8 ce qu’il est, à savoir un bon juif pas tout à fait à la page. »
3 11 Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001,
p. 457 : « l’Œdipe se redouble de la comédie du Père-
LM – Enfin comment aborderiez-vous cette Orang, du pérorant Outang ».
4 question dégagée par Jacques-Alain Miller, 12 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit.,
et mentionnée dans votre livre : comment se p. 19 : « en somme, le père est un symptôme, ou un sin-
5 débarrasser du père aujourd’hui, cette « plaie » ?
thome, comme vous voulez ».

6
H.C. – « Tout ce qui ne relève plus de la nécessité
7 […] substitue le pragmatique au transcendantal de
la structure. […] La structure comporte des trous
8 et, dans ces trous, il y a place pour l’invention, pour
du nouveau, pour des connecteurs qui ne sont pas
9 là depuis toujours. »9 Cette perspective dégagée
par J.-A. Miller fait surgir un autre Lacan. Chaque
10 analysant se trouve affronté à cet enjeu : bricoler
avec l’incurable du réel. Le psychanalyste, pour
11 conduire la cure, ne mise plus sur le père pour le
sauver10 en affirmant, sûr de ce qui fait loi et norme,
12 que seul l’Œdipe livrerait les clefs pour savoir faire
avec l’amour et le sexe. L’Œdipe réussi, atteignant
13
son troisième temps d’assomption symbolique,
14 ferait surgir un père11 qui donne l’orientation

– 40 –
J’aimerais relever point par point ce qui m’a
Le bonheur du phallus,1
LM ces livres
plu, ce qui tombe d’heureux de cet ouvrage,
de Nicole Guey organisé à l’image d’un littoral entre le
développement d’une clinique de la signification
phallique dans toutes ses conséquences de
Marie-Hélène Roch fin d’analyse et de passe, et l’actualité d’une
clinique de la jouissance (donnant à la signi-
fication phallique « une valence de réel »4).
Il est peu d’occupations aussi intéressantes, Elle conduit à une redéfinition du symptôme
aussi plaisantes, que d’ouvrir le livre de cette et au renouvellement de la praxis où l’analyste
belle collection dirigée par Gérard Laniez, doit sans cesse remettre à niveau son acte.
« L’impensé contemporain » et d’en commencer Car au-delà du phallus, il y a une jouissance
la lecture. Qu’est-ce que son titre, Le bonheur supplémentaire. L’abord de la sexualité fémi-
du phallus ? Une expression de Lacan issue nine permet de se détacher de la logique de
de son Séminaire L’Envers de la psychanalyse. l’Un signifiant pour l’Un de jouissance. Ce qui
Quelle pertinence a-t-elle aujourd’hui ? Elle implique des questions inédites comme celles
sert un projet, celui de transmettre avec soin que pose le dernier enseignement de Lacan sur
une clinique de la signification phallique, d’en le phallus : « cette jouissance est-elle suscep-
pointer l’efficience. Au-delà, de prendre la tible d’être négativée ou mise en fonction par
mesure des normes sociales, comme celle le phallus ? Les semblants sont-ils en mesure
contemporaine du mariage pour tous. d’attraper quoi que ce soit du réel ? »5

Nicole Guey suit le parcours du concept du La jouissance se présente dans l’expérience


phallus dans le Séminaire de Lacan, orienté par d’un être parlant comme celle qui ne convient
le Cours de J.-A. Miller jusqu’au renversement pas, qu’il ne faut pas (Freud dès 1905 parle
qu’opère son cours de 2011, « L’être et l’Un »2. d’« aberrations sexuelles » dans ses Trois essais
Elle montre que les avancées de Freud sont sur la théorie sexuelle). La jouissance se localise,
reprises par Lacan comme autant de problèmes par nécessité, dans le phallus (Lacan parle d’un
logiques que l’écriture perfectionne. Car il point de volupté) et dans le fantasme car celui-
importe de raisonner autrement pour que bon- ci met à niveau le désir (qui est une respiration
heur résonne avec fortune, un nom du réel en dans cet itinéraire qu’est la vie). Le sujet qui
psychanalyse. tiendrait à parcourir cette zone de retournement
de la défense n’en passerait-il pas « à prendre
Freud commence par définir la sexualité appui sur ce qui se découvre comme impossible
S comme un embarras propre à l’être parlant. dans la quête effrénée d’un bonheur – du
C’est qu’il se perd dans le rapport sexuel,
1 phallus »6?
précise Lacan en informant les auditeurs de
2 France-Culture, de ce qu’il y a d’inédit chez Le livre fait une large place à la clinique.
Freud : « Il est tout simplement fabuleux, que Je vous invite à lire les cas très intéressants
3 personne n’ait articulé ça avant Freud alors que que l’auteure expose car chacun témoigne
c’est la vie même des êtres parlants. Si Freud de sa rencontre avec l’expérience propre à la
4 a centré les choses sur la sexualité, c’est dans psychanalyse : celle de l’acte analytique pour
la mesure où dans la sexualité l’être parlant parvenir à savoir qu’il y a du non-rapport sexuel.
5 bafouille. »3 Ce que le phallus en tant que référence vide
La logique porte la marque de l’impasse dans la signification permet de vérifier.
6 sexuelle. Le phallus commence par être un
signe élevé à la qualité du symbole, il sera
7 ensuite doté d’un statut logique, fonctionnant 1 Guey N., Le bonheur du phallus, préface d’Yves-Claude
comme opérateur entre les modes de parlants Stavy, Fontenay-le-Comte, éditions Lussaud, 2014.
8 2 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’un »,
sexués. enseignement prononcé dans le cadre du département
9 de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2011, inédit.
Dans la préface d’Yves-Claude Stavy, le 3 Lacan J., entretien avec Nadine Nimier réalisé en 1973
pour France Culture. Nous avons eu la chance de pouvoir
10 phallus s’ajoute comme parasite langagier, l’écouter, lorsque J.-A. Miller a présenté « La troisième
il est faille dans la sexualité de l’être parlant conférence à Rome » de Lacan sur France Culture.
11 (faute, faux pas, lapsus du nœud, sin). C’est le 4 Guey N., Le bonheur du phallus, op. cit., p. 75.
5 Vinciguerra R.-P., « Le phallus, résidu qui vérifie », La
prix de la parlotte du parlêtre dans le Séminaire Cause freudienne, n° 75, Paris, Navarin/Seuil, juillet 2010,
12 Le sinthome. p. 191.
6 Guey N., Le bonheur du phallus, op. cit., p. 168.
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14

– 41 –
Tisser des liens : voir, écouter, lire
tisser des liens
Joëlle Hallet

« Qu’est-ce qui a plus tissé […] que le lys des champs ?


[Sinon,] l’inconscient tiss[ant] et fi[lant] le savoir [?]
Jacques LACAN, « Les non-dupes errent »

Bernard-Henri Lévy a publié en 2011 aux éditions Grasset La Guerre sans l’aimer. Journal d’un
écrivain au cœur du printemps libyen.

Le mercredi 23 novembre 2011, au cinéma Saint-Germain-des-Prés, une conversation placée sous


l’égide de La Règle du Jeu, de l’École de la Cause freudienne et de Lacan quotidien eut lieu avec B.-H.
Lévy, non pas le personnage, ni l’écrivain, ni l’aventurier, mais le philosophe qui a médité sur « la
politique comme objet de pensée », selon son expression que Jacques-Alain Miller cite en introduisant
cette soirée qu’il a animée. Une soirée qui invite à lire B.-H. Lévy bien sûr, mais aussi Freud et Lacan.

J.-A. Miller relève dans le texte de B.-H. Lévy une double thèse : d’une part, « le lieu de la politique
est lieu de contingence et de rencontre », « lieu obscur, opaque », « hostile à la pensée », « défaite
– en partie – de l’intelligence » ; d’autre part, « la politique a des lois », « des théorèmes », ajoute J.-A.
Miller : de ce point de vue, « la politique est formalisable », dit-il.
« L’écart entre ces deux thèses est ce qui motive le débat », dit-il. En effet, quand le philosophe
confie à son journal qu’il « n’en peut plus de ce monde insaisissable », car, il « ne sait plus qui dit la
vérité, qui ment », il se demande aussi si ce « qui se dérobe à [sa] prise n’est pas le réel même, au
sens de Lacan, le réel de la politique ».
Or, souligne J.-A. Miller, « Lacan a fait un parallèle entre l’inconscient et la politique » dans la
mesure où les signifiants-maîtres de l’époque qui viennent au jour dans la politique, dans le discours
du maître, « retentissent dans la cure analytique », car ils façonnent l’inconscient du sujet et
S « déterminent ses identifications », voire « ses modes de jouir ».
C’est pourquoi le psychanalyste doit s’intéresser à la politique.
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Agenda 2014
agenda

14-18 avril 17-18 mai


« Un réel pour le XXIe siècle », IXe Congrès de « Ce qui ne peut se dire. Désir, Fantasme,
l’AMP, Palais des Congrès, Paris. Réel. », Congrès de la NLS à Gand. Précédé
www.congresamp2014.com d’une Conversation Clinique des membres le 16
mai sous l’égide de l’AMP. Renseignements :
http://www.amp-nls.org/page/fr/170/le-congrs
28 avril
« Folle hérésie dans l’invention de savoir »,
Journée du département de Psychanalyse Paris 8
28 juin
Vincennes-Saint-Denis, en collaboration avec
« Pères toxiques », Colloque UFORCA 2014,
le département de Psychologie, Université de
Université Populaire Jacques Lacan, Maison de
Santa Catarina, Brésil.
la Mutualité, Paris.
Renseignements : [email protected]
Renseignements : http://www.lacan-universite.
fr/colloque-uforca-inscriptions/

S
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4 Abonnement à la Lettre en ligne
5 http://www.ecf-echoppe.com/index.php/catalogue-produits/abonnements/lettre-
mensuelle/abonnement-d-un-an-a-la-lettre-mensuelle.html
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– 43 –
LISTE DES DÉLÉGUÉS DE L’ACF
la lettre mensuelle
ACF Aquitania • Marie-Agnès MACAIRE : [email protected]
ACF Belgique • Guy POBLOME : [email protected]
ACF Bourgogne-Franche Comté • Didier MATHEY : [email protected]
ACF Champagne-Artois-Picardie-Ardennes • Catherine STEF : [email protected]
ACF Est • Jean-Pierre GALLOY : [email protected]
ACF Esterel-Côte d’Azur • Armelle GAYDON : [email protected]
ACF Île-de-France • Charles-Henri CROCHET : [email protected]
ACF La Réunion • Stéphanie TESSIER : [email protected]
ACF Massif Central • Jean-Pierre ROUILLON : [email protected]
ACF Méditerranée-Alpes-Provence • Dominique PASCO : [email protected]
ACF Midi-Pyrénées • Eduardo SCARONE : [email protected]
ACF Normandie • Marie Claude SUREAU : [email protected]
ACF Restonica • Jean-Pierre DENIS : [email protected]
ACF Rhône-Alpes • Pierre-Régis FORESTIER : [email protected]
ACF Val-de-Loire – Bretagne • Anne-Marie LE MERCIER : [email protected]
ACF Voie Domitienne • Julia RICHARDS : [email protected]
Directeur de l’Envers de Paris • Philippe BÉNICHOU : [email protected]

LA RÉDACTION
Rédactrice en chef : LE DÉSIR À LA LETTRE : Brigitte Roulois
Stella Harrison ([email protected]) ([email protected]), Maria Brinco de Freitas.
UNE THÈSE DÉCIDÉE : Rose-Paule Vinciguerra
Rédactrices en chef adjointes :
([email protected]),
Rose-Marie Bognar
Pascal Pernot.
([email protected])
Thérèse Petitpierre ([email protected]) ÉVÉNEMENTS : Vanessa Sudreau (vanessa.
[email protected]), Philippe Cousty,
Comité de rédaction : Christine Maugin.
ACF : Eduardo Scarone ([email protected]),
CONNEXIONS : Joëlle Hallet (joelle.hallet@
Solenne Albert, Françoise Haccoun, Julia
skynet.be).
Richards.
S AGENDA : Isabelle Galland ([email protected]).
TIRÉ-À-PART: Luc Garcia
1 ([email protected])
Comité éditorial : Maud Bellorini, Pascale Boshi,
LES DOSSIERS DE LA LM : Cartel : (plus-un) Mathilde Braun, Jacques Chevallier, Hélène
2 Camilo Ramirez ([email protected]), Combe, Isabelle Galland, Liliane Mayault, Isabelle
Dominique Carpentier, Hélène Guilbaud, Ramirez, Pascale Rivals, Nathalie Stéphan.
3 Omaïra Meseguer, Gérard Seyeux.
Iconographie : Pénélope Fay, Victor Rodriguez,
CPCT : Ricardo Schabelman
4 ([email protected]), Claude Quenardel.
Hélène Skavinsky.

5 ARTS & LETTRES et LM CES LIVRES : Marga Conception graphique & réalisation : atelier Patrix
Auré ([email protected]), Marie-Christine
6 Baillehache, Cinzia Crosali, René Fiori, Paulo Directeur de publication : Patricia Bosquin-Caroz
Siqueira.
7 COMMENT L’ENTENDEZ-VOUS ? : Laura
Mathilde Braun a participé à la réalisation de ce
numéro.
Sokolowsky ([email protected]).
8

10 Nous remercions les auteurs de bien vouloir envoyer leur texte sous format Word avec deux mots-clés
et de respecter les longueurs demandées. Les textes sont à envoyer à :
11 Stella Harrison : [email protected], Rose-Marie Bognar : [email protected],
Thérèse Petitpierre : [email protected], et à un responsable de rubrique.
Dans l’objet de votre envoi, vous indiquerez LM.
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