LM 328
LM 328
Dossier :
La Guerre (2)
Sommaire
328
la lettre mensuelle n° 328
1 ÉDITORIAL, Stella Harrison p. 3
Manque de place... dans le monde ?, Daniel Pascalin p. 3
MÉTÉORITES
4 UN RÉEL POUR LE XXIe SIÈCLE
Solenne Albert, Josette Amirault-Grospas, Anne Colombel-Plouzennec,
Annie Dray-Stauffer, Isabelle Galland, Luc Garcia, Guilaine Guillaumé, Beatriz Saldarriaga p. 7
ACF
6 RÉFLEXION
De quelconque à quelqu’un : fonction « plus-une » et savoir du cartel, Eduardo Scarone p. 13
CLINIQUE
Ne plus être « celui qui attend », Solenne Albert p. 15
« C’est trop dur d’être mère », Patrick Hollender p. 16
ACTION
« L’espace de l’indicible », Vanessa Sudreau p. 19
TIRÉ À PART
7 [Link], un malaise contemporain, Fabienne Hulak p. 21
S 9 CPCT
ACTION
Le temps de la consultation, Véronique Herlant p. 27
1
10 ARTS & LETTRES
2 La belle vie, pas sans l’inconscient, Hélène Deltombe p. 29
Le cinéma de Steve McQueen : un réel violent et pénible, Damien Botté p. 30
3
11 ÉVÉNEMENTS
4 « Quand on écrit on est un peu chinois », Christelle Arfeuille p. 32
Échos de Cahors à cœur ouvert, Dominique Szulzynger p. 32
5
12 UNE THÈSE DÉCIDÉE
6 Un paradoxe politique, François Regnault p. 34
7
13 LM CES LIVRES
À propos de Homoanalysants – Des homosexuels en analyse, de Hervé Castanet,
8 François Leguil p. 36
Entretiens pas ordinaires, rencontre au Courtil avec Mariana Otéro et Marie Brémond,
9
Amaury Cullard p. 38
10
14 AGENDA p. 39
–2–
Éditorial
éditorial
Stella Harrison
« Les gens écrivent leurs souvenirs d’enfance. Ça a des conséquences. C’est le passage d’une écriture
à une autre écriture.
La psychanalyse, c’est autre chose. Elle passe par un certain nombre d’énoncés. Il n’est pas dit qu’elle
mette sur la voie d’écrire. […] Écrire, ce n’est pas du tout tranché qu’avec la psychanalyse on y arrivera.
Cela suppose une investigation à proprement parler de ce que ça signifie, d’écrire. »1
Appeler à écrire, c’est ce qui revient à la Lettre mensuelle qui recherche, à l’occasion sollicite,
et accueille les précieuses météorites qui se déposent de l’expérience analytique, cette expérience
subjective si singulière, unique, et tenace, au XXIe siècle.
Cette expérience, c’est parce que nous sommes orientés par Lacan que nous la vivons et la disons
telle. C’est parce que nous la vivons et disons telle que notre actualité foisonne. C’est cela, notre
Cause du désir, à l’heure où se noient si lestement les discours, où il n’y aurait plus lieu de laisser
parler le symptôme, l’inclassable. À nous, ici par l’écriture, de savoir garder le cap sur ce réel que
Lacan put tailler de cette formule sidérante : « Le réel à quoi l’analyse s’affronte est un homme qu’il
faut laisser parler. »2 Notre guerre contre la dilution de la psychanalyse dans les psychothérapies –
sur laquelle Patricia Bosquin-Caroz et Miquel Bassols, nouveau Président de l’AMP, ont bien voulu
nous apporter leur éclairage – n’a de cesse : à peine quitté le Palais des Congrès, où nous nous
réunissions il y a plus d’un mois pour assister au Congrès de l’AMP, magistralement dirigé par Guy
Briole, nous voilà propulsés vers les Journées Être mère, lancées, organisées, envolées avec fougue
par Christiane Alberti et son comité de pilotage. La LM consacre depuis avril, plusieurs textes à ce
thème, dont vous avez pu lire l’argument sur les listes de diffusion de l’ECF.
S
1
2 Manque de place... dans le monde ?
3 Daniel Pasqualin
4
L’Association de la Cause freudienne-Belgique-ECF a organisé ce samedi 10 mai 2014 à Bruxelles,
5 en collaboration avec le Kring voor Psychoanalyse van de NLS et en partenariat avec le Réseau
Interdisciplinarité et Société de l’Université Saint-Louis, un forum intitulé Quel plan autisme ? Pour
6 répondre aux conclusions de l’avis n° 8747 du Conseil supérieur de la Santé belge qui avait pris
l’initiative d’une évaluation sur la « Qualité de vie des jeunes enfants autistes et de leurs familles ».
7
Trois cent vingt-cinq personnes ont répondu présent à ce forum animé par Patricia Bosquin-Caroz
8 et Alexandre Stevens et nous avons pu vérifier l’ampleur de nos forces vives et inventives dans ce
combat pour défendre l’orientation psychanalytique et les prises en charge institutionnelles qui sont
9 clairement la cible de cette évaluation. Chercheurs, praticiens en institutions, psychanalystes et
parents, ont convergé à faire résonner nos résultats en matière de prise en charge du « TSA ». Certains
10 parents ont témoigné avec émotion et poésie de leur engagement à nos côtés. Pour la psychanalyse,
notre présence au monde compte et notre orientation est notre réponse en acte pour permettre au
11 sujet autiste de trouer cette place dans le monde. La détermination était au rendez-vous !
12
13
14
–3–
Billet de la présidente de l’ECF
billet de la présidente
–4–
et de Mitra Kadivar, ou le procès mené contre le tissu social et le pénètrent en profondeur,
billet de la présidente
le film Le Mur, diffamant des collègues proches, véritable maillage national, instrument souple,
l’ont encore démontré. non centralisé et proliférant. Il soulignait que
cette implantation diversifiée, non standardisée,
Certes, l’action lacanienne décidée implique horizontale, constituait notre interface avec la
que l’École soit en ordre de marche, ce à quoi société civile et la classe politique. Elle participe
s’attèlent les directoires successifs comme l’a de la défense de la psychanalyse, à condition de
fait valoir Jean-Daniel Matet. L’organisation garder le souci d’un travail en intension autour
centralisée et pyramidale de nos associations de la casuistique de la psychanalyse appliquée
favorise ces actions. Deux exemples : les nom- comme il s’effectue pour la psychanalyse pure,
breux forums sur l’autisme commandités par le afin de ne pas être rattrapé par le pôle « assis-
Directoire en 2012 et organisés rapidement par tance sociale ».
les ACF sur l’ensemble du territoire français et
belge ; ceux, toujours en cours, sur les droits et Quant aux Journées de l’École, aux thèmes
les désirs. L’ECF, disent certains observateurs souvent liés aux questions de l’époque, elles
extérieurs, est une « véritable machine de constituent un moment de convergence des
guerre ». Lors d’une lointaine AG de l’ACF travaux des psychanalystes adressés à un
nationale, J.-A. Miller l’avait même comparée à public toujours plus élargi et de rencontre avec
un bateau amiral, les ACF à sa flottille. des représentants d’autres disciplines : artistes,
politiques… Elles concourent ainsi à l’action
Mais à côté de cette organisation verticale lacanienne et à l’instauration de « la praxis […]
de l’École, voisine une autre logique plus analytique dans le devoir qui lui revient en notre
affine avec la position féminine. En quatrième monde »2. Saluons ici la politique éditoriale de
de couverture du Séminaire VI, J.-A. Miller le la Cause du désir, de Quarto, des Éditions Navarin
constate : « Un autre discours est en train de et de la Lettre mensuelle qui accompagnent ce
supplanter l’ancien. L’innovation à la place de mouvement.
la tradition. Plutôt que la hiérarchie, le réseau.
L’attrait de l’avenir l’emporte sur le poids du Pour terminer, je voudrais mettre l’accent
passé. Le féminin prend le pas sur le viril. »1 sur le style de la préparation des 43es Journées
qui a révélé la portée de ce fonctionnement en
Ainsi, l’action lacanienne tire aujourd’hui les réseau, sachant parier sur les forces créatives
S conséquences du dernier enseignement de Lacan et multiples des singularités. Ces actions des
élucidé par J.-A. Miller. À partir de la Conver- Un désirants animent également le moteur des
1 sation de 2010 sur la passe, on a assisté à un grandes campagnes ou des combats politiques
véritable virage de l’École qui a su donner à la en faveur de la psychanalyse. Il revient donc à
2 passe le lustre qui lui revenait. Un réel intérêt fut l’École d’en tirer les conséquences. Dans ce
porté aux enseignements des AE. Remarquons sens, il y aurait certainement lieu de repenser
3 que ceux-ci ont jeté une lumière nouvelle sur la l’action lacanienne région par région, ville par
4 doctrine de la fin de l’analyse et sur la direction ville, une forme de décentralisation étant plus
de la cure qui lui est consubstantielle. L’accent, en prise avec les forces vives singulières locales
5 dorénavant, porté sur l’incurable du symptôme à distinguer du repli identitaire régional. À l’AG
et sur l’usage de la singularité sinthomatique de l’ECF en 2011, J.-A. Miller avait lancé l’idée
6 qui en est l’horizon, nous éclaire sur la logique de l’ECF dans les régions.
du pas-tout à l’œuvre dans l’École, pariant, ainsi,
7 davantage sur la singularité de chaque Un. Le site de l’École est en ce moment même
revu en fonction de cette nouvelle donne.
8 Prenons un exemple récent. À l’occasion de Il nous faudra aussi continuer à articuler cette
la création du FIPA (Forum des Institutions de logique du Pas-tout avec celle de l’École Une,
9 Psychanalyse Appliquée), J.-A. Miller, animant vecteur de nos actions.
les Conversations qui y ont conduit, avait
10 remarqué l’esprit d’initiative et d’inventivité à
l’origine des montages institutionnels les plus 1 Miller J.-A., « quatrième de couverture », Lacan J., Le
11 Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris,
singuliers. Il notait que le modèle CPCT s’était Éditions de la Martinière, Le Champ Freudien, 2013.
12 répandu sans directive de l’École. Il relevait aussi 2 Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris,
l’impact de telles structures, qui se glissent dans Seuil, 2011, p. 229.
13
14
–5–
Billet du Président de l’AMP
le billet du président
Deux axes pour l’AMP
Miquel Bassols
–6–
météorites
Météorites
–7–
symptomatiques inéliminables. La meilleure
météorites
boussole pour la cure est alors le symptôme de
l’analyste qui, ramené à la contingence de sa
cause, devient un outil (Graciela Brodsky). Éric
Laurent a évoqué « la contamination du désir
de l’analyste par la jouissance et un glissement
vers la constitution d’un sinthome », pour
atteindre son propre réel. Pour les « sujets
hors-série », Philippe La Sagna fit valoir que
le désir de l’analyste doit être « mobile », avec
pour seul point de fixité le symptôme. Si celui-
ci est la boussole, le contrôle n’en sera que
Éprouver la terre, droits réservés Rousseau Navarre
plus nécessaire. Il va permettre à l’analyste
–8–
sous forme d’événement de corps. La rumeur plusieurs de nos questionnements : « Autant le
météorites
maternelle, du côté de la vérité menteuse, avait passage à l’inconscient transférentiel est essen-
voilé cette parole paternelle, impact de lalangue tiel pour lever une défense première, incluse
sur le corps. dans l’inscription du sujet souffrant d’un ˝pas de
Patricia Moraga a énoncé comment, confron- sens˝généralisé, prisonnier qu’il est d’une lettre
tée à la parole de sa grand-mère l’instituant laissée en souffrance, autant le déchiffrage de
comme enfant d’un viol, elle a construit une la lettre en souffrance elle-même peut-elle
autre fiction, où le désir de la mère devient produire la défense dès lors par exemple que
rebelle, « comme un acte de résistance face à l’interprétation nourrit le sens, et, ce faisant,
une grand-mère ravageante ». Cela ne s’est pas alimente la pulsion au lieu de la déranger. »
passé sans « éprouver la douleur de la perte de
jouissance sous jacente ». Il s’agit d’un paradoxe de la pratique
Dominique Holvoet a illustré comment analytique, en effet ! Qui d’ailleurs a alimenté
l’habillage du réel par le dire passe par le sens bien des critiques contre la psychanalyse. Mais
pour mieux approcher la défense. Nous avons encore fallait-il dire de quelle nature est ce
à faire un choix quant au réel : soit nous laisser paradoxe ; ce que cette séquence a abordé en
endormir par le discours de la science, soit interrogeant cet instrument qui n’est pas du tout
consentir au réel lacanien et nous faire à l’écho vieilli : le transfert.
dans le corps de ce qu’il y a un dire, nous en
satisfaire. Le plus sensationnel, c’est que la psychanalyse
d’orientation lacanienne ne dissout pas le
paradoxe mais en fait une question pour la
pratique. J.-A. Miller, en mettant le corps dans
le circuit de nos questionnements, nous a donné
de quoi étudier l’actualité de la pratique au
Une écriture moins jusqu’au prochain congrès.
d’un paradoxe
Luc Garcia
Dialogue de sourds
S
Guilaine Guillaumé
1
2 – De quelle couleur le voulez-vous ?
– Ah bon, il a une couleur !
3 – Oui, et on peut même le porter en bandoulière !
– En bandoulière ! J’avais plutôt l’idée qu’on voulait
4 s’en débarrasser, de ce gêneur.
– Comment cela ? Ce serait vraiment dommage,
5 Continum, droits réservés Thor vous trouverez des éléments indispensables à
l’intérieur.
6 Nous l’avions presque oublié. Un réel pour le
XXIe siècle ne veut pas dire du passé faisons table
7 rase. Mais bien comment la pratique analytique
est convoquée, ses ressources à étudier encore,
8 pour découvrir de ce qui est nouveau sur le divan,
9 en extraire des enseignements pour la pratique,
réinventer celle-ci. Les analyses ne sont plus
10 les mêmes. Au congrès de l’AMP, Jacques-Alain
Miller remarquait par exemple comment le
11 témoignage des Analystes de l’École n’accordait
plus au refoulement la même place aujourd’hui.
12
Alors, de la séquence en plénière intitulée
13 La défense, inconscient transférentiel et réel,
nous retiendrons une remarque proposée par
14 Deborah Gutermann-Jacquet qui inscrivait Bateau dans la tempête, droits réservés Raphael Zacharies
–9–
– Il y a quelque chose dedans ? Je le pensais sans a pu nommer grâce à l’analyse « comme une
météorites
contenu. jouissance qui s’était fixée dans mon corps à la
– Il vous servira même de boussole pendant ce manière d’une holophrase ». Nous savons qu’une
congrès. holophrase est une solidification qui s’oppose à
– Mais enfin ce n’est pas possible, il est au l’effet de métaphore, avec ces conséquences :
contraire tout à fait déboussolé ! là où aurait pu se produire un symptôme
– Vous me faites marcher. Il se présente comme (telle une conversion), surgit un phénomène
un objet idéal, indispensable à chacun. psychosomatique. Araceli est touchée dans son
– Alors là, c’est la chose la mieux partagée au corps sans qu’aucune maladie n’apparaisse
monde. Mais de là à en faire un idéal … pour autant. En revanche, elle a une écriture en
– Bon alors, dites-moi à la fin… de toutes façons, forme d’holophrase, du dire des femmes de son
c’est le même pour tous. village : Aysisumadrelaviera. Il a fallu que son
– Ah non impossible, pas le même pour tous, ça, père soit malade, qu’elle décide d’aller à son
c’est de la science-fiction ! chevet, qu’il soit mort, pour qu’elle constate que
– Et vous verrez qu’il est très bien organisé. cette mort ne produit ni tristesse, ni peine, mais
– Laissez-moi rire, je le sais sans loi et plutôt la laisse gelée. Peu de temps après, une lésion
hasardeux. immunologique (un lupus) attaque son corps.
– De plus, sa forme est très design, vous verrez. Araceli a très bien décrit pour nous comment la
– Design, ça c’est la meilleure ! mémoire de la jouissance fixée dans son corps
– Oui, et on peut se promener avec partout où s’est activée au moment où elle doit faire le deuil
l’on veut. du père.
– Alors ça, moi qui croyais qu’il restait toujours à
la même place ! Avec un troisième analyste et par un acting
– Mais non voyons, il est portable et donc out, dans lequel elle évite à un enfant la
déplaçable. rencontre avec une collègue qui est malade d’un
– Là non, je ne vous suis plus du tout. Un réel cancer, et qui a comme habitude de dire « Si
avec une couleur, une bandoulière, un réel idéal, je suis en vie, c’est parce que je veux voir mes
portable et même design ! enfants grandir », Araceli dit à son analyste son
– Mais de quoi me parlez-vous ? Moi, je vous acte, et l’analyste lui interprète : « Il ne va pas
parle de ce sac. C’est ce sac qui vous permettra la voir mourir … Elle ne va pas le voir grandir ».
de vous orienter au mieux pendant ce congrès L’interprétation produit un choc dans son corps ,
S sur le réel désordonné de notre siècle. C’est séparant le regard et la mort. Elle vide le regard
lui qui vous fera reconnaître des membres de de la vue, son corps se sépare de la maladie, le
1 notre communauté internationale pendant vos lupus se désactive.
pérégrinations dans Paris. Allez, vous êtes
2 vraiment trop compliquée, je vous donne le
violet.
3
4
5
6
Comment s’active
7
une holophrase ?
8 Beatriz Saldarriaga
9
Araceli Fuentes a rendu compte dans son
10 témoignage de sa rencontre singulière avec un
dire des femmes de son village, qui ont connu sa
11 mère, morte quand elle avait huit mois: Ay, si su
madre la viera , « Ah, si sa mère la voyait ». Cette
12 phrase évoque la présence de la mère morte
en produisant un fort malaise corporel, qu’elle Laplacian blue, droits réservés Jessica Rosenkrantz
13
14
– 10 –
cap sur les 44es journées
CAP SUR LES 44es JOURNÉES DE l’ECF : ÊTRE MÈRE,
Fantasmes de maternité en psychanalyse
Entretien avec le comité de pilotage (Christiane Alberti, Damien Guyon-
net, Aurélie Pfauwadel, Camilo Ramirez)
Lettre Mensuelle – « Être mère », comment l’idée Fantasme est ici à prendre au sens large. Il
est-elle née ? renvoie tout autant aux fantasmes inconscients
qu’aux fantaisies imaginaires et aux fictions. D’où
Nous cherchions au départ un thème de travail son pluriel : autant de fantasmes que de sujets. Et
autour du corps pour ces Journées, car c’est une puis la fiction n’est pas sans évoquer la « science-
question qui mobilise nos collègues et suscite fiction » – la vraie science comme Lacan a pu le
l’intérêt du public. C’est dans ce sillage qu’est dire – renvoyant aux nouvelles offres de la science
venu le titre « Être mère ». Nous avons d’ailleurs en matière de maternité, d’où un recours toujours
été agréablement surpris de découvrir que plus nécessaire du sujet à la fiction.
Jacques-Alain Miller avait justement proposé que Que la différence des sexes soit de moins en
le Xe congrès de l’AMP soit consacré au « Corps moins marquée, que s’y ajoute une revendication
parlant ». permanente de l’égalité des droits, porte à
C’est donc le corps qui a fait la mère… Là où conséquence. Pour le dire simplement : les
le « lien paternel, fondé sur la foi et la loi » est hommes deviennent des mères comme les autres.
rangé par Lacan, à la suite de Freud, du côté de Et les mères, des hommes presque comme les
« l’invisible », le lien maternel, « lui, est fondé sur autres. Être mère concerne donc le parlêtre
une carnalité manifeste »1. Les bouleversements au sens large. La question du désir d’enfant, si
actuels qui atteignent la maternité n’affectent présente dans les débats contemporains, s’en
pas seulement l’ordre symbolique mais aussi trouve subvertie, l’objet du désir n’étant pas
la dimension de la chair. Il faut prendre toute la un objet à atteindre. « Le désir – écrit Jacques-
mesure des changements inédits qui en découlent Alain Miller dans un article du Point – n’est pas
si nous parions, avec Éric Laurent, que « un coordonné à un objet naturel ou social. Son objet
évanouissement décisif de la Mère-Nature ne ne se trouve pas dans la réalité commune, mais
manquera pas de se produire lorsque sera élaboré dans le fantasme individuel »3.
S le “droit des femmes à se passer de leurs corps
pour procréer” »2. LM – Quelles furent les premières réactions
1
suscitées par ce thème ?
2 LM – Le mariage pour tous, les nouvelles façons
de faire couple et les débats afférents ont-ils « Enfin ! », car on ne se souvient même plus du
3 contribué au choix du thème des 44e Journées ? temps où il a été question du thème de la maternité
pour la dernière fois dans notre champ. Échos
4 En effet, après la loi sur l’ouverture du mariage donc globalement très enthousiastes et emballés :
aux couples homosexuels, les questions sous- « c’est un beau thème, passionnant, stimulant... ».
5 jacentes, particulièrement complexes, concernant Quelques voix éparses et désassorties ont
la PMA et la PPA, mettent la maternité sur le cependant jugé le thème trop tradi... Ringard,
6 devant de la scène. Avec le long rapport produit être mère ? Détrompez-vous ! Loin d’avoir tout dit
par le groupe de travail mené par Irène Théry, sur ce grand classique de la psychanalyse, on ne
7 « Filiation, origines, parentalité », nous sommes fait pas plus nouveau ! À la pointe des problèmes
au seuil d’un remaniement vertigineux du droit cruciaux pour la psychanalyse contemporaine,
8
familial qui réveillera les questions les plus vives c’est au lieu de la mère que l’on voit sous nos yeux
9 sur ce qu’être père et être mère veulent dire. Le s’opérer les plus grands bouleversements du XXIe
père ayant été réduit depuis longtemps à une siècle.
10 fonction de nomination et d’attribution des places Bref, si le thème nous divise, n’est-ce pas parce
qui n’est pas réservée à un seul sexe, c’est que la maternité elle-même éveille la défense ?
11 sans doute la mère qui véhicule aujourd’hui des Et, en tant que psychanalystes, ne sommes-nous
questions vraiment inédites. pas appelés à saisir, à partir du bruissement
12 sensible des paroles sur « être mère », de
LM – Pourquoi ce choix du pluriel dans le titre nouvelles articulations ?
13 Fantasmes de maternité ? Au fond, fantasmes
de maternité cela concerne aussi bien les LM – Comment prépare-t-on un tel événement ?
14 hommes que les femmes, non ? L’organisation est-elle plutôt chêne ou roseau ?
– 11 –
Chêne ou roseau ? Surtout résistante au vent qui Des rencontres sont animées avec des praticiens
cap sur les 44es journées
se lève ! d’autres champs, sur une base et un terreau très
Nous avons inauguré cette année la formule précis : là où des psychanalystes sont engagés,
du comité de pilotage. D’abord parce que nous dans une conversation assidue avec d’autres
ne sommes pas trop de quatre pour penser le praticiens de la médecine ou du secteur social.
concept et suivre la préparation de ces Journées. Cette orientation est précieuse pour des Journées
Le copil en est à ses débuts et il mise sur la qui sont celles de notre École, car il s’agit bien
discussion entre nous, qui se prolongera au fil d’apprendre de la psychanalyse. Le réel du social,
de neuf mois de gestation ! Nous avons, en effet, de la science ou de la médecine n’est pas celui de
démarré en février avec la conception de l’affiche la psychanalyse. C’est le champ du symptôme qui
(photo de Philippe Metz) qui touche, trouble, nous oriente en tant qu’il dénude ce réel.
remue, d’après les échos très nombreux que nous
avons reçus. LM – L’an dernier la préparation a été innovante :
Comment décrire cette préparation ? Un des vidéos, des textes alertes, le journal des
mouvement soucieux de ne pas déflorer trop Journées et, cerise sur le gâteau, l’application
tôt le thème, et de ne pas préjuger du savoir pour les portables à la fin. Allez-vous reproduire
qui émergera de ces Journées. Nous misons cette façon de faire ?
sur l’étonnement que la mise en série des cas,
lors de la journée du samedi en simultanées, ne Il est vrai que pour les Journées sur le Trauma,
manquera pas de produire. l’invention avait été de mise, comme à l’occasion
Mais encore ? Nous pourrions évoquer les de la préparation du Congrès de l’AMP. La barre
« réunions secrètes » du mardi soir, les centaines est haute, ce qui est pour nous très stimulant. Il y
de mails échangés, les débats serrés entre 1 aura tout ce que vous avez mentionné (site, journal,
heure et 2 heures du matin par mails interposés, application), et bien plus encore… La naissance
la note « monomaniaque » des organisateurs..... du blog est annoncée pour le 12 mai, près de 6
Les multiples commissions qui s’animent au gré mois avant les Journées. Il y aura du texte, de la
des initiatives individuelles, mais aussi des savoirs voix, des images... au sein de rubriques nouvelles
et savoir-faire de chacun, comme pour la com’, la (près d’une quinzaine). Bref, nous vous concoctons
diffusion, les talents artistiques, littéraires. Une un site à la fois surprenant et varié. Le Journal
bibliographie composée à la vitesse de l’éclair par des Journées vous dira au fil des semaines les
Michel Grollier, Michel Héraud et leurs équipes. nouveautés mises en ligne. Voici en résumé ce qui
Une politique de diffusion de proximité impulsée va vous accompagner jusqu’aux 15 et 16 novembre
par Christophe Delcourt. Une e-commission pour 2014.
S notre présence sur les réseaux sociaux animée
par Jean-François Cottes. LM – Est-ce que de nouvelles surprises nous
1 Contacts, dîners confidentiels, paparazzis, tous attendent ? Sans les éventer, avons-nous droit
nos réseaux s’activent pour s’assurer de la à des indices ?
2 présence d’invités surprise en mesure de rendre Indice 1 : Un couple improbable !
la journée de dimanche mémorable ! Indice 2 : Usine d’Étain.
3 Bref, les collègues engagés de la façon la plus Indice 3 : « Nous partîmes 500… »
énergique qui soit dans l’organisation des J 44
4 sont si nombreux que nous ne pouvons pas tous
les citer ici, mais vous les découvrirez sur le blog. 1 Lacan J., « Discours aux catholiques », Le triomphe de la
5 religion, Paris, Seuil, 2005, p. 38.
2 Laurent É., « Les nouvelles utopies de la famille », La
6 LM – Pouvez-vous nous dire où en est la mobi- Cause freudienne n° 60, Paris, Navarin/Seuil, p. 133.
lisation des régions sur le thème des Journées, 3 Le Point, n° 2125.
– 12 –
boration collective. C’est un appel au travail.
ACF / UpÁH[LRQ
RÉFLEXION
L’introduction de la passe accentue plutôt
De quelconque à l’expérience de la cure comme base du lien à
l’École.
quelqu’un : fonction
Témoignage
« plus-une » et savoir
du cartel Mon expérience d’enfant et le passage à
l’adolescence ont déterminé mon engagement
dans la psychanalyse. Une situation de violence
Eduardo Scarone politique et militaire dans mon pays de naissance
me poussait à interroger le savoir sur ce qui
À partir de sa propre expérience, Eduardo faisait lien, tant au niveau familial que social.
Scarone fait valoir ici la particularité du Le regroupement d’êtres humains produit avant
travail en cartel et la fonction « plus- tout un déchaînement de jouissance. L’institution
une » qui réveille. est un moyen de la réfréner, mais non sans
quelques failles. Le texte freudien me proposa
une réponse : le malaise est dans la civilisation.
L’École de Lacan est celle de la passe et du Mais mon symptôme m’imposa la mise en scène
cartel, ces deux fondements ne se situant pas (et en acte) de l’exil. À l’Université, j’ai rencontré
au même niveau. La passe révèle l’aspect le l’enseignement de Lacan, qui indiquait que la
plus abouti, le plus singulier, pour chacun, de folie fait partie de l’humain, qu’aucun savoir
son expérience de la psychanalyse. Le cartel n’a jamais été engendré par un travail3, que
se présente plutôt comme collectif, et Lacan ce que chacun peut faire vaut et mérite qu’on
déclarait en 1975 qu’il lui paraissait « difficile lui fasse une place, et aussi, que le travail de
que des analystes ne se demandent pas ce que son École serait exécuté sur le principe d’une
veut dire analytiquement leur travail en tant élaboration en petits groupes. La rencontre d’un
que c’est un travail en commun »1, en visant psychanalyste et la pratique institutionnelle
expressément le travail de son École, fondée auprès de sujets en difficulté pour se compter
en 1964 : celle du cartel, avant d’être celle de dans l’Autre, m’ont alors également guidé.
la passe (1967). Historiquement donc, le cartel
précède la passe, témoignant sans doute de Mais c’est l’expérience de la psychanalyse qui
S l’urgence politique dans laquelle se trouvait m’a porté vers l’École de Lacan. Mon adhésion
Lacan. à l’ACF et la responsabilité des cartels au
1 niveau local confirmaient, dans mon adresse
Subversion du savoir à l’École, un accueil à partir du symptôme qui
2 questionnait le fonctionnement collectif, social,
Nous pouvons lire dans l’ « Acte de fondation » familial : comment les êtres humains tiennent-
3 de l’École freudienne de Paris, du 21 juin 1964 : ils ensemble ? Après plusieurs expériences
« Ceux qui viendront dans cette École s’enga- comme cartellisant, ma décision de fonctionner
4
geront à remplir une tâche soumise à un comme plus-un fut solidaire de ma demande
5 contrôle interne et externe. Ils sont assurés en de devenir membre de l’ECF. L’expérience de
échange que rien ne sera épargné pour que tout la psychanalyse comportait une conséquence
6 ce qu’ils feront de valable, ait le retentissement institutionnelle : l’École était ce lieu où l’étude
qu’il mérite, et à la place qui conviendra. de la psychanalyse pouvait se poursuivre
7 Pour l’exécution du travail, nous adopterons sérieusement. L’expérience du cartel est celle
le principe d’une élaboration soutenue dans de l’École elle-même.
8 un petit groupe. Chacun d’eux (nous avons un
nom pour désigner ces groupes) se composera La « plus-une » : veiller et provoquer
9 de trois personnes au moins, de cinq au plus,
quatre est la juste mesure. PLUS UNE chargée Lacan parlait du cartel comme d’une petite
10 de la sélection, de la discussion et de l’issue à entreprise qui connaît certaines crises qui
réserver au travail de chacun. sont des moments où les tâches « plus-un »
11 Après un certain temps de fonctionnement, deviennent incontournables : veiller aux effets,
12 les éléments d’un groupe se verront proposer en provoquer l’élaboration. Veiller et provoquer.
de permuter dans un autre. »2 La conjonction des membres du cartel (« les
13 Le cartel subvertit la transmission du savoir éléments », dit Lacan), se fait autour de ce plus-
dans la psychanalyse. Chacun peut participer un, toujours quelconque d’abord. Le plus-un
14 à l’exécution du travail de l’École, à son éla- vise le « rôle nouant », pour finalement accéder
– 13 –
à n’y être « pas-tout » identifié. Un choix décidé membres émerge un signifiant qui l’identifie, un
ACF / UpÁH[LRQ
des membres du cartel le fait devenir quelqu’un, insigne, un trait propre (S1) pour y faire valoir
qui du leader n’occupe que la place, en la vidant la fonction du pas-tout. Jacques-Alain Miller
de son pouvoir, comme adresse de la production nous a appris à repérer que seuls des éléments
au nom de l’École. Un premier effet se dégage : strictement identifiés peuvent travailler pour
extraire chacun des membres du cartel d’une produire du savoir6. Notons que ce propos
lecture solitaire. Ensuite : porter le travail de prolonge le dit de Lacan qui indiquait qu’aucun
lecture à la dimension de l’échange et de la travail n’a jamais engendré un savoir (voir ci-
conversation à plusieurs. La fonction PLUS dessus). Entre engendrement et production,
UNE, toujours réalisée, n’invite pas à éviter le le déplacement indique une modification du
groupe. Tout au contraire, Lacan exige que les rapport entre travail et savoir, à condition de
analystes ne méconnaissent pas les effets du se débarrasser de l’effet subjectif et de faire
groupe, et notamment celui du leader. Chacun endosser la charge provocatrice au leader.
se trouve en mesure d’être responsable du Celui-ci prête son être comme coup de clairon
groupe, soit « avoir comme tel, comme lui, à en hystérique pour le réveil. Afin que chacun
répondre […] que chacun soit effectivement, et travaille à partir de l’insigne qui l’identifie
pas simplement imaginairement, ce qui tient strictement, comme fixation du réel, et non de
tout le groupe »4. Ni un rôle, ni un poste, il est son manque-à-être, pour tenter d’en extraire un
« toujours présent et toujours méconnu »5, ni un savoir qui nous concerne.
analyste, ni un maître, ni un sujet supposé savoir.
Sans l’éviter, sans le dénoncer ou l’interdire, Cette position se trouve en résonance avec
l’analyste règle son attention là-dessus. l’expérience même de la psychanalyse.
Le cartel produit au cas par cas un savoir (un
mathème) sur cette expérience. De surcroît, il
permettra l’élaboration, pour chacun, d’une 1 Lacan J., Journées de l’EFP des 12 et 13 avril 1975, in
Lettres de l’EFP n° 18, 1976.
interrogation sur l’expérience de l’analyse, sur Site de l’ECF [Link]
ses lectures. Mais le savoir du cartel concerne cartels/journees-de-l-ecole-freudienne-a-paris?symfo-
l’expérience même de ce groupe qui met l’effet ny=5a779db68ec1cd108b12629d5b192c8f, p. 23.
2 Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris,
du groupe en question, qui ne se contente pas Seuil, 2001, p. 229. Nous gardons ici l’écriture « PLUS
du ça marche. UNE », en majuscules, de Lacan.
3 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psy-
chanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 90-91.
Viser un insigne 4 Lacan J., Journées de l’EFP des 12 et 13 avril 1975, in
Lettres de l’EFP n° 18, 1976.
C’est la position hystérique (S/) qui convient Site de l’ECF [Link]
S cartels/journees-de-l-ecole-freudienne-a-paris?symfo-
au plus-un : s’adresser au maître pour lui faire ny=5a779db68ec1cd108b12629d5b192c8f, p. 30.
1 produire du savoir sur un point hors-symbolique 5 Ibid., p. 7.
propre à chacun. Pour Lacan, c’est la position de 6 Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de “l’élabo–
ration provoquée” », in Lettre Mensuelle n° 61, juillet
2 l’analysant à l’occasion. Mais s’il prend sur lui 1987, p. 5-11. Site de l’ECF : [Link]
la division subjective (agent provocateur), c’est uploads/document/bee3e59d565bd898f94312d12db22ad3.
3 pour en débarrasser l’élaboration collective pdf?symfony=5a779db68ec1cd108b12629d5b192c8f
et permettre qu’elle ait lieu. Incarner l’agent
4 provocateur vise à obtenir que pour chacun des
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– 14 –
évoque la place particulière qu’il occupait pour
ACF / clinique
CLINIQUE
les autres : « Je faisais l’imbécile, je faisais rire
Ne plus être tout le monde. » Il repère une première cassure,
lors de l’entrée au collège : « J’ai compris
« celui qui attend » que je ne faisais plus rire les autres, en fait,
je dérangeais tout le monde. » Il explique ce
Solenne Albert sentiment d’être « à part », « trop jeune », « un
gamin », par cette place d’enfant « précoce ».
Son accroche à l’Autre et à la langue est très
« Pour l’être parlant, “faire” est en fragile, sa plus grande crainte est toujours de ne
rapport avec le savoir », a souligné Lilia pas savoir quoi dire. L’élément désir lui faisant
Mahjoub, reprenant une citation de Lacan : défaut, Lucas se dit sans boussole, incapable
« Ce que vous faites, bien loin d’être le fait de savoir ce qu’il voudrait faire dans la vie. A
l’école, il réussissait sans travailler, il a réussi le
de l’ignorance, c’est toujours déterminé,
concours d’ingénieur, succès qu’il a refusé, car
déterminé déjà par quelque chose qui est
cela n’avait pas de sens pour lui.
savoir et que nous appelons l’inconscient. »1
En d’autres termes, « ce que vous faites La mère de Lucas est très présente dans sa
sait ce que vous êtes »2. Ce n’est pas parce vie, il entretient une conversation quotidienne
que vous ne faites rien qu’il n’y a pas un avec elle et ne s’aperçoit pas qu’il adopte
savoir concerné, un savoir qui ne se sait toujours, sans aucune critique, le point de vue
pas, et partant bouche les questions sur maternel. Son père est absent de son discours,
le désir. Dans ce cas, le savoir est laissé c’est pourquoi je me suis intéressée à lui. Cet
entièrement à la charge de l’Autre, il y a homme taciturne et silencieux n’a jamais
quelque chose qui n’est pas dialectisé.3 pu, aux yeux de Lucas, « dire quelque chose
La rencontre avec l’analyste a permis de d’intéressant ». Il n’est pas porteur du phallus,
il n’incarne aucun désir et Lucas a toujours
toucher cette défense face au réel et de
entendu sa mère dire qu’elle avait honte de son
procéder à des renversements dialectiques
alcoolisme. Lucas a totalement épousé l’opinion
en ouvrant le sujet à un « Che vuoi? », maternelle concernant le père.
un « Que veux-tu ? », soit à un « Que me
veut l’Autre? », et par conséquent à une À l’issue des premiers entretiens, Lucas dit
question sur son propre désir. qu’il était enfermé dans sa bulle de silence
S et que cela lui fait du bien d’en sortir. Il parle
davantage aux autres, et surtout à sa mère qui
1 Lucas a vingt ans. C’est sa mère, très inquiète, lui rappelle chaque jour qu’il doit prendre des
qui téléphone pour lui. Lors du premier entretien, initiatives, faire des démarches, trouver un
2 il énonce ainsi sa difficulté : « Il y a plein de projet. Elle lui dit : « Tu fais comme tu veux,
choses que je sais que je devrais faire et que je mais tu ne restes pas à rien faire. » Cet énoncé
3 ne fais pas ». En licence d’informatique, Lucas a toujours mis Lucas en difficulté, au point de
se désintéresse de ses études et ne va plus en se nommer « Monsieur je ne sais pas », « je n’ai
4 cours. Il est retourné vivre au domicile familial pas d’avis », « je ne prends jamais d’initiatives ».
qu’il avait quitté un an auparavant. Ecrasé par le Accroché à cette position de jouissance, il laisse
5 poids de l’angoisse, de la culpabilité et d’auto- l’Autre savoir – et parler pour lui, ce dont il prend
reproches, il confie n’avoir de désirs pour rien et conscience en séance. Cela lui permet, pour la
6
n’apercevoir aucune issue à l’ennui qu’il éprouve première fois de sa vie, dit-il, de prendre une
7 depuis toujours. Il ne sort plus de chez lui et dit décision seul : arrêter cette année universitaire
ne s’intéresser à rien – ce qui s’actualise dans à laquelle il ne s’intéresse pas.
8 le transfert par la conviction de n’avoir rien
d’intéressant à dire. La semaine suivante, un peu moins angoissé,
9 il a eu envie de rejoindre des amis et a osé
La première manœuvre a consisté à confier ses sentiments à sa meilleure amie.
10 m’intéresser à lui, à lui poser des questions pour Pour la première fois, il constate un écart entre
qu’il retrouve le désir de parler et que ce qu’il ce que sa mère lui dit et ce qu’il éprouve lui-
11 est en train de vivre s’inscrive dans son histoire même : celle-ci lui dit qu’il stagne, alors qu’il
et se problématise. L’énoncé « je m’ennuie tout a le sentiment de changer. Des souvenirs de
12 le temps » commence à se fracturer lorsqu’il moments où il n’était pas que « le suiveur »
évoque son enfance : enfant « précoce », lui reviennent : il a pu, par le passé, prendre
13
extrêmement doué pour les apprentissages des décisions, soutenir son opinion, ce dont
14 scolaires, il a sauté deux classes. Dès cinq ans, il ne s’était jamais vraiment rendu compte. Le
il savait et aimait lire. De manière allusive, il contrôle que j’ai fait m’a indiqué que le patient ne
– 15 –
sait pas encore combien il est resté marqué par maternel, ne prenant pas plus d’initiative pour
ACF / clinique
les paroles de sa mère. Il s’agit donc qu’il s’en ranger sa chambre que pour prendre la parole.
aperçoive pour s’ouvrir à sa propre complexité. L’articulation de ces deux difficultés produit
J’ai donc été vigilante, dans le transfert, à ne pas une ouverture sur sa propre responsabilité
me situer dans l’axe maternel, c’est pourquoi je subjective : « Je me suis souvent laissé porter »,
ne me suis pas montrée intéressée par le récit que j’ai ponctuée ainsi : « Vous vous êtes laissé
de ses démarches pour trouver du travail. porter par votre mère. » Cette interprétation a
marqué un tournant dans le suivi, que le patient
Ce positionnement lui a permis de s’apercevoir a énoncé ainsi : « Je me rends compte qu’il y a
que les paroles maternelles annulent son désir : un énorme problème et que ce problème vient
« Je me rends compte que plus elle me dit : “Tu de moi. Je suis sorti de ma zone de confort.
dois sortir, trouver du travail”, moins j’en ai Maintenant, la difficulté va être de reprendre les
envie. » Ce que j’ai souligné en lui disant qu’en rênes de ma vie. »
effet, ce dont il s’agit, ce n’est pas de trouver
du travail, mais de s’extraire des paroles de sa
mère. 1 Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes
errent », leçon du 11 décembre 1973, inédit.
Suite à cette séance, Lucas obtient un emploi 2 Ibid.
comme livreur de journaux. Satisfait de cette 3 Cf. Lacan J., « Intervention sur le Transfert », Écrits,
avancée qui répond partiellement aux attentes Paris, Seuil, 1966, p. 218-220.
maternelles, il se montre moins accroché à
ses séances. De nouveau, il dit qu’il ne fait
rien, ne s’intéresse à rien. Je lui demande
avec insistance ce qu’il fait de ses journées.
Ses réponses, d’abord sommaires et floues, se
précisent jusqu’à nommer le titre d’un roman
aimé de lui Des fleurs pour Algernon, roman dans
« C’est trop dur
lequel je lui fais remarquer qu’il s’agit encore de
« l’imbécile », de « l’idiot » – identification qu’il
d’être mère »
peut reconnaitre en précisant qu’en effet, il s’est
toujours senti « immature » par rapport aux Patrick Hollender
autres, « un gamin ». Il craint que l’on se moque
de lui et remarque qu’en conséquence, dans la
vie, il part toujours perdant, il est convaincu, à Depuis toujours, et encore aujourd’hui, les
S l’avance, que ce qu’il projette va échouer. Pour enfants naissent sans mode d’emploi : être
la première fois, il se dit que c’est peut-être son mère n’est d’aucune évidence. Chaque
1 attitude qui induit cela, et non la malchance. Il parlêtre pour qui la copule « être mère »
ne veut plus être « celui qui attend ». Il retrouve
2 touche à l’existence rencontre la nécessité
l’envie de lire, se souvient qu’enfant, il aimait
jouer avec les mots et qu’il a toujours été doué
d’inventer un savoir-faire inédit.
3 en langues étrangères, langues qu’il aimait Ici, avec un analyste-partenaire, l’être
comparer. mère d’une femme peut troquer sa jouis-
4 sance fruste, dans la construction d’un
Lors d’une hospitalisation de sa mère, Lucas lien à l’Autre qui s’avère ouvrir un espace
5
se retrouve seul avec son père et parle de lui pour l’intime.
6 comme le fait sa mère. Ce point ne fait pas
question pour lui. C’est une évidence, un mode
7 de défense solide face au réel insupportable Madame X. s’adresse au CMPP pour son
qu’incarne pour lui l’absence de désir paternel. enfant de six ans, dont le mutisme surgit
8 Déranger cette défense et lui faire apercevoir comme un point d’énigme et de perplexité
combien il est lui-même pris dans les énoncés venant suspendre le jugement d’attribution :
9 maternels a été la direction des entretiens « le soir, dans l’ombre, il croit que ce n’est pas
suivants. Je lui ai dit que le mot « idiot » se moi, sa mère ». Karim la regarde intensément.
10 répète, que ce n’est pas un hasard, et que ce mot Son mutisme n’est pas de l’ordre d’un refus
doit avoir une place particulière dans l’histoire quelconque qui signerait un désir dans l’Autre et
11 de sa mère. Il se souvient qu’en effet, celle-ci pour l’Autre, mais il est d’abandon sur le bord
a passé son enfance sous le même toit qu’un du monde, comme indissoluble du « vouloir
12 mourir » de sa mère. Aucune distance, aucun
oncle handicapé, « idiot » et « alcoolique ».
13 écart ne les sépare. Karim est sa présence de vie,
Il remarque que sa mère s’attache à des « l’enfant de toutes mes galères », dit-elle. Mère
14 hommes qui ont besoin d’elle et se rend et enfant ne font qu’un et ont longtemps partagé
compte qu’il répondait lui aussi au fantasme le même lit dans le foyer d’hébergement où ils
– 16 –
ont été accueillis par le CHRS, dans l’attente pas contre les MST ». Cet énoncé la fige
ACF / clinique
d’un logement. aussitôt dans la certitude mélancolique d’un
« je ne supporte plus ma vie » qui commande
Madame X. évoque les mois d’errance et de au surmoi l’inéluctable pente à vouloir se faire
dérive au moment où elle était enceinte de son disparaître. Tout devient difficile : se lever le
fils. Sa grossesse l’a précipitée dans le passage à matin, accompagner Karim à l’école, assumer
l’acte d’une rupture et d’un départ sans adresse. les tâches domestiques... « C’est trop dur
Le voyage dans les paradis artificiels de la drogue d’être mère », dit-elle, sans qu’il soit question
et du marché interlope de la prostitution s’arrête un instant d’envisager de confier Karim à
lorsqu’elle commence à ressentir le réel de la une famille d’accueil. Je lui demande alors :
motilité du bébé dans les enveloppes. Cet objet « Comment une femme peut-elle se protéger
vivant, fécond, encombrant et embarrassant contre les MST si elle est violée ? » Elle répond :
qui l’a arrachée à son pays d’origine, la remue « en fait, c’est parce que je vais toujours dans
et la plonge soudainement dans le plus profond les bras d’un autre quand j’ai fumé beaucoup
dénuement. Car le signifiant « mère » est pour de shit ». Elle me fait part d’un épisode délirant
elle un signifiant « flottant » et indéterminé qui où, déguisée en tenue de gendarme, elle était
ne trouve pas d’accroche dans le symbolique, sortie dans la rue puis avait été emmenée par la
ne faisant que s’échouer dans la répétition d’un police en garde à vue pour avoir porté sur la voie
rapport ravageant à sa propre mère. Elle me publique un uniforme appartenant à l’une de ses
confiera, en dehors de la présence de Karim, rencontres de fortune. Sa position est ironique :
qu’elle ne s’est jamais sentie aimée par sa elle tente une étreinte avec la loi pour en vêtir
mère qui ne cessait de la maltraiter dès qu’elle les insignes dans une incarnation grotesque.
prononçait le mot « maman » : « elle voulait que
tout le monde pense que j’étais sa sœur et pas Je lui parle de ses tentatives d’auto-trai-
sa fille ». Puis rejetée par elle à l’âge de onze tement contre la dureté de la vie et là, elle
ans, elle est confiée à une tante qui, au moment énonce : « à mes enfants, je ne leur ai pas choisi
de l’adolescence, ne peut la protéger d’un cousin de père, alors qui peut s’occuper d’eux ? » Je lui
violent. Celui-ci la frappe, la viole, la séquestre dis que nous allons construire, mais pas sans
et la force à se prostituer. elle, ni sans Karim, d’autres dispositifs qui lui
permettront de rendre sa vie plus supportable.
Elle m’apprend, au fil des rencontres, que Avec son accord, nous organisons pour elle,
Karim a aussi deux petites sœurs qui ont été avec l’assistante sociale de secteur, un premier
placées en famille d‘accueil à sa demande. Elle séjour hospitalier et, en parallèle, la mise en
S souffre d’ailleurs beaucoup de ne pouvoir ni place d’une famille d’accueil pour Karim sur un
les élever ni les éduquer, se reprochant d’être temps provisoire, tout en maintenant pour lui les
1 indigne de sa fonction maternelle, car, dit-elle, entretiens au CMPP. D’autres hospitalisations
« je ne sais même pas qui est leur père ». Elle suivront au rythme des placements en famille
2 maintient cependant le lien en leur rendant d’accueil où pourra s’inscrire en creux le réel
visite régulièrement. d’une séparation qui ne tue pas.
3
L’idée que Karim soit, lui aussi, placé par les Chaque fois, depuis l’hôpital, Madame X.
4 services sociaux la bouleverse, car son fils « est me téléphone pour prendre des nouvelles de
tout pour elle ». Elle pourrait à nouveau devenir Karim et je prends des siennes. Quelques mots
5
la proie d’une jouissance incontrôlable et ouvrir suffisent. À son retour, elle note un mieux-
6 le gaz, comme elle l’avait fait par le passé, alors être de Karim qui s’exprime plus facilement,
qu’il était à l’école. Elle dit : « ce jour-là, j’aurais mais rencontre des difficultés relationnelles
7 pu emporter tout le monde avec moi. Je voulais dans le cadre scolaire, du fait de sa tendance à
partir pour arrêter de souffrir ». Je lui réponds l’affabulation : « il raconte des histoires ». C’est
8 qu’elle a tout de même su protéger son fils qui sur ce signifiant qu’une proposition est faite
l’avait attendue ce jour-là. Nous construisons pour Karim d’aller à la rencontre des autres
9 peu à peu des solutions incertaines et inédites autour d’un travail de thérapie en groupe de
pour la chambre unique qu’ils occupent. L’idée contes, groupe que j’anime avec une collègue
10 d’installer un petit matelas « bord à bord » fait du CMPP. Karim se saisira de cette opportunité
son chemin. pendant un an. Le conte Aladin ou la lampe
11 merveilleuse convoque pour lui des images de
Un jour, elle me sollicite en dehors de prédilection pour les bons et mauvais génies qui
12
la présence de son fils. Elle envisage une se déplacent d’un royaume à l’autre. Le héros
13 hospitalisation pour se soigner, mais la psy- est poussé à inventer ses propres solutions pour
chiatre qu’elle a consultée a, selon elle, refusé s’extraire de l’abandon d’un maître qui le laisse
14 de l’aider en lui disant : « pour vous, tous les dans une grotte, seul au centre de la terre !
mecs sont des violeurs et vous ne vous protégez Indépendamment du groupe, je lui fais l’offre de
– 17 –
venir me parler quand il le souhaite. Entre ces de vocabulaire, au sens où les mots présentent
ACF / clinique
deux espaces, Karim construit l’intime. peu de signification pour lui. Il désire être
« nourri de mots ». Madame X. acquiesce. Elle
Il y a quelque temps, Madame X. a décidé lui sourit, triste de ne pas trop savoir comment
d’accueillir ses trois enfants chez elle l’aider, mais se laisse attendrir par son fils dont
en s’appuyant sur la décision du juge de le regard est devenu plus mobile. Je lui dis avec
l’accompagner dans sa démarche avec une un trait d’humour que c’est là, sans doute, un
mesure d’A.E.M.O. Dernièrement, elle m’a effet de la langue dite « maternelle ».
sollicité pour que je puisse recevoir ses deux
petites filles, et elle a accepté d’être reçue par
la psychiatre du CMPP.
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Au-delà de l’imaginaire et du symbolique : le
ACF / action
ACTION
fracas du réel.
« L’espace de Pour circonscrire ce fracas qui aujourd’hui
« ne l’accroche plus », le sujet aura dû en
l’indicible » passer par la reconstruction du fantasme, où
le signifiant choir « se déclinait de toutes les
Vanessa Sudreau façons ». Du vertige du sujet qui s’efface à la
chute du corps, il n’y a qu’un pas que le fantasme
colmate sur le fond d’un décor : ici, le trottoir.
Le 12 avril 2014, Anne Béraud nous a fait Reste à « traverser cette coagulation
l’honneur de venir à Toulouse donner une fantasmatique ».
conférence dans le cadre de l’ACF-MP. Les tours et détours d’une analyse auront
Alors qu’elle arrivait de Montréal à Paris, permis à ce sujet décidé d’approcher ce nouvel
espace où il rencontre une vérité « pliable à tout
elle n’a pas hésité à sauter de nouveau dans
sens », « une vérité sans vérité ».
un autre avion pour venir jusqu’à Toulouse
nous parler de « ce qui ne peut se dire : du Cette vignette resserrée éclaire avec précision
désir au fantasme ». Ainsi un nouveau pont la fonction d’index du fantasme comme marque
est né à partir de la rencontre avec celle de la position du sujet dans sa rencontre avec
qui a construit, depuis le Québec, le Pont le désir. Là où il rencontre ce point S( A/ ), il
Freudien : un pont sur l’indicible ? rencontre un hors-la-loi dans l’Autre, nous dit
A. Béraud, non au sens d’une transgression,
mais au sens d’un manque corrélatif d’un trop,
Alors qu’elle évoquait les signifiants dont quand ce n’est pas d’un trou. Ce point panique
Lacan faisait usage dans le Séminaire VI pour évoqué par Lacan et rappelé par Dominique
rendre compte de la difficulté du sujet humain Holvoet dans son argument pour le XIIe Congrès
à trouver son être dans le langage, Anne de la NLS1 est une zone de passage pour le
Béraud nous dit « c’est fort les mots ». Cette sujet ; « là où il ne trouve rien », comme le
petite formule qui se glissa dans sa conférence rappelle Anne Béraud, là où il rencontre le sans
subsume à mon sens l’ensemble de son propos. recours, « le fantasme joue pour lui le rôle de
En effet, les mots de Lacan sont « forts » pour support imaginaire ». En bouchant le point de
dire et révéler que l’être de l’homme rencontre faille rencontré, le fantasme occulte ce qui,
dans sa constitution un manque, une absence sinon, pourrait engouffrer le sujet. Ce faisant,
S voire un trou, là où il cherche à s’appréhender. quelque chose se fixe. La fixation est alors en
même temps symptôme et solution ; embarras
1 A. Béraud nous invita à « lire dans le symptôme et satisfaction se jouxtent, brouillant les lignes
le message de désir qu’il recèle » depuis l’écart de partage : là où il n’y a plus de signifiant, il y
2 qui se creuse « entre un désir et le moi qui ne a quand même une coupure, celle que permet
veut pas s’y reconnaître ». l’objet quand il est mis au champ de l’Autre par
3 le sujet.
Le cas d’une analysante qu’elle reçoit depuis
4 douze ans sera fécond pour éclairer « ce désir Alors qu’elle commença sa conférence sur
qui convoque tant de défenses ». la proposition de Derrida « Ce qu’on ne peut
5 Qu’en est-il du réel pour cette femme qui pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais
6 s’abîme dans l’idée que son fiancé aurait une l’écrire »2, A. Béraud nous rappela l’offre en
attraction folle pour une autre femme ? Un forme d’oxymore dont seule la psychanalyse a
7 souvenir évoqué maintes fois en analyse pourrait l’audace : ne pas taire ce qui ne peut se dire.
en donner la clé : à l’âge de six ans, elle voit son C’est à faire les tours et détours nécessaires
8 père embrasser une femme sur un trottoir. Elle autour de cette « vérité pliable » qu’un nouvel
disparaît, aspirée par la scène où elle se réduit espace se déduit, permettant au sujet un nouvel
9 à n’être que pur regard. Un autre scénario usage de lui-même rendu à son désir.
s’imposera régulièrement dans sa cure : elle, ou
10 ses enfants, se fracassent la mâchoire sur un Ainsi, se promener dans « l’espace de l’indi-
angle de trottoir. Dans les deux cas, elle choit cible » dont nous parla A. Béraud n’est pas
11 dans un vertige qui la laisse « bouche ouverte sans évoquer ce que nous disait Christine Angot
sur le souffle coupé ». La scène du fracassement sur France Inter le dimanche 13 avril : « quand
12 sur le trottoir indique l’insistance réelle d’un vous transportez tout ça [les soucis, le bruit, les
symptôme qui pousse à se dire, encore. Son désagréments] dans l’espace fictionnel qui est
13
insistance souligne la dimension inexorable, au- celui de la littérature, c’est extraordinaire parce
14 delà de la présence du père et de l’Autre femme. que tout ça peut se dire dans des phrases et
– 19 –
donc recevoir un équilibre et rien que ça c’est singularité absolue du parlêtre et la satisfaction
ACF / action
un apaisement incroyable ». Mais ce n’est pas qui y est appendue.
une vérité dernière qui se découvre alors dans
l’écriture, car l’écrivain est avisée de ce point,
« l’expérience d’avoir écrit ça sert à rien », cela 1 Ce qui ne peut se dire : désir, fantasme, réel, XIIe Congrès
de la NLS à Gand les 17 et 18 mai 2014.
ne prémunit en rien de la rencontre et de la 2 Derrida J., La carte postale – De Socrate à Freud et
contingence. au-delà, Paris, Flammarion, 1980.
S
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6 Ménil-Hubert-sur-Orne
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14
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tiré à part
[Link]
Un malaise
contemporain
Fabienne Hulak
– 21 –
Isolat versus fusion bout en bout. Tout cet allemand, tout cet hébreu,
tiré à part
ce français, cet anglais, ce slave, ce hollandais, ce
En ce point de réel, producteur de culture, roumain et même ce latin est gagné à l’intérieur
identifions le rebroussement de la sublimation. du yiddish par la curiosité et l’insouciance. Il faut
Par contre, une langue peut constituer un isolat, ... pas mal de force pour maintenir des langues
il se rencontre de nos jours dans le malaise de en cet état »12. Ainsi L. Wolfson retrouve au sein
l’enseignement causé par le communautarisme. du yiddish l’écart recherché qui le sépare de la
voix maternelle, il l’exprime lorsqu’il dit que cet
La psychose à nouveau peut servir de allemand est « de façon peu ou prou appropriée ».
contretype pour éclairer notre enquête. Lacan
constatait qu’une langue peut être un isolat L’isolat est un lieu réservé, celui de l’intra-
hermétique, tel le dialecte corse pour ce « ma- duisible au cœur de chaque langue, son point
lade grave (…) qui faisait (…) jouer à ciel ouvert d’origine en lequel s’oublie d’autres langues,
l’inconscient (…) tout ce qui chez un autre sujet d’où le vertige philologique, son creuset, en le-
eût passé dans le refoulement, se trouvait chez quel se fomente ce délire partagé qu’on appelle
lui supporté par un autre langage, ce langage sa culture.
de portée assez réduite qu’on appelle un
dialecte »8. L’inconscient à ciel ouvert, c’est un Nous pouvons maintenant reconsidérer notre
délire : l’écrit schrebérien peut être considéré parcours alterné entre l’invention folle d’une dé-
comme la traduction de cette langue clôturée fense singulière contre le réel et, à une échelle
par l’autonymie entre code et message, la supérieure, le choix relevant de l’éthique de la psy-
langue-de-fond qui lui vient du dehors. chanalyse en réponse au mouvement de la mondia-
lisation dont le malaise a pour nom globalisation.
Cette fonction de l’isolat est portée au
paradigme chez Joyce. Lacan dit que ce jeu sur Contre l’empire globish, une machine de guer-
l’homophonie translinguistique, reposant sur la re : le dictionnaire des intraduisibles. B. Cassin
lettre tressée par les accidents de l’histoire, est en étend le projet à des espaces géographiques
d’un usage prodigieux qui interroge en soi ce plus étendus.
qu’il en est du langage9.
R. Ertel fait le constat que, dans la mondialisation,
Parvenu en ce point d’une relation à la la marginalité a remplacé la centralité, des popu-
jouissance de son faire, Joyce donne l’appareil, lations de plus en plus nombreuses vont connaître
l’essence, l’abstraction du symptôme. Il est désa- une existence diasporique. Elles vont être ame-
bonné de l’inconscient : nulle interprétation nées à des langues de fusion, dont le yiddish, en
S possible, nul écho avec notre inconscient. Lacan passe de devenir une langue morte inscrite au
nous donne une piste concernant l’approche d’un patrimoine de l’humanité13, devient le paradigme.
1
tel appareil. Dans l’utilisation de l’homophonie,
1 Miller J.-A., Présentation du Congrès de l’AMP, 27 avril
2 Joyce s’appuie sur l’anglais alors que sa langue, 2012, Buenos Aires.
le gaélique, est effacée de la carte, mais il 2 Lacan J., Ornicar ?, 17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 278.
3 en savait quelques petits bouts assez pour 3 Wolfson L., Le Schizo et les langues, Paris, Gallimard,
1970, p. 6 (Préface de Gilles Deleuze).
s’orienter. Il tiendrait donc l’orientation de sa 4 Nennière J.-P., Don’t speak english, parlez globish, Paris,
4 pratique de cet isolat au littoral de la jouissance. Eyrolles, 2011.
5 Cassin B. (sous la direction de), Vocabulaire européen des
5 L’un des moyens défensifs de L. Wolfson contre philosophies. Dictionnaire des intraduisibles, Paris, Seuil, 2003.
6 Cassin B. « Les intraduisibles et leurs traductions.
l’intrusion maternelle consiste à demander à ses Journal de bord », Les transeuropéennes, 2013, p. 1.
6 parents de lui parler en yiddish. Il y a un effet [Link]
7 Lacan J., « L’étourdit », Scilicet 4, Paris, Seuil, coll. le
pacificateur lorsqu’ils accèdent à sa demande.
7 Ce qui l’amène à « modifier certaines du moins
Champ freudien, 1973, p. 47.
8 Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris,
de ses conclusions péjoratives au sujet de ses Seuil, 14 décembre 1955, p. 71.
8 9 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris,
parents »10. Il dit répondre comme d’ordinaire, en Seuil, 2005 p. 166.
9 yiddish ou allemand « modifié de façon peu ou prou 10 Wolfson L., Le schizo et les langues, op. cit., p. 245.
appropriée »11. Le yiddish, langue de ses ancêtres 11 Wolfson L., Ma mère, musicienne, est morte de maladie
maligne à minuit, mardi à mercredi, au milieu du mois de
10 éludée par ses parents, est pour lui un appel au mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan, Le Rayol,
Père mais c’est aussi une langue dite de fusion. Éditions Attila, coll. « Lupin », 2012, p. 245.
11 12 Ertel R., « La permanence du yiddish : introduction au
colloque de l’UNESCO », 2009, [Link]
Pour Rachel Ertel, citant Franz Kafka, le [Link]/[Link]?page=actes. Elle cite donc Kafka F.,
12 yiddish « ne se compose que de vocables étran- « Discours sur la langue yiddish », Carnets, vol. 7, trad. de
gers, mais ceux-ci ne sont pas immobiles au l’allemand par Marthe Robert, Paris, Le cercle précieux,
13 sein de la langue, ils conservent la vivacité et 1957, p. 384.
13 Demande faite à l’UNESCO, 2013, pour la sauvegarde
la hâte avec laquelle ils furent dérobés. Des du Patrimoine Culturel Immatériel sous le nom de
14 migrations de peuples traversent le yiddish de Pourim Shpil. [Link]
– 22 –
Introduction
le dossier LA GUERRE
Gérard Seyeux
– 23 –
tremblement de la pire espèce »2 accompagnée
Avec la guerre,
le dossier LA GUERRE
d’une dégradation physique quasi totale. Son
étude montrait que les individus souffrant de
névroses de guerre présentaient une certaine
où en sommes-nous ?
labilité sexuelle dans la vie civile. Il s’agissait
soit d’impuissants, soit d’hommes qui n’avaient Louise L. Lambrichs1
montré que « peu d’énergie prospective »3 vis-à-
vis de l’autre sexe. Abraham mit l’accent sur le
manque d’intérêt pour la chose sexuelle chez Pour tenter de répondre à cette question qui
les névrosés de guerre. Dans la vie civile, ces n’engage pas que moi – ce qui m’autorise à dire
hommes ne s’intéressaient guère aux femmes. « nous » sans savoir qui souhaiterait s’inclure
Sous les drapeaux, leur impuissance psychique dans ce nous, ils se désigneront eux-mêmes –
n’avait fait qu’empirer. j’évoquerai la seule guerre de notre époque que
j’ai explorée jusqu’à plus soif, une guerre qui m’a
Pour autant, Freud n’était pas convaincu par déroutée du chemin où j’étais engagée – celle
ces hypothèses. Il lui fallait élucider l’énigme du roman – et qui, à partir du moment où j’en
de la répétition des rêves des traumatisés ai découvert et éclairé les mécanismes cliniques
de guerre. En effet, ces rêves se trouvent (au moins dans les grandes lignes), a modifié
en infraction avec la théorie du rêve comme de façon surprenante mes relations avec mes
réalisation de désir. Freud estimait encore qu’on contemporains. Cette guerre, que le langage
manquait de recul relativement aux résultats médiatique et judiciaire a transformée au fil des
thérapeutiques sur le long terme. Cela pouvait ans en « plusieurs guerres », comme pour ne
toujours servir à combattre les résistances pas penser ce qu’il en était ; cette guerre qui a
des médecins à l’endroit de la psychanalyse donné lieu à la création de divers néologismes,
en diffusant les principales notions de la comme pour éviter le seul terme qui la qualifiait
théorie psychanalytique des névroses, mais et dérangeait bien des idées reçues (je veux
contrairement à ses collègues, Freud avait parler du concept de « génocide », issu de la
compris que ces névroses ne répondaient pas Deuxième Guerre mondiale ; il n’aura donc pas
au modèle de l’hystérie. Elles étaient bien plus suffi de créer ce concept pour que le réel qu’il
proches de la mélancolie, puisqu’en cas de prétend désigner soit perçu d’emblée, et pensé
guerre, l’ennemi n’est pas qu’à l’extérieur, il est dans sa dimension à la fois d’imprescriptibilité
à l’intérieur du combattant sous la forme d’un et de spécificité), cette guerre, nommée un peu
alter-ego qui pousse le sujet au sacrifice et à rapidement « la guerre de Yougoslavie », je ne
la mort, remarquait-il. La perte du sentiment sais plus à vrai dire comment la nommer, tant
S sa dimension européenne voire mondiale me
de la vie et la douleur morale éprouvées par
1 les traumatisés de guerre étaient l’indice qu’il paraît patente, sans empêcher d’autres que
s’agissait davantage d’un déchaînement du moi de la penser et, ainsi, de se penser comme
2 narcissisme mortifère et non pas d’une névrose sujets de cette histoire.
de conflit.
3 Même si la plupart souhaitent ne plus en
Ce furent ces considérations qui portèrent parler (les médias se taisent, les intellectuels
4 Freud à convoquer les traumatismes de guerre aussi, ou répètent ce qu’ils disaient déjà il y a
dans son célèbre article sur l’Au-delà du principe vingt ans), le moment paraît venu de faire le
5 point. Où en sommes-nous avec cette guerre-
de plaisir. Il s’agissait d’un jalon décisif dans la
voie vers un réel au-delà de l’Œdipe. là qui fut, plus que toute autre aujourd’hui,
6 la nôtre ? Pour nombre d’Européens, elle
appartient au « passé ». Pour les populations
7 locales, elle reste actuelle. Marqués à vie ils
1 Sokolowsky L., Freud et les Berlinois – Du congrès de Bu-
dapest à l’Institut de Berlin, 1918-1933, Rennes, PUR, 2013. sont, dans leur chair qui ne trouve pas les mots
8 2 Abraham K., « Contribution à la psychanalyse des né-
vroses de guerre » (1918), Développement de la libido,
pour se dire, face à des Européens qui parlent
9 Œuvres complètes, 2, Payot, Paris 1966, p. 174. comme s’ils n’avaient plus rien à en apprendre
3 Ibid., p. 175. et ont décidé qu’il fallait se réconcilier. Les
10 conditions sont-elles réunies ?
– 24 –
Serbie (sauf exceptions) et de Republika Srpska
Sur L’envers du décor
le dossier LA GUERRE
sont aussi dans le déni de l’agression qu’ils ont
fait subir aux « autres », tandis que les jeunes
de Republika Srpska continuent d’apprendre de
(ou l’art de la guerre
leurs pères et maîtres qu’ils ont été victimes d’un toujours recommencée)1
génocide. La confusion psychique est radicale et,
sans doute, irréparable. À Vukovar, les dernières
Yves Depelsenaire
commémorations ont donné lieu à des actes de
violence consécutifs au fait que les agresseurs,
LM – Le projet de votre livre est de montrer
non désignés comme tels par la justice pénale
internationale, ont entrepris de remettre le comment, à travers la représentation de
cyrillique à l’honneur. La faillite de l’ONU, la guerre, des œuvres très diverses nous
qui n’a pas empêché la politique génocidaire aident à l’intelligibilité de notre monde.
entreprise par Milosevic, s’est reproduite, de
façon déplacée là encore, dans les tribunaux Vous écrivez que : « Ce qui est en cause
pénaux internationaux qui n’ont pas su – même dans les représentations de la guerre est
si les images en avaient été divulguées dans ce qui unifie opacité du réel et opacité
toute l’Europe – distinguer entre agresseurs traumatique de la jouissance. C’est ce
et agressés. Pendant vingt ans, nos États qui fait de celle-ci l’objet électif de tant
démocratiques ont payé pour que cette justice de littérateurs et d’artistes qui ont saisi
pénale internationale, supposée se prononcer
dans la guerre un prisme à travers lequel
sur une politique génocidaire désormais avérée,
s’appréhende ce troumatisme, selon le
renvoie dos à dos agresseurs et agressés.
mot forgé par Lacan. La guerre est réelle,
Le déni engendrant le déni, la Serbie a traduction la plus patente de la pulsion de
attaqué en justice la Croatie pour génocide. mort ». Pourrait-on alors, comme l’a fait
Certains diront « c’est le monde à l’envers ». En Foucault, renverser d’une autre manière
effet. À ceci près que c’est logique. Le procès l’adage de Clausewitz « La guerre est la
est en cours. Que dira-t-il ? Nous verrons. En continuation de la politique par d’autres
attendant, puisque la Croatie fait désormais moyens » en proposant : « La psychanalyse
partie de l’Union européenne, « nous » sommes est la continuation de la guerre par d’autres
accusés de génocide. Je ne vois pas que cela moyens », afin d’essayer de savoir dans
fasse la une de nos journaux. Il va donc falloir quelle mesure on pourrait considérer la
S se décider, enfin, à penser ce qui s’est passé et
psychanalyse comme un combat, tant sur
pourquoi. Sortir du déni pour éviter de bafouer
le plan éthique que sur le plan politique et
1 les victimes, et refuser de les confondre avec
leurs agresseurs. Et pour cela, ouvrir largement épistémique ?
2 le débat en tentant – et c’est le plus difficile –
d’éviter les polémiques stériles. Yves Depelsenaire – Votre question est vaste.
3 J’en traite quelques aspects dans mon livre, en
Nous sommes, aujourd’hui, accusés de mettant mes pas dans ceux d’un certain nombre
4 génocide. Savoir cela. Tenter de penser d’artistes, qui nous font mieux apercevoir
pourquoi. Et pourquoi personne n’en parle. l’envers du décor de la civilisation, un envers
5 topologiquement indissociable de son endroit
Voilà où, avec cette guerre, nous en sommes. comme sur la bande de Moebius.
6
Dans le règne animal, il est des combats
7 de groupes, des luttes pour la survie ou pour
1 Louise Lambrichs est l’auteure de Le cas Handke,
conversation à bâtons rompus, éditions Inventaire/ des territoires. Mais il n’y a pas de lutte pour
8 invention, Paris, 2003, et de Nous ne verrons jamais
le pouvoir, pour asservir d’autres espèces ou
Vukovar, éditions Philippe Rey, Paris, 2005. Ces deux
9 livres sont dédiés à la question de la guerre en ex- d’autres populations. Pas de « culture » de la
Yougoslavie. guerre, de science ou d’art de la guerre, pas
10 d’histoire de la guerre. Rien de ce qui inscrit la
guerre dans une geste telle que les humains
11 l’ont composée, interprétée, mise en œuvre
depuis l’aube de l’humanité.
12
Le parallèle avec le règne animal permet
13 de mieux saisir cette évidence désagréable : la
guerre n’est pas à la périphérie de la civilisation,
14
– 25 –
elle n’est pas son dehors, elle en est une pièce de la réalisation de l’Esprit. Au vingtième siècle,
le dossier LA GUERRE
constitutive. Elle est institution humaine par elle devenait sa propre fin avec le nazisme. Avec
excellence. la bombe atomique, nous passons dans une
ère où la guerre peut sembler si risquée pour
La psychanalyse est un combat dans la mesure l’humanité qu’elle trouverait une limite forcée.
où la guerre est à l’œuvre dans l’inconscient lui- Rien n’est moins sûr. La guerre ne fut jamais
même. Quand Freud théorise la pulsion de mort plus facile puisqu’il suffit désormais de presser
au lendemain de la première guerre mondiale, sur un bouton pour déclencher l’apocalypse.
que fait-il d’autre, en effet, sinon enraciner la Hitler n’eut pas hésité à commettre ce geste.
guerre dans l’inconscient ? Triomphe de la technique, qui n’est pas sans
angoisser les savants eux-mêmes.
On l’a souvent souligné : Freud s’accrochait
à l’idée que les « progrès » de la civilisation En 1914, Freud n’en est cependant pas à
constituaient le seul rempart contre la guerre. soupçonner de telles conséquences. Il imagine
Dès 1914 cependant, il note combien facilement encore un retour heureux des combattants, re-
volent en éclats toutes les valeurs morales et trouvant leurs proches, et la guerre promptement
tous les interdits sociaux en temps de guerre. renvoyée par chacun aux oubliettes. Il exprime là
Il ajoute : « Lorsqu’une décision aura mis fin bien évidemment le vœu de voir bientôt revenir
au sauvage affrontement de cette guerre, sains et saufs du front, ses deux fils mobilisés.
chacun des combattants victorieux retournera Quatre ans plus tard, les grands traumatisés de
joyeux dans son foyer, retrouvera sa femme et guerre et leurs cauchemars répétitifs lui font
ses enfants, sans être occupé ni troublé par découvrir un nouveau réel clinique.
la pensée des ennemis qu’il aura tués dans le
corps à corps ou par une arme de longue portée. Si le développement de la civilisation
Il est remarquable que les peuples primitifs qui scientifique ne nous protège nullement de la
vivent encore sur terre, et sont certainement plus guerre, c’est aussi que celle-ci représente
proches de nous que de l’homme des origines, un mode de retour dans le réel de ce que
ont sur ce point un comportement différent, ou la science rejette, à savoir l’incalculabilité
l’ont eu tant qu’ils n’avaient pas subi l’influence foncière de la jouissance. Dans la guerre, la
de notre civilisation. Le sauvage – Australien, jouissance se manifeste pleinement en ceci,
Boshiman, Fuégien – n’est nullement un meurtrier notait Lacan, que « si la victoire d’une armée
impénitent ; lorsqu’il revient vainqueur du sentier sur une autre est strictement imprévisible, c’est
de la guerre, il n’a pas le droit de pénétrer dans que du combattant on ne peut pas calculer la
S son village ni de toucher sa femme avant d’avoir jouissance. Que tout est là, enfin : s’il y en a qui
expié ses meurtres guerriers par des pénitences jouissent de se faire tuer, ils ont l’avantage »3.
1 souvent longues et pénibles. On est actuellement
amené à expliquer cela par sa superstition ; le Cette jouissance fait aussi retour dans
2 sauvage craint encore la vengeance des esprits l’économie de la guerre. Celle-ci est l’objet d’une
de ses victimes. Mais les esprits des ennemis planification parfaitement rationnelle, mais dont
3 abattus ne sont rien d’autre que l’expression de on peut mieux saisir le versant insensé dans les
sa mauvaise conscience relative à son crime de propos, épinglés par G.W. Sebald, d’un aviateur
4 sang ; derrière cette superstition se cache une américain ayant participé aux bombardements
part de délicatesse morale qui s’est perdue chez sur Hambourg et Dresde. À la question de savoir
5
nous hommes civilisés.»2 si un raid aurait pu être annulé au cas où des
6 drapeaux blancs eussent été hissés sur la ville,
Il y a dans cette page une réponse anticipée au il répond : « Les bombes sont une marchandise
7 « Pourquoi la guerre ? » de sa correspondance chère. On ne peut tout de même pas les jeter
avec Einstein. En définitive, les « progrès » de en rase campagne, alors qu’à la maison leur
8 la civilisation se payent d’une perte sur le plan production a coûté tant d’effort. »4 Le réel en
de la moralité, plutôt que d’une avancée. Est-ce cause dans la guerre moderne tient aussi à ce
9 pour cette raison que les guerres modernes sont type de comptabilité folle.
devenues les plus meurtrières ? En vérité, nous
10 ne sommes ni meilleurs ni pires que nos ancêtres.
1 Depelsenaire Y., L’envers du décor (ou l’art de la guerre
Mais nous sommes assurément devenus plus
11 savants. La guerre, champ d’expérience rêvé
toujours recommencée, éditions Cécile Defaut, coll. psy-
ché, Paris, 2014.
pour la science, n’en est que plus facile. 2 Freud S., « Considérations actuelles sur la guerre et
12 la mort », in Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque
Payot, Paris, 2001, p. 34.
13 C’est moins en effet la possibilité de la guerre 3 Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes
qu’il importe d’examiner que sa facilité. Joseph errent », leçon du 20 novembre 1973, inédit.
4 Sebald G.W., De la destruction comme élément de l’his-
14 de Maistre la portait au compte de la fureur toire naturelle, Actes Sud, Arles, 2004, p. 73.
divine. Hegel en faisait le moteur de l’Histoire et
– 26 –
seuil de trouver sa place, dans un monde qui se
CPCT / action
ACTION
dérobe à ses espoirs.
Le temps de
Elle a une petite expérience de quelques
la consultation semaines dans une grande entreprise, mais ses
compétences en design de l’objet ont vite tourné
Véronique Herlant court, rabattues sur une simple mise en œuvre
fonctionnelle, où il s’agissait moins d’habiller
l’objet que d’assurer son packaging : le rendre
Une consultante reçoit un sujet pour transportable. Il lui semblait que si l’objet avait
qui elle fait résonner la polysémie de sa place, déterminée par les standards de
la langue. Le sujet consent, presque à l’Autre, elle, en revanche, n’en avait pas, sauf à
se ranger sous le même anonymat : également
son insu, à cet usage du langage que lui
déplaçable, interchangeable, dans les cases
propose la psychanalyste. C’est là un
toujours plus raffinées de la division du travail.
accueil bien particulier qui est proposé Sans comprendre l’angoisse qui la poussait,
au CPCT. Nous sommes ici au plus près de elle avait mis fin prématurément au contrat,
ce qui fait, citons l’auteur, « la subversion s’éjectant d’elle-même de ce qu’elle avait
de notre institution, celle qui autorise le pourtant appelé de ses vœux.
discours analytique ».
Lorsque, conseillée par une psychologue
du travail, elle s’adresse au CPCT, elle vient
Il arrive que la consultation, premier temps justement de répondre à une proposition
de rencontre d’un sujet avec le CPCT avant d’emploi. Elle repère comment des signifiants
l’engagement dans un traitement, soit l’occasion importants pour elle, en lien avec son histoire
d’une énonciation particulière. Un petit écart se familiale, sont présents dans cette nouvelle
fait jour, entre l’intention, souvent portée par opportunité. C’est un lieu à « dimension
les signifiants de l’Autre, avec laquelle le sujet humaine » dit-elle, on y privilégie le savoir-faire.
s’adresse au consultant, et ce qui se découvre Je fais résonner ce qu’elle souligne : pour elle,
alors : la possibilité d’une parole inédite. Sen- le travail passe par cela, un certain rapport
sible dans l’atmosphère de cet entretien inau- à l’œuvre, dans lequel le corps est engagé,
gural, parfois très discret, ce petit écart fait à l’envers de l’interchangeabilité où elle se
naître quelque chose de nouveau, dont il ne sentait réduite, passivée, le corps machinisé.
S sera parfois plus question. Les deux temps L’analyste souligne et encourage discrètement
consultation-traitement peuvent recueillir ce le style contre l’anonymat au fondement de
1 petit écart, lui donner la valeur d’un fait de la plainte, sans laisser la jeune femme toute
discours. à la satisfaction de celle-ci. Le style, c’est la
2 réponse du sujet à ce qui ne s’articule pas entre
La jeune femme que je reçois ce jour-là le corps et le langage, et de ce fait, appelle une
3 exprime l’empêchement qui la surprend, malgré certaine invention : pas de package pour traiter
elle, quand elle est à son travail : sous le regard la jouissance inarticulable. Cela fait tourner le
4 de l’Autre qui la commande : elle perd ses « Ce n’est pas moi », vers un autre savoir, à
moyens, se sent paralysée, sans personnalité, supposer, incluant la responsabilité du sujet et
5 alors même qu’elle se montre active et marque la temporalité d’un moment particulier.
6 entreprenante dans la vie. « Je suis paralysée,
dans ma bulle, je ne vois plus rien, je suis un Si l’analyste sait respecter l’habillage signi-
7 automate. Pourtant, je ne suis pas comme ça, fiant avec lequel la jeune femme enveloppe
ce n’est pas moi, je ne me reconnais pas. » Je son nouvel espoir « il suffit », nous dit Lacan
8 saisis au vol : « Ce n’est pas vous ! » dans le Séminaire …ou pire, « que l’analyste
« Ce n’est pas moi » reçu par l’analyste dans sa fonction ne sache pas […] en corps […]
9 devient la modalité minimale qui donne son lest en recueillir assez […] »1 de ce côté-là ; ce qui
au corps comme à la parole : « C’est bien vous l’oriente, plutôt, est ce qu’elle dit du laisser
10 qui le dites, vous qui êtes là ». tomber où la précipite l’expérience de ne pas
être attendue par l’Autre. Elle a sûrement déjà
11 La jeune femme vient de terminer ses un peu sa petite idée, pour venir présenter sa
études, hautement qualifiées dans un domaine question ainsi, mais il dépend de l’analyste
12 qui requiert des compétences artistiques. Le que cela ne se referme pas. Cela suppose sa
« travail », pour l’instant, c’est essentiellement présence, sa disponibilité à la contingence, et,
13
sous la forme de « stages » qu’elle en a l’expé- pourquoi ne pas le dire comme ça, une certaine
14 rience. Ballotée de-ci de-là, elle est toujours au innocence, c’est-à-dire une écoute sans préjugés
– 27 –
sur ce qui est énoncé, une manière de se tenir au cœur du battement de l’accueil, fait passer
CPCT / action
au ras du réel. Parce que rien, ni protocole, ni la rencontre au transfert sur le lieu. Nous faire
bonne intention, ne peut permettre de présager à ce désêtre, nous dit Lacan, d’être le support
ce qu’il adviendra de deux présences, de leurs au point tournant − en corps. Alors, ce qui peut
conséquences. Ce moment fait d’une rencontre « naître de dire, de dire qui soit interprétant
la possibilité d’être attendu, quelles que soient […] »2, aura sa chance.
les modalités de la demande du sujet. C’est très
enseignant pour notre clinique, particulièrement L’organisation de l’accueil en deux temps,
avec les sujets débranchés de l’Autre, qui ne consultation-traitement, n’est pas propre au
se sentent plus attendus par personne depuis CPCT. Bien des lieux fonctionnent ainsi. Ce
longtemps. qui est plus inédit, c’est la manière de poser,
d’emblée, l’acte analytique au cœur de l’offre
Ce petit tournant s’est inscrit. À la fin de de rencontre, en contrevenant à la division du
l’entretien, elle constata, non sans surprise, travail habituelle dans les institutions, et à son
qu’elle n’avait pas évoqué les autres soucis idéal progressiste. C’est ce que fit entendre cette
de sa vie, ceux qu’elle avait cru premiers. jeune femme, la subversion de notre institution.
Nous n’avions parlé que du travail, elle ne Celle qu’autorise le discours analytique.
s’attendait pas à cela. Elle s’inscrivit sur la liste
d’attente du CPCT et « partit gaiement vers mon
oubli », comme dit Brassens dans la chanson. 1 Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil,
2011, p. 232.
Bientôt, elle commencerait le traitement avec 2 Ibid., p. 235.
un collègue. Oubli ?... Ceci pour souligner la
délicate manœuvre, qui, dans ce moment de gap
S
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
– 28 –
arts & lettres
par aspirer.
4 Comment se fait-il que Sylvain, dans cette
impasse, parvienne à changer l’obéissance à
5 Ce récit, tout en scansions qui poussent son père en désir d’affirmer sa singularité ?
chaque spectateur à élaborer pour son propre D’autant qu’il sait que son père sera arrêté et
6 compte les problèmes mis en scène, ouvre avec mis en prison s’il le quitte. Par petites touches,
délicatesse et profondeur les questions de la le film montre comment un jeune adolescent
7 paternité et de l’adolescence avec l’éclairage de qui d’abord fait corps avec son père, désire
la vie inconsciente. Père toxique ? Attrait pour s’affranchir du mensonge permanent auquel
8 un père qui les a rendus complices de sa volonté celui-ci l’a assigné. Il s’achemine vers le désir
de transgression ? Adolescents en identification de vérité et le désir de savoir, soit vers ce qui
9 forcée à leur père, en rupture de ban, rebelles ? prévaut dans le processus analytique.
Leur vie n’a pas manqué de grandeur – leur père
10 les éduque, les instruit, les forme à toutes sortes Quels sont les jalons de ce parcours ? Cela
de disciplines, leur apprend à se débrouiller
11 commence par la mise à mal par les fils – lors
comme peu en ont habituellement l’occasion – des conversations au cours des repas – des
12 mais c’est une existence en vase clos qui devient idéaux du père, idéaux qui ne les emballent plus,
un piège dont l’aîné s’échappe en disparaissant, d’autant qu’ils sont devenus des ritournelles.
13 tandis que Sylvain, le plus jeune, ne veut pas Puis c’est le désir de rencontres, le désir
abandonner son père aux abois, à bout de amoureux qui subvertit l’épopée partagée avec
14 course ; il reste avec lui, le soutient contre son le père. Des détails permettent de percevoir
– 29 –
comment cette subversion a été possible pour premier temps de l’Œdipe, puis après avoir été
arts & lettres
le plus jeune : il se souvient de la vie qu’il avait un père du deuxième temps de l’Œdipe, le père
aimé partager avec ses parents lorsqu’il était qui prive, certes sur un mode radical, excessif,
tout petit, il a en tête un souvenir de l’intimité a finalement été le père qui dit oui, en faisant le
heureuse qu’il avait furtivement ressentie entre don de sa parole comme libératrice : « Tu es un
eux, il aime que son père lui raconte les bons type bien ! Dis à Gilda que tu reviendras », et fait
moments qu’il a vécus avec sa femme, avant le ainsi la preuve de sa puissance.
drame qui les a opposés jusqu’à se battre pour
la garde des enfants. Malgré ce tournant brutal
qui a pris un tour extrême, avec un effet de 1 Vous pouvez voir la bande-annonce du film sur ce
lien : [Link]
ségrégation, Sylvain a gardé la marque indélébile 2 Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du
des signifiants de sa petite enfance, qui ont 21 janvier 1975, in Ornicar ? n° 3, Paris, mai 1975, p.107.
donné forme à l’émergence de son désir, qui
l’ont structuré. Son inconscient les lui restitue
pour forger son propre destin, lui permettant
de jouer sa partie. En effet, comment aurait-il
pu sortir de l’impasse s’il n’avait pas éprouvé ce
que Lacan énonce à la fin de son enseignement,
Le cinéma de Steve
dans son Séminaire « R.S.I. » : « Un père n’a
droit au respect, sinon à l’amour, que si le dit
McQueen : un réel
amour, le dit respect, est père-versement violent et pénible
orienté, c’est-à-dire fait d’une femme, objet a,
qui cause son désir. »2 Non seulement le fils a Damien Botté
des souvenirs dans ce sens, mais son père, en
racontant avoir aimé être en résonance avec
l’amour de la vie de sa femme, témoigne que
son désir avait été primitivement causé par elle,
se livrant ainsi comme homme de désir plus que
comme modèle d’identification.
– 30 –
idéaux et, donc, ne cédant rien sur leur désir. l’analyse historique du fonctionnement complexe
arts & lettres
La violence est omniprésente : maltraitances de la jeune démocratie américaine qui utilise
physiques, humiliations psychiques, corps des moyens illicites pour que l’abolitionnisme
décharnés par l’arrêt de l’alimentation. La vision soit voté. Steve McQueen, lui, procède plutôt
de ce film reste une expérience pénible et c’est par l’intermédiaire d’une monographie, celle
ce qui, aujourd’hui, peut ressembler à la marque de Solomon Northup, noir, père de famille,
de fabrique de ce jeune réalisateur. violoniste, intégré et respecté dans l’État de
New York où il vit. Enlevé et vendu à un récoltant
En effet, son second opus, Shame (2011), est de coton en Louisiane (joué par Fassbender),
tout aussi difficile à regarder, où son comédien cet homme libre se retrouve esclave à la solde
fétiche, Michael Fassbender incarne à lui tout d’un maître qui détient sa vie entre ses mains.
seul ce que Pierre-Gilles Guéguen nommait Le talent du réalisateur est de ne pas tomber
la « Galaxie des Uns tout seuls »1 : Brandon dans le manichéisme entre le bon esclave et
est un sujet contemporain dont le mode de le méchant bourreau. L’intérêt du film, au-delà
jouir, entièrement tourné vers la jouissance de l’esthétisme des images, est de nous faire
masturbatoire ritualisée, lui permet de tenir entrer, toujours de manière pénible, dans ce que
dans le monde. En effet, « le priapisme du Lacan pouvait dire de la dialectique du maître et
personnage est une solution complexe et fragile de l’esclave quant au désir. Les esclaves, actifs
qui fait partie d’une psychose ordinaire »2. À par leur travail, savent ce qu’ils désirent : pour
nouveau, les images sont crues, violentes, Patsey, mourir sans pouvoir passer à l’acte et
déstabilisantes. Il faut s’accrocher pour traverser s’en remettant, en le suppliant, à un petit autre ;
cela, mais la fin nous permet d’entrevoir, par un pour Solomon Northup, tout faire pour survivre.
jeu incroyable de Fassbender, que la jouissance Alors que le maître, passif, lui, ne sait pas ce
est autant du côté du principe de plaisir que du qu’il désire et devient l’esclave de ses esclaves.
principe de déplaisir, et que le désir peut court- Dominé par ses pulsions sexuelles, il ne sait que
circuiter la jouissance si l’amour commence à faire avec la jeune noire, objet de ses désirs. Il
pointer son nez. l’adore et la détruit, il jouit d’elle ou la fouette, la
laissant pour morte.
La dernière livraison de Steve McQueen,
12 Years a Slave, Oscar du meilleur film 2014, Ce film est à couper le souffle, là où le talent
reprend la même recette, dérangeante, où la du réalisateur nous conduit à nous obliger à voir
violence des images, sans être doloriste, laisse ce qui jusque là était indicible. Encore une fois,
des marques sur le spectateur. Le réalisateur comme avec chacun de ses films, l’expérience
S se différencie, dans l’appréhension de ce est désagréable mais nécessaire si l’on accepte
thème de l’esclavagisme, de deux autres films de se confronter à un bout de réel.
1 récents sur le même sujet : Django Unchained
(2012) de Quentin Tarantino et Lincoln (2012)
2 de Steven Spielberg. Si le premier peut allier 1 Guéguen P.-G., « New York, New York, Galaxie des Uns
tout seuls », Lacan Quotidien n° 119, 19 décembre 2011.
le comique et le tragique sur le sujet brûlant 2 Ibid.
3 de l’esclavagisme, le second est plutôt dans
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– 31 –
« Ne le répète jamais » : telle est l’injonction
« Quand on écrit on
événements
de la grand-mère, au chapitre 21. Le trauma
est un peu chinois »1 vient de la langue, au-delà de l’évènement. Et
voilà qu’un livre s’écrit sur la répétition, un livre
dont le titre est Encore et jamais. « L’angoisse,
Christelle Arfeuille
c’est du perdu, du perdu qui perdure, qui fait son
trou... Si je n’avais rien perdu, je n’aurais pas à
Camille Laurens fut
répéter. »3
l’invitée de l’ACF Voie
Domitienne pour un
C. Laurens aime la musique des mots.
entretien autour de
Bercée dans les bras de la langue et de
son dernier livre,
la littérature classique, elle aime aussi la
Encore et jamais. La
langue contemporaine, la langue des jeunes.
nécessité de l’écriture
Contrairement à la réalisatrice Sophie Fillière
la confronte au bien
qui écrit ses dialogues dans un style minimaliste,
dire.
qui joue avec la coupure, mais qui écrit à partir
Quelques éclats se
d’images, elle n’écrit pas pour voir, elle écrit
sont déposés, qu’une
pour entendre, pour le plaisir des sonorités.
plume alerte a
Elle emporte partout avec elle quelques vers de
recueillis pour
Racine, qu’elle se récite souvent.
la LM.
Camille est venue nous parler de l’écho
de la langue dans le corps, témoigner d’une
S’il n’est pas un artiste, le psychanalyste peut nécessaire solitude pour écrire et du nouage
parfois s’en enseigner. L’écrivain nous indique amour, écriture, cure analytique.
la façon dont le langage s’appareille pour dire
1 Laurens C., Encore et jamais, Paris, Gallimard, 2013,
une jouissance. Camille Laurens est venue nous p. 141.
dire son rapport à l’écriture. Cela a commencé 2 Au cours de cet après-midi qui eut lieu à Montpellier
dans l’enfance avec la reproduction. D’abord le 29 mars dernier dans le cadre de la préparation du XIe
congrès de l’AMP « Un réel pour le XXIe siècle », François
elle recopie des phrases écrites par d’autres. Leguil fit une conférence intitulée « Le réel, la lettre et la
Puis vint le temps du choix d’un pseudonyme, castration ».
rendu nécessaire pour l’histoire du premier 3 Laurens C., Encore et jamais, [Link]., p. 141.
roman, premier d’une série de trois. La perte
S de son premier enfant, mort deux heures après
la naissance, produisit un temps de bascule.
1 L’écriture s’impose, elle écrit des bouts de
2
phrases sur des bouts de papiers, « des bouts
de rien », dit-elle, pour continuer à vivre. À
Échos de Cahors
3
partir de là, la nécessité d’utiliser le je dans ses à cœur ouvert
livres s’impose. La contingence du réel est
partie prenante de l’écriture.
4 Dominique Szulzynger
5 François Leguil pointe que « le réel du
Nous rendre sensibles à la dimension de
traumatisme excède ce dont le sujet ne peut se
l’inconscient « à ciel ouvert », tel fut, sous
6 souvenir, donc ça se répète »2. Elle écrit pour ne
l’impulsion de Michèle Dufour, le pari tenu
pas répéter.
7 Le livre commence par une butée, un ratage. et réussi à Cahors, le samedi 26 mars.
Elle n’arrive pas à « écrire l’écrire » et dit : Pendant la matinée, Jean-Pierre Rouillon
8 « j’écris encore et jamais». L’équivoque résonne. et Bernard Seynhaeve ont animé une
Ça ne cesse pas de ne pas s’écrire. discussion à partir des présentations de
9 Judith Zabala et Gilles Dufour. Les deux
10
Dans cet essai intime, C. Laurens traite, à sa exposés restituaient la dimension intime
façon, de la répétition, de ses pouvoirs et de ses de chaque sujet, la particularité de son
fonctions. La répétition dans son existence, dans symptôme.
11
sa famille, dans son métier d’écrivain, dans l’art,
12 dans les chansons, les poèmes qu’elle aime.
Elle connaît cet affect qui ne trompe pas et L’après-midi : voir ou revoir À ciel ouvert et
13 ne se répète pas mais qui est toujours et encore découvrir en chair et en os Mariana Otero nous
là, dans la vie et dans le livre : l’angoisse. Elle parler de son film. Soit l’histoire d’une question
14 parvient à s’y habituer. « qu’est-ce que la folie, que nous enseigne
– 32 –
t-elle ? » et comment en rendre compte ? intervenants s’adressent à eux, ou aux murs à
événements
Rien n’était écrit. En effet, Bernard Seynhaeve l’occasion. Cette douceur, Mariana Otero nous la
n’accepta pas immédiatement la présence des rend sensible en « cherchant à voir l’indicible, ce
caméras auxquelles en première intention, il qui se révèle au-delà de l’apparence » à partir de
était opposé. Mariana pour sa part n’avait pas la coupure de son regard qui interprète l’image.
prévu de filmer les enfants... Donc, ce film est
un film de rencontre. D’abord celle de ces deux Répondant aux questions de la salle, B.
protagonistes, mais aussi celle de Mariana Seynhaeve nous a lui aussi parlé de sa pratique :
avec l’institution du Courtil et sa pratique de la c’est un homme de respect. Respect du
psychanalyse appliquée, avec ses intervenants, symptôme de chaque enfant, respect du désir
les enfants. Cette rencontre, elle a su la faire des intervenants, respect pour la souffrance des
nôtre. Mariana nous convie à la découverte. De parents, pour les questions et les trouvailles de
ce film-invitation, si je ne devais retenir qu’un chacun. Ce respect indique un certain savoir
seul signifiant, ce serait celui de douceur. Malgré sur la brûlure du réel… oserai-je la formule
les cris, la prégnance des effets de jouissance « respect du réel » ?
auxquels ces enfants sont aux prises, beaucoup
de douceur se dégage dans la façon dont les
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Un paradoxe politique
une thèse décidée
François Regnault
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savoir lire sous la plume d’auteurs que le conservateurs plutôt que les progressistes (et
une thèse décidée
petit-bourgeois tiendra seulement pour des Freud, dit Lacan, n’était pas progressiste !).
réactionnaires, le génie d’une pénétration politi- Marx lui-même se promettait, dit-on, après Le
que sans exemple. Capital, d’étudier Balzac en détail.
Rappelons-nous « Lénine critique de Tolstoï »,
si bien analysé dans un article de notre camarade Dirai-je que nous en sommes là, et que
Pierre Macherey en 19656. tout gouvernement qui commence par avoir la
Il est vrai que selon Lacan, si l’intellectuel finance dans le collimateur lui tend ensuite une
de droite est un valet (knave), l’intellectuel de main fragile et généreuse, au grand dam de
gauche est un bouffon (fool), et qu’en collectivité, ceux qui devront crier dans les rues à la trahison
ils en viennent à échanger leurs fonctions. de leurs rodomontades : « Ce qui me fait le
L’intellectuel, mais non pas l’artiste ! plus jouir, je l’avoue, dit Lacan, à propos des
hebdomadaires [de gauche] qu’il est censé lire,
Dans Le Curé de Village, d’ailleurs, Balzac met c’est la face qui s’y révèle de canaillerie collective
dans la bouche du Juge et du Curé une analyse – cette rouerie innocente, voire cette tranquille
épouvantable de la Monarchie de Juillet, qui impudence, qui leur fait exprimer tant de vérités
revient à célébrer le droit d’aînesse, à déplorer héroïques sans vouloir en payer le prix. Grâce
la disparition de la grande propriété héréditaire à quoi ce qui est affirmé comme l’horreur de
et à vanter la politique de Charles X ! Et pourtant, Mammon à la première page, finit à la dernière
c’est au nom de cette position archi-légitimiste, dans les ronronnements de la tendresse pour ce
qu’il souhaite le développement de l’industrie, même Mammon. »8
celui des chemins de fer, l’avènement d’une
société moderne, et qu’il aperçoit la naissance Ah ! si un autre monde était possible ! un
d’une idéologie « sociale », et, de proche en alter-monde.
proche, le triomphe assuré du capitalisme, et Hélas ! Leibniz nous a démontré que le monde
la souveraineté désormais de la spéculation et réel était le meilleur des mondes possibles, au
des affaires ! Comme le dit le jeune escroc de la prix de démonstrations tout de même assez
Brive, dans Le Faiseur : « Avant 1789, on se disait sophistiquées, mais qui valent d’être méditées.
économiste ; en 1805, on était libéral. Le parti de
demain s’appelle social. »
1 Balzac H., L’art de payer ses dettes et de satisfaire ses
créanciers sans débourser un sou, Maxtor France, 2013.
Aussi bien Lacan louait-il précisément 2 Balzac H., L’envers de l’histoire contemporaine, Paris,
Balzac de raconter dans cet Envers de l’Histoire Gallimard, Folio classique, 1978.
contemporaine, une histoire étrange sans la- 3 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psycha-
S nalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 219.
quelle, dit-il, on ne comprendrait rien à cette 4 Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris,
1 France issue de la Révolution française : « C’est Seuil, 1991, p. 354.
vraiment à dormir debout. Si vous n’avez pas lu 5 Engels F., « Lettre à Miss Harkness » d’avril 1888. Cité
dans Karl Marx, Friedrich Engels, Sur la littérature et l’art,
2 ça, vous pouvez toujours avoir lu tout ce que vous éditions sociales, 1954, p. 318. Les mots en italiques sont
aurez voulu sur l’histoire de la fin du XVIIIe siècle en français dans le texte.
3 et du début du XIXe, la Révolution française, 6 Macherey P., article paru dans la revue « La Pensée »,
n° 121, juin 1965, repris dans Pour une théorie de la pro-
pour l’appeler par son nom. Vous pouvez même
4 avoir lu Marx, vous n’y comprendrez rien, et il vous
duction littéraire, Maspero, 1966.
7 Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psycha-
échappera toujours quelque chose qui n’est que nalyse, op. cit., p. 219.
5 8 Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psycha-
là, dans cette histoire à vous faire suer, L’Envers nalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 215-216.
6 de la vie contemporaine. »7
Il rejoint en somme Engels quant au paradoxe
7 que je relève : un révolutionnaire préfère lire les
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ne voyait pas que son « appropriation »8 sa-
LM ces livres
À propos de vante relayait les jugements d’opprobre du
Homoanalysants – religieux et les préventions du juriste. Comment
éviter, en effet, la tentation du constat qu’une
Des homosexuels juxtaposition d’exemples, choisis pour le même
point apparent, ou le même trait, fait une
en analyse série, que la suite est un regroupement, que
ce serait de la fausse pudeur de considérer
d’Hervé Castanet qu’on n’établit pas des catégories et que, quand
bien même elle demeurerait subreptice, une
François Leguil hiérarchie des sexualités n’en viendra pas tôt ou
tard en donner la raison. Suffit-il de convoquer
la cruciale notion du sinthome pour éviter que
Au milieu de son Par delà le bien et le mal, de pernicieuses et indécrottables taxonomies
une célèbre maxime de Nietzsche assure que du symptôme transforment celui-ci et celui-là
« dans la louange, il entre plus d’indiscrétion en Charybde et Scylla ?
que dans le blâme »1. Il faut l’ignorer et ne pas
prêter d’attention au soupçon qu’il y a de Non, cela ne suffit pas à H. Castanet, dont
l’obligeance dans le compliment lorsqu’un le livre conjure d’emblée tous les dangers du
enthousiasme trop affiché peut donner à penser paradoxe et le risque du piège en usant – avec
que l’on a négligé les codes de l’objectivité en la même rigoureuse vigueur que l’on suppose
préférant l’appui et le confort d’une sympathie à celui dont on dit qu’il fait « feu de tout bois »
amicale. Ici, avec cette lecture de Castanet dont – d’une approche, limpide parce que décidée,
nous souhaitons rendre compte, l’indiscrétion des niveaux enchevêtrés de la théorisation
serait dans la retenue des éloges, parce que freudienne, éclairés et transformés tout au long
la pleine et impressionnante réussite du livre de l’enseignement lacanien, en usant aussi bien
Homoanalysants2 ne doit pas tant que cela d’une originalité d’écriture dans une approche
au talent ou à la réelle sagacité de l’auteur, descriptive de personnes rencontrées et, pour la
mais à l’audace de n’avoir pas reculé devant plupart, analysées, dont on pouvait craindre que
le paradoxe d’une entreprise d’élucidation le goût en était perdu dans le recensement de
clinique et de réflexion théorique dont l’issue notre expérience. L’élégance de ces descriptions
pouvait être insidieusement compromise par la doit être soulignée, non pour faire état d’un
difficulté d’éviter de s’installer au milieu d’une agrément de lecture, mais afin de signaler
S contradiction scabreuse. qu’elle témoigne plutôt d’un souci de prendre
en compte toutes les composantes d’une vie, de
1 Le paradoxe est dans ce qui suit : Hervé les assumer bien au-delà de ce que la morale
Castanet avance que « les homosexuels ne psychanalytique peint sous les couleurs de la
2 forment pas un ensemble fermé, [qu’] il n’y a neutralité bienveillante.
pas une, mais des homosexualités »3 ; il cite avec
3 pertinence Freud, lorsque celui-ci déclare que L’un des premiers « gestes » d’Homoanalysants
« la sexualité normale elle aussi repose sur une est d’interdire le retour des démons de la
4
restriction du choix d’objet »4. Il le cite encore cuistrerie psychopathologique, celle qui « au nom
5 et – selon nous, impeccablement – lorsque ce de l’Œdipe… classe, répartit et, par conséquent,
« bourgeois rangé de Vienne qui stupéfia son définit l’homosexualité comme arrêt et fixation
6 visiteur […] de ne s’auréoler d’aucune hantise dans une avancée libidinale »9. L’urgence est
de Ménades »5 dénonce « l’absurdité d’un toujours et encore de démontrer que l’on peut
7 emploi réprobateur du terme de perversion »6. vaincre « cette compulsion classificatoire… [qui]
H. Castanet rappelle avec Lacan que « la perver- destitue la découverte psychanalytique pour
8 sion c’est normal » et que partir de ce point est la l’inféoder à un discours scientiste qui tend à
première condition qui permet d’en « parler tout exclure le réel et la jouissance »10. C’est l’un
9 à fait scientifiquement »7. Or, avancer, citer et des enjeux d’Homoanalysants : « enjeu clinique
rappeler ce qu’Homoanalysants avance, rappelle qui fait le quotidien des psychanalystes : quelle
10 et cite, puis, d’un égal propos, consacrer autant est aujourd’hui la demande des homosexuels
de chapitres qu’il y a de cas étudiés d’analysants qui s’engagent dans une cure ? »11 Enjeu
11 « politique » aussi bien, face à ceux qui
confrontés à l’homosexualité de leurs pratiques
12 amoureuses, ou de leurs pensées érotiques, « affirment haut et fort que l’homosexualité
est bel et bien un paradoxe qui aurait pu muer et le mariage entre personnes de même
13 l’intention générale du livre en un traquenard sexe vont contre la nature… décrite comme
évident et banal, celui dans lequel est tombé, identique à elle-même de toute éternité »12.
14 bien avant le psychanalyste, le médecin, qui Moraux, cliniques, épistémiques – le livre
– 36 –
d’H. Castanet offre une remarquable traversée un savoir. Il s’agit de Jean Genet dont il est
LM ces livres
et un « panorama » limpide sur les théories de montré comment la poursuite coûte que coûte
la fonction phallique dans l’enseignement de de cette oeuvre de jubilations et de souffrances
Lacan, ainsi que de nombreux exemples d’une a pu offrir à l’humanité l’irremplaçable leçon
utilisation pragmatique passionnante, tendue d’une traversée de la condition humaine.
entre les notions de nécessité et de contingence Minutieux, le commentaire d’H. Castanet ne
– les enjeux s’entremêlent, se relayent et se cache pas son admiration devant la limpidité
relancent continûment tout au long de ces cent avec laquelle l’artiste scrute ses expériences
soixante pages qui peuvent être accueillies telle vitales : « rarement l’objet regard, couleur de
une illustration assez rare, et souvent décisive, vide, dégageant le spéculaire de son pouvoir de
de l’éthique propre au discours analytique. Rare, fascination, aura été décrit avec une telle force
parce que sans qu’aucune concession ne soit quant aux effets produits »14. Cette admiration est
faite aux complaisances apparentes de l’époque, une puissance d’accueil sans laquelle l’écoute
dont l’exaltation de la liberté de l’individu couplée de l’analyste n’est qu’infatuation. Admirer est
à une tolérance atone des mœurs célèbre à sa nécessaire à qui veut transmettre. C’est une des
manière la sempiternelle passion d’ignorance. belles leçons d’Homoanalysants.
Cette permissivité contemporaine, infiniment
préférable à la bêtise odieuse des oppressions
passées, certes, est une sorte de « je n’en veux 1 Nietzsche F., Par delà le bien et le mal, Édition
rien savoir » aussi résolue que celle qui pensait Robert Laffont, Collection Bouquins, Tome 2,
pouvoir s’arroger le droit détestable de proscrire. p. 628.
Décisive, parce que si les thèses soutenues 2 Castanet H., Homoanalysants – Des homosexuels
dans Homoanalysants paraissent ardues, si elles en analyse, Navarin/Le Champ freudien, Paris,
réclament l’effort de l’attention et l’ouverture à 2013. Nous avons opté pour ne reproduire dans
des logiques exigeantes, elles n’en constituent le texte et les notes que le titre, sans son sous-
pas moins une démonstration magistrale qu’il titre donc, de l’ouvrage d’H. Castanet.
est possible d’éclairer les choix les plus reculés 3 Castanet H., Homoanalysants, op. cit., p. 138.
qui président au destin d’un sujet. 4 Cité par H. Castanet, ibid., p. 148.
5 Lacan J., « La direction de la cure », Écrits,
Dans les moyens de parvenir à ce résultat, on Paris, Seuil, 1966, p. 642.
peut nommer ici celui d’une simplicité manifeste 6 Cité par H. Castanet, Homoanalysants, op. cit.,
dans l’approche de chaque analysant, dans la p. 150.
description de son « être au monde », comme 7 Ibid.
S dans la considération de sa façon de s’adresser 8 H. Castanet cite Lantéri-Laura G., Lecture des
à l’autre. Cette simplicité d’exposition doit bien perversions. Histoire de leur appropriation médi-
1 n’être pas contrefaite et témoigner de celle d’une cale, Paris, Economica, coll. Anthropos Psycha-
pratique concrète, puisqu’on en peut lire les effets nalyse, 2012, p. 15 et 171.
2 dans le bénéfice d’une véritable « revitalisation » 9 Castanet H., Homoanalysants, op. cit., p. 9.
de l’être que chacune des personnes retirera de 10 Ibid., p. 153.
3 sa rencontre avec « l’acide du contingent »13 que 11 Ibid., p. 9.
lui sera la libération de sa parole par l’entrée 12 Ibid.
4 dans le discours analytique. Dire : « chacun » 13 Ibid., p. 67.
est inexact. Le dernier sujet rencontré et 14 Ibid., p. 127.
5
raconté, Luc, qui n’a pas voulu poursuivre bien
6 longtemps son effort d’élucidation, préférant
désemparer le cabinet de l’analyste sitôt qu’il
7 put imaginer ce dernier prêt à s’embarquer,
montre bien la volonté d’H. Castanet de ne
8 pas céder sur le devoir d’explication que nous
impose notre désir de transmettre. De longues
9 années après le souvenir, peut être cuisant, de
cette cure immédiatement avortée, il retourne au
10 cas, le reprend et le déplie afin de proposer un
éclaircissement convaincant du mathème en jeu
11 dans l’opération qu’il a subie.
12
La dernière étude d’Homoanalysants ne repose
13 pas sur le récit d’une personne traitée par la
psychanalyse, mais se penche sur un monument
14 littéraire, une écriture qui, en nommant, produit
– 37 –
cette pratique a émergé et s’est mise en place
LM ces livres
Entretiens dans une institution. La théorie ne suffit pas
pas ordinaires et cela, vous pourrez le lire de manière tout à
fait explicite. Une telle orientation suppose un
certain type de désir, communicatif et apaisant
Amaury Cullard tant pour les équipes que pour les sujets
accueillis : celui de « savoir ne pas savoir »
À propos du livre de Mariana Otero et Marie (Virginio Baio). Ne pas comprendre trop vite, ne
Brémond, À ciel ouvert, entretiens. Le pas savoir à l’avance pour le sujet, se laisser
Courtil, l’invention au quotidien, Éditeur- enseigner par chacun. Véronique Mariage, avec
Distributeur Buddy Movies, 2013. laquelle j’ai eu la chance de travailler, exprime
très finement l’attrait de ce positionnement :
Mariana Otero et Marie Bremond discutent « en même temps, on est toujours en panne.
avec Alexandre Stevens, Dominique Holvoet, C’est cela qui est intéressant dans ces réunions,
Bernard Seynhaeve et Véronique Mariage, ce n’est pas le savoir. C’est le point de butée, là
membres fondateurs du Courtil. De nombreux où, à chaque fois, c’est du jamais vu, du jamais
sujets sont abordés lors de ces entretiens. rencontré. Pour chaque cas, c’est comme ça. Et
c’est cela qui est intéressant dans le travail au
J’extrais ici une question qui traverse cet Courtil ».
ouvrage : la vivacité de la psychanalyse appliquée
et les moyens nécessaires pour la maintenir Suivant le principe que « toute décision
vivante dans une institution. d’organisation est aussi une décision clinique »,
Alexandre Stevens a mis en place au Courtil les
« La psychanalyse, elle, considère un enfant éléments essentiels au renouvellement de ce
non pas à partir d’un déficit, mais à partir d’un désir de travail si particulier : réunions d’équi-
symptôme. » Alexandre Stevens retrace pour pes hebdomadaires, études de cas, super-
nous l’histoire des institutions qui s’orientent visions individuelles, séminaires cliniques et
de ce principe : Winnicott et son choix de s’éloi- théoriques, présentations de malades, forte
gner de la logique du déficit ; Bettelheim et présence des stagiaires, etc. Tout cela dans
sa volonté de prendre en charge les enfants une seule optique : « relancer le désir, dénicher
rejetés par toutes les autres institutions ; l’invention » (Dominique Holvoet).
Jean Oury qui cherche quelle place donner au
sujet dans l’organisation sociale que constitue Ce livre est avant tout une série d’entretiens
S l’institution, à Laborde. Enfin, Maud Mannoni et pas ordinaires pour parler d’une pratique
Bonneuil, institution éclatée comme le corps du extraordinaire.
1 schizophrène afin d’apaiser ses occupants.
2 Dans les années 80, une nouvelle « série » 1 Le Réseau International d’Institutions Infantiles, le RI3,
fait partie du Champ freudien et il a été créé par Jac-
d’institutions comme l’Antenne 110, le Courtil et que-Alain Miller en 1992. Ces institutions reçoivent des
3 les institutions appartenant au RI31 sont créées. enfants, des adolescents et des jeunes adultes psycho-
Elles reprennent les enseignements majeurs tiques et s’orientent à partir de l’enseignement de Sig-
4 de ces précédentes expériences cliniques, mais
mund Freud et de Jacques Lacan.
2 Signifiant que nous devons à J.-[Link] et « qui fait
elles s’orientent, chacune avec son style et valoir la dimension de partenaires du sujet face à la
5 toute-puissance de l’Autre », cf. Seynhaeve B., Éditorial
son public, des toutes dernières élaborations
des Feuillets du Courtil, n° 23, « Les Stratégies de la psy-
6 cliniques et théoriques qui furent regroupées chanalyse dans les institutions », juin 2005.
sous le signifiant de « pratique à plusieurs »2.
7
Ces entretiens nous permettent de comprendre,
8 à travers le cas particulier du Courtil, comment
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– 38 –
Agenda 2014
agenda
10 mai 24 mai
Forum : « Quel plan autisme ? » organisé par « Sujets déboussolés. Les jeunes en prise avec
l’ACF-Belgique – ECF. Université Saint-Louis 43, leurs objets et leurs réseaux », Forum organisé
bd du Jardin Botanique, 1000 Bruxelles. par l’ACF-Val de Loire à Tours, renseignements :
Renseignements : [Link] [Link]@[Link]
2014/04/courrier-forum-quel-plan-autisme-5/
28 juin
17-18 mai « Pères toxiques », Colloque UFORCA 2014,
« Ce qui ne peut se dire. Désir, Fantasme, Université Populaire Jacques-Lacan, Maison de
Réel », Congrès de la NLS à Gand. Précédé la Mutualité, Paris.
d’une Conversation Clinique des membres le 16 Renseignements : [Link]
mai sous l’égide de l’AMP. Renseignements : fr/colloque-uforca-inscriptions/
[Link]
15-16 novembre
24 mai « Être mère - Fantasmes de maternité en
« Campus psy : désir et délires », Organisé par psychanalyse », 44e journées de l’ECF, Palais
UFORCA Bordeaux, sous l’égide de l’Université des congrès, Paris.
Populaire Jacques-Lacan. Athénée municipal, Renseignements : [Link]
place Saint-Christoly, Bordeaux. S’inscrire : [Link]
Renseignements : [Link] tion-evenement/[Link]?symfony=fa87df
fr/wp-content/uploads/2014/04/Affiche- 523fce81a04a229a3edc93a699
[Link]
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Abonnement à la Lettre en ligne
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7 mensuelle/[Link]
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LISTE DES DÉLÉGUÉS DE L’ACF
la lettre mensuelle
ACF Aquitania • Marie-Agnès MACAIRE : [Link]@[Link]
ACF Belgique • Guy POBLOME : poblome.g@[Link]
ACF Bourgogne-Franche Comté • Didier MATHEY : [Link]@[Link]
ACF Champagne-Artois-Picardie-Ardennes • Catherine STEF : [Link]@[Link]
ACF Est • Jean-Pierre GALLOY : [Link]@[Link]
ACF Esterel-Côte d’Azur • Armelle GAYDON : armelle@[Link]
ACF Île-de-France • Charles-Henri CROCHET : chcrochet@[Link]
ACF La Réunion • Stéphanie TESSIER : tessier.stephanie974@[Link]
ACF Massif Central • Jean-Pierre ROUILLON : [Link]@[Link]
ACF Méditerranée-Alpes-Provence • Dominique PASCO : [Link]@[Link]
ACF Midi-Pyrénées • Eduardo SCARONE : scaronedu@[Link]
ACF Normandie • Marie Claude SUREAU : [Link]@[Link]
ACF Restonica • Jean-Pierre DENIS : [Link]@[Link]
ACF Rhône-Alpes • Pierre-Régis FORESTIER : [Link]@[Link]
ACF Val-de-Loire – Bretagne • Anne-Marie LE MERCIER : [Link]@[Link]
ACF Voie Domitienne • Julia RICHARDS : [Link]@[Link]
Directeur de l’Envers de Paris • Philippe BÉNICHOU : philelis@[Link]
LA RÉDACTION
Rédactrice en chef : LE DÉSIR À LA LETTRE : Brigitte Roulois
Stella Harrison ([Link]@[Link]) ([Link]@[Link]), Maria Brinco de Freitas.
UNE THÈSE DÉCIDÉE : Rose-Paule Vinciguerra
Rédactrices en chef adjointes :
([Link]@[Link]),
Rose-Marie Bognar
Pascal Pernot.
([Link]@[Link])
Thérèse Petitpierre ([Link]@[Link]) ÉVÉNEMENTS : Vanessa Sudreau (vanessa.
sudreau@[Link]), Philippe Cousty,
Comité de rédaction : Christine Maugin.
ACF : Eduardo Scarone (scaronedu@[Link]),
CONNEXIONS : Joëlle Hallet ([Link]@
Solenne Albert, Françoise Haccoun, Julia
S [Link]).
Richards.
1 AGENDA : Isabelle Galland ([Link]@[Link]).
TIRÉ-À-PART: Luc Garcia
(luc.garcia12@[Link])
2 Comité éditorial : Maud Bellorini, Pascale Boshi,
LES DOSSIERS DE LA LM : Cartel : (plus-un) Mathilde Braun, Jacques Chevallier, Hélène
3 Camilo Ramirez ([Link]@[Link]), Combe, Isabelle Galland, Liliane Mayault, Isabelle
Dominique Carpentier, Hélène Guilbaud, Ramirez, Pascale Rivals, Nathalie Stéphan.
4 Omaïra Meseguer, Gérard Seyeux.
Iconographie : Pénélope Fay, Victor Rodriguez,
5 CPCT : Ricardo Schabelman
Hélène Skavinsky.
([Link]@[Link]), Claude Quenardel.
6 ARTS & LETTRES et LM CES LIVRES : Marga Conception graphique & réalisation : atelier Patrix
Auré ([Link]@[Link]), Marie-Christine
7
Baillehache, Cinzia Crosali, René Fiori, Paulo Directeur de publication : Patricia Bosquin-Caroz
8 Siqueira.
Mathilde Braun a participé à la réalisation de ce
COMMENT L’ENTENDEZ-VOUS ? : Laura
9 Sokolowsky ([Link]@[Link]).
numéro.
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Nous remercions les auteurs de bien vouloir envoyer leur texte sous format Word avec deux mots-clés
12 et de respecter les longueurs demandées. Les textes sont à envoyer à :
Stella Harrison : [Link]@[Link], Rose-Marie Bognar : [Link]@[Link],
13 Thérèse Petitpierre : [Link]@[Link], et à un responsable de rubrique.
Dans l’objet de votre envoi, vous indiquerez LM.
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