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Littérature et récits de voyage 2017

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MULTILINGUALES N 8 Année 2017

M
ultilinguales est une revue annuelle de la Faculté des Lettres et
des Langues (FLL), de l'université Abderrahmane Mira –
Bejaia. Sa langue de rédaction est le français, mais elle est
ouverte à la réflexion sur toutes les langues. Elle
ambitionne de contribuer aux investigations scientifiques
dans des disciplines telles que la linguistique, la sociolinguistique,
l’ethnolinguistique, la psycholinguistique, les différentes théories littéraires,
les sciences pédagogiques et didactiques, l’interprétariat, la traductologie et
le traitement automatique des langues. Le comité scientifique et de lecture
de Multilinguales est international. La revue publie des numéros
thématiques, des numéros varia et des numéros spéciaux. Elle figure dans le
fichier national des revues scientifiques édité par le Ministère algérien de
l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (MESRS), et sur sa
plateforme Algerian scientific journal platform (ASJP), administrée par le
CERIST. Chaque article, anonymé, est soumis à deux évaluations à
l’aveugle, et à une troisième si les deux premières sont contradictoires. Pour
être examinés, les articles doivent parvenir à l’un des courriels de la revue,
être accompagnés d’une notice biobibliographique succincte (avec
l’affiliation institutionnelle) et respecter le protocole de rédaction de la
revue.
Comité scientifique et de lecture
Président : SADI Nabil (U. Bejaia)
Membres : Pr. AGGARWAL Kusum (U. Delhi), Dr. AMMOUDEN
M’hend (U. Bejaia), Dr. AOUN-KASRI Kheira (U. Bejaia), Pr. AREND
Elisabeth (U. Brème), Dr. BEKTACHE Mourad (U. Bejaia), Dr.
BELKHAMSA Karima (U. Bejaia), Pr. BENTAIFOUR Belkacem (ENS-
Alger), Pr. BOUAMARA Kamel (U. Bejaia), Pr. CHARNAY Thierry (U.
Lille 3), Pr. DELCAMBRE Isabelle (U. Lille 3), Pr. DERRADJI Yacine
(U. Constantine), Pr. DIOP Papa Samba (U. Paris-Est), Pr. DUMASY Lise
(U. Grenoble Alpes), Pr. HADDADOU Mohand Akli (U. Tizi Ouzou), Pr.
HAMLAOUI Naima (U. Annaba), Dr. HAOUCHI-MERZEG Aida (U.
Bejaia), Pr. IRANI Farida (U. Delhi), Pr. KEIL Regina (U. Heidelberg), Pr.
MANGENOT François (U. Grenoble Alpes), Pr. MAOUI Hocine (U.
Annaba), Dr. MEKSEM Zahir (U. Bejaia), Pr. MOUSSA Sarga (CNRS-
Lyon), Pr. PIRBHAI-JETHA Neelam (U. Des Mascareignes), Pr. RICHE
Bouteldja (U. Tizi Ouzou), Dr. SADI Nabil (U. Bejaia), Pr. SEGARRA
Marta (U. Barcelone), Pr. TENKOUL Abderrahmane (U. Kenitra),
[Link] Marie Agnès (U. Lille 3), Pr. TSOFACK Jean-Benoît (U.
Dschang), Pr. ZEKRI Khalid (U. Meknès).

FACULTÉ DES LETTRES ET DES LANGUES


UNIVERSITÉ ABDERRAHMANE MIRA - BEJAIA
MULTILINGUALES N 8 Année 2017

Président d’honneur : Recteur de l’Université Abderrahmane Mira –


Bejaia
Directeur de la publication : Doyen de la Faculté des lettres et des langues
Comité d’édition : AIT MOULA Zakia, BELHOCINE Mounya,
BELKHAMSA Karima, CHERIFI Hamid, KACI Fadéla, KHAROUNI
Nouara, HADDAD Mohand, MAKHLOUFI Nassima, SERIDJ Fouad,
SLAHDJI Dalil, ZOURANENE Tahar.
N° ISSN 2335-1535 – N° ISSN en ligne 2335-1853
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Dépôt légal N°: 2013-5381

*Les articles publiés dans la revue n’engagent que leurs auteurs qui
sont seuls responsables du contenu de leurs textes.

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UNIVERSITÉ ABDERRAHMANE MIRA - BEJAIA
MULTILINGUALES N 8 Année 2017

Avant-propos

Multilinguales N°8 est consacré aux « Littérature/Récits de voyage du


XVe au XXIe siècles ».

[…] j’y ai passé seulement en poète et en philosophe ; j’en ai


rapporté de profondes impressions dans mon cœur, de hauts et
terribles enseignements dans mon esprit. Les études que j’y ai
faites sur les religions, l’histoire, les mœurs, les traditions, les
phases de l’humanité ne sont pas perdues pour moi.
Lamartine, Voyage en Orient1.

Au XVe siècle, les progrès de la navigation et la quête des


épices et d'or entre autres incitaient à chercher de nouvelles voies
maritimes, et après un long voyage, à leur retour, les navigateurs et
explorateurs firent le récit de leurs découvertes. Un des plus anciens
genres littéraires, les récits de voyages, qui peuvent prendre diverses
formes (journal, mémoires, roman), existent dans toute civilisation et
soulèvent plusieurs questions. Pour quelles raisons entreprend-on des
voyages ? Que découvre-t-on sur soi ? L'objectif des contributions de
ce numéro est de (re)découvrir cette littérature, peu étudiée, qui
permet non seulement un voyage à l'intérieur de soi mais qui va aussi
à la découverte de l'Autre.

1
Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832-
1833) ou notes d’un voyageur par Alphonse De Lamartine (Texte établi, présenté et
annoté par Hussein I. EL-Mudarris et Olivier Salmon), 2009, p. 45.

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MULTILINGUALES N 8 Année 2017

Selon Mireille Djaider et Nadjet Khadda « le voyage se


réoriente donc en itinéraire intérieur qui n’est pas repli sur soi mais
expérience de la différence »2. A travers le regard du voyageur ou de
la voyageuse, qu'il/qu'elle soit poète, romancier, historien, géographe,
navigateur, médecin, … un monde étranger et inconnu est dépeint.

Pr. PIRBHAI-JETHA Neelam (Université Des Mascareignes - Maurice)


Membre du comité scientifique de Multilinguales

2
Mireille Djaider et Nadjet Khadda, « Dans les jardins le l’Orient : rencontres
symboliques », dans Christiane Achour et Dalila Morsly, Voyager en langues et en
littératures, O.P.U., Alger, 1990. p. 217.

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

MULTILINGUALES
TABLE DES MATIÈRES
N° 8 - Année 2017

Littérature/Récits de voyage du XVe au XXIe siècles

Avant-propos……………………………………………………..01
PIRBHAI-JETHA Neelam
Université Des Mascareignes - Maurice
Représentation de l’autre : étude des rapports entre ……………07
les négriers et le peuple autochtone en Afrique
au XVIIIE siècle dans le Journal de bord d’un
négrier au XVIIIE de William Snelgrav
PEMANGOYI LEYIKA Aubain
Université de Lorraine
Laboratoire Littératures Imaginaires et Sociétés
Université de la Saar
De Tunis à Kairouan de Guy de Maupassant : voyage…….…22
au bout des origines
BARHOUMI Dorra
Université de Kairouan
Léon l’africain à la « rencontre » de la renaissance……………...39
BENSLIM Abdelkrim
Centre universitaire Belhadj Bouchaib
Aïn Témouchent

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

Des femmes qui voyagent………………………………………..58


BRAHIMI Denise
Université Paris VII-Denis Diderot
La recherche de l'inconnu dans les textes d'Isabelle ……………73
Eberhardt: la valorisation du mouvement
DELLAVEDOVA Alba
Université Paris IV Sorbonne
Università degli Studi di Milano
Le fantastique dans le récit de voyage : cas de la ………………86
nouvelle 3°e de Chawki Amari
DERDOUR Warda
Université Hassiba Benbouali-Chlef
Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants………………….100
ou le voyage de l’architecte
PERRY Edith
Chercheure indépendante
Quand parcourir l'espace c'est remonter………………………117
le temps : le voyage dans le village
de l'Allemand de Boualem Sansal
HADJAR Hamza
Université HADJ LAKHDAR-Batna
Girolamo Merolla au Congo : récits de « colorisme » …………132
chez un missionnaire capucin de la fin XVIIE siècle
SARZI AMADE José
Université Aix-Marseille

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

« Physionomie proprement égyptienne »….……………………149


L’image de l’autre dans le Voyage en
Egypte d’Eugène Fromentin
SOKOŁOWICZ Małgorzata
Université de Varsovie
Le récit de voyage : quête et découverte dans…………………..166
autoportrait avec grenade et dieu, allah,
moi et les autres de Salim Bachi
MERDJI Naima
Université de Hassiba Ben Bouali-Chlef
Tristes tropiques ou l’adieu au voyage………………………….180
SÉCARDIN Olivier
Université d’Utrecht
Don Fernand de Tolede de Mme D’Aulnoy : un récit………….198
de voyage au romanesque baroque
THIRARD Marie-Agnès
Université de Lille 3, Charles De GAULLE
Le voyage de Chevrillon au Maroc : le monde…………………213
se lit au pluriel
ZERRAD Abdelhak
Université Sidi Mohamed Ben Abdallah-Fès

Varia
Meursault, contre-enquête de K. Daoud et l’Etranger…………226
d’A. Camus : transposition/déviation au nom de Moussa
ZOURANENE Tahar
Laboratoire LAILEMM
Université A. Mira - Bejaia

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

L’ambivalence spatiale comme symbolique ……………………242


de l’ambivalence identitaire ? Dans Histoire
de ma vie de Fadhma Aïth Mansour Amrouche
MEDJDOUB Kamel
Université d’Alger 2

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

BARHOUMI Dorra
Université de Kairouan

DE TUNIS À KAIROUAN DE GUY DE MAUPASSANT


VOYAGE AU BOUT DES ORIGINES

Résumé
« Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité
connue pour repénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un
rêve. ». Ainsi commence De Tunis à Kairouan publié en plusieurs parties
dans Le Gaulois du 11 décembre 1888 et dans La Revue des Deux
Mondes en 1889. De Tunis à Kairouan est une chronique relatant un
parcours de voyage que Maupassant a effectué (cinq ans avant sa mort)
dans les deux colonies maghrébines, l’Algérie et la Tunisie. Dans ce récit
de voyage, Maupassant s’évade et erre pour oublier, mais aussi pour
tenter de « se déraciner » en explorant une terre inconnue et des origines
vierges de tout sens d’artificiel, d’absurdité, de férocités propres au
monde européen et à la société française. Maupassant se dirige vers un
univers où tout est différent, naturel, simple, farouche, ethnique, culturel,
historique, religieux, mystique, profane, vertueux, authentique,
paradoxal, divers, mystérieux, beau et fascinant, bref, un monde où tout
est berbère, arabe et nord africain.
Mots clefs : Maupassant, voyage, Algérie-Tunisie, quête, origines.

Abstract
"A journey is a kind of door through which we go out of the known
reality to re-enter an unexplored reality that seems a dream.” So begins
From Tunis to Kairouan published in several parts in Le Gaulois of
December 11th , 1888 and in La Revue des Deux Mondes in 1889. From
Tunis to Kairouan is a chronicle, relating a journey that Maupassant
made (five years before his death) in two Maghreb colonies, Algeria and
Tunisia. In this travel story, Maupassant escapes and wanders to forget.
But also to try to "root out" by exploring an unknown land and origins
virgin of all sense of artifice, absurdity, ferocity peculiar to the European
world and to the French society. Maupassant moves towards a universe
where everything is different, natural, simple, fierce, ethnic, cultural,
historical, religious, mystical, profane, virtuous, authentic, paradoxical,

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

diverse, mysterious, beautiful and fascinating; in brief, where everything


is Berber, Arabic and North African.
Keys words : Maupassant, travel, Algéria-Tunisia, quest, origins.

. ‫ "من تونس الى القيروان"غي دي موبسان ورحلة البحث في األصول‬:‫العنوان‬

. ‫ األصول‬، ‫ البحث‬، ‫ تونس‬-‫ الجزائر‬، ‫ الرحلة‬، ‫ موباسان‬: ‫الكلمات المفتاح‬

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MULTILINGUALES N°8 Année 2017

« DE TUNIS À KAIROUAN » DE GUY DE MAUPASSANT


VOYAGE AU BOUT DES ORIGINES

Maupassant ne cesse de critiquer, souvent avec virulence, et


constamment avec un réalisme amer, ses origines d’abord d’homme voué
à la souffrance existentielle, d’Européen civilisé ensuite et surtout son
appartenance à la société française, orgueilleuse. Les contes normands, à
titre d’exemple, racontent souvent des histoires cruelles qui révèlent
l’égoïsme, l’insensibilité et l’âpreté au gain. Dans Notre cœur ou Bel-
Ami, Maupassant peint l’absurdité et la médiocrité aussi bien des paysans
de sa Normandie natale que de la bourgeoisie parisienne1. Par ailleurs, il
évoque dans ses contes et nouvelles, l’animosité de l’homme, la
dégradation des valeurs authentiques au profit du matérialisme. Avec
acharnement souvent, Maupassant lutte contre la répétition et
l’automatisme de la même action monotone d’un milieu qui ne se lasse
de revivre la même chose sur le même rythme.
Après une éblouissante fertilité littéraire et à l’âge de trente sept
ans (cinq ans avant sa mort), Maupassant excédé et épuisé, aspire au
repos. Il le cherche alors, selon Yvan Leclerc, dans « la chaleur
d’Afrique pour soigner un dérèglement nerveux qu’il attribue aux
brouillards du Nord. »2. Après tant de voyages en Angleterre, en Corse,
en Italie, en Cécilie, en Provence, etc., l’envie de visiter l’Afrique hante
Maupassant pour en redécouvrir cette fois-ci, corps et âme, le charme des
origines de ce continent inconnu. Maupassant a déjà découvert à travers
le roman Salammbô de son maître et ami Gustave Flaubert, l’Afrique du
Nord et plus précisément la Tunisie par l’observation et la réflexion
« d’une situation d’écriture romanesque (…) sur les lieux des actions de
son roman carthaginois. » (Mittérand, 1993 : 9). Mais la curiosité de
l’homme de Lettres le pousse à vérifier par de propres yeux et donc de

1
Luce Czyba, écrit dans ce contexte : « Il convient de préciser la nature et la fonction
de ce modèle aristocratique. Il révèle tout d’abord l’ambivalence du bourgeois à
l’égard de l’argent : “pour mener la vie élégante”, il faut cent mille livres de rente (…).
A ce prix seulement on fait partie de la “société” qui est “le sommet de la civilisation”
et à partir de laquelle se définissent les critères de la beauté, du goût, de l’esprit et de
l’élégance… », Luce CZYBA, Ecrire au XIX° siècle, Les Belles Lettres, 1998, p. 62.
2
Textes réunis par Eric Wauters, Tunis, Carthage, l’Orient sous le regard de l’Occident
du temps des Lumières à la jeunesse de Flaubert, éd. Publications de l’Université de
Rouen, p. 126, 1999.
24
MULTILINGUALES N°8 Année 2017

voir de près et par tout son être, les trois villes phares : Alger, Tunis et
Kairouan, les portes de l’Afrique mystérieuse.
La chronique De Tunis à Kairouan (Guy de Maupassant, 1993) était
publiée en plusieurs parties dans « Le Gaulois » du 11 décembre 1888 et
dans « La Revue des Deux Mondes » en 1889 (Delaisement, 2004), et
relatant un voyage que Maupassant a effectué dans les deux colonies
maghrébines, l’Algérie et surtout la Tunisie. Dans ce récit, Maupassant
s’évade et erre pour oublier son mal et pour rompre, ne serait-ce pour une
courte durée, avec son lourd héritage. Il tente alors de « se déraciner » en
explorant une terre inconnue et des origines vierges de tout sens artificiel,
d’absurdité et de férocité propres à son monde. Maupassant se dirige vers
un univers où tout est différent, naturel, primitif, simple, farouche,
ethnique, culturel, historique, religieux, mystique, fanatique, profane,
vertueux, authentique, paradoxal, divers, mystérieux, fataliste, beau et
fascinant.
La problématique de notre réflexion s’articule alors sur le récit de
voyage De Tunis à Kairouan et sur la découverte de Maupassant non
seulement en tant que voyageur connaisseur qui entrait en Algérie et en
Tunisie par les écrits de Flaubert, mais en tant que curieux qui cherchait à
s’introduire dans les petits détails des origines d’un peuple pour
découvrir le brassage de sa culture, son héritage et tout un univers propre
à lui. Ainsi, l’hypothèse de notre article est de comprendre la position de
Maupassant à travers sa fascination devant ces origines africaines,
berbères, arabes, musulmanes, juives et chrétiennes. Aussi, sur la
comparaison à laquelle procède Maupassant à travers ces récits de
voyages, entre ces origines nord-africaines et ses propres origines
européennes.
Maupassant écrit dans son journal de voyage : « La vie si courte, si
longue, devient parfois insupportable. Elle se déroule, toujours pareille,
avec la mort au bout. (…) Alors on se sent écrasé sous le sentiment de
l’éternelle misère de tout, de l’impuissance humaine et de la monotonie
des actions. » (3). Aussi, Ainsi commence le premier volet des
chroniques du voyageur. Le ton de ces premières phrases est dominé par
le dégoût d’une vie itérative, le désespoir d’une existence étrange, et
l’absurdité d’un monde illusoire et fallacieux (Bury, 1988). L’écrivain
cherche un dépaysement et un changement renversants lui apportant
l’authenticité qu’il cherchait à explorer dans l’ailleurs et lui permettant de
vivre l’exotisme tant rêvé à l’intérieur. Las de ses précédents voyages
25
MULTILINGUALES N°8 Année 2017

européens, suffoqué par son entourage normand ainsi que par son
environnement parisien, l’écrivain cherche une autre source d’inspiration
qui apaiserait son âme désœuvrée du spectacle répétitif qu’il vivait
continuellement chez lui en France. Il disait à ce propos :
Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus
avoir la force de se lever pour boire un verre d’eau, las des visages
amis vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides
voisins, des choses familières et monotones, de sa maison, de sa
rue, de sa bonne, (…) de son chien , des taches immuables des
tentures, de la régularités des repas, du sommeil dans le même lit,
de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa
propre voix (…), il faut partir, entrer dans une vie nouvelle et
changeante .(4)
Accablé, dégoûté et exténué, Maupassant écrit sa misère d’exister
dans un monde dominé par la platitude, et décrit les douleurs de ses
racines asphyxiées du poids de l’absurdité et de la facticité de sa vie
sociale. Il souhaite mettre fin à sa souffrance d’un homme trop conscient,
ne serait-ce par la magie du dépaysement. Il faut donc « Fuir, partir !
Fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils aux mêmes
heures, et les mêmes pensées surtout. (…) Le voyage est une espèce de
porte où l’ont sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité
inexplorée qui semble un rêve. » (3-4). Voyager, donc, non pas en tant
que colonisateur qui exploite injustement la terre du colonisé, mais en
tant que rêveur en quête du salut, du vrai bonheur (Tverdota, 1994).
Couper les veines du mal afin de se purifier, corps et âme. Retrouver,
peut-être enfin, les véritables origines oniriques. Maupassant choisit
l’Afrique par « un impérieux besoin, par la nostalgie du Désert ignoré,
comme par pressentiment d’une passion qui va naître. » (5).
Ce Normand passionné et cet écrivain passionnel vivait depuis une
période une panne d’inspiration et part en quête d’une nouvelle et
inhabituelle « Passion », sa muse et son eau de vie. Il se dirige donc vers
un lointain endroit contenant les mêmes éléments naturels qui le font
vivre et auxquels il est intimement et héréditairement attaché : l’eau, la
mer, les ports, les navires, la lumière. Maupassant repart en 1887 pour la
deuxième fois en Afrique via Marseille, après un voyage effectué en
1881 sous la conduite de Jules Lemaître, à Alger, à Oran, au sud
d’Algérie, à Constantine et en Kabylie. Son deuxième grand voyage

26
MULTILINGUALES N°8 Année 2017

commence par Alger en allant à Tunis puis à Kairouan et enfin à Sousse.


Son parcours s’arrête à Tunis et son voyage s’achève en 1888.
L’Algérie était le premier pays à redécouvrir. Sur les quais d’Alger
et les ruelles des villes dites « indigènes », sur ses montagnes côtières ou
dans les dunes et sables du Sahara, c’était la même image que
Maupassant croisait souvent, celle d’une figure mystique, dure et fière.
C’est la même allure qu’il observait à travers « tous ces corps drapés
comme en des robes de moines, la tête encapuchonnée sous le turban
flottant par-derrière. » (7). Ce qui a fasciné, par ailleurs, le regard de
Maupassant c’est surtout les attitudes cyniques de ces hommes qui
ressemblent aux « prêtres » dans leur démarche, à des « apôtres
pêcheurs » dans leurs gestes et à des « mystiques » dans leurs attitudes
méprisantes et hostiles au monde. Il décrit ce caractère unique de ces
hommes en leur attachement solide à la religion musulmane car :
La religion, écrit Maupassant, est la grande inspiratrice de leurs
actes, de leur âme, de leurs qualités et de leurs défauts. (…)Nous
ne découvrons guère la nature spontanée ou primitive de l’Arabe
sans qu’elle ait été, pour ainsi dire, recréée par sa croyance, par le
Coran, par l’enseignement de Mohammed. Jamais aucune autre
religion ne s’est incarnée ainsi en ces êtres. (8)
L’Arabe apparaît chez Maupassant tel un ensemble de caractères,
de tendances et d’attitudes qui forme un type et une entité humaine et
naturelle à part entière. L’Arabe avec un grand ‘A’ connote la grandeur
de sa nature humaine propre à lui seul et inégalable aux autres. A Alger,
Maupassant est subjugué par le cadre religieux dans lequel évoluent ces
Arabes trop attachés à leur foi et entame sa description par « la mosquée
blanche » au « bout du quai d’Alger » :
sans cesse, les Arabes entrent, des humbles, des riches, le portefaix
du port et l’ancien chef, le noble sous la blancheur soyeuse de son
burnous éclatant. Tous, pieds nus, font les mêmes gestes, prient le
même Dieu avec la même foi exaltée et simple, sans pause et sans
distraction. (10)
Par ailleurs, Maupassant décrit les femmes musulmanes et leur
particularité dans leur attachement religieux aux marabouts. Car selon
son observation, les femmes ont le droit d’entrer à la mosquée mais
« elles ne viennent presque jamais » car « Dieu est trop loin, trop haut,
trop imposant pour elles.» (11). La zaouïa Abde-er-Rahman-el-Taalbi est

27
MULTILINGUALES N°8 Année 2017

celle qui a le plus fasciné Maupassant à Alger, parce qu’il trouvait en elle
tout un ensemble d’institutions : le cimetière du marabout, une annexe de
la mosquée, une école et même un cours de hauts enseignements pour les
musulmans lettrés. C’est alors ici que les femmes se rassemblent pour
prier Dieu à travers leur marabout puisqu’ :
elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps
du marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est
encore, qui est toujours la protection de l’homme. Leurs yeux de
femmes, leurs yeux doux et tristes, soulignés par deux bandeaux
blancs, ne savent pas voir l’immatériel, ne connaissent que la
créature. (16)
En lisant ce passage, l’idée qui nous vient à l’esprit, c’est l’âme
féministe et compatissante de Maupassant jugé misogyne (Dahan, 1996),
dans sa description de ces femmes prisonnières avec pitié et en critiquant
par ailleurs la société patriarcale où c’est, comme il le note, « le mâle qui,
vivant les nourrit, les défend, les soutient ; c’est encore le mâle qui
parlera d’elle à Dieu, après sa mort. » (16). Nous avons donc
l’impression que Maupassant s’apitoie sur le sort de ces femmes cloîtrées
dans leur attachement au mythe de l’homme à la fois protecteur et
bourreau. N’a-t-il pas dit aussi, en décrivant les maux des ces femmes
soumises et endoctrinées par des idées fausses sur l’injustice divine à leur
égard, que si elles ne viennent pas prier Dieu à la mosquée avec les
hommes, c’est parce qu’elles n’oseraient pas :
lui raconter, tous les soucis, lui confier toutes les peines, lui
demander tous les menus services, les menus consolations, les
menus secours contre la famille, contre le mari, contre les enfants,
dont ont besoin les cœurs des femmes. Il faut un intermédiaire plus
humble entre lui si grand et elles si petites. (17)

Ce serait donc la raison pour laquelle, elles se dirigent vers ce marabout


intermédiaire pour lui raconter « leurs affaires, leurs soucis, leurs
disputes, les griefs contre le mari. » (17). Néanmoins, contrairement à
« la mosquée sévère, nue, où Dieu est seul », ces femmes se retrouvent à
la zaouïa pour causer, pour se décharger des peines de tous les jours. Et
c’est à la zaouïa échappatoire aussi qu’elles se détournent de la
souffrance de leur cœur par le bavardage mais aussi par le marivaudage :
C’est un boudoir, [décrit Maupassant la zaouïa], orné pour la
prière par le goût enfantin de femmes sauvages. Souvent les

28
MULTILINGUALES N°8 Année 2017

galants viennent les voir en ce lieu, leur donner rendez-vous, leur


dire quelques mots en secret. Des Européens, qui parlent l’arabe,
nouent ici, parfois, des relations avec ces créatures enveloppées et
lentes, dont on ne voit que le regard. (17)
Le voyageur se baladait en observateur et errait « au cœur d’un espace et
d’un peuple », (Mitterand, 1993 : 13). Du quai d’Alger où dans sa
première cour, se trouve une petite pièce carrée dans laquelle « le cadi
rend la justice » (8), à la mosquée, à la zaouïa, en traversant la ville arabe
et dans l’un des labyrinthes de ses petites ruelles, se trouve « un long
couloir sinueux et voûté » (9), où se trouvent les maisons closes. Dans
ces lieux, on découvre « la liberté des mœurs, l’épanouissement en pleine
rue, d’une prostitution innombrables, joyeuses… » (13). Un peu plus
loin, se trouve une école « à côté de la fontaine où l’eau coule sous un
arbre » (13). Bref, « Tout est là, [disait Maupassant], dans cette douce et
paisible enceinte, la religion, la justice, l’instruction » (9). Alger
apparaît, en outre, la ville des paradoxes où les mœurs changent, d’une
religiosité exacerbée à un épanouissement et à une perversité discrets.
Tout comme Tunis d’ailleurs…
En effet, après son voyage à Alger, Maupassant prend le chemin de fer
pour arriver à Tunis. La première découverte visuelle cette fois-ci, ce
sont les ruines des villes romaines dont parlait Flaubert dans Salammbô :
en passant par « une suite de monts et de vallées désertes, où jadis
s’élevaient des villes romaines » (19). Maupassant méditait sur les restes
de Thagaste (Souk Ahras), la terre natale de saint Augustin, puis
Thubursicum (Tboursok), Humidarum (Hadra mawt, du côté des
frontières algériennes), ensuite sur Madaure (Madawrouch) jusqu’à
Carthage. Selon Maupassant, « on ne pourrait guère énumérer les cités
mortes, près desquelles on va passer jusqu’à Tunis. » (20).
D’une son trajet vers Tunis, Maupassant se focalise surtout sur la
dimension sociologique de ce peuple multiracial. Ce qui a captivé le
voyageur en quête des origines, c’est la diversité raciale qui existe à
Tunis et en Tunisie. D’abord, à Tunis, il remarque qu’il y a trois
populations qui partagent les quartiers de la ville : les Arabes, les juifs et
les Français : « En vérité, Tunis n’est ni une ville française, ni une ville
arabe, c’est une ville juive. C’est un des rares points du monde où le juif
semble chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque
ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu’un peu
tremblante encore » (21). Un métissage rare de races et de cultures

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retient le regard de Maupassant. Ainsi, il s’intéresse moins à la partie


française de la ville qu’au brassage qui se dégage de cette panoplie de
populations tunisiennes qui embellit le cadre spatial. Chacune son
rythme, chacun ses coutumes, ses habits, son allure, ses tendances, sa
personnalité ; mais elles sont toutes tunisiennes et incontestablement
belles à voir :
Où sommes-nous ? Sur une terre arabe ou dans la capitale
éblouissante d’Arlequin, d’un Arlequin qui s’est amusé à costumer
son peuple avec une fantaisie étourdissante. Il a dû passer par
Londres, par Paris, par Saint-Pétersbourg, ce costumier divin, qui
revenu plein de dédain des pays du Nord, bariola ses sujets avec
un goût sans défaillances et une imagination sans limites. (…) Oh !
Pour ceux-là, pour ces bons orientaux, ses Levantins métis de
Turcs et d’Arabes, il a fait une collection de nuances si fines, si
douces, si calmes, si tendres, si pâlies, si agonisantes et si
harmonieuses, qu’une promenade au milieu d’elles est une longue
caresse pour le regard. Voici des burnous de cachemire, (…). Et
ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks croisent, mêlent et
superposent les plus fines colorations. (…) C’est un défilé de
féerie. (21)
Maupassant tombe alors sous le charme de l’air hybride et original
du Tunisien, et il est enivré voire apaisé par la fraîcheur de l’air de la
Tunisie. Mise à part l’odeur « d’encens et d’aromates, un peu
étourdissante » (27) qui flotte dans le souk, Maupassant, l’enfant du
Nord et l’amoureux de la mer, trouve dans l’air de Tunis, « une ville
saine, très saine » (29), le calmant naturel pour ses nerfs irrités et
l’apaisement profond de son âme agitée : « L’air infect qu’on y respire,
[disait Maupassant], est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus
doux aux nerfs surexcités que j’aie jamais respiré. » (29)
D’emblée, cet air exaltant et ensorcelant déclenche le désir de
Maupassant et le guide vers la découverte inévitable de la vie nocturne de
Tunis. Il pensait y trouver, comme à Alger, cet amalgame étonnant entre
la vie pieuse et sérieuse de la journée et celle décontractée et érotique de
la nuit. Cependant, selon ses dires « La ville arabe d’Alger est pleine
d’agitation nocturne. » (34) ; or, « Dès que le soir vient, Tunis est mort. »
(34). Dans cette ville, pour découvrir ses lieux nocturnes et discrets, a
priori « morte » le soir, il faut prendre beaucoup de précautions, car tout
se fait justement dans la discrétion. Les maisons closes n’apparaissent
plus comme des lieux à risques mais comme des maisons publiques où
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tout se mêle : charme, art, épanouissement, érotisme et surtout vertu et


péché :
(…) Elles sont parées comme pour une féerie, comme les
princesses de Mille et une Nuit (…) deux autres femmes sont
assises, deux prostitués (…). Elles chantent en tapant sur la
darbouka avec leurs mains rougies par le henné, (…). Où sommes-
nous, s’interroge Maupassant, Dans le temple de quelque religion
barbare, ou dans une maison publique ? Dans une maison
publique ? Oui, nous sommes dans une maison publique, et rien au
monde ne m’a donné une sensation plus imprévue, plus fraîche,
plus colorée que l’entrée dans cette longue pièce basse, où ces
filles parées dirait-on pour un culte sacré attendant le caprice d’un
de ces hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu’au
milieu des débauches. (38)
Ainsi s’arrête le voyage de Tunis. Maupassant part le 11 décembre
vers Kairouan. Il décrit la route l’emmenant vers cette ville sainte comme
étant déjà une « terre fanatique » (43). C’est alors par le truchement de
cette terre en apparence fanatique que Maupassant entame sa
comparaison avec le français colonisateur et avec l’Européen possesseur
d’une terre fertile et d’un esprit plus civilisé et fort fier par rapport aux
Arabes de l’Afrique maghrébine. En effet, dès son passage par le village
de Grombalia, Maupassant évoque l’histoire andalouse de ce hameau qui
fut fondé par un chef andalou musulman, Mohamed Gromabli, chassé
d’Espagne par Isabelle la Catholique. En méditant les ruines byzantines,
Maupassant s’arrête stupéfait devant la nouvelle mauvaise route
principale artère de la Tunisie. Cette route qui commence de Grombalia
en passant par Ennfidha et qui emmène à Kairouan était mal gérée par les
ingénieurs français. « Celui d’Enfidaville a été construit deux fois (…).
Celui d’Oued el Hammem est détruit pour la quatrième fois. (…) Seuls
les vieux ponts arabes résistent à tout », (46) disait Maupassant.
L’intervention française ne fait que détériorer la situation. Seules les
indigènes savent comment y remédier.
La terre de ce pays est miraculeuse, selon Maupassant. Malgré
l’aridité de son sol, la chaleur implacable de son soleil en été et malgré
parfois le déluge de la pluie de son ciel hivernal, cette terre devient en
printemps, écrivait-il :
Une prairie illimitée, avec des herbes montant aux épaules d’un
homme et d’innombrables fleurs comme nous n’en voyons guère en
nos jardins. (…) De Sahara sans un brin d’herbe, elle devient tout
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à coup presque en quelques jours, comme par miracle, une


Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant
en ces moissons de telles poussés de sèves qu’elles sortent de terre,
grandissent, jaunissent, et murissent à vue d’œil. Elle est cultivée
de place en place, d’une façon très singulière, par les Arabes. (46)
Ainsi, l’Arabe toujours avec un grand ‘A’, séduit et envoute le
Français européen. Cet Arabe est singulier même dans son comportement
décrit comme un comportement « fataliste » par Maupassant. Il s’agit de
sa sagesse nonchalante, qui consiste à laisser libre cours aux plantes qui
poussent leurs racines dans la terre. L'Arabe suit la volonté de Dieu
même dans la naissance d’une plante et évite de la déraciner,
contrairement au Français ou à l’Européen qu’il tient avec acharnement à
cultiver toute plante parasite et à la déraciner, violemment, farouchement.
A ce propos Maupassant écrit :
On retrouve bien, dans cette indifférence tranquille, dans ce
respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu, l’âme fataliste
de l’Oriental. Si elle a grandi là, cette plante, c’est que le Maître
l’a voulu, sans doute. (…) Chez nous, le paysan, rageur, jaloux de
la terre plus que de sa femme, se jetterait, la pioche aux mains, sur
l’ennemi poussé chez lui, sans repos jusqu’à ce qu’il l’eût vaincu,
il frapperait, avec de grands gestes de bûcheron, la racine tenace
enfoncée au sol. (50)
Nous remarquons dans ce passage, la métaphore filée de la plante
qui apparaît telle une intruse alors qu’à la base c’est elle l’indigène, la
propriétaire des lieux par la volonté de Dieu. Elle est de toutes les façons
l’originaire dans cette terre; l’Arabe de son côté respecte ses origines et
veille à ce que la volonté de Dieu soit protégée ; or, l’Européen la prend
carrément pour un concurrent voire un ennemi et s’en prend avec
acharnement même à ses racines. L’un (l’Arabe) respecte ses origines, de
la plante, et l’autre (le colonisateur) tient à les éliminer.
En continuant sa route vers Kairouan, Maupassant critique avec son
sarcasme propre à lui, la décision des Français de la reconstruction d’une
nouvelle route, cette fois-ci celle de Bou-Ficha. Avec son chauffeur, ils
apercevaient avant l’entrée à cette Provence « une armée d’ouvriers de
toutes races occupés à remplacer ce chemin passable par une voie
française, c’est-à-dire par un chapelet de danger. ». (53). Ce qui a
fasciné encore une fois le voyageur c’est la diversité des nationalités de
ces ouvriers, du « nègre Lippu », à « l’Arabe au fin profil », à
« l’Espagnole poilu », au « Marocain », et aussi au « Maure », au «
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Maltais » , au « terrassier français égaré » au « Grecs » et au « Turcs ».


Tout le monde existe en Tunisie et toutes les origines cohabitent.
Après une nuit de repos chez M. Moreau, l’intendant de Bou-Ficha,
le voyageur reprend sa route vers Kairouan. En longeant de loin la côte
du petit village de Hergla, Maupassant s’arrête épaté par la couleur rose
de l’aurore. Sa description de cette lumière matinale a pris plus qu’une
page dans ce bref récit. Après tant de mots et de phrases, l’écrivain
conclut être incapable de décrire ce magique paysage rare : « Ce que j’ai
vu ce matin là, en quelques minutes, je ne saurais, avec des verbes, des
mots et des adjectifs, le faire voir. » (55). Après s’être enchanté de cette
vue, Maupassant est émerveillé par ce qu’il aperçoit de loin, dans son
parcours impressionnant de voyage : les ruines de l’amphithéâtre d’Eljam
et la grandeur de son histoire épique. En avançant son trajet, le voyageur
croise au fur et à mesure des petits villages et leurs environs ; ce qui l’a
attiré le plus c’est surtout ces villageois et campagnardes vêtus
différemment des citadins. Ils sont typés malgré la diversité de leurs
habits berbères et arabes.3 Le comble pour Maupassant, c’est que plus il
observe ces belles créatures légendaires plus il arrive à mieux cerner
l’histoire et à mieux comprendre la Bible :
Dans ce pays, on apprend par ses yeux ce qu’est l’histoire et
surtout ce que fut l Bible. On comprend que les patriarches et que
tous les personnages légendaires, si grands dans les livres, si
imposants dans notre imagination, furent de pauvres hommes qui
erraient à travers les peuplades primitives, comme errent ces
Arabes graves et simples, pleins encore de l’âme antique et vêtus
de costume antique. Les patriarches ont eu seulement des poètes
historiens pour chanter leur vie. (55)
Le spectacle légendaire et mythique passe devant les yeux
hypnotisés de Maupassant tout au long de son passage. Au pied d’un
olivier ou à côté d’un cactus, il aperçoit la Vierge Marie un peu courbée
portant dans un burnous gris de poussière, l’Enfant Jésus. Plus loin à
chaque puits il voit, Rebecca, la femme d’Isaac et la mère de Jacob :
(…) habillée d’une robe en laine bleue, superbement drapée, porte
aux chevilles des anneaux d’argent et, sur la poitrine, un collier de
plaques du même métal, unies par des chaînettes. (…) C’est bien la
fille de la Bible. (…) En Algérie et dans le Sahara algérien, toutes

3
Voir, Chronique et récit de voyage, Bruxelles, Complexe, coll. Le Regard littéraire,
1993, 5 vol.
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les femmes, celles des villes comme celles des tribus, sont vêtues en
blanc. En Tunisie, au contraire, celles des cités sont enveloppées
de la tête aux pieds en des voiles de mousseline noire (…), et celles
des campagnes sont habillées avec des robes gros bleu d’un
gracieux et grand effet, qui leur donne une allure encore plus
biblique. (58)
À travers cette description, Maupassant évoque l’authenticité des
véritables origines historiques et religieuses que ni les livres sacrés ni les
Encyclopédies de tous genres n’arrivent simplement à traduire et
prodigieusement à illustrer (Biaggi et Baland, 1993).
Le 15 décembre, Maupassant arrive à destination. Voici enfin
Kairouan, la ville sainte de l’Afrique. Ce qui a marqué à première vue le
voyageur c’est le choix de ‘Sidi Okba’ comme le nomme-t-il tout les
kairouanais, de cette cité à géographie « aride et désolée » pour installer
son armée et fonder la troisième ville sainte après La Mecque et
Jérusalem. Cette ville possède le plus grand nombre des Kobbas, des
Zaouis en Tunisie à part la grande mosquée de Sidi Okba et la mosquée
du Barbier du Prophète et l’un de ses Apôtres, Sidi Essahbi. Maupassant
comprend la grande quantité de ces lieux de prières et de vénération de
Dieu par la certitude des croyants qui pensent que « sept pèlerinages à
Kairouan valent un pèlerinage à La Mecque. » (71).
Après avoir observé les ruelles de la Medina et ses commerçants
typiquement orientaux, le puits de « Barrouta » où le chameau tourne au
rond dans la coupole pour monter l’eau, le voyageur passionné prend son
bain dans un Hammam et découvre, dès lors, la vapeur de l’eau chaude et
naturelle de cette enceinte mystérieuse et les massages apaisants et
rafraîchissants des spécialistes en gommage du corps. À travers ce petit
plaisir, Maupassant ressent l’allégresse d’un fabuleux sentiment d’un état
de bien-être qui manquait aussi bien son esprit que son corps depuis
quelque temps :
Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons
au grand air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé
illumine les rues et nous montre, blanche comme toutes les villes
arabes, mais plus sauvage, plus durement caractérisées, plus
marquée de fanatisme, saisissante de pauvreté visible, de noblesse
misérable et hautaine, Kairouan la sainte. (73)
Le voyageur se rend maintenant à la mosquée Djama-Kebir de
Sidi-Okba. Après tant de voyages effectués en Europe, le connaisseur
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dans la matière déclare son admiration pour l’un des meilleurs édifices
religieux jamais vus. À part le Mont Saint-Michel, Saint-Marc de Venise
et la chapelle Palatine de Palerme, la grandeur du Djama-Kebir se résume
en ce que ce petit peuple avec des moyens minimes a pu construire avec
tant d’art et d’ingénierie. Maupassant décrit son émotion « inattendue et
foudroyante » lors de la méditation de « ce barbare et surprenant
monument », et dit :
Ici c’est autre chose. Un peuple fanatique, errant, à peine capable
de construire des murs, venu sur une terre couverte de ruines (…),
y ramassa partout ce qui lui parut de plus beau (…) avec ces
débris du même style et de même ordre, éleva, mû par une
inspiration sublime, une demeure à son Dieu (…). Le regard
s’arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces piliers
ronds d’une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se
mêlent et s’harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de
l’école africaine et de l’école orientale, sont d’un travail rare et
d’une diversité infinie. (75)
Le point qui a saisi, surtout, Maupassant c’est la dimension basique
et horizontale qui caractérise cette mosquée, contrairement à la
dimension élevée et hautaine caractérisant ainsi les cathédrales gothiques.
N’avait-il pas dit, au début de son récit lors de sa visite d’une mosquée à
Alger que :
Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est
paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives,
agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le
mouvement des assistants, la pompe des cérémonies, les chants
sacrés, et, quand elles sont vides, devenues si tristes, si
douloureuses, qu’elles serrent le cœur, qu’elles ont l’air d’une
chambre de mourant, de la froide chambre de pierre où le Crucifié
agonise encore. (9)
À Kairouan, Maupassant continue sa description de sa mosquée par
opposition aux églises et dit :
Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la
disproportion voulue de l’élévation avec la largeur. Ici, au
contraire, l’harmonie unique de ce temple bas vient de la
proportion et du nombre de ces fûts légers qui portent l’édifice,
l’emplissent, le peuplent, le font ce qu’il est, créent sa grâce et sa
grandeur. (…) Cela est vaste comme un monde. Le Dieu qui a
inspiré cette œuvre d’art superbe est bien celui qui dicta le Coran,

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non point celui des Evangiles. Sa morale ingénieuse s’étend plus


qu’elle ne s’élève, nous étonne par sa propagation plus qu’elle ne
nous frappe par sa hauteur. (76)
Nous avons, à ce propos, l’impression que Maupassant fait
allusion, encore une fois, à l’attachement de l’Arabe à la notion des
racines qui doivent être les bases d’une construction solide et
harmonieuse, contrairement à l’Européen qui s’intéresse plus à la hauteur
sans se fier vraiment à la base des origines. Par ailleurs, le voyageur
découvre un autre genre de mosquée moins imposante mais aussi
gracieuse de toutes les mosquées croisées auparavant. Il s’agit de la
mosquée du Barbier du Prophète, elle est selon ses dires : « la plus
colorée, la plus coquette des mosquées, et le plus parfait échantillon de
l’art décoratif arabe que j’aie vu. » (78). La visite de ces lieux mystiques
et féeriques en même temps, se clôture par la rencontre de Maupassant
avec un cheik duquel il a retenu ces quelques phrases :
Prier et jeûner dans la solitude et n’avoir aucune compassion dans
le cœur, cela s’appelle dans la bonne voie, de l’hypocrisie.
L’amour est le degré le plus complet de la perfection. Il y a quatre
sortes d’amour : l’amour par l’intelligence, l’amour par le cœur,
l’amour par l’âme, l’amour mystérieux. (86)
Epaté et abasourdi par une telle profondeur, le grand écrivain se demande
après avoir entendu ce cheik arabe : « Qui donc a jamais défini l’amour
d’une manière plus complète, plus subtile et plus belle ? ». (86)
Enrichi, confus et émerveillé par toutes ces découvertes et
rencontres, Maupassant quitte Kairouan le 16 décembre vers Sousse. Dès
l’apparition de Sousse, l’âme enfantine et l’esprit normand et amoureux
de l’Océan de Maupassant se déclenchent. Il a vu enfin une de ses muses
refoulées, la muraille qui emmène et longe la mer. Excité et avec un
rythme saccadé et une énumération remarquable, l’écrivain montre sa
joie de retrouver ses propres racines dans sa quête des origines de
l’autrui, dans l’ailleurs :
Voici Sousse.
Mais, je l’ai vue, cette ville ! Oui, oui j’ai eu cette vision lumineuse
autrefois, dans ma toute jeune vie, au collège, quand j’apprenais,
dans ma toute jeune vie, au collège, quand j’apprenais les
croisades dans l’Histoire de France de Burette. Oh ! Je la connais
depuis longtemps ! (…) Rien que pour voir Sousse, on devrait faire
ce long voyage. (…). (91)
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Maupassant finit son voyage par des retrouvailles qui suscitent les
réminiscences de son enfance et qui lui rappellent ses origines. Il
découvre tout au long de son parcours de Tunis à Kairouan et qui finit
par Sousse, trois grandes vérités : la première consiste à lui montrer que
la diversité des races et des genres ne font qu’enrichir et embellir un
peuple, la deuxième consiste à lui apprendre que le fanatisme n’est pas
un choix, c’est une culture qui pourrait être pacifique et étonnante dans
un cadre géographique austère ; la troisième vérité, c’est que malgré les
voyages et les tentatives de s’échapper de son moi le plus profond,
personne n’est capable de fuir ses origines et de se détacher de ses
racines. Un simple regard, un fugitif souvenir, une rencontre imprévue
susciteraient tôt ou tard, ici ou ailleurs, les âmes sensibles et fidèles.
Avant de finir, nous ne pouvons pas passer à côté d’un détail très
révélateur voire précurseur dans ce récit. Lors de sa visite dans un hôpital
psychiatrique à Tunis, Maupassant décrit ce qu’il a vu et écrit :
Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en
leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à
force d’être étranges, que nos pauvres fous d’Europe. (…) Puis en
voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours :
- Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le
gardien, le bey, tous, tous fous ! (…). Il nous désigne l’un après
l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il
répète :
- Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou ! (31-32-33)
Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une
émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
En 1888 Guy de Maupassant assiste en Tunisie à cette scène du fou
qui le désigne comme un fou à son tour. Cinq ans après en 1893,
l’écrivain quitte la vie dans un asile psychiatrique de la région parisienne
en ayant les mêmes symptômes et en faisant les pareils gestes du fou de
Tunis. Un signe ? Une prémonition ? Ou une anticipation de son destin
final ? Ce qui est indéniable, c’est que dans l’hôpital tunisien,
Maupassant n’était pas uniquement en face de ce fou Arabe, mais surtout
il était en face de l’origine même de son « mal d’être », qui n’est
finalement que son destin (Borel, 1927).

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BIBLIOGRAPHIE
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