Littérature et récits de voyage 2017
Littérature et récits de voyage 2017
M
ultilinguales est une revue annuelle de la Faculté des Lettres et
des Langues (FLL), de l'université Abderrahmane Mira –
Bejaia. Sa langue de rédaction est le français, mais elle est
ouverte à la réflexion sur toutes les langues. Elle
ambitionne de contribuer aux investigations scientifiques
dans des disciplines telles que la linguistique, la sociolinguistique,
l’ethnolinguistique, la psycholinguistique, les différentes théories littéraires,
les sciences pédagogiques et didactiques, l’interprétariat, la traductologie et
le traitement automatique des langues. Le comité scientifique et de lecture
de Multilinguales est international. La revue publie des numéros
thématiques, des numéros varia et des numéros spéciaux. Elle figure dans le
fichier national des revues scientifiques édité par le Ministère algérien de
l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique (MESRS), et sur sa
plateforme Algerian scientific journal platform (ASJP), administrée par le
CERIST. Chaque article, anonymé, est soumis à deux évaluations à
l’aveugle, et à une troisième si les deux premières sont contradictoires. Pour
être examinés, les articles doivent parvenir à l’un des courriels de la revue,
être accompagnés d’une notice biobibliographique succincte (avec
l’affiliation institutionnelle) et respecter le protocole de rédaction de la
revue.
Comité scientifique et de lecture
Président : SADI Nabil (U. Bejaia)
Membres : Pr. AGGARWAL Kusum (U. Delhi), Dr. AMMOUDEN
M’hend (U. Bejaia), Dr. AOUN-KASRI Kheira (U. Bejaia), Pr. AREND
Elisabeth (U. Brème), Dr. BEKTACHE Mourad (U. Bejaia), Dr.
BELKHAMSA Karima (U. Bejaia), Pr. BENTAIFOUR Belkacem (ENS-
Alger), Pr. BOUAMARA Kamel (U. Bejaia), Pr. CHARNAY Thierry (U.
Lille 3), Pr. DELCAMBRE Isabelle (U. Lille 3), Pr. DERRADJI Yacine
(U. Constantine), Pr. DIOP Papa Samba (U. Paris-Est), Pr. DUMASY Lise
(U. Grenoble Alpes), Pr. HADDADOU Mohand Akli (U. Tizi Ouzou), Pr.
HAMLAOUI Naima (U. Annaba), Dr. HAOUCHI-MERZEG Aida (U.
Bejaia), Pr. IRANI Farida (U. Delhi), Pr. KEIL Regina (U. Heidelberg), Pr.
MANGENOT François (U. Grenoble Alpes), Pr. MAOUI Hocine (U.
Annaba), Dr. MEKSEM Zahir (U. Bejaia), Pr. MOUSSA Sarga (CNRS-
Lyon), Pr. PIRBHAI-JETHA Neelam (U. Des Mascareignes), Pr. RICHE
Bouteldja (U. Tizi Ouzou), Dr. SADI Nabil (U. Bejaia), Pr. SEGARRA
Marta (U. Barcelone), Pr. TENKOUL Abderrahmane (U. Kenitra),
[Link] Marie Agnès (U. Lille 3), Pr. TSOFACK Jean-Benoît (U.
Dschang), Pr. ZEKRI Khalid (U. Meknès).
<[Link]/multilinguales>
Sites de la revue : <[Link]
<[Link] >
Dépôt légal N°: 2013-5381
*Les articles publiés dans la revue n’engagent que leurs auteurs qui
sont seuls responsables du contenu de leurs textes.
Avant-propos
1
Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832-
1833) ou notes d’un voyageur par Alphonse De Lamartine (Texte établi, présenté et
annoté par Hussein I. EL-Mudarris et Olivier Salmon), 2009, p. 45.
2
Mireille Djaider et Nadjet Khadda, « Dans les jardins le l’Orient : rencontres
symboliques », dans Christiane Achour et Dalila Morsly, Voyager en langues et en
littératures, O.P.U., Alger, 1990. p. 217.
MULTILINGUALES
TABLE DES MATIÈRES
N° 8 - Année 2017
Avant-propos……………………………………………………..01
PIRBHAI-JETHA Neelam
Université Des Mascareignes - Maurice
Représentation de l’autre : étude des rapports entre ……………07
les négriers et le peuple autochtone en Afrique
au XVIIIE siècle dans le Journal de bord d’un
négrier au XVIIIE de William Snelgrav
PEMANGOYI LEYIKA Aubain
Université de Lorraine
Laboratoire Littératures Imaginaires et Sociétés
Université de la Saar
De Tunis à Kairouan de Guy de Maupassant : voyage…….…22
au bout des origines
BARHOUMI Dorra
Université de Kairouan
Léon l’africain à la « rencontre » de la renaissance……………...39
BENSLIM Abdelkrim
Centre universitaire Belhadj Bouchaib
Aïn Témouchent
Varia
Meursault, contre-enquête de K. Daoud et l’Etranger…………226
d’A. Camus : transposition/déviation au nom de Moussa
ZOURANENE Tahar
Laboratoire LAILEMM
Université A. Mira - Bejaia
BARHOUMI Dorra
Université de Kairouan
Résumé
« Le voyage est une espèce de porte par où l’on sort de la réalité
connue pour repénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un
rêve. ». Ainsi commence De Tunis à Kairouan publié en plusieurs parties
dans Le Gaulois du 11 décembre 1888 et dans La Revue des Deux
Mondes en 1889. De Tunis à Kairouan est une chronique relatant un
parcours de voyage que Maupassant a effectué (cinq ans avant sa mort)
dans les deux colonies maghrébines, l’Algérie et la Tunisie. Dans ce récit
de voyage, Maupassant s’évade et erre pour oublier, mais aussi pour
tenter de « se déraciner » en explorant une terre inconnue et des origines
vierges de tout sens d’artificiel, d’absurdité, de férocités propres au
monde européen et à la société française. Maupassant se dirige vers un
univers où tout est différent, naturel, simple, farouche, ethnique, culturel,
historique, religieux, mystique, profane, vertueux, authentique,
paradoxal, divers, mystérieux, beau et fascinant, bref, un monde où tout
est berbère, arabe et nord africain.
Mots clefs : Maupassant, voyage, Algérie-Tunisie, quête, origines.
Abstract
"A journey is a kind of door through which we go out of the known
reality to re-enter an unexplored reality that seems a dream.” So begins
From Tunis to Kairouan published in several parts in Le Gaulois of
December 11th , 1888 and in La Revue des Deux Mondes in 1889. From
Tunis to Kairouan is a chronicle, relating a journey that Maupassant
made (five years before his death) in two Maghreb colonies, Algeria and
Tunisia. In this travel story, Maupassant escapes and wanders to forget.
But also to try to "root out" by exploring an unknown land and origins
virgin of all sense of artifice, absurdity, ferocity peculiar to the European
world and to the French society. Maupassant moves towards a universe
where everything is different, natural, simple, fierce, ethnic, cultural,
historical, religious, mystical, profane, virtuous, authentic, paradoxical,
22
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
23
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
1
Luce Czyba, écrit dans ce contexte : « Il convient de préciser la nature et la fonction
de ce modèle aristocratique. Il révèle tout d’abord l’ambivalence du bourgeois à
l’égard de l’argent : “pour mener la vie élégante”, il faut cent mille livres de rente (…).
A ce prix seulement on fait partie de la “société” qui est “le sommet de la civilisation”
et à partir de laquelle se définissent les critères de la beauté, du goût, de l’esprit et de
l’élégance… », Luce CZYBA, Ecrire au XIX° siècle, Les Belles Lettres, 1998, p. 62.
2
Textes réunis par Eric Wauters, Tunis, Carthage, l’Orient sous le regard de l’Occident
du temps des Lumières à la jeunesse de Flaubert, éd. Publications de l’Université de
Rouen, p. 126, 1999.
24
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
voir de près et par tout son être, les trois villes phares : Alger, Tunis et
Kairouan, les portes de l’Afrique mystérieuse.
La chronique De Tunis à Kairouan (Guy de Maupassant, 1993) était
publiée en plusieurs parties dans « Le Gaulois » du 11 décembre 1888 et
dans « La Revue des Deux Mondes » en 1889 (Delaisement, 2004), et
relatant un voyage que Maupassant a effectué dans les deux colonies
maghrébines, l’Algérie et surtout la Tunisie. Dans ce récit, Maupassant
s’évade et erre pour oublier son mal et pour rompre, ne serait-ce pour une
courte durée, avec son lourd héritage. Il tente alors de « se déraciner » en
explorant une terre inconnue et des origines vierges de tout sens artificiel,
d’absurdité et de férocité propres à son monde. Maupassant se dirige vers
un univers où tout est différent, naturel, primitif, simple, farouche,
ethnique, culturel, historique, religieux, mystique, fanatique, profane,
vertueux, authentique, paradoxal, divers, mystérieux, fataliste, beau et
fascinant.
La problématique de notre réflexion s’articule alors sur le récit de
voyage De Tunis à Kairouan et sur la découverte de Maupassant non
seulement en tant que voyageur connaisseur qui entrait en Algérie et en
Tunisie par les écrits de Flaubert, mais en tant que curieux qui cherchait à
s’introduire dans les petits détails des origines d’un peuple pour
découvrir le brassage de sa culture, son héritage et tout un univers propre
à lui. Ainsi, l’hypothèse de notre article est de comprendre la position de
Maupassant à travers sa fascination devant ces origines africaines,
berbères, arabes, musulmanes, juives et chrétiennes. Aussi, sur la
comparaison à laquelle procède Maupassant à travers ces récits de
voyages, entre ces origines nord-africaines et ses propres origines
européennes.
Maupassant écrit dans son journal de voyage : « La vie si courte, si
longue, devient parfois insupportable. Elle se déroule, toujours pareille,
avec la mort au bout. (…) Alors on se sent écrasé sous le sentiment de
l’éternelle misère de tout, de l’impuissance humaine et de la monotonie
des actions. » (3). Aussi, Ainsi commence le premier volet des
chroniques du voyageur. Le ton de ces premières phrases est dominé par
le dégoût d’une vie itérative, le désespoir d’une existence étrange, et
l’absurdité d’un monde illusoire et fallacieux (Bury, 1988). L’écrivain
cherche un dépaysement et un changement renversants lui apportant
l’authenticité qu’il cherchait à explorer dans l’ailleurs et lui permettant de
vivre l’exotisme tant rêvé à l’intérieur. Las de ses précédents voyages
25
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
européens, suffoqué par son entourage normand ainsi que par son
environnement parisien, l’écrivain cherche une autre source d’inspiration
qui apaiserait son âme désœuvrée du spectacle répétitif qu’il vivait
continuellement chez lui en France. Il disait à ce propos :
Quand on est las, las à pleurer du matin au soir, las à ne plus
avoir la force de se lever pour boire un verre d’eau, las des visages
amis vus trop souvent et devenus irritants, des odieux et placides
voisins, des choses familières et monotones, de sa maison, de sa
rue, de sa bonne, (…) de son chien , des taches immuables des
tentures, de la régularités des repas, du sommeil dans le même lit,
de chaque action répétée chaque jour, las de soi-même, de sa
propre voix (…), il faut partir, entrer dans une vie nouvelle et
changeante .(4)
Accablé, dégoûté et exténué, Maupassant écrit sa misère d’exister
dans un monde dominé par la platitude, et décrit les douleurs de ses
racines asphyxiées du poids de l’absurdité et de la facticité de sa vie
sociale. Il souhaite mettre fin à sa souffrance d’un homme trop conscient,
ne serait-ce par la magie du dépaysement. Il faut donc « Fuir, partir !
Fuir les lieux connus, les hommes, les mouvements pareils aux mêmes
heures, et les mêmes pensées surtout. (…) Le voyage est une espèce de
porte où l’ont sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité
inexplorée qui semble un rêve. » (3-4). Voyager, donc, non pas en tant
que colonisateur qui exploite injustement la terre du colonisé, mais en
tant que rêveur en quête du salut, du vrai bonheur (Tverdota, 1994).
Couper les veines du mal afin de se purifier, corps et âme. Retrouver,
peut-être enfin, les véritables origines oniriques. Maupassant choisit
l’Afrique par « un impérieux besoin, par la nostalgie du Désert ignoré,
comme par pressentiment d’une passion qui va naître. » (5).
Ce Normand passionné et cet écrivain passionnel vivait depuis une
période une panne d’inspiration et part en quête d’une nouvelle et
inhabituelle « Passion », sa muse et son eau de vie. Il se dirige donc vers
un lointain endroit contenant les mêmes éléments naturels qui le font
vivre et auxquels il est intimement et héréditairement attaché : l’eau, la
mer, les ports, les navires, la lumière. Maupassant repart en 1887 pour la
deuxième fois en Afrique via Marseille, après un voyage effectué en
1881 sous la conduite de Jules Lemaître, à Alger, à Oran, au sud
d’Algérie, à Constantine et en Kabylie. Son deuxième grand voyage
26
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
27
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
celle qui a le plus fasciné Maupassant à Alger, parce qu’il trouvait en elle
tout un ensemble d’institutions : le cimetière du marabout, une annexe de
la mosquée, une école et même un cours de hauts enseignements pour les
musulmans lettrés. C’est alors ici que les femmes se rassemblent pour
prier Dieu à travers leur marabout puisqu’ :
elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps
du marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est
encore, qui est toujours la protection de l’homme. Leurs yeux de
femmes, leurs yeux doux et tristes, soulignés par deux bandeaux
blancs, ne savent pas voir l’immatériel, ne connaissent que la
créature. (16)
En lisant ce passage, l’idée qui nous vient à l’esprit, c’est l’âme
féministe et compatissante de Maupassant jugé misogyne (Dahan, 1996),
dans sa description de ces femmes prisonnières avec pitié et en critiquant
par ailleurs la société patriarcale où c’est, comme il le note, « le mâle qui,
vivant les nourrit, les défend, les soutient ; c’est encore le mâle qui
parlera d’elle à Dieu, après sa mort. » (16). Nous avons donc
l’impression que Maupassant s’apitoie sur le sort de ces femmes cloîtrées
dans leur attachement au mythe de l’homme à la fois protecteur et
bourreau. N’a-t-il pas dit aussi, en décrivant les maux des ces femmes
soumises et endoctrinées par des idées fausses sur l’injustice divine à leur
égard, que si elles ne viennent pas prier Dieu à la mosquée avec les
hommes, c’est parce qu’elles n’oseraient pas :
lui raconter, tous les soucis, lui confier toutes les peines, lui
demander tous les menus services, les menus consolations, les
menus secours contre la famille, contre le mari, contre les enfants,
dont ont besoin les cœurs des femmes. Il faut un intermédiaire plus
humble entre lui si grand et elles si petites. (17)
28
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
29
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
3
Voir, Chronique et récit de voyage, Bruxelles, Complexe, coll. Le Regard littéraire,
1993, 5 vol.
33
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
les femmes, celles des villes comme celles des tribus, sont vêtues en
blanc. En Tunisie, au contraire, celles des cités sont enveloppées
de la tête aux pieds en des voiles de mousseline noire (…), et celles
des campagnes sont habillées avec des robes gros bleu d’un
gracieux et grand effet, qui leur donne une allure encore plus
biblique. (58)
À travers cette description, Maupassant évoque l’authenticité des
véritables origines historiques et religieuses que ni les livres sacrés ni les
Encyclopédies de tous genres n’arrivent simplement à traduire et
prodigieusement à illustrer (Biaggi et Baland, 1993).
Le 15 décembre, Maupassant arrive à destination. Voici enfin
Kairouan, la ville sainte de l’Afrique. Ce qui a marqué à première vue le
voyageur c’est le choix de ‘Sidi Okba’ comme le nomme-t-il tout les
kairouanais, de cette cité à géographie « aride et désolée » pour installer
son armée et fonder la troisième ville sainte après La Mecque et
Jérusalem. Cette ville possède le plus grand nombre des Kobbas, des
Zaouis en Tunisie à part la grande mosquée de Sidi Okba et la mosquée
du Barbier du Prophète et l’un de ses Apôtres, Sidi Essahbi. Maupassant
comprend la grande quantité de ces lieux de prières et de vénération de
Dieu par la certitude des croyants qui pensent que « sept pèlerinages à
Kairouan valent un pèlerinage à La Mecque. » (71).
Après avoir observé les ruelles de la Medina et ses commerçants
typiquement orientaux, le puits de « Barrouta » où le chameau tourne au
rond dans la coupole pour monter l’eau, le voyageur passionné prend son
bain dans un Hammam et découvre, dès lors, la vapeur de l’eau chaude et
naturelle de cette enceinte mystérieuse et les massages apaisants et
rafraîchissants des spécialistes en gommage du corps. À travers ce petit
plaisir, Maupassant ressent l’allégresse d’un fabuleux sentiment d’un état
de bien-être qui manquait aussi bien son esprit que son corps depuis
quelque temps :
Or, après toutes les opérations du massage, quand nous revenons
au grand air, une ivresse de joie nous étourdit, car le soleil levé
illumine les rues et nous montre, blanche comme toutes les villes
arabes, mais plus sauvage, plus durement caractérisées, plus
marquée de fanatisme, saisissante de pauvreté visible, de noblesse
misérable et hautaine, Kairouan la sainte. (73)
Le voyageur se rend maintenant à la mosquée Djama-Kebir de
Sidi-Okba. Après tant de voyages effectués en Europe, le connaisseur
34
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
dans la matière déclare son admiration pour l’un des meilleurs édifices
religieux jamais vus. À part le Mont Saint-Michel, Saint-Marc de Venise
et la chapelle Palatine de Palerme, la grandeur du Djama-Kebir se résume
en ce que ce petit peuple avec des moyens minimes a pu construire avec
tant d’art et d’ingénierie. Maupassant décrit son émotion « inattendue et
foudroyante » lors de la méditation de « ce barbare et surprenant
monument », et dit :
Ici c’est autre chose. Un peuple fanatique, errant, à peine capable
de construire des murs, venu sur une terre couverte de ruines (…),
y ramassa partout ce qui lui parut de plus beau (…) avec ces
débris du même style et de même ordre, éleva, mû par une
inspiration sublime, une demeure à son Dieu (…). Le regard
s’arrête, se perd dans cet emmêlement profond de minces piliers
ronds d’une élégance irréprochable, dont toutes les nuances se
mêlent et s’harmonisent, et dont les chapiteaux byzantins, de
l’école africaine et de l’école orientale, sont d’un travail rare et
d’une diversité infinie. (75)
Le point qui a saisi, surtout, Maupassant c’est la dimension basique
et horizontale qui caractérise cette mosquée, contrairement à la
dimension élevée et hautaine caractérisant ainsi les cathédrales gothiques.
N’avait-il pas dit, au début de son récit lors de sa visite d’une mosquée à
Alger que :
Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est
paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives,
agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le
mouvement des assistants, la pompe des cérémonies, les chants
sacrés, et, quand elles sont vides, devenues si tristes, si
douloureuses, qu’elles serrent le cœur, qu’elles ont l’air d’une
chambre de mourant, de la froide chambre de pierre où le Crucifié
agonise encore. (9)
À Kairouan, Maupassant continue sa description de sa mosquée par
opposition aux églises et dit :
Dans nos cathédrales gothiques, le grand effet est obtenu par la
disproportion voulue de l’élévation avec la largeur. Ici, au
contraire, l’harmonie unique de ce temple bas vient de la
proportion et du nombre de ces fûts légers qui portent l’édifice,
l’emplissent, le peuplent, le font ce qu’il est, créent sa grâce et sa
grandeur. (…) Cela est vaste comme un monde. Le Dieu qui a
inspiré cette œuvre d’art superbe est bien celui qui dicta le Coran,
35
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
Maupassant finit son voyage par des retrouvailles qui suscitent les
réminiscences de son enfance et qui lui rappellent ses origines. Il
découvre tout au long de son parcours de Tunis à Kairouan et qui finit
par Sousse, trois grandes vérités : la première consiste à lui montrer que
la diversité des races et des genres ne font qu’enrichir et embellir un
peuple, la deuxième consiste à lui apprendre que le fanatisme n’est pas
un choix, c’est une culture qui pourrait être pacifique et étonnante dans
un cadre géographique austère ; la troisième vérité, c’est que malgré les
voyages et les tentatives de s’échapper de son moi le plus profond,
personne n’est capable de fuir ses origines et de se détacher de ses
racines. Un simple regard, un fugitif souvenir, une rencontre imprévue
susciteraient tôt ou tard, ici ou ailleurs, les âmes sensibles et fidèles.
Avant de finir, nous ne pouvons pas passer à côté d’un détail très
révélateur voire précurseur dans ce récit. Lors de sa visite dans un hôpital
psychiatrique à Tunis, Maupassant décrit ce qu’il a vu et écrit :
Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en
leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à
force d’être étranges, que nos pauvres fous d’Europe. (…) Puis en
voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours :
- Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le
gardien, le bey, tous, tous fous ! (…). Il nous désigne l’un après
l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il
répète :
- Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou ! (31-32-33)
Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une
émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
En 1888 Guy de Maupassant assiste en Tunisie à cette scène du fou
qui le désigne comme un fou à son tour. Cinq ans après en 1893,
l’écrivain quitte la vie dans un asile psychiatrique de la région parisienne
en ayant les mêmes symptômes et en faisant les pareils gestes du fou de
Tunis. Un signe ? Une prémonition ? Ou une anticipation de son destin
final ? Ce qui est indéniable, c’est que dans l’hôpital tunisien,
Maupassant n’était pas uniquement en face de ce fou Arabe, mais surtout
il était en face de l’origine même de son « mal d’être », qui n’est
finalement que son destin (Borel, 1927).
37
MULTILINGUALES N°8 Année 2017
BIBLIOGRAPHIE
BIAGGI, Vladimir, Au salon (chroniques picturales), Balland, Paris, 1993.
BOREL, Pierre., Le destin de Guy de Maupassant, Les Editions de France,
Paris, 1927.
BURY, Marianne, « Maupassant pessimiste ? », in Romantisme, n° 61,
1988, pp. 75-83.
CZYBA, Luce , Ecrire au XIX° siècle, Les Belles Lettres, Paris, 1998.
DAHAN, Philippe, Maupassant et les femmes, Editeurs Bertout-la
mémoire, Normandie, 1996.
DELAISEMENT, Gérard, Guy de Maupassant, Chroniques, I, II, Rive
droite, Paris, 2004.
JACQUES, Réda, Album Maupassant, Gallimard, Paris, 1987.
LECLERC, Yvan., Choses et autres : choix de chroniques littéraires et
mondaines (1876-1890), Le Livre de poche, 2011.
MAUPASSANT, Guy de, Chroniques et récit de voyage, Bruxelles,
Complexe, coll, « Le regard littéraire », 5 vol, 1993.
MAUPASSANT, Guy de, De Tunis à Kairouan, Editions Complexes,
Bruxelles, 1993.
MORAND, Paul, Vie de Guy de Maupassant, Flammarion, 1942.
PASQUET, Martin Maupassant : Biographie, étude de l’œuvre, Albin
Michel, Paris, 1993.
SALEM, Jean, Philosophie de Maupassant, Ellipses, Paris, 2000.
SATIAT, Nadine, Maupassant, Flammarion, Paris, 2003.
SCHMIDT, Albert Marie, Maupassant, éd. Ecrivains de toujours, Seuil,
Paris, 1990.
TVERDOTA, György, Ecrire le voyage (textes réunis), Presse de la
Sorbonne Nouvelle, Paris, 1994.
WAUTERS, Eric, Tunis, Carthage, l’orient sous le regard de l’occident du
temps des Lumières à la jeunesse de Falubert, édi, Publications de
l’Université de Rouen, 1999.
38