DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
The Blackstone Affair, tome I, Ne résiste pas
The Blackstone Affair, tome III, Ne t’enfuis pas
Raine Miller
NE JUGE PAS
The Blackstone Affair II
Roman
Traduit de l’anglais
par Élodie Coello
À mes parents qui, encore aujourd’hui,
n’ont nul besoin de mots pour se comprendre.
« L’œil voit les choses de façon
plus certaine dans les rêves
qu’il ne les voit par l’imagination
durant la veille. »
Léonard DE VINCI
Prologue
Londres juillet 2012
Je l’observe. Je me rappelle son corps sous mes doigts. Sa façon de
bouger et de gémir. Tout d’elle – je me souviens de tout. Elle, en
revanche, ne me voit pas. Au début ça m’agaçait, mais plus maintenant.
Elle finira bien par me voir. Oui, elle me verra bien assez tôt.
Le destin l’a mise sur mon chemin il y a longtemps, puis a frappé une
seconde fois lorsque l’avion s’est écrasé. Je n’ai jamais oublié la douce
Brynne Bennett. Jamais. Je savais qu’elle avait quitté les États-Unis pour
venir vivre à Londres, et même si je pensais toujours à elle, j’étais loin
d’imaginer qu’on se reverrait un jour. Ce n’est qu’en voyant ses photos
que j’ai mesuré à quel point je voulais la retrouver.
C’est chose faite.
Le destin conspire en ma faveur. Tout arrive à point nommé. Il
récompense mes efforts et m’offre Brynne sur un plateau. Elle le mérite.
Elle est un trésor, un diamant rare dans son écrin dont je dispose à ma
guise, et pour aussi longtemps que je le souhaite.
On est tous des pions. Elle autant que moi. Les pions d’un jeu que je
n’ai pas créé mais auquel j’ai bien l’intention de jouer. Je me bats pour la
justice. C’est la chance de ma vie et elle ne me filera pas entre les doigts.
Brynne non plus, d’ailleurs. Si j’arrive à mes fins, elle sera la cerise sur le
gâteau. Je lui montrerai combien elle m’a manqué. Il me tarde d’y être.
Je tiens à préciser pour ma défense que j’ai essayé de lui demander
directement son aide. Je l’aurais sagement courtisée et elle aurait été
ravie de me revoir, j’en suis sûr. Ces connards n’étaient pas dignes d’elle,
ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient. Quelle importance, maintenant, de
toute façon ? Ils sont désormais hors jeu, et c’est tant mieux pour moi.
Quoi qu’il arrive, je finirai seul en lice.
Mais Blackstone, c’est une autre paire de manches. Ce salaud a
débarqué dans sa vie sans prévenir. Je sais bien que c’est sa belle gueule
et son compte en banque qui lui ont tourné la tête. Quelle poisse ! Sans
lui, j’aurais réussi mon coup sans accroc.
Blackstone a gagné la bataille, mais pas la guerre. Je dois reconnaître
qu’il possède de bons instincts. Moi qui pensais avoir Brynne dans la
poche quand il est sorti fumer le soir du gala… La chance me souriait :
lui était dehors, elle dedans, l’alarme s’est déclenchée comme prévu. J’ai
commis une seule erreur : ne pas avoir anticipé qu’il aurait le téléphone
de Brynne. Une très mauvaise surprise. En même temps, c’était l’occasion
de lui faire savoir que j’existais. Oui, il devait savoir qu’elle avait été à
moi bien avant leur rencontre.
Mais il s’est passé quelque chose qui a joué en sa faveur. Je ne sais
pas pourquoi mais Brynne n’était pas là où elle aurait dû être, et n’est
pas non plus sortie à l’endroit prévu. Si elle avait eu son portable sur elle
quand j’ai envoyé mon message, on serait ensemble à l’heure qu’il est,
reprenant notre relation là où elle s’est arrêtée, il y a sept ans.
Dans l’affolement général, elle a réussi à m’échapper, emportant avec
elle cette occasion en or. C’est extrêmement contrariant. Il faudra bien
qu’un châtiment soit infligé afin que la balance de la justice retrouve son
juste niveau, et toute chose sa place dans le monde. Mais cela ne pose
pas de problème. Tôt ou tard, la roue tournera à mon avantage.
Blackstone la surveille de près maintenant mais moi, je suis derrière
lui aussi, à l’affût. S’il croit avoir toutes les réponses, il se met le doigt
dans l’œil. Je sais brouiller les pistes. C’est ma spécialité.
Non, je n’abandonne pas. Je n’ai pas joué toutes mes cartes, or la
patience est une vertu. Il me reste encore beaucoup de temps pour agir
et je me rapproche toujours un peu plus.
Closer. Je repense à cette chanson.
Quand ces crétins ont choisi ce morceau, ils ont signé leur arrêt de
mort. Je l’ai compris bien plus tard. C’est parfait. Tout simplement
parfait.
1
Ethan me dévorait du regard tout en agrippant mes hanches d’une
poigne de fer. Son membre puissant logé en moi opérait un mouvement
de va-et-vient tandis que sa bouche lacérait ma chair de suçons fébriles.
Mon amant savait y faire. Il avait brisé ma carapace pour s’emparer
de mon cœur. Les caresses et le plaisir à répétition, voilà sa technique
pour renforcer le lien qui nous unissait et s’assurer que je ne lui
échapperais pas.
Mais qu’il se rassure. J’étais tout à lui.
Après une soirée aussi mouvementée, rien de tel que l’abandon total
aux caprices de ce corps viril allongé sur moi. Depuis le premier jour,
Ethan Blackstone menait la danse avec une autorité qui lui était
caractéristique. C’était sa façon de me protéger. Comme le soir de notre
rencontre quand il m’avait convaincue de monter avec lui en voiture,
prétextant que je courais un risque à me promener seule dans la rue, en
pleine nuit. Puis plus tard, lorsqu’il m’avait harcelée au téléphone, j’avais
peu à peu compris à qui j’avais affaire. Mais à l’époque, j’étais encore loin
de soupçonner la complexité du personnage.
Non, aucun risque que je lui échappe. J’étais amoureuse de lui.
— Je veux garder ma queue en toi toute la nuit, grogna-t-il, à la
lueur du clair de lune, ses yeux bleus étincelants, comme il allait et
venait.
À travers la baie vitrée, la lumière pâle baignait nos corps nus, il me
pilonnait à une cadence soutenue. Ses mains, sa bouche, son sexe, sa
langue, ses dents et ses doigts : autant d’atouts qu’il mettait à profit.
Ethan aimait me susurrer des paroles crues en baisant. Une manière
efficace de m’embraser de plus belle et de me montrer combien je
l’excitais. De quoi nourrir ma confiance en moi, pile ce dont j’avais
besoin. Ethan me comprenait et devinait toutes mes envies sans effort,
allez savoir comment. J’en avais encore reçu la confirmation ce soir
même. Il était temps d’admettre que j’avais besoin d’un homme pour être
heureuse.
Et cet homme, c’était Ethan.
J’avais baissé la garde. Il s’était introduit dans mon cœur et, pour
forcer l’accès, il n’y était pas allé de main morte. Du Ethan tout craché. Il
m’avait travaillée au corps, m’avait provoquée, exigeant toute mon
attention. Parfois, je m’étais repliée sur mes angoisses, mais lui n’avait
jamais baissé les bras, prêt à tout pour moi. Désormais, je pouvais
savourer l’amour d’un homme que j’aimais en retour.
— Regarde-moi, chérie, m’ordonna-t-il, le souffle court. Je veux ton
regard sur moi quand je te prends, tu le sais bien !
Il enfouit la main dans mes cheveux et les tira. Ce n’était pas
douloureux, juste assez pour m’enfiévrer. Ethan était parfaitement
conscient de mes limites. Je savais qu’il avait besoin que nous ne nous
quittions pas des yeux pendant l’amour, j’ai donc soutenu ce regard bleu
qu’il dardait sur moi.
Mais Ethan en savait toujours beaucoup plus sur moi que moi sur lui.
— Tu vas jouir la première ! lâcha-t-il, les dents serrées.
Ses coups de reins se firent plus profonds, plus insistants, en quête du
point sensible – la clef de mon plaisir. Aux premiers signes d’extase, je
me laissai ravir, enchaînée à Ethan, à son regard bleu pénétrant et son
érection frénétique. L’orgasme me frappa en même temps que mon
amant volait ma bouche avec voracité. Il me comblait de tous côtés,
m’assujettissant à son désir. Nous étions plus proches que jamais.
Il ne tarda pas à atteindre le point culminant de son désir. Je devinais
toujours quand il allait jouir à la façon dont son corps se raidissait.
À tous les coups, ma libido s’enflammait et j’étais transportée. Il faut dire
qu’il n’y a rien de plus grisant que de voir qu’on fait de l’effet à un
homme. Par ses démonstrations amoureuses, Ethan me donnait un regain
d’assurance. Grâce à lui, j’avais le sentiment d’aller mieux. J’avais l’espoir
de pouvoir enfin mener une vie normale et heureuse.
C’était grâce à lui.
— Tu dois me le dire, ma belle, m’ordonna-t-il d’un ton sévère.
Cette autorité cachait, je le savais, une certaine vulnérabilité. Ethan
n’était pas un surhomme, il avait des doutes comme tout le monde.
— Je suis à toi pour toujours ! m’exclamai-je avec sincérité quand je
le sentis éjaculer.
Plus tard, je rouvris les yeux, je m’étais assoupie entre-temps. Ethan
nous avait fait basculer sur le côté, mais nous étions encore l’un dans
l’autre. Il aimait garder son sexe en moi après l’amour. Une envie dont je
m’accommodais volontiers.
J’avais un regret : celui qu’il ne se confie pas plus, qu’il ne me donne
pas accès à cette zone d’ombre qui le hantait. Certes, je comprenais ses
craintes. Finalement, ce côté tactile à l’extrême, ce besoin de me
posséder sans relâche pendant et après le sexe n’avait-il pas un rapport
avec ce qu’il avait vécu en prison ? Ils l’ont battu, torturé, marqué à vie.
J’avais mal rien que de penser à la nuit où il s’était réveillé en panique.
Promenant mes doigts sur ses épaules et dans son dos, je traçai les
contours de ses cicatrices, j’imaginai les ailes tatouées et les mots écrits
dessous. Ethan ouvrit les yeux et s’enfonça brutalement en moi.
— Ton tatouage est magnifique, susurrai-je. Mais pourquoi des ailes
d’ange ?
Un silence.
— Elles me rappellent ma mère. Et puis, elles recouvrent une bonne
partie de mes cicatrices.
Je me penchai pour frôler ses lèvres, épousant sa joue avec la paume
de ma main. Je voulais le pousser à la confidence. S’il n’était pas
d’humeur, il risquait de se refermer comme une huître, mais après tout,
qui ne tente rien n’a rien.
— Et la citation ? Elle fait référence à qui ?
Avec un haussement d’épaules, Ethan murmura :
— J’ai cru mourir ce soir.
Les aveux tournaient court. De toute évidence, il n’avait pas
l’intention de ressasser le passé.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Quand je t’ai cherchée partout après avoir lu le message sur ton
téléphone.
Du bout des doigts, il caressa ma joue puis mes lèvres avec tendresse.
Un frisson me parcourut.
— Mais tu m’as retrouvée. Ne parle pas de mourir. Un homme si
parfait, ce serait du gâchis.
J’avais beau jouer la carte de l’humour, quand Ethan était aussi
sérieux, rien n’y faisait.
— Je suis content que tu te sentes mieux…
Il se tut et, d’un mouvement de hanches, enfonça de plus belle son
sexe à nouveau dur dans mon intimité, avant de terminer sa phrase :
— Parce que j’avais besoin de ça, tu n’imagines pas à quel point.
— Je suis là, tu me prends quand tu veux, murmurai-je contre ses
lèvres tandis qu’il reposait mes jambes sur ses épaules et repartait pour
un tour.
Ethan se contentait rarement d’un seul round.
Avec lui, je me sentais attirante. Par sa façon de m’embrasser, de me
parler, de me faire l’amour, il me rendait belle et sexy. Après l’acte aussi,
quand il me gardait serrée contre lui comme le plus précieux des trésors.
Malgré mon lourd passé, quelqu’un se montrait prêt à se battre pour
moi. Quelqu’un tenait à moi, vraiment. Cette personne était Ethan. Cela
suffisait à bouleverser mon existence tout entière.
J’avais mis du temps à accepter son côté possessif, mais en définitive
je m’en étais accommodée. Ethan m’allait bien. Il ne manquait pas une
occasion de me prouver son désir. Pour la toute première fois, j’avais
l’espoir de vivre une relation sérieuse. Au début, nous voulions y aller
« pas à pas », puis finalement, nous étions passés outre. Mais si nous
avions pris notre temps… serais-je dans le Somerset à l’heure qu’il est ?
Serais-je nue sous les draps dans un manoir anglais en bord de mer, un
manoir digne de la famille royale et qui appartenait en réalité à la sœur
d’Ethan ? Serais-je baisée comme une reine en passe d’atteindre un
nouvel et magnifique orgasme ? Parfois, il faut savoir prendre les choses
comme elles viennent.
J’eus plus de mal à réveiller ma libido après notre torride deuxième
round. Quand je réussis à me dérober à l’étreinte d’Ethan, je m’éclipsai à
la salle de bains. C’est fou comme les caresses de mon amant devenaient
une véritable drogue ! J’étais accro, ce qui ne lui échappait pas. Encore
une preuve que nous étions faits l’un pour l’autre.
Je me servis un verre d’eau et pris le cachet prescrit par le
docteur Roswell pour mes terreurs nocturnes. C’était devenu un rituel :
pilule et vitamines au réveil, somnifères le soir avant d’aller au lit. Un
sourire apparut sur mon visage reflété dans l’élégant miroir façon
Buckingham Palace alors qu’une pensée me traversait l’esprit : quand
j’étais avec Ethan, le lit était rarement synonyme de repos. Nous passions
de longues heures sous les draps à… ne pas dormir. Je ne m’en plaignais
pas, bien au contraire.
De retour dans la chambre, je pensais le retrouver assoupi, mais il
avait les yeux grands ouverts scrutant le moindre de mes mouvements. Il
encadra mon visage de ses paumes quand je le rejoignis, une habitude
qu’il avait lorsque nous étions serrés l’un contre l’autre.
— Tu ne dors toujours pas ? Pourtant, la route a été longue, tu dois
être fatigué, dis-je avant de marquer un silence et de lui murmurer à
l’oreille : Surtout après m’avoir baisée comme une…
— Je t’aime et je ne te laisserai jamais filer, m’interrompit-il.
Son regard aquatique à peine éclairé par la lumière tamisée était
envoûtant.
— Alors, tiens parole.
— Jamais, tu m’entends ?
Son ton s’était durci. J’ai immédiatement compris qu’il le pensait
vraiment.
— Moi aussi, je t’aime et je n’ai aucune intention de m’en aller.
Je me penchai pour l’embrasser, frôlant sa barbe de trois jours
désormais familière. Il me rendit mon baiser mais je sentais qu’il n’avait
pas tout dit. Après tous ces orgasmes, j’étais étonnée de sentir une telle
tension dans son corps.
— En fait, je… J’ai besoin de quelque chose de plus tangible entre
nous. Je te veux tout le temps près de moi. Je veux te protéger. De jour
comme de nuit.
Pris de panique, mon cœur se mit à battre la chamade. Je
commençais enfin à prendre mes marques dans notre relation, et voilà
qu’Ethan repoussait les frontières.
Il a toujours fonctionné comme ça…
— Mais… nous passons déjà nos journées ensemble, bafouillai-je.
Il fronça les sourcils, le regard rétréci une fraction de seconde.
— Ce n’est pas suffisant, Brynne. On en a eu la preuve ce soir avec ce
putain de message de Dieu sait qui. D’ailleurs, j’ai confié ton portable à
Neil pour qu’il retrouve ce pervers. Mais j’ai besoin de rendre les choses
officielles entre nous pour que tu deviennes intouchable et que le monde
entier te laisse tranquille.
Je déglutis. Ses pouces me caressaient les joues. Où voulait-il en
venir, au juste ?
— Qu’entends-tu par « choses officielles » ? Qu’est-ce que tu veux
officialiser ?
J’avais une toute petite voix, mon cœur battait à tout rompre.
Ethan me sourit avant de déposer un doux baiser sur mes lèvres qui
m’apaisa momentanément. Il avait toujours su me consoler quand j’étais
affolée ou effrayée.
— Ethan ? murmurai-je lorsqu’il s’écarta.
— Rassure-toi, ma belle, dit-il d’un ton apaisant. Tout ira bien, je
prendrai soin de toi. Pour ça, je sais ce qu’il nous reste à faire. C’est la
suite logique.
— Ah bon ?
— Mm-mmh.
Il nous fit rouler sur le lit et se retrouva au-dessus de moi. Reposant
sur ses coudes qui encadraient mon visage, il me tenait prisonnière de
ses membres musclés, dont la fermeté et la douceur pressaient mes
courbes féminines.
— J’en suis convaincu.
Sa bouche dévorait mon cou et mon visage.
— Absolument sûr, chuchota-t-il entre deux baisers. Je l’ai compris ce
soir, quand j’ai vu ce que tu portais au creux du cou.
Il m’embrassa à cet endroit, là où se logeait le pendentif en forme de
cœur qu’il m’avait offert.
— De quoi es-tu si convaincu ?
Ma voix n’était qu’un filet et, pourtant, chaque mot se détachait en
carillonnant comme si j’avais hurlé ma question.
— Tu me fais confiance Brynne, oui ou non ?
— Oui.
— Tu m’aimes ?
— Oui, évidemment. Tu le sais bien.
Il me décocha son petit sourire en coin caractéristique.
— Alors, c’est réglé.
— Qu’est-ce qui est réglé ? implorai-je tout contre ce visage
magnifique qui m’avait conquise dès le premier jour.
Avec cette façon si possessive qui était la sienne, Ethan me tenait
captive sous son corps.
— Nous allons nous marier.
Je le dévisageai, stupéfaite. Ses mots semblaient tout droit sortis d’un
roman à l’eau de rose. J’étais certainement en train de rêver, du moins je
l’espérais.
Ethan bougea au-dessus de moi, non, j’étais bel et bien réveillée.
Putain de merde !
— Ça coule de source, dit-il en esquissant un rictus. On rend la chose
publique par une annonce tonitruante, tu emménages officiellement avec
moi, puis on fait savoir que ton fiancé bosse dans la sécurité.
— Tu as perdu la tête ? l’interrompis-je, alors que son regard scrutait
la moindre de mes réactions. Ethan, je ne peux pas me marier. Je n’en ai
pas envie. Je commence tout juste à me faire à l’idée de notre relation.
C’est beaucoup, beaucoup trop tôt…
Pas ébranlé pour un sou, Ethan m’offrit un large sourire.
— Je sais, ma chérie, c’est bien trop tôt. Mais ça, les gens n’ont pas
besoin de le savoir. Ils croiront tous que tu vas épouser un ancien officier
des forces spéciales britanniques, le P-DG ultra-médiatisé de Blackstone
Inc. Si jamais quelqu’un te veut du mal, le message est clair : il peut
oublier. Il ne touchera pas à un seul de tes cheveux, ne t’approchera en
aucune façon et réfléchira à deux fois avant de t’envoyer des putains de
menaces comme ce soir.
Il m’embrassa avec tendresse, il avait l’air si fier de lui.
— Mon idée est géniale.
Je le contemplai avec des yeux ronds, convaincue que mon
imagination me jouait des tours.
— C’est malhonnête, Ethan. Tu te rends compte de ce que tu me
demandes ? Tu veux m’obliger à mentir ? Faire croire à nos proches
qu’on va se marier deux mois seulement après notre rencontre ?
Il se crispa au-dessus de moi, la mâchoire serrée.
— Ta sécurité est en jeu, Brynne et je ferai tout ce qui est nécessaire
pour te protéger. Je refuse de prendre le moindre risque – on en a assez
pris comme ça. Je t’ai déjà dit qu’avec moi, il n’y a pas de demi-mesure,
c’est le tout pour le tout. Mes sentiments n’ont pas changé, figure-toi.
Même dans l’obscurité son regard fixe m’intimidait. Je voulus me
justifier.
— Mes sentiments non plus n’ont pas changé, bien sûr, mais cela ne
veut pas dire pour autant que nous pouvons…
Je n’arrivai pas à finir ma phrase, j’étais troublée par tout ce qu’il
venait de m’affirmer si posément. Il pensait que nous marier serait une
bonne chose, un peu comme manger cinq fruits et légumes par jour ou
mettre de l’écran total. Je me demandai si les nausées, que j’avais eues ce
soir, ne me provoquaient pas des hallucinations.
— Qu’est-ce qui nous en empêche ?
Ethan me scrutait avec un petit air de chien battu. Je m’en voulus
quelques secondes, pas plus. Sa proposition ne tenait absolument pas la
route. Avec une audace sans pareille, cet homme avait débarqué dans ma
vie il y avait seulement deux mois, et moi, j’arrivais tout juste à me faire
à l’idée que j’étais amoureuse de lui. Comment pourrais-je accepter de
me marier si tôt ? Qui plus est, sous le seul prétexte qu’il fallait me
protéger d’une menace émanant d’un inconnu au mobile mystérieux ?
— Je… Ethan, tu es complètement dingue. Tu as conscience de ce
que tu me proposes ?
Il opina, le visage tout près du mien, impénétrable. Il n’en ferait qu’à
sa tête, je le savais. Ce qui me surprenait le plus, c’était la raison qui le
poussait à prendre cette décision. Certes, il m’aimait et ne me laissait
aucune raison d’en douter. Moi-même je l’aimais tout autant, mais de là
à… nous marier ? ! Quel choc pour moi, grande émotive que je suis ! Il
n’était pas concevable qu’Ethan ait envie d’une épouse, c’était bien trop
tôt.
— Oui, Brynne, j’en ai parfaitement conscience.
Impossible de deviner ce qui se tramait dans sa tête.
— Tu veux m’épouser, moi ? Une femme que tu as rencontrée il y a à
peine huit semaines, traumatisée par son passé et dont la peur de
l’engagement frôle la pathologie ?
Il me fit taire d’un baiser autoritaire. Décidément, sa proposition
était sérieuse. Sur quelle planète bizarre ai-je atterri ? Je me laissai un
moment butiner par sa bouche insatiable, puis le pris par le cou pour
l’écarter, caressant sa joue, les yeux dans les yeux.
— Ma chérie… Cette soirée m’a flanqué la trouille, murmura-t-il.
Rien de tout ça n’était prévu, mais c’est la meilleure solution. J’en suis
convaincu. Je veux te garder à mon côté. Tu n’auras plus besoin de visa
de travail. Tu pourras vivre ici, bosser à Londres dans ta branche. Tu
auras le temps de trouver le job parfait sans avoir à batailler avec les
services d’immigration. Et puis, surtout, on restera ensemble, c’est tout
ce que je veux. En tant que mari, je pourrai te protéger et faire en sorte
qu’il ne t’arrive rien. Je t’aime, Brynne. Tu m’aimes aussi, pas vrai ?
Alors où est le problème ? La solution est toute trouvée.
Ethan pencha la tête en me regardant comme si j’étais une vraie
idiote de penser le contraire.
— Je t’aime très fort, Ethan, mais je ne suis pas prête à me marier.
Loin de là.
Il repoussa tendrement une mèche de mes cheveux.
— Moi non plus et le moment est mal choisi, mais je ne vois pas
d’autre solution. J’y suis prêt… Essaie au moins d’y réfléchir. Des
épisodes comme ce soir à la National Gallery, je n’en veux plus, c’est
terminé, ajouta-t-il, fronçant les sourcils.
J’allais répondre mais il m’interrompit par un autre de ces baisers
fougueux dont il avait le secret. Ethan profita de ma position de faiblesse
alors que j’étais serrée sous lui pour me ravir de sa langue experte. Je me
laissai flotter sur un nuage un instant, encore étourdie par ce qu’il venait
de me dire.
— Avant de t’emporter pour rien, réfléchis-y, d’accord ? Nous
pourrions faire durer les fiançailles, mais l’annonce du mariage donnera
une tournure sérieuse à notre situation et c’est ça que les gens prendront
en compte. Bon, la soirée a été éprouvante, il y a une tonne de merde à
régler. Mais tout ce qui importe, c’est qu’on soit ensemble, point final.
Toi, tu emménages chez moi maintenant.
Il m’embrassa le front. Je le regardai, sans voix.
— Tu viens vivre chez moi, Brynne. Je ne te demande pas ton avis.
Après la totale folie de ce soir, je refuse que nous vivions séparés l’un de
l’autre.
— Bon sang, que vais-je faire de toi ? soupirai-je en réprimant un
bâillement.
Je compris que mes cachets agissaient. Je ne tiendrais pas cette
conversation bien longtemps encore. Ethan avait-il prévu de tourner ma
fatigue à son avantage ? Ce n’était pas un hasard s’il était un joueur de
poker redoutable.
— Tu es épuisée. Pour être franc, moi aussi.
Je bâillai à nouveau et acquiesçai.
— Oui, mais je ne sais toujours pas que te répondre, lui dis-je en le
regardant droit dans les yeux.
Il rapprocha mon corps du sien et enfouit son visage dans mon cou.
La position idéale pour s’assoupir.
— Tu vas t’endormir et tu réfléchiras à tout ça. Fais-moi confiance. Et
puis… tu vas venir vivre chez moi officiellement.
— C’est aussi simple que ça ?
— Ouais, murmura-t-il, frottant sa barbe naissante contre ma nuque.
C’est la meilleure chose à faire. Je t’aime, mon cœur. Allez, tu peux
fermer les yeux maintenant.
Les bras musclés d’Ethan se refermèrent sur moi. La sensation était
magique, même si, de toute évidence, mon prince charmant avait perdu
la raison. En tout cas, il était prêt à prendre une décision radicale pour
me protéger et il était fou amoureux de moi. Il ne m’en fallut pas plus
pour esquisser un « putain de sourire », pour reprendre les termes de
mon amant adoré au langage de charretier.
Pelotonnée entre ses bras protecteurs, je me laissai gagner par le
sommeil.
2
En patrouille, on voyait des choses plus horribles les unes que les autres.
Ceux qui vivent en démocratie n’ont pas conscience de la chance qu’ils ont.
J’imagine que dans la plupart des cas c’est mieux ainsi, cependant cela
devrait donner matière à réfléchir à tous ceux qui en jouissent sans en
apprécier la juste valeur. Ce qui me dérangeait le plus, c’était ce gâchis
incroyable de potentiel humain. Les peuples opprimés et sous le joug de la
censure ont une marge de manœuvre très réduite, ce qui arrange bien les
dictateurs des pays du tiers-monde qui sont à leur tête.
Cette femme, nous l’avions vue mendier dans les rues de Kaboul, mais
jamais avec le petit. Les militaires n’étaient pas autorisés à interagir avec les
Afghanes. C’était beaucoup trop dangereux, et pas seulement pour les
soldats. Seulement voilà, interdisez le fruit défendu à un homme en rut et il
fera les pires âneries pour tirer son coup quand même. Les mecs sont
tellement prévisibles. Cette femme était une prostituée, c’était plutôt
flagrant. Les bordels étaient rares à Kaboul, mais on en trouvait. En ce qui
me concerne, je n’y mettais jamais les pieds. Mais certains ne pouvaient pas
en dire autant. Ces abrutis avaient une queue à la place du cerveau. Moi,
soit je me contentais du porno, soit je me tapais une « soldate » en douce.
J’avais des propositions à la pelle, à croire que je leur faisais de l’effet. La
discrétion était de mise pour pouvoir coucher dans l’enceinte de la base. Les
femmes, minoritaires – et de loin – parmi les militaires, avaient quelque
raison de se méfier.
L’Afghane s’appelait Leyya. Elle est morte dans d’atroces souffrances. Les
Talibans l’ont exécutée sur la place publique pour la punir de son crime :
celui de travailler pour nourrir son garçon de trois ans. Ce sont les
braillements du môme qui nous ont donné l’alerte. Il baignait dans le sang
de sa mère en pleine rue. Plus tard, je me suis demandé si un passant serait
jamais venu le sauver, ou si le gosse serait resté près du corps profané de sa
mère jusqu’à mourir à son tour. En définitive, la question ne s’est pas posée.
Cela me rendait dingue de le laisser là alors que le risque d’attentat à la
bombe était écarté. Cela a duré des heures. Putain, j’ai craqué, je suis allé le
chercher, je voulais l’enlever à ce cadavre. J’ai fait vite et l’ai pris dans mes
bras. Il ne voulait pas laisser sa mère et s’agrippait à sa burqa qui a glissé
de son visage quand j’ai soulevé le gosse. Elle avait la gorge tranchée et le
crâne fendu. J’espérais de toutes mes forces que, si petit encore, le gosse ne
garderait pas une telle image de sa mère.
Un terrible pressentiment m’a aussitôt saisi. J’étais glacé d’horreur
tandis que je courais pour le sortir de là. D’un coup, ses cris se sont tus, un
courant d’air m’a frôlé l’oreille. Et puis… du sang. Tout ce sang pour un si
petit corps. L’instant suivant, l’enfer s’ouvrait sous mes pieds…
— Mon chéri, tu es en train de rêver, murmura une voix à mon
oreille.
Je tournai la tête dans sa direction, la cherchant désespérément dans
le noir. Ce son si doux était la seule chose capable de m’apaiser. J’avais
besoin de cette voix. Elle reprit :
— Ethan, mon chéri, tu es train de rêver.
J’ouvris les yeux et retrouvai mon souffle en voyant Brynne.
— Je rêvais ?
— Oui, tu marmonnais et remuais dans tous les sens.
Elle passa sa main sous ma tête pour attirer mon regard.
— J’ai préféré te réveiller parce que je voulais t’éviter un cauchemar.
— Merde… Excuse-moi, ça t’a réveillée ?
Je reprenais peu à peu mes esprits.
— Ce n’est pas grave. J’ai préféré intervenir avant que cela ne
tourne… mal.
Elle avait l’air triste. Je me disais qu’elle chercherait à me pousser à
la confidence, comme la dernière fois.
— Désolé, répétai-je, honteux.
Je m’en voulais de lui faire encore subir ce merdier.
— Tu n’as pas à t’excuser pour tes rêves, Ethan, me dit-elle d’une
voix ferme. Mais j’aimerais beaucoup que tu me les racontes.
— Oh, ma chérie.
Je la serrai contre moi, ses cheveux étaient soyeux sous ma main.
J’embrassai son front et inhalai son parfum qui m’apaisa aussitôt comme
la sensation de ses seins pressés sur mon cœur qui, lui, battait le
tambour. Elle était là et bien réelle, tout contre moi. En sécurité à mes
côtés.
Et je bandais dur contre sa peau douce.
— Je suis vraiment désolé de t’avoir réveillée, lui dis-je avant de
l’embrasser langoureusement, ma langue glissée de plus en plus
profondément dans sa bouche.
J’avais envie d’elle. Brynne était mon unique remède.
Je m’en voulais de lui faire le même coup que la dernière fois : sortir
d’un mauvais rêve et utiliser le sexe comme exutoire à l’angoisse que
j’avais éprouvée.
— Pas grave, haleta Brynne contre ma bouche.
Sa réaction me grisait. Tout m’excitait chez elle. J’aimais jouer les
dominateurs mais cela m’attisait quand Brynne s’offrait à moi et que
notre désir était réciproque. D’instinct, je savais qu’elle me désirait. Nous
n’avions pas besoin de mots pour communiquer. Côté sexe, nous avions
vite trouvé nos marques. Ouais, depuis le début, c’était torride et
tellement bon de baiser ensemble. Si seulement notre relation pouvait
être aussi simple sur tous les autres plans.
Je la fis rouler sous moi et lui écartai les cuisses avec mes genoux. Je
rejetai les couvertures pour profiter pleinement de la vue. Dans un
instant, je serais enfoui dans ce corps de déesse qui s’offrait à moi. Doux
Jésus merci.
— Tant mieux parce que j’ai besoin de te faire hurler de plaisir, dit-il
à sa façon autoritaire. Quand tu auras crié mon nom, je me retirerai de
ta chatte sublime et baiserai ta bouche pulpeuse. Crois-moi, tu me
suceras jusqu’à la dernière goutte.
Il ajusta sa position au-dessus de moi, le regard sombre et le souffle
court.
— Ouais, je vais te faire tout ça, ma belle.
Vulgaire pendant l’acte, comme à son habitude. Aussi dingue que cela
puisse paraître, ces cochonneries m’excitaient.
Mon corps se crispa, je gémis à l’instant où il s’enfonça brutalement
en moi, me remplissant entièrement. Grisée, je repensai à ses paroles de
tout à l’heure. On va se marier. Depuis le premier jour, Ethan avait cette
manie d’ordonner une chose au lieu de la suggérer.
D’une main, il maintenait fermement mes poignets, et de l’autre, me
caressait tout en me pénétrant avec fureur. On l’aurait presque cru en
colère. Pas contre moi, mais contre ce rêve qu’il voulait chasser de son
esprit. De mon côté, je le soutenais sans retenue dans sa quête.
Ethan m’écartait toujours plus, labourant mon point sensible de sa
queue. Les premiers signes de plaisir ne se firent pas attendre. Mes
muscles se contractèrent, parés pour l’explosion qui allait m’envoyer
dans une galaxie de lumière et de chaleur.
Lorsqu’il pinça mon téton, beaucoup plus sensible que de coutume, la
douleur m’aveugla une seconde. Je poussai un cri comme mon corps se
convulsait, extatique. La langue d’Ethan lécha mon mamelon, apaisant la
souffrance ; il chuchota :
— Hurle mon nom ! Je veux t’entendre.
— Ethan ! Ethan ! Ethan ! scandai-je contre sa bouche.
Il enfonça alors sa langue entre mes lèvres pour aspirer mes paroles.
Je tressaillis et resserrai les muscles de mon intimité autour de sa
verge imposante. J’étais totalement possédée et jamais je ne m’étais
sentie aussi comblée.
Mon dominateur avait le contrôle de la situation et dirigeait mon
plaisir d’une main de maître. Mais il n’en avait pas ni. J’avais bien retenu
ses paroles cochonnes.
Ethan se retira en poussant un grognement primaire. Je n’eus pas le
temps d’être déçue que, déjà, il me faisait basculer sur le lit et me forçait
à engloutir son membre brûlant. Le goût de nos saveurs mélangées eut
un effet explosif sur ma libido. J’agrippai ses hanches pour l’attirer
jusqu’au fond de ma bouche. Après seulement quelques va-et-vient entre
mes lèvres, je sentis sa semence jaillir dans ma bouche. Ethan émit un
bruit rauque et étrangement vulnérable pour un acte aussi dominateur.
J’avais le sentiment délicieux de détenir un pouvoir sur lui, si Ethan
jouissait, c’était grâce à moi.
Il me fixait comme il aimait le faire, ne voulant rien manquer de la
scène. Au-delà de l’acte physique, nous nous pénétrions encore plus
profondément par le regard.
— Oh, bordel, souffla-t-il en glissant son sexe hors de ma bouche.
Il m’attrapa et me serra contre lui.
Avec tendresse cette fois, il retrouva sa position favorite au-dessus de
mon corps tandis que sa verge se rétractait peu à peu.
Je refermai les bras autour de lui, attentive à nos pouls qui battaient
à la même cadence. Pendant un long moment encore, Ethan me choya de
ses baisers et de ses caresses entre ses déclarations d’amour. Je
commençais à bien le connaître. Mais pour cerner le personnage, une
chose m’échappait encore. Celle qui me rendait curieuse et dont je ne
savais absolument rien.
Ethan n’avait toujours pas levé le voile sur la zone d’ombre de son
passé.
— Je suis contente que tu m’aies amenée ici.
Le sommeil s’infiltrait, nous reparlerions de ses cauchemars demain.
Il n’aimerait pas ça mais qu’importe, je le ferais quand même. Je me
demandais s’il s’en doutait. Ethan avait cette mystérieuse capacité à lire
dans mes pensées.
— Et je t’aime, chuchotai-je à l’homme qui avait su me garder auprès
de lui.
Il m’entourait de ses bras, me caressant tendrement les cheveux. Son
parfum enivrant, mélange poivré d’eau de Cologne et de sexe,
m’accompagnait vers le sommeil.
À l’aube, je me dégageai doucement du corps qui m’emprisonnait. La
tête dans l’oreiller, Ethan soupira et s’enfonça sous les couvertures. La
soirée à la National Gallery avait dû l’épuiser, sans compter les trois
heures de route le long de la côte. Une fois arrivés à bon port, le sexe
nous avait occupés pendant un temps fou. Et puis, il y avait eu son
cauchemar. Et encore de la baise après ça. Le regard qu’il avait eu et
cette façon de me prendre en silence étaient comme une répétition du
cauchemar qu’il avait fait la dernière fois. Je savais ce que je savais. En
revanche, cette fois-ci, Ethan avait lutté pour garder le contrôle. Mon
pauvre chou. Je ne le lui avouerais jamais, mais cela me faisait mal au
cœur de le voir en souffrance, d’autant plus que, tant qu’il s’obstinerait à
me cacher ce qu’il avait vécu, je ne pourrais rien faire pour l’aider. Ce
que les hommes pouvaient être frustrants !
Sous la douche, énervée par cette pensée, je frottai énergiquement
ma peau avec le savon et me hâtai pour sortir de la salle de bains sans le
réveiller. Il avait besoin de repos.
Je glissai mon portable dans la poche de mon jean et quittai la
chambre sur la pointe des pieds, refermant doucement la porte derrière
moi. Je m’arrêtai et regardai le long corridor, notre chambre était située
tout au bout de l’une des ailes de la demeure. Cet endroit était
majestueux, une sorte de mélange entre le Pemberley de M. Darcy et le
Thornfield Hall de M. Rochester des romans de Jane Austen et de
Charlotte Brontë. Vivement une visite complète ! Je n’en revenais pas
que la sœur d’Ethan et son mari soient les propriétaires d’un tel domaine.
Je descendis les marches de l’escalier et marquai une pause sur un
palier grandiose. Une extraordinaire toile de maître était suspendue au
mur. Un artiste dont je reconnus aussitôt la patte. Ce portrait accroché
dans cette demeure privée était l’œuvre de Tristan Mallerton. Ouaouh !
Cette famille est d’un autre monde, ma parole !
Je dégainai aussitôt mon téléphone pour appeler Gaby.
— Tu ne devineras jamais ce que j’ai sous les yeux, répondis-je au
« Allô » mollasson de ma colocataire que j’avais connue plus alerte.
— Je me demande ce que ça peut être… Il n’est pas un peu tôt pour
les devinettes ?
— Désolée, Gab, mais c’est plus fort que moi. Tu en aurais l’eau à la
bouche si tu voyais ce… hum… Mallerton milieu de siècle qui me toise
de haut. Je te jure, il est si près que je pourrais y frotter mes mains.
— Je te le déconseille fortement, Brynne ! Dis-moi tout, me somma-t-
elle.
Ah, je la retrouvais.
— Eh bien, cette beauté doit faire 2 m 10 par 1 m 20. C’est un
portrait de famille, une femme blonde et son mari avec leurs deux
enfants, un garçon et une fille. La mère porte une robe rose et des perles
dignes d’une couronne de la tour de Londres. L’homme a l’air fou
amoureux de sa femme. Dieu que ce tableau est magnifique !
— Mmmh, ça ne me dit rien, là. Demande si tu peux le prendre en
photo.
— Oui, dès que je croise quelqu’un.
— Tu vois sa signature ?
— Bien sûr. C’est la première chose que j’ai vérifiée. En bas à droite,
T. Mallerton avec ses lettres en script caractéristiques. C’est un vrai, ça
ne fait aucun doute.
— Ouaouh, fit platement Gaby.
— Ça va, toi ? On ne s’est pas revues après l’alarme. Cette soirée
était dingue. Je ne me sentais pas bien et Ethan était en mode total
stress à cause d’un truc.
— Quel truc ?
— Je ne sais pas trop. J’ai reçu un drôle de texto sur mon ancien
téléphone. Ethan l’avait sur lui. La personne a envoyé un message bizarre
avec la chanson de… la vidéo. Enfin, tu sais.
— Merde ! T’es sérieuse ?
— Oui, malheureusement.
Rien que d’en parler, j’avais mal au ventre. Ce n’était pas le moment.
Le déni m’avait sauvé la mise plus d’une fois par le passé, il me servirait
encore cette fois-ci.
— Je comprends mieux pourquoi Ethan était stressé. Tu devrais l’être
aussi, d’ailleurs.
— Je ne sais pas. J’ai besoin de me convaincre que personne ne me
harcèle et que c’est un incident isolé dont on n’entendra plus parler une
fois les élections passées. Ne t’inquiète pas, Ethan est sur le coup.
— Tant mieux, au moins une personne s’en préoccupe, grommela-t-
elle.
Il me parut préférable de ne pas évoquer la « demande » d’Ethan.
Avant de m’attaquer à un sujet d’une telle envergure, j’avais besoin d’un
bon café. Même chose concernant l’ultimatum qu’il m’avait imposé :
vivre chez lui. Gaby ne se priverait pas de me donner son avis or, dans
l’immédiat, je n’avais pas besoin de l’entendre me crier dans l’oreille.
— Au fait, tu ne m’as pas répondu, repris-je. Tu es bien rentrée, après
ce qui s’est passé hier ? Je sais qu’on s’est envoyé des messages pour se
rassurer, mais…
Un silence.
— Gabrielle ? insistai-je, montant d’un cran, en l’appelant par son
prénom en entier.
— Ça va.
Encore ce ton monocorde. Elle me cachait quelque chose.
— Où es-tu partie ? Je voulais te présenter au cousin d’Ethan, trop
dommage que tu ne l’aies pas rencontré.
— J’étais à droite, à gauche… Et puis l’alarme s’est déclenchée et je
suis sortie en même temps que tout le monde. J’ai attendu un moment
dehors. Quand tu m’as envoyé un texto pour me dire que tout allait bien,
je suis rentrée en taxi. J’avais juste besoin d’une douche et d’une bonne
nuit de sommeil. Quelle drôle de soirée.
Je retrouvais ma Gaby, mais j’avais l’impression qu’elle ne me disait
pas tout.
— Et puis, Benny a appelé, poursuivit-elle. Il a appris ce qui s’est
passé et il s’inquiétait pour nous. On en a longuement parlé au
téléphone.
— Bon… si tu le dis.
Tête de mule comme elle était, si elle n’était pas d’humeur à papoter,
il me faudrait attendre de la voir pour en savoir davantage.
— N’empêche, j’ai bien envie de le rencontrer, le cousin d’Ethan, et
voir, un jour, cette maison pleine de Mallerton. Tu pourrais organiser ça,
proposa-t-elle en gage de paix.
— Ouais, pourquoi pas. J’en parlerai à Ethan.
Je sentis soudain une présence. Je me retournai et me trouvai nez à
nez avec la mine grave d’une magnifique petite fille dont les yeux bleus
me rappelaient quelqu’un que je connaissais fort bien.
— Je te laisse, Gab. Je te tiens au courant pour la photo de la toile.
Bisous.
Je raccrochai et rangeai mon portable. La petite fille continuait de
me scruter de son air sérieux. Je lui souris. Elle me sourit en retour. Ses
longues boucles noires encadraient un visage qui promettait une grande
beauté. Il me tardait de les voir tous deux ensemble, Ethan et elle. Je lui
tendis la main.
— Je m’appelle Brynne. Et toi ?
Comme si je ne le savais pas !
— Zara, fit-elle en me serrant la main. Je sais qui tu es. Oncle Ethan
est amoureux de toi et boit maintenant de la bière mexicaine à cause de
toi. C’est maman qui l’a dit à papa.
Je ne pus retenir un rire.
— Moi aussi, j’ai entendu parler de toi, Zara. Ethan m’a raconté que
tu ne te laissais pas faire avec tes frères. Il est très impressionné.
— Il a dit ça ? s’extasia-t-elle.
— Parfaitement. Alors, où allons-nous ?
En guise de réponse, Zara me fit traverser des pièces et des couloirs
jusqu’à une cuisine lumineuse et chaleureuse où régnait l’arôme divin
d’un bon café.
— Maman, je l’ai trouvée, annonça Zara en me poussant dans la
pièce.
— Ah, c’est bien, ma chérie, répondit une belle brune en me
souriant.
Je retrouvais un air de famille entre Hannah et son frère, à cela près
qu’elle tenait plus de leur père. Hannah avait les mêmes cheveux et le
même teint qu’Ethan, mais ses yeux n’étaient pas bleus. Ils étaient gris.
Et contrairement à mon amant, elle était menue. La génétique est
fascinante, elle mêle ce qu’il faut de masculin et de féminin pour créer
des combinaisons parfaitement cohérentes.
— Bienvenue, Brynne. Je suis ravie de te rencontrer, dit-elle en
s’approchant et m’étudiant d’un bref regard. Hannah Greymont, mère de
ta jeune kidnappeuse ici présente, et sœur aînée d’un homme dont je
n’aurais jamais imaginé qu’il me mettrait dans une telle situation. Il me
surprendra toujours. On peut se tutoyer, ça ne te dérange pas ?
Je ris de sa franchise tandis que nous échangions une chaleureuse
poignée de main. J’étais conquise.
— Tout le plaisir est pour moi, Hannah. Il me tardait de venir te
voir. Ethan me parle de toi avec beaucoup de tendresse. J’ai rencontré
ton père, un sacré charmeur, je ne t’apprends rien.
— Mon père tout craché, en effet, sourit Hannah en m’invitant à
prendre une tasse, puis elle désigna le bout de table où trouver du lait et
du sucre. Ethan m’a expliqué comment tu prenais ton café.
Un sourire aux lèvres, elle décocha un clin d’œil à Zara. L’arôme du
café me ravissait les papilles, à mon tour je clignai de l’œil à la petite.
— Ta fille m’a raconté qu’Ethan se met à la bière mexicaine et que
c’est entièrement de ma faute.
Elle lança un regard faussement outré à Zara.
— Tu as osé ? !
Zara gloussa.
— Mon frère est méconnaissable, Brynne. J’ignore par quel miracle
tu es parvenue à le transformer. Qu’est-ce qu’il fabrique, d’ailleurs ?
Je mis du sucre dans mon café et le recouvris d’un nuage de lait.
— Pour te répondre franchement, je n’en ai aucune idée. Ethan est du
genre obstiné. Même s’il dort paisiblement, dans l’immédiat, ajoutai-je en
riant. La route a été longue et la soirée s’est terminée d’une drôle de
façon.
En voyant Zara tout ouïe, je me dis qu’il valait mieux ne pas trop en
dire. Ces gens étaient adorables avec moi, mais je ne les connaissais pas,
et ces petites oreilles me semblaient bien curieuses.
— Oui, il m’a expliqué au téléphone, acquiesça Hannah en secouant
la tête. Des détraqués, sans doute. Pour ce qui est de l’obstination
d’Ethan, ce n’est pas nouveau. Il a toujours été autoritaire et têtu. Un
enfant bien agaçant, à l’époque.
Je souris, appuyée au plan de travail pendant qu’elle préparait son
pain maison. Hannah était donc fine cuisinière.
— Cette maison est magnifique. Je discutais, tout à l’heure au
téléphone, avec ma colocataire du sublime Mallerton accroché dans
l’escalier.
— Ah, tu as rencontré sir Jeremy Greymont et sa Georgina adorée.
Les ancêtres de Freddy… Tu as vu juste, c’est un Mallerton.
J’opinai en sirotant mon café.
— J’étudie la conservation des œuvres d’art à l’Université de Londres.
— Je suis au courant. Ethan nous a tout raconté, affirma Hannah,
marquant une pause avant d’ajouter : À notre grande surprise.
Elle attisait volontairement ma curiosité.
— Vous étiez surpris qu’il vous parle de moi ?
Un petit sourire aux lèvres, elle acquiesça.
— Et comment ! Mon frère ne nous a jamais parlé d’une petite amie,
alors en inviter une à passer le week-end ici ? C’est une première. Tout
ça… (Elle fit de grands gestes.) Ça ne ressemble pas du tout au Ethan
qu’on connaît.
— Je vois, mais moi non plus cela ne me ressemble pas. Tu sais,
Ethan me surprend chaque jour. Depuis le début, je peux difficilement lui
refuser quoi que ce soit.
J’avalai une gorgée de café.
— C’est même impossible.
Son sourire s’agrandit.
— En tout cas, je suis heureuse pour lui. Et je suis ravie de faire enfin
ta connaissance, Brynne. Je crois pouvoir dire que c’est sérieux entre
vous ?
Hannah termina sa phrase en point d’interrogation, mais elle se
doutait de la réponse. Je lui reconnaissais une excellente intuition, mais
je n’allais certainement pas aborder la demande en mariage insensée que
son frère m’avait faite dans la nuit. Avant, j’avais deux mots à dire à
Ethan. Pour l’instant, je me contentai de hausser les épaules.
— Ethan est très… Disons qu’il sait ce qu’il veut et ne mâche pas ses
mots. Pour moi, ce n’est pas toujours facile, son côté brut de décoffrage.
Ma remarque amusa beaucoup Hannah.
— Tu m’étonnes ! La subtilité n’a jamais fait partie de son arsenal.
— C’est le moins qu’on puisse dire.
Une photo encadrée sur l’étagère d’un buffet attira mon attention.
Une mère et ses deux enfants, une fille et un garçon. Serait-ce… Je
m’approchai et contemplai de plus près l’image de ce qui devait être
Ethan et Hannah avec leur magnifique jeune mère, assis sur un muret de
pierres comme s’ils posaient, et pourtant aussi naturels que si l’appareil
avait capté la beauté de l’instant par un heureux hasard.
— C’est Ethan et toi avec votre mère ?
— Oui, peu de temps avant sa mort, murmura Hannah.
Un ange passa. La curiosité me poussait à scruter l’image d’Ethan à
quatre ans et la femme qui l’avait mis au monde mais je ne voulais pas
m’imposer et faire remonter de tristes souvenirs. En même temps, je
n’arrivais pas à décrocher mon regard de Mme Blackstone, une femme
sublime à la prestance aristocratique et au sourire chaleureux. Ses
cheveux relevés en chignon, elle était vêtue d’une robe manteau
bordeaux ajustée à la taille et de longues bottes noires, elle avait un style
hors du commun pour l’époque. J’étais comme hypnotisée. Juste à côté,
Ethan s’appuyait contre elle, lové sous son bras, une main sur les genoux
de sa maman. Hannah était assise de l’autre côté, la tête penchée vers
l’épaule de sa mère. Un instant d’une grande tendresse immortalisé pour
l’éternité. Les questions se bousculaient dans ma tête, mais le courage
me manquait pour les poser. Cela aurait été maladroit de ma part de
m’immiscer ainsi dans leur intimité.
— Elle était très belle. Tu lui ressembles.
Le compliment était sincère. Hannah avait un air de famille évident
avec la femme sur la photo, mais celui qui attirait toute mon attention,
c’était bébé Ethan que j’aurais pu contempler des heures durant. Son
visage rond et innocent, son petit corps enveloppé d’un short et d’un
tricot blanc… Il me donnait envie de le serrer fort dans mes bras.
— Merci. Je ne me lasse pas de l’entendre.
— Oui, vous lui ressemblez tous les deux, ajoutai-je, les yeux toujours
rivés au cadre que j’aurais aimé tenir entre mes mains, mais je n’osais pas
le lui demander.
— Notre père a offert à chacun de nous un tirage de cette photo,
m’expliqua Hannah. Tu ne l’avais jamais vue ?
Je fis signe que non.
— En tout cas, Ethan ne l’expose pas chez lui. Je ne l’ai pas vue non
plus dans son bureau.
Mon cœur se serra. La dernière fois que j’étais allée dans son bureau,
la scène s’était mal terminée. Je m’étais mise en colère et l’avais quitté
dans la foulée, refusant de l’écouter, sourde même à ses « Je t’aime ». Je
revoyais son visage éploré sur le pas de l’ascenseur dont les portes
s’étaient lentement refermées entre nous. Un souvenir douloureux s’il en
était. Depuis, Ethan ne m’avait plus jamais proposé de venir le retrouver
au bureau. De mon côté, je n’en avais pas reparlé. Étrange. C’était
comme si son environnement de travail nous était pour l’instant néfaste.
Bon, avec le temps, nous finirions peut-être par trouver nos marques
dans l’enceinte de Blackstone Security International, Ltd.
— Hum… intéressant. Je me demande où elle peut bien être, soupira
Hannah avant de se remettre à la confection de son pain.
Elle retira le chiffon qui couvrait le saladier.
Tout en étudiant la photo, je sirotais mon café.
— Après la mort de maman, Ethan est resté muet près d’une année
entière. Du jour au lendemain, il s’est tu. Je crois que c’était le choc de
ne plus la voir revenir… Il avait à peine quatre ans, il ne pouvait pas
l’accepter, expliqua doucement Hannah en pétrissant sa pâte.
Mon pauvre Ethan. J’en avais mal au cœur pour lui rien que
d’entendre cette histoire. La tristesse d’Hannah était palpable et je
cherchais que lui répondre. J’aurais aimé savoir ce qui avait causé la
mort de leur mère.
— L’épreuve a dû être rude pour toute la famille. Ethan parle de toi
et de votre père avec beaucoup de tendresse. Il m’a raconté que vous
vous étiez encore plus rapprochés depuis le décès de votre mère, pour
faire face ensemble.
Sans cesser de pétrir, Hannah opina.
— Oui, c’est vrai.
Elle donna ensuite des coups de poing à la boule de pâte, puis
recouvrit le saladier du torchon pour une seconde levée.
— Finalement, je pense que c’est une bonne chose que ce soit arrivé
très vite. Elle n’a pas souffert d’une longue agonie qui nous aurait laissés
impuissants. Avec le temps, Ethan a recommencé à parler. Notre grand-
mère a été merveilleuse, ajouta-t-elle avec un sourire triste pour Zara.
Elle nous a quittés il y a six ans déjà.
Les mots me manquaient. Je sirotai mon café en silence pour
l’encourager à poursuivre son récit.
— Maman a eu un accident de voiture. Un soir, très tard, tante
Rebecca et elle rentraient des funérailles de leur grand-père.
Hannah s’interrompit pour s’adresser à Zara qui descendait de sa
chaise et s’apprêtait à quitter la cuisine.
— Ne réveille pas oncle Ethan, ma puce. Il est très fatigué.
— D’accord, fit la petite sans regarder sa mère mais en m’adressant
un petit signe de la main.
Je lui rendis son geste, sous le charme.
— Tu as une fille adorable. Elle est si indépendante, j’adore.
— Merci. Elle a son petit caractère, et chez elle, la curiosité est un
vilain défaut. Je sais qu’elle va essayer de tirer Ethan du lit pour qu’il lui
donne des sucreries.
Je ris en imaginant la scène. J’aurais aimé voir ça.
— Tu as aussi deux garçons, n’est-ce pas ? Je ne sais pas comment tu
fais pour tout gérer.
Elle esquissa un sourire. Parler de ses enfants semblait lui réchauffer
le cœur. Hannah était une bonne mère, j’en étais certaine.
— J’ai de la chance d’avoir un mari tel que le mien et j’adore recevoir
du monde grâce à notre activité hôtelière. Nous faisons de belles
rencontres. Bien sûr, on tombe parfois sur des personnes bizarres, mais
dans l’ensemble, ça reste positif, fit-elle sur le ton de l’humour. Je n’y
arriverais pas sans Freddy. Tiens, en parlant de lui, il a emmené les
garçons se porter bénévoles à un petit déjeuner de charité chez les
scouts, mais ils ne devraient plus tarder. Comme ça, tu pourras
rencontrer le reste de la troupe.
— Vous n’avez personne d’autre en ce moment ?
— Pas ce week-end. Il n’y a que toi et mon frère. En parlant de petit
déjeuner, qu’est-ce que je te sers ?
Je m’approchai et lançai un regard à sa mission pâtissière.
— Je vais rester au café en attendant Ethan. Tu veux un coup de
main pour le pain ? J’adore cuisiner. Après ce qui s’est passé hier soir, ça
me détendrait.
Elle sourit. De son poignet replié, elle chassa une mèche de cheveux
derrière son oreille.
— Je t’embauche, Brynne. Les tabliers sont derrière la porte du
garde-manger. Tu en profiteras pour me raconter tout ce qui s’est passé
hier soir.
— J’ai décroché le poste ? Ouaouh, l’entretien fut rapide, m’amusai-je
en récupérant un tablier.
— Je ne suis pas bête, je sais accepter un coup de main quand on me
le propose, sourit Hannah, me lançant un regard chaleureux de ses
grands yeux gris.
3
Je ne sais pas ce qui m’a poussé à ouvrir les yeux. Sans doute
l’haleine de confiture qu’on me soufflait doucement au visage. Ce n’est
pas un hasard si les pires films d’horreur mettent en scène des gamins. Il
n’y a rien de plus angoissant qu’un môme qui vous observe dormir en
silence. Ou pire, qui vous réveille en silence.
Les questions fusèrent à vitesse grand V, du style : depuis quand était-
elle plantée là à me fixer ? On se serait cru dans Shining, où deux
gamines au teint livide apparaissent dans un couloir.
Pendant deux secondes, j’eus une putain de trouille.
Et puis, elle me sourit.
— Oncle Ethan est réveillé ! hurla-t-elle à pleins poumons en ouvrant
la porte à la volée pour filer dans le couloir.
— Zara ! Ferme la porte, s’il te plaît.
Je me redressai lentement dans le lit, agrippant le drap pour qu’il ne
glisse pas de mon corps nu. Tiens, j’étais seul. Je me penchai pour jeter
un coup d’œil dans la salle de bains.
Aucun signe de Brynne.
— Elle est en bas. Elle discute avec maman et boit du café,
m’informa Zara en repassant la tête par l’embrasure de la porte.
— Ah bon ?
Que m’arrivait-il ? Je n’étais pourtant pas du genre à faire la grasse
matinée. Et depuis quand ma nièce me tournait-elle autour dans mon
sommeil ? Sur l’échelle Terreur ? Magnitude maximale.
Zara hocha gravement la tête.
— Elle est descendue depuis très longtemps.
— Comment trouves-tu Brynne ?
Ignorant ma question, elle inclina la tête vers moi.
— Tu t’es marié, oncle Ethan ?
Mes yeux devaient sortir de leurs orbites car Zara me dévisageait
d’un drôle d’air en attendant ma réponse.
— Hum… Non, Brynne est ma petite amie.
— Maman et papa sont mariés eux.
— Exact. D’ailleurs, j’étais présent à leur mariage.
Je lui souris, frustré de ne pouvoir quitter le lit pour m’habiller. Elle
m’avait piégé.
— Pourquoi tu dors tout nu ?
— Pardon ? Écoute, Zara, j’aimerais m’habiller…
— Papa ne dort pas tout nu comme toi. Brynne est gentille. Tu
m’emmèneras manger une glace avec Rags ? Il adore les glaces, alors je
lui fais toujours goûter la mienne. Maman dit que c’est sale, mais je le
laisse faire quand même. Maman ne voulait pas que je vienne te
réveiller, mais j’en avais marre d’attendre. Tu es le seul encore au lit.
Incroyable. Une gamine de cinq ans me retenait prisonnier et je ne
pouvais rien faire d’autre qu’écouter son monologue étourdissant
d’observations, d’opinions et autres réclamations. Je devais trouver une
issue, et vite. Dans son regard écœuré, je lisais quelque chose du genre :
« Qu’est-ce qui ne va pas, oncle Ethan ? T’es dingue ou quoi ? » Il faut
admettre que, du haut de ses cinq ans, sa logique n’était pas sans
fondement : il y avait un milliard de trucs qui ne tournaient pas rond.
— Bon, tu as gagné, Zara. Je vais voir si je peux t’arranger une glace
à partager avec Rags, mais en échange, tu me laisses me changer. Ça
marche ?
Je lui offris mon plus beau froncement de sourcils.
— Et maman ? dégaina-t-elle sans sourciller.
Ma nièce serait un jour championne de poker. C’était la meilleure.
— Tant que notre secret est bien gardé, elle ne te grondera pas.
Quel imbécile. Cette phrase allait me coûter cher, et ce dès que Zara
aurait rejoint sa mère en cuisine. Tant pis… J’étais prêt à subir le
courroux de ma sœur, pourvu qu’on me laisse tranquille une minute.
— Ça marche.
Elle me scruta un moment avant de se diriger vers la porte, et me
lança un dernier regard, manière de dire avec ses grands yeux bleus :
« Tu as intérêt à te ramener rapido en bas, sinon gare à toi. »
— J’arrive tout de suite, insistai-je avec un clin d’œil.
Quand elle fut partie, j’attendis une minute entière avant de sortir de
sous les draps. Un oreiller calé contre ma virilité, je marchai en crabe
jusqu’à la salle de bains où je m’enfermai pour une bonne douche. J’avais
assez de soucis en tête sans m’ajouter la crainte d’être surpris en tenue
d’Adam par une gosse de cinq ans.
Alors comme ça, Brynne discutait en bas avec Hannah ? Curieux de
savoir ce qu’elles racontaient dans mon dos, je me lavai en vitesse.
Rien de tel qu’une douche bien chaude pour dissiper ce qu’il restait
de brouillard dans mon esprit. Putain de cauchemar cette nuit. Et encore
une fois en présence de Brynne. Quelle poisse ! Certes, il avait été moins
traumatisant que la dernière fois, mais je me passerais volontiers de
toutes ces saletés qui refaisaient surface. Ce n’était pas le moment.
Brynne allait vouloir me faire parler, comme la dernière fois.
Je ne suis pas prêt.
Ma main effleura ma verge alors que me revenait le souvenir de ce
que je lui avais fait cette nuit après le cauchemar. En matière de sexe,
Brynne était la partenaire idéale, prête à prendre et à offrir, à faire ce
qu’il fallait de son corps pour m’aider à chasser mes vieux démons. Elle le
fait par amour. Vraiment ? N’était-ce pas plutôt une réaction à sa propre
expérience ? L’agression dont Brynne avait été victime étant plus jeune
avait fragilisé sa confiance en elle. Brynne me paraissait être une jeune
femme si assumée que j’avais du mal à l’imaginer vulnérable. De mon
côté, ce n’était pas compliqué : quoi qu’elle ait vécu, mes sentiments
pour elle demeuraient inchangés. C’était la femme de ma vie. Il ne me
restait plus qu’à l’en convaincre. J’y arriverai… parce que je l’aime.
J’attrapai une serviette moelleuse en sortant de la douche.
Face au miroir, je fis de belles grimaces pour tailler ma barbe. Quand
je repensais à la tête de Brynne au moment où je lui avais annoncé qu’on
devrait se marier… Cette image valait son pesant d’or. J’aurais dû la
filmer. Mon rictus se ternit en repensant à la vidéo qu’elle avait reçue
hier soir. Ce qui me rappela que je devais contacter Neil aujourd’hui. Je
voulais des détails sur l’enfoiré qui manipulait Brynne. Il n’allait pas
s’amuser longtemps, j’en faisais une affaire personnelle.
Le souvenir de cette soirée me tordait l’estomac. Les flashs se
succédaient dans ma mémoire : la robe bleu pervenche de Brynne, le
pendentif que je lui avais offert autour de son cou, le message de ce
tordu avec la vidéo, la menace d’une bombe, la panique quand je
cherchais Brynne, et puis sa nausée sur le chemin du retour. Putain de
soirée ! Ce week-end, quoi qu’il advienne, nous avions besoin de calme et
de repos.
Je regrettai soudain d’avoir été si exigeant avec Brynne cette nuit. Du
calme et du repos, tu parles… Après ce satané cauchemar, j’avais ressenti
un besoin cruel de me retrouver enfoui en elle. Putain ! Je pouvais
remercier le ciel d’avoir été moins perturbé que la dernière fois, mais
j’avais quand même peur que ce soit trop. Que moi, je sois trop pour
elle.
Non, quand j’y repensais, les réactions de Brynne ne laissaient rien
présager de ce genre. En apprenant que je voulais l’épouser, elle m’avait
traité de fou, certes, mais elle n’avait pas paru bouleversée outre mesure.
J’irais même jusqu’à dire qu’elle avait redoublé d’attentions à mon égard
après ma déclaration, en particulier après ce cauchemar qui mêlait mon
traumatisme vécu en Afghanistan au souci que je me faisais pour elle.
J’étais un putain de cas désespéré, bordel de merde ! Elle m’avait réveillé
pour m’épargner la suite de ce mauvais rêve.
Et moi, qu’est-ce que j’avais fait pour la remercier ?
Je l’avais baisée encore et encore.
Je l’avais prise violemment et elle s’était laissé faire sans broncher,
me jurant que ça ne la dérangeait pas, au contraire. Ouais, cette fille
m’aime, pas de doute.
J’avais bien conscience que la présence de Brynne m’apaisait comme
personne d’autre n’avait pu le faire auparavant. Quand j’étais dans un
état pareil, elle était la seule bouée à laquelle j’avais envie de
m’accrocher.
Le simple rappel de ces heures torrides me retourna, j’avais le sang
qui bouillonnait. En ramassant mes vêtements, je me dis que je pensais
beaucoup trop souvent au sexe. J’avais besoin d’un dérivatif. Pour
l’instant, en tout cas. Dès que je me retrouverais seul avec elle, qu’on ne
compte pas sur moi pour faire taire mes pulsions. Ah, ça non ! Encore
une preuve que nous fonctionnions au même carburant, tous les deux.
Aucune autre femme ne m’avait jamais fait un tel effet, j’étais raide
dingue de mon Américaine.
Aujourd’hui, je ferais une longue séance de musculation. Ça me ferait
du bien. Rien de tel que ces deux jours en compagnie de Brynne et de ma
famille, loin du stress et du boulot. Et puis, je voulais que Brynne passe
un bon moment ici. Peut-être que cela lui dirait un jogging sur le chemin
côtier. Pourvu qu’elle se sente bien ce matin. J’enfilai un survêtement,
mis des baskets et attrapai mon portable.
Avant de descendre, je voulais passer un coup de fil à Neil, histoire
de me rassurer. Rien de tel que de parler d’un problème pour s’en
soulager.
— On fait la grasse matinée ? s’amusa Neil en décrochant à la
première sonnerie.
Je grommelai.
— Qui te dit que je ne suis pas debout depuis des heures ?
— Tu m’aurais appelé. D’ailleurs, je suis surpris que tu ne l’aies pas
fait dès votre arrivée hier soir.
— Désolé, le trajet m’a achevé. Figure-toi que Brynne a été malade,
j’ai dû m’arrêter au bord de la route. Et puis, la nuit a été courte.
— Eh bien, ce n’est pas marrant tout ça.
— Non, la nuit entière n’était pas vraiment marrante.
— Brynne est encore malade ?
— Je n’en sais rien. Elle a dû se choper un virus. À la galerie aussi,
elle était patraque.
— Quelqu’un n’aurait quand même pas mis du poison dans son verre,
si ?
J’y réfléchis une minute, encore un truc qui allait me rendre dingue.
— Possible. Penche-toi sur le cas de Paul Langley. Il était là au gala,
et même s’il utilise le nouveau numéro de Brynne, il a toujours l’ancien.
Tiens, quand j’y repense, il lui a servi un verre d’eau…
Si je mettais la main sur ce salaud, il passerait un mauvais quart
d’heure. Je pense que j’en tirerais pas mal de choses. Bref, revenons à nos
moutons.
— Ce qui est sûr c’est que celui qui a envoyé le message était à la
galerie hier soir. Peut-être pas à l’intérieur, mais il m’a vu dehors en
train de fumer. L’alarme a été déclenchée à peine une minute après que
la vidéo a été envoyée.
— Langley était déjà parti quand tu t’es mis à sa recherche.
— Ne m’en parle pas.
Si ce putain d’enfoiré se révélait coupable, c’était un homme mort.
Brynne avait deux mots à me dire sur son passé avec ce type. C’était peu
dire que cette conversation m’enchantait encore moins que de parler du
fiasco d’hier soir.
— Vois ce que tu peux trouver sur lui, repris-je. Et sinon, tu as pu
localiser l’auteur du texto ?
J’avais délégué l’investigation à Neil pour profiter d’un week-end sans
me soucier de la sécurité de Brynne ou de mon boulot.
— Plus ou moins. L’appel a été émis depuis la Grande-Bretagne. On
peut supposer qu’il vous surveillait en personne, et non d’une webcam
depuis les États-Unis – je suppose que tu l’envisageais aussi.
— Putain. (J’avais besoin d’une clope là tout de suite.) Même si
c’était peu probable, j’avoue que j’aurais préféré qu’il soit aux States. En
tout cas, on peut barrer Oakley de la liste. Il est en mission en Irak, ça
m’étonnerait qu’il traîne autour de Londres alors qu’il balance des
missiles dans le désert. On peut aussi écarter Montrose qui mange les
pissenlits par la racine à l’heure qu’il est. Il nous reste le troisième type
qu’on voit dans la vidéo. Cet enculé est le prochain sur ma liste. Pour
l’instant, le peu qu’on sait de lui est répertorié sur le fichier caché. Je te
laisse creuser de ce côté, d’accord ? Je veux savoir tout ce qu’il fait et s’il
a utilisé son passeport. Il s’appelle… Fielding. Justin Fielding, vingt-sept
ans, domicilié à Los Angeles, si ma mémoire est bonne. Vois s’il était
présent ou non à l’enterrement de Montrose. Je te parie qu’il s’est fait
discret et…
— Je gère, Ethan, m’interrompit Neil. Profite de ton week-end et
laisse tout ce merdier de côté. Je m’occupe de tout. Pour l’instant, elle
est hors circuit et en sécurité avec toi. Il ne vous arrivera rien dans le
Somerset.
— Merci, mon vieux. Au fait, tu penseras à nourrir Simba ?
— Il ne m’aime pas, répondit sèchement Neil.
— Il ne m’aime pas non plus, mais il aime qu’on le nourrisse. Si tu ne
le fais pas, il risque de bouffer ses potes.
— Bon, d’accord, je m’occuperai de ta friture empoisonnée.
— Je ne te demande pas de le câliner. Donne-lui du krill, ça fera
l’affaire.
— C’est plus facile à dire qu’à faire. Je suis sûr que du sang de
piranha coule dans les veines de cette bestiole.
Il me fit éclater de rire.
— Merci, soldat. Tu seras récompensé pour ta bravoure.
— Je t’en prie.
— Bon, je te confie le navire. Tu sais où me joindre. On rentre en
ville lundi soir.
Je raccrochai et m’apprêtai à sortir, impatient de retrouver Brynne.
Après ce que je lui avais fait cette nuit, je me demandais à quelle sauce
elle allait me manger. Rassure-toi, mon vieux, ta chérie t’adore. Tu ne
risques rien tant que tu sauras lui apporter du plaisir.
Un sourire narquois au coin des lèvres, j’ouvris la porte et manquai
de trébucher sur ma nièce.
Zara était assise par terre, adossée au mur, à m’attendre. Je repris
mon équilibre et m’accroupis face à elle.
— Tu sors enfin ? Ce n’est pas trop tôt ! se renfrogna-t-elle.
— Désolé, j’avais un coup de fil à passer. Je suis tout à toi.
Elle leva un regard plein d’espoir.
— On va manger une glace ? Tu m’as promis.
— C’est encore le matin, Zara. Les glaces, c’est toujours l’après-midi.
Comme elle plissait son joli petit nez, je me dis que mon point de vue
pragmatique était loin de la convaincre. Je lui désignai ma joue.
— Je te signale que je n’ai toujours pas reçu mon bisou de ma
princesse préférée.
Elle se leva, passa ses petits bras autour de mon cou et m’embrassa la
joue.
— Je préfère ça. Bon, je t’emmène ? lui fis-je signe en montrant mon
dos.
— Oui ! lança-t-elle toute joyeuse.
— Dans ce cas, bienvenue à bord.
Elle grimpa, s’agrippa à mon cou et referma ses jambes sous mes
bras. Avec un grognement, je fis mine de me relever péniblement et de
trébucher contre le mur avec de grands gestes comiques, prenant
toutefois gare à ne pas lui cogner la tête.
— Tu pèses une tonne ! T’en as mangé des glaces, dis donc !
Elle gloussa et enfonça les talons dans mes côtes.
— Hu, oncle Ethan, hu !
— Ça va, ça va, je fais de mon mieux ! m’indignai-je en prétendant
m’accrocher au mur à mesure que j’avançais d’un pas chancelant. Je
croirais porter un éléphant ! La princesse se serait-elle transformée en
mammouth ?
— Non ! rit-elle à mes singeries, le coup de talon incisif. Allez, plus
vite !
— Accroche-toi.
Criant comme des sauvages, nous dévalâmes les volées de marches
du grand escalier jusqu’à la cuisine où nous attendaient Brynne et ma
sœur. Notre tapage avait dû annoncer notre arrivée. Je fus toutefois
frappé par l’expression estomaquée de Brynne. Elle devait être surprise
de me voir jouer comme un gosse.
— Salut, sœurette, lançai-je en embrassant Hannah.
Comme je me penchais, Zara manqua de m’étrangler de ses petites
mains.
— Ethan, me salua ma frangine en me prenant dans ses bras.
Sa silhouette menue et réconfortante m’arrivait juste sous le menton.
Le petit garçon enfoui en moi et dont la mère avait disparu
prématurément avait, d’une certaine manière, opéré un transfert sur sa
grande sœur. Hannah avait elle-même tendance à me materner et notre
relation avait ainsi évolué naturellement. Je me tournai vers Brynne à
qui j’adressai un clin d’œil. Sur mon dos, Zara rebondissait en réclamant
que son « Pataclope » reprenne sa course.
— Zara, tu es montée réveiller oncle Ethan ! gronda ma sœur en
fronçant les sourcils.
Je sentis la petite agiter la tête d’un côté et de l’autre et me retins
d’esquisser un grand sourire qui aurait trahi sa culpabilité.
— Il a ouvert les yeux tout seul, maman, déclara-t-elle.
Brynne se mit à rire.
— Très intéressant. J’aurais tant voulu voir ça.
— Zara, soupira Hannah. Je t’ai pourtant dit de le laisser dormir.
— Ce n’est pas grave, insistai-je d’un air faussement alarmé. J’ai juste
frôlé la crise cardiaque. Tu te souviens de ces petites filles dans Shining ?
Avec un rire, Hannah m’assena une tape sur l’épaule. Je me tournai
vers Brynne.
— Bonjour, ma belle. Tiens, tu n’aurais pas vu un chimpanzé sur mon
dos ?
Cela faisait du bien de s’amuser enfin un peu.
— Oh, désolée, monsieur, nous n’avons pas encore fait connaissance.
Auriez-vous par hasard croisé mon petit ami ? railla Brynne. Il s’appelle
Ethan Blackstone. Un type sérieux qui ne sourit quasiment jamais et
cabriole encore moins à travers une grande demeure historique en
hurlant avec un petit chimpanzé sur le dos.
Elle chatouilla l’oreille de Zara qui gloussa de plus belle.
— Non, je ne crois pas avoir vu un tel gaillard dans les parages,
renchéris-je. On a dû le laisser à Londres.
Elle me tendit la main.
— Brynne. Ravie de vous rencontrer, déclara-t-elle d’un air sérieux.
Pouffant derrière moi, Hannah vint décrocher le petit singe de mon
dos pendant que je prenais la main que m’offrait Brynne et y déposais un
baiser. En levant les yeux, je captai son regard miroitant comme elle
souriait de ses lèvres pulpeuses. Ces lèvres délicieuses… Elle les
exploitait à merveille, une véritable fée ! Rien que pour moi.
Hannah me tapota l’épaule.
— Vous ressemblez à mon frère et vous avez la même voix, mais je
confirme que vous n’êtes pas lui, décida-t-elle en m’offrant une poignée
de main. Hannah Greymont, enchantée. À qui ai-je l’honneur ?
Je me mis à rire et levai les yeux au ciel.
— « Tu devrais sortir, Ethan. Amuse-toi, rencontre de nouvelles
personnes. Profite de la vie », imitai-je ma sœur qui m’avait répété ces
mots des centaines de fois.
— Soyons clairs, j’adore te voir faire le cheval dans toute la maison,
précisa Hannah. C’est juste qu’il me faut un petit temps d’adaptation.
— Tu finiras par t’y faire, lui assurai-je en passant un bras autour des
épaules de Brynne. Comment vas-tu ce matin, ma belle ?
Comme je déposais un baiser sur sa tempe, son délicieux parfum
fleuri me ravit les narines. Elle sentait toujours si bon.
— Très bien, affirma-t-elle en sirotant son café. Mieux qu’hier en tout
cas. Quelle soirée ! Aujourd’hui, ça va beaucoup mieux. Hannah fait un
excellent café.
— Oui, tu peux le dire, répondis-je en me servant une tasse. Tu as
mangé quelque chose ?
— Non, je t’attendais.
Ce matin, ses yeux semblaient d’un ton plus brun qu’à l’ordinaire. J’y
lisais une détermination à toute épreuve : Brynne avait deux mots à me
dire. Tant mieux, car j’avais moi aussi un certain sujet à aborder avec
elle. Je suis prêt.
— Tu n’étais pas obligée. Bon, puisque tu n’as pas mangé, j’ai une
idée.
Je m’approchai d’elle avec ma tasse fumante à l’arôme délicieux.
— Je vous écoute, monsieur l’Inconnu qui ressemblez physiquement à
mon petit ami mais qui agissez aux antipodes du Ethan que je connais.
Ses taquineries me donnaient envie de la balancer sur mon épaule et
de l’emporter tout droit dans notre chambre.
— Tant d’humour dès le matin ! Vous vous êtes donné le mot,
mesdames ? les accusai-je toutes les trois d’un regard, y compris la plus
petite. Où sont passés les hommes ? Je me sens carrément en minorité.
— Chez les scouts. Ils rentreront après le petit déjeuner, m’informa
Hannah.
— Oh, je vois, dis-je avant de me tourner vers Brynne. Un footing en
bord de mer, ça te tente ? Le paysage est magnifique et il y a un café où
l’on pourrait grignoter après.
Son expression se mua en un subtil mélange de joie et de beauté.
— Excellente idée. Je file me changer.
Le sourire aux lèvres, elle s’empressa de quitter la pièce. J’adorais la
voir heureuse, surtout si c’était grâce à moi.
— Je peux venir avec vous ? s’enquit Zara.
— Oh, ma princesse, on va courir trop loin pour toi, ce matin.
Je m’accroupis à sa hauteur.
— Mais tu m’as promis qu’on irait avec Rags acheter des…
Oncle Ethan contrariait Zara. Mon estomac se noua. Les petites
femmes en colère m’avaient toujours fait peur. Qu’elles soient petites ou
grandes, d’ailleurs.
— Je sais, l’interrompis-je en lançant un regard à ma sœur qui, les
bras croisés, levait les yeux au ciel. On ira cet après-midi. Souviens-toi
de ce que je t’ai dit.
Je lui chuchotai à l’oreille :
— Les glaces, c’est l’après-midi, petite princesse. Maman nous
surveille. Tu ferais bien d’aller jouer avec tes poupées pour écarter ses
soupçons.
— D’accord, chuchota-t-elle bruyamment. Je ne lui dirai pas qu’on va
manger des glaces avec Rags cet après-midi.
J’étouffai un rire et l’embrassai sur le front.
— C’est bien.
Problème réglé. J’étais fier de moi. Zara s’éloigna en nous faisant
coucou d’un signe de la main, je lui répondis d’un clin d’œil appuyé.
Toujours accroupi, je levai les yeux vers ma sœur qui m’observait d’un air
moqueur.
— Tu es méconnaissable, Ethan, complètement gaga. Je me trompe ?
Je me relevai et retrouvai avec bonheur ma tasse de café dont je bus
une longue gorgée avant de répondre.
— C’est juste une glace, frangine.
— Je ne parle pas de ma fille pourrie gâtée et tu le sais.
Je la regardai droit dans les yeux.
— Ouais. Je suis total gaga.
Un tendre sourire se dessina sur ses lèvres.
— Je suis contente pour toi, Ethan. Je te jure, c’est génial de te voir
aussi heureux. C’est le mot, tu es heureux avec elle.
Son regard gris se fit humide.
— Mais, c’est quoi ça ?
Je la pris dans mes bras.
Elle me serra fort contre elle.
— Ce sont des larmes de bonheur. Tu le mérites, Ethan. Je regrette
que maman ne soit pas là pour te voir…
Sa phrase fut coupée par un sanglot.
Je tournai la tête vers la photo encadrée sur l’étagère et qui nous
montrait tous les trois, Hannah, maman et moi, assis sur le muret dans le
jardin de mes grands-parents.
— Elle nous voit, lui dis-je à l’oreille.
4
Ethan m’emmena courir sur un chemin côtier surplombant la baie de
Bristol. L’étendue marine scintillait de mille reflets sous l’effet de la
brise. Nous suivîmes le sentier un long moment avant qu’il ne bifurque
vers l’intérieur des terres. Le soleil haut dans le ciel et le vent frais mêlés
à l’exercice physique auraient pu m’éclaircir les pensées. Rien de tel
malheureusement. Mon cerveau bouillonnait d’incertitudes. Annoncer nos
fiançailles ? Emménager ensemble ? Nous marier ? ! C’était décidé, je
prendrais rendez-vous avec le docteur Roswell pour la voir dès notre
retour à Londres.
Le spectacle d’Ethan courant devant moi me ravissait : son agilité
naturelle, ses muscles puissants qui le propulsaient vers l’avant. C’est mon
homme. C’est mon film à moi. Une séquence et un homme qui suffisaient à
me combler.
Je me sentais bien ici. J’étais heureuse qu’il m’ait emmenée, malgré
le tournant de notre conversation nocturne. Ce matin, Ethan était arrivé
en cuisine l’humeur joyeuse et câline, comme si nous n’avions abordé
aucun sujet crucial dans la nuit. Je trouvais cela horripilant ! Comment
pouvait-il envisager le mariage comme on envisagerait de passer le
permis de conduire ?
N’empêche, je prenais beaucoup de plaisir à courir avec lui. Déjà en
ville, nous partions faire un footing les jours où je dormais chez lui et où
il ne pleuvait pas à l’aube. Ethan courait à un rythme soutenu mais
j’espérais toutefois qu’il ne ralentissait pas pour me préserver.
Le petit chemin serpentait sur la côte, puis entamait une descente
vers le rivage, nous menant à un promontoire rocailleux. Ethan se tourna
vers moi et m’offrit ce sourire de couverture de magazine dont je ne me
lassais jamais. Chaque fois, j’en avais des frissons partout. Ce sourire
laissait penser qu’il était heureux.
— Tu as faim ? me demanda-t-il quand je ralentis.
— Oui. Où allons-nous ?
Il me désigna un petit belvédère perché sur les rochers.
— Au Sea Bird. Leur petit déjeuner est à tomber.
— J’en ai l’eau à la bouche.
Ethan porta ma main à ses lèvres. Avec un sourire, je contemplai son
magnifique visage. C’était un homme qui captait l’attention, et je trouvais
amusant qu’il n’en soit pas conscient. Je voulais en savoir plus sur cette
femme, Priscilla, celle que nous avions croisée la veille. D’après le peu
qu’il avait bien voulu m’en dire, il l’avait branchée dans le passé. « On est
sortis une fois ensemble », m’avait-il dit. Inutile d’avoir fait Science Po
pour deviner qu’ils avaient partagé une nuit torride et sans attache. Tout
le temps que nous avions passé au bar, elle lui avait mis le grappin
dessus. Cette femme ne m’inspirait rien qui vaille. Elle avait le profil
d’une prédatrice. Quant à Paul, il n’était pas insensible à son charme. Je
les avais vus discuter sur le trottoir après l’évacuation d’urgence.
— À quoi penses-tu, ma jolie ? s’enquit Ethan en me tapotant le bout
du nez.
Il m’embrassa le front.
— Je vois carburer tes méninges là-dedans.
— Je pense à un tas de choses.
— Tu veux en parler ?
— Oui, acquiesçai-je. Nous n’avons pas vraiment le choix, Ethan.
— Mouais, fit-il, tout à coup moins guilleret.
La serveuse rouquine le lorgna sans vergogne tout en nous installant
à une table près de la fenêtre. Je commençais à m’habituer aux regards
des autres femmes sur Ethan. Elles n’étaient pas discrètes. Je me
demandais souvent ce qu’elles feraient si je n’étais pas en travers de leur
chemin. Voici mon numéro, lui diraient-elles, au cas où l’envie vous prenne
de venir chez moi pour une nuit de baise intense. Je vous ferai la totale.
Beurk.
À peine la rouquine se fut-elle éloignée qu’il aborda le sujet sans
détour.
— Bon. Revenons à notre conversation de cette nuit. L’idée te séduit-
elle davantage à tête reposée ?
Avant toute chose, je bus une gorgée d’eau.
— Je suis encore sous le choc que tu veuilles te…
J’hésitai.
— N’aie pas peur des mots, Brynne, murmura-t-il entre ses dents,
toute trace de gaieté disparue de son visage.
— D’accord. Je suis sous le choc à l’idée que tu veuilles
« m’épouser ».
Je traçai les guillemets dans l’air, ses mâchoires se serrèrent.
— C’est si surprenant pour toi ?
— Je trouve que c’est trop tôt. On vient à peine de se rencontrer,
Ethan. Ne peut-on pas simplement rester comme nous sommes ?
Ses traits se durcirent.
— Si, c’est précisément ce que nous faisons. Je ne sais pas comment
tu imagines notre avenir, mais moi, je nous vois côte à côte.
Ses yeux se plissèrent en lançant un éclair.
— Le tout pour le tout, ou bien, l’aurais-tu déjà oublié ? Pas plus tard
qu’hier, tu disais vouloir la même chose.
Visiblement, je le frustrais.
— Non, je n’ai pas oublié, murmurai-je en baissant les yeux sur le
menu.
— Tant mieux.
Il s’empara du sien et ne dit plus rien. À son retour, la serveuse prit
nos commandes – un instant de torture à la regarder flirter ouvertement
avec Ethan.
Lorsqu’elle repartit de son pas nonchalant, je levai les yeux au ciel.
Ce qui n’échappa pas à la perspicacité d’Ethan.
— Quand comprendras-tu que je me fiche de ces femmes qui osent
me faire les yeux doux alors que tu es juste devant moi ? Je les trouve
pathétiques. Depuis tout jeune homme, j’y ai eu droit constamment et,
crois-moi, c’est lassant.
Il tendit la main et prit la mienne avant d’ajouter :
— Désormais, je ne veux jouer au jeu de la séduction qu’avec une
seule et unique femme. Et tu sais de laquelle je parle.
— Mais comment peux-tu être aussi sûr de toi pour une chose aussi
importante que le mariage ?
Je revenais à nos moutons. Ethan me caressa doucement la main avec
son pouce, un geste qui me touchait bien au-delà de la simple enveloppe
charnelle.
— Je sais ce que je veux avec toi et je ne changerai pas d’avis.
— Tu ne doutes de rien, dis-moi. Surtout pas de tes sentiments pour
moi, ainsi tu auras toujours envie d’être avec moi.
Je parlais sur le ton de la plaisanterie, mais en réalité, ces questions
me taraudaient profondément. S’il tenait tant à demander ma main,
j’avais besoin de savoir pourquoi.
— Dans mon entourage, je n’ai pas d’exemple sur lequel m’appuyer,
bredouillai-je. Le mariage de mes parents a été un fiasco.
Il plissa les yeux, blessé.
— Je sais que je ne changerai jamais d’avis. Tu es toute ma vie et j’ai
besoin de toi. Si je veux officialiser notre union, c’est pour te protéger au
mieux. D’autres se sont mariés pour moins que ça, ajouta Ethan en
baissant les yeux, puis il recroisa mon regard. Je t’aime, Brynne.
Sa déclaration m’alla droit au cœur. J’eus le sentiment de n’être
qu’une garce. Il me déclarait sa flamme, mettait ses sentiments à nu et
moi, je lui rendais la vie dure.
— Je sais et je t’aime aussi, soufflai-je en serrant fort sa main dans la
mienne, comme pour accentuer mes paroles. C’est la vérité, Ethan. Je
n’ai jamais ressenti ça… avant toi.
— Tant mieux.
Sa vulnérabilité me touchait. Je voulais le rassurer, lui faire
comprendre que je tenais vraiment à lui. Parce que c’était la vérité,
Ethan comptait énormément pour moi. D’un doigt, je ne cessais pas de
caresser sa main dans la mienne.
Ces dernières vingt-quatre heures m’avaient épuisée et j’essayais juste
de tenir le choc. Sa demande en mariage avait encore fait monter la
pression, même si elle me donnait le sentiment d’être aimée. C’était un
homme honnête qui voulait s’engager et me demandait la même chose en
retour. Était-ce vraiment si difficile à accepter ? La vérité était tapie là,
au fond de moi, et j’étais consciente de sa présence même si je n’avais
aucune envie de creuser pour la trouver. Grâce à ma relation avec Ethan,
j’apprenais à affronter mes vieux démons.
— J’emménagerai avec toi. C’est un bon début, non ?
— Oui, un début, rien de plus, lâcha-t-il sèchement. D’ailleurs, c’était
déjà convenu, on en a parlé.
— Je sais. Tu m’as parlé de beaucoup de choses, Ethan.
L’ironie émanait de ma réponse malgré moi. J’eus toutefois un
sourire en le voyant assis devant moi. Il était l’incarnation de la beauté et
de l’assurance virile.
— Oui, et j’en pense chaque mot, assura-t-il, souriant à son tour.
La serveuse choisit cet instant pour apporter nos commandes,
gloussant comme une pintade et déversant ses charmes sur notre table.
J’en avais des crampes à l’estomac. Littéralement. Les œufs et le bacon
me faisaient soudain moins envie. Il valait mieux commencer par les
tartines.
Quand la pintade s’éloigna dans un roulement de hanches lascif, je ne
pus réprimer un soupir exaspéré. Amusé, Ethan me souffla un baiser.
— Nous reparlerons de tes projets de couple à notre retour à
Londres, tu veux bien ? suggérai-je. Pour l’instant, j’aimerais profiter de
ce week-end ensemble, oublier le message de l’autre imbécile et prendre
du bon temps. Non pas qu’il soit particulièrement agréable de voir les
femmes se jeter à tes pieds, bien sûr.
C’était plus fort que moi.
Ethan rit de plus belle.
— Bienvenue dans mon monde, ma belle. Méfie-toi, si la jalousie
peut te pousser à m’épouser, je risque d’encourager mes admiratrices à
continuer.
Il fit mine de rappeler la serveuse, ce qui lui valut un regard
foudroyant de ma part.
— N’y pense même pas, Blackstone. La jalousie ne me poussera à rien
du tout, si ce n’est à te priver de sucreries.
J’appuyai un regard sur son entrecuisse. Sourd à mes menaces, il
mordit dans son bacon en me lançant un regard langoureux.
— J’aime te voir jalouse. C’est particulièrement excitant, susurra-t-il
d’une voix rauque.
Qu’est-ce que tu ne trouves pas excitant ? Je sentis un fourmillement
voluptueux envahir mon corps tandis qu’il me déshabillait du regard.
Ethan n’avait qu’à bouger le petit doigt pour que je rampe à ses pieds. La
seule vision de ses muscles ondulant sous son vêtement me donnait une
envie folle de lui arracher son tee-shirt et de promener ma langue sur
son torse sculpté et ses tablettes de chocolat qui invitaient à descendre
plus bas, en direction de sa sublime…
— À quoi tu penses ? m’interrompit-il, le sourcil coquin.
— Au fait que j’adore courir avec toi, ripostai-je.
Ouf ! Pas évident de se rattraper quand on est surprise à baver sur sa
plastique.
J’étais bien pire que la rouquine.
— Ben voyons, fit Ethan incrédule. Je crois surtout que tu rêvais de
me déshabiller pour t’envoyer en l’air.
Pétrifiée, je fixais mon assiette du regard. Ces derniers temps, je ne
maîtrisais plus ma libido. Mes hormones étaient en ébullition. C’était sa
faute.
— En parlant de rêve…
Le moment me semblait bien choisi pour changer de sujet. Comme je
laissais ma phrase en suspens, le regard d’Ethan s’assombrit.
— Oui, j’ai encore fait ce cauchemar. Excuse-moi de t’avoir réveillée.
Je ne comprends pas pourquoi cela revient me hanter après toutes ces
années.
— Je veux savoir de quoi tu rêves, Ethan.
À son tour, il tenta un subtil détournement de conversation.
— Tu as raison, ma belle. Je n’aurais pas dû te parler de mariage
comme on parle de la pluie ou du beau temps, surtout pas en pleine nuit.
Mais pour autant, je n’ai pas changé d’avis, c’est la meilleure option qui
s’offre à nous. On en reparlera dès notre retour en ville, quand tu auras
emménagé chez moi. Tu le sais, ce qui s’est passé à la National Gallery
hier soir m’a fait flipper. Quand je t’ai cherchée partout… C’était
horrible, Brynne. Je refuse de revivre ça. Je ne le supporterais pas.
J’en avais assez qu’il contrôle le fil de nos conversations. Je me raidis
et passai à l’offensive :
— Pourquoi refuses-tu de me parler de tes cauchemars ? Moi, c’est ça
que je ne supporte pas.
Son regard balaya la table avant de revenir croiser le mien. Il me
supplia dans un murmure :
— Quand on sera rentrés, je te le promets. Tu l’as dit toi-même :
profitons de ce week-end et laissons tout le négatif de côté. S’il te plaît.
Il effleurait mes doigts avec un air de chien battu. Comment lui
refuser un petit sursis ? Quelques jours de plus ou de moins, ça ne
changerait rien pour moi. J’en savais assez, cependant, pour comprendre
que les épreuves qu’Ethan avait traversées avaient été traumatisantes.
Rien que d’y penser, mon cœur se serrait. Ethan avait laissé entendre
qu’il avait vécu un enfer en Afghanistan. Les mots de Neil me revinrent
en mémoire : « Ethan est un miraculé, Brynne. »
Oui, et grâce à lui, j’avais moi aussi la sensation de vivre un miracle.
C’était lui. C’était Ethan, mon miracle.
Sur le chemin du retour, Ethan emprunta un parcours différent pour
me faire visiter les alentours. Je trouvai ce trajet moins éprouvant. Tant
mieux, car la fatigue commençait à se faire sentir. Ce n’était pas
étonnant après la nuit torride que nous venions de passer. D’y penser,
j’en rougissais… Ethan avait réussi à m’exciter malgré la nausée qui
m’avait tiraillée toute la soirée. Mon homme avait été adorable avec
moi. C’était une perle : à la fois attentif et prévenant. Bien qu’il ait
grandi sans sa maman, je le trouvais raffiné. Sur ce point, il me faudrait
remercier Jonathan, son père, la prochaine fois que je le verrais.
En nous éloignant de la côte, le décor se fit plus boisé. Les rayons du
soleil filtraient à travers les feuillages verdoyants, formant sur le sol des
motifs d’ombres et de lumière. Le calme régnait en maître. Embusqué
sous de vieux chênes, le petit cimetière nous inspira une pause. Il
semblait tout droit sorti d’un roman gothique avec ses pierres tombales
gravées sous des branches en surplomb.
Je rejoignis Ethan qui m’attendait devant la grille. Dès que je pris la
main qu’il me tendait, il m’attira contre lui.
— Toi qui aimes l’histoire, ce petit cimetière devrait te plaire.
Je balayai le décor d’un regard.
— C’est magnifique, ici. Et apaisant.
Nous nous promenâmes parmi les pierres, curieux de lire les noms de
ceux qui avaient vécu et étaient morts dans la région. Dans une crypte de
marbre reposait la famille Greymont, les ancêtres de Freddy, le mari
d’Hannah. Je déchiffrai les noms de Jeremy et Georgina dont parlait
Hannah au sujet de l’impressionnant tableau que j’avais découvert ce
matin dans leur escalier. Le Mallerton. Je n’avais pas l’ombre d’un
doute que ce portrait de sir Jeremy et sa bien-aimée Georgina était un
original. Avec un peu de chance, la famille autoriserait quelques photos
de cette toile de maître pour le référencement. Peut-être même que
Benny pourrait s’en charger. Gaby me réclamerait de la voir, c’était sûr,
et la Mallerton Society serait ravie d’apprendre l’existence de cette
œuvre. Toutes ces pensées se bousculaient dans mon esprit quand je
suivis Ethan hors du cimetière. Nous continuâmes vers l’intérieur des
terres sur notre sentier boisé.
Une immense grille se dressa devant nous, le genre à faire gagner le
prix de la meilleure photographie à un film en lice pour les Oscars.
L’entrée était condamnée par le panneau d’une agence immobilière
indiquant le nom de la demeure : Stonewell Court.
— Tu es déjà venu ici ?
— Non, fit Ethan en secouant la tête. Je n’avais encore jamais
emprunté ce chemin. On dirait que la propriété est à vendre.
Sa curiosité le poussa à tripoter le verrou qui, à notre grande
surprise, céda dans un grincement.
— Allons jeter un coup d’œil, me proposa-t-il.
— On ne risque rien ?
Avec un haussement d’épaules, il regarda le panneau.
— Mais non, pas de souci.
— Bon, alors allons-y.
Je lui emboîtai le pas et la grille rouillée se referma d’elle-même
derrière nous. J’attrapai la main d’Ethan et me rapprochai de lui. En
descendant la petite route de gravier, je crus que nous reprenions la
direction de la côte.
Comme j’étais blottie contre lui, Ethan eut un petit rire.
— Tu as peur qu’il nous arrive quelque chose ?
— Non, pas du tout, mentis-je. Si on nous arrête pour violation de
propriété privée, je dirai que c’est ta faute.
Je prenais un air sérieux, mais au fond, je luttais pour ne pas éclater
de rire.
Il s’arrêta sur le chemin pour prendre une mine outrée.
— C’est du joli. Tu me dénoncerais aux autorités pour sauver ton
petit cul ?
— Rassure-toi, je viendrai régulièrement en prison rendre visite au
tien, de « cul » sexy, rétorquai-je en reprenant son accent anglais que je
trouvais élégant, bien que les imitations ne fussent pas ma tasse de thé.
Il m’asséna une tape sur les fesses puis se mit à me chatouiller les
côtes.
— Oh, vraiment ? fit-il d’une voix traînante alors que je me tortillais
de rire.
— Oui ! criai-je en me soustrayant à ses attaques, puis je dévalai le
sentier pour me cacher parmi les arbres.
Mais Ethan était sur mes talons, son rire s’élevait sous les feuillages.
Comme il se rapprochait, je courus plus vite, essayant de le distancer à
chaque enjambée.
Finalement, il me rattrapa au moment où nous passions le virage et
nous fit rouler dans l’herbe en me chatouillant follement. J’eus beau me
recroqueviller, me débattre, je ne faisais pas le poids.
— Tu ne peux pas m’échapper, ma belle, susurra-t-il en me tenant les
poignets d’une main et me faisant lever le menton de l’autre.
— Bien sûr que non, murmurai-je.
Une bouffée de chaleur me coupa le souffle. Ethan savait m’embraser
en un claquement de doigts. Je commençais à m’y habituer.
Le regard pétillant de désir, il vola ma bouche en un baiser ardent.
Un soupir de plaisir m’échappa. Ethan embrassait mieux que personne.
Plutôt que de me buter en songeant à son expérience passée en la
matière, je préférais profiter des délices que cette expérience m’apportait
aujourd’hui.
M’écrasant de tout son poids, il suçota ma lèvre de sa langue taquine.
J’étais de plus en plus excitée.
— Tu t’es enfuie, me gronda-t-il, sa bouche tout près de la mienne.
— Oui, parce que tu m’as donné une fessée. Ne crois pas que tu t’en
tireras si facilement, Blackstone.
— Tu sais que je ne résiste jamais à ton « petit cul ». Tu vois, moi
aussi je peux prendre l’accent américain, se moqua-t-il en me mordillant
le lobe de l’oreille. Et toi, avoue que tu ne résistes pas à mes baisers.
— N’en sois pas si sûr, mentis-je avec une mine sérieuse que je ne
pouvais en aucun cas tenir bien longtemps.
— Ah bon ? Tu te ficherais d’être privée à jamais de mes baisers ? me
taquinait-il quand je tournai la tête et me figeai à la vue d’une imposante
demeure.
Ethan suivit mon regard.
— Oh, la vache !
Nous sommes restés béats devant la magnifique façade de pierre
apparente à l’architecture géorgienne, au bord d’une falaise qui
surplombait la mer. Elle avait des rangées entières de grandes baies
vitrées et un toit en pointes étroites et rapprochées. Ce n’était pas un
immense manoir, mais tellement bien situé et si élégant ! La vue depuis
les nombreuses fenêtres devait être à couper le souffle.
Ethan se releva et m’aida à en faire autant.
— Ouaouh !
C’était le seul mot que je pouvais prononcer.
— Elle est si bien cachée dans son écrin de verdure que j’ignorais
qu’elle était si belle… D’ailleurs, j’ignorais jusqu’à son existence. (Ethan
me prit la main.) Viens, allons la visiter. J’aimerais voir la vue qu’il y a
depuis l’arrière.
— Tu lis dans mes pensées, acquiesçai-je en lui donnant une bonne
tape sur les fesses.
— Je te trouve bien coquine aujourd’hui. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il attrapa ma main baladeuse et y déposa un baiser, une habitude
qu’il avait depuis le premier jour et dont jamais je ne me lasserais.
Ethan combinait l’élégance d’un grand romantique et les compétences
sexuelles d’une bête de virilité. Quelque chose de rare et de
profondément captivant. Comment résister ? Pour toute réponse, je lui
souris.
— Je vois, murmura-t-il. Je vais devoir trouver une punition à la
hauteur de tes crimes.
— Si ça te chante, rétorquai-je avec insolence tandis que nous
contournions la propriété pour rejoindre le parc dissimulé derrière.
Là encore, nous étions subjugués. Les anciens propriétaires avaient dû
organiser dans leur jardin des fêtes à n’en plus finir, offrant à leurs
convives le loisir d’admirer la côte du Pays de Galles à perte de vue.
J’étais prête à parier tout ce que je possédais que plus d’un peintre avait
posé son chevalet à l’endroit précis où je me tenais.
Je continuai ma promenade jusqu’à la jonction des pelouses où les
rochers donnaient sur la mer. Juste là trônait la statue d’un ange. En fait,
non, ce n’était pas vraiment un ange mais plutôt une sirène ailée comme
un ange, finement ciselée dans ses moindres détails et qui résistait
sereinement à la brise marine. Sur la base était gravé un nom : Jonathan.
Ethan approcha derrière moi et enroula ses bras autour de ma taille,
le menton posé sur le sommet de ma tête.
— C’est le nom de ton père, dis-je à voix basse. Cette statue est
ensorcelante. Un ange sirène. C’est magnifique, je n’ai jamais rien vu de
tel. Je me demande quels liens les propriétaires de cette maison
entretenaient avec ce Jonathan.
— Va savoir. Cette demeure doit être vieille d’au moins deux cent
cinquante ans et je suis sûr qu’elle était inhabitée ces dernières années,
même avant d’être mise en vente. Hannah et Freddy auraient été au
courant s’ils avaient eu des voisins ici.
— Qui n’aimerait pas vivre dans une maison aussi splendide ?
— Je n’en sais rien, mon cœur. Même si je suis un citadin dans l’âme,
il y a un je-ne-sais-quoi qui rend la campagne unique, dit Ethan en
hochant la tête avec un regard admiratif vers la demeure. Peut-être que
les propriétaires sont décédés ou trop vieux pour l’entretenir.
— C’est possible. Mais je trouve ça triste de laisser un tel bijou
quitter l’héritage d’une famille. Imagine si Hallborough échappait à
Hannah et Freddy.
— Ce serait tragique. Elle adore cette maison, c’est l’endroit parfait
pour élever ses enfants.
— Toute la région est sublime. Je suis contente qu’on ait trouvé ce
sentier par hasard. C’est un peu comme si nous avions découvert un
endroit secret, m’émerveillai-je en me dressant sur la pointe des pieds
pour embrasser Ethan. Mille mercis de m’avoir emmenée ici. Ce week-
end en amoureux me fait beaucoup de bien.
Ethan me serra de plus belle contre lui et déposa un baiser sous mon
oreille.
— Oui, ça fait du bien, chuchota-t-il.
Nous avons repris le chemin de Hallborough. Le bras d’Ethan reposait
négligemment autour de ma taille et ma tête touchait son épaule. Une
puissance émanait de lui, je me sentais en sécurité. Une image me
traversa soudainement, celle de nous deux, à l’instant même, marchant
côte à côte, le bras d’Ethan me serrant tout contre lui. Je sus alors
qu’Ethan arriverait toujours à ses fins, à savoir mon emménagement chez
lui, l’annonce de nos fiançailles, et peut-être même, qui sait, notre
mariage.
Oh mon Dieu…
Dès lors qu’il avait les cartes en main, Ethan était décidément le roi
du poker.
5
— C’est la troisième fois que tu bâilles. Tu es sûre de tenir jusqu’à la
maison ou va-t-il falloir que je te porte ?
— Ne fais pas l’innocent, pouffa Brynne. On sait tous les deux
pourquoi je suis si fatiguée aujourd’hui.
Le sourire coquin au coin de sa bouche divine m’inspirait de quoi la
fatiguer davantage encore.
Elle a raison, mon vieux. Tu l’as sautée presque toute la nuit et tu
t’attends à ce qu’elle soit fraîche comme un gardon ? Rien que de me
repasser le film de nos exploits me donnait envie de sourire. Ma belle me
suivait dans toutes mes folies. Pas de doute, j’étais un homme sacrément
chanceux. Mais bon, je commençais à être en manque !
— Navré de t’apprendre, ma chérie, que chaque minute passée à
t’empêcher de dormir fut, pour moi, un pur délice.
Sur ce, je lui pinçai son joli fessier et la regardai faire un bond en
avant.
— Tu es fou ! s’exclama-t-elle en chassant mes mains.
— Oui, je suis fou de toi, renchéris-je en m’approchant d’elle pour la
serrer contre moi. On est presque arrivés, j’espère que Fred et les
garçons sont rentrés. J’ai hâte de te les présenter.
— Moi aussi, acquiesça-t-elle en réprimant un nouveau bâillement.
— Trop c’est trop ! Dès qu’on arrive, je te mets au lit pour une petite
sieste.
Elle éclata de rire.
— Pourquoi pas. Je prends goût à la sieste.
L’odeur de pain chaud et le brouhaha de voix masculines accueillirent
notre arrivée. À peine avions-nous ouvert la porte que les frères de Zara
me sautèrent dessus en hurlant comme des chimpanzés.
— Salut, les garçons ! Bon sang, tu as grandi, Jordan. Et toi, Colin,
combien de filles as-tu emballées cette semaine ?
Autant parler à des murs : les deux trublions contemplaient Brynne
avec des yeux ronds comme des billes. De la part de Jordan, j’assistais à
un coup de foudre en direct tandis que Colin virait au rouge pivoine.
— Les gars, je vous présente Brynne Bennett, ma… petite amie,
déclarai-je avec un grand sourire à son intention. Brynne, voici le reste
de la progéniture de ma sœur, Jordan et Colin Greymont.
— Ravi de vous rencontrer, miss Bennett, annonça Jordan en lui
offrant une poignée de main.
Stupéfait, Colin me dévisageait comme si je débarquais de Mars.
— Tu as vraiment une copine, alors ?
Brynne salua Jordan et lui décocha un sourire ravageur lorsqu’il
effectua un gracieux baisemain.
— Je vois que tonton Ethan t’a donné quelques leçons de galanterie,
ou peut-être est-ce ton grand-père, lui dit-elle avec un clin d’œil, puis elle
se tourna vers Colin. Tu n’es pas forcé de le faire aussi, Colin. Je suis
ravie de faire ta connaissance.
Le petit hocha la tête, écarlate.
— Tout le plaisir est pour moi, bredouilla-t-il avec une brève poignée
de main.
— Ces rejetons… pardon, ces « enfants » ont été engendrés par le
beau type que tu vois là-bas.
Entre-temps, la petite Zara s’était accrochée à ma jambe pour ne pas
rester sur le carreau.
— Freddy Greymont, mon beau-frère, brillant médecin de campagne,
l’amour de ma sœur et l’homme à blâmer pour cette pagaille.
Fred s’approcha de Brynne pour la saluer, non sans me lancer un
regard qui promettait une sérieuse discussion d’homme à homme.
— Brynne, quel plaisir de faire enfin ta connaissance. Pardon, on
peut se tutoyer ? On a tellement entendu parler de toi, ajouta-t-il avec un
bref coup d’œil dans ma direction. Surtout par le père d’Hannah, puisque
Ethan ne me raconte rien du tout.
Pour jouer de ses charmes sur Brynne, il était plutôt doué. En même
temps, en tant que médecin, il s’y connaissait.
— Merci de nous accueillir pour le week-end dans votre si belle
maison, répondit Brynne. Vous avez une famille adorable.
Pauvre Freddy, il devait être sous le choc de me voir en couple. En
quinze ans, je ne lui avais pas présenté une seule petite amie. Je ne
serais pas surpris qu’il me réserve un interrogatoire pour plus tard. Lui
aussi connaissait nombre de mes secrets, mais pas tous. Peut-être
devrais-je lui parler de mes cauchemars. En parler ? Impossible. Bref, pour
penser à autre chose, j’observai Brynne dont le charme ne laissait pas ma
famille insensible, loin de là.
— Le pain sent divinement bon, Hannah, lança-t-elle en s’approchant
du plan de travail de la cuisine où refroidissaient les miches sorties du
four. Je n’avais pas fait de pain depuis des lustres. Je me suis beaucoup
amusée ce matin.
— Moi aussi, affirma ma sœur. Tu en veux un morceau ? J’allais
justement en servir à Freddy et aux enfants. Au menu, pain frais et
confiture de fraises maison.
— Ce serait avec plaisir, mais après la course et la longue marche
jusqu’ici, la douche m’appelle.
Elle voulut réprimer encore un bâillement, mais c’était plus fort
qu’elle. Recouvrant sa bouche d’un geste gracieux, elle ajouta :
— Je suis désolée. Je ne comprends pas pourquoi je suis si fatiguée.
Ce doit être l’air de la campagne.
Tandis que nous quittions la pièce, je surpris le petit regard moqueur
qu’échangeaient ma sœur et Freddy, et haussai les épaules avant de
suivre Brynne dans l’escalier. Ils devaient déjà rire dans mon dos. Très
drôle, ai-je songé, agacé que mes proches fourrent leur nez dans ma vie
privée. Il allait pourtant falloir que je m’y fasse.
Pendant que Brynne allait dans la salle de bains, je vérifiai mes
messages. Frances, ma secrétaire, avait promis de ne transférer que les
urgences, or je fus agréablement surpris de voir que tout ce qu’elle
m’envoyait pouvait attendre. Pour l’instant, j’avais deux priorités : une
douche et ma déesse nue dans la pièce d’à côté.
— Tu as entendu parler de la pénurie d’eau en Angleterre ? lui
demandai-je en la rejoignant dans la cabine.
Son corps couvert de mousse produisait de la vapeur tant l’eau était
brûlante. Cette femme, j’avais envie de la croquer à pleines dents.
Elle se retourna pour prendre le shampooing et me détailla du
regard.
— Oui, j’ai vu ça aux informations.
— Dans ce cas, tu es consciente que toute occasion de se doucher à
deux est bonne à prendre.
— Je vois, murmura-t-elle, promenant son regard vers mon érection
grandissante. Cette occasion-là, par exemple…
— Oui, on ferait bien de la prendre.
— Alors prends-la.
Elle s’écarta du jet d’eau pour m’en faire profiter.
— Ah, non. Reste tout près de moi, il faut en profiter tous les deux.
— Là, je suis assez près ?
Elle fit un pas vers moi. Sa peau luisante mettait mes sens à rude
épreuve.
— Non, tu es encore à des kilomètres.
— Je croyais que tu aimais me contempler, fit cette coquette.
— Bien sûr, ma belle. Mais te voir et te toucher en même temps,
c’est encore mieux.
Brynne avança encore. Nos corps se frôlaient sans se toucher et le jet
d’eau brûlante s’immisçait dans le mince espace qui nous séparait.
Cet instant de chaleur érotique m’enivrait, je savais que ma bouche
serait bientôt sur sa peau.
— Tu ne fais que me regarder mais tu ne me touches pas, geignit-
elle. Pourquoi ?
— Rassure-toi, ma belle, j’y viens.
Je déposai un baiser dans son cou et respirai son parfum, mélange de
savon et d’eau chaude, un élixir qui ne fit qu’aggraver mon état
d’excitation critique.
— À quel point as-tu envie que je te touche ?
— J’en meurs d’envie.
Sa voix trahissait le désir qui s’éveillait en elle. Pour moi, c’était le
summum de l’aphrodisiaque : savoir qu’elle avait envie de moi. Je
l’embrassai juste sous son oreille et la sentis frémir sous ma bouche.
— Ici ? susurrai-je.
— Oui, fit-elle en se cambrant à peine.
Ce geste porta la pointe de ses seins contre mon torse.
— Ou bien là ?
Je traçai un chemin de baisers depuis son cou jusqu’à l’un de ses
tétons arrogants tout prêts à être sucés.
— Aah, oui, frissonna Brynne en se dressant sur la pointe des pieds.
Elle pressa alors son sein contre mes lèvres et il me suffit de sortir le
bout de ma langue pour lui arracher un soupir. Quand elle tendit les bras
vers moi, je m’écartai.
— Non, refusai-je. Ne me touche pas. C’est juste pour toi. Adosse-toi
au mur et laisse-toi faire.
Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration saccadée et ses
yeux brillaient d’un gris-vert semblable aux reflets de la mer pendant
notre course matinale. Dos à la faïence, la tête rejetée en arrière, elle
était prête à m’obéir. De la voir ainsi docile enflammait mes pulsions.
Nous jouions à des jeux que je n’avais encore jamais expérimentés. Ils me
transportaient dans des univers de sensations que je n’avais jamais désiré
explorer avant de connaître Brynne. Il n’y avait qu’elle pour me pousser
vers ce genre d’aventure.
— Putain, tu es tellement sexy.
Mes mots la firent trembler et ses hanches se rapprochèrent dans un
mouvement de tension. Son regard brûlait de frustration impatiente. Je
m’approchai tout doucement, la regardant trembler et respirer
lourdement, j’étais fier de l’effet que je lui faisais.
— S’il te plaît…
— Quoi ? Dis-moi ce que tu veux, quémandai-je avant de ravir son
autre sein avec la pointe de ma langue.
— Je veux que tu me touches, gémit-elle doucement.
Je pris son sein dans ma bouche, formant cette fois des cercles autour
de son mamelon.
— Comme ça ?
— Non, plus que ça, haleta Brynne, luttant pour garder les mains à
plat sur le carrelage derrière elle.
Je revins sur le premier sein auquel je donnai des coups de dents.
Elle se crispa sous mes assauts et poussa le cri le plus charmant qu’il
m’ait été donné d’entendre, signe de son abandon le plus total.
— J’aime ce petit bruit, ma belle. Tu veux bien le refaire pour moi ?
Je veux l’entendre des milliers de fois.
Passant d’un mamelon à l’autre, je glissai mon autre main entre ses
cuisses.
— Oh, bordel, c’est délicieusement glissant par ici. Allez, refais ton
petit bruit !
J’assaillis la fente de son sexe à plusieurs reprises, du bout des doigts,
je titillai son clitoris jusqu’à ce qu’elle rende enfin les armes, avachie
contre le mur en signe de capitulation.
Et elle refit son petit cri.
Mes mains sur sa chatte et mes yeux braqués sur son visage, je ne
manquai pas un instant du roulement de son corps tout entier qui
grimpait les échelons jusqu’à l’extase.
Quand elle rouvrit enfin les yeux, elle ne me quitta pas du regard.
— Tu viens de m’offrir un spectacle de premier choix.
— Je la veux maintenant, chuchota Brynne en refermant la main sur
mon membre qu’elle approcha de son entrée humide et brûlante.
— D’abord, je veux que tu me décrives cette envie, menaçai-je en
m’écartant.
— Je veux ta bite en moi, bien profond.
— Comme ça ?
Je m’enfonçai lentement et avec délice entre les lèvres de sa chatte.
Ma récompense, et le deuxième round de Brynne.
— Oui ! Je t’en prie ! me supplia-t-elle.
— Mais tu n’as pas été sage, tu as retiré tes mains du mur. Je t’ai
pourtant dit de ne pas le lâcher.
Tout en parlant, je continuais d’entrer et de sortir de son sexe
mouillé.
— Pardonne-moi… Je ne pouvais plus attendre.
— La patience est une vertu, ma jolie.
— Je sais !
— Bon, de quoi as-tu envie maintenant ? lui demandai-je, becquetant
son oreille tout en remuant entre ses cuisses.
— J’ai envie que tu me baises, que tu me fasses jouir encore une fois.
Elle le disait d’une voix si douce, suppliante, comme en souffrance si
je ne la baisais pas sur-le-champ. De quoi éveiller la bête en moi. Brynne
m’incitait à en vouloir plus, à aller toujours plus loin. Et il n’y avait pas
de meilleure sensation sur toute cette putain de planète.
— Accroche-toi à mon cou et laisse-toi faire, l’ai-je guidée en glissant
mes mains sous ses cuisses pour la porter. Referme les jambes autour de
ma taille, ma belle, si tu veux que je réalise ton vœu.
Brynne obéit, docile, le dos plaqué aux carreaux mouillés, et susurra
mon nom.
— Ethan…
Elle avait le souffle court.
— Oui, princesse ? Bordel, j’aime te voir attendre que je te prenne
contre la paroi de la douche. Tu adores être baisée contre un mur, pas
vrai ?
Frustrée, le regard enflammé, elle se mit à rouler du bassin contre
moi.
— Oui !
— Je vais te dire un petit secret.
— Quoi ? ! protesta Brynne, à bout de patience.
Je positionnai mon gland au portail de son intimité, puis m’enfonçai
jusqu’à la garde.
— Oh, mon Dieu !
Ses yeux firent presque un tour complet.
— Moi aussi, j’adore ça, te baiser contre un mur, confiai-je en la
pilonnant de toutes mes forces.
Sous la puissance de ses muscles contractés autour de moi, je me
laissai glisser vers un état second où le plaisir me transportait si
intensément que je ne savais pas combien de temps je pourrais encore
tenir. Si seulement cela pouvait durer une éternité.
— Tu te souviens du soir où je t’ai prise chez toi contre le mur ?
haletai-je entre mes dents. C’était si bon… Aussi bon que maintenant.
— Ouiii ! geignit-elle, tremblant sous mes assauts, agrippée à mon
cou pour maintenir son équilibre. J’en avais envie ! J’ai adoré ça. J’ai
détesté te voir partir après.
Nous étions pris d’une telle frénésie que Brynne était au bord des
larmes. Elle était investie corps et âme avec moi. Ce lien entre nous était
tel qu’il en devenait presque douloureux. Pourquoi « presque » ? Non,
c’était douloureux !
Baiser Brynne me procurait une souffrance délicieuse depuis toujours,
et ça ne changerait jamais.
— Qu’est-ce que je t’ai demandé de me dire ce soir-là, ma belle ?
C’est la première fois que tu me l’as dit.
Ses yeux étincelants de volupté me pénétraient avec la même
intensité que mon sexe sa chatte.
— Je t’ai dit que je t’appartenais, souffla-t-elle.
— Oui. Tu es… rien… qu’à… moi.
J’ajoutai un mouvement circulaire à mon acharnement fébrile et
sentis qu’elle se contractait encore.
— Maintenant, repris-je, tu vas jouir une deuxième fois. Mais ce
coup-ci, autour de ma queue !
Brynne se tendit, prise de spasmes, serrant mon membre dans un
étau inflexible. Oh, putain, oui ! Dans un puissant frisson, elle se mit à
produire ces petits bruits qui me rendaient fou. En un instant, elle
s’oublia à moi tandis que je la transperçais sous le jet d’eau chaude.
J’étais ailleurs, très loin, aux confins de notre foutu système solaire et
autres galaxies.
Heureusement que Brynne finit par jouir, je ne l’aurais pas soutenue
plus longtemps. Mes nerfs auraient lâché avant. Je vis dans ses yeux
l’orgasme la frapper de plein fouet, fier d’en être à l’origine. Vint ensuite
ma jouissance explosive jaillissant de mon corps dans le sien.
Je lui mordillai le cou et mon sexe tressaillait encore en elle quand je
repris peu à peu mes esprits. J’ignore par quel miracle je tenais encore
debout. Sans doute un automatisme, celui de la tenir fermement pour
qu’elle ne m’échappe jamais. Ma conscience s’arrêtait là. La tornade
sensuelle que m’offrait Brynne et mon amour pour elle me
submergeaient. Ce cocktail d’émotions venait toujours m’enivrer après
l’acte.
Je promenai ma langue dans son cou et usai les dernières cartouches
de notre plaisir pour un langoureux baiser. Si j’avais pu me blottir à
l’intérieur de son corps, je l’aurais fait. Pourquoi ? Ça ne s’expliquait pas.
Je n’avais jamais eu ce besoin étrange avec une autre femme.
Elle ouvrit lentement les yeux, toujours sublime après l’amour, le
sourire au coin des lèvres.
— Te revoilà, susurrai-je.
Elle déglutit, ce qui attira mon regard sur son cou que mes dents
avaient marqué d’une rougeur. Je le faisais souvent, et ensuite, me
sentais coupable à chaque fois. Mais elle ne s’en était jamais plainte. Pas
une fois elle n’avait remis en question ce que je lui faisais subir pendant
qu’on baisait. Il m’arrivait de douter qu’elle soit vraiment réelle.
— Je peux te reposer par terre ?
Brynne acquiesça et je me retirai, savourant cette dernière friction
avec le regret que ce soit déjà terminé. Dès qu’elle posa les pieds au sol,
elle se jeta à mon cou. Nous sommes restés un long moment sous le jet
d’eau avant de nettoyer nos corps. Dommage. Au risque de passer pour
un rustre, j’admets adorer la voir comblée de ma semence.
Je coupai l’eau et quittai la cabine pour attraper des serviettes de
bain. Je prenais plaisir à sécher moi-même son corps soyeux lorsque
nous avions du temps devant nous. Comme maintenant, par exemple.
— Je dois me sécher les cheveux, dit-elle en soupirant.
Ma serviette nouée autour de la taille, je récupérai le peignoir en soie
jaune qu’elle avait apporté et l’enveloppai autour d’elle avant de nouer la
ceinture.
— C’est si triste de recouvrir ces beautés. Vraiment, c’est tragique,
me lamentai-je avec une moue boudeuse.
Je posai les mains sur ses seins merveilleux et les serrai l’un contre
l’autre à travers le tissu.
Elle tressaillit.
— Je t’ai fait mal ?
— Non, ils sont très sensibles, c’est tout, dit-elle avec un bâillement
qu’elle recouvrit du dos de son poignet.
— Tu devrais faire une sieste, je t’ai épuisée. Désolé, ma jolie. C’était
plus fort que moi. Tu me pardonnes ?
Son menton pris entre mes deux doigts, je caressai doucement sa
lèvre avec mon pouce.
— Te pardonner de quoi ? De m’avoir baisée sous la douche ? Tu
peux rêver, Blackstone, affirma-t-elle en secouant vivement la tête.
— Tu m’en veux ?
Le doute n’était pas particulièrement agréable.
— Pas du tout, j’ai adoré examiner le mur de près avec toi.
Son petit rire effaça toutes mes craintes.
— Ça suffit, petite canaille, assieds-toi et laisse-moi te brosser les
cheveux.
Après une petite tape sur ses fesses, je la regardai sautiller jusqu’au
banc.
— Prends garde à toi, Blackstone, me dit-elle.
— Sinon quoi ?
— Je te priverai de baise contre les murs. J’en suis capable, figure-
toi… si j’en ai envie.
Elle plissa les yeux en fixant mon reflet dans le miroir.
Armé d’une brosse ronde, je travaillai minutieusement une mèche de
ses cheveux, puis passai à la suivante.
— Bien sûr que tu en es capable, mais pourquoi diable ferais-tu une
chose pareille, ma toute belle ? Tu adores te faire prendre contre un mur
presque autant que tu adores que je te brosse les cheveux. Peut-être
même plus.
Elle poussa un soupir.
— Qu’est-ce que cela m’énerve quand tu as raison, Blackstone.
Un quart d’heure plus tard, Brynne avait les cheveux secs et dormait
debout. Je la mis au lit. En me regardant m’habiller, elle entortillait une
mèche de ses cheveux autour de son doigt, Dieu qu’elle était sexy !
— Qu’est-ce que tu vas leur dire ? s’enquit-elle.
Je m’approchai pour déposer un baiser sur son front.
— Que je t’ai tellement baisée que tu t’es effondrée de sommeil.
Elle écarquilla les yeux.
— Tu n’oserais pas !
Ce fut mon tour de rire.
— Je ne suis pas un abruti. D’après toi, qu’est-ce que je vais leur
dire ? Que tu fais la sieste, c’est tout.
— Ils vont me prendre pour une petite nature.
— Non, rassure-toi. La soirée d’hier t’a épuisée, c’est normal.
Rappelle-toi que tu étais malade, il faut le temps à ton estomac de se
remettre. Tu n’as pas mangé grand-chose ce matin et j’ai trouvé que tu
traînais la patte quand on est allés courir.
— Je ne traînais pas la patte, crétin ! grommela-t-elle.
La compétitivité faisait partie de son caractère. En termes de self-
control et de détermination, elle n’avait rien à envier à mes copains de
l’armée. Surtout, ne jamais lui dire qu’elle était faible. Ça la rendait folle
de rage.
Mais bon sang, je la trouvais sublime quand elle se mettait en colère.
Je me mordis la lèvre pour retenir un rire et levai les mains en signe
de reddition.
— D’accord, d’accord. Tu étais à peine à la traîne, me suis-je corrigé
en l’achetant avec un baiser. Il n’y a rien de mal à ça, surtout le
lendemain d’une nausée. Ton corps doit reprendre des forces. Repose-toi,
ma belle. J’ai besoin que tu sois bien.
L’air ailleurs, elle tira les couvertures jusqu’à son menton.
— Que feras-tu pendant ce temps ?
Je haussai les épaules.
— J’ai rendez-vous avec la Miss Beauté locale. C’est une bombe :
cheveux noirs, immenses yeux bleus, la perfection incarnée. Bien qu’un
peu petite pour moi, ajoutai-je en désignant la taille avec ma main au
niveau de ma cuisse. Et puis, elle a un faible pour les glaces.
Entre deux bâillements, Brynne éclata de rire.
— Je regrette de ne pas t’accompagner avec cette jolie gourmande.
Elle est adorable. Tu prendras des photos pour moi ?
— Promis, susurrai-je en l’embrassant. Allez, repose-toi.
Je quittai la chambre, laissant ma beauté dormant à poings fermés.
6
— Pourquoi les poissons sont-ils si intelligents ? me demanda Zara.
J’exagérai un haussement d’épaules.
— Aucune idée. Et toi, tu sais pourquoi ?
L’air sérieux, elle opina.
— Oui : parce qu’ils sont tout le temps en bans… bancs d’école !
Son air fier me fit éclater de rire. Elle avait de la glace à la fraise
partout sur le visage et attaquait le dernier morceau intact de son cône
qui lui fondait entre les doigts.
— Tu en veux, Rags ? proposa-t-elle au golden retriever fidèlement
installé sous notre table en terrasse.
Les sourcils froncés, je vis Rags lécher la glace de sa grande langue
rose. Zara la Malice observa ma réaction. Je haussai les épaules.
— Si tu veux des bactéries dégoûtantes de chien sur ta glace, c’est
ton choix. Fais comme tu veux.
Elle gloussa en balançant ses pieds gaiement sous sa chaise.
— Brynne a un drôle d’accent.
— Je sais. J’ai beau le lui faire remarquer, rien n’y fait, répondis-je en
secouant tristement la tête.
Je sortis mon téléphone pour la prendre en photo, et dès que la
petite princesse comprit ce qui se tramait, elle prit la pose. Zara me
régalait. À l’adolescence, elle en ferait voir de toutes les couleurs à ses
parents. Les pauvres…
De nouveaux gloussements.
— Elle parle comme les personnages de Bob l’Éponge.
Sur ce coup-là, elle me scotcha.
— Dis donc, tu as raison ! m’exclamai-je en forçant le trait. Tu vas le
lui dire ?
Elle haussa les épaules.
— Mais non, elle est gentille. Ce n’est pas sa faute si elle parle
bizarrement.
Le regard sévère, elle retourna à sa glace comme si elle me trouvait
stupide d’avoir l’idée de me moquer de l’accent de quelqu’un. C’était bien
la fille de sa mère.
— C’est du propre, Ethan ! Tu laisses ta nièce partager sa glace avec
le chien. Ne le nie pas, j’ai tout vu depuis la fenêtre de la boutique, lança
Hannah d’un air écœuré en nous rejoignant. Il suffit que je m’absente
deux minutes…
— Il a dit qu’il s’en fichait, la coupa Zara.
Cette cafteuse n’avait aucun scrupule à me dénoncer.
— Ne t’inquiète pas, Rags n’a pas la grippe, déclarai-je avec une
petite tape sur le crâne du canidé, avant de pointer Zara du doigt. Et toi,
petite traîtresse ! Désolé, frangine, mais il est de mon devoir de tonton
de la laisser faire les pires bêtises.
— Oui, bon, je ne peux pas comprendre, je ne suis pas tata… Enfin,
pas encore.
Je tournai vivement la tête vers elle. Que cachait-elle derrière cette
mine soupçonneuse ? Je la connaissais par cœur, il y avait anguille sous
roche.
— Comment ça « pas encore » ?
— Brynne et toi… C’est du sérieux, pas vrai ? Je ne t’ai jamais vu
comme ça avec une fille.
Le regard vague vers l’océan et ses milliers de rides scintillantes,
j’ajustai mes lunettes de soleil.
— J’ai l’intention de l’épouser.
— Je m’en doutais. Ma conversation avec elle ce matin a confirmé
mes soupçons. Sans parler de sa sieste, tout à l’heure.
Qu’est-ce que la sieste de Brynne vient faire là-dedans ?
— Alors tu approuves ?
Hannah me lança un regard en biais.
— Si j’approuve le fait que toi et Brynne vous mariiez ?
Évidemment ! Je ne veux que ton bonheur, Ethan. Si vous vous aimez,
c’est que vous prenez la bonne décision, affirma ma sœur en prenant ma
main au-dessus de la table. On ne choisit pas toujours l’ordre des choses,
tu sais. Le début de ma relation avec Fred ressemblait au vôtre et je ne
changerais ce qui s’est passé pour rien au monde. Même chose pour la
naissance de nos bouts de chou.
Je déposai un baiser sur sa main.
— Oui, ils sont adorables. Un jour peut-être… Mais pour l’instant,
fonder une famille ne fait pas partie du programme. J’essaye d’abord de
l’habituer à l’idée d’une relation sérieuse. Chaque chose en son temps.
Hannah parut rassurée.
— Ah, très bien. Je l’apprécie encore davantage, cette jeune femme !
Je l’avoue, j’ai eu peur que tu te retrouves enfermé dans une relation
malgré toi, or je ne supporterais pas de voir souffrir mon petit frère
adoré. Je suis rassurée que tu t’engages avec elle de ton plein gré.
Je ricanai.
— Mouais… Au contraire, c’est Brynne qu’il faudrait mettre en laisse.
Elle aurait plutôt tendance à m’échapper. Les relations sérieuses lui font
peur. Si elle accepte de m’épouser d’ici un an, j’aurai de la chance. Pour
l’instant, j’essaie de la convaincre que c’est la meilleure solution.
Opinant doucement, Hannah digéra l’information.
— Si je comprends bien, vous ne vous marierez qu’après ? C’est une
possibilité, mais papa ne sera pas content. Tu te souviens de sa réaction
quand Freddy et moi avons brûlé les étapes avec Jordan ? Papa nous a
poussés jusqu’à l’autel, en un mois nous étions mariés, se souvint-elle en
prenant la grosse voix de notre père. « Je ne veux pas d’un petit bâtard
dans la famille ! Ta pauvre mère aurait le cœur brisé si elle était encore
là. »
— Quoi ? ! m’exclamai-je, choqué par ses spéculations. Brynne n’est
pas… Tu te trompes, Hannah, je te jure. Tu pensais qu’elle… ? (Je
secouai vigoureusement la tête.) Non ! Hannah, ma chérie n’est pas
enceinte. Impossible. Elle n’oublie jamais sa pilule. Je la vois la prendre
tous les matins. Tiens, ce matin, je crois me souvenir l’avoir entendue
dans la salle de bains.
Hannah pencha doucement la tête vers moi, ses grands yeux gris
emplis de compassion et de sagesse. Mais avec moi, ça ne prenait pas.
— Tu… tu crois qu’elle est enceinte et que je veux l’épouser pour
cette raison ?
J’étais sous le choc, voire même vexé que ma sœur nous prenne pour
de tels irresponsables.
— Tu fais complètement fausse route. Hannah, aie confiance en moi,
que diable ! baragouinai-je encore avant de reprendre une gorgée de
café.
— Vous devriez peut-être consulter Freddy, proposa-t-elle. Parce que
moi, je parierais ma maison que Brynne a un polichinelle dans le tiroir.
Tous les deux, vous allez devenir parents, que vous le vouliez ou non.
J’en recrachai mon café, ce qui effraya le chien qui se cogna la tête
sous la table. Le bruit résonna dans le patio pavé.
Hannah baissa les yeux vers Zara qui, à toutes fins utiles, n’avait pas
manqué une seule miette de notre conversation.
— Tu veux bien promener Rags sur la pelouse ? Tu serais un ange.
Zara parut réfléchir puis comprit qu’elle n’avait aucun espoir de
gagner face à sa mère. Elle se résigna à s’éloigner avec le chien, sa glace
dégoulinant sur sa main.
Mon cœur se mit à battre la chamade. Je me sentais à la fois excité et
angoissé.
— Non, nous n’irons pas consulter Freddy… Mais putain, Hannah,
c’est quoi ce bordel ? ! me mis-je à hurler, incapable de m’arrêter.
Explique-moi ! Qu’est-ce qui te fait parier ta superbe baraque que Brynne
est en cloque ? Allez, crache le morceau !
Je me passai la main sur la barbe. Mes nerfs lâchaient, je jetai un
regard glacé à ma sœur qui devait arrêter cette blague tout de suite. Cela
avait assez duré.
Hannah observa la place comble de vendeurs de glaces et sourit
poliment aux clients dont les regards étaient braqués sur nous.
— Baisse d’un ton, petit frère. Viens, on va se promener.
Elle ramassa ses sacs de courses et se leva en m’adressant un regard
patient qui disait clairement : « Obéis à ta grande sœur, espèce de gros
con. »
L’espace d’un instant, j’eus envie de laisser ma sœur et sa gamine ici,
au milieu de la place, de fuir en courant récupérer Brynne à la maison,
l’embarquer dans la Rover et rentrer à Londres. On filerait de cet endroit
maudit et nous ferions comme si rien ne s’était passé. Vraiment, ça me
démangeait. Je l’ai presque envisagé.
Finalement, je me levai tant bien que mal, les genoux flageolants,
ramassai mon achat de chez l’antiquaire, et suivis ma sœur.
— Elle a combien de retard ? s’enquit Hannah comme nous
marchions.
— Du retard ? Je n’y connais rien, moi, bordel ! Elle m’a dit que sa
pilule lui faisait parfois sauter ses règles.
— Ah ! Si elle a l’habitude, elle ne peut pas savoir combien elle a de
retard. C’est logique. Il paraît qu’elle était malade hier soir. Tu as dû
t’arrêter au bord de la route. Elle a aussi parlé de vertiges cette nuit.
— Oui, et alors ? fis-je sur la défensive. C’était peut-être une
indigestion.
Hannah me donna un coup sur l’épaule.
— Ouvre les yeux, mon grand. J’ai trois enfants et mon mari est
médecin. En termes de grossesse, j’en connais un rayon.
Un filet de sueur me coulait dans le dos.
— Mais… C’est impossible.
— Arrête de geindre et donne-moi les faits. Je t’assure que c’est
possible. Que s’est-il passé lorsque Brynne a eu des vertiges ?
— Elle a dû s’asseoir et m’a demandé un verre d’eau.
— La soif, symptôme numéro un, acquiesça ma sœur sur un ton
chantant.
— Putain, et ensuite elle a eu la nausée. Oh, non…
— Les « nausées du matin », certaines femmes les ont plutôt le soir.
Fred m’a dit que c’est même très courant.
— Qu’est-ce qu’il t’arrivait d’autre au début de ta grossesse ?
— J’avais des sautes d’humeur, je pleurais pour un rien. Mes
hormones bouillonnaient.
Et de deux. Ma comparaison avec Méduse, quelques semaines plus tôt,
m’amusait soudain beaucoup moins.
— L’épuisement, le besoin de faire la sieste, énumérait Hannah, la
tête penchée sur le côté. Je n’ai jamais fait la sieste de ma vie, sauf
quand j’attendais mes enfants.
Et de trois. À l’heure qu’il était, Brynne dormait à poings fermés.
J’avais besoin d’une cigarette. D’un paquet entier de cigarettes.
— Les seins deviennent lourds, sensibles au toucher, voire même
douloureux. Là encore, ce sont les hormones qui les préparent pour
l’allaitement.
Je la regardai bouche bée. Je devais avoir l’air du dernier des crétins
à l’écouter ainsi parler d’hormones, de seins lourds et d’allaitement. C’est
impossible. Tout simplement impossible. Pas maintenant.
Mais ma sœur continuait son énumération et m’enfonçait un peu plus
dans la terreur à chaque phrase qu’elle prononçait.
— Il y a une dernière chose, et crois-moi, je suis gênée de t’en parler,
mais je vais te le dire puisque tu me l’as demandé, bafouilla-t-elle en
levant les mains pour prévenir une interruption de ma part. Attends, je
ne veux pas savoir si ça vous arrive ou pas. Je te jure, ça ne m’intéresse
pas.
— Mais quoi, putain ? ! hurlai-je. Arrête de tourner autour du pot !
Hannah me fusilla du regard, puis me sourit en coin.
— Les femmes enceintes deviennent de véritables chattes en chaleur.
Bien souvent, leurs mecs sont trop bêtes pour comprendre pourquoi ils
sont soudain si chanceux. Là encore, ce sont les hormones.
Elle prenait son pied à me raconter ça, je le voyais bien. Les bras
croisés, elle attendait ma réaction.
— Il faut qu’on rentre, déclarai-je d’une voix qui ne me ressemblait
pas.
Je repensais à Brynne qui me suppliait de la baiser sous la douche à
peine une heure plus tôt. Oh, mon Dieu ! Une onde de choc me secoua.
J’étais là, avec ma sœur, au bord de la côte magnifique du Somerset,
un beau jour de juillet, et je regardais ma nièce jouer avec le chien dans
l’herbe, quand soudain deux choses s’éclaircirent dans mon esprit.
La première : la nouvelle serait loin de plaire à Brynne.
La seconde m’apparut avec une netteté éblouissante. Je m’estimais
l’homme le plus chanceux du monde pour une raison que personne ne
devait connaître. Pas même Brynne. Une raison qui resterait tapie dans
mon jardin secret. C’était finalement très simple. Plus j’y pensais, plus je
l’acceptais.
Si Brynne attend vraiment mon enfant… alors elle ne pourra plus
jamais me quitter.
7
— Brynne m’a dit qu’elle prenait la pilule depuis plusieurs années.
Comment se fait-il qu’elle se mette soudain à se détraquer ? Tu peux
m’expliquer ?
Freddy prit un air désolé.
— Détends-toi, mon vieux. Ce n’est pas la fin du monde. Brynne n’est
forcée à rien. Nous sommes en 2012, elle a plusieurs possibilités.
— Putain de merde ! m’exclamai-je, l’idée qu’elle était enceinte était
déjà suffisamment lourde à encaisser sans avoir à ajouter ce qu’induisait
Freddy et qui, pour moi, était pire que tout. Tu veux parler
d’avortement ?
— Oui. C’est son droit si elle en a envie. L’adoption est une deuxième
solution, dit-il d’une voix douce.
Je m’affalai dans un siège, je posai les coudes sur mes genoux et
laissai ma tête tomber dans mes mains. Un silence. Je reprenais mon
souffle. Malgré le choc, je ne pouvais me résoudre à un avortement. Hors
de question ! Plutôt crever que de tuer mon enfant ou de le donner à des
inconnus. J’espérais de toutes mes forces que Brynne partage ce point de
vue. Et si elle n’était pas d’accord ?
— Bon, parlez-en tous les deux, puis dis-lui de passer le test pour en
avoir la confirmation. Si tu veux que je lui fasse une prise de sang et que
j’en discute avec elle, je le ferai. Mais d’abord, vous devriez en parler
sérieusement.
Le visage dans mes mains, j’opinai avant de me lever de mon siège.
Fred me donna une tape dans le dos.
— Mais comment ça se fait ? insistai-je. Elle prend la pilule, je ne
comprends pas.
Quelque part, au fin fond de mon déni, je cherchais le gong qui
sonnerait la fin de ce rêve éveillé.
Freddy secoua doucement la tête en souriant.
— Il y a toutes sortes de raisons. De nouveaux médicaments peuvent
altérer l’effet de la contraception, les préservatifs peuvent éclater, les
gens se saoulent et grimpent au rideau, ils chopent des maladies qui
rendent le corps inapte à assimiler les traitements. Sache une chose :
rien n’est fiable à cent pour cent. La seule solution radicale pour ne pas
tomber enceinte, c’est la chasteté. Vous utilisez des préservatifs ? ajouta-
t-il en levant le sourcil.
Les yeux baissés, je fis signe que non.
— Dans ce cas, si tu as déposé un colis à la poste, il y a de fortes
chances qu’il soit livré.
Je fis la grimace.
— Comment veux-tu que j’aille là-haut lui annoncer qu’elle est peut-
être en cloque et qu’elle devrait passer un test ? Hein, comment ? !
Freddy se dirigea vers le bar, me servit une double vodka et me
tendit le verre que je vidai d’un trait. Il m’assena une nouvelle tape dans
le dos.
— Déjà, tu n’auras pas à monter pour le lui annoncer, affirma-t-il.
Je levai la tête pour lui demander ce qu’il entendait par là. Mes
jambes flageolèrent.
Zara et Brynne entraient dans la pièce, main dans la main, le sourire
jusqu’aux oreilles. Ma chérie avait l’air si heureuse, si belle et… enceinte.
— Oh, bonjour, fis-je à Ethan en souriant, me demandant pourquoi il
me regardait de la sorte. Qu’est-ce que vous manigancez, tous les deux ?
C’est une discussion entre hommes ?
Ethan pouffa d’un rire nerveux. Je le trouvais pâle. Non, en fait, il
avait l’air horrifié. Très, très bizarre.
— Que se passe-t-il ? Tu as des nouvelles de Neil ? demandai-je, prise
d’un sentiment de malaise. Il a trouvé l’auteur du message d’hier soir,
c’est ça ?
Je portai la main à mon cou et tentai de canaliser mon angoisse.
Dans notre couple, Ethan était le pilier. Il était sûr de lui et
m’apportait un sentiment de sécurité. Alors de le voir inquiet comme
cela me fichait une trouille mortelle.
Il s’approcha pour m’attirer dans ses bras.
— Non, rien de ce genre, me rassura-t-il d’un baiser sur le front. Neil
travaille encore sur ton portable. Ne pense plus à ce satané message,
d’accord ? Je te sers un verre d’eau ? Assieds-toi, ne reste pas debout
pour rien.
Il m’accompagna vers le canapé et me poussa presque pour m’y
installer.
— Hum… d’accord, marmonnai-je en plissant les yeux.
« C’est quoi ce bordel ? » mimai-je en silence.
— Rien, ne t’inquiète pas. Tu as l’air fatiguée, c’est tout. Ta sieste t’a
fait du bien ?
Je trouvais sa voix étrange.
— Oui, beaucoup, mais je n’ai pas dormi longtemps.
Zara vint grimper sur mes genoux et je caressai ses longs cheveux
bouclés.
— Pendant votre absence, repris-je, j’ai visité Hallborough et pris
quelques photos du portrait de sir Jeremy et sa Georgia par Mallerton. Je
les ai envoyées à Gaby.
— C’est sympa, murmura Ethan en se passant la main dans les
cheveux.
— Ouais, c’était… sympa.
En lançant un regard à Freddy, je commençai à me convaincre qu’il y
avait un problème. Tout à l’heure, quand tout le monde était parti,
j’avais beaucoup discuté avec Fred pendant qu’il me faisait visiter sa
maison. À présent, il semblait vouloir quitter la pièce en courant.
— Que se passe-t-il ? Pourquoi êtes-vous si bizarres d’un coup, tous
les deux ?
Ethan haussa les épaules et leva les mains.
— Ma chérie…
Freddy vint récupérer Zara.
— Viens voir papa, ma puce. Oncle Ethan aimerait parler à Brynne.
— Hum… OK, marmonnai-je en lui rendant sa fille à contrecœur. Et
moi qui voulais te demander ton secret pour convaincre oncle Ethan de
t’acheter une glace… Tant pis.
Je fis une grimace triste à l’intention de Zara.
— La glace était délicieuse, affirma-t-elle dans les bras de son papa.
Maman a dit à oncle Ethan qu’elle parierait sa maison que tu as un
polichinelle dans le tiroir, alors je suis partie partager ma glace avec
Rags pour que maman et oncle Ethan puissent se disputer
tranquillement.
Elle arborait un sourire délicieux.
La suite se déroula en un éclair. Mon corps se leva d’un bond, debout
au milieu du salon d’une élégante demeure géorgienne, entouré de
meubles nobles et de beaux tapis. Je vis le magnifique visage d’Ethan,
ébloui par le soleil que filtraient les grandes fenêtres. Des particules de
poussière étaient suspendues dans les airs comme par magie, celles que
l’on voit flotter lorsque frappe un rayon de soleil. Quand j’y pense, moi
aussi je semblais flotter. Le plafond m’empêchait de monter haut dans le
ciel, jusqu’aux étoiles, hors de notre univers. Sans ce plafond, je serais
partie loin, très loin.
Ethan poussa un juron en se précipitant vers moi. Je l’entendais
répéter mon nom sans relâche. Sa voix résonnait au loin. Je voyais tout.
J’étais là, debout. Freddy s’enfuyait du salon, Zara dans ses bras. Je me
croyais en tournage d’une scène floutée puis accélérée. La température
grimpait. J’avais chaud. Une véritable fournaise. Je quittai le plafond du
regard pour voir Ethan s’envoler vers le « moi » planté au milieu de la
pièce. Il tendit ses bras, mais tout était ralenti. Je crus qu’il n’arriverait
jamais jusqu’à moi. Je clignai des yeux et essayai de comprendre les mots
que Zara avait prononcés. Freddy était parti avec elle, je ne pouvais pas
lui demander de s’expliquer, mais j’entendis sa petite voix au-dehors :
— Papa, c’est qui Polichinelle ?
— Je t’aime.
Les mots doux d’Ethan me tirèrent doucement du sommeil. J’étais de
retour sur le canapé, cette fois en position allongée. À genoux par terre,
Ethan me caressait doucement la tête, une profonde inquiétude dans le
regard.
— Te revoilà…, soupira-t-il en fermant brièvement les yeux.
Il semblait aussi bouleversé que moi. Mets-toi au diapason, mon pote.
C’est l’expérience de la désincarnation que je viens de vivre. Et une de moins
sur ma liste des choses à accomplir dans cette vie.
Puis tout me revint en bloc.
La réalité me compressa les poumons, si bien que je pris une
douloureuse inspiration et me redressai subitement. Ethan me força à me
recoucher doucement. J’avais envie de m’enfuir à toutes jambes. La
panique ne m’avancerait à rien, et pourtant, comme pour une addiction
tenace, j’avais envie d’y céder.
Je secouai la tête.
— C’est faux, Ethan. Je ne suis pas enceinte. Je prends la pilule tous
les jours, je ne l’ai jamais oubliée…
Sa main continuait de me caresser tandis que l’autre reposait sur mon
épaule.
Il avait peur que je parte en courant. Je le connaissais bien, je savais
ce qui se tramait dans sa tête. Ethan me gardait fermement allongée sur
ce canapé pour m’empêcher de déguerpir, de le quitter et de disparaître
à jamais. Tu es un homme intelligent, Ethan Blackstone.
— Rappelle-toi ce que je viens de te dire, Brynne, me disait-il d’une
voix à la fois ferme et fragile.
Il était inquiet.
— Que tu m’aimes ?
Il acquiesça sans cesser de me toucher.
— Mais je ne suis pas enceinte, insistai-je. Laisse-moi me relever.
— Brynne. Il faut que tu passes un test. Ensuite, on saura. Hannah et
Fred ont l’idée que tu pourrais l’être…, ajouta-t-il d’une voix chevrotante.
Hannah m’a accompagné à la pharmacie pour acheter un test et…
Je me débattis brusquement.
— Lâche-moi !
— Brynne, je t’en prie, écoute-moi…
— Lâche-moi, Ethan ! Tout de suite !
Comme il s’écartait enfin, je m’assis sur le canapé et repliai les bras
sous mes seins. J’avais chaud et soif, je me sentais mal, je n’étais pas en
état de réfléchir.
— Ne panique pas, d’accord ? Il faut qu’on discute calmement.
À force de grincer des dents, les muscles de sa mâchoire se
contractaient sur ses joues.
— Ben voyons, ricanai-je. Tu veux discuter ? Tu n’aurais pas pu le
faire avant de parler de moi à Hannah et Freddy ? Qu’est-ce qui t’a pris ?
Pourquoi tu as fait un truc pareil ? Vas-y, dis-moi pourquoi ?
— Ce n’est pas moi. Je n’en avais aucune idée. C’est Hannah qui a
commencé à m’en parler, puis Freddy s’en est mêlé. Ils pensent que tu es
enceinte. Hier tu as vomi, tu as fait la sieste toute la journée, et puis…
— Et puis quoi ?
Ethan faisait la grimace comme s’il avait préféré mâcher du verre pilé
plutôt que d’avoir cette conversation avec moi.
— Tu vas passer ce test, oui ?
— Non ! Je ne passerai pas ce test sous prétexte que toi et ta famille
faites des plans sur la comète. Qu’est-ce que tu allais dire, Ethan ?
Un intrus irrationnel venait forcer l’entrée de ma raison. C’était plus
fort que moi, je devais le laisser passer.
Bienvenue sur Planète Horreur, veuillez passer par la porte « Vous Êtes
Foutue » et avancez tout droit jusqu’à l’entrée principale où vous serez
accueillie par votre pire cauchemar.
Ethan posa les mains sur mes seins et les serra. La douleur était
fulgurante. Ce fut la panique. J’avais déjà ressenti cette souffrance. Je la
connaissais bien. Noooooooon !
Je chassai vivement ses mains.
— Tu leur as parlé de ça ? ! Oh, mon Dieu !
— Non, je te jure, Brynne, je n’ai pas parlé de toi. Hannah a
commencé à tirer des conclusions et quand je lui ai demandé des
précisions, elle m’a parlé de certains… symptômes. Tu les as tous,
Brynne, dit-il à voix basse. Tu as la nausée, tu dors beaucoup, ta poitrine
est sensible…
Sa voix avait une pointe de méfiance, il désigna mes seins d’un geste
vague. Je me sentais à nouveau méchante. Décidément, je pouvais être
une véritable salope.
Je me penchai en avant, les mains enfoncées dans mes cheveux, le
regard braqué sur le sol, cherchant à reprendre mes esprits. Ethan me
laissa tranquille et c’était tant mieux, sinon j’aurais pu le mordre comme
l’aurait fait un animal piégé. Des symptômes… Mes règles n’étaient jamais
abondantes, il m’arrivait de ne pas les avoir du tout. Je n’en avais jamais
fait cas puisque le médecin m’avait prévenue que ma pilule avait cette
particularité. Et puis, jusqu’à présent, je n’avais eu aucune raison de
m’inquiéter puisqu’on ne tombe pas enceinte quand on ne couche avec
personne ! Avant Ethan, ma vie sexuelle était épisodique et toujours sous
protection. Je n’étais pas assez bête pour laisser un inconnu éjaculer en
moi. Dans ce cas, pourquoi avoir laissé faire Ethan, grosse conne ? Ethan
n’avait utilisé de préservatif qu’une seule fois, bordel. Ensuite, terminé.
Les petits nageurs ont eu tant et tant d’opportunités de se frayer un chemin.
Vraiment, je suis une grosse conne de première catégorie.
Quand j’avais eu la nausée, hier soir, c’était étrange car une fois que
j’avais rendu, j’étais à nouveau fraîche comme un gardon. Même chose ce
matin au petit déjeuner. J’étais affamée, puis au moment de manger,
j’avais l’estomac noué. Quand j’y repensais, il l’était encore un peu. Mon
sandwich au roastbeef n’arrivait pas à passer. En effet, j’avais mal aux
seins. Et j’accumulais deux siestes en deux jours.
Peu à peu, je reconstituais le puzzle et la vérité m’apparut, aussi
aveuglante qu’angoissante. Comment Ethan faisait-il pour garder son
calme ? Si c’était vrai, il devrait être affolé.
— C’est impossible. Je ne peux pas être…, marmonnai-je à moi-
même.
— Rappelle-toi ce que je viens de te dire, Brynne, insista Ethan,
tendu.
Le choc était tel que je ne pus répondre et me contentai de lui tendre
la main. Que pouvais-je lui dire ? « Désolée, ma pilule a mal
fonctionné » ? « Ma vie a toujours été un foutoir total, autant être en
cloque et la ficher en l’air pour de bon » ? Ou bien, « je suis désolée
d’ajouter du stress à ta vie déjà compliquée, Ethan, mais voilà, on attend
un enfant » ?
Je déglutis. Abondamment. Je sentis venir la nausée. Je luttai pour
réprimer le réflexe nauséeux qui me saisissait brutalement.
En vain.
Pliée en deux, je courus à la salle de bains la plus proche, cherchant
frénétiquement à me rappeler le plan de cette demeure labyrinthique. La
main plaquée sur ma bouche, j’entrai en trombe dans la petite salle d’eau
près du solarium et me penchai au-dessus de la cuvette des toilettes. Je
vomis tout ce que je pus.
Je n’avais qu’une envie : m’échapper.
C’était la deuxième fois en vingt-quatre heures. Quelle plaie ! Surtout
pour elle. Les mots n’y changeraient rien, alors je me tus et me contentai
de lui tenir les cheveux pendant qu’elle expulsait le contenu de son
estomac. Je trempai une serviette d’eau froide et la lui tendis. Elle la prit
et tamponna son visage, en gémissant. Je me sentais impuissant. Elle est
malade par ta faute et maintenant, elle te hait.
Fred frappa à la porte ouverte.
— Bonjour, c’est le médecin, appela-t-il doucement.
— Tu peux lui donner quelque chose, Fred ?
Brynne retira la serviette de son visage. Elle était blême, au bord des
larmes. Fred lui adressa un sourire.
— Je peux te donner un antivomitif, mais ça restera symptomatique.
— S’il te plaît, dit-elle, hochant la tête.
— Symptomatique ? Ça veut dire quoi ? m’enquis-je.
Mon beau-frère s’adressa à Brynne :
— Ma chérie, dit-il gentiment. Je ne peux pas te donner de
traitement si je n’ai pas la confirmation de ce que tu as. Es-tu prête à
passer un test ? Ensuite, on en aura le cœur net et vous pourrez prendre
une décision tous les deux. Mais d’abord, il faut qu’on soit sûrs.
— D’accord.
Elle répondait à Fred sans même me regarder, froide et détachée,
comme si on ne se connaissait pas. C’était blessant. J’avais un besoin
maladif qu’elle me regarde dans les yeux, mais elle m’évitait et
maintenait la serviette sur sa figure en fixant le mur.
Fred posa les deux boîtes sur le bord du lavabo. Hannah m’avait aidé
à les choisir à la pharmacie, car, seul, j’étais perdu dans le rayon
grossesse. Ma sœur avait su me convaincre de la nécessité d’acheter ces
tests. À présent, la scène était irréelle. Totalement. Nous étions là, tous
les trois, dans une salle de bains, à banaliser une situation
catastrophique. Comme si on lui avait pointé un pistolet sur la tempe,
ma Brynne, presque forcée, se retrouvait à envisager un bébé-surprise
alors que son passé était déjà assombri d’une précédente grossesse non
désirée.
PUTAIN ! J’avais encore envie de frapper le mur, mais je devais me
retenir. Pas ici, pas dans cette maison. Des pensées affolantes se
bousculaient dans ma tête. Et si elle me détestait pour l’avoir mise
enceinte ? Et si cette histoire nous menait à la rupture ? Et si elle voulait
avorter ? Et si elle n’était finalement pas enceinte et que ça la fasse
paniquer ? J’étais terrifié mais je voulais savoir. Il me fallait des
réponses, et vite.
— Bon, fit Fred. Nous en rediscuterons plus tard et trouverons une
solution pour que tu ailles mieux, ma chérie.
Il allait nous laisser quand il se retourna. Brynne se tenait toute
raide, les yeux baissés tel un animal pris au piège. J’avais le cœur brisé.
Putain, c’était affreux.
— Brynne, nous sommes là pour t’apporter tout le soutien possible.
Je suis sincère. Compte sur moi et sur Hannah.
— Merci, souffla-t-elle d’une petite voix.
Une fois Fred reparti, je me retrouvai seul avec elle. Brynne ne
bougeait plus. C’était bizarre. Je voulais la toucher mais j’avais peur.
— Brynne ?
Elle leva les yeux et déglutit, pâle et désemparée. À peine fis-je un
mouvement vers elle qu’elle recula d’un pas contre le mur en levant une
main pour me maintenir à distance.
— Non… J’ai besoin d’être seule.
Ces mots glissaient entre ses lèvres tremblantes. Son sourire sexy
avait disparu. Brynne souriait beaucoup plus que moi. Chaque fois, son
visage s’illuminait. Dès que je la voyais sourire, j’avais envie d’en faire
autant. Grâce à elle, j’avais envie de nouvelles choses qui, avant, me
laissaient de marbre. Mais là, elle ne souriait pas du tout. Elle était
terrorisée.
Je ne supportais pas de la voir dans cet état.
— Mon cœur, rappelle-toi ce que je t’ai dit.
Je dus me forcer à quitter la pièce. Je voulais être avec elle pour
l’instant de vérité, ne pas la laisser seule, la prendre dans mes bras,
qu’elle me dise qu’elle m’aimait, qu’on y arriverait ensemble.
Malheureusement, je pouvais faire une croix sur tout ça.
Comme elle refermait la porte, nos regards se croisèrent.
— N’oublie pas, insistai-je.
Mais l’élégante porte sculptée isola la femme que j’aime, seule dans
sa lutte.
Le temps semblait passer au ralenti. J’attendais qu’elle ressorte. À
chaque minute, mes craintes se multipliaient. Pour passer le temps, je lus
mes messages et répondis à certains d’entre eux. Puis j’en reçus un
nouveau. C’était Neil.
J’ai des nouvelles sur Fielding. Rapport DP.
Je composai son numéro et écoutai la tonalité, les yeux rivés à la
porte de la salle de bains, me demandant ce qui s’y tramait. Mes
méninges tournaient à plein régime. Le message venait de me remettre
dans la peau d’un garde du corps.
— Patron.
— DP ? Disparition de personne ? C’est Fielding ? Dis-moi que c’est
une blague.
Neil poussa un soupir.
— Non, c’est bien vrai. Ses parents l’ont déclaré il y a quelques jours.
Ils vivent quelque part en Pennsylvanie, je crois. Il a été vu pour la
dernière fois le 30 mai dernier. D’après le rapport, il ne s’est pas rendu
au travail. Son appartement confirme la thèse de la disparition : présence
du passeport et aucun signe de départ précipité. Évidemment, le consulat
n’a aucune trace d’un voyage hors du territoire américain.
— Putain, c’est pas bon du tout, ça.
— Non. Les possibilités sont infinies. Son père soupçonne un
homicide, il n’a pas hésité à le dire aux médias.
— Oakley doit raffoler de ce genre de scandale, dis-je avec sarcasme.
— Cependant, aucune accusation n’est portée pour le moment. Le
sénateur Oakley n’est pas cité, le lien n’est donc pas fait entre Montrose,
Fielding et Lance Oakley.
— Si on extrapole, voilà ce que ça donne : l’avion de Woodson,
membre du Congrès, se crashe au mois d’avril. Le nom d’Oakley surgit
presque aussitôt pour le remplacer. Montrose se bagarre dans un bar et
reçoit plusieurs coups de couteau dans le cou et la poitrine le 24 avril.
Deux jours après, cette enflure meurt de ses blessures à l’hôpital. Aucun
suspect identifié. Tom Bennett entre en contact avec moi et je prends le
relais ici le 3 mai avec Brynne à la galerie Andersen. Fielding a été
aperçu pour la dernière fois à la fin du mois de mai. Pendant un mois, les
choses se tassent. Un texto de ArmyOps17 est envoyé sur l’ancien
portable de Brynne hier soir, le 29 juin.
— Ouais.
— Toi qui as lu le rapport sur Fielding, qu’est-ce que t’en penses ?
— Je pense qu’il est six pieds sous terre quelque part dans la nature,
peut-être qu’il nourrit les poissons au fond du Pacifique.
— Il y a un lien avec Oakley, d’après toi ?
— Difficile à dire. Justin Fielding avait un problème d’addiction à la
drogue. La cocaïne, visiblement.
Si notre collaboration fonctionnait si bien, c’était parce que Neil et
moi étions sur la même longueur d’onde. Il allait droit au but et
n’encombrait pas la conversation de fioritures inutiles. Les faits, rien que
les faits. Son instinct ne le trompait jamais. Ainsi, s’il disait qu’il ne
savait pas, il fallait comprendre que les pièces du puzzle ne tarderaient
pas à trouver leur place.
— Parfait. Nous avons donc deux des criminels de la vidéo hors
champ, un mort et un porté disparu. Le troisième est en mission militaire
en Irak, un suspect improbable puisque le message a été envoyé depuis le
Royaume-Uni. De plus, ce contact anonyme a forcément vu la vidéo
puisqu’il connaît la chanson présente sur l’original.
— Exactement.
— Un petit voyage en Californie, ça te tente ?
— Possible. J’en profiterai pour bronzer. D’une pierre deux coups.
— Très bien. Je dis à Frances de te mettre sur le coup en début de
semaine prochaine, mais pas avant que je sois de retour à Londres.
— Au fait, comment va Brynne ? Mieux, j’espère, demanda Neil d’une
voix plus douce.
Je grognai dans le combiné et cherchai une réponse. Je ne dis rien,
putain !
— Hum… Elle est toujours malade, mais Fred est là pour l’aider.
Je le saluai brièvement et raccrochai. Je pouvais parler du boulot des
journées entières, mais dès qu’il s’agissait de ma vie privée, je n’avais ni
l’habitude ni l’envie de m’épancher.
Un regard sur ma montre. J’avançai vers la porte. Elle était enfermée
depuis vingt minutes. Une éternité. Je frappai quelques coups secs.
— Brynne ? Je peux entrer ?
Rien.
J’essayai la poignée et l’appelai encore, cette fois plus fort.
Silence.
Je pressai mon oreille contre la porte. Pas un bruit. La disposition
des pièces de la maison se forma dans mon esprit. Après tout,
comprendre la structure d’un bâtiment et ses issues de secours faisait
partie de ma formation professionnelle. Parfois, c’est effrayant de tout
comprendre en un éclair. Là, c’était limpide. Le solarium jouxtait la salle
d’eau de l’autre côté de la maison.
J’avais compris avant même de recevoir le message qu’elle m’envoya
une minute plus tard.
Pas le choix. Dsolée. WATERLOO
8
Pitié, donnez-moi la force d’y arriver, priai-je en silence. L’image me
hantait, celle du visage d’Ethan juste avant que je ne lui claque la porte
au nez. Il devait regretter de m’avoir rencontrée. J’avais honte. Quelle
idiote ! Tout ça ne changeait rien à mes sentiments pour lui. Je l’aimais
toujours autant. Seulement, je ne voyais pas comment notre couple
pourrait dépasser une situation pareille. C’était impossible.
Je fis couler l’eau dont je bus une généreuse lampée, me rinçai la
bouche, puis me mouillai la figure. Je ressemblais à la fiancée de
Frankenstein dans ce vieux film des années 1930. Mes grands yeux
écarquillés faisaient aussi peur que ceux d’Elsa Lanchester. J’aurais voulu
faire comme s’il ne s’était rien passé, mais je savais que c’était peine
perdue. Je n’étais plus une enfant. J’aurais vingt-cinq ans dans deux mois.
Comment peut-on, si jeune, accumuler autant d’erreurs dans sa vie ?
Je pris l’un des tests de grossesse et déchirai l’emballage. Mes mains
tremblaient. La notice n’était pas compliquée, le symbole apparaîtrait
directement sur le bâton. Moins : « ouf, t’es sauvée ». Plus : « t’es en
cloque, espèce de salope irresponsable ». Je retrouvai la sensation de
flotter hors de mon corps. Les yeux fermés, je pris une profonde
inspiration, m’efforçant de rester bien ancrée sur terre. C’est alors que
j’entendis la voix d’Ethan de l’autre côté de la porte. Efficace,
méthodique. Il était au téléphone, visiblement en conversation
professionnelle. Je fus prise d’une envie de rire nerveusement au côté
absurde de la situation. J’étais là, prête à passer un test de grossesse, et
lui reprenait calmement le cours habituel de sa vie. Comment faisait-il ?
J’évaluai les alentours de ma prison aux murs luxueux et c’est là que
je l’aperçus. Une autre porte. Elle n’avait pas l’air de servir souvent, mais
n’était pas condamnée pour autant. Sans réfléchir, je fis ce qui me
démangeait depuis les premiers commentaires de Zara.
Je fuis.
J’eus l’impression que le temps ne s’était pas écoulé, or, en me
retrouvant au bord de la côte rocheuse où nous avions couru ce matin, je
compris que cela faisait un moment que je traçais. Plus je courais, plus je
m’en voulais de partir sans un mot. Ethan serait si blessé. Blessé ? Il
serait furax, oui ! J’allais le payer cher. Avait-il déjà remarqué ma
disparition ? Je refermai les paupières et l’imaginai découvrir la salle de
bains vide. Il fallait que je lui fasse signe. Une conversation me revint en
mémoire. Quand Ethan m’avait demandé de choisir mon mot de passe.
Un code qui lui permettrait de savoir que j’avais besoin d’être seule. Il
m’avait promis qu’il le respecterait. Depuis, je l’avais utilisé une fois et
Ethan avait tenu sa promesse.
Il était honnête avec moi. Convaincue qu’il la tiendrait encore
aujourd’hui, je me résolus à lui écrire un message, puis mis mon
téléphone en vibreur et recommençai à courir sans savoir pourquoi.
L’effort physique me faisait du bien. L’adrénaline devait sortir d’une
manière ou d’une autre, or, la course, je maîtrisais.
Au bout de la jetée, je me retrouvai devant le Sea Bird, où nous
avions déjeuné à peine quelques heures plus tôt. C’est fou comme tout
peut changer en un rien de temps.
Ethan m’avait répété plusieurs fois : « Rappelle-toi ce que je viens de
te dire, Brynne. » Il voulait que je sache qu’il m’aimait. Du Ethan tout
craché, prêt à me consoler dans mes instants de folie irrationnelle. Mais
cette fois… C’était trop, je ne pouvais l’assumer. Je ne pouvais accepter
la vérité… même s’il le fallait. Ce n’était pas en courant comme une
damnée dans tout le village en bord de mer que j’allais arranger les
choses.
Reprends-toi, Bennett.
J’eus la force de pousser la porte du café. Je m’adressai à la première
serveuse que je croisai afin de lui expliquer que j’avais pris le petit
déjeuner ici ce matin et que j’avais dû oublier mes lunettes de soleil dans
les toilettes. Elle me fit signe de passer. Je ne me fis pas prier.
Là, je ressortis le test de ma poche et fis mon affaire. Je me
retrouvais dans des toilettes publiques alors que j’aurais pu rester dans la
maison auprès d’Ethan qui m’attendait. Ethan qui me soutenait. Ses
derniers mots étaient catégoriques : « N’oublie pas ». À sa manière, il me
promettait d’être toujours là pour moi. Je suis tellement idiote.
Je m’efforçai de réprimer un sanglot. Sans même regarder
l’indicateur de grossesse, je refermai le bouchon, le rangeai dans ma
poche, me lavai les mains et filai. Je ne m’étais jamais sentie si faible, si
ridicule et si perdue. Enfin, si. Il y a sept ans, c’était bien pire.
La chaleur du soleil déclinait en cette fin d’après-midi et la brise
prenait le relais, mais je n’avais pas froid. Loin de là. Je suais à grosses
gouttes sur le chemin que m’avait fait prendre Ethan ce matin. Ma
destination allait de soi. Je pourrais m’asseoir et réfléchir, et puis… Et
puis quoi ? Que se passerait-il ensuite ?
L’obscurité menaçait le petit sentier boisé qui avait perdu de son
charme féerique, mais je n’y prêtai pas attention et filai vers mon
objectif. Le loquet s’ouvrit dans un grincement, comme ce matin, et la
grille se referma derrière moi à grand bruit. Dans ma course, je foulai le
gravier du long chemin et projetai de petits cailloux sur les côtés.
J’accélérai le pas pour la retrouver. J’avais besoin de la revoir. Un soupir
de soulagement. Elle était toujours là. La statue de l’ange sirène. En
même temps, où veux-tu qu’elle aille ? Je ne l’avais donc pas rêvée. Tu
perds la tête, ma pauvre fille.
À bout de souffle, je m’assis au pied de la statue. Mon cœur palpitait
si fort que je crus sentir ma peau se soulever à chaque battement. Je
n’étais pas habillée pour la course, mais au moins j’avais de bonnes
chaussures.
Je restai assise là longtemps. Très longtemps.
Le bleu de la mer s’était assombri depuis ce matin. Le vent me
piquait et une légère bruine accompagnait la brise. Cette odeur me
faisait du bien, un mélange d’air, d’eau et de terre. L’odeur de la vie.
La vie.
Portais-je vraiment la vie dans mon ventre ? Ils avaient tous l’air de
le croire. L’idée qu’ils aient parlé de moi tous les trois comme on
discuterait d’un cas d’école me faisait voir rouge. Des secrets, toujours
des secrets. Ethan savait que je détestais ça. C’était insupportable et je
savais que je n’arriverais jamais à m’y faire. Dès qu’on me cachait une
chose, aussi petite fût-elle, et que j’étais la dernière à l’apprendre, ça me
rappelait aussitôt cette vidéo de moi allongée sur une table de billard…
baisée comme un vulgaire tas de viande. Méprisable. Immonde.
Tellement immonde.
C’était mon talon d’Achille. Ma croix. Un nouvel objectif s’ajoutait à
ma liste : un jour, je refermerais définitivement le couvercle de cette
boîte de Pandore. Mais ce jour n’était pas encore venu. Depuis ma
rencontre avec Ethan, la boîte s’était rouverte à plusieurs reprises.
Mais ce n’était pas sa faute. C’était la mienne. J’avais fait des choix,
comme tout le monde, et je devais vivre avec. Comme dit le vieil adage,
on récolte ce que l’on sème. C’est si vrai.
Je n’étais pas prête à regarder le résultat du test. Pas encore. C’était
une marque de faiblesse, certes, mais tant pis, je n’ai jamais prétendu
être courageuse. C’était le travail du docteur Roswell. La pauvre, je lui
donnais du fil à retordre depuis quelques années. Avec les récents
événements, elle aurait du pain sur la planche. Il me faudrait trouver un
troisième job pour payer des heures de thérapie supplémentaires.
Revenons à nos moutons. Grossesse. Bébé. Enfant. Celui d’Ethan.
Nous deux parents… Lorsqu’il m’avait demandée en mariage, la paternité
devait être la dernière chose à laquelle il pensait. Pourtant, il ferait un
excellent papa. Je l’avais vu avec Zara et les garçons. Il s’en sortait à
merveille, à la fois joueur et raisonnable. Il serait le genre de père que
j’avais eu. Le meilleur. Enfin, s’il en avait envie. Mais en avait-il
seulement envie ? Cette question me pétrifiait.
Cette image d’Ethan en père de famille eut raison de mes dernières
forces. Je fondis en larmes, incapable de les retenir une seconde de plus.
Je pleurai là, sur la pelouse d’un magnifique manoir aux pierres
apparentes perché sur la côte du Somerset, au pied de la statue d’un ange
sirène qui contemplait l’horizon. Je vidai toutes les larmes de mon corps,
et quand mes réserves furent taries, le moment vint de passer à l’étape
suivante du processus. Qu’est-ce qui vient après le déni et la colère ? La
négociation ? Ethan avait son mot à dire. Encore une fois, je m’en voulais
de l’avoir laissé à la maison. Il allait me détester…
Bizarrement, mes larmes m’avaient fait du bien. Je me sentais mieux,
mais j’avais horriblement soif.
Entre mes nausées et la course de ce matin, je devais être
complètement déshydratée. En regardant autour de moi, je repérai un
robinet dont je m’approchai, faisant couler l’eau dans mes mains avant de
les porter à ma bouche. C’était si bon que je m’en repus, puis je me
rafraîchis le visage, l’eau effaçait les traces de mes larmes et atténuait les
rougeurs rebutantes de mon visage bouffi.
Je repris ma place au pied de la statue et admirai la vue sur la mer.
Le vent vivifiait mon visage mouillé que je laissais sécher naturellement.
Il est temps d’en avoir le cœur net.
Je devais savoir ce que me réservait le destin. J’étais prête. Plongeant
la main dans ma poche, j’eus une nouvelle vague nauséeuse, stupéfaite
d’avoir encore quelque chose à rendre.
De toute évidence, mon organisme accueillait mal toute cette eau. Je
me retrouvai à genoux au-dessus des rochers, le corps pris de spasmes, et
relâchai cette eau si bonne, si rafraîchissante.
Je gardai mes distances jusqu’au bout. Je la laissai tranquille, comme
elle me l’avait demandé.
Jusqu’à sa nouvelle nausée.
Je ne pouvais pas la laisser souffrir seule. Pas elle. Pas dans un tel
moment de désespoir où elle avait besoin du soutien de la personne qui
l’aimait plus que tout au monde. La regarder assise au pied de la statue à
pleurer toutes les larmes de son corps avait été une épreuve suffisante
mais je n’avais pas eu le choix. Je ne pouvais pas la laisser se promener
seule dans la nature où il pouvait lui arriver n’importe quoi. Ce n’était
pas envisageable. Depuis cette fameuse matinée où elle était partie boire
un café et avait retrouvé Langley dans la rue, je m’assurais que le GPS de
son téléphone était activé. Cet enculé de Langley. Comme elle avait son
portable allumé sur elle, je ne l’avais pas quittée d’une semelle. Son arrêt
au Sea Bird m’avait surpris, je dois l’admettre. Je me demandais bien ce
qu’elle était venue faire là. En revanche, la statue était un choix plus
logique. Ici, c’était calme et apaisant. Je comprenais tout à fait qu’elle
soit revenue ici pour être seule.
— Je suis là, lui murmurai-je en lui caressant le dos.
Puis je ramenai ses cheveux en arrière pour la énième fois.
— Oh, Ethan…, haleta Brynne entre deux haut-le-cœur. Je suis
tellement désolée…
— Chut, ce n’est rien, ma belle. Vas-y, ne te retiens pas, l’ai-je
encouragée en lui massant doucement le dos d’une main, retenant
toujours ses cheveux de l’autre. C’est toute cette eau que tu as bue.
Lorsqu’elle eut terminé, elle s’effondra comme une fleur fanée,
recroquevillée au sol, le teint livide. Je devais la ramener à la maison de
toute urgence pour que Fred l’ausculte. Ensuite, elle aurait besoin de
repos.
Je l’aidai à se remettre debout sur ses jambes molles comme du
coton. Mon cœur souffrait de la voir dans ce piteux état. C’était ma faute.
— M-merci d’être venu me ch-chercher…, chevrota Brynne.
Ses lèvres étaient bleues, elle tremblait de tout son corps. Je retirai
mon tee-shirt et l’enfilai par-dessus le sien en espérant qu’une couche de
tissu supplémentaire l’aiderait à se réchauffer.
Brynne me laissait faire. Quel soulagement ! Prendre soin d’elle,
c’était dans mes cordes. Il m’en fallait peu. Le seul fait de savoir qu’elle
acceptait mon aide me rassurait. Elle m’acceptait, moi.
— Où que tu ailles, je te retrouverai toujours.
Je la pris dans mes bras et la portai sur la longue route de gravier qui
serpentait jusqu’à la grille de Stonewell Court devant laquelle je m’étais
garé. Elle ferma les yeux et posa une main sur mon torse.
Pile sur mon cœur.
Il m’était facile de porter Brynne. Car elle, c’était mon cœur qu’elle
portait où qu’elle aille. En soutenant son corps, d’une certaine manière,
c’était comme de soulever mon propre cœur, de me protéger à travers
elle.
Ce n’est pas facile à expliquer, mais pour moi, c’était limpide.
Je répétai ces mots :
— Je te retrouverai toujours, Brynne.
De retour à Hallborough, Fred me conseilla de la mettre directement
au lit dans notre chambre. Quand je l’allongeai, elle dormait déjà
profondément et ne se réveilla pas lorsque je lui retirai ses chaussures
avant de la mettre sous la couette.
Ma belle avait mauvaise mine. Jamais je ne le dirais tout haut, mais
c’était pourtant vrai. Elle n’en restait pas moins la plus belle femme du
monde à mes yeux. Ma sublime Américaine.
Fred vint de l’autre côté du lit et lui pinça le bras plusieurs fois. Il
prit son pouls, puis sa température dans l’oreille.
— Elle est extrêmement déshydratée et son pouls bat très vite. Il lui
faudrait une intraveineuse le plus vite possible si on veut lui éviter des
soucis. Elle ne pèse pas lourd, il ne faudrait pas que…
— Tu peux installer l’intraveineuse ici pour lui épargner l’hôpital ?
— Oui, mais pour ça, je dois aller à la clinique récupérer tout le
matériel. En attendant, quelqu’un doit rester auprès d’elle pour surveiller
son pouls.
— Je le ferai. Hors de question de la laisser seule, affirmai-je en me
retournant vers ma belle endormie.
Pourvu qu’elle fasse un joli rêve, elle méritait au moins ça.
— Alors, verdict ? Je vais être tonton, oui ou non ?
— Je ne sais pas, Fred. Elle ne me l’a pas dit. On ne sait pas encore…
J’avais tellement envie de savoir. Je brûlais d’impatience.
Dès que Fred fut parti, je repoussai la couette pour retirer son jean à
Brynne. Autant la mettre à l’aise, car, qu’elle le veuille ou non, elle
resterait dans ce lit un bon moment. Et comment ! Je l’obligerais à se
reposer, quitte à la ligoter au matelas s’il le fallait.
Dans ses affaires, j’ai dégoté un legging et des chaussettes violettes
douillettes qu’elle aimait porter pour dormir. Brynne avait des pieds
magnifiques, elle aimait les masser. Je l’avais vue les badigeonner de
crème avant d’enfiler ces chaussettes. Elle disait que c’était son secret
pour les garder aussi doux.
J’ai déboutonné son pantalon et l’ai tiré le long de ses jambes sexy en
un geste ample. Sa culotte bleue est venue avec. Son corps
m’apparaissait comme je l’avais vu de nombreuses fois, la perfection
incarnée, mais cette fois-ci, je ne pensais pas au sexe. J’étais subjugué par
son ventre si plat et même un peu creusé en pensant à ce qui pouvait y
grandir.
Allons-nous avoir un bébé ?
Certes, cette éventualité terrifiait Brynne, mais si c’était vrai, j’étais
convaincu d’une chose : elle ferait une excellente mère. Tout ce qu’elle
entreprenait était un succès.
Brynne bougeait la tête dans son sommeil. Je lui chuchotai des mots
doux à l’oreille pour l’apaiser, puis lui enfilai son legging et ses
chaussettes, heureux de pouvoir la toucher en lui étant utile.
La ramener à la maison en sécurité, voilà mon absolue priorité.
Seulement, j’avais connu plus agréable que de me prendre un
« Waterloo » en pleine face pour la deuxième fois depuis le début de
notre relation. À bien y penser, je n’étais pas mécontent qu’elle utilise ce
mot sans hésiter en cas de besoin. Elle s’était d’ailleurs excusée dans son
message. Je poussai un soupir. Brynne faisait du mieux qu’elle pouvait,
j’en étais conscient. Si elle avait besoin d’être seule, j’étais rassuré qu’elle
me le dise avec franchise. De mon côté, je réagissais forcément à
l’instinct. Je suis quelqu’un d’entier, on ne change pas en claquant des
doigts.
Lui enfiler un tee-shirt ample fut une autre paire de manches – sans
jeu de mots. Je choisis celui de Hendrix. C’était le plus doux, or je
voulais qu’elle se sente bien. J’eus la bonne surprise de constater que son
soutien-gorge se dégrafait par-devant. Je libérai sa superbe poitrine qui,
à mes yeux, n’avait pas changé. Parfaite. Tout simplement parfaite. Mais
les apparences peuvent être trompeuses, la preuve en était la réaction de
Brynne lorsque je lui avais volontairement touché les seins. Mais
comment ai-je pu la mettre en cloque alors qu’elle prend si scrupuleusement
la pilule ?
Malgré le contexte, mon sexe – cet imbécile – s’éveilla à la vue de
son corps nu. J’avais envie de m’arracher ce satané membre pour avoir
provoqué ce foutu merdier, mais cela ne mènerait à rien. Le seul moyen
de garder mon sexe loin de Brynne serait de m’enterrer six pieds sous
terre.
Ce qui risquait d’arriver plus tôt que prévu si nous ne ralentissions
pas cette cadence effrénée. J’arrivais à peine à tenir le rythme. C’était
comme si j’avais vieilli d’un an ces dernières vingt-quatre heures.
Pressé de terminer de l’habiller, je la redressai pour lui enfiler le tee-
shirt que je tirai doucement jusqu’à recouvrir cette peau douce et
sublime.
Je ne pus retenir un baiser sur son front avant de lui passer les bras
dans les manches. Malgré tant d’agitation, Brynne dormait paisiblement,
mais moi, ça ne m’apaisait pas. Bien sûr, le sommeil lui permettait
d’oublier les nausées, mais j’avais besoin qu’elle me revienne. Ça
devenait vital. Difficile de garder mon sang-froid alors que ma Belle au
bois dormant ne se réveillait même pas à mes baisers. Ces contes de fées
ne racontent vraiment que des salades.
J’avais passé de meilleurs week-ends…
Je tirais la couette pour la border quand un bruit assourdi attira mon
attention au pied du lit. Son jean avait glissé par terre. Le bruit devait
venir de son portable rangé dans la poche arrière. Quand je me penchai
pour ramasser le vêtement, je m’aperçus qu’un autre objet avait glissé de
sa poche. Il était là, au milieu d’un jean en boule. Le petit bâton en
plastique blanc et son bouchon violet qui renfermait potentiellement un
bout de notre avenir.
Cet objet me cachait son secret. Le résultat du test était face contre le
sol.
9
Quand j’ouvris les yeux, je vis Ethan assoupi dans le large fauteuil tiré
près du lit. Il avait les bras croisés sur la poitrine et ses jambes droites
reposaient sur une ottomane assortie au fauteuil. Je le trouvais si beau
que j’en avais mal au ventre. Je n’arrivais toujours pas à croire qu’il était
venu me retrouver. Comment pouvait-il revenir vers moi ? Comment une
chose pareille était-elle possible ? Pourquoi ne prenait-il pas ses jambes à
son cou ?
Des picotements me chatouillaient le bras gauche, je compris vite
pourquoi. Un tuyau y était scotché avec du sparadrap et me liait à un sac
de liquide accroché à une barre en fer sur roulettes.
Je me redressai dans le lit pour regarder l’heure. Combien de temps
avais-je dormi ? Il était 22 h 30 passées. Les événements de l’après-midi
me revinrent en vague et je m’attendis à une tornade de souffrance, mais
rien ne vint. D’avoir tant couru, pleuré et vomi m’avait littéralement
vidée. J’étais au calme dans un lit chaud, Ethan veillait sur moi et une
intraveineuse était piquée dans mon bras. D’accord, c’était un peu
flippant. Je devais être en mauvaise posture en arrivant ici pour qu’il
faille me perfuser.
Je me laissai retomber sur les oreillers et regardai Ethan dormir sur
le fauteuil. Sa position n’avait pas l’air confortable. Le pauvre. Cette
journée avait dû l’épuiser, sans compter la soirée qui avait précédé.
Je n’étais pas prête à accepter tout ce qui m’arrivait, mais je me
sentais déjà beaucoup mieux. Avec Ethan, je ne risquais rien. Ce
sentiment de sécurité m’accompagnait depuis le tout premier soir,
lorsqu’il m’avait invitée à monter dans sa voiture pour me raccompagner
à la maison. Je laissai le sommeil me reprendre, apaisée par une seule
pensée : pour l’instant je n’étais pas seule, c’était déjà ça.
Quand je rouvris les yeux plus tard, le fauteuil était vide. Le réveil
indiquait 1 h 15. Ethan devait être parti se coucher quelque part, dans un
autre lit. Je pris une grande inspiration et essayai de rester calme.
Paniquer ne m’avancerait à rien. Quoique, craquer fait parfois du bien.
Surtout lorsque quelqu’un vient nous consoler. Quelqu’un comme Ethan…
Je pris conscience que j’avais un besoin pressant, je repoussai la
couette et rampai prudemment hors du lit. J’avais des courbatures aux
abdominaux et les jambes en coton, mais mes chaussettes me firent
sourire. Encore une petite attention signée Ethan. La preuve qu’il
m’aimait vraiment. N’empêche, cette histoire de grossesse me faisait
peur. Allait-elle tuer cet amour si nouveau, si fragile ? Tout allait bien
trop vite entre nous pour que ça marche. Pas vrai ?
Pour que l’aiguille ne s’échappe pas de mon poignet, je devais me
déplacer avec la perche mobile. La vision de cette perfusion me donnait
froid dans le dos, heureusement que je dormais quand on me l’avait
enfoncée sous la peau. La perche rendait mes déplacements difficiles,
mais je parvins tant bien que mal à faire mon affaire.
Ensuite, j’eus envie de me brosser les dents. Le goût divin du
dentifrice à la menthe me fit gémir. Quel bonheur de retrouver une
bouche fraîche après tout ce qui était passé par là. Ce sont les petites
choses qui font bien souvent toute la différence…
Je m’attaquai ensuite à mes cheveux. Ils faisaient peur à voir. Allez
savoir ce qui les rendait si collants. Une douche s’imposait, mais je n’y
arriverais jamais seule avec ce tuyau relié à mon poignet. Tant bien que
mal, je me brossai et me fis une longue natte qui, posée sur mon épaule,
arrangeait un peu les choses mais, je me trouvais quand même toujours
horrible. La baignoire m’appelait.
— Qu’est-ce que tu fais debout ? gronda Ethan depuis le seuil de la
porte, le regard sévère.
— J’avais besoin d’aller aux toilettes.
— Tu as terminé ?
Avec un hochement de tête, je promenai mes yeux sur la sublime
baignoire marbrée.
— N’y pense même pas, s’indigna-t-il en pointant la porte du doigt.
Tu retournes te coucher.
Je levai les sourcils.
— Depuis quand me donnes-tu des ordres ?
— Depuis maintenant. Allez, viens par là, insista Ethan, puis il me
prit dans ses bras et me souleva sans peine. Accroche-toi à la perche, elle
vient avec nous.
Avec un petit cri, j’attrapai la barre de fer et me blottis contre ses
vêtements froids. En un éclair, il me remit au lit et ajusta la position de
la perfusion.
— Pourquoi suis-je accrochée à ce truc ?
Il approcha ses lèvres tout près des miennes.
— Parce que, d’après Fred, tu étais dans un tel état de déshydratation
que tu aurais mérité de finir aux urgences quand je t’ai ramenée ici.
Sa voix douce soutenue par un regard implacable me révélait la
vérité sans détour.
— Oh.
Que répondre ? Les émotions bouillonnaient en moi et menaçaient de
faire céder le peu de courage que j’essayais de rassembler. Je levai ma
main libre pour caresser sa joue, à la fois douce et piquante. Ethan ferma
les yeux comme pour mieux savourer ce contact. Ça me rendait triste.
Lui aussi avait besoin de réconfort.
— Tu fumais dehors, n’est-ce pas ?
Une expression de regret, voire de honte dans le regard, il opina
doucement. Je me sentis plus mal encore. Ethan ne méritait pas mes
reproches. Je lui en avais fait voir de toutes les couleurs ces dernières
heures, or il était toujours là à mes côtés. Il était venu me chercher,
m’avait assuré qu’il m’aimait et avait pris soin de moi quand je vomissais.
Et moi, que lui avais-je apporté en retour ? Je m’étais enfuie pour
m’apitoyer sur mon sort. Je m’étais mise dans un tel état que j’aurais fini
à l’hôpital si Fred n’avait pas été médecin.
— Je suis désolée, murmurai-je tout bas. Je t’ai encore fait du mal…
Je te demande pardon, Ethan.
— Chut.
Il me fit taire d’un baiser parfumé à la menthe épicée. C’était sa façon
de me dire qu’il était là pour moi. Mon protecteur.
— Je suis contente que tu sois là. Tout à l’heure, j’ai ouvert les yeux
quand tu dormais dans le fauteuil. Et puis plus tard, tu n’y étais plus…
— Où veux-tu que j’aille, ma belle ?
Son pouce frôla ma lèvre.
— Loin de moi ?
Il secoua la tête.
— Jamais.
— Je ne connais pas le résultat du test. Je n’ai pas regardé, balbutiai-
je.
— Moi non plus, répondit Ethan, me caressant les cheveux.
— Comment ça ?
— Quand je t’ai retiré ton jean, le test est tombé par terre.
— Tu n’as pas regardé ?
Je n’arrivais pas à le croire. Un sourire aux lèvres, il fit signe que
non.
— Je voulais t’attendre pour qu’on l’apprenne ensemble.
Les larmes aux yeux, je me jetai à son cou en m’efforçant de ne pas
crier. Ses bras refermés autour de moi me réconfortaient. Qu’avais-je fait
pour mériter cet homme ?
— Viens au lit avec moi.
— C’est vraiment ce que tu veux ?
— Évidemment ! affirmai-je entre deux sanglots.
Ma réponse dut lui plaire car il s’empressa de quitter son jean.
Séchant mes larmes, je l’observai qui gardait son caleçon. Il en faudrait
plus pour nous décourager si l’envie nous prenait, mais dans l’immédiat,
nous avions tous les deux besoin de dormir. Et puis, la situation était
plus que délicate.
Ethan se glissa sous la couette et passa le bras sous mon corps
comme il le faisait souvent. Allongée sur le côté, je me blottis tout contre
lui. Comme ma main gauche était reliée à la perfusion, je dus la garder
au-dehors, ce qui ne m’empêchait pas de caresser doucement sa peau à
travers son tee-shirt. Son parfum m’enivrait.
— Tu sens tellement bon. Moi, je dois puer la bauge à cochons.
— Je ne sais pas, ma belle, je ne me suis jamais assez approché d’une
bauge pour savoir ce que cela sent. Toi oui ? se moqua-t-il.
— C’est une métaphore, Ethan. N’empêche, ce ne doit pas être très
loin de la vérité, peut-être même pire !
— Si tu dis vrai, alors j’adhère complètement à tes senteurs
métaphoriques de bauge à cochons ! (Tout en me massant la nuque, il
continuait à me taquiner.) Si ce que tu sens c’est la bauge à cochons et
bien c’est plutôt agréable comme odeur. Je dirais même que je l’adore.
C’est officiel, je suis amateur de parfum de bauge !
Son stratagème fonctionnait : je me mis à rire. Je trouvai même le
courage de lui dire que j’étais prête à affronter ce que nous réservait
l’avenir.
— Ethan ?
— Oui, mon cœur ?
— Comment as-tu deviné que je retournerais voir la statue de l’ange
sirène ?
— J’ai actionné le GPS sur ton téléphone il y a un bon moment,
admit Ethan en refermant les bras sur moi. Même si le « Waterloo » de
ton message ne m’a pas plu… (Il reprit son souffle puis m’embrassa sur le
front avant de poursuivre :) Je suis content que tu suives ton instinct,
mais surtout, que tu gardes ton téléphone allumé sur toi en toutes
circonstances. Je suis désolé d’insister mais c’est une question de
sécurité. Et il va falloir que l’on reparle précisément de ce sujet.
— Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
Ma question passa à la trappe sous un torrent de baisers, puis il
murmura fermement :
— Plus tard.
C’était en rapport avec le boulot, il n’avait pas envie d’en parler. Je
préférai ne pas insister. De toute façon, il avait raison : nous avions autre
chose à régler.
— Je… J’aimerais connaître le résultat du test.
— Avant, j’ai quelque chose à te dire.
À présent, c’était lui qui semblait anxieux. Je le sentais se crisper, ce
n’était pas bon signe. Qu’allait-il me dire ? Si c’était ce que je craignais,
ce serait la fin de notre couple. Je ne pouvais pas faire cette chose.
C’était trop me demander. J’avais traversé cette épreuve une fois dans
ma vie et si je recommençais, j’y laisserais ma peau.
— Oui, dis-moi.
Malgré un nœud à l’estomac, je me tins prête à l’entendre. Il le fallait.
Je fermai les yeux.
— Regarde-moi. J’ai besoin de te le dire en face.
De son index, il me caressa doucement la joue, puis les lèvres.
Quand j’ouvris les yeux, je fus frappée par l’intensité de son regard.
J’en étais presque sonnée.
— Brynne, il faut que tu saches… Non. J’ai besoin que tu sois
convaincue que mes sentiments pour toi ne changeront jamais, peu
importe le résultat du test. Ce n’est peut-être pas ce que j’avais prévu
pour nous, mais quelle que soit la route tracée par le destin, je ne
dévierai pas de ce chemin. Je sais où je veux aller et avec qui.
Il posa une main sur mon ventre.
— Avec toi et cette personne qui est peut-être là, en train de grandir.
Vous restez avec moi, un point c’est tout.
Derrière sa détermination, je le sentais vulnérable, presque apeuré.
Mais il restait sûr de lui. Voire autoritaire.
Je croyais comprendre ce qu’il sous-entendait mais j’avais besoin d’en
avoir le cœur net. Une lueur d’espoir venait de s’allumer, mais je devais
chercher tout au fond de moi, tapi dans les tréfonds de mon être, le
courage de lui poser clairement la question.
— Alors tu ne voudrais pas que j’avor…
— Hors de question ! me coupa-t-il. Je refuse l’avortement, Brynne,
et j’espère du fond du cœur que tu partages cet avis. On ne peut pas faire
une chose pareille.
Un long soupir m’échappa. J’en avais les larmes aux yeux.
— Mon Dieu, merci ! Je ne pourrais pas avorter, même si tu me le
demandais. Je suis déjà passée par là, ma mère m’a mis la pression et j’ai
failli y rester. Je sais que je ne pourrais pas…
D’un baiser, Ethan s’empara de la fin de ma phrase et joignit
tendrement nos fronts.
— Merci, murmura-t-il, ses lèvres douces caressant mon visage.
Je repris mon souffle et le laissai m’étreindre avec passion. C’était
une telle surprise, un tel soulagement, qu’il me fallait avant tout me faire
à cette idée.
— Alors si ça nous arrivait, tu serais… content ?
Il n’hésita pas une seconde.
— Content ? Je ne sais pas si c’est le bon mot pour qualifier mon
sentiment à l’idée qu’on devienne parents, mais je sais une chose : c’est
ce que me dicte ma conscience. Si tu es enceinte, c’est que le destin l’a
voulu ainsi et que nous devons l’accepter.
Les yeux d’Ethan étaient d’un bleu si profond que je crus pouvoir m’y
noyer.
— Tu crois au destin ?
Il se contenta d’opiner. Un simple geste qui sous-entendait plus
d’intimité que les mots ne l’auraient fait.
— Bon. Où est-il ?
— Où est quoi ?
— Le test de grossesse. Il était dans la poche de mon jean.
D’abord perplexe, il se mit soudain à rire. Dans de telles
circonstances, c’était plutôt surprenant, surtout venant d’Ethan.
— Qu’y a-t-il de si amusant ?
— Je viens de me rappeler que je ne l’ai plus. Freddy connaît le
résultat. Il est le seul, d’ailleurs.
— Comment se fait-il qu’il sache et pas toi ?
— C’est quand il est parti à l’hôpital pour récupérer le matériel de ta
perfusion que j’ai vu le test tomber de ta poche. À son retour, Fred est
rentré dans la chambre et m’a surpris à fixer bêtement le bout de
plastique par terre. Il m’a demandé si j’allais regarder. J’ai répondu que
lui pouvait le faire mais sans me dire le résultat. Il a donc regardé le test,
puis l’a rangé dans la poche de sa chemise, je crois. Ce qui nous
préoccupait avant toute chose, c’était de te réhydrater. Tu étais en
situation critique. Quand je t’ai déshabillée, tu n’as pas ouvert l’œil. Tu
m’as fichu une trouille bleue, ajouta Ethan en me serrant doucement
contre lui. Ne me refais plus jamais ça.
— Je n’ai pas l’intention de retomber malade de sitôt, tu peux me
croire. C’était affreux…
Je m’aperçus soudain que la question qui nous préoccupait tant
restait toujours sans réponse.
— Attends une seconde, l’autre test…, me rappelai-je.
— Oui, justement j’y pensais. Je me demande s’il est encore en bas
dans la salle de bains, fit Ethan en se redressant dans le lit, puis il
récupéra son jean. J’espère qu’il y est. Pauvre Fred, il n’apprécierait pas
d’être réveillé à 2 heures du matin pour nous donner le verdict.
— Tu veux dire que tu descends le chercher ?
— Oui. J’attends depuis des heures, je n’en peux plus.
Il se tourna vers moi en enfilant son pantalon.
— Tu es d’accord ? ajouta-t-il.
Je pris une profonde inspiration et fis signe que oui.
— Moi aussi, je veux savoir.
Il vérifia ma perfusion et se pencha pour m’embrasser.
— Reste là, ma chérie, je reviens.
— Je ne risque pas de partir, ai-je rétorqué ironique. Quand est-ce
qu’on m’enlève ce truc ?
Je lui montrai mon poignet.
— Demain matin, me rassura-t-il d’une douce caresse dans mes
cheveux, comme il savait si bien le faire. Les gouttes tombent de plus en
plus lentement.
Son sourire me réchauffa le cœur. J’adorais voir Ethan sourire.
Chaque fois, il en avait le visage transformé… Il avait l’air heureux.
— Je t’attends, acquiesçai-je.
Son sérieux effaça le sourire au moment où il se retourna vers la
porte, pieds nus, ne portant que son jean, les cheveux ébouriffés à force
d’y passer la main, sa barbe de trois jours un brin hirsute.
Cet homme me faisait un effet incroyable.
Dans l’escalier, j’ai poussé un long soupir de soulagement. Le premier
depuis des heures. Quoique « soulagement » ne soit pas le terme exact.
Disons plutôt que l’enclume qui m’avait écrasé la poitrine tout l’après-
midi se soulevait un peu pour me laisser respirer.
D’une part, Brynne était de retour parmi les vivants. D’autre part,
nous étions d’accord sur l’issue d’une grossesse imprévue. Pour le reste,
on verrait plus tard.
Avant toute chose, je devais retrouver le test qu’elle avait laissé dans
son emballage.
Il n’était plus dans la salle de bains où je l’avais vu la dernière fois.
En même temps, cette maison étant aussi un hôtel, Hannah ne laisserait
jamais ce genre d’objet traîner à l’endroit où des clients pourraient
tomber dessus. À vrai dire, je ne m’étais pas non plus attendu à le
retrouver là.
La prochaine destination fut donc la cuisine, où je croyais savoir où
ma sœur avait pu le ranger. J’enclenchai l’interrupteur. Le garde-manger
était immense. L’un des pans de mur était dédié à tous les objets non
comestibles. Je scrutai chaque étagère. Bingo ! La boîte que j’avais
achetée à la pharmacie de Kilve dans l’après-midi était juste là, avec les
différents savons. Je relus l’emballage. « Fiable à + de 99 % » et « Aussi
fiable qu’un test en laboratoire ». C’était forcément vrai, non ?
En repassant dans la cuisine, je fus attiré par la photo posée sur
l’étagère du buffet. Ma mère, Hannah et moi. Je la pris dans mes mains
et la contemplai en silence. Ma mère était comme je l’avais toujours
imaginée. Sa beauté était captée une dernière fois avant de changer à
jamais. Je m’observai à l’âge de quatre ans, lové contre ma maman, ma
main posée sur sa jambe. Elle me serrait près d’elle. Lui avais-je déjà dit
que je l’aimais ? Dans mes rêves et mes prières, je le lui répétais en
boucle, mais avait-elle déjà entendu ces mots de ma bouche ? Je n’avais
personne à qui poser la question. Et puis, ce n’était pas une question
banale. Ce serait cruel de pousser Hannah ou mon père à se souvenir
d’une chose pareille.
Je repensai à ce qui m’attendait dans quelques minutes avec Brynne.
Si seulement ma mère pouvait savoir ce que je vivais. J’aurais aimé lui
téléphoner et dire : « J’ai quelque chose à t’annoncer, maman. J’espère
que ça te fera plaisir. »
Je caressai du bout des doigts son visage sur la photo et reposai le
cadre. Quelque part, je la sentais à mes côtés. Peut-être me suivait-elle
de là-haut. Cette pensée au chaud dans mon cœur, j’éteignis les lumières
et grimpai les marches pour retrouver ma princesse.
Brynne était assise dans le lit, sublime et angoissée. Cette vision me
provoqua une réaction si puissante que je m’arrêtai dans mon élan,
frappé par une évidence : quiconque oserait s’en prendre à Brynne ou à
notre éventuel enfant devrait d’abord me passer sur le corps. S’il arrivait
quoi que ce soit à Brynne, je n’aurais plus aucune raison d’exister.
Elle était toute ma vie.
— Tu l’as trouvé ? s’enquit-elle de sa voix douce.
J’agitai la boîte en guise de réponse.
— Bon, je suis prête, murmura Brynne en me tendant la main.
Je posai la boîte sur ses genoux et lui pris la main droite pour poser
mes lèvres au creux de son poignet. Je sentais son pouls. Ses yeux
s’emplirent de larmes.
— Le destin décidera de notre chemin, ma belle, lui dis-je en
souriant.
— Comment fais-tu pour ne pas douter ?
Je haussai les épaules.
— Il me suffit de savoir que nous serons ensemble quoi qu’il arrive.
Si un bébé est prévu au programme, alors soit.
Je tirai la couette et l’aidai à se relever.
— Je peux marcher, se défendit-elle. Et c’est promis, cette fois je
sortirai par la même porte que celle par laquelle je suis entrée.
Honteuse, elle baissa les yeux. Un peu d’humour ne ferait de mal à
personne.
— C’est sûr ma toute belle. Pour descendre l’escalier, accrochée à
cette perche en ferraille, tu aurais du mal à passer inaperçue.
Sa honte s’envola pour laisser place à un regard d’un noir sublime.
— Fais attention, Ethan, je pourrais trouver une toute nouvelle
utilisation à cette perche !
— Je te reconnais bien là.
Je l’ai accompagnée jusqu’à la salle de bains, le sourire aux lèvres,
incapable de me retenir de faire l’imbécile.
— C’est vraiment une belle perche. Elle m’inspire un tas d’autres
usages potentiels…
Brynne me claqua la porte au nez. Je me retrouvai dans cette
position pour la deuxième fois de la journée, à attendre une information
que j’espérais voir confirmée. C’était étrange. Dès la première seconde,
j’avais accepté cette idée. Celle d’avoir un bébé. Évidemment, c’était
terrifiant, mais nous étions intelligents. Nous avions toutes les cartes en
main, peut-être même davantage que d’autres couples au moment
d’accueillir un enfant. Notre bébé serait le ciment de notre relation, je
trouvais ça magnifique. Une évidence m’apparut, même s’il m’était
impossible de l’admettre devant quiconque : si j’ai mis ma chérie enceinte,
si ensemble nous avons conçu un bébé qui est en train de croître en elle, alors
je ne la perdrai jamais. Elle ne me quittera jamais et rien ni personne ne me
l’enlèvera.
Ma logique était irréfutable. Limpide même.
10
Quand j’ouvris la porte de la salle de bains, le test à la main, Ethan
était à l’endroit même où je l’avais laissé en lui claquant la porte au nez.
Grâce à lui, cet instant de doute et d’angoisse était piqué d’humour. Il
avait l’air de très bien prendre l’éventualité d’être père.
À croire qu’il en avait même envie. Je me demandais bien pourquoi.
Ce qui était sûr c’est que lui et moi n’étions pas aux mêmes étapes de la
vie. Loin de là. Ethan était plus vieux de huit ans. Ces années pesaient
lourd dans la balance quand il s’agissait d’envisager l’avenir, la famille, le
mariage, tout ça… Pour moi, tout allait trop vite, c’était terrifiant. La
seule chose qui me permettait de ne pas totalement perdre les pédales,
c’était sa conviction que nous pouvions nous en sortir ensemble.
Je n’arrivais toujours pas à comprendre comment il était possible que
je tombe enceinte. J’avais une liste interminable de questions à poser à
mon gynécologue. Par exemple, comment la pilule pouvait-elle me trahir
alors que je la prenais scrupuleusement chaque jour depuis des années ?
Ethan passa un bras autour de mes épaules et nous accompagna, moi
et la perche, jusqu’au lit.
— Tu n’as pas bougé ?
— Bien sûr que non, me répondit-il avant de me saisir le menton
pour un long baiser d’une divine tendresse.
J’en avais besoin. Ethan était toujours là pour me consoler quand j’en
avais besoin. Il n’était pas avare en câlins.
Je glissai le test dans sa main et regardai ses yeux s’ouvrir comme des
billes.
— Regarde d’abord. Ensuite, tu me diras le résultat. Il faut attendre
quelques minutes avant que ça ne s’affiche.
Ma voix vacillante illustrait bien mon état. Il me sourit.
— D’accord, on fera comme ça. Mais d’abord, j’en connais une qui
doit retourner au lit.
Ethan m’embrassa le front et posa le test sur la table de chevet. Il me
mit au lit, retira encore une fois son pantalon et me rejoignit sous la
couette pour retrouver notre position de tout à l’heure, blottis l’un contre
l’autre, ma tête contre son torse et ma main sur ses muscles rigides.
J’avais tant de choses à lui dire, par où commencer ? Pourquoi pas par le
point le plus important du discours que je lui réservais ?
— Ethan ?
— Ouais ?
— Je t’aime de tout mon cœur.
Dans la seconde qui suivit ces paroles, je sentis tout son corps se
détendre. Je compris qu’il avait besoin de l’entendre, en particulier après
une journée aussi éprouvante. Lui me déclarait plus facilement son
amour et ne s’en privait pas. De mon côté, j’avais beau chercher à lui
faire comprendre mes sentiments, j’étais sur la réserve. Ce n’était pas
juste pour Ethan. Il méritait que je fasse un effort.
— Moi aussi, je t’ai…
Je le fis taire en posant deux doigts sur ses lèvres.
— Je sais, Ethan, tu me le dis tout le temps. Tu es plus doué que moi
pour exprimer tes sentiments. Je veux que tu saches que… je le vois. Je
le vois dans tes petites attentions, ta façon de me toucher, de me
protéger, d’être toujours là pour moi.
Je marquai une pause pour reprendre mon souffle.
— Brynne… C’est le seul moyen que j’ai de…
— Laisse-moi finir, s’il te plaît, l’interrompis-je, reposant mes doigts
sur ses lèvres. J’ai besoin de te le dire avant d’être bouleversée par le
résultat du test car, quel qu’il soit, je n’en sortirai pas indemne.
Les lèvres scellées, Ethan me fit comprendre ses pensées à travers
l’intensité de son regard bleu. Il embrassa mes doigts encore pressés
contre sa bouche et m’écouta.
Il me fallut reprendre une inspiration.
— Je t’ai fui pour la dernière fois. Je ne te lancerai plus jamais de
« Waterloo » au visage. Je n’aurais pas dû prendre la tangente comme ça.
C’était une preuve de faiblesse et d’égoïsme. J’ai honte de m’être
comportée comme une gamine. Que va penser ta famille de moi ? Ils
doivent croiser les doigts pour que ce soit une fausse alerte. À leurs yeux,
je dois passer pour une Américaine folle à lier prête à tout pour
t’attraper dans ses filets.
— Non, non, non, tu te trompes complètement, me coupa Ethan avec
un baiser qui rompit définitivement mon discours.
Il se glissa au-dessus de moi, prenant bien soin de mon bras gauche
qu’il ramena au-dessus de ma tête, hors de portée. Une attention encore
une fois digne de lui. Il devinait toujours ce dont j’avais besoin. Comment
faisait-il ?
Son baiser se fit brûlant. Il enfonça la langue dans ma bouche et la fit
danser autour de la mienne. Comme à chaque fois que nous étions réunis
intimement, je me laissai envoûter par cette sensation merveilleuse
d’être envahie par Ethan. Il avait autant besoin de s’imposer en moi que
moi de l’accueillir.
Il releva la tête, et me gardant toujours sous son corps, en appui sur
une main, il s’écarta. Son autre main épousait la courbe de ma joue. Il
prit un air sérieux.
— Je sais tout ça, Brynne. Rappelle-toi le premier jour. J’ai travaillé
dur pour te séduire.
Sa barbe de trois jours m’effleurait le cou lorsqu’il me chuchota à
l’oreille :
— À l’époque, je te voulais comme je te veux aujourd’hui et comme je
te voudrai toujours.
Entre deux mots, Ethan me mordillait de-ci de-là avant de reprendre
possession de ma bouche.
L’intimité de ses caresses me faisait éclore telle une fleur au soleil.
Il s’écarta complètement. Produites par l’unique lampe allumée dans
la pièce, des ombres dansaient sur les traits inflexibles de son beau
visage. Juste là, au cœur de la nuit, au cœur d’une expérience qui pouvait
bouleverser nos vies à jamais, Ethan susurra les paroles les plus
merveilleuses qui soient.
— J’aimerais te faire l’amour avant de savoir. Là maintenant. Avant
de savoir ce qu’il en est… car rien de ce que je ressens ici, pour toi, ne
changera, Brynne.
Il prit ma main droite et la plaça sur son cœur.
— Oui, articulai-je avec peine.
J’étais comme foudroyée par l’évidence de mon amour pour Ethan.
Ce qu’il y avait entre lui et moi était gravé dans la pierre.
Ethan se redressa, à genoux sur le lit. Dans ses yeux océan, je devinai
qu’il me demandait la permission. Avec lui, ça se passait ainsi. Il savait
ce qu’il voulait, mais ne faisait rien sans ma permission.
Dans un silence, je la lui donnai. On se comprenait sans bouger.
Enfin, presque.
Je joignis les deux mains derrière ma tête et me cambrai de la façon
dont il raffolait. Cette position exprimait ma soumission, ma confiance
totale en sa maîtrise de l’instant pour nous apporter à tous les deux ce
dont nous avions besoin.
Il se débarrassa de son haut. J’avais une vue imprenable sur ses
biceps et ses tablettes de chocolat. Je pouvais le contempler des heures
entières sans jamais être rassasiée.
Ethan commença à me retirer mon tee-shirt mais le laissa autour de
mon bras pour protéger l’aiguille enfoncée dans mon poignet. Ses doigts
vinrent survoler ma peau sans la toucher. Il avait la posture d’un pianiste
avant de jouer. C’était magnifique.
Lorsqu’il se pencha, ce fut pour poser la pointe de sa langue dans
mon cou, puis la glisser avec une lenteur douloureuse entre mes seins,
sur mon ventre et mon nombril auquel il porta une attention toute
particulière. Comme il esquivait volontairement ma poitrine, je me mis à
onduler pour réclamer son attention à cet endroit.
Ethan leva brièvement les yeux avant de s’attaquer à l’élastique de
mon legging. Il tira sur le vêtement et sa langue poursuivit sa route vers
le sud. Elle croisa le chemin de mon sexe. De sa pointe, elle écarta mes
petites lèvres et trouva sans encombre mon clitoris enflé. Je m’arquai sur
le lit à mesure qu’il me portait tout droit vers l’orgasme.
— Pas encore, ma jolie, dit-il dans un râle.
Mon bourreau m’empêchait de céder. Une main à plat sur mon
ventre, de l’autre, il tira sur mon legging qu’il fit passer sur mes jambes
pour m’en débarrasser totalement. Je l’aidai en soulevant à peine les
hanches.
Lorsqu’il m’écarta les cuisses, un grognement de pur désir lui échappa
à la vue de ma chatte offerte. Sa main était encore posée sur mon ventre.
J’étais à sa merci, totalement nue et ouverte. Comme il n’en avait pas
terminé avec mon entrecuisse, il retrouva sa position initiale et me
pénétra aussi loin qu’il le put de sa langue taquine qu’il maniait avec une
maîtrise étourdissante. Mes sens affûtés m’annonçaient l’approche de
l’orgasme. Je ne supporterais pas qu’il m’en prive.
— Dis-le-moi maintenant, ordonna-t-il, son souffle chaud contre mon
sexe.
J’ai tout de suite compris. Je savais précisément ce qu’il voulait
entendre.
— Je t’aime, Ethan ! Je t’aime. Je t’aime tellement fort…
Ma déclaration me laissa au bord des larmes, j’étais incapable
d’articuler un mot de plus.
Ethan m’avait entendue.
Il lova sa langue autour de mon point sensible et le suça fort. Je jouis
dans une explosion proche du nucléaire : d’abord doucement, puis une
pause, avant l’éclat décisif qui me brisa en mille morceaux de plaisir. Des
morceaux qu’un seul homme saurait rassembler. Ethan. Lui seul. Cette
vérité était là, sous-jacente. Celui qui savait me mettre en pièces était
celui-là même qui me rendait mon unité.
Quand je rouvris les paupières, je vis le bleu profond des yeux
d’Ethan me transpercer. Il se redressa et remplaça ses lèvres par ses
doigts qu’il glissa lentement dans la fente de mon sexe. Son pouce
pressait doucement mon clitoris enflammé, avivant de voluptueuses
sensations de plaisir.
Je flottais sur un nuage, le souffle court, les yeux perdus dans les
siens, le laissant me ravir de ses baisers et de son toucher intime.
Étrangement, j’avais toujours le sentiment d’être chérie par la façon dont
il me faisait goûter mon plaisir laissé sur ses lèvres, comme s’il voulait
partager cette expérience avec moi. Il retira ses doigts de ma chatte où
ils étaient profondément enfoncés et les glissa sur ma langue en un lent
mouvement de va-et-vient. Nous atteignions le summum de l’intimité.
Ethan me chuchota des trucs érotiques que lui inspiraient ma position,
mon goût et mon odeur, et ce qu’il me réservait pour la suite.
L’impatience me gagna, en particulier lorsque je sentis son sexe
durcir contre ma cuisse. Je n’avais pas remarqué qu’il avait retiré son
caleçon. Je voulus rouler du bassin pour me rapprocher de ce membre
divin. Avec un petit rire, il me susurra qu’il me l’offrirait quand bon lui
semblerait.
S’il attendait trop, vraiment, je n’allais pas tenir.
— Mon Ethan…
Je voulus le toucher mais il repoussa mon bras au-dessus de ma tête.
Le message était clair. Je balançai la tête d’un côté de l’autre, j’en voulais
plus, je n’en pouvais plus.
— Dis-moi ce que tu veux, fredonna-t-il dans mon cou.
Je m’arquai encore, mais Ethan insistait : c’était lui qui menait la
danse.
— Je… je veux te sentir à l’intérieur de moi, le priai-je.
— Mmmh, bientôt, ma belle.
Sa voix était rauque.
— Ma queue, je te la donnerai très… très lentement. Si loin et si
profond que tu seras parfaitement comblée.
J’en crèverais.
Il ajusta sa position entre mes cuisses, les écarta davantage pour
taquiner du bout de son gland ma chair trempée, mais il ne me pénétrait
toujours pas. Il savourait l’attente et nous plongeait dans un univers où la
plus infime sensation tactile, dispensée avec lenteur, provoquait une
source de jouissance infinie. Comme si nous avions l’éternité devant
nous. Ce soir, Ethan était plus tendre et attentionné que jamais.
Il se redressa sur ses bras tendus et, d’un mouvement de balancier,
rapprocha toujours un peu plus ses hanches avec une lenteur totalement
contrôlée, par touches infinitésimales, la pointe de sa queue effleurant
ma chatte en chaleur encore et encore. Tout son corps était en tension.
Nous étions plongés l’un dans le regard de l’autre quand il se pencha
pour rapprocher nos fronts. À partir de cet instant seulement, il s’enfonça
jusqu’à la garde, cédant enfin à l’acte final. Un sifflement des plus
érotiques s’échappa de sa gorge.
Je poussai un cri de volupté.
Ethan reprit possession de ma bouche qu’il envahit de la même façon
qu’il me pénétrait de sa verge dure. Je savais qu’il se retiendrait de jouir
pour m’accompagner dans l’extase.
La cadence s’emballa, je crispai les muscles de ma féminité pour
profiter de toutes les sensations qu’il m’offrait. Je sentis que l’effet était
immédiat sur sa libido à la façon dont il grossissait en moi et poussait
des gémissements rauques. Les bruits qu’il produisait n’étaient pas moins
aphrodisiaques que ses allées et venues en moi.
À peine posa-t-il les lèvres sur mon sein, la main sur l’autre pour me
pincer délicatement le téton, que je fus propulsée au bord du gouffre
extatique dans lequel je plongeai la tête la première. Ethan ne me quitta
pas du regard quand il jouit. Rugissant et frémissant de tout son corps, il
m’emplit de giclées brûlantes et me pilonna furieusement avant
d’entamer un mouvement de rotation qui nous accompagna jusqu’aux
ultimes traces de plaisir. Le calme revint, nous planions.
Il m’avait comblée et je n’avais aucune envie de le laisser ressortir. Je
voulais que l’on reste ainsi pour toujours. Dans cet instant précis, ce
« pour toujours » apparaissait presque dans le champ des possibles.
Mais Ethan roula sur le côté et m’emporta dans son mouvement. Je
me retrouvai au-dessus de lui, mon poignet gauche intact. À présent,
Ethan m’autorisait à utiliser mes mains. Je m’empressai de les poser sur
son torse pour sentir son cœur battre sous mes paumes.
Il prit mon visage et m’embrassa un long moment, il me berça de
mots doux. J’étais sienne quoi que nous réserve l’avenir et il ne cesserait
jamais de m’aimer, me disait-il. Sa main m’effleurait le dos de bas en
haut, j’étais apaisée.
Au bout de quelques minutes dans le calme, il souffla tout contre mes
lèvres :
— Ne t’endors pas.
— Non, ne t’inquiète pas.
— Tu es prête ?
Je hochai la tête.
— Oui.
— Ça ne changera rien entre nous.
— Nous nous aimons, rien ne peut changer ça, clarifiai-je.
— Dès la première fois que je t’ai entendue, j’ai su que tu n’étais pas
de ces femmes sublimes mais sans cervelle, dit-il avec un clin d’œil.
Il se pencha vers la table de chevet, récupéra le test de grossesse et
l’approcha sous la lumière de la lampe.
Mon cœur s’emballait dans une course folle, mais mes divins
orgasmes n’y étaient pour rien.
— Il y a un moins si c’est négatif et un plus si c’est positif, déclamai-
je.
Il leva le sourcil, sarcastique.
— Merci, je n’aurais pas deviné tout seul, ma chérie.
Il loucha sur le test.
Ma joue posée sur son torse, j’essayai de reprendre mon souffle. Il
regarda le truc, puis sa main se remit à bouger dans mon dos avec la
même langueur que tout à l’heure.
Une éternité parut s’écouler tandis qu’il ne bougeait pas et se
contentait de me caresser le dos sans y penser. Nos corps étaient toujours
imbriqués, liés par son sexe amolli. Je n’y tins plus.
— Alors ? murmurai-je.
— Regarde-moi dans les yeux.
Un sentiment terrible revint me hanter, ce manque de confiance qui
me tourmentait depuis des années vint faire de l’ombre aux instants de
bonheur que nous venions de partager. J’étais paralysée par cette crainte
profonde. Ethan appuya ses caresses de sorte à chasser mes démons.
— Oublie tout le reste, Brynne, et regarde-moi.
Je m’armai de courage et levai les yeux vers lui.
Depuis le premier jour, Ethan me communiquait ses sentiments dans
ses paroles et ses gestes. Il était toujours facile de savoir s’il était
content, agacé, détendu, excité ou même heureux. L’expression du
bonheur était plus rare, mais je l’avais aperçue assez souvent dans son
regard pour la reconnaître.
Et ce soir, maintenant, je la voyais.
Ethan était heureux. Immensément heureux. Dans quelques mois, il
serait papa.
11
— Je confirme les premières analyses que m’a fait parvenir le
Dr Greymont. Vous êtes enceinte de sept semaines, miss Bennett.
Le gynécologue n’était plus tout jeune. On m’avait appris à respecter
mes aînés, donc je ne disais rien, mais je n’aimais pas du tout où il était
en train de promener ses mains. Le Dr Thaddeus Burnsley tenait une
sonde recouverte de latex dans son vagin en quête du battement de cœur
de notre bébé.
Heureusement pour lui, il restait concentré sur l’écran et non sur son
sexe. Les sondes font partie du processus, j’allais devoir me faire une
raison. Comment peut-on vouloir devenir gynécologue ? Drôle de
vocation. Si c’est pour rencontrer des femmes enceintes qui écartent les
cuisses toute la journée, non merci. Finalement, j’avais du respect pour
lui, il avait les nerfs solides. Fred nous l’avait recommandé pour cette
toute première échographie. Ethan Blackstone et Brynne Bennett, futurs
parents de Bébé Blackstone, annoncé pour le début de l’an prochain.
— Donc il aurait été conçu mi-mai ? demanda Brynne en me lançant
un regard par-dessus son épaule.
Je lui envoyai un baiser. Évidemment, je devinais à quoi elle pensait.
Le mois de mai… J’avais donc planté ma graine dès le début de notre
histoire. L’homme des cavernes caché en moi tambourinait sa poitrine
façon Tarzan, même si extérieurement je faisais bonne figure.
— Oui, tout porte à le croire. Ah, le voilà ! Ces petits embryons ont
le chic pour se cacher. Tenez, juste là.
Le Dr Burnsley pointa la sonde sur une petite boule blanche, elle-
même au centre d’une plus grande boule noire dont le pouls s’emballait
sur l’écran du moniteur, annonçant sa présence depuis son univers
aquatique.
Brynne poussa un petit cri et je lui pris la main. Nous étions tous les
deux béats devant l’énormité de cette chose minuscule. Un petit plus sur
un test de grossesse, c’est une chose, mais de le voir de ses propres yeux
et de l’entendre de ses propres oreilles, c’est une autre histoire. Ce que je
regarde est une personne. Nous l’avons faite ensemble. Je vais être papa.
Brynne sera maman.
— Si petit, chuchota-t-elle.
Son sang-froid m’impressionnait. Moi, j’étais transi de stupeur. À cet
instant seulement, je prenais conscience de ce qui nous arrivait. Que
nous le voulions ou non, nous allions être parents. C’étaient les mots
d’Hannah.
— Pour l’instant, il est aussi gros qu’une myrtille. D’après mes
données, il est robuste. Son cœur bat fort, tout va bien.
Il appuya sur un bouton qui lança l’impression de plusieurs images et
retira la sonde.
— Il sera à terme durant la première quinzaine de février. Vous
pouvez vous rhabiller, je vous attends dans mon bureau pour en discuter.
Le médecin tendit les photos à Brynne et quitta la pièce.
— Comment te sens-tu, ma chérie ?
— J’essaie de me faire à l’idée. C’est drôle de soudain pouvoir le… ou
la voir.
Elle se redressa en position assise pour observer les photos.
— Je n’arrive pas à réaliser ce qui nous arrive. Ethan, comment fais-
tu pour être aussi calme ?
— Crois-moi, je ne suis pas calme du tout. Je tremble de partout. J’ai
besoin d’une cigarette, même d’un verre de whisky. Tu t’en sortiras à
merveille, j’en suis sûr. Alors que moi, je ne serai qu’un manchot
maladroit.
— Ouaouh. Tu as changé de discours depuis ce week-end.
Elle me sourit. Nous avions déjà abordé le sujet avec Fred. Brynne ne
m’en voulait pas d’avoir mes périodes de remise en question. Nos
émotions faisaient les montagnes russes, tantôt l’un doutait, tantôt c’était
l’autre. Mais nous reprenions toujours le dessus. C’était notre premier
rendez-vous avec le gynécologue, mais ce n’était sûrement pas le dernier.
Le soleil se lèverait chaque jour et la terre ne s’arrêterait pas de tourner,
alors autant suivre le mouvement.
Je me penchai sur les photos.
— La taille d’une myrtille, hein ? Quand je pense qu’une si petite
crotte te rend aussi malade.
Elle me donna un coup dans le bras.
— Tu viens de qualifier notre bébé de petite crotte ? ! Pitié, dis-moi
que j’ai mal compris, pouffa Brynne.
— Tu vois ? Ça y est, je commence déjà à dire des trucs maladroits.
Le total manchot qui raconte n’importe quoi sur notre bébé-myrtille !
Je tournai le pouce contre ma poitrine pour préciser qu’il s’agissait
bien de moi. Avec un petit rire, elle se blottit contre moi. Je l’enveloppai
de mes bras et relevai son menton, c’était si bon de voir briller ses yeux.
Si je pouvais la faire rire, c’était qu’elle allait bien. Brynne ne savait pas
me cacher ses sentiments. Putain oui, nous étions terrifiés, mais elle
ferait une excellente mère. La maman parfaite, je n’avais pas le moindre
doute là-dessus.
— Je t’aime, maman de notre bébé-myrtille.
Je l’embrassai, puis contemplai son visage rayonnant.
— Merci d’être ce que tu es, me souffla-t-elle d’une toute petite voix.
Si tu étais un tant soit peu différent… je ne t’aimerais pas de la même
façon. Tu comprends ?
— Oui, je comprends.
D’un bond, elle se mit debout, enfila sa culotte de dentelle, puis son
pantalon camel et ses chaussures.
— Je vais convaincre la myrtille de bien s’entendre avec toi, me
promit-elle en désignant son nombril. J’ai mes propres contacts !
Ce qui me fit bien rire.
— Je te fais confiance, insolente demoiselle. Viens, rejoignons
Dr Sonde de Banane. Ensuite, on fiche le camp d’ici.
— J’adore ton accent anglais quand tu prononces le mot « banane ».
C’est si sexy. Je te l’ai déjà dit ?
— À l’instant, lui souris-je, les mains sur ses fesses pour un nouveau
baiser. Je te donnerais bien la mienne… de banane, si tu insistes.
Avec un petit cri outré, elle me surprit en posant la main directement
sur mon service trois pièces et serra juste ce qu’il fallait. Ses seins divins
se pressèrent contre mon torse.
— Pour que je prenne mon pied, il faudrait d’abord la chauffer un
tant soit peu, ta banane.
— Bordel de merde, ma frangine avait raison, les hormones vous
rendent avides de cul, vous les femmes enceintes. Je ne tiendrai jamais la
cadence, je mourrai avant.
Haussant les épaules, Brynne se dirigea vers la sortie.
— P’t’être mais c’est une mort plutôt cool, non ?
J’attrapai sa main et la suivis dehors, remerciant la nature d’avoir
créé les hormones. Sur mon visage devait se dessiner un affreux sourire
de bêta.
— Tout se déroule pour le mieux. J’aimerais vous prescrire des
vitamines prénatales en complément aux antivomitifs recommandés par
le Dr Greymont. Avez-vous interrompu tout autre traitement ? demanda
le Dr Burnsley d’un ton professionnel.
— Oui, répondit Brynne. D’après Dr Greymont, mes antidépresseurs
ont pu interférer avec la pilule, ce qui expliquerait…
— Oui, c’est tout à fait possible. D’où la notice qui conseille une
double protection en parallèle. Je suis surpris que les infirmières de la
clinique ne vous aient pas recommandé de nouveau traitement.
— Je ne me souviens plus. Mais n’est-ce pas déconseillé pendant une
grossesse ?
— Si, c’est vrai. Ni alcool, ni tabac, ni médicaments exceptés les
vitamines et les antivomitifs prescrits pendant un mois. Ensuite, l’appétit
reviendra, les nausées diminueront et les médicaments ne seront plus
nécessaires. J’aimerais toutefois que vous preniez quelques calories. Je
ne vous trouve pas épaisse. Essayez de prendre un peu de poids.
— C’est noté. Qu’en est-il du sport ? J’aime courir le matin.
Bien vu. J’étais impressionné par la pertinence de ses questions.
Brynne ne laissait rien au hasard. Pour ma part, j’écoutais en m’efforçant
de ne pas avoir l’air trop stupide. Le point sur le tabac n’était pas tombé
dans l’oreille d’un sourd. Je devais arrêter de fumer, c’était vital. Pour le
bien de Brynne et du bébé. C’était plus facile à dire qu’à faire.
— Pour l’instant, vous pouvez poursuivre vos activités habituelles y
compris les rapports sexuels.
Le silence qu’il laissa planer me laissa le loisir d’imaginer toutes les
manières dont je pouvais satisfaire les pulsions de ma ravissante femme
gonflée d’hormones. Elle, en revanche, rougissait comme une pivoine.
Ses pommettes écarlates me firent bander. Une interminable journée au
bureau m’attendait, j’en profiterais pour lister les surprises érotiques que
je lui réserverais pour ce soir.
Le salopard chanceux, c’est moi.
— Un peu d’exercice dans la limite du raisonnable, ça ne peut pas
faire de mal.
Rassurez-vous, docteur. Avec moi, elle va en faire, du sport.
Le Dr Burnsley inspecta encore son dossier.
— Toutefois, je lis que vous travaillez à la conservation des œuvres
d’art. Êtes-vous exposée à des solvants ou autres types de produits
chimiques ?
— Oui, confirma Brynne avant de se tourner vers moi. J’y suis
continuellement exposée.
— Ah, c’est problématique, fit le docteur. Le fœtus risque de pâtir en
cas d’émanations contenant du plomb, or c’est justement le cas avec les
composants chimiques des vieilles toiles. Ce ne sont pas les peintures
modernes qui m’inquiètent. Vous devez cesser cette activité sur-le-
champ. Pouvez-vous passer sur un autre poste le temps de la grossesse ?
— Je ne sais pas, fit Brynne, troublée. C’est mon travail. Comment
vais-je annoncer à mes employeurs que je ne toucherai plus de solvants
pour les sept prochains mois ?
Le Dr Burnsley releva le menton avec un sourire de façade.
— Voulez-vous un bébé en bonne santé, miss Bennett ?
— Évidemment. Seulement, je ne pensais pas…
Elle s’agrippa aux bords de son siège et prit une profonde inspiration,
puis glissa une main dans ses cheveux.
— Je trouverai une solution. D’autres femmes sont forcément passées
par là avant moi. J’en discuterai avec mes tuteurs à l’université.
Brynne décocha au médecin un sourire crispé. Visiblement, elle
n’était pas ravie par cette nouvelle mais n’osait pas remettre en question
le jugement d’un docteur. Elle avait le sens des priorités.
Son travail comptait énormément pour elle, et puis elle avait un
véritable don. Mais elle saurait mettre sa carrière entre parenthèses si les
produits chimiques mettaient en péril la santé de son enfant. L’argent ne
serait pas un problème pour nous, bien que nous n’ayons jamais abordé
le sujet. Concrètement, Brynne habitait déjà chez moi. La suite allait de
soi : elle deviendrait ma femme, puis ce qui m’appartenait serait autant à
elle qu’à moi. Nous allions avoir un enfant. L’objectif était clair, mais
c’était toute l’organisation autour et quantité de détails qui étaient loin
d’être réglés. Je savais exactement ce que je voulais, cependant je n’avais
pas de temps à perdre pour échafauder le moindre plan. Une fois que les
JO seraient passés, ce serait une autre histoire.
Après notre week-end riche en révélations, nous étions rentrés à
Londres pour reprendre le travail. Nos parents n’étaient pas au courant et
nous avions fait jurer à ma sœur et Fred de ne pas annoncer la nouvelle
avant nous.
Ce n’était pas évident de maintenir le cap alors que mon travail me
demandait une concentration de tous les instants. Les JO commençaient
dans seulement vingt et un jours et j’avais peiné pour trouver un créneau
dans mon planning pour l’échographie. J’avais besoin d’une cigarette.
Voire même trois.
Une fois sortis du cabinet, j’embrassai Brynne sur la tempe.
— C’était plutôt amusant, non ? Ce Dr Burnsley m’a l’air d’un chic
type. Tu ne trouves pas ?
— Ouais, il est absolument génial, fit-elle avec ironie, les bras croisés
sous sa poitrine.
— Allez, quoi, il n’était pas si terrible. Tu as de la chance qu’il ait
joué avec sa sonde banane sur toi.
— Oh là là, tu es un grand nigaud toi ! s’indigna-t-elle en riant. Il n’y
a que toi pour rire de cette situation affreusement gênante.
— Si tu ris, ma mission est accomplie.
— Tu sais, je m’inquiète pour mon travail à la galerie. Je n’avais pas
imaginé qu’il me faudrait arrêter.
Cette perspective avait l’air de l’attrister.
— Peut-être qu’un congé ne te ferait pas de mal. Tu aurais plus de
temps pour anticiper tout ce qui va nous arriver.
Je baissai les yeux sur son ventre en m’efforçant de rester optimiste.
Comment lui faire oublier qu’elle allait devoir faire une croix sur sa
passion pendant plusieurs mois ?
— De mon côté, je serai ravi de t’avoir plus souvent à la maison. Et
puis, tu auras besoin de repos. Ce serait peut-être une bonne occasion
pour te pencher sur un projet qui te travaille depuis longtemps, et que tu
n’as jamais pris le temps d’approfondir.
— Mouais, fit-elle, évasive. Je trouverai bien quelque chose.
Ses méninges tournaient à plein régime. Si elle n’était pas d’humeur à
se confier, je n’allais pas la forcer.
— Bien sûr que tu trouveras.
Je la serrai contre moi, triste à l’idée de devoir déjà la quitter pour
retourner travailler. À cet instant, j’avais envie d’une seule chose : la
prendre dans mes bras et rester au lit avec elle des heures entières.
J’arrêtai soudain de marcher et la tournai vers moi.
— N’y pense pas trop, d’accord ? Je veux prendre soin de vous deux,
insistai-je en posant une main sur son ventre. Toi et la petite crotte…
pardon, la petite myrtille, êtes en tête de mes priorités.
Émue, elle esquissa un sourire tremblant. Ses beaux yeux marron-
vert sous le ciel sans nuages se mouillèrent. Elle posa sa main sur les
miennes. Une larme solitaire roula sur sa joue.
Je ne pus retenir un grand sourire. Elle m’offrait le plus beau des
cadeaux, celui de me laisser prendre soin d’elle. Vraiment, il m’en fallait
peu pour être heureux : son amour et sa permission de lui offrir le mien
en retour suffisaient à me combler.
Gênée, elle leva les yeux au ciel.
— Non mais tu m’as vue ? Je suis une affreuse tornade émotionnelle.
— Non, ce que je vois, c’est une sublime tornade émotionnelle,
rectifiai-je en chassant sa larme avec mon pouce que je léchai aussitôt.
C’est vrai, quoi, si tu tiens tant à te transformer en tornade émotionnelle,
autant le faire en beauté.
Mission accomplie : elle eut un petit rire.
— Que dirais-tu d’un sandwich pour ce midi ? proposai-je, les yeux
sur ma montre. J’aurais préféré nous poser en terrasse, mais j’ai juste
assez de temps pour un casse-croûte à emporter.
— Non, ne t’inquiète pas. Moi aussi, je dois retourner travailler,
soupira-t-elle, un sourire en coin. J’ai une annonce à faire à mes
collègues, paraît-il.
Elle me prit par la main et se remit à marcher.
En sortant du traiteur avec nos sandwiches, nous nous sommes choisi
un banc qui se révéla se trouver juste en face de la boutique spécialisée
en aquariophilie marine. Je la lui indiquai et proposai d’y faire un saut
rapide pour planifier un rendez-vous avec un spécialiste pour l’entretien
bisannuel de l’aquarium.
Brynne regarda plus attentivement l’enseigne, La Fontaine Aquarium,
puis son visage s’illumina. Elle planta les dents dans son sandwich, l’air
ravi.
— Que me vaut cet immense sourire ?
En guise de réponse, elle posa à son tour une question :
— Ethan, quand as-tu acheté Simba ?
— Il y a six mois, je viens de te le dire.
— Quel jour exactement ?
J’y réfléchis un instant.
— Maintenant que tu le dis… Il me semble que c’était la veille de
Noël.
— C’était toi ! C’était donc vraiment toi, alors ! (Son visage
s’illumina.) Je cherchais un cadeau pour ma tante Marie, il faisait un
froid de canard. Comme il me restait une longue marche pour rentrer
chez moi, j’ai fait une halte dans ce magasin pour me réchauffer. Il faisait
sombre et chaud. J’ai observé les poissons et j’ai vu Simba, raconta
Brynne, riant d’elle-même et secouant la tête, incrédule. Crois-le ou non,
je lui ai parlé ! Le vendeur est venu me dire qu’il était vendu et que
l’acheteur n’allait pas tarder à venir le récupérer.
Le souvenir me revint soudain en mémoire.
— Il neigeait, balbutiai-je ébahi.
Brynne opina.
— Je me suis dirigée vers la sortie, prête à braver le froid, quand tu
es entré. Tu sentais délicieusement bon, mais je ne t’ai pas regardé,
j’étais focalisée sur la neige qui s’était mise à tomber pendant que je me
réchauffais dans le magasin.
— Oui, je me souviens de ton regard éberlué en découvrant la neige.
Tu étais emmitouflée dans ton manteau et coiffée d’un bonnet violet.
Elle se contenta de hocher la tête d’un air victorieux. J’étais sidéré
par ce qu’elle venait de me dire. Il lui aurait suffi de me pousser du bout
du doigt pour que je tombe de mon banc. Quel incroyable coup du
destin !
— Je t’ai regardée sortir sous la neige. Tu t’es observée dans la vitre
de ma Rover avant de t’éloigner.
— Oui, fit-elle en portant une main à sa bouche. Je n’arrive pas à
croire que c’était toi… et Simba. Nous avons même échangé deux mots,
toi et moi. Deux étrangers la veille de Noël.
— C’est incroyable, répétai-je encore abasourdi par ce prodige.
— La neige offrait un paysage magnifique quand je suis sortie du
magasin. Je n’oublierai jamais cette vision immaculée.
— Alors comme ça, je sentais bon ? la taquinai-je.
— Oui. Je me souviens avoir pensé que la femme qui respirait ton
parfum tous les jours avait beaucoup de chance.
— Mince. Tant de mois gâchés où tu ne m’as pas respiré. En fait, je
ne suis pas sûr d’être si heureux que ça de le savoir, tu aurais mieux fait
de ne rien me dire.
Derrière mon humour, j’étais sérieux. J’aurais préféré la rencontrer
avant tous ces malheureux événements. Peut-être serions-nous déjà
mariés…
— Oh, mon chou, c’est trop mignon, soupira Brynne en secouant la
tête comme si j’étais fou mais qu’elle m’aimait malgré tout.
— J’adore quand tu m’appelles « mon chou ».
— Je sais, c’est pourquoi je te le dis.
La douceur dans sa voix me rendait fou. J’avais une envie irrésistible
de la plaquer au sol, de m’enfoncer en elle et de la ravir au point de lui
faire hurler mon nom encore et encore…
— À quoi tu penses, mon chou ?
Elle interrompit le fil de mes divagations érotiques, fort
heureusement.
Dans un murmure, pour n’être entendu par personne d’autre, je lui
répondis :
— Je pensais au nombre incalculable de fois où je te ferai jouir ce
soir, en rentrant du travail. Toi, toute nue, tu n’auras aucun répit.
Sans un mot, elle déglutit avec peine, une teinte rosée lui montait
aux joues. J’en avais l’eau à la bouche.
La brise légère ramenait des mèches de ses cheveux bruns devant son
visage. Elle devait régulièrement les chasser pour interrompre leur
danse. Brynne avait ce je-ne-sais-quoi de particulier, cette joie de vivre
contagieuse. Elle me captivait, je ne pouvais m’empêcher de la dévorer
des yeux. Le problème, c’est que je n’étais pas le seul à l’admirer.
L’attention que lui portaient les autres rendait Brynne vulnérable, une
cible potentielle, et pour moi, c’était insupportable.
Mes yeux balayèrent les environs par habitude. Les clients entraient
et sortaient de chez le traiteur. C’était une belle journée de juillet, les
gens prenaient l’air. Les Jeux olympiques allaient ramener une foule
compacte dans cette ville. Cela aussi m’inquiétait. Des milliers de gens
faisaient le trajet vers Londres à ce moment même. Des sportifs et des
équipes entières arrivaient chaque jour. Heureusement que je n’étais pas
sur le coup. J’aurais assez de souci comme ça avec mes clients VIP.
Et puis, Brynne était pour moi une source constante d’inquiétude, et
à juste titre. Tant que l’auteur du message demeurait anonyme, je ne
pouvais me permettre aucune prise de risque. En particulier pendant que
Neil était en déplacement aux États-Unis. À son retour samedi prochain,
j’espérais qu’il aurait de nouvelles pistes pour retrouver ce putain de
salaud. Et si elles remontaient jusqu’au camp du sénateur, Oakley était
fini. J’avais quelques contacts au sein du gouvernement prêts à me
donner un coup de pouce si nécessaire. Je ne voulais pas jouer avec le
feu et prenais très au sérieux la menace qui pesait sur Brynne. Quand il
s’agissait de sa protection, j’étais prêt à tout.
— Tu as terminé ? demandai-je lorsque je m’aperçus qu’elle ne
mangeait plus.
— Oui. J’y vais par petits pas. Des petits pas de bébé, ajouta-t-elle en
souriant, une main sur son ventre.
— Oui, mais il faut que tu manges. C’est le Dr Sonde de Banane qui
l’a dit. Nous devons suivre absolument tous ses conseils.
— Crois-moi, ton ami gynéco se mettrait aussi à la diète s’il passait le
plus clair de son temps la tête au-dessus d’une cuvette à regretter d’avoir
mangé.
— Ma pauvre chérie… C’est vrai, tu marques un point. Je suis désolé.
Dans quel état t’ai-je mise ? soupirai-je en l’embrassant.
Elle pouffa et me rendit mon baiser.
— Dans quel état ? Étant donné où nous avons passé la dernière
heure, c’est plutôt clair, non ?
— Mais les médicaments ne calment pas tes nausées ?
Je lui caressai la joue, mon visage tout près du sien. Bon sang, c’était
affreux de la voir souffrir.
Elle hocha la tête.
— Si, ils font des miracles.
Elle se leva et jeta son emballage dans une poubelle. Ce simple trajet
attira l’attention de quelques personnes. Rien ne m’échappait : trois
hommes et une femme l’avaient regardée. Il n’était pas étonnant que les
photographes la réclament pour modèle. Qu’ils aillent tous se faire foutre.
De son côté, Brynne ne s’apercevait de rien. La perle rare.
Nous sommes entrés dans La Fontaine Aquarium avec le sourire aux
lèvres en nous rappelant ce jour où nous nous étions parlé sans nous
connaître, ce jour où le destin avait frappé. Les clients se pressaient dans
la boutique. Il nous fallut faire la queue pour qu’un employé nous prenne
en charge.
À côté de nous, une femme attendait avec son enfant accroché dans
le dos par une écharpe de portage. Je me souvenais avoir vu Hannah
porter Zara de la même manière quand elle était encore un bébé. À
l’exception près que cet enfant-là n’avait pas l’air d’apprécier cette
posture. Loin de là. Si le petit avait pu parler, j’aurais mis ma main à
couper qu’il aurait empli le magasin de « Faites chier ! » et autres « Y en
a marre ! ». Il criait et donnait des coups de pied pour se libérer. La mère
de cette petite créature ne semblait rien trouver d’anormal à ce petit
bout d’humain hurlant son désespoir à en percer les tympans des autres
clients.
Je croisai le regard de Brynne qui écarquilla les yeux en retour.
Aurions-nous un enfant aussi capricieux ? Par pitié, non !
La queue avança. Il ne restait plus qu’une personne avant nous. C’est
alors que le petit être au visage rouge et aux poumons surpuissants
enclencha le niveau supérieur des décibels. Ma tête menaçait d’exploser.
La femme recula d’un pas vers moi et je me retrouvai coincé entre le
petit diable et le comptoir. Je reculai la tête autant que possible, prêt à
fuir le magasin si nécessaire.
Brynne se retenait de rire. La situation ne pouvait pas être pire.
Finalement, si. Elle empira. La petite chose laissa échapper un vent à
quelques centimètres de mon visage. Non seulement l’odeur aurait pu
décoller la tapisserie des murs, mais en plus, le bruit prêtait à imaginer
toutes sortes de liquides corporels. Il hurlait avec sa couche pleine sous
mon nez. C’est alors que la mère fit volte-face et me lança un regard noir
comme si j’en étais l’auteur. Laissez-moi partir, putain de bordel !
Brynne était secouée de rire, une main plaquée sur sa bouche.
Lorsque vint notre tour en caisse, je me retins de sauter sur le comptoir
en réclamant un masque à oxygène. J’ignore comment je suis parvenu à
me faire comprendre entre ces cris et ces odeurs répugnantes. Brynne
s’éclipsa dans la rue, annonçant qu’elle m’attendait dehors. C’est ça, ma
belle, fuis avant de mourir asphyxiée. Va-t’en et ne te retourne pas.
Décidément, elle savait toujours prendre les bonnes décisions.
Lorsque je parvins enfin à sortir du magasin, Brynne, postée sur le
trottoir, observait les passants. Dès qu’elle me vit, elle éclata de rire. Je
me passai la main dans les cheveux et pris une profonde inspiration. Ah,
l’air de Londres, si frais, si pur. Enfin, pas vraiment pur mais mes yeux
n’étaient plus larmoyants, c’était déjà ça. Quoique, tout semblait encore
flou. Mon royaume pour une cigarette.
— Ça va ? m’inquiétai-je.
Cet épisode aurait pu la rendre malade.
— C’est à moi de te poser la question, dit-elle en riant de plus belle.
— Quel putain de cauchemar ! Ce gosse était un rejeton de Satan ou
quoi ! Non mais franchement. Tu n’es pas d’accord ?
Encore amusée, elle me prit par le bras et se dirigea vers la voiture.
— Mon pauvre Ethan, ton nez a respiré une bouffée de bébé puant,
gloussa-t-elle.
— Ce n’était pas un vulgaire bébé puant ! Mais plutôt la preuve
vivante que la contraception est un putain de miracle. Mon Dieu, il n’y a
pas de mot pour décrire une scène pareille.
— Oh, tu as peur ? se moqua Brynne, l’air faussement alarmé.
— Putain, oui que j’ai la trouille ! Pas toi ?
Elle rit de plus belle.
— Pitié, dis-moi que notre myrtille ne se comportera jamais de la
sorte.
Hilare, elle se dressa sur la pointe des pieds pour m’embrasser.
— J’ai envie d’immortaliser cet instant. Souris, mon chou.
Elle dégaina son portable et prit une photo de nous, elle ne cessait
pas de rire. Qu’elle était belle ! Quelle chance j’avais eue qu’elle me
choisisse, moi.
12
Le magnifique stylo à plume turquoise du docteur Roswell grattait le
papier avec un bruit divin à mesure qu’elle prenait des notes dans son
calepin.
— Résultat, l’université ne peut pas modifier le programme pour
moi. Il me faudra terminer mon stage en conservation plus tard. En
revanche, ils ont accepté de m’accorder un congé de la Rothvale Gallery
en échange d’un travail de recherche.
— Comment prenez-vous la nouvelle ?
Je savais qu’elle me poserait cette question.
— Je suis déçue, c’est évident. Mais je n’ai pas vraiment le choix.
C’est bizarre… Je suis tétanisée à l’idée d’avoir un enfant, mais la
possibilité de faire du mal à ce bout de chou me terrifie encore plus.
Le docteur Roswell esquissa un sourire.
— Vous ferez une excellente mère, Brynne.
Cela reste à prouver.
— Je ne sais rien de la maternité et j’ignore encore plus comment je
me suis retrouvée dans cette situation, me lamentai-je en levant les
mains. En deux mois, ma vie a basculé. Je ne sais pas si je pourrai un
jour décrocher le boulot pour lequel je me démène depuis des années.
C’est le flou artistique dans ma tête. Il y a tant de choses que j’ignore.
— Oui, et c’est normal. On ne peut pas tout savoir sur tout.
Je pris un moment pour peser cette sage réflexion. Cette femme en
disait long avec seulement quelques mots. Elle avait raison. Qui pouvait
se targuer de pouvoir prédire l’avenir ? C’est impossible.
— Ouais, j’imagine, finis-je par répondre.
— Qu’en est-il d’Ethan ? Vous ne m’avez pas dit ce qu’il voulait.
Je me demandai ce qu’il pouvait bien être en train de faire en ce
moment. Se tuait-il à la tâche pour la sécurité d’une star des JO ?
Aboyait-il ses ordres en réunion d’équipe ? En aboyait-il d’autres en
vidéoconférence ? Était-il stressé ? Je me faisais du souci pour lui, même
si je ne me risquais pas à le lui dire. Il était présent sur tous les fronts
sans jamais se plaindre. Et ses cauchemars ne cessent pas de le tourmenter.
— Ah, Ethan prend les choses avec réalisme. Dès le départ, il a été là
pour me soutenir. Je ne l’ai pas senti inquiet ou pris au piège, rien de
tout ça. Pour être honnête, je m’attendais à ce qu’il réagisse ainsi. On se
connaît depuis peu, or nombreux sont les hommes qui auraient pris leurs
jambes à leur cou en apprenant une grossesse non désirée. Mais pas lui.
Au contraire, il a insisté pour rayer l’avortement de nos options. C’était
hors de question. Il m’a affirmé que moi et le bébé arrivons en tête de
ses priorités.
Le docteur Roswell sourit encore.
— Il semble emballé par l’idée d’être papa. Vous devez vous sentir
protégée, n’est-ce pas ?
— C’est vrai. Il veut m’épouser dès que nous aurons plus de temps
pour organiser un mariage, c’est-à-dire après les JO. Il veut annoncer nos
fiançailles en grande pompe, précisai-je en baissant les yeux. De ce côté-
là, j’émets des réserves, ce qui lui plaît moyennement.
Le docteur griffonna sur son calepin et posa une autre question sans
lever les yeux.
— Pourquoi êtes-vous réfractaire à l’idée d’annoncer vos fiançailles ?
— Oh, mon Dieu… Je n’en sais rien. J’ai le sentiment de… perdre le
contrôle de ma vie. C’est comme si le courant m’emportait loin. Je me
débats. Je n’ai pas peur de me noyer, mais je n’arrive pas à reprendre le
dessus. Le courant m’emporte vers des horizons que je n’aurais jamais
pensé rejoindre un jour.
Mes yeux commençaient à piquer, me faisant regretter d’être allée si
loin dans mes confessions. C’était trop tard, je ne pouvais plus m’arrêter.
— Je ne peux pas retourner en arrière. Je ne peux qu’avancer, que je
le veuille ou non.
— Avez-vous seulement envie de sortir de ce courant ? proposa le
docteur Roswell en ouvrant le champ des possibles, fidèle à ses
habitudes. Vous n’êtes pas forcée d’avoir un bébé, de vous fiancer, de
vous marier. Vous le savez, Brynne.
Je secouai la tête, les yeux baissés sur mon ventre. En repensant à ce
que nous avions créé ensemble, je me sentis coupable d’avoir exprimé
tout haut mes inquiétudes.
— Non, je ne veux pas sortir du courant. J’aime Ethan. Il me dit
chaque jour que c’est réciproque. J’ai besoin de lui, aujourd’hui plus que
jamais.
— Brynne, prenez-vous conscience de ce que vous êtes en train de
dire ?
Relevant les yeux vers elle, je vis son grand sourire. Le reste sortit
tout seul de ma bouche.
— J’ai besoin d’Ethan. J’ai besoin de lui pour tout. Pour être
heureuse, pour élever cet enfant fruit de notre amour, j’ai besoin d’Ethan
pour m’aimer, prendre soin de moi…
Ma voix se brisa, c’était si pathétique que je m’en mordais les doigts.
Le docteur Roswell dit doucement :
— C’est très effrayant, n’est-ce pas ?
Les larmes roulaient librement sur mes joues, je cherchai un
mouchoir.
— Oui, sanglotai-je, marquant une pause. J’ai tant besoin de lui que
j’en deviens vulnérable. Que vais-je devenir s’il décide un jour qu’il en a
assez de moi ?
— Cela s’appelle la confiance, Brynne. Et c’est le cadeau le plus
difficile à donner.
Encore une fois, elle avait raison.
Dîner seule, quelle tristesse. Mais bon, je n’allais pas le reprocher à
Ethan. En ce moment, le travail l’accaparait et les soirées
professionnelles s’enchaînaient. Je débarrassai mon assiette de soupe et
les restes de pain. Pour l’instant, mon estomac ne se rebiffait pas. Je
pouvais remercier les antivomitifs, car sans eux, je serais probablement
morte à l’heure qu’il était. Les nausées se transformaient en mauvais
souvenir dès lors que je suivais scrupuleusement les recettes les plus
simples possible et la prise des médicaments. Freddy et le Dr Burnsley
m’avaient tous les deux diagnostiqué un hyperemesis gravidarum, ou plus
couramment, une forme aggravée de nausées de grossesse. Dans mon
cas, cela avait commencé par se déclarer le soir doublé d’une inquiétante
déshydratation qui pouvait mener à une malnutrition si ce n’était pas
traité à temps. Charmant. Autant dire que je m’efforçais de manger.
Environ une heure plus tôt, j’avais reçu un appel d’Ethan pour me
prévenir qu’il rentrerait tard et mangerait au bureau. Je pouvais le
comprendre, mais ça ne me plaisait pas pour autant. À l’approche de la
cérémonie d’ouverture des JO, c’était l’euphorie. Je comprenais la
pression que pouvait subir Ethan au travail. J’étais presque rassurée qu’il
regrette autant que moi, voire même plus, d’être ainsi accaparé au
bureau. Il me disait combien il rêvait d’un plateau-repas avec moi, tous
les deux lovés sur le canapé devant la télévision, pour ensuite savourer
une partie de jambes en l’air en guise de dessert.
Ouais, j’en rêve aussi.
Sur le plan émotionnel, je faisais les montagnes russes à cause de ces
satanées hormones. Je me sentais seule et dépendante de mon homme.
La dépendance, voilà pour moi le pire sentiment au monde.
Je regardai avec envie notre cafetière Miele qui valait bien
l’intégralité de ma collection de bottes, et nettoyai le plan de travail de
granit en faisant la moue à l’idée d’être privée de bon café pour les sept
prochains mois. Une perspective aussi peu réjouissante que ce dîner en
tête à tête avec moi-même. Les cafés déca, ce n’était pas mon truc, alors
autant m’épargner l’unique tasse de café quotidienne qui n’aurait d’autre
effet que me frustrer davantage.
En guise de substitut et en accord avec moi-même, je me préparai
une infusion. La tisane à la framboise avec sa pointe de mandarine fut
une surprenante découverte. Je m’en servis une tasse et appelai Benny.
— Bonjour, ma chérie d’amour.
— Tu m’as manqué. Quoi de prévu ce soir ? demandai-je en
m’efforçant de ne pas passer pour une désespérée.
— Ricardo est là. Nous venons de finir de dîner.
— Ah… Tu n’aurais pas dû décrocher, je te dérange, excuse-moi. Je
voulais te donner les dernières nouvelles côté cœur. Tant pis, la
prochaine fois.
— Non, non, pas si vite. Raconte-moi ce qui t’arrive.
Il n’existait aucun homme sur terre capable de rivaliser avec son
sixième sens. La moindre allusion, le plus infime soupçon de mal-être et
il s’imaginait les pires scénarios. Je n’invente rien, je l’avais vu à l’œuvre
quantité de fois.
— Rien de spécial, mentis-je. Tu as de la compagnie. Rappelle-moi
demain, d’accord ?
— Non, pas d’accord. Ricardo est au téléphone pour son travail. Dis-
moi tout.
Je poussai un soupir. Pourquoi encore ai-je appelé Ben ?
— J’attends, ma chérie. Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Tout va bien, Ben. Je t’assure. J’ai emménagé chez Ethan et il
croule sous le boulot avec l’approche des JO. Je fais mes trucs de mon
côté.
— Tu es seule ce soir ?
Ben allait maintenant chercher à savoir les moindres détails.
Franchement, qu’est-ce que je peux être tarte parfois.
— Oui. Il a des réunions à n’en plus finir.
— Voyons, Brynne ! Pourquoi ne pas m’avoir appelé plus tôt ? On
serait sortis tous les deux.
— Non, je te rappelle que tu passes la soirée avec Ricardo La Bombe
Atomique. De toute manière, je n’ai pas la tête à sortir ces derniers jours.
— Tu es malade ?
Putain.
— Non, Ben, ça va très bien. Je suis seule à la maison et mon homme
me manque, c’est tout. J’avais besoin d’entendre ta voix, rien de plus.
Nous ne nous sommes pas reparlé depuis la dernière séance photo dédiée
à mes bottes de cow-boy.
— Oh, mon Dieu ! Elles sont sublimes. Je t’enverrai les épreuves par
e-mail.
— Oui, il me tarde de les voir.
À moi, il me tardait, mais certainement pas à Ethan. Il n’aimait pas
me savoir encore modèle. Mais je ne céderais pas. Encore moins
aujourd’hui. Puisque mon travail sur les toiles de la galerie était sur
pause, j’avais tout le loisir de me consacrer à ma deuxième activité
professionnelle en tant que modèle. Enfin, tant que mon corps ne prenait
pas trop de rondeurs. Avec un peu de chance, j’aurais même l’occasion de
poser pour des collections de vêtements de grossesse. L’idée m’avait
traversé l’esprit, mais je ne pouvais en parler à personne pour l’instant.
Ben n’était pas encore au courant, ni Gaby.
Tous les deux ne me pardonneraient pas de ne pas leur avoir annoncé
la nouvelle plus tôt.
— Alors comme ça, tu vis avec Blackstone, hein ?
— Oui. C’est lui qui me l’a demandé. Après ce qui s’est passé à la
National Gallery le soir du gala Mallerton, il ne m’a pas laissé le choix.
Je continue de payer le loyer de mon appart pour donner un coup de
pouce à Gaby jusqu’à la fin de l’année, mais… oui, nous habitons
désormais ensemble.
— C’est pour quand le mariage ? lança Ben d’un ton rêveur.
Je me mis à rire.
— Ne dis pas de bêtises !
— Je suis sérieux, ma belle. Vous prenez clairement cette direction,
or s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est bien que Blackstone est fou
amoureux de toi.
— C’est ce qu’il t’inspire ?
Ben pouffa.
— Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Je suis heureux pour
toi. Tu le mérites comme tu mérites tant d’autres choses.
Justement, ces « autres choses » pointent d’ores et déjà le bout de leur
nez.
— Un mot de plus et je fonds en larmes, Ben. Je suis sérieuse.
Cette fois, je ne mentais pas. Il dut le sentir car il reprit sur un ton
léger :
— Promets-moi de me laisser t’aider à choisir ta robe. Un côté
désuet, moulant, de la dentelle faite à la main… Si tu me laisses te
prendre en charge, je te jure que tu seras divine.
Je souris. S’il savait à quel point Ethan et lui se rejoignaient sur ce
point, il serait surpris.
— Sans commentaire, mon cher. Bon, je dois te laisser. Ça m’a fait
du bien d’entendre ta voix. Cela faisait trop longtemps.
— Moi aussi, ma jolie. Envoie-moi un texto avec tes disponibilités
pour la semaine prochaine. Je t’invite à déjeuner.
— Entendu, Ben. Je t’embrasse.
Ouf, c’était moins une, me dis-je en raccrochant. Mieux valait ne pas
appeler mon père, ma mère et tante Marie. Encore moins Gaby. Un
regard sur moi lui suffirait pour se lancer dans l’organisation de ma
grossesse et réserver ma chambre à la maternité. Je ne pourrais pas lui
cacher la nouvelle bien longtemps. Ethan insistait pour que nous
annoncions officiellement nos fiançailles, or si je savais bien une chose de
lui, c’est qu’il obtenait toujours ce qu’il voulait.
Puisque j’aimais me torturer, j’entrai mes identifiants Facebook pour
me connecter.
Un message non lu s’affichait de la part de Jessica, ma copine de
lycée. Depuis mon départ pour Londres, nous avions gardé contact à
travers les réseaux sociaux. J’avais un nombre limité d’amis pour
préserver mon intimité. Ethan l’avait vérifié et m’avait donné son aval.
D’après lui, la menace provenait d’un proche qui connaissait déjà mon
adresse et mon lieu de travail, or ma page Facebook ne lui apporterait
rien de plus.
Jessica Vettner : Salut, ma belle. Comment vas-tu ? De mon côté,
c’est le train-train quotidien. Tu ne devineras jamais qui j’ai croisé
aujourd’hui : Karl Westman, de Bayside. Tu te souviens de lui ? Je
te jure, il est toujours aussi seeexy !!! LOL Il m’a demandé mon
numéro :) Karl travaillait à Seattle, on vient de le muter dans la
région. Le plus drôle, c’est de l’avoir croisé à la salle de sport. Je
continue le fitness. D’ailleurs, il m’arrive de croiser ton père puisque
nous avons le même coach. Il est adorable ! Il parle de toi
constamment, c’est un amour. Il est fier de sa fille :) Apparemment,
tu poses de plus en plus comme modèle ? Je suis heureuse pour
toi, Bry. Ce serait chouette de se revoir ! Quand refais-tu un détour
par San Francisco ? Bisous, Jess.
Ouaouh. Je ne m’attendais pas à un tel saut dans le passé. Je ne parle
pas de Jessica mais de Karl. Jessica ne se souvenait peut-être plus, mais
moi, je ne risquais pas de l’oublier. Après que Lance fut parti pour ses
études, Karl et moi étions sortis ensemble quelque temps. À ce qu’on
m’avait dit, ce flirt avait rendu Lance fou de jalousie. Il devait croire que
je l’attendrais sagement pour le faire grimper aux rideaux dès qu’il
rentrerait au bercail pour le week-end. Et d’après la rumeur, c’était la
raison pour laquelle Lance et ses copains m’avaient violée sur une table
de billard et avaient trouvé amusant de filmer la scène.
Je n’avais plus jamais revu ni parlé à Lance ou Karl, d’ailleurs. Ce
dernier avait cherché à me joindre plusieurs fois avant mon départ pour
le Nouveau Mexique, mais j’avais refusé de le voir. J’avais coupé les
ponts avec tout le monde sauf Jessica. Je ne pouvais plus retourner là-
bas. Voilà pourquoi je n’avais pas remis les pieds dans ma ville d’enfance
depuis quatre ans. Et je n’avais aucune intention d’y retourner jamais
De repenser à tout cela me faisait bizarre. Je n’en voulais pas à Karl,
à vrai dire, je ne ressentais rien pour lui. Il avait toujours été correct
avec moi malgré ma réputation de dépravée au lycée. Après le drame, je
me suis refermée sur moi-même, incapable de regarder en face tous ceux
qui avaient vu cette fameuse vidéo. Je me demande ce qu’en avait pensé
Karl. Avait-il été désolé pour moi et eu envie de m’apporter son soutien
ou bien avait-il espéré que cette expérience mettrait du piment dans
notre relation ? Qui sait… Finalement, ça n’avait aucune importance. À
l’époque, j’étais trop occupée à chercher un moyen de m’en sortir.
J’écrivis à Jess un gentil message du genre guimauve lui souhaitant
bonne chance avec Karl, et me déconnectai de Facebook.
Je menais désormais une nouvelle vie. À Londres. Avec Ethan et…
mon futur bébé.
Neil était assis en face de moi, décomposé. Je ne l’avais jamais vu
dans cet état.
En même temps, on pouvait le comprendre. Je venais de lui annoncer
que les nausées de Brynne n’étaient pas causées par un empoisonnement
le soir du gala. Et encore, Neil n’était pas au bout de ses surprises.
— Tu me fais marcher ?
— J’ai attendu toute la semaine pour te le dire. Nos parents ne sont
pas encore au courant. Les nausées de Brynne sont assez sévères.
Avec une grimace il secoua la tête.
— Je ne te reconnais pas, Ethan ! Non, mais… Tu t’entends ?
— Ben quoi ?
J’avais hâte de le voir à ma place, tiens. Neil se mariait dans
quelques mois à peine, et j’étais prêt à parier gros que peu de temps
après, il arriverait au travail complètement à côté de ses pompes.
— Tu fais comme si de rien n’était, mais tu vas être papa, mon
vieux !
— Merci, je suis au courant. Que veux-tu que je te dise ? Ce n’était
pas prévu, mais c’est comme ça. Et puis, finalement, ça ne change pas
grand-chose. Merci quand même !
Un grand sourire fendit le visage de Neil qui se mit à rire.
— Ça… ça te fait plaisir ? Avoue-le, l’idée d’avoir un môme
t’emballe !
Bien sûr que ça m’emballait, je n’avais aucune raison de lui mentir.
— Ouais, j’en ai envie. Je vais épouser Brynne, mon vieux, et bien
avant que tu te décides à en faire autant avec Elaina, précisai-je d’un air
de défi. Je veux annoncer nos fiançailles en grande pompe et le plus tôt
sera le mieux. Le sénateur et ses sbires l’apprendront dans les tabloïds :
Blackstone épouse un modèle américain. Leur premier enfant est en
route. Ça me ferait une bonne pub. Ou bien : Mannequin-modèle
américain enceinte convole avec un ancien des forces spéciales
britanniques, affecté à la sécurité de la famille royale ? C’est un peu
mieux, il me semble. Une chose est sûre, la liste des invités sera longue.
Toutes les stars que je connais seront conviées. Plus Brynne grimpera les
échelons dans la société, plus elle sera difficile à atteindre. Tu imagines
un peu si un politique américain se faisait prendre à toucher à un seul de
ses cheveux ? Ce serait un bon motif de guerre. Plus elle devient connue,
moins elle est une cible probable. Je les mets au pied du mur, ces
salopards. Qu’ils viennent ! Je suis tout prêt à les enculer.
J’esquissai un faux sourire. Neil hocha la tête.
— Je suis content pour toi. Brynne te fait un bien fou, ça crève les
yeux, affirma-t-il avant de marquer une pause. L’idée de devenir mère ne
l’angoisse pas trop ?
Mère. Ce mot me gonflait de fierté.
— Tu connais Brynne, elle est très sensible, surtout pour les choses
importantes de la vie. Une grossesse, par exemple. Elle est terrifiée.
Normal, tu me diras. Bordel, c’est trop flippant !
Je sortis mon paquet de Djarum Black et en allumai une.
— Vous vous en sortirez comme des chefs, je ne me fais pas de souci
pour vous, déclara Neil avant de changer de sujet. Et Len, il s’en est bien
sorti en mon absence ?
— Fin, sérieux et fiable, ce Len. D’ailleurs, il garde mon appartement
à l’heure qu’il est. Plus la cérémonie d’ouverture approche, et plus je
l’envisage pour surveiller Brynne à temps plein. En mon absence, j’aurai
besoin de toi pour reprendre les manettes.
Len remplaçait Neil pour la protection de Brynne. Il la conduisait en
voiture où elle voulait et surveillait l’entrée de mon appartement quand
je n’y étais pas. Tout était bon pour éviter le moindre risque à Brynne.
Plus nous creusions du côté du sénateur Oakley et plus les pistes
pointaient du doigt sa possible implication dans ce qu’à présent je
considérais être de subtiles opérations visant à camoufler ce qui était
arrivé à Montrose et Fielding. Selon certains indices, Fielding serait
mort, mais son corps pouvait aussi bien ne jamais refaire surface. Neil
avait repéré des types rôder autour de son appartement à Los Angeles.
Les services secrets, d’après Neil. Cet enfoiré de Fielding avait été
éliminé, j’en aurais parié ma croix de Victoria.
— Bon, rentre chez toi, patron. Il est tard et ta femme t’attend, toute
seule comme une âme en peine, me rappela Neil.
— Ce n’est pas faux.
Soupir. Les soirées de travail seraient longues dans les semaines à
venir. Je pris une bouffée de ma clope et l’écrasai dans le cendrier. Je
parvenais à lever le pied. Il m’arrivait même de les laisser se consumer
sans les fumer.
En route vers la sortie, Neil me donna une tape dans le dos.
— Alors, papa, à quand l’apéro pour fêter l’heureux événement ? Tu
as mis ta gonzesse en cloque, et maintenant, tu t’apprêtes à t’enchaîner à
elle pour l’éternité. Eh bien, mon vieux, tu ne fais pas les choses à
moitié.
— La demi-mesure, ce n’est pas le genre de la maison, grommelai-je.
En arrivant chez moi, les lumières étaient éteintes et le silence
régnait en maître. Une pensée m’obsédait : poser les mains sur elle.
J’avais toujours un instant de panique quand l’appartement semblait vide,
mais c’était idiot. Il était très tard, je rentrais du boulot et venais de
libérer Len pour la nuit. Évidemment qu’elle était bien là ! Elle serait
endormie et les lumières éteintes, normal.
Je quittai ma veste et dénouai ma cravate en me dirigeant vers la
chambre. Heureusement que je n’y étais pas entré tout de suite. Le lit
vide m’aurait foutu une trouille bleue.
Je m’arrêtai net en la voyant allongée sur le canapé, sa liseuse posée
sur le ventre et son iPod branché aux enceintes. La musique continuait de
tourner. Je pris un moment pour la contempler. Ses longues jambes
étaient emmêlées dans un plaid. Elle avait un bras posé au-dessus de sa
tête, ses cheveux étalés tout autour.
Seules les lumières de la ville filtraient par la baie vitrée, ce qui me
suffisait pour l’admirer. Elle portait un boxer de soie noire et un petit
débardeur vert qui laissait voir ce qu’il fallait de formes pour me faire
bander. Il est vrai qu’il m’en fallait peu. Plus nous passions de temps loin
l’un de l’autre et plus j’avais du mal à contrôler mes pulsions. Rien
n’étanchait mon désir. J’avais envie d’elle en permanence, c’était à
devenir dingue. Ce qui n’avait pas dû échapper à Brynne. Elle s’inquiétait
pour moi et, rien que de le savoir, je l’aimais encore plus fort. J’avais
enfin trouvé une femme prête à m’aimer pour qui j’étais et pas seulement
pour mon physique ou mon compte en banque.
Ses yeux s’entrouvrirent.
Je restai là, tout près d’elle, et quittai mes chaussures. Elle se
redressa sur le canapé et s’étira comme un chat, le dos cambré et la
poitrine bombée. Je le pris comme une invitation.
Nous n’avions pas prononcé un mot, et pourtant, le message était
clair entre nous. La suite s’annonçait bestiale. Ce serait atrocement bon.
Comme toujours. Tiens, pourquoi ne pas commencer par un strip-tease
mutuel ?
Une idée alléchante entre toutes.
Moi d’abord. Contrairement à elle, j’accumulais les couches de
vêtements. Il me semble avoir esquissé un sourire. S’il n’était pas visible
à l’extérieur, dedans, il était putain de rayonnant.
Je déboutonnai lentement ma chemise, les yeux rivés sur les siens
que je voyais se troubler peu à peu. Une fois le torse nu, je repoussai ma
chemise par terre avec la pointe de mon pied et lui fis signe.
À ton tour, ma beauté.
Son geste m’enflamma. Une telle grâce, ça devrait être interdit. Elle
leva les bras, croisa les paumes derrière sa nuque, puis ramena ses mains
langoureusement jusqu’au bas de son minuscule débardeur vert. Ensuite
elle leva les yeux et marqua une pause.
Un grognement sourd s’échappa de ma gorge. Mon instinct
s’exprimait. J’avais besoin de la dévorer et vite.
Lentement, elle remonta le tissu de coton, dévoilant la peau satinée
de son ventre, pour ralentir au niveau de ses seins qui retombèrent avec
un léger rebond. Terminé, plus de débardeur. Elle s’étira et posa les
mains à plat sur le canapé.
M’approchant, je défis ma ceinture et la laissai tomber bruyamment
sur le sol. Ma langue se promenait sur mes lèvres quand j’imaginais le
goût de ses parfaits tétons. Putain de sucrés.
Je dézippai mon pantalon qui descendit sur mes hanches et m’en
débarrassai d’un mouvement brusque.
Le geste alangui, Brynne enfonça deux doigts dans sa bouche avant de
les ressortir lentement et de tracer des cercles autour de ses mamelons
durcis, d’un rose violacé.
Bon sang, je vais y laisser ma peau ce soir.
Je la regardais si intensément que rien de ce que je désirais ne
pouvait lui échapper.
C’est ta bouche, ma belle, que je veux sur ma peau.
Les paupières lourdes, elle reçut le message et glissa les doigts sous
l’élastique de mon short qu’elle m’avait encore piqué, souleva ses
hanches, puis le retira en le faisant glisser le long de ses jambes avant de
retrouver sa position de déesse sur son trône, un bras tendu derrière elle,
l’autre plié. Une pose digne d’un portrait qui me serait réservé. Rien que
pour moi.
Elle était si belle que j’avais peur de bouger. Avant d’aller plus loin,
je voulais m’abreuver de cette image, m’en enivrer. Jamais je ne me
lasserais de regarder Brynne.
Un pas et je quittai une chaussette. Un autre et ce fut la deuxième. Je
me retrouvai en caleçon.
Brynne passa sa langue sur ses lèvres en me voyant approcher.
J’attendais qu’elle pose ses mains sur moi.
Le corps en tension, je dus faire un effort colossal pour ne pas me
jeter sur elle et la marteler de mon membre rigide.
Elle s’assit au bord du canapé, se pencha vers moi et me frôla à
travers la soie. J’enfonçai mon sexe dans sa main refermée et rejetai la
tête en arrière. Mon caleçon maintenant sur les cuisses, je m’empressai
de le retirer. Ma queue dans une main, mes bourses dans l’autre, elle y
ajouta sa bouche, sa si douce langue.
— Ooooh… Putain !
Elle engloutit mon sexe entièrement puis entama un mouvement de
succion fébrile. Au moment de croiser mon regard, elle m’accueillit
jusqu’au fond de sa gorge. C’était brûlant, profond et maîtrisé. Inutile de
lutter, c’était peine perdue. Et putain que c’était bon, pile ce dont j’avais
absolument besoin ! Brynne s’y prenait à merveille. Je me perdis entre
ses lèvres. Qu’on ne me retrouve jamais. J’aurais pu mourir là,
complètement béat.
— Aaaah ! Putain… Je vais jouir !
Elle s’écarta pour se pencher vers mes couilles qu’elle lécha et serra
entre ses doigts. J’agrippai la base de ma queue et me masturbai
furieusement. Une fois. Deux fois. La troisième expulsa mon sperme tout
droit dans sa bouche. Excitant à en crever ! Ma belle n’attendait que ça,
la bouche ouverte, la langue à l’affût et prête à recevoir mon jet.
Bordel, ce ne sera pas la dernière fois !
Un rugissement gronda dans ma gorge et je perdis pied.
Quand je repris mes esprits, j’étais à genoux et Brynne me caressait
doucement les cheveux, ma joue sur sa cuisse. Il allait me falloir encore
un petit moment avant d’atterrir complètement.
— Tu sais accueillir ton homme après une journée de merde,
marmonnai-je, levant la main pour effleurer sa jambe.
— Tu m’as manqué ce soir.
Sa voix était douce et ses caresses si divines.
— Et toi, tu m’as manqué encore plus, renchéris-je. Je déteste être
loin de toi le soir.
Elle se détendit. Le changement était palpable. Je pris une profonde
inspiration pour m’imprégner de son odeur, de ce mélange floral qui me
montait à la tête. Je sentais aussi son excitation, de quoi réveiller la bête
en moi. J’avais envie de lui faire des trucs très coquins.
Je relevai la tête et posai les mains sur ses genoux pour lui faire
écarter les cuisses. Son sexe était nu sous mes yeux, magnifique, exposé
pour moi. Pour moi seulement ? Laissant cette pensée désagréable de
côté, je reportai mon attention sur mon précieux trésor.
— Dieu, tu es toute trempée, ma beauté. Tu as besoin qu’on s’occupe
de toi, c’est ça ?
— Oui, murmura-t-elle, la bouche entrouverte et le souffle saccadé.
— Désolé de t’avoir négligée.
D’un geste, je la rapprochai du bord du canapé en la maintenant
écartée. En soufflant sur sa délicatesse, je reçus la réponse que
j’attendais : elle ondula des hanches en poussant un long soupir. Ses
petits bruits me faisaient tourner la tête.
Mon sexe se raidit aussitôt à son ronronnement. Je plongeai avec des
coups de langue entre ses lèvres humides au creux desquelles m’attendait
la clé de sa jouissance. Elle souleva encore ses hanches en exhalant ses
petits bruits voluptueux.
Je me régalais. Il n’y a pas d’autre mot. Je suçais, léchais et
mordillais. Des heures entières pouvaient bien passer, je m’en fichais.
Son goût me rendait fou.
Quand je la sentis se crisper autour de ma langue et des deux doigts
venus se joindre à la fête, je me préparai à ce qui m’attendait. La
suprême inondation.
— Tu es prête, ma belle ? parvins-je à articuler entre ses lèvres.
— Ouiii, me supplia-t-elle, la voix basse et éraillée.
Magnifique. Je regrettais presque d’enclencher la vitesse supérieure,
conscient qu’elle perdrait ce ton suppliant.
— Jouis pour moi. Maintenant !
Je serrai à peine les dents sur son clitoris.
Puisque c’était un ordre, elle obéit comme elle l’avait souvent fait
dans ces instants torrides. Son corps se souleva par vagues et elle poussa
une longue plainte tandis que j’enfonçais plus encore mes doigts en les
refermant à l’intérieur de son vagin.
J’observais de mes yeux, goûtais de ma langue, écoutais de mes
oreilles, sentais de mes doigts, l’orgasme de ma femme sublime. Le seul
sens qui ne me servit à rien en cet instant de jouissance, ce fut la parole.
Aucun mot n’aurait pu la décrire. Et puis, je n’aurais pas pu les
prononcer. Elle était une œuvre d’art. Et moi, j’étais sans voix.
13
Ethan me souleva du canapé. Son regard azur me faisait bouillonner.
Je l’aimais si fort que je ressentais cette crainte, celle dont j’avais
entendu parler et à laquelle des bouquins étaient consacrés. Ce soir, je la
vivais en direct. La peur que l’on ressent quand on donne à l’autre son
cœur tout entier. Celle de perdre qui nous rend si vulnérable. Quand on
n’aime personne, on ne risque pas de souffrir de ne pas être aimé en
retour, ni d’encaisser une douloureuse rupture.
Je vivais enfin l’expérience de cette peur.
Et c’était terrifiant.
Ethan sentit quelque chose. Dans ses yeux d’un bleu soudain plus
profond, je lisais l’intuition d’un homme attentif. Il effleura mes lèvres
d’un doux baiser, là, devant la fenêtre, portant mon corps nu dans ses
bras. Je me laissai fondre dans son étreinte et cédai à cette vague
d’émotions.
Il me porta dans le couloir et jusqu’à la chambre, ne rompant le
baiser qu’au moment de me coucher sur les draps. Et c’est là qu’il
remarqua mon émotion.
— Oh, ne pleure pas, ma chérie…, chuchota-t-il, les mains sur mes
joues tandis qu’il s’allongeait à mes côtés.
C’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas retenir ce trop-plein de
sensations.
— Je t’aime tellement fort, Ethan, bafouillai-je avant de fermer les
yeux, à la recherche d’un sanctuaire au fond de mon cœur qui me
protégerait de mes émotions.
Ethan s’allongea de tout son long. Nos corps se touchaient depuis nos
orteils jusqu’à nos bouches, et il me couvrit de baisers.
— Et moi, je t’aime encore plus fort, rétorqua-t-il doucement en
chassant mes larmes.
La course brûlante de sa langue dans mon cou me donna le courage
de reprendre le contrôle de mes sanglots.
— Je sais ce dont tu as besoin et je serai toujours là pour te
l’apporter.
Ses doigts s’immiscèrent dans mes cheveux tandis que sa bouche se
refermait sur mon mamelon. En un éclair, il me transporta vers d’autres
sphères, où je me sentais chérie et oubliais ce temps où j’osais à peine
imaginer être un jour aimée aussi fort.
Tantôt, Ethan passait la langue entre mes seins, tantôt il pinçait mes
tétons à les faire durcir tout en serrant toujours une poignée de mes
cheveux. Ce geste impératif me fit bomber la poitrine sous sa bouche.
J’avais besoin de ses caresses. Rien d’autre ne comptait. Rien.
Lorsqu’il releva la tête, je poussai un grognement de protestation tant
sa bouche sur mes seins attisait mon plaisir. Il voulait observer le
résultat de ses caresses. Ethan raffolait de ce moment de recul où il
pouvait se rincer l’œil. Il ne restait plus la moindre parcelle de mon corps
qu’il n’ait pas touchée ou admirée. Sous son regard approbateur, je me
sentais confiante.
— Tu aimes quand je suce tes seins sublimes et les fais pointer ?
Il tira mes cheveux.
— Oui ! J’adore quand tu suces mes tétons !
Le désespoir n’était pas loin.
— Et quand je les mords, tu aimes ?
Il referma les dents sur l’un d’eux, sans me faire mal, mais assez pour
me faire sursauter avec un gémissement de plaisir.
— Je prends ça pour un oui, grommela-t-il. Qu’est-ce que tu es putain
de bandante quand tu cries ainsi…
Il mordit mon autre sein, ce qui me propulsa dans un état d’abandon
total. J’en voulais plus. Grâce à Ethan, je m’étais découvert une passion
pour le sexe. Quand il me mettait dans cet état, je méritais l’étiquette de
nympho.
Sa main quitta mes cheveux pour m’écarter les cuisses de sorte à
admirer librement mon sexe dévoilé.
— Mais ce que je veux maintenant, c’est ça, gronda Ethan en
caressant l’humidité qui pulpait de ma chatte, l’étalant d’un doigt jusqu’à
la rosette de mon anus.
On avait déjà mis ça sur le tapis, Ethan prenait tout son temps. Je
n’avais encore jamais expérimenté le sexe anal. Il serait mon premier.
J’aimais l’idée de lui offrir cette partie de ma virginité, d’une certaine
façon.
Il enfonça deux doigts en levant les yeux vers moi.
— Je te veux par là, ma belle. Ce côté-là, je le veux pour que tu
m’appartiennes tout entière. Pour toujours.
L’intrusion me fit crisper les muscles par instinct.
— Je sais, haletai-je contre sa bouche.
Ses mots m’aidaient à ressentir tout ce dont j’avais besoin venant de
lui. Ils tournaient délicieusement en boucle dans ma tête. Tu m’appartiens
tout entière et pour toujours.
— Détends-toi. Accueille-moi et tu verras, je te ferai prendre ton
pied.
Il enfonça ses doigts lentement, toujours plus loin à chaque
pénétration.
— Ma belle… Tu es si étroite. Ce soir, c’est à moi.
— Oui, fais-le, pantelai-je, faisant rouler ma tête sur le côté. Prends-
moi par-derrière. Fais-le enfin.
Ethan me saisit par le menton pour me regarder droit dans les yeux,
plongea ses doigts aussi profondément qu’il le put tout en enfonçant sa
langue dans ma bouche.
— Je t’aime, susurra-t-il d’une voix rauque. Souvent, je doute sur un
tas de choses de la vie, mais un truc reste limpide : je sais ce que je veux
te faire par ici.
Il retira ses doigts, puis les replongea dans mon cul de pucelle.
Je poussai un cri. J’avais une sensation de brûlure divine jusqu’au
centre de mon corps.
— Je veux tout connaître de toi, Brynne. Je suis avide, je veux tout.
En même temps, il effleurait mon clitoris avec son pouce.
— Je veux me retrouver dans ce cul sublime pour sentir quelles
nouvelles sensations tu peux encore m’offrir.
Un frisson me parcourut. Je ne pus répondre qu’un mot : « oui ». À
peine l’eus-je prononcé qu’il sortit ses doigts et me retourna. Cette fois, il
prit le temps d’arranger ma posture à sa guise. Il me relevait le bassin, je
reposais sur mes genoux, mes bras tendus vers la tête de lit, prêts à s’en
saisir. Il écarta encore mes genoux, puis… plus rien. Je l’entendais
respirer fort et devinais qu’il admirait le spectacle, encore une fois. Son
côté voyeur me ravissait, car en le laissant m’observer, je me sentais
encore plus excitée de réaliser l’un de ses fantasmes.
J’attendis impatiemment, puis il me recouvrit, son torse contre mon
dos et sa bouche à mon oreille.
— Tu es sûre ? demanda-t-il, puis il frôla mon lobe avant de le
lécher.
— Ouiiii, soufflai-je en un long soupir exalté.
Ses lèvres se posèrent au creux de ma nuque puis descendirent le
long de ma colonne vertébrale. Plus il s’approchait de son objectif et plus
un brasier s’allumait au creux de mon bas-ventre. Je me mis à trembler.
— Doucement, ma belle, je suis là, me rassura Ethan, une main sur
mes reins et l’autre caressant l’une de mes fesses avant de saisir
fermement ma hanche. Tu es délicieuse dans cette position. Tout
simplement parfaite.
Je le sentis se pencher derrière moi. Il ouvrit le tiroir de la table de
chevet et laissa tomber quelques gouttes froides de lubrifiant entre mes
fesses qu’il étala ensuite partout.
— Respire fort, d’accord ? Je vais prendre soin de toi, Brynne.
J’étais sans voix et me contentais de hocher la tête pour l’encourager
à poursuivre. Il ne me restait plus qu’à prendre une profonde inspiration
en attendant la suite.
L’extrémité de son sexe s’immisça entre mes lèvres. Un frisson me
parcourut quand il se frotta langoureusement à mon clitoris. Je me
cambrai pour plus de friction.
— Oui, ma belle, ne t’inquiète pas, tu vas l’avoir.
Son gland insista à l’entrée interdite. La sensation d’étirement
s’intensifia et je ne pus m’empêcher de contracter les muscles.
— Détends-toi et respire.
Il poussa encore une fois et fit entrer le bout de sa queue. Je me
sentais étroite.
— Encore un peu, Brynne. J’y suis presque. Je vais entrer doucement
mais d’une traite. Compris ?
Ses mains retenaient fermement mes hanches tandis qu’il s’enfonçait
de plus en plus profondément dans mon cul. Nous avions tous les deux
envie d’aller jusqu’au bout. La douleur n’était pas insoutenable. Elle
m’inspirait au contraire une sensation érotique, une envie d’aller plus
loin. J’en avais terriblement envie. Je voulais connaître cette impression
de m’offrir à Ethan… tout entière.
Il me forçait à l’accueillir et le feu ainsi créé en moi me bousculait
étrangement vers l’orgasme. Je relevai les fesses pour lui faire
comprendre qu’il pouvait continuer.
— Aaah… oh, mon Dieu ! m’exclamai-je lorsqu’il continua de
s’enfoncer.
Ma peau s’étirait, j’étais bouleversée. J’avais peur de ne pas y arriver.
Soudain, il poussa une dernière fois pour m’emplir jusqu’à la butée. Je
fermai les yeux et, sans bouger, l’écoutai pousser un cri.
— Putain ! C’est trop bon ! hurla-t-il en s’agrippant à ma croupe. Ma
belle… oh, bordel… ç-ça va ?
Je pouvais comprendre qu’il ait du mal à s’exprimer. Moi-même,
j’arrivais à peine à me maintenir en équilibre, encore prise de
tremblements, non pas provoqués par la douleur mais plutôt par l’assaut
extatique de mes zones érogènes cachées. Ethan m’avait si bien préparée
que je n’avais pas si mal que ça, finalement. Comme d’habitude, il s’était
avant tout soucié de mon bien-être.
— Regarde comme tu trembles, c’est délicieux. Si tu veux que
j’arrête, tu n’as qu’à me le dire. Je ne te ferai jamais de mal, articula-t-il,
mais j’entendais qu’il luttait pour conserver son sang-froid. C’est vraiment
trop bon. Tu es étroite, je… je… Oh, putain, oui !
Nous étions tous les deux affolés de plaisir, prêts à tout pour vivre
cette expérience ensemble. En termes de sexe, Ethan et moi avions
toujours partagé ces moments sans barrière. Entre nous, les choses se
faisaient naturellement, allez savoir comment.
— Je… je vais bien, Ethan. Tu peux continuer.
— Putain, je t’aime ! grogna-t-il.
Il se retira, ce qui déclencha des chocs de courant électrique partout
dans mon corps, puis il s’enfonça de nouveau. Chaque pénétration était
lente et maîtrisée, toujours plus loin que la précédente. Comme il
accélérait la cadence, je fus stupéfaite du plaisir que ça m’apportait. Ses
mains me tenaient fermement tandis qu’il me pénétrait, c’était divin.
À mesure qu’un brasier se réveillait en moi, menace d’une issue
explosive, je sentais qu’il était dans le même état extrême. Le souffle
court, il se remit à me dire des saletés, et posa les doigts sur mon clitoris
qu’il caressa furieusement.
Il ne m’en fallut pas davantage.
— Oh, je vais jouir ! m’écriai-je, au bord des larmes.
Je plongeai le visage dans les oreillers, m’arc-boutant contre ses
assauts, et le sentis durcir comme jamais à l’intérieur de moi sans qu’il
ralentisse le rythme puissant de ses coups de boutoir.
— Oooooooh putain, moi aussi ! hurla Ethan entre les rapides
pénétrations qui nous unissaient sans relâche.
Sous son corps, je me convulsai et m’effondrai sur les draps, me
tenant comme je le pouvais à la tête de lit tandis qu’il poursuivait sa
tâche. Un moment plus tard, je le sentis se retirer. Il retourna mon corps
amolli par l’orgasme le plus puissant que j’aie jamais connu.
— Tes yeux ! aboya-t-il.
Je les ouvris et croisai son regard océan. La vue était sublime. Il
faisait penser à un dieu païen, couvert de sueur, ses muscles tendus, à
genoux entre mes cuisses, son sexe dans sa main pour éjaculer sur mes
seins et ma gorge.
Un instant de perfection. Il était magnifique.
J’entendis plus tard l’eau couler dans la baignoire et ouvris les yeux,
le corps engourdi et comblé. Ethan était là, il me regardait, l’expression
sérieuse tandis qu’il glissait ses doigts dans mes cheveux.
— Te revoilà. Tu t’endors souvent après l’orgasme.
Ses traits s’adoucirent et il s’approcha de mes lèvres.
— Après ce que tu m’as fait, j’avais besoin de repos.
Il retrouva son air inquiet.
— J’en ai trop fait, c’est ça ? Je suis désol…
Je le fis taire en posant deux doigts en travers de sa bouche.
— Non. Si c’était trop, je te l’aurais dit.
— Tu as pris du plaisir ? s’inquiéta-t-il de plus belle.
— Oh… oui.
— Je t’ai fait mal ?
Décidément, il était craquant.
— D’une douce façon, le rassurai-je.
Ce qui parut le soulager.
— Putain, Dieu merci ! soupira-t-il, les yeux au ciel comme pour une
prière absurde.
Remerciait-il vraiment – avec un juron – les cieux d’avoir pu
participer à une partie de sexe anal mémorable ?
— Tant mieux, parce que j’ai l’intention de remettre le couvert un de
ces jours.
À croire que je le rendais fier. De mon côté, j’étais ravie de lui
prouver encore une fois que ma confiance en lui était totale. Pour Ethan,
il n’y avait rien de plus important que de prendre soin de moi, et il s’en
sortait comme un chef. Autant sur le plan sexuel qu’émotionnel.
Même si sa franchise était parfois brutale. Il m’arrivait même d’en
rougir. Mais au fond de moi, je savais que c’était un excitant puissant.
Cela ne m’empêchait pas de me moquer un peu de lui. Il n’y avait que lui
pour chanter les louanges du sexe anal et réclamer de s’y remettre
bientôt sans donner l’impression de parler comme un charretier.
Quel était son secret ?
Ah, mon cher et tendre gentleman dépravé, mon amant au parler si
grossier.
Pour moi, il combinait toutes les perfections du monde.
— D’accord.
Je me penchai pour réclamer un baiser.
Avec sa douceur caractéristique, il ne se fit pas prier. Je raffolais des
séances câlines qui suivaient généralement nos parties de sexe torride.
Ethan insistait toujours pour terminer par des baisers, ce qui me donnait
chaque fois l’impression qu’il me faisait l’amour une deuxième fois, mais
cette fois-ci, uniquement avec sa bouche aux lèvres chaudes. Prisonnière
sous son corps, je le laissai me ravir jusqu’à satiété… mes lèvres, mon
cou, mes seins… Il ne s’arrêtait qu’une fois pleinement repu de moi.
Ethan savait formuler ses exigences. Et puis, son instinct animal lui
permettait de répondre aux miennes sans le moindre faux pas. De mon
côté, je répondais sur le même mode. En me soumettant à tous ses
caprices sexuels, je comblais Ethan et devenais moi-même une chatte en
chaleur. Dans le feu de l’action, j’adorais les cochonneries qu’Ethan me
susurrait et sa façon de me diriger.
Il interrompit notre baiser et me pénétra d’un regard intense.
— Je t’aime tellement fort que, parfois, ça me fait peur. Souvent,
même. Je déteste te savoir seule ici le soir, c’est horrible, soupira-t-il. Je
suis désolé, ça fait de moi un fou furieux, un obsédé inassouvi. J’espère
que je n’en fais pas trop. Mais voilà, dès que je te vois, j’ai besoin que ce
soit fou entre nous.
Il pressa son front contre le mien et promena les doigts sur les traces
séchées de sa semence sur mes seins. Il ne restait presque plus rien.
Ethan avait dû m’essuyer pendant mon sommeil. Je ne m’étais aperçue
de rien. Il faut dire que cet ouragan de jouissances m’avait explosé la
tête.
— Je ne m’en plains pas, le rassurai-je en encadrant son visage.
J’aime ce fou furieux, si c’est comme ça que tu l’appelles. J’étais seule ce
soir, tu sais, tu me manquais et je m’inquiétais de tout, mais quand tu es
arrivé avec ce besoin animal, comme si tu allais crever de ne pas me
prendre et… franchement, c’était pile ce dont j’avais besoin pour
remonter la pente. Dès que je suis seule, plongée dans mes pensées, je
me mets à trop réfléchir à des trucs qu’il vaudrait mieux que je laisse de
côté. Les doutes s’immiscent en moi. Et toi, tu débarques chaud comme
la braise et tu balaies toutes mes angoisses d’un revers de la main. C’est
magique.
Il me regardait avec de grands yeux ronds.
— Es-tu une créature de rêve ou es-tu bien réelle ? murmura-t-il en
me caressant délicatement le visage. Parce que toi, je te désirerai à
jamais.
Ce n’était pas la première fois qu’Ethan me posait ce genre de
questions. Il pouvait me le répéter dix fois par jour, j’adorais.
— Quand tu me dis ça, j’ai le cœur qui bat la chamade.
Il posa une main à plat sur mon sein gauche.
— Je sens ton cœur. C’est aussi mon cœur.
J’opinai.
— C’est ton cœur et moi, je suis bien réelle, Ethan. Tout ce qu’on a
vécu, je l’ai voulu, et maintenant, mon cœur t’appartient.
Du bout des doigts, j’effleurai son visage et me noyai dans son regard.
Ethan poussa un soupir qui évoqua plutôt le soulagement que
l’inquiétude.
— Viens avec moi, ma belle. J’ai fait couler un bain. J’ai envie de te
laver, puis de te serrer fort dans mes bras.
Il me porta jusqu’à l’impressionnante salle de bains, carrelée de
travertin, et m’allongea dans la baignoire. Une fois qu’il fut installé
derrière moi, je m’étirai et reposai ma tête sur son torse musclé. Le
mouvement de ses mains faisait onduler l’eau au-dessus de ma poitrine.
— J’ai appelé Benny ce soir, dis-je après un silence.
Armé d’une éponge imbibée de savon, Ethan me frotta doucement le
bras.
— Comment va Clarkson ? Il a l’intention de refaire une série de
photos avec toi ?
— Nous n’en avons pas parlé.
— Tu verras, il te le proposera.
Je n’étais pas surprise par sa réaction. Il n’aimait pas me savoir
modèle et ne comprenait pas que je puisse en avoir besoin. Ce sujet
devenait tabou. À chaque fois que je devais me rendre à un shooting, cela
le mettait hors de lui. Autant éviter le sujet, c’était plus simple ainsi.
— Je crois que Ben se doute de quelque chose. Si j’avais vu Gaby,
elle aurait tout de suite deviné, mais on s’est seulement parlé au
téléphone.
Ethan passa l’éponge dans mon cou.
— Il est temps de leur annoncer, ma chérie. Je veux le faire savoir à
tout le monde et en grande pompe.
— Qu’entends-tu par « en grande pompe » ?
— L’information sera relayée par la presse, nous inviterons des stars
pour l’annonce officielle.
Comme il sentait que je me crispais, il referma son étreinte en me
glissant à l’oreille :
— Ne panique pas, s’il te plaît. Notre mariage doit être un…
événement si médiatique que tout le monde sera au courant.
— Le sénateur, par exemple ?
— Oui.
Il marqua une pause.
— On pense que Fielding aussi est mort. Il est porté disparu depuis la
fin du mois de mai.
— Oh, mon Dieu ! Ethan, pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Je me redressai brusquement et tentai de me retourner pour lui
lancer un regard assassin, mais ses bras m’empêchaient de bouger. Il
déposa un baiser dans mon cou pour m’apaiser. Ethan avait de la
chance : ses techniques étaient généralement redoutables. Il était capable
de me calmer d’un simple frôlement.
— On vient à peine de me le confirmer. J’en ai d’abord eu le soupçon
pendant notre week-end à Hallborough, mais je ne voulais pas t’embêter
avec ces histoires. Tu étais tellement malade… Ne m’en veux pas. J’ai été
obligé de parler de nous à Neil. Il est au courant que tu es enceinte.
Avant de te fâcher, sache qu’il est très heureux pour nous. Voilà. Je ne te
cache rien, tu sais.
Il embrassa mes épaules.
— Pas de secrets entre nous.
Peu à peu, je remettais les pièces du puzzle en place. Ça me donnait
la chair de poule.
— Tu as peur qu’ils essaient de m’atteindre, c’est ça ? Et en affichant
notre mariage dans les tabloïds, tu crois qu’ils n’oseront pas s’en prendre
à moi ?
Je détestais cette voix apeurée qui était la mienne. Comment le
sénateur Oakley pouvait-il vouloir ma mort ? Qu’avais-je fait de mal, à
part sortir avec son fils ? C’était Lance Oakley le coupable dans cette
histoire, pas moi ! Pourquoi devais-je vivre dans la peur pour une chose
que je n’avais pas commise ? C’était moi la victime ici, et bien que j’en
haïsse la perspective, c’était la vérité.
— Je refuse de prendre le moindre risque avec toi, maintenant et à
jamais, Ethan continuait à lutiner mon cou tout en me savonnant le
ventre. Tu es exceptionnellement intelligente, Brynne, je te le dis
souvent. Tu peux tout à fait comprendre les enjeux de ce mariage.
— Ouais, pigé, je comprends qu’un parti politique ultra-puissant
cherche à se débarrasser de moi, mais ça ne veut pas dire pour autant
que je dois accepter un mariage de circonstance.
Je sentis Ethan se raidir derrière moi, ma réponse ne devait pas lui
plaire.
— Je te l’ai déjà dit, Brynne, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir
pour te protéger. Ce n’est pas la taille d’une salle de noces ou d’une liste
de convives qui y changera quoi que ce soit. En tout cas, certainement
pas pour moi. Et dans cette annonce publique, je compte mentionner le
bébé. De quoi faire de toi un personnage hors de portée. Ce que tu es,
d’ailleurs.
Effectivement, Ethan n’était pas du tout content. Un peu blessé, peut-
être même. Je m’en voulus, une fois de plus, de ne pas arriver à me
montrer plus enjouée. Encore un sujet qu’il me faudrait aborder avec ma
psy. Bien sûr, j’étais heureuse qu’Ethan veuille m’épouser et soit prêt à
élever notre enfant, mais le fait que sa demande soit motivée par les
menaces d’enfoirés anonymes m’était insupportable.
— Je suis désolée d’être si pénible avec toi, Ethan. J’aurais aimé
prendre les choses différemment. Oui, tant de choses. Mais comprends
que toutes les femmes ne rêvent pas d’un mariage précipité par la
menace de mort d’un fou à lier.
— Ce n’est pas la seule raison pour laquelle je te demande en
mariage et tu le sais très bien, grommela Ethan entre ses dents.
Il se releva et retira le bouchon de la baignoire avant de me tendre la
main pour m’aider à sortir à mon tour. Je voyais qu’il était à la fois fâché
et blessé mais toujours sublime dans sa tenue d’Adam tout mouillé.
Ouais, ce bébé conçu par accident nous y conduit aussi tout droit.
J’acceptai sa main et le laissai m’attirer près de lui, puis
m’envelopper dans une serviette moelleuse. Il entreprit de me sécher de
la tête aux pieds, lorsqu’il arriva à mon ventre, il se pencha au-dessus de
mon nombril et embrassa cet endroit où grandissait notre enfant.
Je suffoquais, les larmes emplirent mes yeux. J’étais incapable de
brider l’afflux des émotions qui me submergeaient. Comment avais-je pu
sortir indemne de toutes ces épreuves ? Pourquoi n’étais-je pas plus forte,
plus courageuse ?
Il leva les yeux.
— Je t’aime, Brynne, et je veux passer ma vie à tes côtés. Ça ne te
suffit pas ?
C’en était trop. Les vannes étaient grandes ouvertes. Les sanglots, le
hoquet, Ethan avait droit à la totale, ce soir. Le pauvre.
Mais il garda son sang-froid face à ma crise de larmes. Encore une
fois, il prit les choses en main et me raccompagna jusqu’au lit pour
s’allonger tout contre moi. Passant la main dans mes cheveux, il resta
silencieux sans chercher d’explications, m’offrant simplement tout le
réconfort dont il était capable. Sans rien attendre en retour.
Il réfléchissait. J’entendais ses méninges turbiner à plein régime.
C’était son truc, Ethan réfléchissait souvent en silence.
Moi aussi je gambergeais, cela dit. Je me rappelais ce que le
docteur Roswell m’avait fait remarquer à plusieurs reprises. Dès que
j’exprimais le moindre doute sur mon avenir, elle me disait : « Affrontez
les étapes les unes après les autres, Brynne. Chaque chose en son
temps. »
Encore un cliché, certes, mais juste sur tous les plans. Une expression
d’Ethan. « Juste sur tous les plans. »
J’affronterai chaque étape l’une après l’autre avec Ethan auprès de moi
pour me soutenir.
— Bien sûr que si, ça me suffit, Ethan, murmurai-je, et ses doigts se
figèrent dans mes cheveux. Tu me rends heureuse.
Quand Ethan m’embrassa, sa langue vint danser lascivement avec la
mienne. Plus rien alors n’avait d’importance autour de nous. Je sentis sa
paume glisser jusqu’à mon ventre et rester là, chaude et rassurante.
— Tout ira bien pour nous, ma chérie. J’en suis sûr. Pour nous trois.
Il me donnait envie de disparaître dans ses bras.
— Quand tu me dis ça, je te crois.
— Tu peux parce que c’est la vérité, appuya-t-il en se tapotant la
tempe. J’ai des visions, Brynne. Le même genre de pouvoir que tes
déductions, tu sais, celles dont tu m’as parlé une fois.
Il me fit un clin d’œil.
— Oh, vraiment ?
Cette pointe d’ironie prouvait que ma mauvaise humeur s’étiolait,
l’idée du mariage frayait son chemin en moi.
— Oui, toi, moi et notre petite myrtille, nous serons toujours
heureux comme dans les contes.
Il me fallut le couper dans son rêve.
— Nous n’avons plus de myrtille, Ethan.
— Quoi ? fit-il mine d’être choqué. Qu’est-ce qui lui est arrivé, à la
myrtille ? J’espère que tu ne l’as pas mangée !
— Mais non, imbécile, m’amusai-je en lui donnant un petit coup de
coude dans les côtes. Notre myrtille est devenue une framboise.
— D’où tu tiens ça ? s’étonna Ethan, le sourcil relevé.
— Du site fructification.com. Je t’enverrai le lien. Tu as tout un topo
sur les fruits et légumes.
Il me prit le menton en riant.
— J’adore quand tu me charries. Surtout avec cette flamme dans le
regard. Quand je te vois heureuse, ça me suffit. Toi aussi, je te veux
heureuse avec moi, heureuse de notre vie ensemble.
— Tu me rends heureuse, Ethan. Excuse-moi pour mes sautes
d’humeur. Les hormones me terrassent, je pleure pour un rien, je suis
pénible… Le seul fait de m’excuser, là tout de suite, ça m’énerve.
Il secoua la tête.
— Arrête. Ne t’excuse pas, ma belle. Je veux seulement que tu
acceptes l’annonce officielle de nos fiançailles. J’ai écrit le faire-part
aujourd’hui. C’est prêt à être expédié.
Sa sincérité me donnait envie de faire une croix sur mes craintes au
sujet du mariage, du bébé, ou de mon agresseur anonyme. Ma seule
option : aller de l’avant.
— Bon, d’accord. Je suis prête.
— C’est vrai ? Comme ça, d’un coup ?
Il avait l’air surpris.
— Ben oui, je suis prête. Je sais que tu m’aimes. Tu prendras soin de
nous, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. J’ai enfin avoué au
docteur Roswell que j’avais besoin de toi. Je t’aime, Ethan. C’est parti
pour le mariage, ajoutai-je en posant une main sur sa joue.
Une décision qui me valut le plus beau et le plus rare sourire du
monde. J’adorais rendre Ethan heureux. Cela me comblait et j’en
ressentais une intime sensation de chaleur.
— D’abord, il faut en parler à nos parents et nos proches. Comment
veux-tu leur annoncer ? demanda-t-il à voix basse.
— Hum… Bonne question, marmonnai-je en déchiffrant l’heure
inscrite sur le réveil – une heure du matin. Et pourquoi pas maintenant ?
— Maintenant ? ! hésita-t-il avant de comprendre mon idée. Tu veux
l’annoncer à ton père en premier, c’est ça ? Pour lui, il est cinq heures du
matin. Tu penses qu’il décrochera ?
— Oui, c’est quasiment sûr. Habille-toi.
— Hein ?
Je me levai du lit et enfilai un legging de sport et un tee-shirt.
— Je vais l’appeler sur Skype pour lui annoncer la nouvelle.
Je souris, très contente de mon idée. Lorgnant sans gêne son torse nu
et musclé, je précisai un détail :
— Je vais brancher la webcam. Je doute qu’il apprécie d’apprendre
qu’il va devenir grand-père, en te voyant nu comme tu l’es maintenant.
Allez, habille-toi, s’il te plaît. Et tiens-toi prêt car, à mon avis, il aura
deux mots à te dire.
— Ma princesse, tu es si mignonne. C’est si bon de te voir. Que me
vaut le plaisir de cet appel ? Et, bon sang, que fais-tu encore debout à
cette heure-ci ?
Je lui souris mais j’avais l’estomac noué à la pensée de cette annonce.
Mon père serait forcément heureux pour moi. Il n’avait jamais porté
aucun jugement sur mon mode de vie, ce n’était pas aujourd’hui qu’il
allait commencer.
— Tu me manques tellement, papa. Je donnerais n’importe quoi pour
être maintenant à tes côtés, tu sais.
Mon charmeur de père avait les cheveux mouillés et une serviette de
bain autour du cou.
— Je viens de faire quarante longueurs et ça fait un bien fou. Mon
week-end commence bien et le temps s’annonce idéal pour la piscine.
J’aimerais que tu sois là pour en profiter avec moi.
— Moi aussi. J’espère que tu n’oublies pas de prendre tes
médicaments pour la tension.
— Bien sûr. Pour une vieille croûte, je suis en pleine forme.
— Arrête, tu as du chemin à faire avant d’en arriver là. Quand
j’imagine un vieillard, il n’a rien à voir avec toi. J’ai même reçu un
message de Jess sur Facebook me disant qu’elle te croisait parfois à la
salle de sport et que tu étais adorable. Je suis sûre que tu as un succès
d’enfer auprès des femmes, là-bas.
Chassant l’air d’une main, mon père éclata de rire. Je m’étais toujours
interrogée sur sa vie amoureuse. Il ne parlait jamais de femmes ou de
rendez-vous galants. Parfois, la solitude devait lui peser. Les êtres
humains ne sont pas faits pour vivre seuls. J’aurais aimé qu’il partage sa
vie avec quelqu’un qui le rende heureux.
— Jess est une charmante jeune femme. Nous parlons beaucoup de
toi, Brynne. Bon, tu ne m’as toujours pas répondu. Pourquoi es-tu encore
debout ?
— Eh bien, Ethan et moi avons une annonce importante à faire et je
tenais à te le dire le plus tôt possible.
— Bon… À voir ton sourire, j’en déduis que c’est une bonne
nouvelle ?
Il levait le menton fièrement. Je fus prise d’un doute. Heureusement,
Ethan vint s’asseoir à côté de moi et posa une main sur mon épaule, il se
pencha en avant pour apparaître dans le champ de la webcam.
— Bonjour, Ethan. Vous comptez faire de ma fille une femme digne
de ce nom ? C’est bien ça, la grande nouvelle ?
— Eh bien… heu… en réalité, nous avons plus d’une chose à vous
dire, Tom.
— C’est trop de suspens, je ne tiendrai pas le coup.
Mon père était visiblement ravi de voir Ethan se contorsionner sur
Skype. Son sourire était plus radieux que jamais. Mon Dieu, pourvu que
nos nouvelles le rendent heureux.
Je me lançai. Un grand plongeon à plat ventre jusqu’au plus profond
de la piscine métaphorique qu’était ma vie.
— Papa, tu vas être grand-père.
Les doigts d’Ethan serrèrent un peu plus fort mes épaules et je vis le
large sourire de mon père s’effacer pour laisser place à une expression de
total choc.
14
Je me garai dans le quartier de Hampstead, devant la maison de
brique de mon enfance.
— Voilà, c’est là qu’habite mon père.
— C’est charmant, Ethan. Une maison typique et élégante, pile
comme je l’imaginais. Ouaouh ! Le jardin est magnifique.
— Mon père adore s’en occuper.
— J’admire les gens qui ont la main verte. Moi aussi, j’aimerais avoir
mon propre jardin un jour, mais je n’y connais rien. Il me reste tellement
de choses à apprendre, soupira-t-elle avec mélancolie. Est-ce que tu te
sens bien quand tu reviens ici ? Est-ce que tu as toujours l’impression de
rentrer chez toi ?
Elle devait avoir le mal du pays.
— Ouais, en fait. J’ai toujours vécu ici jusqu’à l’achat de mon
appartement. Tu sais, je suis sûr que mon père serait ravi de t’apprendre
les secrets des plantes. Derrière la maison, il y a le jardin de ma mère.
J’ai hâte de te le montrer.
Mon regard effleura Brynne, ravissante, comme toujours, dans sa
robe à fleurs et ses bottes violettes. J’adorais la voir porter ces bottes.
Elle pouvait quitter tout le reste et ne garder que ça…
— Tu es nerveuse ?
Elle opina.
— Oui, très.
— Il n’y a pas de raison, mon cœur. Pour ma famille, tu es la plus
belle chose qui me soit arrivée. Ils t’adorent.
Profitant de l’intimité de la voiture, je goûtai à la douceur de ses
lèvres. Ensuite, j’en serais privé pendant quelques heures, et de son corps
que j’avais tant besoin de toucher tout le temps.
Parfois, j’aimerais ne pas être moi.
— Et ils ont bien raison, ajoutai-je.
— Oh allez, quand je repense à l’interrogatoire que t’a fait subir mon
père… et comment ta voix a déraillé ! gloussa Brynne. Tu as vu la tête
qu’il faisait ? Ah, un grand moment.
— Peut-être, oui, mais je ne me rappelle pas vraiment son
expression. Moi, tout ce dont je me souviens, c’est d’avoir été
reconnaissant qu’un océan nous sépare de ton père. Sinon, il aurait été
capable de me tordre la queue.
— Pauvre chou !
Elle se mit à rire si fort qu’elle s’agrippa à son ventre.
— Eh, doucement ! Bon, comment va notre petite framboise ce soir ?
Brynne me caressa la joue.
— Jusque-là, notre framboise se tient tranquille mais on ne sait
jamais quand elle va se manifester. Pour une raison ou l’autre, c’est la
nuit, le pire. Mais je prends doucement mes marques.
— Tu es si magnifique ce soir. Papa sera ravi de te voir.
J’embrassai la paume de sa main que je pressai ensuite sur son
ventre.
— Si tu continues, je vais me mettre à pleurer, murmura Brynne en
recouvrant ma main de la sienne.
— Ah, non, pas de larmes ! Je veux passer cette soirée dans la joie et
la bonne humeur. Repense au bonheur de ton père hier, quand il a appris
la nouvelle. Enfin, après qu’il a compris qu’il était bien trop loin pour
pouvoir me castrer !
Je lui fis un clin d’œil.
— Je t’aime, Blackstone. Tu me fais rire, et c’est une sacrée
prouesse ! Allons-y.
— Oui, patronne.
Je contournai la voiture, lui ouvris la portière et l’accompagnai
jusqu’aux marches qui menaient à la porte. On sonna. Un corps chaud
s’immisça entre mes chevilles. Le chat avait grossi depuis ma dernière
visite.
— Soot, mon vieux. Quoi de beau ?
Je le pris dans mes bras et le présentai à Brynne.
— Voici Soot. Il s’est autoproclamé maître de mon père. Il l’a adopté
en quelque sorte.
— Oooh, le joli chaton ! Quels beaux yeux verts !
Quand Brynne tendit la main vers la bête, celle-ci étira le cou pour
une caresse.
— Il n’est pas franchement sauvage, hein ?
— C’est le moins qu’on puisse dire.
La porte s’ouvrit. Marie, la tante de Brynne, se tenait dans l’entrée de
mon père, nous accueillant d’un grand sourire.
— Surprise ! fit-elle. Je parie que vous ne vous attendiez pas à me
voir ici, n’est-ce pas ?
J’eus un rire gêné tant je n’avais rien vu venir mais je réussis à me
reprendre.
— Marie, si cela ne s’appelle pas une merveilleuse surprise, alors je
ne sais pas ce que c’est ! Vous êtes venue aider mon père à préparer le
dîner ?
— Tout à fait. Entrez, je vous en prie.
On eut droit à des baisers mêlés d’accolades. J’échangeai un regard
avec Brynne. Elle était aussi ébahie que moi de trouver sa tante ici.
Un coup d’œil à mon père me suffit pour comprendre qu’il y avait
anguille sous roche. Il essuya ses mains sur un torchon avant de nous
saluer. Une étreinte généreuse et un baisemain pour ma Brynne, puis un
bref hochement de tête pour moi. Soot s’échappa de mes bras pour
disparaître.
— Avec Marie, nous avions déjà prévu de dîner ici ce soir avant
d’apprendre que vous comptiez passer.
Vraiment ? Nouvel échange silencieux avec Brynne. Elle avait autant
de mal que moi à se contenir. Mon père et Marie ? Joli. J’avais toujours
trouvé que Marie était sexy pour son âge.
Je pensai tout à coup que mon père était peut-être agacé qu’on
vienne troubler leur soirée en tête à tête. Eh bien merde, quoi.
— Tu aurais dû me le dire, lui fis-je remarquer. Nous aurions remis
ça à plus tard.
Toujours sur la réserve, mon père secoua la tête. Si je ne le
connaissais pas, j’aurais dit qu’il m’ignorait délibérément. Enfin, juste
moi en tout cas. Parce qu’avec Brynne, il n’était pas avare de sourires.
— Non, vraiment. Vous avez bien fait de venir ce soir, mon garçon.
C’est quoi ce bordel ? ! Il serait déjà au courant ? Si ma sœur ou Fred
avait vendu la mèche, l’un ou l’autre entendrait parler de moi. Je plissai
les yeux. Mon père resta de marbre.
Heureusement, Marie tomba du ciel pour briser la glace.
— Brynne, ma chérie, j’ai besoin de toi pour le dessert. Un diplomate
aux framboises. Tu verras, c’est divin.
Un sourire me chatouilla les lèvres quand j’entendis le mot
« framboise ». Brynne me fit un clin d’œil avant de suivre Marie en
cuisine.
— Pourquoi tu m’as regardé comme ça, papa ? On bouscule tes plans
pour la soirée, c’est ça ? Tu aurais pu nous le dire, on serait venus un
autre jour.
Dents serrées et sourcils dressés, mon père me fit comprendre qui
menait le jeu. Les parents détiennent ce drôle de pouvoir sur nous. Je
retombais à l’adolescence, les oreilles baissées après m’être fourré dans
un énième bordel.
— C’est vrai, vous bousculez mes plans, mais ce n’est pas le propos.
Je suis toujours ravi de t’accueillir, mon fils. Ce que je trouve incroyable,
c’est d’avoir eu à attendre un appel qui vienne de toi, Ethan.
Il me scrutait d’un regard perçant.
— Laisse tomber le langage codé, tu veux ? Je vois bien que tu
tournes autour du pot.
— Oui, un bien joli pot, répliqua-t-il sèchement.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là, papa ?
Ma voix chevrotait. Putain ! J’étais dans la merde maintenant. Mon
père était au courant ? Mais comment ?
— Tu as très bien compris, mon fils.
— Ah bon ? (Ouais, ma voix aiguë était digne d’un castrat.)
Comment est-ce possible ?
Finalement, ses traits s’adoucirent un peu.
— Il me semble, mon garçon, que beaucoup de choses sont possibles.
Imagine ma surprise quand j’appelle Hannah et que ma petite fille
décroche le téléphone pour m’annoncer fièrement que oncle Ethan et
tante Brynne ont un polichinelle dans le tiroir.
Et merde ! Je passai la main sur ma barbe.
— Alors ce petit monstre a vendu la mèche, hein ?
— Exactement, acquiesça papa sans quitter son masque sévère. Zara
avait tout une théorie sur la question.
Je levai les mains en signe de capitulation.
— Que veux-tu que je te dise, papa ? Ce n’était pas prévu, on était les
premiers surpris.
Les bras croisés, il n’avait pas l’air affecté plus que ça de me prendre
ainsi au dépourvu.
— Pour quand est prévu le mariage ?
Je baissai les yeux, honteux tout à coup de n’avoir aucune réponse
pour le moment.
— J’y travaille, marmonnai-je.
— Pitié, dis-moi que vous comptez vous marier très vite ! s’indigna
mon père en levant le ton. Tu ne vas pas faire comme ces stars qui
attendent la naissance du bébé pour convoler !
— Tu veux bien parler moins fort ? Brynne est… Elle a peur de
s’engager à cause de… son passé.
Son regard inquisiteur laissait voir clairement ce qu’il en pensait.
— Trop tard pour s’en soucier, mon fils. Vous êtes définitivement liés
l’un à l’autre. Avoir un enfant en dehors des liens du mariage sera encore
bien plus effrayant. Ça, je peux te l’assurer, pour toi comme pour Brynne.
Il secoua la tête.
— Oubliez le passé et réfléchissez plutôt à l’avenir.
Il ne me lâchait pas.
— Tu l’as demandée en mariage, au moins ? reprit-il. Je n’ai pas vu
de bague à son doigt.
— Je t’ai dit que j’y travaillais ! m’impatientai-je.
Le pire, c’est que c’est putain de vrai, papa !
— L’heure tourne, Ethan.
— Oh, vraiment ? Merci du conseil.
Mon sarcasme m’aurait valu une belle gifle quelques années en
arrière. Maintenant, je me ramassais juste un regard glacial. La pensée
me traversa qu’il avait peut-être déjà partagé la nouvelle.
— Marie est-elle aussi au courant ? demandai-je, hautain.
— Non, elle ne l’est pas.
Sur ce, il leva les yeux au ciel, plus hostile que jamais, puis rejoignit
Marie et Brynne en cuisine.
Je l’observai partir avec irritation et j’étais fermement décidé à
garder mes distances avec lui. Ce n’était pas le moment de provoquer
une dispute qui mettrait tout le monde mal à l’aise. Non, mieux valait
souffrir en silence et poser mes fesses sur le canapé, rongé par l’envie
d’une clope – voire d’un paquet entier.
Nos parents réagissaient tous différemment à la nouvelle. Une fois
remis du choc, Tom Bennett s’était montré heureux pour nous. Enfin, je
crois. Il ne réclama pas de date de mariage et se contenta de se réjouir
de notre bonheur, l’essentiel pour lui étant de s’assurer que je prendrais
soin de sa fille et de notre enfant. Il avait même proposé de venir nous
voir vers la fin de l’automne ce qui enchanta sa fille.
Sa mère se fichait pas mal des noces, elle aussi. Mais bon, en même
temps, Mme Exley était un cas particulier. Elle ne m’aimait pas, et je suis
certain qu’elle ne se réjouissait pas non plus de devenir grand-mère. Trop
con pour elle, alors. Un long et froid silence avait accueilli la nouvelle au
bout du fil, quand nous l’avions appelée. Brynne avait refusé de la
contacter par Skype comme on l’avait fait pour son père, et je
comprenais à présent pourquoi. Elle avait dû avoir un regard terrible en
entendant la nouvelle et ma chérie n’avait certainement pas besoin de
voir ça. Après avoir raccroché, j’avais mis un temps fou à consoler
Brynne. Ouais, mon point de vue était désormais clair sur sa mère : ce
n’était qu’une vieille peau gorgée de préjugés plus inquiète pour sa
position sociale que pour sa propre fille. Avec un peu de chance, nous
n’aurions que peu de contacts avec elle.
Alors, ouais, c’est pourquoi l’hostilité que mon père avait manifestée
en apprenant que la date du mariage n’était pas encore fixée me prenait
de court. D’autant que tout vient à point à qui sait attendre.
Soot sauta sur mes genoux et se mit à l’aise. Il me regardait de ses
grands yeux verts comme je caressais son pelage lisse et brillant. Je me
demandais comment cette soirée qui avait bien commencé virait
maintenant au cauchemar. Quel imbécile !
— J’ai un plan, soufflai-je au félin. Mais pour l’instant, personne n’est
au courant.
D’un air approbateur, Soot cligna ses yeux vert clair puis se mit à
ronronner.
Ethan tira ma chaise et m’aida à me lever.
— J’aimerais montrer le jardin à Brynne, annonça-t-il.
— Attends, on doit d’abord aider à débarrasser.
— Non, je vous en prie, ma chère. Suivez Ethan, il vous fera
découvrir le charmant jardin de sa mère. Il faut que vous voyiez cela.
Le ton de Jonathan ne laissait aucune place à la discussion. Je
n’essayai même pas.
Je regardai Ethan et pris la main qu’il me tendait.
— Bon, comme vous voudrez. Le saumon à la sauce béarnaise était
délicieux. Je suis impressionnée par vos talents culinaires, Jonathan.
L’excellente cuisine de Marie n’est un secret pour personne, mais venant
de vous, c’est une surprise.
Marie sourit à mon clin d’œil et Jonathan haussa les épaules.
— Il m’a fallu apprendre, je n’avais pas le choix.
Je regrettai brusquement d’avoir rappelé à tout le monde la mort de
sa femme. Un petit garçon, Ethan, avait perdu sa maman, mais Jonathan,
lui, avait perdu sa femme et son âme sœur. Quelle tristesse. Avec les
années, Jonathan avait appris à balayer les silences gênés comme celui-
ci. Et avec élégance.
— Cela dit, Marie et moi avons travaillé en équipe ce soir. Je me suis
occupé du poisson et du riz pendant qu’elle dressait la salade et préparait
le dessert.
Jonathan lança un fringant clin d’œil à ma tante tout sourire. Je me
demandais s’ils… sortaient ensemble, c’était bizarre de les imaginer
amoureux, et en même temps, j’en serais heureuse si c’était le cas. Bon,
je pouvais me faire des idées. En tout cas, ils étaient craquants à voir
tous les deux. Je me demandai maintenant ce qu’Ethan pensait de voir
son père avec une femme.
Une main au creux de mes reins, Ethan me guida vers le jardin. Soot
bondit devant nous et s’élança sur le socle en brique d’une urne immense
disposée à côté d’un banc entouré de longues tiges de lavande pâle et de
pieds-d’alouette d’un violet profond.
— C’est tellement joli, un vrai jardin à l’anglaise, comme sur les
cartes postales.
Je haussai les épaules et trouvai Ethan extrêmement tendu pour un
simple tour de jardin. Il avait l’air déterminé, les dents serrées.
— C’est difficile pour toi de voir ton père avec Marie ? me risquai-je.
Il secoua la tête.
— Pas du tout. Marie est canon, dit-il avec un petit sourire. Au
contraire, je conseillerais plutôt à mon père de foncer.
— Ah, tu me rassures. Cela m’inquiétait un peu. Pendant le repas, je
t’ai trouvé soucieux.
Ethan s’assit avec moi sur le banc et m’enveloppa de ses bras,
enfonçant sa tête dans mon cou
— Et là ? J’ai l’air soucieux ? murmura-t-il dans mes cheveux.
— Beaucoup moins, dus-je admettre en massant le bas de sa nuque.
Mais je sens que tes muscles sont tendus, là. Quand allons-nous leur
annoncer la nouvelle ? Je pensais qu’on le ferait pendant le repas.
— Oui, on leur dira en rentrant. Mais d’abord, j’ai besoin d’être un
moment seul avec toi.
— Alors je prendrai ce moment, seule avec toi.
Je souris à son beau visage qui me scrutait avec une telle intensité.
Les lumières du jardin se reflétaient comme autant d’étincelles dans son
regard bleu. Il se pencha pour m’envoûter de ses baisers. Mon estomac se
noua, comme ce fameux soir du mois de mai à la galerie Andersen,
quand nos regards se sont croisés pour la toute première fois.
Nous nous sommes embrassés un long moment dans le jardin du père
d’Ethan. J’y aurais volontiers passé la nuit entière. Il avait une façon de
faire danser nos langues qui me donnait l’impression d’être unique à ses
yeux. Aucun homme ne m’avait donné la sensation d’être aimée aussi
fort.
Lorsqu’il recula enfin, il garda mon visage entre ses mains. Son pouce
effleura mes lèvres en une longue caresse qui s’éternisa sur ma lèvre
inférieure et semblait inscrire un message. « Tu es à moi », ces quelques
mots me chaviraient. À peine un frôlement d’Ethan et je décollais. Même
si je commençais à m’y habituer, chaque fois qu’il exerçait ce pouvoir sur
moi, je l’aimais encore plus fort, si cela était encore possible
— J’ai trouvé quelque chose pour toi quand on était à Hallborough.
C’était chez un antiquaire au cœur du village. En le voyant, j’ai su qu’il
était pour toi. J’ai attendu que ce soit le bon moment pour te l’offrir.
Il sortit un petit paquet rectangulaire de la poche de sa veste et le
posa sur mes genoux.
— Oh… un cadeau ?
Je pris le paquet et le déballai de son papier de soie bleue. C’était un
livre. Un livre très ancien et très particulier. Quand je compris ce que
c’était, mon cœur se mit à battre la chamade.
— Lamia, Isabella, la Veille de Sainte-Agnès et autres poèmes de John
Keats, lus-je en manquant de m’étouffer de surprise.
— Ça te plaît ?
Le voyant hésitant, je compris que ce cadeau avait dû le faire
tergiverser un moment, allais-je ou non l’apprécier ? C’était l’une des
premières éditions de Keats, donc l’une des plus rares. Elle avait dû
coûter une fortune. Elle était reliée de cuir vert et portait encore le
lettrage doré de l’époque sur la tranche. Pour moi, c’était une œuvre
d’art.
— Oh, mon Dieu ! Bien sûr, je l’adore ! C’est un cadeau
extraordinaire, magnifique. Je l’adorerai toujours.
J’ouvris délicatement la couverture et tendis l’ouvrage sous l’éclairage
du jardin.
— Il y a quelque chose écrit. « À ma chère Marianne, pour toujours,
ton Darius adoré. Juin 1837. »
Portant une main à mon cou, je levai les yeux vers Ethan.
— C’est un cadeau d’amoureux. Darius aimait Marianne et lui a offert
ce livre.
— Comme je t’aime, dit-il avec douceur.
— Oh, Ethan. Arrête, tu vas encore me faire pleurer.
— Si ce sont des larmes de bonheur, au contraire, laisse-les couler
librement, ma chérie, murmura-t-il en posant son front contre le mien.
Et j’adore la saveur de tes larmes.
Comme il s’écartait, j’effleurai sa joue du bout des doigts.
— Je t’aime moi aussi. Mais tu m’offres des cadeaux beaucoup trop
onéreux.
— Certainement pas, mon cœur, tu sais que je décrocherais la lune,
pour toi. Tu ne m’as jamais rien demandé, Brynne, tu t’offres à moi sans
réserve, corps et âme. Tu me coupes le souffle, je te jure, oui, tu es une
source continuelle d’émerveillement, affirma-t-il en hochant la tête. Et je
ne mens pas.
— À mon tour de me demander si tu existes vraiment.
Son regard étudiait chaque trait de mon visage, il fit un signe de la
tête.
— J’ai commencé à exister le jour de notre rencontre.
Mon cœur fonçait à cent à l’heure quand Ethan se leva du banc pour
poser un genou sur les pavés. Il prit mes mains dans les siennes.
— Je sais que je suis parfois un peu rustre, je sais aussi que je me suis
imposé dans ta vie sans vraiment te demander ton avis, mais sache que je
t’aime de tout mon cœur. N’en doute jamais. Tu es ma compagne et je
veux partager le restant de mes jours avec toi. C’était déjà vrai avant la
venue de cet enfant. Il ne fait que confirmer une chose : entre nous, c’est
pour de bon. On est faits l’un pour l’autre, ma belle, j’en suis convaincu.
J’étais sans voix mais parfaitement d’accord avec lui. Nous étions faits
l’un pour l’autre.
Je me contentai de me noyer dans ses yeux extraordinaires, tombant
encore un peu plus amoureuse de cet être, Ethan Blackstone. Un homme
exceptionnel. Le mien.
Parfois, on emprunte des chemins de vie sans trop savoir ce qui nous
attend au bout. Personne ne peut prédire l’avenir. Cependant, au premier
regard, j’avais su qu’Ethan n’était pas comme les autres. La première fois
que j’étais allée chez lui, j’avais compris que cette décision changerait ma
vie. Et je ne m’étais pas trompée. Ethan rassemblait toutes les qualités
dont je pouvais rêver, et bien plus encore. Bon, c’est vrai, il était arrivé
un peu tôt dans ma vie, mais il faut savoir saisir sa chance lorsqu’elle se
présente.
Ethan était le seul et l’unique. Je pressai ses mains entre les miennes.
C’était la seule réponse dont j’étais capable. Mon cœur s’emballait trop
fort pour que j’articule un mot. Si Ethan ne m’avait pas tenu la main, je
crois que je me serais envolée.
— Brynne Elizabeth Bennett, veux-tu bien faire de moi l’homme le
plus heureux du monde en acceptant de m’épouser ? Sois ma femme et la
mère de nos enfants.
Il inclina la tête et murmura :
— Fais de moi un homme vivant. Tu es la seule à détenir ce pouvoir,
ma chérie. Toi seule…
— Oui, m’empressai-je de répondre.
Je ne sais pas comment j’avais pu retrouver ma voix pour prononcer
ce mot unique. Je me suis entendu le dire mais ce qui me captivait
vraiment, c’était lui, à genoux devant moi, prêt à m’offrir tout son
amour. Il y a tant de choses que j’aurais pu lui dire, mais non. Je me
contentais de vivre cet instant que je n’oublierais jamais, celui où Ethan
me demandait de faire de lui un homme vivant.
J’ai tout de suite compris ce qu’il voulait dire. Je partageais ce
sentiment puisque Ethan m’avait tirée des ténèbres pour me ramener à la
lumière. Ethan m’avait rendue à la vie.
Quelque chose de lourd et froid glissa autour de mon doigt. Quand je
baissai les yeux, je découvris la plus belle des bagues épousant la base de
mon annulaire gauche. L’anneau en platine était surmonté d’une
améthyste hexagonale violet foncé ornée de diamants. Aussi imposante
qu’ancienne, elle scintillait de mille feux. Je levai la main vers la
lumière. C’était magnifique, sublime et bien trop extravagant pour moi,
mais je l’aimais parce qu’était Ethan l’avait choisie. Ma main se mit à
trembler. J’étais incapable de retenir mes larmes. Heureusement qu’il
aimait me voir pleurer de bonheur, parce qu’il n’était pas au bout de ses
peines.
— Je… je veux t’épouser. Ethan, je veux être ta femme. Je t’aime
tellement fort.
Mes sanglots hachaient mes paroles. J’étais submergée par l’émotion,
et mes hormones n’arrangeaient rien à l’affaire.
Ethan me prit la main et y déposa un baiser. Son bouc rugueux et ses
lèvres chaudes effleurant ma peau en ce geste devenu si familier
m’apaisèrent d’une façon indescriptible. Maintenant, comme toujours, il
savait me faire sentir à quel point il me chérissait. Désormais, je lui
appartenais. Une réflexion que j’accueillis à bras ouverts. Il m’avait fallu
du temps pour en arriver là, mais j’acceptais enfin l’amour d’Ethan pour
m’offrir à lui en retour.
Je n’avais jamais imaginé qu’un tel bonheur était possible.
Des moustaches me chatouillaient la joue. Une langue chaude
explorait mon mamelon qui ne mit pas longtemps à se durcir. Je me
soulevai vers sa bouche et gémis de volupté, lesquelles réactions
stimulèrent mon assaillant clairement éveillé et déterminé à me faire
jouir avant le petit déjeuner. Le meilleur réveil au monde.
En ouvrant les yeux, je lui ai donné le feu vert en silence. Vas-y,
continue sur ta lancée. C’étaient mes réveils préférés : le corps d’Ethan
pressé contre le mien, ses hanches calées entre mes cuisses, ses mains
enserrant les miennes dans le matelas. Une flamme dansait dans ses yeux
quand il enfonça son sexe jusqu’à la garde. Poussant un cri de plaisir, je
me cambrai sur le lit et le laissai me pénétrer la bouche de sa langue
gourmande.
J’aimais le sentir maître de mon corps. C’était grisant.
Il me prit doucement, régulièrement, se frottant à mon entrecuisse à
chaque passage. Comme notre plaisir commun dépendait de la crispation
de mes muscles, je ne m’en privais pas. Ces derniers temps, j’étais plus
avide de plaisir que jamais.
— Pas encore, ma jolie. Cette fois, tu vas devoir attendre un peu,
grogna-t-il. Je vais jouir avec toi et je te préviendrai au moment voulu.
D’un mouvement brusque, il nous retourna et je me retrouvai au-
dessus de lui, mais ça ne lui convenait pas. Ethan s’assit et m’attira sur
lui pour me guider sur son membre dressé qu’il enfouissait profondément
en moi, nos visages proches l’un de l’autre. Il pouvait lire l’effusion de
sentiments dans mon regard : mon amour pour lui, mon désir, mon
besoin de lui.
— Oooooh, mon Dieu, frissonnai-je.
J’aurais voulu freiner la tornade qui menaçait mes sens, mais c’était
peine perdue puisque Ethan maîtrisait la chose à sa guise. Au lit comme
ailleurs, il était la force dominante et contrôlait mes orgasmes. Parfois, il
me faisait attendre. Aujourd’hui, par exemple. Mais je n’avais pas
d’inquiétudes. L’attente ne faisait que décupler l’extase.
— C’est un paradis que je fourre avec ma queue, murmura-t-il avant
de s’emparer de ma bouche pour m’obliger à me taire. Tu es tellement
mouillée… et ta petite chatte qui me presse si fort. J’adore ta chatte, ma
belle.
Je raffolais de ses paroles crues, elles faisaient partie du rituel. Rien
ne pouvait m’exciter davantage que ce qui sortait de sa bouche. Enfin, si,
il y avait aussi ce qu’il faisait de cette bouche… Et de sa queue. Ethan
pouvait dire « chatte » sans passer pour un charretier. Les Britanniques
n’avaient pas les mêmes codes que nous, aux États-Unis. Ce petit côté
anglais guindé teinté de lubricité, j’adorais ça.
Je le pris jusqu’à la butée et me laissai envoûter par le ballet de nos
langues, plus intense à chaque pénétration. Ethan contrôlait tout : il me
soulevait, me rabaissait sur son sexe, puis répétait le schéma
inlassablement. Je le sentais grossir contre mes parois sensibles et me
languissais de toucher au point culminant.
— Je t’en prie…, le suppliai-je dans un soupir qu’il s’empressa
d’absorber avec un baiser.
— Ma princesse veut jouir ?
— Oui, je n’en peux plus !
Ses mains quittèrent mes fesses pour se poser sur mes seins dont il
pinça les tétons.
— Quand tu toucheras au but, je veux t’entendre hurler mon nom.
La douleur que je ressentis libéra la vague puissante que je réprimais.
— Ethan, Ethan, Ethan ! m’écriai-je en m’écroulant sur lui.
La pièce tournait autour de moi. J’étais partie loin lorsqu’il jouit à
son tour en poussant des grognements rauques ponctués de giclées
chaudes à l’intérieur de moi. Voilà comment nous avions conçu notre
enfant. Il avait suffi de cette connexion entre nos corps pris d’une telle
frénésie passionnelle que plus rien n’existait autour de nous.
Ethan me retenait toujours par les hanches, poursuivant
langoureusement la cadence jusqu’à profiter des derniers instants
d’érotisme. Je me mis à ronronner contre son torse. Je n’avais plus envie
de bouger. Plus jamais.
— Eh bien, belle journée, madame Blackstone, dit-il avec un petit
rire.
— Mmmh… oui, elle commence sur les chapeaux de roues, mais je
ne suis pas encore madame Blackstone, soupirai-je avec paresse en
ajustant ma posture autour de son sexe encore à demi rigide.
Ethan poussa un gémissement.
— Eh, tout doux ! Attends que je fasse de toi une femme mariée
avant de m’épuiser.
Je gloussai.
— N’inverse pas les rôles. C’est toi qui ne t’arrêtes jamais. Dieu, tu
me fais des trucs fous, toi.
Je frottai le bout de mon nez à sa figure, savourant ces quelques
instants où il était tout à moi avant de partir au travail.
L’approche des Jeux olympiques le crispait. C’était à moi de trouver
un moyen de le détendre. En commençant la journée par une séance
torride, par exemple. En plus, j’en profitais autant que lui.
— J’adore te faire des trucs fous. Je t’aime, ajouta-t-il avec un tendre
baiser. Habitue-toi à t’entendre appeler madame Blackstone, parce que
ce sera bientôt ton nom.
— D’acc. Je pense que je vais m’y faire.
Je mis à plat ma main gauche et admirai ma bague, la pierre violet
foncé semblait presque noire dans la lumière morne du matin.
— Moi aussi je t’aime.
En la regardant, j’avais encore du mal à y croire. Ethan et moi étions
fiancés, et on allait se marier pour de bon. En plus, nous serions bientôt
parents. Je me répétais encore et encore que tout cela n’était pas qu’un
rêve.
— Elle te plaît vraiment, la bague ? demanda Ethan à voix basse en
me caressant la joue. Comme tu aimes les objets anciens, je me suis dit
que tu préférerais celle-ci à une bague moderne. Mais si tu veux la
changer, on peut. Je sais bien que ce n’est pas la classique bague de
fiançailles, et je souhaite vraiment qu’elle te plaise.
D’un geste brusque, je protégeai ma main gauche avec la droite.
— J’adore ma bague et je t’interdis de la reprendre ! Tu as vu, à une
certaine lumière, elle paraît presque noire. Une pierre noire… « black
stone ».
J’avais enfin compris ! Je lui décochai un grand sourire qu’il me
rendit aussitôt.
— Alors on la garde ?
— On la garde, monsieur Blackstone. Vous savez choisir vos cadeaux
avec goût. Ils sont bien trop somptueux pour moi, mais je les aime quand
même. Je suis affreusement gâtée.
D’un mouvement de ses hanches, il me rappela que nos corps étaient
toujours imbriqués.
— C’est ma priorité, ma belle. Et encore, ce n’est que le début.
Attends voir un peu.
Il m’adressa un clin d’œil.
— Moi, je ne t’ai encore offert aucun cadeau, marmonnai-je en
tripotant le drap froissé sous mes genoux.
— Regarde-moi, ordonna-t-il, soudain très sérieux.
Je levai les yeux pour rencontrer les siens, bleus et ardents.
— C’est faux, Brynne. Tu m’as offert ça.
Il prit ma main et la posa sur son cœur.
— Et ça.
Il plaça sa main sur mon cœur.
— Et encore ça.
Il glissa nos mains sur mon ventre, où il les maintint.
— Il n’y a pas de plus beau cadeau au monde, Brynne.
15
Je savais que cette expédition shopping serait de la folie.
— Comment ça, tu refuses de porter ces chaussures ?
Benny m’agitait sous le nez une paire d’escarpins Louboutin ornés de
cristaux et dont les talons frisaient la quinzaine de centimètres.
— Elles sont canon, je te dis ! Passe-les, tu verras. Elles te feront des
jambes de rêve.
Je levai les yeux au ciel.
— Et pour quoi faire ?
— Hum, disons… pour être sexy ?
Cet imbécile me rendait chèvre.
— Non, mon chéri. Ce jour-là, le but est de me marier, pas de passer
pour l’égérie d’un service d’escort girls. Et puis, je suis enceinte, tu te
souviens ?
Pointant mon doigt vers mon ventre, j’illustrai mon propos.
— Ouais, intervint Gaby à ma gauche d’un ton sarcastique. Je n’arrive
toujours pas à croire que tu me l’aies caché pendant presque deux
semaines !
— Désolée, ce n’était pas voulu de ma part, et ne t’ai-je pas dit que le
choc a été terrible autant physiquement que mentalement ? ripostai-je du
tac au tac. Je commence à peine, je dis bien à peine, à m’en remettre.
Je fronçais les sourcils.
Gaby secoua la tête.
— J’imagine.
Elle passait en revue les robes sur un portant dans l’espoir que l’une
d’elles soit à la hauteur de son rôle de témoin.
— Sept semaines, Brynne. Nous n’avons que sept semaines pour
organiser ce mariage. C’est de la folie.
— Je sais. J’aurais aimé avoir plus de temps, mais Ethan tient à le
faire le plus tôt possible. Nous aurons une marge de deux semaines
complètes pour tout finaliser après les JO. Il pense qu’un mariage
médiatisé doublé de l’annonce que nous attendons un enfant découragera
toute personne qui voudrait s’en prendre à moi. J’espère vraiment qu’il a
raison, ajoutai-je à voix basse.
D’y penser, j’avais un nœud à l’estomac, mais je m’efforçai de
repousser cette crainte. Bref, je n’avais plus le temps de m’inquiéter
d’une telle menace. J’avais désormais un bébé à protéger. D’ailleurs, il
était surprenant de constater la facilité avec laquelle j’avais aussi accepté
ce nouveau rôle. Comme quoi la nature biologique est bien là qu’on le
veuille ou non. L’instinct maternel se réveillait. J’étais prête à tout pour
l’enfant qui grandissait dans mon ventre. Je pris une profonde inspiration
et me rappelai que je ne risquais rien puisque Ethan avait tout arrangé
pour assurer ma sécurité. Non, je ne risquais plus rien depuis ce terrifiant
message reçu sur mon ancien portable qui m’avait fichu une trouille
bleue, sans compter que deux de mes assaillants présents sur la vidéo
étaient probablement morts à l’heure qu’il était. Je lançai un regard vers
Len qui montait la garde pour moi. Ce magasin de robes de mariée ne le
troublait pas outre mesure. Ces derniers temps, c’était lui qui me suivait
partout puisque Neil et Ethan étaient occupés par les JO. Je souris à mon
protecteur et perçus une brève douceur dans ses traits avant qu’il ne
reprenne son air de chien de garde. Heureusement qu’il était là.
Gaby dut sentir mon inquiétude, elle m’entoura de son bras.
— Tu as traversé tellement d’épreuves que je m’étonne de ne pas te
voir enfermée à l’asile. Comment ça se fait ? Bon, quelle couleur ?
enchaîna-t-elle. Nous, tes demoiselles d’honneur, tu nous vois plutôt en
mauve pâle ou lavande ?
— Alors ça, je n’en sais rien du tout. Je veux parler de l’asile, bien
sûr. Pour ta deuxième question, en revanche, j’ai une réponse : mauve. À
condition que tu trouves une robe à ton goût, dans ces tons. L’essentiel,
c’est que toi et Elaina vous plaisiez dans ce que vous choisirez. Vous
n’êtes pas obligées de porter la même robe, ni la même couleur ou le
même tissu. Portez ce que vous aimez. Vous serez belles quoi qu’il en
soit.
— Bon, assez bavassé, les filles. On doit trouver la tenue de la mariée
et le temps presse, annonça Ben en regardant sa montre d’un geste
théâtral. Tu peux me dire quel genre de robe tu cherches ? Si tu me le
dis, je te trouve la perle rare en un claquement de doigts.
Le geste suivit aussitôt la parole. Gaby roula des yeux.
— Quel culot, Ben ! Tu es un mec. Comment peux-tu prétendre
localiser la robe de mariée parfaite pour Brynne parmi les millions de
boutiques à Londres ?
Ben observait Gaby en gloussant.
— Je te rappelle que je suis gay, c’est pas suffisant comme argument,
femme ? Est-ce que tu peux me donner un seul exemple d’un jour où je
me serais trompé ?
Sur ce, il étudia Gaby de la tête aux pieds d’un œil appuyé. C’était
bien connu, Gaby prenait son avis très à cœur et se retrouvait avec une
garde-robe presque intégralement sélectionnée par Benny. En termes de
mode et de design, il connaissait son affaire. Dieu que je les adorais, ces
deux-là.
— Ton idée de tout à l’heure me plaisait bien, Benny. Une robe
simple, un brin vintage. Pourquoi pas de la dentelle ? Et je tiens à avoir
des manches. Courtes ou longues, peu importe, mais les bretelles sont
proscrites.
Je désignai mon ventre et ajoutai :
— Pourquoi pas une taille haute au cas où je menace d’imploser ?
Avec une petite touche de violet, peut-être ?
Ben ouvrit grands les yeux.
— Mais, ma chérie, tu n’as pas l’air du tout d’une grosse vache.
Il allongea le cou bizarrement.
— Auras-tu un petit ventre le 24 août ?
— Je n’en sais rien et, s’il te plaît, épargne-moi. Tous les invités
savent que je suis enceinte, ce n’est pas comme si je voulais le cacher.
Maman m’a déjà servi tout un discours : d’après elle, il faut masquer mon
ventre pour préserver ma dignité. Ah, je déteste toutes les histoires
qu’elle fait. Ne peut-elle pas tout simplement être heureuse pour moi ?
Elle va être grand-mère, après tout, merde !
Gaby posa une main sur mon épaule.
— Petit ventre ou non, tu seras sublime et ta mère devra s’y faire.
Ton mariage sera si spectaculaire et sa fille si belle qu’elle ne pourra que
savourer l’instant comme tout le monde.
Ils étaient tous les deux adorables, mais je ne me faisais pas
d’illusions concernant ma mère. Elle ne voulait pas entendre parler
d’Ethan. Elle avait d’ailleurs eu le culot de me dire que je gâchais ma vie
pour lui et notre enfant, et se demandait à quoi avaient servi ces quatre
dernières années si c’était pour retomber enceinte. Cela me faisait mal.
Voilà la vision qu’elle avait de moi. La première fois, ce n’était pas ma
faute. Et cette fois-ci… eh bien, je n’avais pas prévu de tomber enceinte.
C’est vrai, Ethan et moi avions été irresponsables sur ce coup-là, mais je
ne regrettais rien. Je n’avais rien à regretter. Je touchai mon ventre et le
caressai doucement. Ma mère pouvait bien dire ce qu’elle voulait, cet
enfant avait été conçu avec amour. Je manquais de confiance en moi,
mais pas en cet amour. J’aimais Ethan et il m’aimait. Il n’y avait pas
d’autre choix possible, que ma mère veuille le comprendre ou non. Il n’y
avait aucun autre choix pour moi sur cette terre.
— Merci, les copains. Sans vous, je ne sais pas comment je ferais
pour gérer tout ça en si peu de temps, soupirai-je. Même Elaina et
Hannah sont sur le pied de guerre. J’espère que tout se passera bien.
— Avec nous aux manettes, comment veux-tu qu’il en soit
autrement ? pouffa Ben. Il faudrait que tu me menaces de mort pour que
j’arrête de t’aider dans l’organisation de ces noces. Le rêve : un mariage
chic dans un manoir de campagne dont la liste d’invités fait frémir les
paparazzi. On aura peut-être même Sa Majesté !
— Ouais, bon, espérons qu’elle décline l’invitation. Elaina m’a sauvé
la mise en me recommandant cette organisatrice de mariages, Victoria
quelque chose. Elle m’a promis de prendre en charge tout ce qui
toucherait aux reines et autres princes. Sans elle, je serais perdue.
J’ignore tout du protocole royal.
J’agitai les mains en direction de Ben et Gaby, j’eus du mal à déglutir
tout à coup.
— Je crois que je vais être malade.
— Non, les nausées sont proscrites, ma chérie, déclara Ben,
intransigeant, posant son bras autour de mes épaules. Allons reprendre
des forces autour d’une bonne assiette. Ensuite, on continuera notre
chasse à la robe parfaite pour tes noces de star qui, rappelons-le, auront
lieu dans sept petites semaines.
Les yeux levés vers le ciel, Ben fit le signe de croix et ajouta :
— On peut le faire.
Pendant le repas, je n’ai pas résisté à l’envie d’envoyer un message à
Ethan. Il aimait bien notre badinage via sms et lorsqu’il n’était pas en
réunion, il me répondait tout de suite. Et même parfois en réunion. De
coquins textos aussi. Le sourire aux lèvres, j’écrivis :
Si ça continue comme ça, je vais marcher nue jusqu’à l’autel.
Pas de robe en vue. Tu djeunes ? Je t’♥.
Mon téléphone vibra peu de temps après.
Non, chérie, t’as tt faux. Nue ok, pour la nuit de noces
SEULEMENT ! Mariage = robe. Bisous
Mon rire sonore attira l’attention de mes amis malgré moi. J’essayai
de détourner l’attention en me jetant sur ma salade. Trop tard, j’avais
piqué leur curiosité.
— Tu envoies encore des sextos ? s’enquit Ben, un sourire narquois
aux lèvres.
— Désolée, c’est venu comme ça. La faute aux hormones ? soupirai-je
nonchalamment en haussant les épaules.
J’avais bien le droit de me servir de ce prétexte au moins une fois,
non ?
— Pigé, ma chérie, répliqua Ben tout sourire, les antennes déployées.
Armé de son charme redoutable, il ferait quitter sa culotte à une
grenouille de bénitier s’il le voulait. Sa perspicacité faisait parfois peur à
voir.
— Ces deux-là, je te jure. Il leur suffit d’échanger un regard pour
enflammer toutes les personnes qui les entourent, ricana Gaby avant de
boire une lampée de vin.
Je fis la moue à l’idée de ne pouvoir trinquer avec elle. J’avais toutes
les raisons d’être jalouse.
— N’en rajoute pas, Gaby. Tu me provoques déjà suffisamment avec
ton verre de vin. Je n’y peux rien si Ethan a un ascendant incendiaire sur
moi.
Avec un rire, Gaby remplit son verre de chardonnay.
— Pas étonnant qu’il t’ait mise en cloque. Les premiers jours, je parie
que vous aviez à peine le temps de manger ou de boire. Vous étiez trop
occupés à vous sauter dessus comme des lapins.
Je lui offris mon plus beau regard noir. Ce qui dura dix secondes
maxi avant que je me mette à glousser telle une gamine.
— Le pire, c’est que tu as raison !
Nous faisions les idiots quand mon téléphone sonna. Ma mère ?
Bizarre, elle n’appelait jamais avant midi.
— Merde ! C’est ma mère ! Je parie que ses oreilles ont sifflé.
Je laissai le répondeur se charger de l’appel.
— Tu as assigné la musique de Psychose, le film d’Hitchcok, à ta
mère ? ! s’indigna Gaby, sa frite en suspens devant sa bouche.
Je haussai les épaules.
— Non, c’est Ethan qui l’a choisie.
Un silence gêné.
— Il adore les gadgets, ça l’amuse.
Le silence pesait.
— Après tout, si ça correspond à ma mère…
L’humour était ma dernière arme.
Benny vola à ma rescousse avec un rire contagieux. Quitte à souffrir
de l’animosité de ma mère, autant s’en amuser. Ben avait survécu à une
rencontre avec elle, il pouvait partager cette expérience. Elle le tolérait
sans plus, en revanche, elle adorait Gabrielle, c’est pourquoi cette
dernière devait me trouver un brin sévère. Pourtant, je ne faisais que
dire la vérité. Ben pouvait en témoigner.
Une minute plus tard, mon répondeur me signala un message, ce qui
n’avait rien de surprenant vu que ma mère me laissait quantité de
messages vocaux. Elle savait que je filtrais ses appels, ce qui attisait
encore la fureur que je lui inspirais. Tout à coup, je me sentis épuisée. Si
seulement nous pouvions enterrer la hache de guerre. Moi, je voulais
juste être en paix. Si ma relation avec ma fille, ou même mon fils, devait
être aussi conflictuelle, je ne le supporterais pas.
Je sirotai ma limonade en ruminant des pensées lugubres, ravie que
Gaby et Ben soient absorbés par leur conversation sur les différents styles
de voile puis par un débat capital : la mariée en cloque devait-elle porter
du blanc ou du beige ? Jusqu’au moment où je commençai à culpabiliser.
Cela en disait long sur comment j’étais capable de gérer une telle
situation. Et si un jour, ma fille refusait de me parler ? Si elle ne
supportait plus ma présence et me considérait comme une garce
hypocrite ?
Je serais dévastée.
Je sortis mon téléphone et écoutai le message.
« Brynne, il faut que je te parle. C’est… c’est très urgent. Je vais
essayer de joindre Ethan. »
Je fus instantanément baignée d’une sueur froide. Si ma mère était
prête à appeler Ethan, alors c’était vraiment grave. Non ! Pas papa ! Pitié,
faites que ce ne soit pas papa. Non, c’était impossible. J’étais tétanisée. Ma
mère avait une drôle de voix. On aurait dit qu’elle pleurait. Sauf qu’elle
ne pleurait jamais.
D’une main tremblante, je composai son numéro, puis remarquai un
message laissé par Ethan. Je l’ignorai. Le portable de Ben s’illumina
comme un sapin de Noël.
— Que se passe-t-il, Brynne ? s’inquiéta Gaby en me touchant le bras.
— Je ne sais pas. D’après ma mère… c’est urgent. Elle pleurait.
Les murs se resserraient autour de moi, mon cœur battait si fort que
j’en tremblais de tout mon corps. Ben répondit au téléphone. Il croisa
brusquement mon regard en disant :
— Oui, elle est là. Elle est en train d’appeler sa mère.
Ben parlait à Ethan. Je savais que c’était une mauvaise nouvelle.
J’étais prise de vertige quand on décrocha. Le temps filait sans que je
puisse rien y faire. Stop ! Arrêtez tout, je vous en prie… Je ne veux rien
entendre.
— Brynne ? Ma puce, c’est maman. Tu es en compagnie de
quelqu’un ?
Ma mère ne m’appelait jamais « ma puce » et ne s’adressait jamais à
moi sur ce ton.
— Maman ! Que se passe-t-il ? Je suis avec Ben et Gaby, on cherche
une robe pour mon mariage…, bafouillai-je, la voix chevrotante.
Pourquoi as-tu appelé Ethan ?
Le silence de ma mère eut l’effet d’un poignard enfoncé dans mon
cœur. Son silence n’avait aucun rapport avec ma remarque sur la robe de
mariée. Pourtant, j’aurais tellement préféré.
— Brynne… c’est ton père.
— Qu’est-ce qu’il a, papa ? Il va bien ?
J’arrivai à peine à articuler la question. Je me tournai vers Benny et
lus une grande tristesse sur son visage. Il baissa d’un ton en poursuivant
sa conversation au téléphone, et se mit à fuir mon regard. Je savais
pourquoi il chuchotait. Il donnait l’adresse du restaurant à Ethan pour
qu’il vienne me chercher.
Il était arrivé quelque chose de très grave. Noooooon !
— Brynne, ma chérie. Ton père s’est noyé dans sa piscine. L’homme
du service d’entretien l’a retrouvé…
Mes oreilles captaient ses mots mais ma raison refusait tout en bloc.
Je ne pouvais pas l’accepter. C’était au-delà de mes forces.
— Non ! la coupai-je.
— Brynne… C’est la vérité. Je regrette…
— C’est impossible. Maman, il ne peut pas… Non, ne me dis pas ça,
maman. Maman ?
— Ma puce, il est resté très longtemps au fond de l’eau. Une crise
cardiaque, sans doute.
— N-non… (Je gémissais.) C’est impossible, papa doit venir me voir
à Londres. Il doit venir au mariage pour m’accompagner jusqu’à l’autel. Il
me l’a promis. Il m’a dit qu’il viendrait…
— Brynne… il nous a quittés, ma chérie. Je suis désolée.
Elle pleurait. Ma mère était en larmes à l’autre bout du fil et j’étais
frappée par l’idée que c’était la première fois de ma vie que je l’entendais
pleurer.
Le téléphone m’échappa des mains et atterrit dans mon bol de soupe,
projetant des éclaboussures tout autour. Je le laissai là, sous mes yeux,
flottant dans le liquide. Ethan allait devoir m’en offrir un autre. Ce
téléphone ne prendrait plus aucun appel. Je ne le toucherais plus jamais.
Allez savoir comment, je me retrouvai debout. Sans nulle part où
aller. Prise au piège.
Comme l’autre fois, j’eus la sensation de quitter mon corps. Sauf que
cette fois, j’étais consciente des gens qui s’affairaient autour de moi. Il n’y
a rien de tel que cette sensation de légèreté lorsque l’on a le cœur si
lourd qu’il nous attire vers les tréfonds de l’enfer. Ouais, c’était tellement
mieux de flotter.
Je m’élevai de plus en plus haut et tournai la tête pour m’observer au
sol. Ben me tenait sur ses genoux. Il était assis par terre au milieu du
restaurant et me serrait dans ses bras. À ses côtés, Gaby parlait au
téléphone. Le serveur se précipitait pour les aider.
Mais c’était tellement débile, tout ça.
Que faisions-nous là, par terre, dans ce restaurant guindé de Londres,
alors que nous aurions dû être tous attablés à déjeuner ? Nous devions
nous dépêcher. Il fallait que je trouve une robe et que j’organise mon
mariage. Mon père viendrait dans sept semaines à peine pour
m’accompagner jusqu’à l’autel. La reine d’Angleterre en personne avait
reçu notre faire-part, bon sang ! Nous n’avions pas de temps à perdre,
merde !
Puis, finalement, je compris. Cette légèreté si agréable se dissipa,
remplacée par une douleur et un chagrin insoutenables.
Je ne voulais pas retourner sur cette terre. Je voulais continuer de
flotter au loin.
Non, ce n’était pas ça. Je voulais m’élever toujours plus haut jusqu’à
disparaître. Oui, quelle belle idée. Disparaître…
Une haine sans nom me saisit à l’encontre de ce putain de plafond qui
me bloquait le passage.
Laissez-moi partir ! Laissez-moi quitter ce monde…
16
Je me retournai vers Brynne qui dormait profondément dans le lit
moelleux d’une chambre d’amis dans la maison moderne de son père.
Nous étions dans la banlieue de San Francisco et ma chérie se reposait.
Le sommeil était le seul remède pour soulager son cœur brisé.
Je refusais de me résoudre à la quitter plus de quelques heures
d’affilée, alors la laisser traverser l’océan pour assister aux funérailles de
son père sans moi ? Même pas en rêve. Et s’ils s’en prenaient à elle une
fois arrivée sur le sol américain ? Je ne pouvais pas prendre ce risque. La
sécurité de Brynne était ma priorité, une mission de tous les instants.
Tant pis pour les Jeux olympiques. Neil était rentré à Londres et pouvait
compter sur l’aide de Frances pour mener la barque en mon absence. Je
ne me faisais aucun souci de ce côté-là. Non, ce qui me tracassait était
autrement plus terrifiant.
Je voulais profiter de mon séjour pour lever le voile sur ce qui était
réellement arrivé à Tom, même si je ne me faisais pas beaucoup
d’illusions. Je n’allais pas me laisser faire. S’ils voulaient s’en prendre à
Brynne, ils devraient d’abord me passer sur le corps.
Mme Exley avait voulu nous héberger dans la maison qu’elle
partageait avec Frank, son mari introverti, mais Brynne avait refusé.
Elle disait vouloir rester chez son père, parmi les affaires qui
l’entouraient la dernière fois qu’elle l’avait vu sur Skype. Cela l’apaisait
de savoir que leur dernière conversation ait été un moment heureux. Elle
me répétait sans arrêt : « Papa était au courant de tout, et il était
heureux pour nous. »
— Oui, ma chérie, susurrai-je à sa silhouette endormie.
Elle était ma Belle au bois dormant avec ses longs cheveux entortillés
sur l’oreiller, la couverture remontée jusqu’au menton comme si elle
cherchait une forme de consolation en s’enfouissant sous une épaisseur
de tissu. Elle était encore sous le choc et ne mangeait quasiment rien. Je
craignais pour sa santé et celle de notre bébé. J’avais peur que ce
malheur ne nous transforme. Que cela chamboule ses sentiments à mon
égard ou, pire, qu’elle s’effondre sous le poids du chagrin.
Son passé n’était pas un secret pour moi, et, aujourd’hui plus que
jamais, il pesait lourd sur mes épaules. Ma chérie avait traversé une
période de dépression. Elle avait même tenté de se suicider à un moment
particulièrement tragique de sa vie. Voilà, c’est dit. Mais putain, ça ne
me faisait pas plus de bien que ça de l’admettre. Bon, ça remontait à
loin, tout ça. Depuis, elle avait repris le cap. Mais rien ne garantissait
qu’elle ne retomberait pas dans cette autodestruction sinistre, ou qu’elle
ne m’enverrait pas paître pour de bon et se barrerait quand les émotions
deviendraient insurmontables.
Je pris une profonde inspiration et me tournai vers le placard aux
portes recouvertes de miroirs. Je me foutais de la gueule de qui, putain ?
Brynne n’était pas seule. La dépression était une maîtresse sévère, j’en
savais quelque chose.
Je résistai à la tentation de toucher Brynne. Elle avait besoin de
repos. Et moi, d’une cigarette. Je regardai l’heure sur la table de chevet,
me levai en silence puis enfilai un pantalon de sport et un tee-shirt avant
d’aller au bord de la piscine pour soulager mon manque de nicotine. J’en
profiterais pour appeler Neil.
J’écoutai la tonalité, le regard perdu sur la surface trouble de cette
eau, au fond de laquelle Tom Bennett avait passé ses derniers instants.
J’avais gardé la porte entrouverte au cas où Brynne ait besoin de moi.
Les cauchemars la reprenaient, or, pour le bien du bébé, il valait mieux
qu’elle évite de prendre des médicaments. De toute façon, elle aurait
refusé tout traitement. Elle préférait souffrir. Et moi, je me faisais un
sang d’encre.
La lune se reflétait sur la surface de l’eau. Je repensai à la mort de
Tom. Je n’étais pas inspecteur de la criminelle, mais j’avais quelques
idées de scénarios envisageables. Des idées que je ne pouvais pas
partager avec ma chérie au risque de lui faire subir le même sort que son
père. Et ça, c’était hors de question. Plutôt crever.
— Salut, mon vieux.
Je sursautai, brusquement tiré de mes pensées.
— Tu montes la garde au fort ? répondis-je à Neil.
— Comme d’habitude, c’est assez chaotique par ici, donc pas de
souci. La routine des affaires quoi.
— C’est vrai. Bon, je te fais confiance. Et répète ça aux autres crétins,
tu veux bien ?
— Avec plaisir, patron. Mais, tu sais, tous les clients ont été
compréhensifs. Ils ont un cœur, mine de rien.
J’aspirai une longue bouffée de ma clope et la gardai le plus
longtemps possible, histoire de me cramer les poumons. Neil attendait
patiemment. Il n’était pas du genre à trépigner. Le type le plus
imperturbable que j’aie jamais connu.
— Face à ce genre de catastrophes, on trouve vite le sens des
priorités, tu ne crois pas ?
— Ouais, c’est pas faux. Et Brynne, elle tient le coup ?
— Disons qu’elle tente de garder la tête haute, mais c’est dur. Je n’ai
pas encore évoqué avec elle les différentes possibilités, mais je ne suis
même pas certain qu’on en parle un jour. Ça a tout l’air d’être une grosse
crise cardiaque survenue pendant qu’il nageait, mais avant de tirer des
conclusions hâtives j’attends le résultat de l’autopsie. Tu sais que ça peut
être long, soupirai-je. Les laboratoires médico-légaux sont tout aussi
merdiques ici que chez nous.
— Tu n’as rien trouvé dans la maison qui puisse te mettre sur une
piste ?
— Pas pour l’instant. Tom était un avocat spécialisé en droit des
successions, testaments et fiducies, donc tout était en ordre comme tu
peux l’imaginer, presque trop, je dirais. Comme s’il savait que ses heures
étaient comptées. Évidemment, son cœur a pu lâcher. Brynne savait qu’il
était sous traitement cardiaque, elle se faisait du souci pour lui. Mais à le
voir, on ne l’aurait pas cru. Il était très en forme.
— Mmh. Les seuls que sa mort pourrait arranger, ce sont les hommes
du sénateur Oakley.
— Je sais, et c’est loin de me réjouir. Brynne hérite de tout : la
maison, les voitures, les placements de Tom. Normal, mais je me
demande s’il n’aurait pas laissé un indice derrière lui qui pourrait
incriminer Oakley.
— Une sorte de déposition sur vidéo ?
— Oui, parfaitement : une vidéo. On en saura peut-être davantage
demain matin, à notre rendez-vous avec les collègues de Tom pour la
lecture du testament. Ensuite, on se rend aux funérailles. La journée
promet d’être longue.
— Vous rentrez quand ?
— Si on arrive à tout boucler à temps, demain soir dans la nuit. Je ne
veux pas que Brynne reste ici plus longtemps, ça me rend ultra nerveux.
Je ne suis pas dans mon élément.
— Je comprends. Transmets-lui mes condoléances. Si tu as besoin de
moi, n’hésite pas à m’appeler.
— Merci… On se revoit dans deux jours maxi.
Je raccrochai et me grillai une seconde clope. La fumée s’élevait en
tourbillons dans le calme de la nuit. Mes pensées divaguaient dans une
direction qu’elles n’avaient pas prise depuis longtemps. Cela me terrifiait
et pour cause.
La noyade est l’une des pires morts qui soient. En tout cas, quand on
est conscient. J’en savais quelque chose. Ce désespoir glacial qui vous
envahit à mesure que l’eau pénètre votre bouche et vos narines. La
tentative éperdue de garder son calme, de retenir son souffle. La douleur
des poumons privés d’oxygène.
Les Afghans m’avaient utilisé pour expérimenter cette torture par
l’eau, le « waterboarding ». Mais ce n’était pas leur méthode favorite,
loin de là. Ce qu’ils préféraient, c’était m’accrocher à un treuil par les
bras et me flageller le dos jusqu’au sang. Ça et me priver de sommeil,
parfois des semaines entières. On en devient fou.
Je levai les yeux vers le ciel et pensai à elle. Ma mère. Un ange
quelque part parmi les étoiles. Je le savais. La spiritualité est une notion
toute personnelle et intime. Je n’avais besoin d’aucune autre
confirmation que ce que je sentais être vrai dans mon cœur. Ma mère
était là-haut et m’avait accompagné à travers les épreuves, y compris
celle où ils avaient menacé de me couper la…
Non. Tu ne vas pas dans ce putain de cauchemar, ce n’est pas le moment.
Plus tard, peut-être…
Je me relevai d’un bond et écrasai ma clope. Fourrant les deux
mégots dans le paquet, je repris le chemin de la jolie demeure moderne
de mon beau-père. Je ne pourrais plus jamais lui parler. C’est étrange
quand j’y repense, de toutes les conversations auxquelles j’avais participé
dans ma vie, la plus importante, et qui avait pesé sur le cours de mon
destin, était celle que Tom et moi avions partagée. Un e-mail où il me
suppliait de lui venir en aide… Et une photo.
En retournant sous les draps auprès de Brynne, je priais. Je priais
pour que Tom Bennett ait été inconscient au moment de quitter notre
monde.
Dans son tailleur Chanel noir, ses cheveux relevés, Brynne était
magnifique. Accablée d’une tristesse tragique, mais magnifique. Sa mère
lui avait apporté la tenue. Elles faisaient la même taille et Brynne n’avait
pas la force de débattre. Elle luttait suffisamment pour garder la tête
haute et ne pas se laisser emporter par le chagrin.
De mon côté, je restais en marge et évitais autant que possible de me
mêler aux discussions. Brynne n’était pas en état de supporter une
dispute familiale, donc je préférais me taire pour assurer la paix.
Mme Exley et moi étions convenus d’une sorte de trêve : en clair, on
évitait de se croiser. Pas une seule fois je ne l’entendis demander à sa
fille comment elle vivait sa grossesse. Pas un mot. Quel genre de mère
était-ce pour se ficher royalement de la grossesse de sa fille ?
Je voulais qu’on en finisse au plus vite et que l’on parte dès que
possible. Je voulais ramener ma chérie sur le sol anglais. Il me tardait de
prendre l’avion ce soir-là.
Les funérailles s’étaient bien passées. Enfin, autant que possible pour
un décès aussi brutal. Je voulais me convaincre qu’il s’agissait bel et bien
d’un accident et non d’un meurtre. Brynne ne m’avait posé aucune
question, et tant mieux. Je ne crois pas que la pensée lui avait traversé
l’esprit et j’en étais soulagé.
Je l’ai reconnu dès qu’il s’est mêlé à la foule endeuillée après la
cérémonie. J’avais vu assez de photos de ce salopard maigrichon pour le
reconnaître. Il avait un sacré culot pour se permettre de venir comme s’il
était dans son bon droit. Apparemment, il l’était. Il marcha directement
vers Brynne et posa les mains sur ses épaules, il la serra dans ses bras en
feignant de partager son chagrin. Je crois qu’elle était trop affectée pour
réagir à sa présence. Sa mère, plantée à côté d’elle, le salua avec force
démonstrations. J’enrageai. Comment osait-elle faire cet affront à
Brynne ? Le fils de cet homme avait violé son enfant et fait une vidéo que
beaucoup avaient vue, et elle le traitait en ami ? Ces conneries me
mettaient hors de moi. Je regardai Oakley droit dans les yeux et serrai sa
main de toutes mes forces.
Ouais, t’as bien compris, Sénateur, on commence tout juste à faire
connaissance, toi et moi. Sous peu, tu vas la voir, ma bite. Tu vas être
surpris.
Je dus reculer d’un pas pour me ressaisir. Un baiser sur le front de
ma chérie, je lui soufflai que je revenais tout de suite. Le sénateur et moi-
même avions deux mots à nous dire.
Je le suivis de loin et repérai très vite son garde du corps. On ne me
la fait pas, je suis du milieu. Tout ce que je voulais c’était parler au
sénateur. C’était bénin, pas vrai ?
Lorsque Oakley s’éclipsa aux toilettes, j’en profitai pour m’y glisser
une minute après lui. Le timing parfait. Son molosse était occupé à
remplir son assiette de petits-fours. La porte des sanitaires des hommes
avait un verrou. Un atout supplémentaire. Décidément, la chance me
souriait aujourd’hui.
J’étais adossé aux lavabos quand il sortit de sa cabine en bouclant sa
ceinture.
— On est seuls et la porte est verrouillée, Oakley.
Il s’arrêta net et étudia les options qui s’offraient à lui. Visiblement,
le sénateur avait été doté d’un semblant d’intelligence, au temps pour lui.
Il ne paniquait pas.
— C’est une menace, Blackstone ?
Sa voix était assurée.
— Vous vous souvenez de mon nom. Parfait. Je ne sais pas encore si
c’en est une. (Je haussai les épaules.) C’est à vous de me le dire…
Sénateur ?
— Je suis venu honorer la mémoire d’un vieil ami, rien de plus.
Oakley se pencha sur le lavabo et tourna le robinet.
— Ah, c’est ça votre alibi ? Je croyais plutôt que vous veniez faire
campagne, non ?
— La mort de Tom Bennett est tragique pour moi comme pour nous
tous. Brynne est une jeune femme adorable. Elle l’a toujours été. La
pauvre, ce doit être terrible pour elle. Je sais que Tom l’aimait
énormément. Elle était ce qu’il avait de plus cher au monde.
Un monologue dramatique bien huilé, je devais l’admettre. Pour lui,
ce n’était rien de plus qu’un entraînement pour tous les discours
politiques à venir.
— Mes félicitations pour votre mariage et l’enfant à venir, ajouta-t-il
en se rinçant les mains.
— Je vois que vous avez lu notre annonce.
La tête inclinée, je me plantai devant la sortie. Cet enfoiré ne
quitterait cette pièce que lorsque je l’aurais décidé.
— Les règles sont simples, Sénateur : vous écoutez et c’est moi qui
parle.
Il prit une serviette et commença à soigneusement s’essuyer les
mains.
— Je sais tout. Montrose est mort. Fielding est porté disparu depuis
fin mai – même s’il n’est probablement plus de ce monde. Vous vous êtes
débrouillé pour que l’armée américaine maintienne votre fils sous les
drapeaux. Je peux tirer les conclusions. Tout le monde disparaît.
Seulement voilà, quand le rapport de l’autopsie de Tom sera sorti, j’y
jetterai un œil. Vous vous demandez ce qu’on y trouvera, pas vrai ?
Je haussai les épaules, dramatique.
— Je n’ai rien à voir là-dedans, Blackstone.
Ses yeux marron clair me sondaient.
— Ce n’est pas moi.
Je m’approchai de lui.
— C’est bon à savoir, Oakley. Faites en sorte que ce soit vrai. J’ai en
ma possession des dépositions, des documents, des enregistrements, bref,
tout ce qu’il faut. Tom avait tout ça aussi, d’ailleurs.
Je n’en savais rien en fait, mais ça sonnait bien.
— Si vous espérez vous débarrasser de moi pour vous en prendre à
Brynne, préparez-vous à une putain de tempête politique. À côté, le
Watergate passera pour un jeu d’enfant.
Je fis un pas de plus et ajoutai sur le ton de la confidence :
— Mes hommes sauront quoi faire si je viens à disparaître. Ils feront
claquer les ballons de baudruche et ça fera… pouf !
Je claquai des doigts pour illustrer mon propos. Il déglutit
imperceptiblement, ce qui ne m’échappa pas.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
Je secouai la tête.
— La vraie question, Oakley, c’est qu’est-ce que vous voulez ?
Un silence, le temps qu’il absorbe les informations.
— Vous voulez accéder au rang de vice-président et dormir dans votre
lit douillet, et non pas dans une cellule de prison avec pour compagnon
une armoire à glace qui rêve de vous connaître, disons, en profondeur,
illustrai-je avec un sourire. Vous voulez faire tout votre possible pour que
Brynne Bennett, bientôt Brynne Blackstone, mène une vie paisible et
heureuse aux côtés de son mari et de leur enfant en Angleterre, qu’elle
n’ait plus aucune raison de craindre une menace qui surgirait du passé,
mon ton se fit plus brutal. Ce passé où elle a été la victime d’un
événement honteux : d’un CRIME de HAINE IMPARDONNABLE.
Oakley commençait à transpirer. Je voyais les gouttes perler sur ses
tempes.
— Vous voulez qu’il en soit ainsi, Oakley. Vous m’avez bien compris ?
Ses traits étaient figés mais son regard acquiesçait. Il me fit « oui »
des yeux.
— Parfait. Ravi que nous ayons trouvé un terrain d’entente, car je ne
vous le répéterai pas. S’il arrive quoi que ce soit à l’un de nous… eh
bien… ça explosera. Tout. J’entends par là le Parlement britannique, le
Washington Post, le London Times, Scotland Yard, les services secrets,
l’investigation du Congrès, bref, le grand jeu, diriez-vous.
Je penchai la tête et la secouai lentement.
— Et puis, vous savez, avec les JO et les rapports que la Grande-
Bretagne et les États-Unis s’efforcent de maintenir au beau fixe… ?
Je levai les mains, paumes vers le haut.
— … il n’y aura pas de trou assez profond pour vous y cacher. Tenez,
pensez à Saddam Hussein, si vous voulez bien.
Je me poussai pour déverrouiller la porte.
— Je ne crois pas avoir besoin de vous rappeler non plus qu’on règle
toujours la facture de ses supérieurs.
Je quittai les toilettes en me tournant une dernière fois.
— Sur ce, je vous souhaite bon courage pour les élections. Belle
carrière à vous, Sénateur.
Le molosse d’Oakley se précipita dans la pièce quand j’ouvris la porte,
légèrement troublé par ma salutation amicale à son patron.
Je lui adressai un hochement de tête et partis à la recherche de
Brynne, l’amour de ma vie, la mère de notre futur enfant, ma chérie. Elle
était restée hors de ma vue pendant trop longtemps.
17
Enfin, Ethan reparut de Dieu sait où. Quel soulagement ! Avec lui,
tout était plus facile à supporter. Je savais que j’étais faible de dépendre
de lui comme ça, mais je ne pouvais rien y faire et j’étais bien trop
fatiguée pour lutter. Ethan était mon unique bouée de secours, ici. Je
voulais rentrer chez moi. À Londres.
Quand il me rejoignit, il tenait deux assiettes bien remplies.
— Je t’ai rapporté un peu de tout.
— Oh, merci… Mais je n’ai pas faim. Je ne peux pas manger ça.
Je lançai un regard au fruit et au sandwich.
Les sourcils froncés, il serra les dents. Je savais que je ne m’en
sortirais pas si facilement.
— Il faut que tu manges. Qu’as-tu avalé, aujourd’hui, à part une tasse
de thé ? Pense au bébé, ajouta-t-il dans un murmure.
— On ne force pas quelqu’un à manger. Faites-moi confiance, j’en sais
quelque chose.
La voix dédaigneuse de ma mère interrompit notre conversation.
Aucune trace de soutien, du style : « Ethan a raison, Brynne, tu dois
manger car ton enfant en a besoin quand bien même tu n’as pas faim. »
Ou encore : « Tu manges maintenant pour deux, ma chérie. » Mais
venant de ma mère, je m’attendais à quoi ?
Ethan tourna la tête pour la fusiller du regard. Je crus voir de la
fumée sortir de ses oreilles, mais il garda son sang-froid, à ma grande
surprise. Et se contenta d’ignorer ma mère royalement.
— Allez, viens t’asseoir, on va manger un petit morceau, insista-t-il
d’une voix à la fois douce et ferme.
Comment refuser ? Il obtenait ce qu’il voulait de moi. Tout ce qu’il
faisait, c’était pour mon bien. Même si je manquais d’appétit, mon corps
avait besoin de reprendre des forces. Ethan avait raison. Je devais aussi
penser à notre enfant. Tout particulièrement en ce moment.
J’observai ma mère, elle avait une coiffure impeccable et une tenue
tirée à quatre épingles pour les funérailles de son ex-mari. Qu’était-elle
venue faire ici, au juste ? Elle n’avait quasiment plus jamais parlé à mon
père depuis mon départ pour Londres. Elle ne pouvait pas être si triste
de sa disparition, si ? Comment pourrais-je le savoir ? Je ne connaissais
pas assez ma mère pour comprendre ses sentiments. Une pensée bien
sinistre. Nous n’étions pas assez proches pour partager nos sentiments et
nos secrets. Je n’avais jamais su pourquoi elle avait divorcé si
subitement. Je ne savais même pas si elle l’avait aimé un jour. Pourquoi
s’étaient-ils mariés ? Comment s’étaient-ils rencontrés ? Où avait-il fait sa
demande ? Comment s’était passé leur premier rendez-vous ? Je ne
savais rien.
Lui tournant le dos, j’accompagnai Ethan vers une table, me fermant
un peu plus à ma mère à chaque pas qui m’éloignait d’elle.
— Tu es si belle, me souffla Ethan à l’oreille tandis que je me forçais
à manger. Tu es aussi belle dehors que dedans.
J’avalai un morceau du melon d’Espagne qui, sur ma langue,
rappelait plutôt une boule de sciure amalgamée, et lui répondis :
— Je veux rentrer à la maison.
— Je sais, mon cœur. Moi aussi. Il n’y a plus grand-chose qui nous
retient ici. Ton père avait tout prévu dans son testament. On reviendra
dans quelques mois pour régler les derniers détails. De toute façon,
M. Murdock nous conseille d’attendre un peu… Il est encore tôt pour te
faire prendre la moindre décision.
Il posa une main sur la mienne. Pete Murdock travaillait avec mon
père dans leur entreprise juridique. Mon père disait toujours qu’un
testament bien préparé permettait un départ avec dignité. Je possédais à
présent une propriété à Sausalito, tout l’argent de mon père, ainsi que
ses investissements et tous les biens matériels accumulés en cinquante et
un ans d’existence.
Je ne voulais rien de tout ça. Je voulais qu’on me rende mon père.
Une voix familière me tira de mes pensées.
— Brynne… Ah, ma belle, tu es là.
Je me tournai vers les bras accueillants de Jessica et m’y blottis
volontiers. Nous étions amies depuis l’école primaire. En CP, nous avions
Mme Flagler. On était inséparables jusqu’en terminale. Jusqu’aux
vacances de Thanksgiving, pour être exacte.
Jessica était là le soir où c’est arrivé. Elle avait toujours été là quand
j’avais besoin d’elle, mais après l’incident, je n’avais même plus la force
de nourrir une amitié. J’avais besoin de partir très loin. Si je voulais m’en
remettre, c’était le seul moyen. Même après mon départ pour Londres,
nous avions gardé contact sans se voir pendant quatre ans. Elle était
toujours aussi bronzée et sportive. Ses cheveux blonds coupés court
s’accordaient bien à sa silhouette menue. J’étais touchée qu’elle vienne
aujourd’hui honorer la mémoire de mon père.
— Toutes mes condoléances, Brynne. Ton papa, c’était un homme
tellement adorable. J’aimais beaucoup discuter avec lui quand on se
croisait à la salle de sport. Il adorait parler de toi.
L’émotion était trop forte, j’avais les larmes aux yeux.
— Oh, Jess… Merci d’être venue. Il t’appréciait beaucoup, tu sais. Il
ne disait que du bien de toi.
Nous nous sommes prises encore une fois dans les bras, puis je la
regardai droit dans les yeux.
— C’est si bon de te revoir. Jess, je te présente Ethan Blackstone,
mon fiancé, précisai-je en lui montrant ma bague de fiançailles. Ethan,
voici Jessica Vettner, mon amie depuis le CP.
— Ravi de vous rencontrer, Jessica, dit Ethan en lui serrant la main.
Se souvenait-il que je m’étais rendue à la fête avec Jessica ce funeste
soir de ma vie ? S’il s’en souvenait, il n’en laissa rien voir. Dans ce genre
de cas, Ethan savait être impénétrable.
Jessica se tourna vers son compagnon pour faire à son tour les
présentations. Encore un visage qui surgissait du passé. Karl Westman…
C’était trop. Je manquais d’air. Tout à l’heure, déjà, voir le père de Lance
Oakley avait frisé la folie. Cependant, dans mon état second, j’avais à
peine entendu ce qu’il m’avait raconté. Ma mère avait passé plus de
temps que moi à parler avec le sénateur. Et maintenant, revoir Karl,
c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase.
— Brynne, je suis si désolé pour ton père, me souffla-t-il en
s’approchant pour une accolade.
— Bonjour, Karl. Ça faisait longtemps.
J’étais mal à l’aise. Il devait l’être aussi. Ce n’était pas tant notre
brève romance, mais plutôt de savoir que, tous les quatre, nous
connaissions l’histoire de cette vidéo, même si certains ne l’avaient pas
vue.
Là, j’aurais tout fait pour me téléporter chez moi.
— Merci d’être venu, Karl, ça me touche beaucoup.
— C’est normal, répondit-il en rompant notre étreinte.
Je plongeai mon regard dans ses yeux sombres, je n’y trouvai rien de
blessant, plutôt de la gentillesse et peut-être un brin de curiosité. Rien
d’extraordinaire, pas vrai ? On s’était rencontrés en classe de première
lors d’une compétition d’athlétisme. Puis nos chemins s’étaient à nouveau
croisés à la rentrée de la terminale. On était sortis plusieurs fois
ensemble. Nos soirées se finissaient comme pour tous mes rencards de
l’époque, à faire l’amour à l’abri des regards. J’aimais beaucoup Karl. Il
était mignon et il était maintenant devenu un bel homme. On avait la
même passion pour Hendrix et on parlait de musique des heures durant.
Jess avait bien raison lorsqu’elle le qualifiait de « seeexy » dans son
message sur Facebook. Karl avait toujours été bienveillant avec moi. Tout
le contraire de Lance Oakley.
Lance avait quitté le cocon familial pour ses études, et moi, j’étais
jeune et débile. C’était il y a des années. Dans une autre vie. Est-ce que
Karl savait que c’était à cause de lui que, par jalousie, Lance m’avait
droguée puis filmée pendant que ses copains abusaient de moi sur une
table de billard ? Si je n’étais pas sortie avec Karl, ils m’auraient peut-
être laissée tranquille ce fameux soir qui avait tourné au cauchemar.
Bref, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille, ouais, autant
m’arrêter là.
— C’est Jess qui m’a prévenu, m’informa-t-il en passant
affectueusement un bras autour des épaules de mon amie. Je tenais à
venir te présenter mes condoléances en personne.
Jessica posa sur lui un regard brillant. Inutile d’avoir fait maths sup
pour comprendre qu’elle était tombée raide dingue de Karl Westman. Lui
aussi semblait attaché à elle. Je leur souhaitais vraiment que ça
fonctionne. Ils formaient un très beau couple.
Un sourire plaqué aux lèvres, je leur servis ma meilleure performance
d’actrice :
— Je suis tellement heureuse de vous voir. Ça fait bien trop
longtemps.
Ethan m’attira contre lui tandis que nous continuions à discuter. Un
geste de possessivité auquel j’étais maintenant habituée. Tout en
écoutant Karl et Jess, il me caressa le bras avec une insistance décuplée
lorsque Karl évoqua l’éventualité que son entreprise l’envoie aux JO pour
un voyage d’étude. Il suggéra alors de nous revoir à Londres à cette
occasion. Hum, ça m’étonnerait fortement, Karl.
Me prenant la main, Ethan y déposa un baiser en précisant au couple
la date de nos noces. Il marquait son territoire à la façon d’un chien qui
urine au pied d’un réverbère. Et c’était moi, le réverbère métaphorique.
Ethan arrivait toujours à ses fins, et avec élégance encore. Sa marque de
fabrique.
De nouveau, je me demandai s’il soupçonnait mon passé commun
avec Karl. Le connaissant, il était capable de comprendre tout seul. Dès
qu’il s’agissait de mes liens avec un autre homme, il avait les sens à
l’affût. Je repensai à son coup de sang le jour où j’avais croisé Paul
Langley en sortant du café. La jalousie avait embrasé son regard, comme
à chaque fois qu’il était question de mes ex. J’avais connu un certain
nombre d’hommes, il allait devoir se faire une raison. On ne change pas
le passé. Ethan avait lui aussi une histoire derrière lui. L’acceptation de
ce qu’a vécu l’autre avant de nous connaître est une étape importante
pour apprendre à se faire confiance dans une relation amoureuse. Il allait
falloir lâcher du lest des deux côtés. Je n’allais pas cesser de parler à Paul
ou Karl sous prétexte qu’Ethan se montrait pathologiquement jaloux de
tout homme que j’avais fréquenté avant lui. Je n’étais plus avec eux.
J’étais avec lui.
Bon, je m’efforçai de penser à autre chose. Ça n’avait plus
d’importance. Le passé, c’était le passé. Terminé, n’en parlons plus.
Malgré mon cœur meurtri par le deuil, je n’oubliais pas mes priorités.
Cette expérience m’ouvrait les yeux et je ne les refermerais plus jamais.
La perte d’un être cher peut bousculer en un instant notre vie tout
entière. Je l’apprenais à mes dépens.
Mon père m’avait quittée, mais je gardais la tête sur les épaules et
me concentrais sur ce qui comptait le plus au monde. En l’occurrence, le
corps viril qui me maintenait contre lui et le petit être qui grandissait
dans mon ventre. Le reste du monde ne comptait plus.
Dans l’avion qui nous ramenait à Londres, Brynne s’est endormie sur
mon épaule. Je ne m’étais pas senti aussi bien depuis des jours. Elle était
si épuisée qu’aussitôt assise elle s’était assoupie. Je pouvais comprendre.
L’au revoir à sa mère avait été… éprouvant, c’était peu dire. J’en
ressortais fatigué moi-même. Dieu, ce que je pouvais détester cette
bonne femme ! J’allais devoir appeler belle-mère cette horrible salope.
Un putain de cauchemar, le pire au monde. Et je ne pouvais absolument
rien faire contre cela. L’amour de ma vie avait été enfantée par un
monstre. Exactement comme je l’avais imaginée avant de venir : un
monstre caché dans une séduisante enveloppe charnelle, certes, mais un
monstre quand même. À cette heure-ci, Tom Bennett devait recevoir ses
ailes d’ange en guise de trophée pour toutes ces années d’endurance. Je
réprimai un soupir.
Chère maman avait tenté de convaincre Brynne de rester plus
longtemps et de me laisser rentrer seul à Londres. J’en grinçais encore
des dents rien que d’y penser. Comme si j’allais jamais la laisser faire !
Elle était capable de pousser Brynne à avorter ou de la forcer à retourner
vivre aux États-Unis.
Mais Brynne était restée de marbre. Elle s’était contentée de lui
tourner le dos en soutenant qu’elle rentrait à Londres pour m’épouser et
élever notre enfant. Point final. Et moi, j’étais fier comme Artaban.
Brynne ouvrit les yeux dans cette seconde d’insouciance au réveil, où
l’on oublie tout, même les pires événements qui ont chamboulé notre
vie. La perte d’un parent cher, par exemple. Ce fut bref. L’insouciance ne
dure jamais bien longtemps. J’en sais quelque chose.
Les yeux brillants, elle cligna des paupières, brusquement accablée
par la douloureuse réalité, puis les referma très fort pour chasser ses
pensées sinistres. On était dans un avion, et même en première classe,
nous n’étions pas moins entourés d’inconnus. Jusque-là, Brynne tenait le
coup. Elle ne s’était pas encore effondrée et je dois dire que cela
m’inquiétait plus que tout. Mais encore une fois, je ne pouvais rien y
faire. Je ne pouvais pas porter le deuil à sa place. Elle allait devoir
traverser cette épreuve à sa manière et à son rythme.
L’hôtesse vint nous proposer le dîner. Au menu ce soir, saumon ou
poulet au parmesan. Je me tournai vers Brynne qui secoua tristement la
tête. J’ignorai sa réponse et commandai deux plats au saumon, me
rappelant comme elle avait adoré celui que nous avaient servi mon père
et Marie lors de leur dîner.
— Il faut que tu manges, mon cœur.
Ses yeux étaient mouillés.
— Que… qu’est-ce que je vais faire maintenant ?
Je pris sa main et la posai sur mon cœur.
— Tu vas être à la maison et te reposer, mais aussi faire tout ce qui
te plaît. Tu iras voir et parler au docteur Roswell. Quand tu en auras la
force, tu replongeras dans tes recherches pour la fac. Et puis, tu
organiseras notre mariage avec Ben et les filles. On ira faire une
échographie chez le Dr Burnsley pour voir où en est notre olive verte. Tu
me laisseras m’occuper de toi et tu reprendras le cours de ta vie. De
notre vie.
Elle absorbait chacune de mes paroles. Parfois, il n’y a pas de
meilleur remède que d’entendre quelqu’un nous dire que tout va
s’arranger. Et j’étais heureux d’être cette personne. À moi aussi, ça me
faisait du bien.
— Et moi, je serai toujours là, à tes côtés, lui assurai-je en portant sa
main à mes lèvres. Je te le promets.
— Comment sais-tu qu’il a la taille d’une olive ?
Elle esquissa un sourire.
— J’ai enregistré fructification.com dans ma liste de favoris, comme
tu me l’as suggéré. Cette semaine, on a une olive verte. La semaine
prochaine, ce sera une prune.
Je lui décochai un clin d’œil.
— Je t’aime, murmura-t-elle doucement en passant sa main dans mes
cheveux.
— Moi aussi, je t’aime, ma beauté. De tout mon cœur.
L’hôtesse nous apporta des serviettes chaudes et des boissons. Je
choisis du vin et Brynne un jus de canneberge glacé. J’attendis qu’elle
prenne une première gorgée. Sans aller jusqu’à la forcer à se nourrir,
j’étais prêt à user de mes talents de persuasion.
À ma grande surprise, elle eut l’air de savourer sa boisson. Un
soulagement.
— C’est « divin ». (Elle but encore.) Tu as vu, je parle comme toi.
— Pourtant, tu es toujours aussi américaine, ma chérie.
— Oui, je voulais dire que je pique ton vocabulaire. C’est bien ton
genre, une remarque du style, « c’est divin » au lieu de simplement,
« c’est bon ». À force, tu m’influences.
— Si c’est ça et puisqu’on ne se séparera plus jamais, je vais faire de
toi une Anglaise pure souche en un rien de temps.
— Essaie toujours.
En la regardant siroter tranquillement son jus, j’ai trouvé qu’elle avait
meilleure mine.
— Je parie que d’ici la naissance d’olive verte, tu n’auras plus rien
d’une Yankee.
Son visage s’illumina.
— Je viens de prendre conscience d’une chose géniale !
— Laquelle ?
Sa joie me rendit curieux. Je ne l’avais pas vue comme ça depuis des
jours.
— Notre olive verte m’appellera Mummy, comme les Anglais, et non
pas Mom ! Ça me fera bizarre au début, mais ce sera trop mignon,
s’exclama-t-elle en plissant le nez.
Je ne pus retenir un rire.
— Tu seras la meilleure maman du monde pour notre olive verte.
Son sourire s’effaça presque aussi vite qu’il était apparu.
— Meilleure que la mienne, j’espère.
J’entendais qu’elle avait la gorge serrée.
— Excuse-moi d’avoir parlé de ça, murmurai-je en m’efforçant de ne
pas dire de mal de sa mère – une délicate entreprise.
— De ça ? Tu veux dire, ma mère ?
— Ça aussi.
Je n’avais aucune envie d’en savoir plus sur leur relation épineuse,
mais si elle tenait à en discuter, j’étais prêt à donner mon avis sur la
question. J’espérais juste que l’on n’en arrive pas là. Elle me sauva la
mise en embrayant sur autre chose.
— Tu te souviens de la tienne, Ethan ?
— Pas vraiment. Il me reste des bribes du passé quand je regarde les
quelques photos d’elle que j’ai gardées, mais mes souvenirs sont peut-être
construits de toutes pièces par les histoires que me racontaient papa et
Hannah.
— Tu m’as dit avoir fait tatouer ces ailes sur ton dos en hommage à
ta mère.
Je n’ai pas envie d’en parler. Pas maintenant.
Je réprimai un soupir. Brynne avait besoin de moi, ce n’était pas le
moment de la repousser. Elle m’avait déjà interrogé sur ce tatouage. Je
sentais qu’elle avait envie de connaître toute l’histoire, mais je n’étais pas
prêt. Pas dans cet avion, au milieu de tous ces gens et encore moins dans
ces circonstances tragiques.
On nous servit le saumon, ce qui m’offrit un soupçon de répit.
Brynne dégustait son jus de fruit sans toucher à la nourriture qui était
tout à fait correcte pour une restauration aérienne.
— Goûte, lui proposai-je en lui présentant une fourchetée de poisson.
Puisqu’elle n’était pas décidée à manger, j’étais prêt à lui donner la
becquée.
Le regard d’abord méfiant, elle finit par engloutir le morceau qu’elle
mâchouilla lentement.
— C’est bon, mais je veux savoir pourquoi ces ailes te font penser à
ta mère.
Elle voulait jouer à ce petit jeu ? Très bien. Chantage émotionnel en
échange d’un repas. Je tendis la fourchette vers sa bouche, mais elle
plissa les lèvres.
— D’abord le tatouage, Ethan.
Je pris une profonde inspiration.
— À mon sens, ma mère a rejoint les anges. Donc, voilà, j’ai trouvé
légitime de faire tatouer ces ailes dans mon dos.
— C’est une belle idée, sourit Brynne.
Cette fois, elle accepta de goûter un bout de saumon sans broncher.
— Elle s’appelait comment ?
— Laurel.
— C’est très joli. Laurel. Laurel Blackstone…, répéta-t-elle.
— Oui, je trouve aussi.
— Si olive verte est une fille, on a trouvé le prénom parfait. Tu ne
crois pas ?
Ma gorge se serra, j’eus du mal à déglutir, et ce n’était pas à cause du
saumon. La proposition de Brynne touchait une partie sensible enfouie en
moi.
— Tu ferais ça ?
— Je trouve ce prénom magnifique. Si tu as envie de l’appeler Laurel,
alors oui, bien sûr.
Ses yeux pétillaient.
J’étais stupéfait et extrêmement touché par sa générosité, par ce
magnifique cadeau qu’elle me faisait en dépit de cette horrible période
de deuil.
— J’adorerais appeler notre fille Laurel en hommage à ma mère.
Et j’étais sincère. J’arrachai un bout de mie de pain et le lui proposai.
Me regardant droit dans les yeux, elle mâcha la mie lentement avant
de déclarer :
— Parfait, c’est donc décidé alors, dit-elle doucement, sa voix
empreinte de mélancolie semblant glisser vers le loin.
Comme j’imaginais à quoi elle pensait, je mis volontairement les
pieds dans le plat.
— Et si notre olive verte est un garçon ?
— Oui, oui, oui… J’aimerais l’appeler Tho-Thomas.
Là, elle fondit en larmes au-dessus de l’océan Atlantique, dans cette
cabine première classe de la British Airways, vol de nuit 284, San
Francisco – Londres.
Je la pris dans mes bras et embrassai son front pendant qu’elle se
laissait aller au chagrin qui l’accablait. Elle était si discrète que personne
ne remarqua ses larmes. J’avais mal pour elle-même si j’étais bien
conscient que cette étape était nécessaire au processus du deuil.
L’hôtesse de l’air, dont le badge indiquait Dorothy et dont l’accent
évoquait l’Irlande, se précipita pour nous offrir ses services. Je lui
demandai de débarrasser les plateaux-repas et de nous apporter une
couverture supplémentaire. Dorothy semblait comprendre que Brynne
était en deuil. Elle officia efficacement, aux petits soins pour le restant
du voyage, et je la remerciai chaleureusement avant de quitter l’appareil.
Épuisée par le chagrin, Brynne finit par s’endormir, blottie contre
moi toute la durée du vol. Moi aussi, je somnolai par intermittence. Les
pensées se bousculaient dans ma tête. J’avais des soucis à la pelle, et
priais qu’Oakley ne découvre pas que je l’avais bluffé le jour des
funérailles de Tom. J’étais prêt à mettre mes menaces à exécution si
quelqu’un touchait à un seul cheveu de Brynne. Je savais une chose :
j’allais redoubler sa sécurité.
Pour l’instant, on ignorait toujours qui était l’auteur des meurtres de
Montrose et Fielding. La mort de Tom Bennett était-elle liée à cette
histoire ? Était-ce un assassinat ? Qui était le fou furieux qui avait
envoyé un message sur l’ancien portable de Brynne et qui avait lancé
l’alerte à la bombe le soir du gala de Mallerton ? Il restait encore
beaucoup trop de zones d’ombre à mon goût.
La peur s’immisçait en moi.
Une putain de peur affolante, pétrifiante, à m’en glacer le sang et à
me tordre les boyaux.
18
— En arrivant à Londres, j’ai dormi presque trois jours de suite. J’en
avais besoin. Et puis, ça m’a fait du bien de retrouver mes repères,
expliquai-je au docteur Roswell. J’entame mon projet de recherche validé
par mon université et je suis bien entourée. Mes amis sont là pour
m’aider à organiser le mariage.
— Comment évoluent vos terreurs nocturnes depuis que vous n’êtes
plus sous traitement ?
— Ça va, ça vient. J’avais à nouveau des cauchemars après avoir
arrêté les médicaments, mais depuis cette histoire – la mort de mon
père, je veux dire – je n’en fais plus. Vous croyez que les cauchemars me
laissent tranquille parce que je suis accaparée par quelque chose de bien
plus grave ?
Elle me scruta avec attention et me demanda :
— La mort de votre père est-elle plus grave que ce qui vous est arrivé
quand vous aviez dix-sept ans ?
Bon. Lourde question. Je ne me l’étais encore jamais posée. Mon
premier réflexe serait de dire que oui, perdre mon père était pire que
tout, mais pour être franche, non. J’étais adulte maintenant, je prenais
les choses avec plus de maturité qu’à l’adolescence. Cette vidéo m’avait
poussée à commettre l’irréparable. Aujourd’hui, j’étais dans un tout autre
état d’esprit. Je voulais vivre. Je voulais vivre avec Ethan et surtout
prendre soin de notre bébé. Il n’y avait aucune autre option possible.
Assise là, face au docteur Roswell, j’eus une sorte d’illumination. Je
compris que tout finirait par s’arranger et que le bonheur reprendrait ses
droits dans ma vie quand le moment serait venu.
Je secouai la tête et répondis en toute franchise à ma
psychothérapeute :
— Non, ce n’est pas pire.
Elle le nota dans son carnet avec ce stylo à plume turquoise que je
trouvais si beau.
— Merci de m’avoir aidée à lever le voile sur cet aspect que je n’avais
pas encore envisagé.
— Que voulez-vous dire par là, Brynne ? Vous pourriez me
l’expliquer ?
— Oui, je crois.
Avant de me lancer, je repris mon souffle.
— Je sais que mon père m’aimait et qu’il savait à quel point je
l’aimais. Notre relation était basée sur l’échange, nous nous disions ce
que nous avions sur le cœur, donc je n’ai aucun regret à avoir. J’ai le
cœur brisé qu’on n’ait pas eu plus de temps à vivre ensemble, mais on ne
peut plus rien y faire. La vie est parfois cruelle. Prenez Ethan, par
exemple. Il a perdu sa mère à l’âge de quatre ans et ne garde presque
aucun souvenir d’elle. Tandis que moi, j’ai profité d’un père aimant
pendant presque vingt-cinq ans.
Le sourire de ma psy m’éblouit.
— Je suis si heureuse de vous entendre tenir ce discours. J’ai bien
peur que vous ayez trouvé la clé du bonheur. Bientôt, je n’aurai plus
aucune excuse pour continuer de vous envoyer mes notes de frais.
— Hum, nous n’en sommes pas là, docteur Roswell. Vous êtes encore
coincée avec moi quelques années, j’en suis sûre. Imaginez un peu les
crises de culpabilité, quand je serai mère.
Elle eut un petit rire.
— J’ai hâte que l’on aborde ces sujets, dit-elle en refermant son
carnet et le capuchon de son stylo à plume. Bon, parlons de votre
mariage. Où en sont les préparatifs ? Je veux tout savoir.
J’ai découvert que Facebook pouvait être un outil bien pratique pour
l’organisation de mes noces. Elaina m’avait conseillé de m’en servir.
Sachant qu’elle aussi était dans les préparatifs jusqu’au cou, elle savait de
quoi elle parlait. Armée de mon thé à la canneberge citronné, je m’assis
devant l’ordinateur et entrai mes identifiants.
J’avais monté un groupe privé pour partager librement mes photos et
autres liens utiles avec les membres de mon équipe de fantassins : Gaby,
Ben, Hannah, Elaina, Marie et Victoria, mon organisatrice de mariage
officielle qui avait le mérite de vivre de ce métier éprouvant. La date
approchait et malgré un délai de cinq semaines à peine, tout semblait se
mettre en place. Entre la grossesse, les montées d’hormones et la terrible
perte d’un être cher, je trouvais que je m’en sortais plutôt bien.
Ces derniers temps, Ethan croulait sous le travail. Nous n’avions
presque plus le temps de nous voir et nos conversations se résumaient
pour la plupart à des textos. J’étais consciente qu’il s’inquiétait pour moi
et faisait son possible pour m’apporter son soutien, mais il n’avait tout
simplement pas une minute à lui. Il était suffisamment stressé comme ça,
et moi, je dois admettre que j’avais besoin de ces moments solitaires
pour réfléchir à tout ce qui m’était arrivé au cours de ces dernières
semaines. Ethan rentrait tard, et une fois à la maison, il réclamait
généralement deux choses. D’abord, faire l’amour, puis sentir ma
présence toute la nuit jusqu’au petit matin. Plus que jamais, Ethan était
en demande de contact physique. Ça ne me dérangeait pas. Au contraire,
j’en avais presque autant besoin que lui. Nous nous faisions du souci l’un
pour l’autre.
Je tapai un bref message à Elaina pour commenter les photos de
compositions florales qu’elle avait postées et plaisantai sur le fait que nos
discussions en ligne étaient plus fréquentes que celles de vive voix. C’est
idiot, quand on y pense, Elaina vivait dans le même immeuble que moi.
Il faut dire que Blackstone Security International monopolisait les
journées de Neil et d’Elaina autant que celles d’Ethan. En ce moment,
tout le monde était débordé.
Je quittai la fenêtre de chat et ouvris la page de mon profil où
s’accumulaient les notifications. Certaines venaient de l’université de San
Francisco. Mon père soutenait leur bourse au mérite depuis des années.
Leur projet était louable, il permettait aux élèves défavorisés et motivés
de s’inscrire à l’université. Mon père aurait voulu que je poursuive ses
bonnes œuvres, c’est pourquoi j’avais demandé qu’à la place des fleurs
des dons soient versés pour le compte de cette bourse au mérite.
L’université me tenait au courant dès qu’une donation avait été
enregistrée. Paul Langley avait franchi le pas, ainsi que l’équipe de la
Rothvale Gallery et le père de Gaby, Rob Hargreave. Ce geste m’allait
droit au cœur et je ne manquai pas de tous les remercier via messages
privés.
Je remplaçai ma photo de profil par un cliché de mon père avec moi
bébé. J’avais scanné les photos de son album que j’avais emporté chez
moi au retour des funérailles. Sur celle-ci, nous étions tous les deux en
pyjama. Ce devait être le matin. Mon père m’avait assise sur son bureau,
face à l’objectif, et nous avions le sourire jusqu’aux oreilles. Qui prenait
la photo ? Ma mère ? Mon père avait l’air si jeune… et si heureux. Je me
réjouissais d’avoir ce genre de souvenirs auquel m’accrocher.
Une triste pensée me traversa l’esprit. Mon enfant ne serait jamais
pris en photo avec son grand-père. C’était terminé… Le cœur lourd, je
dus fermer les paupières et prendre une profonde inspiration.
La douleur de se rappeler que l’on ne verra plus son père. On ne le
prendra plus dans ses bras, on ne rira plus avec lui et plus jamais on ne
lui parlera.
C’est tellement dur.
Jonathan sera le papi sur les photos avec notre bébé. Je savais qu’il
serait un grand-père très présent. L’idée de demander à Jonathan et
Marie de jouer les baby-sitters me fit sourire. Ma tante remplirait mieux
son rôle de grand-mère que ma propre mère. Hum… Bon, pensons à
autre chose.
Un nouveau message clignota dans la boîte de réception.
Karl Westman : Salut. Je viens de me connecter et j’ai vu le petit
point vert à côté de ton nom. Je suis à Londres pour les JO et je
me disais qu’on pourrait renouer autour d’un verre. Je suis arrivé
hier matin, je me remets à peine du décalage horaire :/ Et toi,
comment vas-tu ?
Karl… Il m’avait retrouvée sur Facebook peu de temps après les
funérailles, et depuis, il nous arrivait de papoter quelques minutes.
Effectivement, sa boîte avait envoyé Karl aux Jeux olympiques, Jess
n’avait pas manqué de me le rappeler. Elle était déçue de ne pas pouvoir
l’accompagner, elle qui aimait tant le sport. J’étais moins piquée par la
folie des JO qu’elle, mais quand même, on est forcément un peu excité
d’accueillir cet événement dans sa ville.
Brynne Bennett : Ça va mieux… merci. Tu séjournes dans quel
quartier de Londres ?
Karl Westman : À Chelsea, bien sûr ! J’ai l’intention d’en profiter
pour visiter les lieux clés de la vie de Jimi.
Brynne Bennett : Ah oui, c’est vrai. Justement, le père d’Ethan
m’invite à déjeuner aujourd’hui. Avant, il était chauffeur de taxi à
Londres et il connaît la ville et ses secrets sur le bout des doigts. Si
tu veux, tu peux te joindre à nous pour un petit cours d’histoire.
Karl Westman : Avec plaisir, merci ! Envoie-moi l’adresse du
restaurant quand tu y es et je vous y retrouve.
Je me déconnectai de Facebook et partis prendre une douche. J’avais
un repas prévu avec mon futur beau-père puis une séance photo juste
après. Ce n’était pas le moment de rêvasser.
— Alors comme ça, Ethan vous a chargé de ma protection ? lançai-je
à Jonathan en dégustant une délicieuse salade de poulet.
Les cerises séchées et l’aneth se mariaient divinement bien avec le
poulet, j’en prenais note. L’appétit me revenait petit à petit. J’ignorais si
c’était la grossesse ou l’acceptation progressive de la mort de mon père.
En tout cas, je pouvais désormais regarder le contenu d’une assiette sans
avoir la nausée.
— Allez savoir. Moi, j’avais envie d’inviter ma future belle-fille à
déjeuner, c’est tout, affirma-t-il nonchalamment, le regard brillant. Et
puis, Ethan m’a dit que Len était en congé aujourd’hui.
— Ah, je le savais ! m’exclamai-je en riant. À force, je sais comment
Ethan fonctionne. Je l’imagine mal me laisser sans protection. C’est ça,
l’amour.
Je sirotai tranquillement ma boisson.
— Vous l’avez bien cerné, dites-moi. Vous savez, Brynne, vous avez
fait de lui l’homme que j’espérais le voir devenir. J’avais si peur que cela
n’arrive jamais.
Son sourire était d’une tendresse touchante et dénué de toute
critique.
— Vous voulez parler de la guerre ? Je sais que son expérience l’a
traumatisé, mais j’ignore encore ce qui s’est passé. Ethan refuse de m’en
parler. Enfin, pour l’instant.
Jonathan me tapota doucement la main.
— Dans ce cas, nous sommes deux. Moi non plus, je ne sais pas ce
qu’ils ont fait à mon fils. Tout ce que je sais, c’est que j’ai retrouvé un fils
hanté. Je ne le reconnaissais plus, il s’était endurci. Depuis qu’il vous
fréquente, Ethan est redevenu celui qu’il était avant. Vous lui avez
redonné goût à la vie, Brynne. Je le vois dans votre façon de vous
regarder et de vous soutenir mutuellement, dit-il avant d’avaler une
gorgée de bière. Bref, vous avez fait de moi, un vieux bonhomme très
heureux et immensément soulagé.
— Moi aussi, j’ai changé grâce à lui. Ethan m’a sauvée de mes
démons.
L’oreille attentive, Jonathan pointa mon ventre du doigt.
— Vous apprendrez qu’on ne cesse jamais de se faire du mouron pour
ses enfants, quel que soit leur âge.
— Oui, on me l’a souvent répété, soupirai-je, une main posée sur
mon ventre. Je m’inquiète déjà pour lui ou elle. S’il m’arrivait quoi que
ce soit… Je vois ce que vous voulez dire.
— Il ne vous arrivera rien. Ethan ne le permettrait pas et moi non
plus, d’ailleurs. Les prochaines semaines, l’emploi du temps sera
extrêmement chargé mais une fois que la tornade sera passée, vous
pourrez enfin vous reposer ensemble et envisager votre avenir de couple
marié. Quant à moi, j’attendrai l’arrivée de mon quatrième petit-enfant.
De tout mon cœur, je lui rendis son sourire. Le père d’Ethan comptait
de plus en plus pour moi. Il serait un grand-père formidable et aimant,
cela me faisait tout chaud à l’intérieur de savoir qu’il était la racine de
notre petite famille. Pour certains, ce n’était qu’un détail, mais pour moi,
c’était très important. Jonathan m’apportait ce que ma mère ne pouvait
pas – ou ne voulait pas – me donner : son soutien pour la famille que
j’allais former avec Ethan et ce bébé.
Nous allions quitter le restaurant quand je vis Karl entrer en trombe,
les traits tirés, bien loin du type décontracté que j’avais rencontré au
lycée.
— Brynne ! Désolé du retard. Après avoir reçu ton message, j’ai eu
des contretemps coup sur coup. Le travail, je te jure…, se lamenta-t-il
avant de venir déposer un baiser sur ma joue.
— Karl, je te présente mon… beau-père, Jonathan Blackstone.
Jonathan, voici Karl Westman, un vieil ami. Nous faisions de l’athlétisme
ensemble au lycée.
Ils échangèrent une poignée de main et on discuta un moment tous
les trois. Karl semblait frustré d’avoir manqué notre repas et ainsi
l’occasion de « renouer » avec moi, pour reprendre ses termes. Je doutais
fortement qu’Ethan apprécie que je noue quoi que ce soit avec Karl. Moi
aussi, je pouvais m’en passer sans problème. L’idée de nourrir une vieille
amitié ne me dérangeait pas, mais dans notre cas, un tas de sentiments
néfastes planaient autour de notre passé commun et me mettaient mal à
l’aise.
— Jess me taillera en pièces de faire le voyage jusqu’à Londres sans
même prendre un moment pour te voir, dit Karl avant de s’adresser à
Jonathan : Je regrette de ne pas avoir eu le temps d’écouter vos
anecdotes historiques sur la ville, monsieur Blackstone.
— Si Hendrix vous intéresse, je peux vous raconter ce que je sais de
lui. J’ai conduit des centaines de touristes partout dans la ville pendant
vingt-cinq ans, je crois avoir tout vu, affirma Jonathan en offrant sa carte
de visite au jeune homme. Envoyez-moi un e-mail, je vous ferai parvenir
ce que je sais de la star. Par exemple, j’imagine que vous voudrez
l’adresse de l’hôtel Samarkand, au 22 Lansdowne Crescent, dans le
quartier de Chelsea.
— Exactement, affirma Karl en rangeant la carte de Jonathan dans sa
poche. Je vous remercie. Comme je ne reste pas longtemps, j’ai
l’intention d’aller droit au but dans mes visites.
Il se retourna vers moi.
— Bon… Tu crois qu’on pourrait se revoir avant mon départ ? Cet
après-midi, j’imagine que tu es occupée ?
— Ouais, on m’attend pour un shooting dans un peu plus d’une
heure, je dois aller me préparer. Mais tiens, j’ai une idée. Tu vas assister
aux JO, pas vrai ? Ethan peut avoir des billets pour toutes les disciplines
qu’il veut. On pourrait se rejoindre là-bas pour l’athlétisme, tu ne crois
pas ? Par exemple, la course de haies ou le cent mètres. Je commence
vraiment à avoir envie d’assister à quelques compétitions.
— Oui, ce serait parfait, répondit Karl. On se tient au courant.
Karl m’offrit une dernière accolade avant de s’en aller.
Sur le trajet jusqu’au studio photo, Jonathan me conduisit sans un
mot, songeur. Que pensait-il du fait que je pose nue pour des
photographes ? Ethan lui avait-il vraiment tout dit à ce sujet ? Son père
avait-il déjà vu mes photos ? Le seul moyen de le savoir serait de lui
poser directement la question, mais ce n’était pas un sujet que j’abordais
facilement. Mon travail en tant que modèle ne regardait que moi,
personne n’avait son mot à dire à ce sujet.
Le trajet me parut très court et Jonathan me déposa devant l’élégante
maison blanche au cœur de Notting Hill. Comme il attendait que j’entre
pour s’en aller, je lui fis un petit signe de la main avant de franchir le
seuil. Aussitôt, je me mis en mode travail au service de l’artiste qui
m’employait.
Ce que les gens peuvent être ignorants. Que de questions idiotes au
cours de ces réunions, j’avais presque envie de grimper sur mon bureau
et de hurler : « Les cons dans votre genre, ça devrait être interdit ! » Mais
malgré la tentation immense, j’avais appris à me tenir.
Je m’apprêtais à m’éclipser de cette conférence téléphonique stérile
pour une bouffée de nicotine quand Elaina appela mon bureau en
interne. Elle se le permettait rarement, d’où ma curiosité.
— Ethan, tu devrais venir à la réception.
— Quoi ? Que se passe-t-il ?
— C’est Muriel, du kiosque à journaux. Elle vient te livrer un colis et
tient absolument à te le remettre en mains propres.
Ne lui laissant pas le temps de terminer sa phrase, je quittai mon
bureau et fonçai à la réception.
Mon cœur bondit et l’angoisse afflua à toute allure. Je ralentis devant
les doubles portes et les ouvris d’un grand geste. Muriel était là, fidèle à
elle-même avec sa mâchoire proéminente et son duvet naissant au-dessus
de la lèvre. Elle tenait dans ses mains souillées d’encre un petit paquet.
Son regard tacheté de vert se posa sur moi quand je me précipitai vers
elle.
— M’sieur, j’ai un truc pour vous, baragouina-t-elle en agitant
l’enveloppe. Z’aviez demandé de vous prévenir tout d’suite, me voilà.
— Oui, vous avez bien fait. La personne vient juste de vous confier
cette enveloppe au kiosque ?
Avec un hochement de tête, elle balaya la pièce d’un regard circulaire
comme pour évaluer le montant de son pourboire.
— Ouais, y a pas loin d’une heure de ça, j’pouvais pas laisser
l’kiosque, comprenez. C’est marqué « Blackstone », pis vous m’avez dit de
monter au 44.
Elle savait donc lire ? Surprenant. L’adrénaline me donnait des sueurs
froides. De quoi s’agissait-il, cette fois-ci ? De nouvelles menaces de mort
à l’encontre d’Ivan ?
— Vous avez une excellente mémoire, Muriel. Je vous remercie
d’avoir laissé votre kiosque pour venir me livrer cette lettre
personnellement. J’apprécie votre dévouement.
Je sortis mon portefeuille de ma poche et lui tendis un billet de vingt
en échange de l’enveloppe. Elle hocha la tête et s’éclipsa. L’enveloppe
était en tout point identique à celle que j’avais reçue le jour du gala de
Mallerton, qui contenait des photos d’Ivan avec un étrange message de
menace : « Ne jamais essayer de tuer un homme qui se suicide » ou un
truc du genre, un bavardage incohérent auquel je n’avais pas un instant à
consacrer. Mais ce n’était pas une raison pour mettre la vie de mon
cousin en péril. Il serait une cible facile aux JO puisqu’il présenterait
l’épreuve de tir à l’arc dans une semaine et se retrouverait au plein cœur
d’un véritable cirque médiatique. Si cette enveloppe réitérait la menace,
j’allais devoir renforcer le dispositif de sécurité.
J’y plongeai la main et en sortis des photos en 20 par 25, noir et
blanc finition glacée. Une frayeur intense m’envahit. Comme la dernière
fois. Sauf que cette fois-ci, ce n’était pas du tout mon cousin. C’étaient
des photos de Brynne…
Putain, non ! Non ! NON !
Cette série prise dans la rue nous montrait, Brynne et moi, en route
pour notre premier rendez-vous chez le Dr Burnsley, puis notre repas en
ville avant de faire un tour dans La Fontaine Aquarium. On nous voyait
nous câlinant sur le trottoir en sortant de chez le médecin. Je lui
touchais le ventre, je l’embrassais. Nous mangions ensuite nos
sandwiches en discutant du jour où nos chemins s’étaient croisés la veille
de Noël sous la neige. L’un des clichés montrait Brynne qui me prenait en
photo en riant parce que nous étions tout juste sortis de la boutique où le
bébé avait rempli sa couche. Si quelqu’un nous avait pris en photo à ce
moment-là, je l’aurais vu, non ? Comment avais-je pu laisser passer une
chose pareille ? Comment, putain, était-ce possible ? !
J’avais été distrait, or dans mon métier la distraction est notre pire
ennemi. J’avais lamentablement échoué à mon boulot. La visite chez le
médecin m’avait troublé, puis tout ce bazar dans l’animalerie, j’étais si
peu concentré sur notre environnement et sur les gens qui nous
entouraient que je n’avais même pas remarqué qu’on nous prenait en
filature.
Je grognai en passant de nouveau les photos en revue. Cette fois-ci il
n’y avait aucun message inscrit au dos d’une d’entre elles. En levant les
yeux, je me rendis compte que Muriel était partie.
Je me mis à aboyer à Elaina :
— Appelle Brynne tout de suite et dis-lui de rester en ligne jusqu’à
mon retour ! Je dois lui parler immédiatement !
Je me précipitai vers l’ascenseur.
— Muriel, attendez ! hurlai-je dans le hall d’entrée en la voyant
quitter le bâtiment.
Les gens tout autour devaient me prendre pour un fou. Qu’ils pensent
ce qu’ils veulent, ça n’avait aucune importance.
— Ouais, m’sieur ?
— Qui ? Qui vous a donné cette enveloppe ?
Elle me jeta un bref coup d’œil et son regard parut s’illuminer. C’était
le moment de vérité : soit elle m’aiderait par pure bonté, soit elle
profiterait de ma position de faiblesse.
— Oui, j’ai bien vu son dos quand il est reparti.
— À quoi il ressemblait ? Sa carrure, sa couleur de cheveux,
n’importe quoi. C’est très important, la suppliai-je, puis je baissai d’un
ton : Dans cette enveloppe, il y avait des photos de ma petite… de ma
femme. Sa vie est peut-être en danger. Je vous en prie, Muriel. Le
moindre détail dont vous vous rappelez peut nous aider
Elle y réfléchit un instant, bougeant à peine les yeux.
— L’était au téléphone. Je l’ai juste vu partir. Un type brun, plus petit
que vous.
Brun, plus petit que moi. Me voilà bien avancé. Il y en avait des
millions. Je devais vite remonter au bureau pour savoir si Elaina avait
réussi à joindre Brynne.
— Encore merci, lâchai-je en tournant les talons.
— Tendez, j’ai remarqué un truc, me rappela Muriel. Son accent… Il
n’était pas de chez nous. L’était un Ricain.
Un Américain… Il travaille forcément pour Oakley. Et si c’était
Fielding ? Il n’est peut-être pas mort, après tout. Il est peut-être ici, à
Londres. Oh, non ! Pitié, faites que je me trompe !
Les paroles de Muriel me glacèrent le sang. Toutes sortes
d’hypothèses se bousculaient dans ma tête à en devenir fou.
Je me mis à courir.
19
Je sortais tout juste du vestiaire quand mon téléphone se mit à
sonner. C’était la musique que j’avais attribuée à Elaina qui appelait du
bureau. Elle pouvait laisser un message, je l’écouterais plus tard. Je lui
envoyai un texto :
En plein shooting. Je te rapp + tard. B
Je mis le portable en mode silencieux mais sans l’éteindre, comme
me l’avait demandé Ethan – pour une histoire de localisation GPS, je
crois. Une fois le téléphone glissé dans la poche de ma robe, je n’y pensai
déjà plus, prête à me focaliser sur mon travail.
Les extensions me chatouillaient le bas du dos et le sol était froid
sous mes fesses. Aujourd’hui, je ne portais pas de string. En revanche,
j’avais enfilé une paire de bas noirs sublimes dont les rubans de dentelle
rose entouraient mes cuisses puis formaient de jolis nœuds sur les côtés.
Mon photographe du jour, Simon, était ce qu’on pourrait appeler un
excentrique. Avec son jean moulant bleu électrique, son tee-shirt vert
citron et ses bottines en cuir verni blanc, il mettait ma rétine à rude
épreuve. Sans compter la pose qu’il me faisait prendre et que je n’avais
encore jamais tentée auparavant. Je tremblais à l’idée de ce qu’Ethan
dirait en voyant les clichés.
J’imaginais déjà la scène : un seul regard sur les épreuves et il
achèterait le lot complet pour que personne d’autre n’y ait accès.
Je fus saisie d’une montée d’adrénaline. Après tout, je tentais quelque
chose de nouveau. C’était grisant, presque inquiétant. J’étais déterminée
à donner le meilleur de moi-même pour que ces photos soient dignes
d’un artiste et d’un modèle professionnel.
J’étais dos à l’objectif, les jambes écartées, les genoux légèrement
pliés, les pieds bien à plat sur le sol. Mes mains posées à l’intérieur de
mes mollets maintenaient mes cuisses bien écartées. Le cliché se voulait
provocateur. Mes parties intimes étaient offertes à la vue de toute
personne qui passerait à l’instant devant moi. Une posture
pornographique qu’Ethan serait loin d’apprécier. Mais je n’avais pas de
souci à me faire. Tout le monde respectait les règles. Ceux qui les
contournaient étaient bien vite rayés de la profession.
La pointe de mes extensions capillaires effleurait le sol, et ainsi,
dissimulait la raie de mes fesses. Heureusement, car je refusais de la voir
apparaître sur les photos.
Quand j’évoquai cette condition avec Simon, il eut un rire :
— Brynne, ma chérie, si une femme peut se targuer d’avoir une
croupe de rêve, c’est bien toi.
— Ma foi, merci, Simon, mais non, merci. Comprends-moi, pas de
rictus vertical sur ce cliché, s’il te plaît.
— Promis. Je me limite à la suggestion de tes courbes et de tes
longues jambes galbées. Je te trouve rayonnante. C’est quoi ton secret ?
Tu as changé de vitamines ? demanda-t-il, distrait, tandis que son
appareil commençait à cliqueter.
— Hum, on peut dire ça, oui.
— Oh, dis-moi tout ! s’emballa Simon. Je veux connaître toutes tes
astuces beauté.
Je pouffai.
— Je ne crois pas que mon secret t’intéresse, Simon. À moins que tu
ne rêves d’une belle paire de seins.
— Oh, non ! Pitié, ne me dis pas que tu tombes dans le piège des
implants mammaires. Tes loches sont parfaites comme elles sont.
J’adressai un rire au rideau en face de moi, frustrée de ne pas voir
son visage.
— Non, pas d’implants pour moi. Ils grossiront naturellement.
— Ah bon ? Par quel genre de traitement ?
Décidément, il était long à la détente. Simon était peut-être gay,
mais il n’en était pas moins un homme. Une caste qui capte difficilement
les subtilités de ce genre de situation. Le port du pénis doit y être pour
quelque chose.
— Le genre qui t’offre un bébé en prime, conclus-je, décidément
déçue de ne pas voir sa réaction.
— Oh, mon Dieu ! T’es en cloque ? !
— C’est l’une des pires expressions que je connaisse, mais oui, je suis
en cloque.
— Félicitations, ma chérie ! C’est une bonne nouvelle, pas vrai ?
— Oui.
Dans un silence, je repensai à tous les bouleversements survenus en si
peu temps et ma bataille contre des émotions toujours à fleur de peau.
Depuis quelques semaines, mes hormones faisaient des leurs et je passais
d’éprouvantes journées à m’efforcer de garder une humeur stable.
Simon continuait de prendre des photos, tantôt m’aiguillant
subtilement pour ma pose, tantôt modifiant l’éclairage, sans jamais
rompre le fil de la conversation comme il savait si bien le faire. Papoter
en travaillant, c’était son credo.
— Tu vas épouser ton copain ?
— Ouais. Le grand jour est prévu pour le 24 août. Sa sœur nous a
proposé d’accueillir la réception dans son manoir de campagne dans le
Somerset.
— Ça m’a l’air classieux, dis-moi, fit Simon. Fais-moi plaisir, penche
légèrement la tête en arrière et regarde le plafond.
— Ouais, c’est classieux. Tu veux venir ?
— Ma chérie, je commençais à désespérer ! C’est l’excuse parfaite
pour acheter un nouveau costume.
Il se mit à digresser au sujet de la soie italienne et d’un costume vert
qu’il avait repéré dans une boutique milanaise et qui serait parfait pour
un mariage à la campagne.
Je pensai à mon père qui n’aurait pas de nouveau costume pour mes
noces. Qui ne serait pas à mon bras pour me conduire à l’autel. Je n’avais
plus personne pour cette tradition. Je n’allais pas le demander à Frank.
Ma mère m’avait déjà soumis l’idée, mais j’avais refusé. Plutôt marcher
seule qu’avec Frank. Ce n’était pas contre lui, mais il n’avait rien de
paternel pour moi. Il était le mari de ma mère, rien de plus.
Le poids du chagrin devint soudain lourd à porter. Je luttai, mais
mon corps dut montrer des signes de fatigue car Simon me demanda :
— Besoin d’une petite pause, ma chérie ?
Incapable de parler, je hochai la tête. Le seul fait de déglutir m’était
douloureux.
Parfois, quand on est à fleur de peau et qu’une personne se montre
attentionnée avec nous, toute la bonne volonté n’y fait rien et on craque.
C’est ce qui m’est arrivé avec Simon lorsqu’il a laissé son appareil photo
pour s’approcher derrière moi et poser les mains sur mes épaules dans un
geste de soutien pur et sincère.
— J’ai appris pour ton père. Je suis désolé, ma belle. Ce doit être
difficile pour toi.
— Merci… C’est si récent. Il suffit d’un détail pour que je pense à lui.
Il me manque tellem…
À cet instant précis, Ethan apparut en trombe dans le studio, tel un
gladiateur prêt à entrer dans l’arène.
— Brynne ! Qu’est-ce que tu fous…
Les mots restèrent coincés dans ma gorge quand j’aperçus ma femme
complètement nue, les jambes écartées et un mec derrière elle qui osait
poser ses mains sur elle.
Ma réaction ne se fit pas attendre, si je me souviens bien. Je tirai
Brynne pour qu’elle se relève et fis voler l’imbécile par-dessus sa toile de
fond.
— Ethan ! hurla Brynne. Qu’est-ce qui te prend ?
— Je t’ai cherchée partout ! Pourquoi tu ne réponds pas au
téléphone, bordel ?
— Je travaille ! s’indigna-t-elle, les dents serrées.
Elle était en tenue d’Ève avec seulement des bas noirs et un truc dans
les cheveux qui donnait l’impression qu’ils étaient plus longs.
— C’est terminé. Tout ça, Brynne, c’est fini ! m’emportai-je en
désignant ce qui nous entourait d’un geste évasif. Habille-toi, on s’en va.
— Non, Ethan, on ne s’en va pas. Qu’est-ce qui t’arrive, bon sang ? Je
travaille, je te signale !
Oh que si, ma beauté, on s’en va et tout de suite ! D’ailleurs, je te ferai
sortir de là moi-même s’il le faut.
Le photographe habillé en sapin de Noël choisit ce moment pour agir
et dégaina son téléphone.
— Appelez la sécurité…
— La sécurité de cette jeune femme, c’est moi ! le coupai-je en
pointant Brynne du doigt, puis je lui arrachai le portable des mains et
raccrochai. Brynne a terminé, mon vieux. Appelle mon bureau si tu veux
une indemnité. Désolé de t’avoir fait perdre ton temps.
Je sortis ma carte de visite que je balançai à ses pieds. Je me trouvai
incroyablement calme au vu de la situation…
L’autre posa les yeux sur Brynne qui, pétrifiée, nous observait… Et
toujours à poil, putain !
— Arrête de la mater, enfoiré ! lui hurlai-je.
Il poussa un cri aigu et se retourna, ne sachant plus où se mettre.
— Simon, je suis vraiment désolée pour…, murmura Brynne en
s’approchant de lui.
— Mais pas du tout, tu ne l’es pas du tout ! fulminai-je en lui
attrapant le bras, avant de la retourner face à moi et de plaquer son
corps contre le mien. Rhabille-toi, tu veux ? Putain, tu te promènes
encore à poil, bordel !
Des éclairs dans les yeux, Brynne se pencha pour attraper son
peignoir. Je n’avais pas remarqué le vêtement qui était posé sur une
petite table juste à côté de la scène. Elle l’enfila et serra la ceinture
autour de sa taille. Ses gestes étaient vifs, incisifs, et son regard noir
continuait de me foudroyer. Elle leva les mains sous sa chevelure pour en
extraire une longue extension brune qu’elle posa délicatement sur la
table. Puis elle me tourna le dos et se pencha sur une jambe, puis sur
l’autre, retirant les bas qu’elle disposa à côté des faux cheveux.
Elle était hors d’elle, mais je m’en fichais. Au moins, elle allait bien,
c’était l’essentiel. Loin de ses ravisseurs potentiels, Brynne était en
sécurité avec moi – je ne pouvais pas en dire autant de son copain
photographe. Seule dans cette pièce avec un homme, elle avait posé nue
tandis qu’il prenait des photos d’elle mais putain, heureusement, mon
pire cauchemar ne s’était pas réalisé. Elle était là, en chair et en os.
Le trajet jusqu’à la maison se fit dans le silence. Quelques soupirs et
mouvements raides sur les sièges, rien de plus. Vu la rage qui
bouillonnait en nous, il valait mieux se taire.
De retour dans l’appartement, elle se dirigea tout droit vers la salle
de bains où elle s’enferma à double tour. Je n’entendais rien d’autre que
l’eau qui coulait. Une oreille contre la porte, j’écoutai. Je ne voulais pas
qu’elle pleure, mais n’empêche, j’étais furieux. Cette histoire de modèle,
ça ne pouvait plus durer. Je ne supportais plus l’idée qu’elle pose nue
devant des inconnus. Des mecs qui fantasment sur son corps, qui veulent la
baiser… ou pire !
J’avais un millier de choses à faire, des endroits où me rendre et des
gens à rencontrer, mais abandonner Brynne à la maison pour retourner
au travail, c’était impensable. Je n’irais nulle part. Un point c’est tout.
Merde.
En attendant, je sortis sur mon balcon pour m’installer sur une chaise
longue en admirant les lumières de la ville s’allumer à mesure que la nuit
tombait. Je fumais clope sur clope. Ça ne m’aidait pas, mais tant pis.
C’est étrange comme ce qui était autrefois le remède à mes
appréhensions était devenu inefficace. J’attendais que Brynne sorte de la
salle de bains. Sur ce premier round, elle m’avait battu par K-O. Tout
portait à croire qu’elle ne ferait pas le premier pas ce soir.
Au bout d’un moment, la solitude me pesait trop sur ce balcon et je
rentrai dans l’idée de lui faire entendre raison.
— Brynne ?
Un silence.
— Brynne, laisse-moi entrer.
J’essayai la poignée, et à ma surprise, la porte s’ouvrit. Finalement,
elle ne s’était pas enfermée.
Je la trouvai assise sur le petit tabouret, occupée à se vernir les
orteils. Ses cheveux étaient relevés par une pince et elle portait le
peignoir en soie jaune qui lui donnait le teint lumineux. Sans faire
attention à moi, Brynne continuait de recouvrir ses ongles de rose foncé.
— On peut parler ? finis-je par lui demander.
— De quoi ? De ton comportement de macho en plein milieu de mon
shooting – qui s’avère être mon gagne-pain ? Ou du photographe à qui tu
as pratiquement cassé la gueule ? Grâce à toi, ma réputation dans le
milieu est foutue, je te remercie, dit-elle d’une voix monocorde.
— Moi, je ne veux plus que tu t’y frottes, à ce milieu.
Brynne reboucha son vernis et le posa sur le bord du lavabo.
— Tu décides de tout, pas vrai ?
— J’avais besoin de savoir où tu étais mais tu ne répondais pas au
téléphone.
Je fis une pause pour lui offrir l’opportunité de s’expliquer, mais elle
n’en fit rien.
— Bon, d’accord. Je l’avoue, je me suis laissé emporter. Mais
comprends-moi, je courais après de nouveaux indices qui m’ont mis dans
un état de branle-bas. Et putain, Brynne, tu étais à poil ! ajoutai-je en me
passant la main dans les cheveux.
Les yeux baissés, elle murmura :
— Après ce qui vient de se passer, on ne m’appellera plus jamais
pour un shooting. Personne ne voudra de moi.
Oh si. Ces enfoirés te voudront toujours.
Je m’approchai et lui fis lever le menton pour qu’elle me regarde
enfin.
— Tant mieux, j’espère bien qu’ils ne te rappelleront pas.
Elle avait beau rester silencieuse, ses yeux lançaient des éclairs.
— Je suis sérieux, ma belle. Tu ne poseras plus jamais nue.
Voilà, c’était dit.
— La décision m’appartient, Ethan. Tu n’as pas à me dicter ce que j’ai
à faire.
— Tu crois ? m’indignai-je en saisissant sa main gauche. Elle ne
signifie rien, cette bague, pour toi ? Tu vas devenir ma femme, la mère
de mon enfant, et je refuse que tu te promènes à poil devant des
photographes, ajoutai-je en la foudroyant du regard, j’ai le droit de dire
mon mot.
Elle retira sa main d’un geste vif et me cracha au visage :
— Tu ne comprends rien, Ethan ! ABSOLUMENT RIEN !
De fureur, elle me repoussa pour m’empêcher d’approcher.
Putain ! Encore une fois, la rage m’empêchait de trouver une solution
raisonnable pour nous calmer. J’avais bien une idée, mais… Si. Ça
pouvait marcher. Je pouvais lui arracher son peignoir de soie et la baiser
comme un sauvage. Ensuite, on pourrait discuter, se disputer, ou je ne
sais quoi d’autre. Oui, c’était une possibilité.
Je l’attrapai par les épaules pour la forcer à se lever de son tabouret,
immobilisant ses bras de sorte qu’elle ne puisse pas lutter. Ce n’était pas
faute d’essayer, mais je la tenais fermement contre mon torse, mon
visage tout près du sien. De sentir ses courbes contre ma peau, j’en avais
la trique.
— J’essaie de comprendre pourquoi la femme que j’aime tient tant à
se mettre à poil et apprécie que des inconnus matent des photos d’elle
nue ! m’exclamai-je plus violemment que prévu.
Et puis, je l’embrassai.
Ou plutôt, je forçai ma langue dans sa bouche. Plus tard, je
réclamerais davantage, mais pour l’instant, j’avais besoin d’envahir son
corps d’une manière ou d’une autre. En revanche, j’avais besoin de son
feu vert, et malgré sa fureur, j’ai senti qu’elle me le donnait dès l’instant
où nos corps se sont rencontrés. Elle était toujours ma femme et nous le
savions tous les deux comme je serrais sa mâchoire et m’enfonçais
brutalement dans sa bouche. Lèvres, langue et dents, tout était mis à
profit pour lui faire passer un message bien précis : Tu m’appartiens,
Brynne, et je sais que tu le désires aussi.
Ce n’était que le début. Cet échange n’avait qu’une conclusion
possible : ma queue profondément enfouie dans sa douce petite chatte
pour une frénésie de jouissance sans précédent.
Ce que je lui ai fait ensuite n’égratigna même pas ma conscience. Je
l’ai prise. J’ai pris Brynne comme bon me semblait car elle est à moi.
Physiquement, elle répondait sans broncher. Pour ce qui était du
mental, on en discuterait plus tard. Baiser d’abord, parler ensuite. Cette
philosophie avait toujours fonctionné entre nous, je ne voyais pas
pourquoi ça changerait aujourd’hui.
Je la pris dans mes bras et la portai jusqu’à notre lit. La colère
animait encore son regard quand je l’allongeai, puis j’ouvris son peignoir
et retirai la pince de ses cheveux. Sa poitrine se soulevait par saccades et
ses seins pointaient furieusement. J’expédiai mes vêtements et, en un
rien de temps, j’étais nu. Je bandais si fort que je craignais que ma queue
se brise à la première giclée.
Tant pis, j’étais prêt à prendre le risque, parce que des orgasmes, on
allait en avoir tout notre soûl.
Je m’allongeai sur le sublime corps nu de Brynne que je serais
désormais le seul à contempler, et la baisai violemment. En retour, elle
me chevaucha avec la même fureur. Dans cet élan de passion
foudroyante, on jouit ensemble, puis encore et encore jusqu’à tarir notre
soif de jouissance. Jusqu’à ce que la seule option qu’il nous reste soit de
nous effondrer sur les draps, tous les deux épuisés par le plaisir qui nous
avait embrasés et enivrés… On se laissa dériver vers le néant.
Le cauchemar me réveilla. C’était ce vieux rêve où je me vois en train
de regarder cette vidéo de moi et regrette de ne pas être morte. L’image
est restée gravée dans ma mémoire malgré les années. Quoi que je fasse,
elle ne me quitterait jamais. Ce n’était pas la première fois que je me
posais cette question : leur était-il arrivé à eux trois de repenser à cette
vidéo ? Les deux autres, je ne les connaissais pas, mais Lance avait-il déjà
ressenti la moindre pointe de remords ? Après tout, ils avaient gâché ma
vie. Y pensait-il parfois ? Immonde. Si sale et immonde.
J’essayai de pleurer en silence, cachée par la nuit, mais Ethan avait
l’oreille fine. Nous venions de partager un moment torride, voire
explosif, ce qui nous avait soulagés de notre colère, mais le cœur du
problème était loin d’être réglé. Il ondulait encore dans l’air tel un
drapeau hissé au sommet de son mât.
À côté de moi, Ethan remua et m’attira contre lui, ses bras puissants
autour de mon corps et ses lèvres dans mes cheveux qu’il caressait
doucement pendant que je pleurais.
— Je t’aime tellement fort. C’est affreux de te voir triste. Je préfère
encore quand tu me hurles dessus.
— Ne t’inquiète pas, Ethan. Je sais que tu m’aimes, haletai-je entre
deux sanglots.
— Oui, je t’aime, répéta-t-il avec un tendre baiser. Je suis désolé
d’avoir bousculé ton photographe. (Il fit une pause.) Mais je n’ai pas
changé d’avis. Je ne veux plus que tu poses nue.
— Je sais…
— Alors tu arrêteras ?
Sa voix était teintée d’espoir. J’allais le décevoir.
— Je ne crois pas, Ethan. Je ne peux pas arrêter, même si c’est toi
qui me le demandes.
Ces mots planèrent un instant entre nous. Ils étaient douloureux,
mais il avait besoin de les entendre. Je ne pouvais pas me censurer avec
lui, il méritait la vérité. Je lui devais bien ça.
— Mais pourquoi, Brynne ? Pourquoi tu ne pourrais pas arrêter ?
Pourquoi pas pour moi ?
Ces satanées larmes refirent surface.
— Parce que…, bafouillai-je. Parce que ces… ces photos sont
tellement belles. Elles montrent quelque chose de beau chez moi !
Comme je me remettais à pleurer, Ethan me serra dans ses bras. Il
devait comprendre que le sujet était sensible pour moi. Si seulement le
docteur Roswell était là.
— C’est vrai, ma chérie, elles sont magnifiques, dit-il avant de
m’offrir un long baiser langoureux. Mais tu as toujours été belle.
C’était là qu’il se trompait. Ethan n’avait pas vu la… Il ne pouvait pas
comprendre ce qui était pour moi évident.
— Non. Tu ne comprends pas, pantelai-je en chassant mes larmes. Je
ne t’en veux pas, mais tu ne comprends pas pourquoi j’ai besoin de ces
magnifiques photos de moi.
Le souffle court, je respirais fort contre son torse, jouant avec ses
muscles du bout de mes doigts.
— Dans ce cas, explique-moi.
Je ne sais pas comment je pus répondre, mais j’y arrivai. Malgré mes
larmes qui coulaient en flot continu, Ethan se montra patient et, par de
douces caresses dans mes cheveux, m’encouragea à laisser éclater cette
horrible vérité.
— Parce que cette vidéo de moi était affreuse ! Les images étaient
immondes ! Moi, j’étais immonde ! Je peux remplacer cette laideur par
du beau ! Chaque nouvelle photo est une création qui me libère un peu
plus de mon passé.
Ethan me fit rouler sur le lit et se retrouva au-dessus de moi.
— Il n’y a rien d’immonde chez toi, insista-t-il en encadrant mon
visage.
— Si, dans cette vidéo, je l’étais.
En silence, il me sondait du regard.
— C’est pour ça ? Ma chérie, c’est la raison pour laquelle tu as voulu
te… te suicider…
— Oui !
Je pleurais contre son torse. Voilà, Ethan connaissait la vérité à
présent. Ma fixation. La réalité de mon dysfonctionnement. Le motif qui
m’animait au quotidien, et certainement, à jamais. J’espérais de toutes
mes forces qu’il m’aime toujours en dépit de tout cela.
Sans rien dire, Ethan me serra fort. Il méditait mes paroles. J’avais
appris à le comprendre. Incroyablement honnête et direct dans ses
propos et attitudes, Ethan savait prendre le temps de la réflexion.
— Ce n’est pas le moment de la pose qui m’insupporte. Je sais que tu
es entourée de professionnels. Le photographe se sert uniquement de ton
image pour nourrir son art. Une image sublime de toi. (Il me caressa la
hanche.) Je sais que le type de cet après-midi ne voulait rien de plus. Il
regardait ton corps comme une œuvre à exploiter.
— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, Simon est gay jusqu’au bout
des ongles.
Il étouffa un rire.
— Oui, c’est clair. Ses vêtements en disaient long et son petit cri a
confirmé mes soupçons.
— Pauvre Simon. Tu sais, je l’ai invité à notre mariage. Il parlait d’un
nouveau costume italien vert printemps qu’il a repéré à Milan pour
l’occasion.
Je me permettais de le taquiner.
— Génial, soupira-t-il. Bon, je l’appellerai demain pour m’excuser.
— Merci.
Mais Ethan n’en avait pas terminé avec cette conversation.
— Ce qui m’exaspère, c’est l’idée que des personnes te voient nue sur
ces photos. Les hommes te regardent. Des types comme moi regardent
tes photos et rêvent de te baiser. Brynne, c’est ce que j’exècre. Je refuse
que quiconque ait ce genre de pensée en te regardant. Je te veux pour
moi tout seul. Je suis égoïste, je sais, mais c’est comme ça.
— Oh…
— Voilà, tu sais maintenant ce que j’en pense, ajouta-t-il doucement.
Sa sincérité et sa voix me touchaient droit au cœur.
— J’ai entendu, Ethan, et j’espère que toi aussi, tu as entendu ce que
je t’ai dit sur les raisons qui me poussent à poser nue.
Sa réponse passa par la tendresse d’un baiser. Sans un mot, il me
convainquit qu’il avait compris. Après un long moment passé à
m’embrasser, Ethan s’écarta pour me caresser la joue avec son pouce. Ce
geste avait accompagné notre premier baiser, et depuis, ne nous avait
jamais quittés.
Je me demandais ce qu’il avait en tête. À sa façon de m’étudier de ses
yeux bleu profond ainsi allongé sur le côté, coude replié, la tête reposant
sur sa main, je devinai qu’il avait encore des choses à me dire. Alors,
j’attendis. Je pouvais attendre toute la nuit en le contemplant. Ethan nu
au lit, je ne m’en lassais pas. Ses bras, son torse, ses abdos en acier et
son bassin sculpté en V – un festin pour les yeux.
C’est drôle, il disait parfois la même chose de moi. Seulement, mon
corps changerait avec la grossesse. J’allais grossir, comme toutes les
femmes enceintes. Ethan aurait-il toujours envie de moi ?
— Il faut que je te dise ce qui m’est arrivé aujourd’hui. J’ai reçu un
choc, et c’est pour ça que j’ai pété un plomb au studio tout à l’heure.
Il chassa l’une de mes mèches derrière mon oreille.
J’aurais dû m’en douter. La réaction excessive d’Ethan ne sortait pas
de nulle part.
— D’accord… Je t’écoute.
Dans l’obscurité, il me raconta les derniers événements : des photos
prises à la dérobée qu’il avait reçues aujourd’hui. Un type, a priori
américain, me surveillait depuis le début, nous suivait et prenait en
photo nos moindres mouvements. J’étais absolument terrifiée. Voilà
pourquoi Ethan avait paniqué cet après-midi. Les choses étaient loin de
s’arranger. Elles empiraient. Rien n’arrêterait ces gens-là. En
réchapperais-je même vivante ? Je pensais à Ethan et à notre bébé. Quels
que soient les sacrifices nécessaires pour nous sortir de là, j’étais prête à
les faire.
Nous avons ensuite discuté de procédures de sécurité, de garde du
corps et de suivi par GPS. Tout devait être mis en place pour que je ne
risque rien jusqu’au mariage. Ensuite, Ethan aurait le temps de se
consacrer entièrement à ma sécurité. Il m’expliqua clairement les choses
et je l’écoutai jusqu’au bout. À la fin de la conversation, nous étions
d’accord. Quand je m’endormis finalement, j’étais lovée entre ses bras
puissants. Là, rien ne pouvait m’atteindre. L’amour de cet homme me
protégerait contre vents et marées. Ethan avait autant besoin de moi que
j’avais besoin de lui.
Nous avions au moins cette certitude-là. C’était déjà ça.
20
— Alors, quel effet ça te fait de pouvoir enfin respirer, mon garçon ?
Mon père leva son verre, un grand sourire plaqué sur le visage.
— C’est comme si l’éléphant de trois tonnes qui me compressait la
poitrine s’était enfin relevé pour ne m’écraser plus que les pieds.
Sur ce, je trinquai avec lui.
— Oui, j’imagine. Cette cérémonie était une prouesse. Quelle
organisation ! C’était un beau spectacle, bravo.
Tout le monde l’avait compris, la cérémonie d’ouverture des JO avait
impressionné mon père. Depuis le début du repas, il n’avait que ce sujet
à la bouche. Pour ma part, j’étais surtout soulagé que tout se soit déroulé
sans accroc.
J’étais épuisé, il me tardait de me glisser sous les draps avec Brynne.
Mais bon, j’arrivais quand même à savourer cette soirée de fête chez
Gladstone. Ivan avait réussi à nous réserver une table malgré
l’effervescence qui régnait en ville. En même temps, on ne pouvait rien
refuser à mon cousin, le célèbre et charmeur lord Ivan, flèche d’or de la
Grande-Bretagne.
C’était bon de tous se retrouver. La dernière fois remontait à des
lustres. Même si Papa, Neil et Elaina appréciaient de pouvoir profiter des
contacts d’Ivan, moi, je m’en serais bien passé. Mais Brynne s’amusait,
c’était tout ce qui comptait.
Les rues étaient en fête maintenant que les JO étaient lancés. J’en
voyais enfin le bout. Brynne et moi venions de passer une semaine
complète sans menaces ni messages cryptés. Une vie normale.
Je posai ma main au creux de son dos.
— Ouais, le plus dur est derrière nous. La cérémonie d’ouverture s’est
bien passée, sans aucun fou furieux dans les parages. La récompense de
longs mois de préparation. Il ne nous reste plus qu’à escorter les VIP,
mais c’est une mission à taille humaine, plus simple à orchestrer. Et puis,
j’ai une redoutable équipe sur le coup.
Je hochai la tête en direction de Neil et lui offris un toast.
— Si on arrive à protéger Ivan d’éventuels forcenés, le tour est joué,
acquiesça Neil avec un petit sourire.
— Oui, faites donc. Si vous pouviez m’épargner les menaces de ces
tarés, j’apprécierais, rétorqua Ivan.
Ce n’était pas forcément gagné. Un rival coréen un brin lunatique
avait une dent contre Ivan depuis une vieille dispute qui datait de trois
Jeux olympiques en arrière. Le Coréen en était ressorti disqualifié et Ivan
avait décroché la médaille d’or. Ce dernier ne s’en dépêtrait plus. Quand
on marche dans de la merde, l’odeur colle à la chaussure pendant un bon
bout de temps.
— Tu as l’air fatigué, mon chéri, me susurra Brynne en frôlant mon
bras.
— Oui, je suis éreinté, répondis-je, les yeux sur ma montre. Si on
part tout de suite, on sera au lit dans une heure et demie.
Je lui fis un clin d’œil. Si je pouvais terminer cette soirée par une
bonne nuit de sommeil tout contre elle, ce serait le top. Une parfaite
conclusion à cette journée.
Bon, je plaisantais, on n’allait pas s’éclipser comme ça sans prévenir.
Mais avec ma chérie, je n’étais pas au bout de mes surprises.
— Qu’est-ce qu’on attend ? me chuchota-t-elle à l’oreille. Un peu plus
et je pique du nez dans ma soupe.
Effectivement, elle avait les traits tirés. Je m’en voulais de ne pas
l’avoir remarqué plus tôt. Elle était enceinte et avait besoin de se reposer
pour deux. Cette occasion en or n’allait pas m’échapper.
— Bonne nuit tout le monde. Il est temps pour nous de rentrer. Ma
femme me supplie de l’attirer dans mon lit.
Brynne poussa un cri outré et me donna un coup dans le bras.
Simplet comme je suis, il ne m’en faut pas plus pour obéir. Me frottant le
bras où elle m’avait cogné, je poursuivis d’un ton théâtral.
— Ah, les femmes enceintes, je vous jure ! Elles ne sont jamais
rassasiées.
Son coup de pied dans la cheville me fit pousser un grognement, mais
comme tout le monde riait, ça en valait la peine.
— Tu vas le regretter Blackstone, lança-t-elle en chemin vers la
voiture.
— Ben quoi ? Ça nous a permis de filer, non ? Et puis, je n’ai pas
menti.
Je passai un bras autour de son cou pour l’embrasser, mais elle
esquiva mon baiser en riant.
— C’est ça, profite. Tu feras moins le malin dans cinq mois.
— Pourquoi dans cinq mois ? demandai-je, perplexe.
Elle secoua lentement la tête.
— L’histoire de la femme enceinte jamais rassasiée, tu pourras
l’oublier. Zéro libido. Plus de sexe pendant des mois. Rien du tout.
Ses mains formèrent une croix. Bon, c’est sûr, ce n’était pas génial
comme nouvelle.
— Attends une minute. Tu plaisantes, pas vrai ?
— Si seulement tu voyais ta tête !
Elle éclata de rire, fière d’avoir eu le dernier mot. Son esprit de
compétition était sans pareil, elle ne lâchait jamais le morceau.
— Ça te fait rire ? grommelai-je.
Pourvu qu’elle plaisante, parce que l’abstinence pendant plusieurs
mois serait une véritable torture.
— Ouais, acquiesça cette coquine en m’empoignant les fesses. Tu
l’auras bien mérité, même si je t’aime très fort, Blackstone.
J’ai vraiment de la chance, une chance de salopard même.
— C’est faux, ce truc de libido en berne dans cinq mois, pas vrai ?
Elle rit encore, plus maligne et sexy que jamais. Seulement, aucune
réponse à ma question.
— Arrête, enfoiré ! J’ai dit pas de vidéo ! Pas de putain de vidéo !
Les cris d’Ethan me réveillèrent en sursaut. Il faisait encore ce rêve.
Ou plutôt, ce cauchemar.
Ce qu’il hurlait me faisait froid dans le dos. Il répétait la même chose
que les autres nuits, il suppliait : « pas de vidéo ». J’étais saisie d’effroi
car ses cauchemars le mettaient dans un état affolant. Il devenait un
autre homme. Un parfait inconnu.
J’étais consciente du lien entre ses rêves et le supplice vécu en tant
que prisonnier aux mains des Afghans, mais Ethan refusait de m’en
parler. Il avait connu l’horreur, c’était tout ce que je savais.
— Ethan, réveille-toi.
J’essayai de le secouer doucement mais il remuait dans tous les sens
comme un possédé.
— Il est mort… AAAHH, putain ! Un bébé ! C’est juste un petit bébé,
enfoirés de barbares !
— Ethan ? !
Le secouant plus fort, je lui frottai le bras et le cou.
— Non ! Vous ne pouvez pas faire ça… Non… non… non. je vous en
supplie… non… Arrêtez ! Je ne veux pas qu’ils me voient mourir dans
une vidéo…
— Ethan !
Je lui décochai une petite claque sur la mâchoire en espérant que
cela le ramène à moi.
Ethan ouvrit les yeux d’un coup, l’air sauvage et terrifié, il se redressa
dans le lit. Il resta un moment penché en avant, à reprendre son souffle,
la tête entre les genoux. Je posai doucement la main sur son dos. Mon
geste le fit tressaillir, mais je laissai ma paume contre sa peau. Sa
respiration devint saccadée. Il ne disait rien. Et moi, les mots me
manquaient.
— Parle-moi, je t’en prie.
Ethan se leva et enfila un pantalon de jogging et un tee-shirt.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’ai besoin de prendre l’air, souffla-t-il d’une voix faible.
— Prendre l’air ? Mais il fait un froid de canard dehors. Ethan, reste
là et parle-moi, le suppliai-je. Il faut que tu m’en parles !
Il fit la sourde oreille mais vint de mon côté du lit pour me toucher la
tête. Son geste fut bref mais j’eus le temps de sentir sa main trembler
violemment. Il semblait perdu. Lorsque je voulus la lui prendre, il la
retira brusquement et tourna les talons pour quitter la pièce.
— Ethan ! l’appelai-je. Où vas-tu ? Reviens et parle-moi !
Pour toute réponse, le silence.
Je restai allongée là un moment à me demander quoi faire. D’un
côté, j’avais envie d’affronter Ethan, de le forcer à se confier à moi, mais
de l’autre, j’en étais mortellement effrayée. Et si je lui faisais plus de mal
que de bien ? Ethan avait besoin de l’aide d’un professionnel. S’il avait
été séquestré et torturé pendant la guerre, il avait de fortes chances
d’être en état de stress post-traumatique. J’en savais quelque chose.
Je me décidai à m’habiller pour le rejoindre et enfilai à la hâte un
pull et un legging. Effectivement, Ethan était dehors. Il fumait l’une de
ses cigarettes au clou de girofle.
Je restai derrière la vitre et l’observai un instant. Allongé sur une
chaise longue, il avait les pieds nus qui pendaient dans le vide tant il
était grand. La fumée de sa cigarette flottait au-dessus de sa tête et les
lumières de la ville en arrière-plan formaient un halo autour de lui.
Ça ne me dérangeait pas qu’il fume. J’aimais bien l’odeur de ses
cigarettes, et puis Ethan en gardait rarement l’haleine. Il se brossait
systématiquement les dents et sentait toujours la menthe fraîche, mais
parfois le parfum épicé persistait et me laissait deviner qu’il avait fumé.
En revanche, son choix de marque n’était pas banal : des Djarum Black,
un tabac fort en goût, parfumé au clou de girofle et importé d’Indonésie.
Je ne savais pas d’où lui venait ce goût pour ce type de cigarettes. Encore
une zone d’ombre à laquelle Ethan refusait de me laisser accéder.
En cet instant, Ethan y était enfermé. De le voir dans cet état me
brisait le cœur. Je poussai la baie vitrée et me glissai à l’extérieur.
Il ne remarqua ma présence que lorsque je m’assis sur la chaise
voisine.
— Retourne te coucher, Brynne.
— Non, je veux rester avec toi.
— Rentre, s’il te plaît. La fumée de cigarette, ce n’est bon ni pour toi
ni pour le bébé.
Il parlait d’une voix lointaine, détachée, qui me fit froid dans le dos.
— Pour toi non plus, ce n’est pas bon, répliquai-je fermement. Si tu
ne veux pas que je reste dehors, alors éteins cette cigarette et rentre avec
moi. Il faut qu’on en parle, Ethan.
— Non.
Il secoua la tête en guise de refus et aspira à fond une nouvelle
bouffée
Je sentis tout à coup la colère monter mais je devais tenter d’obtenir
un signe d’Ethan, alors qu’il semblait à des années-lumière de moi.
— Quelle connerie, Ethan ! Tu as besoin d’aide. Regarde ce que ces
cauchemars font de toi !
Il ne répondit rien. Le silence qui régnait entre nous était comme un
hurlement qui recouvrait les bruits nocturnes de la ville.
— Tu ne veux pas m’en parler ? Parfait. Alors trouve-toi un psy ou un
groupe de soutien, n’importe quoi, mais fais-toi aider.
Aucune réaction. Il continuait de fumer sans rien dire. L’extrémité de
sa cigarette rougissait dans l’obscurité à mesure qu’elle se consumait et je
n’avais toujours aucun retour d’Ethan.
— Pourquoi refuses-tu de me parler ? Je t’aime, je suis là pour toi et
je ne sais même pas d’où tu tiens ce goût pour les cigarettes au clou de
girofle. Alors savoir ce qui t’est arrivé en Afghanistan…
Je me penchai vers lui.
— Qu’est-ce qui s’est passé là-bas, Ethan ?
Ma voix commençait à dérailler, je me sentais au bord des larmes.
Son silence était pour moi la preuve que je ne comptais pas assez pour
lui, pas assez pour partager sa plus grande angoisse. Ethan savait tout de
ce sacré merdier qu’était mon passé et me jurait que ça ne changeait rien
à ses sentiments envers moi. Ne pouvait-il pas comprendre que j’étais
prête à tout pour l’aider ? Quitte à me mettre moi-même en danger ?
D’un geste minutieux, il écrasa son mégot dans le cendrier posé au
pied de la chaise longue, il croisa les mains sur ses cuisses et regarda les
lumières de la ville. En entamant son récit, il ne posa pas une seule fois
les yeux sur moi.
— Je fume ces cigarettes parce que c’est ce que fumaient mes
geôliers. Des roulées de tabac épicé dont le parfum me montait à la tête.
Je mourais d’envie de m’en griller une. J’aurais pu devenir fou, à force.
Je me figeai dans la brise nocturne et, le cœur serré, j’écoutai chaque
mot qu’Ethan voulait bien m’accorder.
— Et puis, le jour de… de mon exécution, un miracle s’est produit.
J’ai été épargné. Je vivais. Leur foutue lame a manqué mon cou.
Sa voix se brisa.
— Leur lame ?
J’avais bien une idée sur la direction que prenaient ses propos et j’en
étais tétanisée.
— Ouais, ils comptaient filmer ma décapitation et montrer la vidéo
au monde entier.
Malgré son murmure à peine audible, ses mots étaient assourdissants.
Un cri d’horreur m’échappa. Pas étonnant qu’il fasse des cauchemars !
La torture physique qu’il avait endurée devait être atroce, mais la torture
psychique de savoir ce que ses tortionnaires avaient l’intention de lui
faire ensuite avait dû être pire encore. Je voulais le prendre dans mes
bras, mais il reprit le fil de son histoire.
— Tu veux savoir quelle était la première chose que j’ai demandée ?
— Dis-moi.
— Je suis sorti de ma prison sans vraiment savoir si j’étais vivant ou
aux portes de l’enfer. Un marine américain s’est approché, choqué de me
voir sortir vivant des décombres. Il m’a demandé si j’allais bien. Je lui ai
dit que je voulais une clope au clou de girofle.
— Oh, mon chéri…
— J’étais vivant. Je pouvais enfin fumer l’une de ces roulées épicées
qui m’avaient rendu fou pendant des semaines. Aujourd’hui, je les fume
encore parce que… Je ne sais pas. Pour me prouver que je suis en vie,
peut-être.
Il déglutit et ajouta :
— C’est un tel bordel.
— Oh, Ethan…
Je me levai de ma chaise longue pour le prendre tendrement dans
mes bras mais il me repoussa.
— Non, fit-il en levant la main pour me maintenir à distance.
Il était loin de moi maintenant, tellement loin. Je voulais pleurer,
mais ça n’aurait fait que rendre les choses plus difficiles pour lui.
— Rentre à l’intérieur, Brynne. Je ne veux pas que tu restes là avec
moi. Ce n’est pas bon pour toi. Je ne suis pas… de bonne compagnie. Je
veux rester seul.
— Tu ne veux pas de moi ?
Il alluma lentement une autre clope. La flamme du briquet s’emballa
au contact du tabac.
— Écoute, je te demande juste de retourner te coucher, chérie. Je
t’aime, mais là, j’ai besoin d’être seul.
Je crus alors comprendre. C’était impensable, mais pourtant, j’étais
sûre de ce que je percevais dans l’attitude d’Ethan : il avait très peur de
me faire du mal et, dans cet état, il préférait encore me repousser.
Le cœur brisé, je me levai et respectai la demande d’Ethan.
21
Je caressai le portrait de Brynne encadré sur mon bureau. C’était la
photo que j’avais prise avec mon portable le jour où elle m’avait fait
découvrir le tableau de Lady Percival, au Rothvale. Elle était si belle, elle
rayonnait de bonheur. Hier soir, non, elle n’était pas heureuse. Je l’avais
effrayée avec mes histoires, puis je l’avais rejetée alors qu’elle essayait de
me soutenir.
Putain de merde, j’avais tout gâché. Et si ça avait été le contraire ? Si
elle avait fait un cauchemar et refusé mon soutien ? C’était arrivé une
fois, je connaissais ce sentiment de rejet. Ce qui ne m’avait pas empêché
de lui faire le même coup.
Mais hier soir, j’avais eu peur de lui faire du mal si elle s’approchait
de trop près. Les autres nuits où ce cauchemar était venu me hanter,
j’avais pété les plombs. Ce n’était pas joli à voir. J’avais forcé sur la baise,
histoire de redescendre sur terre et m’arracher à ce lieu terrifiant où les
rêves m’enfermaient. Brynne ne pouvait pas comprendre à quel point
j’étais dangereux dans ces moments-là. Je ne pouvais pas me faire
confiance. J’avais peur de lui faire mal, d’aller trop loin dans le sexe. À
présent, sa grossesse la rendait vulnérable et je ne voulais pas prendre le
moindre risque.
Hier soir, je m’étais forcé à la repousser alors qu’elle voulait rester
auprès de moi et en savoir plus sur mon histoire. Elle avait tenté de me
prendre dans ses bras mais je l’avais éloignée. J’avais fui son regard de
peur de craquer. Dès qu’il s’agissait de Brynne, je n’avais plus aucune
volonté.
Pour m’empêcher de la prendre en revenant près d’elle, j’avais passé
le reste de la nuit sur le canapé. Il m’aurait suffi de sentir son odeur, son
souffle sur ma peau, pour vriller. Je me serais transformé en bête de sexe
insatiable pour m’oublier en elle. Brynne était mon salut, mon paradis.
J’aurais cherché la paix intérieure à ses dépens. Je me connaissais.
Mais elle avait raison. Elle avait raison sur toute la ligne, à
commencer par cette histoire de suivi. J’avais besoin d’aide. Plusieurs
options s’offraient à moi. Nombreux sont les soldats qui rentrent au
bercail en traînant des casseroles. Je n’étais pas le seul, putain non. Je
n’avais pas envie d’affronter mes démons, mais il allait bien falloir. De
nouvelles priorités s’imposaient dans ma vie. J’avais Brynne. Nous allions
avoir un enfant. La moindre des choses était de leur épargner à tous les
deux la terreur que me causaient mes cauchemars.
Je devais comprendre pourquoi. Pourquoi ces souvenirs remontaient-
ils à la surface ? La situation de Brynne avait-elle réveillé mon passé
lugubre de prisonnier de guerre ? Si c’était le cas, ce serait l’enfer…
Malheureusement, c’était sûrement le cas.
Je me rattraperais ce soir auprès de Brynne. Des fleurs, un dîner aux
chandelles, du romantisme… et une franchise totale sur mon expérience
de prisonnier et la manière dont je m’en étais sorti. Elle méritait de
savoir la vérité et aurait les épaules pour l’assumer. En définitive, je
pourrais avoir son soutien. C’est le principe d’une relation sérieuse :
permettre à l’autre de retirer un peu du poids qui nous écrase. Elle
m’avait laissé le faire pour elle. Pourquoi ne pas lui rendre la pareille ?
Parce que, la plupart du temps, tu te conduis comme un enfoiré d’égoïste. Va
falloir changer ça.
Brynne détestait que je lui cache des choses. Dès le départ, j’avais
perçu en elle une volonté de fer. Elle avait du cran et ne lâchait jamais
l’affaire. Ma Brynne avait affronté ses démons. Je devais suivre son
exemple. Le moment était venu de faire appel à un professionnel pour
m’aider. Brynne serait là pour me soutenir. Avec elle, j’étais entre de
bonnes mains.
En revanche, je devais me préparer à une belle leçon de morale. À
mon retour ce soir, elle n’allait pas me rater. Sa réaction d’hier me fit
sourire. Elle était plus belle que jamais, les mains sur les hanches et le
regard foudroyant, folle de rage. Il me tardait de voir sa tête lorsqu’elle
me verrait revenir tout piteux et les bras chargés de cadeaux, prêt à lui
confier ce qui me hantait, ces spectres sombres tapis tout au fond de mon
âme. Et puis peut-être me récompenserait-elle pour tout cela…
J’avais des coups de fil à passer, des stratégies à mettre en place. La
vie défilait à toute allure, je n’avais pas de temps à perdre à regretter un
passé que je ne pouvais pas changer. Je commençai par envoyer un texto
à Brynne.
Je t’♥. Pardon pour hier. Je vais tt arranger, OK ?
Puis je composai le numéro de ma sœur dans le Somerset.
— Petit frère, tu tombes à pic. M. Simms vient de passer me voir, il
aurait des papiers à te faire signer.
— Super ! Je dirai à Frances de te renvoyer le document signé pour
demain, on va faire comme ça.
— Pas de problème. Je trouve que c’est une excellente idée, Ethan.
J’avais le sourire aux lèvres.
— Moi aussi. Toi qui as lu le projet, tu penses que c’est jouable en si
peu de temps ?
— Disons qu’on fera au mieux. Ce ne sera pas tout à fait terminé,
mais pour la surprise, ça devrait suffire.
— Parfait. Je te fais confiance, Hannah, tu t’en doutes.
— Quand est-ce que tu viens ? Il va bien falloir que tu voies tout ça
de tes propres yeux, non ?
— Oui, il faudrait, mais je suis coincé ici jusqu’à la clôture de la
cérémonie. Dès que j’en aurai fini avec les JO, je me débrouillerai pour
venir. Promis.
Je serrai Benny dans mes bras et l’embrassai sur la joue, puis me
retournai vers les épreuves retouchées qu’il me présentait sur son écran.
— Oh, Ben, je les adore toutes ! Je n’arrive pas à choisir.
— Elles lui plairont, Brynne, c’est sûr, dit-il avec un petit rire. Elles
sont à couper le souffle.
— Merci d’avoir été si réactif à la dernière minute. L’idée m’est venue
après… un truc qui s’est passé. Je voulais faire ces photos pour Ethan.
Personne d’autre ne les verra, affirmai-je en caressant la joue de mon
ami. Merci d’avoir réalisé ce projet. Tu es le meilleur, j’ai beaucoup de
chance de t’avoir.
Ben me décocha un tendre sourire. Je voyais bien qu’il était touché
que j’aie fait appel à lui pour ces photos. Des photos très spéciales. Moi
et mon voile de mariée, c’est tout. Pour Ethan et pour personne d’autre.
Ethan… Ouais, nous allions avoir une petite conversation au sujet
d’hier soir. Il n’était pas revenu se coucher, et ce matin, il était déjà parti
quand je m’étais réveillée. Ce petit jeu à la con ne pouvait pas durer. Ce
soir, je l’attendrais de pied ferme. Dès son retour du travail, il me
parlerait. Sinon…
Sinon quoi ? J’étais loin d’avoir toutes les réponses mais je trouverais
une solution pour qu’il aille mieux. Sur le plan émotionnel, ça n’allait pas
du tout, Ethan était dévasté par ses cauchemars. Il avait absolument
besoin d’une assistance psychothérapeutique. Les quelques bribes qu’il
m’avait confiées ne m’avaient pas laissée indemne. Ses tortionnaires
l’avaient martyrisé avec la promesse de le décapiter. Il m’était impossible
d’imaginer comment il avait pu supporter ces monstruosités sans être
devenu complètement fou. J’avais envie de le prendre dans mes bras et
de l’envelopper d’amour. Je le ferais, qu’il le veuille ou non. J’en faisais
le serment.
— Tout va bien entre vous ? Tu as l’air inquiète, ma chérie.
Je hochai doucement la tête en repliant soigneusement mon voile.
— Oui, ça va. Des nœuds qu’on doit démêler, rien de grave, soupirai-
je, les poings sur les hanches. Mais je maîtrise la situation. Ce que les
hommes peuvent être têtus, franchement !
Ben éclata de rire.
— Ah ça oui, les hommes ! Personnellement, je n’aurais pas dit mieux
sur le sujet. Totalement d’accord avec toi Brynne.
Il m’adressa un clin d’œil puis entreprit de ranger son équipement.
— Viens, ma toute belle. Je te ramène chez toi avant que Blackstone
ne lance un avis de recherche. Je suppose qu’il ne sait pas que tu es ici
avec moi.
— Bien vu. C’est une idée que j’ai eue au dernier moment, et j’ai
gardé mon téléphone éteint toute la matinée pour qu’il ne se serve pas
de la localisation GPS. Je le rallumerai dès que je serai rentrée et il verra
que tout va bien.
Ben leva les yeux au ciel.
— Quel être sournois tu fais ! Même si je ne suis pas sûr d’avoir tout
compris.
Comme je pouffais, il insista :
— Je suis sérieux, Brynne. Si tu comptes faire un mauvais coup à ton
mec, laisse-moi en dehors de ça. Je tiens à fêter mes trente ans un jour,
figure-toi.
— Arrête de t’inquiéter, ça te creuse de vilaines rides entre les
sourcils, le taquinai-je tandis que nous rejoignions sa voiture sur le
parking.
Ben prit un air grave, puis se ressaisit vivement en se lissant la ride
du lion. Qu’est-ce qu’il était drôle et comme c’était bon de rire.
Annabelle était à l’appartement quand Ben m’y déposa. Il devait filer
pour un autre rendez-vous, mais on se quitta sur la promesse d’un dîner
ensemble dans le week-end. J’avais un service à lui demander. Ethan et
moi en avions longuement discuté et je voulais qu’il soit là au moment de
soumettre l’idée à Benny. Il ne faut jamais se précipiter, surtout pas pour
une chose aussi importante.
Annabelle rompit le fil de mes pensées avec son salut
caractéristique :
— Bien le bonjour, m’dame.
— Oh, bonjour, Annabelle. Des messages ? demandai-je, sur mes
gardes.
Pourvu que mon absence n’ait pas fait paniquer Ethan, il était bien
capable de remuer ciel et terre pour me retrouver.
— Non, m’dame. La journée est calme. Vous avez reçu du courrier et
des colis.
— Ah, parfait. J’espère que ce sont les échantillons des cadeaux pour
nos invités.
J’aurais souhaité qu’elle m’appelle Brynne, mais Annabelle était de la
vieille école. « M’dame » semblait être le maximum dont elle était
capable en termes de familiarité. N’empêche, je l’aimais beaucoup. Elle
venait deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, surtout pour faire le
ménage et le linge. Si elle cuisinait, c’était uniquement pour ces deux
jours. Avant que j’emménage chez Ethan, elle lui préparait des plats à
congeler qu’il passait au micro-ondes en rentrant du travail, mais mon
arrivée avait chamboulé cette habitude.
Désormais, les cinq autres jours de la semaine, c’était à moi de
prendre soin d’Ethan et, en plus, j’adorais cuisiner.
Au début, Annabelle l’avait vu d’un mauvais œil. Il faut dire qu’en
cinq ans de bons et loyaux services, elle avait établi une routine bien
ordonnée. Mais petit à petit, nous avions réussi à trouver chacune notre
place. Maintenant, elle cuisinait et s’organisait comme elle l’entendait les
lundis et jeudis.
— Je vous ai tout laissé sur le bureau, comme d’habitude.
— Merci, Annabelle. Je verrai ça tout à l’heure.
En jetant un coup d’œil dans la cuisine, je fus surprise de ne rien voir
de prêt pour le dîner. J’avais l’habitude de sentir l’arôme d’un bon plat au
four lorsqu’elle était en service.
— Mlle Frances m’a appelée. Apparemment, M. Blackstone vous
emmène dîner en ville ce soir.
Annabelle semblait aussi dotée d’un pouvoir de télépathie.
— Oh, vraiment ? m’étonnai-je. Je trouve cela mignon qu’il passe par
Frances pour me le faire savoir.
— Oui, m’dame, sourit Annabelle.
— Dans ce cas, je ferais bien d’aller prendre une douche et me
préparer, affirmai-je en regardant ma montre.
— Oh, j’ai failli oublier, reprit-elle. Les agents d’entretien pour
l’aquarium doivent passer à 16 heures. M. Blackstone s’était assuré que
ça tombe sur l’un de mes jours de service, or j’ai un rendez-vous cet
après-midi et je dois donc partir plus tôt.
Elle reprit brièvement son souffle et poursuivit :
— Mais ne vous inquiétez pas, m’dame. J’ai prévenu M. Len de
l’horaire de leur arrivée, il les conduira jusqu’au bureau de
M. Blackstone.
— Merci, Annabelle. Je suis sûre que Simba sera ravi.
Mon commentaire l’amusa beaucoup, elle secoua la tête.
— C’est bien vrai. Ce poisson c’est un sacré numéro.
La douche me fit beaucoup de bien. L’idée d’Ethan était parfaite. Il
devait essayer de se faire excuser pour hier soir. J’espérais qu’il soit enfin
prêt à me parler de son passé. Il était temps que je sache. Et puis, il était
bon d’inverser un peu les rôles et que ce soit moi qui prenne soin de lui !
Depuis le début, toute notre relation s’était basée sur son côté protecteur
envers moi. Et ce n’étaient pas la grossesse imprévue et la demande en
mariage qui allaient arranger ça. Pour une fois, je voulais prendre les
rênes, mais pour ça, il devait me laisser faire. Ce soir, c’était peut-être le
grand soir. Ethan me laisserait enfin être l’épaule sur laquelle il pouvait
se reposer.
Tout en me séchant les cheveux, je pris conscience que je n’avais
toujours pas rallumé mon portable. Ethan allait me remonter les
bretelles, c’était certain. Merde. Mais bon, il n’avait qu’à appeler Len pour
s’entendre dire que j’étais bien rentrée. En espérant juste que Len ne
précise pas ma petite escapade avec Benny. Je voulais que ces photos
soient une totale surprise. C’était mon cadeau de mariage à Ethan.
Je terminai de me préparer en vitesse et descendis pour récupérer
mon téléphone et vérifier ma messagerie. Avec un peu de chance, Ethan
avait été trop débordé par les JO pour remarquer mon silence.
C’est peu probable. Rien ne lui échappe.
Je m’emparai de mon sac à main posé sur le plan de travail de la
cuisine et fouillai à la recherche du portable. Zut, il refusait de s’allumer.
La batterie était morte.
Tous les chargeurs de nos appareils étaient dans le bureau d’Ethan.
En m’engageant dans le couloir, je me souvins des agents de nettoyage
pour l’aquarium. Ils devaient déjà s’y trouver. Sur le micro-ondes, j’avais
vu écrit 16 h 38. Oui, ils devaient être là. Tant pis, j’irais quand même.
J’avais besoin de mon téléphone.
Je frappai avant d’entrer.
— Excusez-moi de vous déranger, mais j’ai besoin de mon chargeur.
Le type était penché sur l’aquarium, un seau dans une main et un
tuyau dans l’autre. Sans se retourner, il opina brièvement et lâcha un
« ouais », tout à son affaire. Comme il ne semblait pas me prêter
attention, je branchai mon téléphone, l’allumai, et regardai le courrier
laissé sur le bureau.
J’allais ouvrir l’un des paquets lorsque des bras se refermèrent autour
de moi et m’attirèrent en arrière.
— Mais qu’est-ce que…
On me plaqua une main contre la bouche.
— Brynne… cela fait très… très longtemps que j’attends ce
moment…
Je connaissais cette voix.
Mes méninges tournaient à vive allure. Qui que ce soit, cet homme
allait me tuer. L’heure était venue de tirer ma révérence. Ethan
découvrirait mon corps ce soir. Finalement, nous ne passerions pas notre
vie ensemble. Notre bébé ne naîtrait pas en février. Ma mort entraînerait
la sienne. Il n’y aurait pas de mariage à Hallborough et je ne pourrais
jamais offrir à mon futur époux mes photos surprises…
Si j’avais pu, j’aurais supplié qu’on me gracie. Mais l’air me manquait
et je ne pouvais ni parler, ni hurler, ni même respirer.
Le pire, ce n’était pas de savoir que j’allais mourir, mais de savoir que
je ne reverrais plus jamais Ethan. Je ne pourrais plus le toucher ou lui
dire combien je l’aimais. Notre dernier instant ensemble serait celui où il
me renvoyait à l’intérieur, hier soir, pour être seul. Oh, non ! Cette
pensée détruirait Ethan. Il ne se le pardonnerait jamais.
Mon ravisseur me maintenait fermement contre lui et me murmurait
à l’oreille. Je voulais me débattre, mais je faiblissais. L’homme m’attrapa
la gorge et serra sans découvrir mon nez et ma bouche. Mes poumons
souffraient du manque d’oxygène. Le brouillard s’épaississait autour de
moi. Je n’y voyais plus rien. Je sombrais. Finalement cela arrivait. Après
toutes ces semaines, où Ethan s’était battu pour éviter ce qui était en
train d’advenir… et je ne pouvais l’empêcher d’aucune façon.
Oh, Ethan… Je suis désolée. Je t’aime tant, je suis tellement, tellement
désolée.
22
Les yeux sur ma montre, il me tardait de pouvoir quitter le Lord’s
Cricket Ground. Seulement voilà, j’allais rester dans ce stade encore une
bonne heure minimum. Ivan avait annoncé les résultats du tir à l’arc et
les journalistes rangeaient leur matériel, mais les gradins se vidaient
lentement, ça prendrait encore un moment. Mon cousin avait droit à un
traitement de faveur, le même que celui que je réservais à la famille
royale. Jusqu’à présent, tout se passait bien. Les épreuves individuelles
masculines s’étaient déroulées sans surprise, et à présent, je n’avais plus
qu’une seule idée en tête : rentrer chez moi retrouver ma femme et me
faire pardonner pour hier. J’allais devoir faire acte de contrition et cela
me convenait parfaitement.
Ivan s’approchait de moi lorsque mon téléphone se mit à vibrer.
Pourvu que ce soit Brynne. Elle n’avait toujours pas répondu à mon
message. En voyant son nom, je souris, mais quand je lus le contenu du
texto, l’univers s’écroula.
j’arrête tout, Ethan, je ne m’y Retrouve plus. tu nous as tués
hier soir. je veux redevenir Mon Ancien moi. je ne t’aime plus… je
ne garderai pas ton bébé. je veux rentrer chez moi. laisse-moi
tranquille, ne m’appelle pas sur mon Portable. fais-toi suivre,
ethan, tu en as grand besoin. Brynne
Je ne sais plus comment je suis parti. Ivan était avec moi, il a dû
m’aider. Plus tard, c’est mon père qui est arrivé. Je voulais rentrer chez
moi parce que, d’après le GPS, Brynne s’y trouvait. Le dernier signal de
son portable indiquait mon appartement. Notre appartement.
Mais il n’y avait personne.
Quand je trouvai sa bague de fiançailles et son portable au fond de
l’aquarium, je voulus disparaître et mourir. Le message était plus que
clair. Un message brutal et cruel que je ne comprenais que trop bien.
Sans le savoir à l’époque, nous nous étions rencontrés pour la
première fois dans ce magasin d’aquariophilie marine. Brynne avait vu
Simba avant même de me rencontrer. Notre relation avait commencé
avec Simba et se terminait avec lui. La boucle était bouclée.
Pourtant, ça n’avait aucun sens. Mon cœur voulait déposer les armes,
mais ma raison refusait de trouver la moindre logique dans ce colossal
merdier. Certes, hier soir, ça avait dérapé. Mais cet accroc justifiait-il
une rupture ? Certainement pas. Brynne n’était pas quelqu’un de cruel.
Elle était même plus douce que n’importe qui. Et puis, elle était franche,
si elle avait eu envie de rompre, elle me l’aurait dit en face, jamais par le
canal si impersonnel d’un SMS. Ce message n’était pas du tout tourné
dans son style non plus. Sans compter sa promesse de ne plus jamais
utiliser « Waterloo ». Bien sûr, elle ne l’avait pas écrit mais n’empêche
qu’elle avait promis de ne plus jamais fuir comme ça.
Len ignorait que Brynne n’était plus à l’appartement. Il m’expliqua
que le type de La Fontaine était passé au bureau pour nettoyer
l’aquarium à 16 heures, comme prévu. Vers 17 h 30, Brynne avait envoyé
un message à Len en réclamant qu’il aille lui chercher son thé masala
préféré car sa grossesse lui donnait des envies de chai. Len s’était donc
absenté au café du coin pour passer commande, mais pendant qu’il faisait
la queue, elle l’avait rappelé pour annuler sa requête puisque je ne
tarderais pas à rentrer avec tout ce qu’il fallait. Len me dit ensuite qu’une
fois remonté à l’appartement, le type avait terminé de nettoyer
l’aquarium et était déjà reparti. Comme l’eau coulait dans la salle de
bains, il avait supposé que Brynne prenait une douche.
Je passai un coup de fil à Annabelle. Elle me décrivit une Brynne tout
à fait normale et excitée à l’idée d’avoir reçu les échantillons pour le
mariage. Je trouvai son voile blanc soigneusement plié dans un sac. Ça
n’avait aucun sens. Si elle me quittait, pourquoi était-elle ravie par ses
échantillons ? Et puis, qu’est-ce que son voile venait faire dans ce sac ?
Sa robe pervenche était étalée sur le lit comme si elle avait réfléchi à sa
tenue pour la soirée. Pourquoi se serait-elle occupée à préparer ses
vêtements pour notre soirée si elle avait dans l’idée de rompre ? Le pire,
c’était qu’elle disait ne pas vouloir garder le bébé. Pourtant, Brynne
aimait déjà notre enfant. Jamais elle ne voudrait s’en débarrasser.
Message ou pas, j’en étais convaincu au fond de mon cœur.
Un autre détail éveilla mes soupçons : la caméra de surveillance
devant la porte s’était temporairement détraquée pile au moment où Len
était parti au café. C’était précisément l’instant où Brynne avait dû sortir
ainsi que le type qui nettoyait l’aquarium. Trop de coïncidences tuent le
hasard. Il n’y a que dans les films qu’on voit ça.
Je décidai d’appeler La Fontaine Aquarium pour leur demander qui
était l’agent qu’ils avaient envoyé pour s’occuper de la maison de Simba.
Leur réponse me glaça le sang, figé au point mort dans sa course vers
mon cœur.
— M. Blackstone a appelé ce matin pour annuler le rendez-vous,
monsieur.
C’est là que j’ai compris. L’auteur des photos de Brynne et moi devant
La Fontaine Aquarium était ensuite entré dans ce putain de magasin pour
nous écouter. Il nous avait suivis dans tout Londres et se trouvait tout
près de nous lorsque j’étais à la caisse de l’animalerie pour prendre
rendez-vous pour Simba. Je lui avais offert l’horaire et l’adresse sur un
plateau d’argent et ils avaient ainsi cueilli Brynne chez elle, en pleine
journée et juste sous mon nez.
Que je sois maudit, putain de bordel !
Une cloche sonna. Le gong grave et sonore venait d’un clocher
quelque part dans Londres. Je comptai les sept coups puis ouvris les
yeux. La pièce dans laquelle je me trouvais ne m’inspirait rien qui vaille
et j’espérais de toutes mes forces que ce soit un cauchemar.
Raté.
Après deux pertes de conscience consécutives, j’avais des vertiges. La
première fois, il m’avait rendue groggy pour me dicter ce qu’il voulait
que je fasse.
Il m’avait poussée à faire un mal d’une cruauté sans nom aux gens
que j’aimais. Mais j’avais obéi dans l’espoir de leur sauver la vie. Je
connaissais mon ravisseur. Je l’avais fréquenté quelques années et dans
tous les sens du terme. Ce mec était habitué à la violence. Il avait tué
pour en arriver là aujourd’hui. Je n’avais aucune raison de croire qu’il
m’épargnerait ce soir. Je n’avais plus rien à perdre.
— Ma jolie s’éveille, chuchota-t-il dans mon cou, ses mains
baladeuses me parcourant le corps.
— Non… je t’en supplie, Karl, arrête, le suppliai-je en cherchant à
chasser ses mains.
— Pourquoi ? On a souvent baisé, tu te souviens ? Tu avais l’air
d’aimer ça, à l’époque. En tout cas, moi, j’aimais ça, fredonna-t-il. Et
encore, j’étais gosse. Maintenant, je maîtrise mieux la chose.
Il glissa ses doigts sous mon haut et serra un sein. Il lécha mon cou
mais quand il voulut plaquer ses lèvres sur ma bouche, je détournai
vivement la tête.
Karl m’agrippa le menton, me forçant à le regarder en face.
— Ne joue pas à la maligne avec moi, Brynne, dit-il d’un ton cruel
avant de forcer un baiser, enfonçant sa langue dans ma bouche.
— Karl… Arrête, je suis enceinte. Par pitié, arrête ! suppliai-je en
cherchant à reprendre mon souffle.
— Hum, penser à la crevette de cet enfoiré qui grandit en toi, c’est
pas ce qu’il y a de mieux, surtout quand je suis sur le point de te baiser.
Tu sais t’y prendre, ma parole pour me la couper, se plaignit-il. Très
bien, fais comme tu veux. Je peux attendre.
Karl s’écarta de moi et s’adossa au mur, puis promena son regard
lubrique sur mon corps. Il ricana en ajustant son sexe dans son pantalon.
— Tu… tu comptes me tuer ?
Je m’efforçai de ne pas penser à ses mobiles et à ce qui en résulterait
s’il réussissait. Je m’efforçai de rester calme et de ne pas m’affoler.
J’avais besoin que Karl me fasse juste assez confiance pour arriver si
possible à mes fins. La première étape étant de ne pas paniquer.
— Je ne sais pas encore. Peut-être bien que oui, peut-être bien que
non, me nargua-t-il avec un sourire démoniaque. Si tu décides de toi-
même qu’on peut baiser, préviens-moi, ce sera du temps de gagné. Et qui
sait, ça pourrait même te sauver.
Je fis la sourde oreille.
— C’est le sénateur Oakley qui t’a embauché pour me tuer ?
Mon cœur battait si fort que j’avais mal aux côtes.
Les yeux au plafond, il éclata de rire.
— Le sénateur n’est qu’un vieil abruti ! Il a gagné sa cervelle dans un
Kinder surprise. Non, ma chère, je ne suis pas à la solde du sénateur
Oakley.
— Alors pourquoi ? Pourquoi tu me fais ça, Karl ? Tu as toujours été
si… gentil avec moi.
— Va te faire foutre, sale petite pute ! En sept ans, il s’est passé des
choses. Tu ne sais rien de moi, rien ! aboya-t-il, comme possédé –
complètement possédé, en fait – Je ne suis plus le gentil benêt que tu as
connu au lycée.
Il me décocha un sourire, il était tout fier maintenant. Sa façon de
passer d’une humeur à l’autre frisait la démence.
— Explique-moi ce qui t’a changé, Karl. Comment se fait-il que tu ne
sois plus le chic type que j’ai connu ?
Après avoir posé ma question, je gardai le silence et étudiai les lieux.
J’essayai de ne pas penser à Ethan, à ce qu’il était en train de faire à cet
instant. Avait-il compris le message caché de mon texto ? Ou était-il
accablé de douleur et crédule au point de penser que je ne l’aimais plus ?
Comme si c’était possible !
Si Ethan avait décrypté mon message caché, aurais-je la possibilité
d’agir en fonction de l’unique indice que j’avais eu l’idée de lui
transmettre ?
Karl commença à parler. C’était un discours complètement décousu.
Il se lança dans un monologue sur comment il avait tué Eric Montrose et
fait passer le meurtre pour une bagarre d’ivrognes dans un bar. Je
n’écoutais que d’une oreille, trop occupée à trouver un moyen pour
m’emparer de son téléphone. Une fois le Saint Graal en main, je savais ce
qu’il me resterait à faire. Je n’aurais besoin que d’une toute petite
minute. Rien que ça. Un tout petit instant si l’occasion se présentait.
— Personne n’était forcé de mourir après Montrose, tu sais.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— C’est ta faute si d’autres ont sombré. Crois-moi, ça ne me plaît
pas, le meurtre, Brynne. Je trouve même cela répugnant.
Les sourcils froncés, il reluqua de nouveau mon corps à la recherche
du meilleur moyen d’en tirer profit dans cette chambre dans laquelle il
m’avait enfermée.
— Karl, non… tu n’es pas comme eux. Tu n’aurais jamais fait ce que
m’ont fait subir ces types sur le billard.
Il plissa à peine les yeux pour rétorquer :
— Tu as raison. C’était des porcs pour te faire ça. Violer une nana
dans les vapes, ce n’est pas mon genre.
Karl se leva du lit et se dirigea vers la fenêtre pour observer le ciel
qui s’assombrissait.
— Avec le temps, tu finiras par me supplier de le faire.
Hum… non, certainement pas, sale enfoiré de maniaque.
— Que veux-tu dire par « personne n’était forcé de mourir après
Montrose » ?
Il se retourna pour me regarder comme si j’étais idiote.
— J’étais ici, à Londres. J’avais tout prévu. On se serait retrouvés et
notre relation aurait repris là où on l’a laissée il y a des années de cela.
On aurait échafaudé un plan pour faire tomber Oakley en lui faisant du
chantage grâce à la vidéo que son salaud de rejeton a filmée, m’expliqua-
t-il sur le ton d’un adulte qui s’adresse à une gamine. Le camp d’Oakley
nous l’aurait rachetée à prix d’or. Ou bien, le camp adverse. Avec
l’argent, on aurait disparu pour une vie tranquille sous les tropiques.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? demandai-je d’une voix
douce.
— Ton enfoiré de mec ! rugit-il. De tous ceux que t’aurais pu
accrocher, il a fallu que tu choisisses un putain de vigile avec des
contacts dans la famille royale et les renseignements militaires ! Bravo,
bien joué, Brynne. Tous mes remerciements !
— Mais je ne l’ai pas choisi, c’est lui qui est venu me trouver. Mon
père a embauché Ethan pour me protéger de…
Au moment de prononcer ces mots, le brouillard se dissipa autour de
moi. J’y voyais enfin clair sur la mort de mon père.
— Je sais, dit simplement Karl d’un ton sec.
Dans ses yeux noirs, je voyais s’étendre la profondeur de sa folie.
— Tu as tué mon père. C’était toi, pas vrai ?
Je voulus garder mon sang-froid et m’efforcer de conserver un
comportement rationnel.
En vain.
— Elle est où ? ELLE EST OÙ, PUTAIN ? ! hurlai-je à qui voulait bien
l’entendre.
Face à moi, Ivan, Neil, Len et mon père attendaient mes instructions.
Le problème étant que je ne savais pas par où commencer. Je devais
rassembler toute ma volonté pour ne pas m’effondrer comme une masse
informe tordue par la peur et le désespoir.
— Regarde, mon fils. Je crois que Brynne a voulu te faire passer un
message.
Mon père avait les yeux braqués sur mon portable.
— Quoi ? ! Quel message ? !
Je le lui volai des mains et relus le texte pour la énième fois.
— Les majuscules, dit mon père par-dessus mon épaule. Il n’y en a
que sur certains mots.
En effet, seuls les mots « Ethan », « Retrouve », « Mon », « Ancien »,
« Portable » et « Brynne » portaient la majuscule. Mon père avait mis le
doigt sur un indice. Je n’arrivais pas à le croire. Ma Brynne était
parvenue à me faire passer un message en plein kidnapping. Je fermai les
yeux en croisant les doigts pour un nouveau miracle.
— D’autres mots devraient avoir une majuscule mais n’en ont pas,
ton prénom par exemple…
— C’est bon, papa, j’ai compris ! le coupai-je pour me précipiter vers
le tiroir de mon bureau que je fouillai en quête de l’ancien téléphone de
Brynne.
Je le branchai au chargeur et appuyai sur le bouton. Le temps qu’il
mit à s’allumer fut une véritable torture.
Rien. Zut ! Mes espoirs s’amenuisaient, mais au moins, il en restait
un. Une mise sur laquelle on pouvait parier. Une première surface à
gratter pour découvrir ce que me réservaient les cartes étalées en
dessous. Je comprenais ces signes. Un message signifiait l’espoir. Un
message signifiait que Brynne était toujours vivante. Et si je devais parier
sur Brynne, je savais qu’elle se battrait jusqu’au bout. J’avais confiance en
elle plus qu’en n’importe qui pour se sortir de là.
— Elle m’a envoyé un message codé, répétai-je dans ma barbe,
impressionné qu’elle ait su faire preuve de sang-froid au cœur d’une
situation aussi terrifiante.
Laissant le volume au maximum, je posai le précieux téléphone
branché sur mon bureau et m’assis sans quitter du regard la petite
lumière qui clignotait pour signaler la charge. Je ne pouvais rien faire
d’autre. Attendre qu’elle m’appelle et me dise où la trouver pour la
sauver. Allez, mon cœur, appelle…
Le temps passait avec une lenteur atroce. Plus tard, je devais me
souvenir qu’à aucun moment je n’avais pensé à fumer au cours de cette
attente. L’odeur de tabac ne m’avait pas manqué ni la nicotine. Rien.
J’étais prêt à ne plus toucher à une clope de toute ma vie si ça pouvait
me ramener Brynne saine et sauve. Ridicule, je sais. Pathétique, même.
On s’accroche à ce qu’on peut.
Je priai mon ange gardien d’accomplir un autre miracle, j’espérais
qu’elle m’entende pour la seconde fois de ma vie.
Maman, j’ai encore besoin de ton aide…
La photo apparut dans un MMS avec la petite tonalité la plus
extraordinaire qu’il m’ait été donné d’entendre. J’ouvris le message et
examinai l’image que m’envoyait Brynne.
Elle jouait sa vie et faisait monter les enchères en pariant toutes ses
cartes sur un quitte ou double. Je l’aimais si fort que mon cœur allait
imploser. Ma Brynne faisait tapis avec la maîtrise d’un as du poker.
Normal, c’est ma femme.
— Papa ?
Je lui tendis le portable d’une main tremblante.
— Où est ce clocher ? Dis-moi où il est et emmène-moi là-bas tout de
suite. C’est ce que voit Brynne depuis la fenêtre où il la retient
prisonnière.
23
Mon instinct me disait d’arracher la lampe du mur et de la fracasser
sur le crâne de Karl. Je ne sais pas ce qui me retenait. Je voulais lui faire
mal, le torturer et qu’il endure une agonie infinie avant de mourir. Mes
idées diaboliques pour y parvenir, je vous les épargne. Âmes sensibles
s’abstenir. Je les garderai pour moi jusqu’à ma mort.
Je crus que l’occasion ne se présenterait jamais, mais elle finit par
arriver. Karl commençait à s’ennuyer dans notre petite prison et se mit à
pianoter sur son portable, il envoyait un SMS, il jouait à un jeu, je n’en
savais rien. C’est là que je vis où il le rangeait. J’allais devoir le lui
emprunter pour appeler le seul numéro qui me restait en mémoire, celui
de mon ancien téléphone acheté à mon arrivée à Londres, quatre ans
plus tôt. Je n’en connaissais aucun autre par cœur.
Comment piquer le iPhone de Karl ? Je n’avais pas trente-six
solutions. Je devais puiser au fond de moi-même l’énergie de tout miser,
comme dirait Ethan. De faire tapis. Quitte à risquer de tout perdre.
Mon arme ultime pour y parvenir : la colère.
— Tu as tué mon père, putain d’enfoiré, dis-je calmement.
Karl leva les yeux de son portable.
— Il l’a mérité. Déjà à l’époque, je le détestais parce qu’il
m’empêchait de te voir après ce qui s’était passé. Il t’a gardée cloîtrée
loin de tes amis, loin de moi. Je voulais t’aider mais ton salopard de père
m’a refoulé chaque fois que j’ai essayé de t’approcher.
— Il voulait seulement me protéger. C’est ce que font les parents,
gros connard ! Il m’aimait !
Je laissai l’émotion m’envahir.
— Ouais, peut-être bien, il me gênait de toute façon. Sa mort m’a
permis d’avancer. Oakley n’en menait pas large aux funérailles. T’as
remarqué comme il transpirait ?
— Non, répondis-je. J’étais trop anéantie par la perte de mon père,
espèce de porc décérébré.
Avec son grand sourire, Karl me donnait envie de lui creuser les
orbites à la petite cuillère.
— Pas comme ton père quand je lui ai réglé son compte. Il m’a
surpris par son putain de calme. Pourtant, il savait ce qui l’attendait,
raconta Karl en me lançant un regard méprisant. Il a prononcé ton nom
au tout dernier…
Je ne pouvais plus me retenir. Un hurlement me déchira le cœur en
écoutant ces mots lancés nonchalamment comme s’il repensait à son
crime avec nostalgie. Je ne pouvais pas en supporter plus. Mon père était
mort en sachant ce que Karl me réservait.
— Rassure-toi, Brynne, j’ai promis à ton papa que je prendrais bien
soin de toi, lâcha-t-il plein de dédain avant de me tourner le dos.
Merci à toi, putain de monstre !
Il paraît que l’adrénaline peut nous donner une force hors du
commun. Par exemple, des mères peuvent soulever des voitures pour
libérer leurs enfants emprisonnés dans l’habitacle. J’ignorais si c’était
valable aussi pour moi, mais peu importe. L’heure était au K-O à coups
de lampe, la meilleure option à portée de main. Au pire, si je manquais
de puissance dans le bras, le socle dense et solide de la lampe ferait
l’affaire.
Allez. Putain. Feu !
Je m’emparai de l’objet et le balançai de toutes mes forces sur
l’arrière du crâne de Karl.
Au lycée, j’étais plutôt douée au lancer de poids, je l’étais encore.
Ajoutez à ça une précision horlogère et une puissance brutale, et Karl
s’effondra au sol comme une masse. Finalement, ces histoires
d’adrénaline et de mères à la force surhumaine valaient pour moi aussi.
Après tout, j’étais une mère et Karl venait de faire les frais de ce
détail essentiel.
Je m’emparai vite de son portable projeté au sol et fis la première
chose qui me vint à l’esprit. Je le tendis vers la fenêtre et pris une photo
de l’horizon que j’envoyai à mon ancien numéro.
Avec un peu de chance, j’avais tué Karl. Bien fait pour lui. En tout
cas, je n’allais pas m’attarder pour le vérifier. Je devais ficher le camp
d’ici, et vite.
Je perdis une précieuse minute à me débattre avec la chaînette de
l’entrebâilleur de la porte tant mes mains tremblaient. J’étais consciente
que nous étions au troisième ou au quatrième étage, je ne serais pas en
sécurité tant que je n’aurais pas rejoint la rue, mais en sortant de
l’appartement, je me retrouvai dans un couloir. L’architecte devait avoir
un coup dans le nez en dessinant les plans de ce bâtiment. Je regardai
autour de moi en quête de l’issue la plus proche.
Tous ces escaliers et ces couloirs en coude me rappelaient Mission
Inn, l’hôtel historique de Riverside que mes parents m’avaient emmenée
visiter quand j’étais petite. Quel que soit le chemin qu’on empruntait, on
finissait toujours dans des boucles interminables d’escaliers en
colimaçon, d’alcôves et de culs-de-sac qui nous ramenaient
invariablement au point de départ. Où était l’ascenseur, bon sang ?
Ethan avait-il compris mon message codé ? C’était ma seule chance.
Je repensais à son obsession du GPS, quand une idée m’apparut comme
un flash. Facebook ! On pouvait signaler sa position grâce à la
géolocalisation du smartphone.
Je trouvai rapidement l’application sur le portable de Karl, entrai
mes identifiants, et cliquai sur le symbole qui me situait dans l’espace.
L’application me proposa une liste d’adresses proches. J’eus presque
envie de rire. Numéro 22-23, Lansdowne Crescent. L’hôtel Samarkand. Je
tapai dans le statut : Je suis là, Ethan, viens me chercher et taguai Karl
Westman, puis cliquai sur « Publier » avant de reprendre ma recherche
désespérée d’un ascenseur.
Après un temps qui sembla infini, je trouvai le Saint Graal. Enfin !
J’appuyai sur le bouton en balayant nerveusement le couloir du regard.
Aucun signe de Karl, ni de personne d’autre d’ailleurs. Pourquoi ce lieu
était-il si désert ? Où étaient passés les gens ? Les portes s’ouvrirent,
j’entrai dans la cabine et enfonçai vite le bouton « 0 ». Je retins mon
souffle jusqu’au moment où je descendis.
La liberté était à portée de main. J’y étais presque. Avec mon message
et le post sur Facebook, Ethan saurait me retrouver. Dès que j’aurais
rejoint un café ou un restaurant, je pourrais l’appeler.
Les portes s’ouvrirent lentement et je me retrouvai dans une sorte de
hall du personnel mal éclairé. Visiblement, j’étais à l’arrière du bâtiment.
Tant pis, je me précipitai dehors et entendis Ethan m’appeler :
— Brynne !
Le son le plus doux que j’aie jamais entendu. Comme transcendée, je
suivis cette voix crispée par l’urgence de la situation. Ethan m’avait
retrouvée, quel soulagement ! J’étais en vie et tout finirait par s’arranger.
— Ethan !
Je courais vers lui, vers mon amour, l’homme de ma vie, quand je fus
brusquement retenue par deux bras qui se refermèrent sur moi. J’étais la
mouche prise dans une toile d’araignée.
— Noooooon ! hurlai-je, dévastée.
— Tu ne pensais pas vraiment pouvoir m’échapper, pas vrai,
Brynne ? haleta Karl à mon oreille, de son ignoble voix traînante.
Ma tentative avait échoué, puisqu’il pressait maintenant la lame
froide d’un couteau sur mon cou. Étranglée, je cessai de me débattre.
L’échec était dur à encaisser, mais pire encore était la vue déchirante du
visage d’Ethan dans le crépuscule. Il était juste là, à même pas dix
mètres. Si près, mais pas encore assez.
Ethan s’arrêta net dans son élan, les mains levées en signe de
reddition, secouant doucement la tête pour supplier Karl en silence de
me laisser la vie sauve.
Nous voilà à l’instant clé qui causerait sa perte. La crainte de cette
lame en travers de ma gorge le rendrait capable de tout accepter. Karl
pouvait lui demander ce qu’il voulait. Ethan serait prêt à se sacrifier pour
m’épargner l’égorgement. Je le savais. Karl avait trouvé le talon d’Achille
d’Ethan, sa pire crainte au monde.
Jusque-là, tout s’était enchaîné quasiment à la perfection, mais
quasiment n’était pas suffisant et je ne serais pas satisfait tant que je
n’aurais pas Brynne en sécurité dans mes bras.
À peine avais-je montré à mon père la photo du clocher qu’il avait
aussitôt reconnu le quartier. Personne ne connaissait mieux la ville que
mon père. Depuis sa fenêtre, Brynne apercevait le clocher de l’église
paroissiale de Saint John, à Notting Hill. Mon père était ainsi convaincu
qu’elle se trouvait sur Lansdowne Crescent.
De là, Elaina appela Neil dans la voiture tandis que nous foncions à
toute blinde. Elle nous confirma que Brynne se trouvait bien à Notting
Hill et que l’auteur du kidnapping était… Karl Westman ? En voilà un
que je n’avais pas vu venir, je dus rassembler toutes mes forces pour
juguler la panique qui montait en moi. Une seule chose me permettait de
tenir, c’était de savoir qu’à une époque, Westman avait nourri un béguin
pour Brynne. S’il la désirait toujours, elle avait de grandes chances de
rester en vie. C’était le seul espoir auquel je me raccrochai de toute mon
âme.
Elaina nous relaya le message que Brynne m’adressait sur Facebook.
Je puisai dans mon tréfonds pour arriver à me contenir. Je viens te
chercher, mon amour. Là encore, sa capacité à agir en situation extrême
me bluffait. Se serait-elle trompée de vocation ? Je la voyais bien
travailler pour les services secrets au lieu de dépoussiérer de vieilles
toiles de maîtres.
Nous touchions au but, je la vis même sortir de l’immeuble comme
nous pilions net. Elle courut vers moi en criant mon nom. La femme que
j’aimais était bien vivante et se précipitait dans mes bras. J’allais
retrouver ma chérie, la toucher, l’embrasser, lui dire à quel point je
l’aimais, elle qui était tout pour moi.
Mais ce putain d’enfoiré apparut derrière elle et posa les mains sur
elle. Il l’agrippa, pointant une lame sur son cou magnifique et innocent. Il
n’y avait pas de pire vision au monde. Ma femme menacée d’être
égorgée.
Karl Westman était un homme mort. J’en fis le serment, quitte à
mourir avec lui pour y parvenir. Pourvu que Brynne soit épargnée,
j’assumerais ma décision ou j’en mourrais.
— Tu sais bien que tu ne peux pas lui faire de mal, Westman. Ce que
tu veux, tu l’auras. De l’argent ? L’assurance de quitter le pays sans les
flics à tes trousses ? Les deux ? C’est dans mes cordes, mais d’abord,
relâche Brynne.
Un bien beau mensonge pour toi, enculé car tu vas crever.
— Tu n’as pas à me donner d’ordres, Blackstone ! hurla l’autre entre
ses dents.
— Si tu touches à un seul de ses cheveux, le monde sera trop petit
pour nous deux. Tu ne l’auras jamais, tu m’entends, Westman ? Si tu la
tues, tu la rejoins dans la foulée. Je ne rigole pas. Regarde autour de toi.
Tu es fait comme un rat. Ils sont embusqués partout, tu es dans leur ligne
de mire.
Comme je l’espérais, Karl se mit à paniquer en regardant autour de
lui frénétiquement pour repérer un sniper planqué quelque part. C’était
l’opportunité parfaite, l’once de distraction qu’il me fallait pour agir.
Pas un instant à perdre et sans hésitation aucune, les yeux braqués
sur Brynne, je me précipitai sur son assaillant. Si c’était ma dernière
heure, je voulais que ma dernière vision soit l’image de Brynne.
Un courant d’air me frôla la joue, puis un éclair m’aveugla sur la
gauche. Le premier, je savais d’où il venait, mais le deuxième, j’osais à
peine imaginer ce que c’était ni qui en était à l’origine.
On entendit le bruit métallique du couteau chutant sur les pavés de
la cour. Puis un impact sourd dans la chair. Un grognement. Un cri. Et
nous nous sommes retrouvés tous les trois par terre, les uns sur les
autres. Je n’avais qu’une idée en tête, attraper ma femme. Je nous fis
rouler sur le côté, observai les alentours, puis nous relevai. Je ne voyais
aucun sniper embusqué. Normal, ils faisaient bien leur boulot.
Westman était allongé sur le dos, une flaque de sang noir sous sa tête
s’étirait sur les pavés. J’espérais que cette balle dans son crâne l’ait fait
souffrir. Malheureusement, il n’avait pas dû avoir le temps de
comprendre ce qui lui arrivait. Trop dommage que je ne puisse remercier
l’auteur du tir.
— Tout va bien, mon amour ?
— Oui !
Ça me suffisait. Je serrai Brynne et nous nous élançâmes hors de
cette cour. On prit nos jambes à notre cou sans prendre le temps de
penser à la chance qu’on avait d’être encore en vie. J’étais assez sûr
d’avoir évité une balle et manqué de peu la flèche tirée par l’arc d’Ivan.
La flèche, d’accord. Mais cette balle, d’où venait-elle ? Des tireurs
embusqués des services secrets avaient-ils abattu Westman ? Ce n’était
pas le moment de spéculer, ce serait pour plus tard. De toute façon, mes
limiers iraient investiguer. J’avais ma précieuse cargaison entre les bras
et elle était tout ce qui comptait à mes yeux.
On courut jusqu’à la voiture et je fis monter Brynne avant de la
rejoindre sur la banquette arrière. Mon père nous attendait. Merci, mon
Dieu. Non, merci, maman. Je dis à mon papa de nous conduire chez nous.
En route, j’examinai le cou de ma chérie en prenant sa figure à deux
mains. Aucune trace de sang.
— Tu… tu vas bien ? Tu n’as rien, tu n’as vraiment rien ?
Je bafouillais comme un imbécile, je ne savais plus ce que je disais.
Je n’arrivais plus à décrocher mon regard de Brynne, je voulais la
contempler maintenant et à jamais. Elle était vivante. Brynne était
vivante !
Son visage opina entre mes mains et ses yeux plongés dans les miens
se mouillèrent de larmes sublimes.
— Tu m-m’as retrouvée, bégaya-t-elle. Je vais bien, Ethan…
— Je te l’ai dit, que je te retrouverais toujours. Mais ce soir, c’est
grâce à toi. Tu t’es débrouillée comme une chef, murmurai-je contre ses
lèvres.
En premier, je remerciai mon ange gardien, là-haut dans le ciel, puis
j’écrasai Brynne dans une étreinte fébrile, la serrant très fort contre moi.
Nos cœurs battaient en rythme à l’arrière de ma Rover, là où tout avait
commencé un soir de mai alors que je la convainquais de me laisser la
reconduire chez elle. Depuis, l’aventure nous avait menés sur des
chemins de traverse semés d’embûches, de nids-de-poule et de virages en
épingle, mais le jeu en valait la chandelle. Tous ces efforts étaient
récompensés par cet instant précis et par la direction que nous prenions
tous les deux : celle d’un avenir ensemble.
Je la tins serrée contre moi tout le long du trajet. Mon plus grand
amour, que je croyais perdu à peine quelques minutes plus tôt, était en
sécurité dans mes bras. Je ne risquais pas de la lâcher.
Je ne parlai pas beaucoup durant le trajet. Lorsque mon père s’arrêta
pour nous laisser devant la porte du garage, je le remerciai et lui promis
de l’appeler plus tard. Je soulevai Brynne et la portai jusqu’à l’entrée de
l’ascenseur.
— Je peux marcher, souffla-t-elle contre mon torse.
— Je sais. Mais là, j’ai besoin de te porter, dis-je en lui embrassant le
front.
— Oui, je comprends.
Elle chuchotait et frotta sa joue contre mon torse, elle ferma les yeux
en inspirant profondément mon odeur. Moi aussi, je comprenais qu’elle
ait besoin de ce réconfort.
Ma théorie selon laquelle en portant Brynne je portais mon propre
cœur était plus que jamais d’actualité. Aussi longtemps que j’aurais assez
de force pour la porter, je le ferais. Tenir Brynne contre mon cœur
m’était nécessaire pour… exister. Rien que ça. J’avais besoin d’elle plus
que tout au monde. Si les choses avaient tourné au tragique aujourd’hui,
ma vie se serait arrêtée là… car plus rien n’aurait eu d’importance. Et je
n’aurais pas souhaité qu’il en fût autrement. Brynne était ma vie, ma
réalité. Où qu’elle aille, je la suivrais.
Nous n’avions échangé que quelques paroles, mais quelle
importance ? Je la portai jusqu’à la salle de bains où je fis couler l’eau,
puis je reposai ma belle sur le meuble du lavabo. Je lui retirai ses
chaussures, son tee-shirt, puis le reste de ses vêtements. Son corps nu
incarnait la perfection absolue. J’étais rassuré de n’y voir aucune trace
d’agression, aucune rougeur. Je me déshabillai à mon tour, et je portai
Brynne dans la cabine.
Enlacés sous la douche, sans un mot, nous laissâmes l’eau chaude
nous nettoyer.
24
Quatre semaines plus tard
— Je vous présente toutes mes félicitations, annonça le Dr Burnsley
en levant les yeux de l’entrecuisse de Brynne où il manipulait encore sa
sonde en forme de banane.
Je me rendis compte que j’étais absolument jaloux de cette sonde.
Ces derniers temps, ma queue profitait moins de ce coin de douceur que
ce putain de machin en plastique. Brynne tenait à rester sage sous la
couette pendant encore deux semaines avant le mariage, soi-disant pour
que la nuit de noces soit vraiment spéciale. L’idée la plus ridicule que
j’aie jamais entendue mais bon, j’obéissais sagement. Enfin, presque.
— Merci, acquiesçai-je. Pour notre prochain rendez-vous, elle ne sera
plus miss Bennett, mais Mme Blackstone.
J’adressai un petit clin d’œil à Brynne et lus un silencieux « je t’aime »
sur ses lèvres.
Moi aussi, je t’aime ma belle, chaque mot venait droit de mon cœur.
— Je suis ravi pour vous, fit le docteur en reportant son attention sur
l’écran.
La boule noire de la dernière fois apparut dans le cercle blanc avec
un petit cœur battant. Sauf que la boule noire avait beaucoup grossi. Ce
n’était plus du tout une boule. Mes yeux écarquillés étaient rivés sur des
bras, des jambes et des petits pieds qui gigotaient. Notre bébé se
transformait tranquillement en humain miniature.
— Tout se déroule à merveille. Le bébé prend des forces. Il doit à
présent faire la taille d’une…
— … pêche, informai-je le médecin.
Il se tourna vers moi, surpris.
Brynne eut un petit rire sans détourner le regard du moniteur,
fascinée par les pirouettes de notre petit être.
— Ouais, il pèse autour de 230 grammes. C’est le début du sillon de
ses gencives et la formation de ses cordes vocales, déclarai-je en souriant.
Brynne est à un tiers de la grossesse et entre officiellement dans son
second trimestre.
— Je vois que vous avez bien appris votre leçon, rétorqua perplexe le
docteur, un sourcil levé.
— Tout est sur fructification.com, docteur, c’est un site Internet très
complet.
Je lui décochai un clin d’œil mais il n’eut pas l’air d’apprécier.
Trois heures plus tard…
Nous étions officiellement en vacances.
Les bagages étaient dans le coffre ? Parfait.
La Rover était blindée jusqu’au toit de toutes les affaires dont on
pourrait avoir besoin pour notre mariage à Hallborough puis pour notre
lune de miel ? Parfait.
La mariée ? Parfaite – pas de doute là-dessus, putain non.
Elle rayonnait dans sa robe à fleurs violettes, les cheveux en bataille
ramenés au sommet de sa tête. J’en avais l’eau à la bouche. J’adorais
lorsqu’elle attachait ses cheveux comme ça, ça me donnait envie de tout
défaire pour glisser mes doigts dans cette cascade… quand nous serions
nus au lit… Patience.
— Bon. Vous êtes prête à vous caser, miss Bennett, c’est sûr ? Si vous
voulez échapper à une fête mondaine pleine de célébrités et vous enfuir
avec moi, c’est maintenant ou jamais, la taquinai-je en l’attirant contre
moi, chassant une mèche rebelle derrière son oreille.
— Hum… Tu peux me rappeler qui tenait à inviter toutes ces stars, à
la base ? fit-elle, narquoise.
— On peut tout annuler, si tu veux.
Sincèrement, j’étais prêt à bazarder l’idée aux oubliettes si Brynne me
le demandait, mais bon, ma sœur me le ferait payer pendant des années.
— Ah, non ! Monsieur Blackstone, c’est vous qui avez organisé cet
immense banquet de mets délicieux arrosés de champagne millésimé que
viendront déguster toute la royauté et autres dignitaires, dans le
magnifique manoir historique de votre sœur, en pleine campagne
anglaise. Il est maintenant hors de question de décevoir vos invités, dit-
elle le sourcil levé en pinçant mon tee-shirt. On récolte ce que l’on sème.
— C’est bien vrai.
— Et puis, je veux te voir m’attendre, magnifique, au pied de l’autel,
avec ces yeux bleus rien que pour moi.
— Rien que pour toi, ma belle. Putain, c’est bien vrai !
Je la saisis pour un vigoureux baiser, ravi de savoir que j’avais le
restant de mes jours pour la savourer.
Le sourire aux lèvres, elle secoua doucement la tête.
— Toi et ta bouche salace…
— Avoue que tu adores les choses que je te fais avec cette bouche
salace.
— Mmh, pas faux, monsieur Blackstone, concéda-t-elle d’un air
enjoué.
Du revers de la main, elle chassa le pli qu’elle venait de faire en
pinçant mon tee-shirt. Un geste qui me fit sourire. Brynne était prise de
ce tic dès qu’elle m’ouvrait son cœur, comme maintenant. Je trouvais ça
incroyablement sexy. En même temps, tout ce qu’elle faisait était sexy,
surtout quand je ne l’avais pas prise depuis des lustres. Plus que
quarante-huit heures à tenir. Et cette stupide histoire de chasteté serait
derrière nous et à nous le sexe ! Alléluia, putain ! La lune de miel
promettait d’être torride. Une villa en Italie, au bord de l’eau, isolée de
toute civilisation avec au programme : baiser, manger, dormir, nager
dans la mer, et baiser encore. Je pourrais ne faire que ça pour le restant
de mes j…
— En plus, j’ai prévu une autre robe et un voile rien que pour le
« hoedown ». Merci, c’est toi qui as signé le chèque.
— Le « hoedown » ? Encore un truc américain ?
— Tout à fait adéquat. Ce sont des musiques dansantes jouées au
violon, m’expliqua Brynne en mimant un violoniste à l’action. Il paraît
que ça se fait beaucoup à la campagne. En plus, David Garrett sera de la
fête – en parlant de lui, je ne connais pas de violoniste plus sexy – et il
n’est pas seulement doué pour frotter ses cordes. Je sais de quoi je parle,
Blackstone. Ce « hoedown » promet d’être un grand moment, alors
dépêche-toi de poser ton petit cul d’Anglais sexy derrière le volant et en
route mauvaise troupe !
— Tu fantasmes sur David Garrett ?
Les yeux brillants, elle fit mine d’y réfléchir en se tapotant le menton.
— Une femme ne dévoile jamais ce genre de secret.
— Putain, trop génial ! Ma femme va me planter devant l’autel pour
filer avec le violoniste ! Le comble, m’indignai-je en dégainant mon
téléphone portable. Excuse-moi, je vais appeler David Garrett pour
annuler son invitation.
— Même pas en rêve, mon vieux ! me gronda-t-elle. Puisque tu tiens
à inviter des stars à nos noces, j’ai le droit d’en choisir quelques-unes.
Je jouai au jaloux.
— Si je comprends bien, tu acceptes l’idée d’un mariage avec tout le
gratin uniquement pour avoir ton violoniste ?
Ma question avait beau être une boutade, elle n’était pas dénuée de
vérité.
Quelle ironie ! J’avais mis en place tout un système pour protéger
Brynne qui s’avérait maintenant inutile. Brynne n’avait plus aucune
raison de célébrer notre mariage en grande pompe puisque son harceleur
était mort et souffrait du châtiment éternel qu’il avait plus que mérité.
À ce jour, je n’avais toujours aucune confirmation de ce qui était
vraiment arrivé à Karl Westman. Mais j’avais ma théorie. Pendant que
mon père et moi, nous dépêchions d’emporter Brynne à l’abri, Neil, Ivan
et Len étaient restés mener leur enquête. Dans ma vie, j’avais croisé
assez de cadavres pour savoir que Westman était mort sur le coup,
atteint par une balle de gros calibre en pleine tête. Mais par qui ?
Ce qui s’était passé là-bas était pour le moins étrange. J’avais levé le
voile sur une partie du mystère, mais il ne faut pas rêver. Le sénateur
n’accepterait jamais de confirmer mes soupçons. D’après Ivan, lorsqu’il
avait voulu récupérer sa flèche, le corps avait disparu. En quelques
instants. Seuls des professionnels savent mener une telle opération. Neil
et Len étaient retournés, le lendemain, examiner le lieu au petit jour
mais n’avaient trouvé aucune trace. Pas la moindre goutte de sang. Rien.
Pendant qu’elle était retenue en otage, Brynne avait remarqué qu’il
n’y avait pas un chat dans l’hôtel. Pourtant, c’était la période des JO. Ce
qui confirmait une chose : des personnes très haut placées étaient mêlées
à cette affaire. Probablement les services secrets américains. Westman
était un homme mort avant même de kidnapper Brynne. De toute
évidence, on protégeait le sénateur, et de très haut. En jouant la carte du
chantage, Westman avait payé le prix fort.
Nous avions évité le désastre de justesse, mais pour moi, putain, nous
l’avions frôlé de bien trop près. Ce terrible foutoir n’avait pas eu lieu par
hasard. C’était très étrange mais vrai. Si Westman ne s’en était pas pris à
Brynne, je ne l’aurais jamais connue, on ne serait pas ensemble, bientôt
mariés et sur le point d’avoir un enfant. C’était peut-être un peu difficile
à justifier, mais c’était pourtant la réalité. Je ne devais pas y penser.
Brynne était désormais libre de vivre sa vie sans craindre d’être suivie,
agressée ou kidnappée, et pour moi, c’était le plus beau cadeau. Merci à
mes anges gardiens. L’un d’entre eux tout particulièrement…
— Ethan !
Elle n’était pas contente.
— Quoi ? répondis-je en frottant la petite ride que son irritation
creusait entre ses sourcils.
— Tu ne m’écoutes pas. Je te réponds, et toi, tu rêvasses.
— Désolé. Tu disais ?
Les yeux plissés, elle se remit à pincer et lisser mon tee-shirt.
— Je disais que… je suis prête à supporter cent noces mondaines si
c’est la condition pour t’épouser. Parce que… vous le valez amplement,
monsieur Blackstone, ajouta-t-elle en levant vers moi son regard noisette,
vert et gris vertigineux.
En route pour Hallborough, nous avons pris tout notre temps.
Deux jours plus tard…
Ben et moi observions Simon depuis la roseraie en essayant de ne pas
nous faire voir. Dans son costume vert taillé sur mesure par des
couturiers milanais, il guidait les convives pour des photos prises sur le
vif dans des positions pour le moins avant-gardistes.
— Seigneur ! Il faut absolument éviter que ces photos ne tombent
entre les mains du grand public. Sinon, on est complètement baisés…
sans jeu de mots, observa froidement Ben en désignant les singeries d’un
jeune prince aux cheveux roux et sa cavalière inconnue au bataillon.
C’est Simon Carstairs qui s’occupe de vos photos de mariage ? On aura
tout vu. Quelle mouche a piqué Ethan de l’engager ?
— Hum… pardon pour l’expression, mais Ethan a chié dans la colle,
comme on dit chez moi, et il essaie de se racheter auprès de notre cher
Simon. Après s’être excusé, il a réclamé ses services au photographe le
plus gay de la jet-set londonienne, voire même de toute l’Europe. (Je
haussai les épaules.) Simon est un artiste hors pair, tout est bien qui finit
bien. Je te jure, il était surexcité à l’idée de mettre son ébouriffant
costume vert.
Je donnai un petit coup de coude à Ben, ce qui nous fit éclater de
rire. Il faut dire que Simon était affublé comme un sapin de Noël. Vert
feuille, quelle idée ! Il était occupé à photographier Gaby et Ivan. Je me
demandais comment ces deux-là s’entendaient depuis qu’ils avaient été
désignés témoins des mariés. Comme toujours, Gaby était
resplendissante et Ivan avait l’air de partager cet avis. Plus tard, je
trouverais un moment avec ma copine pour lui tirer les vers du nez. Leur
langage corporel en disait long sur le potentiel d’une accroche entre ces
deux-là. L’alchimie opérait, c’était flagrant.
— J’aurais pu être votre photographe de mariage, tu sais, me fit
remarquer Ben.
Je me tournai vers son beau visage.
— Bien sûr, mais j’avais besoin d’un ami qui m’est très cher pour une
mission de première importance.
— Je sais, murmura-t-il en me prenant les mains. C’était un honneur
pour moi de t’accompagner dans l’allée centrale. Je… Les mots me
manquent. Tu es tellement belle, ma Brynne chérie, ma meilleure amie.
Aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur. (Il me serra les mains.) Te voir
heureuse, à côté d’Ethan était un moment tellement intense, que je ne
sais pas comment te le dire autrement, ma belle, je t’aime.
Il porta mes mains à ses lèvres.
— Super, tu as réussi à me faire pleurer, gloussai-je dans un sanglot.
Tu n’aurais pas un mouchoir pour la mariée gonflée d’hormones ?
— Excuse-moi, chérie, fit-il tout penaud, en me prêtant son
mouchoir.
Je tapotai le coin de mes yeux.
— Pas grave. Tu sais, je ne pouvais confier cette mission à personne
d’autre, et je ne voulais pas marcher seule jusqu’à l’autel. Je sais que mon
père aurait voulu que ce soit toi, va savoir pourquoi. Il t’aimait
beaucoup, Benny, notre amitié le rendait heureux. Et puis, le soir du
vernissage, c’est toi qui m’as montré le beau gosse sexy dans son costume
gris dont les yeux me brûlaient depuis l’autre bout de la pièce. Tu étais là
au tout début de notre histoire.
— Ouais, c’est vrai.
Ben avait les larmes aux yeux, lui aussi.
— Tiens.
Je lui rendis son mouchoir.
Nous éclatâmes de rire avant de nous ressaisir
— Merci d’avoir invité ma mère, me dit-il.
— C’est tout naturel. Je l’adore. Elle m’amuse beaucoup lorsqu’elle
est pompette. Et puis, ça lui plaît de te voir tiré à quatre épingles. Je suis
heureuse que tu sois venu avec elle.
— Elle t’adore aussi, tu sais. Si je n’étais pas gay, elle nous aurait
mariés depuis longtemps. Il lui tarde d’être grand-mère, alors crois-moi
que quand ton bout de chou sera là, elle sera complètement gaga. Je
t’aurai prévenue.
D’un hochement de tête, Ben désigna mon ventre qui commençait à
s’arrondir.
— Elle est adorable, soupirai-je en tournant la tête pour tomber sur
ma mère et Frank qui papotaient avec un diplomate italien installé à leur
table.
Entre ma mère et moi, les choses s’étaient un peu arrangées, mais
nos rapports restaient fragiles. Cela n’avait pas beaucoup d’importance
d’ailleurs. J’avais ma propre famille à présent. Nous avions besoin les uns
des autres et ils étaient tous en Angleterre. J’y étais désormais chez moi.
Ils étaient nombreux à compter pour moi. En premier lieu, il y avait
mon bébé. Et puis, le père d’Ethan et tante Marie seraient les grands-
parents que papa et maman ne seraient jamais. Hannah, Freddy, Gaby,
Ivan, Ben, Neil et Elaina seraient autant d’oncles et de tantes pour cet
enfant. Il aurait Jordan, Colin et Zara pour cousins. Vraiment, j’étais
entourée d’amour.
Des bras musclés me surprirent par-derrière pour m’étreindre. Des
moustaches familières me chatouillaient le cou.
— Madame Blackstone, que faites-vous cachée dans le jardin au beau
milieu de votre mariage ?
— Vous l’avez dit, je me cache, le taquinai-je en m’appuyant contre
son torse.
— Ah mon Dieu, non ! Pas ma mère ! s’écria Ben en lançant un
regard noir à la piste de danse.
Devant un public en folie, Simon y dansait une rumba proche de
l’obscène avec Mme Clarkson.
— Vite, rattrape-les, Ben !
Ethan et moi riions de bon cœur pendant que Benny s’élançait pour
sauver sa mère des hanches lascives du photographe.
— Simon a peut-être de drôles de goûts vestimentaires, mais ce fou
sait danser, affirmai-je, riant encore. Je n’arrive toujours pas à croire que
tu l’as engagé pour nos photos.
Ethan referma son étreinte.
— Ne m’en parle pas. Il m’a fait du chantage en fait. Il m’a promis de
me pardonner ma bourde de l’autre jour s’il était le photographe officiel
de notre mariage. Je pensais que ça ne poserait pas de problème, alors
j’ai dit oui. Et puis, il m’a envoyé son contrat. Tu peux me croire, ton ami
Simon est grassement payé pour ses services. Cet escroc m’a même joint
la facture d’un foutu costume sur mesure acheté à Milan !
Je riais si fort que j’en avais les larmes aux yeux.
— Oh, mon Dieu ! m’exclamai-je en pointant du doigt Simon qui se
glissait sournoisement derrière la mère de Ben dans son costume de soie
brillant, vert salade. Regarde-le, ce n’est pas de l’argent jeté par les
fenêtres. Il est heureux comme un prince.
— Je te jure que ces putains de photos ont intérêt d’être dignes d’une
expo dans une top galerie, marmonna Ethan.
— Je t’ai vu danser avec la reine de beauté amatrice de glaces, tout à
l’heure, lançai-je volontairement pour changer de sujet.
Son visage s’illumina aussitôt.
— Elle est géniale, cette petite. Si on a une fille, j’espère que notre
petite pêche sera comme Zara, soupira-t-il en posant la main sur mon
ventre. Ça y est, je peux enfin la sentir. Ton ventre est plus dur qu’avant.
— Oui. Petite pêche est bien là, ça ne fait aucun doute.
Je posai ma main sur la sienne.
— Ta robe est magnifique. Elle est parfaite. Tu es parfaite.
— Et toi, tu es carrément sexy dans ton tuxedo. Je suis touchée que
tu aies choisi un gilet de costume violet. Je l’adore. Nous sommes
assortis, monsieur Blackstone.
Et nous l’étions, pas de doute. Ma robe de dentelle couleur crème
était cintrée d’un bandeau violet noué dans mon dos et j’avais le
pendentif en améthyste, ce cœur serti de diamants autour du cou. Quant
à Ethan, il portait son gilet croisé violet sous sa veste couleur lys
pourpre. Mon voile était long et plutôt classique, mais je l’adorais surtout
à cause des photos que Ben avait prises de moi. Je les réservais pour
Ethan et pour lui seul. C’était le moment.
— J’ai un cadeau pour toi.
— Ah bon ? C’est gentil, mais c’est toi mon cadeau, susurra-t-il le nez
enfoui dans mon cou, puis il encadra mon visage de ses mains. Que dirait
Mme Blackstone de s’enfuir d’ici pour prendre de l’avance sur notre nuit
de noces ?
Une seconde plus tard…
— Mme Blackstone est totalement partante !
Ethan me proposa son bras.
— Madame, vous plaît-il ?
— Je t’ai déjà dit que ta galanterie me faisait craquer ? Certes, elle
contraste avec ton côté salace, mais les deux combinés forment un
cocktail explosif.
Je lus la joie dans son regard.
— C’est bon à savoir, ma belle. Je vais donc pouvoir continuer sur
cette lancée.
Les paupières à demi closes, il déposa un baiser sur ma main et
ajouta :
— Dès ce soir, je te concocterai mon cocktail explosif.
Vivement ce soir…
— Attends-moi ici, d’accord ? Je vais chercher ton cadeau, il est là-
haut dans notre chambre. Je reviens tout de suite.
Il embrassa ma main et promena sa langue sur mon annulaire, tout
près de l’alliance qu’il avait glissée à mon doigt au moment d’échanger
nos vœux, puis me libéra.
— Je t’attendrai au pied de l’escalier. Avant, je vais prévenir Hannah
qu’on prend le large, ronronna-t-il.
— C’est fou comme je t’aime, lui soufflai-je.
Ethan me décocha un grand sourire comme il en offrait rarement et
répondit :
— Je t’aime encore plus.
— Ça m’étonnerait, mais je prends toujours ! lui lançai-je par-dessus
mon épaule.
Je courus à la chambre récupérer mon paquet. Je redescendais
l’escalier lorsqu’une sensation de chaleur m’arrêta dans mon élan. C’était
un sentiment réconfortant. Je fis une pause sur le palier où trônait le
magnifique Mallerton de sir Jeremy et Georgina. J’adorais le contempler.
Ce n’était pas tant la technique picturale mais plutôt l’émotion qui s’en
dégageait. L’amour régnait en maître dans cette famille. Sir Jeremy, avec
ses yeux bleus et ses cheveux blond cendré, posait un regard rempli
d’affection sur sa bien-aimée. J’ignorais comment Tristan Mallerton était
parvenu à capter un tel instant de complicité entre ces amants d’une
autre époque. Il n’empêche que le miracle était là, d’une pureté
étourdissante.
Et puis, il y avait les enfants, un garçon et sa petite sœur. La fille
était assise sur les genoux de sa mère mais elle n’avait d’yeux que pour
son papa. J’imaginais les astuces du peintre pour la distraire pendant ces
longues heures de pose. Mes cours de dessin m’avaient donné une idée
du temps qu’il fallait pour accomplir une œuvre pareille : un temps fou.
Un enfant n’a pas cet air jovial sur commande. Elle avait aimé son père
très fort, et était aimée en retour. Tout comme moi.
Je t’aime tellement, papa…
En me retournant, j’aperçus Ethan m’attendant en bas de l’escalier.
Patiemment, il me laissait venir à lui, conscient que j’avais besoin de cet
instant d’intimité. Dans ces moments-là, Ethan semblait détecter mes
états d’âme. Mais si j’y pensais bien, Ethan Blackstone avait été le plus
beau cadeau que mon père m’avait jamais offert.
Thomas Bennett, mon père si précieux dans mon cœur et si aimant,
avait envoyé Ethan Blackstone me trouver à Londres et me sauver. À
présent, je pouvais passer ma vie à lui en être reconnaissante.
Merci, papa. Je me retournai encore vers la petite fille sur la toile et
sentis le lien qui nous unissait malgré les siècles qui nous séparaient.
J’espérais que la fille de sir Jeremy Greymont avait eu la chance de
profiter de son papa pendant de longues années. Moi, je l’avais eu
pendant vingt-cinq ans et je devais l’accepter comme un cadeau
miraculeux.
Il était hors de question de me laisser aller à la tristesse en pensant à
mon père, le jour de mon mariage. Il serait toujours un souvenir
heureux. Lui et moi, nous nous aimions de toutes nos forces, et d’une
certaine façon, il m’accompagnait où que j’aille. Personne ne pourrait
plus jamais me l’enlever.
— N’ouvre pas encore les yeux, d’accord ?
Je garai la voiture, puis fis le tour pour aider Brynne à en sortir.
— On ne triche pas, madame Blackstone, insistai-je. Je veux te faire
la surprise.
— J’ai les yeux fermés, monsieur Blackstone, m’assura Brynne,
debout face à moi. Tu peux me donner mon paquet, s’il te plaît ?
Je le récupérai sur la banquette arrière et le posai délicatement entre
ses mains. C’était léger. Une simple boîte plate avec un ruban argenté.
— Prête ?
— Prête, répondit-elle.
— Alors garde les yeux fermés. Je vais te porter.
— Serais-tu un homme de tradition ?
— J’aime me dire que oui, ma jolie.
Je la soulevai en prenant soin que sa robe ne traîne pas au sol, et
entamai le sentier qui menait à Stonewell Court. Les graviers crissaient
sous mes pieds, on entendait les vagues s’échouer sur la côte. C’était une
vue extraordinaire et j’espérais que cela lui plaise. L’endroit était
illuminé de torches logées dans des urnes et de photophores au sol. Tout
l’étage était éclairé. C’était là, notre suite nuptiale.
— J’entends l’océan, murmura Brynne.
Sa main me caressait doucement la nuque.
— Mmh-mm.
Je m’arrêtai à l’endroit idéal pour la surprise.
— Voilà, madame Blackstone. Nous sommes arrivés à notre
destination nuptiale. Je te repose par terre pour que tu profites
pleinement de la vue.
Je la positionnai face à la demeure, mes mains lui couvrant les yeux.
— Je veux voir, s’impatientait-elle. C’est ici que nous allons dormir ?
— Dormir est un bien grand mot, mais c’est bien là que nous
passerons la nuit.
Un baiser sur sa nuque, puis je retirai mes mains.
— Rien que pour toi, ma belle. Tu peux ouvrir les yeux, maintenant.
— Stonewell Court. Je m’en doutais un peu. J’ai reconnu l’odeur de
la mer et le bruit des graviers sous tes pas. C’est magnifique. C’est… c’est
incroyable. Qui a fait tout ça ?
Elle ne comprend toujours pas. Je posai les mains sur ses épaules et
l’embrassai dans le cou.
— Hannah en grande partie. Elle a voulu m’offrir un miracle.
— C’est réussi. À en couper le souffle !
Brynne se retourna dans mes bras.
— C’est l’endroit parfait pour notre nuit de noces.
Je pris dans mes mains son visage éclairé par la lueur chaude des
flammes vacillant dans la brise océanique et l’embrassai doucement.
— Ça te plaît ?
— Ce n’est pas que ça me plaît, je l’adore. Je suis heureuse d’être là
ce soir.
Se tournant à nouveau, elle s’appuya contre moi et admira encore la
demeure.
— Me voilà rassuré, madame Blackstone. Figure-toi qu’après ce
moment que nous avions passé ici, je n’arrivais plus à me sortir cet
endroit de la tête. Je voulais à tout prix t’y faire revenir. L’intérieur a
besoin de quelques travaux mais la structure tient bon et les fondations
sont solides, perchées sur ces rochers. Cette maison est là depuis
longtemps et j’espère qu’elle y restera encore pour très longtemps.
Je retirai la petite enveloppe de ma poche et la tendis sous les yeux
de Brynne.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Ton cadeau de mariage. Ouvre-le.
Elle déchira le rabat et découvrit un trousseau.
— Des clés ? s’exclama-t-elle en se retournant vivement vers moi, les
yeux agrandis. Tu as acheté la maison ? !
Je ne pouvais m’empêcher de sourire.
— Pas tout à fait.
Nous étions de nouveau face à la maison. Mes bras autour d’elle, je
reposai le menton sur le sommet de sa tête.
— Je nous ai acheté un « foyer ». Toi, moi, notre petite pêche et
toutes les myrtilles à venir. Ce ne sont pas les chambres qui manquent
ici.
— Combien de myrtilles as-tu en tête, au juste ? Parce que cette
maison est vraiment immense.
— Combien ? L’avenir nous le dira, madame Blackstone. Ce que je
peux t’assurer, c’est que je me donnerai à fond pour l’étape de la
conception.
— Ah bon ? Alors qu’est-ce que tu attends ? Au travail !
Je la repris dans mes bras et me mis à courir. Vite. Si madame était
d’humeur à grimper aux rideaux nuptiaux, je n’allais pas faire durer le
suspense. J’étais galant, mais pas idiot.
Mes jambes dévalèrent rapidement le chemin jusqu’aux marches de
notre nouvelle résidence secondaire.
— La mariée franchit le seuil dans les bras de son époux, déclarai-je
en poussant la lourde porte en chêne avec mon épaule.
— Toujours plus de tradition, monsieur Blackstone ?
— Oui, je sais. J’y prends goût.
— Oh, attends, mon cadeau ! J’en ai un pour toi, moi aussi. Repose-
moi par terre. Ce hall a la lumière parfaite pour te le montrer.
Elle me tendit la boîte noire fermée d’un ruban argenté, le visage
rayonnant de bonheur. La dentelle de la robe lui allait à merveille, sans
compter cet adorable pendentif en forme de cœur. Un souvenir me revint
tout à coup, ce qu’elle avait enduré ce soir-là à cause de Westman, mais
je m’empressai de le chasser très loin. Ce n’était pas le moment. Seule la
joie était au programme.
J’ouvris le couvercle et retirai du papier de soie noir. Les photos qui
apparurent dessous me firent manquer un battement de cœur. Brynne
dans des positions artistiques, entièrement nue, posait avec son voile de
mariée.
— Pour toi et toi seul, Ethan, murmura-t-elle. Je t’aime de tout mon
cœur, de toute mon âme et de tout mon corps. Désormais, je t’appartiens
entièrement.
Les mots me manquaient, je l’admirai, ébahi par la chance qui m’était
donnée.
— Elles sont magnifiques, finis-je par articuler. Et je… je comprends
enfin pourquoi.
Brynne avait besoin de prendre de belles photos de son corps, c’était
sa réalité. La mienne, c’était de la posséder, de prendre soin d’elle pour
rassasier quelque exigence majeure de mon psychisme.
— Je voulais t’offrir des photos que personne d’autre que toi ne verra
jamais, Ethan. C’est mon cadeau.
— Je ne sais pas quoi dire.
Je pris un long moment à contempler chaque cliché, je m’imprégnais
de chaque image, savourais la pose.
— J’aime beaucoup celle-ci où tu regardes par-dessus ton épaule et
où le voile cascade dans ton dos. Tu as les yeux ouverts… et tu me
regardes.
Brynne soutint mon regard de ses grands yeux multicolores. Leurs
nuances changeantes me surprendraient toujours.
— Mes yeux se sont ouverts quand tu es apparu, Ethan. Tu m’as tout
donné. Tu m’as donné envie d’être curieuse envers le monde qui
m’entoure. Tu m’as poussée à te désirer, à vouloir… une vie. Mon plus
beau cadeau, c’est toi Ethan James Blackstone.
Sa main délicate posée sur ma joue, elle me transcenda par le torrent
d’émotions que je lisais dans son regard. Je recouvris sa main de la
mienne.
— Et toi tu es le mien, ma belle Américaine.
Là, dans le hall d’entrée de notre nouvelle et très vieille maison de
pierre, j’embrassai ma femme pendant un long moment. Ni elle ni moi
n’étions pressés par le temps. Nous avions la chance d’avoir l’éternité
devant nous et nous comptions bien la savourer.
Le moment venu, je la soulevai de nouveau pour gravir les marches,
savourant la douceur de son poids sur mes muscles tendus. Là-haut nous
attendait notre suite pour la nuit, où je tiendrais Brynne dans mes bras
jusqu’au petit jour. Je la tiendrai pour me soutenir moi-même. Ce principe
avait de plus en plus de sens à mes yeux. Je ne saurais l’expliquer mais à
quoi bon s’encombrer d’explications ? Nous étions faits l’un pour l’autre,
c’est tout ce qui comptait.
Brynne était la plus belle chose qui me soit arrivée. La première à
voir qui j’étais vraiment. Seuls ses yeux pouvaient percevoir une chose
pareille. Seuls les yeux de ma Brynne.
Une petite histoire pour Noël,
ou la toute
première rencontre
de Brynne et Ethan
24 décembre 2011, Londres
Je trouvais les rues bien désertes pour un réveillon de Noël. Le froid
de canard devait convaincre les gens de rester au chaud. Ils avaient bien
raison. Acheter les cadeaux au dernier moment, c’est un cliché. Je ne
dérogeais pas à la règle en poussant la porte de Harrods dans l’espoir de
trouver l’objet idéal pour tante Marie. J’avais intérêt à enclencher la
vitesse supérieure, car je passais la journée avec elle demain et je n’avais
toujours rien pour elle.
Ce n’était pas évident de trouver un cadeau à Marie qui était si
unique en son genre. Difficile pour moi d’être à la hauteur de son mode
de vie peu conventionnel. Et puis, elle avait les moyens de s’offrir tout ce
qu’elle voulait. À bien y penser, elle était un peu comme tante Mame
dans ce vieux film des années 1950 : les grands voyages au bout du
monde, les riches maris décédés et les robes de luxe.
Après trois quarts d’heure à tourner en rond, je lâchai l’affaire et me
dirigeai vers la sortie avec un bref arrêt au comptoir pour un café mocha
à emporter. Rien de tel pour se réchauffer.
Je remontai ensuite la rue et sirotai mon café en scrutant les vitrines
en quête du Saint Graal. Avec cette brise glaciale, j’allais être rouge
comme une tomate. Béni soit mon breuvage brûlant. Et puis, une chorale
chantait au loin. Je me serais crue dans Un chant de Noël. Dickens aurait
été ravi d’apprendre que 168 ans plus tard nous entonnions toujours les
mêmes airs. J’ai toujours aimé l’Histoire. Ça m’amuse d’observer que
certaines traditions persistent malgré les années. Finalement, le
changement n’est pas toujours indispensable. Et puis, il faut du cran pour
accepter les chambardements du temps. Moi, j’aimerais en avoir
davantage, du cran.
Il m’arrivait de me demander si je tiendrais encore longtemps. J’avais
beau être déterminée sur cet emménagement à Londres, mes parents me
manquaient quand arrivaient les vacances d’hiver. Les guirlandes, les
petits plats dans les grands, les fêtes…
Bon, pas forcément les fêtes. J’avais changé. Remettrais-je un jour les
pieds à San Francisco ?
On passe à un autre sujet, merci.
Une vitrine attira mon attention. Elle rappelait ces vieux magasins
d’antiquaire ou d’occasions. Son nom était gravé sur la vitre. La Planque.
Pour sûr, ce magasin l’était. Londres regorgeait de petites boutiques de
ce genre, généralement décorées avec goût. C’était le cas de celle-ci. Je
franchis le seuil et entendis une clochette tinter.
— Joyeux Noël ! me lança une voix guillerette.
— Joyeux Noël ! répondis-je au vieil homme souriant.
Il portait l’uniforme britannique : le tricot à losanges et la veste en
tweed.
Une agréable odeur de cannelle flottait dans l’air. J’en cuisinerais
demain pour tante Marie, il me tardait d’y être. J’adorais cuisiner, mais
pour quelqu’un, c’est quand même mieux. Un soupir. Bon, pensons à
autre chose.
Je gravitai autour des tricots agréables au toucher. Ils m’avaient l’air
en dépôt. Des tissus récents, visiblement. Des écharpes étaient assorties à
des bonnets, toutes les couleurs étaient disponibles. Je repérai un
ensemble violet foncé que je caressai. C’était aussi doux que le
cachemire. De la laine d’agneau, sans doute. Le prix me fit lever le
sourcil. Mais je le voulais. J’en avais besoin pour un jour comme celui-ci.
Je regardai encore l’étiquette. Et puis zut, un petit plaisir pour Noël, ça
ne me ferait pas de mal.
De qui te moques-tu, ma pauvre fille ? Je te rappelle que tu n’as toujours
rien pour Marie.
La panique se profilait à l’horizon. Je soupirai et repris ma
déambulation dans la boutique.
Rien d’autre ne m’intéressait. Il était temps de partir. Je m’approchai
de la caisse pour payer mon ensemble violet. Sous la vitrine du
comptoir, des bijoux fantaisie attirèrent mon regard. Non seulement
c’était joli, mais en plus, ce style vintage bohémien irait comme un gant
à la personnalité de Marie. Bingo !
L’un d’eux en particulier. Une broche ornée d’une colombe en argent.
Des perles nacrées soulignaient ses ailes et sa queue et un petit cristal
noir lui faisait office d’œil. Un pendentif en forme de cœur était suspendu
au bout d’une chaînette que l’oiseau tenait dans son bec. Au centre du
cœur, un cristal bleu. La colombe était le symbole de la paix. Dieu sait
que le monde en a besoin. Je voyais ma tante avec ce bijou, c’était
parfait. Elle allait l’adorer.
Je payai le vieil homme précipitamment, excitée par ma trouvaille.
Mission cadeau accomplie. Quel soulagement ! Un coup d’œil sur ma
montre m’indiqua qu’il était temps de partir. J’avais une trotte jusqu’à la
station de métro.
Dehors il faisait froid.
Un froid polaire.
Assez pour que j’enfile le bonnet et l’écharpe à peine sortie de la
boutique. En passant devant une voiture garée, je vérifiai que mon
nouvel accoutrement n’ait rien de ridicule. En même temps, il caillait
tellement que ça n’avait aucune importance.
Quelques rues plus loin, j’étais glacée jusqu’aux os. C’en était trop. Je
décidai de pousser la porte de la première devanture flanquée du
panonceau « Ouvert ». La Fontaine Aquarium. Une animalerie. Plus
exactement, une animalerie spécialisée dans les poissons des tropiques.
L’endroit parfait pour moi. L’atmosphère tiède, humide et peu éclairée
m’offrait le contraste climatique dont j’avais besoin. Je dénouai mon
écharpe et flânai entre les rangées d’aquariums en m’arrêtant devant
chacun pour lire le nom du poisson.
Le rayon d’eau salée me rappela un voyage à Maui, une des îles
hawaïennes, qui remontait à mes quatorze ans. Lors d’une séance de
plongée, j’avais croisé certains de ces poissons. Je n’en avais pas
conscience à l’époque, mais il s’agissait de mon dernier voyage avec mes
parents. Peu de temps après, mon père et ma mère se séparaient, ce qui
marqua la fin de nos vacances en famille. C’est triste. Depuis ce jour, ils
luttaient pour rester civils l’un envers l’autre. Lutter pour rester civils,
drôle d’oxymore…
Un spécimen intrigant attira mon attention. Un poisson-lion. Vues de
près, ces créatures sont fascinantes. Avec leurs fines nageoires en pointes
multicolores, on les croirait sorties d’un film de science-fiction. Ce
spécimen-là avait quelque chose d’étrange. Il s’approcha de la vitre
comme pour engager la conversation. Je le trouvai mignon. Ces poissons
étaient venimeux, mais pas moins captivants. Un aquarium d’eau de mer,
ce devait être compliqué à entretenir.
— Salut, mon beau, murmurai-je au poisson.
— Je peux vous aider ? lança un jeune homme derrière moi.
— Non, je ne fais que regarder. Ce poisson est magnifique.
— Oui, il a d’ailleurs été vendu, m’informa le vendeur. Son
propriétaire doit passer aujourd’hui pour le récupérer.
— Ah. Eh bien, mon beau, je te souhaite d’être heureux dans ton
nouveau chez-toi, dis-je à la bestiole. J’espère que ton maître te gavera
de friandises.
Le vendeur acquiesça en ricanant.
Je tournai le dos à l’aquarium, décidée à braver le froid pour rentrer
chez moi. J’avais un cadeau à emballer pour Marie et des cookies à
cuisiner pour demain. C’était notre petite tradition à toutes les deux. Je
trouvais amusant de glacer mes créations sucrées à la poche à douille et
de les parsemer de vermicelles, ou mieux, de flocons de neige.
Je me dirigeai vers la sortie en enfonçant mon bonnet sur ma tête et
en nouant mon écharpe jusque sous mon nez. Quelqu’un entra dans la
boutique. Je fis un pas de côté pour laisser passer cette grande silhouette
au manteau élégant, sans toutefois lever les yeux vers son visage. J’étais
bien trop captivée par ce qu’il y avait dehors.
Des flocons de neige.
Londres passerait Noël sous la neige !
— Il neige ? bredouillai-je.
— Ouais… il neige, répondit l’homme au manteau élégant.
Je sortis rejoindre cette pluie blanche et sentis au passage le parfum
envoûtant de l’homme qui me tenait la porte. Un mélange d’épices
exotiques et de savon teinté d’eau de Cologne. Rien de mieux qu’un
homme qui sent bon, pensai-je. Celle qui sentirait ce parfum tous les jours
aurait bien de la chance.
Je m’approchai d’une Range Rover HSE garée devant la boutique
pour vérifier mon reflet dans la vitre, comme je l’avais fait en sortant de
chez l’antiquaire. Je ne voulais pas avoir le bonnet de travers jusque chez
moi.
La neige tombait de plus en plus fort et je voyais les flocons
s’accrocher à mon bonnet dans mon reflet. Je souris sous mon écharpe et
repris le chemin de l’appartement.
J’avais froid en rentrant chez moi, et en même temps, je me sentais
bien. De la neige la veille de Noël, pour une Californienne seule dans les
rues de Londres pendant les vacances de fin d’année, c’était improbable.
Je pris conscience d’une chose essentielle durant ce trajet. Les petites
choses du quotidien sont les plus beaux cadeaux qui soient, et celui qui
sait les savourer connaît le bonheur toute sa vie.
Remerciements
Vous êtes nombreux à mériter ma gratitude, mais j’aimerais
commencer par ma famille, à savoir mon merveilleux mari et mes
garçons, qui ont accepté de se passer d’une femme et d’une mère digne
de ce nom, pendant ces longues semaines où j’étais enfermée dans mon
antre d’écrivain, pour n’en ressortir qu’à de rares occasions. Merci pour
votre patience, les garçons. J’ai beaucoup de chance de vous avoir, je me
le répète chaque jour.
Je dis un grand MERCI au meilleur agent du monde, Jane Dystel,
pour tout ce qu’elle a fait pour moi et tout ce qu’elle fait encore. La
chance a tourné en ma faveur un vendredi d’octobre quand j’ai rencontré
Jane au moment où j’avais besoin des conseils d’une personne avisée.
Toute ma reconnaissance à Atria Books pour avoir misé sur The
Blackstone Affair et pour m’avoir aidée à réaliser un rêve que je n’aurais
jamais cru accomplir un jour. Merci à mon adorable éditrice, Johanna
Castillo, qui, avec une gentillesse sans pareille, a su me guider à chaque
étape du processus.
J’aimerais également exprimer ma gratitude à toutes les personnes de
l’ombre pour leur soutien infaillible. Sans leurs partages sur Facebook et
Twitter, je n’en serais pas là aujourd’hui. Merci pour ces conversations,
récits d’un quotidien riche en combats et en rebondissements et qui, pour
moi, ont été source d’inspiration. Voilà ce qu’est l’amitié, la vraie, et à
mes yeux il n’y a rien de plus important au monde. Becca, Jena, Franzi,
Muna, Karen et Martha, vous êtes mes anges tombés du ciel. Les mots me
manquent pour dire combien je vous suis reconnaissante.
À mes confrères et consœurs, les personnes les plus créatives que je
connaisse, merci pour votre amitié et votre dévouement à répondre aux
attentes des lecteurs d’aujourd’hui. Vous m’inspirez chaque jour. Katie
Ashley, tu es mon cadeau depuis notre toute première rencontre. J’ai
tout de suite su que j’avais trouvé une amie pour la vie. Merci pour nos
discussions sans fin autour de cet univers d’écrivain dans lequel nous
nous retrouvons propulsées. Je remercie également les autres auteurs
dont le talent m’impressionne un peu plus à chaque livre et dont l’amitié
me comble au quotidien : Rebecca, Jasinda, Tata, CC, Jenn, Belinda,
Tina, Georgia, Amy, et tant d’autres. Grâce à vous, je fais le plus beau
métier du monde.
Et pour finir, merci à mes fans et aux blogueuses qui lisent mes
romans. Je me répète, et je le pense à chaque fois. J’ai les meilleurs fans
dont on puisse rêver. Merci d’aimer Ethan et Brynne, et d’accueillir leurs
aventures à bras ouverts. Je vous suis à jamais reconnaissante.
Bien à vous toutes et tous,
Raine
Titre original : Eyes Wide Open: The Blackstone Affair, book 3
Publié par Atria, un département de Simon & Schuster, Inc., New York.
Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-
5, 2e et 3e a), d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à
l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre
part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et
d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite
sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est
illicite » (art. L. 122-4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit,
constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et
suivants du Code de la propriété intellectuelle.
© Raine Miller, 2013
© Presses de la Cité, 2017 pour la traduction française
Couverture : dpcom.fr
Photos : © Vincent Besnault/Photographer’s Choice/Getty Images ;
TangMan Photography/Moment/Getty Images.
EAN 978-2-258-14589-4
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.