Verlaine « l’Angoisse »
Verlaine est essentiellement connu pour son recueil Poèmes Saturniens, publié en
1866 où il confie le profond dégoût de l’existence qui l’anime. C’est en effet à la
suite du décès de son père et d’une désillusion amoureuse (Elisa, la sœur adoptive
du poète qui repoussera ses avances) que Verlaine rédige ces poèmes
parnassiens. Ceux-ci lancent sa carrière mais lui valent de vives critiques. Ce
sonnet intitulé « L’Angoisse » est le huitième de la section « Mélancholia » du
recueil dans lequel il s’y revendique marginal et solitaire, dédié à Ernest Boutier,
ami violoniste qui le fait entrer dans le monde des parnassiens. C’est un être de
refus, sûr de lui, dont l’âme est en naufrage, qui nous est renvoyé par ce poème.
On peut alors se demander comment Verlaine nous fait-il part de sa désillusion
et de sa profonde perte de repères ?
Pour y répondre, je vais suivre les mouvements du texte
Le refus de la vision romantique de la Nature v 1 à 4
Le rejet de l’art classique et de la religion v 5 à 8
Un être en perte de repères v9 à 14
Mais avant cela je vais me permettre de passer à la lecture
I. Le refus de la vision romantique de la Nature v 1 à 4
- le poème démarre par une apostrophe à la Nature « Nature, rien de toi ne
m’émeut »v.1 : qu’il provoque violemment : allitérations agressives en [t] et[r]) : .
Verlaine tourne en dérision l’apostrophe romantique à la Nature, visant à
l’encenser et en détourne totalement l’usage. Vocabulaire péjoratif, tonalité
pathétique : « rien de toi ne m’émeut »v.1
- emploi de négations : « rien ne » vers 1 et énumérations de «ni» 4 fois : la
Nature, traditionnellement muse poétique est refusée dans sa totalité
- Verlaine refuse les stéréotypes romantiques avec une série de groupes
nominaux amenés par la conjonction de coordination « ni »
Refus la nature nourricière : avec l’enjambement du vers 1 (presque un
rejet) qui permet de plus accentuer ce rejet de cette nature
« écho vermeil » au vers 2 : le vermeil est une couleur idéalisant la Nature,
Verlaine effectue ici une synesthésie en l’associant au mot écho : il associe
deux sens dans un seul groupe nominal : les champs des bergères
siciliennes à la couleur rouge
« pompes aurorales » métaphore pour représenter les levers de soleil : il
dénonce ici une vision trop « pompeuse » de la nature avec cette
connotation péjorative
Le vers 4 dénonce le cliché romantique des couchers de soleil : « solennité
dolente des couchants » avec une personnification
Chaque strophe du poème constitue un enjambement. Dans le premier quatrain,
cette longue phrase met en évidence la coupure entre le poète et la Nature, c’est
donc un rejet du Romantisme qui supposait une fusion entre le moi du poète et la
Nature.
II. Un rejet de l’Art Classique et de la religion vers 5 à 8
-la 2nde strophe démarre par la répétition de « je ris » deux fois dans le vers 5 :
la meilleure façon de refuser la réalité c'est de la railler, avec une prise de
position forte : le pronom personnel « je » repris deux fois et la répétition du
verbe « rire » signifiant se moquer.
- la majuscule à Art montre qu’il s’agit de l’art en général, il s’agit d’un
paradoxe Verlaine fait des vers et donc de l’Art tout en s’en moquant : ce
paradoxe, au-delà de la simple provocation, met en lumière la perte de confiance
en lui du poète : un être désabusé, ne croyant plus en rien, pas même en lui
-la majuscule à Homme montre qu’il s’agit de l’Homme en général « je ris de
l’homme »v.5 : vénéré par de nombreux courants littéraires (Humanisme, pléiade,
Romantisme) l’Homme est tourné en dérision par Verlaine.
- « Homme »v.5 : la majuscule élargit le sens du mot à l’humanité toute entière.
Refus de l’Homme qui se veut philosophique et de ses prétentions à connaître la
morale. Rejet de ses convictions et de ses valeurs (religieuses…)
- « Je ris des temples grecs » : l’art antique, modèle de l’art Classique, est
tourné en dérision
- Verlaine effectue un champ lexical de l’Art traditionnel, classique : « chants » ;
« vers » ; « temples grecs » qui désignent la musique, la poésie et l’architecture :
l’art antique « temples grecs » est tourné en dérision. Verlaine rejette un art
soumis à des règles trop strictes, Verlaine revendique un art libre dans la pure
tradition parnassienne (L’Art pour l’Art). Dans les vers 6 et 7 : allitérations en
[t] et [r] qui traduisent la révolte agressive du poète
-les deux derniers vers font référence à la religion : personnification des
cathédrales avec le sujet inversé « les cathédrales étirent dans le ciel vide des
tours en spirale » métaphore du « ciel vide » : pas d’horizon, pas d’espoir :
absence de transcendance suggérée par l’adjectif qualificatif « vide ». Ironie :
les cathédrales, symboles de la puissance religieuse s’étirent par leurs « tours en
spirales » vers un ciel vide de Dieu et de paradis
- le lien avec la religion au vers 8 s’établit avec la conjonction de coordination
« et » : il ne distingue plus le bien et le mal représenté par « les bons et les
méchants » : son pouvoir de discernement a disparu, il ne sait plus faire de
différence entre le bien et le mal, le bon et le méchant, Dieu et Satan :
provocation vis à vis de la morale et de la religion : antithèse
- L'assonance du "i", son aigu, au second quatrain accentue le désordre mental du
poète = Répétitions du « ni » (premier quatrain) et du « ris » (deuxième quatrain)
assonance en [i] Impression d’un rire sinueux, dominateur, qui ose se moquer des
objets vénérés de l’humanité (Art, Nature, Homme)
Dans ce quatrain, Verlaine tourne en dérision l’art classique
III. Un être en perte de repères v9 à 14
- « Je » dominant dans tout le poème (répété trois fois v.9) Dimension
autobiographique de cette poésie : description de la triste existence du poète
-le début du 1er tercet poursuit le rejet de la religion : athéisme explicité à
partir du premier tercet : « Je ne crois pas en Dieu. Gradation dans
l’accumulation des verbes : « Je ne crois pas en Dieu, j’abjure, je renie »v.9 :
Verlaine tourne le dos au divin (provocation car propos hérétiques) : La violence
des verbes utilisés (j’abjure, je renie) est un affront qui se veut dominateur. La
violence du refus des valeurs spirituelles est mise en évidence par une froideur
stylistique : présence uniquement de termes négatifs et absolus « ne… pas »v.9,
« toute »v.10, « ne… plus »v.11
- l’enjambement « toute pensée » v10 donne un caractère absolu à ce refus :
renforcé par l’adjectif indéfini «toute » : généralisation à tout dogme = Rejet
d’une religion et d’un Art trop dogmatique et sûrs d’eux-mêmes
-le rejet de la religion est aussi associé au rejet de l’amour comme le montre la
conjonction de coordination « et » au vers 10 : la description de l’amour se fait
par des termes péjoratifs « vieille ironie » vers 10 : L’amour est qualifié de «
vieille ironie »v.10 : Verlaine se moque de l’amour avec une pointe d’amertume, il
est aigri par l’amour qui se réfère à l’amour comme mythe vide et ancien ; le
rejet au vers 11 du mot « Amour » qui plus est mis avec une majuscule qui permet
d’insister sur l’aspect spirituel.
- la fin du vers 11 est marquée par un souhait avec le conditionnel présent « je
voudrais » désillusion amoureuse. Référence à ses déboires amoureux vécus avec
sa sœur adoptive Elisa : le silence « qu’on ne m’en parlât plus » subjonctif
imparfait montre que l’auteur est épuisé par l’amour mais aussi profondément
déçu = dimension autobiographique du poème.
-le 2ème tercet a une tonalité tragique. Le sujet est amené seulement au vers 14 :
« mon âme » celle-ci est emplie de paradoxes comme le montrent les antithèses
du début du vers 12 « lasse de vivre / ayant peur de mourir ». Le désarroi du
poète est ici relevé. Le vocabulaire est pathétique avec l’allusion à la mort. Le
poète est tiraillé par des élans contradictoires mais il n’a plus d’espoir ni en la
religion, ni en l’amour
-La comparaison « pareille /Au brick (petit navire à 2 mâts à voiles carrées) »
perdu jouet du flux et du reflux »v12-13 : assimile l’âme de Verlaine à un bateau
perdu en mer (métaphore du flux et du reflux). Verlaine n’est plus maître de son
destin d’où la métaphore du « jouet »
-champ lexical de la perdition : « perdu / naufrages »
-« mon âme pour d’affreux naufrages appareille » : allitérations agressives en [f]
et[r]. Verlaine n’a plus d’illusions pour son avenir. Il le décrit comme la continuité
désolante de sa vie (affreux naufrages) Destin funeste, fatalité : le sort
s’acharne sur lui. Sens du verbe « appareiller » (unir quelque chose à quelque
chose de pareil) : son âme est donc condamnée à faire naufrage : hyperbole
On retrouve ainsi dans le dernier tercet toute la symbolique de la fatalité
Verlainienne, un être ballotté par des événements défavorables, vivant une suite
d'échecs, de naufrages
Conclusion
Ainsi dans ce poème, Verlaine nous fait part de son profond refus des
conventions et d’une vision des valeurs trop idéalisée, simpliste, il met en valeur
ses désillusions et ses pertes de repères. Mais derrière cette force dans la
contestation se cache la mélancolie d’un homme en perte confiance en lui.
Verlaine nous dévoile donc le naufrage de son âme et l’ « Angoisse » d’un homme
tiraillé entre le dégoût de vivre et la peur de mourir.
Paul Verlaine peut être qualifié de premier « poète maudit ». Il invente lui-même
cette expression pour se désigner comme un artiste incompris, qui rejette les
valeurs de la société et adopte une conduite provocante et autodestructrice.