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P.

DUHEM 311

Pierre DUHEM

Histoire de la physique 1
Manuscrit édité par Souad BEN ALI
et Jean-François STOFFEL

Résumé. — Publication du texte français du manuscrit de la notice anglaise inti-


tulée Physics, history of et publiée par Pierre Duhem, en 1911, dans le douzième
volume de la Catholic encyclopedia.
Abstract. — French text publication of the manuscript of the English article en-
titled Physics, History of and published by Duhem in Volume 12 of the 1911
Catholic Encyclopedia.
Introduction
Le manuscrit du texte ici publié est conservé, à Paris, dans la boîte n°6 du Fonds
Pierre Duhem du Service des archives et du patrimoine de l’Académie des scien-
ces de l’Institut de France. Nous remercions l’ensemble de ce service par le biais
de sa directrice, Madame Isabelle Maurin-Joffre. Les modifications que nous
avons apportées au texte sont minimes : nous avons systématiquement ajouté l’ac-
centuation aux lettres capitales, ainsi que les traits d’union les plus usuels (« peut-
être », « c’est-à-dire », etc.) ; en revanche, nous avons supprimé les majuscules
aux mois. Excepté le retrait de paragraphe (incompatible avec notre numérotation
automatique desdits paragraphes) et les titres des chapitres que Duhem voulait

1. DUHEM (Pierre), Physics, history of, dans The catholic encyclopedia : An interna-
tional work of reference on the constitution, doctrine, discipline, and history of
the Catholic church. – Vol. 12 : Philip - Revalidation / edited by Charles G. HER-
BERMANN, Edward A. PACE, Condé B. PALLEN, Thomas J. SHAHAN, and John J.
WYNNE. – New York : Robert Appleton Company, 1911. – pp. 47-67.

DUHEM (Pierre), Histoire de la physique / texte édité par Souad BEN ALI et Jean-
François STOFFEL, dans Pierre Duhem, cent ans plus tard (1916-2016) : actes de la
journée d’étude internationale tenue à Tunis le 10 mars 2016, suivis de l’édition
française de l’« Histoire de la physique » (1911) de Pierre Duhem / édités par Jean-
François STOFFEL avec la collaboration de Souad BEN ALI. – Tunis : Université
de Tunis, 2017. – pp. 311-406.
312 P. DUHEM

voir imprimés en petites capitales (ce qui aurait été non conforme à la mise en
page de ce volume), nous avons respecté les indications typographiques rensei-
gnées dans le manuscrit : ce qui était souligné en discontinu a été imprimé en
c ar a c tèr e s es pa cé s ; ce qui était souligné en continu a été mis en caractères
italiques, du moins lorsqu’il s’agissait de titres d’œuvres ou de mots sur lesquels
Duhem entendait attirer notre attention. En revanche, lorsque le même souligné
s’appliquait à des noms de personnes pour faire savoir que celles-ci étaient répu-
tées catholiques, conformément à la demande expresse adressée à notre auteur par
la Catholic encyclopedia, nous avons conservé le souligné afin de faire ressortir
cet usage inhabituel. Enfin, nous avons imprimé en rayé le texte qui se trouve
barré dans le manuscrit et nous avons signalé par un souligné ondulé le texte
ajouté après coup. Ces indications permettront aux lecteurs, nous l’espérons, de
suivre Duhem dans son travail de pensée et d’écriture et de prendre conscience,
pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de voir un de ses manuscrits, de la faci-
lité déconcertante avec laquelle il écrivait !
[J.-Fr. S.].

I. Coup d’œil sur la Physique de l’Antiquité


1. Au moment où N.S. J.-C. naissait, la Science grecque hellène avait
donné presque tous ses chefs d’œuvre ; il lui restait à produire
l’Astronomie de Ptolémée ; mais celle-ci se trouvait déjà, depuis
plus d’un siècle, grandement préparée par les travaux d’Hip-
parque ; lorsqu’au voisinage de l’an 145 après J.-C., l’Almageste
eût paru, les révélations que la pensée grecque avait faites à
l’homme sur la nature du monde extérieur se trouvèrent achevées ;
la décrépitude de la Sagesse antique commença ; celles de ses
œuvres qui échappèrent aux incendies allumés par les guerriers de
l’Islam furent livrées aux interprétations stériles des commenta-
teurs musulmans ; elles attendirent, comme des graines dessé-
chées, le temps où la Chrétienté latine allait leur fournir un terrain
favorable ; alors seulement elles reprendraient vie et donneraient
des fruits magnifiques.
P. DUHEM 313

2. Le temps donc où Ptolémée eut mis la dernière main à la Grande


Syntaxe mathématique de l’Astronomie nous semble bien choisi
pour contempler le domaine de la Physique antique.
3. Ce domaine est, par une frontière infranchissable, séparé en deux
régions, qu’ordonnent des lois essentiellements [sic] différentes.
De l’orbe de la Lune à la sphère qui enclôt [sic] le Monde, s’étend
la région des êtres exempts de la génération, de l du changement
et de la mort, êtres parfaits et divins qui sont les sphères des astres
et les astres eux-mêmes. À l’intérieur de l’orbe de la Lune se
trouve la région de la génération et de la corruption ; là, les quatre
éléments et les mixtes qu’ils engendrent par leurs mutuelles com-
binaisons sont sujets à de perpétuels changements.
4. La Science des astres est dominée par un principe que Platon et
les Pythagoriciens ont formulé : Toutes les apparences que les
corps célestes nous présentent doivent être sauvées par des com-
binaisons de mouvements circulaires et uniformes. Platon a ad-
mis, en outre, que ces mouvements circulaires se réduisent aux
rotations de globes solides, tous limités par des surfaces sphé-
riques concentriques au Monde et à la Terre ; certaines de ces
sphères homocentriques portent les étoiles inerrantes ou les astres
errants ; Eudoxe, Calippe, Aristote s’efforcent à l’envi au progrès
de cette théorie des sphères homocentrique, qu’ dont Aristote in-
corpore les hypothèses fondamentales en sa Physique et en sa Mé-
taphysique. Mais l’Astronomie des sphères homocentriques ne
peut sauver tous les phénomènes célestes ; bon nombre de ceux-
ci montrent que les astres errants ne demeurent pas toujours à
égale distance de la Terre ; Héraclide du Pont, au temps de Platon,
puis Aristarque de Samos, vers l’an 280 av. J.-C., tentent de rendre
compte de toutes les apparences astronomiques par un système
héliocentrique qui est une esquisse du mécanisme copernicain ;
314 P. DUHEM

mais les arguments de Physique et les préceptes de Théologie qui


proclament l’immobilité de la Terre, ont aisément raison de cette
doctrine réduite à une simple ébauche. Alors les travaux d’Apol-
lonius de Perge, qui florissait à Alexandrie en 205 av. J.-C., d’Hip-
parque, qui observa à Rhodes en 128 et en 127 av. J.-C., enfin de
Claude Ptolémée de Péluse, constituèrent un nouveau système as-
tronomique qui laissait la terre immobile au centre du Monde ; ce
système fut comme achevé lorsque Ptolémée eût écrit, entre 142
et 146 après J.-C., l’ouvrage qu’il intitulait Ϻεγάλη μαθηματιχὴ
σύνταξις τὴς ἀστρονομίας, et que les chrétiens du Moyen Âge,
traduisant le titre que lui avaient donné les Arabes, nommèrent
l’Almageste. L’Astronomie de l’Almageste sauvait toutes les ap-
parences astronomiques avec une précision qui parut longtemps
suffisante ; elle les sauvait au moyen de combinaisons de mouve-
ments circulaires ; mais des cercles décrits, les uns étaient excen-
triques au Monde, les autres étaient des cercles épicycles dont les
centres décrivaient des cercles déférents concentriques ou excen-
triques au Monde ; en outre, le mouvement sur le déférent n’était
plus uniforme ; il le semblait seulement lorsqu’il était vu du centre
de l’équant. En un mot, pour construire un agencement cinéma-
tique qui fût en état de représenter exactement les phénomènes,
les astronomes dont Ptolémée achevait l’œuvre avaient dû faire
bon marché des propriétés que la Physique d’Aristote attribuait à
la substance céleste ; entre cette Physique et l’Astronomie des ex-
centriques et des épicycles une lutte ardente allait se poursuivre
jusqu’au milieu du XVIe siècle.
5. La Physique des corps sublunaires se trouvait, au temps de Ptolé-
mée, beaucoup moins avancée que la Physique des mouvements
célestes ; de cette science des êtres soumis à la génération et à la
corruption, deux chapitres seulement avaient atteint un certain de-
gré de perfection ; ce sont l’Optique, que l’on nommait Perspec-
tive, et la Statique.
P. DUHEM 315

6. La loi de la réflexion était déjà connue au temps d’Euclide, vers


320 av. J.-C. ; on attribue, probablement à tort, à ce géomètre, un
Traité des miroirs où les principes de la Catoptrique sont correc-
tement posés ; plus difficile, la Dioptrique se développa plus len-
tement ; Ptolémée savait déjà que l’angle de réfraction n’est pas
proportionnel à l’angle d’incidence ; pour déterminer la relation
qui existe entre ces deux angles, il avait entrepris des expériences
dont les résultats sont remarquablement exacts.
7. La Statique s’était développée plus complètement que l’Optique.
Les Questions mécaniques attribuées à Aristote sont une première
tentative pour organiser cette Science ; on y trouve une sorte
d’ébauche du principe des vitesses virtuelles, destinée à justifier
la loi d’équilibre du levier ; on y trouve surtout l’idée géniale de
ramener à la loi du levier la théorie de toutes les machines simples.
Une élaboration, à laquelle Euclide semble avoir pris part, mena
la Statique à l’état où Archimède (vers 287-212 av. J.-C.) la reçut
pour la porter à un haut degré de perfection ; les il suffira de citer
ici les œuvres de génie où le grand Syracusain a traité de l’équi-
libre des poids pendus aux deux bras d’un levier, de la recherche
des centres de gravité, de l’équilibre des liquides et des corps flot-
tants. Trop savants, les traités d’Archimède ne furent guère lus par
les mécaniciens qui succédèrent à ce géomètre ; on leur préféra
des écrits plus faciles et plus pratiques, construits à l’imitation des
Questions mécaniques d’Aristote ; divers traités de Héron d’Alex-
andrie nous ont conservé le type de ces écrits de décadence.

II. Les débuts de la Science chrétienne


8. Peu après la mort de Ptolémée, la Science chrétienne naît à
Alexandrie avec Origène (vers 180-253) ; en un fragment, con-
servé par Eusèbe, de ses Commentaires à la Genèse, Origène se
316 P. DUHEM

montre instruit des plus récentes découvertes de l’Astronomie, no-


tamment de la précession des équinoxes.
9. Mais les écrits où les Pères de l’Église commentent l’œuvre des
six jours de la Création, notamment ceux de Saint Basile et de
Saint Ambroise, ne font plus à la Physique hellénique que des em-
prunts peu importants ; ils portent la marque de la méfiance à
l’égard des enseignements de la Science grecque. Cette méfiance
est engendrée par deux préoccupations. En premier lieu, l’Astro-
nomie s’inféode de plus en plus à l’Astrologie dont l’Église pour-
suit les superstitions. En second lieu, entre les propositions essen-
tielles de la Physique péripatéticienne et ce que l’on croit être l’en-
seignement des Livres saints, des contradictions apparaissent ;
ainsi pense-t-on que la Genèse enseigne la présence de l’eau au
dessus du ciel des étoiles fixes (firmament) ce qui est incompa-
tible avec la théorie aristotélicienne du lieu naturel des éléments.
Les débats soulevés par cette question donnent occasion à Saint
Augustin de tracer de prudentes règles d’exégèse ; il recommande
aux chrétiens de ne pas donner à la légère, comme dogmes de foi,
des propositions contredites par une science physique appuyée sur
de sérieuses expériences.
10. […] En Saint Isidore de Séville († 636), nous trouvons un évêque
qui regarde comme légitime, chez les chrétiens, le désir de con-
naître les enseignements de la Science profane et qui s’efforce de
satisfaire cette curiosité. Les Étymologies et son De natura rerum
ne sont que des compilations de fragments empruntés à tous les
auteurs païens ou chrétiens qu’il connaissait. Ces ouvrages ser-
vent de types, durant le haut Moyen Âge latin, à de nombreuses
encyclopédies dont les mieux connues sont le De natura rerum du
Vénérable Bède (vers 672-735) et le De universo de Raban Maur
(776-856).
11. Cependant, les sources auxquelles les chrétiens d’Occident pui-
saient la connaissance de la Physique antique allaient devenaient
P. DUHEM 317

de jour en jour plus nombreuses ; à l’Histoire naturelle de Pline


l’Ancien, que Bède lisait déjà, étaient venus se joindre le Com-
mentaire de Chalcidius au Timée de Platon et les Noces de la Phi-
lologie et de Mercure de Martianus Capella ; ces divers ouvrages
inspirent la Physique de Jean Scot Ériugène. Avant l’an mil, un
nouvel écrit platonicien, le Commentaire au songe de Scipion
composé par Macrobe, se trouve en grande faveur dans les écoles.
Sous l’influence des divers traités que nous venons de citer, l’au-
teur inconnu du De mundi constitutione liber faussement attribué
au Vénérable Bède, et Guillaume de Conches (1080-1150 ou
1154) admettent une théorie des planètes qui fait de Vénus et de
Mercure des satellites du soleil ; Jean Scot Ériugène était allé plus
loin ; il avait également pris le Soleil pour centre des circulations
de Mars et de Jupiter ; s’il eût étendu cette hypothèse à Saturne, il
eût mérité le titre de précurseur de Tycho Brahé.

III. Coup d’œil sur la Physique Arabe


12. Les auteurs dont nous avons parlé jusqu’ici n’avaient guère connu
la Science hellène que par l’intermédiaire de la tradition latine ;
voici venir le temps où elle leur sera beaucoup plus complètement
révêlée [sic] aux chrétiens d’occident par l’intermédiaire de la tra-
dition musulmane.
13. Il n’y a pas de Science arabe ; par rapport aux Hellènes, les sages
de l’Islam n’ont jamais été que des disciples plus ou moins fidèles,
mais dénués de toute originalité. Ils ont, par exemple, composé de
nombreux abrégés de l’Almageste de Ptolémée, ils ont fait de mul-
tiples observations et construit un grand nombre de tables astro-
nomiques, mais ils n’ont rien ajouté d’essentiel aux théories des
mouvements astronomiques ; leur seule innovation en ce sens, in-
318 P. DUHEM

novation assez malheureuse d’ailleurs, est la doctrine du mouve-


ment oscillatoire des points équinoxiaux, que le Moyen Âge a at-
tribuée à Thâbit ibn Kurrah (836-901) mais qui fut probablement
imaginée beaucoup plus tard par Al-Zarkali qui observait de 1060
à 1080 ; encore ce mouvement n’est-il qu’une adaptation d’un mé-
canisme conçu par Ptolémée pour un tout autre objet.
14. En Physique, les savants arabes se sont bornés à commenter les
dires d’Aristote, et ce commentaire est souvent de la plus grande
servilité ; cet asservissement intellectuel à l’enseignement péripa-
téticien est au comble en l’esprit d’Averroès d’Ibn Rosch, que les
Scolastiques latins ont nommé Averroès (vers 1120-1198) ; Aver-
roès déclarait qu’Aristote « avait fondé et achevé la Logique, la
Physique et la Métaphysique,… parce qu’aucun de ceux qui l’ont
suivi jusqu’à notre temps, c’est-à-dire pendant quatre cents ans,
n’ont pu rien ajouter à ses écrits ni y trouver une erreur de quelque
importance. »
15. Ce respect sans mesure pour la parole d’Aristote poussait bon
nombre de philosophes arabes à combattre l’Astronomie de Pto-
lémée au nom de la Physique péripatéticienne ; la lutte contre les
hypothèses des excentriques et des épicycles fut inaugurée par Ibn
Bâdja, l’Avempace des Scolastiques († 1138), et par Abou Bakr
ibn Tofaïl, l’Abubacer des Scolastiques († 1185) ; elle fut vigou-
reusement menée par Averroès, protégé d’Ibn Tofaïl ; un autre
disciple d’Ibn Tofaïl, contemporain d’Averroès, Abou Ishâk Ibn
al Bitrogi, l’Alpetragius des Scolastiques, présenta une théorie des
mouvements des planètes où il prétendait sauver les apparences
offertes par les astres errants en composant des rotations de
sphères homocentriques ; son traité, plus néo-platonicien que pé-
ripatéticien, semble être un livre grec remanié ou simplement pla-
gié.
16. Moins absolu en son péripatétisme qu’Averroès et Al Bitrogi, le
Juif Moses ben Maimoun dit Maïmonides (1139-1204) accepte
P. DUHEM 319

l’Astronomie de Ptolémée en dépit des contradictions que lui op-


pose la Physique d’Aristote ; mais il regarde comme absolument
vraie la Physique sublunaire du Stagirite.

IV. Influence de la tradition arabe sur la Scolastique


latine
17. On ne saurait dire à quelle époque les premières traductions
d’écrits arabes commencèrent d’être reçues par les chrétiens d’oc-
cident, mais cette époque précède sûrement le temps de Gerbert
qui prit, en devenant pape, le nom de Sylvestre II (vers 930-
1003) ; Gerbert use déjà de traités, traduits de l’Arabe, où l’on
enseigne l’emploi d’instruments astronomiques et notamment, de
l’astrolabe ; c’est à l’astrolabe qu’Hermann Contract (1013-1054)
consacre une partie de ses recherches mathématiques.
18. Au début du XIIe siècle, les apports de la Science et de la Philo-
sophie islamiques au sein de la Chrétienté latine deviennent de
plus en plus fréquents et de plus en plus importants ; vers 1120 ou
1130, Adélard de Bath traduit les éléments d’Euclide et divers
traités astronomiques ; en 1141, Pierre le Vénérable, abbé de
Cluny, trouve deux traducteurs, Hermann le Second ou le Dalmate
et Robert de Rétines, établis en Espagne ; il leur fait mettre le Co-
ran en latin ; en 1143, ces mêmes traducteurs font connaître à la
Chrétienté le Planisphère de Ptolémée.
19. Bientôt, sous la direction de Don Raimond, archevêque de Tolède
en 1130 et mort en 1150, commence la collaboration de Domi-
nique Domengo Gondisalvi ou Gonsalvi, archidiacre de Ségovie,
et du juif converti Jean de Luna, faussement nommé Jean de Sé-
ville (Johannes Hispalensis) ; tandis que Jean de Luna se livre à
des travaux personnels de Mathématiques, il aide Gondisalvi
320 P. DUHEM

(Gundissalinus) à mettre en latin une partie de la Méta Physique


d’Aristote, le De Caelo, la Métaphysique, des traités d’Avicenne,
d’Al-Gazali, d’Al Farabi et, peut-être, d’Avicébron ; Jean de Luna
traduit vers 1134 le traité d’Astronomie d’Al Fergani, abrégé de
l’Almageste et, par-là, il initie les chrétiens au système de Ptolé-
mée ; en même temps, les traductions qu’il a faites en collabora-
tion avec Gondisalvi font connaître aux latins les doctrines phy-
siques et métaphysiques du Stagirite ; l’influence de la Physique
d’Aristote transparaît déjà dans les écrits des plus célèbres maîtres
de l’École de Chartres, de Thierry de Chartres (1121-avant 1155)
et de Gilbert de la Porrée (1070-1154).
20. L’abrégé d’Astronomie d’Al Fergani, traduit par Jean de Luna,
avait déjà ne paraît pas être le premier ouvrage où les latins aient
pu lire l’exposé du système de Ptolémée ; il avait, sans doute, été
précédé de quelques années par un écrit plus complet, le De Scien-
tia stellarum d’Al Battâni, que Platon de Tivoli avait mis en latin
vers 1120.
21. Mais on ne connaissait pas encore l’Almageste lui-même ; Gérard
de Crémone († 1187) quitta l’Italie et se rendit à Tolède, dans le
mû par le désir de lire et de traduire l’œuvre immortelle de Ptolé-
mée ; il exécuta, en effet, cette traduction et l’acheva en 1175.
22. Outre l’Almageste, Gérard mit en latin d’autres ouvrages dont
nous possédons la liste ; elle comprend contient soixante quatorze
traités différents. Les uns sont des ouvrages d’origine hellénique ;
ils comprennent une grande partie de l’œuvre d’Aristote, un traité
d’Archimède, les Éléments d’Euclide complétés par Hypsiclès,
des livres d’Hippocrate. D’autres sont des écrits arabes, tel que le
célèbre Livre des trois frères composé par les Beni Mûsa, l’Op-
tique d’Alhazen, l’Astronomie de Geber, le De motu octavæ
sphæræ de Thâbit ibn Kûrrah.
P. DUHEM 321

23. En outre, Gérard, pour répandre l’étude de l’Astronomie ptolé-


méenne, composa à Tolède sa Théorie des planètes ; ce livre de-
vint, au Moyen Âge, un des classiques de l’enseignement astro-
nomique ; lorsque le commençant s’était initié aux premières con-
naissances cosmographiques par l’étude de la Sphæra, composée
vers 1230 par Johannes de Sacro Bosco, c’est-à-dire par John
d’Holywood 2 (aujourd’hui Halifax), il s’exerçait à l’intelligence
des excentriques et des épicycles par la lecture des Theoricæ pla-
netarum de Gérard de Crémone ; jusqu’au milieu XVIe siècle, la
plûpart [sic] des traités astronomiques ont revêtu la forme […] de
commentaires soit à la Sphæra, soit aux Theoricæ planetarum.
24. « La philosophie d’Aristote, » écrivait Roger Bacon en 1267, « a
pris un grand développement chez les Latins lorsque Michel Scot
apparut, vers l’an 1230, apportant certaines parties des traités ma-
thématiques et physiques d’Aristote et de ses savants commenta-
teurs. » Parmi les écrits arabes que Michel Scot (vers avant 1200-
1291), astrologue de Frédéric II, fit connaître aux chrétiens se
trouvent, en effet, les commentaires d’Averroès sur les traités
d’Aristote et la Théorie des planètes qu’Al Bitrogi avait composée
selon l’hypothèse des sphères homocentriques ; cette Theo la tra-
duction de ce dernier ouvrage fut achevée en 1217.
25. En répandant parmi les Latins la connaissance non seulement des
traités d’Aristote, mais encore des commentaires d’Averroès et de
la théorie des planètes d’Al Bitrogi, Michel Scot détermina parmi
eux le développement d’une disposition intellectuelle que l’on
peut nommer l’Averroïsme. L’Averroïsme consiste en un respect
superstitieux de la parole d’Aristote et de son Commentateur.

2. NOTE DE L’ÉDITEUR : En cet endroit, le manuscrit comporte une erreur de numé-


rotation, puisqu’il passe de la page 19 à la page 21, alors que le texte se suit tout
à fait normalement.
322 P. DUHEM

26. Il y eût un Averroïsme métaphysique qui, en défendant professant


la doctrine de l’unité substantielle de toutes les intelligences hu-
maines, se mit en lutte ouverte avec l’orthodoxie chrétienne ; mais
il y eut [sic] aussi un Averroïsme physique. En son aveugle con-
fiance à la Physique péripatéticienne, l’Averroïsme scientifique
tenait pour indubitable tout ce que cette Physique enseignait au
sujet de la substance céleste ; en particulier, il rejetait le système
des épicycles et des excentriques pour prôner l’Astronomie des
sphères homocentriques d’Al Bitrogi.
27. L’Averroïsme scientifique trouva des partisans même parmi ceux
que la pureté de leur foi contraignait de lutter contre l’Averroïsme
métaphysique ; ceux-là, bien souvent, étaient péripatéticiens au-
tant qu’ils le pouvaient être sans contredire formellement à l’en-
seignement de l’Église. Guillaume d’Auvergne († 1249), par
exemple, qui est le premier à lutter […] sur le terrain de la Méta-
physique, contre « Aristote et ses sectateurs », se laisse quelque
peu séduire par l’Astronomie d’Al Bitrogi, qu’il comprend mal
d’ailleurs. Albert le Grand (1193 ou 1205-1280) suit, en bien des
cas, la doctrine de Ptolémée ; mais, parfois, il se laisse ébranler
par les objections d’Averroès ou bien il s’inspire des principes
d’Al-Bitrogi. En son Speculum quadruplex, vaste compilation en-
cyclopédique publiée vers 1250, Vincent de Beauvais semble at-
tacher une grande importance au système d’Alpetragius, dont il
emprunte l’exposition à Albert le Grand. Enfin, saint Thomas
d’Aquin (1227-1274) se montre extrêmement perplexe entre la
théorie des excentriques et des épicycles, qui sauve les apparences
célestes en contredisant aux principes de la Physique péripatéti-
cienne, et la théorie d’Al Bitrogi qui respecte ces principes mais
ne va pas jusqu’à représenter en détail les phénomènes.
28. L’hésitation que nous constatons en l’École dominicaine n’est
guère moindre en l’École franciscaine. Robert Grosse Teste (vers
P. DUHEM 323

1175-1253), dont l’influence fut grande sur les études francis-


caines, suivait le système de Ptolémée en ses écrits astronomiques,
et s’inspirait des idées d’Al Bitrogi en sa Physique. Saint Bona-
venture (1221-1274) demeurait indécis entre des doctrines qu’il
connaissait, d’ailleurs, assez mal. Roger Bacon (1214-1292), en-
fin, en plusieurs de ses écrits, pesa avec grand soin les arguments
que l’on pouvait faire valoir pour ou contre chacune des deux
théories astronomiques, sans jamais parvenir à faire un choix. Ba-
con connaissait cependant un mode de figuration du système des
excentriques et des épicycles que l’arable arabe Ibn al Haitham,
l’Alhazen des Scolastiques, avait emprunté aux Grecs ; en cette
figuration, tous les mouvements admis par Ptolémée se trouvent
ramenés à des rotations d’orbes solides emboités [sic] exactement
les uns dans les autres ; ce modèle, qui mettait en défaut la plûpart
[sic] des objections élevées par Averroès contre l’Astronomie pto-
léméenne, contribua grandement à répandre la connaissance de
cette Astronomie ; il semble que le premier des Latins qui l’ait
adopté et prôné soit le franciscain Bernard de Verdun (fin du XIIIe
siècle) qui avait lu les écrits de Bacon.
29. En leur Physique des choses sublunaires, les auteurs que nous ve-
nons de citer n’éprouvent plus les hésitations qui les rendent si
perplexes leurs doctrines astronomiques ; ils suivent très exacte-
ment, à peu près en tout point, les opinions péripatéticiennes.
324 P. DUHEM

V. La Science d’observation et ses progrès – Les


astronomes – La Statique de Jordanus – Thierry de
Fribourg – Pierre de Maricourt
30. L’Averroïsme eût rendu impossible tout progrès scientifique ; il
allait heureusement rencontrer, en la Chrétienté latine, deux puis-
sants adversaires : la libre curiosité de la raison humaine et l’auto-
rité de l’Église.
31. Les astronomes secouèrent rudement, au nom de la certitude en-
gendrée par l’expérience, le joug que la Physique péripatéticienne
prétendait leur imposer. L’École de Paris, en particulier, se fait
remarquer par son sens critique et sa libre allure à l’égard des ar-
guments d’autorité. En 1290, Guillaume de Saint-Cloud déter-
mine, avec une remarquable exactitude, l’obliquité de l’écliptique
et l’époque de l’équinoxe de printemps ; ses observations lui font
reconnaître les inexactitudes qui entachent les Tables de Tolède
dressées par Al Zarkali. En la première moitié du XIVe siècle, La
théorie de la précession des équinoxes imaginée par les astro-
nomes du roi de Castille Alphonse X, et les Tables alphonsines
dressées selon cette théorie, suscitent, en la première moitié du
XIVe siècle, les observations, les calculs et les discussions cri-
tiques des astronomes parisiens, particulièrement de Jean des Li-
nières et de son élève Jean de Saxonia ou de Connaught.
32. À la fin du XIIIe siècle et au commencement du XIVe siècle, la
Physique des choses sublunaires doit aussi de grands progrès aux
efforts simultanés des géomètres et des expérimentateurs, dont
Roger Bacon vante la méthode et les découvertes, encore qu’il
n’ait pas ne prenne qu’une part peu importante à leur labeur.
33. Jordanus […] de Nemore (de Némi ?), mathématicien de talent,
qui écrivit au plus tard vers le commencement du XIIIe siècle ses
traités d’Arithmétique et de Géométrie, a laissé un très court traité
de Statique où, à côté de propositions erronées, on trouve la loi de
P. DUHEM 325

l’équilibre du levier droit très correctement établie à l’aide du


principe des déplacements virtuels. Le traité De ponderibus de
Jordanus a provoqué les recherches de divers commentateurs :
l’un d’eux dont le nom est inconnu et qui écrivit sûrement avant
la fin du XIIIe siècle, a tiré du même principe des déplacements
virtuels des démonstrations, admirables de rigueur et d’élégance,
de la loi d’équilibre du levier coudé et de la pesanteur apparente
(gravitas secundum situm) d’un grave sur un plan incliné.
34. Le Traité de perspective d’Ibn al Haitam (Alhazen) était fort lu
par Roger Bacon et ses contemporains. Le franciscain anglais Jean
Peckham (1228-1291) en donna un résumé. Le « thuringopolo-
nus » Witelo ou Witek composa vers 1270 un volumineux traité
d’Optique en X livres, qui demeura classique jusqu’au temps de
Képler et que ce dernier commenta.
35. La théorie de l’arc-en-ciel avait grandement préoccupé Albert le
Grand, Roger Bacon, Jean Peckham et Witelo ; tous, d’ailleurs,
comme les météorologistes anciens, prenaient l’arc pour une
image du soleil réfléchie en une sorte de miroir concave que for-
mait formée [sic] par la nuée qui se résout en pluie. En l’an 1300,
le dominicain Thierry de Fribourg, à l’aide d’expériences, fort
bien conduites, où il employait des boules de verre remplies d’eau,
montra que les rayons qui nous font voir l’arc ont été réfléchis à
l’intérieur des gouttes d’eau sphériques, il traça très exactement la
marche des rayons qui fournissent chacun des deux arcs-en-ciel.
36. La théorie de Thierry de Fribourg, du moins en ce qui concerne le
premier arc-en-ciel, fut reproduite vers 1360 par Thémon le fils
du Juif. Du commentaire aux Météores composé par ce dernier,
elle passa, plus ou moins déformée, au temps de la Renaissance,
dans les écrits d’Alessandro Piccolomini, de Simon Porta, de de
Dominis et put ainsi se propager jusqu’au temps de Descartes.
326 P. DUHEM

37. L’étude de l’aimant avait également fait, au cours du XIIIe siècle,


de très grands progrès ; l’aimantation permanente du fer, les pro-
priétés des pôles magnétiques, le sens des actions que ces pôles
éprouvent de la part de la terre ou qu’ils exercent les uns sur les
autres se trouvent très précisément décrites en un traité composé
en 1269 par Pierre de Maricourt (Petrus Peregrinus). Comme
l’écrit de Thierry de Fribourg sur l’arc-en-ciel, l’Epistola de ma-
gnete de Pierre de Maricourt est un modèle de l’art […] d’enchaî-
ner logiquement les expériences et les déductions.

IV. Les Articles de Paris (1277) – La possibilité du vide


38. Contre la superstition averroïste, servilement attachée à la parole
d’Aristote, l’esprit de libre recherche trouva un auxiliaire puissant
en l’autorité ecclésiastique.
39. L’Université de Paris s’était bien souvent inquiétée de l’antago-
nisme qui existait entre les dogmes chrétiens et certaines doctrines
du Péripatétisme ; aussi, avait-elle, à plusieurs reprises, combattu
l’influence d’Aristote. En 1277, Étienne Tempier, évêque de Pa-
ris, après avoir pris conseil des théologiens de la Sorbonne, con-
damna un grand nombre d’erreurs qui découlaient les unes de
l’Astrologie et les autres de la Philosophie péripatéticienne. Parmi
ces erreurs, jugées dangereuses pour la foi catholique, il en est
plusieurs qui eussent entravé les progrès de la Science physique.
Ainsi les théologiens de Paris déclaraient erronée l’opinion selon
laquelle Dieu lui-même ne pourrait donner à l’Univers entier un
mouvement rectiligne, car l’Univers laisserait le vide derrière lui ;
ils déclaraient erronée l’opinion suivant laquelle Dieu lui-même
ne pourrait créer plusieurs mondes. Ces condamnations ruinaient
certains des fondements essentiels de la Physique péripatéti-
P. DUHEM 327

cienne ; telle proposition, absurde dans le système d’Aristote, de-


venait possible, au moins à l’égard de la toute puissance divine,
en attendant que la Science la déclarât reçût comme vraie.
40. La Physique d’Aristote, par exemple, traitait l’existence d’un es-
pace vide comme une pure absurdité ; en vertu des « articles de
Paris », Richard de Middletown, vers 1280, et beaucoup de
maîtres de Paris ou d’Oxford après lui, admirent que les forces de
la nature s’opposent, il est vrai, à la production de tout espace
vide, mais que la réalisation d’un tel espace n’est pas, en soi, con-
tradictoire ; on pouvait donc, sans absurdité, raisonner sur le vide
et sur le mouvement dans le vide ; or que de tels raisonnements
fussent légitimes, cela était nécessaire pour que la Dynamique pût
être créée.

VII. Le mouvement de la terre – Nicole Oresme


41. Les « articles de Paris » rendirent à la question du mouvement de
la terre des services analogues à celui qu’ils ont rendu au progrès
de la Dynamique en faisant regarder le vide comme concevable.
42. Pour Aristote, le ciel suprême se mouvait d’un mouvement de ro-
tation uniforme et la Terre était absolument uniforme immobile ;
ces deux propositions résultaient nécessairement des premiers
principes relatifs au lieu et au temps ; on ne pouvait les nier sans
absurdité. Que ces propositions ne s’imposassent pas de nécessité
logique, les théologiens de la Sorbonne l’avaient déclaré en affir-
mant, contre elles, que Dieu pouvait mouvoir le Monde d’un mou-
vement rectiligne. Dès lors, tout en continuant à admettre qu’en
fait, la Terre est immobile et le Ciel mû d’une rotation diurne, Ri-
chard de Middletown et Du Jean de Duns Scot (vers 1275-1308)
commencèrent à discourir des hypothèses où ces corps seraient
328 P. DUHEM

animés d’autres mouvements, et toute l’École de Paris suivit leur


exemple.
43. Bientôt, […] le mouvement de la Terre fut, en cette École de Paris,
enseigné non plus seulement comme une possibilité, mais comme
une réalité.
44. Précisant, en effet, certaines indications d’Aristote et de Simpli-
cius, on en vint à formuler ce principe qui, pendant trois siècles,
allait jouer un grand rôle en Statique : Tout corps pesant tend à
conjoindre son centre de gravité au centre du Monde.
45. En ses Questions sur le De Caelo d’Aristote, composées en 1368,
Albert de Helmstädt ou de Saxe admettait ce principe et l’appli-
quait à la masse entière de l’élément terrestre ; le centre de gravité
de cette masse tend constamment à se placer au centre du Monde ;
mais au sein de la masse terrestre, la position du centre de gravité
change sans cesse ; la principale cause de cette variation est l’éro-
sion causée par les fleuves et les rivières qui rongent continuelle-
ment la terre ferme dont ils creusent les vallées, et qui entraînent
au fond des mers les matières arrachées ; de là, un déplacement de
poids qui entraîne, pour le centre de gravité, un continuel change-
ment de situation ; la terre, pour replacer ce centre de gravité au
centre du Monde, se meut sans cesse ; en même temps, un échange
lent, mais continuel, se produit entre les continents et les océans.
46. Albert de Saxe va jusqu’à penser que tels mouvements petits et
incessants de la terre pourraient expliquer le phénomène de la pré-
cession des équinoxes.
47. Le même auteur nous apprend qu’un de ses maîtres, dont il ne
nous donne pas le nom, se prononçait en faveur du mouvement de
la rotation diurne de la terre ou, du moins, que ce maître réfutait
les arguments que l’on opposait à ce mouvement.
48. Ce maître eut un disciple convaincu en Nicole Oresme. En 1377,
celui-ci, alors chanoine de Rouen et bientôt évêque de Lisieux,
P. DUHEM 329

écrivit en français un commentaire au Traité du Ciel d’Aristote. Il


y soutint avec autant de force que de clarté que l’expérience ni le
raisonnement ne peuvent décider si le mouvement diurne appar-
tient au Ciel des étoiles fixes ou à la Terre. Il montra également
comment on doit interpréter les difficultés tirées « de la Sainte
Écriture qui dit que le Soleil tourne etc. L’on dirait qu’elle se con-
forme en cette partie à la manière du commun parler humain, aussi
comme elle fait en plusieurs lieux, comme là où il est écrit que
Dieu se repentit, et se courrouça, et se rapaisa [sic], et telles choses
qui ne sont pas ainsi comme la lettre sonne. ». Enfin Oresme indi-
qua plusieurs considérations favorables à l’hypothèse du mouve-
ment diurne de la terre.
49. Pour réfuter l’une des objections que les péripatéticiens élevaient
contre le mouvement diurne de la Terre, Oresme est amené à ex-
pliquer comment, en dépit de ce mouvement, les corps graves
semblent tomber suivant la verticale ; il admet que leur mouve-
ment réel se compose d’une chute suivant la verticale et d’une ro-
tation diurne identique à celle qu’ils auraient s’ils étaient relié
[sic] à la terre ; c’est exactement le principe qu’invoquera encore
Galilée.

VIII. La pluralité des mondes


50. Aristote soutenait que l’existence simultanée de plusieurs mondes
serait une absurdité ; le principal argument invoqué par lui était
tiré de sa théorie de la pesanteur ; il en concluait qu’il ne saurait
exister deux terres distinctes, entourées chacune de leurs élé-
ments, en sorte qu’il serait absurde d’assimiler chacune des pla-
nètes à une terre semblable à la nôtre.
330 P. DUHEM

51. Les théologiens de Paris, en 1277, condamnèrent cette doctrine


comme négation de la toute puissance créatrice de Dieu ; aussi,
Richard de Middletown et Henri de Gand, qui écrivaient vers
1280, Guillaume Varon, qui commentait les Sentences vers 1300,
puis, vers 1320, Jean de Bassols, Guillaume d’Ockam (mort après
1347), Walter Burleigh (mort après 1343) n’hésitèrent pas à dé-
clarer que Dieu pouvait créer plusieurs mondes semblables au
nôtre. Cette doctrine fut adoptée par plusieurs des maîtres pari-
siens ; elle exigeait que la théorie de la pesanteur et du lieu naturel,
développée par Aristote, fût profondément remaniée ; on lui subs-
titua, en effet, la théorie suivante : Si l’on détache quelque partie
de l’un des éléments qui forment un monde et si on l’éloigne de
ce monde, elle tend à se porter vers le monde auquel elle appar-
tient et dont elle a été séparée ; en chaque monde, les éléments
tendent à se disposer de telle sorte que les plus lourds soient au
centre et les plus légers à la surface ; cette théorie de la pesanteur
apparaît déjà dans les écrits de Jean Buridan, de Béthune, recteur
de l’Université de Paris en 1327 et qui enseigna en cette Univer-
sité jusqu’au voisinage de l’an 1360 ; en 1377, Nicole Oresme la
propose formellement. Cette théorie est celle qu’adopteront Co-
pernic et ses premiers partisans, que garderont Galilée, Guillaume
Gilbert et Otto de Guericke.

IX. La Dynamique – La théorie de l’impetus. L’inertie –


Identité de la Mécanique céleste et de la Mécanique
sublunaire
52. Si la théorie péripatéticienne de la pesanteur s’est vue profondé-
ment transformée par l’École de Paris, la Dynamique d’Aristote
n’y a pas été moins complètement bouleversée.
53. Convaincu qu’en tout mouvement, le moteur doit être directement
contigu au mobile, le Stagirite avait proposé une étrange théorie
P. DUHEM 331

du mouvement des projectiles ; il admettait que le projectile était


mû par le milieu fluide, air ou eau, que ce projectile traversait, et
cela en vertu de l’ébranlement que ce fluide avait reçu au moment
du lancement et qui se propageait en lui. Cette explication avait
été vivement combattue, au VIe siècle de notre ère, par le Stoïcien
chrétien Jean Philopon ; Philopon soutenait que selon Philopon,
le projectile continuerait à se mouvoir est mû par une certaine
vertu […] qui a été imprimée en lui au moment où il a été lancé ;
mais, en dépit des objections de Philopon, les divers commenta-
teurs d’Aristote et, en particulier, Averroès avaient continué d’at-
tribuer le mouvement du projectile à l’ébranlement de l’air ; Al-
bert le Grand, saint Thomas d’Aquin, Roger Bacon, Gilles de
Rome, Walter Burley avaient gardé cette erreur.
54. Par une très vive argumentation, Guillaume d’Ockam mit en évi-
dence toute l’absurdité de la théorie péripatéticienne du mouve-
ment des projectiles. Reprenant la thèse de Jean Philopon, Jean
Buridan donna le nom d’impetus à la vertu ou puissance imprimée
dans le projectile par la main ou par l’instrument qui le lance ; il
admit qu’en un mobile donné, cet impetus était d’autant plus grand
que la vitesse était plus grande ; en des mobiles différents, mûs
avec la même vitesse, les quantités d’impetus sont proportionnels
à la masse ou quantité de matière définie comme la définira New-
ton.
55. En un projectile, l’impetus est peu à peu détruit par la résistance
de l’air ou du milieu ; il l’est aussi par la pesanteur naturelle du
mobile, dont la tendance est opposée à celle de l’impetus si le pro-
jectile a été lancé vers le haut ; par cette lutte, s’expliquent les
diverses particularités du mouvement des projectiles.
332 P. DUHEM

56. En un corps qui tombe, la gravité vient en aide à l’impetus ; elle


accroît donc d’instant en instant cet impetus, en sorte que la vi-
tesse de chute croît sans cesse.
57. À l’aide de ces principes relatifs à l’impetus, Buridan rend compte
des oscillations du pendule ; il analyse également le mécanisme
du choc et du rebondissement ; à cette occasion, il émet des vues
fort justes sur les déformations et les réactions élastiques qui ont
leur siège dans les parties contiguës de deux corps qui se cho-
quent. Presque toute cette doctrine de l’impetus se transforme en
une théorie mécanique très correcte si l’on a soin de substituer le
mot force vive au mot impetus.
58. La Dynamique soutenue exposée par Jean Buridan fut pleinement
adoptée par Albert de Saxe, par Nicole Oresme et par toute l’école
de Paris. Albert de Saxe y joignit une précision ; il admit que la
vitesse d’un grave qui tombe devait être proportionnelle soit au
temps écoulé depuis le début de la chute, soit à la distance parcou-
rue pendant ce temps.
59. En un projectile, l’impetus se détruit peu-à-peu soit par la résis-
tance du milieu, soit par la tendance contraire de la gravité natu-
relle au corps ; là où ces causes de destruction n’existeraient pas,
l’impetus demeurerait perpétuellement le même ; ainsi en serait-il
d’une meule exactement centrée et qui ne frotterait pas sur son
axe ; une fois lancée, elle tournerait indéfiniment avec la même
vitesse ; c’est sous cette forme que la loi d’inertie s’est manifestée
tout d’abord à Jean Buridan et à Albert de Saxe.
60. Les circonstances qui se présenteraient en cette meule hypothé-
tique se trouvent réalisées dans les orbes célestes ; il n’y a là ni
frottement, ni pesanteur qui contrarie le mouvement ; on peut
donc admettre que chaque orbe céleste se meut indéfiniment en
vertu d’un impetus convenable que Dieu lui a communiqué au mo-
P. DUHEM 333

ment de la création ; il est inutile d’imiter Aristote et ses commen-


tateurs, et d’attribuer le mouvement de chaque orbe à une intelli-
gence préposée à cet orbe. Telle est l’opinion proposée par Jean
Buridan et adoptée par Albert de Saxe ; en même temps qu’ils for-
mulent une doctrine d’où sortira la Dynamique moderne, ces
maîtres entendent que la même Dynamique régisse les corps cé-
lestes et les corps sublunaires.
61. Une telle pensée va directement contre la distinction essentielle
que la Physique antique avait établie entre ces deux sortes de
corps. D’ailleurs, à la suite de Guillaume d’Ockam, les maîtres de
Paris rejettent cette distinction ; ils admettent que la matière des
corps célestes est de même nature que les corps la matière des
corps sublunaires ; si les premiers demeurent perpétuellement les
mêmes, ce n’est pas qu’ils soient, par nature, incapables de chan-
gement et de destruction ; c’est simplement parce que le lieu où
ils se trouvent ne renferme aucun agent qui les puissent cor-
rompre.
62. Un siècle s’est écoulé entre les condamnations portées par Étienne
Tempier (1277) et la rédaction du Traité du Ciel et du Monde par
Nicole Oresme (1377) ; durant ce siècle, tous les principes essen-
tiels de la Physique d’Aristote ont été sapés par la base, et les
grandes idées directrices de la Science moderne ont été formulées.
Cette révolution a été surtout l’œuvre des franciscains venus
d’Oxford, comme Richard de Middletown, Jean de Duns Scot et
Guillaume d’Ockam, puis des maîtres de l’École de Paris, héritiers
de la tradition que ces franciscains avaient inaugurée ; parmi ces
maîtres, Jean Buridan, Albert de Saxe et Nicole Oresme méri tien-
nent le premier rang.
334 P. DUHEM

X. La diffusion des doctrines de Paris en Allemagne et en


Italie – Georges de Peurbach et Regiomontanus – Nicolas
de Cues – Léonard de Vinci
63. […] Le grand schisme d’Occident jeta l’Université de Paris en des
querelles politiques religieuses d’une extrême violence ; les mal-
heurs amenés par la lutte des Armagnacs et des Bourguignons et
par la guerre de cent ans achevèrent ce que ces querelles avaient
commencé ; le progrès merveilleux que la Science avait fait, au
XIVe siècle, en l’Université de Paris, se trouva brusquement ar-
rêté.
64. Le schisme, toutefois, en poussant hors de Paris bon nombre de
maîtres qui y avaient brillamment enseigné, contribua à la diffu-
sion des doctrines qu’ils y avaient professées. En 1386, Marsile
d’Inghen († 1396), après avoir été l’un des plus brillants profes-
seurs de l’Université l’Université de Paris, devenait recteur de la
toute jeune université de […] Heidelberg ; il y apportait les théo-
ries dynamiques de Buridan et d’Albert de Saxe.
65. Vers la même temps époque, un autre maître réputé de Paris,
Henri Heinbuch de Hesse, contribuait grandement à la fondation
de l’Université de Vienne ; en même temps que sa science théo-
logique, il y apportait la tradition astronomique des Jean des Li-
nières et des Jean de Saxe. Cette tradition se poursuivait conserva
à Vienne et s’y développa magnifiquement pendant tout le XVe
siècle ; elle prépara l’œuvre de Georges de Peurbach (1423-1461)
et de son disciple Jean Müller de Kœnigsberg, surnommé Regio-
montanus (1436-1476). Écrire des traités propres à faire connaître
le système de Ptolémée, imaginer et construire des instruments
précis, multiplier les observations, calculer des tables et des éphé-
mérides plus exactes que celles dont les astronomes usaient
jusqu’alors, telle fut la besogne à laquelle Peurbach et Regiomon-
tanus consacrèrent leur prodigieuse activité ; en perfectionnant
P. DUHEM 335

tous les détails des théories de Ptolémée, qu’ils ne révoquaient au-


cunement en doute, ils contribuèrent grandement à mettre en évi-
dence les défauts de ces théories et à préparer les matériaux au
moyen desquels Copernic allait construire son Astronomie nou-
velle.
66. L’Averroïsme florissait dans les Universités italiennes de Padoue
et de Bologne, célèbres par leur attachement aux doctrines du Pé-
ripatétisme ; cependant, au dès le début du XVe siècle, les opi-
nions de Paris commencèrent à pénétrer en ces Universités, grâce
à l’enseignement de Paul Nicoletti de Venise (fl. ca. 1420) ; […]
elles y furent développées par son élève Gaëtan de Tiène (†
1465) ; la Dynamique de l’impetus, en particulier, fut propagée
par ces maîtres en Italie.
67. Vers le temps où Paul de Venise enseignait à Padoue, Nicolas
Crypfs, de Cues sur la Moselle (1401-1464) y vint prendre le doc-
torat en droit ; est-ce alors que le futur évêque de Brixen, le futur
cardinal, s’initia à la Physique de l’École de Paris ? Toujours est-
il qu’il adopta, de cette Physique, les doctrines les moins péripa-
téticiennes. La Dynamique de l’impetus trouva en lui un adepte
convaincu ; comme Jean Buridan, comme Albert de Saxe, il attri-
bua le mouvement des sphères célestes à l’impetus que Dieu leur
avait communiqué en les créant et qui se perpétuait parce qu’il ne
trouvait en ces sphères aucune cause de destruction. Il admit que
la Terre se mouvait incessamment et que ce mouvement pouvait
être la cause de la précession des équinoxes. En une note qui fut
découverte longtemps après sa mort, il allait jusqu’à attribuer à la
Terre une rotation diurne. Il imagina que le Soleil, la Lune, les
planètes étaient autant de systèmes dont chacun contenait une
terre et des éléments analogues à notre terre et à nos éléments ;
pour rendre compte de la manière d’agir de la gravité en chacun
336 P. DUHEM

de ces systèmes, il suivait exactement la théorie de la pesanteur


proposée par Nicole Oresme.
68. L’adepte le plus convaincu que la Physique parisienne ait rencon-
tré en Italie est peut-être Léonard de Vinci (1452-1519). Observa-
teur sagace et doué d’une insatiable curiosité, le génial artiste avait
étudié un grand nombre d’ouvrages parmi lesquels nous pouvons
citer les divers traités de l’École de Jordanus de Nemore, divers
livres d’Albert de Saxe et, très vraisemblablement, les œuvres de
Nicolas de Cues ; fécondant ces influences diverses les unes par
les autres, il a formellement énoncé ou simplement entrevu un
grand nombre d’idées nouvelles.
69. La Statique de l’École de Jordanus l’a conduit à découvrir, sous
la forme que voici, la loi de composition des forces concourantes :
Les deux composantes ont des moments égaux par rapport à la
direction de la résultante ; la résultante et l’une des composantes
ont des moments égaux par rapport à la direction de l’autre com-
posante. La Statique dérivée des propositions propriétés qu’Albert
de Saxe attribuait au centre de gravité l’a conduit à reconnaître la
loi du polygone de sustentation et à déterminer le centre de gravité
du tétraèdre.
70. Il a également donné la loi d’équilibre de deux liquides de densités
différentes en des tubes communiquants ; le principe des déplace-
ments virtuels semble l’avoir conduit à reconnaître la loi hydros-
tatique dite de Pascal.
71. Léonard n’a cessé de méditer sur les propriétés de l’impetus qu’il
nomme impeto ou forza ; les propositions qu’il formule au sujet
de cette […] vertu sont, bien souvent, des aperceptions déjà nettes
de la loi de la conservation de l’énergie ; ces propositions le con-
duisent à des conclusions remarquablement justes et précises tou-
chant l’impossibilité du mouvement perpétuel.
P. DUHEM 337

72. Il méconnaît, malheureusement, la féconde application explica-


tion que la théorie de l’impetus donnait de l’accélération en la
chute des graves ; comme les péripatéticiens, il attribue cette ac-
célération à l’impulsion de l’air ambiant. En revanche, il affirme
avec la plus grande netteté que la vitesse d’un corps qui tombe
librement est proportionnelle à la durée de la chute, et il sait de
quelle manière cette loi s’étend à la chute sur un plan incliné ;
lorsqu’il veut déterminer comment le chemin parcouru par un
grave qui tombe est lié à la durée de la chute, il se laisse embar-
rasser par une difficulté à laquelle, au XVIIe siècle, achopperont
également Baliani et Gassendi.
73. Léonard est vivement préoccupé par la théo l’analyse des défor-
mations élastiques et des réactions élastiques qui font rebondir un
corps après qu’il en a choqué un autre ; cette doctrine que Buridan,
Albert de Saxe et Marsile d’Inghen avaient formulée, il l’étend de
manière à en tirer l’explication du vol des oiseaux ; ce vol est une
alternative de chutes pendant lesquelles l’oiseau comprime l’air
qui se trouve au-dessous de lui, et de rebondissements dûs [sic] à
la force élastique de cet air ; jusqu’au moment où le grand peintre
découvrit cette explication, on s’était acharné à regarder la ques-
tion du vol de l’oiseau comme un problème de Statique et à assi-
miler ce vol à la natation du poisson dans l’eau.
74. Léonard de Vinci a attaché une extrême importance aux vues
qu’Albert de Saxe avait développées touchant l’équilibre de la
terre ; comme le maître parisien, il admet que l’érosion change
sans cesse, au sein de la masse terrestre, la situation du centre de
gravité de cette masse, et que la terre se meut continuellement
pour replacer ce centre de gravité au centre du Monde. Ces petits
mouvements incessants finissent par amener à la surface des con-
tinents les parties terrestres qui occupaient le fond des océans ;
338 P. DUHEM

pour mettre hors de doute cette assertion d’Albert de Saxe, Léo-


nard se livre, au sujet des fossiles, à des observations d’une ex-
trême sagacité qui en font le créateur de la Stratigraphie.
75. En un grand nombre de passages de ses notes, Léonard admet,
comme Nicolas de Cues, que la Lune et les autres astres errants
sont des terres analogues à la nôtre, portant des mers et entourées
d’air ; le développement de cette opinion le conduit à admettre
pour sujet parler de la gravité qui, à chacun de ces astres, rattache
les éléments qui lui appartiennent ; au sujet de cette gravité, il pro-
fesse une théorie semblable à celle que Nicole Oresme avait pro-
posée.
76. Le Vinci nous apparaît donc, presque en toutes circonstances,
comme un fidèle disciple des grands maître parisiens du XIVe
siècle, de Buridan, d’Albert de Saxe et de Nicole Oresme.

XI. L’Averroïsme italien ; ses tendances routinières –


Essais de restauration de l’Astronomie des sphères
homocentriques
77. Tandis que l’influence anti-péripatéticienne de l’École de Paris
poussait le Vinci à une vérita récolter une véritable moisson de
découvertes, le culte idolâtrique et stérile des idées mortes trou-
vait, en Italie, une foule d’adeptes dont la d’une surprenante ser-
vilité. Les Averroïstes ne voulaient rien reconnaître pour vrai qui
ne fût conforme à la pensée d’Aristote interprétée par le Commen-
tateur de Cordoue ; avec Pomponazzi (1462-1526), les Alexan-
dristes, cherchant leur inspiration plus haut dans le passé, ne vou-
laient pas se refusaient à comprendre Aristote autrement que ne
l’avait compris Alexandre d’Aphrodisias ; soucieux exclusive-
ment de la pureté de la forme, les Humanistes ne consentaient à
user d’aucun langage technique et rejetaient toute idée qui n’était
pas assez vague pour agréer à l’orateur ou au poète ; Averroïstes,
P. DUHEM 339

Alexandristes, Humanistes faisaient trêve à leurs discussions


acharnées pour s’unir contre le style de Paris, contre la Logique
de Paris, contre la Physique de Paris.
78. À quels degré excès d’absurdité ces esprits routiniers se portaient,
on a pei il est difficile de l’imaginer. On vit un grand nombre de
physiciens, dédaigneux de la théorie parisienne de l’impetus, re-
venir à l’absurde l’insoutenable Dynamique d’Aristote et soutenir
que le projectile est mû par l’air ambiant. Un professeur averroïste
de Padoue, Nicolò Vernias de Chieti enseignait, en 1499, que si le
corps grave tombe, c’est par suite du mouvement de l’air […] qui
l’entoure.
79. L’adoration servile du Péripatétisme porta beaucoup de soi-disant
philosophes à rejeter le système de Ptolémée, le seul qui pût, à ce
moment, contenter les légitimes exigences des astronomes, et à
[…] reprendre l’hypothèse des sphères homocentriques ; ils te-
naient pour nulles et non avenues les innombrables observations
qui manifestent les changements de la distance de chaque astre
errant à la Terre. Alessandro Achillini de Bologne (1463-1512),
Averroïste intransigeant, adversaire convaincu de la théorie de
l’impetus et de toutes les doctrines parisiennes, inaugura, par son
traité […] De orbibus (1498), cette étrange réaction contre l’As-
tronomie de Ptolémée ; Agostino Nifo (1473-1538) travailla à la
même besogne en un écrit qui ne nous est pas parvenu ; Girolamo
Fracastor (1483-1553) donne, en 1535, son livre De homocentri-
cis, Gianbattista Amico en 1536, Giovanni Antonio Delfino en
1559 publient des opuscules qui s’efforcent de restaurer le sys-
tème des sphères homocentriques.
340 P. DUHEM

XII. La révolution copernicaine


80. Bien que dirigées par les tendances les plus contraires au véritable
esprit scientifique, les essais averroïstes destinés à restaurer l’As-
tronomie des sphères homocentriques servirent peut-être les pro-
grès de la Science. Ils habituèrent les physiciens à la pensée que
le Système de Cop Ptolémée n’était point la seule doctrine astro-
nomique possible, ni même la meilleure que l’on pût souhaiter.
Par-là, ils préparèrent à leur manière la révolution copernicaine.
81. Les mouvements avant-coureurs de cette révolution se pouvaient
discerner, au milieu du XIVe siècle, dans les écrits du Cardinal
Nicolas de Cues, au commencement du XVe siècle, dans les notes
de Léonard de Vinci ; Nicolas de Cues et Léonard de Vinci étaient
tous deux adeptes de la Physique parisienne.
82. Le protonotaire apostolique Celio Calcagnini proposa, à son tour,
d’expliquer le mouvement diurne des astres en attribuant à la
Terre une rotation d’occident en orient, complète en un jour sidé-
ral. Sa dissertation : Quod Cælum Stet, Terra vero moveatur fut
imprimée seulement en 1544, en l’édition posthume des œuvres
de l’auteur ; elle parait [sic] avoir été écrite vers 1530. Calcagnini
admet que la Terre, primitivement en équilibre au centre du
Monde, a reçu une première impulsion qui lui a communiqué un
mouvement de rotation ; ce mouvement, auquel rien ne s’oppose,
se conserve indéfiniment, en vertu du principe posé par Jean Bu-
ridan et reçu par Albert de Saxe et par Nicolas de Cues. La rotation
diurne de la Terre est accompagnée, selon Calcagnini, d’une os-
cillation qui explique le mouvement de précession des équinoxes.
Une autre oscillation met en mouvement les eaux de la mer et dé-
termine le flux et le reflux ; cette dernière hypothèse sera conser-
vée par André Césalpin (1519-1603) en ses Quæstiones peripa-
P. DUHEM 341

teticæ (1569) ; Galilée s’en inspirera et cherchera malencontreu-


sement dans le phénomène des marées sa preuve favorite du mou-
vement de la Terre.
83. Les De revolutionibus orbium cœlestium libri sex furent imprimés
en 1543, peu de mois après la mort de Nicolas Copernic (1473-
1543) ; mais les principes du système astronomique proposé par
cet homme de génie avaient été publiés dès […] 1539 en la Nar-
ratio prima de son disciple Joachim Rhaeticus (1514-1576).
84. De l’ancienne Astronomie, Copernic garda l’hypothèse que le
Monde est sphérique et limité, et que tous les mouvements cé-
lestes sont décomposables en mouvements circulaires et uni-
formes ; mais il rendit immobile le Ciel des étoiles fixes et le so-
leil, placé au centre de ce Ciel ; à la Terre, il attribua trois mouve-
ments : une circulation par laquelle le centre de la Terre décrit […]
avec une vitesse uniforme un cercle, situé dans le plan de l’éclip-
tique et excentrique au Soleil ; une rotation diurne autour d’un axe
incliné sur l’écliptique ; enfin une rotation de cet axe autour d’un
axe normal à l’écliptique et passant par le centre de la Terre ; la
durée de cette dernière rotation est un peu plus longue que la durée
de la circulation du centre de la Terre, ce qui produit le phénomène
de la précession des équinoxes. Aux cinq planètes, Copernic attri-
bue des mouvements analogues à ceux dont la Terre est pourvue.
La Lune circule autour de la Terre.
85. Des hypothèses de Copernic, la plus neuve est celle qui consiste à
faire circuler la Terre autour du Soleil. Nul, depuis Aristarque de
Samos et Séleucus, ne l’avait adoptée ; les astronomes du Moyen-
Âge l’avaient tous rejetée parce qu’ils supposaient les étoiles
beaucoup trop rapprochées de la Terre et du Soleil, et qu’une cir-
culation annuelle de la Terre eût alors donné aux étoiles une pa-
rallaxe sensible. Au contraire, divers auteurs, nous l’avons vu,
342 P. DUHEM

avaient proposé d’attribuer à la Terre soit l’un, soit l’autre, des


deux mouvements que Copernic adjoint à la circulation annuelle.
86. Pour sauver l’hypothèse du mouvement diurne de la Terre des ob-
jections formulées par la Physique péripatéticienne, Copernic in-
voque exactement les mêmes raisons que Nicole Oresme ; c’est
aussi la théorie de la gravité proposée par Nicole Oresme qu’il
admet pour expliquer comment chaque planète retient les diverses
parties de ses éléments. Copernic se montre disciple de la Phy-
sique parisienne jusqu’en cette opinion qu’il indique accidentelle-
ment : l’accélération de la chute des corps pesants s’explique par
l’accroissement continuel que l’impetus reçoit de la gravité.

XIII. La fortune du système de Copernic au XVIe siècle


87. Copernic et son disciple Joachim Rhæticus regardaient vraisem-
blablement les mouvements attribués par leur théorie à la Terre et
aux planètes, le repos du Soleil et du Ciel des étoiles fixes comme
étant les véritables mouvements ou le véritable repos de ces corps.
Les De revolutionibus orbium cœlestium libri sex parurent avec
une préface anonyme qui exprimait qu’inspirait une toute autre
pensée ; cette préface était l’œuvre du théologien luthérien André
Hossmann, dit Osiander (1498-1552) ; Osiander y exprimait cette
opinion que les hypothèses proposées par les astronomes en géné-
ral, et par Copernic en particulier, ne prétendent aucunement nous
faire connaître la réalité des choses ; « Neque enim necesse est eas
hypotheses esse veras, imo, ne verisimiles quidem, sed sufficit hoc
unum si calculum observationibus congruentem exhibeant. »
88. L’opinion professée par Osiander au sujet des hypothèses astro-
nomiques n’était pas nouvelle ; dès l’Antiquité hellénique,
nombre de penseurs avaient soutenu que ces hypothèses n’avaient
d’autre objet que de sauver les apparences, σώζειν τὰ φαινόμενα ;
cette manière de voir n’avait cessé d’être, en l’Antiquité aussi bien
P. DUHEM 343

qu’au Moyen Âge, celle des philosophes qui voulaient user de


l’Astronomie de Ptolémée tout en conservant la Physique péripa-
téticienne, incompatible avec cette Astronomie.
89. La doctrine d’Osiander fut donc très volontiers reçue, tout
d’abord, par les astronomes ; sans croire que le mouvement de la
Terre fût une réalité, ils acceptèrent avec admiration les combi-
naisons cinématiques imaginées par Copernic ; ils trouvaient, en
ces combinaisons, le moyen de figurer le mouvement de la Lune
et le phénomène de la précession des équinoxes beaucoup mieux
que le système de Ptolémée ne le pouvait faire.
90. L’un des astronomes qui adoptèrent le plus nettement cette atti-
tude à l’égard du système de Ptolémée fut Erasme Reinhold
(1511-1553) ; bien qu’il n’admit pas le mouvement de la Terre, il
professait une grande admiration pour le système de Copernic ; il
se servit de ce système pour calculer des tables astronomiques
nouvelles, les Prutenicæ tabulæ (1551) ; ces tables contribuèrent
grandement à répandre parmi les astronomes l’usage des combi-
naisons cinématiques imaginées par Copernic.
91. Les Prutenicæ tabulæ furent notamment employées par la com-
mission qui, en 1582, réalisa la réforme grégorienne du calen-
drier ; sans croire au mouvement de la terre, les membres de cette
commission n’hésitaient pas à user de tables fondées sur une théo-
rie de la précession des équinoxes qui attribuait à la terre un cer-
tain mouvement.
92. Toutefois, cette liberté laissée à l’astronome d’user de toute hypo-
thèse propre à sauver les phénomènes ne tarda pas à se trouver
restreinte par les exigences des philosophes péripatéticiens et des
théologiens protestants.
344 P. DUHEM

93. Osiander avait adjoint sa célèbre préface au livre de Copernic dans


le but d’éviter les attaques des théologiens ; il n’y parvint pas.
94. Martin Luther (1483-1546), en ses Tischreden avait été le premier
à s’indigner de l’impiété de ceux qui admettent l’hypothèse du
mouvement terrestre repos solaire. Bien qu’il reconnût les avan-
tages purement astronomiques du système de Copernic, Philippe
Schwarzerde, dit Mélanchthon (1497-1560) combattit fortement
l’hypothèse du mouvement de la Terre (1549), non seulement à
l’aide des arguments que lui fournissait la Physique péripatéti-
cienne, mais aussi et surtout à l’aide de nombreux textes tirés de
l’Écriture Sainte. Le gendre de Mélanchthon, Caspar Peucer
(1525-1602), tout en s’efforçant de mettre sa théorie des planètes
en harmonie avec les progrès que le système copernicain y avait
accomplis, rejetait comme absurdes les hypothèses de Copernic
(1571).
95. On en vint alors à exiger des hypothèses astronomiques non seu-
lement, comme le voulait Osiander, qu’elles donnassent par le cal-
cul des conséquences conformes aux faits, mais encore qu’elles
ne se trouvassent réfutées « ni au nom des principes de la Phy-
sique, ni au nom de l’autorité de l’Écriture Sainte. » Ce critérium
[sic] fut explicitement et clairement formulé dès 1578 par un lu-
thérien, le grand astronome danois Tycho-Brahé (1546-1601) ;
c’est précisément en vertu de cette double exigence que les doc-
trines de Galilée devaient, en 1616 et en 1633, être condamnées
par l’Inquisition.
96. Désireux de n’admettre aucune hypothèse qui allât soit contre la
Physique d’Aristote, soit contre la lettre des Saintes Écritures, dé-
sireux de garder aussi tous les avantages astronomiques du sys-
tème de Copernic, Tycho Brahé proposa un système nouveau ; ce-
lui-ci consistait, à très peu près, à laisser la Terre immobile et à
P. DUHEM 345

mouvoir les autres corps célestes de telle sorte que leurs déplace-
ments relativement à la Terre demeurassent les mêmes que le sys-
tème de Copernic.
97. D’ailleurs, bien qu’il se fût posé en défenseur de la Physique
d’Aristote, Tycho Brahé lui porta un coup funeste ; en 1572, une
étoile inconnue jusqu’alors parut dans la constellation de Cassio-
pée ; en montrant, par des observations précises, que l’astre nou-
veau était vraiment une étoile fixe, Tycho Brahé prouva avec évi-
dence que le monde céleste n’était point, comme le voulait Aris-
tote, formé d’une substance exempte de la génération et de la des-
truction.
98. Jusqu’au temps de Tycho Brahé, l’Église catholique ne s’était pas
seulement montré indifférente à l’hypothèse du mouvement de la
Terre ; c’est parmi ses membres que cette hypothèse avait trouvé
ses premiers défenseurs. Nous savons qu’au milieu du XIVe
siècle, elle trouvait des partisans au sein de la très orthodoxe uni-
versité de Paris ; Nicole Oresme est chanoine de Rouen au mo-
ment où il la défend, et, tout aussitôt, il est promu Évêque de Li-
sieux ; Nicolas de Cues est évêque de Brixen, cardinal, chargé
d’importantes négociations par les papes Eugène IV, Nicolas V et
Pie II ; Celio Calcagnini est protonotaire apostolique ; Nicolas
Copernic est chanoine de Thorn ; c’est le cardinal Schomberg qui
le presse de publier son ouvrage dont le pape Paul III accepte la
dédicace. Nicole Oresme avait, d’ailleurs, clairement montré
comment devaient s’interpréter les passages de l’Écriture que l’on
prétendait opposer au système de Copernic, et, en 1584, Didacus
a Stunica de Salamanque trouvait dans l’Écriture d’autres textes
que l’on pouvait tout aussi sûrement invoquer en faveur du mou-
vement de la Terre. Cependant, en 1595, le Sénat protestant de
l’Université de Tübingen obligeait Johann Kepler à retrancher, en
346 P. DUHEM

son Mysterium cosmographicum, le chapitre où il tentait d’accor-


der le système de Copernic avec l’Écriture.
99. Le Père jésuite Christophe Clavius (1537-1612), l’un des mem-
bres influents de la commission qui réforma le calendrier, semble
être le premier astronome catholique qui ait adopté la manière le
double critérium [sic] imposé par Tycho Brahé aux hypothèses
astronomiques et qui ait jugé (1581) que les suppositions de Co-
pernic devaient être rejetées comme contraires à la fois à la Phy-
sique péripatéticienne et aux textes de l’Écriture ; à la fin de sa
vie, d’ailleurs, et sous l’influence des découvertes de Galilée, Cla-
vius paraît avoir conçu des sentiments beaucoup plus favorables
aux doctrines copernicaines.
100. Les adversaires de la philosophie d’Aristote se ralliaient volon-
tiers au système de Copernic dont ils regardaient les hypothèses
comme autant d’af de propositions physiquement vraies ; ainsi
faisaient Pierre La Ramée, dit Ramus (1502-1572) et surtout Gior-
dano Bruno (vers 1550-1600). La Physique que développe Bruno
et qu’il et en laquelle il incorpore l’hypothèse copernicaine pro-
cède de Nicolas de Cues, mais aussi et surtout de la Physique que
l’on enseignait au XIVe siècle à l’Université de Paris ; l’étendue
infinie de l’Univers, la multiplicité des mondes étaient admises
comme possibles depuis par beaucoup de théologiens depuis la fin
du XIIIe siècle ; le mouvement lent qui fait passer à la surface les
parties centrales de la terre était enseigné par Albert de Saxe avant
de retenir l’attention de Léonard de Vinci ; la solution des argu-
ments péripatéticiens contre le mouvement de la Terre, la théorie
de la pesanteur que requiert […] l’assimilation entre la terre et les
planètes semblent empruntées par Bruno à Nicole Oresme.
101. L’apostasie et les hérésies qui firent, en 1600, condamner Gior-
dano Bruno n’avaient rien à voir avec les doctrines physiques
P. DUHEM 347

qu’il avait adoptées et, en particulier, avec l’astronomie coperni-


caine. En fait, il ne paraît pas qu’au XVIe siècle, l’Église ait ma-
nifesté la moindre inquiétude à l’égard du système de Copernic.

XIV. La théorie des marées


102. C’est sans doute aux grandes navigations qui ont illustré la fin du
XVe siècle qu’il faut attribuer l’importance prise, au XVIe siècle,
par le problème des marées et les progrès considérables faits, à
cette époque, par vers la solution de ce problème.
103. La corrélation qui existe entre le phénomène du flux et du reflux
et le cours de la Lune était connue dès l’antiquité ; Posidonius
l’avait exactement décrite ; les astronomes arabes la connaissaient
également et l’exposé qu’au IXe siècle, Albumasar en avait donné
en son Introductorium magnum ad Astronomiam demeura clas-
sique pendant tout le Moyen-Âge.
104. L’observation du phénomène des marées conduisait donc tout na-
turellement à la supposition que la Lune attire les eaux de la mer ;
dès le XIIIe siècle, Guillaume d’Auvergne compare cette attrac-
tion à celle que l’aimant exerce sur le fer.
105. La seule attraction de la Lune ne suffit pas, cependant, à rendre
compte de l’alternance des vives-eaux et des mortes-eaux ; ce
phénomène indique nettement qu’une certaine intervention du So-
leil doit être invoquée. L’idée de superposer deux marées, l’une
due au Soleil et l’autre à la Lune, apparaît, sous une forme bien
vague encore, en la seconde moitié du XIVe siècle, dans les Ques-
tions sur les livres des Météores composées par Thémon le fils du
Juif.
348 P. DUHEM

106. Cette idée fut affirmée de la manière la plus nette, en 1528, par un
Dalmate qui enseignait la médecine à Padoue, Frédéric Grisogone
de Zara. Grisogone admet que, sous l’action seule de la Lune, la
mer prendrait une figure ovoïde dont le grand axe serait dirigé vers
le centre de la Lune ; l’action du Soleil lui donnerait, de même, la
forme d’un ovoïde, moins allongé que le premier, dont le grand
axe serait dirigé vers le centre du Soleil ; la variation du niveau de
la mer à chaque instant et en chaque lieu s’obtient en ajoutant
l’élévation ou la dépression que produirait la seule marée solaire
à l’élévation ou à la dépression que produirait la seule marée lu-
naire.
107. En 1557, Cardan (Girolamo Cardano, 1501-1576) admet et ex-
pose brièvement la théorie de Frédéric Grisogone. En 1559, un
ouvrage posthume de Frédéric Delfino donnait, de l’allure de la
marée, une description identique à celle qui se déduit du méca-
nisme imaginé par Grisogone. Paolo Gallucci en 1588, Annibale
Raimondo en 1589 reproduisent la doctrine du médecin dalmate.
Enfin, en 1600, Claude Duret, plagiant impudemment l’opuscule
de Delfino, fait connaître en France la description des marées que
donne cet opuscule.

XV. La Statique du XVIe siècle – Simon Stevin


108. Cardan s’inspire indifféremment, en ce qu’il écrit sur la Statique,
des écrits d’Archimède et des traités de l’École de Jordanus ; vrai-
semblablement aussi, il plagie les notes laissées par Léonard de
Vinci ; c’est peut-être à ces notes qu’il emprunte ce théorème : Un
système pesant est en équilibre lorsque le centre de gravité de ce
système est le plus bas possible.
109. Nicolà Tartaglia (vers 1500-1557), l’antagoniste de Cardan, pla-
gie impudemment le traité, qu’il croit oublié, d’un commentateur
P. DUHEM 349

de Jordanus ; le fidèle disciple de Cardan, Ferrari, reproche dure-


ment à Tartaglia ce vol qui a cependant l’avantage de remettre en
vogue certaines découvertes de la Statique au XIIIe siècle, notam-
ment la loi d’équilibre d’un grave soutenu par un plan incliné.
110. Par un autre plagiat, non moins cynique, Tartaglia publie sous son
nom une traduction du Traité des corps flottants d’Archimède que
Guillaume de Moerbeke avait faite à la fin du XIIIe siècle. Cette
publication malhonnête n’en contribua pas moins à remettre en
honneur l’étude des travaux mécaniques d’Archimède ; cette
étude eut la plus grande influence sur les progrès de la science à
la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle ; le concours des
méthodes mathématiques d’Archimède et de la Physique pari-
sienne a engendré le mouvement qui aboutit à l’œuvre de Galilée.
111. La traduction et le commentaire des travaux d’Archimède sollicita
l’attention de divers géomètres tels que François Maurolycus de
Messine (1494-1575) et Frédéric Commandin d’Urbin (1509-
1575) ; ces deux auteurs, continuant l’œuvre du génial Syracu-
sain, déterminaient la position du centre de gravité de divers so-
lides. Commandin traduisait et commentait, en outre, les Collec-
tions mathématiques de Pappus et le fragment des Mécaniques de
Héron d’Alexandrie qui s’y trouvait joint.
112. L’admiration pour ces monuments de la Science antique provo-
qua, chez nombre d’Italiens, un profond dédain de la Statique du
Moyen Âge ; la fécondité du principe des déplacements virtuels,
si heureusement employé par l’École de Jordanus de Nemore, fut
méconnue ; privée des lois que cette École avait découvertes, de
celles que Léonard de Vinci y avait jointes, la Statique se trouva
singulièrement apauvrie [sic] dans les traités de ces trop fana-
tiques admirateurs de la méthode d’Archimède, parmi lesquels
350 P. DUHEM

nous devons surtout citer Guidobaldo marquis del Monte (1545-


1607) et Giovanni Battista Benedetti (1530-1590).
113. Des mathématiciens qui prétendaient suivre exclusivement, en
Statique, la rigoureuse méthode d’Archimède et des géomètres
hellènes, le plus illustre est Simon Stevin de Bruges (1548-1620).
Grâce à lui, la Statique des corps solides recouvra tout ce que
l’École de Jordanus et Léonard de Vinci avaient conquis et tout ce
que le dédain des Guidobaldo del Monte et des Benedetti avait fait
perdre. La loi de l’équilibre du levier, qui est une des propositions
fondamentales dont Stevin fasse usage, est établie par lui à l’aide
d’une ingénieuse démonstration dont Galilée devait user égale-
ment, et que l’on trouve en un opuscule anonyme du XIIIe siècle ;
pour établir un autre principe essentiel de sa théorie, la loi d’équi-
libre d’un grave sur un plan incliné, il recourt de la manière la plus
heureuse à l’impossibilité du mouvement perpétuel ; cette impos-
sibilité avait été affirmée avec une grande précision par Léonard
de Vinci et par Cardan.
114. La principale gloire de Stevin lui est assurée par ses découvertes
en Hydrostatique ; la détermination de la grandeur et de la du
point d’application de la pression qu’une paroi inclinée d’un vase
supporte de la part du liquide contenu dans ce vase suffirait à as-
surer au géomètre de Bruges une des premières places parmi les
créateurs de la théorie de l’équilibre des fluides.
115. De son côté, Giovanni Battista Benedetti avait été conduit sur le
point d’énoncer le principe dit de Pascal ; une addition insigni-
fiante permettra à Mersenne de tirer ce principe et l’idée de la
presse hydraulique de ce qu’avait écrit le géomètre italien ; Bene-
detti avait été con justifié ses propositions en usant, de la loi à titre
d’axiome, de la loi d’équilibre des liquides dans les vases com-
muniquants [sic] ; avant lui, Léonard de Vinci avait suivi la même
démarche logique.
P. DUHEM 351

XVI. Les progrès de la Dynamique au XVIe siècle


116. Au XVIe siècle, les géomètres qui, en dépit des routines de l’Aver-
roïsme et des persifflages [sic] de l’Humanisme, continuèrent de
cultiver la Dynamique parisienne de l’impetus, en furent récom-
pensés par de belles découvertes.
117. Fixant l’ambiguïté où Albert de Saxe était demeuré, Léonard de
Vinci avait affirmé qu’en un grave qui tombe, la vitesse croît
comme proportionnellement à la durée de la chute ; mais il n’avait
pas su déterminer la loi qui lie à cette durée le chemin parcouru
par le corps qui tombe. Pour trouver cette loi, cependant, il lui eût
suffi d’invoquer la proposition suivante : En un mouvement uni-
formément varié, l’espace le chemin parcouru par le mobile est
égal à celui qu’il parcourrait en un mouvement uniforme ment va-
rié dont la durée serait celle du mouvement précédent, et dont la
vitesse serait celle qui affectait le mouvement précédent à l’instant
milieu de sa durée ; cette proposition était connue de Nicole
Oresme qui l’avait démontrée exactement comme Galilée la dé-
montrera plus tard ; elle avait été énoncée et discutée, à la fin du
XIVe siècle, par tous les logiciens qui, à l’École Université d’Ox-
ford, composaient l’école de William d’Heytesbury chancelier
d’Oxford en 1375 ; elle avait été ensuite examinée ou invoquée,
au XVe siècle, par tous les italiens qui s’étaient fait les commen-
tateurs de ces logiciens ; enfin les maîtres de l’Université de Paris,
contemporains de Léonard de Vinci, l’enseignaient et la démon-
traient comme Oresme.
118. Le rapprochement que le Vinci n’avait pas eu l’idée de faire, un
ancien élève de l’Université de Paris, un dominicain espagnol,
professeur de théologie à Alcala de Hénarès, puis à Salamanque,
352 P. DUHEM

le publia en 1545 ; Dominique Soto (1494-1560) énonça donc ces


deux lois :
119. La vitesse d’un corps qui tombe croît proportionnellement au
temps de chute ;
120. Le chemin parcouru en ce un mouvement uniformément varié est
le même qu’en un mouvement uniforme de même durée, ayant
pour vitesse la vitesse moyenne du premier.
121. Soto affirma, en outre, que le mouvement d’un mobile lancé ver-
ticalement vers le haut est un mouvement uniformément retardé.
122. Ajoutons que toutes ces propositions ont été formulées par le cé-
lèbre dominicain comme s’il s’agissait de vérités généralement
admises par les maîtres au milieu desquels il vit.
123. La théorie parisienne qui, en la chute accélérée des graves, voit
l’effet d’un accroissement continuel d’impetus causé par la pesan-
teur, est admise par Jules César Scaliger (1484-1558), par Giam-
battista Benedetti, et par le célèbre théologien jésuite Gabriel Vas-
quez (1551-1604) ; le premier de ces auteurs présente cette théorie
sous une forme telle que l’accélération uniforme du mouvement
semble en résulter naturellement.
124. Soto, Tartaglia, Cardan s’efforcent, comme Léonard de Vinci,
d’expliquer le mouvement des projectiles en invoquant le conflit
de l’impetus et de la gravité ; mais leurs tentatives sont viciées par
une erreur péripatéticienne que plusieurs maîtres parisiens avaient
rejetée depuis longtemps ; ils croient qu’à son début, le mouve-
ment du projectile va en s’accélérant, et ils attribuent cette accé-
lération initiale à l’impulsion de l’air ébranlé. Pendant tout le
XVIe siècle, d’ailleurs, les Averroïstes italiens continuent à attri-
buer à l’air ambiant le transport même du projectile.
125. Tartaglia découvre empiriquement qu’une pièce d’artillerie atteint
sa plus grande portée lorsqu’elle est pointée à 45° de l’horizon.
P. DUHEM 353

126. Giordano Bruno insiste sur l’explication, donnée par Nicole


Oresme, de l’apparence verticale que garde la chute d’un projec-
tile grave, en dépit du mouvement de la terre ; il faut, pour obtenir
la trajectoire de ce corps, composer l’action de la pesanteur avec
l’impetus que la Terre lui a imprimé.
127. Benedetti précise la loi d’ que suit un tel impetus ; un corps mû en
cercle et que la fronde abandonne à lui-même, se meut en ligne
droite suivant la tangente menée au cercle, au point où il se trou-
vait au moment où il est devenu libre ; Benedetti doit donc être
placé au nombre de ceux qui ont le plus contribué à la découverte
de la loi de l’inertie.
128. En 1553, Benedetti avait donné le raisonnement suivant : Au sein
de l’air ou d’un fluide quelconque, dix pierres égales tombent avec
la même vitesse que l’une d’entre elles ; elles tomberaient encore
avec la même vitesse si on les réunissait entre elles ; donc, au sein
d’un fluide, deux pierres dont l’une est dix fois plus lourde que
l’autre tombent avec la même vitesse. Benedetti exaltait l’extrême
nouveauté de ce raisonnement ; en réalité, beaucoup de Scolas-
tiques l’avaient tenu ; mais ils avaient tous déclaré qu’il n’était pas
concluant, parce que la résistance de l’air sur la pierre la plus
lourde pouvait fort bien n’être pas décuple de la résistance oppo-
sée à la pierre la plus légère ; Alessandro Achillini, entr’autres,
avait fort clairement tenu ce langage. Pour que le raisonnement de
Benedetti conduise à une conclusion juste, il le faut restreindre au
mouvement des corps pesants dans le vide ; c’est ce que fera Ga-
lilée.
354 P. DUHEM

XVII. L’œuvre de Galilée


129. Galileo Galilei (1564-1642) avait été, dans sa jeunesse, péripaté-
ticien convaincu ; il se convertit ensuite au système de Copernic à
la défense duquel il consacra la plus grande partie de son œuvre.
Le triomphe du système de Copernic ne pouvait être assuré que
par le perfectionnement de la Mécanique et, en particulier, par la
solution du problème que pose la chute des graves lorsque l’on
suppose la terre en mouvement ; c’est vers cette solution que con-
vergent bon nombre de recherches de Galilée ; pour mener cette
solution à bien, il dut adopter certains des principes de la Dyna-
mique parisienne ; malheureusement, il ne les [épuisa] employa
pas tous et laissa à d’autres le soin d’en épuiser la fécondité. S’il
ne comprit pas toujours toute la portée des de la Physique des
maîtres ès arts du XIVe siècle, il eut, sur eux, l’avantage sans prix
d’être exercé au maniement de l’instrument mathématique, auquel
il dut plusieurs de ses plus belles découvertes. D’autres décou-
vertes lui furent assurées par l’emploi de la lunette dite de Gali-
lée ; il n’en était assurément pas l’inventeur, mais il l’appliqua le
premier à l’étude de la constitution des astres.
130. L’œuvre de Galilée est immense ; nous devons nous borner ici à
en esquisser à très grands traits les caractères essentiels.
131. La Statique de Galilée est un compromis entre la méthode in-
exacte qu’avaient inaugurée les Questions mécaniques d’Aristote
et la méthode correcte des déplacements virtuels dont l’École de
Jordanus avait donné de belles applications. Implicitement liée à
des idées mé dynamiques qui sont encore très profondément péri-
patéticiennes, elle introduit la considération d’un certain impeto
ou momento, proportionnel à la vitesse du mobile, qui n’est pas
sans analogie avec l’impetus des Parisiens.
132. L’Hydrostatique de Galilée use également d’une forme grossière
du principe des déplacements virtuels, que semblent suggérer au
P. DUHEM 355

grand géomètre pisan par les recherches effectuées, sur la théorie


des eaux courantes, par son ami, le bénédictin Benedetto Castelli
(1577-1644).
133. Galilée a admis, tout d’abord, que la vitesse d’un corps qui tombe
croît proportionnellement au chemin parcouru ; puis, par une in-
génieuse démonstration, il a montré prouvé qu’une telle loi était
absurde. Il a admis alors que la chute libre d’un grave était unifor-
mément accélérée ; en faveur de cette loi, il s’est contenté d’invo-
quer la raison de simplicité, sans faire aucunement appel à l’ac-
croissement continuel de l’impetus sous l’influence de la pesan-
teur.
134. La pesanteur crée, en des temps égaux, des impetus nouveaux et
égaux qui, s’ajoutant aux impetus déjà acquis, font croître en pro-
gression arithmétique, en fonction du temps de chute, l’impetus
total et, partant la vitesse de chute du grave ; ce raisonnement,
préparé par toute la tradition parisienne et, en parti dernier lieu,
par Jules César Scaliger, conduit à notre affirmation moderne :
une force constante produit un mouvement uniformément accé-
léré. En l’œuvre de Galilée, on ne trouve trace ni du raisonnement,
ni de la conclusion qui s’en déduit ; en revanche, ce raisonnement
a été soigneusement développé par son ami Giambattista Baliani
(1582-1666).
135. De la définition même de la vitesse, Baliani s’efforça de déduire
la loi suivant laquelle, en fonction du temps, croît l’espace par-
couru par le grave qui tombe ; il fut embarrassé par une difficulté
qui avait également arrêté Léonard de Vinci ; il finit, toutefois, par
entrevoir la solution de cette difficulté. Cette solution fut donnée,
après des hésitations analogues, par un autre disciple de Galilée,
Pierre Gassend, dit Gassendi (1592-1655).
356 P. DUHEM

136. Galilée avait obtenu la loi qui relie au temps de chute l’espace le
chemin parcouru par un grave qui tombe en employant une dé-
monstration qui devint célèbre sous le nom de démonstration du
triangle ; cette démonstration est textuellement celle que Nicole
Oresme avait donnée au XIVe siècle ; nous avons vu que Soto
avait déjà eu l’idée d’user de la proposition d’Oresme en l’étude
de la chute accélérée des graves.
137. Galilée étendit à la chute le long d’un plan incliné les lois de la
chute libre des graves ; il put soumettre au contrôle de l’expé-
rience la loi du mouvement d’un poids sur un plan incliné.
138. Un grave qui, sans frottement ni résistance d’aucune sorte, décri-
rait une circonférence de cercle concentrique à la Terre garderait
un impeto ou momento invariable, car la pesanteur ne contribue-
rait en rien à accroître ou à détruire cet impeto ; ce principe, qui
peut se réclamer de la Dynamique de Buridan et de d’Albert de
Saxe, est admis par Galilée. Sur une faible étendue, une sphère
concentrique à la terre se confond sensiblement avec un plan ho-
rizontal ; un grave, lancé sur un plan horizontal, et soustrait à tout
frottement, prendrait donc un mouvement sensiblement rectiligne
et uniforme. C’est seulement sous cette forme restreinte et erronée
que Galilée a connu la loi de l’inertie ; il était en cela fidèle dis-
ciple de l’École de Paris.
139. Si un grave, mû de la sorte par un impeto qui lui ferait décrire un
cercle concentrique à la Terre, est, en outre, libre de tomber, l’im-
peto de rotation uniforme et la pesanteur se composeront sans se
contrarier. Sur une petite étendue, le mouvement produit par cet
impeto peut être confondu avec un mouvement rectiligne, hori-
zontal et uniforme ; on pourra donc énoncer la loi approchée que
voici : Un grave auquel on a imprimé une vitesse initiale horizon-
tale en même temps que qu’on l’abandonnait à l’action de la pe-
santeur prend un mouvement qui s’obtient sensiblement en com-
P. DUHEM 357

posant un mouvement horizontal uniforme avec […] le mouve-


ment vertical qu’il prendrait sans vitesse initiale. Galilée dé-
montre alors que la trajectoire de ce grave est une parabole d’axe
verticale.
140. Cette théorie du mouvement des projectiles repose sur des prin-
cipes qui ne sont nullement conformes avec une exacte connais-
sance de la loi de l’inertie ; ces principes sont, au fond, identiques
à ceux que Nicole Oresme invoquait lorsqu’il voulait expliquer
comment un grave semble tomber verticalement en dépit de la ro-
tation de la terre. Le raisonnement employé par Galilée ne lui per-
mettait pas de dire comment se meut un projectile dont la vitesse
initiale n’est pas horizontale.
141. Un disciple du P. Benedetto Castelli et de Galilée, Evangelista
Torricelli (1608-1647), étendit la méthode de Galilée au cas où la
vitesse initiale du projectile a une direction autre que l’horizon-
tale ; il prouva que la trajectoire demeurait une parabole d’axe ver-
tical. D’autre part, Gassendi montra comment, en ce problème du
mouvement des projectiles, la loi véritable de l’inertie, qui […]
venait d’être formulée par Descartes, devait être substituée aux
principes admis par la Dynamique parisienne du XIVe siècle.
142. Nous ne terminerons pas ces courtes indications sur l’œuvre mé-
canique de Galilée sans mentionner ses observations sur la durée
d’oscillation du pendule, observations qui ouvraient à la Dyna-
mique un champ nouveau et admirablement fécond.
143. Nous avons dit comment les progrès faits en Dynamique par Ga-
lilée servaient à la défense du système de Copernic ; les décou-
vertes que la lunette lui permit de faire dans le ciel concoururent
au même objet ; […] les taches qui altèrent la surface du Soleil,
les montagnes, semblables à celle [sic] de la Terre, qui obscurcis-
sent au regard certaines parties du disque lunaire, montraient assez
358 P. DUHEM

que les corps célestes ne sont point, comme le voulait la Physique


d’Aristote, formés d’une substance incorruptible, sans analogie
avec les éléments sublunaires ; d’autre part, le rôle que la Lune
jouait par rapport à la Terre, en cette Astronomie héliocentrique,
les deux planètes des Médicis, que Galilée avait aperçu le premier,
le jouaient par rapport à Jupiter.
144. Non content d’avoir, par tant d’excellentes raisons, ruiné les ar-
guments que l’on opposait au système de Copernic, Galilée vou-
lut, en faveur de ce système, apporter une preuve positive ; inspiré
peut-être par Celio Calcagnini, il crut que le phénomène des ma-
rées lui fournirait cette preuve ; il rejeta donc toute explication du
flux et du reflux fondée sur l’attraction du Soleil et de la Lune et
pour attribuer le mouvement de l’Océan à la force centrifuge pro-
duite par la rotation terrestre ; une telle explication rattacherait la
période du flux au jour sidéral, et non pas au jour lunaire, comme
l’exigent les observations les plus communes et les plus an-
ciennes ; cette seule remarque aurait dû retenir Galilée et l’empê-
cher de produire un argument plus propre à discréditer la doctrine
du mouvement de la Terre qu’à la confirmer.
145. À deux reprises, en 1616 et en 1633, l’Inquisition condamna ce
que Galilée avait écrit en faveur du système de Copernic. L’hypo-
thèse du mouvement de la Terre fut déclarée : falsa in Philosophia
et ad minus erronæa in fide ; l’hypothèse du repos du Soleil fut
qualifiée : falsa in Philosophia et formaliter hæretica. Faisant
sienne la doctrine que le luthérien Tycho-Brahé avait formulée en
1578, le Saint Office interdisait l’emploi de toute hypothèse astro-
nomique qui ne s’accordait pas à la fois avec les principes de la
Physique d’Aristote et avec la lettre de l’Écriture.
146. Parmi les motifs qui ont poussé l’Inquisition à porter cette con-
damnation à jamais déplorable, il semble que l’historien puisse
discerner trois catégories.
P. DUHEM 359

147. Il doit mentionner, en premier lieu, le souci, très réel chez certains
juges, de maintenir l’interprétation aussi littérale que possible de
l’Écriture Sainte ; il semble que le Protestantisme, en reprochant
sans cesse au Catholicisme de s’écarter de cette interprétation, ait
grandement contribué à faire gran faire naître et croître ce souci ;
les théologiens protestants de Wittemberg et de Tübingen, en tous
cas, l’avaient ressenti […] bien avant que les informateurs du
Saint Office ne l’éprouvassent.
148. L’historien doit ensuite attribuer la condamnation de Galilée pour
une part, et pour la plus forte part, au culte servile de la Philoso-
phie antique ; nous avons vu à quel excès ridicules cette ad su-
perstieuse [sic] admiration du Philosophe et de son Commentateur
avait porté maintes fois porté les Averroïstes italiens ; vaincue sur
tous les terrains par l’expérience et par le raisonnement, la Phy-
sique péripatéticienne emprunta pour se défendre les armes cano-
niques de l’Église ; et les juges de Galilée ne rougirent pas de faire
marcher, de pair avec l’erreur contre la foi et avec l’hérésie, le
crime de contredire à la Cosmologie du Stagirite.
149. Enfin, des jalousies et des inimitiés personnelles paraissent avoir
joué un grand rôle en ce procès qui molesta Galilée, qui ne gêna
guère les progrès de la Science, mais qui causa à la foi catholique
des dommages dont il est difficile de mesurer l’étendue et la gra-
vité.

XVIII. Les premiers essais de Mécanique céleste –


William Gilbert – Johann Képler
150. Copernic avait cherché à définir exactement le mouvement de
chacun des corps célestes et Galilée s’était efforcé de prouver que
360 P. DUHEM

ce mouvement procédait comme l’avait admis Copernic ; ni Gali-


lée ni Copernic ni Galilée n’avaient tenté d’étendre aux astres ce
qu’ils savaient de la Dynamique des mouvements sublunaires, et
de déterminer par-là les forces qui entretiennent les mouvements
célestes. Ils s’étaient contentés d’admettre que la rotation diurne
de la Terre se perpétue en vertu d’un impetus donné une fois pour
toutes ; que les parties des éléments qui appartiennent à un astre
tendent vers le centre de cet astre en vertu d’une gravité, particu-
lière à chacun des corps célestes, par laquelle ce corps tend à
maintenir son intégrité ; leur Mécanique céleste ne dépassait
guère ce qu’avaient enseigné Jean Buridan, Nicole Oresme et Ni-
colas de Cues.
151. Vers le temps où vivait Galilée, on vit se produire les premières
tentatives destinées à constituer une Mécanique céleste, c’est-à-
dire à expliquer les mouvements des astres à l’aide de forces ana-
logues à celles dont, sur terre, nous éprouvons les effets ; les plus
importantes de ces tentatives sont celles de William Gilbert (1540-
1603) et de Jean Johann Kepler (1571-1631).
152. On doit à Gilbert un grand traité de l’aimant où il a systématique-
ment réuni et expérimenté, sans y rien ajouter de bien essentiel,
les connaissances que possédait le Moyen-Âge sur les actions
électriques et magnétiques ; c’est en ce ouvrage traité qu’il a com-
mencé à développer exposer sa Philosophie aimantique, c’est-à-
dire sa Mécanique céleste ; l’ouvrage où il la développait pleine-
ment fut publié longtemps après sa mort, en 1651.
153. Comme Nicole Oresme et Copernic, Gilbert admet, en chaque
astre, une gravité particulière grâce à laquelle les parties maté-
rielles appartenant à cet astre, et celles-là seulement, tendent à re-
joindre cet astre lorsqu’elles en ont été séparées ; Gilbert compare
cette gravité particulière à chaque astre à l’action par laquelle un
morceau de fer tend à court vers l’aimant dont il partage la nature.
P. DUHEM 361

Cette opinion, en laquelle Gilbert avait eu de nombreux précur-


seurs et aura de nombreux imitateurs, a séduit, en particulier,
Francis Bacon (1561-1626) ; Bacon fut le héraut enthousiaste de
la méthode expérimentale qu’il n’a jamais pratiquée et dont il se
faisait l’idée la plus fausse.
154. Selon Gilbert, la Terre, le Soleil et les autres astres sont animés,
et l’âme de chacun d’eux lui communique au corps un mouvement
de rotation perpétuel.
155. Le Soleil exerce à distance, sur les diverses chaque planète, des
une action normale au rayon vecteur qui va du centre du Soleil à
la planète ; cette action fait tourner la planète autour du Soleil
comme un cheval attelé à un manège fait tourner celui-ci.
156. En ses premiers essais de Mécanique céleste, Képler subit, de son
propre aveu, l’influence de Nicolas de Cues et celle de Gilbert.
Comme Inspiré par le premier de ces auteurs, il attribue la rotation
de la Terre sur elle-même à un impetus communiqué par le Créa-
teur au commencement des temps ; mais, inspiré par le second, il
admet que cet impetus a fini par se transformer en une âme ; le
Soleil, dans le système primitif de Képler comme dans celui de
Gilbert, exerce à distance, sur chaque planète, une force, normale
au rayon vecteur, qui produit la circulation de la planète.
157. Mais Képler a eu l’idée géniale de substituer une attraction uni-
verselle à l’attraction aimantique, particulière à chaque astre, que
Gilbert considérait ; il a supposé que toute masse matérielle ten-
dait vers toute autre masse matérielle, à quelque corps céleste
qu’appartînt chacune d’elles ; qu’une portion de matière placée
entre deux astres tendrait vers celui qui le plus gros et le plus
proche lors même qu’elle ne lui aurait jamais appartenu ; qu’au
moment du flux, les eaux de la mer se soulevaient vers la Lune
362 P. DUHEM

non pas qu’elles eussent une affinité particulière pour cet astre hu-
mide, mais en vertu de cette tendance générale qui porte les unes
vers les autres toutes les masses matérielles.
158. Au cours de ses tentatives multiples pour expliquer le mouvement
des astres, Képler a été amené à compliquer sa Mécanique céleste
primitive ; il a admis que tous les corps célestes étaient plongés au
sein d’un fluide éthéré, que la rotation du Soleil engendrait un
tourbillon au sein de ce fluide dont les réactions intervenaient pour
dévier chaque planète du chemin circulaire ; il a admis également
qu’une certaine vertu, analogue à celle qui dirige l’aiguille aiman-
tée, maintenait invariable dans l’espace la direction de l’axe au-
tour duquel s’effectue la rotation de chaque planète.
159. La Mécanique céleste, hésitante et compliquée, que Képler a pro-
fessée dérive d’une Dynamique bien arriérée, plus voisine, en
beaucoup de points, de la Dynamique péripatéticienne que de la
Dynamique parisienne ; ces hypothèses nombreuses et vagues
ont, cependant, exercé une incontestable influence sur les tenta-
tives qui se sont poursuivies, de Képler à Newton, pour déterminer
les forces qui meuvent les astres.
160. Si, toutefois, Képler a préparé l’œuvre de Newton, c’est surtout
par la découverte des trois admirables lois qui ont immortalisé son
nom ; en enseignant que les planètes décrivaient non pas des
cercles, mais des ellipses, cette découverte produisait, dans le do-
maine de l’Astronomie, une révolution plus profonde encore que
la révolution copernicaine ; elle ruinait le dernier principe qui fût
demeuré debout de la Physique antique, le principe selon lequel
tout mouvement céleste se devait résoudre en mouvements circu-
laires.
P. DUHEM 363

XIX. La querelle de la Géostatique


161. Repoussée par Képler, la Philosophie aimantique que Gilbert
avait adoptée et développée se trouva fort malmenée en une que-
relle dont les principes de la Statique furent le sujet.
162. Bon nombre de Scolastiques parisiens du XIVe siècle et, en parti-
culier, Albert de Saxe avaient admis ce principe : Il y a, en tout
grave, un point fixe et déterminé qui tend à se conjoindre au centre
du Monde ; ce point est identique au centre de gravité considéré
par Archimède. De ce principe, divers auteurs et, en particulier,
Léonard de Vinci avaient déduit des corollaires qui sont demeurés
en Statique. La révolution copernicaine avait peu modifié ce prin-
cipe ; au centre de l’Univers, elle avait simplement substitué un
point particulier à chaque astre ; c’est vers ce point que tendait le
centre de gravité de toute masse appartenant à cet astre ; Copernic,
Galilée, Gilbert admettaient le principe ainsi modifié, que Képler
seul rejetait.
163. En 1635, Jean de Beaugrand déduisait de ce principe une théorie
paradoxale sur la pesanteur des corps et, en particulier, sur la va-
riation qu’éprouve le poids d’un corps dont on modifie la distance
au centre du Monde. Des opinions analogues à celles que Beau-
grand avait proposées en sa Géostatique furent soutenues, en Ita-
lie, par le P. Benedetto Castelli et, en France, par Pierre Fermat
(1608-1665). La doctrine de Fermat fut discutée et réfutée par
Étienne Pascal (1588-1651) et Gilles Persone [sic] de Roberval
(1602-1675) ; l’admirable controverse que ces auteurs eurent avec
Fermat contribua grandement à préciser un certain nombre de no-
tions employées en Statique, entre autres, celle de centre de gra-
vité.
364 P. DUHEM

164. Pour donner aux propositions essentielles de la Statique un fonde-


ment inébranlable, Descartes fut amené, par la controverse dont
nous venons de parler, à reprendre la méthode des déplacements
virtuels exactement sous la forme où l’École de Jordanus l’avait
employée.
165. D’autre part, Torricelli fonda tous ses raisonnements relatifs aux
lois de l’équilibre sur cet axiome : Un système pesant est en équi-
libre lorsque le centre de gravité de tous les corps qui le forment
est le plus bas possible. Cette proposition avait été tirée par Car-
dan et, peut-être, par Léonard de Vinci de la doctrine d’Albert de
Saxe ; mais Torricelli eut soin de ne l’employer qu’en des circons-
tances où l’on regarde toutes les verticales comme parallèles entre
elles ; par-là, il brisa tout lien entre l’axiome qu’il admettait et les
hypothèses douteuses soit de la Physique parisienne, soit de la
Philosophie aimantique.
166. Les principes de la Statique se trouvèrent, désormais, formulés
avec précision. John Wallis (1616-1703), l’abbé Pierre Varignon
(1654-1722) et Jean Bernoulli (1667-1748) n’eurent plus qu’à
compléter et à développer les indications de Stevin, de Roberval,
de Descartes et de Torricelli.

XX. L’œuvre de René Descartes


167. Nous venons de dire quelle part René Descartes (1596-1650) avait
pris à la constitution de la Statique en remettant en honneur la mé-
thode des déplacements virtuels ; il a pris à la constitution de la
Dynamique une part encore plus importante.
168. Il a clairement formulé la loi de l’inertie, que Benedetti avait aper-
çue ; tout corps qui se meut tend, si rien ne l’empêche, à continuer
son mouvement en ligne droite avec une vitesse constante ; un
corps ne peut se mouvoir en cercle que s’il est retenu vers le
P. DUHEM 365

centre, d’où la force centrifuge par laquelle ce corps tend à s’éloi-


gner du centre ; les considérations de Descartes au sujet de cette
loi sont tellement semblables à celles de Benedetti qui l’on peut
admettre une influence exercée par la découverte de celui-ci sur
la découverte de celui-là ; d’autant que les travaux de Benedetti
étaient connus du P. Marin Mersenne (1588-1648) qui fut le fidèle
ami et le correspondant de Descartes.
169. À la loi de l’inertie, Descartes rattacha cette vérité : une pesanteur
constante en grandeur et en direction engendre un mouvement
uniformément accéléré. Nous avons vu, d’ailleurs, comment
Pierre Gassend avait su rectifier, à l’aide des principes de Des-
cartes, ce que Galilée avait enseigné touchant la chute des corps
pesants et le mouvement des projectiles.
170. En Statique, on peut bien souvent remplacer un corps pesant par
un point matériel placé en son centre de gravité ; peut-on, en Dy-
namique, traiter le mouvement d’un corps comme si ce corps était
tout entier concentré en l’un de ces points, et quel est ce point ?
Cette question, relative à l’existence et à la recherche du centre
d’impulsion avait déjà préoccupé Gali Léonard de Vinci et, après
lui, Bernardino Baldi (1553-1617) ; Baldi avait reconnu qu’en un
corps animé d’un mouvement de translation, le centre d’impulsion
ne diffère pas du centre de gravité.
171. Existe-t-il un centre d’impulsion, et où se trouve-t-il, en un corps
animé d’un mouvement autre qu’une translation, par exemple
d’une rotation autour d’un axe ? En d’autres termes, existe-t-il un
pendule simple qui se meuve de la même manière qu’un pendule
composé donné ? Inspiré, sans doute, par la lecture de Baldi, le P.
Mersenne posa ce problème à ses deux amis Roberval et Des-
cartes ; les efforts que les deux géomètres firent pour le résoudre
et le désaccord des solutions qu’ils proposèrent les brouilla l’un
366 P. DUHEM

avec l’autre ; Descartes avait, plus que Roberval, approché de la


connaissance de la vérité ; mais les principes de Dynamique dont
il usait n’avaient pas une précision assez grande pour qu’il pût
justifier son opinion d’une manière convaincante ; il devait laisser
cette gloire à Christiaan Huygens.
172. Les jésuites qui, au Collège de la Flèche, avaient été les maîtres
de Mersenne et de Descartes, enseignaient non pas la Physique
péripatéticienne en sa routinière intégrité, mais la Physique pari-
sienne ; le traité de Physique qui guidait l’enseignement de la
Flèche était représenté par les Commentaires à Aristote publiés, à
la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, par les Jésuites
de Coïmbre. On comprend donc que la Dynamique de Descartes
ait présenté de nombreux points de contact avec la Dynamique de
Jean Buridan et des Parisiens. Les rapports de la Physique pari-
sienne et de la Physique cartésienne étaient assez étroits pour que
certains maîtres de la Flèche, tels que le P. Étienne Noël (1581-
1660) devinssent cartésiens. D’autres jésuites tentèrent d’accom-
plir une sorte de synthèse de la Mécanique de Galilée et de Des-
cartes avec la Mécanique enseignée par la Scolastique parisienne ;
au premier rang de ceux-ci, il faut citer un ami du P. Mersenne, le
P. Honoré Fabri (1606-1688).
173. En tout corps en mouvement, Descartes admet l’existence d’une
certaine puissance à continuer son mouvement dans la même di-
rection et avec la même vitesse ; cette puissance, qu’il nomme la
quantité de mouvement, il la mesure en évaluant le produit de la
masse du mobile par la vitesse qui l’entraîne. L’affinité est étroite
entre le rôle que Descartes attribue à cette quantité de mouvement
et celui qu’un Buridan attribuait à l’impetus ; le P. Fabri ne mé-
connaît pas cette analogie ; le momentum qu’il considère est, à la
fois, l’impetus des Parisiens et la quantité de mouvement de Des-
cartes ; en Statique, il identifie ce momentum avec ce que Galilée
P. DUHEM 367

appelait momento ou impeto, et cette identification est très certai-


nement conforme à la pensée du Pisan. La synthèse du P. Fabri est
bien propre à mettre en évidence cette vérité : La Dynamique mo-
derne dont Galilée et Descartes posaient les fondements procédait
presque immédiatement de la Statique enseignée, au XIVe siècle,
en la faculté des arts de Paris.
174. Si les vérités particulières de Physique que Descartes démontrait
ou entrevoyait se pouvaient aisément relier à la Philosophie du
XIVe siècle, les principes sur lesquels le grand géomètre les vou-
lait faire reposer étaient absolument incompatibles avec cette Phi-
losophie. Niant, en effet, qu’il existât en la réalité quoi que ce soit
de qualitatif, Descartes voulait exigeait que la matière se réduisît
à l’étendue et aux attributs dont l’étendue lui semblait susceptible,
savoir la figure et le mouvement ; c’est par des combinaisons de
diverses figures et de divers mouvements que devaient, à son gré,
s’expliquer tous les effets de Physique.
175. La puissance par laquelle un corps tend à conserver la direction et
la vitesse de son mouvement n’est donc pas une qualité, distincte
du mouvement, tel que l’impetus considéré par les Scolastiques ;
ce n’est rien d’autre que le mouvement lui-même, ainsi que Guil-
laume d’Ockam l’enseignait déjà au début du XIVe siècle.
176. Un corps en mouvement et isolé garderait toujours même quantité
de mouvement ; mais il n’y a pas de corps isolé dans le vide ; la
matière étant identique à l’étendue, le vide est inconcevable ; la
compressibilité l’est également ; les seuls mouvements conce-
vables sont ceux qui se peuvent produire au sein d’une matière
incompressible, c’est-à-dire des mouvements tourbillonnaires fer-
més sur eux-mêmes.
368 P. DUHEM

177. En de tels mouvements, les corps se chassent les uns les autres de
la place qu’ils occupaient ; en une telle communication de mou-
vement, la quantité de mouvement de chacun de ces corps varie ;
mais la quantité totale de mouvement de tous les corps qui se sont
mûs les uns les autres demeure invariable ; Dieu maintient tou-
jours dans les corps le monde même quantité de mouvement.
178. Cette communication de mouvement par choc direct est la seule
action que les corps puissent exercer les uns sur les autres ; dans
en la Physique de Descartes comme en celle d’Aristote, un corps
n’en peut mettre un autre en mouvement que s’il le touche ; l’ac-
tion immédiate à distance est inconcevable.
179. Il existe diverses espèces de matières, qui ne différent les unes des
autres que par les grandeurs et figures des parties juxtaposées qui
les forment ; en particulier, l’espace qui s’étend entre les divers
corps célestes est rempli par une certaine matière subtile dont les
parties très ténues pénètrent aisément les pores que laissent entre
elles les parties constitutives plus grossières des autres corps. Les
propriétés de la matière subtile jouent un rôle essentiel en toute la
Cosmologie de Descartes.
180. Les tourbillons dont se meut la matière subtile et les pressions
qu’engendrent ces mouvements tourbillonnaires servent à expli-
quer tous les phénomènes célestes ; Leibniz a fort bien jugé que
Descartes, en cette partie de son œuvre, avait beaucoup emprunté
à Képler.
181. Descartes s’est également efforcé d’expliquer, à l’aide des figures
et mouvements de la matière subtile et des autres matières, les di-
vers effets que l’on observe en Physique, en particulier les pro-
priétés de l’aimant et celles de la lumière. La lumière est l’effet de
identique à la pression que la matière subtile exerce sur les corps ;
comme la matière subtile est incompressible, la lumière se trans-
met instantanément à toute distance, si grande soit-elle.
P. DUHEM 369

182. Les suppositions à l’aide desquels Descartes a tenté de réduire


tous les phénomènes physiques à des combinaisons de figures et
de mouvements n’ont eu à-peu-près aucune part aux découvertes
qu’il a faites en Physique ; ainsi l’identification de la lumière avec
la pression exercée par la matière subtile ne joue aucun rôle dans
l’invention des vérités nouvelles que Descartes a enseignées en
Optique.
183. Au premier rang de ces vérités, il faut placer la loi de la réfraction
de la lumière passant d’un milieu dans un autre, soit que Descartes
ait découvert lui-même cette loi, soit, comme l’en a accusé Huy-
gens, qu’il l’ait empruntée à Willebrord Snell (1591-1626) sans
en citer le véritable auteur. Par cette loi, Descartes a donné la théo-
rie de la réfraction à travers un prisme, ce qui lui a permis de me-
surer la théorie de la les indices de réfraction ; il a grandement
perfectionné l’étude des lentilles ; enfin, il a complété l’explica-
tion de l’arc-en-ciel, qui n’avait nullement progressé depuis le
traité donné en l’an 1300 par Thierry de Fribourg ; toutefois, la
raison pour laquelle les rayons sortant des gouttes d’eau se mon-
trent diversement colorés n’était pas mieux connue de Descartes
que d’Aristote ; pour se manifester, elle attendra que Newton la
découvre.

XXI. Les progrès de la Physique expérimentale


184. Même en l’œuvre de Descartes, les découvertes de Physique fu-
rent à-peu-près indépendantes du Cartésianisme ; la connaissance
des vérités naturelles continua de progresser hors de l’influence
du Cartésianisme et, parfois, à l’encontre de ce système, encore
que ceux auxquels ces progrès étaient dûs [sic] fussent souvent
cartésiens.
370 P. DUHEM

185. Ces progrès ont été en très grande partie l’effet d’un usage de plus
en plus fréquent et de plus en plus habile de la méthode expéri-
mentale.
186. L’art de […] faire des expériences logiquement enchaînées et d’en
déduire les conséquences qu’elles entraînent est fort ancien ; en
un sens, les œuvres que cet art va produire ne seront pas plus par-
faites que les recherches de Pierre de Maricourt sur l’aimant ou de
Thierry de Fribourg sur l’arc-en-ciel. Mais si l’art demeure le
même, la technique va se perfectionnant ; des ouvriers plus ha-
biles, des procédés plus puissants fournissent aux physiciens des
instruments plus compliqués et mieux exécutés ; il peut ainsi réa-
liser des expériences plus délicates.
187. De ce développement nouveau de la méthode expérimentale, les
essais, encore bien imparfaits, de Galilée par lesquels Galilée et le
P. Mersenne ont tenté de déterminer le poids spécifique de l’air
marquent le début. Tout aussitôt, il se trouve vivement pressé par
les discussions relatives au vide.
188. En la Physique péripatéticienne, l’existence d’un espace vide était
une contradiction logique ; après les condamnations portées à Pa-
ris, en 1277, par Étienne Tempier, l’existence du vide cessa d’être
considérée comme absurde ; on admit seulement comme une vé-
rité de fait que les puissances de la nature sont ainsi faites qu’elles
s’opposent à la production d’un espace vide. Touchant les forces
qui empêchent le vide d’apparaître, diverses conjectures étaient
proposées ; la plus sensée et, semble-t-il, la plus courante chez les
Parisiens de la fin du XVIe siècle était celle-ci : Les corps contigus
adhèrent les uns aux autres, et cette adhérence est maintenue par
des forces semblables à celles par lesquelles un morceau de fer est
retenu par l’aimant qu’il touche ; ceux qui nommaient cette sorte
de force horror vacui n’entendaient aucunement, en usant de cette
appellation, animer les corps ni leur prêter des sentiments ana-
logues aux nôtres.
P. DUHEM 371

189. Un morceau de fer trop lourd se détache de l’aimant qui le doit


supporter ; sa pesanteur a vaincu la force par laquelle l’aimant le
retenait ; de même, le poids d’un corps trop lourd peut faire em-
pêcher l’horreur du vide de soulever ce corps. Cette explication
suite Ce corollaire fort logique de l’hypothèse que nous venons de
rappeler fut formulé par Galilée ; il y vit l’explication d’un fait
bien connu des fontainiers de son temps : une pompe aspirante ne
peut élever l’eau plus haut que trente-deux pieds.
190. Ce corollaire entraînait la possibilité de produire un espace vide ;
c’est ce que vit Torricelli qui, en 1644, réalisa la célèbre « expé-
rience du vif-argent » destiné [sic] à immortaliser son nom. Mais
en même temps, il entrevit une nouvelle explication de cette ex-
périence ; le vif-argent est soutenu dans le tube non par l’horreur
du vide, qui n’existe pas, mais par la pression que l’air pesant
exerce sur la surface extérieure de la cuvette.
191. L’expérience de Torricelli sollicita vivement l’attention des phy-
siciens ; connue en France, grâce au P. Mersenne, elle suscita, de
la part de Mersenne et de ceux qui avaient commerce avec lui, de
nombreuses expériences où Roberval et Blaise Pascal (1623-
1662) rivalisèrent d’ingéniosité ; afin de disposer plus aisément
des ressources de la technique, Pascal fit dans une verrerie de
Rouen ses saisissantes expériences.
192. Parmi les nombreux chercheurs que préoccupait l’expérience de
Torricelli, les uns acceptaient l’explication par la « colonne
d’air » que le grand géomètre italien avait proposée ; les autres,
tel Roberval, tenaient pour l’ancienne hypothèse d’une attraction
analogue aux actions magnétiques. Pour trancher le différend, une
expérience pouvait être faite ; il s’agissait de mesurer à quelle hau-
teur le mercure demeure suspendu dans le tube de Torricelli
372 P. DUHEM

lorsqu’on l’observe d’abord au pied d’une montagne, puis au som-


met de cette même montagne ; l’idée de cette expérience paraît
s’être présentée d’elle-même à l’esprit de plusieurs physiciens,
notamment du P. Mersenne, de Descartes et de Blaise Pascal ; sur
les indications de ce dernier et par les soins de son beau-frère Pé-
rier, elle fut exécutée entre la base et le sommet du Puy-de-Dôme
le 19 septembre 1648. Le Traité de l’équilibre des liqueurs et de
la pesanteur de la masse de l’air, que Blaise Pascal rédigea par la
suite, est justement cité comme un modèle de l’art d’enchaîner
logiquement les expériences et les déductions.
193. Entre atomistes et cartésiens, on discuta fort pour savoir si le haut
du tube de Torricelli est réellement vide ou s’il est rempli de ma-
tière subtile ; mais ces discussions portèrent peu de fruit. En re-
vanche, la méthode expérimentale, si exactement suivie par Tor-
ricelli, par Pascal et par leurs émules, continua de progresser pour
le plus grand bien de la Physique.
194. Otto de von Guericke (1602-1686) semble avoir précédé de
beaucoup Torricelli en la production d’un espace vide, puisqu’il
paraît avoir construit entre 1632 et 1638 sa première machine
pneumatique ; à l’aide de cet instrument, il fit, en 1654, les cé-
lèbres « expériences de Magdebourg » que publia, en 1657, son
ami le P. Gaspar Schott (1608-1660).
195. Informé par le P. Schott des recherches d’Otto von Guericke, Ro-
bert Boyle (1627-1691) perfectionna la machine pneumatique, et
avec l’aide de Richard Townley, son élève, poursuivit les expé-
riences qui ont fait connaître la loi de compressibilité des gaz par-
faits. Ces expériences furent reprises et poursuivies en France par
l’abbé Mariotte (1620-1684).
196. L’emploi de la dilatation d’un fluide pour mettre en évidence les
changements de température était déjà connu de Galilée, soit que
P. DUHEM 373

Galilée fût l’inventeur de ce thermoscope, soit qu’il eût été décou-


vert par quelqu’un des nombreux physiciens auxquels on en attri-
bue la priorité : Santorio dit Sanctorius (1560-1636), fra Paolo
Sarpi (1552-1623), Cornelius Drebbel (1572-1634), et Robert
Fludd (1574-1637). Bien que les divers thermoscopes à air ou à
liquide employés tout d’abord, ne portassent qu’une graduation
arbitraire, ils permettaient déjà de mettre en évidence la constance
de la température ou le sens de ses variations, partant de découvrir
bon nombre de lois de Physique.
197. C’est ainsi que cet appareil put être employé par l’Académie del
Cimento, inaugurée le 19 juin 1657 à Florence et consacrée à
l’étude de la Physique expérimentale ; aux membres de cette Aca-
démie on doit, en particulier, la démonstration de la constance du
point de fusion de la glace et de l’absorption de chaleur qui ac-
compagne la fusion.
198. De telles observations, faites au moyen du thermoscope, rendaient
extrêmement désirable la transformation de cet appareil en ther-
momètre à l’aide d’une graduation définie de telle sorte que l’on
pût, en tous lieux, réaliser des instruments comparables les uns
avec les autres ; ce problème, l’un des plus importants de la Phy-
sique, ne fut résolu qu’en 1702 par Guillaume Amontons (1663-
1705), mais il le fut de la manière la plus remarquable. Amontons
prit pour point de départ ces deux lois, découvertes ou vérifiées
par lui : Le point d’ébullition de l’eau sous la pression atmosphé-
rique est constant. Les pressions supportées par deux masses d’air
quelconques que l’on échauffe de la même manière, en deux vo-
lumes constants quelconques, gardent un rapport indépendant de
la température. Ces deux lois permirent à Amontons d’employer
le thermomètre à air sous volume constant et de le graduer de telle
374 P. DUHEM

sorte qu’il donnât ce que nous nommons aujourd’hui la tempéra-


ture absolue. De toutes les définitions qui ont été proposées depuis
pour le degré de température, il avait, du premier coup, trouvé la
plus parfaite.
199. Pourvue d’instruments propres à mesurer la pression et à repérer
la température, la Physique expérimentale ne pouvait manquer de
faire de rapides progrès ; ces progrès se trouvaient encore favori-
sés par l’intérêt qu’y prenaient les Sociétés savantes récemment
fondées. L’Academia del Cimento, inaugurée en 1657, avait pris
fin en 1667 ; mais la Royal Society de Londres avait commencé
ses séances en 1663 ; en 1666, l’Académie des Sciences de Paris
avait été fondée ou, plutôt, organisée par Colbert. Ces diverses
Académies devinrent tout aussitôt des foyers intenses de re-
cherche scientifique touchant les phénomènes naturels.

XXII. La théorie ondulatoire de la lumière


200. C’est à l’Académie des Sciences de Paris qu’en 1678, Christiaan
Huygens (1629-1695) présentait son Traité de la lumière.
201. Selon le système Cartésien, la lumière doit, par l’intermédiaire de
la matière subtile incompressible, se transmettre instantanément à
toute distance. Descartes n’avait pas hésité à déclarer à Fermat
que sa Philosophie entière s’effondrerait le jour où l’on démontre-
rait que la lumière se propage avec une vitesse finie. Or, en 1675,
l’astronome danois Ole Römer (1644-1710) communiquait à
l’Académie des Sciences la mesure de la vitesse considérable,
mais finie, avec laquelle la lumière traverse l’espace qui sépare
les planètes les unes des autres ; l’étude des éclipses des satellites
de Jupiter lui avait fourni cette détermination.
202. La théorie optique de Descartes était ruinée ; Christiaan Huygens
entreprit d’édifier une théorie nouvelle de la lumière. Il se laissa
P. DUHEM 375

constamment guider par la supposition qu’au sein de l’éther com-


pressible, substitué à la matière subtile incompressible, la lumière
se propage par ondes toutes semblables à celles qui transmettent
le son au travers d’une masse gazeuse.
203. Cette assimilation le conduisit à une explication, demeurée clas-
sique, des lois de la réflexion et de la réfraction ; en cette explica-
tion, l’indice de réfraction de la lumière passant d’un premier mi-
lieu dans un autre est égal au rapport de la vitesse de propagation
dans le premier milieu à la vitesse de propagation dans le second ;
cette loi fondamentale devait attendre jusqu’en 1850 que Foucault
en lui donnât la confirmation directe de l’expérience.
204. Mais Huygens ne s’en tint pas là.
205. Erasme Berthelsen, dit Bartholinus (1625-1698) avait découvert,
en 1669, la double réfraction du spath d’Islande ; par une généra-
lisation aussi ingénieuse qu’audacieuse de la théorie qu’il avait
donnée pour les milieux non cristallisés, Huygens parvint à tracer
la figure de la surface d’onde lumineuse au sein d’un cristal tel
que le spath ou le quartz, et à déterminer les lois, si complexes en
apparence, de la double réfraction de la lumière au sein de ces
cristaux. Il mit, en même temps, en évidence les phénomènes de
polarisation qui accompagnent cette double réfraction, mais sans
pouvoir tirer, de sa théorie optique, l’explication de ces effets.
206. La comparaison entre la lumière et le son conduisit en 1699 le P.
Malebranche (1638-1715) à des suppositions singulièrement fé-
condes. La lumière, selon Malebranche, est un mouvement vibra-
toire analogue à celui qui produit le son ; l’amplitude plus ou
moins grande de ce mouvement engendre, en l’un comme en
l’autre cas, une intensité plus ou moins forte ; mais tandis que,
pour le son, chaque période correspond à une note particulière,
elle correspond, pour la lumière, à une couleur particulière. Par
376 P. DUHEM

cette analogie, Malebranche était conduit à concevoir la notion de


lumière monochromatique que Newton allait tirer d’expériences
admirablement conduites ; en outre, entre il établissait entre la
couleur simple et la période de la vibration lumineuse la relation
que l’Optique d’Young et de Fresnel devait conserver.

XXIII. La constitution de la Dynamique


207. Pour les Cartésiens aussi bien que pour les Atomistes, le choc était
le seul procédé par lequel les corps pussent se mettre les uns les
autres en mouvement ; aux uns Cartésiens comme aux autres Ato-
mistes, donc, la théorie du choc apparaissait comme le premier
chapitre d’une Physique rationnelle. Cette théorie avait déjà pro-
voqué les tentatives de Galilée, de Marcus Marci (1639) et de Des-
cartes lorsqu’en 1668, la Royal Society de Londres la proposa
pour sujet de concours ; des trois mémoires importants qui furent
soumis au jugement de cette société par John Wallis, par Matthew
Christophe Wren (1585 1632-1723) et par Christiaan Huygens, le
dernier seul retiendra notre attention en cette rapide étude.
208. Huygens y adoptait ce principe : Si un système matériel soumis à
la seule action de la pesanteur, part d’une certaine position avec
des vitesses initiales toutes égales à zéro, à aucun moment, le
centre de gravité de ce système ne pourra monter plus haut qu’il
n’était au début du mouvement ; ce principe, il le justifiait en ob-
servant que, s’il était faux, le mouvement perpétuel serait pos-
sible.
209. Pour retrouver l’origine de cet axiome, il faudrait remonter
jusqu’au De subtilitate de Cardan, qui l’avait peut-être tiré des
notes de Léonard de Vinci ; la proposition dont Torricelli avait fait
dépendre sa Statique était un corollaire de ce postulat.
210. En admettant l’exactitude de ce postulat même dans le cas où des
parties du système s’entrechoquent, en le combinant avec la loi de
P. DUHEM 377

la chute accélérée des graves, tirée des œuvres de Galilée, et avec


un autre postulat sur la relativité du mouvement, Huygens parve-
nait à la loi du choc des corps durs ; il montrait que la quantité
dont ce choc laisse la valeur invariable, ce n’est pas, comme le
voulait Descartes, la quantité totale de mouvement, mais celle que
Leibniz allait nommer quantité de force vive.
211. L’axiome qui l’avait si heureusement servi en l’étude du choc des
corps, Huygens l’étendit à un corps pesant qui oscille autour d’un
axe horizontal ; par-là, son Horologium oscillatorium, paru en
1673, put résoudre de la manière la plus élégante et la plus com-
plète le problème des centres d’oscillation déjà abordé par Des-
cartes et par Roberval.
212. L’axiome d’Huygens ruinait la Dynamique cartésienne ; c’est ce
que Godfried Wilhelm von Leibniz (1646-1716) montra en 1686.
Si l’on veut, comme Descartes, mesurer l’effet d’une force par le
travail qu’elle produit, si l’on admet, d’ailleurs, l’axiome d’Huy-
gens et la loi de la chute des graves, on trouve que cet effet n’est
pas mesuré par l’accroissement de la quantité de mouvement du
mobile, mais par l’accroissement qu’éprouve la moitié du produit
de la masse du mobile par le carré de sa vitesse ; c’est ce produit
que Leibniz nomme force vive (vis viva).
213. L’Horologium oscillatorium d’Huygens ne donnait pas seulement
la solution du problème du centre d’oscillation ; il donnait en outre
l’énoncé des lois qui, en un mouvement circulaire, régissent la
grandeur de la force centrifuge ; par-là, il préparait la voie au lé-
gislateur de la Dynamique, à Newton.
378 P. DUHEM

XXIV. L’œuvre de Newton


214. Depuis le temps de Galilée et de Descartes jusqu’au temps de
Huygens et de Leibniz, la plûpart [sic] des grandes vérités de la
Dynamique avaient été découvertes ; cette science réclamait un
Euclide qui l’organisât sur le même type que la Géométrie ; Isaac
Newton (1642-1727) fut cet Euclide ; en ses Philosophiæ natura-
lis principia mathematica, publiés en 1687, il parvint à déduire la
science entière du mouvement de trois postulats : L’inertie, l’in-
dépendance des effets des forces et des mouvements antérieure-
ment acquis, l’égalité de l’action et de la réaction.
215. N’eussent-ils contenu que cette […] coordination de la Dyna-
mique en un système logique que les Principes de Newton eussent
été, néanmoins, l’un des écrits les plus importants que l’humanité
ait produits ; mais ils donnaient, en outre, de cette Dynamique, la
plus grandiose application qui se pût concevoir en la faisant servir
à l’établissement de la Mécanique céleste.
216. Newton parvint, en effet, à montrer que les lois de la chute des
graves à la surface de la terre, les lois qui président au mouvement
des planètes autour du Soleil et des satellites autour des planètes
qu’ils accompagnent, enfin les lois qui régissent le flux et le reflux
le flux et le reflux de la mer [sic] la figure de la terre ou des autres
astres ainsi que le flux et le reflux de la mer, ne sont que les nom-
breux corollaires de cette hypothèse unique : Deux parties de ma-
tière, quelles qu’en soit soient l’origine et la nature, exercent l’une
sur l’autre une attraction réciproq proportionnelle au produit de
leurs masses et en raison inverse du carré de la distance qui les
sépare.
217. Le principe dominateur de la Physique antique affirmait la dis-
tinction essentielle entre les lois qui président aux mouvements
des astres, êtres exempts de naissance, de changement et de mort,
P. DUHEM 379

et les lois qui président aux trans mouvements des corps sublu-
naires, soumis à la génération et à la corruption ; depuis la nais-
sance de la Physique chrétienne, […] et surtout depuis la fin du
XIIIe siècle, l’œuvre des physiciens avait été un long effort pour
renverser l’autorité de ce principe et pour soumettre aux mêmes
règles le monde céleste et le monde sublunaire ; la doctrine de la
gravitation universelle était l’aboutissement de cet effort quatre
fois séculaire.
218. Au fur et à mesure que les années s’approchent de celle où New-
ton mettra produira son système au jour, on voit se multiplier des
tentatives cosmologiques qui sont comme les avant-coureurs de
cette découverte. Otto de Guericke, reprenant, en 1672, la Mé-
canique céleste de Képler, n’y apporte qu’une correction, et cette
correction malheureuse fait disparaître la seule proposition par la-
quelle cette Mécanique préparait celle de Newton ; Képler admet-
tait que deux masses matérielles quelconques s’attirent ; à l’imi-
tation de Copernic, de Gilbert et de Galilée, Otto de Guericke
restreint cette mutuelle attraction aux parties d’un même astre ;
bien loin d’être attirées par la Terre, des parcelles de la Lune se-
raient repoussées par la Terre si on les plaçait à la surface de ce
corps. Mais dès 1644, sous le pseudonyme d’Aristarque de Sa-
mos, Roberval donnait une Mécanique céleste où l’attraction était
peut-être mutuelle entre deux masses quelconques ; où, en tous
cas, la Terre et Jupiter attiraient leur satellite avec une puissance
identique à la gravité dont ils dotent leurs propres fragments. En
1665, sous prétexte d’expliquer les mouvements des satellites de
Jupiter, Alphonse Borelli (1608-1679) tente de donner une théorie
qui embrasse à la fois les mouvements des planètes autour du So-
leil et les mouvements des satellites autour des planètes ; le pre-
mier des modernes (car Plutarque l’a précédé), il a l’idée que l’at-
traction par laquelle une planète tend vers le Soleil, par laquelle
380 P. DUHEM

un satellite tend vers l’astre qu’il accompagne, fait équilibre à la


force centrifuge produite par la circulation de cette planète ou de
ce satellite. En 1674, Robert Hooke (1635-1702) formule avec
précision la même idée ; il suppose déjà que l’attraction de deux
masses doit varier en raison inverse du carré de leur distance, en
sorte qu’il est en possession des hypothèses fondamentales de la
théorie de la gravitation universelle ; ces hypothèses, Wren les ad-
met vers la même époque ; mais ni l’un ni l’autre n’est en état d’en
tirer la Mécanique céleste, parce qu’il leur manque encore la con-
naissance des lois de la force centrifuge, que Huygens publie à ce
moment même. En 1684, Edmond Halley (1656-1742) tente de
combiner les théorèmes d’Huygens avec les hypothèses de
Hooke ; mais avant que son travail ne soit achevé, Newton qui,
depuis présente ses Principes à la Royal Society ; depuis vingt
ans, cet homme de génie poursuivait dans le silence ses médita-
tions sur le système du Monde. Halley, qui n’avait pu devancer
Newton, eut la gloire d’étendre le domaine de la gravitation uni-
verselle en y faisant entrer les comètes (1705).
219. Newton ne se contenta pas de créer la Mécanique céleste ; il fit
faire à l’Optique un progrès considérable ; la coloration du spectre
que donne la lumière blanche en traversant un prisme de verre
n’avait cessé, depuis l’Antiquité, de provoquer l’admiration des
observateurs et la sagacité des physiciens, sans que personne en
eût fourni une explication satisfaisante ; cette explication, Newton
la donna en créant une théorie des couleurs, ce à quoi tant de phi-
losophes, depuis Aristote, s’étaient vainement efforcés. La théorie
donnée par le physicien anglais s’accordait avec celle que le P.
Malebranche concevait au même moment ; mais la théorie de Ma-
lebranche n’était encore qu’une hypothèse suggérée par l’analogie
entre la lumière et le son ; l’explication de Newton, au contraire,
est tirée d’expériences aussi simples qu’ingénieuses ; l’exposé
que l’auteur en a donné est un des plus beaux exemples d’induc-
tion expérimentale.
P. DUHEM 381

220. Newton, malheureusement, méconnut cette analogie entre le son


et la lumière qui avait fourni à Huygens et à Malebranche des
aperçus si féconds. Il supposa que la lumière était formée de pro-
jectiles extrêmements [sic] petits lancés avec une extrême vitesse
par les corps incandescents. Les particules du milieu au sein du-
quel ces projectiles se meuvent exercent sur eux des attractions
qui sont analogues à l’attraction universelle ; mais ces nouvelles
attractions ne varient pas en raison inverse du carré de la distance ;
elles varient suivant une autre fonction de la distance, de telle ma-
nière qu’elles s’exercent avec une très grande puissance entre une
particule matérielle et un corpuscule lumineux très voisins, mais
qu’elles deviennent tout à fait insensibles aussitôt que les deux
masses entre lesquelles elles s’exercent sont séparées l’une de
l’autre par une longueur perceptible.
221. Ces actions exercées par les particules d’un milieu sur les corpus-
cules lumineux qui les traversent font changent la vitesse avec la-
quelle ces corps se meuvent et la direction qu’ils suivent, au mo-
ment où ils passent d’un milieu dans un autre ; de là le phénomène
de la réfraction ; l’indice de réfraction est le rapport de la vitesse
qu’a la lumière dans le milieu où elle entre à la vitesse qu’elle
avait dans le milieux qu’elle quitte ; cette valeur de l’indice est
précisément l’inverse de celle que lui attribue la théorie d’Huy-
gens ; de là, entre les deux théories, une opposition qui sera, en
1850, soumise par Foucault au jugement de l’expérience ; l’expé-
rience condamnera alors la théorie de l’émission proposée par
Newton.
222. Newton parvint à démêler les lois expérimentales qui régissent la
coloration des lames minces telles que les bulles de savon ; il y
parvint en obligeant, par la forme appropriée de la lame mince,
ces couleurs à prendre la disposition régulière que l’on a appelée
382 P. DUHEM

anneaux de Newton. Pour expliquer ce phénomène, il imagina que


les projectiles lumineux avaient une forme telle qu’ils pussent, à
la traversée de surface de contact de deux milieux, soit passer ai-
sément, soit se réfléchir aisément, selon qu’ils se présentaient
d’une manière ou d’une autre au moment du passage ; un mouve-
ment de rotation les fait passer alternativement par des accès de
facile transmission et par des accès de facile réflexion.
223. Newton pensait avoir rendu raison des principaux phénomènes
optiques en supposant qu’à côté de l’attraction universelle, il exis-
tât une attraction, sensible seulement à très petite distance, exer-
cée par les particules des corps sur les corpuscules lumineux ; il
en vint naturellement à croire que ces deux sortes d’attraction suf-
firaient à expliquer tous les phénomènes de la Physique ; les ac-
tions qui sont sensibles à des distances notables, telles que les ac-
tions électriques et magnétiques, devaient suivre des lois ana-
logues à celles qui régissent la gravité universelle ; au contraire,
les effets de la capillarité et de la cohésion, les […] dissolutions et
les réactions chimiques devaient dépendre d’attractions molécu-
laires, sensibles seulement à des distances extrêmement petites, et
analogues à celles qu’éprouvent les corpuscules lumineux.
224. Cette vaste hypothèse était proposée par Newton en une question
placée à la fin de la seconde édition de l’Optique (1717) ; cette
question traçait, en quelque sorte, le programme que la Physique
du XVIIIe siècle allait s’efforcer de remplir.

XXV. Les progrès de la Mécanique générale et de la


Mécanique céleste au XVIIIe siècle
225. Ce programme comporte trois parties :
226. En premier lieu, il demande que la Mécanique générale et la Mé-
canique céleste progressent dans la voie que Newton a tracée.
P. DUHEM 383

227. En second lieu, il réclame que les phénomènes électriques et ma-


gnétiques soient ordonnés en une théorie analogue à celle de la
gravitation universelle.
228. En troisième lieu, il souhaite que les attractions moléculaires four-
nissent l’explication détaillée des divers changements qu’étudient
la Physique et la Chimie.
229. Nombreux furent ceux qui s’élancèrent sur les traces de Newton
et s’efforcèrent d’accroître le domaine de la Mécanique générale
et de la Mécanique céleste ; mais il en est trois qui semblent sur-
passer avoir dépassé tous les autres ; ce sont Alexis Claude Clai-
raut (1713-1765), Jean Le Rond D’Alembert (1717-1783) et
Léonard Euler (1707-1783).
230. Les progrès que la Mécanique générale a accomplis, grâce à ces
trois génies, peuvent se résumer ainsi :
231. En 1743, par son principe de l’équilibre des canaux, facile à ratta-
cher au principe des déplacements virtuels, Clairaut obtint les
équations générales de l’équilibre des liquides. La même année,
D’Alembert avait formulé une règle qui ramène tout problème de
mouvement à un problème d’équilibre ; en 1744, il fit l’applica-
tion de cette règle aux équations de l’Hydrostatique données par
Clairaut et il produisit les équations de l’Hydrodynamique ; ces
équations, Euler les transforma et put ainsi obtenir dans l’étude du
mouvement des liquides des résultats non moins importants que
ceux dont il s’était rendu maître en analysant le mouvement des
solides.
232. Clairaut a poussé dans toutes les directions les conséquences de
l’hypothèse de l’attraction universelle ; en 1743, les équations de
l’Hydrostatique qu’il avait établies lui ont permis de perfectionner
la théorie de la figure de la terre ; en 1752, il donna la théorie des
384 P. DUHEM

inégalités lunaires dont il avait, tout d’abord, désespéré de rendre


compte par les principes de Newton ; les méthodes qu’il avait
créées pour l’étude des perturbations que les diverses planètes
produisent en la marche d’un astre lui permettent en 1758 d’an-
noncer avec précision l’époque du retour de la comète de Halley ;
la confirmation de cette prévision, en laquelle Lalande (1732-
1807) et Mme Lepaute avaient aidé Clairaut de leur science de cal-
culateurs, mettait hors de doute la légitimité de l’extension des
hypothèses de Newton aux comètes.
233. Quelque grands que soient les perfectionnements apportés par
Clairaut au système de l’attraction universelle, ils n’éclipsent pas
n’atteignent pas en importance le complément que D’Alembert a
donné à ce système. Newton n’avait pu déduire de ses supposi-
tions une théorie satisfaisante de la précession des équinoxes et
cette lacune déparait l’harmonieuse doctrine de la gravitation uni-
verselle ; en 1749, d’Alembert tira de l’hypothèse de cette gravi-
tation, l’explication de la précession des équinoxes et de la nuta-
tion de l’axe de la terre ; bientôt, grâce aux admirables ressources
de son génie mathématiques, Euler perfectionnait encore la belle
découverte de D’Alembert.
234. Clairaut, D’Alembert et Euler avaient été les génies les plus bril-
lants parmi toute une pleïade [sic] de mécaniciens et d’astro-
nomes ; à cette pleïade [sic] en succéda une autre en laquelle se
remarquaient surtout deux hommes d’une incomparable grandeur
intellectuelle, Joseph Louis Lagrange (1736-1813) et
Pierre-Simon Laplace (1749-1827). On a dit de Laplace qu’il
était né pour achever la Mécanique céleste s’il était de la nature
d’une science de pouvoir jamais être achevée ; on en pourrait dire
autant de Lagrange et de la Mécanique générale. En 1787, La-
grange donnait la première édition de sa Mécanique analytique,
dont la seconde édition, grandement accrue, acheva de paraître
après la mort de l’auteur ; la Mécanique céleste de Laplace fut
P. DUHEM 385

publiée en 1799 à 1805 ; ces deux ouvrages présentent aux yeux


le tableau de toutes les la plûpart des conquêtes que le XVIIIe
siècle avait faites, au cours du XVIIIe siècle, à l’aide des principes
que Newton avait assignés à la Mécanique générale et des lois
qu’il avait imposées à la gravitation universelle. Ces deux traités,
cependant, si vastes et imposants soient-ils, ne renferment pas, à
beaucoup près, toutes les découvertes que la Mécanique générale
et la Mécanique céleste doivent à leurs auteurs ; pour ne pas être
injuste à l’excès envers Lagrange, il faudrait placer à côté de la
Mécanique analytique, les recherches qu’il a poursuivies sur le
mouvement des fluides compressibles et la théorie du son ; et l’on
n’aurait de l’œuvre de Laplace qu’une idée incomplète si l’on
omettait la grandiose hypothèse cosmogonique par laquelle il cou-
ronna, en 1796, son Exposition du système du monde ; en déve-
loppant cette hypothèse, l’illustre géomètre ignorait qu’Immanuel
Kant (1724-1804) eût, dès 1755, émis des suppositions analogues,
mais déparées par de graves erreurs touchant les théorèmes de la
Dynamique.

XXVI. La constitution de la théorie de l’électricité et du


magnétisme
235. L’étude des actions électriques demeura longtemps à peine ébau-
chée ; au début du XVIIIe siècle, elle se trouvait encore presque
en l’état où Thalès de Milet l’avait laissée ; elle se trouvait encore
restait fort loin du degré où l’étude des attractions et des répul-
sions électriques magnétiques […] avait été portée au temps de
Pierre de Maricourt. Lorsqu’en 1733 et 1734, Charles François de
Cisternay du Fay (1698-1739) eut distingué deux espèces d’élec-
tricité, l’électricité résineuse et l’électricité vitrée, lorsqu’il eut
386 P. DUHEM

prouvé que les corps chargés d’électricités de même espèce se re-


poussent, tandis que les corps chargés d’électricités d’espèces dif-
férentes s’attirent, la science électrique se trouva amenée au même
niveau que la science magnétique avait atteint depuis longtemps
et, dès lors, ces deux sciences, unies l’une à l’autre par la plus
étroite analogie, progressèrent du même pas.
236. Elles progressèrent rapidement, car l’étude des phénomènes élec-
triques fut, au XVIIIe siècle, l’objet d’un extrême engouement ;
les physiciens n’étaient pas seuls à s’y adonner, et les gens du
monde se pressaient dans les salons où des vulgarisateurs tels que
l’abbé Nollet (1700-1770) prenaient pour préparateurs les princi-
pauts [sic] marquis et les sémillantes marquises. Innombrables fu-
rent les expérimentateurs qui s’attachèrent à varier les observa-
tions sur l’électricité et le magnétisme ; sans tenter une impossible
énumération, bornons-nous à citer celui d’entre eux qui a le mieux
plus aidé, par ses recherches logiquement conduites, à la forma-
tion des théories de l’électricité et du magnétisme ; nous avons
nommé Benjamin Franklin (1706-1790). Les recherches d’Henry
Cavendish (1731-1810) mériteraient d’être mises sur le même
rang que celles de Franklin si elles n’étaient, en son temps, de-
meurées peu connues.
237. Par les expériences de Franklin et par celles qu’il y joignit, Franz
Ulrich Theodor Æpinus (1724-1802) tenta le premier de résoudre
le problème indiqué par Newton et de justifier, à l’aide des lois
des forces attractives et répulsives, la distribution qu’affecte de
l’électricité ou le du magnétisme sur les corps qu’ils affectent ; ses
recherches ne pouvaient être poussées fort loin, car on ignorait
encore comment ces forces dépendent de la distance à laquelle
elles s’exercent. Æpinus parvint, d’ailleurs, à […] resserrer le lien
déjà si étroit qui unissait la science électrique à la science du ma-
gnétisme en mettant en évidence la polarisation de chacun des élé-
P. DUHEM 387

ments de la lame isolante qui sépare les deux armatures du con-


densateur ; l’expérience qu’il fit à cet égard, en 1759, devait sug-
gérer à Coulomb l’expérience des aimants brisés et la théorie de
la polarisation magnétique, fondement de l’étude des aimants ;
elle devait également servir de point de départ à toute une branche
de la science électrique, à l’étude des corps diélectriques que de-
vaient, au XIXe siècle, développer Michel Faraday et J. Clerk
Maxwell.
238. L’analogie avec la loi si féconde de la gravitation universelle por-
tait sans doute les physiciens à supposer que les actions forces
électriques et magnétiques varient en raison inverse du carré de la
distance qui sépare les éléments agissants ; mais à cette présomp-
tion manquait jusqu’alors le contrôle de l’expérience.
239. Ce contrôle, […] Charles-Augustin Coulomb (1736-1806) le
donna, en 1780, à l’aide de la balance de torsion ; l’emploi de cette
balance et du corps d’épreuve lui permit, en outre, de faire au sujet
de la distribution de l’électricité sur les corps conducteurs des ex-
périences détaillées et quantitatives qui n’avaient point eu, jusque-
là, d’analogues.
240. Les expériences de Coulomb ayant mis hors de doute la forme
des lois élémentaires de l’électricité et du magnétisme, il restait à
établir, par l’analyse mathématique, comment l’électricité se ré-
partit sur des corps conducteurs de figure donnée, comment un
morceau de fer doux s’aimante en des circonstances données. La
solution de tels problèmes fut tentée par Coulomb, et aussi, en
1787, par le créateur législateur de la cristallographie, l’abbé René
Just Haüy (1743-1822) ; ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs ne
poussa bien loin ses essais. Pour fixer les principes qui devaient
permettre d’analyser la distribution de l’électricité sur les corps
388 P. DUHEM

conducteurs, du magnétisme sur le fer doux, il fallut le génie de


Siméon-Denis Poisson (1781-1840).
241. En 1812, Poisson montrait comment la recherche de la distribu-
tion qu’affecte l’électricité en équilibre sur les corps conducteurs
se ramène à un problème d’analyse ; il résolvait complètement ce
problème pour le cas de deux sphères séparées qui s’influencent
l’une l’autre et aussi pour le cas de deux sphères qui se touchent ;
ce dernier cas avait été l’objet, de la part de Pois Coulomb, d’ex-
périences qui fournissaient à la théorie de Poisson un précieux
contrôle. En 1824, Poisson établissait, au sujet de conducteurs
creux limités soit intérieurement, soit extérieurement, par une ca-
vité sphérique, des théorèmes qu’en 1828, Georges Green (1793-
1841) devait étendre à des conducteurs creux quelconques, et que
Faraday devait, plus tard, retrouver par l’expérience.
242. De 1813 à 1824, Poisson abordait l’étude des actions magné-
tiques et de l’aimantation par influence ; en dépit de quelques
inexactitudes que l’avenir devait corriger, les formules établies
par Poisson demeurent à la base de toutes les recherches dont le
magnétisme a fait l’objet depuis ce temps.
243. Grâce aux mémoires de Poisson, la théorie des forces qui s’exer-
cent en raison inverse du carré de la distance, en conquérant le
domaine de l’électricité statique et du magnétisme, avait singuliè-
rement accru le champ que la Mécanique céleste lui avait d’abord
livré. L’étude des actions exercées par le courant électrique allait
livrer ouvrir à cette théorie une nouvelle et féconde opulente con-
trée.
244. Les découvertes d’Aloisio Galvani (1737-1798) et d’Alessandro
Volta (1745-1827) avaient doté la Physique de la pile voltaïque.
Rappeler, même sommairement, les recherches diverses aux-
quelles donna lieu le courant engendré par la pile serait ici chose
P. DUHEM 389

impossible ; en l’histoire si complexe de cette partie de la Phy-


sique, bornons-nous à signaler quelques points.
245. Tous les physiciens assimilaient le conducteur, siège d’un cou-
rant, à un espace où circule un fluide. Or, Euler, en ses travaux sur
l’Hydrodynamique, avait établi des formules générales qui s’ap-
pliquent au mouvement de tout fluide. Imitant la méthode d’Euler,
Jean-Baptiste Joseph Fourier (1768-1830) avait abordé
l’étude de la circulation de la chaleur, alors regardée comme un
fluide et nommé le calorique, au sein des corps conducteurs ; les
lois mathématiques auxquelles il avait été conduit avaient mis une
fois de plus en évidence l’extrême importance de [sic] méthodes
mathématiques que Lagrange et Laplace avaient introdui inau-
gurées en l’étude de l’attraction universelle, qu’au même moment,
Poisson étendait à l’étude de l’électrostatique. Pour traiter ma-
thématiquement de la circulation du fluide électrique à l’intérieur
des corps conducteurs, il suffisait de reprendre à-peu-près textuel-
lement l’analyse de Fourier en substituant le mot électricité au
mot chaleur ; c’est ce qu’en 1827 avait fait George Simon Ohm
(1789-1854).
246. Cependant, le 21 juillet 1820, Hans Christian Oersted (1777-
1851) avait découvert l’action que le courant électrique exerce sur
l’aiguille aimantée. À cette découverte, André Marie Ampère
(1775-1836) joignait bientôt celle des actions qu’exercent l’un sur
l’autre deux conducteurs traversés par des courants électriques ; à
l’étude des forces électrodynamiques et électromagnétiques, il ap-
pliquait une méthode semblable à celle que Newton avait appli-
quée à l’étude de l’attraction universelle ; et en 1826, il donnait la
théorie complète de toutes ces forces en son Mémoire sur la théo-
rie mathématique des phénomènes électrodynamiques unique-
390 P. DUHEM

ment déduite de l’expérience, ouvrage qui peut, sans faiblir, sou-


tenir la comparaison avec les Philosophiæ naturalis principia ma-
thematica.
247. Nous ne voulons pas pousser au-delà de cette date l’histoire de
l’électricité et du magnétisme ; contentons-nous de faire, entre les
deux écrits que nous venons de citer, un nouveau rapprochement ;
de même que le traité de Newton a suscité, de la part des succes-
seurs de ce grand homme, une foule de découvertes, de même le
mémoire d’Ampère a été le point de départ de recherches qui ont
extrêmement étendu le domaine de l’Électrodynamique et de
l’Électromagnétisme.
248. En 1831, Michael Faraday (1791-1867), expérimentateur dont
l’activité, l’habileté et le bonheur n’ont, peut-être, jamais été éga-
lés, établissait en 1831 les lois expérimentales de l’induction élec-
trodynamique et de l’induction électromagnétique ; de 1845 à
1847, Franz Ernst Neuman [sic] (1798-1895) d’une part, Wilhelm
Weber (1804-1891) d’autre part, en suivant pas à pas la méthode
par laquelle Ampère avait étudié les phénom forces électrodyna-
miques, parvinrent à établir la théorie mathématique de ces phé-
nomènes d’induction.
249. Michel Faraday était un adversaire des doctrines newtoniennes ;
il lui déplaisait fort que l’on eût recours à des actions à distance ;
il pensait éliminer l’emploi de telles actions lorsqu’il s’appliquait
à analyser la polarisation des milieux isolants qu’il nommait dié-
lectriques ; cependant, c’est en étendant aux corps diélectriques
les formules que Poisson, Ampère et Franz Neumann avaient
établies pour les aimants et pour les corps conducteurs, que
James Clerk Maxwell (1831-1879) a pu créer une nouvelle
branche de l’Électrodynamique et, par-là, découvrir manifeste
[sic] le lien, cherché depuis si longtemps, entre qui unit la Science
de l’électricité et l’Optique. Cette merveilleuse découverte ne fut
P. DUHEM 391

pas une des moindres conquêtes de la méthode définie et pratiquée


par Newton.

XXVII. L’attraction moléculaire


250. Pendant que l’attraction universelle, proportionnelle au produit
des masses et en raison inverse du carré de la distance, établissait
son domaine en toute l’étendue de la Science des astres ; pendant
que la théorie de l’électricité et du magnétisme s’organisait grâce
à la considération d’autres forces, inverses, elles aussi, au carré de
la distance, d’autres parties de la Physique allaient se trouver non
moins vivement éclairées par une autre hypothèse de Newton ;
nous voulons parler de cette supposition qu’entre deux particules
matérielles s’exerce une attraction, distincte de l’attraction univer-
selle, extrêmement puissante lorsque les deux particules sont ex-
trêmement voisines, mais négligeable aussitôt que les deux
masses qu’elle sollicite se trouvent à une distance sensible l’une
de l’autre.
251. Parmi les phénomènes que de telles attractions devaient expliquer,
Newton avait déjà signalé les effets de capillarité, au sujet des-
quels Francis Hawksbee († 1705) avait fait d’intéressantes expé-
riences. En 1718, James Jurin (1684-1750) avait tenté, mais sans
grand succès, de suivre l’idée de Newton ; c’est Clairaut qui, en
1743, montra comment les méthodes de l’Hydrostatique permet-
taient d’appliquer cette idée à l’explication des phénomènes ca-
pillaires ; malheureusement, ses raisonnements rigoureux ne lui
fournirent aucun résultat important parce qu’il avait attribué au
rayon d’activité moléculaire une valeur beaucoup trop grande.
252. Les actions chimiques étaient également de celles qui, au gré de
Newton, devaient dépendre de l’attraction moléculaire. John Keill
392 P. DUHEM

(1671-1721), John Freind (1675-1728) et Pierre Joseph Macquer


(1718-1784) furent de ceux qui crurent à la fécondité de cette pen-
sée de Newton.
253. L’hypothèse de l’attraction moléculaire eut le don d’irriter un
homme que sa médiocrité scientifique n’avait pas empêché d’ac-
quérir une très haute autorité ; nous avons nommé Georges
Louis Leclerc de Buffon (1707-1788) ; incapable de com-
prendre qu’une attraction pût ne pas être inversement proportion-
nelle au carré de la distance, Buffon surtout entama à ce sujet,
contre Clairaut, une discussion où son ignorance bouffie d’orgueil
put s’imaginer qu’elle avait en raison de la science modeste de son
adversaire.
254. Les idées que Buffon avait attaquées et que Clairaut avait défen-
dues furent […] exposées avec une rare ampleur par le P. Rug-
giero Giuseppe Boscovich (1711-1787). S’inspirant à la fois des
pensées de Newton et de celles de Leibniz, ce savant jésuite con-
çut une Cosmologie en laquelle l’Univers est uniquement com-
posé de points matériels ; deux à deux, ces points matériels s’atti-
rent ; lorsque leur distance est notable, leur attraction se réduit
sensiblement à l’attraction universelle ; à toute petite distance, des
termes qui étaient négligeables au cas précédent, prennent, au con-
traire, une importance dominante.
255. La Cosmologie de Boscovich traçait à la théorie physique un pro-
gramme que les géomètres de la fin du XVIIIe siècle et d’une
grande partie du XIXe siècle allaient s’efforcer de remplir.
256. Les essais de Johann Andreas von Segner (1704-1777), puis de
Thomas Young (1773-1829) avaient de nouveau attiré l’attention
sur les phénomènes capillaires ; à l’aide de l’hypothèse de l’at-
traction moléculaire et de la méthode suivie par Clairaut, La-
place en donna, en 1806 et en 1807, une théorie extrêmement
P. DUHEM 393

belle dont, en 1829, Carl Friedrich Gauss (1777-1855) trouva


moyen d’accroître encore l’élégance.
257. Partisan convaincu de la doctrine cosmologique de Boscovich,
Laplace communiqua sa conviction aux nombreux géomètres
qui subissaient l’ascendant de son génie ; parmi ceux-ci, bornons-
nous à citer Claude Louis Marie Henry Navier (1785-
1836), Poisson, et Augustin Louis Cauchy (1789-1857) ; en déve-
loppant les conséquences de l’hypothèse de l’attraction molécu-
laire, Navier, Poisson et Cauchy parvinrent à construire la théo-
rie de l’équilibre et des petits mouvements des corps élastiques,
l’une des plus belles et des plus fécondes […] de la Physique mo-
derne. La défaveur où les progrès de la Thermodynamique ont, de
nos jours, entraîné la Cosmologie de Boscovich n’a, d’ailleurs,
presque rien ruiné de ce que Laplace, Gauss, Navier, Poisson,
Cauchy et beaucoup d’autres avaient tiré des principes de cette
Cosmologie ; ç’a été presque toujours besogne fort aisée que de
justifier, à l’aide des méthodes nouvelles, les théories qu’ils
avaient établies ; la méthode voie qu’il fallait suivre pour obtenir
cette justification avait été indiquée par Cauchy lui-même et par
George Green.
258. Beaucoup de chimistes tentèrent, après Macquer, de débrouiller,
à l’aide de l’hypothèse de l’attraction moléculaire, les lois des ré-
actions qu’ils étudiaient ; parmi eux, nous pouvons citer Torbern
Bergmann (1735-1784) et, surtout, Claude Louis Berthollet
(1748-1822) ; lorsqu’en 1803, celui-ci donna sa Statique chi-
mique, il put croire que la théorie science des équilibres chi-
miques, soumise enfin à la méthode de Newton, avait enfin trouvé
sa véritable voie ; elle ne devait cependant y entrer que beaucoup
plus tard, guidée par des préceptes tout différents que la Thermo-
dynamique avait aurait alors formulé.
394 P. DUHEM

XXVIII. La renaissance de la théorie ondulatoire de la


lumière
259. La théorie émissioniste de la lumière avait donné à Newton l’oc-
casion de mettre concevoir l’hypothèse de l’attraction molécu-
laire ; au temps de Laplace, elle sembla fournir à cette hypothèse
l’occasion d’un nouveau succès ; elle permit, en effet, au grand
géomètre de retrouver, dans le système de l’émission, les lois de
la double réfraction du spath d’Islande qu’Huygens avait décou-
vertes en usant de la théorie ondulatoire. Par-là, l’Optique de
Newton paraissait enlever à l’Optique d’Huygens le seul avantage
dont celui-ci pût se prévaloir.
260. Mais au moment même où cette découverte de Laplace semblait
assurer le triomphe du système de l’émission, le système des on-
dulations allait remporter de nouvelles et éclatantes victoires ; ces
victoires lui furent assurées surtout par Thomas Young et par le
génial Augustin Jean Fresnel (1788-1827).
261. De 1801 à 1803, Young fit les mémorables découvertes qui pro-
voquèrent la cette renaissance de l’Optique ondulatoire ; l’assimi-
lation de l’éther qui vibre en un rayon de lumière à l’air qui vibre
en un tuyau sonore le conduisit à expliquer les franges alternati-
vement claires et obscures qui se montrent en un lieu éclairé par
deux faisceaux identiques et peu inclinés l’un sur l’autre ; le prin-
cipe des interférences, ainsi justifié, lui permit de rattacher à la
théorie ondulatoire l’explication des couleurs des lames minces,
que Newton avait demandée aux accès de facile réflexion et de
facile transmission des particules de la lumière.
262. Combinant ce principe des interférences avec […] les méthodes
inaugurées par Huygens, Fresnel aborda, en 1815, la théorie des
phénomènes de diffraction par le P. Francesco Maria Grimaldi
(1618-1663) avait découverts et qui, pour tous les opticiens, de-
meuraient un mystère ; les essais de Fresnel touchant l’explication
P. DUHEM 395

de ces phénomènes aboutirent, en 1818, à la rédaction d’un mé-


moire où se marquent au plus haut degré le caractère essentiel du
génie de Fresnel ; Une puissance étrange de divination qui s’af-
franchit de toutes les règles du raisonnement déductif ; cette divi-
nation découvre, […] par ses déconcertantes démarches, des for-
mules fort compliquées que l’expérience vérifie dans leurs moin-
dres détails, en attendant que, longtemps après, les mathémati-
ciens parviennent à les justifier d’une manière logique ; jamais
[…] physicien n’a conquis de vérités plus importantes ni plus im-
prévues, et cependant, jamais physicien n’a suivi une méthode
plus capable de jeter précipiter dans l’erreur une intelligence com-
mune.
263. En un rayon lumineux, la vibration de l’éther avait été, jusque-là,
supposée longitudinale comme elle l’est en l’air d’un tuyau so-
nore. En 1808, Étienne Louis Malus (1775-1812) avait décou-
vert la polarisation que la lumière acquiert en se réfléchissant sur
le verre ; en 1817, Young, méditant sur ce phénomène, avait été
conduit à la supposition que les vibrations lumineuses sont nor-
males au rayon qui les transmet ; Fresnel qui, de son côté, avait
conçu la même pensée, imagina une expérience qu’il réalisa en
1816 avec la collaboration de François Arago (1786-1853) ;
cette expérience mettait hors de doute la transversalité des vibra-
tions lumineuses.
264. L’hypothèse de la transversalité des vibrations fut, pour Fresnel,
comme la clé qui lui allait ouvrir tous les secrets de l’Optique ;
aussi voyons-nous, de sa part, les découvertes se produire avec
une étrange rapidité, du jour où il eut adopté cette hypothèse. Bor-
nons-nous à mentionner, parmi ces découvertes, à en signaler
deux parti qui sont de particulière importance.
396 P. DUHEM

265. Nous mentionnerons, en premier lieu, la théorie complète des phé-


nomènes de polarisation qui accompagnent la réflexion ou la ré-
fraction de la lumière à la surface de contact de deux milieux iso-
tropes ; les particularités qui accompagnent la réflexion totale
fournirent à Fresnel l’occasion de montrer, de la manière la plus
saisissante, son étrange pouvoir de divination, véritable défi jeté à
la Logique.
266. Cette divination, insoucieuse des règles du raisonnement déductif,
ne fut pas moins puissante en la […] découverte dont il nous reste
à parler et qui est, peut-être, la plus admirable de toutes celles que
Fresnel a faites ; tandis que Huygens, en étudiant la double réfrac-
tion, s’était borné à déterminer la direction des rayons lumineux
au sein des cristaux que nous nommons aujourd’hui uniaxes, Fres-
nel sans parvenir réussir à rendre compte de la polarisation de ces
rayons, Fresnel parvenait à donner la forme géométrique la plus
élégante, à l’aide de la surface d’onde, à la loi de la réfraction des
rayons au sein des cristaux biaxes, et à formuler les règles selon
lesquelles les rayons se polarisent au sein de tous les cristaux, tant
uniaxes que biaxes.
267. Toutes ces merveilleuses découvertes ruinaient la théorie de
l’émission ; mais il s’en faut bien que l’hypothèse de l’attraction
moléculaire s’en trouvât diminuée. Fresnel, en effet, voulait trou-
ver en l’élasticité de l’éther qui transmet les vibrations lumineuses
l’explication de toutes les lois d’Optique qu’il avait devinées et
vérifiées par l’expérience, trop peu et cette élasticité de l’éther, il
en demandait l’explication et les lois aux attractions qu’il imagi-
nait entre les particules très voisines de ce fluide. Trop peu ma-
thématicien et trop peu mécanicien pour pousser bien loin l’ana-
lyse d’un tel problème, il le laissa à résoudre à ses successeurs ; à
cette tâche, définie par Fresnel, Cauchy consacra les plus puis-
P. DUHEM 397

sants efforts de son génie d’algébriste ; grâce à cet élève de La-


place, la Physique newtonienne de l’attraction moléculaire devint
l’auxiliaire active et convaincue de l’Optique ondulatoire.
268. Tous les Newtoniens ne furent pas, comme Cauchy, ravis par les
découvertes de Fresnel. Jamais Arago ne put admettre la transver-
salité des vibrations lumineuses, bien qu’il eût été le collaborateur
de Fresnel en l’exécution de l’expérience qui prouvait cette trans-
versalité. Jean Baptiste Biot (1774-1862) dont les recherches ex-
périmentales, nombreuses et habiles, avaient fourni à l’Optique
nouvelle de précieux matériaux, demeura fermement attaché au
système de l’émission, suivant lequel il s’efforçait d’expliquer
tous les phénomènes que Fresnel avait découverts et expliqués à
l’aide du système des ondulations. Pour que Biot consentît enfin
à se tenir pour battu et à regarder le système de l’émission comme
condamné, il fallut qu’en 1850, Léon Foucault (1819-1868) prou-
vât, par une expérience mémorable, cette proposition : la lumière
se propage plus vite dans l’air que dans l’eau.

XXIX. Les théories de la chaleur


269. La notion de quantité de chaleur, l’invention du calorimètre, des-
tiné à mesurer la quantité de chaleur dégagée ou absorbée par un
corps en des circonstances données sont dues à Joseph Black
(1728-1799) et à Adair Crawford (1749-1795) ; en joignant la ca-
lorimétrie à la thermométrie, ces deux physiciens ont véritable-
ment créé la Science de la chaleur ; cette science n’était, pour ainsi
dire, pas née tant que l’on en était réduit à comparer des tempéra-
tures.
270. Pour Newton aussi bien que pour Descartes, la chaleur consistait
en une très vive agitation des plus petites parties des corps ; en
398 P. DUHEM

montrant qu’une certaine quantité de chaleur devient latente est


fournie à la glace qui fond sans en élever la température, que cette
chaleur demeure donc « à l’état latent », en l’eau provenant de la
fusion, qu’elle redevient manifeste lorsque cette eau repasse à
l’état de glace, les expériences de Black et de Crawford condui-
sirent les physiciens à changer d’opinion touchant la nature de la
chaleur ; ils y virent un certain fluide qui se combine aux autres
matières alors que la chaleur devient latente passe à l’état latent,
et qui s’en sépare alors que la chaleur redevient libre ; en la no-
menclature nouvelle qui consacra la révolution chimique accom-
plie par Antoine Laurent Lavoisier (1743-1794), ce fluide impon-
dérable fut mis au nombre des corps simples et nommé calorique.
271. L’air s’échauffe quand on le comprime ; il se refroidit lorsqu’il se
raréfie sous le récipient de la machine pneumatique ; de cette ex-
périence déjà ancienne, Johann Heinrich Lambert (1728-1777),
Horace Benedict de Saussure (1740-1779) et John Dalton (1766-
1844) avaient reconnu l’importance ; mais c’est grâce à Laplace
que cette apparence apparut pleinement.
272. À Laplace, cette expérience prouve que une masse d’air, à une
température donnée, contient une quantité de calorique d’autant
plus grande que son volume est lui-même plus grand ; si l’on ad-
met l’exactitude de la loi de compressibilité énoncée par Boyle et
par Mariotte ; cette quantité de calorique combinée à une masse
donné d’air dont la température est donnée est proportionnelle au
volume que cet air occupe. Dès 1803, Laplace formule ces propo-
sitions en une courte note qu’insère la Statique chimique de Ber-
thollet ; pour vérifier les conséquences que Laplace en déduit
touchant la dilatation des gaz, le préparateur qui, à Arcueil, se-
conde Berthollet, Louis Joseph Gay-Lussac (1778-1850)
entreprend ses recherches sur la dilatation des gaz et, en 1807, sur
les variations de température qui se produisent lorsqu’un gaz, qui
P. DUHEM 399

remplit contenu en un récipient, se répand en un autre récipient


vide au préalable.
273. Les vues de Laplace entraînent un corollaire évident ; pour éle-
ver d’un certain nombre de degrés la température d’un gaz main-
tenu sous un volume invariable, il faut lui communiquer moins de
calorique que si ce gaz se dilatait sous une pression invariable ; un
gaz admet donc deux chaleurs spécifiques distinctes selon qu’on
l’échauffe sous volume constant ou sous pression constante ; en
cette circonstance-ci, la chaleur spécifique est plus grande qu’en
celle-là.
274. Par ces remarques, l’étude des chaleurs spécifiques des gaz était
signalée comme une des plus importantes que les expérimenta-
teurs pussent aborder ; cette étude fut mise au concours par l’Ins-
titut ; ce concours provoqua la composition de deux mémoires im-
portants ; en l’un, dû à Delaroche et Bérard, les chaleurs spé-
cifiques sous pression constante de divers gaz étaient mesurées ;
en l’autre, qui avait pour auteurs Desormes et Clément, et qui
fut publié en 1812, on déterminait l’échauffement qu’une com-
pression donnée détermine en une certaine masse d’air.
275. Des expériences de Desormes et Clément, Laplace put dé-
duire le rapport que la chaleur spécifique sous pression constante
a, en l’air, à la chaleur spécifique sous volume constant ; par-là, il
lui fut possible de soumettre au contrôle de l’expérience les idées
qu’il s’était formées sur la propagation du son.
276. En appliquant à l’air la loi de compressibilité découverte par
Boyle, Newton avait tenté de calculer la vitesse de propagation du
son au sein de ce fluide ; la formule qu’il avait établie fournissait
des valeurs très inférieures à celles que donnait la détermination
expérimentale. Déjà, Lagrange avait montré que l’on pourrait
400 P. DUHEM

faire disparaître ce désaccord en modifiant la loi de compressibi-


lité donnée par Boyle ; mais quelle […] raison justifie cette modi-
fication ? C’est ce que Lagrange n’avait point dit et ce que La-
place découvrit. Lorsque le son se propage dans l’air par une al-
ternance de condensations et de dilatations, la température en
chaque point, au lieu de demeurer invariable comme l’exige la
théorie le suppose la loi de Boyle, s’élève et s’abaisse alternative-
ment autour d’une valeur moyenne ; il en résulte que la vitesse du
son n’est plus exprimée par la formule que Newton avait donnée ;
cette formule doit être multipliée par la racine carrée du rapport
de la chaleur spécifique sous pression constante à la chaleur spé-
cifique sous volume constant.
277. Dès 1803, la note de la Statique chimique en fait foi, Laplace
était en possession de cette pensée ; en 1807, son disciple Pois-
son en développait les conséquences ; en 1816, Laplace publiait
sa nouvelle formule ; de nouvelles expériences de Desormes et
Clément, des expériences analogues de Gay-Lussac et Wel-
ter lui fournissaient des valeurs assez exactes du rapport des cha-
leurs spécifiques des gaz ; le grand géomètre pouvait, dès lors,
comparer le résultat que donnait sa formule à celui que fournissait
la détermination directe de la vitesse du son ; celui-ci était en
mètres par seconde, représenté par le nombre 340,889 ; celui-là
par le nombre 337,715. Un tel accord semblait paraissait être une
bien puissante confirmation de l’hypothèse du calorique et de la
théorie des actions moléculaires, grâce auxquelles il avait été ob-
tenu. Laplace, semble-t-il, était en droit d’écrire :
278. « Les phénomènes de l’expansion de la chaleur et des vibrations
des gaz sont ramenés à des forces attractives et répulsives qui ne
sont sensibles qu’à des distances imperceptibles. Dans ma théorie
de l’action capillaire, j’ai ramené à de semblables forces les effets
de la capillarité. Tous les phénomènes terrestres dépendent de ce
genre de forces, comme les phénomènes célestes dépendent de la
P. DUHEM 401

gravitation universelle. La considération de ces forces me paraît


être maintenant le principal objet de la Philosophie mathéma-
tique ».
279. Ces lignes étaient écrites en 1823.
280. En 1824, une vérité nouvelle était formulée ; de cette vérité pro-
céderait, un jour, une doctrine qui bouleverserait profondément la
Philosophie naturelle conçue par Newton et par Boscovich, déve-
loppée par Laplace et par ses disciples. Cependant, c’est encore
à la théorie du calorique que l’auteur de cette […] vérité, Sadi
Carnot (1796-1832), rattachait ses raisonnements. Il s’était pro-
posé d’étendre aux machines à feu le principe de l’impossibilité
du mouvement perpétuel, admis pour les machines de température
invariable ; il fut conduit à cette proposition : Pour qu’une certaine
quantité de calorique produise du travail dans le sens où l’indus-
trie humaine a besoin qu’il soit produit, il faut que ce calorique
passe d’un corps chaud à un corps froid ; lorsque la quantité de
calorique est donnée, ainsi que les températures auxquelles ces
deux corps sont portés, le travail utile produit admet une limite
supérieure indépendante de la nature des substances qui transpor-
tent le calorique et de l’artifice grâce auquel le transport s’effec-
tuent.
281. Au moment où Sadi Carnot formulait cette féconde vérité, on
sentait déjà branler les fondements de la théorie du calorique.
282. Depuis que des sauvages avaient allumé du feu en frottant deux
morceaux de bois l’un contre l’autre, on connaissait la chaleur en-
gendrée par le frottement. Comment expliquer, dans l’hypothèse
du calorique, cette génération de chaleur ? Le frottement permet
de tirer de deux corps de grandes quantités de calorique et de re-
trouver ces corps, après l’expérience, dans le même état qu’avant,
402 P. DUHEM

partant aussi riches en calorique qu’avant ; d’où provient donc le


calorique dégagé ?
283. Dès 1783, Lavoisier et Laplace, qui allaient devenir, cependant,
les plus fermes champions de la théorie du calorique, se mon-
traient soucieux de cette difficulté ; elle attira davantage encore
l’attention des physiciens lorsqu’en 1798, Benjamin Thomp-
son de Rumford (1753-1814) eut effectué des expériences pré-
cises sur la chaleur que peut dégager le frottement, lorsqu’en
1799, Sir Humphry Davy (1778-1829) eut répété des expériences
analogues ; en 1803, à côté des notes où Laplace annonçait
quelques-unes des plus belles conquêtes de la doctrine du calo-
rique, Berthollet, en sa Statique chimique, rendait compte des
expériences de Rumford, en essayant en vain de les concilier
avec l’opinion régnante.
284. Or, ces expériences, incompatibles avec l’hypothèse qui fait de la
chaleur un fluide contenu, en quantité déterminée, au sein de
chaque corps déterminé de nature et d’état, ramenait les esprits à
la supposition qui avait été celle de Descartes et de Newton, à la
supposition que la chaleur est une agitation très vive des petites
parties des corps. C’est en faveur de cette supposition que Rum-
ford et Davy concluaient, en discutant leurs expériences.
285. Cependant, dans les dernières années de sa courte vie, Sadi Car-
not jette sur le papier quelques notes qui seront publiées seule-
ment en 1878 ; en ces notes, il répudie la théorie du calorique,
incompatible avec les expériences de Rumford. « La chaleur,
ajoute-t-il, est donc le résultat d’un mouvement. Un mouvement
Alors il est tout simple qu’elle puisse se produire par la consom-
mation de puissance motrice et qu’elle puisse produire cette puis-
sance. Partout où il y a destruction de puissance motrice, il y a, en
même temps production de chaleur en quantité précisément pro-
P. DUHEM 403

portionnelle à la quantité de puissance motrice détruite. Récipro-


quement, partout où il y a destruction de chaleur, il y a production
de puissance motrice. »
286. Pour déterminer ce coefficient de proportionnalité entre la puis-
sance motrice détruite et la quantité de chaleur dégagée, cet équi-
valent mécanique de la chaleur, il faut reprendre des expériences,
analogues à celles de Rumford, dont Carnot trace le plan ; puis,
de cette quantité, il donne une valeur assez exacte, sans dire com-
ment il l’a obtenue.
287. Dix ans après la mort de Carnot, en 1842, Robert Mayer (1814-
1878) retrouvait le principe de l’équivalence entre la chaleur et le
travail ; il montrait comment la différence des deux chaleurs spé-
cifiques d’un gaz une fois connue, il était possible de calculer
l’équivalent mécanique de la chaleur ; la valeur qu’il obtenait
ainsi différait fort peu de celle que Sadi Carnot avait trouvée,
sans doute par la même voie.
288. Fort peu lu, le travail génial de Robert Mayer n’exerça guère, sur
les progrès de la théorie de la chaleur, plus d’influence que les
notes inédites de Sadi Carnot. Mais en 1843, James Prescott
Joule (1818-1889) retrouvait, à son tour, le principe de l’équiva-
lence de la chaleur et du travail ; pour déterminer la valeur de
l’équivalent mécanique de la chaleur, il réalisait, avec une préci-
sion admirable, […] plusieurs des expériences que Sadi Carnot
avait, en ses notes, demandé que l’on fît.
289. L’œuvre de Joule donna à la nouvelle théorie de la chaleur une
impulsion dont l’effet ne s’est plus arrêté. En 1849, William
Thomson, le futur lord Kelvin (1824-1907) marque la nécessité
d’accorder le principe de Sadi Carnot, encore lié à l’hypothèse du
calorique, avec le […] principe, désormais incontestable, de
l’équivalence entre la chaleur et le travail ; en 1850, Rudolph
404 P. DUHEM

Clausius (1822-1888) accomplit la besogne que William Thom-


son n’avait osé mener à bien ; la Thermodynamique est fondée.
290. En 1847, Hermann Helmholtz (1821-1897) publiait son opus-
cule : Ueber die Erhaltung der Kraft ; il montrait comment le […]
principe de l’équivalence entre la chaleur et le travail reliait entre
elles non seulement la Mécanique et la théorie de la chaleur, mais
encore l’étude des réactions chimiques, de l’électricité et du ma-
gnétisme ; c’était tout un nouveau programme que la Physique al-
lait s’efforcer de remplir. Des efforts poursuivis vers ce but nous
ne retracerons pas l’histoire ; inachevés encore, ils ne se laissent
pas juger par ceux-là même qui y consacrent leur activité.
Bordeaux, 24 juin 1910
P. Duhem

Sommaire
I. Coup d’œil sur la Physique de l’Antiquité. — II. Les débuts de la
Science chrétienne. — III. Coup d’œil sur la Physique arabe. — IV.
Influence de la tradition arabe sur la Scolastique latine. — V. La
Science d’observation et ses progrès. Les astronomes. La Statique de
Jordanus. Thierry de Fribourg. Pierre de Maricourt. — VI. Les ar-
ticles de Paris (1277). La possibilité du vide. — VII. Le mouvement de
la Terre. Nicole Oresme. — VIII. La pluralité des mondes. — IX. La
Dynamique. La théorie de l’impetus. L’inertie. Identité de la Méca-
nique céleste et de la Mécanique sublunaire. — X. La diffusion des
doctrines de Paris en Allemagne et en Italie. Georges de Peurbach et
Regiomontanus. Nicolas de Cues. Léonard de Vinci. — XI. L’Aver-
roïsme italien ; ses tendances routinières. Essais de restauration de
l’Astronomie des sphères homocentriques. — XII. La révolution co-
pernicaine. — XIII. La fortune du système de Copernic au XVIe
siècle. — XIV. La théorie des marées. — XV. La Statique du XVIe
siècle. Simon Stevin. — XVI. Les progrès de la Dynamique au XVIe
P. DUHEM 405

siècle. — XVII. L’œuvre de Galilée. — XVIII. Les premiers essais de


Mécanique céleste. William Gilbert. Johann Kepler. — XIX. La que-
relle de la Géostatique. — XX. L’œuvre de René Descartes. — XXI.
Les progrès de la Physique expérimentale. — XXII. La théorie ondu-
latoire de la lumière. — XXIII. La constitution de la Dynamique. —
XXIV. L’œuvre de Newton. — XXV. Les progrès de la Mécanique
générale et de la Mécanique céleste au XVIIIe siècle. — XXVI. La
constitution de la théorie de l’électricité et du magnétisme. — XXVII.
L’attraction moléculaire. — XXVIII. La renaissance de la théorie on-
dulatoire de la lumière. — XXIX. Les théories de la chaleur.

Bibliographie
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