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Niakhar: Mémoires Et

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Fondé en 1962 en zone rurale à 150 km de Dakar, en pays

Éditeurs scientifiques
sereer, l’observatoire de Niakhar est le plus ancien observatoire Valérie Delaunay Alice Desclaux Cheikh Sokhna
de population en Afrique encore en activité. Au cœur d’une histoire
scientifique et humaine originale, il a permis d’assurer, depuis sa

Valérie Delaunay
Alice Desclaux
Cheikh Sokhna
création, le suivi sanitaire, démographique, social, économique

Niakhar
et environnemental de plus de deux générations. Les résultats de
recherche de Niakhar, avec des indicateurs suivis dans le temps
long, ont éclairé et accompagné les politiques nationales et
internationales en matière de santé, notamment pour la prévention

Mémoires et
du paludisme.
En revisitant 50 années de recherche sur le site de Niakhar,
cet ouvrage décrit et analyse la construction de cette plate-forme
d’observation prospective pluridisciplinaire. Il illustre l’intérêt
de l’approche sur le long terme dans les différents domaines de
recherche et ouvre une réflexion sur les enjeux éthiques particuliers
à cet instrument de collecte. Enfin, il propose des pistes d’évolution
perspectives
méthodologique et de gouvernance pour la recherche. Recherches pluridisciplinaires
Cette première synthèse sur l’observatoire de Niakhar permettra à
l’État sénégalais et aux décideurs ouest-africains, avec les institutions sur le changement en Afrique
internationales et les scientifiques, de disposer de bases concrètes

Niakhar Mémoires et perspectives


pour optimiser ces plates-formes de recherche et les mobiliser
dans la perspective des Objectifs de développement durable.

Valérie Delaunay est démographe à l’IRD, dans l’unité LPED


(IRD, Aix-Marseille Université), et a été à plusieurs reprises
coresponsable de l’observatoire de Niakhar. Depuis près de
trente ans, elle a conduit des recherches en démographie sur les
questions de famille et d’enfance au Sénégal.

Alice Desclaux est anthropologue à l’IRD, dans l’unité TransVIHMI (IRD, INSERM,
Université de Montpellier) et a été coresponsable avec Mamadou Badji du volet sénégalais
du projet de recherche en histoire et anthropologie MEREAF (Mémoires et Traces de la
Recherche Médicale en Afrique), centré sur le site de Niakhar

Cheikh Sokhna est paludologue à l’IRD, dans l’unité VITROME (IRD, Aix-Marseille
Université, SSA, AP-HM, IHU-Méditerranée Infection) et responsable des observatoires
de l’IRD au Sénégal. Il étudie en particulier l’épidémiologie des agents pathogènes
responsables de maladies fébriles en Afrique de l’Ouest.

ISBN IRD : 978-2-7099-2669-0


ISBN Harmattan : 978-2-343-15671-2
49 €
NIAKHAR, MÉMOIRES
ET PERSPECTIVES
RECHERCHES PLURIDISCIPLINAIRES
SUR LE CHANGEMENT EN AFRIQUE
Pour référencer cet ouvrage :

Delaunay V., Desclaux A., Sokhna C. (éd.), 2018. Niakhar, mémoires et perspectives.
Recherches pluridisciplinaires sur le changement en Afrique. Marseille et Dakar, Éditions
de l’IRD et L’Harmattan Sénégal, 535 p.

Cet ouvrage peut être téléchargé gratuitement sur les sites des Éditions de l’IRD
et de Horizon Pleins Textes, la base de ressources documentaires de l’IRD.
[Link]
[Link]

Il peut être librement imprimé ou photocopié pour des usages non commerciaux.

Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative
Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification
4.0 International.
Valérie DELAUNAY, Alice DESCLAUX
et Cheikh SOKHNA (éd.)

NIAKHAR, MÉMOIRES
ET PERSPECTIVES
RECHERCHES PLURIDISCIPLINAIRES
SUR LE CHANGEMENT EN AFRIQUE
Mise en pages et composition :
Charles BECKER

L égendes et crédits pour les illustrations de couverture

Ligne 1 - © Paul Whitney. Baobab, 2014


- © Stéphane Brabant. Piste Niakhar-Bambey, 2006
- © Stéphane Brabant. Cour, 2006
- © Paul Whitney. Classe, 2014
Ligne 2 - © Élisabeth Ambert. Femmes et enfants dans une concession à
Niakhar lors d’une enquête démographique, 2003
- © Paul Whitney, L’embouche bovine, zébus en stabulation, 2014
- © Valérie Delaunay. Enquête démographique, octobre 2012
- © Stéphane Brabant. Champ de mil, 2006
Ligne 3 - © Paul Whitney. Consultation au dispensaire, 2014
- © Stéphane Brabant. 2006. Chambre d’une jeune maman
- © Jean-Jacques Lemasson. Travaux champêtres dans la région de
Niakhar : récolte et stockage des épis de mil, 2000
- © Stéphane Brabant. Préparation du mil, 2006

© L’Harmattan-Sénégal - 2018 et © IRD - 2018


10 VDN, Sicap Amitié 3, lot. Cité Police 44 Bd de Dunkerque
Dakar, Sénégal 13572 Marseille Cedex 02
[Link] [Link]
senharmattan@[Link] editions@[Link]
ISBN : 978-2-343-15671-2 ISBN : 978-2-7099-2671-3
EAN : 9782343156712 EAN : 9782709926713
REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est l’œuvre d’un large collectif constitué au fil des années
autour de l’observatoire de Niakhar. Certains d’entre nous ont longuement
participé à la mise en valeur de l’histoire des sciences à Niakhar, notamment
au travers de la célébration des 50 années de recherche sur ce terrain
d’étude 1. Il est aussi l’œuvre de nombreuses personnes, qui ont contribué
de près ou de loin à l’élaboration, à la réalisation, à la valorisation ou au
financement des différents programmes et projets de recherche qui se sont
succédé sur ce site. Il est dès lors très difficile de remercier de manière
exhaustive l’ensemble des personnes qui le mériteraient.
Nous tenons cependant ici à exprimer nos vifs remerciements aux deux
représentants successifs de l’IRD sans lesquels la célébration des 50 ans de
Niakhar, et donc cet ouvrage qui en est en grande partie issu, n’auraient pas
vu le jour : Georges de Noni, moteur dans l’élaboration générale des
activités, et Yves Duval, soutien au moment du symposium.
Nous remercions particulièrement tous les agents IRD qui ont pris part
à l’organisation de ce symposium (Véronique Giraudet-Fall, Marie-Christine
Layrolle, Ngoné Niang, Émilie Ndiaye, Prosper Ndiaye, Thiané Sarr,
Toumama Toungamani, Malick Touré…), ainsi que les représentants des
instances de l’IRD impliquées (Luc Cambrézy, Hervé Tissot-Dupont pour
les départements Société et Santé, Hubert Mazureck pour l’UMR LPED,
Philippe Parola pour l’UMR VITROME).
Il nous faut aussi exprimer notre gratitude envers toutes les
personnalités sénégalaises, issues des universités comme des ministères et
des agences de l’État, et tous les représentants d’Organisations non gouver-
nementales et Agences internationales, qui ont participé au symposium et
ont largement contribué à enrichir les débats.
Le projet MEREAF 2, coordonné à Dakar par Alice Desclaux et
Mamadou Badji, avec Noémi Tousignant, a aussi permis de valoriser le
regard porté sur l’histoire de l’observatoire de Niakhar et a révélé l’intérêt

1 Symposium scientifique en février 2014, journées de restitution dans les villages en


février 2015.
2 Mémoires et traces de la recherche médicale en Afrique.
Remerciements

qu’il y avait à célébrer les richesses scientifiques accumulées sur le long


terme.
Laurent Vidal, représentant de l’IRD à Dakar depuis 2015, a quant à lui
fortement soutenu le processus d’édition de cet ouvrage et nous l’en
remercions vivement.
Nos remerciements sincères vont également à Awa Marie Coll Seck,
Ministre d’État, pour avoir accepté de préfacer cet ouvrage, ainsi qu’à Jean-
Paul Moatti, Président-directeur général de l’IRD, pour l’avoir postfacé avec
Laurent Vidal.
Nous remercions grandement les collègues qui ont bien voulu consacrer
un temps précieux à la relecture de ces chapitres : Abdoulaye Ann, Doris
Bonnet, Kirsten Bork, Philippe Brasseur, Helène Broutin, Badara Cissé,
Maria Cosio Zavala, Aldiouma Diallo, Fodé Diop, Catherine Enel, Jean-
François Étard, Laurence Fleury, Richard Marcoux, Jean-Paul Moatti, Gilles
Pison, Christian Prat, Benoît Soyer, Laurent Vidal, Florence Waïtzenegger.
Charles Becker doit ici être particulièrement remercié pour son travail
minutieux de relecture et de préparation de ce livre pour l’impression.
Nous ne pouvons clore cet espace de remerciements sans une pensée
émue pour les collègues qui nous ont quittés prématurément et dont les
travaux ont largement contribué à l’évolution de l’observatoire de Niakhar :
Pascal Arduin, responsable US009 ; Oumy Ba, assistante ; Anouch
Chahnazarian, démographe ; Joseph Diatte, superviseur ; Waly Diaffate,
enquêteur ; Takhy Diop, enquêteur ; Djibril Diouf, enquêteur ; Samba
Diouf, enquêteur ; Tékheye Diouf, informateur ; Guedj Faye, informateur ;
Fatou Faye, enquêtrice, facilitatrice ; Waly Coly Faye, linguiste ; Belco
Kodio, épidémiologiste ; Adama Marra, informaticien ; Antoine Ndour,
agent de codification ; Pierre Tine, gardien. Qu’ils en soient tous
sincèrement remerciés !

8
BRÈVE PRÉSENTATION
DE L’OBSERVATOIRE DE NIAKHAR

L’observation suivie porte sur une population géographiquement circonscrite,


définie selon certaines règles de résidence, pour laquelle on enregistre les
événements vécus par chacun de ses membres, au cours de son/ses séjour/s
dans la zone d’observation et au cours de la période d’observation. Les
événements sont saisis par des enquêtes à passages répétés, dont les intervalles
varient et, pour certains, par des enquêtes complémentaires spécifiques.
Dans les années 1960, les premières observations dans la région du Sine
(Niakhar) et du Saloum (Paos Koto) répondent au besoin de développer des
méthodes de production d’indicateurs fiables sur la population en milieu rural
africain. Les premières expériences montrent une amélioration dans
l’enregistrement des données vitales et de migration, par rapport aux enquêtes
rétrospectives (CANTRELLE 1965) et sont rapidement suivies de projets de
recherche qui ont imposé des modifications dans les limites géographiques, la
périodicité et le contenu des informations collectées. Les méthodes de collecte
et de traitement des données ont évolué au gré des innovations technologiques,
allant des questionnaires papier aux tablettes électroniques et des fiches
perforées aux bases de données relationnelles. Les méthodes d’analyse ont aussi
évolué par l’adoption des méthodes d’analyse biographique.
La zone d’étude actuelle comprend 8 villages de la zone de Ngayokhème
qui ont fait l’objet d’un suivi démographique continu depuis 1963, et 22 autres
villages qui ont été recensés pour la première fois en 1983 et appartiennent aux
arrondissements de Niakhar et de Diarère (Figure 1). Ces 30 villages contigus
rassemblent une population de plus de 47 000 personnes au 1er janvier 2017. La
population de ces villages de l’observatoire a presque doublé en 30 ans.
La terminologie pour désigner ce dispositif d’enquête a varié dans le temps.
Au départ qualifié de « zone d’enquête démographique » (CANTRELLE 1966 :
104), il est ensuite appelé « laboratoire » de population (OUVRIER 2014 : 186),
« site de suivi démographique » (OUVRIER 2014 : 68) ou « étude prospective de
communauté » (GARENNE & CANTRELLE 1991 : 159). Ce n’est que dans les
années 1990 que le terme « observatoire » s’impose (GARENNE 1998). Ressenti
par la suite comme dépréciatif et non pertinent par les chercheurs en santé
(pour qui la notion d’observatoire est associée à une non-intervention, alors que
leurs recherches visent à contribuer à améliorer la santé des populations), cette
terminologie a été un temps abandonnée au profit de « système de suivi
démographique », ou « système de surveillance démographique » (de l’anglais
Demographic Surveillance System). Le terme de « surveillance démographique » a été
critiqué par les démographes, pour sa connotation « policière ». Le terme de
Brève présentation de l’observatoire de Niakhar

Figure 1. Localisation de l’observatoire de Niakhar

« système de suivi démographique » a alors été adopté par l’ensemble des sites
francophones, dont Niakhar. Depuis quelques années on utilise à nouveau le
terme d’« observatoire » qui entre en résonnance avec les différents observatoires
qui se mettent en place dans le domaine de l’environnement notamment, mais
aussi dans de nombreux domaines relatifs aux sociétés. Ainsi, les différents
chapitres utilisent des terminologies différentes selon le positionnement du
chercheur dans le temps et la discipline.

CANTRELLE P., 1965. Étude démographique dans la région du Sine-Saloum (Sénégal).


Déroulement de la campagne 1964-65 (et des observations antérieures), Dakar, Centre
ORSTOM.
–, 1966, Étude démographique de la région du Sine Saloum (Sénégal). État-civil et observation
démographique 1963-65, Dakar, ORSTOM.
GARENNE M., 1998, « Potentiel et limites des observatoires démographiques », in R.
CLIGNET (éd.), Observatoires du développement, observatoires pour le développement, Paris,
ORSTOM, pp. 159-172.
GARENNE M., CANTRELLE P., 1997, “Three Decades of Research on Population and
Health. The ORSTOM Experience in Rural Senegal: 1962-1991,” in M. DAS
GUPTA, P. AABY, M. GARENNE, G. PISON (eds), Prospective Community Studies in
Developing Countries. Oxford, Clarendon Press, pp. 233-252.
OUVRIER A., 2014, Faire de la recherche médicale en Afrique. Ethnographie d’un village-
laboratoire sénégalais, Paris, Karthala.

10
PRÉFACE

Professeur Awa Marie COLL SECK 1

Au lendemain des indépendances, le Sénégal a très tôt porté un


intérêt particulier pour la recherche sur la population, la santé et
l’environnement. Par la volonté politique, la détermination des acteurs et
l’aide des premiers partenaires, le site de Niakhar, un lieu de recherche
actif, a vu le jour.
Ce site de renommée mondiale, par les multiples recherches et
productions scientifiques importantes qui ont servi le continent africain
et au-delà, témoigne de l’histoire sanitaire démographique et humaine de
notre pays dont il a contribué à bâtir les fondements.
À travers une approche pluridisciplinaire regroupant les analyses et
récits d’historiens, de démographes, d’anthropologues, et de médecins,
ce livre retrace les origines de la création d’un dispositif de recherche
construit en ce lieu qui fête ses cinquante ans d’existence ayant inspiré les
politiques dans de multiples domaines tels que la santé, la démographie,
la migration, le climat, etc.
Pour notre pays, le Sénégal, Niakhar a été à la fois un site sentinelle,
un observatoire, un lieu de recherche et un centre de formation de
professionnels et de cadres de la santé, des sciences sociales et de
l’environnement. Tout cela a contribué au développement global de
notre pays, en particulier à travers les connaissances scientifiques sur les
maladies infectieuses comme le paludisme, la méningite et les hépatites.
Les travaux importants qui y ont été effectués ont permis également le
développement de vaccins particulièrement efficaces.
Aujourd’hui, heureux et fiers sont d’autres comme moi, pour les
moments forts vécus en ce lieu durant notre vie de chercheurs,
d’enquêteurs dans des domaines divers et variés, dont les résultats font
encore référence. En plus, le souci de consolider les exigences éthiques
adaptées à notre contexte socioculturel a été constant.

1 Ministre d’État auprès du Président de la République du Sénégal.


PRÉFACE par le Professeur Awa Marie COLL SECK

À l’heure où le Sénégal met en œuvre le Plan Sénégal Émergent,


cadre national de référence pour une politique de développement durable,
en phase avec les ODD, le site de Niakhar est un modèle d’inter-
disciplinarité entre divers champs de connaissances et de compétences. Il
pourrait servir de lieu d’évaluation et d’innovation d’une approche
intégrée entre la santé animale, humaine et les écosystèmes, telle que
promue par l’approche One Health à laquelle notre pays a adhéré, pour le
bien-être de nos populations.
L’intégration de Niakhar à d’autres sites d’observation que sont
Mlomp, Bandafassi, Dielmo, Ndiop dans le projet d’Observatoire
Population, santé, environnement (OPSE) va offrir à de nombreuses
institutions universitaires et de recherche (ANSD, IPD, ISRA, ANACIM,
etc.) la possibilité d’y développer des activités de recherche et de
formation pour les jeunes chercheurs.
Au sein des sous-ensembles régionaux comme la CEDEAO, et à
l’échelle du continent africain, le renforcement de la collaboration inter-
pays des sites d’observation et de recherche devrait favoriser les
échanges d’expertise, l’innovation et l’amélioration des processus
d’harmonisation des politiques pour le développement durable de notre
continent.

12
INTRODUCTION

DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION :
50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR
Alice DESCLAUX 1, Valérie DELAUNAY 2, Cheikh SOKHNA 3

Au cours des cinq dernières décennies, les conditions de la production


scientifique ont profondément changé du fait d’avancées techniques pour le
recueil et le traitement des données, mais aussi de nouvelles formes sociales de
production de la recherche. Au chercheur solitaire du XXe siècle, ont succédé
les partenariats transnationaux d’équipes multilocalisées du XXIe siècle, reliées
par des dispositifs de communication en temps réel. Certes, des aspects
fondamentaux comme le rapport entre recherche et définition des politiques
publiques, ou les enjeux épistémologiques de la collaboration entre disciplines,
se présentent aujourd’hui dans des termes peu différents d’il y a cinquante ans.
Mais globalement, le rythme de la recherche s’est accéléré. La production
scientifique s’inscrit au XXIe siècle dans une temporalité courte : elle est
organisée en projets de quelques années, aux objectifs étroitement définis dès le
début et aux résultats valorisés par des publications internationales rapides et
pointues. Les critiques de la Fast Science dénoncent ce cadre de la production
scientifique en arguant que les grands enjeux de notre époque globalisée, au
Nord comme au Sud, doivent être abordés sur des périodes plus longues et de
manière multidisciplinaire, si l’on veut dépasser la surface des choses et voir
davantage qu’un échantillon de la partie émergée de l’iceberg. La Slow Science
promue par ces chercheurs met en avant la nécessité de disposer du temps
nécessaire non seulement à la production de connaissances rigoureuses et
approfondies, mais aussi à la réflexivité sur les méthodes, sur l’analyse et sur la
portée des résultats en réponse aux questions initiales et au-delà, en tirant tout
le parti possible de leur contextualisation (ADAMS, BURKE, & WHITMARSH
2014 ; GOSSELAIN 2011 ; BENSAUDE-VINCENT 2014). Cette science « modèle »
prend en compte les acquis des travaux antérieurs quelle que soit leur approche,
développe les méta-analyses en mettant à profit des données issues de plusieurs
sources, et s’appuie sur des inspirations et collaborations multi-, inter- et trans-
disciplinaires. C’est aussi une Open Science, ouverte sur la société et restituant aux
divers publics les résultats de projets en partie co-définis et co-produits avec eux.

1 TransVIHMI, IRD, INSERM, Université Montpellier, Montpellier, France.


2 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.
3 VITROME, IRD, Aix-Marseille Université, SSA, AP-HM, IHU-MI, Marseille, France.
Alice DESCLAUX, Valérie DELAUNAY, Cheikh SOKHNA

Il existe peu d’exemples contemporains de cette science « à venir ». Un site


tel que celui de Niakhar offre des éléments d’expérience et un contexte pouvant
servir de base à la réflexion. Des recherches variées y ont été menées pendant
plus de cinquante ans, et tout projet peut y être situé dans une dimension
temporelle et disciplinaire plus vaste. De nombreux thèmes pertinents sur le site
de Niakhar peuvent être examinés en comparant les expériences successives
entre elles, et en les référant à leur contexte. La multiplicité et la durée des
recherches menées ouvrent d’autres thèmes à la réflexion, tels que : l’impact à
court et long terme des recherches passées, l’apport de la profondeur diachro-
nique à la recherche d’aujourd’hui, les potentialités et limites de recherches
longitudinales ou de la pluridisciplinarité, et les opportunités de recherches
futures (en Fast et Slow Science). La science étant produite par des individus et
institutions liés par des rapports sociaux et insérés dans des sociétés et des
cultures, un site de recherche actif pendant plus de cinq décennies porte une
histoire sociale et humaine construite sur plusieurs générations qui apparaît en
toile de fond ou au premier plan, selon la manière dont le regard est porté.
Cette histoire se prolonge lorsque des acteurs imaginent à l’avance de nouveaux
« projets » et saisissent ou produisent les ressources nécessaires à leur réalisa-
tion. Aussi, au-delà d’une réflexion de portée générale, ce retour sur l’expé-
rience du site invite à en discuter les potentialités, dans une démarche de
recherche lente (Slow) au sens de réfléchie, solide et inscrite dans la durée,
permettant d’éclairer les politiques pour le développement.
L’histoire scientifique et humaine du site de Niakhar a donc une portée bien
plus vaste que celle d’une histoire locale. En attestent notamment les nombreu-
ses publications scientifiques ayant une résonance à la fois au niveau national, à
celui de l’Afrique ou des Suds, et au niveau international, comme le montre l’essai
de bibliographie réalisé à l’occasion du Cinquantenaire de Niakhar (BECKER et
al. 2014). De même en témoignent les expériences acquises des acteurs de la
recherche qui, après avoir participé à des projets sur le site, ont développé
d’autres projets à Niakhar ou ailleurs. Pour en appréhender l’ampleur et la
richesse, il était nécessaire de rassembler les résultats scientifiques saillants
générés par ce site et de documenter certains aspects qui n’apparaissent pas
dans les publications produites par les projets.
Ce fut l’objectif d’un symposium, organisé les 25 et 26 février 2014 à
l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui rassemblait sur deux jours, suivis
d’une visite du site, un ensemble de communications scientifiques et de
témoignages par des acteurs anciens et récents qui ont joué un rôle dans la
production scientifique de Niakhar. En considérant les recherches dans leurs
dimensions scientifiques, méthodologiques et éthiques, le symposium a exploré
quatre grands thèmes, considérés comme prioritaires par son comité scientifi-
que international, qui structurent également cet ouvrage : le Niakhar des
origines et la création d’un dispositif ; les acquis scientifiques et méthodologi-
ques dans la durée ; les perspectives du site comme plateforme de recherche ;
les dimensions éthiques et les relations entre acteurs de la recherche et

14
DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION : 50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR

populations. Les propositions de contributions au symposium avaient été


validées par le comité scientifique ; leurs versions écrites proposées pour
l’ouvrage ont dû se conformer à des contraintes de longueur et à une relecture
externe ; elles ont fait l’objet d’échanges entre les auteurs et les directeurs
scientifiques de l’ouvrage et dans certains cas avec le comité de rédaction. Outre
les chapitres, des textes brefs (ou des annexes) apportent des informations sur
le contexte, des illustrations ou des analyses focalisées, qui permettent de mieux
appréhender la recherche menée à Niakhar.
Dans cet ouvrage, les préoccupations principales ont été de : documenter
les résultats scientifiques du site et en présenter les éléments principaux sous
une forme accessible ; restituer le processus de production scientifique à
Niakhar sur des bases documentées et sans idéaliser le passé pour permettre au
lecteur de développer sa propre réflexion critique ; faire entendre les voix des
enquêteurs à l’interface entre équipes de recherche et populations pour que soit
rendue la dimension relationnelle et humaine de l’activité de recherche sur le
site, ainsi que le rôle des populations dans la production scientifique ; transmet-
tre au travers de synthèses ou de présentations diachroniques les observations
et résultats scientifiques qui ont pu être produits grâce à la longue durée du
dispositif de recherche ; faire valoir les potentialités de ce site aujourd’hui, au
temps des nouvelles approches de la recherche fondées sur l’exploitation de
plateformes en réseaux, sans passer sous silence ses fragilités ; expliciter les
défis que représente pour les institutions impliquées – sénégalaises, françaises
ou transnationales – au vu de leurs politiques de recherche propres, un site
construit sur un partenariat Nord-Sud dans un contexte historique et politique
évolutif, depuis l’affirmation de l’indépendance de l’État sénégalais jusqu’à son
inscription dans les communautés inter-États ouest-africaine, africaine et globale.
Pour certains acteurs qui ont participé à la vie du site de Niakhar, le
symposium fut aussi l’occasion de retrouvailles et souvent de l’expression d’une
forme de nostalgie, reflet d’expériences sensibles au sein d’une « communauté
de recherche » qui a beaucoup évolué au cours du temps. Cette dimension
subjective n’a pas été privilégiée dans cet ouvrage, car finalement peu d’auteurs
ont souhaité l’exprimer par écrit, ce qui faisait courir le risque d’une restitution
trop partielle de l’expérience, pouvant être interprétée comme partiale. D’autres
témoignages, résultats scientifiques, et interprétations du passé et du présent du
site de Niakhar restent possibles, cet ouvrage n’ayant pas de prétention à
l’exhaustivité.
L’ouvrage vise à répondre aux questions suivantes :
 Pourquoi et comment le site de recherche de Niakhar a-t-il été créé, avec
quelles options disciplinaires et méthodologiques initiales et consolidées par la
suite, et quelle fut son histoire en termes de production scientifique au cours de
cinq décennies ?

15
Alice DESCLAUX, Valérie DELAUNAY, Cheikh SOKHNA

 Quels ont été les principaux apports scientifiques du site en termes d’études
de la population, de la santé et de l’environnement, et quels furent les avantages
d’une approche prospective et interdisciplinaire ?
 Quelles ont été les capacités, qualités et limites du site de Niakhar pour des
essais cliniques, et les avancées méthodologiques de portée internationale dans
d’autres disciplines ?
 Quelles questions se sont posées en termes d’éthique, sur la base de quelles
relations entre la population, les chercheurs et les enquêteurs ? Quelle expérience
ces derniers ont-ils de leur rôle, au cœur du dispositif ?
Les réponses à ces questions doivent permettre de dessiner les perspectives
pour le site de Niakhar en conclusion de l’ouvrage. Elles sont organisées en
quatre parties.

1. La première partie explore la création d’un « site » à travers la mise en


place de ses éléments de base : investissement des chercheurs, définition de
l’espace, mise en place de projets et de collaborations, délimitation des champs
de recherche. Elle s’ouvre sur le récit de Pierre Cantrelle, que l’on s’accorde à
reconnaître comme le fondateur du site : médecin et nutritionniste, il est le
premier à investiguer de manière rigoureuse les caractéristiques sanitaires et
démographiques de la population de Niakhar et leur évolution, à travers des
enquêtes à passages répétés, dans le cadre du Projet Sine Saloum. Le système de
suivi progressivement mis en place permet d’étudier les dynamiques démogra-
phiques (naissances, décès, migrations, etc.) et d’explorer des facteurs princi-
paux de la mortalité infantile (épidémiologie de la rougeole et vaccination,
allaitement maternel, âge à la puberté). Dès le départ, on note que le projet
répond à une commande du jeune État sénégalais, et que les préoccupations
appliquées sont au premier plan, en particulier à propos de l’amélioration du
système d’état civil. Plus loin dans l’ouvrage, Noémi Tousignant montre
comment l’étude de Cantrelle, qui apporte à Niakhar une méthode, des acteurs
et une ambition, ouvre la possibilité de créer un observatoire qui n’est ni
anticipé par les acteurs politiques, ni soutenu suffisamment pour que l’enregis-
trement des données soit d’emblée assuré de manière continue – ce qui ne sera
établi que deux décennies plus tard. Rapportant les travaux de recherche menés
indépendamment, notamment à Sob où ont travaillé l’ethnologue Marguerite
Dupire et le géographe André Lericollais, son analyse montre que le site de
Niakhar d’aujourd’hui est issu « de fils multiples, tirés du passé et tendus vers
l’avenir, parfois avec une vision à long terme, mais souvent avec des objectifs
de courte durée, par une diversité d’acteurs et d’ambitions ». Michel Garenne
retrace une décennie (1981-1991) qui, sous sa direction, a permis au site de
Niakhar de se consolider, dans une approche résolument conçue comme inter-
disciplinaire, rassemblant les initiatives dans l’Unité de recherche « Population
et Santé » qui regroupe démographes, nutritionnistes, épidémiologistes et
géographes. Grâce à des connexions avec des institutions internationales
comme l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le site s’ouvre alors à des

16
DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION : 50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR

recherches cliniques d’envergure, notamment des essais vaccinaux (évoqués


plus loin). En 1982, une « base » sommaire est installée en périphérie du village
de Niakhar, ce qui facilite la réalisation des enquêtes de terrain pour l’étude
démographique prospective qui sera complétée par des modules d’enquêtes
dans diverses disciplines apportant des connaissances approfondies et portant
sur une longue durée, au-delà des essais cliniques. Dans son chapitre, Charles
Becker, historien et anthropologue, remonte le fil des collaborations construites
en sciences sociales en lien avec Pierre Cantrelle, à partir des premières Journées
Sereer (1969, 1970) qui, outre les chercheurs déjà cités, rassemblent des
agronomes et ethnologues étudiant notamment le changement social sur
l’ensemble du territoire sereer. À travers une série d’enquêtes menées à Niakhar
dans divers domaines (proverbes, généalogies, recueils socio-anthropologiques,
histoire démographique, etc.) est alors constituée une documentation de base
sur la société sereer qui permet la mise en perspective historique des questions
de santé, puis la conduite d’une étude interdisciplinaire sur le risque d’infection
à VIH. Alors que deux enquêtes en santé mentale ont déjà été conduites par
l’OMS à Niakhar dans les années 1970, René Collignon établit le lien avec
l’équipe pluridisciplinaire constituée à la clinique psychiatrique Moussa Diop de
l’hôpital de Fann autour du professeur Henri Collomb. Il conduit alors des
recherches en anthropologie médicale et en psychiatrie comparée, notamment
avec Charles Becker et Guedj Faye sur les représentations sociales de la santé,
qui constitueront la série Documenta Sereer. Ces travaux divers consolident la
production scientifique du site : ainsi, le site de Niakhar a dépassé l’hétérogénéité
et l’incertitude initiales grâce à son programme ouvert à d’autres approches
scientifiques que celles de ses disciplines fondatrices. Le dispositif est alors en
place : il rassemble de nombreux intérêts de recherche autour d’un site auquel
les données de suivi en population et santé fournissent une colonne vertébrale
et les projets mono- ou pluridisciplinaires associés ou simultanés apportent une
Baseline en termes de connaissances. Il dispose aussi de ressources humaines,
d’une base méthodologique et d’une organisation logistique pour de nouvelles
recherches. Les collaborations nationales (Bureau national du recensement,
université Cheikh Anta Diop de Dakar et équipes des hôpitaux nationaux) et
internationales (OMS, universités nord-américaines et françaises) sont établies
sur des bases solides, perdurant au-delà de chaque projet.
Dans cette première partie, l’entreprise de reconstitution et d’analyse des
trente premières années laisse ensuite la place à la présentation du dispositif
d’aujourd’hui. Valérie Delaunay montre qu’au cours des années 1990, un nouvel
intérêt a émergé au niveau international pour les observatoires en population et
santé, désormais réunis dans le Réseau INDEPTH, dont, avec Cheikh Mbacké,
elle décrit l’émergence. Malgré le saut chronologique, ce chapitre est dans la
continuité des précédents en retraçant l’évolution des capacités et limites du site
en termes de production scientifique. Le site de Niakhar, toujours basé sur le
dispositif mis en place par Cantrelle et consolidé par Garenne, est désormais en
relation avec d’autres sites, ce qui permet de faire jouer la complémentarité et la

17
Alice DESCLAUX, Valérie DELAUNAY, Cheikh SOKHNA

comparaison pour des études de plus grande ampleur. Si les ressources pour
soutenir des programmes de recherche englobants sont moins disponibles qu’au
cours des années 1980, les méthodes ont été affinées et l’approche inter-
disciplinaire s’est affirmée au niveau international, de même que l’intérêt pour
des recherches concernant la santé, l’environnement et les dimensions sociales
et démographiques.

2. La deuxième partie retrace les travaux scientifiques menés autour du


suivi en population, santé et science de l’environnement, abordés dans trois
sous-parties, sans prétention à l’exhaustivité.
2 .1. En matière de population, deux chapitres de Michel Garenne et ses colla-
borateurs retracent cinquante ans de transition de la mortalité et d’évolution de
la fécondité à Niakhar. Au cours de cette période, les indicateurs démographi-
ques se sont considérablement améliorés : l’espérance de vie à la naissance est
passée de 27 à 67 ans, et la mortalité infantile de 180 à 27 pour 1000. La
réduction de la mortalité des moins de 5 ans de 479 à 57 pour 1000 a été
exceptionnellement rapide entre 2000 et 2012, en particulier pour les enfants
âgés de 1 à 5 ans. Reflétant la réduction de la mortalité au Sénégal en général,
alors que les revenus par individu et les niveaux d’instruction sont restés faibles,
elle est probablement due à l’effet combiné des thérapeutiques médicales
modernes préventives et curatives, en particulier des vaccinations, des anti-
biotiques, des antipaludéens et des traitements des diarrhées et de la malnutri-
tion. Elle illustre l’efficacité de la biomédecine et de la santé publique,
indépendamment du développement économique et social. Des analyses plus
fines du rôle respectif de chaque intervention – notamment le contrôle du
paludisme – restent à mener. Laetitia Douillot et Valérie Delaunay montrent
qu’entre 1985 et 2009, les décès à l’âge adulte dus à des maladies chroniques ont
pris une part plus importante, reflétant l’engagement du site dans la « transition
sanitaire ». La fécondité a évolué à la hausse (8 enfants par femmes en 1986-
1989) avant de diminuer pour atteindre 6,2 enfants (2008-2012). Cette baisse de
la fécondité au cours des deux dernières décennies est due à un retard de l’âge
au mariage, davantage qu’à une contraception d’espacement ou d’arrêt. Agnès
Adjamagbo et Valérie Delaunay examinent cette évolution en considérant la
nuptialité, dans le contexte plus vaste du changement socio-économique et
culturel provoqué par les mouvements migratoires vers Dakar. Le croisement
d’indicateurs démographiques avec des observations qualitatives issues d’entretiens
approfondis avec la population permet d’expliquer le retard de calendrier du
mariage au cours des cinquante dernières années. Sous l’impact de la scolarisa-
tion, de la migration et de l’affaiblissement du contrôle des aînés, la sexualité
tend de plus en plus à se dissocier du contexte marital, avec pour effet
l’accroissement du nombre des grossesses prémaritales ; mais la maternité hors
union reste socialement stigmatisée, et les risques sociaux pour l’enfant né hors
du cadre légal du mariage subsistent. Les deux chapitres suivants approfondis-
sent les analyses des mouvements migratoires vers Dakar, anciens et durables.

18
DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION : 50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR

Abdou Salam Fall rapporte une étude menée à la fin des années 1980, qui a eu
un écho important du fait de l’innovation méthodologique que représentait
alors l’articulation de biographies qualitatives et d’analyses quantitatives, et de la
richesse de ses résultats. À partir d’une enquête auprès de migrants issus des
villages de Ngayokhem, Niakhar et Sob, l’analyse de leurs relations à distance
avec leur milieu d’origine montre notamment que les réseaux familiaux ou
ruraux constituent des circuits-clés d’accueil et/ou d’insertion socioprofession-
nelle, résidentielle, de solidarité humaine, et de relations privilégiées dans la
capitale. On y mesure également l’apport économique à Niakhar produit par ces
migrants urbains, majoritairement masculins. Aujourd’hui, la mobilité annuelle
analysée par Charlotte Guénard et ses collaborateurs reste importante, essentiel-
lement à destination de Dakar, et due notamment à la vulnérabilité alimentaire
des ménages. La migration de travail saisonnière motivée par la crise agricole
qui touchait surtout les jeunes tend, selon les études réalisées par Valérie
Delaunay et ses collaborateurs, à concerner davantage de tranches d’âge et à se
détacher des questions agricoles pour prendre des visages plus divers, incluant
notamment des femmes et des hommes d’âges variés.
2 .2. En matière de santé, des études concernant des problèmes de santé
publique majeurs au plan national et/ou international ont été menées à
Niakhar. C’est d’abord pour éclairer un débat sur l’allaitement prolongé que
Kirsten Bork et ses collaborateurs ont développé une étude des motivations des
femmes pour sevrer leurs enfants et des choix concernant le moment du
sevrage, alors qu’une polémique avait été ouverte à propos d’éventuels effets
négatifs d’un sevrage tardif. Localement, cette étude a attesté la rationalité des
choix des mères ; elle a surtout contribué à la santé globale en validant les
recommandations de l’OMS sur la durée optimale de l’allaitement. Concernant
les maladies infectieuses qui ont été observées à Niakhar, trois chapitres
décrivent l’épidémiologie et l’évolution en tant que problèmes de santé publique
de trois d’entre elles : le choléra, la méningite et le paludisme. Dominique
Roquet et ses collaborateurs ont étudié les épidémies de choléra, régulières
depuis 1971, qui ont eu une létalité très élevée, supérieure à celle observée au
niveau national. Outre l’analyse des déterminants de cette létalité en diminution
depuis la première épidémie, les auteurs présentent l’intérêt de l’observatoire
démographique de Niakhar qui a permis d’étudier de manière rigoureuse la
morbidité et la létalité de ces flambées, et qui joue un rôle de site sentinelle pour
le suivi des épidémies. C’est aussi le cas pour la méningite, dont trois flambées
(1998, 1999, 2000) ont été analysées sur le plan épidémiologique et microbiolo-
gique : Aldiouma Diallo explique comment ces analyses ont contribué à la
sélection de Niakhar comme site d’exécution d’un essai vaccinal pour un vaccin
conjugué (Men-AfriVac TM) en 2007-2008. Le vaccin a été préqualifié par
l’OMS et il est en cours d’utilisation dans les 25 pays de la ceinture africaine de
la méningite, avec l’objectif de vacciner 300 millions de personnes d’ici 2020.
Enfin, Cheikh Sokhna et Badara Cissé décrivent le fardeau représenté par
l’endémie palustre à Niakhar qui, en 1995, est signalé par un taux d’inoculation

19
Alice DESCLAUX, Valérie DELAUNAY, Cheikh SOKHNA

entomologique moyen de 10 piqûres d’anophèles infectés par personne et par


an, avec une transmission strictement saisonnière (pic en septembre), l’indice
plasmodique moyen atteignant 80 % en novembre. Les plus fortes densités
plasmodiales sont observées presque exclusivement chez les enfants : en
septembre et octobre, plus de 85 % des cas de fièvre chez les enfants consultant
dans les dispensaires sont dus à des accès palustres à P. falciparum. Cette
observation incite les équipes de chercheurs à mener une série d’essais cliniques
de traitements préventifs intermittents chez les enfants de moins de cinq ans.
Entre 2002 et 2004, des essais cliniques comparent diverses combinaisons
thérapeutiques en termes d’efficacité, d’effet rebond à l’arrêt du traitement et de
mutations de résistances induites. Ces études ont établi la « validation de
principe » (proof of concept) de la chimio-prévention du paludisme saisonnier, qui
permet de protéger 35 millions d’enfants dans la zone sahélienne pour un coût
relativement faible ; elles ont aussi contribué à l’adoption de la chimio-prévention
du paludisme saisonnier comme politique nationale au Sénégal.
L’utilisation à large échelle de tests de diagnostic rapide pour le paludisme
au début des années 2000 a révélé qu’une proportion importante des fièvres
étaient abusivement attribuées à cette pathologie : il fallait en préciser
l’étiologie. Hubert Bassène et ses collaborateurs rapportent leur étude visant à
identifier les agents pathogènes responsables des fièvres non palustres, qui a
mis en évidence le rôle important de la rickettsiose à Rickettsia felis, une infection
bactérienne dont le vecteur n’est pas connu, et secondairement de la borréliose
à Borrelia crocidurae, ou fièvre récurrente à tiques, ces deux infections motivant de
nombreuses consultations en dispensaire. Enfin, cette étude a montré pour la
première fois que Tropheryma whipplei, la bactérie émergente responsable de la
maladie de Whipple, pouvait provoquer des toux fébriles susceptibles de poser
un problème de santé publique. L’analyse de la prise en charge des consultants
fébriles au dispensaire de Toucar par Philippe Brasseur et ses collaborateurs
montre que le diagnostic s’est beaucoup amélioré entre 2002 et 2009 du fait de
l’adoption progressive des tests de diagnostic rapide (TDR) qui permettent
désormais de ne plus recourir à un traitement par des antipaludiques « à
l’aveugle ». Dans une toute autre perspective, Sadio Ba Gning et John Sandberg,
décrivant les représentations de la maladie et de la guérison, montrent que les
perceptions ont peu changé, malgré cinq décennies d’accès à la médecine. Les
maladies sont perçues par la population de Niakhar comme relevant soit d’un
traitement médical, soit d’un traitement par des guérisseurs, marabouts ou
tradipraticiens : ce second type de traitement est envisagé si les symptômes ou
le contexte conduisent à considérer les troubles comme appartenant à la
catégorie des « maladies sereer ». Les réseaux sociaux sont mobilisés pour
mettre en œuvre le recours aux soins de manière variable selon le statut familial
et social du malade et son itinéraire, ce qui relativise les observations précédentes
à propos des catégories nosologiques locales. Riche de ces observations
ethnographiques inscrites dans la suite de quatre décennies d’études du système
de sens qui englobe la pensée à propos de la maladie, ces analyses montrent que,

20
DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION : 50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR

si l’on constate par ailleurs que l’intervention des « médecins de l’ORSTOM » a


marqué les mémoires, elle n’a pas laissé de trace significative dans les représen-
tations de la maladie et du traitement.
2 .3. En matière d’environnement, les recherches menées à Niakhar illustrent les
grandes problématiques actuelles que constituent l’adaptation au changement
climatique, les dynamiques agro-socio-écologiques et les approches participatives
dans l’identification de stratégies d’amélioration de la productivité des sols. La
sécurité alimentaire est une préoccupation au Sénégal, qui importe une partie de
ses denrées alimentaires bien que près de 7 actifs sur 10 soient agriculteurs ; en
2005-2007, un cinquième de la population est considérée comme sous-nourrie ;
la croissance de la population a été de 50 % en 20 ans pour un gain de surface
agricole de 15 %, alors que les limites d’extension de la surface agricole utile ont
été atteintes. Enfin, le désengagement national et international de la culture de
rente de l’arachide a provoqué une perte de revenus et les habitants du vieux
bassin arachidier ont dû – et doivent encore – développer de nouvelles
stratégies d’adaptation. Ce tableau impose de produire des connaissances
scientifiques qui permettent d’améliorer l’efficacité et la durabilité des systèmes
agro-sylvo-pastoraux, notamment au profit des populations rurales.
Une analyse des trajectoires agricoles présentée par Dominique Masse et ses
collaborateurs éclaire l’adaptation des sociétés rurales au changement climatique,
environnemental, socio-économique et démographique dans l’observatoire de
Niakhar. Depuis les années 1970, les systèmes naturels se sont dégradés avec
une perte de la diversité végétale, du fait de la diminution de la pluviosité qui a
produit une raréfaction de l’eau souterraine, de plus en plus salée, et une
érosion des sols. Au début du XXIe siècle, la densité de la population semble
dépasser la limite du durable (209 habitants au km²), la ressource en sol
s’appauvrit et se raréfie, le parc arboré régresse et perd de sa diversité. Mais le
regain récent de pluviosité à des niveaux proches d’avant les grandes sécheres-
ses et la croissance des marchés urbains créent de nouvelles opportunités. En
reconstituant les évolutions du système agraire grâce à l’analyse synthétique des
résultats des recherches menées depuis cinquante ans, les auteurs montrent
l’adaptation des agriculteurs et des systèmes agricoles et leurs déterminants
environnementaux et sociaux. Le village de Sob, connu pour ses pratiques
innovantes, illustre ces transformations : il passe au cours du XXe siècle d’un
système agricole sereer centré sur « le mil et le bovin » à la production
d’arachide, pivot du système agricole colonial ; puis, des évolutions institution-
nelles produisent la fin de la gestion collective des sols, la mécanisation des
techniques se développe, la dégradation des sols impose de nouvelles pratiques
alors que l’émigration constitue une « variable d’ajustement ». Plus récemment,
l’intensification des échanges avec les marchés urbains croissants favorise le
développement de l’élevage d’embouche bovine et la culture de la pastèque,
alors que celle du mil sanio a disparu. La relative réussite agricole de Sob, fondée
sur l’innovation et l’intensification de la production, a généré des transforma-

21
Alice DESCLAUX, Valérie DELAUNAY, Cheikh SOKHNA

tions sociales, qui apparaissent exemplaires de la résilience des agro-socio-


écosystèmes du « vieux bassin arachidier » du Sénégal.
Dominique Masse et ses collaborateurs présentent un projet qui a pour
objectif d’éclairer les pratiques culturales à partir d’une analyse de la dynamique
agro-socio-écologique. Le « retour sur des terrains anciens » doit permettre
d’examiner les capacités de production alimentaire dans un contexte de
pression démographique et de changement climatique qui sera de plus en plus
marqué par le risque de sécheresse et d’inondation. L’analyse des méthodes
utilisées par les populations pour faire face aux contraintes couplée à celle de la
résilience écologique, avec l’aide d’innovations méthodologiques et techniques,
devrait permettre d’optimiser l’expérience passée pour mieux faire face aux
risques futurs. Dans une perspective similaire, Élise Audouin et ses collabora-
teurs ont analysé deux terroirs de la zone de Niakhar, Diohine et Barry, aux
paysages et pratiques agricoles différents avec des stratégies d’adaptation
contrastées. Les résultats des études écologiques abordant notamment la
répartition spatiale de la fertilité des sols ont été discutés avec les habitants de
ces villages lors d’ateliers participatifs. La Soft System Methodology, une approche
systémique de la recherche action qui vise à favoriser la cohésion sociale et le
dialogue, a été appliquée aux perceptions et stratégies des agriculteurs concer-
nant la gestion actuelle et future de la fertilité des sols de leur village. Les
agriculteurs ont d’abord choisi d’intensifier des pratiques déjà existantes en
ayant recours notamment à l’élevage, et secondairement à des pratiques inno-
vantes telles que la création de fosses fumières ou le reboisement. On notait
cependant des différences entre les deux villages, dues à leur organisation sociale
autant qu’au contexte environnemental. Au final, les nombreuses stratégies
d’amélioration de la fertilité des sols proposées par les villageois, organisées
autour de deux sites « typiques », ont été renforcées par les connaissances
scientifiques, la dynamique de changement restant portée par les acteurs
locaux : les avancées de ce projet relèvent autant de l’ingénierie sociale que de
l’écologie.

3. La troisième partie de l’ouvrage présente les productions scientifiques en


matière d’essais cliniques et d’études à visée méthodologique, mettant à profit la
dimension de « plateforme » de Niakhar. Les essais cliniques s’appuient sur les
recueils continus de données réalisés par les observatoires de population, dont
ils partagent certaines techniques et procédures, ces deux dispositifs ayant
cependant leurs objectifs et leurs règles propres. Jean-Philippe Chippaux décrit
comment la réalisation d’un essai clinique au sein d’un observatoire a de
multiples avantages du point de vue de l’essai : cela permet de disposer de
données précises sur la population pour définir les effectifs et organiser le
recrutement, et de faciliter la préparation logistique des enquêtes et l’analyse de
leurs résultats ; de plus, le personnel connaît la population, ce qui favorise
l’ajustement et l’acceptation de l’essai ; par ailleurs, les coûts mutualisés entre
essai et suivi sont réduits ; enfin, les résultats peuvent être comparés à ceux

22
DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION : 50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR

d’études antérieures menées auprès de la même population. Une telle organisa-


tion comprend aussi des risques, tels que la sollicitation excessive des popula-
tions, surtout si plusieurs études sont menées simultanément ; la disparité
habituelle des moyens disponibles pour l’essai clinique et pour l’observatoire
peut aussi soulever des questions d’éthique. Ces enjeux conduisent à promou-
voir des outils propres au site (charte, règlement intérieur, sécurisation de la
base de données, etc.) et une gouvernance assurant le respect des priorités de
l’observatoire et de la population du site (choix des pathologies étudiées,
protection de l’anonymat, confidentialité des données, respect de la population
et des groupes vulnérables, etc.). L’inventaire des essais cliniques conduits à
Niakhar, dressé par Aldiouma Diallo et Cheikh Sokhna, illustre l’importance de
ces questions. En matière d’avancée conceptuelle, John Sandberg présente un
projet qui vise à mesurer l’influence du réseau social sur les comportements de
santé. Les données produites par le suivi de population permettent de dépasser
les insuffisances des méthodologies classiques dans l’analyse de réseaux. Cette
méthodologie permet d’écarter les erreurs de mémoire, les problèmes de
méconnaissance de la part de l’ego relativement aux attributs des alters et les
faux consensus.
Le suivi démographique a permis de tester de nouveaux outils et techniques
d’enquêtes concernant la mesure de la mortalité adulte. Stéphane Helleringer
montre ainsi que les innovations proposées apportent une meilleure qualité
dans les déclarations des âges et du nombre des décès déclarés dans la fratrie et
réduisent certains biais des enquêtes ménages actuelles. Le site de Niakhar a
aussi permis de conduire des évaluations externes du recensement national
sénégalais, présentées par Cheikh Tidiane Ndiaye et ses collaborateurs, en
comparant les données censitaires avec les données produites par le suivi
démographique à Niakhar, ainsi qu’à Mlomp et Bandafassi, deux autres
observatoires de population. Les données plus solides recueillies par les
observatoires apportent des informations sur la qualité des données censitaires,
qui varie d’un recensement à l’autre, et permettent de discuter les discordances,
en tenant compte des définitions respectives adoptées pour identifier les
résidents et les migrants, ou caractériser les ménages. Dans un chapitre court,
les techniques de recueil de données utilisées par les enquêteurs démographi-
ques sont présentées par Alice Desclaux et ses collaborateurs à partir des
supports qui permettent de retracer leur évolution sur cinq décennies. Ces
documents, qui font partie du patrimoine scientifique de l’IRD et du Sénégal,
mériteraient d’être conservés pour leur valeur au regard de l’histoire des
sciences et techniques.

4. La dernière partie aborde les aspects éthiques dans le contexte des


relations entre populations et équipes de recherche, médiatisées par les enquê-
teurs. Les observatoires de population posent des questions d’éthique spécifi-
ques qui ont été passées en revue dans le cadre du réseau INDEPTH et discutées
par Valérie Delaunay. Certaines questions concernent les modalités du

23
Alice DESCLAUX, Valérie DELAUNAY, Cheikh SOKHNA

consentement des personnes à participer, dont le contenu et la fréquence


méritent d’être discutés dans le cadre d’études à long terme non expérimentales.
D’autres questions, plus complexes, concernent par exemple l’autonomie
individuelle pour cette décision, qui n’est pas facile à garantir dans une population
qui peut considérer sa participation comme une forme de remerciement envers
l’IRD pour les soins médicaux dont elle a bénéficié pendant plusieurs décen-
nies. L’étude menée par Alice Desclaux et ses collaborateurs à Niakhar en 2012,
peu de temps avant le symposium, pour préciser les attentes des populations
vis-à-vis de l’IRD, montre que ces attentes sont vastes et dépassent le cadre de
la recherche, témoignant de la perception de l’IRD comme un organisme d’aide
au développement. Simultanément, cette étude révèle les perceptions de la
population au sujet de la réduction de la fréquence des épidémies au cours des
dernières décennies, ce qu’elle attribue en partie aux médecins et chercheurs.
Ces deux chapitres se concluent, de manières différentes, sur la nécessité de
développer l’information destinée à la population à propos de l’activité
scientifique du site de Niakhar et des résultats des recherches qui y ont été
menées. Le programme développé par Nathalie Mondain visait justement à
restituer les résultats aux populations tout en précisant les conditions de cette
diffusion les plus pertinentes en termes d’efficacité et d’éthique. Les journées
d’échange qu’elle a organisées en 2014 à Niakhar ont mis en évidence l’intérêt
de la population pour ces résultats d’études la concernant, dès lors qu’ils sont
présentés dans un format adapté. Au cours de ces journées comme dans tous
les débats concernant l’éthique des recherches, l’importance des enquêteurs
démographiques est soulignée, car ils jouent un rôle d’intermédiaire entre la
population et les chercheurs, superposé à leur rôle de collecteur de données.
Ernest Faye et ses collaborateurs, qui ont fait partie des premiers enquêteurs
engagés à Niakhar, représentant leurs collègues, ont bien voulu narrer les
débuts du suivi démographique et l’évolution de leur travail au fur et à mesure
des changements de supports et de méthodes. Leur témoignage est complété
par une étude de leurs conditions de travail au plan juridique depuis cinquante
ans, menée par Amadou Badji et collaborateurs. Ces conditions reflètent
l’évolution des législations et les possibilités d’intégration à l’IRD, contraintes
par les ressources disponibles à différentes périodes. Relevant initialement du
droit du travail hérité de la législation française de l’époque coloniale, ces
conditions sont ensuite définies par les lois sénégalaises qui permettent de
nouvelles formes de contrats avec des droits et statuts qui ont évolué. Seuls les
enquêteurs les plus anciens ont pu être recrutés de manière durable, ce qui
reflète la difficulté à assurer le dispositif de recherche du site de manière
pérenne. Cette partie se termine par un chapitre d’Anne Marie Moulin et ses
collaboratrices qui reviennent sur ce qui a longtemps été considéré comme un
scandale éthique, à savoir le long délai entre l’expérimentation du vaccin contre
l’hépatite B dans la région de Fatick et sa mise à disposition auprès des
populations qui avaient participé à cette étude. Une enquête rigoureuse et une
analyse historique du contexte des années 1980 permettent d’appréhender les
responsabilités de manière plus juste que ne le faisait l’opinion publique et

24
DE LA MÉMOIRE À L’ANTICIPATION : 50 ANS D’ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE À NIAKHAR

rappellent que ce projet, s’il se trouvait à proximité des villages observés,


n’entrait pas dans le cadre des activités de l’observatoire de Niakhar.
Enfin, la conclusion dresse les perspectives ouvertes pour le site de
Niakhar, appuyées sur cinquante années de recherche, faisant valoir les
capacités du site pour diverses formes de production scientifique en Fast et Slow
Research.

Références

ADAMS V., BURKE N.J., WHITMARSH I., 2014, “Slow Research: Thoughts for a
Movement in Global Health,” Medical Anthropology, 33, 3, 179-197.
[Link]
BECKER C., NDIAYE É., DELAUNAY V., 2014, Bibliographie des travaux réalisés en lien
avec l’observatoire de Niakhar 1962-2014, Dakar, IRD, 42 p. [Version revue en 2018].
[Link]
BENSAUDE-VINCENT B., 2014, « Slow versus Fast: un faux débat », Natures Sciences
Sociétés, 22, 3, 254261. [Link]


GOSSELAIN O.P., 2011, “Slow Science – La désexcellence,” Uzance, 1, 128-140.

25
PARTIE 1

DU NIAKHAR DES ORIGINES


À LA CRÉATION D’UN
DISPOSITIF DE RECHERCHE
CHAPITRE 1

LE PROJET NIAKHAR (1960-1980) :

LA MISE EN PLACE D’UNE RECHERCHE


INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

Pierre CANTRELLE 1

En 1962, à Dakar, dans le petit bureau gris en sous-sol du building


administratif où était le service de la statistique, j’avais le sentiment profond que
nous allions apporter des connaissances nouvelles dans le domaine de la
population. Mais je n’imaginais pas une telle profusion de réalisations pendant
un demi-siècle sur le champ ainsi ouvert.
Le projet s’est développé à partir d’une demande du premier Plan d’action
pour la population du Sénégal indépendant, mis en œuvre par le directeur du
service de la statistique du Sénégal, Louis Verrière, auquel a succédé Serigne
Lamine Diop. Deux ans plus tard, à partir de 1964, en relation étroite avec les
institutions sénégalaises, c’est l’ORSTOM 2, devenu IRD 3 en 1998, qui prend
en charge le fonctionnement du projet Niakhar, ainsi que les orientations de
recherche, et ce jusqu’à maintenant, soit depuis plus de 50 ans.

Des progrès méthodologiques empiriques


Au cours des premières années du projet, les principales innovations ont
porté d’une part sur la méthode d’observation et d’autre part sur certains
aspects de la bio-démographie. Les nouveaux procédés d’observation ont
concerné aussi bien l’enregistrement continu par le système d’état civil que le
recueil de données lors d’enquêtes périodiques. Dans le domaine de la bio-
démographie, de nouvelles connaissances ont été produites dans trois champs :
la structure et les facteurs de la mortalité de l’enfance, la fécondité naturelle et
l’épidémiologie de la rougeole.
Les premières études du projet, simultanément avec l’observation démo-
graphique, ont eu pour objectif d’améliorer le système d’état civil. Le Sénégal
avait des atouts dans ce domaine avec une longue tradition depuis le XVIIIe

1 Directeur de Recherche IRD.


2 Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer.
3 Institut de Recherche pour le Développement.
Pierre CANTRELLE

siècle à Gorée et à Saint-Louis 4 ; puis, en septembre 1916, le député Blaise


Diagne a fait adopter une loi qui décrète que les citoyens des quatre communes
– Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis – doivent déclarer dans les centres
d’état civil les naissances et les décès. Après l’indépendance, la nouvelle loi du
23 juin 1961 a étendu cette prescription à tous les citoyens du Sénégal.
Toutefois, cette obligation pourrait-elle se faire respecter sur l’ensemble du
territoire ? C’est ainsi que les obstacles au bon fonctionnement du système ont
été relevés de façon pragmatique (CANTRELLE 1966). Toutes les étapes du
système, depuis la déclaration de l’événement et son enregistrement jusqu’aux
statistiques d’état civil, ont été mises à plat.
Des améliorations pratiques ont été réalisées, comme par exemple
l’adaptation du volume des registres des centres d’état civil aux nombres d’actes
maximum attendus 5. La facilitation du système en milieu rural, notamment
avec les déclarations sur un « cahier de village », a été mise en place dans le
cadre du projet par Alpha Mamadou Diagne, enquêteur du service de la
statistique. Après avoir sensibilisé les représentants communautaires, chaque
chef de village était chargé de noter, ou de faire noter, sur un cahier les
naissances et décès survenus dans son village, et d’aller en faire la déclaration au
bureau d’état civil au moins une fois par mois. Cela a permis au passage de 1966
de pratiquer la méthode de la double collecte et d’évaluer ainsi chacune des
sources. Le taux d’enregistrement des naissances sur le cahier de village a été
calculé : 57,7 % à Niakhar et 28,1 % à Paos-Koto. L’enregistrement par
l’enquêteur était plus performant : 91,8 % à Niakhar et 86,7 % à Paos-Koto.
Enfin au niveau national, un livret de vulgarisation sur l’intérêt et les procédures
d’enregistrement de l’état civil a été diffusé.
Certaines enquêtes ont également permis l’évaluation de l’enregistrement
des naissances. Dans l’enquête EDS Sénégal 2010-2011, il a été demandé à la
famille si l’enfant de moins de 5 ans avait un acte de naissance (République du
Sénégal 2011). Sur l’ensemble national, 60 % détiennent un acte de naissance,
50 % rural et 78 % urbain. Dans la région de Fatick, la proportion atteint 68 %.
Il serait intéressant de savoir quels sont les taux d’enregistrement des naissances
et des décès dans les centres d’état civil de la zone de Niakhar.

4 Cette source a fait l’objet en 1990 d’une thèse de démographie d’Ibrahima Lamine
Diop, directeur du Bureau national du recensement, intitulée Étude de la mortalité à
Saint-Louis du Sénégal à partir des données d’état civil (Paris 1).
5 Le volume des registres d’état civil prévu initialement étant de 200 feuillets
permettant l’enregistrement de 800 actes (naissances et/ou décès), volume qui
convenait aux grandes communes (Dakar, Rufisque), mais qui s’avérait irréaliste
pour les villages. Sur base de la connaissances des indicateurs démographiques,
nous avons donc proposé la confection de registres de 64 feuillets pour les nais-
sances (correspondant à 256 actes) et 32 feuillets pour les décès (128 actes) pour
l’ensemble du Sénégal, ce qui a évité une perte de papier et un encombrement
inutile (CANTRELLE 1966 : 72).

30
LE PROJET NIAKHAR : UNE RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

L’approche longitudinale
En ce qui concerne la méthode d’observation, une nouvelle approche a été
mise au point : le suivi des personnes. Elle a remplacé des enquêtes à passage
unique, utilisant une technique d’observation rétrospective, qui prévalait alors
depuis l’enquête démographique de Guinée de 1955 et avait été utilisée au
Sénégal dans l’enquête MISOES sur la Vallée du fleuve Sénégal de 1957
(BOUTILLIER et al. 1962) et l’enquête nationale de 1961 (VERRIÈRE 1965). Des
questions comme celles posées aux femmes (sur le nombre d’enfants nés
vivants et survivants au cours des 12 derniers mois) ou aux chefs de famille (sur
les décès dans les 12 derniers mois), plus ou moins bien acceptées par les
familles, étaient génératrices de biais. C’est pour traiter ces questions qu’avait
été développée l’analyse indirecte des « données imparfaites ». Dans une étude à
passages répétés, le recours à la mémoire est radicalement différent de ce qu’il
est dans une étude rétrospective à passage unique. Par exemple, on ne demande
pas s’il y a eu un décès dans la famille au cours des douze derniers mois, mais ce
qu’est devenue une personne qui était là lors du passage précédent. Dans cette
approche, une attention particulière est portée à la résidence, car elle condition-
ne la possibilité de suivre les personnes.
Lorsque la méthode de collecte permet de suivre les grossesses, le risque
d’omission de naissances et décès survenus entre deux recensements successifs
est réduit. En effet, ce risque, notable dans le cadre de l’approche rétrospective,
a été estimé grâce à des enquêtes sur le devenir des grossesses (CANTRELLE
1966 : 40-42). Ainsi, en 1965, à partir des grossesses enregistrées dans la zone
de Niakhar, 287 naissances vivantes ont été relevées, aboutissant à une
mortalité infantile de 238 pour mille. Lors d’une enquête rétrospective dans la
même zone la même année, la mortalité infantile avait été évaluée à 165 pour
mille sur un total de 1 797 naissances. Cette différence de 37 % m’avait alerté. La
mortalité des nouveaux-nés étant d’autant plus importante qu’elle est temporel-
lement proche de la naissance, ces omissions concernent surtout les premiers
jours de la vie. Cette observation est à mettre en rapport avec l’usage local de ne
nommer l’enfant qu’à huit jours ; les familles avaient ainsi tendance à omettre
les enfants qu’elles considéraient n’ayant pas eu d’existence, dans le contexte
des années soixante où près d’un enfant sur deux disparaissait avant cinq ans.
Ces premières constatations ont donc conduit à encadrer davantage les
questions posées par les enquêteurs, à leur porter plus d’attention, notamment
au regard de la notion de mort-né. Cette amélioration de la qualité de
l’observation a été maintenue dans la suite du projet.
Le système de fichier a été adapté au suivi des personnes. Un support plus
solide que le simple papier a été choisi afin de résister aux passages successifs.
Le format aussi a évolué : au début, une fiche collective familiale a été adoptée.
Elle était à peu près identique à celle des enquêtes rétrospectives, utilisée dans
les enquêtes démographiques de différents pays, notamment au Sénégal. Au

31
Pierre CANTRELLE

début, des couleurs correspondant à chaque année permettaient de repérer d’un


coup d’œil les apports successifs de données. Puis quelques colonnes ont été
ajoutées pour permettre d’enregistrer les changements relevés aux différents
passages. Puis une fiche individuelle a été expérimentée, d’abord pour les
enfants. Elle a été ensuite utilisée pour tous les âges.
L’ensemble de la méthode a fait l’objet d’une publication en 1974, dans la
série sur les « Laboratoires de Population », publiée par l’Université de Caroline
du Nord (CANTRELLE 1974). L’observation suivie par enquête à passages
périodiques a pris, par la suite, le nom de « système de surveillance démogra-
phique » (Demographic Surveillance System). C’est un peu plus tard, à Princeton, que
la méthode de l’ « histoire des maternités » a été mise au point pour les enquêtes
à un passage et généralisée dans les Enquêtes démographiques et de santé
(EDS).

Un nouveau regard sur la mortalité


La mesure directe de la mortalité à Niakhar a projeté un éclairage nouveau
sur sa structure dans l’enfance. Une augmentation de la mortalité se précisait
entre 6 et 36 mois, mettant en cause les tables classiques de mortalité, qui était
occultée par les précédentes observations (CANTRELLE & LERIDON 1971)
(Figure 1).
À cette époque, ce profil qui paraissait normal aux pédiatres du Sénégal
était contesté par les statisticiens et démographes dans leur ensemble, car ils ne
disposaient que des données de pays européens. Il a aussi été contesté par
William Brass (communication personnelle), qui considérait que Niakhar était
un cas tout à fait particulier. J’ai pourtant par la suite retrouvé ce profil dans
d’autres pays tropicaux, lorsqu’il existait des données contemporaines précises,
notamment en Inde et au Guatemala (EARLEY 1970 ; GORDON, SINGH &
WYON 1965 ; WYON & GORDON 1962).
Une autre méthode pour mettre en évidence cette surmortalité était
d’utiliser l’échelle de Bourgeois-Pichat. À l’origine, celui-ci l’avait proposée pour
calculer pendant la première année une mortalité endogène : en ordonnée, le
nombre de décès est cumulé par mois et, en abscisse, l’âge est porté sur échelle
log3. J’ai prolongé l’échelle jusqu’à 5 ans. Le graphique avec les données de
Niakhar 1963-65 a fait apparaître une cassure au 5ème mois et la courbe ne
changeait pas de direction jusqu’à l’âge de 36 mois (CANTRELLE & LERIDON
1971). Ce constat était cohérent avec la courbe de la mortalité. La période
critique de l’enfance, bien connue en pédiatrie sociale, était ainsi objectivée
(Figure 1).
La tendance de la mortalité infanto-juvénile dans la zone de Niakhar a été
publiée par la suite (CHIPPAUX & ARDUIN 2005 ; DELAUNAY et al. 2001) ; elle

32
LE PROJET NIAKHAR : UNE RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

montre une baisse régulière depuis 1965. Cette baisse est-elle comparable à
l’évolution de la mortalité en milieu rural sur l’ensemble du Sénégal ?
L’évolution de 1950 à 1998 au Sénégal a été reconstruite par Michel Garenne à
partir des données EDS (GARENNE & GAKUSI 2005). À Niakhar, en 1965, la
mortalité était beaucoup plus élevée que celle mesurée par l’EDS pour
l’ensemble du Sénégal ; elle a diminué plus rapidement à Niakhar pour atteindre
le même niveau que celui mesuré par l’EDS vers 1995, traduisant ainsi une
amélioration sensible de l’état de santé dans la zone.
Pour faire face à cette mortalité infantile élevée prévalant dans de nom-
breux pays, des interventions ont été mises en place dans le cadre de la stratégie
des soins de santé primaires faisant suite à la déclaration d’Alma Ata sur « la
santé pour tous en l’an 2000 » en 1978. Puis en 1982 au Sénégal, le PEV
(Programme élargi de vaccination) et « l’initiative de Bamako » organisant la
participation de la population se sont mis en place, dans le cadre du programme
plus opérationnel GOBI (Growth Monitoring, Oral Rehydration Therapy,
Breastfeeding, Immunization).
La mortalité est le principal indicateur pour traduire les niveaux et
l’évolution de la santé d’une population et pour guider l’allocation des
ressources dans une politique de santé, en particulier dans les pays en dévelop-
pement. À cette époque, l’indicateur était seulement la mortalité de la première
année d’âge. Prenant appui sur le constat fait à Niakhar, nous avons insisté, à
maintes reprises, sur la nécessité de considérer l’ensemble des moins de cinq
ans, 5q0 pour les démographes. C’est seulement en 1987 que l’indicateur
« mortalité infantile » a été remplacé par la mortalité infanto-juvénile qui
concerne l’ensemble des cinq premières années.
La comparaison de la mortalité des enfants du Sénégal avec celle du XVIIIe
siècle en Europe avait été possible grâce aux données précises issues de la
démographie historique, initiée par Louis Henry. Qu’il s’agisse de la mortalité
juvénile, quotient de mortalité de 1-4 ans, 4q1, ou de la probabilité de survie à 5
ans, 5q0, la comparaison avait montré qu’elle était plus élevée au Sénégal, à deux
siècles d’intervalle. Toutefois, une exception était observée dans les Dombes,
région marécageuse au nord de Lyon, où la mortalité était supérieure à celle du
Sénégal ; la population locale avait alors conscience de cette situation calamiteuse
(CANTRELLE 1979 ; SATGÉ & CANTRELLE 1968). Au Sénégal, la mortalité n’était
perçue avec une telle acuité ni par la population, ni par l’institution médicale.
Cependant, les paysans du Sine étaient conscients que leurs cousins émigrés
dans les « terres neuves » du Saloum se portaient mieux. Pour autant – en citant
l’un d’entre eux – sans se penser trop nombreux, il estimait « qu’ils n’ont pas assez
de terres ». La production de mil et d’arachide était plus élevée dans le Saloum
que dans le Sine (pour diverses raisons, telles que l’étendue des terres disponi-
bles et la richesse du sol). L’impact de ces facteurs sur la mortalité, significati-
vement plus élevée dans le Sine, a été mis en évidence.

33
Pierre CANTRELLE

Une nouvelle approche de la fécondité


Au cours des années 1960, l’attention de démographes s’est aussi portée sur
la fécondité naturelle, notamment à la suite de travaux en démographie
historique.
Louis Henry m’avait incité à explorer une des variables : l’âge au sevrage.
Dans une consultation de pédiatrie à Dakar, j’avais tenté la question auprès des
femmes, mais je faisais fausse route, n’obtenant que des réponses stéréotypées.
Dans la Vallée du Sénégal, en 1958, en demandant simplement si l’enfant d’un
âge donné était allaité ou non, j’avais obtenu pour l’ensemble de l’échantillon un
âge médian de la durée d’allaitement. L’observation a été renouvelée dans
l’enquête du Sine-Saloum. La mesure objective de la durée moyenne de
l’allaitement s’est traduite par un pic autour de 24 mois, correspondant
étroitement avec la coutume. En croisant l’âge au sevrage avec l’intervalle de
naissance, je cherchais à analyser la relation avec la mortalité de l’enfant. En fait,
ce qui est apparu, c’est que l’intervalle entre les naissances augmentait de 9 mois
en moyenne quand le sevrage passait de 12 à 30 mois.
Par la suite, les variables « aménorrhée liée à l’allaitement » et « abstinence
post-partum » ont été ajoutées. Cela a conduit à la création, pour l’Enquête
mondiale sur la fécondité, d’un module sur les « Facteurs autres que la contra-
ception conditionnant la fécondité » (WORLD FERTILITY SURVEY 1977), et qui
a continué ensuite dans la série des Enquêtes démographiques et de santé (EDS).
Les EDS ont produit un corpus imposant de données objectives sur la
durée de l’allaitement dans un ensemble de pays. Pourtant, pendant longtemps,
elles ont été ignorées par des nutritionnistes qui ont continué à affirmer la
baisse dramatique de la durée d’allaitement, alors que celle-ci se maintenait à des
niveaux élevés. Dans la zone de Niakhar, d’après les données mentionnées par
J.-P. Chippaux et P. Arduin, elle est restée stable depuis 1963, autour de 23
mois (CHIPPAUX & ARDUIN 2005).
Un autre aspect biométrique de la fécondité est la durée de vie fertile, en
commençant par le premier terme, la puberté, traduite par le ménarche. Nous
avions recueilli des dates de naissance précises à un mois près à partir de la
génération 1963. En janvier 1977, les adolescentes nées en janvier 1963 avaient
14 ans, âge maximal atteint par les cohortes. À partir de ce moment, les
enquêteurs ont posé la question, la plupart du temps aux mères, concernant la
date de la puberté des jeunes filles. Disposer de ce genre de données était alors
exceptionnel dans les études démographiques. J’avais eu l’occasion de recueillir
l’âge du ménarche en 1956 dans des écoles de Dakar. L’âge moyen, autour de
15 ans, s’est révélé moins élevé chez les jeunes filles urbaines que chez les
jeunes filles rurales. La génération 1963 a maintenant 50 ans. Un autre sujet
intéressant serait de s’intéresser au deuxième terme de la vie fertile, c’est-à-dire
l’âge moyen de la ménopause.

34
LE PROJET NIAKHAR : UNE RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

Les études sur la rougeole


Un autre champ d’innovation a concerné la rougeole. L’ampleur de la
mortalité en avait été mesurée en 1958 dans la Vallée du Sénégal, puis en 1960
au Burkina Faso, grâce à des enquêtes démographiques par sondage. Un vaccin
avait été mis au point quelques années auparavant aux USA, le vaccin Edmons-
ton B, et utilisé au Burkina dès 1961. Lors de la campagne de masse qui a suivi
en novembre 1962, quelques décès ont été liés au vaccin ; il n’y a pas eu de
contrôle, mais un déni de la part des organisateurs. En décembre 1963, avec le
même vaccin, une campagne de vaccination au Sénégal a porté sur l’arrondis-
sement de Tattaguine, voisin de Niakhar. Un suivi démographique a été réalisé
auprès des enfants vaccinés pendant 2 ans. La situation de l’enfant était notée
(résident, émigré ou décédé), ainsi que la date en cas d’émigration ou de décès.
Ce fut le seul suivi réalisé dans le monde avec le vaccin Edmonston B. L’analyse
en a été différée sine die suite à l’arrivée d’un nouveau vaccin (Schwartz)
disponible dès 1965 qui a concentré tout l’intérêt des scientifiques. Néanmoins,
le fichier a été conservé et reste disponible. L’intérêt demeure d’en faire
l’analyse.
Au Sénégal, l’estimation de la prévalence de la rougeole a été précédée par
une exploration des antécédents au travers de la question posée aux mères :
« Votre enfant a-t-il déjà eu la rougeole ? », suivie de la recherche des anticorps
de la rougeole dans le sang de l’enfant. C’était une chance de pouvoir apprécier
la qualité de la réponse des mères par un marqueur biologique. Cette étude a
validé également les enquêtes sur l’incidence et la létalité.
Simultanément à l’opération de Tattaguine, un test du vaccin Edmonston B
a été réalisé à Niakhar, en décembre 1963, sous la conduite du Professeur
Michel Rey, chef du service des maladies infectieuses de Dakar. Un fichier
nominatif d’enfants du village de Niakhar a servi de base au choix des enfants.
Devant l’importance des réactions cliniques, un autre vaccin – le vaccin atténué
Schwarz – a été testé par la même équipe au début de 1965, dans la zone
voisine de Khombole.
Puis, en 1966, les enfants des deux zones de Niakhar et Paos-Koto ont
bénéficié de cette vaccination. L’extinction d’une épidémie a été spectaculaire,
en même temps que l’adhésion des mères. Nous étions soulagés de pouvoir
enfin passer de l’observation à l’action.
Quel a été l’impact de la suppression du facteur rougeole sur la mortalité ?
L’étude comparative entre un échantillon d’enfants vaccinés et un échantillon
d’enfants témoins vivant dans les mêmes circonstances, entre 1965 et 1968, a
montré que la vaccination épargnait plus de vies que le nombre de décès qui
était attribué à la rougeole (GARENNE & CANTRELLE 1986).

35
Pierre CANTRELLE

Conclusion : les débuts de la pérennisation


Cette description rapide des principales innovations au cours des années
1960 à 1980 montre qu’elles ont parfois été constituées d’améliorations
méthodologiques empiriques répondant à des préoccupations de terrain, et
qu’elles ont parfois fait l’objet de stratégies répondant à des préoccupations
scientifiques. Chaque innovation apportait de nouvelles connaissances qui ont
eu assez rapidement des traductions en termes de politiques de santé publique.
Quant à la longévité de l’observation, par une sorte d’énergie cinétique, la
durée acquise pendant les premières années est devenue un argument pour le
maintien du dispositif d’enquête. En fait, la permanence a été assurée par les
enquêteurs. Plusieurs fois, nous avons été tentés de l’arrêter, à cause du manque
de moyens financiers pour les enquêteurs et le transport. En 1966, comme la
direction de l’Orstom, ainsi que celle du centre, ne souhaitaient plus la prolonger,
nous avons trouvé des relais financiers. Et puis, de nouveaux arrivants y ont été
affectés avec quelques moyens. Huit chercheurs se sont relayés entre 1969 et
1980 : d’abord Bernard Lacombe ; Jacques Vaugelade, en 1970, a tenté un essai
d’exploitation informatique avec Francis Gendreau ; Christine Guitton et
Benoît Ferry ont pris le relai en 1972 ; puis Dominique Waltisperger en 1973.
Après une interruption de 1974 à 1977, le dispositif a été repris par Gilles
Pison. Enfin André Lericollais, géographe, a bien voulu se charger de la gestion
de l’observation, avant que Michel Garenne prenne la conduite de l’opération
en 1980.
Au départ, l’objectif dominant a été épidémiologique. Mais une autre
personne aurait pu aussi bien répondre à la proposition de poste en 1961 :
sociologue, économiste, géographe… Certes les thèmes auraient été différents,
mais le système de surveillance démographique serait probablement resté
identique, à quelques détails près. On peut cependant se demander s’il aurait eu
la même longévité.
En fait, vingt ans après la mise en place du projet Niakhar, Michel Garenne,
jeune recrue, en a saisi tout l’intérêt ; il a amélioré le modèle initial de façon
considérable, développant aussi bien l’observation que l’exploitation informati-
que et l’analyse démo-épidémiologique, ainsi que l’ouverture à diverses
disciplines. L’observatoire de Niakhar est alors entré dans sa période moderne.
Les observations permises par le dispositif d’enquête ont aussi révélé des
potentialités de recherche, indépendantes des chercheurs, qui n’ont pas toutes
été exploitées. Il en est ainsi d’une particularité du pays serer : la connaissance
par chacun de son lignage maternel (tim). La fréquence de chaque lignage a été
relevée dans la zone de Niakhar (CANTRELLE 1965). Cette donnée présentée à
des généticiens n’a pas (encore) trouvé d’écho.
Telles sont, brièvement évoquées, les innovations apportées dès le début du
projet tant sur les méthodes d’observation qu’en bio-démographie, et qui feront
du projet de Niakhar une référence dans ces domaines.

36
LE PROJET NIAKHAR : UNE RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

Figure 1. Probabilité de décès entre 0 et 5 ans à Niakhar (Sénégal)


et dans la France du XVIIIe siècle

160

140

120
Quotient, pour 1000

100
Sénégal 1963-1966
80 Bretagne 1740-1829
Sénégal, mensuel
60 Bretagne, mensuel

40

20

0
0 3 6 9 12 15 18 21 24 27 30 33 36 39 42 45 48 51 54 57 60
Âge en mois

Source : CANTRELLE & LERIDON, 1971

Figure 2. Mortalité entre 0 et 5 ans à Niakhar (Sénégal).


Décès cumulés (pour 1 000 naissances vivantes)

Âge en mois

0 1 2 3 4 5 6 789 12 15 18 21 24 27303336 48 60
500
Mortalité cumulée (pour 1000)

4 ans
400 30 mois

300

200 9 mois

100
4 mois
0
0 50 100 150 200 250 300 350 400 450
Age (échelle Log3)

Source : CANTRELLE & LERIDON, 1971

37
Pierre CANTRELLE

Bibliographie
BOUTILLIER J.-L., CANTRELLE P., CAUSSE J., LAURENT C., NDOYE T., 1962, La moyenne
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Centre ORSTOM, 21 p.
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Séminaire INSERM, vol 145, 541-544.
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SATGÉ P., CANTRELLE P., 1968, « VI. Conclusions », Présenté dans Conditions de vie dans
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VERRIÈRE L., 1965, La population du Sénégal, Dakar, thèse présentée à la Faculté de
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WYON J., GORDON J., 1962, “A Long Term Prospective-type Field Study of Population
Dynamics in the Punjab (Ibdia),” in C.V. KISER (éd.), Research in Family Planning,
Princeton, Princeton University Press, 17-32.

38
ANNEXE 1.1

RENCONTRER LES PIONNIERS DE LA RECHERCHE

Doris BONNET 1

En 2005, à la suite d’une publication sur l’Éthique médicale dans les pays
du Sud (BONNET 2003), j’avais le projet, à la demande de Pascal Arduin,
responsable de l’observatoire de Niakhar à cette date, d’explorer différentes
questions éthiques propres au site de Niakhar. Après une première enquête
menée sur le site auprès de quelques chercheurs et enquêteurs, j’ai considéré
qu’il était indispensable de comprendre l’apport de Pierre Cantrelle, resitué dans
son contexte historique. J’ai choisi de réaliser un entretien filmé, intitulé
« Conversation avec Pierre Cantrelle », de courte durée (20 mn), afin de le
diffuser sur internet et de le rendre accessible au plus grand nombre et en
particulier dans les pays du Sud.
Quatre entretiens ont été réalisés à Paris avec l’aide de Bernard Surugue,
chercheur et cinéaste rattaché au service audiovisuel de l’IRD. L’idée principale
était de recueillir l’expérience de Pierre Cantrelle, médecin démographe en
Afrique de l’ouest au début des années 1960. Le parcours scientifique de Pierre
Cantrelle (intégré en 1960 à l’ORSTOM) permet non seulement de retracer
quelques-unes de ses « découvertes » ou observations sur le terrain (une
surmortalité des enfants due à la rougeole, la gestion d’une épidémie de choléra),
mais aussi d’éclairer, pour tout lecteur non averti, le développement de la
démographie en Afrique. À ce titre, Pierre Cantrelle est non seulement une
figure de la recherche au Sénégal au cours des années 1960 à 1980, mais aussi
un « acteur de la science » de cette époque. Pour en témoigner, il est utile de
resituer la recherche dans son contexte.

De grandes enquêtes pluridisciplinaires et contractualisées


Au début des années 1960, la France s’oriente vers une recherche scientifi-
que de l’outre-mer et en rapport avec de grandes actions internationales. Dans
ce contexte, des équipes pluridisciplinaires se mettent en place au CNRS et à
l’ORSTOM (WAAST 1996). Dans cette dernière institution, les chercheurs sont
envoyés en « affectation » en Afrique subsaharienne selon un modèle
d’expatriation de longue durée au sein de « centres ORSTOM » avec des
« missions » dans des zones rurales reculées, promouvant une recherche de
« terrain » fondée sur l’étude du contexte local, avec la volonté de former à la

1 CEPED, IRD, Université Paris Descartes, Paris, France.


Doris BONNET

recherche des praticiens africains. Ethnologues et géographes réalisent en


immersion des « monographies villageoises » et des « études de terroir ».
L’époque est donc à des recherches pluridisciplinaires, mais aussi contrac-
tualisées (Ministère de la coopération, Nations unies). Au Sénégal, plusieurs
équipes se consacrent à l’étude des migrations. Dans le secteur de la santé,
Henri Collomb, médecin en poste de 1959 à 1978 à la Faculté de Médecine de
Dakar à Fann, s’entoure de psychiatres de Harvard et de chercheurs en sciences
humaines et sociales, et initie au début des années 1960 un projet collaboratif
afin d’analyser l’influence des migrations sur les pathologies mentales (aspect
clinique et épidémiologique). Il sera aussi à l’origine de ce qu’il est convenu
d’appeler « L’école de Fann », fondateur en Afrique subsaharienne d’un courant
de l’ethnopsychiatrie, en collaboration avec des philosophes, psychologues et
ethnologues universitaires et/ou du CNRS.
Au début des années 1970, des démographes de l’ORSTOM, Bernard
Lacombe, Jacques Vaugelade et collaborateurs vont également mener des
enquêtes collaboratives sur les migrations et « la santé physique et mentale des
Serer de Niakhar ».
Ces recherches, comme toutes celles qui ont été menées dans les pays de
l’Afrique francophone subsaharienne, ont eu pour fonction de recueillir des
données scientifiques, élaborer des recensements et dresser des inventaires,
notamment statistiques, dans le but d’éclairer les organismes internationaux qui
participent à la définition des pays les moins avancés (PMA), et de contribuer à
l’élaboration de Plans nationaux de développement et à des politiques locales
d’investissements publics.

De nouveaux outils d’enquête


Les acteurs de la recherche quittent progressivement la réalisation des
inventaires. Dans ce contexte, l’heure est aux innovations méthodologiques, à
l’élaboration de nouveaux outils de mesure et à l’exploration de nouvelles grilles
d’interprétation des données. Pour les démographes il s’agit notamment
d’associer la statistique à l’étude du contexte (social, médical, etc.), pour les
sociologues et les anthropologues de s’appuyer sur des cadres conceptuels
comme le structuralisme ou le marxisme.
Pierre Cantrelle est le premier chercheur en Afrique subsaharienne à
privilégier, à partir de 1965, l’analyse longitudinale (enquêtes à passages répétés),
mettant en évidence la dimension temporelle des faits de santé (en particulier
par la prise en compte des intervalles intergénésiques). Il recourt à la « double
collecte » de données (en couplant deux sources, l’état civil et les enquêtes)
pour faire face à l’absence de déclaration de naissances et de décès d’enfants à
l’état civil. Ces enquêtes ont probablement fourni des éléments méthodologi-
ques à une vaste série d’enquêtes internationales intitulées « les enquêtes

40
RENCONTRER LES PIONNIERS DE LA RECHERCHE

mondiales de fécondité » dont les premières ont été menées en 1974 et 1975,
elles-mêmes prémisses des Enquêtes démographiques et de santé (EDS).
Pierre Cantrelle privilégie aussi la pluridisciplinarité, associe à ses enquêtes
non seulement des démographes mais aussi des épidémiologistes, met en place
une base de données médicales et nutritionnelles et crée, dans ce contexte, sur
le site de Niakhar, un suivi de population intitulé « laboratoire de population »,
terme remplacé ultérieurement par celui d’« Observatoire de populations ».
L’idée était de porter l’observation sur des unités spatiales clairement définies,
identifiant ménages et personnes résidentes avec des enquêtes à passages
répétés. En matière de santé, l’idée était d’approcher une réalité clinique autre
que celle de l’hôpital. De fait, l’observatoire devient un outil d’analyse du
changement démographique et sanitaire qui permet d’engager des actions de
santé sur la région de Niakhar.

Pour une histoire des acteurs de la recherche


Le parcours filmé de Pierre Cantrelle témoigne des nombreuses innovations
méthodologiques et scientifiques des années postcoloniales en démographie. Il
permet de mieux comprendre la façon dont ont été élaborés quelques outils
méthodologiques contemporains, en particulier l’analyse longitudinale. Au-delà
de ces savoirs empiriques, il s’agit aussi de la redécouverte de « savoirs savants »
contextualisés dans une époque et construits au sein de communautés et
institutions scientifiques spécifiques.
D’autres figures de la recherche méritent certainement d’être « revisitées »
au regard d’une histoire de la médecine et plus globalement des sciences dans
les pays du Sud.

Bibliographie
Film Conversation avec Pierre Cantrelle :
[Link]
BONNET D. (éd.), 2003, L’éthique médicale dans les pays en développement, Autrepart 28, Paris,
éditions de l’IRD / Aube.
WAAST R. (dir.), 1996, Les sciences au Sud. État des lieux, Les sciences hors d’Occident au XXIème
siècle, série sous la dir. de R. WAAST, Paris, ORSTOM éditions, vol. 6, 332 p.

41
CHAPITRE 2
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE
SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

Michel GARENNE 1

Introduction
Ce chapitre a pour but de retracer l’historique des recherches
pluridisciplinaires sur la population et la santé conduites dans la zone de
Niakhar par l’équipe que j’ai dirigée dans les années 1981-1991. Il présente à la
fois les aspects scientifiques des recherches, le contexte local, les contraintes
physiques ainsi que les questions administratives, politiques et éthiques posées
par les recherches de ce type. Ce chapitre se situe dans la ligne d’un travail
d’histoire collective et de mémoire institutionnelle entrepris depuis quelques
années à propos des recherches faites par l’IRD au Sénégal et à Niakhar en
particulier.

Niakhar avant 1981


Cette phase des recherches de 1962 à 1980 a été dirigée essentiellement par
Pierre Cantrelle, avec la participation à diverses époques d’autres démographes
de l’ORSTOM 2 ou d’autres organismes (Jacques Vaugelade, Dominique
Waltisperger, Christine Guitton, Gilles Pison). Pierre Cantrelle a une formation
de médecin, avec des formations complémentaires en anthropologie physique
et en nutrition. Il a eu une première expérience de collecte de données
démographiques avec l’enquête de Guinée en 1954, et de recherches
pluridisciplinaires avec l’étude de la vallée du fleuve Sénégal (1958-1960)
(BOUTILLIER et al, 1961).
L’histoire des recherches démographiques à Niakhar avant 1981 a été bien
retracée dans divers documents publiés antérieurement (CANTRELLE 1968a,
1968b, 1969a, 1974a, 1974b ; CANTRELLE & LERIDON 1971 ; CANTRELLE et al.

1 Résiliences, IRD, Paris France ; Institut Pasteur, Unité d’Épidémiologie des


Maladies Émergentes, Paris, France ; Medical Research Council (MRC)/Wits
Rural Public Health and Health Transitions Research Unit (Agincourt), School of
Public Health, Faculty of Health Sciences, University of the Witwatersrand,
Johannesburg, South Africa.
2 Ce sigle fut changé en IRD en 1998 (décret du 5 novembre). On a cependant
gardé le sigle ORSTOM pour tout ce qui concerne la période 1981-1991.
Michel GARENNE

1980, 1986 ; CANTRELLE, ci-dessus ; GARENNE & CANTRELLE 1989, 1991) 3.


En bref, les études pionnières ont connu deux phases : avant et après 1966. La
première phase (1963-1966) visait à connaître les dynamiques démographiques
(fécondité, mortalité, migrations, nuptialité) des populations rurales du Sénégal
juste après l’indépendance, à une période où on ne savait pratiquement rien de
ces dynamiques. Aucun recensement de population n’avait encore été conduit
(seuls les recensements administratifs étaient disponibles), la première enquête
nationale démographique de 1960-1961 était très limitée et on n’en connaissait
pas encore la qualité ; quant à l’état civil, il était défaillant en milieu rural.
Pour cette première phase, deux arrondissements avaient été choisis :
l’arrondissement de Niakhar dans le Sine qui est une zone de forte densité de
population et d’émigration, ethniquement homogène, et environ la moitié de
l’arrondissement de Paos Koto dans le Saloum, une zone de contraste avec une
faible densité de population, une immigration nette et une diversité ethnique.
Ces deux arrondissements étaient peuplés d’environ 35 000 et 19 000
personnes, une taille largement suffisante pour une bonne estimation des
principaux paramètres démographiques. L’étude démographique a démarré en
novembre-décembre 1962 à Niakhar par un recensement exhaustif et s’est
poursuivie par trois passages annuels début 1964, début 1965 et début 1966,
selon la technique des enquêtes démographiques à passages répétés. Ces
passages successifs fournissaient dans chaque intervalle annuel les principaux
événements démographiques par date, sexe et âge (naissances, décès,
migrations, mariages et ruptures d’union), ainsi qu’un certain nombre de
caractéristiques démographiques et sociales (lieu de naissance, patronyme,
matronyme, etc.). En outre, pour les décès on demandait la cause à la famille,
telle qu’elle était connue ou perçue, et pour les jeunes enfants on demandait la
situation d’allaitement (maternel exclusif, mixte, sevré) et l’âge au sevrage. Ces
premières années se sont écoulées dans le contexte du développement des
premiers vaccins contre la rougeole, disposant d’une licence aux États-Unis dès
1963 et testés en Afrique de l’Ouest (Haute Volta et Sénégal) dès la même
année. Pierre Cantrelle s’était intéressé personnellement à cette maladie
infectieuse depuis son étude dans la Vallée du fleuve Sénégal (BOUTILLIER et al.
1961). Il avait donc fait ajouter une surveillance de la rougeole et un enregis-
trement de la vaccination contre la rougeole dès cette époque.
Pour des raisons de financement, l’étude a dû être réduite, par la suite, à
deux sous-échantillons : le secco (groupe de villages autour d’une coopérative
agricole) de Ngayokhème dans l’arrondissement de Niakhar et le secco de
Ndémène dans l’arrondissement de Paos-Koto. Ces deux sous-échantillons
étaient de taille assez réduite, environ 5 000 personnes chacun, mais ils furent
suivis pendant 16 ans supplémentaires, avec seulement deux années d’inter-
ruption (1973-1974), ce qui fournit une série de pratiquement 20 ans (1963-
1982), une situation quasiment unique de suivi démographique pour une zone

3 Voir également chapitre de P. Cantrelle.

44
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

rurale d’Afrique subsaharienne. La longévité de ce suivi n’était due qu’à la ferme


volonté de Pierre Cantrelle et à la capacité de soutien de l’ORSTOM grâce à
l’infrastructure en place à Dakar.
La collecte des données se faisait sur de petites cartes individuelles, très
simples et très complètes, où les informations fixes de la personne figuraient au
recto et où les observations successives se trouvaient au verso, sur des lignes
séparées, ce qui permettait une lecture simple et un enregistrement rapide lors
de la visite annuelle. Les données des nouveaux événements repérés à chaque
passage étaient ensuite codées sur des bordereaux de saisie, puis saisies sur
support informatique, à l’époque sur des cartes perforées. Les données ont
ensuite été transférées sur des bandes magnétiques (déposées par la suite au
Centre IRD de Bondy), puis sur des supports plus modernes d’ordinateurs
personnels : disquettes, mini-bandes (streamer tape), disques de Bernoulli, et
maintenant sur disques durs.
La première phase a été analysée dans un document très complet
(CANTRELLE 1969a) et a donné lieu à diverses communications et publications.
La première phase de l’étude de Ngayokhème (1963-1970) a été analysée en
détail dans un article qui fit date, notamment par ses observations sur le schéma
par âge atypique de la mortalité dans l’enfance et sur la relation entre intervalle
de naissance, fécondité et mortalité (CANTRELLE & LERIDON 1971). Les
données complètes 1963-1982 ont aussi servi de base à de nombreuses
communications, publications, mémoires et thèses (GARENNE 1981a et b ;
GARENNE 1982 ; GARENNE & CANTRELLE 1984 ; 1985a ; 1985b ; 1986a et
1986b). Mais les données de Ndémène restent peu exploitées, en particulier
parce que l’apurement des fichiers n’a jamais été terminé.
La phase Ndémène-Ngayokhème a été close en janvier 1983, lorsque la
décision fut prise de fermer Ndémène, et que la nouvelle zone de Niakhar fut
développée autour de l’ancienne zone de Ngayokhème (voir ci-dessous). La
principale raison pour fermer Ndémène était le fait que l’on n’avait plus besoin
de deux sites car l’objectif des études avait changé (plus besoin d’avoir une zone
d’émigration et une zone d’immigration), à quoi s’ajoutait l’éloignement de
Dakar (environ 300 km, soit le double de Ngayokhème). En outre, la
fragmentation ethnique de Ndémène obligeait à utiliser plusieurs langues
locales, et compliquait le travail plus fin nécessité par les nouvelles recherches,
en particulier la traduction des questionnaires en langues locales, alors que
l’homogénéité de Niakhar permettait que pratiquement tous les entretiens
puissent se dérouler en langue sereer.
Ce qui reste de la période avant 1983 est un ensemble unique de données
démographiques, précises et complètes, et une série longue de 20 ans
permettant de reconstituer les grandes tendances démographiques de cette
période ainsi que les fluctuations annuelles. L’enregistrement des causes de
décès restait élémentaire, mais permettait cependant de repérer certaines causes,

45
Michel GARENNE

comme les morts accidentelles, certaines maladies infectieuses et certaines


épidémies (rougeole, coqueluche, paludisme, choléra). De plus, le fait que les
données démographiques couvrent la fécondité, la mortalité, les migrations, la
nuptialité et l’allaitement permettait des analyses d’interactions complexes entre
ces différents phénomènes, dont tout le potentiel n’a pas encore été épuisé.

La constitution de l’équipe de Niakhar, 1981-1983


La phase des recherches conduites entre 1981 et 1991 a été dirigée par moi-
même, avec de nombreuses collaborations détaillées ci-dessous. Après une
formation pluridisciplinaire (mathématiques, statistiques, économie,
démographie), je suis entré comme élève-stagiaire à l’ORSTOM en octobre
1978 (GARENNE 1981a et 1981b), puis je suis parti faire une thèse de
démographie (Ph.D.) à l’université de Pennsylvanie aux États-Unis au Center for
Population Studies, sous la direction des professeurs Étienne van de Walle et
Samuel Preston, qui offrait un programme spécial en démographie africaine. La
thèse portait sur divers aspects théoriques et techniques de la mortalité des
enfants dans le monde, avec trois chapitres consacrés à la mortalité dans l’étude
de Ngayokhème (GARENNE 1982). Dans le cadre de cette thèse, j’ai effectué
deux séjours de plusieurs mois à Niakhar et à Paos-Koto pour diriger les
passages de 1981 et 1982 et ajouter diverses questions, en particulier des
questions socio-économiques et une question sur la puberté des jeunes filles
nées dans les premières années du suivi démographique. C’est lors de ces
séjours que naquit le projet de donner un nouvel élan à Niakhar. Plusieurs
idées-force paraissaient avoir une importance particulière : avoir une meilleure
estimation des causes de décès, travailler sur la nutrition de l’enfant comme
principal facteur de la mortalité, mieux connaître les principales maladies
infectieuses causes de décès des enfants et leur relation avec l’état nutritionnel,
et promouvoir les recherches pluridisciplinaires.

Les chercheurs
La constitution de l’équipe de Niakhar s’est faite autour de rencontres
facilitées par Pierre Cantrelle dès 1981, lesquelles furent fondamentales pour le
développement des recherches et durables puisque plus de 30 ans après je suis
toujours en contact professionnel et amical avec la plupart des personnes
rencontrées à cette époque.
Parmi les chercheurs de l’ORSTOM de l’époque, deux groupes ont joué un
rôle important : le groupe des nutritionnistes installés à l’Organisme de
recherches sur l’alimentation et la nutrition africaines (ORANA) et le groupe
des géographes, dont certains avaient travaillé à Niakhar dans les années
précédentes. Chez les nutritionnistes, la rencontre avec deux personnes a été
déterminante dès 1981 : André Briend et Bernard Maire, deux spécialistes de la
malnutrition de l’enfant et de son traitement. C’est avec eux que le premier

46
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

grand projet de recherche sur la relation entre la malnutrition et la mortalité fut


monté (voir ci-dessous). Ils furent rejoints en 1983 par Olivier Fontaine et Jean-
Pierre Beau, qui étaient intéressés par la recherche clinique sur les diarrhées et la
malnutrition et qui rejoignirent l’équipe de Niakhar dès le début. La plupart des
membres de l’équipe avaient une expérience internationale de haut niveau
(André Briend au Clinical Research Centre, Northwick Park Hospital à
Londres ; Bernard Maire au MIT, Olivier Fontaine à Yale) et de nombreux
contacts internationaux. Chez les géographes, c’est surtout André Lericollais et
ses collègues qui jouèrent un rôle important. André Lericollais avait effectué
des recherches à Niakhar dans les années 1960, puis dans la vallée du fleuve
Sénégal dans les années 1970 ; il revint travailler à Niakhar dans les années
1986-1989 et c’est grâce à cette collaboration que de jeunes chercheurs (Jérôme
Lombard et Pascal Handschumacher) rejoignirent le groupe en 1985.
Un petit groupe de chercheurs du Centre national de la recherche
scientifique (CNRS) a aussi joué un rôle important dans les recherches menées
à Niakhar dans les années 1981-1991. Charles Becker est un historien et
anthropologue du CNRS, qui vécut l’essentiel de sa carrière au Sénégal et s’est
intéressé à de nombreux sujets, en particulier à l’histoire des peuplements
sénégambiens, l’histoire de la santé publique et plus récemment aux aspects
légaux et éthiques de la santé 4 . Il a rassemblé au cours des années une
bibliothèque très complète sur les sujets relatifs aux sciences sociales, à la
démographie, la sociologie et au droit de la santé, qui a été très utile à l’équipe
ainsi qu’à de nombreux chercheurs sénégalais et internationaux. Il est l’auteur
avec René Collignon d’une bibliographie complète sur la population et la santé
en Sénégambie avant 1960 (Collignon & Becker 1989), et de nombreux articles
et documents sur la protohistoire et l’histoire du Sénégal. Lors de la première
rencontre en 1981, il était encore installé à Kaolack, avec son collègue Victor
Martin, lui aussi excellent connaisseur de l’histoire, la géographie et la
démographie du pays. De plus, se joint à l’équipe René Collignon, chercheur du
CNRS en psychologie et anthropologie sociale, ami de longue date de Charles
Becker, qui travaillait aussi au Sénégal au département de psychiatrie de l’hôpital
de Fann. Il s’associa très tôt aux recherches à Niakhar, où il fit plusieurs séjours
prolongés dans les années 1980 (voir ci-dessous). Ils travaillaient en
collaboration avec Mamadou Mbodj, Mamadou Diouf, Raphaël Ndiaye et
Momar-Coumba Diop, historiens et sociologues à l’Université Cheikh-Anta
Diop, ainsi qu’avec Waly Coly Faye, linguiste à la même université.
Odile Leroy, médecin-épidémiologiste, rejoint l’équipe en 1986.
Initialement arrivée dans l’équipe pour faire un mémoire de Diplôme d’Études
Approfondies (DEA) de santé publique sur le tétanos néonatal, elle s’intégra
rapidement dans l’équipe, deviendra vite indispensable et jouera un rôle
fondamental dans l’essai vaccinal Edmonston-Zagreb (voir ci-dessous).
Plusieurs médecins ont été recrutés dans le cadre des essais vaccinaux, en

4 Voir le chapitre de Charles Becker.

47
Michel GARENNE

particulier Ibrahima Sène, Badara Samb, Ablaye Yam et Aminata Simaga, dont
certains jouèrent un rôle important par la suite, ainsi qu’une sage-femme :
Marie-Emmanuelle Ezan pour les études sur la santé maternelle.
Plusieurs autres personnes, chercheurs et étudiants, ont participé de
manière ponctuelle aux recherches pluridisciplinaires à Niakhar dans les années
1980 : Claudine Vidal, sociologue, a conduit une étude sur les temps de travaux
et sur les circonstances de l’accouchement ; Francine van de Walle,
démographe, une étude sur la perception de la santé et des maladies ; Susan
Zimicki, une étude sur les autopsies verbales ; Anne Rosenlew-Crémieux une
étude sur les orphelins (GARENNE & ROSENLEW-CRÉMIEUX 1988) ; Brigitte
Guigou, une étude sur les femmes sereer et les migrations d’adolescentes
(GUIGOU 1992, 1998 ; GUIGOU & LERICOLLAIS 1991 ; GUIGOU et al. 1995).
Jean-Paul Moulia-Pelat, une étude sur les vaccins polio (MOULIA-PELAT et al.
1988a, 1988b) ; Pierre Lemardeley, une étude sur la tuberculose et sur le sida ;
Aline Stragiotti-Lagarde, une étude sur la gestion des médicaments.

L’équipe de terrain
Un petit groupe d’enquêteurs travaillait depuis de nombreuses années à
l’enquête à passages répétés de Ndémène-Ngayokhème (Michel Ndiaye, Takhy
Diop, Émile Ndiaye). Ils étaient employés permanents de l’ORSTOM, basés à
Dakar et connaissaient le terrain à merveille. Ils furent rapidement rejoints par
un ancien de l’équipe, qui avait quitté l’ORSTOM pendant quelques années
(Ernest Faye). Ce noyau dur fut la cheville ouvrière de toute la surveillance
démographique dans les années 1980. Lors de l’extension de 1983, on recruta
une douzaine d’enquêteurs, qui restèrent toute la durée des projets jusqu’en
1991 et même au-delà.

Les collègues sénégalais


Plusieurs démographes du Bureau national du recensement (BNR), ont été
les correspondants officiels de l’équipe Niakhar, en particulier Mamadou Guéye
et Ibrahima Sarr. Ils étaient désignés par le chef du BNR (Ibrahima Lamine
Diop) avec lequel l’équipe entretenait des relations très amicales, antérieures à
1981. Ils sont souvent venus sur le terrain à Niakhar et ont participé à diverses
reprises à l’analyse des données, bien qu’ils soient pris pratiquement à temps
complet par d’autres tâches professionnelles au sein du BNR (GARENNE et al.
1985, 1991c).
D’autres collaborations furent développées dans le cadre des recherches
épidémiologiques avec les équipes du service des maladies infectieuses de
l’hôpital de Fann (Abdourahmane Sow ; Awa Marie Coll-Seck ; Bernard Diop ;
Iba Mar Diop), le service de bactériologie de l’hôpital Le Dantec (Souleymane
Mboup) et le service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital Le Dantec (Paul
Corréa, Khady Mbaye). (CORRÉA et al. 1987a, 1987b ; MBAYE & GARENNE 1989).

48
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

L’appui administratif et technique


Plusieurs personnes basées à Dakar jouèrent un rôle important pour la
gestion de l’équipe, le secrétariat (Oumy Bâ, Émilie Ndiaye), la cartographie
(Tidjane Sène), la saisie des données et l’informatique (Ousmane Ndiaye), les
prélèvements biologiques (Tofène Ndiaye), sans oublier les cuisinières à
Niakhar (Marie Bakhoum et Élisa Manga), les chauffeurs (Mbagnik Sall,
Ousseynou Ndiaye, Étienne Ndong), et le maçon et gardien (Pierre Tine). Pour
l’essai vaccinal, on a bénéficié de l’appui d’un jeune logisticien de la Bioforce,
technicien aux compétences multiples et précieuses (Frank Giry).

Contexte institutionnel
L’UR “Population et Santé”
L’équipe réunie en 1983 jouissait d’un contexte très favorable au sein de
l’ORSTOM. Une grande réforme administrative, impulsée par une équipe
dynamique dirigée par Alain Ruellan, avait lieu à la même époque, qui consistait
surtout en la fondation de nouveaux départements et unités de recherche,
souvent pluridisciplinaires, alors que l’ancienne structure était fondée sur des
comités techniques essentiellement mono-disciplinaires. Le nouveau projet de
Niakhar s’inscrivait très bien dans cette dynamique. Il fut rattaché au nouveau
département Santé, et le groupe de Niakhar profita de la réforme pour fonder
une unité de recherche (UR) intitulée « Population et Santé ». La procédure fut
simple : un entretien cordial avec le chef de département (Max Germain), une
note de quelques pages expliquant les objectifs de l’UR et les membres
potentiels, et la nomination à l’unanimité de Pierre Cantrelle, alors basé à Paris,
pour la diriger. Pierre Cantrelle deviendra peu après adjoint au chef de
département Santé, et je serai moi-même membre du conseil de département
pendant quelques années. Pendant les premières années (1983-1987) l’UR fut
très bien soutenue par le département et par la direction générale, jusqu’à sa
dissolution brutale dans un contexte de réformes et changements administratifs,
en particulier les départs du directeur général et du chef de département.

Le Centre de Dakar
Le centre ORSTOM de Dakar était établi en plusieurs endroits. L’équipe de
Niakhar était basée au centre de Bel-Air, dans l’imposante maison de l’ancien
commandant de la base militaire voisine de Bel Air (« la maison de l’Amiral »),
avec un espace généreux en bureaux partagé avec d’autres chercheurs en
sciences humaines et un espace pour stocker les archives. La direction centrale
et les services administratifs étaient placés au centre de Hann, et le garage, dont
le rôle était fondamental pour les missions sur le terrain, était situé non loin de
là sur l’avenue Bourguiba. L’équipe des nutritionnistes était installée à

49
Michel GARENNE

l’ORANA, face à l’hôpital Aristide Le Dantec. L’ensemble présentait une


excellente infrastructure de base arrière pour les recherches de terrain telles que
le projet Niakhar. Le Centre de Dakar était dirigé alors par Bernard Dalmayrac,
qui soutint l’équipe sans réserve tout au long des années.
La seule difficulté concrète des premières années était l’installation
informatique, puisqu’en 1981 l’ordinateur personnel n’existait pas encore. Pour
les premières années, l’équipe était installée au Centre de Calcul Peytavin, au
Ministère des Finances, qui accueillait les grandes administrations sénégalaises
et quelques équipes de recherche dont certaines équipes de l’ORSTOM et celles
de l’ORANA. Cependant, dès fin 1983, une petite boutique proposa les
premiers ordinateurs IBM-PC (International Business Machines-Personal
Computers), qui furent immédiatement acquis, avec la première version de
DBASE-II. Mais leur capacité de mémoire vive ou morte restait très limitée ; on
ne les utilisa les premières années que pour les petites études ponctuelles. Dès
1986, on installa un réseau de PC-Télévideo, qui permit de mettre toutes les
données démographiques, nutritionnelles et épidémiologiques, sur un même
disque dur, auquel tous les membres du projet avaient accès, et on utilisa la
nouvelle version de DBASE-III comme principale base de données. Ce
système fonctionnait encore en 1991.

La création de la station de Niakhar


Sur le terrain, la décision d’installer une station fut prise dès 1981 par Pierre
Cantrelle et moi-même. Auparavant, l’enquête démographique était ponctuelle,
ne durait qu’un ou deux mois par an, et l’équipe louait quelques pièces chez
l’habitant pour le travail de terrain. Mais avec les nouveaux programmes beaucoup
plus lourds il convenait d’avoir une installation permanente et plus spacieuse.
En 1982, accompagné de deux enquêteurs (Michel Ndiaye et Émile Ndiaye)
je rendis visite au chef de village de Niakhar, qui nous attribua une grande
concession pour le modique somme de 3 000 F CFA (équivalent de 15 $ US de
l’époque), c’est-à-dire un terrain vierge d’environ 1 500 m², déjà borné dans le
cadre d’un nouveau lotissement en périphérie du village. Je me mis d’accord
avec un voisin, Pierre Tine, pour la construction de deux cases rondes, à la
mode sereer, avec une cuisine et des sanitaires (douches et latrines). L’idée de
cette installation sommaire était de se fondre dans le paysage local, de ne pas
être trop visible et d’avoir une base pratique et efficace pour les travaux de
terrain. À l’époque il n’y avait ni eau courante, ni électricité, ni téléphone à
Niakhar. Mais dès 1984 on réussit à obtenir un raccordement à l’eau du forage
que venait de réaliser une équipe chinoise dans le centre du village. En 1985, la
coopération allemande (Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit
(Agence de coopération internationale allemande pour le développement,
GTZ) nous proposa un système solaire d’électricité basse tension (12V) qui
permit d’avoir l’électricité, c’est-à-dire quelques lampes et quelques prises pour

50
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

l’équipement indispensable pour l’essai vaccinal (une centrifugeuse et un


congélateur). Le téléphone n’était pas encore arrivé en fin de période (1991).

La surveillance démographique et épidémiologique


Les études démographiques prospectives de communauté, autrefois
appelées laboratoires ou observatoires de population, et maintenant connues
sous l’acronyme anglais DSS (Demographic Surveillance System 5) sont fondées
sur l’enregistrement systématique des événements démographiques (naissances,
décès, migrations, changements de domicile, changements d’état matrimonial),
à partir d’un recensement initial dans une population géographiquement
circonscrite. À ce noyau central de données démographiques, qui permet de
suivre la population et sa composition à chaque instant dans le temps, on peut
ajouter de nombreux modules, démographiques, épidémiologiques, sociologiques,
économiques, géographiques, ou autres.
Le système mis en place à Niakhar dès 1963 était déjà très complet au point
de vue démographique, puisqu’on enregistrait les naissances, les mort-nés, les
décès, les immigrants et les émigrés (définis par l’arrivée dans la zone ou le
départ), les changements de résidence à l’intérieur de la zone (appelés change-
ments d’adresse), les mariages (y compris les mariages polygames avec des
partenaires hors zone), les divorces et veuvages. À ce noyau démographique
s’ajoutaient divers événements : les sevrages, les cas de rougeole, les vaccinations
contre la rougeole, et en 1981-82 la puberté des jeunes filles. On pouvait donc
connaître à chaque instant le statut vital, le statut de résidence, le statut
matrimonial, le statut de sevrage, le statut quant à la rougeole et sa vaccination,
ce qui permettait de nombreuses analyses démographiques et épidémiologiques.
Le projet mis en place en 1983 a repris l’essentiel de l’organisation
antérieure, tant en matière de collecte que de fichiers informatiques. La collecte
des données démographiques était basée sur les visites annuelles dans toutes les
concessions de la zone, avec appel nominatif de toutes les personnes (roll call) et
des questions systématiques pour tous les événements concernés. La collecte
des données épidémiologiques était réalisée, en général, lors de visites
hebdomadaires (enquête diarrhée des années 1983-1984, suivi de la rougeole et
de la coqueluche de 1986-1991). Quant aux enquêtes ponctuelles, elles étaient
organisées de manière appropriée à chaque cas. La base de données
informatiques reposait sur un numéro individuel unique et invariant, associé à
chaque personne enregistrée dans le système, avec un numéro de concession lui
aussi unique. Les fichiers regroupaient des fichiers de caractéristiques fixes

5 Les observatoires de populations sont aujourd’hui rassemblés en un réseau


international, Indepth-Network ([Link]) qui a permis de grandes
avancées méthodologiques et le développement de programmes de recherche
transversaux.

51
Michel GARENNE

(recensement initial) et des fichiers spécifiques pour chaque événement


concerné, tous ayant la possibilité d’être appariés selon les numéros
d’identification et la date (GARENNE 1984, 1985a, 1985b, 1994c).
Par rapport au système antérieur à 1983, la principale innovation de la
méthode de collecte fut l’utilisation de listings de résidents, de questionnaires
informatisés et de fiches événements détaillées, venant remplacer les petites
fiches cartonnées des années antérieures. Ces questionnaires informatiques
étaient organisés par concession et par ménage. Tous les résidents d’une concession
étaient inscrits sur une feuille et pour chaque membre étaient reportées les
caractéristiques lors de la visite précédente (situation de résidence, absence
temporaire, situation matrimoniale et conjoints, et pour les enfants la situation
de sevrage, de rougeole, de vaccination, etc.). La fiche ménage comportait les
questions à poser à chaque individu à chaque passage, faites pour éviter les
omissions. Le cas échéant, l’enquêteur devait remplir un questionnaire approprié
sur une fiche spéciale prévue à cet effet (questionnaire événement). Ce système
s’est révélé plus pratique et plus complet que le système précédent, car les
questionnaires événements pouvaient être très détaillés. Les listings des
concessions et les fiches événements étaient soigneusement archivés et reliés
après chaque passage, ce qui permettait une conservation durable et la possibilité
de retourner à l’information originale en cas d’erreur de collecte ou de saisie.
Pour ce qui concerne les événements recueillis à l’enquête démographique,
la principale modification fut l’emploi de questionnaires détaillés (au lieu de
l’enregistrement sommaire de la date et du type d’événement), ainsi que l’ajout
de nouveaux événements. En plus de la rougeole, on ajouta un enregistrement
systématique de la coqueluche dès 1983, la raison principale étant le rôle que
jouait cette maladie dans la malnutrition des enfants. Cette surveillance de la
coqueluche fit de Niakhar un site idéal pour tester les nouveaux vaccins pertussis
acellulaire (voir ci-dessous). D’autre part, l’enregistrement de la vaccination fut
étendu à tous les vaccins du Programme élargi de vaccination (PEV) dès 1981,
c’est-à-dire, outre la rougeole, le BCG, le DTCP (diphtérie, tétanos, coqueluche
et poliomyélite) et la fièvre jaune, puis à la vaccination contre le choléra lorsque
celle-ci fut organisée en 1985.
Outre la surveillance systématique de la rougeole et de la coqueluche lors
des passages de l’enquête démographique, plusieurs études ponctuelles ont été
conduites au cours des années 1983-1989 sur différentes maladies : maladies
diarrhéiques et respiratoires, paludisme, choléra, tétanos, poliomyélite et
géophagie (voir ci-dessous).

Les autopsies verbales


La question de l’appréciation des causes de décès se posait dès 1981. En
1982, quelques entretiens furent conduits sur des décès récents à Ndémène. En
1983, un premier questionnaire d’autopsie verbale fut développé et testé sur le

52
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

terrain. Après des premiers résultats difficiles, un nouveau questionnaire fut


développé avec Olivier Fontaine et testé à Niakhar sur un nombre conséquent
de décès récents. Les résultats étant encourageants, il fut amélioré par la suite et
utilisé à partir de 1983 pour tous les décès de la zone. Les premiers résultats
furent présentés lors d’une conférence de l’UIESP (Union internationale pour
l’étude scientifique de la population) à Sienne en juin 1986 et suscitèrent un vif
intérêt auprès de certains participants. Ils furent publiés dans les actes du
colloque, et cette publication fut reprise bien plus tard comme « Public Health
Classic » par le Bulletin de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2006
(GARENNE & FONTAINE, 1986a, 1986b, et 2006 ; GARENNE 1995).
À la suite de ces travaux pionniers, je fus invité à mettre en place une
Enquête nationale sur les causes et les circonstances de décès d’enfants (ECCD-I)
par le ministre de la Santé du Maroc, qui était intéressé à mettre au point un
système d’information sanitaire dans le pays et connaître la fréquence des
causes de décès chez l’enfant. Cette première étude fut suivie, environ 10 ans
après, d’une autre étude comparables (ECCD-II) qui permit de mesurer les
progrès considérables réalisés entre 1988 et 1997 (Ministère de la Santé du
Maroc, 1989 et 2000; Garenne et al. 1989a, 1999, 2007). La première étude, qui
avait montré l’importance du tétanos dans la mortalité néonatale, a été à l’origine
de la campagne d’élimination du tétanos organisée par le ministère de la Santé
du Maroc, qui a culminé avec la certification officielle de l’élimination en 2002.
Les travaux sur les autopsies verbales réalisés à Niakhar suscitèrent
rapidement l’intérêt des grandes écoles de santé publique travaillant dans les
pays du Tiers-Monde. Deux séminaires furent réunis, à Johns Hopkins en 1989
et à Londres en 1991, auxquels je participai. Ce fut le début d’une longue série
de travaux scientifiques sur la question à travers le monde, d’abord dans des
sites auxquels je fus associé (Deschapelles en Haïti ; Nouna au Burkina-Faso ;
Agincourt en Afrique du Sud), puis dans de nombreux observatoires en Afrique
et en Asie (cf. [Link]). Le questionnaire mis au point à
Niakhar fut adapté et utilisé dans de nombreux pays. L’OMS s’y intéressa dès
1997 et réunit plusieurs groupes de travail pour améliorer et diffuser la
méthode. Le dernier questionnaire recommandé par l’OMS en 2012 est
d’ailleurs assez proche du questionnaire original de Niakhar 6
Le groupe de Niakhar avait aussi travaillé sur une automatisation des
diagnostics en utilisant un système expert programmé en LISP par Xavier Bry,
un jeune stagiaire à Dakar. Ce projet n’a pas été poursuivi, car pour alimenter le
programme avec l’information nécessaire, il fallait faire au préalable une
relecture attentive du questionnaire et un recodage tel que, à ce point, le
diagnostic était déjà fait à la main. Il aurait fallu une autre organisation et un
autre type de questionnaire pour pouvoir essayer d’automatiser les diagnostics.

6 Voir sur le site web de l’OMS :


[Link]

53
Michel GARENNE

Notons que cette aventure des autopsies verbales est toujours en cours.
Peter Byass, de l’université d’Umea en Suède et chercheur associé au site
d’Agincourt, a mis au point une nouvelle méthode de diagnostic automatisé
(Inter-VA) qui a été endossée par l’OMS. Des groupes concurrents ont proposé
récemment d’autres méthodes statistiques très sophistiquées, notamment le
groupe « Population Health Metrics » basé à Seattle. La polémique continue jusqu’à
ce jour, puisque la revue scientifique anglaise BMC-Medicine en fait en numéro
spécial en février 2014 7. Il n’en reste pas moins que l’idée de réaliser les
autopsies verbales pour estimer les grandes causes de décès s’est imposée dans
le Tiers Monde, après quelques années de réticence, à tel point que certaines
Enquêtes démographiques et de santé (EDS) les ont utilisées à grande échelle
(au Ghana, en Afghanistan) et que certains pays comme le Mozambique et
l’Inde (Million Deaths Study) en ont fait une stratégie de routine (voir le numéro
spécial de BMC-Medicine).

Surveillance de la rougeole et de la coqueluche


Parallèlement à la surveillance de routine, une étude sur les modalités de
transmission de la rougeole et de la coqueluche fut mise en place en 1984-1985.
Cette étude faisait suite aux travaux de Peter Aaby, anthropologue travaillant en
Guinée-Bissau. Peter Aaby avait notamment affirmé, dans une étude publiée,
que la malnutrition n’était pas un facteur de risque de la mortalité par rougeole,
ce qui était contraire aux résultats obtenus avec les données de Niakhar, qui
montraient une relation dose-réponse entre état nutritionnel et mortalité par
rougeole, ainsi qu’avec d’autres données d’Asie du Sud. Cependant, Peter Aaby
avait aussi entamé une étude liant les modalités de la transmission de la
rougeole à sa létalité. Il fut donc invité à venir à Niakhar, et une étude
systématique fut réalisée en 1985 dans l’ensemble de la zone avec sa
participation. L’étude a montré que la proximité du contact entre le cas index et
le cas secondaire avait un impact sur la létalité par rougeole, vraisemblablement
par un effet dose : plus les cas étaient proches physiquement, plus la dose
infectante était importante, et plus la létalité était élevée (GARENNE & AABY
1990). Cette collaboration, au début fructueuse, est devenue négative par la
suite lors de l’essai vaccinal Edmonston-Zagreb à Haut-Titre (EZ-HT).

Le programme nutrition et mortalité de l’enfant, 1983-


1986
Le premier programme important des années 1980 portait sur la relation
entre état nutritionnel et mortalité, et fut monté très rapidement en 1983. L’idée
du projet avait été discutée avec André Briend et Bernard Maire lors de la

7 BMC Medicine, 2014, 12.

54
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

mission de 1982. J’arrivai à Dakar en affectation le 21 décembre 1982, après


avoir déposé mon manuscrit de thèse quelques semaines auparavant (Garenne
1982). Le protocole de recherche fut envoyé avant le 15 janvier 1983 à la
Commission européenne, DG-XII, dont c’était le premier appel d’offres de ce
type pour les pays en développement. Le projet fut accepté en quelques
semaines, et dès mars 1983 l’équipe était sur le terrain pour l’extension de la
zone et les premiers bilans nutritionnels, les premiers frais de terrain étant
préfinancés par l’ORSTOM (les fonds de la Commission européenne mirent
plusieurs mois pour arriver de Bruxelles).
La rationalité de ce projet venait des nombreuses questions posées par des
études faites à l’époque sur la relation entre malnutrition et mortalité : en
particulier, l’étude réalisée au Guatemala, par l’équipe de Nevin Scrimshaw,
Leonardo Mata et collègues, qui montrait que la mortalité par maladie
infectieuse était souvent la conséquence d’une chute rapide de l’état nutritionnel
(MATA 1978), ainsi que les études réalisées à Narangwal en Inde (KIELMANN &
MCCORD 1978) et à Matlab au Bangladesh (CHEN et al. 1980), qui montraient
une relation statistique forte entre des indicateurs anthropométriques et la
mortalité des jeunes enfants. La relation était-elle la même en Afrique ? Aussi
forte ? Quelle était la prévalence par âge de la malnutrition ? Quel rôle jouait le
paludisme africain ? L’impact de l’état nutritionnel était-il le même pour toutes
les causes de décès ? Tous les indicateurs anthropométriques avaient-ils le
même potentiel pour détecter le risque de mortalité ? Sinon, quel était le
meilleur ? Quel était le risque de mortalité attribuable à la malnutrition de
l’enfant, alors que les adultes avaient des tailles comparables aux Européens ?
Le projet visait donc à étudier de manière approfondie la relation entre
l’état nutritionnel à une date donnée et la mortalité des enfants dans les mois
suivants. L’étude était prévue en deux temps : une étude de grande envergure,
sur trois ans, portant sur environ 5 000 enfants, mesurés 4 fois à 6 mois
d’intervalle, et l’enregistrement de la mortalité en continu, jusqu’à un an après le
dernier passage. Les bilans nutritionnels étaient réalisés en mai et novembre,
avant et après la saison des pluies (hivernage) afin de séparer les risques de
décès liés au paludisme, aux diarrhées et à la morbidité de l’hivernage des
risques caractéristiques de la saison sèche (maladies respiratoires, rougeole,
coqueluche, méningite en particulier). Cette étude fut doublée d’une autre plus
petite, sur un an, sur un sous-échantillon d’enfants, avec des visites mensuelles,
pour mieux évaluer les changements brusques de l’état nutritionnel et leur
relation avec la morbidité. Plusieurs indicateurs anthropométriques furent
utilisés : poids, taille, rapport poids/taille, tour de crâne, tour de bras, pli cutané
tricipital, pli cutané sous-scapulaire, tour de muscle et diverses combinaisons de
ces indicateurs. Toutes les mesures anthropométriques étaient prises par les
chercheurs ou sous leur supervision directe.
C’est cette étude qui a nécessité l’extension de la zone de Niakhar à partir
de celle de Ngayokhème. La nouvelle zone incluait 30 villages et comprenait en

55
Michel GARENNE

1983 environ 25 000 personnes, soit 5 000 enfants de moins de 5 ans. Les
nouveaux villages furent choisis à l’ouest de la zone de Ngayokhème, autour
des villages de Toucar et de Diohine. Toucar fut sélectionné car c’était un lieu
de marché important et le lieu du dispensaire public où se rendait la majorité de
la population de Ngayokhème. Le village de Diohine fut inclus car il s’y trouvait
un dispensaire privé, tenu par des religieuses catholiques, où était en cours un
programme de supplémentation nutritionnelle (PPNS), permettant diverses
comparaisons (dispensaire public / privé ; population couverte ou non par le
projet PPNS) (GARENNE & CANTRELLE 1985a, 1985b, 1986a, 1986b).
L’étude dura pratiquement quatre ans, de mars 1983 à fin 1986, dont trois
sur le terrain pratiquement à temps complet (1983-1985). Elle a donné lieu à un
rapport de centre exhaustif, réimprimé par la suite en 2000 dans le cadre des
collections du Centre français d’études de population et de développement
( CEPED) (GARENNE et al. 1987a, 1987b, 2000). Elle fit l’objet de nombreuses
publications, dont certaines encore récemment (2006-2012), tout simplement
parce qu’on avait recueilli une quantité considérable d’informations qui
permettait des analyses nombreuses et variées, dont certaines étaient quasi
uniques au monde (BRIEND et al. 1989 ; BRIEND et al. 2012 ; Garenne et al.
1989, 2007, 2009a, 2009b, 2012). Seul le site de Matlab au Bangladesh et le site
de Bwamanda au Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo) ont
produit des données similaires, bien que moins complètes, sur les relations
entre l’anthropométrie et les causes de décès. Un des principaux résultats fut de
révéler l’intérêt du tour de bras simplement mesuré avec une bandelette graduée
pour déceler la malnutrition de l’enfant. Le tour de bras permettait de détecter
les enfants malnutris à risque de décès mieux que tout autre indicateur, tel que
le poids par âge, le poids par taille, la taille par âge, les plis cutanés, etc. Seul un
indicateur composite du tour de muscle, de la taille par âge et du pli cutané
sous-scapulaire avait une capacité équivalente sur le plan théorique, mais sans
implication pratique.
L’étude sur la relation entre malnutrition et mortalité fut non seulement une
étude scientifique observationnelle avec de nombreuses implications théoriques
et pratiques, mais aussi une occasion de tester et d’améliorer les traitements de
la malnutrition. L’équipe (Jean-Pierre Beau et Olivier Fontaine) s’occupait déjà
dès 1983 d’un centre de réhabilitation nutritionnelle et de traitement de la
diarrhée par réhydratation par voie orale (RVO) à Pikine, en périphérie de Dakar,
et mit en place un petit centre de réhabilitation dans le dispensaire de
Ngayokhème dès 1985. Lors de l’étude de terrain, les mesures nutritionnelles
étaient doublées d’examens cliniques par les médecins de l’équipe, qui ont
permis de détecter et de soigner de nombreuses pathologies (BEAU et al. 1987,
1989).

56
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

L’essai vaccinal Edmonston-Zagreb à haut titre, 1987-1990


Lorsque se terminait le programme de recherches sur malnutrition et
mortalité en 1986, se présenta une opportunité exceptionnelle de valoriser les
données épidémiologiques recueillies et de travailler sur un vaccin contre la
rougeole dont on commençait à beaucoup parler : le vaccin dit Edmonston-
Zagreb à haut titre (EZ-HT). L’équipe portait un intérêt particulier aux vaccins
du Programme élargi de vaccination (PEV) depuis 1981, notamment en ce qui
concerne leur impact sur la mortalité de l’enfant. En 1983, André Briend et
moi-même avons rendu visite aux représentants du ministère de la Santé dans le
but de monter un projet de recherche sur les vaccins, mais la situation paraissait
prématurée car le Programme élargi de vaccination (PEV) était alors défaillant. Par
contre en 1986, le Sénégal s’était engagé dans l’initiative de l’UNICEF (Fonds
des Nations unies pour l’enfance) de couverture vaccinale universelle, et j’avais
d’ailleurs participé à l’enquête nationale de couverture qui fit suite à la première
vague de vaccination de masse au début de l’année 1987 (CLAQUIN et al. 1987 ;
GARENNE 1987). La situation était donc favorable à une recherche sur les vaccins.
L’équipe avait d’abord entendu parler du vaccin EZ-HT par les collègues
anglais du British Medical Research Council (MRC) installés en Gambie, avec
lesquels on était en contact depuis plusieurs années sur des questions de
nutrition (groupe de Keneba), de paludisme et de surveillance démographique
(groupe de Farafenni). Un des chercheurs du MRC basé à Fajarah (Hilton
Whittle) travaillait sur ce vaccin depuis 1982 et avait des résultats intéressants de
séroconversion chez des enfants âgés de 4-6 mois, alors que les vaccins contre
la rougeole en usage à l’époque ne s’administraient que plus tard, après 12 mois
en Europe et aux États-Unis, après 9 mois en Afrique, ce qui laissait une
fenêtre de vulnérabilité entre le moment de la perte des anticorps maternels
(vers 5-6 mois) et l’âge minimal à la vaccination (9-10 mois). Or c’est dans ce
groupe d’âge (5-8 mois) que la mortalité était la plus forte, avec des taux de
létalité supérieurs à 10 % à Niakhar.
Divers vaccins contre la rougeole avaient été mis au point dans les années
1960 dans les pays occidentaux, utilisant la souche dite Schwarz et une
atténuation renforcée (vaccin dit More Attenuated ou Moraten), mais d’autres pays
avaient développé leurs propres vaccins à partir d’autres souches, notamment
au Japon, en Russie, en Chine et en Yougoslavie. Le vaccin Edmonston-Zagreb
(EZ) était un vaccin mis au point par l’Institut d’immunologie de Zagreb
(Yougoslavie) dans les années 1960. Le vaccin EZ à virus vivant, cultivé sur des
cellules diploïdes humaines, utilisait une souche abandonnée aux États-Unis (la
souche dite Edmonston) et avait un titrage supérieur à la moyenne (de l’ordre
de 4,5 Log10 TCID50, au lieu de 3,5 Log pour les vaccins standards, soit une
concentration 10 fois supérieure). Il était utilisé en routine en Yougoslavie
depuis le début des années 1970. Il avait été redécouvert en 1979 par un petit
groupe de virologues, dont Albert Sabin (le père du vaccin vivant contre la

57
Michel GARENNE

poliomyélite), Hilton Whittle et quelques autres lors d’un congrès à Londres ;


ceux-ci avaient souhaité en évaluer les performances. Pour les premiers essais,
l’Institut d’immunologie de Zagreb avait produit des lots spéciaux pour
l’utilisation dans les pays en développement, avec un titrage encore supérieur, et
probablement assez instable d’un lot à l’autre (de 4,5 à 5,5 Log, voire plus). Le
vaccin avait été pré-testé (innocuité et immunogénicité) sur de tout petits
échantillons de quelques dizaines d’enfants au début des années 1980 au Brésil,
au Mexique, en Gambie et au Bangladesh. Le Centers for Disease Control and
Prevention (CDC, Atlanta) et le département Vaccins de l’OMS s’y étaient
intéressés, et avaient décidé de le tester plus formellement en phase II
(immunogénicité) puis en phase III (efficacité clinique) dans plusieurs pays.
L’équipe de Niakhar fut contactée pour réaliser un essai de phase III lors
d’une visite à Dakar d’un groupe de chercheurs du CDC, accompagnés d’un
administrateur de la Task Force for Child Survival (TFCS), un organisme
nouvellement créé au Carter Presidential Center (CPC) à Atlanta par William
Foege, ancien directeur du CDC et d’un représentant de l’industrie
pharmaceutique française (à l’époque Institut Mérieux), qui avait envisagé de
produire le vaccin EZ-HT sous licence. Le site de Niakhar présentait l’atout
considérable d’avoir déjà en place un système de surveillance démographique et
des données de base très précises sur l’épidémiologie de la rougeole, nécessaires
au calcul de la taille d’échantillon pour un essai vaccinal. Un second site avait
été choisi en Haïti pour un autre essai de phase III, avec l’équipe dirigée par le
professeur Neal Halsey, de l’université Johns Hopkins. Une demi-douzaine de
petites études de phase II étaient en cours en Afrique (Gambie, Guinée Bissau,
Soudan, Afrique du Sud) et en Asie ainsi qu’une grosse étude au Mexique,
dirigée par le CDC (Roger Bernier, Laury Markowitz). Ce furent d’ailleurs ces
dernières personnes qui assurèrent le suivi de l’étude de Niakhar, avec John
Bennett, aussi épidémiologiste du CDC.
Un avant-projet de protocole fut préparé au printemps 1986, discuté au
CDC et au CPC, et suite à diverses discussions un accord fut scellé en
novembre 1986 lors de ma visite à Atlanta. Le contrat était d’ailleurs le premier
contrat important signé par la TFCS. Le protocole prévoyait de tester
simultanément deux vaccins : le vaccin EZ-HT et un vaccin de souche
Schwarz, produit au même titre que le vaccin HT par l’Institut Mérieux. L’essai
devait durer environ deux ans, sur quelques 1 000 enfants répartis en trois
groupes, les deux vaccins à haut-titre administrés à 5 mois, et un groupe témoin
qui recevait un placebo à 5 mois et un vaccin standard à 10 mois. Il s’agissait
d’un essai randomisé en double aveugle. L’objectif principal était de mesurer la
protection du vaccin contre la rougeole clinique, mesurée en incidence de la
rougeole chez les enfants vaccinés et en probabilité de contamination en cas
d’exposition (cas-contact). Un objectif secondaire de la phase II, la mesure de
l’immunogénicité pour tous les enfants vaccinés, était aussi inclus dans l’étude.
Les tests d’anticorps et le titrage du vaccin étaient faits à Banjul dans le
laboratoire d’Hilton Whittle. L’équipe de Niakhar tenait aussi à mesurer la

58
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

mortalité, puisque c’était la raison d’être du vaccin : réduire la mortalité par


rougeole entre 5 et 9 mois. De toute façon, le système de surveillance
démographique fournissait un enregistrement complet de tous les décès, y
compris plusieurs années après, ce qui fut fondamental pour la suite.
Le projet démarra sur le terrain en juillet 1987, après un petit retard dû au
délai d’obtention du visa du ministère de la Santé du Sénégal. L’essai se déroula
sans problème sur le terrain et se termina fin 1989 avec la vaccination des
dernières cohortes. L’analyse des données prit plusieurs mois, fut un peu
retardée par mon départ à Boston et révéla une surprise de taille : le vaccin EZ-
HT induisait une surmortalité de l’ordre de 8 % des enfants vaccinés, encore
plus forte chez les filles que chez les garçons, et fournissait une protection
clinique médiocre avec plus d’échecs vaccinaux que le vaccin standard. Tous les
détails de l’essai furent consignés dans le rapport final, disponible à l’IRD ou
sur demande à l’auteur, et dans plusieurs publications (GARENNE 1994a, 1994b,
2015 ; GARENNE et al. 1991a, 1991b, 1993a, 1993b ; GARENNE 1993). Les
principaux résultats furent reconnus par l’OMS (OMS-PEV 1990, 1991, 1992).

Dérives et polémiques
Produire des résultats négatifs sur le vaccin EZ-HT, alors que la
communauté internationale attendait des résultats positifs, allait nécessairement
créer des problèmes et engendrer de sérieuses discussions. Mais ces problèmes
ont été décuplés par un certain nombre de positions discutables au niveau des
commanditaires de l’étude et de l’ORSTOM, et cela pour différentes raisons.
Au niveau de l’OMS, le principal problème provenait du fait que le groupe
en charge du vaccin avait une attitude de promotion systématique du vaccin
EZ-HT, dans la perspective de faciliter sa production par la Yougoslavie et des
pays du Sud, en particulier l’Inde et le Mexique, ces deux derniers pays étant
explicitement désireux de produire le vaccin EZ sous licence. Dans le souci
d’aller vite pour disposer d’un nouveau vaccin, l’OMS avait réuni en 1989 une
conférence sur le vaccin EZ-HT à Washington, au cours de laquelle les résultats
des essais de phase II furent présentés, y compris les premiers résultats de
Niakhar. À ce stade, toutes les études disponibles convergeaient : les montées
d’anticorps après le vaccin EZ-HT étaient toutes favorables, et du même ordre
de grandeur quelle que soit la population vaccinée. Sur cette base, et alors
qu’aucune des deux études de phase III n’était terminée, celles de Niakhar et
d’Haïti étant encore en cours, la recommandation OMS fut publiée dans le
Relevé Épidémiologique Hebdomadaire du 12 janvier 1990.
Quelques mois plus tard, en mai 1990, l’analyse des premiers résultats
finaux de l’essai Niakhar, qui révélaient en définitive une forte surmortalité et
de sérieux problèmes d’échecs de vaccination, fit l’effet d’une douche froide
lors de leur présentation devant les experts du CDC et de l’OMS. L’OMS
convoqua une réunion à Genève en février 1991, où les résultats de Niakhar

59
Michel GARENNE

furent effectivement présentés et discutés. Pour autant, l’OMS conclut que les
données présentées ne suffisaient pas pour remettre en cause la décision prise
en 1989 (RÉH du 23 août 1991). Alors que le vaccin commençait à être utilisé à
l’essai en Afrique du Sud, au Zaïre et même aux États-Unis (Californie), l’OMS
ne revint donc pas en arrière sur l’appel d’offre de quelque 250 millions de
doses du vaccin EZ-HT pour les pays du Tiers-Monde qu’elle avait déjà lancé
peu auparavant.
Soucieux d’éviter une catastrophe vaccinale, les investigateurs de Niakhar
décidèrent de publier les résultats de la surmortalité à Niakhar le plus
rapidement possible, et de vérifier la surmortalité dans l’essai en Haïti. Les
données de surmortalité à Niakhar furent publiées peu après dans le Lancet en
octobre 1991 (Garenne et al. 1991). Cette publication ne fut pas sans difficulté,
et on ne peut exclure que l’attachement de certains experts, dont ceux liés à
l’OMS, a pu jouer un rôle. La qualité scientifique de l’essai eût néanmoins gain
de cause. Peu après sa publication, l’article du Lancet fut diffusé par les
compagnies pharmaceutiques à travers le monde, stoppant ainsi l’utilisation du
vaccin EZ-HT et permet-tant certainement d’éviter une distribution massive de
vaccins inefficaces et dangereux aux conséquences sanitaires graves.
L’autre élément déterminant fut l’analyse de la mortalité dans l’essai conduit
en Haïti. Cet essai était tout à fait équivalent à celui de Niakhar, car les deux
projets avaient été préparés en même temps et les deux équipes se
connaissaient : protocoles équivalents, mêmes lots de vaccins, tailles
d’échantillon comparables, etc., mais l’essai d’Haïti n’avait pas prévu de mesurer
la mortalité. Suite à la réunion de Genève, les dirigeants de l’essai Haïti
demandèrent des fonds pour retourner sur le terrain et mesurer la mortalité
postvaccinale. Cette demande fut d’abord rejetée par le NIH, semble-t-il sur
recommandation explicite du CDC. Mais l’Institut Mérieux accepta de financer
cette étude, grâce à l’intervention d’Odile Leroy qui y travaillait depuis 1990.
Ces résultats furent déterminants : la surmortalité après le vaccin EZ-HT était
aussi très significative, du même ordre de grandeur qu’à Niakhar, avec le même
tropisme de surmortalité féminine.
Suite à la publication dans le Lancet et aux résultats de l’étude conduite en
Haïti, une nouvelle réunion fut convoquée par l’OMS à Atlanta en juin 1992.
Cette réunion se déroula sans difficulté particulière, les nouveaux résultats
furent présentés et discutés. À la suite de cette réunion, l’OMS fit la
recommandation d’arrêter l’utilisation des vaccins à haut titre, et en particulier
le vaccin EZ-HT (RÉH du 27 novembre 1992). Cette réunion avait été
préparée par des discussions informelles entre les personnes concernées : il était
clair que les chercheurs qui avaient démontré les problèmes du vaccin EZ-HT
n’auraient pas accepté une décision ambiguë. Cette réunion fut suivie d’une
autre réunion au NIH à Washington peu de temps après, dans laquelle on
discuta aussi de la surmortalité féminine, qui posait problème à certains. Le
Professeur D.A. Henderson, ancien directeur du programme d’éradication de la

60
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

variole au niveau mondial, alors conseiller du président Clinton pour les affaires
de santé, me félicita personnellement pour mon travail et ma persévérance dans
une lettre à entête de la Maison Blanche.

S ources de la confusion
Plusieurs éléments ont concouru à la confusion sur le vaccin EZ-HT. Tout
d’abord, le fait que certains organismes ont manqué de prudence et de
méthode. Quand on teste un nouveau vaccin, il ne s’agit pas d’aller vite, mais de
suivre toutes les procédures, et d’attendre d’avoir tous les résultats avant de
prendre la décision finale de recommander ou non le produit. Dans le cas du
vaccin EZ-HT, l’enthousiasme est venu de la concordance des essais de phase
II. Mais cela n’était pas suffisant, d’autant que les essais de phase I n’avaient pas
été réalisés dans les règles de l’art, et que des compagnies pharmaceutiques (en
particulier Merck Sharp & Dohme) qui avaient analysé en laboratoire le vaccin
EZ-HT avaient mis en garde l’OMS dès 1986. Si ces mises en garde avaient été
communiquées et si les phases I avaient été mieux suivies, on n’aurait
probablement pas procédé aux essais de phase II ni III.
Le second élément de confusion venait de la surmortalité inattendue. D’une
part, les études de mortalité n’avaient pas été incluses dans la plupart des
protocoles. Or, comme la principale justification du vaccin EZ-HT était de
réduire la mortalité par rougeole à 5-9 mois, il aurait été judicieux de l’inclure
systématiquement. Seul l’essai Niakhar y avait apporté une importance
particulière. Cela dit, la question de la surmortalité après le vaccin EZ-HT était
plus complexe que ce qu’on aurait pu prévoir, tout à fait inattendue, et
entièrement nouvelle en vaccinologie. Si les premiers vaccins contre la rougeole,
testés en 1963 en Haute Volta et au Sénégal, avaient induit des rougeoles
sévères et quelques décès, il s’agissait d’un effet immédiat et aisément
compréhensible : le vaccin était trop virulent pour les populations concernées.
Dans l’essai Niakhar on observait autre chose : une surmortalité non spécifique,
dans les deux ans suivant la vaccination. Ce phénomène était nouveau et donc
surprenant. Il s’agissait probablement d’un effet du vaccin sur l’immunité des
enfants, qui avait des conséquences sur plusieurs années. Contrairement à ce
qui fut dit au début, cet effet était plausible d’un point de vue biologique,
puisque le virus naturel induit de sérieuses anomalies immunitaires (cf. travaux
de Diane Griffith à Johns Hopkins). Le virus du vaccin, mis à très haut titre,
pouvait donc lui aussi avoir des effets néfastes. D’autre part, puisque le virus
naturel induit une surmortalité féminine, le virus du vaccin pouvait lui aussi le
faire (GARENNE 1994b). Mais le mécanisme précis de l’effet du vaccin EZ-HT
sur la mortalité reste inexpliqué à ce jour.
Un autre élément de la confusion se rapporte à la notion de plausibilité
biologique de la surmortalité liée aux vaccins à haut titre. Chez les médecins-
épidémiologistes, qui étaient dominants dans les comités, le dogme en vigueur
était que la dose infectante avait peu d’importance, puisque de toute façon le

61
Michel GARENNE

virus se répliquait très rapidement dans le corps, et provoquait ainsi la réaction


d’anticorps. Il en allait tout autrement chez les biologistes, pour lesquels dose
infectante était synonyme de virulence, et donc toute augmentation forte
pouvait entraîner une surmortalité. Mais ceux-ci étaient très minoritaires, pour
ne pas dire presque invisibles dans les comités qui prenaient les décisions. Un
dernier point était aussi apparemment peu plausible pour la plupart des
observateurs : la surmortalité féminine. À cette époque, j’étais un des rares à la
trouver normale, car je l’avais observée dans ma thèse de doctorat, à partir
d’ailleurs des statistiques de mortalité publiées par l’OMS, mais qui n’étaient
connues ni à Genève, ni à Atlanta. Par la suite, j’entrepris une étude complète
démontrant la surmortalité féminine par rougeole à travers le monde
(GARENNE 1994b).
Une dernière source de la confusion vint des études de Peter Aaby en
Guinée-Bissau. On doit faire les remarques suivantes à propos des deux essais
conduits à Bissau. D’une part, les vaccins n’avaient pas été standardisés : le
premier lot utilisé, remis par Hilton Whittle, était probablement un vaccin à
moyen titre, alors que le second lot, était probablement un vaccin à haut titre.
Le titrage du vaccin Edmonston-Zagreb avait d’ailleurs posé problèmes à
différents laboratoires, et ne fut vraiment standardisé qu’en 1986. D’autre part,
les échantillons d’enfants vaccinés à Bissau étaient trop faibles : ils ne pouvaient
permettre ni une étude de protection clinique, ni une étude de mortalité
satisfaisante. Enfin, l’analyse des données publiée dans le Lancet en octobre
1988 (Aaby et al. 1988) qui montrait que le vaccin EZ-HT assurait une bonne
protection clinique et réduisait la mortalité, soulevait certains problèmes
d’interprétation statistique.

La préparation de l’essai Pertussis acellulaire


Parallèlement à l’essai vaccinal EZ-HT, l’équipe de Niakhar prépara un
autre essai vaccinal sur le vaccin « pertussis acellulaire » contre la coqueluche. La
motivation était assez similaire à celle de l’essai EZ-HT : le site de Niakhar
offrait une surveillance complète de la coqueluche depuis 1983, avec des
données d’incidence et de mortalité complètes. L’équipe fut donc approchée en
1988 par l’Institut Mérieux, qui cherchait un site pour tester son nouveau vaccin
acellulaire. Les vaccins contre la coqueluche, dits « à germes entiers » (whole cell)
avaient une bonne efficacité, bien connue au niveau international et déjà appré-
ciée sur le terrain à Niakhar, mais avaient un certain nombre d’effets
indésirables. L’idée du vaccin acellulaire était de mieux purifier le vaccin en
ôtant les cellules qui posaient problème et d’avoir un vaccin au moins aussi
efficace, mais sans les effets secondaires.
L’équipe de Niakhar monta donc d’abord une étude pilote pour s’assurer
que le diagnostic biologique de la coqueluche était faisable sur le terrain. Si le

62
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

diagnostic clinique ne posait pas de difficulté, car dans la plupart des cas les
signes cliniques sont flagrants chez l’enfant, il s’agissait de montrer qu’il
s’agissait bien de la souche « Bordetella pertussis » et pas d’un autre germe. Un
expert de la mise en culture de la bactérie (Gary Sanden du CDC) fit un séjour à
Niakhar pour mettre au point la procédure en collaboration avec l’équipe de
Souleymane Mboup installée à l’hôpital Aristide Le Dantec. Les premiers
résultats furent difficiles, car la bactérie n’était isolée que dans la moitié des cas
cliniques (GARENNE et al. 1989b).
À la suite de cette étude pilote, j’ai rédigé un avant-projet de protocole pour
tester le vaccin acellulaire. Je dus abandonner le projet à la suite de mon
éviction du site de Niakhar. L’essai eut lieu quelque temps plus tard.

Épilogue
Après mon éviction de Niakhar en 1991, j’ai contribué à l’installation de
deux autres observatoires de population dès 1992 sur un modèle assez similaire
à celui de Niakhar : Nouna au Burkina Faso, avec l’équipe de Rainer Sauerborn
(université de Heidelberg) 8 et Agincourt en Afrique du Sud 9 avec l’équipe de
Stephen Tollman et Kathleen Kahn de l’université du Witwatersrand, tous des
chercheurs rencontrés à Harvard lors de mon séjour à Boston (1990-1994). Les
deux sites existent toujours en 2014 et ont donné lieu à des travaux de
recherche importants et à de nombreuses publications. L’équipe d’Agincourt a
été déterminante pour la constitution du réseau Indepth-Network des
observatoires de population et pour la diffusion de la méthode des autopsies
verbales 10.

Bilan et perspectives
Tirer le bilan de l’expérience de recherche à Niakhar plus de vingt ans après
est une gageure, tant se mêlent les points positifs et les points négatifs, les
espoirs et les déceptions. D’autre part, il est difficile de résumer une expérience
de 10 ans impliquant des dizaines de personnes en quelques pages, et il est bien
clair que ce bilan présenté ici est nécessairement partiel et incomplet.

Les aspects positifs


Parmi les points positifs, ce qui ressort le plus dans les discussions avec les
acteurs de l’époque, c’est l’extraordinaire dynamique de l’équipe, l’aventure

8 [Link].
9 [Link].
10 [Link].

63
Michel GARENNE

scientifique vécue, la création de la station de Niakhar, la créativité et la


réactivité face aux problèmes rencontrés, le caractère pluridisciplinaire des
recherches, ainsi que l’excellente ambiance durant toutes les années sur le
terrain, dont tous les acteurs gardent la nostalgie. Cette bonne ambiance fut
cependant cassée au moment des problèmes soulevés par le vaccin EZ-HT. En
quelques années le site de Niakhar avait été reconnu au niveau international,
certaines de ses publications avaient fait le tour du monde, certaines avaient eu
un retentissement important, impliquant des recommandations internationales
au niveau de l’OMS. Certes le bilan était modeste par rapport à un site comme
Matlab au Bangladesh, l’INCAP au Guatemala, ou les sites du MRC en
Gambie, mais très satisfaisant compte tenu des moyens humains, matériels et
financiers impliqués. Des résultats du premier projet sur la malnutrition et la
mortalité, comme la mesure du tour de bras pour détecter les malnutris et la
méthode d’autopsie verbale, ont eu un retentissement mondial et sont toujours
d’actualité. Les résultats de l’essai vaccinal ont eu non seulement des
implications mondiales, mais ont aussi ouvert la voie à de nouvelles recherches
sur l’immunité après la rougeole et les vaccins à haut titre, ainsi que sur les
différences de susceptibilité selon le sexe. Ces deux grands projets, qui ont
nourri le laboratoire de population pendant huit ans, avaient été bien préparés
et bien exécutés sur le terrain : ils resteront comme les principales expériences
positives de cette période.

Les regrets
Bien entendu, certains points méritent discussion a posteriori. Un certain
nombre de choses auraient pu être faites mieux ou différemment. Sur le plan
scientifique, quelques points de détail auraient pu être améliorés. Pour ce qui
concerne la collecte des données démographiques lors de l’extension de 1983,
on peut regretter de ne pas avoir recueilli plus de données rétrospectives. Si les
histoires de maternités étaient complètes, on aurait pu aussi recueillir des
histoires de nuptialité (tous les changements antérieurs d’état matrimonial) et
des histoires des principales migrations (sans entrer dans le détail des
déplacements saisonniers). Cela aurait facilité et enrichi les études ultérieures.
Sur le plan épidémiologique, les études faites sur le paludisme ont été trop
parcellaires, mais elles furent complétées par la suite par l’équipe de Jean-François
Trape, paludologue de l’IRD. De même, les épidémies de méningite n’ont pas
été étudiées, faute de moyens et de compétences. Dans l’étude sur l’impact de la
vaccination de la femme enceinte pour prévenir le tétanos néonatal, les
premiers résultats firent apparaître un manque d’efficacité du premier lot de
vaccins utilisé, dont les causes n’ont jamais été complètement explorées, faute
de temps. Les études sur l’hypertension et sur la tuberculose sont restées
inachevées, également faute de temps et de moyens.
Sur le plan nutritionnel, les études furent très complètes. Le seul regret est
peut-être de ne pas avoir fait assez d’actions pour la prévention et le traitement.

64
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

Les choses n’étaient pas encore mûres à l’époque, mais la contribution de


l’équipe reste cependant notable. D’autre part, les travaux ultérieurs d’André
Briend sur le sujet ont largement contribué à améliorer la prévention et le
traitement de la malnutrition chez l’enfant, et la diffusion de la réhydratation par
voie orale (RVO) au Sénégal doit beaucoup à l’équipe de l’ORSTOM installée à
l’ORANA et à l’hôpital de Fann (Olivier Fontaine et Jean-Pierre Beau).
Pour l’essai vaccinal, le seul regret, sur le plan scientifique, est d’avoir
changé le protocole en cours d’étude. Dans le protocole initial, on avait prévu
trois groupes : deux vaccins à très haut titre (EZ-HT, SW-HT) et un vaccin
standard (SW-st), l’idée étant d’étudier à la fois l’effet du titrage (HT vs
standard) et celui de la souche (EZ vs SW). En fait, l’équipe était partie
initialement du principe que c’était le vaccin EZ-HT qui était intéressant, et
donc qu’il suffisait de tester EZ-HT vs SW-st. Suite aux discussions avec le
CDC lors de la mise au point du protocole, l’idée d’avoir trois groupes s’est
imposée, ce qui était une excellente idée du point de vue scientifique. Lors de
l’analyse préliminaire de la réponse sérologique en 1988, le vaccin EZ-HT
apparaissait plus immunogène que le vaccin SW-HT. L’équipe de Niakhar avait
donc conclu qu’il était inutile de continuer à étudier le SW-HT, et avait décidé
d’éliminer ce dernier groupe pour la fin de l’étude (les 8 dernières cohortes
mensuelles). Il faut préciser le contexte de cette décision : l’équipe pensait être
en avance au point de vue de l’éthique de la recherche, et avait été
impressionnée par la décision récente d’un essai américain sur l’aspirine pour
prévenir le risque d’infarctus : l’essai avait été écourté dès que l’effet positif de
l’aspirine avait été démontré. Ici on avait une situation un peu différente, mais
présentant une analogie : si le vaccin SW-HT n’avait aucune chance d’être
recommandé, il n’y avait plus de raison de le tester. Rétrospectivement, ce fut
une double erreur. C’était une erreur stratégique au point de vue de l’essai, car
on ne devait pas présumer des résultats définitifs ni tirer de conclusion hâtive
avant la fin complète de l’essai, et une erreur tactique pour la visibilité et l’image
de l’essai, car on pouvait reprocher d’avoir changé le protocole. S’il fallait le
refaire, je recommanderais de terminer l’essai tel qu’il était prévu dans le
protocole initial avec les trois groupes. Ceci aurait évité des critiques faciles
faites par la suite, et renforcé la valeur de la démonstration.
Au niveau des relations avec la population locale, on peut regretter de ne
pas avoir fait plus, en particulier pour améliorer l’infrastructure et le
fonctionnement des dispensaires. Certes, le projet a apporté beaucoup
d’expertise, des médecins à temps partiel, des quantités considérables de
médicaments, une aide à la gestion des stocks de médicaments, etc., qui se sont
traduits par une baisse sensible de la mortalité au cours du projet. Mais dans ce
genre de contexte, on peut toujours faire mieux, à condition bien entendu d’en
avoir les moyens humains et matériels, qui restaient très limités à l’époque. La
politique de l’équipe était guidée par deux principes : s’inscrire dans la politique
de santé du Ministère, et ne pas entreprendre d’actions non durables, c’est-à-
dire qui cesseraient dès que l’équipe de recherche serait partie. De nombreux

65
Michel GARENNE

efforts furent aussi faits pour expliquer les recherches à la population, au cours
d’innombrables réunions de villages et discussions avec les dirigeants locaux.
Mais il n’est pas certain que ces messages soient tous passés correctement, ni
qu’ils aient été transmis de la meilleure façon. La recherche sur ce sujet de la
communication resta limitée à l’époque. En comparaison, l’équipe d’Agincourt
en Afrique du Sud fit mieux quelques années plus tard, mais dans un contexte
bien plus avancé que celui de Niakhar.
La relation de l’équipe avec les autorités sénégalaises du ministère de la
Santé et de la direction de la statistique fut en général excellente, avec quelques
difficultés cependant, notamment sur le sujet du choléra. Mais ces difficultés
furent rapidement surmontées. Il faut surtout noter l’attitude très courageuse
des autorités sanitaires sénégalaises lors de la présentation des résultats de l’essai
EZ-HT. Ils surent faire confiance à l’équipe de recherche, et résister tant aux
allégations et aux pressions de l’OMS et du CDC qui voulaient continuer à
utiliser le vaccin à haut titre.
Un autre point est la documentation et l’archivage des recherches conduites
dans les années 1981-1991. À l’époque, l’archivage ne posait pas de problème
au Centre de Bel-Air, et j’avais saisi la direction du Centre de Hann pour qu’il
soit pérennisé. Mais cela n’a pas été fait, et une partie des archives de
recherches en sciences sociales semble avoir disparu lors du déménagement du
Centre de Bel-Air. D’autre part, les photos manquent pour la période, et je
regrette de ne pas en avoir pris plus personnellement. Cependant, Bernard
Maire, qui avait un appareillage professionnel, a gardé une série importante de
photos, qui mériteraient d’être numérisées et archivées dans la base Indigo de
l’IRD.
Un dernier regret est de ne pas avoir suffisamment publié les résultats de
Niakhar. Même si les grandes études ont été bien publiées, on aurait pu en tirer
plus d’articles dans des revues internationales. Quant aux petites études, elles
restent peu publiées et peu connues, en dehors de la littérature grise,
heureusement disponible maintenant sur la base Horizon de l’IRD.

Remerciements
Je remercie chaleureusement tous ceux qui ont relu la version préliminaire
de ce manuscrit, ont donné de bons conseils et corrigé diverses erreurs ou
imprécisions, en particulier Pierre Cantrelle, Charles Becker, Odile Leroy,
André Briend et Sophie Hohmann, les erreurs et omissions restantes étant bien
entendu de ma responsabilité. J’espère que ce texte satisfera ceux qui souhaitent
explorer les différents aspects de la riche histoire des recherches réalisées au
cours des années 1981-1991 à Niakhar.

66
ANNEXE 2.1

PERSPECTIVES DES LABORATOIRES DE POPULATION (DSS)


Michel GARENNE
Les systèmes de surveillance démographique ont eu leur heure de gloire ces
dernières décennies, culminant probablement avec la création du réseau Indepth-
Network en 1999, et bénéficient de généreux financements. Dans les années
1980, leur existence était très largement justifiée : de nombreux résultats scienti-
fiques concernant la santé internationale en proviennent, et même sur le plan
démographique, de nombreuses observations originales trouvent leur origine
dans leurs données. Mais depuis, la situation a quelque peu changé. D’une part
les enquêtes démographiques et sanitaires (EDS 1) et d’autres grosses enquêtes
standardisées fournissent une très grande quantité d’information tant
démographique qu’épidémiologique, très largement disponible, avec l’avantage
d’être basées sur des échantillons représentatifs de la population, alors qu’une
critique récurrente des DSS est leur manque de représentativité. Sur le plan
démographique, on dispose aussi de nombreux recensements, réalisés depuis les
années 1980 et disponibles grâce au réseau IPUMS-international, qui
fournissent quantité de données utiles et très détaillées ([Link]).
Les observatoires de population restent néanmoins nécessaires pour un
certain nombre de tâches spécifiques, notamment pour les études
longitudinales, les études de cohorte et les essais randomisés. L’Afrique du Sud,
pays où l’information démographique et sanitaire est beaucoup plus développée
que dans les autres pays africains, considère utile de maintenir plusieurs
observatoires de population (Agincourt, Hlabisa, Dikgale) et de nombreux pays
africains font de même. Ces DSS ont servi à de nombreuses études
épidémiologiques et démographiques : essais cliniques, études longitudinales ou
de cohortes et études diverses sur les maladies infectieuses, notamment sur le
paludisme et le VIH/sida. La majorité des informations sur les causes de décès,
sur les schémas par âge de mortalité et sur quantité d’autres sujets importants
pour l’information sanitaire et la décision en santé publique en proviennent. De
plus, les DSS permettent de nombreuses études pluridisciplinaires dans
différents domaines et sont particulièrement favorables à des observations
nouvelles et inattendues (appelées en anglais ‘serendipity’). Les DSS ont donc
encore toute leur place actuellement. Cependant, ils pourraient être remplacés à
terme par d’autres structures ou par des études plus ponctuelles, surtout si
l’enregistre-ment des faits d’état civil et des causes de décès se généralise,
comme c’est le cas dans certains pays asiatiques. Mais en 2014, on est encore
loin de cette situation idéale pour ce qui concerne l’Afrique subsaharienne.

1 [Link].
ANNEXE 2.2

LES AUTRES ÉTUDES DES ANNÉES 1981-1991


Michel GARENNE

Épidémiologie
En marge des essais vaccinaux et de la surveillance en routine de la
rougeole et de la coqueluche, plusieurs études furent conduites sur diverses
maladies infectieuses et sur plusieurs maladies non infectieuses.
Une épidémie de choléra éclata en janvier 1985 et fut suivie de près par
l’équipe. Elle apparut par surprise, les premiers cas survenant entre Noël et le
jour de l’An, période où l’équipe était en congé à Dakar ; on ne l’apprit que
dans les premiers jours de janvier. La situation était nouvelle et particulièrement
difficile car tous les dispensaires publics étaient fermés, les infirmiers ayant été
envoyés en formation sur les maladies diarrhéiques pour une période de trois
semaines. L’équipe organisa les premiers secours du mieux qu’elle put, en
attendant que les services de santé s’organisent. Parallèlement, on prépara un
relevé de tous les cas cliniques (environ 1 000 au total), avec recherche de la
contamination probable. Tous les décès furent enregistrés à l’enquête
démographique (environ 100 cas), soit une mortalité élevée du fait de la grande
rapidité de la diffusion de l’épidémie et de la lenteur à mettre en place les soins.
De plus, le ministère de la Santé organisa tardivement une campagne de
vaccination, qui fut aussi enregistrée par l’équipe. Une autre épidémie éclata en
1987 et fit aussi l’objet d’une étude épidémiologique, mais avec une mortalité
nettement plus faible. Les dysfonctionnements de 1985, dus à des causes
externes, eurent une conséquence négative pour l’équipe : celle de compliquer
les relations avec le ministère de la Santé, qui souhaitait ne pas diffuser
l’information sur les ravages du choléra pour diverses raisons, en particulier
pour ne pas effrayer les touristes et compromettre la saison touristique qui
commençait. Il fut même question d’interdire de séjour un membre de l’équipe
(Olivier Fontaine) qui s’était impliqué personnellement et avait contacté l’OMS
à ce sujet, mais le différend fut réglé à l’amiable grâce à l’intervention de la
direction de l’ORSTOM qui, à l’époque encore, soutenait complètement
l’équipe.
Une épidémie de poliomyélite éclata en 1986, qui fit aussi l’objet d’une
investigation épidémiologique à Niakhar, avec un relevé complet des cas. Cette
épidémie fut aussi étudiée dans le reste du pays par une équipe de la TFCS
(Hector Traverso, Jean-Paul Moulia-Pelat), avec en particulier pour but de
mesurer l’efficacité comparée du vaccin polio oral (à virus vivant atténué) utilisé
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

dans le PEV national et le vaccin inactivé, qui était utilisé à Niakhar. L’équipe
en tira d’ailleurs une comparaison des coûts-efficacité des deux vaccins
(MOULIA-PELAT et al. 1988a, 1988b). Cette étude eut une autre conséquence
pour Niakhar : la recherche des cas de polio avait permis de relever tous les
handicaps physiques de la zone. L’équipe de Niakhar contacta alors une équipe
spécialisée dans l’appareillage des handicapés physiques basée à Dakar, et l’on
organisa chaque année une journée de prise en charge avec mise au point
d’appareils orthopédiques pour les handicapés de tous âges.
Le tétanos néonatal était une des principales causes de décès néonatal
relevées dans les autopsies verbales des premières années. Une étude
épidémiologique fut donc conduite par Odile Leroy en 1986 avec la recherche
des facteurs de risque sur les cas passés. Le principal résultat fut de montrer le
rôle du manque d’hygiène des mains des matrones traditionnelles, qui
apparaissait dans l’analyse statistique comme le premier facteur de risque
(LEROY & GARENNE 1989, 1990, 1992). Parallèlement, on réalisa une étude
d’efficacité de la vaccination systématique des femmes enceintes, mise en place
dès 1986. Ainsi, à partir de 1987, la mortalité par tétanos fut considérablement
réduite 1.
Le paludisme était une des principales causes de décès de l’enfant,
essentiellement au cours de l’hivernage (juillet à octobre). Un collègue de
l’ORSTOM, Pierre Gazin, fut invité à venir à Niakhar en 1985 pour analyser et
typer les souches de Plasmodium falciparum. Une autre étude, très brève, de
comptage des moustiques vecteurs fut conduite par Jozef Vercruysse, un
entomologiste belge en poste à Dakar.
Dans le cadre des facteurs de risque de la mortalité maternelle, une petite
étude sur la prévalence de l’hypertension artérielle fut conduite chez les adultes
en 1987-88. Odile Leroy avait aussi organisé dès 1986 un suivi clinique des
femmes enceintes repérées à l’enquête démographique.
Dans le cadre des études entreprises avec René Collignon, un relevé
complet des cas d’épilepsie et de géophagie chez l’enfant fut effectué en 1985-
1986.
Enfin, l’équipe développa en 1989 un programme de recherche sur les
facteurs de risque du sida, programme dirigé par Charles Becker. En fait, le sida
n’était pas un problème majeur à Niakhar, car un seul décès par sida fut relevé
au cours de toute la période 1983-1989 ; il s’agissait d’un émigré de retour
d’Abidjan où l’épidémie faisait rage à l’époque. Le programme visait à analyser
les comportements sexuels dans la zone de Niakhar. Ce programme eut pour
principale conséquence l’implication de Charles Becker dans la recherche sur les
aspects socio-anthropologiques du sida, qui culmina avec le Colloque sur
« Sciences Sociales et sida » organisé à Saly-Portudal en 1996, en collaboration

1 Voir chapitre 7.

69
Michel GARENNE

avec le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en


Afrique (CODESRIA) (BECKER et al. 1996 ; GARENNE et al. 1990).
Démographie et sociologie

En marge du système de surveillance démographique, qui fournit une


masse considérable de données et permet de nombreuses analyses croisées,
quelques études ponctuelles ont aussi été conduites.
Parmi ces études, on peut noter une étude sur polygamie et fécondité (avec
Étienne van de Walle) et une autre sur la structure des ménages, publiée à
l’occasion d’une conférence virtuelle sur le sujet organisée par Étienne van de
Walle (GARENNE & van de WALLE 1989 ; GARENNE 2006).
Une étude sur la mortalité maternelle fut conduite en 1983-84, à l’initiative
d’un organisme américain (Family Health International) basé à l’université de
Caroline du Nord, qui coordonnait une série d’études sur le sujet en Afrique de
l’Ouest. Cette étude causa quelques difficultés administratives à l’équipe, car elle
fut présentée au siège de l’ORSTOM à Paris comme une collaboration non
souhaitable avec des Américains (sic !), d’autant plus que le petit financement
qui y était associé arrivait directement à l’équipe, sans passer par l’administra-
tion centrale. Mais le problème fut rapidement résolu à Paris, grâce aux soutiens
de Pierre Cantrelle et Francis Gendreau. Cette étude eut plusieurs conséquences
positives indirectes. D’abord de mettre l’équipe en relation avec le groupe du
professeur Paul Corréa et du docteur. Khady Mbaye de l’Hôpital Aristide Le
Dantec. En ont résulté des publications communes sur le sujet de la mortalité
maternelle ainsi que sur l’infécondité au Sénégal (CORRÉA et al. 1987a ; CORRÉA
et al. 1987b). Cette étude fut complétée par une autre sur le devenir des
orphelins, conduite par Anne Rosenlew-Crémieux. (GARENNE & ROSENLEW-
CRÉMIEUX 1988)
La zone de Niakhar est une zone de densité de population très forte (> 120
habitants par km²) et d’émigration nette. Les émigrés se rendent soit en zone
urbaine (Dakar et Mbour notamment), soit dans des zones rurales faiblement
peuplées, surtout dans le Saloum et le Sénégal Oriental. Un projet, financé par
la Banque mondiale dans les années 1970, avait poussé les habitants de la zone
de Niakhar à migrer vers celle de Koumpentoum, dite zone des Terres Neuves.
Cette migration fut étudiée à l’aide d’une enquête complémentaire réalisée par
Jérôme Lombard et moi-même, dans le cadre du programme conduit par André
Lericollais (voir ci-dessous) (DUBOIS et al. 1999 ; GARENNE & LOMBARD
1988).

Géographie de la santé

Une équipe de géographes avait travaillé à Niakhar dans les années 1960, en
particulier André Lericollais qui avait gardé des liens personnels avec Pierre

70
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

Cantrelle et Charles Becker. Il revint en affectation à Dakar en 1986. Cette


équipe envoya à Niakhar deux jeunes stagiaires, qui effectuèrent deux études
importantes. Pascal Handschumacher réalisa en 1985 une étude sur la gestion
de l’eau dans la zone de Niakhar (HANDSCHUMACHER 1985). Jérôme Lombard
mena une étude sur la gestion des ressources alimentaires lors de la disette des
années 1983-1984 (LOMBARD 1985). Tous deux continuèrent dans la recherche
et obtinrent par la suite des postes de chercheur à l’ORSTOM.

Systèmes agraires, développement rural et changement social

Suite à son affectation à Dakar en 1986, André Lericollais réunit une équipe
pluridisciplinaire sur les changements des systèmes agraires depuis les années
1960 et leurs conséquences sociales. Cette équipe regroupait plusieurs
chercheurs de l’ORSTOM (André Lericollais, Jean-Paul Dubois, Pierre
Milleville, Guy Pontié), Charles Becker et plusieurs chercheurs de l’INRA, de
l’ISRA, de l’IFAN et de l’Université du Dakar, ainsi que quelques étudiants et
stagiaires. Il fut à l’origine d’un colloque mémorable tenu à la station de
Niakhar en 1988 (voir ci-dessous). Dans le cadre de ce programme, une étude
sur l’organisation sociale, l’économie domestique et les migrations des jeunes
femmes à Dakar fut conduite par Brigitte Guigou, jeune stagiaire sociologue
dans l’équipe (GUIGOU 1992 ; GUIGOU & LERICOLLAIS 1991 ; GUIGOU
LERICOLLAIS & PONTIÉ 1995 ; GUIGOU 1998).

Socio-anthropologie et psychologie

Plusieurs études socio-anthropologiques furent conduites au cours de la


période 1981-1991. Claudine Vidal effectua une étude sur les temps de
travaux des femmes, sur un petit échantillon en 1983-1984, et une autre sur
les circonstances des décès maternels. Francine van de Walle fit un court
séjour en 1983 pour mener une étude sur la perception des maladies à
Niakhar (GARENNE & van de WALLE 1985). René Collignon réalisa une série
d’études au cours de plusieurs séjours de 1983 à 1988, en particulier sur les
tradipraticiens de la région, sur des cas de maladies mentales et d’homicides,
et sur diverses autres maladies, en collaboration avec Tekheye Diouf, un
ancien infirmier qui tenait un centre de soins pour malades mentaux à Niakhar
et avec Guedj Faye, assistant de recherche qui contribua à de multiples
recherches et en particulier à la mise au point des documents en langue
sereer et à la préparation d’un corpus de proverbes sur le corps et la santé
(BECKER & MBODJ 1999 ; BECKER & COLLIGNON 1991 ; BECKER et al. 1993 ;
BECKER, COLLIGNON & FAYE 1990 ; DIOUF 1993).

71
Annexe 2.3

LES COLLOQUES ET COLLABORATIONS

Michel GARENNE

Les travaux de recherche menés à Niakhar entre 1981 et 1991 ont conduit
ou influencé directement plusieurs colloques scientifiques, sans parler de
nombreuses participations à divers colloques internationaux.

Le colloque sur les dynamiques agraires et mobilités


Ce colloque, intitulé « Paysans sereer », organisé dans le cadre de la
collaboration entre l’ORSTOM, le Centre de coopération internationale en
recherche agronomique pour le développement (CIRAD), l’Institut national de
recherche agronomique (INRA Sénégal) et l’université Cheikh Anta Diop, se
tint à la station de Niakhar en 1988 à l’initiative de l’équipe d’André Lericollais.
Il regroupait des géographes, des sociologues, des économistes, des
démographes et des historiens. Il visait à faire le bilan des évolutions des
systèmes agraires de la zone et leurs conséquences démographiques,
économiques et sociales depuis 1960. Le professeur Paul Pélissier, auteur de
l’ouvrage de référence – Les paysans du Sénégal – y participa (PÉLISSIER 1966).
Les actes de ce colloque sont réunis dans un ouvrage collectif Paysans sereer,
publié aux éditions de l’IRD (GARENNE et al. 1991c, 1995 et 1999;
LERICOLLAIS 1999).

Le colloque de Saly-Portudal sur les observatoires de


population, 1991
Ce colloque fut organisé dans le cadre d’un comité « Anthropologie et
démographie » de l’Union internationale pour l’étude scientifique de la
population (UIESP). Il visait à tirer les leçons de l’histoire des observatoires de
population depuis 1950 dans le but d’en développer de nouveaux. En effet, à
cette époque, les observatoires de population comme ceux de Khanna (Inde),
de Matlab (Bangladesh), de Narangwal (Inde), de Niakhar (Sénégal) et d’autres
zones étaient vus comme fondamentaux pour faire avancer les connaissances
en épidémiologie, en démographie et dans d’autres sciences de la santé publique
internationale. Le colloque réunit les principaux acteurs des grands centres de
recherche sur le sujet et produisit un ouvrage qui reste la référence sur cette
question (DAS GUPTA et al. 1997 ; GARENNE & DAS GUPTA 1997a ; GARENNE
& CANTRELLE 1997b ; GARENNE & KOUMANS 1997c).
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

Suite à ce colloque, de nombreux sites à travers le monde se développèrent,


notamment en Afrique et en Asie, regroupés maintenant dans un réseau
international : Indepth-Network ([Link]). L’idée de ce réseau
avait d’ailleurs été lancée par Pierre Cantrelle et moi-même lors de la XIXe
conférence de l’UIESP à New Delhi en 1989 et fut reprise et mise en œuvre par
le groupe d’Agincourt (Stephen Tollman et Kathleen Kahn) et le groupe de
Navrongo au Ghana (Fred Binka).

Le colloque sur les observatoires, Paris 1992


Ce colloque, interne à l’ORSTOM, fut réuni par Rémi Clignet et collègues.
Il réunit des chercheurs de nombreuses disciplines de sciences humaines
travaillant sur les observatoires dans les pays en développement, en particulier
des économistes et des démographes. Il donna lieu à une publication
synthétique sur le sujet aux éditions de l’ORSTOM (CLIGNET 1998 ;
GARENNE 1998).

Les collaborations internationales


Les données recueillies à Niakhar dans le cadre des différents programmes
ont eu une portée internationale. Elles ont permis de participer à de nombreux
ateliers de travail, à l’OMS et ailleurs, et ont servi à plusieurs études
comparatives et à des synthèses internationales, sous l’égide de l’OMS ou des
grandes écoles de santé publique (Johns Hopkins, Harvard, London School of
Hygiene and Tropical Medicine). Ce fut le cas des données sur la morbidité et
sur la mortalité par maladies diarrhéiques (VICTORA et al. 1993) ; des données
sur la morbidité et sur la mortalité par maladies respiratoires (GARENNE et al.
1992) ; des données sur l’état nutritionnel, qui furent communiquées à l’OMS
lors de la préparation des nouvelles normes et ont été utilisées pour les tester
(GARENNE 2007) ; des données sur la relation entre mortalité et état
nutritionnel par cause de décès (BLACK et al. 2008 ; OLOFIN et al. 2014) ; des
données sur la mortalité et l’allaitement (OMS 2000). Enfin, ces études ont servi
à des comparaisons entre les résultats obtenus par les laboratoires de
population et ceux des enquêtes EDS (GARENNE & van GINNEKEN 1994a et
1994b).

73
Bibliographie
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75
Michel GARENNE

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Michel GARENNE

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Michel GARENNE

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80
TÉMOIGNAGE D’UNE AVENTURE SCIENTIFIQUE À NIAKHAR (1981-1991)

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VICTORA C.G., HUTTLY S.R.A., FUCHS S.C., BARROS F.C., GARENNE M., LEROY
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CHAKRABERTY J., SANDER A.M., BAHN M.K., MARTINES J.C., 1993,
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Comparison of Children from Brazil, Senegal, Bangladesh and India”
(International Study Group on Mortality due to Diarrhea), Journal of Diarrheal
Disease Research 11, 1, 25-29.

81
CHAPITRE 3

À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES


DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ,
LA POPULATION, LA SOCIÉTÉ :
NIAKHAR, LE SIIN ET AU-DELÀ (1960-2000)

Charles BECKER 1

Cette contribution veut montrer par quelques exemples l’intérêt la vision du


fondateur de Niakhar, pour qui la recherche sur la population et la santé,
utilisant les méthodes démographiques et biomédicales, pouvait, et même
devait, s’ouvrir pour concerner d’une manière plus globale la société rurale
sereer, ainsi que d’autres sociétés (dans la zone d’étude “pluri-ethnique” de
Paos-Koto). Cette perspective a considérablement élargi les thématiques des
recherches entreprises à Niakhar, et l’essai de bibliographie mené à bien à
l’occasion du Cinquantenaire de Niakhar (BECKER, NDIAYE & DELAUNAY
2018) 2 manifeste l’importance des approches « pluridisciplinaires » développées
par la suite.

Des dialogues pluridisciplinaires initiaux


Dès les premières études réalisées dans le Sine-Saloum, Pierre Cantrelle a
saisi l’importance de collaborations avec des chercheurs d’autres disciplines.
Ainsi les questionnements ont été constamment élargis et des chercheurs de
disciplines diverses ont pris part à des projets plus ou moins formels qui
marquaient une volonté de décloisonnement. Les deux Journées sereer, organisées
à Mbour en 1969, à l’initiative de Marguerite Dupire, puis en 1970 à Bel Air, sur
la demande commune des participants à la première réunion, ont manifesté dès
les débuts d’une longue aventure scientifique l’ambition de parvenir, grâce à des
approches diverses, à une connaissance globale des sociétés étudiées, sensible
aux situations présentes et soucieuse de leur avenir. Ainsi ont été développés
divers types d’études et d’échanges, autour des travaux de géographes comme
Paul Pélissier et André Lericollais, d’une ethnologue comme Marguerite Dupire

1 Institut des Mondes Africains (IMAf), CNRS, Paris, France.


2 BECKER C., NDIAYE É., DELAUNAY V., 2014, Bibliographie des travaux réalisés
en lien avec l’observatoire de Niakhar 1962-2014, Dakar, IRD, 42 p. [Version revue
en 2018]. [Link]
04/[Link]
Charles BECKER

qui travailla avec l’équipe « sereer » dirigée par Jean-Marc Gastellu, autour des
études sociodémographiques menées par Victor Martin et Charles Becker 3.
Des échanges ininterrompus ont été poursuivis entre Victor Martin et Pierre
Cantrelle pour le déroulement des enquêtes, qui ont été réalisées en liaison avec
le service de la statistique, dirigé par Louis Verrière durant la première décennie
après l’indépendance. Ainsi, Victor Martin, qui avait utilisé les registres paroissiaux
pour ses travaux sociodémographiques dans les groupes sereer christianisés, a
orienté Bernard Lacombe vers une étude plus détaillée des registres paroissiaux
de Palmarin, mais a, par ailleurs, recommandé plusieurs de ses enquêteurs qui
ont poursuivi leur carrière à l’Orstom de l’époque.
La publication dans Population de l’article de Victor Martin en 1970 sur la
structure des ménages serer et wolof, a exploité les données de l’enquête par
sondage de 1960 menée par L. Verrière et les a rapportées aux recensements
effectués par nos soins, dans l’ensemble des villages entièrement ou partielle-
ment sereer. Des documents sur les traditions orales ont été recueillis systéma-
tiquement, dans une perspective de démographie historique, comme l’atteste le
recueil des traditions pour les quatre arrondissements du Siin comportant les
cartes ethno-démographiques correspondantes. La base de documentation
constituée lors des enquêtes effectuées de 1966 à 1968 a été utilisée bien après,
dans le programme de retour sur les terroirs anciens, dirigé par Lericollais.
Ces travaux initiaux ont démontré l’intérêt des traditions orales villageoises,
qui apportent des éléments solides pour la démographie historique, non seule-
ment pour qualifier les régimes migratoires, mais aussi pour comprendre les
structures sociales et les mutations religieuses. Parmi les études publiées, on
note celles concernant les répartitions des noms de familles – patronymes et
matronymes –qui ont permis de comprendre les spécificités de l’organisation
sociale dans les différentes parties du pays sereer. Enfin, les sources recueillies
ont donné lieu à diverses publications, dans une perspective historique large,
pour contribuer à l’écriture de l’histoire sociale et politique dans laquelle s’inscri-
vaient les évolutions démographiques et sanitaires étudiées par l’équipe dirigée
par Pierre Cantrelle.

3 Certains résultats d’enquêtes (par exemple le recueil des traditions orales


villageoises, les cartes ethno-démographiques des villages et quartiers du Sénégal
Centre-ouest) ont été présentés sous une forme révisée lors du Colloque, dans un
document qui avait été versé sur le site web créé à l’occasion : Charles BECKER,
Traditions villageoises du Siin, recueillies par Charles BECKER, Victor MARTIN et
Aloyse NDÈNE. Arrondissement de Diakhao, Arrondissement de Fimela, Arrondissement
de Niakhar, Arrondissement de Tatagin, Dakar, CNRS, 2014, 319 p.

84
À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ… (1960-2000)

L’étude des déterminants de la santé et de la mortalité


Un projet de recherche mené dans le cadre de l’action scientifique pro-
grammée (ASP) conjointe entre le CNRS et l’ORSTOM, intitulée “Les détermi-
nants de la santé et de la mortalité d’une population rurale sénégalaise.
Approche disciplinaire” a démarré en juillet 1985 et s’est poursuivi jusqu’en fin
1988. Ce projet a comporté plusieurs opérations, qui ont suscité des collabora-
tions pluridisciplinaires remarquables, articulées autour du thème central des
déterminants de la santé des Sereer de la région de Fatick. Six opérations sont
présentées ci-dessous.
L e recueil des proverbes sereer
Le recueil des proverbes sereer concernant la santé a été mené en utilisant
les données précieuses déjà disponibles dans le Dictionnaire sereer du Père Léonce
Crétois, et en réalisant une collecte spécifique, grâce au concours de Guédj Faye
et de Tékheye Diouf. Un travail de transcription phonétique, ainsi qu’une
traduction, ont été réalisés avec l’aide du linguiste Waly Coly Faye et de
l’anthropologue Raphaël Ndiaye. Les travaux ont consisté à définir les conditions
contextuelles d’usage de ces proverbes, pour parvenir ainsi à leur interprétation.
Ce travail sera prolongé par la suite, dans le Programme sida.
Les enquêtes socio-anthropologiques
René Collignon présente dans sa contribution les thèmes de ses travaux
concernant des représentations, pratiques, rituels, recours et procédures
traditionnelles de soins en milieu sereer. Les entretiens réalisés auprès des
différentes personnes concernées par ces thèmes, transcrits en sereer et traduits
en français, ont fait l’objet d’une édition sous forme de documents de travail
publiés dans la série des Documenta sereer 4.
La mise en perspective historique des problèmes de santé
Le travail de préparation d’une bibliographie commentée sur la santé, la
population et les épidémies dans la région sénégambienne, a été particulière-
ment important. Il a abouti à la publication d’un livre par l’INED, Santé et
population en Sénégambie des origines à 1960 5 . Cet ouvrage a manifesté non
seulement la grande quantité de sources disponibles pour écrire une histoire de
la santé et de la population dans l’espace sénégambien, mais aussi leur intérêt et,
sur certains points, leurs lacunes.
L’exploitation des archives a été complémentaire pour connaître de manière
plus précise le contenu de ces sources qui sont restées insuffisamment
exploitées. Diverses séries ont été dépouillées et la réflexion sur les politiques
de santé publique menées face aux crises sanitaires a engagé à étudier en
particulier les dispositifs réglementaires mis en place pour répondre aux

4 Ces documents ont été déposés aux archives de l’IRD à Dakar et à Bondy.
5 Version électronique disponible auprès de C. Becker.

85
Charles BECKER

épidémies, qui ont eu un impact réel sur les sociétés africaines au cours des
derniers siècles. Ce travail sera prolongé considérablement dans le cadre du
Programme sida et sera à l’origine d’orientations majeures de mes recherches
personnelles ultérieures. Il a permis de souligner en particulier le caractère
largement obsolète des textes juridiques concernant la santé, puisqu’un bon
nombre de ceux-ci dataient de la période coloniale et sont restés en vigueur
jusqu’au début du XXIe siècle. Mais il a aussi servi à mettre en évidence
l’absence d’un code de la santé au Sénégal, qui était à mettre en relation avec
l’inexistence d’enseignements du droit de la santé et de la bioéthique, ainsi que
la faiblesse des débats autour de l’éthique dans les pratiques médicales et dans le
domaine de la recherche biomédicale 6.
L e recueil de généalogies
Un projet de recueil de généalogies dans le village de Ngayokhème a com-
mencé à prendre forme, mais ne sera pas mené à terme. Il a été engagé en
collaboration avec l’équipe du programme d’André Lericollais, qui utilisait aussi
le même type de données dans la même région. Une fiche informatisée pour un
recueil systématique a été discutée et testée sur le terrain, en vue d’une analyse
concernant tous les chefs de concession, leur patrilignage, leur matrilignage, le
patrilignage de leur mère et le matrilignage de leur père. Les généalogies ont été
recueillies à Ngayokhème, mais n’ont pas été informatisées 7. Le but de ce
travail était de constituer sur microordinateur un fichier permettant d’analyser
simplement les structures de la parenté dans la société sereer.
L’histoire démographique
La mise en perspective historique des problèmes de population et de santé
représente une nécessité découlant des approches biodémographique et socio-
anthropologique. Elle a été retenue pour apporter un éclairage original sur le
devenir des populations sénégambiennes, en particulier celles qui vivent dans
l’actuel bassin arachidier. L’objectif de l’équipe, constituée par Charles Becker,
René Collignon, Mohamed Mbodj et Mamadou Diouf, était l’élaboration d’une
démographie historique et d’une histoire démographique, dont les sources
demeuraient peu connues et les méthodes spécifiques mal définies.
Les études ont porté sur toutes les périodes de l’histoire, mais surtout sur le
XXe siècle pour lequel la documentation est plus abondante et diverse. Cela
pour tenter de reconstituer les étapes de la mise en place des peuplements, en
justifiant la périodisation retenue et en soulignant les modifications des
équilibres démographiques qui ont résulté de faits comme les migrations, les
guerres, la traite des esclaves, les crises de subsistance, la conquête européenne

6 La préparation du code de la santé publique a permis la remise d’un projet de loi


portant code de la santé publique au ministère de la Santé et de l’Action sociale en
septembre 2016, mais l’adoption de ce code n’est pas encore intervenue.
7 Les fichiers semblent avoir été perdus lors du déménagement des locaux de
l’ORSTOM à Bel Air en 2000.

86
À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ… (1960-2000)

et les phases de la colonisation. Le propos était aussi une analyse des situations
générales, variables selon les zones du pays, et essentiellement des crises
sociodémographiques et sanitaires : présentation des épisodes dans leur
contexte historique global, description des attitudes des populations face aux
fléaux collectifs (famines, conflits armés, épidémies), évaluation de l’impact des
politiques sanitaires.
L’approche mise en œuvre devait permettre de relier les données découver-
tes ou recherchées dans les fonds d’archives d’une part, aux renseignements
importants, mais très insuffisamment collectés, de la tradition orale d’autre part.
Les deux types de sources, dont on devait mettre en relief la complémentarité et
les apports spécifiques pour résoudre certaines questions démographiques et
comprendre les réactions des sociétés et de leurs groupes constitutifs, restaient
encore à explorer à la fin du projet. Les investigations menées ont toutefois
apporté des informations nombreuses, mais à compléter sur certains points. Les
travaux prévus consistaient en particulier à rechercher tous les types de
documents éclairant les phases de l’évolution démographique, à exploiter les
renseignements déjà recueillis à propos de la répartition ancienne et des
mouvements de la population, puis à rédiger une histoire des peuplements,
dont une partie doit traiter des conditions sanitaires du passé, des épidémies et
des endémies qui ont ponctué cette histoire et affecté les populations.
La construction de l’histoire démographique s’est accompagnée d’une
réflexion méthodologique sur les sources et leur utilisation, sur les lacunes
documentaires, sur les limites incontournables et surtout sur les possibilités
d’une discipline trop négligée dans les études africaines.
De nombreuses publications ont rendu compte de ces travaux et présenté
les résultats obtenus, à propos :
- du contenu des traditions orales multiformes recueillies (traditions familiales,
villageoises, provinciales et dynastiques),
- de la méthodologie et des sources de l’histoire démographique. L’équipe et les étu-
diants ont rassemblé et examiné les sources écrites et traditionnelles disponi-
bles, pour souligner leurs apports spécifiques, leurs limites et leur complémen-
tarité éventuelle pour l’élaboration d’une histoire démographique. Ainsi, on
apprécie mieux les thèmes démographiques couverts par la documentation et
ceux qui restent encore moins bien connus.
- de l’histoire démographique des pays sereer. Grâce à un corpus des traditions
orales villageoises et aux données tirées des archives, qui offrent des éclairages
croisés sur l’histoire des peuplements, on peut suivre l’évolution démographi-
que des pays sereer, du Siin en particulier. Ainsi un texte sur l’évolution
contrastée du Bassin arachidier a été publié dans un ouvrage édité en 1987 par
D. CORDELL et J. GREGORY (BECKER et al. 1987). Cette étude a été dévelop-
pée et affinée, en insistant sur le cas du Siin, en particulier sur la zone Niakhar-
Toukar-Ngayokhème, pour décrire de manière détaillée la mise en place du

87
Charles BECKER

réseau des villages et des quartiers, en notant le rôle des patrilignages et des
matrilignages et en mettant particulièrement en relief les mouvements de
population durant la période coloniale jusqu’à l’époque récente.
L’analyse des consultations au dispensaire
Un travail particulier a été réalisé en vue d’une analyse des consultations au
dispensaire dans la zone d’études. Ainsi, l’ensemble des registres des dispensai-
res de Ngayokhème (mai 1983 - décembre 1984) et de Toukar (janvier 1983 -
mars 1984) a été recopié et mis sous une forme exploitable par informatique.
L’exploitation statistique par Michel Garenne et René Collignon n’a pas
totalement abouti et l’idée de parvenir à établir une liaison et une mise en
perspective par rapport à des séries antérieures n’a pas été possible. Toutefois,
même si elles étaient fragmentaires, les données ont été utilisées à l’époque, à la
fois pour comparaison avec les enquêtes démographiques sur la morbidité et
pour évaluation de la consommation médicale dans les dispensaires.

Les « retours sur les terrains anciens »


Ce programme pluridisciplinaire, initié par un géographe, André Lericollais,
un agronome, Pierre Milleville, et un sociologue, Guy Pontié, est allé au-delà de
Niakhar, vers la zone des Terres Neuves accueillant l’émigration sereer. Il a été
mené avec des chercheurs de nombreuses disciplines, en particulier des
démographes et des historiens qui ont élargi le champ au-delà du Siin, sur
l’ensemble des pays sereer et sur les espaces migratoires.
L’article des initiateurs du projet, sur la méthodologie et les objectifs,
s’intitule « Terrains anciens, approches renouvelées : analyse du changement
dans les systèmes de production sérères au Sénégal » (LERICOLLAIS et al. 1998).
Il montre les préoccupations et la méthodologie, affinée au cours de ce projet
pluridisciplinaire dont les résultats ont été présentés à Niakhar, à la station, et
sont à l’origine du livre publié en 1999 sous la direction d’André Lericollais,
Paysans sereer. Dynamiques agraires et mobilités au Sénégal (LERICOLLAIS 1999).
Cet ouvrage majeur a mis en évidence les relations à distance et a imposé la
nécessité d’analyses considérant les unités liées, dans une société sereer unissant
les membres restés sur le terroir d’origine, ceux partis depuis le début du XXe
siècle à l’occasion de migrations rurales de plus en plus lointaines, et ceux
engagés, à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale dans les migrations
vers les centres urbains et surtout vers la capitale Dakar. Les études y ont
observé des permanences culturelles, mais aussi des changements de
l’organisation familiale dans les lieux de la dispersion des familles sereer, en
s’intéressant particulièrement au devenir des villages de la zone de Niakhar. Ce
vaste projet a représenté une expérience très riche pour tous les participants qui
ont apporté leur contribution par des approches disciplinaires spécifiques, pour

88
À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ… (1960-2000)

aboutir à des constats partagés et à des éclairages nouveaux sur les réalités
vécues par la société sereer et leurs membres.

L’étude des facteurs de risque de l’infection à VIH


Le Programme national pluridisciplinaire de prévention du sida (CNPPS) du
Sénégal avait souligné « la nécessité dès le début pour le programme de prendre
en compte aussi bien le milieu urbain (où le problème semble classiquement
plus visible) que le milieu rural où il ne faut pas minimiser les risques potentiels
de propagation de l’infection (phénomènes migratoires temporaires, phénomè-
nes de modélisation 8) ». En effet, à la fin des années 1980, les facteurs de risque
de transmission des virus VIH en milieu rural de l’Afrique tropicale étaient
encore mal connus et la plupart des données existantes sur l’étendue de
l’épidémie et les facteurs de risque de transmission restaient circonscrits au
milieu urbain et aux principaux “groupes à risque” : prostituées et leurs clients,
voyageurs internationaux, utilisateurs de drogues, transfusés, leurs partenaires et
leurs enfants. Le milieu rural demeurait très peu étudié et d’autres comporte-
ments corrélés à un nombre important de partenaires étaient négligés, en
particulier les migrations des jeunes adultes, qui ont souvent pour corollaire une
grande liberté sexuelle, et la nuptialité très particulière en Afrique, marquée par
la polygamie et de fréquentes ruptures d’unions suivies de remariage.
Le protocole subventionné par l’Agence nationale (française) de recherche
sur le sida (ANRS) devait aborder d’importantes questions : les facteurs de
risque et la séroprévalence du VIH associés à la migration, à la nuptialité et aux
comportements sexuels hors union des jeunes adultes, l’histoire de la présence
du virus, l’importance de la transmission verticale et les corrélations de
séropositivité entre ascendants et descendants, la probabilité de passage à la
maladie. Le programme a comporté deux volets, l’un épidémiologique et l’autre
anthropologique. Il a concerné les 30 villages de la zone de Niakhar, dans le but
ultime de sensibiliser les autorités sanitaires et les responsables de la lutte contre
le sida aux risques encourus par les villageois de l’Afrique de l’Ouest. L’enquête
a pris en compte les données démographiques connues pour cette zone :
a) une très forte propension à migrer chez les jeunes adultes (parmi les filles
âgées de 13-16 ans, 37 % vont à Dakar en saison sèche ; parmi les hommes de
15-29 ans, 24 % vont à Dakar en saison sèche) ;
b) une très forte polygamie (en moyenne 1,8 femme par homme marié) ;
c) une très forte divortialité (en moyenne 41 % des mariages se terminant
par un divorce).

8 Renvoie aux modélisations épidémiologiques élaborées à cette période.

89
Charles BECKER

Une étude préliminaire avait mis en évidence une séroprévalence du VIH de


0,5 % (2/402) chez les enfants de trois mois, ce qui pouvait être considéré
comme équivalent à la séroprévalence des mères, et un cas de sida avait été
identifié récemment dans un des villages.
L es questions éthiques dans le volet épidémiologique
Pour l’étude épidémiologique, une attention particulière a été apportée au
respect des règles éthiques, qui restaient insuffisamment définies par le Comité
national pluridisciplinaire de prévention du sida sénégalais, mais commençaient
à être précisées, en particulier par l’OMS. Ainsi, la population et les partici-
pant(e)s ont été informés des buts et des méthodes de l’étude au cours de
réunions de village organisées à cet effet et lors d’entretiens individuels. Les
enquêteurs chargés de la surveillance démographique, qui étaient de fait les
principaux interlocuteurs de la population, ont été formés afin de pouvoir
transmettre une information précise aux populations. Pour le personnel de santé
local on a procédé à des rappels des règles en vigueur et expliqué en détail les
buts et méthodes de l’étude. Les séropositifs devaient être informés de leur état
et des risques de transmission à leurs partenaires. Par ailleurs, les personnes
affectées par une maladie sexuellement transmissible ont été prises en charge
selon les règles en vigueur dans le pays, avec en particulier lorsque cela était
possible, la convocation, l’information, l’examen, et le traitement des partenai-
res selon des protocoles standards si nécessaire. La confidentialité absolue des
informations a été assurée par un système de codage chiffré de l’identité des
personnes faisant partie de l’étude (cas et témoins), seuls les responsables de
l’étude ayant accès à cette information. D’une manière générale les cas et les
témoins ont été suivis de la même manière. L’accès aux soins immédiats et
gratuits a été assuré pour tous les cas et les témoins participant à l’étude. Les
évacuations sanitaires ont été prises en charge par l’équipe (LEMARDELEY et al.
1991).
Le volet anthropologique
Ce volet, comportait la réalisation d’une enquête anthropologique auprès
des jeunes adultes sereer, qui a concerné : les migrations, leur histoire et leurs
implications socioculturelles ; les comportements matrimoniaux et les attitudes
sexuelles des jeunes sereer ; l’histoire de la santé et des politiques sanitaires – les
recours thérapeutiques, dans la zone de Niakhar ; la représentation de la maladie
et les réseaux thérapeutiques, surtout en matière de MST, à partir de l’analyse
des discours (en particulier des thérapeutes traditionnels) et des pratiques (des
recours thérapeutiques). Ces thèmes ont été abordés dans l’enquête principale
menée en 1990 et 1991, qui a comporté des aspects quantitatifs, mais aussi
qualitatifs.
Des problèmes spécifiques ont été posés par la réalisation de l’enquête
anthropologique sur les jeunes adultes. En effet, la mise au point des question-
naires, la formation de l’équipe des enquêteurs et le suivi de l’enquête ont exigé
des efforts suivis et une présence importante sur le terrain. Il s’agissait d’une des

90
À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ… (1960-2000)

premières enquêtes en milieu rural où étaient abordées les questions relatives


aux pratiques sexuelles et aux comportements privés en matière de nuptialité,
de fécondité, de pratiques contraceptives. Malgré quelques difficultés il a été
possible, grâce au savoir-faire des enquêtrices et enquêteurs, des superviseurs
ou des conseillers, d’obtenir des résultats notables (BECKER 1991).
Le recours à l’éclairage historique, pour comprendre les migrations, leur
histoire et leurs implications socioculturelles a été développé. Il a exigé la
poursuite des recherches menées dans les archives, avec le concours d’étudiants
préparant des mémoires de maîtrise (Alioune Touré, Mamadou Thioune,
Hamady Bocoum, Moustapha Sène). Ont été ainsi identifiées, outre les
publications connues, des sources complémentaires d’une importance capitale
pour l’histoire de la santé dans l’espace sénégambien. Le dépouillement
préliminaire des séries “Santé” du Sénégal qui venaient d’être classées aux
Archives du Sénégal a montré leur intérêt majeur pour l’étude des crises
sanitaires, car ils fournissent des renseignements d’une précision étonnante sur
les épidémies et les stratégies de lutte mises en œuvre. Ce dépouillement a
complété celui réalisé précédemment sur les anciennes séries “Santé” de l’AOF
dont les informations sont assez souvent partielles. La consultation de
l’ensemble des dossiers de toutes ces séries pour en examiner le contenu a
permis de rassembler des informations détaillées, et de suggérer la réalisation
d’études spécifiques sur les épidémies, comme celles de choléra, de peste et de
fièvre jaune qui sont très documentées, et surtout sur la tuberculose et les
maladies sexuellement transmises. Les épidémies, plus spectaculaires, sont
évoquées avec beaucoup de détail, en particulier celles de la peste qui a
constitué aux yeux des responsables de la politique sanitaire un problème
majeur de santé publique de 1914 jusqu’en 1944-45. À propos de la peste et de
l’épidémie de grippe espagnole de 1918, un dépouillement exhaustif des
archives a été réalisé par Myron Echenberg, avec qui des enquêtes de terrain
ont été réalisées à Niakhar pour déceler les traces éventuelles de ces épidémies
dans la mémoire collective de la société sereer (ECHENBERG 1993 ; 2002).
L a représentation de la maladie et les réseaux thérapeutiques
A été réalisé un travail d’inventaire des nombreux thérapeutes traditionnels,
en particulier de ceux qui sont spécialisés dans le traitement des MST, en
recueillant divers renseignements (âge, spécialités, audience, méthodes de soin)
auprès des personnalités villageoises (chefs de village et de quartiers), mais aussi
en récoltant certaines informations lors des enquêtes “jeunes adultes”.
Comme cela est signalé dans la contribution de René Collignon, la première
série d’entretiens que celui-ci avait menée a été complétée par une nouvelle
série d’entretiens, réalisés pour la plupart en commun et centrés principalement
sur les représentations et la thérapie des maladies sexuellement transmises et de
l’infécondité. Ces entretiens ont également été enregistrés, transcrits en sereer et
traduits en français, pour disposer d’un nouveau recueil visant à préciser les

91
Charles BECKER

catégories descriptives et interprétatives utilisées par les Sereer à propos des


maladies sexuelles et de l’infécondité.
Ces enquêtes ont permis de constater que les thérapeutes sont rarement
spécialisés exclusivement dans un seul type de maladies ou pour les seules MST.
Dans la plupart des cas, ils sont consultés pour un éventail plus large de
maladies, variant selon les personnes prodiguant des soins. La réputation des
“guérisseurs” est variable, certains sont connus dans leur seule famille, dans leur
quartier ou village alors que d’autres ont une réputation au niveau d’un groupe
de localités, voire de toute la région. Une typologie des thérapeutes, utilisant
divers critères, peut ainsi être élaborée, en tenant compte des maladies soignées,
des procédés de soin, de l’origine de la pratique thérapeutique. Cependant sa
pertinence repose sur un ensemble de critères. Les thérapeutes interviennent
dans un contexte social où la maladie est connue de tous, où les recours
possibles sont limités et où les thérapeutes conservent un pouvoir légitime et
accepté.
L’enquête auprès des jeunes adultes a porté sur la connaissance des MST, les
représentations “traditionnelles” de ces maladies, pour savoir si des correspon-
dances peuvent être établies entre les maladies sexuelles “traditionnelles”
évoquées par les Sereer et les MST décrites par les médecins. En fin de compte,
on a constaté que les femmes se déclarent beaucoup plus souvent atteintes par
une MST traditionnelle (socet, mboot et surtout kurfeteng), alors que les hommes
l’avouent assez rarement. À l’examen clinique et sérologique, il est manifeste
que pour ces femmes venues en grand nombre aux consultations, il s’agit très
rarement de MST au sens biomédical et qu’en fait elles considèrent ces maladies
comme responsables d’un problème de fécondité (stérilité, avortements). Par
contre pour les hommes, la déclaration d’une telle maladie suivie par une
consultation correspond très souvent à une MST décrite par les médecins.
L’étude a montré que l’interprétation de ces maladies, comme celles d’autres
maladies contagieuses, se fait dans des catégories sereer, où les agents et les
causes sont souvent d’ordre “mystique” ou “supranaturel”. On a noté, en
particulier, la grande variété des symptômes et des manifestations somatiques
ou psychosomatiques décrits pour des maladies sexuelles “traditionnelles”. Leur
transmission est souvent considérée comme héréditaire et elles sont mises en
relation avec des problèmes de fécondité (stérilité, avortements, grossesses ou
accouchements difficiles). Le premier recours est très souvent traditionnel, dans
la mesure où l’interprétation de la maladie et de ses causes ignore souvent les
causalités de la biomédecine. On a donc remarqué lors de notre enquête que les
premiers soins sont prodigués par un guérisseur ou sur les conseils d’un
spécialiste traditionnel. Le recours à d’autres formes de soins intervient dans la
plupart des cas dans un second temps, après l’instauration et éventuellement
l’échec avéré d’une thérapie traditionnelle.
Enfin, la collecte et la mise en forme d’un corpus de proverbes sereer
relatifs à la santé, aux maladies, au corps a été poursuivie en collaboration avec

92
À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ… (1960-2000)

René Collignon et Wali Coly Faye. Avec le concours actif de plusieurs


informateurs, principalement Guedj Faye, Tekheye Diouf et Bassirou Fall, ce
corpus a été enrichi et des renseignements ont été ajouté sur le sens de ces
proverbes. On sait que les proverbes sont un mode d’expression et d’éducation
qui est privilégié dans les sociétés de tradition orale. Leur étude est instructive,
car ils traduisent les représentations traditionnelles à propos de la santé et de la
maladie, et ils reflètent des conceptions éthiques qui méritent d’être connues
avant des interventions en matière de santé. Ils sont utilisés dans diverses
circonstances, en particulier dans des moments importants de l’éducation et de
la vie sociale (initiation, mariage par exemple). Le travail sur ces proverbes a
donc eu pour objet de dégager ces représentations et ces conceptions, afin de
suggérer leur utilisation éventuelle dans le cadre de l’éducation sanitaire et
permettre ainsi une meilleure transmission des messages dans le domaine de la
santé et de la prévention des maladies.
L es migrants en situation urbaine
Les enquêtes en milieu rural sur les comportements sexuels, les régimes
matrimoniaux, les représentations de la maladie et les recours thérapeutiques, la
connaissance et l’utilisation des divers moyens de contraception, ont été
complétées par les enquêtes en milieu urbain qui ont tenté de cerner les
comportements des jeunes adultes en ville et leurs éventuelles modifications. Il
semble que les comportements et les représentations changent assez peu durant
les migrations et que les innovations sociales induites par les séjours urbains
sont assez limitées dans le domaine des attitudes en matière de sexualité et de
fécondité, le seul changement important étant sans doute un recul de l’âge au
mariage des femmes.
Il faut reconnaître que les objectifs initiaux du Programme sida – visant à allier
une étude séro-épidémiologique et une étude anthropologique sur les facteurs
de risque du sida – ont été revus dans une large mesure pour comprendre les
raisons de la non-survenue de l’épidémie dans ce milieu rural sénégalais où
semblaient exister des facteurs de risque liés à la migration urbaine et à des
changements de comportements sexuels.
Cependant, de grandes ouvertures ont amené à étendre les recherches dans
d’autres directions, à entreprendre de nouvelles études et à participer à diverses
initiatives au niveau du Sénégal et de l’Afrique, en particulier dans le domaine
de la prévention, de la prise en charge des enfants et des jeunes affectés par le
sida, de la constitution de réseaux (Réseau sénégalais de recherche sur le sida -
RESER ; Society for Women against AIDS – SWAA-Sénégal ; Réseau
sénégalais de documentation sur le sida - RESODOC), ainsi que de
l’organisation de réunions et de la contribution à des publications. Signalons
surtout les contributions à l’instauration de débats sur les questions éthiques,
avec la création du Réseau « Éthique, droit, VIH » en Afrique, en 1994, à Dakar
(PNUD 1994), ainsi que l’organisation par l’ORSTOM et le Codesria du premier
grand colloque « Sciences sociales et sida en Afrique », à Saly, en novembre

93
Charles BECKER

1996, où les sciences sociales ont insisté sur l’impérieuse nécessité du transfert
des nouvelles thérapies ARV dont l’efficacité avait été annoncée cette année-là
mais dont l’accessibilité était réservée aux seuls pays du Nord (BECKER et al.
1999.

Quelques réflexions finales


Les études menées à Niakhar et autour de cet « observatoire » ont permis à
des chercheurs de disciplines initiales différentes de nouer des collaborations
fécondes. Elles ont permis de jeter des regards croisés et ont apporté les
éclairages complémentaires d’historiens, de géographes, d’anthropologues, de
psychiatres et de psychologues, de linguistes, sur une société complexe, celle
des Sereer du Siin. Mais elles ont aussi suscité des élargissements des champs de
recherche et ouvert des perspectives bien au-delà des thématiques de recher-
ches initiales.
Dans mon parcours propre de recherche, les divers programmes auxquels
j’ai pris part dans la zone d’étude de « l’observatoire » de Niakhar, en particulier
celui sur le sida, ont été à la source d’engagements intellectuels ultérieurs, allant
bien au delà de Niakhar :
- d’un point de vue géographique, le regard a porté plus loin sur le Siin, les
sociétés sereer, l’ensemble des sociétés sénégalaises et les pays d’Afrique face
aux défis sanitaires actuels ;
- d’un point de vue thématique, car, au-delà des thématiques fondamentales
de la démographie et de questions sanitaires initialement retenues, la recherche
sur des dynamiques démographiques complexes s’est enrichie et a élargi ses
champs en tirant grand profit de réinterrogations suscitées par des travaux
relatifs à des questions non directement démographiques ;
- du point de vue des disciplines scientifiques, où toutes celles qui ont été
sollicitées ont été engagées, en partant à Niakhar de données exceptionnelles, à
apporter des contributions nouvelles et à mettre en œuvre des méthodes
spécifiques, pour tenter de parvenir à une connaissance en profondeur des
sociétés plus qu’à celle des phénomènes démographiques, aussi importants et
intéressants soient-ils.
Dans les travaux que j’ai menés depuis 2001, les dialogues entamés avec les
chercheurs des équipes de Niakhar ont assurément été fondamentaux pour
reconnaître l’importance des approches historiques, anthropologiques,
linguistiques, démographiques, pour la connaissance des sociétés. Ils ont tout
particulièrement fortement contribué, à travers des cheminements qui ne
peuvent être détaillés ici, à reprendre et à développer des réflexions très
anciennes sur les questions éthiques, durant la réalisation du Programme sida, puis
à participer, à partir de 2000, à la mise en place d’un enseignement du droit de

94
À PROPOS DE QUELQUES PROGRAMMES DE RECHERCHES SUR LA SANTÉ… (1960-2000)

la santé et de la bioéthique dans les universités africaines francophones, à la


construction du Comité d’éthique sénégalais pour la recherche en santé, à la
réflexion sur l’éthique et la bioéthique en Afrique, et à l’engagement pour
l’affirmation du droit de la santé et du droit à la santé en Afrique.

Bibliographie
BECKER C., 1991, Étude anthropologique sur les migrations, la nuptialité et les
comportements sexuels chez les Sereer du Sénégal, Rapport ANRS, Dakar, OR-
STOM, 4 fascicules, 49 + 68 + 63 + 55 p. multigr.
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Sénégal et du Bassin Arachidier (Sine-Saloum) au vingtième siècle, 1904-1976 », in
Dennis D. CORDELL & Joel W. GREGORY (eds), African Population and Capitalism.
Historical Perspectives, Boulder & London, Westview Press, 76-94.
BECKER C., DOZON J.-P., OBBO C., TOURÉ M. (éds.), 1999. Vivre et penser le sida en
Afrique / Experiencing and Understanding AIDS in Africa, Paris, Karthala-Codesria-
IRD, 707 p.
BECKER C., NDIAYE É., DELAUNAY V., 2014, Bibliographie des travaux réalisés en lien
avec l’observatoire de Niakhar 1962-2014, Dakar, IRD, 42 p. [Version revue en 2018].
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Sénégal », in Dennis CORDELL, Danielle GAUVRON, Raymond R. GERVAIS & Céline
LE BOURDAIS (dir.), Population, reproduction, sociétés. Perspectives et enjeux de démographie
sociale, Montréal, PUM, 429 p.
ECHENBERG M, 2002. Black Death, White Medicine. Bubonic Plague and the Politics of Public
Health in Colonial Senegal, 1914-1945, Porthsmouth, Heinemannn, xviii-305 p.
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Novembre 1989 - Novembre 1990, Niakhar, Dakar, Centre ORSTOM, 3 fascicules :
35 p., 41 p., 53 p. multigr.
LERICOLLAIS A. (éd.), 1999, Paysans sereer. Dynamiques agraires et mobilités au Sénégal, Paris,
IRD, 668 p.
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renouvelées : analyse du changement dans les systèmes de production séréres au
Sénégal », in R. CLIGNET (éd.), Observatoires du développement, observatoires pour le dévelop-
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PNUD, 1994, Réseau africain sur l’éthique, le droit et le VIH, Actes de la Consultation Inter-Pays
Dakar, Sénégal, 27 juin - 1er juillet 1994, Dakar, PNUD, 232 p.

95
CHAPITRE 4

DES RECHERCHES EN ANTHROPOLOGIE MÉDICALE


ET PSYCHIATRIE COMPARÉE (1983-1990)

René COLLIGNON 1

Les problèmes d’anthropologie médicale et de psychiatrie comparée consti-


tuent mes sphères d’intérêt prioritaires. C’est à la demande du Docteur
Cantrelle et de Michel Garenne qu’à partir de 1983 et jusqu’au début des années
1990 que j’ai pris part à divers projets, à raison de missions annuelles de
recherche de deux à trois mois dans la zone d’étude. J’avais travaillé antérieure-
ment dans certains villages de la zone pour des enquêtes personnelles et s’inté-
grant dans la logique de l’équipe pluridisciplinaire constituée autour du professeur
Collomb à la clinique psychiatrique Moussa Diop de l’hôpital de Fann.
Il me faut évoquer deux enquêtes, dont la première est antérieure à mon
intégration dans l’équipe de Niakhar.

L’enquête collaborative OMS sur la santé


des Sereer migrants à Dakar
L’Enquête collaborative (OMS, Université de Dakar, Faculté de médecine,
ORSTOM) sur la santé physique et mentale des Sereer migrants en ville à Dakar originaires
de l’arrondissement de Niakhar (1970-1973), a bénéficié de l’Assistance technique
du ministère de Santé publique et des Affaires sociales du Sénégal. Cette étude
comparait deux échantillons ruraux et urbains du triple point de vue sociodé-
mographique, de la santé physique et mentale et de l’habitat-hygiène dans la
perspective de déterminer les conditions d’adaptation à la vie urbaine des migrants
sereer de la zone d’origine de référence. Elle a donné lieu à deux rapports préli-
minaires de 284 et 233 pages (BAVIÈRE et al. 1970 ; BAYLET et al. 1970), ainsi
qu’à une série de publications dans le Bulletin de l’OMS (1973), Social Science & Medi-
cine (1974), Journal of Chronic Diseases (1976) ; American Journal of Psychiatry (1973),
Foreign Psychiatry (1972), Social Psychiatry (1974), Psychopathologie africaine (1970).
Elle a aussi été l’occasion de poursuivre des recherches anthropologiques
sur les représentations traditionnelles sereer des maladies de l’esprit : o Bodah,
mbefeedin, o dof (BEISER et al. 1973). Une étude des réactions de villageois à

1 LESC - UMR 7186 CNRS/Université Paris Nanterre, Nanterre, France (ex-Paris


Ouest, Nanterre la Défense).
LE PROJET NIAKHAR (1960-1980), RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

l’enquête médicale comprenant un examen de santé relativement complet a été


publiée, à mettre également au compte de l’équipe de Fann (MIRGOT & RAVEL
1970). Les 65 villages enquêtés ont été répartis en 12 classes en fonction de
29 variables sociologiques, démographiques et économiques. En rapport avec
chaque phase de l’enquête médicale, une « échelle d’attitude villageoise » a été
définie, ainsi qu’une échelle de satisfaction personnelle. Les attitudes les plus
positives vis-à-vis de l’enquête apparaissent en corrélation avec les traits
suivants : adhésion au progrès technique, leadership organisé autour de groupes
religieux « modernistes », isolement.

L’Étude OMS sur les soins de santé mentale


dans les soins de santé primaires
L’Étude collaborative de l’OMS sur les stratégies pour l’extension des soins de santé
mentale dans les soins de santé primaires (1976-1980) proposait, à l’initiative de
l’OMS, une recherche de nouveaux modèles suite aux recommandations d’un
comité OMS d’experts de la santé mentale (Genève, octobre 1974) sur
« l’organisation des services de santé mentale dans les pays en voie de dévelop-
pement ». L’Étude collaborative avait plusieurs objectifs : tester les recomman-
dations du comité dans quatre zones dans le monde : Niakhar (Sénégal), Raipur
Rani (Inde), Shagarajable Hawlya (Soudan) et Union de Vivenda Popular
(Colombie), confiée chacune à la responsabilité d’un psychiatre autochtone. Le
rapport de l’équipe Niakhar présente les objectifs, les principes généraux, les
procédures d’enquête, le plan général d’action 1975-1980 : les études de base, la
planification et l’introduction des interventions.
L’étude porte sur la fréquence et la nature des symptômes psychologiques et
des troubles mentaux observés dans les services de soins de santé primaire
(SSP) dans la région de Niakhar et sur leur dépistage par les agents de santé de
base. Sur 545 enfants de 5 à 15 ans vus dans les postes sanitaires, 17 % présen-
taient une forme ou l’autre de ces problèmes de santé. Sur 933 adultes
fréquentant les mêmes structures, 16 % présentaient plus de sept symptômes
habituellement associés à la maladie mentale au SRQ (Self reporting questionnaires).
Les agents de santé ont diagnostiqué 9 % des patients comme présentant des
problèmes de santé mentale. Les symptômes de nature psychotique (confusion
mentale, hallucinations…) ou les idées de suicide sont plus fréquemment
reconnus par ces agents comme diagnostic de troubles mentaux, tandis que les
symptômes psychophysiologiques et somatiques (anorexie, insomnie, maux de
tête) et les symptômes psychologiques (anxiété, dépression) étaient beaucoup
moins fréquemment reconnus. L’étude montre que les symptômes psychologi-
ques et les désordres mentaux apparaissent relativement fréquemment parmi les
adultes et les enfants se présentant dans les services de SSP. Les données
concernant la sensibilité diagnostique des agents de santé constituent une base
précieuse pour l’élaboration de programmes de formation en santé mentale.

98
René COLLIGNON

En outre l’équipe avait choisi comme priorité spécifique de la zone sénéga-


laise la prise en charge de l’épilepsie qui correspondait à une forte demande des
populations, à la possibilité de mettre en place de façon assez fiable une
formation sur site des agents de santé et de tenter de lutter contre les préjugés
qui restent encore fortement attachés à cette affection entraînant une stigmati-
sation sociale particulière.
L’intérêt de cette recherche a été d’avoir pu tester des outils de dépistage
épidémiologique légers pour ce type d’enquête de terrain, et de dégager des
priorités en matière de formation des agents de santé de base et de sensibilisa-
tion des populations à certains signes alertant l’entourage pour une prise en
charge plus précoce de certaines pathologies (DIOP et al. 1976, 1978, 1980,
1982). Les résultats ont été publiés en français et en anglais dans diverses revues
dont : Psychopathologie africaine (1970, 1976, 1980) ; African Journal of Medicine &
Medical Sciences (1982).

L’étude des représentations sociales dans le champ


de la santé
Je présente enfin mon implication personnelle dans le projet Niakhar à la
demande de Pierre Cantrelle et en collaboration avec l’équipe dirigée par Michel
Garenne. Charles Becker a bien contextualisé l’ensemble de ces recherches dans
le chapitre précédent et a mentionné en particulier notre bibliographie Santé et
population en Sénégambie publiée par l’INED (COLLIGNON & BECKER 1989) et la
série des Documenta sereer.
Les thématiques abordées lors de diverses enquêtes concernent les représen-
tations locales des problèmes de santé, en particulier à propos de l’enfant. À la
différence des enquêtes épidémiologiques classiques, l’ambition d’une approche
anthropologique est de mettre au jour les catégories autochtones des popula-
tions étudiées et non pas de partir des définitions ou catégories à prétention
universaliste du monde biomédical.
Il me semble ici utile de rappeler un des apports fort intéressant, et qui
semble désormais incontournable, de l’anthropologie médicale de langue
anglaise dans la problématisation de la notion de “maladie” qu’elle a opérée par
l’éclatement de cette notion générique en trois réalités distinctes, autonomes,
correspondant respectivement à disease, illness et sickness, autant de termes venant
spécifier leur registre respectif de pertinence, là où le terme français unique de
maladie englobe indistinctement et confond les registres. La maladie en tant
qu’altération biophysique objectivement isolable correspond en anglais à disease,
connotant une réalité qui est à différencier de l’expérience subjective de
changement qu’éprouve le patient qui se sent affecté par un mal : expérience
sensible qui est rendue par illness ; cet état qui doit être lui-même soumis à
l’authentification du médecin pour pouvoir se transformer en rôle social

99
LE PROJET NIAKHAR (1960-1980), RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

reconnu qui relève alors du terme de sickness, vocable qui désigne la maladie
normée, une réalité sociale reconnue par l’ordre sociomédical. Être malade peut
signifier que je le suis (selon les normes), que je me sens malade, ou que je suis
désigné par les autres comme malade. Dans la même lignée de réflexions
critiques poursuivies par les auteurs de langue anglaise, Allan YOUNG (1976) va
problématiser la séquence iatrogénique : ce qui distingue sickness des autres
formes de conduites déviantes, ce sont les conduites spéciales par lesquelles la
société propose de disculper le malade, et le fait que l’imputabilité sociale (social
accountability) de sa conduite peut toujours être transférée sur quelque agent
(agency) au-delà de la volonté du malade. Ces agents (tenus pour étiologiques)
peuvent être, en un sens ou un autre, extérieurs au malade (par exemple un
sorcier ou un virus), ou intérieurs : un processus morbide interne à l’organisme
de la personne affectée ; ils peuvent être conçus également comme un mélange
des deux. Ces quelques trop rapides rappels de certaines orientations de
recherche sur l’univers complexe des représentations et des conceptions de la
maladie chez l’humain sont évoqués ici pour faire entrevoir comment les
perspectives des anthropologues ouvrent les problématiques en dégageant la
maladie de son emprise biomédicale. Ils montrent l’intérêt d’une nécessaire
contextualisation des conjonctures d’épisodes morbides non déliés de
l’ensemble de l’inscription du corps du sujet souffrant, de la personne affligée,
dans un corps social qui l’englobe. C’est la démarche que j’ai essayé de soutenir
dans les enquêtes réalisées avec Guédj Faye sur des situations précises de
recours auprès de devins et de guérisseurs de la zone d’étude pour des
infortunes, des malheurs divers, que la logique biomédicale a coutume d’appeler
maladies. Une série Documenta sereer propose le verbatim des transcriptions des
entretiens menés en sereer et traduits en français, proposant ainsi un corpus
original de texte en sereer. Faut-il rappeler que les traductions sont toujours
problématiques et toujours révisables, amendables. Dans la littérature disponi-
ble sur ces questions, on ne dispose pas souvent des documents de référence
dans les langues vernaculaires sur lesquels pouvoir revenir afin de proposer des
traductions plus proches de l’original et mieux comprendre la logique interne
d’un système de représentations sur lequel on risque toujours de plaquer des
logiques extérieures à celles qui ont présidé à leur élaboration, et c’est une des
richesses de publications issues de Niakhar.
Calel yaay no pem, est l’expression sereer correspondant à l’expression wolof
bien connue de liggèye u ndèy, qu’on traduit généralement en français par le
« travail de la mère » pour son enfant. C’est-à-dire la manière dont on crédite la
mère de l’état de santé, du bon développement de son enfant, ainsi que de sa
réussite ou au contraire de ses échecs. De même, l’approche d’anthropologie
médicale appliquée à une notion sereer telle que puubuk lanq, qu’on traduit en
français par « géophagie, manger de la terre », est un autre exemple très
illustratif qui dévoile le caractère ambigu de certaines notions. Puubuk lanq
correspond pour les uns à une « maladie », “une aberration du comportement
qui peut connaître une issue fatale et qui requiert traitement”, et pour beaucoup

100
René COLLIGNON

d’autres plus à une habitude répréhensible, une faiblesse morale, une sale manie
dont il faut se débarrasser, en rappelant la tolérance relative de ce comporte-
ment pour l’enfant non sevré et la femme enceinte. Faut-il rappeler qu’il existe
un commerce international dans toute l’Afrique de l’ouest de terre tenue pour
comestible (le kew, l’argile blanche) en vente libre partout dans la rue, devant les
hôpitaux. BEISER et al. (1974) font un parallèle avec la dualité de « visions » aux
États-Unis sur la question de l’alcoolisme – l’une morale, l’autre médicale. Le
travail de Beiser avait été publié en anglais dans une revue américaine, j’en ai
proposé une traduction française dans Psychopathologie africaine (1992) et j’ai
procédé, de manière complémentaire, à une revue extensive et comparative
dans le monde sur des approches diverses des médecins et des géographes,
voyageurs et anthropologues confrontant les diverses tentatives d’interprétation
étiologique de cette affection. J’ai conclu que dans l’état actuel du dossier,
aucune théorie n’est tenue pour décisive et totalement satisfaisante pour rendre
compte du phénomène. Un petit questionnaire sur la géophagie avait été mis au
point et intégré aux enquêtes dans l’ensemble des villages de l’étude de Niakhar
avec l’accord de Michel Garenne, mais en raison de priorités autres surgies, ces
données toujours disponibles n’ont pas encore fait l’objet d’une analyse
statistique qui permettrait de fournir des chiffres de prévalence fiables sur une
question relativement peu documentée dans ce registre précis.
Toute une série de notions, de tableaux pathologiques, ont été explorés : la
maladie de meer qui concerne les mères allaitantes présentant un état auquel on
impute les diarrhées et vomissements que présentent leurs nourrissons…, mule,
les maladies infantiles baxnax (rituel de mise au dos, rite de portage), o box,
mbeefetin (épilepsie, crises). Certaines petites enquêtes non programmées a priori,
se sont ajoutées en fonction des circonstances, comme par exemple une série
d’entretiens en février 1985 lors de l’épidémie de choléra avec plusieurs groupes
de chefs de ménage à Niakhar, à Ngane Fissel ainsi qu’avec un groupe de
femmes dans le même village. Un lup – équivalent sereer du ndëpp –, mais plus
proche des formes originaires du rituel dans sa dimension domestique de culte
aux pangol, a été totalement enregistré et transcrit, enrichi d’une séries d’entretiens
avec l’officiant rituel ainsi que la personne pour qui le rituel a été organisé. Une
consultation publique d’un guérisseur renommé Guirane Bakhoum, domicilié à
Diadiakh et disparu depuis, qui tenait des consultations foraines, a fait l’objet
également de ce type de démarches en 1985 et en 1986. Toute cette documenta-
tion est disponible en transcription sereer et français.

Conclusion
Ces quelques réflexions sur les enquêtes auxquelles j’ai participé illustrent
bien la remarquable ouverture du programme de Niakhar dans l’esprit de ses
initiateurs et de ceux qui l’ont géré sur le terrain. Ce témoignage partiel vise
aussi à mieux prendre conscience des limites et des difficultés intrinsèques au

101
LE PROJET NIAKHAR (1960-1980), RECHERCHE INNOVANTE EN POPULATION ET SANTÉ

dialogue interdisciplinaire, coûteux en temps, que la confrontation des tempo-


ralités très contrastées selon les registres de priorité et d’urgence des problèmes
de santé rend plus complexe encore. Pour avoir été également témoin et acteur
d’une autre histoire de collaboration interdisciplinaire entre cliniciens hospita-
liers et chercheurs en sciences sociales, je suis personnellement sensible à ce
type de démarche fort riche, mais dont il ne faut pas se cacher l’exigence et la
difficulté. Ce dialogue, s’il est nécessaire, est toujours malaisé à établir et
entretenir, et surtout il est chronophage.

Bibliographie
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« Déroulement de l’enquête et résultats socio-démographiques de l’enquête
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BAYLET R., BASSABI S., COLLOMB H., DAUCHY S., DIOP B., DIÉBOLD G., FAYE I.,
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Niakhar : doc. 11 p. multigr. [doc. du 29-7-89 par le responsable de la case de
Santé mentale de Niakhar, ancien aide-infirmier et enquêteur interprète sereer
au CHU de Fann, donnant quelques indications sur les besoins d’équipement
et de construction (pour l’accueil de 30 patients) d’une structure qu’il a ouverte
depuis 1986 et qui aurait reçu 483 malades mentaux et 153 épileptiques]. (Voir
aussi FARDET & LONG 1987).
FARDET S., LONG A., 1987, Un village psychiatrique au Sénégal à Niakhar, s.l. [Paris :
hôpital Sainte-Anne, Centre de formation en soins infirmiers], doc. non paginé
de 18 ff. [Rapport-témoignage de juillet/août 1987 par deux élèves infirmières
du Centre de formation de l’hôpital psychiatrique Sainte Anne (Paris) ayant fait
un bref séjour dans ce centre animé par Tékhèye Diouf].
LY Moussa Bocar, 1980, La santé mentale de base : l’expérience de Niakhar, Dakar,
ENAM, 61 p. multigr., 1 carte h.t. (Mémoire de stage, 3e année diplomatie,
1979-1980). [examen critique et un bilan provisoire de l’expérience en cours de
l’étude concertée de l’OMS sur les stratégies pour l’extension des soins de santé
mentale (1976-80) menée sous la direction du professeur Babakar Diop en pays
sereer dans l’arrondissement de Niakhar].
MIRGOT R., RAVEL J.L., 1970, « Contribution à la problématique de l’action sanitaire
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• La série des Documenta sereer •


(1992) Le travail de la mère pour son enfant. Calel yaay no pem. Dakar, Centre ORSTOM,
116 p., index. (Documenta sereer, 1). [René COLLIGNON (éd.) avec la collab. de
Guédj FAYE].
(1992) Malheur, infortunes diverses. À propos d’une épidémie de choléra, de la
géophagie ... et d’une orpheline. Dakar, Centre ORSTOM, 139 p., index. (Do-
cumenta sereer, 2). [René COLLIGNON (éd.) avec la collab. de Guédj FAYE]
(1992) Femme dans le tourment. Dibor débordée… avec Saliou. Dakar, Centre
ORSTOM, 95 p., index. (Documenta sereer, 3). [René COLLIGNON (éd.) avec
la collab. de Guédj FAYE]
(1992) Faites des discours corde de chèvre, pas des discours cordes de puits. Consultation
publique de Guirane Bakhoum à Diadiakh. Dakar, Centre ORSTOM, 99 p.
(Documenta sereer, 4). [René COLLIGNON (éd.) avec la collab. de Guédj FAYE]
(1993) O and o baal nee waataa’ ñis, ndaa kaa daxaa’ ndog. “Le savoir noir ne dispense
pas du trépas, mais soigne le mal”. Entretiens sereer sur la santé et la maladie.
Dakar, Centre ORSTOM, 244 p., index. (Documenta sereer, 5). [René COLLI-
GNON (éd.) avec la collab. de Guédj FAYE]
(1993) Addenda. Dakar, Centre ORSTOM, 77 p., index. (Documenta sereer, 6).
[René COLLIGNON (éd.) (avec la collab. de Guédj FAYE]
(1993) L’inclination amoureuse est comme une écuelle de farine : à force d’y plonger la main, on
rencontre une épine. Mbes maak o roon mbideloo : o bay a miñanga teen ngic a
dibin. Entretiens sur la sexualité et la maladie en pays sereer. Dakar, Centre
ORSTOM, 251 p., index. (Documenta sereer, 7). [avec Charles BECKER, Ma-
madou THIOUNE, et la collab. de Guédj FAYE]
(1993) Que votre lit de mariage devienne sale! (souhait formulé à l’occasion du mariage)
Yaasaam njonnuun a roodig. Entretiens sur le mariage, la fécondité et la stérili-
té en pays sereer. Dakar, Centre ORSTOM, 192 p., index. (Documenta sereer,
8). [avec Charles BECKER, Mamadou THIOUNE, et la collab. de Guédj FAYE]
(1993) Mbes maak o roon mbideloo: o bay a miñanga teen ngic a dibin. L’inclination
amoureuse est comme une écuelle de farine : à force d’y plonger la main, on
rencontre une épine. Entretiens sur la sexualité et la maladie en pays sereer.
(Version en sereer et français). Dakar, Centre ORSTOM, 217 p., index. (Do-
cumenta sereer, 9). [avec Charles BECKER, Mamadou THIOUNE, et la collab. de
Guédj FAYE]
(1993) Yaasaam njonnuun a roodig. Que votre lit de mariage devienne sale ! (souhait
formulé à l’occasion du mariage) Entretiens sur le mariage, la fécondité et la
stérilité en pays sereer. (Version en sereer et français). Dakar, Centre ORS-
TOM, 166 p., index. (Documenta sereer, 10). [avec Charles BECKER, Mamadou
THIOUNE, et la collab. de Guédj FAYE]

104
CHAPITRE 5

LES FILS QUI RELIENT LES PASSÉS


DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM
À L’HISTOIRE DE NIAKHAR

Noémi TOUSIGNANT 1

Célébrer le cinquantenaire de Niakhar : qu’est-ce que cela signifie ? Depuis


le début des années 1960, une aire géographique située dans la région adminis-
trative de Niakhar – tantôt un arrondissement au complet, tantôt un, ou huit,
ou douze, ou trente de ses villages – a été visitée, parfois même habitée, par des
équipes scientifiques. Diverses études – socio-anthropologiques, cliniques,
géographiques ou épidémiologiques – y ont été menées, souvent dans un cadre
pluridisciplinaire. En quoi ces différents lieux, moments, objectifs et acteurs
d’enquêtes sont-ils reliés par une histoire de la recherche faisant de Niakhar une
entité assez stable pour qu’on en fête les cinquante ans ?
La continuité du suivi démographique est souvent mise au cœur de
l’historicité « profonde » de Niakhar. Cela suppose qu’une ligne continue
pourrait être tracée du démarrage de ce suivi par le premier recensement de
l’Étude du Sine-Saloum en 1962, en passant par chaque répétition du recueil de
données démographiques, jusqu’au présent. Or, la fréquence des recueils a
varié : annuelle au début, avec des interruptions à plusieurs reprises pendant les
années 1970, hebdomadaire pendant environ une décennie, puis ralentie en
1997 2. De plus, l’observation a porté sur une aire géographique rétrécie en
1967, puis élargie en 1983. Qu’il s’agisse d’un projet ou d’une perception du
passé portée par les récits, cette continuité a aussi été menacée par – et
maintenue en dépit – de nombreux tournants dans les conditions et objectifs de
la recherche à Niakhar. L’objectif de ce chapitre est d’identifier les détermi-
nants, les défis et les enjeux d’une pérennisation de l’observation démographi-

1 Department of Science and Technology Studies, University College London,


London, Great Britain.
2 La zone suivie comprenait initialement tout l’arrondissement de Niakhar (65
villages). Elle a été réduite en 1967 aux huit villages du secco de Ngayokheme.
L’extension aux limites de la zone actuelle de 30 villages s’est faite en 1983. Il n’y
a pas eu de passages en 1967, en 1975 et 1976, puis en 1979. La fréquence des
passages a aussi varié : elle a été à peu près annuelle jusqu’en 1987 où elle devient
hebdomadaire, le temps du projet rougeole. Voir GARENNE & CANTRELLE
(1991).
Noémi TOUSIGNANT

que. Portant sur les deux premières décennies d’activité scientifique à Niakhar
(de 1962 à 1983), ce chapitre s’interroge sur les bénéfices et les bénéficiaires de
la répétition des recensements. En particulier, il pose la question de l’avenir visé
par une continuité de l’observation, et celle du passé qu’on cherchait à
exploiter, à récupérer ou à conserver. La continuité du suivi apparaît ainsi
jalonnée non seulement de redéfinitions de la zone à recenser, mais aussi de
nouvelles formes et logiques de la mémoire et de l’anticipation dans la collecte
des données démographiques 3 . Ce chapitre apporte donc une réflexion
historique en réponse à une des grandes questions qui anime cet ouvrage :
qu’est-ce-que Niakhar ? Si ce terme a désigné des lieux délimités pour
l’observation et la recherche, lieux définis par une capacité à y mener une
activité scientifique, on doit aussi comprendre Niakhar, objet de ce cinquante-
naire, comme le produit de relations entre le passé et l’avenir – et entre des
personnes – nouées par la répétition des pratiques de recensement.
Une grande partie de ce chapitre est dédiée à l’Étude démographique dans la
région du Sine-Saloum menée par Pierre Cantrelle de 1962 à 1966. Elle décrit
de manière détaillée les objectifs de départ de l’observation renouvelée ou
répétée dans cette zone. Cette innovation méthodologique ne visait pas à lancer
un suivi continu sur plusieurs décennies, mais plutôt à améliorer la précision et
la fiabilité des données de population, à des fins de statistiques administratives.
C’est-à-dire que cette étude n’a pas fixé l’avenir de Niakhar comme observatoire
de population. Elle en a néanmoins, par sa méthode, ses acteurs et ses
ambitions, porté la possibilité. Au terme de l’étude, la répétition des recense-
ments prenait une nouvelle signification, elle servirait dorénavant à préserver les
séries longitudinales de données sur des cohortes spécifiques. Un nouvel avenir,
celui des données accumulées depuis 1962, plutôt que celui des statistiques
administratives et des méthodes démographiques, entrait en jeu dans la décision
de poursuivre l’observation. La deuxième partie du chapitre suit le devenir de
ces données, et les valeurs attribuées à leur renouvellement, à partir de 1967
jusqu’au démarrage, en 1983, d’un projet plus cohérent et ambitieux pour la
recherche dans une zone qui sera désormais étendue.

3 Ce chapitre a été rédigé dans le cadre du Projet « Mémoires et Traces de la


Recherche Médicale en Afrique » (MEREAF), portant sur « ce que laisse » la recher-
che comme héritage matériel, affectif, social et épistémologique dans trois sites
ayant une longue histoire d’activités médicales et scientifiques dont Niakhar ainsi
que Amani, en Tanzanie, et Ayos, au Cameroun. Ce chapitre se fonde principale-
ment sur la lecture de rapports et de publications disponibles en ligne sur la base
de données du fonds documentaires de l’IRD « Horizon/Pleins textes », et puise
dans les entretiens d’histoire orale avec les agents de terrains (enquêteurs, supervi-
seurs, etc.) de Niakhar, menés par Ashley Ouvrier et Aïssatou Mbodj-Pouye et
l’auteure.
Le travail de l’auteure a été financé par la subvention ES/I014535/2 du British
Economic and Social Research Council. L’équipe a aussi bénéficié d’un finance-
ment de l’ANRS.

106
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

Ce chapitre ne vise pas une chronologie détaillée des actions scientifiques


menées dans la zone, mais plutôt une histoire de la conception et du maintien
de l’observation démographique pendant une période de débuts multiples entre
1962 à 1983. Il s’agit de réexaminer ce qui lie le Niakhar de 2014 au Niakhar (ou
plutôt à d’autres appellations d’aires d’observation telles que Sine-Saloum et
Ngayokheme) de 1983, de 1967 ou de 1962. Le suivi démographique n’y
apparait pas comme une ligne de chemin de fer d’un train de la recherche qui
aurait été construite d’avance, solide et stable, menant vers une destination fixe.
Je propose plutôt l’image de fils multiples, tirés du passé et tendus vers l’avenir,
parfois avec une vision à long terme mais souvent avec des objectifs de courte
durée, par une diversité d’acteurs et d’ambitions. Cet imaginaire nous mène à
Niakhar, construit comme un objet historique tissé et dynamique, qui n’est pas
déterminé par ses passés mais en émerge continuellement, se tournant
constamment vers de nouveaux horizons. Les fils de l’observation démographi-
que se croisent et nouent les passés aux avenirs, mais parfois aussi s’en
séparent, se replient et menacent de s’effilocher.
Penser l’histoire de Niakhar de cette manière porte l’attention sur trois de
ses caractéristiques dominantes : l’hétérogénéité, l’incertitude et la dimension
relationnelle. Les moteurs qui ont conduit l’observation dans le Sine vers
l’avenir découlent d’actions et d’ambitions hétérogènes. Plusieurs projets
scientifiques (issus de différentes disciplines ou configurations pluridisciplinai-
res) et professionnels s’y sont croisés, évaluant différemment la valeur et les
conséquences d’une observation « continue ». Plutôt qu’un processus unique
qui lie deux moments d’observation ou d’intervention scientifique, Niakhar est
produit par un ensemble hétérogène de « liants » : accumulation et utilisation de
données concernant une population identifiable, identité et expertise d’un
groupe d’enquêteurs, conceptions scientifiques et institutionnelles d’une
« zone » d’enquêtes et d’observation sur le long terme, attentes de la population
associées à sa participation à la « recherche ».... 4
Que Niakhar ait ainsi acquis une histoire cohérente comme site de recherche
et d’observation, dans la mémoire collective ou dans l’histoire institutionnelle,
n’était pas donné d’avance. Au contraire, cette histoire a été ponctuée de
moments d’incertitude face à l’avenir, faisant de Niakhar un objet émergent,
façonné au fur et à mesure par une réévaluation de son potentiel et de son
passé en tant que lieu de recherche et de suivi. Cette émergence fut aussi
relationnelle, entretenue à travers des relations temporelles et surtout sociales.
Les fils de l’histoire tissent ainsi un espace ancré dans les relations entre les
acteurs de la recherche : la population et ses représentants, les chercheurs, les
stagiaires, les enquêteurs, etc. La continuité historique de Niakhar est issue de

4 Souvent comprise en terme des soins associés à la recherche clinique, sous-


tendant la formation d’une relation de « don contre-don » entre ceux associés
avec « l’ORSTOM/IRD » et « la population », comme l’a montré Ashley Ouvrier
(OUVRIER 2014).

107
Noémi TOUSIGNANT

relations renouées et remémorées (d’autres étant dissoutes ou oubliées),


évoquant des questions éthiques et affectives depuis longtemps enchevêtrées
avec les questions méthodologiques et scientifiques qui animent la pratique de
la recherche dans ce site.

L’étude du Sine-Saloum : la démographie se tourne vers


l’avenir africain
L’étude démarrée fin 1962 par Pierre Cantrelle à la demande du Service de la
Statistique du Sénégal émanait d’une double volonté de rupture, la première au
niveau des méthodes en démographie, et la deuxième dans le gouvernement des
populations. Appelé à évaluer et améliorer le système d’enregistrement de l’état
civil sénégalais, tout en fournissant des séries statistiques appropriées aux
besoins de la planification nationale, Cantrelle expérimenta une méthode dont
la base était la répétition des passages de collecte de données 5. Le sens et la
validité du recensement initial seraient définis par un ou des retour(s) sur le
terrain, et donc ancrés dans une intention prospective. Les mouvements de
population enregistrés auraient lieu pendant le temps de l’observation, et non
avant celui-ci comme c’était le cas de la plupart des enquêtes qui se fiaient à des
questions rétrospectives posées lors d’un passage unique. Il faut cependant
noter que ce temps d’observation était délimité par un financement ponctuel, et
validé par l’atteinte d’un seuil de « personnes-années » donnant des taux
significatifs et permettant ainsi d’évaluer la valeur des données et de la méthode.
Le financement de départ ne couvrait qu’un cycle annuel complet. Cantrelle a
dû prolonger son propre contrat, puis assurer une nouvelle convention entre le
Ministère de la coopération française et l’ORSTOM, qui l’avait engagé en 1964,
afin de compléter deux cycles annuels de plus 6.
Si l’avenir prospectif de la méthode de collecte était limité par la durée de
l’étude, celui-ci s’insérait cependant dans un projet à plus long terme : celui de la
planification du développement économique et social, principal outil de

5 Les objectifs de l’étude sont décrits dans CANTRELLE (1969b) et de manière plus
synthétique dans GARENNE & CANTRELLE (1991).
6 Le poste d’expert avait été publié pour une durée d’un an, avec un salaire du
bureau d’assistance technique des Nations unies assuré de juillet 1962 à juin 1963.
Une extension du poste d’un an, puis le recrutement de Cantrelle à l’ORSTOM,
lui ont permis de continuer son travail. Le financement des travaux de terrain a
aussi dû être renouvelé. Une première subvention du Fonds d’aide et de coopéra-
tion (France) au Service de statistique de la République du Sénégal couvrait le
premier cycle annuel complet (d’octobre 1962 à mars 1964) avec des contrôles
trimestriels. Deux cycles annuels additionnels ont été assurés par une convention
avec l’ORSTOM (n° 6500 348) jusqu’en janvier 1966. Ces détails sont donnés
dans CANTRELLE (1969b) ; GARENNE & CANTRELLE (1991) ; CANTRELLE
(1965b).

108
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

gouvernement du jeune État sénégalais. Cantrelle (dans cet ouvrage) nous le


rappelle : l’étude du Sine-Saloum était, à l’origine, un « projet sénégalais ». Le
projet de société postcolonial avait pour principal outil la planification du
développement par lequel l’État serait le chef d’orchestre d’une ambitieuse
restructuration de l’économie, du (ré)aménagement du territoire et d’une
mobilisation d’une nouvelle conscience citoyenne, celle du « nouvel homo
senegalensis » de Senghor. Cet « homme » (sic.) serait à la fois produit et moteur
du développement national (MARKOVITZ 1969). Profondément influencée par
Louis-Joseph Lebret, père dominicain, directeur de recherches au CNRS et
fondateur d’Économie et Humanisme, la conception d’un développement qui
se voulait intégral, inclusif à l’échelle nationale ainsi qu’arrimé aux valeurs et
potentialités « locales », demandait une intensification de l’investigation des
réalités sociales dans leurs dimensions économiques, biologiques et agronomi-
ques7. Déjà, depuis 1954, une série d’études par sondage, coordonnées par des
chercheurs de l’INSEE (Institut National de Statistiques et d’Études Économi-
ques), organisme français, avait pour but d’informer la planification du
développement qui orientait la politique coloniale depuis l’après-guerre
(COOPER 1997). Focalisées au départ sur la démographie, ces études étaient
devenues pluridisciplinaires, rassemblant des informations sur les systèmes
fonciers, les pratiques agronomiques, l’économie domestique ou le statut
médical et nutritionnel 8. Lebret, conseiller à l’élaboration du premier plan de
développement du Sénégal, poursuivit sur cette lancée en commandant des
études de grande envergure à la CINAM (Compagnie d’Études Industrielles et
d’Aménagement du Territoire), la SERESA (Société d’études et de Réalisations
Économiques et Sociales dans l’Agriculture) et l’ORANA (Organisme de
Recherche sur l’Alimentation et la Nutrition Africaine) (DIOUF 1997) 9. Pour
Lebret, les pratiques et priorités de développement devaient être définies sur la
base d’abondantes données de terrain. Les sciences humaines et sociales étaient
particulièrement visées par cette demande des planificateurs du développement

7 L’association française Économie et Humanisme prend forme autour du père


Lebret, en 1941, et jouera un rôle de premier plan dans la reconstruction de la
France post-guerre, privilégiant l’organisation communautaire à petite échelle et
l’enquête fine des conditions sociales et d’habitat. Voir ASTIER & LAÉ (1991). Sur
l’influence du Père Lebret sur la planification du développement au Sénégal, voir
M. DIOUF (1997) ; BECKER, MISSÉHOUNGBÉ, & VERDIN (2007).
8 Ces études sont citées par les démographes comme l’entrée de l’Afrique franco-
phone dans l’ère de la démographie moderne, voir par exemple GENDREAU
(1995 : 119) ; BLANC (1969 : 22).
Abou D. Bamba introduit la notion de « mémoire épistémique » pour expliquer
l’influence sur les politiques de développement des chercheurs de l’ORSTOM
ayant déjà, au moment des indépendances, accumulé du savoir et savoir-faire de
terrain auprès de populations africaines (BAMBA 2010).
9 Voir aussi Anonyme (2007).

109
Noémi TOUSIGNANT

au Sénégal et ailleurs en Afrique, et connurent un essor à l’ORSTOM dans les


années 1960 10.
La croissance rapide et la densité de la population sénégalaise préoccupaient
le Père Lebret. Comme il l’exprime dans une conférence de 1958, la population
était conçue par les planificateurs comme un problème spatial, lié à l’accès à la
terre et sa distribution sur le territoire, plutôt qu’un problème sociobiologique
demandant un contrôle de la reproduction (Lebret, in BECKER et al. 2007 : 96-
102). L’aménagement du territoire, clé de voûte de la planification, visait
l’optimisation de la distribution, de l’utilisation et de la productivité des terres ;
rien de moins, selon l’historien Mamadou Diouf, que la production d’une
« nouvelle territorialité » (DIOUF 1997 : 299. Les interventions de l’État dans ce
domaine, en plus de l’extension des services de santé et de scolarisation liée au
déploiement d’un État-providence en construction, demandaient donc des
statistiques démographiques fiables. C’était une des tâches mentionnées dans la
description du poste que décrocherait Cantrelle. L’autre tâche qui lui a été
confiée était celle d’accompagner les efforts mis en œuvre par le gouvernement
pour rendre universelle la couverture du système d’état civil. La loi du 23 juin
1961 rendait obligatoire l’enregistrement de tous les citoyens. Celle-ci suivait
une extension de la couverture qui avait été lente et inefficace depuis les années
1930 (GERVAIS 1996 : 116). Comme le note Gérard Noiriel à propos de l’état
civil français, l’enregistrement ne sert pas qu’à produire des statistiques vitales,
mais instaure aussi un « rituel civique » par lequel l’appartenance à une
communauté de citoyens est affirmée et reconnue (NOIRIEL 1993) 11 . En
travaillant sur l’amélioration de l’état civil, l’équipe de Cantrelle participait donc
à intensifier la reconnaissance mutuelle de la population rurale et du nouvel
État sénégalais.
En s’orientant vers l’avenir d’une population citoyenne élargie, planifiée et
suivie « en temps réel », l’étude du Sine-Saloum tournait le dos au passé. Ce
passé était avant tout celui d’une administration coloniale pour laquelle la
population ne comptait, et ne devait être comptée, que partiellement. La
mémoire du recensement colonial représentait pour Cantrelle et son équipe un
obstacle aux effets concrets, car elle était associée dans l’esprit de la population
à l’impôt et la coercition 12. Mais l’héritage colonial se manifestait aussi par des

10 On lit dans le rapport d’activités de l’ORSTOM de 1965, p. 4 : « Enfin, le


développement considérable qu’ont connu les sciences humaines au cours des
trois dernières années a été essentiellement motivé par la demande des États eux-
mêmes. Qu’il s’agisse de sociologie, d’économie, de démographie ou de géogra-
phie, les thèmes de recherche sont définis dans tous les cas en fonction des pro-
grammes d’aménagement élaborés par les Services nationaux du Plan, les études
de l’ORSTOM constituant ainsi une documentation de base appréciable pour les
sociétés d’intervention et les bureaux d’études ». Voir aussi BAMBA (2010).
11 Voir aussi, sur la « création des identités » par l’état civil, GENDREAU (1996).
12 CANTRELLE (1965b : 6) note ainsi : « On ne prononce pas le mot recensement,
qui rappelle l’impôt ».

110
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

flous et des trous dans la connaissance démographique de l’Afrique. Plusieurs


démographes qualifient la période avant la Deuxième Guerre mondiale en
Afrique coloniale française de « préstatistique » 13. Raymond Gervais écrit : « le
système colonial accorda une prééminence certaine à l’acte de compter sur sa
crédibilité méthodologique, car l’acte lui-même devint une partie intrinsèque du
mode d’administration » (GERVAIS 1996 : 106-107). C’est-à-dire que « l’acte de
compter », et « l’océan de chiffres » ainsi produit, s’auto-justifiaient, l’objectif
principal étant « d’identifier les imposables » et non de représenter statistique-
ment les réalités, incluant la structure et les dynamiques démographiques
africaines. La planification, adoptée comme stratégie de développement colonial
dès la veille de la Deuxième Guerre mondiale, élargit les horizons temporels et
spatiaux du gouvernement des populations colonisées africaines. C’est avec
l’établissement d’une Direction du Plan et de la Statistique de l’AOF en 1945,
mais surtout avec les premières enquêtes démographiques par sondage en 1954,
qu’on est passé, selon Gervais, du « temps comptable » à celui de la planifica-
tion, et donc de la statistique et de la démographie, s’intéressant aux dynami-
ques de population dans l’espace et le temps (GERVAIS 1996 : 119-122).
Pendant cette période post-guerre, on tentait également d’élargir la couver-
ture de l’état civil. Une loi de 1950 rendait obligatoire la déclaration à tout
individu résidant dans un périmètre de 10 km d’un centre d’état civil, touchant
donc pour la première fois à la population rurale n’ayant pas de liens directs
avec l’administration. On supprimait donc la distinction entre sujet et citoyen
devenue inacceptable après la conférence de Brazzaville (GERVAIS 1996 : 121-
122). Mais cette loi, et encore celle de 1961, étaient hantées selon Cantrelle par
les exclusions antérieures de l’état civil. À partir de 1916, l’administration
coloniale ne rendait l’enregistrement obligatoire que pour les originaires des
Quatre Communes (Dakar, Saint Louis, Rufisque et Gorée) bénéficiant de
droits civiques. Cette obligation fut étendue à certains groupes d’intérêt
particulier à l’administration coloniale en 1933 (militaires, fonctionnaires, chefs,
etc.) pour « de façon sélective... accorder des droits à des membres de l’élite
africaine » (GERVAIS 1996 : 116) 14. Après la guerre, la montée de la planifica-

13 Par exemple BLANC (1969 : 13) écrit : « tout au long de la période dite préstatisti-
que », c’est-à-dire jusqu’aux années 1945-1950, les objectifs (à des fins fiscales et
de recrutement) et les « modalités de collecte et de rassemblement » des données
démographiques « ont réduit quand elles ne l’ont pas supprimée sa signification
statistique ».
Raymond Gervais et Issiaka Mandé font une lecture plus fine des logiques et de
l’efficacité du recensement colonial lié à une conception mercantiliste de la popu-
lation comme source de moyens et de main-d’œuvre pour la mise en valeur des
colonies (GERVAIS & MANDÉ 2007).
14 Un des rapports de P. Cantrelle sur l’étude du Sine-Saloum présente aussi une
histoire détaillée de l’état civil, notant que la sélectivité antérieure de
l’enregistrement et la distinction entre population urbaine et rurale posent des
obstacles à la couverture universelle (CANTRELLE 1966a). Voir aussi GARENNE &

111
Noémi TOUSIGNANT

tion et la timide extension de droits à la population rurale africaine (notamment


suite à la suppression du code de l’indigénat) ont contribué à donner une
nouvelle légitimité à l’administration coloniale face aux pressions internationales
mais surtout africaines venant des milieux politiques et syndicaux (COOPER
1996). Elles s’accompagnaient d’une nouvelle quête de savoir à propos des
populations à gouverner (COOPER 2004).
D’une part, l’étude du Sine-Saloum peut être située dans ce courant
d’amplification et d’affinement de l’étude des populations africaines entamé
dans les années 1950. Cantrelle y avait participé par une étude monographique
de village qui venait en complément de la première enquête démographique par
sondage en Guinée (1954-55) et en tant que membre de l’équipe pluridiscipli-
naire de la Mission socio-économique du fleuve Sénégal (MISOES 1957-58).
On peut même dire, à l’instar de « l’itinéraire scientifique » rédigé par ses
collègues démographes à l’occasion de sa retraite, que cette participation fera
naître non seulement une démographie moderne en Afrique francophone, mais
aussi Cantrelle en tant que démographe (GENDREAU, LIVENAIS &
VAUGELADE 1995). Il y a certes des continuités entre l’enquête MISOES et
celle du Sine-Saloum dans le souci d’une démographie fine, de suivi de la
mortalité infantile et de quantification des causes de décès (dont la rougeole,
thème repris à Niakhar) 15. L’expertise acquise a aussi été transmise d’une étude
à l’autre par le biais des modèles de fiche de collecte et des enquêteurs du
service de la statistique sénégalais (notamment Mamadou Diagne qui joua, selon
Cantrelle et le sociodémographe Bernard Lacombe, un rôle essentiel dans la
mise en œuvre de l’Étude du Sine-Saloum). Cette dernière étude se démarque
néanmoins par une innovation méthodologique qui rompt avec le passé,
notamment celui des enquêtes rétrospectives, fondé sur le recours à la mémoire
des populations enquêtées, il s’agit donc d’une prise de distance à la fois d’un
passé méthodologique et d’un passé mémoriel.
La méthode des passages répétés cherchait à améliorer la fidélité des don-
nées en « recourant le moins possible à la mémoire des personnes interrogées »
(CANTRELLE 1969a : 1). Si on demandait tout de même aux interrogés de se
souvenir des mariages, décès, naissances... survenus depuis le dernier passage,
celui-ci avait préalablement généré une base de vérification et de suivi (par
l’enregistrement, par exemple, des grossesses déclarées ou visibles). On pourrait
dire que cette méthode créait une nouvelle mémoire d’événements personnels
et familiaux, une mémoire portée vers l’avenir de la recherche par des chiffres
et des fiches et non puisée dans le passé du souvenir domestique. Cantrelle
supposait également que « les erreurs volontaires sont sans doute très réduites
par le fait que les contacts entre les enquêteurs et la population sont régulière-
ment répétés» (CANTRELLE 1965c : 24). La répétition des échanges

CANTRELLE (1991).
15 Cantrelle exprime ses préoccupations dans un survol historique de la rougeole en
Afrique de l’Ouest (CANTRELLE 1997).

112
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

d’information cultivait donc à la fois une vigilance technique et des relations de


confiance permettant d’améliorer l’exactitude des données recueillies. Une
nouvelle forme de mémoire scientifique, conservée sur les fichiers (qui sont
réutilisés sur plusieurs passages), dans les registres et les bandes magnétiques,
est formée à partir d’une observation répétée à intervalles réguliers (chaque
trimestre pendant la première année, puis chaque année). L’exactitude de ces
données est non seulement améliorée par les passages, mais aussi assurée pour
des événements séparés dans le temps (par exemple, un mariage, une naissance,
un sevrage, une mort, une autre naissance) pouvant ainsi alimenter l’étude très
précise de dynamiques de population et de leurs déterminants. La fiabilité de la
méthode a été vérifiée par Cantrelle, qui a comparé les données obtenues par
son équipe à celles de l’enquête démographique de 1960-1961 qui avait eu
recours à l’interrogation ponctuelle rétrospective sur un échantillon national
(GARENNE & CANTRELLE 1991).
L’avenir dessiné par l’étude du Sine-Saloum n’était ni celui de la population
de l’arrondissement de Niakhar (ou celle de Paos-Koto, arrondissement du
Saloum partiellement couverte par l’étude), ni celui de ces lieux comme espaces
de collecte de données. Les objectifs et la justification de l’étude étaient d’abord
orientés vers l’avenir de la fiabilité des statistiques démographiques au service
de l’État et de la planification 16. En effet, Cantrelle avait même envisagé que
son étude soit conduite sur un échantillon de population (donc dispersée dans
l’espace) plutôt que sur la totalité des habitants d’une zone, mais le coût plus
élevé d’une enquête par sondage, le manque de temps et la priorité donnée aux
qualités de précision et de fiabilité sur celle de la représentativité consacrèrent la
deuxième option (CANTRELLE 1965a : 3). Pour améliorer la représentativité des
données obtenues, Cantrelle proposait qu’on utilise la méthode sur un
échantillon dispersé sur un plus grand territoire. Cette extension spatiale aurait
pu fournir les données de base, représentatives à l’échelle nationale, recherchées
par les jeunes États africains, vouées au développement. Cantrelle alla jusqu’à
proposer que l’enquête démographique nationale de 1970 serve de premier
passage d’un suivi sur échantillons de grappes de villages. Il suggérait par contre
que la responsabilité d’une telle stratégie « incomberait... normalement au
service statistique du pays...» (Cantrelle 1969c : 7). L’autre option pour l’État,
moins chère, était de poursuivre les tentatives d’amélioration de l’état civil
jusqu’à ce que celui-ci atteigne « un niveau convenable pour une utilisation
démographique » (Cantrelle 1969a). La méthode des passages répétés pouvait
donc aussi être utile en produisant des données « idéales » dont la comparaison
indiquerait l’atteinte d’un seuil de fiabilité pour les données de l’état civil.
L’étude du Sine-Saloum était donc, avant tout, une expérimentation métho-
dologique. Ses conclusions traçaient pour la méthode ainsi validée deux avenirs
possibles : soit d’être appliquée selon une nouvelle logique spatiale et de

16 CANTRELLE (1969a : 1) écrit : « On sait que la planification exige un certain


nombre de données démographiques de base ».

113
Noémi TOUSIGNANT

représentation qui déborderait de l’arrondissement de Niakhar, donnant ainsi à


celle-ci, rétrospectivement, un statut de zone pilote plutôt que de zone de suivi ;
soit de signaler le moment auquel elle serait devenue obsolète comme
productrice de statistiques administratives. Mais cette méthode, fondée sur la
répétition du recueil de données sur la population rattachée à un espace donné,
portait en elle un autre avenir possible pour Niakhar.

Faire survivre les données de l’Étude du Sine-Saloum


Au terme des deux premiers cycles annuels d’observation, un autre avenir
attirait déjà l’attention de Cantrelle : celui des données accumulées, et donc celui
de la population enquêtée. Il s’intéressait particulièrement à deux cohortes
potentielles : les femmes mariées et les enfants nés pendant le temps de l’étude.
L’enregistrement précis de la date des événements marquant le statut dans ces
cohortes (mariage et enfantements successifs pour les premières, naissance et
décès précoce pour le deuxième groupe) pouvait mener à une information
beaucoup plus précise sur la fécondité et la mortalité infantile que celle que
donnaient les études rétrospectives (CANTRELLE 1965c) 17. Le prolongement
du suivi d’une population déjà engagée dans le temps de l’observation était
particulièrement propice à mesurer les intervalles entre événements, et donc à
« aborder les schémas explicatifs des tendances démographiques » (Cantrelle
1966b : 7). La décision de poursuivre le suivi dans le temps plutôt que de
l’étendre dans l’espace donnait donc un nouvel avenir à la méthode
d’observation : un avenir arrimé à la population observée et à sa délimitation
spatiale (bien que celle-ci fut rétrécie, mais toujours imbriquée à l’ancienne), et
vers lequel serait portée la mémoire d’événements survenus pendant l’étude du
Sine-Saloum. Mais c’était un avenir qui ne découlait pas des objectifs de cette
étude et qui éloignait l’observation démographique des besoins en statistiques
de l’État 18.
Prolonger l’observation d’une partie de la population de Niakhar (celle des
huit villages du secco de Ngayokheme) a demandé un travail acharné. Celui-ci
consistait non seulement à organiser et financer chaque nouveau passage, mais
à rattacher les données accumulées et cumulatives de l’étude du Sine-Saloum à
de nouvelles questions et logiques scientifiques (ainsi que spatiales et temporel-
les). À l’échéance du financement de la coopération française en 1966, un
passage annuel ultérieur fut assuré en début 1968 par une convention de
l’ORSTOM avec l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) dans le cadre
d’une étude multi-site sur les déterminants de la fécondité. Cette étude mettait
en relation les données obtenues à Niakhar sur les taux de fécondité
« naturelle » avec celles d’autres sites d’observation sanitaire et démographique,

17 Voir aussi CANTRELLE (1966b).


18 Voir également LACOMBE (1999).

114
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

dont Pikine et Khombole-Thiénaba, ou l’on recueillait une information plus


précise sur la disponibilité de contraceptifs et les facteurs de contrôle de la
fécondité par des enquêtes « CAP » (connaissances, attitudes, pratiques). Pour
les femmes de Ngayokheme, un fichier fut établi pour celles dont le mariage ou
l’accouchement avait été enregistré pendant l’étude du Sine-Saloum afin de
suivre les intervalles entre événements (naissances, sevrages, mortalité infantile)
(CANTRELLE 1968a). Dans cette étude, les données issues de l’Étude Sine-Saloum,
augmentées d’une année, furent mises dans une perspective longitudinale, ainsi
qu’en relation avec d’autres espaces de suivi sanitaire et démographique.
La précision recherchée plaçait ces données dans une nouvelle cartographie,
et un nouveau calendrier, non seulement de la collecte et de l’analyse (compara-
tive et longitudinale), mais aussi du savoir et des politiques démographiques à
l’échelle mondiale. L’enquête fécondité, coordonnée par l’OMS mais aussi
financée par le Population Council, émanait d’une conception de la croissance
de la population comme problème global dont la gestion demandait une
intervention transnationale au niveau de la reproduction biologique. Cette
dernière organisation venait, en 1967, d’augmenter ses moyens grâce au soutien
accru du gouvernement américain par le biais de l’USAID (United States
Agency for International Development) (CONNELLY 2008). Ngayokheme n’a
pas été un lieu d’expérimentation de techniques contraceptives comme l’ont été
d’autres sites d’étude démographique soutenus par les promoteurs de la
planification familiale pendant cette période 19. Néanmoins, l’investigation très
fine des paramètres et déterminants de la fécondité « naturelle » acquérait un
nouvel intérêt dans cette perspective, et c’est grâce aux crédits fournis par le
Population Council que le chiffrement et le traitement des données « Sine-
Saloum » par triage de cartes perforées fut entamé (CANTRELLE 1968b). C’est
aussi grâce à Cantrelle qu’un module sur les « facteurs autres que la contracep-
tion » fut introduit dans l’enquête mondiale sur la fécondité (World Fertility
Survey) 20.
Le passage de début 1970 entra dans le cadre d’une nouvelle convention
avec l’OMS pour l’étude des effets de la migration urbaine sur la santé
(physique et mentale). L’Étude migration santé, entamée en 1969, tira sa base
de sondage des données recueillies en 1962-1966. Celles-ci furent soumises à
une analyse informatique à l’université de Harvard (dont un chercheur faisait
partie de l’équipe) pour la sélection aléatoire mais représentative d’un échantil-
lon de 12 villages sur les 65 de l’arrondissement (DIOUF, LACOMBE, VAUGE-
LADE & BAVIÈRE 1973). Cette étude mit la zone de Niakhar en relation avec
l’espace dakarois en tant que zone de départ d’un flux migratoire spécifique-

19 Par exemple, l’étude de Khanna en Inde, voir CONNELLY (2008 : 171-172).


20 CONNELLY (2008 : 241). Cette enquête entamée en 1972 fut, selon l’auteur, la plus
grande étude de science sociale à cette date, conduite sur 12 ans, dans 62 pays,
grâce à un financement majeur de l’USAID dans l’espoir de démontrer que l’amé-
lioration des moyens de contraception entraînerait une plus forte demande.

115
Noémi TOUSIGNANT

ment sereer. Pour l’Étude Sine-Saloum, la population de l’arrondissement (et


donc du « fichier » établi) avait été qualifiée surtout par sa ruralité, son
homogénéité et sa densité. Pour l’étude de la migration, ces données sont mises
en relation avec des informations qui tiennent compte de la spécificité
socioculturelle 21. Cette spécificité était également soulignée par une conception
des troubles de santé mentale comme étant profondément ancrés dans la
culture mise en avant par les collaborateurs de cette étude, chercheurs du
Centre de Recherches psychopathologiques de l’Université de Dakar (volet
académique de la fameuse École de Fann d’Henri Collomb) 22. Si l’étude ne
décela pas de problèmes significatifs d’adaptation urbaine, elle stimula des
investigations sur les conceptions locales de la santé mentale qui furent
pionnières pour le champ de la psychiatrie transculturelle (BEISER, BURR,
COLLOMB & RAVEL 1974) (BEISER 2011). Le recours à l’examen physique et la
prise de sang, qui entraîna le refus de participation d’un village, fit aussi émerger
une réflexion sur les implications éthiques et pratiques d’une intrusion dans les
vies et les corps de la population dans le cadre d’une activité scientifique sur la
longue durée 23.
Si les crédits de l’OMS de 1967-1968 ont permis « de poursuivre l’obser-
vation ininterrompue de l’enquête du Sine-Saloum », c’est le soutien institution-
nel de l’ORSTOM qui laissa envisager une temporalité ouverte pour le suivi

21 D’autres études dans l’aire d’observation démographique s’étaient intéressées aux


Sereer en tant que Sereer, comme l’étude de terroir d’André Lericollais ou celles
ethnographiques de Marguerite Dupire, mais sans lien direct avec le fichier de
population démographique. C’est avec la ‘ré-utilisation’ des données du Sine-
Saloum par Bernard Lacombe pour l’étude sociodémographique des migrations
qu’on commence à voir émerger une spécificité culturelle, qui s’affirme avec les
études sur la santé mentale, voir LACOMBE (1969) ; DIOUF, LACOMBE, VAUGE-
LADE & BAVIÈR 1973).
22 Sur l’école de Fann, voir COLLIGNON (2000) ; KILROY-MARAC (2010).
23 Entretien de l’auteure avec Bernard Lacombe, juillet 2013.
Sur l’ancrage des réflexions éthiques à l’intention de « faire durer » l’observation
démographique, voir MONDAIN & BELOGO (2009).
Ce n’était pas la première intervention physique associée à l’observation
démographique. Un essai et une campagne de vaccination rougeole avaient été
entrepris par Cantrelle et collaborateurs, mais celle-ci s’apparentait aux interven-
tions routinières de santé publique et à une logique de « contre-don » de soins en
échange de participation à l’enquête démographique (voir Cantrelle, cet ouvrage).
Les premières prises de sang et examens cliniques non accompagnés d’une
intervention thérapeutique étaient récentes : une enquête de l’ORANA (Organis-
me de recherches sur l’alimentation et la nutrition africaines, sous-régionale)
s’était déroulée dans les villages de Ngayokheme, Ngane Fissel et Sob en 1968,
qui comprenait un volet d’examens cliniques et biochimiques. On note dans le
rapport l’impopularité des prises de sang qui limite les observations souhaitées sur
l’anémie chez les enfants (HELLEGOUARCH, GIORGI, MONJOUR, TOURY &
LINHARD 1968 : 7).

116
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

démographique (ORSTOM 1968). À partir de 1969, Ngayokheme se retrouve


avec Ndemene, Pikine et les Unités expérimentales de Bambey sous une
nouvelle rubrique du rapport annuel, celle des « enquêtes permanentes », dont
la durée est « indéterminée » et qui visent à « obtenir des séries aussi longues
que possible de chiffres portant sur la natalité et la mortalité » (ORSTOM
1969).
Cette dénomination, utilisée dans les rapports annuels jusqu’en 1973, laisse
entendre un avenir long pour le suivi de Ngayokheme, mais ce sont aussi les
données accumulées pendant l’Étude du Sine-Saloum qui sont valorisées. Le
chiffrement, l’exploitation et l’analyse de ces données se poursuivront pendant
plusieurs années. En 1968, Cantrelle lance une étude de l’épidémiologie de la
rougeole qui récupère les données collectées depuis 1962 pour interroger
l’impact de la vaccination. Après son départ en 1969, la rubrique d’enquête
permanente comprendra toujours un volet d’« exploitation des données
démographiques recueillies depuis 1962 par le Dr. Cantrelle » (ORSTOM 1969).
Bernard Lacombe, par exemple, reprendra les données de Niakhar comme
« sous-produit d’enquête » leur donnant une nouvelle fonction sous l’angle de
l’analyse sociologique de la migration (LACOMBE 1969 ; 1988). Bien que les
objectifs de départ aient posé des contraintes sur l’analyse ultérieure des
données, ceux-ci n’ont pas fermé la porte aux possibilités d’analyse imprévues.
Cantrelle disposa aussi de moyens de l’ORSTOM pour le dépouillement et
l’analyse sur ordinateur à partir de Paris (ORSTOM 1970). C’est en 1971 que
celui-ci publia avec le démographe de l’INED (Institut national d’Études
démographiques) Henri Leridon un article phare sur l’impact de la durée
d’allaitement sur la fécondité et la mortalité infantile à partir des données
longitudinales issues de la cohorte de femmes formée par l’étude du Sine-
Saloum suivie par l’étude fécondité jusqu’en 1968 (CANTRELLE & LERIDON :
1971 : 505-533). Ses étudiants en démographie connaîtront aussi le fichier de
population dont l’analyse sert à des exercices méthodologiques et aux projets de
recherche. Notamment, au début des années 1980, Michel Garenne utilisera le
« fichier de Ngayokheme » pour appuyer d’une étude de cas son analyse des
variations et tendances à long terme de la mortalité infantile dans le cadre d’une
thèse de doctorat (GARENNE 1982). La vie des données recueillies à Niakhar de
1962 à 1966 aura donc été longue, bien au-delà du cadre fixé pour l’étude.
Depuis Paris, Cantrelle continua aussi à « envoyer » de jeunes démographes
au Sénégal pour poursuivre la collecte de données à Ngayokheme 24. Certains y
sont venus pour accomplir leur devoir de service national (en tant que
Volontaire du Service National), comme Gilles Pison, qui eut pour mission de
reprendre en 1977 l’observation de Ngayokheme interrompue depuis 1974 25.

24 Entretien par Aïssatou Mbodj et l’auteure avec Pierre Cantrelle, juillet 2013.
25 Voir ORSTOM 1977. C’est aussi le cas de Dominique Waltisperger arrivé en
1972.

117
Noémi TOUSIGNANT

Cette reprise était motivée par deux utilisations potentielles d’une série continue
de données démographiques. La première concernait une cohorte de filles qui,
nées pendant le temps de l’observation, seraient à l’aube de la vie reproductive
et dont on pourrait mesurer les modalités d’entrée (puberté, mariage, etc.) avec
précision. Il s’agissait donc de faire fructifier, par la poursuite de l’observation,
la valeur de données déjà acquises. La deuxième découlait de l’intérêt de
l’USAID, dans le cadre d’un programme de santé rurale, à reprendre l’héritage
et l’infrastructure de l’observation démographique afin de déceler l’évolution
d’indicateurs pertinents. Ce fut donc l’occasion de réévaluer le passé, la
continuité, la durée et la poursuite de l’acquisition de données démographiques
à Ngayokheme. Cette réévaluation se fait aussi par une réflexion méthodologi-
que sur les variations et erreurs introduites par l’alternance de chercheurs, le
manque de standardisation des pratiques d’enquête, l’interrogation rétrospective
(réintroduite pour enregistrer les événements depuis 1974), et les catégories
employées (notamment la définition de résidence qui sera modifiée). Disposant
de peu de moyens, Pison se joignit aux enquêteurs Ahmed Tidjane Sène, Michel
Ndiaye et Takhy Diop sur le terrain et dans l’exploitation manuelle des données
recueillies (PISON 1978).
La disponibilité de ces enquêteurs expérimentés découle d’une vision institu-
tionnelle de la pérennité du suivi démographique à Ngayokheme. À partir de la
fin des années 1960, l’ORSTOM entame l’embauche graduelle d’un noyau
d’enquêteurs stables (PISON 1978 : 2). Ceux qui travaillent sur Ngayokheme (et
Ndemene) sont parmi les premiers à obtenir un statut permanent au Sénégal,
selon les rapports administratifs. Dans le rapport de 1968, Ahmed Tidjane Sène
et Ernest Faye sont les seuls à avoir ce statut. Michel Ndiaye l’obtient en 1969.
Takhy Diop est embauché en 1973 (puis Émile Ndiaye en 1982) (ORSTOM
1968 ; 1969 ; 1977 ; 1987). Leur expertise en enquête démographique sera
essentielle au maintien du suivi pendant les années 1970, qui sera pendant
plusieurs années assuré sans la présence d’un chercheur démographe. Si,
pendant les deux premières décennies post-indépendance, les chercheurs
expatriés de nationalité française sont presque les seuls visibles dans la
production scientifique, les entretiens oraux et une lecture fine des notes et
remerciements des rapports indiquent le rôle scientifique important de ces
agents de terrain sénégalais 26 . Ils formeront ainsi une mémoire qui mêle
étroitement les dimensions pragmatiques de la collecte de données (techniques
de questionnement, cartographie des concessions) à la dimension affective et

26 Lacombe remarquait dans un rapport administratif de 1969 au sujet de l’équipe


d’enquêteurs : « Ceux-ci acquièrent une certaine qualification à travailler à
l’ORSTOM et étant sans contrats, ils risquent fort de nous être enlevés par
d’autres organismes... Leur niveau est nettement relevé cette année (BEPC). Leur
encadrement est précisé par la nomination de A. T. Sène comme chef d’équipe...
Leur formation reste déficiente et ce problème sera en partie résolu par le stage de
formation qui sera mis sur pied pour l’enquête migration-santé » (LACOMBE
1970 : 85).

118
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

relationnelle de la durée du suivi. Participant à d’autres études dans la zone


Niakhar mais aussi ailleurs au Sénégal, ils créeront par leurs mouvements et
leurs relations des liens entre populations et cadres d’étude, et porteront en eux
une mémoire du suivi démographique qui persiste au-delà de l’alternance des
chercheurs et des hiatus survenus au milieu puis à la fin des années 1970 27.

Un dispositif de suivi

Lorsque Cantrelle revient en mission dans le Sine accompagné de Garenne


en 1981, ce sera l’occasion de voir plus grand pour l’avenir du suivi de
population, après plusieurs années de maintien minimal. L’ancienne appellation
d’Étude démographique du Sine-Saloum retrouve sa place dans les rapports
officiels de l’ORSTOM. Ses débuts sont datés « 1962 », raccordant le présent du
suivi au moment « fondateur » du recensement initial de l’équipe de la
statistique dirigée par Cantrelle 28. Concrètement, la récupération d’un suivi long
et continu passe par la codification et le traitement informatique des données
recueillies de 1974 à 1981 (travail d’ailleurs nécessaire au projet de thèse de
Garenne) 29. Sur le terrain, la possibilité d’un avenir plus « solide » se manifeste
dans la planification d’une station dans le village de Niakhar en 1981. Fonc-
tionnelle dès 1982, cette station modeste traduit, d’un côté, la volonté de faire
du suivi l’affaire d’une équipe permanente à laquelle pourra être arrimé un
véritable programme de recherche pluridisciplinaire, approfondi et à rayonne-
ment international. D’un autre côté, sa légèreté matérielle exprime une réticence
à s’installer trop durablement et visiblement, en partie par souci de discrétion
(« ne pas être visible »), mais aussi, selon Garenne, parce que le financement
n’est pas encore assuré 30. En effet, l’acquisition du terrain et la construction des
premières cases seront payés par les chercheurs et enquêteurs de longue date
ayant formé une association. Si la station n’est pas intégrée à l’organigramme
institutionnel, elle bénéficie néanmoins du soutien de l’administration.
Rapidement, Garenne, ayant formé équipe avec des nutritionnistes de
l’ORSTOM-ORANA, fera de Niakhar une infrastructure scientifique de plus
grande envergure. Profitant de la conjoncture favorable d’une restructuration
de la recherche à l’ORSTOM (création de la ligne « département – unité de
recherche – programme ») et de l’obtention d’un financement de la Commu-
nauté économique européenne, il monta en 1983 un nouveau programme
pluridisciplinaire intitulé « Population-Santé à Niakhar » mené par l’Unité de
recherche Population et santé (ORSTOM 1983 ; GARENNE & CANTRELLE

27 PISON (1978) en fait le bilan à la fois critique et positif.


28 ORSTOM (1981). Ce genre de récupération post hoc d’une « fondation » de
l’observation en 1962, et donc d’une histoire longue pour Niakhar, se fera à
d’autres occasions.
29 Selon GARENNE & CANTRELLE (1991 : 12), ce traitement information a reçu un
financement de la Fondation Ford.
30 Entretien d’Aïssatou Mbodj et Ashley Ouvrier avec Michel Garenne, 21 juin 2012.

119
Noémi TOUSIGNANT

1991). L’embauche de nouveaux enquêteurs à temps partiel permet l’extension


de la zone de suivi à 30 villages pour une étude sur les relations entre nutrition,
morbidité et mortalité, surtout chez les jeunes enfants et les mères. Dès 1985, le
terrain est aussi préparé pour l’essai d’un vaccin contre la rougeole qui
demandera, à partir de 1987, d’embaucher à temps plein une équipe
d’enquêteurs qui seront désormais installés dans les villages de la zone
(ORSTOM 1985 ; 1987).
Ces deux grands projets n’amènent pas qu’un changement d’échelle, mais
une nouvelle conception du suivi de routine plus étroitement imbriqué avec la
recherche en santé. S’ils utilisent le fichier de population comme base de
sondage et de données de référence, comme d’autres enquêtes l’avaient fait, ces
projets mettent également graduellement en place un dispositif de suivi
permettant la surveillance continue d’événements (naissances et décès, mais
aussi morbidité et effets secondaires de la vaccination) pertinents pour les
recherches en cours. Les modèles cités par Garenne comme sources
d’inspiration étaient les études de Khanna en Inde, de l’INCAP (Instituto de
Nutrición de Centroamérica y Panamá) au Guatemala et de Keneba en Gambie,
mais dans une perspective d’approche démographique des questions de santé 31.

31 La détermination du caractère « pionnier » du suivi de population à Niakhar, que


ce soit dans les années 1960 ou dans les années 1980, dépend de comment on le
définit en comparaison à d’autres types d’observation longitudinale sur population
ou zone géographique restreinte, surtout avant la standardisation du référent de
« DSS » et « HDSS » (Health and Demographic Surveillance System). Si Niakhar
est généralement considéré comme étant le DSS « le plus ancien » d’Afrique, il
existe néanmoins plusieurs précédents dont les études prospectives de commu-
nauté, à caractère épidémiologique (suivre une population afin d’identifier certains
déterminants de morbidité ou mortalité), dont la première fut une étude sur le
Pellagra en Caroline du Sud en 1916-1921, et des études de suivi de population
qu’on fait généralement remonter à une étude de la vallée de la rivière Yang Tze
en Chine dans les années 1930, et une étude au Brésil (Guanabara) dans les années
1940. Si ces dernières, à caractère démographique, sont citées comme modèles
pour l’étude du Sine-Saloum en 1962, l’étude du Medical Research Council bri-
tannique en Gambie (Keneba), dont les premières enquêtes remontent à 1949 et
qui fait maintenant partie du DSS de West Kiang, ressemble plus en termes de
durée et d’objectifs au suivi de Niakhar. L’étude de Khanna avait des objectifs
plus ciblés d’évaluation de l’impact potentiel de la contraception sur la croissance
de la population, mais nécessitant évidemment un suivi démographique fin, com-
biné à des études de pratiques et « attitudes » ayant un impact sur la reproduc-
tion ; elle a duré de 1953 à 1960, avec des retours sur le terrain en 1969, puis en
1984-1988. L’étude de l’INCAP avait pour but de tester des interventions nutri-
tionnelles sur trois villages au Guatemala et s’est déroulée de 1959 à 1964. Donc
si Cantrelle et Garenne citent des « précédents » pour leurs actions à Niakhar, il
est clair que ni l’initiation d’un suivi, ni sa continuation sur une durée
« indéterminée » ne se calquaient sur un seul modèle bien défini. Voir CANTRELLE
(1966b) et GUPTA et al. (1998).

120
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

Si ces deux projets contribuent effectivement à la pérennisation et l’intensifi-


cation du suivi, le temps de Niakhar continue à se compter, pour certains, en
« durées déterminées ». C’est le cas des enquêteurs embauchés en 1983 ou en
1987, qui ont longtemps travaillé sur des contrats « à durée de chantier ».
Certains ont dû attendre près de vingt ans pour acquérir une sécurité d’emploi
« à durée indéterminée », d’autres n’ont pas pu renouveler leurs contrats à la fin
des années 1990 au terme des financements majeurs pour la recherche sur les
vaccins (rougeole puis coqueluche) 32 [cf. Annexe 5.2 de cet ouvrage].

L’histoire de Niakhar : une coproduction émergente


La cohérence historique de Niakhar et la continuité du suivi de population
qui en est une des trames principales n’ont pas jailli tout fait d’un unique
moment fondateur. Certes, il y a eu des moments, des actions, des acteurs
décisifs. Mais aucun n’a, à lui seul, fixé la mémoire et l’avenir de la recherche
dans cette zone du Sine. Plusieurs ont tendu, tissé et raccordé les fils de
l’histoire pour créer Niakhar comme lieu pérenne de suivi et de recherches. Les
passés de l’observation démographique ont été portés vers l’avenir, mais en ont
aussi été coupés puis récupérés. Leur avenir s’est ouvert puis refermé à
plusieurs reprises. À certains moments, l’administration de l’ORSTOM est
intervenue avec des crédits et salaires permettant la poursuite ou la reprise du
suivi démographique, ouvrant la possibilité de sa pérennisation. Mais elle a aussi
parfois hésité à y laisser trop de traces, et refusé des investissements entraînant
une empreinte institutionnelle rémanente sur un territoire et une population
sénégalaise. Au-delà des fluctuations du soutien institutionnel, la trame
historique de Niakhar n’aurait pu être tissée sans les individus, chercheurs et
enquêteurs, qui ont mobilisé ressources et relations, dans le contexte d’objectifs
scientifiques et politiques changeants, pour assurer l’avenir du suivi.
L’histoire n’a pas de leçons à donner pour l’avenir de Niakhar. Cette histoire
est jalonnée de réflexions sur la valeur et le sens de la répétition et de la
succession des pratiques de recherche, de la continuité et l’accumulation des
séries de données, de la mémoire portée par celle-ci et les moyens de leur
conservation et leur mise en valeur. Une réflexion sur les enjeux de « faire
durer » la recherche à Niakhar évoque des questions qui sont à la fois éthiques
et méthodologiques, sociopolitiques et épistémologiques. Le débat sur l’histoire
écoulée et potentielle de Niakhar doit, comme cela a été le cas dans le passé,
tenir compte de l’enchevêtrement de ces enjeux à travers le temps.




32 Cette question revient régulièrement dans les entretiens d’histoire orale menés
avec les enquêteurs de Niakhar par Aïssatou Mbodj-Pouye et Ashley Ouvrier.

121
Noémi TOUSIGNANT


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125
ANNEXE 5.1

HISTOIRES MÊLÉES, HÉRITAGES DISTINCTS :


LES ÉTUDES DE SOB ET DU SINE-SALOUM

Noémi TOUSIGNANT

Il faut ajouter que si l’histoire « dominante » de Niakhar s’agglomère autour


du recueil de données démographiques et épidémiologiques, et auxquelles
d’autres études « s’accrochent », une autre histoire de la recherche dans le Sine
émergerait du point de départ de l’étude du géographe André Lericollais du
terroir de Sob. On peut compter cette étude parmi celles qui « s’installent » sur
le territoire de l’observation démographique afin de bénéficier de ses résultats 1.
Cette étude produit toutefois un volume de données qui aura sa propre
trajectoire vers l’avenir, et qui portera l’héritage d’un passé et d’une conception
de l’observation distincts de ceux de l’Étude du Sine-Saloum. Cette dernière tira
du Sine un segment de la population sénégalaise dont les caractéristiques
principales sont l’homogénéité et la densité de peuplement. En contraste,
l’étude de Sob s’intéresse aux modalités d’occupation du sol spécifiques à cette
population sereer.
La méthode de l’observation du terroir produit également une spatialité
différente. Non seulement elle est beaucoup plus restreinte, mais les limites de
l’étude sont définies par les pratiques sociales et agricoles de la population qui
l’habite plutôt qu’imposées par le chercheur (et calquées sur un découpage
administratif, comme ce fut le cas de l’Étude du Sine-Saloum) 2. Il en est de
même pour le temps de l’étude ; les géographes du terroir s’intéressent à
l’empreinte des dynamiques historiques dans l’organisation spatiale, et
Lericollais, s’appuyant sur les travaux du géographe Paul Pélissier et d’historiens
ayant recours à l’histoire orale, cherche à trouver les traces d’un passé plus long

1 Rapport annuel de l’ORSTOM au Sénégal pour 1965, Dakar, ORSTOM, 1965 ;


A. LERICOLLAIS, « Un terroir sérèr du Sine (Sénégal) : Sob (arrondissement de
Niakhar) », Dakar, ORSTOM, 1969.
[Link]
2 G. SAUTTER & P. PÉLISSIER, 1964, « Pour un atlas des terroirs africains.
Structure-type d’une étude de terroir », L’Homme 4, 1, 56-72 ; T.J. BASSETT, C.
BLANC-PAMARD & J. BOUTRAIS, 2007, “Constructing Locality: The Terroir Ap-
proach in West Africa,”Africa 77, 1, 104-129.
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

(surtout l’introduction et l’essor de la culture de l’arachide au début du XXe


siècle) tel qu’il se manifestait dans le présent 3.
Si Lericollais et Cantrelle se préoccupent ensemble de la haute densité de
population dans le Sine, pour Lericollais, toujours suivant Pélissier, cette densité
est une réussite de « l’efficacité agricole » sereer (surtout au niveau des techni-
ques de maintien de fertilité du sol) et de sa flexibilité face au changement
(introduction de l’arachide, croissance démographique). Le seuil critique de la
densité, la « saturation du terroir » n’est pas indiqué par un chiffre magique mais
doit être perçu au niveau de ses effets sur la capacité de gestion des sols 4. La
« longue vie » des données de l’étude du Sine-Saloum est animée surtout par le
suivi de la fécondité et de la mortalité, alors que la « ressuscitation » des données
de Sob est motivée par le suivi des effets de la pression démographique sur
l’organisation sociospatiale et la gestion de la fertilité des terres (et ses effets
écologiques, dont la densité du parc arboré) 5. Il y a, bien sûr, plusieurs points de
croisement : par exemple dans l’étude des migrations comme réponse, spontanée
ou dirigée, aux problèmes posés par la densité et la désorganisation sociospatiale,
ou dans l’optique du « retour sur le terrain » dans les années 1980 qui s’adresse à
la transformation de la société sereer depuis les années 1960 à travers la reprise
d’anciennes données 6. Il n’en reste pas moins qu’une histoire de « Niakhar » vue
de Sob donnerait un autre ensemble de fils et leurs modes de tissage, parfois,
mais pas toujours, enchevêtrés à la trame du suivi de population.

3 P. PÉLISSIER, 1966, Les paysans du Sénégal. Les civilisations agraires du Cayor à la


Casamance, Saint Yrieix, Fabrègue, 939 p. ; A. LERICOLLAIS, 1969, Sob, en pays
sérèr : l’évolution du terroir, Dakar, ORSTOM, 20 p.
[Link]
02/[Link].
4 André LERICOLLAIS, « Sob, en pays sérèr » voir surtout la conclusion. PÉLISSIER
(1966 : 296) note : « Ces différentes formes de réaction de l’agriculture sérèr de-
vant la pression démographique, démontrent son ingéniosité et sa souplesse ».
5 André LERICOLLAIS, 1988, « La mort des arbres à Sob, en pays sereer (Sénégal) »,
Notes de Biogéographie. Étude, connaissance et aménagement du milieu, 3, 16-29 multigr.
André LERICOLLAIS, 1987, Analyse du changement dans les systèmes agraires
serer au Sénégal : bilan et perspectives des recherches (juillet 87). Dakar, ORS-
TOM, 40 p. multigr. ; André LERICOLLAIS (éd.), 1999, Paysans sereer. Dynamiques
agraires et mobilités au Sénégal, Paris, IRD, 668 p. (Coll. À Travers Champs).
6 Jean-Paul DUBOIS, André LERICOLLAIS, Pierre MILLEVILLE, Guy PONTIÉ, 1989,
Terrains anciens, approche renouvelée : analyse du changement dans les systèmes
agraires au Sénégal, Dakar, ORSTOM, 38 p. multigr.

127
ANNEXE 5.2

POURQUOI LE TERROIR, POURQUOI SOB ?


Noémi TOUSIGNANT

En 1964, les géographes Paul Pélissier et Gilles Sautter lançaient un appel à


la multiplication d’études monographiques, “dans un esprit géographique
impliquant l’analyse du paysage humanisé, à l’intérieur d’un espace nettement
circonscrit,” qu’ils proposaient de rassembler dans un Atlas des terroirs africains
(SAUTTER & PÉLISSIER 1964 : 57). À l’opposé de l’image (coloniale) d’une
agriculture africaine partout pareillement transitoire, ne laissant qu’une
empreinte éphémère et superficielle, cet atlas illustrerait la diversité des formes
d’occupation du sol et leur capacité à aménager les territoires. Alors que la zone
d’observation démographique à Niakhar suivait les frontières administratives, la
forme et le périmètre du terroir étaient définis par la communauté villageoise à
travers ses pratiques de distribution et d’utilisation du sol (BASSETT, BLANC-
PAMARD & BOUTRAIS 2007). En mesurant et en cartographiant les parcelles,
par l’étude des pratiques foncières et culturales, en enquêtant sur la taille, la
structure et la dynamique des ménages, le géographe de terroir pouvait mettre
en relief un paysage façonné par des techniques habiles et flexibles
d’organisation sociomatérielle. C’est-à-dire que le paysage serait dévoilé en tant
qu’expression de l’histoire. Plus tard, Sautter écrirait : « Notre idée de départ
était de donner à l’Afrique ses archives agraires et, en même temps, de plonger
de jeunes chercheurs dans le ‘vécu’ des sociétés rurales, en somme de les
sensibiliser à la ‘logique paysanne » (SAUTTER 1979, cité dans BLANC-PAMARD
& LERICOLLAIS (1989 : 49). C’est donc à la fois la production d’une représenta-
tion finement détaillée du terrain d’étude et une expérience immersive qui
étaient visées par la méthode.
Toujours en 1964, Paul Pélissier et Gilles Sautter étaient nommés au nou-
veau comité technique en géographie mis en place à l’ORSTOM, faisant des
études de terroir un des axes principaux de son programme de recherche
(SAUTTER 1965). Sous la direction de Pélissier, Lericollais entamerait une des
premières études de terroir à Sob. Lericollais s’était fait “présenter” à Niakhar
par l’équipe de terrain de l’Étude du Sine-Saloum, qu’il avait accompagnée fin
1965 afin de sélectionner un village au sein du district pour lequel il y aurait une
disponibilité de données démographiques. Pélissier aussi connaissait la région,
pour l’avoir parcourue à la fin des années 1950 lors de son enquête comparative
sur les systèmes agraires du Sénégal, et avait été particulièrement impressionné
par la capacité des Sereer à supporter une population dense grâce à leur maîtrise
de la fertilité et de la distribution du sol pour la culture, la jachère et le pâturage
PASSÉS DE L’ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE DU SINE-SALOUM ET HISTOIRE DE NIAKHAR

(PÉLISSIER 1966). À Sob, Lericollais appliquerait les techniques de l’étude de


terroir pour répondre à la question posée par Pélissier sur l’adaptabilité sereer,
suite à l’introduction de la culture de rente de l’arachide au début du siècle, qui
atteignait peut-être ses limites du fait de la densification démographique et de la
modernisation de l’agriculture.
De telles questions nécessitaient un portrait détaillé et dynamique du terroir
dans le temps et l’espace, associant histoire orale, généalogie et la lecture
d’anciennes cartes avec la cartographie des concessions, des parcelles, et des
arbres, ainsi que des enquêtes détaillées sur la rotation des cultures, leur
calendrier, les règles d’accès à la terre, etc. Pourquoi Sob ? En plus d’être
couvert par l’Étude du Sine-Saloum, le village avait aussi été étudié du point de
vue généalogique par l’ethnologue Marguerite Dupire en octobre 1965. Il y
avait également Joseph Diatte, titulaire d’un certificat d’études primaires, qui
avait travaillé avec Dupire et que le Père Bouvet recommanda à Lericollais. On
avait sûrement besoin d’un assistant fiable pour faire un levé topographique à
l’échelle du 1/5000ème et établir des fiches détaillées pour chaque parcelle.
Ce processus révélait un paysage en pleine mutation qui, « à toutes les
époques, porte la marque des techniques agricoles, du partage foncier [...] et
enfin et plus subtilement il reflète la situation et des tensions socio-
économiques ». Ce portrait confirmait le succès des Sereer, dans le passé, à
maintenir un équilibre entre la productivité des sols et la densité démographique,
mais aussi les inquiétudes de Pélissier quant à l’avenir : « L’équilibre ancestral, un
moment rétabli [suite à l’introduction de l’arachide] appartient désormais au
passé », écrivait Lericollais, indiquant que le terroir était maintenant “saturé”
(LERICOLLAIS 1969).
Sur les traces d’André Lericollais, les études qui firent suite sur le terroir de
Sob dans les dernières décennies, montrèrent à la fois la poursuite de la
densification toujours plus forte de la population et l’adaptabilité toujours plus
innovante de la société sereer. Si l’équilibre ancestral appartient au passé, les
capacités de résilience de cette société relèvent toujours du présent (DELAUNAY
et al. 2016 ; LALOU & DELAUNAY 2015).

129
Noémi TOUSIGNANT

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130
CHAPITRE 6

DU SUIVI LONGITUDINAL
À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE :
LA MÉTHODE AU CŒUR DU DISPOSITIF (1960-2000)

Valérie DELAUNAY 1

Les observatoires de population et santé sont aujourd’hui de plus en plus


nombreux dans le monde et de mieux en mieux connus. Ils reposent tous sur la
méthodologie du suivi longitudinal de population qui est centrale dans leur mise
en œuvre : une population définie est recensée et suivie dans le temps à
intervalles réguliers. Sont enregistrés les entrées et sorties et un certain nombre
d’informations variables selon les besoins des projets de recherche. Les
événements de vie des individus sont donc enregistrés de manière longitudinale
et prospective, c’est-à-dire au fur et à mesure qu’ils se produisent, avec une
datation précise qui permet de mettre en perspective les différentes dimensions
de vie : éducation, migration, mariage, santé, accès à l’emploi, etc. La mise en
perspective peut s’étendre aux éléments de contexte qui peuvent aussi faire
l’objet d’un suivi longitudinal, tels que le climat, les contraintes économiques, le
système de santé et le système éducatif, etc.
C’est donc bien la dimension longitudinale qui caractérise les observatoires
de population. C’est cette dimension qui nous intéresse ici et que nous allons
tenter d’analyser. Il importe en effet de montrer l’intérêt du longitudinal et de
son maintien ininterrompu pour les champs de recherche fondamentale comme
appliquée, et pour des disciplines diverses. L’enjeu de cette compréhension
recouvre la reconnaissance de l’intérêt de ces systèmes d’observation pour les
acteurs du développement, une meilleure intégration des données produites aux
systèmes nationaux de statistiques (de population, sanitaire ou environnemen-
taux) et une plus grande utilisation de ces systèmes pour l’évaluation et
l’amélioration des programmes de développement.
L’organisation en réseau des observatoires de population et de santé depuis
la création du Indepth-Network en 1998 2 a permis d’améliorer et de standardiser

1 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.


2 En 2016, le réseau Indepth (International Network for the Demographic
Evaluation of Population and their Health) réunit 53 systèmes d’observation
démographique et de santé de 20 pays à revenus faibles ou intermédiaires. Ce
réseau définit les normes de qualité de l’information recueillie en routine, aide à la
Valérie DELAUNAY

les procédures (ce qui constituait à la fois une condition et un résultat), de


renforcer les capacités des équipes et d’accroître la visibilité des observatoires.
Le réseau Indepth a mis en évidence le rôle important que peuvent jouer les
observatoires dans la recherche en santé (SANKOH & BYASS 2012) et a mis en
place une politique de partage des données avec un accès libre aux données
documentées, sur un portail 3. Certains États ont déjà compris l’intérêt d’un
réseau national d’observatoires, comme l’Éthiopie, qui a développé des
observatoires dans chacune des régions qui dispose d’une université médicale 4,
ou l’Afrique du Sud qui intègre actuellement ses trois observatoires dans le système
de statistiques nationales et envisage la création d’observatoires complémentaires.
Néanmoins, cette reconnaissance est loin d’être universelle et il est
important de poursuivre la réflexion sur l’intérêt de l’approche longitudinale
propre aux observatoires. L’exemple de Niakhar est intéressant à plusieurs
égards. D’une part, cet observatoire s’inscrit dans une durée longue (plus de 50
ans) et permet d’analyser la genèse du suivi longitudinal, et les diverses formes
d’intérêt qu’il a suscités au fil des années. D’autre part l’observatoire de Niakhar
a depuis le début intéressé les sciences sociales et environnementales au même
titre que les sciences de la santé. Il offre aujourd’hui une potentialité formidable
pour l’investigation des interrelations entre la santé et l’environnement, ou entre
la population et l’environnement. De plus, cet observatoire a récemment suscité
un intérêt en prise avec l’actualité des sciences agronomiques et du climat.
Enfin, il apporte une contribution importante à l’évaluation et l’amélioration
des méthodologies d’enquêtes en population (mesure de la mortalité, recense-
ments). Les extensions possibles sont nombreuses et l’intérêt à poursuivre
l’observation longitudinale trouve des défenseurs de plus en plus variés.
Ce chapitre vise à décrire le contexte dans lequel l’approche longitudinale a
pris place et l’intérêt porté tour à tour par les chercheurs travaillant sur des
projets de différentes disciplines. Cette description permet ensuite de discuter le
rôle joué par l’approche longitudinale, ainsi que des potentialités d’évolution
vers une véritable plate-forme de recherche pluridisciplinaire.

Le contexte des sciences de la population


dans les années 1960
La production de données sur la population est depuis très longtemps une
préoccupation majeure des démographes. En effet, pour répondre aux
planificateurs qui ont besoin de mieux connaître l’état de la population (son

standardisation des processus de traitement et contribue au renforcement des


capacités techniques et de recherche ([Link]).
3 [Link].
4 On compte aujourd’hui six observatoires en Éthiopie, membres du réseau
Indepth, et un septième est en cours de création.

132
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

nombre, sa composition par sexe et âge) et son évolution future, on voit se


développer progressivement un arsenal de méthodes de collecte parmi lesquelles
les recensements généraux de population (depuis le XIXe siècle) et les enquêtes
nationales (depuis le XXe siècle) sont les plus connues.
L’Institut national d’études démographiques (INED) voit sa création à Paris
en 1945, en même temps que la caisse d’allocations familiales. Tout comme
cette institution, la création de l’INED répond à une préoccupation nataliste de
l’époque. Déjà bien élaborée, la démographie française y bénéficie d’un essor
sans précédent (PRESSAT 1961). Les démographes y développent des méthodes
originales d’analyse démographique. Celles-ci affirmèrent la spécificité de la
démographie française qui a développé les outils de base de l’analyse démogra-
phique et s’est imposée en la matière (PRESSAT 1996).
C’est dans ce contexte, et avec le souci de pouvoir produire des informa-
tions fiables sur la population africaine (dans l’attente d’un état civil fonctionnel
et étendu à l’ensemble de la population comme préconisé par la loi du 23 juin
1961 au Sénégal et dont la mise en œuvre a rapidement montré ses limites), que
se mettent en place les premières enquêtes dans la zone de Niakhar dans les
années 1960. L’objectif de départ était l’amélioration de l’enregistrement à l’état
civil et les premières enquêtes ont permis de tester une méthode de recueil sur
cahiers au niveau communautaire, qui s’est avérée de faible efficacité au regard
des enquêtes à domicile. Mais rapidement, l’intérêt de mettre en place un suivi
de population a motivé la poursuite du projet. Alors que de fortes interroga-
tions portaient sur les biais des premières enquêtes rétrospectives en Afrique, la
méthode prospective et longitudinale a vite convaincu les démographes de son
intérêt. Les estimations de mortalité par cette méthode étaient bien supérieures
à celles obtenues par les méthodes rétrospectives, en raison de la sous-
déclaration des décès précoces dans les enquêtes classiques notamment (cf
chapitre 1).

Une méthodologie idéale pour les essais cliniques


Le suivi longitudinal de la morbidité et de la mortalité a rapidement été
perçu comme un atout pour les essais de vaccins ou de traitements. La
connaissance d’une population et le suivi des événements vitaux dans le temps
font en effet des observatoires de population de formidables sites d’essais
cliniques. Ceux-ci ont généralement besoin de pouvoir sélectionner une ou
plusieurs cohortes d’individus, de disposer de certaines caractéristiques de ces
individus (sexe, âge) et de pouvoir enregistrer la survenue de la maladie ou
l’apparition d’effets secondaires après l’introduction d’un traitement préventif
ou curatif.
Dès la fin des années 1960, la mortalité par rougeole a pu être précisément
mesurée, notamment par l’observatoire de Niakhar. Son niveau particulière-

133
Valérie DELAUNAY

ment élevé a suscité la réalisation d’un essai vaccinal contre la rougeole pour un
vaccin dont l’efficacité a été clairement démontrée (REY et al. 1965). Dans les
années 1980, la rougeole était encore une importante cause de décès et de
nouveaux vaccins étaient disponibles. Un nouvel essai fut organisé en 1987
(GARENNE 1993 ; SAMB et al. 1993). Cet essai fut suivi en 1990 de l’essai d’un
vaccin contre la coqueluche (PRÉZIOSI & HALLORAN 2003 ; SIMONDON et al.
1997a ; SIMONDON et al. 1996). La mise en œuvre de ces essais cliniques a été
cruciale pour la poursuite du suivi longitudinal au cours de cette période.
Comme beaucoup d’autres observatoires, c’est le financement généreux de ces
essais qui a permis une collecte de données très serrée et assuré une qualité
exceptionnelle des données sur cette période (1987-1997). Les enquêteurs
visitaient les ménages une fois par semaine et le suivi prospectif se faisait
quasiment en temps réel.
L’intérêt du longitudinal pour la méthodologie des essais cliniques n’a plus à
faire ses preuves 5 . Sur le site de Niakhar, de nombreux essais ont suivi :
supplémentation alimentaire chez le nourrisson en 1994 (SIMONDON &
SIMONDON 1995 ; 1997) ; traitement intermittent du paludisme en 2002
(CHIPPAUX et al. 2003) ; vaccin contre la méningite en 2007 (SOW et al. 2011) ;
vaccin contre la grippe en 2013 (NIANG et al. 2012) ; essai de comparaison de
deux antibiotiques en 2015.

Le longitudinal en démographie
L’intérêt des observatoires de population pour la démographie réside en
premier lieu dans la production d’indicateurs suivis dans le temps, dont la
précision et la fiabilité repose sur une observation en temps réel. Le second
intérêt réside dans la chronologie des événements enregistrés rendue fiable par
la méthode longitudinale et permettant une analyse de causalité. Les méthodes
d’analyse biographique sont aujourd’hui appliquées pour la production des
indicateurs et en développement pour des modélisations plus fines des
phénomènes démographiques.

Le suivi des indicateurs

L’enregistrement continu des données permet de mesurer les changements,


dans leur nature comme dans leur intensité. Les indicateurs de niveaux des
phénomènes démographiques peuvent être calculés par année et témoigner des
fluctuations annuelles et des tendances à plus long terme, ce qui est particuliè-
rement important dans l’analyse de la dynamique démographique (PISON 2006).
Par exemple, les données de Niakhar ont permis de documenter la baisse de la

5 Les risques que représente une association trop étroite entre les essais cliniques et
les observatoires sont discutés plus loin dans le chapitre 18.

134
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

mortalité des enfants depuis les années 1960 (DELAUNAY et al. 2001). La
probabilité qu’un nouveau-né décède avant l’âge de cinq ans (5q0) a été divisée
par 5, passant de près de 500 p.1000 au début des années 1960 à moins de
80 p.1000 pour les cinq dernières années (DELAUNAY et al. 2013). Ce déclin
semble avoir débuté lentement et avoir connu une accélération au début des
années 1970. Il concerne aussi bien les enfants avant 1 an que les enfants âgés
de 1 à 4 ans. Cette baisse de la mortalité relevée depuis les années soixante est
essentiellement attribuée au développement sanitaire et socio-économique, et
plus récemment, à la vaccination contre les principales maladies infectieuses de
l’enfant. Les efforts de lutte contre le paludisme, déployés à partir de 1966 dans
la région de Fatick (traitement par insecticides) et poursuivis en 1972 par un
programme de chimiothérapie et chimioprophylaxie des enfants de 1 à 5 ans,
ont probablement contribué à cette baisse.
Dans de nombreux pays africains la plupart des décès se produisent à
domicile et ne sont pas enregistrés par l’état civil. Leur nombre est donc sous-
évalué et les causes de décès restent inconnues. Face à cette situation, la
méthode d’autopsie verbale (CHIPPAUX 2009) permet de déterminer les causes
probables de décès à partir d’un questionnaire rempli lors d’un entretien avec
un proche du défunt. Ces questionnaires sont ensuite lus par des médecins, ou
analysés à l’aide d’algorithmes. La standardisation nécessaire des méthodes de
collecte (BAIDEN et al. 2007) permet aujourd’hui de comparer les résultats
obtenus et de suivre l’évolution des grandes causes de décès (ÉTARD et al.
2004).

Une temporalité fiable

La précision des dates permet d’établir une chronologie entre les événe-
ments enregistrés, même lorsqu’ils sont rapprochés. Cela est particulièrement
intéressant lorsqu’un événement est qualifié en fonction d’un autre (les
naissances sont qualifiées en fonction de leur position par rapport au mariage :
prénuptiales ou maritales, par exemple). C’est aussi cet ordre temporel qui
permet d’établir une hypothèse de causalité entre événements. Une relation
causale est nécessairement définie dans le temps : on observe l’apparition succes-
sive de deux événements, la cause étant nécessairement antérieure à l’effet.
La qualité de l’enregistrement de la chronologie des événements est alors
fondamentale. Tout comme les enquêtes biographiques, où l’on retrace
différentes dimensions de la vie d’un individu avec un attachement particulier à
la chronologie, et même peut-être de manière plus précise, l’observation
continue des individus permet d’analyser les relations de causalité (effet d’une
grossesse sur le sevrage de l’enfant précédant ou inversement, effet de la
migration sur les comportements de fécondité ou de santé, par exemple).

135
Valérie DELAUNAY

Une avancée méthodologique : l’approche biographique


C’est en sociologie que l’approche biographique connait un regain d’intérêt
dans les années 1970 (BERTAUX 1980) montrant l’apport de la prise en compte
des trajectoires individuelles dans la compréhension des phénomènes. Cet
intérêt gagne peu à peu la démographie dans les années 1980. En effet, la
nécessité de prendre en compte les interactions entre les phénomènes et la
diversité des individus dans une même population conduit les démographes à
passer d’une unité d’analyse « événement » (naissance, décès, migration,
mariage) à une unité d’analyse « biographie individuelle ». « Il ne s’agit plus
maintenant de chercher à isoler chaque phénomène à l’état pur, mais, au
contraire, d’essayer de voir comment un événement d’une existence peut influer
sur la suite de la vie de l’individu et comment certaines caractéristiques peuvent
pousser un individu à se comporter différemment d’un autre » (COURGEAU &
LELIÈVRE 1989 : 2).
L’approche longitudinale reste privilégiée chez les démographes du fait de
sa capacité à analyser les trajectoires de vie. Cette approche demeure complé-
mentaire des approches transversales, propices à décrire les populations et leurs
mouvements conjoncturels, en permettant une meilleure analyse des causalités
entre événements de la vie et en donnant une meilleure vision des conséquen-
ces des changements en cours. À l’instar de la sociologie (BERTAUX 1980),
l’approche biographique quantitative a ainsi été développée et appliquée en
démographie (ANTOINE 2002 ; 2006 ; ANTOINE et al. 2010 ; COURGEAU &
LELIÈVRE 1989 ; 1993 ; 1996) afin de retracer de manière rétrospective les
histoires de vie des individus. Il s’agit de recueillir auprès d’individus des
indicateurs sur leurs événements passés et de les ordonner les uns par rapport
aux autres dans le temps. Des méthodes d’analyse spécifiques ont été élaborées
(BOCQUIER 1996 ; COURGEAU & LELIÈVRE 1989) pour tirer le meilleur parti
de la spécificité de ces données.
Les données recueillies dans les suivis démographiques se rapprochent
fortement des données biographiques. Différents événements de la vie sont
collectés en temps réel et leur traitement permet de les ordonner dans le temps
pour chaque individu suivi. Contrairement aux enquêtes biographiques qui sont
affectées de biais de mémoire et de sélection, les données d’observatoire offrent
une grande précision de la datation des événements et les omissions sont rares.
En revanche, l’observation est limitée à une zone géographique et tronquée par
le début de l’observation (recensement initial ou entrée de l’individu) et la sortie
potentielle de l’individu qui marque la fin d’observation.
Les méthodes d’analyse biographique sont aujourd’hui adaptées et utilisées
pour l’analyse des données d’observatoires. Elles ont dans un premier temps été
utilisées pour l’analyse de la migration avec l’initiative MADIMAH 6

6 Multi-centre Analysis of the Dynamics in Migration and Health.

136
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

(BOCQUIER 2016 ; GERRITSEN et al. 2013) et trouvent des prolongements dans


l’analyse de la mortalité, de la fécondité et bien d’autres. Ces méthodes ont été
développées et diffusées auprès des observatoires de population dans le monde
au sein du réseau Indepth-Network 7 (HERBST et al. 2015 ; SANKOH et al. 2013).
La capacité de ces méthodes à analyser les interactions des phénomènes entre
eux suggère des résultats très prometteurs dans un avenir proche.

L’intérêt du longitudinal pour les sciences de l’environ-


nement
Le suivi longitudinal de population est souvent accompagné d’autres
observations qui intéressent le domaine de l’environnement. Ainsi à Niakhar,
dès les années 1960, des études sont menées par André Lericollais, géographe
ruraliste (LERICOLLAIS 1972) sur le terroir de Sob. Ces travaux apportent une
description très fine à la fois du système cultural sereer (souvent cité pour son
niveau de perfectionnement), des signes de tensions et de ruptures déjà visibles
à cette période, et de la densité des arbres adultes et jeunes selon leurs espèces.
Une seconde vague d’études, dans les années 1980, qui reproduit les mesures
écologiques et agronomiques, conduit à un constat fort pessimiste quant à la
durabilité du système de production agraire sereer et aux conséquences en
terme de préservation du milieu et d’appauvrissement des sols (LERICOLLAIS
1999). L’approche pluridisciplinaire développée dans les années 2000 et par la
suite permet de comprendre les évolutions sociales et économiques découlant
des adaptations des familles face à la crise agricole et à la pression foncière
(ADJAMAGBO et al. 2006 ; DELAUNAY, ADJAMAGBO & LALOU 2006). Ces
différentes études offrent à la fois une profondeur historique et un regard
holistique qui permet de dresser un cadre conceptuel donnant une place
centrale aux relations entre les différents processus : sociaux, économiques et
écologiques
Ainsi, l’observatoire de Niakhar et toutes les études qui ont pu y être
réalisées depuis plus de 50 ans offrent la possibilité de décrire les trajectoires
agricoles, environnementales et sociales. À partir de ces observations, il est
possible d’établir les processus clés écologiques, agronomiques et sociaux, qui
confèrent aux agro-socio-écosystèmes une capacité d’adaptation dans un
contexte de changement global (chapitre 16). Il est aussi possible d’observer les
adaptations des ménages face aux contraintes climatiques et environnementales
(LALOU & DELAUNAY 2015). Le suivi environnemental qui se met en place en
parallèle du suivi de population et à des pas de temps plus espacés s’inscrit bien,
lui aussi, dans une approche longitudinale.

7 [Link].

137
Valérie DELAUNAY

L’intérêt du longitudinal pour l’évaluation


La déclaration du Millénaire adoptée par les Nations Unies en 2000, suivie
des Objectifs du Développement Durable en 2015, appellent à la production de
données permettant le suivi et l’évaluation des actions entreprises pour la
réalisation de ces objectifs. Les observatoires de population et leur suivi
longitudinal de population sont des outils précieux qui permettent un suivi sur
le long terme des actions menées au niveau national (BANGHA et al. 2010).
En outre, le suivi longitudinal permet l’évaluation des outils de collecte
nationaux qui utilisent des méthodes indirectes d’estimation des indicateurs
démographiques, et de tester des méthodes améliorées. Ainsi, par exemple, la
mortalité adulte est généralement estimée à partir de la déclaration des frères et
sœurs survivants. Le suivi longitudinal de population sur le long terme permet
de disposer d’une information fiable sur les frères et sœurs et leurs décès
éventuels. Cette information servant de Gold Standard permet de mesurer la
sensibilité et la spécificité de différents outils de collecte (HELLERINGER et al.
2014 ; HELLERINGER et al. 2015) et contribue ainsi à l’amélioration des outils
de collecte nationaux utilisés à grande échelle, tels que les Enquêtes démogra-
phiques et de santé. D’autres type d’évaluation sont envisageables et ont déjà
été expérimentés dans différents sites de suivi démographiques, telles que
l’évaluation de programme de planification familiale au Bangladesh (BHATIA et
al. 1980) ou au Ghana (BINKA, NAZZAR & PHILLIPS 1995).

Discussion
Les éléments évoqués ici permettent de comprendre comment ont évolué la
perception des observatoires de population et leurs usages. Si dans les années
1960 l’intérêt premier a été la production d’indicateurs démographiques, cet
intérêt a décliné au fil du temps avec l’amélioration des enquêtes rétrospectives.
En effet, celles-ci sont progressivement parvenues à fournir de bons indicateurs
démographiques : les questions portent sur une période passée courte et
permettent le calcul d’indicateurs transversaux reflétant les niveaux de mortalité
ou de fécondité au cours des trois ou cinq dernières années selon les enquêtes.
C’est l’intérêt en santé publique pour les essais cliniques qui a permis l’essor
des observatoires de population dans les années 1990 et 2000. C’est d’ailleurs
autour de la santé que s’est constitué le réseau INDEPTH en 1998. La création
de ce réseau a permis de renforcer et de standardiser la méthodologie et de
donner une ambition plus large à des projets conçus initialement autour d’un
projet d’essai clinique. Ce réseau a aussi permis une reconnaissance de ces sites
d’observation pour la recherche en santé publique sur de grands enjeux tels que
la charge de morbidité (« Burden of Disease »), la santé globale, le vieillissement.
Après une période largement consacrée aux essais cliniques, les observatoires
sont à nouveau sollicités et reconnus pour leurs apports méthodologiques. Ce

138
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

va-et-vient entre outils de collecte et outils d’analyse marque l’histoire des


observatoires et se poursuit aujourd’hui. On constate en effet, au-delà des
programmes de recherche en santé ou en environnement rendus possibles
grâce au longitudinal, et dont cet ouvrage est un témoignage, que les données
d’observatoire trouvent aujourd’hui un nouvel intérêt dans l’amélioration des
méthodes de collecte et d’estimations indirectes, et dans la mesure des biais liés
aux enquêtes nationales et aux recensements. De plus, les acteurs des politiques
publiques expriment le besoin d’outils d’évaluation des programmes de
développement auxquels les observatoires ont les moyens de répondre. Ainsi,
les préoccupations actuelles pour l’amélioration de l’état civil amènent
actuellement les acteurs à se tourner vers les observatoires de population pour
comprendre les obstacles et les facteurs favorables au fonctionnement de
l’enregistrement des événements vitaux par les structures d’État. D’autres
domaines, tels que l’éducation, la pauvreté, l’accès à la couverture médicale
universelle, à la contraception, la suffisance alimentaire, etc., pourraient tout
aussi bien appuyer leurs stratégies de développement et d’évaluation sur les
observatoires de population. De nombreuses voies sont ouvertes et l’avenir des
observatoires semble riche de promesses.

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140
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

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141
Valérie DELAUNAY

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TANG Y., PLIKAYTIS B., KULKARNI P., MARCHETTI E., LAFORCE F., PREZIOSI
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142


ANNEXE 6.1

Le développement des observatoires


et le réseau international Indepth
Cheikh MBACKÉ 1 & Valérie DELAUNAY 2

Niakhar – Un membre actif du réseau INDEPTH


En l’absence d’un système d’état civil performant, les observatoires de
population se sont imposés comme un dispositif de production de données de
choix sur les dynamiques de population, l’épidémiologie ainsi que les causes de
décès dans un nombre croissant de pays en développement. Le réseau
international pour le suivi démographique des populations et de leur santé
(INDEPTH Network) a été lancé en 1998 pour développer et exploiter le
potentiel collectif de ces observatoires. Le secrétariat du réseau se trouve à
Accra, Ghana 3 . Actuellement, l’ensemble de ces observatoires couvre une
population totale d’environ 3,8 millions d’habitants sur trois continents
(Afrique, Asie, Océanie). Le réseau INDEPTH mène des activités essentielle-
ment dans le renforcement des capacités d’analyse, la recherche collaborative,
l’assistance technique et la facilitation de l’accès de la communauté scientifique
aux données des observatoires.
L’observatoire de Niakhar est un des membres les plus anciens du réseau. Il
a participé à plusieurs groupes de travail (analyse de la mortalité, causes de
décès, arrangements résidentiels, éthique de la recherche) et est leader dans le
groupe de travail sur la fécondité, un sujet (parmi d’autres) sur lequel il a une
expérience solide à partager avec les autres membres du réseau.

Années 1950 - les premiers observatoires


Les systèmes de suivi démographique (SSD) sont nés à la faveur d’études
d’épidémiologie des maladies tropicales et le premier a été initié par le centre de
santé de Pholela en Afrique du Sud en 1940 (NGOM et al. 2001). Cette étude qui
suivait une population d’environ 10 000 habitants dura une quinzaine d’années.
Le suivi de Keneba lancée par Sir Ian McGregor de la British Medical Research

1 Scientific and Advisory Commitee, INDEPTH Network, Accra, Ghana.


2 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.
3 Jusqu’en juin 2018. Le changement de lieu est prévu, mais non encore précisé au
moment de la publication de cet ouvrage.
Valérie DELAUNAY

Council en 1950 en Gambie introduisit comme innovation l’enregistrement


d’événements non vitaux comme la situation matrimoniale, les migrations et
d’autres caractéristiques importantes des résidents. Mais c’est seulement avec
l’avènement de Niakhar en 1962 que les observatoires de population ont
commencé à jouer le rôle de sources de données incontournables qui est le leur
aujourd’hui.
Si le nombre des observatoires est longtemps resté modeste en raison de
leur coût élevé et de leur non-représentativité, ils se sont multipliés depuis la fin
des années 1980. Cela en réponse à deux besoins : celui d’une meilleure
connaissance de la santé des populations et de données précises sur les niveaux
et tendances démographiques en raison de l’incomplétude des données d’état
civil (PISON 2003 ; 2005) et celui d’un renforcement de la prise en charge des
maladies par l’amélioration des protocoles de prévention et de traitement des
maladies infectieuses et parasitaires telles que la rougeole, le paludisme ou les
maladies diarrhéiques. Beaucoup de sites de suivi démographique sont
aujourd’hui associés à des programmes de santé ou des essais cliniques et
thérapeutiques et assurent aussi un suivi épidémiologique.

Saly 1991 - un focus sur les études longitudinales


La prise de conscience de la multiplication des expériences d’études longitu-
dinales dans le domaine de la santé en Afrique, en Amérique Latine et en Asie a
conduit les chercheurs à organiser une rencontre dans le cadre des séminaires
de l’Union internationale pour l’étude scientifique de la population (UIESP).
Cette rencontre sur le thème « Socio-Cultural Determinants of Morbidity and
Mortality in Developing Countries: The Role of Longitudinal Studies » s’est
tenue à Saly Portudal, au Sénégal en octobre 1991. Elle a fait l’objet d’une
publication en 1997 (DAS GUPTA et al. 1997). Cet ouvrage, qui fut le premier à
synthétiser les différents résultats obtenus grâce aux méthodes longitudinales, a
montré au monde académique des démographes et chercheurs en santé
publique, comme au monde professionnel des planificateurs et des producteurs
de données, tout l’intérêt des études prospectives en population générale.

Dar es Salaam 1998 - la création du réseau INDEPTH


Dans ce contexte d’intérêt croissant pour les études longitudinales, un
groupe d’acteurs académiques impliqués dans des sites d’observation longitudi-
nale a œuvré à rendre visible les résultats de ces projets disparates par la
création d’un réseau. L’université de Witwatersrand en Afrique du Sud
(Programme sur la santé et la population d’Agincourt), le département
d’hygiène tropicale et de santé publique de l’université de Heidelberg en
Allemagne (partenaire du ministère de la Santé du Burkina Faso sur le site de
Nouna), le ministère de la Santé du Ghana (Navrongo) et la Fondation

144
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

Rockefeller (Bellagio, Italie) ont tenu une série de réunions à Londres,


Heidelberg, Bellagio, Navrongo et Genève qui ont montré l’intérêt croissant
pour la méthodologie d’observatoire, l’accélération du nombre de sites en
préparation et la plus-value potentielle en terme de renforcement de capacités
et production de résultats par la mise en réseau. Cette série d’activités a atteint
un point culminant avec la réunion de fondation organisée à Dar es Salaam, en
Tanzanie, du 9 au 12 novembre 1998, qui a permis de constituer un réseau de
17 sites disséminés dans 13 pays d’Afrique et d’Asie (INDEPTH 2003). Le
réseau fut baptisé l’International Network for the continuous Demographic Evaluation of
Populations and Their Health in developing countries (INDEPTH). Il fut déclaré ONG
Internationale en 1999 avec incorporation comme organisation caritative aux
États-Unis et au Ghana où il est basé jusqu’en juin 2018.
À l’heure de la révolution de l’information, il paraît irrecevable que demeure
un vide statistique pour une large part de la population mondiale, qui plus est
parmi les populations les plus pauvres et les plus fortement touchées par les
maladies. Le réseau INDEPTH se donne donc pour mission de produire des
informations fiables au service des politiques publiques en matière de santé 4. Il
s’inscrit dans la démarche de « révolution des données 5 » attendue par les
acteurs internationaux (IEAG 2014), avec le début de l’évaluation des activités
sur indicateurs, appliquée aux institutions d’intervention ou de définition des
politiques et programmes (comme les agences des Nations Unies) en plus des
institutions de recherche.

Le réseau INDEPTH aujourd’hui


Le réseau INDEPTH n’a cessé d’attirer de nouveaux membres depuis sa
création (Graphique 1). Il compte aujourd’hui 53 sites dans 30 pays différents.
Parmi ces sites, 41 se trouvent en Afrique, 11 en Asie, 1 en Océanie (Carte 1).
La taille des sites membres du réseau varie entre 8 000 personnes à Mlomp,
Sénégal et 260 000 personnes à Kilifi, Tanzanie, avec une moyenne de 77 000
personnes. Les sites sont relativement jeunes : 20 d’entre eux ont moins de 10
ans, et seulement 15 ont plus de 20 ans d’existence en 2015 (Tableau 1).
Les critères pour être membre à part entière du réseau sont de procéder à au
moins un passage par an, de collecter les données de base (naissances, décès,

4 [Link]
documents/founding-documents.
5 Un groupe indépendant (Independant Expert Advisory Group), constitué de 20
experts internationaux se penche sur la question de la « révolution des données »
nécessaire pour atteindre et suivre l’évolution du Développement Durable. Deux
grands challenges y sont traités : 1) celui de l’invisibilité (écart entre ce que les
données nous enseignent et l’accès (est-ce le délai ou l’accès même ?) à la connais-
sance) ; 2) celui de l’inégalité (écart entre ceux qui ont de l’information et les au-
tres pour orienter les prises de décisions).

145
Valérie DELAUNAY

migrations, grossesses et issues de grossesses), d’administrer des autopsies


verbales (pour identifier les causes de décès) 6, d’avoir la capacité de produire
des statistiques de population de qualité, de contribuer autant que possible aux
projets intersites et de financer la participation du responsable de site à
l’Assemblée générale annuelle. Les membres associés ne remplissent pas les
critères, mais peuvent participer aux réunions, conférences. Le réseau finance
les activités des groupes de travail pour les membres permanents et subven-
tionne la participation des jeunes chercheurs aux conférences scientifiques.
Outre les données de base, d’autres événements sont enregistrés par les sites
selon leurs intérêts de recherche, tels les changements de chefs de ménage, la
formation et la dissolution des ménages, la scolarisation des enfants. Certains
collectent à intervalles de temps réguliers des données sur le niveau économi-
que des ménages et certaines caractéristiques socioculturelles des individus. Des
enquêtes ponctuelles sur des sujets divers viennent enrichir l’arsenal de données
collectées, selon les besoins de l’observatoire et les projets scientifiques
s’appuyant sur ces données.

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Causes of Death?,” Health Policy And Planning 7, 1, 22-29.

6 Il s’agit de questionnaires administrés par des enquêteurs qui retracent l’histoire de


la maladie et/ou des circonstances qui ont conduit au décès et proposent un algo-
rithme de questions portant sur des symptômes précis permettant à des médecins
d’attribuer une cause probable de décès.

146
DU SUIVI LONGITUDINAL À L’OBSERVATOIRE MULTIDISCIPLINAIRE …

Graphique 1. Évolution du nombre des observatoires de population

60

50 création
Indepth-Network
40

30

20

10

0
1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020

Carte 1. Carte des sites membres du réseau I ndepth, 2015

Source : [Link]

147
Valérie DELAUNAY

Tableau 1. Observatoires membres du réseau I ndepth en 2015

Population suivie 2015 Durée du


Site Pays Année de création
(en milliers) suivi 2015
Afrique de l’Est
Éthiopie Butajira 1986 75 29
Éthiopie Kersa 2007 53 8
Éthiopie Dabat 1996 46 19
Éthiopie Gilgel Gibe 2005 60 10
Éthiopie Kilitie Awlaelo 2009 65 6
Éthiopie Arba Minch ? 69 69
Kenya Kinsumu 2002 230 13
Kenya Nairobi 2002 62 13
Kenya Kilifi 2005 260 10
Kenya Kombewa 2007 125 8
Kenya Mbita 2006 55 9
Ouganda Rakai 1988 50 27
Ouganda Iganga/Mayuga 2004 80 11
Ouganda Kyamulibwa 22
Tanzanie Ifakara 1997 161 18
Tanzanie Magu 1994 35 21
Tanzanie Rufiji 1998 97 17
Malawi Karonga 2002 36 13
Mozambique Manhiça 1996 90 19
Mozambique Chokwe 100
Afrique Australe
Afrique du Sud ACDIS/Hlabisa 2000 94 15
Afrique du Sud Agincourt 1992 90 23
Afrique du Sud Dikgale 1995 35 20
Afrique de l’Ouest
Burkina Faso Nouna 1992 93 23
Burkina Faso Ouagadougou 2008 83 7
Burkina Faso Sapone 2005 87 10
Burkina Faso Kaya 2007 65 8
Burkina Faso Nanoro 2009 62 6
Gambie Farafeni 1981 48 34
Ghana Kintampo 2010 143 5
Ghana Navrongo 1993 160 22
Ghana Dodowa 2005 112 10
Guinée Bissau Bandim 1978 105 37
Sénégal Bandafassi 1970 15 45
Sénégal Mlomp 1985 8 30
Sénégal Niakhar 1962 44 53
Nigeria Cross River 31
Nigeria Nahuche 2009 136 6
Côte d’Ivoire Taboo 2009 43 6
Asie
Bangladesh Matlab 1966 225 49
Bangladesh Bandardan 2009 20 6
Bangladesh Chakaria 1999 120 16
Inde Ballabgarh 1961 90 54
Inde Vadu 2002 90 13
Inde Birbhum 2008 60 7
Indonésie Purworejo 1994 35 21
Thaïlande Kanchanaburi 2002 60 13
Viet Nam FilaBavi 1999 52 16
Vietnam Chililab 2003 58 12
Viet Nam Dodalab 2007 40 8

Source : [Link].

148
PARTIE 2

LES APPORTS
SCIENTIFIQUES DU SUIVI
CHAPITRE 7

CINQUANTE ANS DE TRANSITION


DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Michel GARENNE 1 Pierre CANTRELLE 2,


Valérie DELAUNAY 3, Charles BECKER 4, Laetitia DOUILLOT 5,
Djibril DIONE 6, Aldiouma DIALLO 6, Cheikh SOKHNA 7

Introduction
Ce chapitre traite des tendances de la mortalité à Niakhar au cours des 50
ans du suivi démographique (1963-2012). Il s’agit d’un sujet complexe, qui
mériterait des analyses plus approfondies que celle qui est présentée ci-dessous.
Cette étude ne fournit que les principaux éléments des grandes tendances
observées à Niakhar au cours du demi-siècle. Cette analyse est présentée dans
un cadre plus général, avec une mise en perspective géographique des grandes
tendances de mortalité au niveau des grandes régions du Sénégal, voire au
niveau africain et mondial. L’accent est mis sur la mortalité des jeunes enfants,
le groupe d’âge des moins de cinq ans étant le plus touché par la mortalité
précoce, et aussi celui pour lequel on dispose d’abondantes données comparati-
ves. L’étude donne aussi des éléments sur les tendances de la mortalité adulte.
La première étude démographique dans l’arrondissement de Niakhar (1963-
1965) donnait des chiffres saisissants : l’espérance de vie était de 27 ans, la
mortalité des moins de 5 ans de 479 pour 1000 ; les décès des moins de 5 ans
représentaient pratiquement les deux tiers (64,6 %) de l’ensemble des décès
tous âges confondus. D’autre part, l’enquête démographique faisait apparaître
un schéma exceptionnel de mortalité, avec une mortalité extrêmement élevée

1 Résiliences, IRD, Paris France ; Institut Pasteur, Unité d’Épidémiologie des Maladies
Émergentes, Paris, France ; Medical Research Council (MRC)/Wits Rural Public
Health and Health Transitions Research Unit (Agincourt), School of Public Health,
Faculty of Health Sciences, University of the Witwatersrand, Johannesburg, South
Africa.
2 Directeur de Recherche IRD.
3 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.
4 Institut des Mondes Africains (IMAf), CNRS, Paris, France.
5 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal ; Georges
Washington University, Washington, USA.
6 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal.
7 VITROME, IRD, Aix-Marseille Université, SSA, AP-HM, IHU-MI, Marseille, France.
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

entre 1 et 5 ans, considérablement supérieure à celle que l’on attendait d’après


les tables type de mortalité ou d’après les données disponibles venant des autres
pays africains, des pays d’Asie du Sud ou d’Amérique latine. Ce schéma par âge,
mesuré en particulier par le rapport de la mortalité juvénile à la mortalité
infantile (4q1 /1q0), fit couler beaucoup d’encre, et reste à ce jour sujet à
controverses, voire à l’incrédulité (CANTRELLE et al. 1968 ; CANTRELLE 1969 ;
CANTRELLE & LÉRIDON 1971 ; CANTRELLE et al. 1986 ; GARENNE 1981a et
b ; GARENNE 1982 ; GARENNE & CANTRELLE 1984 ; GARENNE et al. 1999).
Plusieurs études ont poursuivi l’analyse des premières années. Les travaux
ont surtout porté sur la mortalité des enfants, sur la mortalité générale, sur la
mortalité par maladie infectieuse (rougeole, coqueluche, tétanos, paludisme,
choléra, méningite, maladies diarrhéiques, maladies respiratoires) et sur la
mortalité maternelle. Toutes ces études ont souligné la baisse importante de la
mortalité à Niakhar (BECKER 1992 ; DELAUNAY et al. 1998, 2001, 2013 ;
ÉTARD et al. 2004 ; LEROY & GARENNE 1987a, b).

Le but de ce chapitre est de donner une vision synthétique et analytique des


tendances de la mortalité dans la zone de Niakhar. Quelles ont été ces
tendances au cours des 50 ans ? Comment se situent ces tendances par rapport
aux régions du Sénégal, voire à l’Afrique au sud du Sahara ? La zone de Niakhar
est-elle représentative du milieu rural sénégalais ou présente-t-elle des particula-
rités ? La présence des équipes de recherche en démographie, épidémiologie et
médecine tropicale a-t-elle eu un impact sur les niveaux et tendances de la
mortalité ? La population a-t-elle bénéficié de la présence des équipes de
recherche qui se sont succédées dans la zone de Niakhar, surtout depuis 1983 ?
L’article est structuré en quatre parties : il présente d’abord les données
comparatives, puis les tendances de la mortalité infanto-juvénile à Niakhar, puis
une analyse de l’évolution du schéma par âge de la mortalité des jeunes enfants
et enfin les tendances de la mortalité aux autres âges.

Données comparatives
Grandes tendances en Afrique et dans le monde

La baisse de la mortalité à Niakhar s’inscrit dans le mouvement général de la


transition sanitaire dans le monde et en Afrique, caractérisé par la baisse
tendancielle de la mortalité à tous les âges. Le graphique 1 montre les grandes
tendances de la mortalité des enfants de moins de 5 ans dans le monde, en
Afrique au sud du Sahara et au Sénégal, d’après les reconstructions réalisées par
les Nations Unies à partir des données des enquêtes démographiques. Dans les
années 1950-1969, la mortalité des enfants au Sénégal est supérieure à la
moyenne africaine, elle-même considérablement supérieure à la moyenne
mondiale. De plus, la mortalité au Sénégal augmente dans les années 1960, et ce

152
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

n’est qu’à partir des années 1970 qu’elle entame une baisse spectaculaire. En
1965-1969, la mortalité infanto-juvénile au Sénégal est de 23 % supérieure à la
moyenne africaine et de plus du double de la moyenne mondiale. En 2005-
2009, elle n’est supérieure que de 39 % à la moyenne mondiale, et se retrouve
de 35 % inférieure à la moyenne africaine. Sur l’ensemble de la période 1950-
2010, la baisse de la mortalité au Sénégal a été de −2,5 % par an, alors qu’elle
n’a été que de −1,6 % pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Deux
accidents sont cependant à remarquer : des remontées de mortalité dans les
années 1960 et dans les années 1990, phénomènes que l’on retrouve à Niakhar.
Il faut aussi noter que le Sénégal a échappé à l’impact du sida sur la mortalité
des jeunes enfants qui est notable dans les pays d’Afrique australe et orientale
(GARENNE 1996 ; GARENNE & GAKUSI 2003, 2004, 2006 ; GARENNE et al.
2000 ; GARENNE & van GINNEKEN 1994a et b ; GARENNE 2011).

Graphique 1. Tendances de la mortalité des jeunes enfants au Sénégal,


en Afrique subsaharienne et dans le monde

350
Monde
300 Afrique sub-saharienne

250 Sénégal
q(5), pour 1000

200

150

100

50

0
1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020
Période (année)

Source : Nations Unies, Division de la Population,


Perspectives de la population mondiale, révision de 2012.

Tendances régionales au Sénégal

Pour bien juger des progrès réalisés au Sénégal, il est important de distinguer
le milieu urbain et le milieu rural, dont les dynamiques de mortalité sont
différentes, ainsi que les profils régionaux. Au Sénégal, on observe en effet de
nettes différences de niveaux et de tendances entre les grandes régions
géographiques et entre l’urbain et le rural. On a donc reconstruit pour cette

153
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

étude les tendances de la mortalité infanto-juvénile pour les régions du Sénégal


à partir des enquêtes démographiques réalisées en 1978 (EMF), 1986, 1993,
1997, 2005, 2008, 2011 et 2013 (DHS/MIS). La méthode est la même que celle
utilisée pour l’étude par pays et milieu urbain ou rural à travers l’Afrique
(GARENNE & GAKUSI 2004). En bref, pour chaque enquête, on a recalculé les
taux de mortalité par année de calendrier, de 1950 à 2012, et pour les deux
groupes d’âge : moins de 1 an et 1-4 ans. Les quotients de mortalité infantile
(1q0) et juvénile (4q1) ont été calculés en prenant un schéma constant par âge
(1a0= 0,30 et 4a1= 1,30), dont on déduit le quotient des moins de cinq ans (5q0).
Les 14 régions actuelles du Sénégal ont été d’abord réparties en cinq grou-
pes : l’Ouest (Dakar, Thiès), le Centre (Diourbel, Fatick, Kaolack, Kaffrine), le
Nord (Louga, Saint-Louis, Matam), le Sud (Zinguichor, Sédhiou, Kolda) et l’Est
(Tambacounda, Kédougou). Pour le milieu urbain, on a distingué dans un
premier temps Dakar et les autres villes. Puis, comme les niveaux, les tendances
et le schéma par âge étaient assez similaires dans certains groupes, on les a
regroupés en quatre catégories pour l’analyse finale : le milieu urbain (Dakar et
autres villes), le Centre rural, le Nord-Ouest rural (Nord et Ouest), et le Sud-Est
rural (Sud et Est). Ces quatre grandes régions ont des effectifs de décès
observés entre 1950 et 2012 du même ordre de grandeur (respectivement 6 898,
10 439, 7 288, 8 772 décès) dans l’ensemble des enquêtes, ce qui permet une
analyse fine.
Les enquêtes démographiques montrent une baisse importante de la morta-
lité des moins de cinq ans dans toutes les régions. (Tableau 1, Graphique 2) Les
niveaux sont sensiblement différents en début de période (1950-1954) variant
du simple au double, voire plus (amplitude de 183 à 443 pour 1000), mais
proches en fin de période (2010-2012) (amplitude de 49 à 81 pour 1000), ce qui
montre la convergence de toutes les régions vers des niveaux de mortalité
relativement faibles.
Le milieu rural du Sud-Est est celui qui a la plus forte mortalité au cours de
la période, suivi du milieu rural du Centre, puis celui du Nord-Ouest, le milieu
urbain ayant toujours une plus faible mortalité. Mais la différence relative entre
l’urbain et le rural a fortement diminué : d’un ratio de 1 à 2 dans les années
1970, elle devient, au cours des années récentes, négligeable dans la zone Nord-
Ouest et faible pour les deux autres régions. En valeur absolue, la différence
des quotients entre urbain et rural est passée de plus de 179 pour 1000 en 1970-
1974 à 19 pour 1000 en 2010-2012. Ces phénomènes de convergence entre
l’urbain et le rural se retrouvent dans de nombreux pays africains (GARENNE
2010, 2011b).
La baisse de la mortalité n’a pas été régulière. Ainsi, la première période des
années 1950 et 1960 est une période de stagnation, voire d’augmentation dans
les zones Centre et Sud-Est (Graphique 2). En urbain, la baisse est plus régulière,

154
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Tableau 1. Tendances de la mortalité infanto-juvénile selon la région


et le milieu, Sénégal 1950-2012 (q(5) pour 1000 naissances)

Milieu urbain Milieu rural


Période Ensemble Nord-Ouest Centre Sud-Est

1950-54 183 330 429 443


1955-59 225 295 363 347
1960-64 219 310 359 378
1965-69 204 303 383 397
1970-74 175 310 373 389
1975-79 152 274 297 373
1980-84 143 195 243 274
1985-89 110 160 191 228
1990-94 104 128 164 196
1995-99 104 126 177 219
2000-04 88 104 141 185
2005-09 58 81 93 124
2010-12 49 52 67 81

Source : Reconstruction d’après les données des enquêtes EMF/EDS.

Graphique 2. Tendances de la mortalité des moins de 5 ans au Sénégal,


par grande région

500 Sud-Est, rural


450 Centre, rural
400
Nord-Ouest, rural
350
q(5) pour 1000

Urbain
300
250
200
150
100
50
0
1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020
Période (année)

Source : Reconstruction d’après les données des enquêtes EMF/EDS

155
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

mais cependant marquée par deux accidents mineurs, dans les années 1980 et à
la fin des années 1990. Dans le milieu rural du Nord-Ouest, la baisse est plus
tardive : elle se produit dans les années 1970, avec aussi un accident mineur à la
fin des années 1990. Dans le milieu rural du Centre et du Sud-Est, la remontée
de mortalité des années 1990 est nettement plus forte, mais est suivie d’une
récupération rapide. En fin de période (2010-2012), les grandes différences de
niveau ont disparu et le milieu rural des trois grandes régions y a pratiquement
rejoint le milieu urbain.

Tendances de la mortalité infanto-juvénile à Niakhar


Données de Niakhar

Pour les tendances de la mortalité des enfants à Niakhar, on dispose de trois


séries de données :
- la première enquête de 1963-1965, qui regroupe tout l’arrondissement de
Niakhar (65 villages, population moyenne de 34 365 personnes) (CANTRELLE
1969). Ces données consistent en données prospectives pour les trois
années (de janvier 1963 à décembre 1965) et des données rétrospectives
(enfants nés vivants / enfants survivants), recueillies au passage de 1966, qui
permettent une estimation indirecte des niveaux et tendances précédentes en
utilisant la méthode de Brass (schéma par âge d’Asie du Sud, le seul qui
fonctionne aux très hauts niveaux de mortalité) ;
- la seconde série regroupe les 8 villages de la zone de Ngayokhème (popula-
tion moyenne de 4 674 personnes) et couvre les 20 années de décembre
1962 à février 1983 ; elle fait partie de la nouvelle zone (GARENNE 1982) ;
- la troisième série couvre les 30 ans de l’actuelle zone de Niakhar (de mars
1983 à décembre 2012), soit les 30 villages des zones de Ngayokhème,
Toucar et Diohine, qui ont eu une population moyenne de 30 954 person-
nes (DELAUNAY et al. 1998, 2013).

Tendances de la mortalité infanto-juvénile à Niakhar

La mortalité des jeunes enfants à Niakhar apparaît extrêmement élevée dans


les premières années. Les données rétrospectives recueillies en 1966 donnent
des chiffres supérieurs à 500 pour 1000. Par exemple, la proportion d’enfants
décédés chez les femmes de 40-44 ans est de 527 pour 1000, ce qui correspond
à un quotient de mortalité de 559 pour 1000 entre 0 et 15 ans, et à 502 pour
1000 entre 0 et 5 ans, d’après la table type d’Asie du Sud, pour une période
assez large centrée autour de l’année 1952. La méthode de Brass indique une
baisse de la mortalité, suivie d’une hausse, qui est consistante avec les autres

156
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

données disponibles (voir ci-dessous) (Tableau 2). La période prospective 1963-


1965 donne un quotient de mortalité de 479 pour 1000 entre 0 et 5 ans, qui est
tout à fait consistant avec les données rétrospectives et les données de
Ngayokhème.

Tableau 2. Estimations rétrospectives de la mortalité des enfants,


Arrondissement de Niakhar, 1966

Âge de la Période Données de l’enquête Estimations indirectes


mère à moyenne Nombre Enfants Proportion Âge de Quotient Mortalité
l’enquête de de nés d’enfants référence /1000 0-5 ans
(années) référence femmes vivants décédés (a) q(a) q(5)

45-49 1948,8 137 7,095 0,547 20 568 493


40-44 1952,6 194 6,562 0,527 15 559 502
35-39 1955,8 241 5,946 0,487 10 526 486
30-34 1959,0 276 4,746 0,402 5 420 419
25-29 1961,8 305 3,521 0,388 3 386 434
20-24 1963,8 286 2,101 0,369 2 373 482
15-19 1965,1 298 0,362 0,296 1 326

Source : CANTRELLE 1969. Calculé avec Mortpak, table type d’Asie du Sud.

Pour ce qui concerne les données prospectives, il faut tout d’abord noter
que les données des trois zones successives (arrondissement de Niakhar, zone
de Ngayokhème, zone de Niakhar) sont identiques en niveau et en tendance, ce
qui permet de n’utiliser qu’une seule série. La mortalité remonte un peu dans les
années 1960, comme c’est d’ailleurs le cas dans les données de l’enquête EMF
de 1978, ce qui fait que les premières années du suivi de population (1963-1965)
correspondent à un maximum de mortalité (479 pour 1000). À Ngayokhème, la
mortalité reste très élevée jusqu’en 1970, avant d’entamer une baisse rapide,
avec un niveau de 284 pour 1000 en 1978-1982, suivie d’une remontée en 1983-
1985 au début du suivi de la nouvelle zone de Niakhar. Puis la mortalité va
baisser à nouveau rapidement jusqu’en 1990, avant de se stabiliser à un niveau
de 185 pour 1000 pour quelques années. Cette stagnation sera suivie d’un pic de
mortalité en 1998-1999 (255 pour 1000), puis d’une baisse très rapide,
atteignant 57 pour 1000 en 2010-2012 (Tableau 3, Graphique 3).

157
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

Tableau 3. Tendances de la mortalité des moins de 5 ans à Niakhar,


et comparaison avec le milieu rural de la région Centre du Sénégal

Ngayokhème 1963-1985 Niakhar 1983-2012 Région Centre, rural

Période q(5) Décès q(5) Décès q(5) Décès

1950-1957 388 113


1958-1962 343 186
1963-1967 482 532 370 369
1968-1972 464 509 392 713
1973-1977 396 436 332 1007
1978-1982 284 346 254 1049
1983-1985 309 237 313 957 233 843
1986-1988 252 884 195 731
1989-1991 188 660 168 778
1992-1994 193 685 157 781
1995-1997 176 633 172 896
1998-2000 255 949 182 950
2001-2003 141 535 138 837
2004-2006 99 405 109 668
2007-2009 54 236 86 395
2010-2012 57 267 67 123

Graphique 3. Tendances de la mortalité des moins de 5 ans dans la zone


de Niakhar, et comparaison avec le milieu rural de la région Centre du Sénégal

600
Région Centre, rural (EDS)
500 Niakhar 1983-2012
Ngayokheme 1963-1982
400
q(5), per 1000

Niakhar, 1963 (indirect)


300

200

100

0
1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020
Période (année)

Sources : Arrondissement de Niakhar : méthode indirecte avant 1966, et suivi de


population pour 1963-1965 ; Zone de Ngayokhème (8 villages) suivi de population
1963-1982 ; Zone de Niakhar (30 villages), suivi de population 1983-2012.

158
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Les périodes de remontée de la mortalité des enfants


Les remontées de mortalité ne font aucun doute d’un point de vue statisti-
que (Tableau 4). Les tendances ont été estimées à partir des données originales
et testées par un modèle Logit-linéaire sur la période : Logit(5q0)=A+B×Année
Tant à Niakhar que dans les zones rurales du Centre du Sénégal, on observe
des stagnations ou des augmentations significatives de la mortalité des enfants
dans les années 1960, 1980 et 1990 (Tableau 4). Le pic de mortalité des années
1969-1971 est plus marqué à Niakhar (529 pour 1000) que dans la région
Centre (382 pour 1000) ; il en va de même pour le pic de 1984-1985 (329 pour
1000 à Niakhar contre 225 pour 1000 dans le Centre-rural) et surtout le pic de
1998-1999 (283 pour 1000 à Niakhar contre 184 pour 1000 dans le Centre-rural,
soit 54 % de plus, toutes ces différences étant largement significatives (P< 0,001).

Tableau 4. Comparaison des pentes de la mortalité infanto-juvénile par période


à Niakhar et dans la région Centre, milieu rural

Sénégal, Centre rural Zone de Niakhar T-test de


Période Pente Écart- Pente Écart-type différence Valeur
type des pentes de P

1961-1969 +0,04581 0,01922 −0,00017 0,02474 +1,468 0,142


1969-1983 −0,05931 0,00532 −0,09129 0,00909 +3,037 0,002
1983-1990 −0,08540 0,01073 −0,10270 0,01110 +1,121 0,262
1990-1999 +0,01757 0,00721 +004591 0,00787 −2,656 0,008
1999-2012 −0,10158 0,00640 −0,14995 0,00627 +5,399 <10−7

1969-2012 −0,04308 0,00106 −0,05983 0,00126 10,160 <10−10

Tendances de la mortalité des enfants à Niakhar comparées avec le


Centre-Sénégal

Les données de la comparaison entre Niakhar et les zones rurales du Centre


du pays apparaissent dans le Tableau 4. Les tendances ont le même signe, la
différence pour la période 1961-1969 n’étant pas significative. La mortalité
évolue pratiquement de la même manière entre 1963 et 1969, la baisse est plutôt
plus rapide entre 1969 et 1990, la remontée de mortalité est plus forte entre
1990 et 1999 et, enfin, la baisse est plus rapide entre 1999 et 2012. Au total, la
baisse de la mortalité (−5,98 % par an) a été plus rapide dans la zone de
Niakhar entre 1969 et 2012 que dans le milieu rural du Centre Sénégal (−4,31 %
par an), la différence entre les pentes étant très significative. Cette baisse plus
rapide s’est effectuée malgré un niveau plus élevé de mortalité au départ dans

159
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

les années 1960, cela malgré une apparente plus grande susceptibilité aux
accidents de mortalité, comme le montre le pic des années 1998-1999.

Le schéma par âge de la mortalité des jeunes enfants


On reprend ici l’analyse du schéma par âge de la mortalité mesuré par le
rapport de la mortalité juvénile à la mortalité infantile, c’est-à-dire le rapport des
quotients 4q1 /1q0. Ce rapport est très atypique à Niakhar, et beaucoup plus
élevé que celui que l’on trouve dans les tables-type à même niveau de mortalité.
Ce point avait été bien démontré dès les premières analyses (CANTRELLE 1969 ;
CANTRELLE & LERIDON 1971). Ce rapport est susceptible d’évoluer dans le
temps au cours de la transition sanitaire, comme prévu par les tables-type de
mortalité.

Le rapport 4q1/1q0 dans les régions du Sénégal

Au Sénégal, le rapport 4q1/1q0 varie fortement selon le milieu naturel et


selon le niveau de mortalité. Il est le plus élevé (2,23) dans les années 1960 dans
la région rurale du Centre. Il faut noter qu’il a tendance à augmenter entre les
années 1950 et les années 1960, parallèlement à l’augmentation de la mortalité,
puis à diminuer avec le niveau, pour atteindre un niveau beaucoup plus bas
(0,59) en 2010-2012. L’évolution est parallèle en rural dans la région Nord-
Ouest, mais à un niveau nettement plus faible, ainsi qu’en urbain. Par contre,
l’évolution est différente dans la région Sud-est où ce rapport reste assez
constant, malgré la baisse de la mortalité comparable aux autres régions.
(Graphique 4).

La relation avec le niveau de mortalité

Comme dans les tables-type de mortalité, mais à un niveau beaucoup plus


élevé, le rapport de la mortalité juvénile à la mortalité infantile tend à diminuer
avec le niveau de mortalité. Le Graphique 5 montre cette relation dans les
enquêtes démographiques sénégalaises pour les quatre grandes régions au cours
du temps. Aux forts niveaux de mortalité, le rapport juvénile/infantile est
typiquement de l’ordre de 1,50, pratiquement le double de la valeur correspon-
dante dans les tables-type. Le rapport diminue rapidement quand la mortalité
baisse en dessous de 200 pour 1000, tendant vers 0,30 lorsque la mortalité est
de l’ordre de 50 pour 100, soit une valeur proche des tables-type d’Asie du Sud.
Les très fortes valeurs du rapport (> 2,0) ne se trouvent que dans le milieu rural
de la région Centre et à de très forts niveaux de mortalité (Graphique 5).

160
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Graphique 4. Tendances du rapport de la mortalité juvénile à la mortalité


infantile dans les régions du Sénégal, 1950-2012
2,50
Centre, rural
Nord-Ouest, rural
2,00 Sud-Est, rural
Urbain
Ratio 4q1/1q0

1,50

1,00

0,50

0,00
1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020

Période (année)

Source : Reconstruction d’après les données des enquêtes EMF/EDS.

Graphique 5. Relation entre le rapport de la mortalité juvénile à la mortalité


infantile et le niveau de mortalité des moins de cinq ans dans les régions
du Sénégal, 1950-2012 (enquêtes EMF/EDS)

2,50 Région Centre (rural) Sénégal (régions)

Table type (Asie du Sud)


2,00
Poly.(Sénégal (régions))

1,50
Ratio 4q1/1q0

1,00

0,50

0,00
0,500 0,400 0,300 0,200 0,100 0,000

Quotient de mortalité des moins de 5 ans, q(5)

161
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

Le rapport des quotients de mortalité juvénile et infantile à Niakhar

Le rapport des quotients de mortalité juvénile et infantile à Niakhar est


particulièrement élevé et se rapproche de ce que l’on trouve dans les enquêtes
EMF/EDS. Le rapport est plutôt plus faible dans les années 1963-1982,
pratiquement identique dans les années 1983-1992, puis plus fort dans les
années suivantes, avec un pic nettement plus marqué en 1998-1999. Rappelons
que la mortalité est plutôt plus forte à Niakhar en début de période et plus
faible en fin de période. Il s’agit donc d’une distribution des décès différente
dans le groupe d’âge 0-4 ans. Dans la période 1963-1982, les mortalités infantile
et juvénile sont plus fortes à Niakhar que dans la région Centre-rural, mais en
proportion, la mortalité infantile (RR= 1,41) l’est plus que la mortalité juvénile
(RR= 1,16), ce qui fait que le rapport juvénile/infantile est un peu inférieur.
Dans la dernière période 2003-2012, la mortalité infantile est plus faible à
Niakhar (RR= 0,56), alors que la mortalité juvénile reste équivalente à celle du
Centre-rural (RR= 0,98), ce qui inverse le rapport juvénile/infantile. Si la
situation de Niakhar ressemble le plus à la région Centre-rural, la zone de
Niakhar garde sa particularité. Cependant, il ne faudrait pas pousser trop loin la
comparaison, car les âges au décès dans les enquêtes démographiques ne sont
pas précis, du fait de leur nature rétrospective sur plusieurs années.

Tableau 5. Comparaison des rapports de mortalité juvénile / infantile à Niakhar


avec les enquêtes démographiques, Centre-rural

Enquêtes EMF/EDS Niakhar Comparaison


Période Niveau Rapport Niveau Rapport P-value Signif.
q(5) / 1000 4q1/1q0 q(5) / 1000 4q1/1q0

1950-62 358 2,11 479 2,19 0,758 NS


1963-72 385 2,34 475 1,84 0,006 *
1973-82 288 1,94 338 1,70 0,126 NS
1983-92 188 1,45 243 1,42 0,697 NS
1993-02 167 1,28 197 1,68 < 10-6 *
2003-12 99 0,77 75 1,37 < 10-10 *

Nota Bene. Arrondissement de Niakhar (<1963), zone de Ngayokhème 1963-1982.

On note en particulier une forte incertitude autour de l’âge de 12 mois qui


peut affecter le rapport juvénile/infantile. En moyenne, dans les enquêtes
utilisées, la proportion de décès déclarés à 12 mois est 8,2 fois supérieure à ce
que l’on attendrait d’après les décès à 10-11 mois et à 13-14 mois. Si on répartit
ces décès pour moitié avant – et pour moitié après – le premier anniversaire, le
rapport juvénile/infantile est réduit de 17 %, ce qui donne la marge
d’incertitude des données des enquêtes DHS.

162
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Graphique 6. Comparaison des rapports de mortalité juvénile et infantile


à Niakhar avec les enquêtes démographiques (EMF/EDS), Centre-rural

3,0 Niakhar

2,5 Enquêtes EMF/EDS

2,0
4q1/1q0

1,5

1,0

0,5

0,0
1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020

Période (année)

Mortalité infantile et mortalité juvénile selon le niveau de mortalité

Une autre manière de mettre en valeur l’exceptionnelle mortalité des jeunes


enfants à Niakhar consiste à la comparer avec des tables-type de mortalité de
même niveau de mortalité adulte. Le niveau de mortalité adulte a été défini
comme l’espérance de vie à 15 ans, notée e°(15). On a donc comparé pour les
périodes décennales la mortalité infantile (< 1 an), juvénile (1-4 ans), et celle des
autres enfants (5-14 ans) avec les valeurs attendues par les tables-type préparées
par les Nations Unies pour les pays en développement (modèle Général). Dans
l’ensemble, la mortalité des enfants de moins de 15 ans à Niakhar est largement
supérieure à celle attendue, l’ordre de grandeur, allant de 2,69 à 1 en 1963-1972
et restant supérieure à 2,0, sauf au cours de la dernière période (2003-2012). La
mortalité à Niakhar est pratiquement toujours supérieure à la valeur attendue à
tous les âges, sauf la mortalité infantile dans la dernière période. Mais le fait le
plus frappant est l’extraordinaire mortalité à 1-4 ans, qui est de 4,3 à 5,5 fois
supérieure à la valeur attendue, sauf au cours de la dernière période, où elle
n’est plus que deux fois supérieure. C’est principalement cette anomalie qui crée
le fort rapport de la mortalité juvénile à la mortalité infantile et qui n’a pas
complètement disparu dans la dernière période, même si elle a nettement
diminué. Au contraire, la mortalité adulte est pratiquement la même, un peu
plus forte avant 50 ans, un peu plus faible après (Tableau 6).

163
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

Tableau 6. Rapport de la mortalité observée à Niakhar à la mortalité attendue


dans la table-type ayant le même niveau de mortalité adulte

Période décennale
1963-1972 1973-1982 1983-1992 1993-2002 2003-2012

Niveau de mortalité (espérance de vie à 15 ans)


e°(15) 47,4 49,4 52,2 53,7 55,8
Enfants
<1 an 1,74 1,43 1,38 1,13 0,57
1-4 ans 5,51 4,60 4,30 4,56 2,16
5-14 ans 2,60 2,38 1,96 3,39 1,48
0-14 ans 2,69 2,32 2,14 2,19 1,05
Adultes
15-49 ans 1,04 1,22 1,12 1,15 1,23
50-64 ans 0,90 0,84 0,87 0,88 0,81
65-79 ans 1,01 0,83 0,91 0,90 0,94

Tendances de la mortalité aux autres âges


L’analyse de la mortalité présentée ci-dessus a été focalisée sur les enfants.
Mais la mortalité a aussi baissé à tous les âges, conformément au schéma de la
transition sanitaire. Le Graphique 7 présente les tendances de mortalité pour les
grands groupes d’âge de 15 ans d’amplitude : 0-14, 15-29, 30-44, 45-59, et 60-74

Graphique 7. Baisses relatives de la mortalité par âge à Niakhar (référence=


arrondissement de Niakhar 1963-1965)

1,2 60-74

45-59
Mortalité de la période / référence

1,0
30-44
0,8 15-29

0-14
0,6

0,4

0,2

0,0
Référence 1963-1972 1973-1982 1983-1992 1993-2002 2003-2012
Période (années)

164
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

ans. Le graphique présente les résultats sous forme d’indice par rapport à une
référence (base 1,00) qui est la mortalité enregistrée dans l’arrondissement de
Niakhar à l’enquête de 1963-1965. Par rapport à ces niveaux très élevés, la
mortalité baisse à tous les âges, mais de moins en moins en valeur relative au
fur et à mesure que l’âge augmente. Ainsi, au cours de la période, la mortalité
des 0-14 ans a baissé de 82 %, la mortalité des 15-29 ans de 62 %, celle des 30-
44 ans de 51 %, celle des 45-59 ans de 49 % et celle des 60-74 ans de 15 %. La
comparaison avec d’autres sources est difficile car les enquêtes démographiques
ne fournissent pas de table de mortalité complète.

Tableau 7. Quotients de mortalité (pour 1000) par groupe d’âge de 15 ans


dans la zone de Niakhar

Groupe Arrondissement Ngayokhème


d’âge Niakhar
1963-1965 1963-1972 1973-1982 1983-1992 1993-2002 2003-2012

0-14 497 519 378 270 236 89


15-29 87 93 77 55 51 33
30-44 141 126 122 87 73 69
45-59 246 228 180 176 147 126
60-74 448 510 453 449 426 383

Discussion
La baisse de la mortalité dans la zone de Niakhar a été très rapide et reste
tout à fait impressionnante : l’espérance de vie de 27 ans en 1963-1965 est
passée à 67,7 ans en 2010-2012, soit une augmentation comparable à celle que
la France a connu entre le XVIIIe siècle et 1953. La mortalité infantile est
passée de 180 pour 1000 à 27 pour 1000 en 2010-2012, soit une baisse, en 50
ans, comparable à celle de la France en 140 ans, entre 1820 et 1960. Les décès
d’enfants de moins de 5 ans ne représentent plus que 30 % du total des décès
tous âges, contre plus du double en 1963-1965. La baisse de la mortalité a été
plutôt plus rapide à Niakhar que dans le milieu rural de la région Centre, plus
rapide que la moyenne du Sénégal, elle-même plus rapide que la moyenne
africaine. Le contraste est fort par rapport à certains pays d’Afrique australe, où
la mortalité a fortement augmenté du fait du VIH/sida au cours de la même
période (GARENNE 2011a ; NEWELL et al. 2004 ; STANECKI et al. 2010).
Si la baisse de la mortalité est assez similaire à celle du reste du milieu rural
sénégalais, la zone de Niakhar présente un certain nombre de particularités par
rapport aux régions environnantes. Tout d’abord, la mortalité dans les années
1950 ou 1960 y était plutôt plus élevée que dans le milieu rural de la région
Centre du Sénégal et même plus élevée que dans toute autre zone rurale du
Sénégal Oriental ou de la Casamance. La baisse de la mortalité des enfants de

165
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

moins de 5 ans a été plus rapide qu’ailleurs, si bien que le niveau de mortalité en
2010-2012 approchait celui du milieu urbain, alors qu’il était deux fois et demi
supérieur en 1963-1965. Enfin, la zone de Niakhar semble plus sensible aux
chocs, avec des pics de mortalité dans les années 1960, 1980 et en 1998-1999,
qui apparaissent plus prononcés qu’ailleurs.
Les principaux pics de mortalité se démarquant des grandes tendances sont
dus à des épidémies de grande ampleur : rougeole et coqueluche certaines
années avant les grandes campagnes de vaccination, méningite (pic de 1998-
1999), choléra chez l’adulte (1985, 1987, 1995-1996), certaines maladies
diarrhéiques (shighellose) et paludisme causant une forte mortalité au cours de
certaines années (CANTRELLE et al. 1980 ; GARENNE et al. 1985 ; GARENNE &
CANTRELLE 1986 ; ROQUET et al. 1998).
Deux éléments pourraient expliquer les particularités de la zone de Niakhar :
la densité de population et le rôle du paludisme. L’analyse de l’effet de la densité
de population reste à faire, mais il est vraisemblable qu’elle a joué un rôle dans
les plus forts niveaux de mortalité des premières années à travers divers
mécanismes : pauvreté, malnutrition et diffusion plus rapide des maladies
transmissibles. Le rôle du paludisme a été exploré à plusieurs reprises (TRAPE et
al. 1998 ; MUNIER et al. 2009a, b, c). Il est possible que le paludisme ait un
profil particulier dans la zone de Niakhar, ce qui pourrait à la fois expliquer les
pics plus importants et la baisse récente très rapide. Les remontées de mortalité
des années 1960 et la stagnation des années 1990 semblent être associées à des
augmentations de la mortalité par paludisme et à l’émergence de paludismes
résistants aux traitements par chloroquine. La baisse très rapide des années
2000 semble être associée aux nouveaux traitements contre le paludisme, bien
plus efficaces. Le changement frappant du rapport de la mortalité juvénile à
infantile dans les années 2000 semble aussi être associé aux progrès du contrôle
du paludisme.
La population de la zone de Niakhar semble avoir bénéficié de la présence
de l’équipe de recherche, puisque la baisse de la mortalité y a été plus rapide que
dans les zones environnantes. Cependant, il faut noter que peu d’interventions
spéciales ont été conduites dans la zone avant 1983, hormis les premières
vaccinations contre la rougeole (1966), avant les campagnes nationales (1969 et
après). Il faut toutefois remarquer que la zone a bénéficié, entre 1978 et 1982,
d’un projet de soins de santé primaire, appelé « Projet sénégalo-hollandais »,
géré à partir de Fatick par une infirmière belge. Ce projet a couvert toute la
zone et a fourni une bonne couverture vaccinale ainsi qu’une bonne distribu-
tion d’antipaludéens et de divers médicaments. Il explique probablement
pourquoi la mortalité dans la zone de Niakhar est plus basse que prévu en
1978-1982. Après 1983, l’équipe de recherche a apporté la présence de plus en
plus régulière de médecins, avec diverses interventions, en particulier sur le
traitement de la diarrhée et de la malnutrition (1983-1986), une excellente
couverture vaccinale et le suivi des grossesses (à partir de 1987), puis le

166
CINQUANTE ANS DE TRANSITION DE LA MORTALITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

traitement du paludisme et diverses autres interventions (FAYE 1988 ; CHIPPAUX


et al. 2006). C’est probablement cet ensemble qui explique la baisse plus rapide
de la mortalité depuis 1983, malgré la période de stagnation des années 1990.
La baisse particulièrement rapide de la mortalité au Sénégal en général et à
Niakhar en particulier est probablement due à l’effet combiné des médecines
modernes préventives et curatives, tout particulièrement des vaccinations, des
antibiotiques, des antipaludéens, ainsi que des traitements des diarrhées et de la
malnutrition. En effet, les revenus par tête ont peu augmenté en 50 ans, les
niveaux d’instruction sont restés faibles, malgré une augmentation de la
scolarisation, et les comportements d’hygiène se modifient lentement en milieu
rural. Cet exemple montre ce qui peut être changé par la médecine moderne et
la santé publique, indépendamment du développement économique et social.
Cela a été bien montré dans la zone de Keneba en Gambie, à une échelle
beaucoup plus petite de quelques centaines de personnes (BILLEWICZ &
MCGREGOR 1981 ; LAMB et al. 1984).
La qualité des données de Niakhar n’a pas été mise en question, ni celle des
données des enquêtes démographiques. Cela se justifie d’abord par la méthode
de collecte : la mise à jour des histoires des maternités chaque année réduit le
risque d’omission à une quantité négligeable. De plus, compte tenu de la très
forte mortalité en début de période, il est vraisemblable que très peu de décès
aient pu être omis. Les taux de mortalité néonatale (premiers 28 jours) sont
aussi très élevés, de l’ordre de 50 pour 1000 en début de période, mais cette
estimation est imprécise, car l’âge au décès n’était pas enregistré en jours ou
semaines avant 1983. Les décès classés comme néonataux avant 1983 sont en
fait ceux qui sont enregistrés comme s’étant produit le même mois que le mois
de naissance, ce qui sous-estime probablement la mortalité néonatale. Enfin,
l’estimation de la mortalité néonatale en 1983-1989, avec des questionnaires
plus précis, donne à peu près le même chiffre : 48 pour 1000. Cette valeur est
aussi consistante avec celles des enquêtes DHS conduites en 1993, 1997 et 2005
(46, 47 et 48 pour 1000 respectivement), et qui couvrent approximativement la
même période et la même région (Centre-rural). La consistance des données
obtenues par les histoires des maternités avait déjà été démontrée avec l’enquête
DHS de 1986 (GARENNE & van GINNEKEN, 1994a,b).
Beaucoup de recherches complémentaires restent à faire dans la zone de
Niakhar pour mieux comprendre ce qui s’est passé en un demi-siècle. Une
analyse fine du rôle du paludisme est particulièrement souhaitée, ainsi que de
l’impact net des vaccinations, de l’amélioration des conditions de
l’accouchement, de l’amélioration de l’état nutritionnel, de l’usage approprié ou
non des antibiotiques et des antipaludéens, ainsi que de bien d’autres éléments.
D’autres aspects de la mortalité, qui n’ont pas pu être évoqués dans cet article,
comme les différences par sexe et la saisonnalité, ont déjà fait l’objet de
certaines études qui mériteraient d’être prolongées pour aboutir à de nouvelles
synthèses (GARENNE 1981, 1982).

167
M. GARENNE, P. CANTRELLE, V. DELAUNAY, C. BECKER et al.

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170
ANNEXE 7.1

LES CAUSES PROBABLES DE DÉCÈS (1985-2009)

Laetitia DOUILLOT 1 & Valérie DELAUNAY 2

En dépit de progrès conséquents en matière de santé, la mortalité en


Afrique reste élevée. Les niveaux de mortalité sont estimés par les enquêtes
nationales et les recensements. Il existe peu d’information sur les causes de
décès. La connaissance des causes de mortalité représente un enjeu d’importance
pour les politiques de santé publique.
En l’absence de système d’état civil, l’outil utilisé depuis plusieurs décennies
est l’autopsie verbale. L’expérience de Niakhar figure parmi les premières
tentatives pour définir une cause probable du décès à partir d’informations
recueillies sur un questionnaire (ETARD et al. 2004 ; GARENNE & FONTAINE
1986). Depuis, les expériences se sont multipliées, les outils ont évolués.
L’OMS propose aujourd’hui un questionnaire standardisé 3 (LEITAO et al. 2013)
et des outils de diagnostic automatisés se développent (BYASS et al. 2012 ;
FANTAHUN et al. 2006 ; TENSOU et al. 2010).
Cette annexe présente les résultats concernant les causes de décès issus des
enquêtes d’autopsies verbales suite aux décès d’enfants et d’adultes, de 1985 à
2009. Les données des années 2010 à 2016 ont été codées plus récemment et
restent à analyser.

Méthode
Au cours de la période, la limite d’âge pour établir les autopsies verbales a
varié. De 1984 à 1998, tous les décès sont enquêtés. À partir de 1999 et
jusqu’en 2004, seuls les décès de 0 à 55 ans sont enquêtés. À partir de 2005, les
décès sont à nouveau enquêtés sans limite d’âge (DELAUNAY et al. 2013). Les
autopsies verbales sont menées par les enquêteurs du suivi démographique
jusqu’en 2004. À partir de 2005, c’est un enquêteur ayant une formation
sanitaire qui procède aux interviews.

1 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal ;


Georges Washington University, Washington, USA.
2 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.
3 [Link] (consulté
le 24/09/2017)
Laetitia DOUILLOT & Valérie DELAUNAY

Les questionnaires sont analysés par deux médecins qui apposent, en


aveugle, une cause probable du décès. En cas de discordance, un troisième
médecin est sollicité pour trancher sur le diagnostic ou solliciter une discussion.
L’analyse des causes de décès des enfants de moins de 5 ans sur la période
1984-2000 a été publiée (ÉTARD et al. 2004). La mortalité palustre a fait l’objet
d’une attention particulière, car elle contribue pour une large part à la mortalité
infantile (DUTHÉ et al. 2008 ; FAYE 2006-2007 ; TRAPE et al. 1998a ; TRAPE et
al. 2013). La mesure de la mortalité maternelle a montré que les indicateurs de
l’OMS tendent à surestimer les niveaux (PISON et al. 2002). Pour Niakhar, les
études mettent en évidence le rôle de l’accès aux services obstétricaux d’urgence
dans le mortalité maternelle (KODIO et al. 2002 ; KODIO, DIOUF & JAFFRÉ
1998 ; KODIO & ETARD 1997). Les données des autopsies verbales ont aussi
été analysées dans une perspective comparative avec les autres observatoires du
réseau INDEPTH sur différents aspects de la mortalité (STREATFIELD et al.
2014a, 2014b, 2014c ; STREATFIELD et al. 2014d ; STREATFIELD et al. 2014e).

Les causes de décès


Les causes de décès varient selon l’âge des individus. Dans l’étude de la
mortalité des enfants, on distingue en général trois groupes d’âge : le premier
mois, la première année à l’exclusion du premier mois et les 1-4 ans. La
mortalité des adultes est analysée pour les 15-49 ans et les 50-65 ans.

Les décès du premier mois

Les décès du premier mois sont généralement liés aux conditions de la


grossesse et de l’accouchement. La répartition des décès du premier mois selon
la cause a beaucoup évolué au cours des 25 dernières années. On constate en
effet une diminution des décès liés aux infections périnatales, au tétanos
néonatal, aux naissances prématurées ainsi qu’aux anomalies congénitales
(Graphique 1). Cette évolution est liée à une meilleure prise en charge des
grossesses et des accouchements, mais également à une plus grande couverture
du vaccin contre le tétanos.

Les décès de 1 mois à 1 an

Les décès des enfants de 1 mois à 1 an sont très liés aux maladies infectieu-
ses, mais les résultats montrent une importante diminution de ceux liés aux
diarrhées et aux infections respiratoires aiguës (Graphique 2).

Les décès de 1 à 5 ans

Concernant les décès d’enfants entre 1 et 5 ans, on observe une diminution


générale des décès par infection, et aussi une forte diminution de ceux liés aux

172
LES CAUSES PROBABLES DE DÉCÈS (1985-2009)

diarrhées et aux infections respiratoires aiguës. En revanche, les décès liés aux
maladies de l’appareil digestif sont en augmentation (Graphique 3).

Les décès des adultes

La répartition des décès de personnes ayant entre 50 ans et 65 ans a


beaucoup évolué en 20 ans. En effet, au début de la période 1985-1989, 80 %
de ces décès étaient dus à des maladies infectieuses, alors qu’en fin de période
ce ne sont plus que 30 % ; 70 % des décès sont désormais dus à des maladies
chroniques.
L’évolution de la répartition des décès entre 15 et 49 ans a évolué plus
fortement pour les hommes que pour les femmes. La proportion des décès liés
aux maladies chroniques a quasiment doublé pour les hommes entre 1985-1989
et 2005-2009, passant de 34 % à 62 %. Pour les femmes, la prévalence des
maladies chroniques est plus faible durant la même période, mais aussi en
augmentation, la proportion étant passée de 28 % à 45 % (Graphique 4).

Conclusion

On constate que, pour chaque groupe d’âge, les décès sont désormais
largement dus à des maladies chroniques. La transition épidémiologique est
donc largement engagée dans l’observatoire de Niakhar. Si l’on se réfère au
concept de “transition sanitaire”, la première pathocénose concernant les
maladies infectieuses est presque aboutie. Il faudrait désormais analyser plus
avant les causes de décès d’adultes pour comprendre les risques liés aux
maladies cardio-vasculaires ainsi qu’aux cancers qui sont apparus avec les
nouveaux modes de vie. Quoi qu’il en soit, le site de Niakhar, tout comme le
Sénégal dans son ensemble, apparaît toujours en progrès régulier par rapport au
taux de mortalité (TABUTIN & SCHOUMAKER 2004), mais ces progrès sont liés
aux améliorations de la prévention et de la prise en charge des maladies
infectieuses. Les maladies chroniques devront faire l’objet d’une attention
particulière dans les recherches futures.

173
LES CAUSES PROBABLES DE DÉCÈS (1985-2009)

Graphique 1. Répartition des décès du premier mois selon la cause et la période

70

60

50

40

30

20

10

1985-1989 1990-1994 1995-1999 2000-2004 2005-2009

174
LES CAUSES PROBABLES DE DÉCÈS (1985-2009)

Graphique 2. Répartition des décès de 1 mois à 1 an selon la cause et la période

50,00

45,00

40,00

35,00

30,00

25,00

20,00

15,00

10,00

5,00

0,00

1985-1989 1990-1994 1995-1999 2000-2004 2005-2009

175
Laetitia DOUILLOT & Valérie DELAUNAY

Graphique 3. Répartition des décès de 1 à 5 ans selon la cause et la période

40,00

35,00

30,00

25,00

20,00

15,00

10,00

5,00

0,00

1985-1989 1990-1994 1995-1999 2000-2004 2005-2009

176
LES CAUSES PROBABLES DE DÉCÈS (1985-2009)

Graphique 4. Répartition des décès en grandes catégories de 15 à 49 ans


selon la période

100%
90%
80%
70%
60%
50%
40%
30%
20%
10%
0%
1985-89 Hommes 2005-09 Hommes 1985-89 Femmes 2005-09 Femmes

Maladies infectieuses Maladies chroniques

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179
CHAPITRE 8

CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION


DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Michel GARENNE 1 Pierre CANTRELLE 2,


Valérie DELAUNAY 3, Charles BECKER 4

La transition de la fécondité, définie comme le passage d’une fécondité


naturelle à une fécondité maîtrisée et proche du niveau de remplacement des
générations, peut se dérouler sur des périodes courtes, de l’ordre d’une
génération (30 ans), voire encore plus courtes, comme en Chine ou en Thaïlande
(15 ans), sur des périodes moyennes, de l’ordre de deux générations (60 ans) ce
qui est le cas le plus fréquent, voire sur des périodes plus longues, de l’ordre du
siècle ou plus, comme en France ou comme ce qui se dessine actuellement en
milieu rural africain. La période de baisse peut être précédée d’une période de
hausse de la fécondité, le plus souvent due à une baisse de l’infécondité
primaire ou secondaire, parfois à une hausse de la nuptialité. Ces périodes de
hausses précédant la transition se retrouvent en Europe (Suède), en Asie ou en
Afrique (DYSON & MURPHY 1985, 1986 ; DYSON 1988 ; GARENNE 2008).
En Afrique subsaharienne, les niveaux de fécondité naturelle, tels qu’ils sont
mesurés dans les enquêtes démographiques, sont très variables, allant grosso
modo de 4 à 8 enfants par femme. Les principales variations viennent de
l’infécondité primaire (comme au Gabon au début du XXe siècle) et, dans une
moindre mesure, de l’infécondité secondaire ou des très longs intervalles de
naissance (comme chez les Dobe !Kung du Kalahari) (FRANK 1983 ; GARENNE
et FRISH 1994 ; LARSEN & RAGGERS 2001). En Afrique, les données sur la
fécondité sont nombreuses depuis un demi-siècle, souvent de bonne qualité,
mais parfois contradictoires ou mal comprises. Ainsi, au Cameroun, toutes les
données disponibles sont concordantes et montrent une hausse de la fécondité
entre 1963 et 1983, suivie d’une baisse (GARENNE 2008, Appendice B, Figure

1 Résiliences, IRD, Paris France ; Institut Pasteur, Unité d’Épidémiologie des


Maladies Émergentes, Paris, France ; Medical Research Council (MRC)/Wits
Rural Public Health and Health Transitions Research Unit (Agincourt), School of
Public Health, Faculty of Health Sciences, University of the Witwatersrand, Jo-
hannesburg, South Africa.
2 Directeur de Recherche IRD.
3 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.
4 Institut des Mondes Africains (IMAf), CNRS, Paris, France.
Michel GARENNE Pierre CANTRELLE, Valérie DELAUNAY, Charles BECKER

5.1). La période de hausse a parfois été interprétée à tort comme des omissions
de naissances, qui sont en fait très rares dans les enquêtes utilisant la méthode
des histoires des maternités. Par contre, la hausse de la fécondité au Cameroun
s’explique très bien par la baisse de l’infécondité, qui y était particulièrement
élevée dans le sud du pays. Les analyses sur les tendances de la fécondité en
Afrique sont d’ailleurs souvent contradictoires du fait de la faiblesse des
méthodes statistiques utilisées (BLACKER 2007 ; CALDWELL et al. 1992 ;
CALDWELL & CALDWELL 1993 ; CALDWELL 1994 ; CAMLIN et al. 2004;
CLELAND et al. 1994; COHEN 1998 ; GAISIE 1996; GARENNE 2004, 2008 ;
GARENNE & JOSEPH 2002 ; GARENNE & ZWANG 2006 ; GARENNE et al.
2007 ; GOBOPAMANG & LETAMO 2001 ; GOULD & BROWN 1996 ; KIRK &
PILLET 1998 ; LESTHAEGHE & JOLLY 1995 ; LINDSTROM & WOUBALEM
2003 ; MBACKÉ 1994 ; MCNICOLL 1992 ; MOSTERT et al. 1988 ; MOULTRIE &
TIMAEUS 2003 ; NGOM & FALL 2005 ; RUTENBERG & DIAMOND 1993 ;
RUYDER 1983 ; SHAPIRO & TAMBASHE 1999 ; SHEMEIKKA et al. 2005 ;
SWARTZ 2003 ; UNECA 2001 ; United Nations 2007 ; van de WALLE et
FOSTER 1990).
D’autres phénomènes ont souvent gêné ou compliqué les analyses des
tendances de la fécondité en Afrique. Premièrement, la divergence des
tendances en urbain et en rural : il n’est pas rare de voir la fécondité baisser en
urbain, alors qu’elle continue à augmenter en rural, ce qui fait que l’indice
synthétique de fécondité (l’ISF) ne change presque pas au niveau national
(comme par exemple au Sénégal ou en Côte d’Ivoire dans les années 1975-1980
ou, plus récemment, en Ouganda et au Congo). Deuxièmement, les périodes de
stagnation de la transition (Fertility Stall en anglais) qui perturbent les tendances :
ce sont des périodes plus ou moins longues, pendant lesquelles la baisse de la
fécondité s’arrête. Elles peuvent durer de 5 à 15 ans, parfois plus. Elles ont été
bien documentées dans certains cas, mais ont fait aussi l’objet de controverses
du fait de l’absence de test rigoureux des changements de tendances (BON-
GAARTS 2005 ; GARENNE 2009, 2011 ; SHAPIRO & GEBRESELASSIE 2007).

Le but de cet article est de faire une synthèse sur les tendances de la
fécondité à Niakhar sur 50 ans, entre 1963 et 2012, et de les présenter dans une
perspective comparative. La comparaison porte d’abord sur l’environnement
sénégalais, en particulier le milieu rural du Centre Sénégal (l’ancien Sine-
Saloum), mais aussi sur des données plus générales, en particulier en ce qui
concerne la fécondité naturelle. L’étude vise aussi à répondre aux questions
suivantes : quel était le niveau de la fécondité naturelle à Niakhar ? Depuis
quand la fécondité baisse-t-elle ? La zone de Niakhar est-elle différente du
milieu rural du Sine-Saloum ? La population a-t-elle bénéficié de la présence de
l’équipe de recherche ? Cette étude fait suite à de nombreux travaux sur la
fécondité à Niakhar (BIANCO 2003 ; BUIATTI 2012 ; CANTRELLE & LERIDON
1971 ; CANTRELLE & FERRY 1979 ; CANTRELLE 1980 ; DELAUNAY 2000 ;
DELAUNAY & BECKER 2000 ; DELAUNAY et al. 2006).

182
CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

1. Tendances de la fécondité au Sénégal et en Afrique


La Division de la Population des Nations Unies donne une série complète
des tendances de la fécondité par pays de 1950 à 2010 (United Nations 2012).
Cette série montre que, dans le monde, la fécondité a baissé de moitié, passant
de 5,0 enfants par femme dans les années 1950-1954 à 2,5 enfants par femmes
dans les années 2005-2009. En prenant comme valeur de référence de la fin de
la transition un ISF à 2,1 enfants par femme, ce sont 85 % de la transition de la
fécondité qui ont été réalisés au cours de cette période. En Afrique, la fécondité
augmente depuis 1950, pour atteindre un pic de 6,8 enfants par femme dans les
années 1975-1979, puis elle baisse assez rapidement pour atteindre 5,4 enfants
par femme dans les années 2005-2009, soit 30 % de la transition de la fécondité
en 30 ans. Au Sénégal, si la fécondité est du même ordre de grandeur que dans
le reste de l’Afrique subsaharienne dans les années 1950-1954, le pic de
fécondité y est plus marqué (ISF de 7,5 en 1975-1979), mais la baisse y est plus
rapide (ISF de 5,1 en 2005-2009), soit 44 % de la transition de la fécondité en
30 ans (Graphique 1).

Graphique 1. Tendances de la fécondité cumulée du moment (ISF) dans le monde,


en Afrique sub-saharienne et au Sénégal (Source : Nations Unies 2012)
8 Monde
Afrique sub-saharienne
7
Sénégal
6
Fécondité cumulée (ISF)

2
1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020

Période (année)

2. La fécondité dans les régions du Sénégal


De nombreuses enquêtes démographiques conduites au Sénégal permettent
de reconstruire les tendances de la fécondité. La méthode de reconstruction a
été exposée dans d’autres documents (GARENNE & JOSEPH 2002 ; GARENNE
2008). En bref, on utilise les histoires des maternités pour calculer la fécondité

183
Michel GARENNE Pierre CANTRELLE, Valérie DELAUNAY, Charles BECKER

cumulée à 40 ans au cours des 10 ans précédant l’enquête. Cette fécondité


cumulée est extrapolée à 50 ans pour calculer l’ISF, sachant que 90 % de la
fécondité se produisent avant 40 ans. Cette méthode a été appliquée aux
enquêtes démographiques conduites en 1978, 1986, 1993, 1997, 2005, 2008,
2011 et 2013, ce qui fournit pratiquement 50 ans de tendances de la fécondité
du moment. On a considéré, comme pour l’analyse de la mortalité des enfants,
quatre grandes strates au Sénégal : le milieu urbain, le Centre rural (l’ancien Sine
et Saloum), le Nord-Ouest rural et le Sud-est rural.
Au Sénégal, les tendances de la fécondité (Graphique 2) varient nettement
selon la région. En milieu urbain, la fécondité est encore élevée dans les années
1963-1967 (7,3 enfants par femme), mais elle baisse légèrement ; elle va remonter
un peu dans les années 1978-1980, avant de baisser pendant deux décennies.

Graphique 2. Tendances de la fécondité cumulée du moment (ISF) au Sénégal,


selon la région (Reconstruction d’après les enquêtes démographiques
EMF/EDS)

8
Fécondité cumulée (ISF)

5
Centre, rural
4 Nord-Ouest, rural
Sud-est, rural
3 Urbain

2
1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015
Période (année)

Cette baisse sera suivie d’une période de stagnation entre 2000 et 2009. La
baisse de la fécondité semble avoir repris après 2009, mais il est encore trop tôt
pour conclure, car les dernières données disponibles datent de l’année 2012. En
milieu rural des régions du Centre et du Nord-ouest, la tendance est à la hausse
depuis 1963, avec aussi un pic en 1978-1980 (ISF= 8,2 et 8,1 enfants par
femme réciproquement), avec cependant une fécondité plus faible pendant la
période de sécheresse des années 1974-1976. Puis, à partir de 1980, la fécondité

184
CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

a baissé assez régulièrement, mais lentement, moins rapidement dans le Centre


que dans le Nord-ouest, pour atteindre 6,6 et 5,7 enfants par femme récipro-
quement en 2008-2012. Dans la région Sud-est rural, la fécondité reste élevée
plus longtemps, avec un pic en 1998-2002, avant d’entreprendre une baisse
lente et régulière. Le pic des années 1978-1980 se retrouve dans les trois régions
rurales, ainsi que le niveau plus bas des années 1974-1975 et 1993-1995.

La fécondité à Niakhar 1963-2012


Comme la zone de Niakhar est susceptible de plus amples fluctuations que
les grandes régions du pays du fait des migrations, on présente d’abord
l’évolution de la structure par âge, car les évolutions de la natalité sont un peu
différentes de celles de la fécondité mesurée par la fécondité cumulée du
moment, c’est-à-dire l’ISF. On compare enfin les données de Niakhar avec
celles des enquêtes démographiques pour la région du Centre-rural (actuels
départements de Diourbel, Fatick, Kaolack et Kaffrine), c’est-à-dire l’ancien
Sine-Saloum.

Évolution de la structure par âge à Niakhar 1963-2012

La structure par âge a des évolutions inattendues dans la zone de Niakhar.


La proportion de femmes de 15-49 ans dans la population totale a subi des
fluctuations notables. Pour la zone de Ngayokhème, la proportion de femmes
de 15-49 ans est de 21,5 % en 1963 ; elle baisse d’abord jusqu’en 1967, puis
augmente pour atteindre un maximum de 24,6 % en 1975, pour diminuer
ensuite jusqu’en 1991 (19,8 %), puis augmenter à nouveau jusqu’à un niveau
maximum de 22,0 % en 2008, puis diminuer encore au cours des dernières
années. Ces fluctuations sont semblables dans la zone de Niakhar et dans les
enquêtes démographiques (période de 1986 à 2013). Il faut noter que ces fluctua-
tions sont suffisamment importantes pour avoir un effet sur le taux de natalité.
À fécondité égale, le taux de natalité peut varier de 25 % en fonction de la
proportion de femmes en âge de procréer et les tendances des deux indicateurs
peuvent être divergentes, comme par exemple entre 1975 et 1980 (Graphique 3).

185
Michel GARENNE Pierre CANTRELLE, Valérie DELAUNAY, Charles BECKER

Graphique 3. Tendances de la proportion de femmes de 15-49 ans


dans la population : zone de Niakhar 1963-2012, et comparaison
avec les enquêtes démographiques (Région Centre, rural)

27%
Ngayokheme
Arrondissement
Proportion femmes 15-49 ans

25% Niakhar
Enquêtes EDS

23%

21%

19%

17%
1958 1963 1968 1973 1978 1983 1988 1993 1998 2003 2008 2013 2018
Période (année)

Tendances de la fécondité cumulée du moment (ISF)

La fécondité est élevée dès 1963, avec un ISF de 7,0 enfants par femme
dans les huit villages de la zone de Ngayokhème (6,8 enfants par femme pour
l’arrondissement de Niakhar). La fécondité reste stable pendant quelques
années, baisse brusquement pendant les années de sécheresse (ISF de 5,9
enfants par femme en 1974-75), puis augmente pour atteindre son maximum
dans les années 1983-1987 (ISF de 7,7 enfants par femme). Dans la nouvelle
zone de Niakhar, la fécondité est à son maximum à la fin des années 1980 (ISF
de 8,0 enfants par femme en 1986-1989), hormis l’année de sécheresse de 1985
(ISF de 7,2), puis baisse régulièrement mais lentement pour atteindre 6,5
enfants par femme en 2008-2012. La transition de la fécondité est donc assez
analogue à celle des zones rurales du Centre Sénégal, quoiqu’elle soit un peu
plus rapide à Niakhar après 1995. En trente ans (1983-2012), la zone de
Niakhar a donc accompli à peu près le premier tiers de sa transition démogra-
phique, ce qui est proche de la moyenne africaine. Il faut cependant noter un
ralentissement de la baisse dans les années 2004-2010 (Graphique 4).

186
CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Graphique 4. Tendances de la fécondité dans la zone de Niakhar, et comparaison


avec les enquêtes démographiques (Région Centre, milieu rural)

8
Fécondité cumulée (ISF)

5
Niakhar
4
Arrondissement
Ngayokheme
3
Enquêtes EDS (Centre, rural)
2
1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015

Période (année)

Baisses conjoncturelles de la fécondité

Plusieurs années ont vu un nombre anormalement bas de naissances,


comparé aux années précédentes et suivantes. On a calculé le nombre de
naissances attendues en prenant le taux de fécondité générale moyen des quatre
ans encadrant la période de crise (deux ans avant et deux ans après) et en
l’appliquant à la population féminine de la période de crise. Il s’agit surtout de
périodes de sécheresse (1973-74 et 1983-84), qui sont suivies d’un déficit de
naissance dans l’année qui suit. La sécheresse de 1973-74 a eu un impact
particulièrement fort, réduisant le nombre de naissances de 23 %. Les
différences sont largement significatives, bien au-delà des fluctuations aléatoires
(Tableau 1).

Tableau 1. Déficit de naissances dans les périodes difficiles, zone de Niakhar

Zone Période Naissances Déficit Valeur de p


Observées Attendues

Ngayokhème 1969 180 222 0,811 0,037


1974-75 388 505 0,768 < 10-4
Niakhar 1985 1094 1224 0,894 0,007

187
Michel GARENNE Pierre CANTRELLE, Valérie DELAUNAY, Charles BECKER

Le pic de fécondité naturelle : 1986-1989

On peut considérer la période 1986-1989 comme le maximum de fécondité


naturelle dans la zone de Niakhar, avec un pic de 8,0 enfants par femme. Ce pic
est proche des records mondiaux de l’époque, un peu moins élevé cependant
que les maximas enregistrés au Kenya rural en 1965-69 (8,8 enfants par femme),
au Niger rural en 1970-74 (8,7 enfants par femme), au Mali rural en 1985-89
(8,6 enfants par femme) ou au Burkina Faso rural en 1980-84 (8,4 enfants par
femme) (GARENNE 2008).
Comme dans les autres pays du Sahel, la fécondité à Niakhar se caractérise
par un mariage très précoce, suivant de peu la puberté, donc une fécondité très
forte chez les moins de 20 ans, des intervalles de naissances de 30 mois dus à
l’allaitement prolongé (24 mois étant la règle), une faible stérilité primaire, et
une stérilité secondaire modérée (voir ci-dessous). Par rapport au schéma de la
référence internationale des Huttérites, la fécondité est plus forte avant 25 ans
(2,5 enfants par femme contre 1,5 chez les Huttérites), mais plus faible après
(5,4 enfants par femme contre 7,7 chez les Huttérites) (EATON & MAYER
1953). À 25-29 ans, la fécondité est de 20 % plus faible à Niakhar (taux de
fécondité de 342 pour 1000) que chez les Huttérites (424 pour 1000) du fait des
intervalles de naissance plus longs, puis nettement plus faible après 30 ans, du
fait de la plus forte stérilité secondaire (Graphique 5).

Graphique 5. Schéma par âge de la fécondité dans la zone de Niakhar (1986-1989),


et comparaison avec les Huttérites d’Amérique du Nord

500
Niakhar

400 Huttérites
Taux de fécondité pour 1000

300

200

100

0
10 15 20 25 30 35 40 45 50 55

Âge de la mère (années)

188
CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

3.5 Fécondité des cohortes : infécondité primaire

L’infécondité féminine primaire, définie comme la proportion de femmes


sans naissance vivante à 40 ans et plus, semble avoir toujours été rare au
Sénégal et comparable à la faible prévalence notée chez les Huttérites (2,9 %
pour les cohortes 1865-1904). Les données des histoires des maternités
recueillies à Ngayokhème en 1981 (femmes de 15-49 ans) et à Toucar et
Diohine en 1983 (femmes de 15-84 ans) indiquent que l’infécondité primaire a
diminué entre les cohortes les plus anciennes (4,3 % chez femmes nées en
1900-1919) et les cohortes les plus récentes (2,6 % chez les femmes nées en
1930-1949). Ces données sont consistantes avec les données des enquêtes
démographiques (EMF/EDS), qui donnent des niveaux équivalents, et aussi
une tendance à la baisse. Par contre, il faut noter que, selon les données des
enquêtes EMF/EDS, l’infécondité a nettement augmenté en milieu urbain,
passant de 3,5 % chez les femmes nées en 1930-1959 à 6,2 % chez les femmes
nées en 1960-1972 (différence significative, P< 0.0001). Il s’agit probablement
d’une augmentation volontaire, due à la contraception ou au refus du mariage,
car l’infécondité a plutôt diminué en milieu rural à la même période (Tableau 2,
Graphique 6).

Tableau 2. Prévalence de l’infécondité primaire féminine à Niakhar, au Sénégal,


et référence internationale

Enquête Cohortes Point Nombre de Parité Proportion


(année de moyen Femmes moyenne de femmes
naissance) infécondes

Zone de Niakhar
Toucar-Diohine, 1900-1919 1910 582 7,2 4,3%
1983 1920-1939 1920 1270 7,4 3,5%
1940-1949 1930 771 3,0%
Ngayokhème, 1981 1930-1949 1940 497 7,1 2,6%
Enquêtes EDS/EMF
Sine-Saloum rural 1930-1949 1940 482 7,3 3,1%
1950-1969 1960 2048 7,2 1,3%

Référence internationale
Huttérites, 1950 1865-1904 1885 340 9,0 2,9%

189
Michel GARENNE Pierre CANTRELLE, Valérie DELAUNAY, Charles BECKER

Graphique 6. Tendances de l’infécondité féminine à Niakhar et au Sénégal


(femmes de 40 ans et plus)

6% Niakhar
Proportion de femmes infécondes

5% DHS, Sine-Salum rural

Ref (Huttérites)
4%

3%

2%

1%

0%
1900 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970
Cohorte (année de naissance)

Probabilités d’agrandissement et infécondité secondaire

Les mêmes histoires des maternités recueillies à Niakhar permettent de


calculer les probabilités d’agrandissement des familles complètes et donc d’avoir
une mesure de l’infécondité secondaire. Ces données ont été comparées là
encore aux données des enquêtes démographiques (EMF/EDS), en sélection-
nant le milieu rural de la région Centre, ainsi qu’à la référence internationale des
Huttérites. Les résultats montrent une grande consistance entre les données de
Niakhar et les données des enquêtes démographiques, les différences au-delà du
rang 10 étant sans importance (les descendances finales sont de 7,3 et 7,2
enfants par femmes réciproquement). Par rapport aux Huttérites, les probabili-
tés d’agrandissement sont pratiquement les mêmes pour les quatre premiers
rangs de naissance, puis sont significativement plus faibles au-delà à Niakhar.
La progression de l’infécondité secondaire semble donc nettement plus rapide
au Sénégal, ce qui explique, en partie au moins, la fécondité cumulée plus faible
au-delà du rang 4 (Graphique 7).

190
CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

Graphique 7. Probabilité d’agrandissement dans les familles complètes,


à Niakhar, au Sine-Saloum rural, et comparaison avec les Huttérites
(femmes de 40 ans et plus)

1,00 Niakhar
0,90 Huttérites
Sine-Saloum, rural
0,80
Probabilité d'agrandissement

0,70
0,60
0,50
0,40
0,30
0,20
0,10
0,00
0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16

Parité atteinte

La baisse de la fécondité entre 1989 et 2012

La baisse de la fécondité entre le pic de la fin des années 1980 et la période


récente n’a pas été uniforme selon l’âge. Le rapport des taux de fécondité entre
la période récente (2008-2012) et la période de référence (1986-1989) montre
que la fécondité des 30-39 ans n’a pratiquement pas changé, ce qui indique qu’il
n’y a pratiquement pas d’espacement des naissances dans ce groupe d’âge. La
fécondité des 40-49 ans a légèrement baissé, ce qui indique un léger recours à la
contraception d’arrêt, mais avec une faible incidence sur la fécondité cumulée.
Par contre, la fécondité des moins de 30 ans a considérablement baissé, surtout
chez les adolescentes : la baisse est de 60 % chez les 12-19 ans, et de 24 % chez
les 20-29 ans. Cette baisse de la fécondité chez les jeunes femmes est due
surtout au recul de l’âge au mariage (de l’ordre de 5 ans au Sine-Saloum), et
probablement aussi à la contraception, mais ce point mériterait une étude
approfondie (Graphique 8).

191
Michel GARENNE Pierre CANTRELLE, Valérie DELAUNAY, Charles BECKER

Graphique 8. Baisse relative de la fécondité par âge entre 1986-1989


et 2008-2012, Niakhar

1,2
1,00
Rapport 2008-12 / 1986-89

0,95
1,0 0,86 0,87 0,83
0,8 0,66
0,6
0,40
0,4 0,28

0,2

0,0
12-14 15-19 20-24 25-29 30-34 35-39 40-44 45-49

Âge de la mère

Discussion
La fécondité à Niakhar a donc évolué comme dans de nombreux autres
pays africains, avec d’abord une hausse du niveau, suivie d’une baisse relative-
ment lente. Le niveau de la fécondité naturelle, déjà élevé au début du XXe
siècle, a connu un pic voisinant 8 enfants par femme en 1986-1989. Ce
maximum est suivi d’une baisse lente, mais assez régulière depuis plus de 20
ans. À ce rythme, la zone de Niakhar mettrait près d’un siècle pour atteindre le
niveau de remplacement des générations, mais ces évolutions peuvent changer
au cours du XXIe siècle.
La fécondité naturelle à Niakhar se caractérise par un mariage très précoce
et universel, une faible infécondité primaire, une infécondité secondaire
modérée et de longs intervalles de naissance et, bien entendu, l’absence de
contraception avant 1990. Ce régime diffère des régimes européens, caractérisés
par des mariages plus tardifs et moins fréquents, et de certains régimes africains
qui ont une infécondité plus importante. Il est proche des régimes du milieu
rural des pays sahéliens, mais avec des niveaux de fécondité un peu plus faibles
que ceux du Mali ou du Niger.
La hausse de la fécondité entre 1963 et 1986 reste à analyser plus en détail.
L’infécondité primaire semble y jouer un rôle modeste, et l’infécondité secon-
daire reste mal connue, tant du côté féminin que du côté masculin. Quant aux
intervalles de naissance fermés, ils semblent avoir peu changé avant 1985, de
même que l’âge au mariage. On connaît aussi mal l’infécondité masculine, qui
resterait à analyser plus en détail.

192
CINQUANTE ANS D’ÉVOLUTION DE LA FÉCONDITÉ À NIAKHAR (1963-2012)

La période de baisse de la fécondité à partir de 1990 est, au moins en partie,


la conséquence de l’arrivée du planning familial dans la zone, suite à la mise en
place d’une politique nationale de population dans les années 1986-1987
(NDIAYE 2004) et des campagnes de lutte contre le VIH/sida qui ont rendu
disponible le préservatif. Jusqu’à cette époque, la contraception était quasiment
réservée au milieu urbain, ce qui explique la divergence des tendances de la
fécondité entre les deux milieux. Il restera à mieux documenter l’émergence de
la contraception moderne à Niakhar depuis 1990 pour expliquer plus en détail
la baisse de la fécondité, ainsi que les défaillances du système pour expliquer la
lenteur relative de ces évolutions. Cette étude a été amorcée dans deux villages
de la zone de Niakhar (Toucar et Datel) et mériterait d’être poursuivie
(LASBEUR 2006).
L’évolution de l’âge au premier mariage des femmes mériterait une analyse
approfondie à Niakhar. Dans les enquêtes EDS du Sénégal, il a considérable-
ment augmenté, d’abord en urbain, puis en rural, surtout dans la région de
Fatick. Dans cette région, l’âge médian au premier mariage est passé de 15,2 ans
(cohorte de femmes nées en 1935) à 20,4 ans (cohorte 1990). Cette augmenta-
tion est probablement la principale cause de la baisse de la fécondité chez les
moins de 25 ans, et le rôle de la contraception reste modéré dans cette région.
La zone de Niakhar semble évoluer un peu plus rapidement que le reste du
Sine-Saloum et que d’autres zones rurales du Sénégal. La question de savoir si la
présence de l’équipe de recherche a joué ou non un rôle reste ouverte et
mériterait une recherche approfondie.

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196
CHAPITRE 9

LA REPRODUCTION DES FAMILLES


EN CONTEXTE DE CHANGEMENT
SOCIOÉCONOMIQUE ET CULTUREL :
L’APPORT DU SUIVI LONGITUDINAL
ET PLURIDISCIPLINAIRE

Agnès ADJAMAGBO 1, Valérie DELAUNAY 2

Cellule de base de toute société, la famille représente l’institution garante du


bien-être physique et affectif des membres qui la composent. Elle constitue le
premier cadre de socialisation des enfants, un lieu de production, de consom-
mation et de partage de biens et services. Sphère symbolique du lien social, la
famille se décline en différents types de relations affectives et de pouvoir, à
l’occasion d’alliances ou de naissances. Elle s’impose comme canal de transmis-
sion des valeurs et des modèles de comportements entre les générations mais
aussi comme un espace de répartition des ressources et des responsabilités. Les
liens familiaux, biologiques ou de parenté fondent ainsi le ciment de cet espace
relationnel où chaque membre occupe une place qui lui confère des droits et
des devoirs personnels et collectifs plus ou moins coercitifs.
L’étude de la famille permet de comprendre la société et les conditions de
sa reproduction dans un espace donné et dans le temps. En démographie, elle
passe notamment par l’analyse des principaux événements que sont les nais-
sances, les décès, les mariages, ou encore les migrations. Mais cette analyse ne
se limite pas à la mesure des niveaux et des tendances de ces événements ; elle
implique aussi de comprendre les interrelations qui s’opèrent entre eux, les
facteurs qui les influencent et les mécanismes par lesquels cette influence
s’exerce. La manière dont les familles se composent et se reproduisent est
particulièrement observée par les démographes. Elle est sensible aux transfor-
mations sociales et affecte tout particulièrement les jeunes générations à leur
entrée dans la vie adulte.
Le suivi démographique de l’observatoire de Niakhar produit des données
d’une grande fiabilité dans la datation des événements qui permettent de réaliser

1 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Marseille, France.


2 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.
Agnès ADJAMAGBO & Valérie DELAUNAY

leur analyse longitudinale. Cette analyse révèle la manière dont les familles se
constituent. Des indicateurs de fécondité et de nuptialité sur le long terme ont
ainsi pu être produits (DELAUNAY 1998b, 2000 ; DELAUNAY et al. 2003) et en
partie complétés par des enquêtes rétrospectives auprès de la population. À ces
informations s’ajoutent, depuis les années 1960, un grand nombre de travaux
consacrés au pays sereer ou au bassin arachidier sénégalais qui, selon des entrées
disciplinaires variées, éclairent les dynamiques économiques et les changements
socioculturels dans la région : histoire économique et sociale, démographie,
géographie, anthropologie, agronomie et zootechnie (COUTY 1988 ; DELPECH
& GASTELLU 1974 ; DUPIRE 1988a, 1988b ; GASTELLU 1985 ; LERICOLLAIS
1999 ; PELISSIER 1966). Cette vaste documentation permet de relier les
comportements démographiques au contexte socio-économique et culturel et
ouvre un formidable cadre d’interprétation des comportements des individus.
Les données produites mobilisent des méthodologies variées qui allient mesure
quantitative du phénomène et approche qualitative des faits sociaux. En ce
sens, le travail réalisé à Niakhar s’inscrit dans une tendance lourde de dévelop-
pement des recherches interdisciplinaires dans les sciences sociales.
En démographie, la recherche d’un cadre explicatif des comportements a
conduit à se focaliser sur les individus organisés en groupes domestiques,
espaces résidentiels désignés aussi par le terme « ménage ». À Niakhar, l’unité de
résidence privilégiée pour l’observation et la collecte de données est celle de la
concession, plus ou moins grande, qui rassemble un ou plusieurs noyaux
familiaux. La concession se divise elle-même en sous-unités appelées “cuisines”
(ngak en sereer), une entité qui réunit un ensemble de personnes qui mangent
ensemble le mil stocké dans le grenier commun. La cuisine représente ainsi une
unité de consommation, mais aussi de production. C’est en effet sous l’autorité
du chef de cuisine que s’organise la production d’autosuffisance alimentaire
(ADJAMAGBO, MSELATTI, & VIMARD 2007).
Dans ce chapitre, nous proposons de rendre compte de la manière dont les
populations de la zone constituent leur famille à travers l’analyse de deux
événements intimement liés (la fécondité et la nuptialité). Notre démarche
s’inspire d’une certaine tradition de recherche sur les sociétés agraires dévelop-
pée au cours des années 1970-80 dans plusieurs régions ouest-africaines
(LOCOH & THIRIAT 1995 ; PILON et al. 1997 ; QUESNEL & VIMARD 1988,
1989) qui aborde les comportements démographiques à l’aune des dynamiques
sociales et économiques. Nous appuyons notre propos sur les résultats de
recherches que nous avons menées dans l’observatoire de Niakhar au début des
années 1990 et qui combinent l’analyse de données d’enquêtes quantitatives
avec des données d’enquêtes qualitatives collectées auprès d’individus femmes
et hommes. Ces résultats sont complétés par les indicateurs plus récents
produits par l’observatoire de Niakhar.

198
LA REPRODUCTION DES FAMILLES EN CONTEXTE DE CHANGEMENT …

Une société rurale en mutation


Dès les années 1980, les paysans du Siin, tout comme ceux de l’ensemble
du bassin arachidier, sont confrontés à une crise agricole d’une ampleur
considérable et multifactorielle. La croissance démographique rompt l’équilibre
du système agraire traditionnel, fondé sur l’association de la culture de céréales
de subsistance (mil et sorgho) à celle de l’arachide source de revenus monétai-
res, et à l’élevage. La densité de population, déjà élevée dans les années 1960
avec 85 hab./km2, atteint 123 hab./km² en 1995 et 215 hab./km2 en 2013
(LALOU & DELAUNAY 2015). Parallèlement, la baisse de la pluviométrie 3
entraîne un appauvrissement des sols et, plus généralement, une détérioration
de l’environnement qu’accentue par ailleurs l’abandon progressif de l’utilisation
de la jachère dans la culture rotative. Dès 1970, la région connaît une stagnation
des ressources agricoles et de véritables crises de subsistance. Enfin, la baisse
des cours de l’arachide, la réduction des subventions de l’État, la limitation des
crédits permettant l’achat d’intrants et de matériel agricole et le manque
d’infrastructures qui freine les échanges commerciaux portent un coup de frein
au développement des activités agricoles marchandes.

Diversification des activités économiques


Pour faire face à cette situation de crise, certaines activités rémunératrices
sont développées au village. Dans les années 1980, Jérôme Lombard observe
divers “petits métiers” : vente de paille, de bois, de feuilles à sauce, confection
de poulaillers, transport en calèche (LOMBARD 1988 : 317). Ces activités sont de
faible rapport mais ne demandent aucun investissement préalable. Le petit
commerce est pratiqué par les femmes sur les marchés et par les hommes dans
les boutiques. L’artisanat est réservé aux gens de caste (forge, tissage, poterie,
travail du bois). D’autres métiers, tels que celui de la fabrication de briques ou la
maçonnerie, sont accessibles aux paysans et se révèlent parfois très rémunéra-
teurs. Mais ces activités reposent sur la demande villageoise et subissent les
contrecoups de la crise.
On constate par la suite l’essor d’une nouvelle activité rémunératrice qui
exige toutefois un investissement de départ : “l’embouche” animale. Le principe
est d’acheter une bête (cochon, chèvre, mouton, mais surtout bœuf), de
l’engraisser et de la revendre ensuite avec une forte marge bénéficiaire. Parmi
les activités de saison sèche, l’embouche bovine est de loin la plus rémunératrice.
Mais en dépit de l’essor qu’elle connaît alors, cette activité concerne un nombre
restreint de chefs de ménage. Elle demeure inaccessible aux paysans les plus

3 Les précipitations annuelles moyennes qui étaient de plus de 700 mm entre 1950
et 1969 sont passées à 450 mm pour la période 1970-85 (DUBOIS et al. 1989) et
stagnent à ce niveau pour la décennie des années 1990 (446 mm entre 1986 et
1995).

199
Agnès ADJAMAGBO & Valérie DELAUNAY

nécessiteux. Ainsi, la dégradation générale du niveau de vie conduit les paysans


de Niakhar à développer de nouvelles stratégies de survie, en partant soit à la
recherche de nouvelles terres à cultiver, soit à la recherche d’un emploi
rémunéré. Mais les possibilités d’accès à de nouveaux espaces cultivables sont
insuffisantes (GARENNE & LOMBARD 1988) et les cultivateurs en manque de
terres sont contraints de chercher ailleurs des revenus additionnels (DUBOIS et
al. 1989 ; ROCH 1975).

La migration comme solution aux aléas


Dès la fin des années 1960 4, la dégradation des conditions de vie entraîne
un véritable exode rural. La ville joue alors moins le rôle de pôle attractif qu’on
lui accorde généralement que celui de « déversoir d’une campagne saturée »
(LACOMBE 1972 ; LACOMBE et al. 1977). D’un autre côté, Dakar devient la ville
où l’on peut gagner l’argent nécessaire à la survie. Le motif économique
apparaît donc comme la motivation majeure au départ du village vers la ville.
Malgré les difficultés croissantes à trouver du travail en ville et la précarité de
l’emploi, l’espoir d’accéder à des conditions de vie meilleures qu’au village
demeure très fort pour les populations rurales.
Certains migrants, partis de la zone d’étude à la fin des années 1950, ont
réussi à s’insérer dans le marché de l’emploi de la capitale. Ces derniers jouent
alors un rôle important dans la constitution de réseaux d’accueil des migrants
qui remplissent une fonction d’accès à l’emploi, de sécurité et de contrôle social
(FALL 1991 ; LOMBARD 1988). Le départ des migrants et surtout des migrantes,
dont la plupart sont très jeunes, est souvent encouragé par la famille qui les
place sous la responsabilité d’un(e) aîné(e), migrant(e) expérimenté(e).
Dans la capitale, la vie s’organise en groupes, afin de minimiser les coûts
(nourriture, logement). Les regroupements se font sur la base des liens
familiaux, mais aussi par affinités et en fonction de l’âge. Les garçons trouvent
des emplois de gardien, de docker, de manœuvre, d’aide-infirmier, d’apprenti-
maçon, de vendeur, de matelot. Les jeunes filles s’emploient essentiellement
comme bonne ou lingère (DELAUNAY 1994). À moins d’obtenir un emploi
stable ou exceptionnellement bien rémunéré, les migrants retournent au village
en fin de saison sèche pour participer aux travaux agricoles importants à cette
saison. Les migrants saisonniers observés alors sont souvent jeunes, tout
particulièrement les femmes dont plus d’un tiers migrent entre 15 et 19 ans. Ces
dernières migrent avant le mariage et nourrissent pour la plupart le projet de
revenir un jour se marier au village et s’y installer définitivement.

4 Les mouvements de population dans le Siin sont en réalité plus anciens. Les
migrations de travail ont commencé dans l’entre-deux-guerres (GUIGOU 1992)
lorsque les femmes et les hommes trouvaient à s’employer dans les centres urbains
alentours, surtout le long de la ligne de chemin de fer.

200
LA REPRODUCTION DES FAMILLES EN CONTEXTE DE CHANGEMENT …

Les emplois occupés en ville par les migrants saisonniers procurent des
salaires très faibles. Nos études ont permis de montrer que les retombées
matérielles des mouvements migratoires saisonniers sont souvent modestes. Ils
assurent moins de revenus, monétaires ou en nature, qu’ils n’allègent les charges
qui pèsent sur la famille restée au village (ADJAMAGBO et al. 2006 ; DELAUNAY
1998a). Les études plus récentes ont montré une intensification de la migration
circulaire qui représente une véritable adaptation aux contraintes démographi-
ques et environnementales (LALOU & DELAUNAY 2015). Les jeunes de plus en
plus scolarisés adaptent leur mobilité au calendrier scolaire plutôt qu’au
calendrier agricole (DELAUNAY et al. 2017).
Les liens étroits qui se tissent entre Niakhar et la capitale ouvrent aux jeunes
sereer de nouveaux espaces de sociabilité qui ne sont pas sans effet sur les
représentations et les modèles de comportement, en particulier dans les
domaines de la santé et de la reproduction (ADJAMAGBO, ANTOINE &
DELAUNAY 2004 ; DELAUNAY 1994 ; WAÏTZENEGGER 2002). Pour les jeunes
ruraux, les séjours en milieu urbain sont l’occasion de se familiariser avec de
nouveaux modes de vie en même temps qu’ils offrent aux individus la
possibilité de s’éloigner de l’étau du contrôle social des aînés. Ces expériences
nouvelles affectent les pratiques en matière de fécondité et de contrôle des
naissances. Elles participent clairement d’un processus général de changement
social qui est mis en lumière dès le début des années 1990 par le suivi démogra-
phique à travers, notamment, un recul de l’âge au premier mariage des femmes
qui fait diminuer la fécondité très précoce et une sexualité avant le mariage plus
intense, rendue visible par l’augmentation des grossesses et naissances
prémaritales. Ce sont ces changements observés du point de vue des normes et
des pratiques que nous proposons d’illustrer dans la partie qui suit.

Contexte normatif du mariage et de la fécondité


Le mariage est une pratique qui cristallise les principaux enjeux de la
reproduction sociale et biologique des communautés. Si cette affirmation
concerne bon nombre de sociétés (y compris occidentales), elle s’applique avec
une acuité particulière dans les sociétés africaines où les enjeux de pérennité du
groupe familial et de maintien d’une cohésion sociale sont forts et priment sur
l’expression de projets de vie autonomes. La société sereer du Siin est une
société bilinéaire, à dominante matrilinéaire. Les richesses (du bétail essentiel-
lement) sont détenues par le matrilignage et la transmission des biens se fait
d’oncle maternel à neveu utérin. Lorsqu’un jeune homme veut se marier, il doit
régler la compensation matrimoniale dont le coût a évolué au cours des années.
Dans les années 1980, on l’estime à environ 350 000 F CFA (GUIGOU 1992), ce
qui correspond alors au fruit de deux années et demie de travail d’un homme.
Sans l’aide du chef de matrilignage, qui détient la richesse collective et celle de
son oncle maternel, le neveu utérin accède difficilement au mariage. Autrefois
calculée essentiellement en têtes de bétail, la compensation matrimoniale s’est

201
Agnès ADJAMAGBO & Valérie DELAUNAY

monétarisée progressivement : argent ou biens de consommation ou d’équipement


domestique (lit, radio, parure, ustensiles de cuisine, etc.). De la même manière,
les coutumes de demande en mariage, de compensation matrimoniale et de
célébration nuptiale, changent. Auparavant, la dot versée par le prétendant était
divisée en deux parties égales : une pour le père de la fille et une pour l’oncle
maternel. Par la suite, les jeunes filles et leurs mères entrent dans la transac-
tion et la compensation matrimoniale est ainsi désormais répartie en quatre
parts : celles de la future mariée, de son père, de sa mère et de son oncle maternel.
Les changements portent également sur les rôles des différents acteurs en
jeu dans le processus matrimonial. Autrefois, les demandes en mariage étaient
souvent conclues à l’insu des futurs époux qui ne se rencontraient que le jour
du mariage. Dès les années 1990, on assiste à un relatif désengagement de la
famille des affaires matrimoniales au profit d’une plus grande implication des
jeunes gens eux-mêmes et de leurs pairs lorsqu’il s’agit, par exemple, de fixer le
montant de la part de la compensation revenant à la jeune fille (GUIGOU 1992).
La remise de cette part (ou parfois de celle du père) marque l’officialisation de
l’engagement des familles. Ce n’est que lorsque la totalité des parts est versée
que le mariage est réellement reconnu ; la jeune fille peut alors rejoindre la
concession de son mari où se déroulent les festivités. Une fois installée dans le
foyer conjugal, la jeune fille devient membre à part entière de la famille du mari.
À ces cérémonies traditionnelles s’ajoute une cérémonie religieuse, à l’église
pour les chrétiens et à la mosquée pour les musulmans. La cérémonie musul-
mane, appelée takk 5, intervient le plus souvent avant la cohabitation. Le takk
peut intervenir dès la promesse de mariage 6. Si le prétendant tarde à honorer
ses engagements, le processus de mariage peut être annulé. Le mariage civil
reste très rare. Chez les chrétiens, la cérémonie de mariage, civile ou religieuse 7,
ne peut avoir lieu qu’après le versement, même partiel, de la compensation
matrimoniale. C’est cette cérémonie qui marque le début de l’union.
Le takk est en général considéré comme un mariage à part entière, car il
autorise les visites du prétendant dans la maison de sa fiancée et même parfois
les rapports sexuels. Les enfants conçus à ce stade sont considérés comme
légitimes. Il faut signaler que le takk intervient souvent aujourd’hui pour
légitimer les naissances prénuptiales ; il est alors célébré le jour du baptême de

1 Le takk (qui signifie “attacher” en wolof) correspond à ce qui est nommé “fatiha”
en arabe ; il s’agit d’une cérémonie célébrée par un représentant de l’islam, qui
prononce la première sourate du Coran, la Fatiha (l’ouvrante) et reconnaît ainsi
l’union devant Dieu.
6 Lors d’une enquête sur un échantillon de premiers mariages, ou takk, nous avons
constaté que dans la moitié des cas il s’agissait de takk sans versement ; dans un
quart des cas il y avait un versement partiel ; dans un quart seulement des cas le
versement était complet (DELAUNAY 1994).
7 Dans l’Église catholique, normalement les prêtres n’acceptent pas de célébrer un
mariage religieux s’il n’y a pas eu de mariage civil. Par contre, c’est possible chez
les protestants

202
LA REPRODUCTION DES FAMILLES EN CONTEXTE DE CHANGEMENT …

l’enfant (MONDAIN, DELAUNAY & ADJAMAGBO 2009). Les droits du père sur
l’enfant sont fonction du versement de la compensation matrimoniale et,
notamment, de la remise de la “part du père”. Cette part assure au géniteur le
pouvoir de décision sur son enfant, indépendamment du processus de mariage.
En d’autres termes, quand une naissance survient en dehors de toute célébra-
tion de mariage, le géniteur peut à tout moment revendiquer ses droits sur
l’enfant en versant la “part du père”.
Malgré un relatif assouplissement des règles de formation des unions, le
mariage, et plus particulièrement le premier mariage, reste tributaire des
difficultés que peuvent rencontrer les prétendants à réunir la compensation
matrimoniale. Bien que celle-ci soit en grande partie prise en charge par le
matrilignage, elle est de plus en plus difficile à financer dans le contexte de crise
agricole qui touche régulièrement l’ensemble du bassin arachidier. La restructu-
ration de l’économie locale observée très tôt dans la zone, marquée notamment
par l’intensification des mouvements migratoires saisonniers vers les villes, ne
suffit pas à rétablir l’équilibre des revenus des agriculteurs (GUIGOU &
LERICOLLAIS 1991). Les jeunes prétendants au mariage et leurs parents (au sens
large) sont de plus en plus contraints de verser la compensation matrimoniale
par étapes. À Niakhar, le mariage en tant qu’événement démographique est
directement impacté par les conditions agro-économiques locales. Les études
ont montré que les années de mauvaises récoltes étaient fortement associées à
une diminution des unions dans la zone l’année suivante (HERTRICH &
DELAUNAY 1998).
La fécondité est la deuxième composante phare de la reproduction sociale
des sociétés en général. Constituer sa descendance est l’une des finalités
premières du mariage. Pour l’épouse, mettre au monde des enfants est un
devoir. Dans cette société agricole, la constitution d’une descendance est
étroitement liée à la fonction productive du ménage. Les ménages (ou groupes
domestiques) constituent des unités de production et de consommation
autonomes regroupées au sein d’une concession. Le chef de ménage dispose
d’un pouvoir de décision sur le déroulement des activités productives, tant pour
la culture de mil, destinée à l’alimentation du ménage, que pour la culture de
l’arachide, dont les profits lui reviennent en grande partie. L’homme gère donc
son exploitation en disposant à son gré de la main-d’œuvre de sa (ou de ses)
femme(s) et de ses enfants. Ce mode d’organisation sociale tend à favoriser la
persistance des modèles traditionnels d’union et de descendance nombreuse.
Ainsi, la polygamie est perçue comme un atout supplémentaire pour la bonne
marche des travaux agricoles et domestiques. L’homme qui a plusieurs épouses
et de nombreux enfants accroît les capacités productives de son ménage. En
d’autres termes, la valorisation de la fonction productive de la famille contribue
à maintenir les modèles familiaux traditionnels (en particulier la polygamie) et
favorise une forte fécondité (ADJAMAGBO & DELAUNAY 1999).

203
Agnès ADJAMAGBO & Valérie DELAUNAY

Fécondité et nuptialité : quelques indicateurs-clé


Le suivi démographique est un outil puissant de mise en lumière des
caractéristiques du mariage et de la reproduction dans la zone d’étude. À
Niakhar, la fécondité se caractérise par sa forte intensité et constitue un
puissant moteur de la croissance démographique (DELAUNAY 2000). Les
données de l’observatoire de Niakhar permettent de calculer le nombre moyen
d’enfants par femme dont l’évolution est encore très modeste (Graphique 1). La
fécondité se maintient à plus de six enfants par femme. Il n’y a pas de
différence significative dans les niveaux de fécondité selon la religion déclarée
(Graphique 2) 8 . Les différences sont en revanche plus marquées dans la
période récente si l’on tient compte du niveau scolaire des femmes : les femmes
scolarisées en primaire et surtout en secondaire ont significativement moins
d’enfants que les femmes non scolarisées 9 (Graphique 2).
La forte fécondité fonde une grande partie de sa légitimité sociale dans le
mode de production agricole qui nécessite, comme on l’a déjà évoqué, une main
d’œuvre abondante et donc la présence de plusieurs femmes et de nombreux
enfants. Dans les discours recueillis lors de nos enquêtes qualitatives auprès des
populations, une large descendance est également systématiquement associée à
l’enjeu de la prise en charge pendant la vieillesse. L’idée de double fonction
productive et assurantielle des enfants est fortement ancrée dans les représenta-
tions, tant chez les femmes que chez les hommes, les jeunes que les plus âgés
(ADJAMAGBO & DELAUNAY 1999).

Graphique 1. Indice synthétique de fécondité à Ngayokhem et Niakhar

9
8
7
6
5
4
1963
1966
1969
1972
1975
1978
1981
1984
1987
1990
1993
1996
1999
2002
2005
2008
2011
2014

Ngayokhem Niakhar

Source : DELAUNAY 2017

8 L’enregistrement de données sur la religion montre que 25 % des individus se


déclarent chrétiens, et 75 % musulmans. Le culte traditionnel sereer est pratiqué
par l’ensemble des Sereer, qui constituent 96 % de la population suivie.
9 La scolarisation était encore très faible dans cette région dans les années 1990 :
plus de 80 % des femmes de 15 à 24 ans n’avaient alors jamais été scolarisées ;
dans les années 2010, cette proportion est de moins de 40 %.

204
LA REPRODUCTION DES FAMILLES EN CONTEXTE DE CHANGEMENT …

Graphique 2. Taux de fécondité par âge des femmes selon la religion


et le niveau d’instruction, zone de Niakhar, 2009-2014.
300

200

100

0
15-19 20-24 25-29 30-34 35-39 40-44 45-49

musulmanes chrétiennes

300

200

100

0
15-19 20-24 25-29 30-34 35-39 40-44 45-49
non scolarisé Primaire
secondaire+
Source : DELAUNAY 2017

Malgré tout, les premiers signes de changements de comportements de


fécondité sont visibles dans les indicateurs aux jeunes âges. En effet, dès la fin
des 1980, on observe une diminution sensible de la fécondité très précoce
(avant l’âge de 15 ans) et sa quasi-disparition au début des années 1990. Même
constat pour la fécondité entre 15 et 19 ans qui baisse régulièrement de façon
importante entre 1980 et 2013 (Graphique 3).

Graphique 3. Évolution des taux de fécondité précoces

10-14 ans 15-19 ans

50 250
40 200
30 150
20 100
10 50
0 0
1965
1970
1975
1980
1985
1990
1995
2000
2005
2010

1965
1970
1975
1980
1985
1990
1995
2000
2005
2010

Niakhat Ngayokhem Niakhar Ngayokheme

Source : DELAUNAY 2017

205
Agnès ADJAMAGBO & Valérie DELAUNAY

La baisse de la fécondité est liée au recul de l’âge au premier mariage


observé chez les femmes et chez les hommes (Graphique 4). La tendance est
ancienne et se poursuit pour les deux sexes jusqu’à une période récente. Il y a
donc à Niakhar, comme dans beaucoup de régions africaines, un phénomène
de retard au mariage qui soustrait les plus jeunes filles de l’exposition au risque
de procréer. Ce changement de calendrier de la primo nuptialité a un effet
d’autant plus direct sur la fécondité que la sexualité avant le mariage, même si
elle est pratiquée, est socialement réprouvée dans la société sereer.

Graphique 4. Âge moyen des femmes lors des premiers mariages


enregistrés entre 1984 et 2014

29
27
25
23
Ans

21
19
17
15
1984
1986
1988
1990
1992
1994
1996
1998
2000
2002
2004
2006
2008
2010
2012
2014

hommes femmes

Source : DELAUNAY 2017

Du fait du caractère dynamique des règles qui le régissent, le mariage est un


événement difficile à appréhender dans les enquêtes. Les différentes séquences
qui rythment l’officialisation des unions (rencontre des familles, fiançailles,
cérémonies, cohabitation, etc.) peuvent s’étendre sur une période plus ou moins
longue et suivre des enchaînements parfois complexes. Ainsi, nous évoquions
plus haut les changements qui touchent aux règles de formalisation des unions
(grande marge d’initiative laissée aux intéressés, assouplissement du versement
de la compensation matrimoniale, tolérance à l’égard de la cohabitation et de la
sexualité avant le versement complet de la dot, etc.) ; toutes ces évolutions
rendent ardu le repérage du début de l’union. Cette situation n’est pas propre à
la zone d’étude, elle est commune au Sénégal et même à bien des pays en
Afrique (MARCOUX & ANTOINE 2015). Dans l’observatoire, l’option retenue
est celle souvent utilisée en démographie qui consiste à enregistrer la date à
laquelle la personne interrogée considère que son mariage est officiel.

206
LA REPRODUCTION DES FAMILLES EN CONTEXTE DE CHANGEMENT …

Dans beaucoup de sociétés d’Afrique de l’Ouest, la norme sociale de


chasteté avant le mariage tend à maintenir un lien étroit entre les événements
mariage, sexualité et procréation, en particulier pour les femmes. Cependant,
l’allongement de la période de célibat est souvent propice à la transgression de
cette règle. Les populations de Niakhar n’y échappent pas et l’on observe une
augmentation significative des naissances hors mariage dans la zone. En 2014,
30 % des premières naissances sont le fait de femmes célibataires alors que ce
chiffre n’était que de 10 % en 1984 (Figure 5).

Figure 5. Répartition des naissances de rang 1 selon la situation matrimoniale


de la mère à la naissance

100%
90%
80%
70%
60% Mariée
50%
Divorcée
40%
30% Veuve
20% Célibataire
10%
0%
1984
1986
1988
1990
1992
1994
1996
1998
2000
2002
2004
2006
2008
2010
2012
2014

Source : DELAUNAY 2017

Ces chiffres sont par ailleurs caractéristiques de contextes sociaux où la


prévalence contraceptive est faible. Dans le paysage national, Niakhar fait partie
des régions identifiées comme celles où la pratique contraceptive est la plus
faible. En 1999, la prévalence contraceptive moderne ne dépasse pas 1,5 %
parmi l’ensemble des femmes et 1,4 % chez les femmes mariées (NDIAYE,
DELAUNAY & ADJAMAGBO 2003). Nous ne disposons pas de chiffres plus
récents pour l’observatoire de Niakhar. Néanmoins, on sait que la prévalence
de la contraception a augmenté dans cette région. D’après l’EDS 2010, elle est
de 10,3 % dans le milieu rural de la région de Fatick pour les femmes en union
de 15 à 49 ans (AGENCE NATIONALE DE LA STATISTIQUE ET DE LA
DÉMOGRAPHIE, MEASURE DHS, 2012). L’offre de contraception est cepen-
dant très réduite et cible principalement les femmes mariées.
Les entretiens réalisés auprès des jeunes ont permis de mettre en lumière le
vécu et le ressenti des grossesses hors mariage. L’importance grandissante de
ces situations dans la zone d’étude semble contribuer à une certaine banalisa-
tion du phénomène. Les jeunes filles interrogées dans les années 1990 ont le

207
Agnès ADJAMAGBO & Valérie DELAUNAY

sentiment d’une meilleure tolérance sociale à son égard comparé à l’époque de


leur mère (MONDAIN et al. 2009). Malgré tout, mettre au monde un enfant sans
être mariée reste (surtout pour la jeune fille) une situation peu enviable. La
grossesse prénuptiale est toujours considérée comme un acte déviant qui fait
réagir les parents et les conduit le plus souvent à demander au géniteur
d’assumer ses responsabilités en épousant la jeune fille. La grossesse devient
alors le centre d’un jeu de tractations sociales entre les deux familles. Pour la
famille de la fille, l’enjeu est de masquer très vite l’inconduite ou, pour le moins,
de régulariser la situation en précipitant le mariage : soit avant que l’enfant ne
naisse ; soit, le plus souvent, au moment du baptême qui a lieu au septième jour
de l’enfant. La grossesse hors mariage n’est cependant pas uniquement un fait
subi et inattendu. Nos études ont en effet montré qu’une grossesse peut être,
pour une femme (avec ou sans la complicité du partenaire), un moyen de faire
accepter une union qui ne remplit pas tous les critères requis pour convenir à la
famille. Ces grossesses dites “stratégiques” sont alors utilisées pour forcer le
mariage. L’urgence de la régularisation prévaut sur les qualités du mari.

Conclusion
Les données collectées par l’observatoire de Niakhar s’avèrent particulière-
ment utiles pour rendre compte des profonds changements sociétaux qui
touchent cette région depuis des décennies. Croisées avec des observations
qualitatives (entretiens approfondis avec les populations), elles constituent un
creuset d’informations contextualisées particulièrement riches d’enseignement.
L’apport des approches de type socio-anthropologique à la mesure des
indicateurs démographiques est en effet considérable pour comprendre les
logiques sociales et économiques sur lesquelles se fondent les pratiques
individuelles et collectives.
À Niakhar comme dans beaucoup de sociétés africaines, rurales et urbaines,
le retard de calendrier du mariage compte parmi les changements démographi-
ques les plus significatifs survenus au cours des 50 dernières années. Il participe
d’une modification profonde des conditions d’exercice de la sexualité qui tend à
se dissocier de plus en plus du cadre marital. Il révèle par ailleurs une évolution
importante des normes et des valeurs entourant le contrôle et la gestion de la
sexualité des jeunes (MENSCH, GRANT & BLANC 2006). À Niakhar, le
bouleversement des normes qui entourent le mariage et la fécondité n’est pas
sans lien avec les mobilités urbaines et l’augmentation de la scolarisation. Il
renvoie par ailleurs à l’affaiblissement du contrôle des aînés sur la vie intime des
jeunes gens. L’augmentation des grossesses prémaritales a elle-même fortement
marqué l’évolution des comportements démographiques à Niakhar. On assiste
récemment à une sorte de banalisation de la sexualité prémaritale qui n’efface
pas pour autant la stigmatisation sociale de la maternité hors union (rejet de la
famille, marginalisation sur le marché matrimonial, détresse économique des

208
LA REPRODUCTION DES FAMILLES EN CONTEXTE DE CHANGEMENT …

mères, désengagement paternel, etc.) (DELAUNAY 2001 ; GUIGOU 1992). La


naissance d’un enfant en dehors des cadres socialement légaux du mariage pose
également la question du statut de l’enfant naturel et des conséquences de ce
statut pour ses conditions de vie (ADJAMAGBO, DELAUNAY & MONDAIN
2009 ; CALVÈS 2006). À Niakhar comme ailleurs, le recul de l’âge d’entrée en
première union a transformé la problématique des grossesses précoces en
problématique des grossesses prénuptiales. Les enjeux reposent désormais
moins sur les risques sanitaires (pour la mère et l’enfant) d’une maternité
physiologiquement précoce que sur les risques sociaux d’une maternité
survenant dans des circonstances non conformes à la norme édictée sociale-
ment.
Les connaissances sur l’organisation sociale et le mode de production
caractéristiques de cette société rurale ouvrent des voies intéressantes d’inter-
prétation des comportements démographiques. Les données de l’observatoire
ont mis en évidence les liens étroits entre la fréquence des unions et la
production agricole. De la même manière, les nombreux liens qui relient
Niakhar aux villes, et en particulier à Dakar, sont essentiels pour comprendre
les changements en cours. Les nombreux séjours en contexte urbain dont les
jeunes font l’expérience à ce moment important de leur vie de jeunes adultes
sont sans aucun doute un propulseur de changement de valeurs et de modèles
d’agir. De la même manière, l’essor de la scolarisation durant la dernière
décennie participe aussi largement à ces changements.

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212
CHAPITRE 10

RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION


DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR 1

Abdou Salam FALL2

Le maintien de forts courants migratoires du milieu rural vers les villes et


surtout en direction de la grande agglomération de Dakar compte parmi les
problèmes cruciaux du Sénégal. Cette permanence des flux migratoires vers
l’agglomération de Dakar entraîne une explosion urbaine devenue préoccupante.
Les déplacements obéissent à des motivations à la fois individuelles et
collectives et sont intrinsèquement liés aux déséquilibres affectant les zones de
départ. Migrer signifie élargir son espace de vie, aller à la recherche des moyens
de production, de survie et de création de richesses. C’est donc s’investir
ailleurs temporairement, périodiquement ou durablement. Par la migration, les
forces productives se délocalisent et se redisposent dans un espace élargi
dépassant le simple milieu d’origine. Plus qu’un mouvement d’acteurs sociaux
individuellement considérés, ce sont des groupes ou communautés qui se
forment, mettant ainsi en rapport des unités économiques « dé-spatialisées »
(FALL 1993, 1998).
Par des réseaux sociaux multiformes, les migrants maintiennent des
relations à distance plus ou moins permanentes, plus ou moins occasionnelles,
avec leur localité d’origine. Plusieurs raisons expliquent cette stratégie. Dans
certaines localités comme Niakhar, où la crise de l’agriculture est la plus
prononcée, la dépendance de la production et des budgets des ménages des
apports attendus des migrants en ville semble irréversible. C’est ce que nous
avons relevé en pays sereer auprès de chefs de famille considérant « qu’une
maison qui ne compte aucun émigré ne peut vivre décemment » (FALL 1991d).
Migrer, c’est le plus souvent créer de nouveaux liens sans que cela n’induise
la rupture d’anciennes relations structurantes ou fonctionnelles. Les raisons

1 Le texte présenté ici reprend en grande partie un travail publié en 1993 dans le
Bulletin de l’APAD (FALL 1993), puis en anglais en 1998 dans la revue Environment
and Urbanization (FALL 1998), mais réorienté sur la migration issue de l’observatoire
de Niakhar.
2 Formation doctorale « Sciences sociales appliquées au développement »,
Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), et Laboratoire de Recherche sur
les Transformations Économiques et Sociales (LARTES), Institut Fondamental
d’Afrique Noire (IFAN) - Cheikh Anta Diop, Dakar, Sénégal.
Abdou Salam FALL

évoquées par G. PONTIÉ et A. LERICOLLAIS (1995) sont illustratives de cette


logique relationnelle de nombreuses sociétés rurales : « La nature des relations
sociales, religieuses mais aussi économiques entre migrants et société d’origine
est largement conditionnée par la possibilité qui leur est offerte de retourner
éventuellement cultiver au pays, en cas d’échec dans son entreprise migratoire, à
la “retraite”, ou encore si la situation familiale (mort d’un aîné par exemple) le
lui commande. La possibilité d’accès à quelques parcelles, même après une très
longue absence, est pour le migrant la marque de reconnaissance de sa
citoyenneté villageoise et lignagère autant qu’une nécessité économique ».
Nous proposons d’étudier les relations à distance des migrants vis-à-vis de
leur milieu d’origine sous le prisme des réseaux d’insertion urbaine. Une des
manières de saisir le recours à un réseau est de déterminer à quelle personne
l’enquêté a fait appel pour trouver un travail, pour obtenir un logement, pour
maintenir ou non des liens avec son milieu d’origine. Le réseau social désigne
un tissu complexe de rapports sociaux qui apparaissent sous la forme de circuits
d’accueil et/ou d’insertion socioprofessionnelle, résidentielle, de solidarité
humaine, de relations privilégiées. Le réseau est identifié à un relais social, mais
un relais qui serait construit parallèlement aux appareils et institutions sociales
et quelquefois opposé à eux (FALL 1991b). En partant du recours éventuel aux
réseaux d’insertion urbaine pour situer l’effectivité des relations à distance des
migrants vis-à-vis de leur lieu de provenance, nous avons fait le choix de
privilégier une lecture du phénomène migratoire à partir de la ville. Nous nous
sommes intéressé à mesurer la persistance ou le développement de liens à
distance entretenus depuis la ville, en les comparant à l’importance de nouvelles
relations sociales rendues nécessaires par les formes actuelles d’urbanité.

Éléments de méthode
Nombreuses sont les méthodes utilisées pour analyser l’impact des
migrations aussi bien sur les zones de départ que de destination. Selon le
tableau dressé par G. PONTIÉ et A. LERICOLLAIS (1995) les méthodes les plus
pertinentes tentent de mesurer les effets des migrations par une approche
globale et interactive à partir du lieu d’observation. Ainsi, dans une étude
consacrée aux migrants sereer (Sénégal), ces auteurs ont privilégié une combi-
naison de trois types d’approche se réalisant sur un même terrain : l’approche
socio-anthropologique fondée sur une étude qualitative intensive d’un nombre
restreint et significatif d’unités socio-économiques en partant d’une reconstitu-
tion des liens d’ordre généalogique afin de passer en revue chacun des membres
d’un lignage tout en s’informant sur leur localisation actuelle et leur apport
éventuel dans leur unité familiale ; le contrôle des mouvements migratoires par
des données démographiques collectées sur une longue durée ; les méthodes de
mesure et de suivi pratiquées en géographie agraire, notamment le contrôle par
le parcellaire, les techniques culturales et la main-d’œuvre mobilisée, la provenance

214
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

et le niveau de l’équipement agricole dans les segments de patrilignage considérés


comme l’unité fonctionnelle de gestion de la terre. Ce procédé particulièrement
riche et fiable demande cependant une présence prolongée et renouvelée de
l’équipe pluridisciplinaire sur un terrain qui ne saurait être vaste. Une telle
monographie permet de relever la pertinence de l’interaction entre différents
phénomènes et disciplines, le croisement de différents outils de collecte et
d’analyse. Elle ne peut s’appliquer qu’à un point d’observation situé en milieu
rural. Elle permet de mettre en relief tout, ou presque, l’espace de vie des
acteurs et groupes « dé-spatialisés » dont le milieu d’origine est à l’étude. Elle est
donc révélatrice des relations à distance complexes entretenues par les migrants
vis-à-vis de leur milieu d’origine.
Pour notre part, en partant de la ville comme point d’observation, nous
avons considéré l’identification des migrants de la zone de Niakhar, notamment
le village de Niakhar, celui de Ngayokhem et Sob. À partir du programme
« Système agraire sereer », nous avons tiré profit des données de l’équipe
Lericollais/Pontié pour suivre les migrants de ces trois villages vers Dakar, la
capitale sénégalaise (FALL 1987). Par la suite, en 1988, nous avons focalisé nos
recherches sur les relations à distance des Sereer de la zone de Niakhar à Dakar
(FALL 1988). Enfin, de 1989 à 1991, au sein de l’équipe de P. Antoine et A.B.
Diop portant sur « L’insertion urbaine à Dakar », nous avons préconisé une
méthode à la fois quantitative et qualitative d’analyse de l’impact des migrations.
Grâce à un questionnaire biographique quantitatif comme instrument de
mesure des modalités de l’insertion urbaine, nous avons interrogé les migrants
vivant dans différents quartiers de l’agglomération de Dakar selon une base de
sondage définie pour toute l’enquête. Quatre types de questions concernaient
les relations à distance. Les visites effectuées par les migrants, les biens
possédés avant la migration avec possibilité de les comparer avec ceux possédés
au moment de l’enquête 3 , et enfin les possibilités de recours aux réseaux
d’origine notamment par le moyen de personnes localisées dans le milieu
d’émigration pour l’accès à l’emploi ou au logement à Dakar. Afin
d’approfondir ces données, un sous-échantillon a été sélectionné selon le
principe du choix raisonné et soumis à des entretiens/récits de vie (FALL
1991a). Ce va-et-vient du quantitatif au qualitatif permet de combiner la
représentativité et l’exemplarité.
Ces deux approches sont évidemment complémentaires. Elles ont en
commun de partir de l’individu pour ensuite saisir le groupe social dans une
démarche à la fois exploratoire et approfondie. Elles privilégient les stratégies
mises en œuvre par les individus et les groupes dans un contexte économique
de survie.

3 Cet aspect ne sera pas abordé ici.

215
Abdou Salam FALL

Les migrants de la zone de Niakhar (Niakhar, Ngayok-


hem, Sob)
L’arrondissement de Niakhar est au nord-est de la région historique du Siin
dont il était, comme son nom l’indique, le grenier. Il appartient à la région
administrative de Fatick et totalise 65 villages sur une superficie de 410 km2
avec une population évaluée en 1985 à 47 646 personnes soit une densité de
116 habitants au km2. La superficie cultivable à la même date était de l’ordre de
35 000 ha.
Le recensement auquel nous avons procédé nous a amené à dresser une
liste des migrants ressortissants des trois villages pris en compte. Ainsi, avec
443 migrants actifs, nous avons plus de 6 % de la population des trois villages
réunis, constitués d’immigrants présents à Dakar en 1987. Comparé à la
population active des trois villages, ce pourcentage pourrait être révisé
largement à la hausse. C’est dire que la part des Sereer de l’arrondissement de
Niakhar dans l’accroissement de la population urbaine dakaroise n’est plus aussi
négligeable. On y retrouve des migrants de 10 à 59 ans. Comme le montre le
Graphique 1, il y a une forte concentration au niveau de la tranche d’âge de 20 à
29 ans et de 30 à 39 ans, soit 80 % de l’échantillon. Ce graphique est illustratif
de l’évolution de la migration rurale-urbaine. La tranche d’âge de 10 à 14 ans
concerne les filles dans leurs premières expériences de vie.
En revanche, la seconde tranche d’âge entre 15 et 19 ans semble la plus
représentative de la période à laquelle les migrants quittent leur village pour un
séjour à Dakar. En effet, c’est l’âge qui correspond à la fin du cycle primaire de
l’école française. Pour les non-scolarisés, c’est aussi l’âge où ils sont valides et
où, n’ayant aucune responsabilité familiale importante (mariage), ils peuvent
aller tenter leur chance en ville. La très forte concentration des migrants au
niveau des deux tranches d’âge 20 à 29 ans et 30 à 39 ans dans l’échantillon
permet simplement de dater les flux les plus importants de la force de travail
des Sereer de l’arrondissement de Niakhar vers Dakar. Ces tranches d’âge
concernent les migrants nés entre 1948 et 1957 et entre 1938 et 1947.
Les générations qui sont venues un peu avant à Dakar, tranches d’âge
comprises entre 40 et 49 ans et 50 et 59 ans, soit au total 9 %, ont surtout
préparé le terrain à leurs cadets. En vérité, ces dernières générations de migrants
sont plutôt du village de Niakhar qui est entré le premier dans la migration
rurale-urbaine (Graphique 1).
La migration rurale-urbaine s’accompagne de changement d’activité produc-
tive. Ce changement se traduit par une conversion et souvent une ou plusieurs
reconversions du migrant dans des activités proprement urbaines. Ce phéno-
mène de transformation sociale qui donne à l’étude de la migration une
importance particulière ne peut être saisi dans ses grandes caractéristiques que
dans des recherches prenant en charge le fait migratoire en amont et en aval.

216
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

Graphique 1. Répartitions par groupe d’âge des migrants selon le village

70

60

50

40

30

20

10

0
60 ans et
10-14 ans 15-19 ans 20-29 ans 30-39 ans 40-49 ans 50-59 ans plus

Niakhar Ngayokhem Sob

Source : FALL, 1987.

Nous nous contentons de relever le fait qu’à un moment où il devient force


productive (réelle ou potentielle), le migrant quitte le milieu qui l’a entretenu. Il
se retire donc d’une économie domestique pour s’intégrer dans la vie urbaine
marquée du sceau du mode de production capitaliste, même si ce retrait n’est pas
radical dans le cas des Sereer de l’arrondissement de Niakhar.
En établissant les catégories, nous avons été guidé par un souci de
commodité, mais il reste évident qu’elles sont globalisantes. Ainsi, nous avons
essayé de camper au mieux les spécificités des activités socioprofessionnelles
des migrants. Il se dégage du Graphique 2 qu’il y a une forte concentration
(35,6 %) de domestiques : il s’agit de femmes, employées de maisons effectuant
essentiellement des travaux ménagers. Les manœuvres et gardiens constituent la
catégorie socioprofessionnelle qui reçoit le plus d’hommes. En effet, les
migrants arrivent à Dakar sans aucune qualification professionnelle et souvent
sans une instruction scolaire leur permettant de s’ouvrir de plus grandes
possibilités de travail dans le secteur moderne. Ils n’ont que leurs bras, c’est-à-
dire leur force de travail. En revanche, d’autres migrants parviennent à se
former et à s’armer d’une qualification professionnelle. C’est l’exemple des
ouvriers et chauffeurs.

217
Abdou Salam FALL

Graphique 2. Répartition des migrants par catégorie socioprofessionnelle


selon le village

90
80
70
60
50
40
30
20
10
0

Agents de police-Soldats

Etudiants élèves
Ouvriers et chauffeurs

Domestiques
Manœuvres gardiens

Artisans

Cadres supérieurs

Cadres moyens

Chômeurs
Niakhar Ngayokhem Sob Commerçants-Vendeurs

Source : FALL, 1987.

Les artisans sont tous des hommes de métier et travaillent pour leur propre
compte. Ce sont les tailleurs, les réparateurs de radio, maçons. Cette filière n’est
pas sollicitée par les migrants sereer. Les artisans sont la plupart des saisonniers.
Non seulement ils retournent assez souvent au village durant l’hivernage pour
s’adonner à l’agriculture, mais ils entretiennent aussi des rapports suivis avec
leur clientèle rurale. Certains d’entre eux, les tailleurs par exemple, sont amenés
à retourner au village à l’approche des grandes fêtes. Dans la catégorie agents de
police/soldats (4,6 %), il y a aussi les pompiers, les gendarmes et les marins. On
y retrouve des migrants qui ont bénéficié d’une instruction scolaire primaire. Ce
sont ceux qui avaient perdu leur emploi ou ceux qui n’étaient pas encore insérés
dans une activité productive en milieu urbain au moment de l’enquête.
L’analyse du Graphique 3 permet de noter, à propos des catégories profes-
sionnelles que, curieusement, le secteur dit informel est presque déserté par les
migrants. Ce fait est relatif aux créneaux empruntés par les premières généra-
tions de migrants de l’arrondissement de Niakhar. En revanche, la quasi-
totalité des migrants est dans le circuit du travail salarié.
Par ailleurs, ce Graphique montre qu’il y a un équilibre pour les trois
villages pris ensemble concernant le statut professionnel des migrants. Même si
les migrants originaires de Niakhar semblent plus stabilisés, du fait du taux élevé
de travailleurs permanents, soit 50 %, cela reste inhérent à l’ancienneté relative
au phénomène d’exode rural dans ce village.

218
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

Graphique 3. Répartition des migrants par statut professionnel et village

100
90
80
70
60
50
40
30
20
10
0
Permanents Saisonniers Journaliers Autres Total
Niaaxar Ngayoxem Sob

Source : FALL, 1987.

Il y a néanmoins quelques cas isolés de migrants avec un salaire mensuel


relativement élevé qui initient à Dakar de petites unités productives rentables,
notamment des magasins de produits de consommation, ateliers de couture,
etc. Il est important de relever sept cas de salaires relativement élevés, trois cas
se situant entre 125 000 et 149 999 F par mois et 4 cas ayant 150 000 F ou plus.
Il s’agit de cadres supérieurs, d’agents de maîtrise ou autres migrants bénéficiant
d’une responsabilité professionnelle importante. Enfin, la grande majorité des
migrants travaille dans des conditions souvent défavorables. Leur travail n’est
pas du tout satisfaisant pour l’essentiel. Ils occupent une position marginale
dans l’usine, la maison de commerce, l’atelier du coin (Graphique 4).
En résumé, le déplacement de la force de travail est largement consécutif à
la crise des systèmes agraires. Ainsi, le migrant est guidé par le principe du
« maximum de temps de travail pour un maximum de revenu ». C’est ainsi que
leur présence dans le quartier d’habitation est sommaire. La tendance des
migrants à vivre en groupe est dictée par la nécessité de réduire les charges à
Dakar. Le village et la ville (capitale ou villes secondaires) sont les espaces
d’expression des réseaux ou filières migratoires, ce qui amène à formuler
l’hypothèse de stratégies migratoires multipolaires, plaçant le migrant dans un
faisceau de relations dynamiques. Ce faisant, les observations faites en partant
de Niakhar comme milieu de départ des migrants, entre autres, sont complétées
par l’étude des relations à distance depuis la ville de Dakar où les processus
d’insertion urbaine sont tout autant examinés.

219
Abdou Salam FALL

Graphique 4. Répartition des migrants par revenu mensuel selon le village

50
45
40
35
30
25
20
15
10
5
0
moins 20000 à 30 000 à 40 000 à 50 000 à 75 000 à 100 000 à 125 000 à 150 000
20000 29 999 39 999 49 999 74 999 99 999 124 000 149 999 et plus
Niakhar Ngayokhem Sob

Source : FALL, 1987.

Les relations à distance milieu urbain/milieu rural


Les processus migratoires s’enracinent souvent dans des traditions de
mobilité spatiale qui remontent parfois à quelques générations. Le migrant est
membre d’une communauté de parenté, de famille et de lignage souvent
étendue, et laisse des membres de sa communauté dans le village pour en
trouver d’autres anciennement installés en ville. Il maintient, par conséquent,
des liens plus ou moins forts avec son milieu d’origine. Par ailleurs, les
associations de ressortissants, qui réunissent des originaires d’une même région
ou d’un même village, sont actives en ville. Ces associations jouent un rôle clé
pour maintenir des liens privilégiés avec le milieu d’origine, ou éviter
l’assimilation totale avec le milieu d’accueil ; elles renforcent parfois le contrôle
social comme dans le cas des jeunes bonnes Joola (DIOP 1989). Les données
considérées dans cette partie résultent des observations faites à Dakar sur une
population large où les milieux d’origine sont diversifiés. Les données de
l’enquête IFAN/ORSTOM (1989) permettent d’élargir la base d’observation
des relations à distance des migrants avec leur milieu d’origine.
Il existe un flux important d’échanges et d’offres de vivres d’origine vers le
milieu d’accueil. Des flux monétaires de la ville vers les milieux d’émigration sont
aussi remarquables. De même, les envois d’argent sont volontaires. Néanmoins,
l’effet du style de vie et des traditions communautaires encore vivaces en Afrique

220
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

nous amène à relativiser cette autonomie de décision d’envoi monétaire par les
migrants et quelques citadins à la faveur de leur communauté d’origine.
Les visites des ruraux et des migrants au milieu d’origine (villages, villes
secondaires, pays...) sont des indicateurs du dynamisme des relations ville/village.
Ces visites s’effectuent selon des circonstances variables. Dans notre enquête,
près de 90 % des migrants et 80 % des migrantes entretiennent des relations
avec la localité d’origine ; mais le poids relativement important de ceux qui
déclarent ne plus être allés dans la localité d’origine (16,5 % chez les migrants
de la génération 25-34 ans et 22,5 % chez les jeunes migrantes) conduit à
s’interroger sur les types de migration. Il n’est pas exclu que certains migrants
aient rompu avec leur localité d’origine. La génération la plus jeune est plus
portée à effectuer ces visites, aussi bien pour les hommes que pour les femmes.
Chez ces dernières, les motifs invoqués sont les cérémonies familiales qui
l’emportent sur les fêtes religieuses, avec respectivement 61,2 % et 38,5 % pour
les moins de 35 ans. Des transferts et échanges d’argent s’effectuent au cours de
ces cérémonies.
L’émiettement des groupes structuraux villageois en milieu urbain n’aliène
pas les liens socioculturels entre ruraux et résidents dakarois. La migration
temporaire en ville se maintient même si elle est mineure, du moins c’est ce que
semblent indiquer des retours au village d’origine pour les travaux saisonniers
agricoles et pour des raisons assimilées. Là également, les jeunes migrants sont
plus concernés (10,7 %) ; par contre les migrantes retournent peu à peu dans la
localité d’origine pour les travaux agricoles saisonniers. Peu de migrants vont en
congé dans leur localité d’origine, où peu de personnes effectuent des visites
régulières (Tableaux 1 et 2).
Les Dakarois soutiennent leurs noyaux conjugaux (le conjoint et les
enfants) localisés dans la même ville, tandis que les migrants envoient des dons
aux noyaux conjugaux dans leur lieu d’origine. Les natifs de Dakar de même
que les migrants de la génération 35-44 ans restent les plus concernés par les
dons destinés au noyau conjugal. L’ensemble des dons intéressant le noyau
conjugal consentis par cette génération concerne 16 % des individus natifs de
Dakar et 21 % des migrants. Pour toutes les générations, la contribution des
migrants semble plus importante que celle des Dakarois, ce qui s’explique par le
fait qu’une part des migrants ont leur épouse à l’intérieur du pays.

221
Abdou Salam FALL

Tableau 1. Type de visite des migrants dans leur localité d’origine par génération

Génération 2534 ans 3544 ans 4559 ans


Raisons de la visite 100 % 100% 100%
Travaux saisonniers et raisons assimilées 10,7% 5,3% 5,4 %
Travaux saisonniers seulement 0,9 % 0,4% 0,4 %
Fêtes religieuses et cérémonies familiales 29,4 % 26,3 % 17,7 %
Congés et fêtes religieuses et cérémonies familiales 7,1 % 4,8 % 1,9 %
Congés et cérémonies familiales et divers 1,8 % 7,9 % 4,2 %
Congés et cérémonies familiales 2,2 % 8,8 % 6,5 %
Congés et visites périodiques 0 0,9 % 0,4 %
Congés seulement 1,8 % 2,2 % 2,3 %
Cérémonies familiales et visites périodiques 0,9 % 0,4 % 3,4 %
Cérémonies familiales et autres 9,8 % 10,5 % 16,9 %
Cérémonies familiales seulement 10,3 % 16,2 % 21,1 %
Visites périodiques 0,4 % 0,4 % 0,8 %
Fêtes religieuses seulement 2,2 % 0,4 % 1,1 %
Autres raisons 5,4 % 6,6 % 3,8 %
Ne va jamais 16,5 % 8,3 % 13,8 %
Total 220 228 260
100 % 100% 100%

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

Tableau 2. Type de visite des migrantes dans leur localité d’origine par génération

Travaux saisonniers et raisons assimilées 0 2,7% 0,8 %


Fêtes religieuses et cérémonies familiales 14,6 % 12,4 % 9,8 %
Congés et fêtes religieuses et cérémonies familiales
et cérémonies familiales 2,2 % 0,9 % 0
Congés et cérémonies familiales et divers 2,2 % 1,5 %
Congés et cérémonies familiales 1,1 % 2,7 % 0
Congés seulement 0 0,9 % 0,8 %
Cérémonies familiales et visites périodiques 1,1 % 0,9 % 0,8 %
Cérémonies familiales et autres 18,0 % 19,5 % 25,6 %
Cérémonies familiales seulement 29,2 % 37,2 % 32,3 %
Visites périodiques 0 0 1,5 %
Fêtes religieuses seulement 2,2 % 0,9 % 0
Autres raisons 5,6 % 8,0 % 6,8 %
Ne va jamais 22,5 % 14,2 % 21,1 %
Total 88 113 132
1 00 % 100% 100%

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989

222
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

L’effet de génération observé chez les hommes s’inverse pour les femmes
aussi bien natives de Dakar que migrantes. Ainsi on peut relever que 18 % des
Dakaroises âgées de 25 à 34 ans soutiennent leur père ou mère et associés, tandis
que 10 % seulement de celles âgées de 35-44 ans font des dons aux mêmes
personnes. Les jeunes migrantes contribuent dans leur localité d'origine pour
31,5 %, alors que celles plus âgées envoient au père ou mère et associés un peu
moins (26,6 %). Parmi les destinataires, c'est évidemment le père ou la mère qui
reçoivent le plus de soutien (Graphique 5).

Graphique 5. Soutien financier reçu d’autres personnes selon l’âge du bénéficiaire.


Sexe féminin

80
70
60
50
40
30
20
10
-
Né à Dakar Migrant Né à Dakar Migrant Né à Dakar Migrant

2534 ans 3544 ans 4559 ans

Aucun soutien Soutien du noyau conjugal


Soutien père/ mère ou parent Soutien frère sœur
Autre Assocation

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

Les migrants les plus âgés sont plus préoccupés par l’envoi de dons à la
parenté en général. De tels dons sont plus importants pour ceux qui sont restés
dans la localité d’origine. Cependant la solidarité entre migrants de la même
parenté demeure effective et s’exprime, entre autres, par la participation financière
aux associations qui sont surtout fonctionnelles à Dakar (Graphique 6).


223
Abdou Salam FALL

Graphique 6. Don à la parenté par génération. Hommes migrants

60%

50%

40%

30%

20%

10%

0%
Aucun don Autre don Parent Parent + Parent Parent Parent
ailleurs que autre don localité localité Dakar
localité d'origine d'origine +
d'origine Dakar autre don
2534 ans 3544 ans 4559 ans

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

En règle générale, les hommes de la génération 25-34 ans nés à Dakar


donnent peu, alors que ceux de la génération 45-59 ans, qui ont en général un
ménage de taille déjà élevée, aident en plus d’autres membres de la parenté. Il y
a là des éléments pour se demander si les générations de l’indépendance (les 45-
59 ans) ne sont pas une génération charnière qui supportent le plus le poids de
la crise. Les jeunes vivent la crise, les aînés la supportent (Graphique 7)
(ANTOINE et al. 1995).

224
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

Graphique 7. Soutien financier reçu d’autres personnes selon l’âge du bénéficiaire


Sexe masculin

100
90
80
70
60
50
40
30
20
10
-
Né à Dakar Migrant Né à Dakar Migrant Né à Dakar Migrant

2534 ans 3544 ans 4559 ans


Aucun soutien Soutien du noyau conjugal
Soutien père/ mère ou parent Soutien frère sœur
Autre Assocation

Sexe féminin

80
70
60
50
40
30
20
10
-
Né à Dakar Migrant Né à Dakar Migrant Né à Dakar Migrant

2534 ans 3544 ans 4559 ans

Aucun soutien Soutien du noyau conjugal


Soutien père/ mère ou parent Soutien frère sœur
Autre Assocation

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

La précarité des conditions de vie dans les localités d’origine des personnes
enquêtées explique le peu de soutien qu’elles reçoivent. Le soutien du père ou

225
Abdou Salam FALL

de la mère, des frères ou des sœurs est important pour les jeunes Dakarois (7 %).
L’appui des collatéraux en faveur des migrants est effectif d’une génération à
l’autre, néanmoins l’intérêt manifesté par les plus jeunes est notable (10 %). Les
personnes âgées entre 45 et 59 ans, particulièrement les Dakarois, sont soutenues
par leur noyau conjugal (6 %). Cet état de fait peut être expliqué par
l’implication des femmes polygames dans la gestion de la survie de leur ménage
respectif. Les relations interpersonnelles informelles en marge des groupes
d’origine semblent être d’un bon concours pour les Dakarois comme pour les
migrants (6 % pour les premiers et 7 % pour les seconds). Les soutiens reçus
d’autres personnes sans lien de parenté ou d’alliance sont permanents pour
toutes les générations, même s’ils semblent moins établis pour la génération
intermédiaire des 35-44 ans. Les jeunes Dakaroises ont la faveur de tels soutiens
(16 %). On relève également des soutiens reçus des associations au profit des
migrants et des migrantes (Graphique 7).

Le recours aux réseaux pour l’accès au logement


Le recours à un intermédiaire pour accéder à un logement semble moins
fréquent que nous le pensions lors de l’élaboration de l’étude. D’après les
résultats de l’enquête, environ 50 à 60 % des migrants arrivés à l’âge de 20 ans
n’ont pas eu recours à un intermédiaire pour trouver un logement. Cette
proportion est plus faible pour la génération la plus jeune (Graphique 8).

Graphique 8. Lien avec l’intermédiaire par génération pour l’accès au logement
(migrants arrivés à Dakar après l’âge de 20 ans) pour tous les statuts résidentiels

90%
80%
70%
60%
50%
40%
30%
20%
10%
0%

2534 ans 3544 ans 4554 ans

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

226
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

Le recours à la parenté prend de plus en plus d’importance. Alors que les


générations précédentes n’y avaient recours que dans 20 % des cas, ce recours
est plus fréquent pour les individus de la génération 25-34 ans (33 %). En effet
12 % de la génération de 45 à 54 ans s’est appuyée sur des amis afin d’accéder
au premier logement, tandis que 11 % de la génération suivante (35 à 44 ans)
agit ainsi. Le recours est moins fréquent pour la génération la plus jeune (3 %).
Lors de l’accueil des migrants dans l’agglomération de Dakar, les réseaux
parentaux en ville jouent un rôle essentiel. Parmi les hommes hébergés ou
vivant en colocation, 41 % vivent avec leur père (ou mère) ou un ascendant. Le
recours aux collatéraux est également fréquent. En revanche, on vit plus
rarement chez une tierce personne n’appartenant pas à la famille (5% des cas
pour la génération 25-34 ans, et 17 % pour la génération 45-54 ans). En règle
générale, on peut retenir que « une famille de Dakar sur deux (et plus particuliè-
rement les classes moyennes) accueille des migrants, à l’exception des dakarois
de souche qui sont moins sollicités » (ANTOINE 1991) (Graphique 9).

Graphique 9. Lien des cohabitants (hébergés et colocataires) dans le premier


logement à Dakar par génération (migrants arrivés à Dakar après l’âge de 20 ans)

45%
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Epouse Ascendants Collatéraux Autres Sans lien Employeur
père/mère parents
2534 ans 3544 ans 4554 ans

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

Recours aux réseaux pour le premier emploi


L’essentiel des installations de l’économie moderne est implantée dans la
capitale. Cependant ce pôle attractif est incapable d’offrir des emplois dans le
secteur structuré à une bonne part des résidents ; faute de mieux, plus de la

227
Abdou Salam FALL

moitié des actifs exercent dans le secteur informel et le taux de chômage est
estimée à 22 % de la population active (BOCQUIER & FALL 1992).
Le premier emploi constitue souvent un apprentissage de la capacité des
travailleurs indépendants à assumer un nouveau statut professionnel. L’appel à
des personnes-ressources intervient seulement quand l’individu a fait ses
propres armes. Le recours à un intermédiaire est de plus en plus pratiqué d’une
génération à l’autre tant pour les personnes non natives de Dakar que pour les
Dakarois. La sollicitation adressée aux personnes « sans lien de parenté » est
dérisoire. Cela est attribuable à la faiblesse des réseaux extrafamiliaux et
professionnels lors de la première période d’installation des indépendants, aussi
bien pour les migrants que pour les natifs de Dakar. Ceux qui ont trouvé un
emploi peu après leur arrivée à Dakar (Graphique 10) consultent de plus en
plus un parent parmi les ascendants et les collatéraux (12 % pour la génération
des 45-54 ans et 34 % pour la dernière génération 25-34 ans), et relativement
peu les autres parents (1 %) ou les individus avec lesquels ils n’ont pas de lien
de parenté ou d’alliance (3 %). Le recours à la parenté était moins fréquent pour
les générations précédentes, même si le rôle du père reste prépondérant. Ceux
qui ont connu une période d’attente après leur arrivée à Dakar avant d’accéder à
un premier emploi font aussi, d’une génération à l’autre, de plus en plus appel à
un intermédiaire qui est avant tout un ascendant. On constate dans le cas des
indépendants nés à Dakar, que la personne prêtant ses ressources matérielles ou
relationnelles vit avec celui qu’elle soutient et appartient à son réseau d’origine.

Graphique 10. Répartition des répondants selon le lien avec personnes-


ressources par génération (répondants indépendants hommes nés hors de Dakar
/ Pikine, emplois juste arrivée à Dakar)

45%
40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
Pas Epoux et père Ascendant et Autres parents Sans lien
d'intermédiaire collatéraux
2534 ans 3544 ans 4554 ans

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

228
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

Pour les indépendants nés hors de Dakar, la génération la plus jeune a


davantage recours que les précédentes à des personnes résidant hors du
logement. Les indépendants qui ont suivi tout ou partie de leur formation à
Dakar, alors qu’ils n’avaient eu recours à pratiquement personne dans les
générations âgées de 45-54 ans, plus de 50 % des migrants et non-migrants
n’ont eu recours à personne. Parmi les intermédiaires, les non-migrants ont de
plus en plus recours au père et aux oncles et autres parents (Graphique 11).

Graphique 11. Répartition des répondants selon le lien avec personnes-


ressources par génération (indépendants hommes nés hors de Dakar / Pikine
emploi après une période de chômage, d’apprentissage, d’étude ou d’inactivité)

100%
90%
80%
70%
60%
50%
40%
30%
20%
10%
0%
Pas Père/ Ascendant Autres parents Sans lien Association
d'intermédiaire et collatéraux
2534 ans 3544 ans 4554 ans

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

À l’échelle des lieux de travail, l’étroitesse du marché de l’emploi va de pair


avec le cloisonnement de l’information sur les éventuelles ouvertures de postes
et admissions comme apprenti avec ou sans promesse de recrutement futur.
Les personnes les plus proches intervenues pour la recherche d’un emploi
salarié travaillent plus fréquemment dans la même entreprise que ceux qu’ils ont
soutenus, et ce, indépendamment du statut migratoire, avec toutefois des
tendances inverses : c’est de moins en moins le cas pour ceux nés hors de
Dakar et de plus en plus le cas pour les Dakarois. Cela reflète les procédés de
cooptation intervenant à partir du lieu de travail devenu une zone de pouvoir
dont le contrôle n’est pas du seul ressort des décideurs. On peut faire
l’hypothèse d’une proximité sociale reliant les intermédiaires à leurs protégés, ce
qui indique le maintien de leurs liens d’origine (Graphique 12).

229
Abdou Salam FALL

Graphique 12. Lieu de travail de la personne-ressource d’hommes nés à Dakar


pour accès au travail salarié par génération

80%
70%
60%
50%
40%
30%
20%
10%
0%
2534 ans 3544 ans 4554 ans
Même entreprise que répondants Hors entreprise

Source : Enquête Insertion Urbaine, IFAN-ORSTOM, 1989.

Les grandes lignes du recours à un intermédiaire pour l’accès à l’emploi se


présentent comme suit : s’agissant des hommes salariés, ils recourent dans une
large majorité à d’autres hommes. En général, il n’y a pas de recours systémati-
que à une personne dans la parenté. En dépit des critères de recrutement
supposés fondés sur la compétence dans le salariat, on relève l’effectivité d’un
recours à un intermédiaire même dans le secteur public. Dans l’ensemble, pour
le salariat, on observe un report du recours vers les collatéraux dans le cas de
ressources limitées auprès des ascendants : c’est le cas des nouveaux arrivants à
Dakar et des jeunes générations.
Les hommes travaillant comme indépendants sollicitent beaucoup moins
d’intermédiaire que les salariés. Ils comptent plus sur eux-mêmes. Cependant, à
la différence des salariés, et des indépendants âgés ou migrants, les jeunes
Dakarois (génération née entre 1955 et 1964) mobilisent fréquemment leur père
pour accéder à l’emploi. Il semblerait donc que la transmission de patrimoine
de père en fils commence à montrer ses effets chez les travailleurs indépen-
dants, plus particulièrement dans le domaine de la production et des services.
Comparativement aux hommes qui, rappelons-le, ne sollicitent presque pas
de femme pour obtenir un emploi, les femmes ont recours de manière plus
équilibrée à des hommes et à des femmes. À l’exception des migrantes exerçant
comme indépendantes dans la production et les services, les femmes, lors-
qu’elles ont recours à un tiers, sollicitent quasi systématiquement leur époux
pour travailler à leur compte propre. Mais comme pour les hommes, on
observe chez les femmes plus de cas de non-recours à un intermédiaire pour
l’accession à l’emploi.

230
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

Le continuum rural/urbain
Les récits de vie collectés auprès des migrants à Dakar et Pikine confirment
que les associations de ressortissants ou d’originaires de villages ou de
communautés rurales ainsi que les regroupements familiaux, lignagers et
ethniques en ville sont d’importants relais pour l’accueil et l’insertion des
migrants. Des personnes reliées par une origine commune et pouvant
appartenir à des catégories sociales différentes s’y côtoient et partagent leurs
préoccupations. Mais comme toute communauté d’origine, de telles associa-
tions ont une logique normative. Elles constituent un système lourd de
fonctionnement et conservateur du point de vue des valeurs reproduites. Les
besoins quotidiens des membres sont difficilement pris en charge. Il arrive
également que les valeurs socioculturelles entretenues se heurtent aux velléités
modernistes que les besoins d’adaptation ou de créativité urbaines des membres
mettent en relief. Dès lors, c’est en marge du système que se développent
potentiellement des réseaux et segments de réseaux. Or O’NDEYE (1985)
présente ces associations d’originaires et de ressortissants comme un moyen
d’intégration au sein du lignage tout en servant de réceptacle des velléités
opposées au sein du groupe des migrants organisés dans cette entité.
Ainsi « la ville reconstruit les associations » (O’NDEYE 1985 : 37). Par
ailleurs, la ville, Dakar en particulier, n’est pas à considérer comme un lieu
privilégié de prolongements des relations traditionnelles villageoises. Nous
avons plutôt observé l’émergence de nouvelles formes de relations résultant de
la dynamique de sociabilités urbaines. L’acteur urbain est un faiseur de réseaux.
La restructuration permanente des réseaux de sociabilité semble être une
caractéristique essentielle de l’urbanisation dakaroise. En effet avec
l’aggravation de la crise économique et les contraintes de la vie urbaine, les
acteurs sociaux développent des stratégies visant l’élargissement de leur espace
de sociabilité. L’émergence de nouvelles relations en ville est désormais un
indicateur de la dynamique d’insertion urbaine des migrants à Dakar et Pikine.
L’acteur social construit ses réseaux en fonction de son patrimoine relationnel
qui peut être diversifié avec un ancrage pluriel rural et urbain.

Maintien des réseaux ruraux et importance des réseaux urbains


Les travaux de recherche font de plus en plus de place aux rôles privilégiés
des réseaux sociaux, comme phénomène construit d’accueil et d’insertion
urbaine des migrants. Leur fonction « d’amortisseur » de la crise économique et
sociale généralisée se heurte à la problématique de leur permanence et de leur
renouvellement. L’effet de la dynamique de groupe aidant, les réseaux d’origine
(structures familiales, communautés ethniques, villageoises...) occupent une
position centrale au moment de la préparation des candidats à la migration et
aussi lors des premières étapes de l’installation à la ville avant de se laisser
relayer, dans les étapes futures, par des réseaux plus spécifiquement urbains,

231
Abdou Salam FALL

tout en étant l’une des formes dominantes du processus d’insertion en ville.


Cela est insuffisamment mentionné et analysé dans les travaux sur les migra-
tions en Afrique. Comme on le sait, des réseaux sociaux, familiaux, culturels,
religieux se sont ainsi constitués et consolidés sur la base de l’esprit de solidarité
et de la survie des communautés impliquées. Ces réseaux sont des instruments
efficaces d’accueil, d’entraide, de recherche d’emploi et de logement pour le
migrant. Tout en s’organisant sur les rapports traditionnels de solidarité, mais
aussi de hiérarchie et d’inégalité entre les membres, les réseaux se
« modernisent » en quelque sorte, en intégrant d’autres types de solidarité et de
liens créés par de nouvelles appartenances : relations informelles, de voisinage,
politiques, religieuses, sportives, syndicales et professionnelles.

La permanence des réseaux d’origine


Ce contexte de la migration rurale-urbaine met en relief le rôle des réseaux
d’origine, tout au moins dans le processus d’accueil des migrants à Dakar. De
même, les réseaux parentaux, ethniques, et d’autres types de réseaux bâtis
autour de l’appartenance à une même aire régionale et socioculturelle (région,
département, communauté rurale, village...) interviennent plus ou moins
fortement pour l’accès du nouveau migrant au premier logement et au premier
emploi ou occupation professionnelle. Évidemment, ils sont plus accessibles
que les réseaux intégrés ou créés avec un temps de présence plus important en
ville. Mais les réseaux d’origine ne sont pas non plus des relais sociaux existant
d’avance, et qu’il suffit d’intégrer en cas de besoin. Ils sont naturellement des
phénomènes élaborés, construits différemment en fonction des ressources
propres à chaque espace relationnel impliquant les acteurs concernés ou des
communautés structurées ou informelles. On peut néanmoins relever la
permanence des réseaux d’origine dans ce processus migratoire. C’est ce qui a
fait dire à ANTOINE et SAVANÉ (1990 : 56) : « la migration entretient la migration ».
Selon ces auteurs, la migration résulte des membres d’une famille. Ainsi les
migrants s’appuient sur des réseaux relationnels en vue de leur insertion en ville.
Le pont est donc établi entre le milieu rural et la ville pour bâtir l’hybridation.
Les migrants occupant des postes à responsabilité en ville réinvestissent parfois,
économiquement et socialement, dans leur région d’origine : par la participation
à la construction d’écoles, de dispensaires, de nouvelles maisons, aux achats
d’équipements agricoles, et également participation à la vie politique et sociale.
Le maintien de relations avec le milieu d’origine entraîne d’importants flux
financiers entre la ville et le milieu rural.
Les pôles de la famille se multiplient. Des circuits d’accueil et d’insertion
s’instaurent dans la ville. Les transferts de fonds, de vivres, de médicaments etc.
sont effectués. C’est la famille au sens élargi qui se déploie. Au Sénégal, des
femmes appartenant à des ménages polygames prennent leur tour en ville ou au
village sous forme de rotation pendant que le mari fait son expérience urbaine.
On peut donc noter l’existence d’une composante urbaine des stratégies rurales
et inversement.

232
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

L’émergence de nouvelles formes de relations à Dakar


Les réseaux ne sont pas référés à des structures organisées dont le mode de
fonctionnement est explicite. À force de prospecter plus largement, on
découvre la richesse des relations informelles révélant d’autres mécanismes de
mise en place de réseaux. On peut repérer dans la ville plusieurs exemples de
regroupements informels : des voisins s’asseyant devant l’atelier d’un tailleur
presque tous les jours depuis plusieurs années ; une « grande place » où des
personnes jouent à la belote ou aux dames depuis une trentaine d’années ; des
courtiers qui monnayent leur expertise de l’intermédiation pour la vente et la
location de logements, des cadres intellectuels jouant aux boules le week-end.
Afin de montrer le champ assez grand de noyaux relationnels pouvant être
dynamisés pour générer des réseaux sociaux, quelques cas de figure sont
brièvement évoqués dans ce qui suit.
Du fait du rétrécissement progressif du marché de l’emploi salarié occa-
sionné entre autres par la politique d’ajustement structurel, le secteur de l’éco-
nomie informelle se présente de plus en plus comme la porte d’entrée
privilégiée des migrants dans le tissu économique dakarois. La sous-qualification
professionnelle des nouveaux migrants en est une explication. L’économie
informelle est relativement souple pour autoriser l’accueil des nouveaux
migrants préoccupés d’avoir un métier pour s’insérer durablement en ville. Pour
se former, les migrants s’appuient davantage sur des réseaux familiaux.
Mais à mesure que se déroule l’apprentissage, le migrant s’implique dans
des réseaux que génèrent ses rapports de prestation de services pour une partie
de la clientèle de l’atelier où il travaille. Son installation future comme indépen-
dant dépendra largement de sa capacité à fidéliser sa clientèle acquise à la
défaveur de son patron et surtout des possibilités de profiter de ses réseaux de
relations qu’il aura suscités tout au long de son apprentissage.
Nous avons observé que les migrants ayant réussi dans l’économie infor-
melle s’impliquent activement dans d’autres réseaux confrériques, regroupe-
ments d’opérateurs économiques, et même au sein des réseaux de commer-
çants. Pour réussir dans l’informel, il apparaît nécessaire de jouer des rôles
importants dans des réseaux d’ascension sociale. En effet, les réseaux confréri-
ques se sont beaucoup développés à partir de l’économie informelle. Cette forte
interdépendance s’explique par le caractère socio-économique des confréries
religieuses. À ce titre, leur fonction de groupe de pression sociopolitique attire
une clientèle de plus en plus nombreuse, en particulier tous ceux qui sont
appelés à se repositionner et à conquérir de nouveaux statuts.
Le principe des vases communicants est applicable entre l’économie
informelle, les migrations et les réseaux confrériques. On constate des
convergences quasi-naturelles qui favorisent le passage de l’un à l’autre. Les
réseaux fondés sur les religions peuvent être considérés comme des réseaux

233
Abdou Salam FALL

d’origine car l’adhésion à une religion participe au processus de socialisation.


On ne choisit pas sa religion, on l’hérite de ses parents. La religion est un
élément culturel d’origine. En revanche, l’appartenance à des associations
religieuses et de plus en plus à des confréries religieuses peut procéder des deux
registres d’origine et optionnel. Le passage des réseaux villageois aux réseaux
optionnels est ici à mettre au compte de la plasticité des réseaux confrériques et
du caractère populaire de l’économie informelle à Dakar et Pikine.
Dans le secteur structuré, les relations professionnelles sont pour la plupart
activées, générant ainsi des réseaux sociaux typiquement urbains. Les syndicats
constituent un espace de sociabilité favorisant l’émergence de réseaux à l’échelle
et hors de l’entreprise. À partir d’une désignation comme délégué du personnel,
un quelconque travailleur accède à des informations souterraines lui conférant
une parcelle de pouvoir au sein de l’entreprise. Ce pouvoir de médiateur est
souvent le moyen d’accéder à des faveurs lui permettant de placer parents ou
amis à un nouveau poste et d’avoir ses protégés et ses protecteurs au sein de
l’entreprise, aussi bien au niveau de la direction que parmi les agents. Le style
militant des activités d’entreprises différentes constitue un facteur à la fois
objectif et subjectif facilitant la création d’espaces de sociabilité et de réseaux
sociaux en milieu urbain. La culture ouvrière est une composante de la culture
typiquement urbaine.
L’intensité de la vie professionnelle dans l’entreprise et la « proximité
interindividuelle » favorisent les réseaux d’amitié. En effet, au sein de
l’entreprise, les travailleurs vivent souvent en commun des épreuves de tous
genres qui resserrent leurs liens. La durée d’emploi dans l’entreprise fait que les
lieux de travail permettent le développement de relations continues et
l’approfondissement de la connaissance interindividuelle. Ces relations d’amitié
se prolongent hors de l’entreprise et fraient la voie à des réseaux sociaux denses
et d’une vitalité insoupçonnée.
Les associations religieuses ou « daayira » au sein des entreprises sont
également un moyen courant d’activer les relations interprofessionnelles. Les
réseaux sociaux qui se mettent en place à la faveur de la même appartenance
confrérique donnent de l’intérêt aux relations par petits groupes au sein de
l’entreprise. Ils sont les moyens de « socialiser » la vie de l’entreprise et
réciproquement de prolonger les relations professionnelles privilégiées hors de
l’entreprise (DIOP 1982 ; NDIAYE 1989). Tout comme les rapports de travail,
les relations contingentes de voisinage peuvent subir des transformations et
développements générant des réseaux promotionnels. Il est établi que le
voisinage fait partie intégrante de leur identité sociale. On peut également
considérer que les migrants, notamment ceux bénéficiant d’une longue
expérience résidentielle à Dakar, s’accommodent de cette référence identitaire
(FALL 1991c). Les réseaux de voisinage, les réseaux informels et les réseaux
religieux confrériques occupent de nouveaux espaces créés en ville. Ils
constituent, par leur grande accessibilité, des moyens privilégiés d’insertion

234
RELATIONS À DISTANCE ET INSERTION DES MIGRANTS DE NIAKHAR À DAKAR

sociale dans le contexte urbain dakarois. Une autre caractéristique non moins
importante de ces réseaux est la meilleure intégration de l’anonymat et la
consolidation d’un brassage à la portée du public.

Conclusion : élargir son espace de sociabilité (du dedans


et du dehors) et accéder à plus d’opportunités
Le passage des réseaux d’origine aux réseaux urbains ne relève pas d’un
procédé balistique. Il correspond plutôt à un processus heurté et discontinu.
L’originalité des réseaux sociaux réside dans le fait qu’ils procèdent tout à la fois
de stratégies des acteurs du dedans comme du dehors des institutions sociales
en vue de la satisfaction de leurs besoins. Ils se constituent et se fortifient en
mettant à contribution, au cas où c’est nécessaire, les ressources propres ou
potentielles des institutions, ou inversement, à les contourner en se développant
sur leurs marges, comme pour défier la rigidité des systèmes et laisser se profiler
les changements en termes de réadaptation ou de rupture. Les réseaux
s’estompent au fur et à mesure que les besoins des acteurs sociaux qui les
animent sont satisfaits ou nécessitent d’autres relais sociaux. Ils peuvent donc
être déviés de leur raison sociale fondatrice.
La stratégie pour contrôler des « zones de pouvoir » au sein ou à l’échelle de
plusieurs institutions rend nécessaires les réseaux sociaux. Les réseaux
traversent les institutions et transgressent leurs limites. Ils n’ont pas pour rôle
de se substituer aux institutions ; ils tentent plutôt de les dépasser et de les
vivifier en les dynamisant.
Le migrant n’a pas besoin de s’opposer aux institutions sociales d’origine
pour réussir son insertion urbaine. Les réseaux urbains s’édifient sur l’espace de
sociabilité comme moyen de conquérir d’autres zones de possibilités favorables
à l’insertion des migrants en ville. Le passage des uns aux autres s’opère
concomitamment à l’élargissement et à la complexification de l’espace de
sociabilité du migrant en ville. Réseaux villageois et réseaux urbains conservent
leur logique informelle et implicite. Mais les réseaux d’origine ne s’apparentent
pas totalement aux réseaux villageois qui n’en sont qu’une composante. La
permanence des réseaux d’origine n’a d’égale que la vitalité des réseaux sociaux
urbains qui constituent désormais un centre d’intérêt privilégié pour l’analyse de
la dynamique d’insertion des migrants à Dakar. Il demeure cependant établi que
le développement fulgurant de nouveaux réseaux sociaux permettant « d’amortir »
la crise − les relations à distance étant une des modalités de cette solidarité − va
de pair avec l’émiettement des groupes structuraux d’origine.

235
Abdou Salam FALL

Bibliographie
ANTOINE P., 1991, « Croissance urbaine et insertion des migrants dans les villes
africaines: l’exemple de Dakar », Pratiques sociales et travail en milieu urbain : Les Cahiers
16, 9-23.
ANTOINE P., BOCQUIER P., FALL A.S., GUISSE Y.M., NANITELAMIO J., 1995, Les familles
dakaroises face à la crise, Dakar-Paris, IFAN-ORSTOM, 285 p.
ANTOINE P., SAVANÉ L., 1990, « Urbanisation et migration en Afrique », in UEPA (éd.),
The Role of Migration in African Developement: Issues and Policies for the 90s, 55-81.
BOCQUIER P., FALL A., 1992, Le recours aux réseaux sociaux pour l’accès à l’emploi, le
cas d’une ville en développement : Dakar, Papier présenté à la 21ème conférence de
l’Association canadienne des études africaines, Montréal, 24 p.
DIOP M., 1982, « Le phénomène associatif mouride en ville : expression du dynamisme
confrérique », Psychopathologie Africaine XVIII, 3, 293-317.
DIOP M., 1989, « Un exemple de non insertion urbaine : le cas des migrantes
saisonnières de Basse Casamance à Dakar », in P. ANTOINE & S. COULIBALY (éd.),
L’insertion urbaine des migrants en Afrique, Paris, ORSTOM, 79-89.
FALL A.S., 1987, La migration des Sereer du Siin (Niakhar, Ngayokhem et Sob), Université
Cheikh Anta Diop (UCAD).
FALL A.S., 1988, Réseaux migratoires des Sereer Siin-Siin à Dakar. Approche sociologique,
Université Cheikh Anta Diop (UCAD).
FALL A.S., 1991a, « Du questionnaire biographique quantitatif aux entretiens
approfondis sur les réseaux de sociabilité en ville », Cahiers de l’ORSTOM 14, 37-59.
FALL A.S., 1991b, Réseaux de sociabilité et insertion urbaine dans l’agglomération de Dakar,
Université Cheikh Anta Diop (UCAD).
FALL A.S., 1991c, « Une autre “famille” ? Les réseaux féminins de voisinage en ville », in
Femme, Famille et Population, UEPA, Ouagadougou, 54-67.
FALL A.S., 1991d, « Une réponse à la crise de l’agriculture. La migration des Sereer du
Siin (Sénégal) », Sociétés-Espace-Temps 1, 1, 138-149.
FALL A.S., 1993, « Relations à distance des migrants et réseaux d’insertion à Dakar »,
Bulletin de l’APAD, 5.
FALL A.S., 1998, “Migrants’ Long-distance Relationships and Social Networks in
Dakar,” Environment and Urbanization 10, 1, 135-146.
NDIAYE A.M.I., 1989, Les associations dasn l’entreprise industrielle : le cas des daayire du Port
Autonome de Dakar, Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
O’NDEYE M., 1985, Les associations en villes africaines, Dakar et Brazaville, Paris, L’Harmattan.
PONTIÉ G., LERICOLLAIS A., 1995, « Relations à distance des migrants Sereer », in P.
ANTOINE & A.B. DIOP (éd.) La ville à guichets fermés ? Itinéraires, réseaux et insertion
urbaine. Dakar - Paris, IFAN - ORSTOM, 303-322.

236
ANNEXE 10.1

MOBILITÉS, VULNÉRABILITÉ ET RÉSEAU SOCIAL


Charlotte GUÉNARD 1

Un volet du projet de recherche MOPREAS (Mobilités et précarité


économique en Afrique subsaharienne) s’inscrit dans la problématique générale
des migrations internes (CHUNG & GUÉNARD 2013 ; 2012). La mobilité de la
population rurale de Niakhar y est étudiée à travers la mobilisation de données
rétrospectives annuelles au départ de la zone d’étude qui se caractérise par une
forte tradition migratoire vers le reste du pays. Cette recherche s’appuie sur des
données collectées entre janvier et avril 2010 en milieu rural sérère, auprès d’un
échantillon représentatif de la région (500 « cuisines », ou ménages), à partir
d’un protocole d’enquête d’observation des mobilités à différentes échelles
temporelles (mobilités sur l’année passée et biographies résidentielles et
professionnelles notamment).
L’ubiquité résidentielle des ménages sereer n’est pas un phénomène démo-
graphique nouveau dans la zone. Cette étude réinterroge la pertinence actuelle
des stratégies de mobilité, en tant que stratégies familiales face à des situations
de vulnérabilité, révélées dans plusieurs travaux qui fondent leurs analyses sur
les décennies 1960-2000, l’année étudiée la plus récente étant 2003. On
s’attache en particulier à caractériser les individus en situation de mobilité sur
l’année (les « résidents » temporairement absents de la zone d’étude) et à décrire
la saisonnalité récente des mobilités observées.
Il en ressort que les habitants de la zone de Niakhar restent de nos jours
très mobiles durant l’année, particulièrement les classes d’âge jeunes. Les
femmes sont tout aussi mobiles que les hommes, mais à des âges plus jeunes
encore. Elles se déplacent très majoritairement, et plus encore que les hommes,
pour des motifs d’emploi, dans le secteur des services et du commerce.
L’étude des déterminants de la mobilité montre qu’en dehors des caractéris-
tiques familiales et individuelles des migrants, les facteurs qui jouent de manière
significative sur la mobilité annuelle sont :
(i) La vulnérabilité alimentaire des ménages, appréhendée par les aides en denrées
reçues, qui semblent avoir un effet positif sur la probabilité d’être mobile
malgré un effet marginal très faible. Les ménages sereer, traditionnellement très
mobiles, sont donc désormais très largement multilocalisés au sein du Sénégal,

1 IEDES, Université Panthéon-Sorbonne, Paris, France ; DIAL, IRD, Université


Paris-Dauphine, Paris, France.
Charlotte GUÉNARD

du moins une partie de l’année, et cela au moins partiellement pour faire face à
des situations de vulnérabilité alimentaire dans une région qui subit des
conditions climatiques extrêmes de sécheresse.
(ii) Les liens forts que représente la fratrie, à travers sa taille et ses caractéristiques, qui
incitent à la mobilité. Une raison tient aux frais occasionnés par la scolarité des
jeunes : alors que les filles, parfois très jeunes, autofinancent leurs études par
des migrations en ville durant l’hivernage et souvent par le biais d’un membre
de la fratrie, allégeant ainsi la charge familiale, les fournitures scolaires sont
payées aux garçons comme une sorte de rétribution pour le travail agricole
fourni durant l’année. Les sœurs migrantes y contribuent parfois.
(iii) La possibilité de mobiliser un réseau social large qui semble inciter à renoncer à la
mobilité. Si les ménages sont aidés, soutenus par ce réseau et que ce réseau est
constitué de beaucoup de personnes en activité professionnelle, ils ont moins
besoin de recourir à la migration.
La capitale, Dakar, reste la destination principale de ces déplacements intra-
annuels qui sont principalement motivés par une recherche d’emplois, soit
ponctuels quand les obligations familiales relatives aux cultures agricoles ont été
remplies, soit plus durables en termes d’insertion en milieu urbain. La mobilité
vers les autres régions du Sénégal est également importante alors que celle vers
les pays étrangers, dans et en dehors du continent africain, semble être une
exception pour ces ménages ruraux.
Des recherches à venir fondées sur les biographies résidentielles et
professionnelles pourraient s’avérer plus riches d’enseignement sur les évolu-
tions qui ont eu lieu dans la région avec les jeunes générations par rapport à
leurs aînés et pourraient mettre en évidence les relations entre mobilité de
courte durée et mobilité plus permanente, la première n’étant pas nécessaire-
ment une étape vers la seconde, comme le pressent Roch dès 1975 à propos des
déplacements saisonniers dans le bassin arachidier : « L’importance marginale
de l’installation en ville des vrais ruraux est expliquée par un cercle vicieux
difficile à briser : analphabétisme, manque de qualification dans les métiers
modernes, pléthore d’offres de services dans les activités que presque chaque
adulte est apte à pratiquer. Tout laisse penser que la migration saisonnière ne
peut pas déboucher sur l’exode rural massif. […] la migration saisonnière
devrait rester ce qu’elle est : un palliatif périodique précaire » (ROCH 1975). Le
constat de l’époque peut avoir évolué si de jeunes ruraux mieux formés et
éduqués s’autonomisent et s’insèrent sur le marché du travail urbain, même
dans de petites localités proches de la zone de Niakhar. Ce sujet d’étude
nécessite des données fines sur la diversification des activités non agricoles en
zone rurale et aux alentours que ne permet pas le recueil d’informations
mobilisé dans ce travail.

238
MOBILITÉS, VULNÉRABILITÉ ET RÉSEAU SOCIAL

Bibliographie
CHUNG E. H.-C., GUÉNARD C., 2012, Mobilités, vulnérabilité et capital social : une
analyse en milieu rural sénégalais, Document de travail DIAL, DT 2012-16, 32 p.
CHUNG E. H.-C., GUÉNARD C., 2013, « Mobilité en milieu rural sénégalais : une
exploration de la relation avec la vulnérabilité alimentaire et le réseau social », in C.
DUCHÊNE-LACROIX, P. MÄDER (eds.), Ici et là: Ressources et vulnérabilités dans la vie
multilocale, Itinera, n° 34, Basel, Société Suisse d’histoire, 161-184.
ROCH J., 1975, « Les migrations économiques de saison sèche en bassin arachidier
sénégalais », Cahiers de l’ORSTOM, série Sciences Humaines, XII, 1, 55-80.

239
ANNEXE 10.2

DE LA MIGRATION SAISONNIÈRE
À LA MIGRATION TEMPORAIRE

Valérie DELAUNAY 1, Emmanuelle ENGELI 2,


Aurore MOULLET 2, Claudine SAUVAIN-DUGERDIL 2

Migration de travail saisonnier : une réponse à la crise


agricole
La migration de travail saisonnier est un phénomène ancien chez les Sereer
qui, au début, touchait certains groupes de populations (castés) et certains
villages situés en bordure des axes routiers. Petit à petit, le phénomène s’est
diffusé à l’ensemble des groupes sociaux et des villages de la région (GUIGOU
1999). Les jeunes partaient quelques mois de l’année en dehors de la période de
culture, afin de trouver une activité rémunératrice (ROCH 1975). Les migrations
saisonnières se sont répandues à tous les villages du site d’observation dans les
années 1970 et 1980, avec le démarrage de la grande période sèche. C’est
également à cette époque que des réseaux d’accueil des migrants se mettent en
place dans les principales villes de destination (FALL 1991). Au cours des
années 1990, l’État sénégalais se désengage de la filière arachidière, sous la
pression des programmes d’ajustement structurels imposés par les organisations
de Bretton Woods (ADJAMAGBO & DELAUNAY 1998 ; MORTIMORE & TIFFEN
2004). L’arrêt de l’attribution de subventions, de semences, d’intrants et du
soutien du prix d’achat de l’arachide aux producteurs a largement affaibli le rôle
de cette culture dans l’économie locale. Le “bassin arachidier” dut alors faire
face à une grave crise agricole qui força les paysans à l’innovation agricole et à la
diversification des revenus. C’est à cette période que les migrations saisonnières
se généralisent et atteignent une ampleur considérable, touchant la population à
de très jeunes âges, surtout parmi les filles (BECKER & MBODJ 1999 ;
DELAUNAY 1994 ; DELAUNAY & ENEL 2009 ; DELAUNAY, WAÏTZENEGGER
& LALOU 1998). Malgré une diversification des profils et des motivations
migratoires, le rôle de la vulnérabilité alimentaire reste important encore
aujourd’hui (CHUNG & GUÉNARD 2013). Face à la dégradation des conditions

1 LPED, IRD, Aix-Marseille Université, Dakar, Sénégal.


2 Institut d’études démographiques et du parcours de vie (I-DEMO), Université de
Genève, Genève, Suisse.
DE LA MIGRATION SAISONNIÈRE À LA MIGRATION TEMPORAIRE

climatiques, à la libéralisation de la filière de l’arachide et à la crise agricole qui


s’en suivit, le phénomène de migration s’est peu à peu diffusé à l’ensemble des
villages, à tous les groupes sociaux et à toutes les classes d’âge. Il s’est intensifié
en parallèle à l’amélioration des transports (LOMBARD & SECK 2008) et a
évolué tant dans ses formes (destinations, caractéristiques des migrants) que
dans sa durée. Le migrant est donc devenu selon les stratégies des ménages un
facteur d’ajustement (stratégie de subsistance) ou un acteur du changement
social et économique local (stratégie d’enrichissement) (LALOU & DELAUNAY
2015).
La migration de travail saisonnier permet donc depuis plusieurs décennies
d’ajuster la production alimentaire à la taille des ménages qui ne cesse de croître.
La taille des ménages mesurée dans les années 1960 est de trois à quatre
personnes. Elle est de plus de 13 personnes en 2013 (DELAUNAY et al. 2013). Si
les surfaces cultivées s’étendent aujourd’hui à l’ensemble du territoire, laissant
très peu de place à la jachère, pratique souvent abandonnée, l’agriculture ne
parvient cependant pas à nourrir les membres des ménages. Les activités extra-
agricoles sont rapidement devenues nécessaires à la survie. Comme les
opportunités de travail au village sont limitées, les ménages ont recours à la
migration vers les centres urbains. La plupart des ménages ont aujourd’hui au
moins un membre en migration durant la saison sèche.
La migration de travail saisonnier (MTS) est mesurée de manière quantitative
à partir de 1998. On enregistre les dates de départ en migration de travail et les
dates de retour. Cela permet non seulement de compter les mouvements, mais
aussi d’estimer leur durée. Ainsi, il est possible de mesurer l’intensité des
migrations de travail en personne-années en comptant précisément le temps
passé par chaque individu en migration. Une personne-année en migration
correspond à 12 mois cumulés d’absence qui peuvent être réalisés par plusieurs
individus. Si l’on rapporte cet indicateur au nombre de résidents dans
l’observatoire (mesurés eux aussi en personnes-années de résidence), on obtient
la proportion des migrants (ou taux de migration) qui reflète le poids réel des
absents dans les ménages en tenant compte de la durée d’absence.
La migration temporaire de travail concerne une part importante de la
population : au cours de la période, 11 % des hommes et 8 % des femmes sont
absents en migration de travail. En d’autres termes, à tout moment, 1 personne
sur 10 est absente en migration.
Cette proportion varie au cours de la période, présentant un pic important
en 2003, avec une moyenne (en personnes-années) de près de 15 % d’absence
pour les hommes et 11 % pour les femmes (Graphique 1). Si la migration
saisonnière de travail s’est intensifiée après la crise agricole de 2002, on observe
une baisse sur les dernières années.
Les taux de migration de travail saisonnier fluctuent au cours de la période.
Ils concernent entre 6 et 15 % des hommes et entre 5 et 11 % des femmes, tous

241
V. DELAUNAY, E. ENGELI, A. MOULLET & C. SAUVAIN-DUGERDIL

âges confondus. Le lien avec la production alimentaire est direct. La mauvaise


récolte de l’hivernage 2002 est illustrative. Pour faire face aux greniers vides, les
ménages ont eu un fort recours à la migration saisonnière au cours de l’année 2003.

Graphique 1. Évolution de la proportion des migrants saisonniers

16% 12

14% 10

12% 8

10% 6

8% 4

6% 2

4% 0

2% -2

0% -4
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012

Fatick Arachide Fatick Mil Hommes Femmes

Une migration plus tardive


Sur l’ensemble de la période 1998-2012, la proportion de migration de
travail saisonnier atteint 30 % pour les femmes de 15 à 19 ans et 36 % pour les
hommes de 30 à 34 ans
Ce sont les jeunes que l’on envoie en migration saisonnière et la migration
s’organise à travers des réseaux socialement contrôlés (DELAUNAY 1994 ;
DELAUNAY & ENEL 2009 ; FALL 1991). Dans les années 1990, les “figures” de
migrants sont claires : jeunes femmes célibataires qui trouvent à s’employer
comme domestiques dans les villes, essentiellement Dakar ; jeunes hommes qui
travaillent comme docker, jardinier, gardiens, etc., principalement à Dakar mais
aussi dans certaines autres villes. Il était impensable de voir une femme mariée
partir en migration de travail, exceptées certaines commerçantes ou certaines
femmes appartenant aux castes de griots ou artisans.

242
DE LA MIGRATION SAISONNIÈRE À LA MIGRATION TEMPORAIRE

Aujourd’hui les schémas de migration ne sont plus si clairs. Ils concernent


des groupes d’âges beaucoup plus étendus. Les périodes de migration sont plus
longues et pas nécessairement calées sur le travail agricole (Graphique 2).

Graphique 2. Proportion de migrants de travail saisonnier selon l’âge (1998-2013)

40%
35%
30%
25%
20%
15%
10%
5%
0%
0-4
5-9
10-14
15-19
20-24
25-29
30-34
35-39
40-44
45-49
50-54
55-59
60-64
65-69
70-74
75-79
80-84
hommes femmes

Diversifications des types de migrants


On constate depuis quelques années que les types de migrants se diversi-
fient. On y retrouve les jeunes célibataires travaillant pendant la saison sèche,
qui restent le modèle dominant. Mais on voit aujourd’hui une migration
d’hivernage concernant surtout les jeunes filles scolarisées qui vont en ville
chercher de quoi financer leur “besoins” en matériel scolaire, tenue vestimentai-
re et téléphone portable. Les jeunes garçons sont plus sollicités par les familles
pour participer aux travaux des champs, mais ceux qui le peuvent migrent aussi
pendant l’hivernage. Une autre nouvelle catégorie est constituée des femmes
mariées qui parviennent à se décharger des tâches domestiques sur leur(s)
coépouse(s) ou les autres femmes du ménage et vont faire du commerce ou
travailler comme lingère ou domestique. Enfin, on observe aussi des femmes
âgées, souvent veuves, qui vont à Dakar vendre au marché bissap 3 et kinkeliba 4
(Graphique 3) (MOULLET & ENGELI 2013).

3 Sépales d’hibiscus utilisées pour la préparation de boisson et dans la cuisine.


4 Feuille d’arbuste très populaire utilisée en tisane.

243
V. DELAUNAY, E. ENGELI, A. MOULLET & C. SAUVAIN-DUGERDIL

Graphique 3. Répartition des migrants selon la situation matrimoniale

Hommes Femmes
100% 100%
90% 90%
80% 80%
70% V 70% V
60% 60%
50% M 50% M
40% D 40%
D
30% 30%
20% C 20% C
10% 10%
NSP NSP
0% 0%
1998
2001
2004
2007
2010

L’organisation agricole et économique en est affectée, marquée par


l’apparition du recours aux travailleurs agricoles et par l’investissement de
l’argent de la migration dans l’embouche bovine ou le commerce. La migration
temporaire de travail est devenue aujourd’hui un élément fort des stratégies
d’adaptation des ménages face aux contraintes démographiques et environne-
mentales en milieu rural sénégalais et un véritable levier de résilience
(DELAUNAY et al. 2017 ; LALOU & DELAUNAY 2015).

Bibliographie
ADJAMAGBO A., DELAUNAY V., 1998, « La crise en milieu rural ouest-africain :
implications sociales et conséquences sur la fécondité. Niakhar (Sénégal), Sassandra
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245

CHAPITRE 11

DURÉE DE L’ALLAITEMENT MATERNEL


ET RISQUE DE MALNUTRITION DE L’ENFANT
LES APPORTS DE L’OBSERVATOIRE DE NIAKHAR
À UNE PROBLÉMATIQUE DE RECHERCHE

Kirsten BORK 1, Aminata NDIAYE COLY 2, Coudy LY WANE 3,


Pape Niokhor DIOUF 4, Aldiouma DIALLO 4

En 1988, une revue médicale prestigieuse a publié un article montrant une


relation statistique entre allaitement prolongé et malnutrition chez des enfants
ghanéens (BRAKOHIAPA et al. 1988). Dans un échantillon de 202 enfants âgés
de 12 à 24 mois hospitalisés à Accra, la proportion d’enfants allaités était plus
élevée parmi ceux atteints d’une malnutrition aiguë (faible corpulence) que
parmi ceux en bon état nutritionnel. Ensuite, les auteurs ont procédé à une
expérimentation dans un village près d’Accra : 10 enfants malnutris, âgés de 12
à 24 mois, étaient sevrés brutalement suite à une estimation de leur consomma-
tion alimentaire (en énergie et protéines). Le suivi montrait une augmentation
importante de la consommation totale à la 3ème et 4ème semaine après le sevrage,
alors qu’ils restaient constants chez 5 enfants témoins non sevrés (la consom-
mation de lait maternel était estimée par pesée des enfants avant et après les
tétées). L’article concluait que les enfants malnutris ou refusant le plat familial
devaient être sevrés dès l’âge de 12 mois, pour éviter la malnutrition.
Cette publication en a suscité d’autres et a permis d’en découvrir des plus
anciennes qui pour l’essentiel confirmaient l’existence d’une association
statistique entre allaitement « long » et malnutrition (retard de croissance en
taille généralement) dans des enquêtes en population africaine, brésilienne ou
népalaise (MARTORELL, LESLIE & MOOCK 1984 ; MICHAELSEN 1988 ;
VICTORA et al. 1984). Une analyse des données des Enquêtes démographiques
et de santé (EDS) de 19 pays a également confirmé cette association qui
persistait après ajustement sur de multiples facteurs socio-économiques

1 TransVIHMI, IRD, INSERM, Université Montpellier, Montpellier, France.


2 BP 16629 Dakar Fann, Dakar, Sénégal.
3 Helen Keller International, Bureau AFRO, Dakar, Sénégal.
4 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal.
K. BORK, A. NDIAYE COLY, C. LY WANE, P. N. DIOUF & A. DIALLO

(CAULFIELD, BENTLEY & AHMED 1996). Une seule étude, réalisée en Chine, a
montré au contraire une association positive (TAREN & CHEN 1993).
Ainsi, les recommandations de l’OMS qui étaient d’allaiter jusqu’à l’âge de
24 mois et au-delà étaient remises en question. Les auteurs ne contestaient pas
l’effet favorable de l’allaitement sur la survie, mais argumentaient qu’il fallait
aussi tenir compte d’un effet néfaste sur l’état nutritionnel.
Dans ce contexte, nous avons décidé d’investiguer la relation entre état
nutritionnel et durée de l’allaitement dans la population de Niakhar, d’une part
à l’aide de données déjà recueillies et d’autre part en initiant une étude de
cohorte. Notre hypothèse était que cette relation existait aussi à Niakhar, mais
qu’elle était expliquée par une stratégie consciente des mères « d’optimisation
des ressources » en prolongeant l’allaitement chez les enfants les plus à risque
de décès, notamment les enfants malnutris.

Méthodes
Un essai vaccinal coqueluche comparant l’efficacité de deux vaccins a été
mené dans l’observatoire de Niakhar entre 1989 et 1997 (SIMONDON et al.
1997). L’IRD était alors responsable de toutes les vaccinations du programme
élargi de vaccination dans la zone d’étude, incluant celles contre la fièvre jaune
et la rougeole, réalisées à l’âge de 9 mois. Des mesures de poids et taille étaient
prises à chaque vaccination. Pour les besoins de cette analyse, conduite en 1996,
nous avons choisi d’utiliser l’état nutritionnel à l’âge de 9 mois et y avons inclus
les enfants nés de 1989 à 1995. Grâce à un système de convocation personnali-
sée et de ramassage à domicile, le taux de couverture de la vaccination à 9 mois
était de 80 %, le reste se partageant entre 11 % de refus et 9 % d’absences du
domicile de l’enfant le jour de la vaccination. Le suivi démographique, qui était
hebdomadaire pendant cette période (DELAUNAY et al. 2013), nous permettait
de connaître avec précision les dates de naissance et de sevrage de tous les
enfants. L’objectif était de relier l’état nutritionnel préalable au sevrage à la
durée de l’allaitement sur une population de 4 515 enfants. Moins de 1 % des
enfants sont sevrés avant l’âge de 15 mois dans cette population (MANÉ et al.
2006) : ainsi l’état nutritionnel à l’âge de 9 mois était antérieur au sevrage pour
quasiment tous les enfants.
Cependant, une étude spécifique était nécessaire en complément, en vue de
connaître les motivations des mères pour sevrer à tel ou tel âge et de comparer
la croissance en poids et taille entre enfants allaités et sevrés. Nous avons inséré
ces objectifs dans une étude de cohorte (l’étude « Alimfert ») qui venait de
débuter sur des enfants nés en 1995 et ayant participé à la vaccination, soit
environ 500 couples mère-enfant (SIMONDON et al. 2003). Des visites à
domicile ont été faites en octobre-novembre 1996 et 1997 et avril-mai 1997 et

248
DURÉE DE L’ALLAITEMENT MATERNEL ET RISQUE DE MALNUTRITION DE L’ENFANT

1998, qui comportaient un rappel alimentaire et des mesures anthropométri-


ques des enfants.
À la première visite, alors que les enfants étaient âgés de 13 à 23 mois,
l’enquêtrice a demandé aux mères : « Quand prévois-tu de sevrer ton enfant ? »
Cette question était ouverte (l’enquêtrice notait la réponse en toutes lettres),
mais la réponse la plus fréquente (à savoir « quand il sera temps ») n’était pas
acceptée. En effet, nous souhaitions savoir comment la mère faisait pour
décider qu’il était temps. Aux deux visites suivantes, quand les enfants avaient
18-28 et 23-33 mois respectivement, les mères ayant sevré leur enfant étaient
invitées à choisir dans une liste de huit critères lesquels étaient à l’origine de la
décision du sevrage. Les mères devaient répondre par oui ou non à chaque
critère proposé, et d’autres critères pouvaient y être ajoutés si besoin. De même,
pour tous les enfants encore allaités après leur 2ème anniversaire, la mère était
invitée à sélectionner parmi cinq critères ceux qui l’avaient incitée à poursuivre
l’allaitement. Les deux listes avaient été élaborées et testées pour leur clarté,
pertinence et exhaustivité, lors d’une enquête préalable auprès des mères de 100
enfants âgés de 24 mois.
La croissance en poids et taille entre les visites a été comparée entre trois
groupes : ceux allaités pendant tout l’intervalle précédent, ceux sevrés pendant
l’intervalle et ceux jamais allaités pendant l’intervalle. L’analyse était stratifiée
sur l’âge des enfants (2ème versus 3ème année de vie) et sur la saison, celle allant
de mai à octobre étant la saison des pluies et de la soudure alimentaire (période
de faible disponibilité alimentaire). Parmi les enfants allaités au-delà de leur 2ème
anniversaire, le statut nutritionnel était comparé selon la cause déclarée de
poursuite d’allaitement. Le statut nutritionnel était défini par les indices poids-
taille (qui mesure la corpulence) et taille-âge (qui mesure le degré de retard de
croissance), exprimés en z-scores de la référence de croissance OMS/NCHS
(HAMILL et al. 1979). Un indice taille-âge <- 2 z-scores signait un retard de
croissance en taille et un indice poids-taille < - 2 z-scores une maigreur.

Résultats
L’analyse de la relation entre l’état nutritionnel à l’âge de 9 mois et la durée
d’allaitement a montré une relation très étroite, notamment avec le statut en
taille (SIMONDON & SIMONDON 1998). La Figure 1 montre la durée médiane
d’allaitement pour quatre classes d’indices nutritionnels : les enfants ayant eu un
indice taille-âge < - 2 à l’âge de 9 mois avaient une durée médiane d’allaitement
de 25 mois contre 22,7 mois pour ceux ayant eu un indice > 0. La relation était
très significative, autant pour le statut en taille que pour la corpulence et aussi
après ajustement sur des facteurs tiers (village de résidence, saison et lieu de
naissance de l’enfant, âge, taille et scolarité de la mère et activité professionnelle

249
K. BORK, A. NDIAYE COLY, C. LY WANE, P. N. DIOUF & A. DIALLO

Figure 1. Durée médiane d’allaitement (en mois) selon les indices nutrition-
nels taille-âge et poids-taille de l’enfant à l’âge de 9 mois
(en quatre classes de z-scores de la référence NCHS)

25,5
25
24,5
24
23,5
23
22,5
22
21,5
<-2 -2 à -1 -1 à 0 >0
Taille-âge Poids-taille

Figure 2. Prévalence de malnutrition (retard de taille et maigreur) à l’âge


de 9 mois (%) selon la durée d’allaitement en quatre classes

30

25

20

15

10

0
<18 mois 18-23 mois 24-30 mois >30 mois
Retard de taille Maigreur

du père ; p<0,001). Une autre façon d’analyser les données a consisté à


comparer la prévalence de la malnutrition selon la durée d’allaitement : la
prévalence du retard de croissance à l’âge de 9 mois passait de 7 % à 27 % en
comparant les enfants sevrés avant l’âge de 18 mois à ceux sevrés après 30 mois
(p<0,0001, Figure 2). La prévalence de la maigreur à 9 mois variait moins en
fonction de la durée d’allaitement, quoique aussi de façon très significative

250
DURÉE DE L’ALLAITEMENT MATERNEL ET RISQUE DE MALNUTRITION DE L’ENFANT

(p<0,01). En conclusion, nous avions montré par cette étude que l’état
nutritionnel à la fin de la première année était un déterminant très fort de la
durée d’allaitement et ne semblait pas expliquée par la confusion de tiers
facteurs tels que le degré de pauvreté, mais elle ne nous renseignait pas sur les
motivations des femmes à sevrer à tel ou tel âge.
Comme on pouvait s’y attendre, l’étude de cohorte a montré que l’âge de
l’enfant était le critère prédominant pour choisir le moment du sevrage : deux
tiers des femmes d’un enfant âgé de moins de 2 ans déclaraient vouloir le sevrer
à son 2ème anniversaire, et les autres critères étaient minoritaires (SIMONDON et
al. 2001a). Mais pour les enfants ayant déjà atteint l’âge de 2 ans, le premier
critère cité était « quand il sera grand et fort » (Tableau 1). Pour justifier du
sevrage, les critères variaient largement selon l’âge de l’enfant. Pour ceux sevrés
avant l’âge de 2 ans, les trois principaux étaient que l’enfant mangeait bien au
plat familial, qu’il était grand et fort ou bien que la mère était enceinte de
nouveau (Tableau 2). Plusieurs causes étaient admises par enfant et ces deux
premiers critères étaient souvent associés. Pour ceux qui étaient sevrés après
l’âge de 2 ans, les causes principales étaient qu’il avait 2 ans, qu’il mangeait bien
au plat familial, qu’il était grand et fort et que la mère était enceinte. Parmi ceux
encore allaités après 24 mois, les causes principales étaient que l’enfant était
petit et faible (33 %), que la nourriture manquait (25 %), qu’il était ou avait été
malade (24 %), qu’il refusait le plat familial (14 %, données non montrées).
Ceux dont la mère déclarait qu’ils étaient petits et faibles avaient effectivement
un indice taille-âge moyen inférieur à ceux allaités après 2 ans pour d’autres
raisons, alors que ces derniers avaient un indice taille-âge moyen identique à
celui des enfants sevrés (Figure 3).
Entre l’âge de 1 et 2 ans la vitesse de croissance en taille des enfants allaités
était significativement supérieure à celle des enfants sevrés quelle que soit la
saison (p<0,01), alors qu’entre 2 et 3 ans elle était supérieure seulement pendant
la saison des pluies, c’est-à-dire la soudure (p<0,05). Concernant le poids, il n’y
avait pas de différence de croissance selon l’allaitement pendant la 2ème année de
vie, alors qu’il existait une tendance non significative à une croissance plus
rapide parmi les enfants sevrés pour la 3ème année de vie (SIMONDON et al.
2001b).

251
K. BORK, A. NDIAYE COLY, C. LY WANE, P. N. DIOUF & A. DIALLO

Figure 3. Z-score de l’indice taille-âge des enfants selon leur âge et mode
d’alimentation : allaitement maternel car jugé « petit », allaitement maternel
pour d’autres causes, enfants sevrés

24 mois 25 mois 26 mois 27 mois 28 mois


0

-0,5

-1

-1,5

-2

-2,5 AM "Petit" AM autres Sevré

Tableau 1. Critères prévus par la mère pour décider du sevrage de l’enfant


encore allaité, selon l’âge de l’enfant
au moment de l’interview

Enfants < 2 ans Enfants ≥ 2 ans


(n=201) (n=34)

À l’âge de 2 ans 64 % 18 % **
À l’âge de 2,5 ans 5% 9%
Quand il mangera bien 11 % 9%
Quand il sera grand et fort 17 % 41 % **
À la fin de la saison des pluies 10 % 3%
Avant le début de la saison des pluies 4% 6%
Quand le père le décidera 7% 6%
Quand la mère sera enceinte 6% 9%
Quand il sera en bonne santé 6% 3%
Quand il acceptera la séparation 4% 0%
Quand il marchera 3% 6%

** p<0,01 pour la différence entre les deux groupes d’âge. Source : SIMONDON et al. 2001.

252
DURÉE DE L’ALLAITEMENT MATERNEL ET RISQUE DE MALNUTRITION DE L’ENFANT

Tableau 2. Causes données par la mère pour avoir décidé de sevrer son enfant,
selon l’âge de l’enfant au moment du sevrage

Enfants <2 ans Enfants ≥ 2 ans Âge moyen


(N=244) (N=155) au sevrage
(mois)

Il mangeait bien au plat familial 60 % 73 % 23,5


Il était grand et fort 46 % 67 % ** 23,9
La mère était enceinte 35 % 25 % 22,4
Il avait 2 ans 18 % 74 % ** 24,1
La mère devait travailler aux champs 9% 3% 22,7
La mère partait en voyage/migration 8% 3% 21,1
Il ne voulait plus téter 6% 5% 22,5
Il était malade 2% <1 % 22,8
La mère était malade 2% <1 % 18,3

** p<0,01 pour le test de comparaison entre les deux colonnes.


Source : SIMONDON et al. 2001.

Discussion
Ces deux études nous ont permis de montrer que l’état nutritionnel est un
facteur décisif pour la mère sereer dans le choix d’arrêter l’allaitement. Si la
coutume de cette société est clairement de sevrer au 2ème anniversaire, cela peut
être modulé en fonction de plusieurs facteurs liés à l’enfant (son état nutrition-
nel, son état de santé et son appétit pour le plat familial, ces trois variables étant
souvent associées), mais aussi à la mère (la survenue d’une grossesse), à la
famille (la disponibilité alimentaire) et à l’environnement (la saison).
Plusieurs auteurs ont mis en doute les capacités de femmes africaines illet-
trées à évaluer l’état nutritionnel de leur enfant en l’absence de consultations
médicales. L’étude de cohorte décrite ci-dessus montre qu’elles en sont
capables, mais ne donne pas d’indication sur la façon dont elles s’y prennent.
Des discussions informelles avec plusieurs femmes lors de l’étude suggèrent
qu’elles comparent la taille de leur enfant à celle d’autres enfants nés à peu près
en même temps.
L’allaitement prolongé semble conférer une meilleure croissance en taille,
sans effet positif sur le poids. Cependant la différence est modeste et ne peut
pas justifier en soi la poursuite de l’allaitement jusqu’à l’âge de deux ans et au-
delà. L’effet bénéfique principal de l’allaitement prolongé reste la protection
qu’il confère contre les maladies infectieuses (diarrhées, pneumopathies en
premier lieu), pas tant pour éviter leur survenue que pour en contrer l’évolution
défavorable pouvant aller jusqu’au décès. D’ailleurs, les mères évitaient souvent

253
K. BORK, A. NDIAYE COLY, C. LY WANE, P. N. DIOUF & A. DIALLO

de sevrer au moment de la saison des pluies, redoutée pour la surmorbidité et


surmortalité qu’elle entraîne parmi les jeunes enfants.
Ces études n’ont pas eu d’effets directs sur la santé publique dans la zone
d’étude puisque nos résultats suggéraient fortement que les pratiques d’allaitement
existantes étaient fondées, mais elles ont permis de clore la polémique relative
aux effets négatifs supposés de l’allaitement prolongé dans la littérature inter-
nationale. Ainsi, les recommandations de l’OMS ont pu être maintenues – à
part pour les femmes contaminées par le VIH, mais cela est une autre histoire.
Comment expliquer les résultats de l’étude du Lancet montrant un double-
ment des ingérés énergétiques suite au sevrage d’enfants malnutris au Ghana ?
Très probablement, la consommation de lait maternel a été sous-estimée. La
méthode de la double pesée de l’enfant, avant et après chaque tétée, pour
estimer la quantité de lait consommé est d’une précision médiocre, compte tenu
des faibles volumes de lait pris par tétée en Afrique, où les tétées sont très
nombreuses et peu espacées. Surtout, cette méthode tend à modifier les pratiques
d’allaitement des femmes, qui mettent leur enfant au sein moins souvent que
d’habitude pour éviter ces pesées incessantes (DOP et al. 1994).
Au-delà des résultats obtenus, cet exemple illustre la richesse de la base de
données de Niakhar et la possibilité qu’elle offre de mener rapidement des
analyses sur des sujets d’actualité, en croisant les données issues du suivi
démographique « amélioré » (ici un suivi des dates de sevrage) à celles d’études
spécifiques, comme ici un essai vaccinal. Par ailleurs, la connaissance approfon-
die d’une société qui s’acquiert en travaillant de façon prolongée dans une
même population a été cruciale pour poser l’hypothèse de départ, à savoir que
l’allaitement est utilisé comme « assurance-vie » et par conséquent prolongé
d’autant plus que l’enfant est considéré vulnérable.
Un autre avantage indiscutable des observatoires de population qui n’a pas
pu être traité ici est de faciliter les suivis de cohortes sur plusieurs décennies,
comme dans l’étude des effets à long terme de la malnutrition infantile que
nous avons menée en 1995 et 2001-03 (COLY et al. 2006 ; COURNIL et al. 2009 ;
SIMONDON et al. 1998).

Remerciements
Les études décrites ci-dessus doivent beaucoup aux équipes de terrain à
Niakhar et à celle de la base de données IRD à Dakar. Un grand merci à Éric
Bénéfice qui nous a fait profiter de son expérience et de sa culture encyclopédi-
que et à François Simondon, responsable de la zone d’étude de Niakhar de
1989 à 1995, pour son soutien. Notre reconnaissance va enfin à la population
de la zone d’étude pour sa gentillesse, patience et coopération.

254
DURÉE DE L’ALLAITEMENT MATERNEL ET RISQUE DE MALNUTRITION DE L’ENFANT

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256
CHAPITRE 12.

LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL :
DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

Dominique ROQUET 1, Aldiouma DIALLO 2,


Bocar Mamadou DAFF 3, Jean-François ÉTARD 4

Contexte de l’étude
Selon l’OMS, le choléra touche chaque année 3 à 5 millions de personnes
dans le monde et provoque de 100 000 à 120 000 décès (Figure 1).

Figure 1. Nombre de cas de choléra et de décès notifiés dans le monde, 1971-2012

700000

600000

500000

400000
Nombre de cas
Nombre de décès
300000 Source: OMS

200000

100000

0
1971
1973
1975
1977
1979
1981
1983
1985
1987
1989
1991
1993
1995
1997
1999
2001
2003
2005
2007
2009
2011

Source : Données de l’Observatoire de la santé mondiale, OMS


[Link]

1 Université Paris Nanterre, Nanterre, France.


2 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal.
3 Directeur-général de l’Agence de la Couverture Médicale Universelle (CMU),
Dakar, Sénégal.
4 TransVIHMI, IRD, INSERM, Université Montpellier, Montpellier, France.
Dominique ROQUET, Aldiouma DIALLO, Bocar Mamadou DAFF, Jean-François ÉTARD

Depuis le début du XXe siècle, six pandémies se sont succédées, qui ont
principalement touché l’Europe. En revanche la septième pandémie, qui débute
en 1961, se manifeste d’abord en Asie, puis en Afrique et enfin en Amérique
latine. En Afrique, le continent représente depuis 2001 de 95 à 99 % des cas
notifiés dans le monde, la létalité en 2009 était de 2,25 % (OMS 2010), mais a pu
atteindre près de 50 % en l’absence de prise en charge adéquate (Figures 1 et 2).

Figure 2. Nombre de cas de choléra en Afrique et dans le monde, 1971-2012

700000

600000

500000

400000 Nombre de cas dans le


monde
300000
Nombre de cas en
200000 Afrique
Source: OMS
100000

0
1971
1973
1975
1977
1979
1981
1983
1985
1987
1989
1991
1993
1995
1997
1999
2001
2003
2005
2007
2009
2011

Source : Données de l’Observatoire de la santé mondiale, OMS


[Link]

Le Sénégal n’est pas épargné et il connaît des flambées épidémiques de


choléra depuis 1971, dans les années 1985-1987, 1995-1996 et 2004-2007
(Figure 3). Les années 1996 et 2005 comptent le plus grand nombre de cas avec
16 107 et 31 719 malades (WHO 2010). Le nombre total de décès est particuliè-
rement élevé en 1996 (765), mais c’est en 1971 avec 22,6 % 5 que la létalité est
la plus forte (4,8 % en 1996, 1,4 % en 2005) avec d’importantes disparités
régionales.
Lors de l’épidémie de 1995-1996, les premiers cas sont notifiés à Dakar en
août 1995 puis les régions de Diourbel, Fatick, Saint-Louis et Thiès sont
atteintes. C’est en janvier 1996 que les premiers cas de choléra sont signalés dans

5 Cela est sans doute lié à une sous-notification des cas dans la communauté, seuls
les cas et décès en structure de soins étant identifiés.

258
LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL : DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

Figure 3. Nombre de cas de choléra notifiés au Sénégal, 1971-2012

Année Nombre Nombre Année Nombre Nombre


de cas de décès de cas de décès

1971 265 60 1981 428 0


1972 379 37 1982 0 0
1973 0 1983 0 0
1974 0 0 1984 728 94
1975 0 0 1985 2988 474
1976 0 0 1986 476 63
1977 0 0 1987 3150 288
1978 315 8 1988 390 1
1979 103 3 1989 0 0
1980 0 0 1990 0 0

Année Nombre Nombre Année Nombre Nombre


de cas de décès de cas de décès

1991 0 0 2001 0 0
1992 0 0 2002 0 0
1993 0 0 2003 0 0
1994 0 0 2004 1227 10
1995 3332 160 2005 3171 458
1996 16107 765 2006 365 10
1997 371 11 2007 3984 24
1998 0 0 2008 1283 20
1999 0 0 2009 4 0
2000 0 0 2010 3 0
2011 5 0
2012 1 0

Source : Données de l’Observatoire de la santé mondiale, OMS


[Link]

la zone d’étude de Niakhar suivie depuis 1983 par une équipe pluridisciplinaire
de chercheurs de l’IRD (ORSTOM à cette date) (DIALLO 1998).
L’objectif de cette étude est de montrer le rôle de Niakhar non seulement
comme observatoire démographique, mais aussi comme site sentinelle pour le
suivi des épidémies.
L’objet principal de notre réflexion sera la létalité globale sur la zone.
Elle était de 7,1 % en 1996, mais seulement de 4,8 % à l’échelle nationale. En
raison du taux de létalité très élevé qui a affecté la zone de Niakhar, à un niveau
dépassant celui admis par les normes de l’OMS (inférieur à 1 %), nous nous
interrogerons sur les facteurs de risque associés à cette forte létalité.

259
Dominique ROQUET, Aldiouma DIALLO, Bocar Mamadou DAFF, Jean-François ÉTARD

Pour cela, nous nous appuierons sur les données collectées lors de
l’épidémie de 1996 qui, dans le cadre d’une collaboration interdisciplinaire, ont
fait l’objet d’une cartographie à différentes échelles.

Méthodes et résultats
L’incidence cumulée (nombre de nouveaux cas rapporté à la population à
risque sur une période donnée ou taux d’attaque) repose sur les données de la
surveillance épidémiologique. L’analyse de la diffusion et de la dynamique de la
flambée épidémique repose sur les données cartographiques.

Données de la surveillance épidémiologique

De janvier à fin décembre 1996, une enquête domiciliaire a été effectuée par
les enquêteurs. Toutes les personnes ayant répondu à la définition du cas,
qu’elles se soient rendues ou pas dans une structure sanitaire, ont été retenues
dans ce décompte. La définition du cas clinique retenue est issue de celle de
l’OMS pour la période épidémique (WHO 1993), libellée ainsi : « Tout patient
présentant une diarrhée aqueuse ‘riziforme’ (contenant des grumeaux) ou
liquide ‘eau de riz’ accompagnée éventuellement de vomissements ». Chez les
enfants de moins de deux ans, le diagnostic était établi par un médecin sur les
signes cliniques. Les patients ne résidant pas dans la zone n’ont pas été pris en
compte. Cette enquête domiciliaire a recueilli 502 cas, dont 43 décès parmi
lesquels 33 dans les dispensaires.
Au cours de la même période, dans les dispensaires de Diohin, Ngayokhem
et Toucar, 377 cas ont été enregistrés, dont 11 patients hors zone et 15 décès.
La notification officielle par les trois dispensaires fait état de 621 cas pour la
même période avec 31 décès (les lieux de provenance des patients n’étant pas
précisés).
Sur l’ensemble de l’année et après fusion des fichiers « domiciliaire » et
« dispensaire », et après exclusion des doublons, 646 cas de choléra ont été
définitivement répertoriés dans la zone d’étude, dont 46 décès (Figure 4)
(DIALLO 1997).
L’analyse de la courbe épidémique (Figure 4) permet de définir cinq périodes :
• janvier-mars : première phase de l’épidémie, de courte durée, avec
90 % des 157 cas sur 4 semaines (22/01 - 17/02) ;
• avril-mai : période calme pendant le mois d’avril, suivie d’une nouvelle
augmentation du nombre de cas dès les premiers jours de mai (18e se-
maine). Il faut noter que la Tabaski, à l’origine de mouvements de re-
groupements de population, tombait le 28 avril en 1996 ;

260
LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL : DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

Figure 4. Nombre de cas de choléra notifiés par semaine dans la zone de Niakhar, 1996

70 700

60 600

50 500

40 400

30 300

20 200

10 100

0 0
1 3 5 7 9 11 13 15 17 19 21 23 25 27 29 31 33 35 37 39 41 43 45 47 49 51
Nombre de cas par semaine
Cumul du nombre de cas

Source : ROQUET et al. 1998

• juin-juillet : les deux mois au cours desquels la moitié des cas de l’année
ont été enregistrés, avec 36 nouveaux cas par jour en moyenne ;
• août-septembre : période marquée par la chute rapide du nombre de
cas ;
• octobre-décembre : une résurgence mi-octobre et le dernier cas obser-
vé pendant l’avant-dernière semaine de l’année (ÉTARD 1997).
L’incidence cumulée était de 2,3 % sur l’année 1996 avec des différences
significatives en fonction de l’âge (p = 0,04) et du sexe (p = 0,006). L’incidence
cumulée était significativement plus élevée chez les 0-9 ans et chez les
personnes âgées de 50 ans et plus (p = 0,106). Comparativement aux 10-49 ans,
l’incidence était significativement plus élevée chez les 0-9 ans (2.6% vs 2.0%,
p=0,003) ; mais chez les personnes de plus de 50 ans la différence n’était pas
significative (2,4% vs 2.0%, p=0,10). Les taux d’attaque les plus élevés ont été
observés à Diohin, Sob-Mbinondar et Lem-Dam.
Dans l’enquête domiciliaire, la létalité chez les patients de la zone d’étude
pris en charge dans les dispensaires a été de 4 % contre 8,6 % chez les patients

261
Dominique ROQUET, Aldiouma DIALLO, Bocar Mamadou DAFF, Jean-François ÉTARD

uniquement identifiés par l’enquête domiciliaire. Dans l’enquête en dispensaire,


une létalité de 7,6 % a été retrouvée chez les malades qui ont eu recours aux
structures de santé contre 14,1 % pour ceux qui sont restés à domicile (et ont
été enregistrés après leur décès). La létalité globale après fusion des fichiers a
été de 7,1 %. Elle est plus élevée chez les personnes âgées de 50 ans et plus. Il
n’y a pas de différence significative de la létalité par sexe (ÉTARD 1997).

Données de la cartographie

Au 1er janvier 1996, la zone comptait près de 29 000 personnes réparties


dans 30 villages, 175 hameaux et environ 1 800 concessions. Chaque résident
est identifié par un numéro unique.
La zone d’étude a été numérisée à partir du scan d’un calque comportant les
limites des villages et de la zone (dressé sous la direction d’A. Lericollais). Cette
première étape a permis la création d’un fond de carte constitué de :
• polygones pour les limites de la zone, celles des villages et des marigots
pour les cartes en plages de couleur et la cartographie des taux
(d’attaque, de létalité...).
• points pour chaque village et chaque hameau pour les cartes en cercles
proportionnels et la cartographie des effectifs (de population, de cas,
de décès…).
Ce travail a été réalisé avec un logiciel de dessin vectoriel Adobe Illustra-
torTM et un autre de cartographie automatique CabralTM.
L’étape suivante a été importante pour établir un lien avec les données
démographiques et épidémiologiques : le centre du village, puis celui de chaque
hameau à l’intérieur des limites du village, a été repéré sous la forme d’un point
auquel a été affecté un numéro identifiant, qui correspond au code village et au
code hameau de la base de données. Les données issues de la surveillance
épidémiologique mise en place de février à décembre 1996 y ont été associées
après que le nombre de cas ait été agrégé par village et hameau (ROQUET 1998).
Pour interpréter les cartes, il est nécessaire d’avoir à l’esprit les règles qui ont
présidé à leur élaboration (Figure 3 ; Figure 4).
• De nombreuses méthodes de discrétisation des valeurs continues exis-
tent ; celle dite de Jenks, utilisée ici, met en relief les valeurs extrêmes ;
elle maximise la variance inter-classe et minimise la variance intra-
classe.
• Pour des raisons de lisibilité, il est recommandé de limiter le nombre de
classes à 5 ou 6 ; nous en avons utilisé 4 ou 5.
• Par convention, les effectifs, ici le nombre de cas, sont représentés
sous forme de symboles (cercles) proportionnels aux effectifs (de plus,

262
LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL : DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

un gradient de niveaux de gris a été associé) ; les valeurs relatives, ici les
taux d’attaque, doivent être représentées sous la forme de plages colo-
rées ; cela n’a pas été possible, car nous ne disposions pas des limites
des hameaux ; à la place, des cercles de taille constante mais de nuances
variées ont été utilisés.
Les cartes d’effectifs (Figure 4) permettent de visualiser la diffusion et la
dynamique de l’épidémie. Les cinq cartes correspondent aux cinq périodes
apparaissant sur la courbe épidémique (Figure 4).
On constate que l’épidémie a démarré en janvier à Diohin, puis s’est éten-
due progressivement, à partir de là, en direction du nord-est vers Tukar, de
l’est-sud-est vers Sob, et de l’est vers Ngayokhem. Les mois de juin et juillet ont
connu une flambée de l’épidémie à Sob au sud-est et Gajak au nord-ouest. Les
périodes suivantes n’ont fait que prolonger l’épidémie en des lieux où elle était
déjà installée.
La visualisation de la diffusion finale de l’épidémie sous la forme du nom-
bre total de cas par hameau sur l’année 1996 apparaît sur la cinquième et
dernière carte. Les cartes des taux d’attaque (Figure 5) rendent compte de
l’hétérogénéité spatiale à l’échelle des villages. En termes d’incidence cumulée,
les taux les plus élevés apparaissent dans un quadrant est-sud-est (ROQUET
1998).
Une grande hétérogénéité spatiale apparaît à la lecture des cartes du nom-
bre de décès et du taux létalité (Figure 6) à l’échelle des hameaux (A) et des
villages (B).

263
Dominique ROQUET, Aldiouma DIALLO, Bocar Mamadou DAFF, Jean-François ÉTARD

Figure 3. Incidence cumulée par village, zone d’étude du Projet Niakhar, 1996

Source : ROQUET et al., 1998

264
LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL : DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

Figure 4. Nombre de cas par hameau, zone d’étude de Niakhar, 1996

Source : ROQUET et al., 1998

265
Dominique ROQUET, Aldiouma DIALLO, Bocar Mamadou DAFF, Jean-François ÉTARD

Figure 5. Nombre de décès et létalité par hameau (A) et par village (B),
zone de Niakhar, 1996

Source : ORSTOM/IRD, Projet Population et Santé à Niakhar

266
LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL : DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

Discussion
Ce travail pluridisciplinaire mené sur l’épidémie de choléra de 1996 dans la
zone d’étude de Niakhar a permis d’atteindre plusieurs objectifs. D’une part, il a
permis de donner une représentation cartographique de l’épidémie à différents
moments de son évolution, en termes de nombre de cas, de taux d’attaque et de
taux de létalité. Cette procédure de cartographie automatique d’événements de
santé à une échelle assez fine, celle du hameau, a été rendue possible par
l’utilisation des deux types de données disponibles dans la base de données de
l’observatoire : d’une part des données démographiques, mises à jour réguliè-
rement ; d’autre part, des données relatives à un état de santé, à savoir le choléra
dans ce cas. Celles-ci appliquées à des données géographiques numérisées ont
permis la validation de la procédure de cartographie automatique d’événements
de santé sur la zone (ÉTARD 1997). Cela montre le rôle essentiel de Niakhar,
non seulement comme observatoire démographique, mais aussi comme site
sentinelle pour le suivi des épidémies.
Par ailleurs, des résultats sur la transmission ont pu être formulées : la
diffusion spatiale de l’épidémie s’est effectuée par contagion, de proche en
proche, en fonction des déplacements quotidiens des populations, plus ou
moins vite selon la proximité des hameaux, des concessions les uns par rapport
aux autres, et de la densité de l’habitat et du peuplement au sein de chacun
d’entre eux. Elle s’est également effectuée de manière hiérarchique, d’un village-
centre à un autre, le long des principaux axes de communication. Les villages les
plus fortement touchés par l’épidémie (incidence > 2,5 %), avaient tous une
population fortement concentrée au sein des hameaux (densité de 180 à 400
habitants par km² en moyenne selon le hameau), et pour certains d’entre eux,
un habitat très aggloméré, avec un nombre moyen de concessions (groupe
d’habitations) par km² élevé (de 10 à 13) (ROQUET 1998).
Enfin, d’importantes différences dans la létalité à l’échelle de la zone (7,1 %)
et à l’échelle nationale (4,8 %) ont également été mises en évidence (Figure 7).
Ces différences sont très probablement le fait d’une sous-déclaration des cas de
choléra à l’échelle nationale.

267
Dominique ROQUET, Aldiouma DIALLO, Bocar Mamadou DAFF, Jean-François ÉTARD

Figure 6. Taux de létalité du choléra dans le monde, en Afrique et au Sénégal,


1971-2012
25,00

20,00 taux létalité monde

taux létalité Afrique


15,00

taux de létalité
Sénégal
10,00

5,00

0,00
1971
1973
1975
1977
1979
1981
1983
1985
1987
1989
1991
1993
1995
1997
1999
2001
2003
2005
2007
2009
2011
Source : Données de l’Observatoire de la santé mondiale, OMS
([Link]

Cependant, il apparaît que le taux de la létalité est en baisse régulière à


l’échelle nationale depuis 1971, mais que le nombre de cas est en augmentation.
Cela témoigne à la fois d’une meilleure notification des cas de choléra et aussi
d’une meilleure prise en charge des malades.
Ce travail dans la zone d’étude de Niakhar a permis de constater que le
nombre de cas de choléra ainsi que la létalité étaient très largement sous-évalués
sur le reste du territoire. Les cas de plus en plus nombreux au fil des épidémies
montrent que le choléra devient endémique, mais la baisse de la létalité indique
que les malades sont de mieux en mieux pris en charge.

268
LE CHOLÉRA AU SÉNÉGAL : DES FLAMBÉES ÉPIDÉMIQUES RÉGULIÈRES

Bibliographie
DIALLO A., ÉTARD J.-F., KODIO B., 1997, « Description de l’épidémie » in Épidémie de
choléra dans la zone d’étude du projet Niakhar 1995-1996, ORSTOM, Mission française
de coopération, juin 1997.
DIALLO A., ROQUET D., KODIO B., ÉTARD J.F., 1998, « Choléra », in V. DELAUNAY
(éd.), La situation démographique et épidémiologique dans la zone de Niakhar au Sénégal,
1984-1996, Dakar, ORSTOM.
ÉTARD J.F., DIALLO A., ROQUET D., KODIO B., FENECH C., 1997, « Dynamique
spatiale d’une épidémie de choléra au Sénégal », 22ème Congrès de l’Association des
épidémiologistes de langue française, Montpellier, France, 2-4 avril 1997.
ÉTARD J.-F., DIALLO A., ROQUET D., KODIO B., 1997, « Dynamique spatiale d’une
épidémie de choléra au Sénégal », in Épidémie de choléra dans la zone d’étude du projet
Niakhar 1995-1996, ORSTOM, Mission française de coopération, juin 1997.
OMS, 2010- Choléra 2009, « Relevé épidémiologique hebdomadaire, 30 juillet 2010 », 85e
année, 31, 2010, 85, 293-308.
ROQUET D., DIALLO A., KODIO B., DAFF B.M., FENECH C., ÉTARD J.F., 1998,
« L’épidémie de choléra de 1995-1996 au Sénégal : un exemple de démarche de
géographie de la santé », Cahiers Santé, 8, 421-428.
WHO, 1993, Guidelines for Cholera Control, Geneva, World Health Organization.
,

WHO, 2010, Cholera Country Profile: Senegal, Global Task Force on Cholera Control, 20
July 2010.

269
ANNEXE 12.1

DE LA SURVEILLANCE ÉPIDÉMIOLOGIQUE
À L’INTERVENTION. CAS DE LA MÉNINGITE

Aldiouma DIALLO 1

La méningite est provoquée par les bactéries Neisseria meningitidis (méningo-


coques). Les symptômes les plus fréquents de la méningite à méningocoques
sont fièvre et frissons, céphalées, raideur de nuque, léthargie et somnolence, ou
irritabilité. La période d’incubation se situe entre 2 et 10 jours et elle est en
moyenne de 4 jours. La transmission des bactéries se fait par le transfert de
sécrétions provenant du nez ou de la gorge lors de contacts étroits ou intimes.
En l’absence de traitement, la maladie peut être mortelle, avec un taux de
létalité supérieur à 50 %, et malgré le traitement, 10 % au moins des patients
décèdent dans les 48 heures qui suivent le début des symptômes, tandis que
jusqu’à 20 % des survivants souffrent de lésions cérébrales, de surdité ou de
troubles de l’apprentissage. Tout le monde peut être victime de la maladie, mais
les enfants, les adolescents et les jeunes adultes sont particulièrement affectés.
Certains pays, principalement mais pas exclusivement en voie de dévelop-
pement, souffrent d’épidémies de méningite occasionnelles ou répétées. Les
principaux groupes de méningocoques sont les groupes A, B, C, W135 et Y.
Alors que les groupes B et C sont responsables de la majorité des cas qui
surviennent en Europe et dans les Amériques, le groupe A provoque des
épidémies explosives et mortelles dans la ceinture africaine de la méningite
allant du Sénégal à l’Éthiopie et il est la cause habituelle de méningococcie en
Asie. En effet, depuis plus de 100 ans, les grandes épidémies de méningite à
méningocoques, surtout du séro-groupe A, sont répertoriées dans cette ceinture
africaine de la méningite.
La zone de Niakhar qui est un observatoire démographique depuis 1962 n’a
pas été épargnée de ces épidémies récurrentes de méningites. Elles figurent
parmi les problèmes sanitaires majeurs qui y sont identifiés grâce au suivi
sanitaire et démographique conduit depuis plusieurs années.
À Niakhar, trois années épidémiques ont été investiguées (1998, 1999, 2000)
avec 65 cas de méningite déclarés entre janvier et mai 1998, 60 en 1999 et 28 en
2000. En général, les enfants âgés de 5 à 9 ans ont été les plus touchés, à
l’exception de 1999, où ce sont des enfants plus jeunes (1 à 2 ans) qui ont été
les plus affectés (657 cas pour 100 000 habitants).

1 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal.

270
DE LA SURVEILLANCE ÉPIDÉMIOLOGIQUE À L’INTERVENTION. CAS DE LA MÉNINGITE

L’investigation de ces épidémies a été documentée et largement partagée à


travers des publications et présentations lors des rencontres scientifiques à
travers le monde (GREENWOOD 2006). Cette démarche a suscité un intérêt
auprès des bailleurs pour aider à la résolution de ce problème de santé publique
et c’est dans ce sillage qu’un consortium à travers le Meningitis Vaccine Project
(MVP) a pu obtenir en 2001 un financement en partenariat avec PATH
(Program for Appropriate Technology in Health), l’Organisation mondiale de la
santé (OMS) et Serum Institute of India Ltd (SIIL) par Bill & Melinda Gates
Foundation (BMG). Il faut noter que l’approche pour le contrôle de ces
épidémies était basée sur la détection précoce de la maladie, le traitement des
cas et la vaccination réactive de la population à risque avec des vaccins
antiméningococciques polyosidiques (PS), conformément aux recommanda-
tions de l’OMS. La vaccination réactive appelée aussi vaccination de circonstance
(YADA et al. 1983). Elle permet de riposter à la vaccination dès la mise en
évidence des premiers cas suite à une stricte surveillance épidémiologique.
L’efficacité des vaccins PS dépend de la vitesse à laquelle les campagnes de
vaccination de masse réactives sont mises en œuvre. Des études sur l’effet des
campagnes réactives suggèrent qu’elles sont souvent enclenchées trop
tardivement pour avoir un impact important sur les épidémies. Contrairement
aux vaccins polyosidiques qui sont actuellement utilisés pour juguler les
épidémies en cours, le nouveau vaccin conjugué était offert préventivement
pour empêcher la survenue des épidémies (DIALLO et al. 2015 ; PRICE et al.
2015). L’objectif principal de MVP était l’élimination de la méningite dans la
ceinture de la méningite par un vaccin adapté, c’est-à-dire le vaccin conjugué.
Niakhar a été retenu comme site de mise en œuvre de l’essai clinique sur le
vaccin conjugué A porté par MVP, entre 2007 et 2008.
Les résultats de cet essai vaccinal ont montré plusieurs avantages majeurs
liés à ce vaccin conjugué par rapport aux vaccins polyosidiques existants. Il
induit une réponse immunitaire plus élevée et plus durable contre la souche la
plus virulente dans les tranches d’âge les plus affectées : les personnes de 1 à 29
ans.
Depuis 2009, ce vaccin conjugué (MenAfriVac TM) a été homologué en
Inde et pré-qualifié par l’OMS en 2010, ce qui a permis la vaccination de plus
de 210 millions de personnes vivant dans la ceinture de la méningite en fin
2014, incluant le Sénégal, notamment la population de Niakhar (IDOKO et al.
2015). Environ 300 millions de personnes sont ciblées d’ici 2020 par la
vaccination dans les 25 pays de la ceinture africaine de la méningite, et on
estime que l’immunité de groupe générée par la réduction de la transmission de
la maladie permettra de protéger environ 450 millions de personnes.
Des études de consolidation de la qualité du vaccin ont été menées parallè-
lement, à travers une recherche sur le portage sain de méningocoques (jouant
un rôle sur la transmission de la méningite [MenAfriCar]) (SOW et al. 2011).
Cette recherche porte aussi sur la persistance des anticorps cinq années après la

271
Aldiouma DIALLO

vaccination, pour asseoir l’établissement de corrélations précises de protection à


long terme du vaccin conjugué.
Tout ce processus de mise à la disposition de la communauté scientifique et
des populations d’un produit de prévention a permis de tirer des leçons sur
l’importance des sites de suivi démographique et sanitaire et sur les bénéfices de
la collaboration avec les populations qui ont été suivies (MARTELLET et al.
2015). D’autre part il a été mené à bien grâce à la collaboration entre le
ministère de la Santé et l’IRD dans une perspective de solution de problèmes de
santé publique mettant ainsi en exergue l’expertise de l’IRD dans le cadre du
partenariat Nord Sud en matière de recherche pour le développement.

Bibliographie
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272
CHAPITRE 13

LA CHIMIO PRÉVENTION DU PALUDISME


SAISONNIER : VALIDATION DU CONCEPT
À NIAKHAR (2002 - 2004)

Cheikh SOKHNA 1 et Badara CISSÉ 2

Contexte et justification

En zone sahélienne, la transmission du paludisme est strictement saisonnière.


Le poids du paludisme est réparti essentiellement sur trois mois chaque année,
de septembre à novembre. Pendant cette période, la morbidité et la mortalité
palustres sont très élevées, non seulement chez les nourrissons, mais aussi chez
les enfants âgés de moins de cinq ans qui représentent un des principaux
groupes cibles des programmes nationaux de lutte contre le paludisme en
Afrique.
Dans les stratégies de lutte contre le paludisme, le traitement préventif
intermittent (TPI) constitue une alternative qui a déjà montré son efficacité
chez la femme enceinte depuis plusieurs années. Le TPI peut être défini comme
l’administration de médicaments, à des doses curatives, fournie lors d’occasions
spécifiques telles que les visites anténatales ou les vaccinations de routine, dans
l’objectif de prévenir l’infection pour une courte période, ou de traiter une
infection en phase d’incubation. Les médicaments sont donc fournis qu’il y ait
présence de parasites ou pas, qu’il y ait présence de symptômes ou pas. Les
médicaments utilisés pour le TPI doivent être efficaces et dépourvus de toute
toxicité. Cette approche préventive du TPI chez la femme enceinte a été ensuite
adaptée à la prévention du paludisme chez des nourrissons en Tanzanie
(SCHELLENBERG et al. 2001). L’administration du sulfadoxine-pyriméthamine
(SP) à trois reprises pendant la première année de vie, à l’occasion des
vaccinations de routine, a donné une efficacité protectrice de 59 %. Une autre
étude démontre une efficacité de 64,7 % (MASSAGA et al. 2003). Les deux
études conduites en Tanzanie, où la transmission palustre est intense et
pérenne, ont abouti à une conclusion claire : le TPI chez le nourrisson a les

1 VITROME, IRD, Aix-Marseille Université, SSA, AP-HM, IHU-MI, Marseille,


France.
2 Institut de Recherche en Santé, de Surveillance Épidémiologique et de Formation
(IRESSEF) Diamniadio, Sénégal.
Cheikh SOKHNA & Badara CISSÉ

potentialités pour devenir un outil de première main pour la lutte contre le


paludisme dans des zones hautement endémiques d’Afrique.
Cependant, dans de nombreuses régions d’Afrique, particulièrement celles
où la transmission est saisonnière, le plus grand fardeau du paludisme concerne
des enfants plus âgés qui ne peuvent être intégrés dans un schéma TPI du
nourrisson. À part les moustiquaires imprégnées, il n’existe pas d’approche
préventive pour prévenir l’infection palustre chez les jeunes enfants.
C’est pourquoi, avec le soutien de la Fondation Bill Gates et en partenariat
avec l’Université de Londres, l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et le
Programme National de Lutte contre le Paludisme (PNLP), l’IRD a entrepris
entre 2002 et 2004 une série d’essais cliniques pour mesurer l’impact du TPI sur
la morbidité attribuable au paludisme chez les enfants sénégalais âgés de moins
de cinq ans, par l’administration d’antipaludiques à trois reprises durant la
période de forte transmission du paludisme. Ce TPI est appelé maintenant
chimioprévention du paludisme saisonnier (CPS) ou Seasonal Malaria Chemoprevention
(SMC).

L’endémie palustre à Niakhar


Une étude entomologique de la transmission du paludisme effectuée en
1995, année de forte pluviométrie, indiquait un taux d’inoculation entomologi-
que moyen de 10 piqûres d’anophèles infectés par personne par an (ROBERT et al.
1998). A l’exception du village de Kotiokh, distant de 5 km de Diohine, qui
abrite quelques gîtes larvaires permanents, la transmission est strictement
saisonnière avec un pic marqué en septembre. Elle est presque exclusivement
assurée par Anopheles arabiensis.
Trois enquêtes transversales ont été effectuées en février, juin et novembre
1995. Du fait du caractère saisonnier de la transmission du paludisme,
conséquence de la brièveté de la saison des pluies et de la pullulation des
anophèles vecteurs, ces trois périodes de l’année sont celles où la prévalence
attendue du paludisme était maximale (novembre), minimale (juin) et intermé-
diaire (février). L’indice plasmodique moyen (définition) de Plasmodium
falciparum a été de 44,8 % en février, 35,5 % en juin et de 80,1 % en novembre ;
il était maximum chez les enfants de 5 à 9 ans. Les fortes densités plasmodiales
ont été observées presque exclusivement chez les enfants (NDIAYE et al. 1998).
Les accès palustres sont toujours associés à des pics de forte parasitémie et
sont diagnostiqués d’une façon fiable par la méthode de la densité parasitaire en
utilisant 5 000 parasites par µl de sang comme valeur seuil chez les enfants. Les
résultats préliminaires d’une étude dans les postes de santé de Niakhar
confirment que la morbidité palustre est concentrée sur cinq mois, d’août à
décembre. Durant les mois de septembre et octobre, le paludisme est responsa-
ble de plus de 85 % des cas de fièvre chez les enfants consultant dans les

274
CHIMIO-PRÉVENTION DU PALUDISME SAISONNIER…

dispensaires. Plus de 9 0% des accès palustres sont dus à Plasmodium falciparum


(DELAUNAY 1998)
Comme dans la plupart des régions rurales d’Afrique tropicale, c’est chez les
enfants que les prévalences et densités parasitaires les plus élevées sont
observées. Le fait que l’indice plasmodique atteigne 85 % en novembre dans la
classe d’âge 5-14 ans suggère que la quasi-totalité des habitants de la zone
d’étude est infectée au moins une fois chaque année en fin de saison des pluies.
La prévalence plus faible observée chez les adultes traduit l’acquisition d’une
immunité partielle qui empêche d’atteindre ou de conserver durablement un
niveau de parasitémie détectable par l’examen de la goutte épaisse pour une
proportion importante d’infections.

Méthodologie générale des études sur le TPI saisonnier


Les traitements ont été donnés pendant la période de transmission (septem-
bre, octobre et novembre). Une surveillance passive au niveau des trois
dispensaires et active par des enquêteurs à domicile a été instaurée pour
mesurer la morbidité palustre. Tous les cas suspects de paludisme ont été
investigués et les cas confirmés ont été traités avec du Coartem®. Les enfants
ont été suivis à domicile sur une période de quatre mois, de septembre à
décembre, à raison d’une visite par semaine. Lors de ces visites, au besoin, un
ticket de consultation était également délivré par l’enquêteur pour une
consultation gratuite au poste de santé le plus proche. En cas d’accès palustre,
un enfant était examiné au moins une fois par jour jusqu’à l’arrêt du traitement.
Deux études transversales ont été effectuées (fin août et 28 jours après la
dernière intervention, mi-décembre) pour mesurer la prévalence des parasites,
l’anémie, les marqueurs de résistance à la SP et les données anthropométriques.
Lors des enquêtes transversales, des échantillons sanguins ont été collectés
sur papier buvard et stockés à 4°C pour évaluer la prévalence des parasites
portant les marqueurs de résistance aux antipaludiques. Enfin, des mutations
précises ont été recherchées. Il s’agit principalement de la mutation au niveau
de certains codons de l’enzyme dihydrofolate reductase (dhfr) (PETERSON et al.
1991). La prévalence des mutations du dhfr et dhps (dihydrofolate reductase et
dihydropteroate synthase) associées à la résistance au SP a été évaluée au niveau
des échantillons pré- et postintervention chez les enfants du groupe SP+AS ou
AQ+SP. Les enfants qui recevaient AQ+AS ont servi de témoins. De la même
manière, des différences dans la prévalence des mutations pfcrt (plasmodium
falciparum chloroquine transporter) avant et après intervention ont été
comparées chez les enfants qui recevaient AQ+AS, alors que les échantillons
des enfants qui recevaient AQ+SP ont servi de témoins.
Tous ces essais ont été réalisés en respectant les standards internationaux de
Bonnes Pratiques Cliniques et de Laboratoire ainsi que les Standard Operating

275
Cheikh SOKHNA & Badara CISSÉ

Procedures (SOP) (Procédures opératoires normalisées). Un comité externe


international appelé Data Safety and Monitoring Board (DSMB) et un Moniteur
Clinique Externe ont été mis en place pour surveiller tous les problèmes de
sécurité et d’éthique éventuels durant l’étude. Tous les événements graves
survenant dans les sept jours suivant l’administration des médicaments ont été
rapportés au DSMB. Les protocoles ont été approuvés par les comités
d’éthique du Sénégal et de l’Université de Londres.

L’étude de 2002 : Essai clinique randomisé et en double


aveugle associant SP + AS
Une dose unique de SP en association avec une seule dose d’artésunate a été
administrée à 600 enfants âgés de 6 semaines à 59 mois révolus, avec un
consentement éclairé des parents. Les doses ont été administrées en septembre,
octobre et novembre 2002, tandis que 600 autres enfants recevaient un placebo.
Les résultats ont montré que le TPI avait réduit de plus de 86 % le nombre
d’accès palustres (Figure 1). Deux cent vingt et un accès palustres ont été
observés chez les enfants non traités contre seulement 39 chez les traités (CISSÉ
et al. 2006).

Figure 1. Incidence cumulée des accès palustres en 2002 en fonction des enfants
traités (groupe TPI) ou des enfants non traités (groupe contrôle)
selon la durée depuis la première dose de traitement (en mois)

TPI C
Contrôle

276
CHIMIO-PRÉVENTION DU PALUDISME SAISONNIER…

L’étude de 2003 : effet rebond ?


En 2003, l’année suivante, nous avons suivi les mêmes enfants pour voir si
les enfants traités (groupe TPI) ont eu plus d’accès palustres que les non-traités
(groupe contrôle). Les résultats ont montré qu’il n’y a pas de différence entre
les deux groupes, c’est-à-dire que les enfants mis sous TPI en 2002 ne
présentaient pas plus d’épisodes palustres que les contrôles, une année après
l’intervention (Figure 2). Autrement dit, il n’y avait pas d’effet « rebond »
pendant l’année suivant l’arrêt du traitement préventif du paludisme par perte
de l’immunité partielle, contrairement à ce qu’on aurait pu redouter (CISSÉ et al.
2006).

Figure 2. Incidence des accès palustres pendant le suivi en 2003


en fonction des enfants traités ou des enfants non traités
en mois depuis juillet 2003

L’essai clinique randomisé et en simple aveugle de 2004


testant quatre combinaisons d’antipaludiques
Contexte

Dans l’essai clinique randomisé en double aveugle conduit à Niakhar en


2002, il a été démontré qu’un traitement intermittent préventif saisonnier avait
un impact significatif sur l’incidence du paludisme clinique (réduction de plus
de 86 % des accès palustres avérés). L’analyse préliminaire de nos résultats
montre que les enfants qui ont reçu le TPI présentaient un portage de
trophozoïtes de Plasmodium falciparum et de gamétocytes de valeur substantielle-
ment inférieure, à la fin de la période de transmission, à celle des enfants-

277
Cheikh SOKHNA & Badara CISSÉ

témoins. Cependant, une sélection de parasites avec des marqueurs moléculaires


liés à la résistance à la pyriméthamine a été relevée, et ce de façon supérieure
dans le groupe intervention. En 2002, 95 % des parasites trouvés chez des
enfants ayant reçu le TPI étaient résistants, tandis que dans le groupe placebo
ce taux était de 75 %.
Il devenait dès lors impératif de tester d’autres combinaisons d’anti-
paludiques qui pourraient avoir au moins la même efficacité dans la prévention
du paludisme que l’association de la SP et d’une dose d’artésunate, et qui
préviendraient efficacement l’émergence de parasites résistants. À cette fin,
l’association SP plus une dose d’AS a été comparée aux associations suivantes :
(i) SP plus 3 doses d’AS, (ii) 3 doses d’AS plus 3 doses d’AQ et (iii) SP plus 3
doses AQ (SOKHNA et al. 2008). La combinaison AS 3 + SP est le groupe de
référence et elle est censée avoir une incidence cumulée d’accès palustres de
20 %. Notre objectif était de montrer que cette incidence n’était pas supérieure
à 30 % dans les trois autres associations utilisées.

Résultats

Cette étude a montré que toutes les combinaisons utilisées ont été efficaces
et bien tolérées. L’incidence cumulée des accès palustres a été faible dans tous
les groupes, mais significativement plus faible chez les enfants du groupe
SP+AQ : avec 9,7 % pour SPA+S1 (48/503), 8,9 % pour SP+AS3 (44/504),
11 % pour AQ+AS (54/500) et 4,9 % pour SP/AQ3 (25/513) (SOKHNA et al.
2008). La prévalence de la parasitémie à la fin de la transmission a été faible, mais
significativement plus faible chez les enfants du groupe SP+AQ3 avec pour les
trophozoïtes 8,7 % pour SP+AS1, 1,8 % pour SP+AS3, 3,4 % pour AQ+AS et 1 %

Tableau 1. Prévalence de la parasitémie et proportion d’enfants


portant des parasites positifs au DHFR et DHPS en décembre
après trois mois d’intervention

Prévalence Risque relatif Prévalence DHFR DHPS


des (95 %CI) des triple 437
trophozoïtes P-value gamétocytes mutation

SP/AS1 8,7 % 1 4/438 24/24 27/28


(38/438)
SP/AS3 1,8 % 0,21 (0,10-0,45) 0/439 4/5 3/3
(8/439) P<0,001
AS3/AQ3 3,4 % 0,39 (0,22-0,70) 1/441 9/9 6/9
(15/441) P=0,002
SP/AQ3 1,1 % 0,13 (0,05-0,33) 4/443 5/5 5/5
(5/443) P<0,001

278
CHIMIO-PRÉVENTION DU PALUDISME SAISONNIER…

pour le groupe SP+AQ (Tableau 1). Les parasites avec des marqueurs moléculai-
res liés à la résistance à la SP ont été détectés dans tous les groupes, mais la
prévalence a été plus faible dans le groupe SP+AQ3 (1 %, comparé aux 9 %
dans le groupe SP+AS1).

Évaluation de la stratégie à grande échelle


De 2006 à 2010, plusieurs études ont été faites au Sénégal pour évaluer cette
stratégie appliquée à grande échelle sous la conduite des infirmiers responsables
des postes de santé par l’intermédiaire des relais communautaires et d’un petit
nombre de mères de famille formées dans chaque village à l’administration des
médicaments (CISSÉ et al. 2016). Au total, 784 922 doses de médicaments ont
été administrées aux enfants, aucun effet secondaire grave n’a été observé. Le
coût financier de cette stratégie est 0,41 dollar par mois par enfant. Les résultats
de ce projet ont contribué de manière significative à la recommandation de la
SMC par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en mars 2012. Cette
stratégie est mise en œuvre au Sahel ainsi que dans toutes les autres régions où
au moins 60 % des cas cliniques sont concentrés sur une période de quatre
mois. La zone orange au nord de la Figure 3 correspond à 35 millions d’enfants
de moins de 5 ans. Dans cette zone, la prévention du paludisme doit permettre
une réduction de 33,7 millions du nombre d’accès palustres et de 152 000 décès
d’enfants. Ces études ont aussi contribué à l’adoption du SMC comme politique
nationale au Sénégal dans le cadre de la lutte contre le paludisme.

Figure 3. Recommandation par l’OMS en mars 2012 du SMC au Sahel ainsi que
dans toutes les autres régions où au moins 60 % des cas cliniques sont
concentrés sur une période de quatre mois (zone orange de la figure) qui
correspond à 35 millions d’enfants de moins de 5 ans à prévenir du paludisme
(d’après CAIRNS et al., 2012).

279
Cheikh SOKHNA & Badara CISSÉ

Conclusion
Ces études faites à Niakhar ont montré que le traitement préventif intermit-
tent saisonnier est un bon outil pour la prévention du paludisme chez les
enfants de moins de 5 ans au Sénégal ; elles ont aussi permis de quantifier son
interaction avec l’état nutritionnel des enfants (FILLOL et al. 2009a, 2009b,
2010). Elles ont permis la validation du « proof of concept » de cette nouvelle
stratégie du traitement antipaludique intermittent saisonnier communément
appelé chimioprévention du paludisme saisonnier (CPS) ou seasonal malaria chemopreven-
tion (SMC). Les ACT (Traitements combinés à base d’artémisinine) doivent être
disponibles en permanence dans les dispensaires et utilisés systématiquement.
La prévention du paludisme demeure un grand combat. La vaccination, outil
probablement indispensable à l’éradication du paludisme en Afrique est toujours
indisponible bien que régulièrement annoncé pour dans cinq ans depuis plus de
40 ans. Seule la prévention peut permettre de maintenir durablement le recul
spectaculaire du paludisme qui est désormais observé dans plusieurs régions
d’Afrique depuis la mise en place des combinaisons thérapeutiques et la
distribution massive aux populations de moustiquaires imprégnées.

Remerciements
Les études décrites ci-dessus ont été réalisées grâce l’appui des équipes de
terrain à Niakhar et à celle de la base de données IRD à Dakar. Un grand merci
à Ernest Faye qui nous a accompagnés et nous a fait profiter de son expérience ;
à feu Joseph Diatte, feu Samba Diouf pour leur soutien. Les études décrites ci-
dessus doivent beaucoup à Jean-François Trape, Denis Boulanger, François
Simondon, Kirsten Bork, El Hadji Ba, Omar Gaye, Brian Greenwood, Paul
Milligan, Joes Lines et Geoffrey Targett pour leur implication.
Notre reconnaissance va enfin à la population de la zone d’étude, en particulier
aux mères des enfants inclus dans ces études.

280
CHIMIO-PRÉVENTION DU PALUDISME SAISONNIER…

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282
CHAPITRE 14

INTÉRÊT DE LA SURVEILLANCE ÉPIDÉMIOLOGIQUE


DES FIÈVRES NON PALUSTRES

Hubert BASSÈNE 1, Oleg MEDIANNIKOV 2 , Georges DIATTA 1,


Florence FENOLLAR 2, Aldiouma DIALLO 1,
Philippe PAROLA 2,, Didier RAOULT 2 et Cheikh SOKHNA 2

Avant l’introduction des tests de diagnostic rapide (TDR) pour le dépistage


du paludisme, la morbidité de cette maladie était depuis longtemps surestimée.
Le programme de recherche sur le paludisme mené au début des années 1990
dans les villages de Dielmo et Ndiop (arrondissement de Toubacouta, région de
Fatick, Sénégal) par l’Institut de recherche pour le développement, l’Institut
Pasteur et le ministère de la Santé du Sénégal, avait beaucoup contribué à décrire
l’hétérogénéité individuelle de la réponse à l’infection et à la maladie, ainsi que
ses déterminants biologiques et épidémiologiques innés ou acquis, et quantifié
leur importance (TRAPE et al. 1994). Le remplacement de la chloroquine, réalisé
au Sénégal en deux étapes (amodiaquine + sulfadoxine-pyrimethamine de 2004
à 2006 ; artésunate + amodiaquine depuis 2006) à l’issue de l’étude pilote que
nous avons menée à Mlomp de 1998 à 2004, a eu pour conséquence un
effondrement de la morbidité et de la mortalité palustres dans la plupart des
régions du Sénégal. Ce phénomène a été d’autant plus apparent qu’il était
accompagné par la généralisation dans les postes de santé de l’usage des TDR
pour aider au dépistage du paludisme et des moustiquaires imprégnées pour
réduire le contact entre l’homme et le vecteur. Mais il en a résulté un grand
désarroi chez beaucoup d’infirmiers et de médecins qui ne savaient plus
comment prendre en charge les fièvres à TDR négatifs, qui constituaient
l’immense majorité des fièvres.
L’examen approfondi des gouttes épaisses à Dielmo-Ndiop nous avait
permis de montrer que la borréliose à tiques constituait au Sénégal la première
cause de fièvre en zone rurale après le paludisme, avec un taux d’incidence
annuel moyen de 11 % dans la population générale, soit le taux d’incidence le
plus élevé jamais décrit dans le monde pour une maladie bactérienne (TRAPE et
al. 1991 ; VIAL et al. 2006). Nous avions depuis décembre 2008 associé
systématiquement à la goutte épaisse la prise simultanée au bout du doigt de

1 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal.


2 VITROME, IRD, Aix-Marseille Université, SSA, AP-HM, IHU-MI, Marseille,
France.
H. BASSÈNE, O. MEDIANNIKOV, G. DIATTA, F. FENOLLAR et al.

trois gouttes de sang destinées à la recherche de pathologies bactériennes peu


connues mais potentiellement mortelles en l’absence de traitement et suscepti-
bles d’avoir une incidence élevée au Sénégal : la borréliose, les rickettsioses, la
fièvre Q et la maladie de Whipple. L’étude préliminaire qui avait été réalisée sur
les patients fébriles consultant dans les dispensaires de Dielmo et de Ndiop entre
le 1er décembre 2008 et le 21 août 2009 avait permis l’identification des pathogènes
responsables de 36 (25,7 %) fièvres sur 140 malades à goutte épaisse négative, qui
avaient pu bénéficier de ces examens. Il s’agissait de 15 (11 %) cas de borréliose,
11 (8 %) cas de septicémies à Tropheryma whipplei, 8 (6 %) cas de rickettsioses et
1 (0,7 %) cas de fièvre Q. Ces affections fébriles étaient toutes potentiellement
mortelles en l’absence de traitement (létalité entre 1 % et 12 % pour chacune
d’entre elles selon l’OMS). Des prélèvements de selles de sujets asymptomati-
ques et diarrhéiques avaient permis de mettre en évidence la prévalence
importante de la maladie de Whipple au Sénégal (FENOLLAR et al. 2009).
En montrant que plus du quart des fièvres non palustres étaient attribuables,
dans cette région du Sénégal, à des pathogènes bactériens méconnus et
potentiellement mortels, mais facilement traitables par des antibiotiques à faible
coût et disponibles dans tous les postes de santé (tétracyclines notamment), nos
résultats suggéraient d’étendre l’étude dans d’autres zones du pays (Niakhar,
Keur Momar Sarr, Mlomp et Bandafassi) afin d’appréhender leur distribution.
L’objectif global était de détecter et d’identifier les agents pathogènes res-
ponsables de fièvres à TDR négatif afin de faciliter la prise en charge rapide et
efficace des épisodes fébriles dans ces populations. Les objectifs spécifiques
étaient de :
1. réaliser des extractions d’ADN microbien à partir de trois gouttes de
sang capillaire prélevés au bout du doigt, en même temps que le TDR,
chez les sujets habitant dans les villages de la zone de suivi démogra-
phique et présentant un syndrome fébrile ;
2. détecter et identifier par les techniques de biologie moléculaire, les
agents pathogènes responsables des épisodes fébriles dans la zone ;
3. renforcer les capacités de diagnostic et de prise en charge des affections
fébriles dans la zone, dans le contexte nouveau créé par la baisse du pa-
ludisme.

Méthodologie
La zone d’étude
Niakhar est situé dans le département de Fatick, chef-lieu de la région du
même nom et couvre 230 km2. La zone d’étude couvre actuellement un ensemble
de 30 villages. Elle comptait une population de 42 099 (en 2010), 43 386 (en

284
INTÉRÊT DE LA SURVEILLANCE ÉPIDÉMIOLOGIQUE DES FIÈVRES NON PALUSTRES

2011) et 44 102 (en 2012) soit une population moyenne de 43 196 habitants
pendant la période d’étude, avec une forte densité de population d’environ 157
habitants/km2. La zone est rurale, mais les trois plus grands villages sont
urbanisés, avec des établissements de santé, marchés hebdomadaires, plusieurs
boutiques et des autobus qui assurent la liaison quotidienne avec Dakar la
capitale du pays. La prise en charge sanitaire est assurée par trois postes de
santé (Toucar, Diohine et Ngayokhem) appartenant à deux districts sanitaires
différents (Fatick et Niakhar).
L’implantation du projet dans la zone de l’observatoire de population de
Niakhar a été motivée par la certitude de disposer de données précises, fournies
par les recensements réguliers de la population et l’enregistrement systématique
des événements survenus dans la zone. Ainsi, les informations concernant la
population sont connues et les paramètres (migration, fécondités, taux et causes
de mortalité, etc.) sont suivis avec précision. La présence d’un personnel
qualifié, expérimenté, parlant la langue locale, qui entretient une relation étroite
avec les structures de santé présentes dans la zone, est un avantage majeur.
Enfin la construction d’une station de recherche permettant le logement des
membres de l’équipe et abritant le laboratoire de biologie moléculaire est un
facteur supplémentaire qui a permis une mise en place rapide et efficace du
projet dans cette zone.

La cible
Des prélèvements de sang capillaire étaient effectués d’octobre 2010 à juin
2012 chez les sujets fébriles consultant dans les postes de santé de Toucar,
Diohine et Ngayokhem. La cible était composée des malades fébriles qui se
présentaient aux postes de santé avec une température supérieure ou égale à
37,5°C avec ou sans affections respiratoires. Ces personnes bénéficiaient
systématiquement d’un TDR qui permettait de dépister le paludisme, confor-
mément aux procédures de prise en charge des épisodes pathologiques
actuellement en vigueur au Sénégal. Puis le protocole proposait, en complément
du TDR, de prélever trois gouttes de sang (environ 200 microlitres) au bout du
doigt sur anti-coagulant (citrate de sodium).

Le traitement des échantillons


Extraction d’ADN
Nous avons développé un protocole d’extraction d’ADN en deux phases.
La première (digestion des protéines et le lavage) a été réalisée avec le kit
QIAamp (QIAGEN, Hilden, Allemagne), dans le laboratoire de terrain installé
dans la station de recherche de Niakhar et conformément aux recommanda-
tions du fabricant. L’extraction a été stoppée à l’étape avant élution et les
colonnes d’extraction ont été conservées à 4°C jusqu’à leur transfert à Dakar
puis à Marseille où nous avons procédé à l’élution (deuxième phase).

285
H. BASSÈNE, O. MEDIANNIKOV, G. DIATTA, F. FENOLLAR et al.

Diagnostic moléculaire
Au laboratoire de Marseille, l’ADN a été lavé à nouveau avec le tampon
AW2 et élué dans 200 μl de tampon d’élution, puis conservé à 4° C. La PCR
quantitative en temps réel (qPCR) a été réalisée avec un thermocycleur modèle
7900HT (biosystème appliqué) avec le kit QuantiTect Probe PCR (Qiagen,
Courtaboeuf France) conformément aux recommandations du fabricant. La
qPCR a été réalisée sur tous les échantillons avec des amorces et des sondes
spécifiques pour le groupe des rickettsies de la famille des fièvres boutonneuses,
R. felis, T. whipplei, Bartonella spp., Bartonella quintana, Coxiella burnetii et Borrelia
spp. comme décrit dans le Tableau 1. Tous les échantillons positifs ont été
confirmés par une deuxième PCR ciblant un autre gène spécifique. L’eau stérile
RNase free a servi de témoin négatif pour chaque essai. L’ADN des bactéries
cibles a servi de témoins positifs. Le gène de l’actine humaine a également été
recherché en parallèle pour vérifier la qualité de l’ADN extrait (FENOLLAR et al.
2010). Nous avons considéré les échantillons comme positifs si les qPCR
spécifiques étaient positifs avec le nombre de cycles au niveau de seuil de la
fluorescence logarithmique (Ct) inférieur à 35.

Analyses
L’échantillon était divisé en six groupes d’âge : <12 mois, 1-3 ans, 4-6 ans,
7-15 ans, 16-29 ans et >30 ans. Pour les analyses statistiques, le logiciel Excel a
été utilisé.

Résultats
Au total, 428 échantillons ont été collectés et 427 ont été analysés en biolo-
gie moléculaire. Le nombre d’échantillons était plus important pendant la saison
sèche (288, versus 139 pendant l’hivernage). Parmi les malades fébriles qui ont
consulté dans les dispensaires, le village de Toucar représentait la plus grande
partie. L’essentiel des prélèvements était de bonne qualité, la PCR β-actine était
positive à 95 % (408/427) et le sexe ratio (H/F) était de 44,5%. La prévalence
globale des maladies identifiées était de 36,3 % (155/427). La différence entre la
saison des pluies 41 % (56/139) et la saison sèche 34,4 % (99/288) n’était pas
significative p=0,28. Parmi les maladies recherchées, les rickettioses à Rickettsia
felis étaient prépondérantes avec une prévalence globale de 22,01 % (94/427).
La différence entre les prévalences de la saison sèche 24 % (68/288) et de
l’hivernage 19 % (26/139) n’était pas significative. La plus forte prévalence de
R. felis chez les personnes fébriles a été enregistrée dans le village de Gadiak
avec 67 % (8/12), suivi de Ngangarlam 50 % (5/10). Dans le village de Lamba-
nem, une rickettsie appartenant au groupe boutonneux a été identifiée. La
prévalence de la borréliose, fièvre récurrente à tique, a été plus élevée chez les
malades fébriles de Gadiak 58 % (7/12) et de Mboyen 57 % (4/7). Concernant

286
INTÉRÊT DE LA SURVEILLANCE ÉPIDÉMIOLOGIQUE DES FIÈVRES NON PALUSTRES

la maladie de Whipple, elle a été rencontrée uniquement chez les malades


fébriles des villages de Toucar 1,1 % (1/87) et de Ngangarlam 1,2 % (1/87).
Les bartonneloses et la fièvre Q n’ont pas été notées dans cette zone pendant la
période d’étude. Les prévalences chez les malades fébriles réparties par village
sont détaillées dans le Tableau 1. Les coinfections, rickettsioses/borrélioses
représentaient 3,3 % (14/427) des infections notées. La tranche d’âge des 16-29
ans a été la plus touchée par la rickettsiose et les plus de 30 ans ont été les plus
touchés par la borréliose avec 53,2 % (50/94) des rickettsioses et 51 % (30/59)
des borrélioses. Les résultats concernant les prévalences par tranches d’âges
sont résumés dans le Tableau 1.

Tableau 1. Prévalence par tranches d’âges

Total Rickettsia felis Borrelia Tropherima


(Rickettsiose) crocidurae whipplei
(Borréliose) . (Maladie
de Whipple)

0-1 an 11 3 (27,3 %) 1 (10,1 %) -


1-3 ans 40 10 (25,0 %) 8 (20,0 %) 1 (2,5 %)
4-6 ans 37 6 (16,2 %) 4 (11,0 %) -
7-15 ans 66 14 (21,2 %) 14 (21,2 %) -
16-29 ans 88 27 (31,0 %) 11 (12,5 %) 1 (1,1 %)
>30 ans 52 7 (13,5 %) 9 (17,3 %) -
Âge non renseigné 133 27 (20,3 %) 14 (10,5 %) -

Discussion

La zone d’étude de Niakhar a depuis 50 ans été utilisée comme site


d’investigation pour de multiples programmes. Cependant les changements
opérés dans la prise en charge des malades fébriles, pour traiter les cas de
paludisme réels, ont permis de mettre en lumière les fièvres non palustres qui
étaient impossibles à déceler par les postes de santé.
La rickettsiose à Rickettsia felis (agent de la fièvre boutonneuse à puces) est
très présente dans toute la zone d’étude et fréquemment responsable des
consultations en dispensaire. Une étude précédente réalisée dans les villages de
Dielmo et Ndiop (Sine-Saloum) avait déjà permis de noter que Rickettsia felis
était responsable de fièvres non éruptives dans cette zone (SOCOLOVSCHI et al.
2010). Dans cette même zone une petite fille du village de Ndiop avait été
trouvée porteuse d’une escarre d’une taille jamais encore rencontrée. La PCR
réalisée sur cette escarre s’était révélée positive à Rickettsia felis (MEDIANNIKOV
et al. 2013). À Niakhar, la plupart des personnes positives à cette bactérie ne

287
H. BASSÈNE, O. MEDIANNIKOV, G. DIATTA, F. FENOLLAR et al.

présentaient pas d’escarres sur le corps (SOCOLOVSCHI et al. 2010). Parmi les
pathogènes identifiés, cette bactérie était la plus répandue, et elle était présente
dans la zone et à des proportions importantes. Le fait que sa prévalence
augmente pendant l’hivernage suggérait qu’à cette période, le réservoir et/ou le
vecteur étaient plus abondants, ce qui augmentait le risque d’exposition de la
population à la contamination, à moins que celle-ci soit davantage exposée
notamment par des travaux agricoles. Les conditions environnementales en
hivernage devaient favoriser le développement du vecteur et pouvaient aussi
agir sur son agressivité et sa compétence vectorielle. À ce jour, le vecteur de
cette maladie n’est pas encore identifié à Niakhar comme dans les autres sites
d’étude. Mais les recherches continuent et nombre d’insectes anthropophiles
sont examinés pour identifier le vecteur de Rickettsia felis au Sénégal.
La borréliose à Borrelia crocidurae, ou fièvre récurrente à tiques, dont la distri-
bution géographique couvre très largement les deux tiers Nord du territoire
national, au nord de l’isohyète 750 mm de pluie, occupe également une place
importante dans les motifs de consultation pour épisodes fébriles. Il a été
montré au Sénégal que la persistance du déficit pluviométrique depuis le début
des années 1970 avait été associée à une extension considérable de la distribu-
tion géographique de la maladie et de la tique vectrice Alectorobius sonrai, espèce
autrefois limitée aux régions sahariennes et sahéliennes et également signalée en
zone méditerranéenne. La limite Sud de distribution géographique des vecteurs
correspond approximativement à la latitude 13°30’N et se situait dans la zone
de Dielmo, au nord du village de Ndiop, et dans le Sénégal oriental au nord de
la région de Kédougou (TRAPE et al. 2006). Cette tique, qui vit habituellement
dans les terriers des petits mammifères constituant le réservoir de la maladie,
pique occasionnellement l’homme et lui transmet ainsi la borréliose. Au
Sénégal, cette maladie est maintenant présente en zone de savane soudanienne
et constitue désormais en zone rurale la troisième cause de consultation en
dispensaire pour une maladie à transmission vectorielle (après le paludisme et
les rickettsioses). Des études antérieures avaient montré que la borréliose à
tique avait une incidence annuelle moyenne de 11 % (VIAL et al. 2006) et les
travaux menés dans différentes zones rurales du Sénégal confirmaient ces
résultats. C’est une incidence considérable pour une maladie bactérienne qui
atteint tous les groupes d’âges. Seuls le paludisme et la grippe ont une incidence
aussi importante et l’on estime que la borréliose constitue, au même titre que les
autres maladies endémiques, un véritable problème de santé publique. La
compréhension des modalités de la contamination de l’homme, notamment la
vérification de l’hypothèse que la tique vectrice ne sort des terriers que la nuit et
que la quasi-totalité des contacts homme-tique sont intradomiciliaires et associés
à la présence de terriers dans les maisons, permettrait de proposer une gestion
du risque fondée sur la seule destruction des terriers de rongeurs débouchant à
l’intérieur des habitations. La détermination de marqueurs moléculaires de B.
crocidurae permettrait le développement de méthodes diagnostiques rapides et
performantes.

288
INTÉRÊT DE LA SURVEILLANCE ÉPIDÉMIOLOGIQUE DES FIÈVRES NON PALUSTRES

Tropheryma whipplei est surtout connu comme la bactérie pathogène respon-


sable de la maladie de Whipple (FENOLLAR, PUÉCHAL & RAOULT 2007).
Jusque récemment, elle était considérée comme une bactérie rare provoquant
généralement la maladie chez les hommes blancs (FENOLLAR et al. 2007).
Cependant, des études récentes ont montré la présence de la bactérie dans 1 %
à 11 % des échantillons fécaux de la population générale adulte en bonne santé
en Europe (FENOLLAR et al. 2008 ; SCHONIGER-HEKELE et al. 2007). T. whipplei
était très répandue dans les échantillons de selles d’enfants âgés de 2 à 4 ans en
France qui ont une gastro-entérite (RAOULT et al. 2008). Au Sénégal, les enfants
sont contaminés par T. whipplei à un âge précoce, et le taux de portage élevé que
nous avons observé (FENOLLAR et al. 2009) indique un problème potentiel de
santé publique. T. whipplei peut être responsable de nombreuses infections non
diagnostiquées, y compris la gastro-entérite, en Afrique. La forme classique de
la maladie de Whipple, ne peut représenter qu’une variante clinique rare de
l’infection à T. whipplei. Cependant, T. whipplei peut également causer des
infections localisées telles que des endocardites, spondylodiscites, méningo-
encéphalites et uvéites (FENOLLAR et al. 2007). La bactérie a également été
détectée chez un enfant atteint de pneumonie qui résidait aux États-Unis
(HARRIS et al. 2007). Ce programme a également permis de montrer pour la
première fois au monde, que T. whipplei pouvait être à l’origine de fièvre et était
significativement associée à la toux (FENOLLAR et al. 2010). Nous pensons que
l’infection à T. whipplei pourrait être un problème majeur de santé publique en
Afrique subsaharienne. Des études supplémentaires sont nécessaires pour
déterminer le rôle de cet agent pathogène émergent extrêmement fréquent dans
les pays en développement.

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LEGROS F., BADJI A., NDIAYE G., NDIAYE P., BRAHIMI K., FAYE O., DRUILHE P.,
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VIAL L., DIATTA G., TALL A., BA E.H., BOUGANALI H., DURAND P., SOKHNA C.,
ROGIER C., RENAUD F., TRAPE J.-F., 2006, “Incidence of Tick-borne Relapsing
Fever in West Africa: A Longitudinal Study,” Lancet 368, 37-43.

290
ANNEXE 14.1

PRISE EN CHARGE DES FIÈVRES À TOUCAR


(2002-2009)

Philippe BRASSEUR 1, Pap NDAO 2,


Jean François TRAPE 3, Cheikh SOKHNA 4

Introduction
L’introduction des tests de diagnostic rapide (TDR) et celle du traitement
par les combinaisons à base des dérivés de l’artémisinine (ACT) entre 2006 et
2007 au Sénégal s’est traduite par un changement important dans la prise en
charge des fièvres et l’épidémiologie du paludisme. Entre 2002 et 2006, en
l’absence de confirmation biologique, toutes les fièvres suspectées de paludisme
étaient traitées systématiquement par des antipaludiques. À partir de 2006, les
traitements par l’artésunate-amodiaquine (AS/AQ) et à partir de 2007,
l’utilisation des TDR pour le diagnostic du paludisme à Plasmodium falciparum
sont devenus des recommandations nationales. Depuis mai 2010, les TDR sont
pratiqués gratuitement chez les malades fébriles consultant dans les dispensaires
et les centres de santé du Sénégal ; lorsque le diagnostic est positif, le traitement
antipaludique est délivré gratuitement au malade.

Méthode et résultats
L’enquête visait à décrire les modalités de prise en charge des malades
fébriles dans un dispensaire de Niakhar parallèlement au changement des
recommandations nationales. Les données sur le diagnostic et le traitement des
fièvres ont été recueillies à partir des registres de consultation du dispensaire de
Toucar (District sanitaire de Niakhar) entre 2002 et 2009.
Pendant cette période, 34 193 consultations ont été enregistrées au
dispensaire dont 20 585 (60,2 %) avaient pour motif une fièvre. Parmi ces cas,
13 033 (63,3 %) étaient suspectés d’être dus au paludisme et seulement 13,8 %

1 VITROME, Campus International IRD-UCAD de Hann, Dakar, Sénégal.


2 Infirmier chef de poste, Dispensaire de Toucar, district sanitaire de Niakhar.
3 MIVEGEC IRD, CNRS, Université de Montpellier, Montpellier, France.
4 VITROME, IRD, Aix-Marseille Université, SSA, AP-HM, IHU-MI, Marseille, France.
Philippe BRASSEUR, Pap NDAO, Jean François TRAPE & Cheikh SOKHNA

d’entre eux ont été testés avec des TDR. Parmi les cas testés, 35,9 % étaient
positifs. Tous les cas positifs et 0,4 % des cas négatifs ont été traités par des
antipaludiques. Tous les autres cas négatifs ont été traités par des antibiotiques
ou du paracétamol. Les patients fébriles suspectés de paludisme mais non testés
par un TDR ont reçu un traitement antipaludique dans 99 % des cas (Figure 1).
Les autres cas de fièvres non suspects de paludisme ont été diagnostiqués
cliniquement. Dans 60,1 % il s’agissait de fièvres dues à des infections respiratoi-
res hautes ou basses et dans 7,5 % à des infections de la sphère ORL. Ces
infections étaient retrouvées principalement pendant la saison des pluies, de
septembre à octobre chaque année. On a observé en outre à Toucar en janvier
et février 2002 une épidémie de rougeole dont 160 cas ont été pris en charge au
dispensaire.
Le diagnostic clinique des fièvres dues à d’autres causes que le paludisme
s’est amélioré, passant de 29,4 % de l’ensemble des cas de fièvre en 2002 à 79,6 %
en 2009.
Entre 2002 et 2005, la quinine, normalement réservée au traitement des
paludismes graves a représenté 55 % en moyenne de tous les traitements
antipaludiques prescrits, en dépit de la recommandation à partir de 2003
d’utiliser l’association amodiaquine/sulfadoxine-pyriméthamine (AQ/SP) pour
le traitement des paludismes non compliqués. De 2003 à 2006, le pourcentage
maximum d’utilisation pour cette indication n’a pas dépassé 47,5 %. À partir de
2006, l’association AS/AQ est devenue la nouvelle recommandation pour le
traitement du paludisme non compliqué. Son utilisation est passée rapidement
de 44,4 % en 2006 à 95,5 % en 2009 (Figure 2). La chloroquine a totalement
cessé d’être utilisée pour le traitement dès janvier 2004.
Si l’on compare la période 2002/2006 à celle de 2007/2009, on constate
que le nombre total de consultations au dispensaire a augmenté de 16,4 %, alors
que celui ayant pour motif un état fébrile a diminué de 14,3 %. Entre 2002 et
2009, le nombre des traitements antipaludiques administrés a diminué de 71 %.

Conclusions
L’utilisation des TDR à Toucar a contribué à une diminution importante de
la consommation d’antipaludiques qui étaient prescrits auparavant sur la seule
suspicion clinique sans confirmation biologique. Le diagnostic clinique des
fièvres qui n’étaient pas dues au paludisme s’est considérablement amélioré. Le
nombre de cas de paludisme confirmés a diminué de 391 à 112 entre 2008 et
2009.

292
PRISE EN CHARGE DES FIÈVRES À TOUCAR (2002-2009)

Figure 1. Prise en charge des fièvres à Toucar (2002-2009)

Figure 2. Distribution des traitements antipaludiques prescrits


à Toucar (2002-2009)

120

100

80
Pourcentages

60

40

20

0
2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009

Quinine AQ/SP AS/AQ

293
CHAPITRE 15

TOMBER MALADE ET EN GUÉRIR


SANS ALLER AU DISPENSAIRE
LA PLACE DES RÉSEAUX SOCIAUX
DANS LES REPRÉSENTATIONS DE LA MALADIE
ET DE LA GUÉRISON EN MILIEU RURAL SEREER

Sadio BA GNING 1, John SANDBERG 2

Les inégalités sociales et territoriales dans le recours aux soins, qui traversent
l’ensemble de la hiérarchie sociale, soulèvent des enjeux importants de santé
publique dans les pays en développement, notamment en matière de fécondité,
de santé maternelle et infantile et de vieillissement. Étudier le recours aux soins
sous l’angle des réseaux, plus particulièrement en l’absence de couverture
sociale généralisée, est utile pour comprendre les logiques sociales qui sous-
tendent les représentations et pratiques sociales de santé.
La littérature montre que le recours aux soins est à envisager à partir de
plusieurs facteurs tels que le système d’offre de soins, sa disponibilité et son
accessibilité, les représentations du corps et de la maladie, l’incorporation des
normes sanitaires et thérapeutiques en vigueur, la situation financière et les
capacités de mobilité des ménages, l’influence et la mobilisation des proches et
la prise en compte de leurs savoirs d’expérience en santé. En ce sens, les
travaux sur les réseaux en santé livrent des perspectives intéressantes sur
l’utilisation des liens dans le recours aux soins. Dominées par la conception
égocentrique qui privilégie la relation entre ego et les autres membres du réseau
(KOHLER, et al. 2001) et celle sociocentrique qui étudie les relations entre tous
les membres du réseau (CHRISTASKI 2008 ; CHRISTASKI & FOWLER 2007 ;
PERKINS et al. 2015), les recherches sur les réseaux sont parfois centrées sur
des questions précises (obésité, dépression, VIH, fumeurs, etc.) qui ne rendent
pas compte des interactions au sein du réseau et des attributs des individus qui
le composent. Ces limites inhérentes au holisme et à l’individualisme méthodo-
logiques se traduisent sur les objets d’étude, en termes de sujets et de
complexité (un seul ou deux types de liens sont généralement étudiés). Les
recherches menées s’appliquent à des thèmes spécifiques, liés notamment aux
liens sexuels et à la propagation du VIH/sida (HELLERINGER & KOHLER

1 Université Gaston Berger, Saint-Louis, Sénégal.


2 Georges Washington University, Washington, USA.
Sadio BA GNING & John SANDBERG

2007 ; ROTHENBERG 2009; HELLERINGER et al. 2009). Parmi les approches


anthropologiques, les travaux publiés sur le recours aux soins dans la tradition
médicale sereer (BECKER & COLLIGNON 1989, 1991) et les pratiques rituelles
de guérison (GRAVRAND 1966, 1973, 1990 ; DUPIRE 1976, 1985, 1994),
notamment dans l’observatoire de Niakhar, permettent de mieux comprendre
l’univers symbolique de ce groupe ethnique. Cependant, elles laissent de côté
des questions importantes relatives à la structure interne des réseaux, aux
interactions entre les membres, à la dynamique et à la solidité des liens
relationnels thérapeutiques.
L’objectif de ce chapitre est d’étudier la relation entre les réseaux sociaux et
la construction sociale de la maladie et de la guérison, à partir des données
qualitatives collectées dans le cadre du projet « Niakhar Social Network and
Health Project » 3. Cette phase qualitative avait pour objectif de fournir des
éléments précis sur les croyances, les représentations et les pratiques sociales en
matière de santé et de maladie dans la société sereer. Cette enquête visait
notamment à comprendre comment les réseaux sociaux contribuent à la
manière dont les acteurs se sentent eux-mêmes malades, guéris ou « allant
mieux ». Partir des maladies dites sereer et de leur guérison permet en effet
d’étudier le rôle des réseaux sociaux dans les éléments qui sont perçus comme
déclencheurs ou présentés comme causes de ces maladies, et aussi d’examiner la
place des relations familiales, amicales et de voisinage dans le processus de
guérison. Les données recueillies ont en outre été utilisées à la formulation des
questions utilisées pour les générateurs de noms des membres des réseaux
sociaux et dans le questionnaire sur les comportements de santé.
Les résultats qui sont présentés dans ce chapitre concernent une centaine
d’entretiens individuels approfondis réalisés auprès d’une population d’âges
compris entre 16 et 90 ans et vivant dans la zone de l’observatoire de Niakhar.
L’analyse s’appuie sur les informations collectées à partir des grilles d’entretiens,
portant notamment sur les perceptions étiologiques et les trajectoires théra-
peutiques collectives ou individuelles. Une première partie est consacrée à
l’univers des croyances liées à la santé ; nous y étudions la manière dont la
maladie est vécue comme « pollution », puis la guérison comme libération et
« purification ». Une deuxième partie présente la place des réseaux dans les
diagnostics et trajectoires thérapeutiques. Enfin une troisième partie analyse le
rôle des figures féminines et du guérisseur particulièrement dans la dynamique
des réseaux sociaux mobilisés dans les trajectoires thérapeutiques.

3 Le projet NSNHP ou « Résaux Sociaux et comportement de santé à Niakhar en


français (RESO) est un projet qui étudie le lien entre la santé et les réseaux
sociaux dans l’observatoire de Niakhar. Financé par le National Institute of
Health (NIH) (R01GM096999/GM/NIGMS NIH HHS/United States), ce
projet est conduit par l’université de Georges Washington en partenariat avec
l’Institut de Recherche pour le Développement ([Link]

296
TOMBER MALADE ET EN GUÉRIR SANS ALLER AU DISPENSAIRE…

L’univers des représentations s ereer de la maladie


et de la guérison
Dans la ligne des travaux de Serge MOSCOVICI (1961), Denise Jodelet exprime
le caractère dynamique des représentations sociales définies comme « une forme de
connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la
construction d’une réalité commune à un ensemble social ». En tant que système
d’interprétation, elles régissent notre relation au monde et aux autres, orientent
et organisent les conduites et les communications sociales – et phénomènes
cognitifs, elles engagent l’appartenance sociale des individus avec les
implications affectives et normatives, avec les intériorisations d’expériences, de
pratiques, des modèles et de conduites et de la pensée, socialement inculqués ou
transmis par la communication sociale, qui y sont liées » (JODELET 1989 : 53).
Dans l’expression du même auteur « représenter ou se représenter correspond à un acte
de pensée par lequel le sujet se rapporte à un objet – celui-ci peut être aussi bien une personne,
une chose, un événement matériel, psychique ou social, un phénomène naturel, une idée, une
théorie. Il peut être aussi bien réel qu’imaginaire ou mythique ».
Pour Pierre MANNONI (1998 : 4), « les représentations sociales se présentent comme des
schèmes cognitifs élaborés et partagés par un groupe qui permettent à ses membres de penser, de se
représenter le monde environnant, d’orienter et d’organiser les comportements, souvent en
prescrivant ou en interdisant des objets ou des pratiques ».
En anthropologie, les représentations, se situent à la rencontre d’une
expérience individuelle et de modèles sociaux. C’est un savoir que les individus
d’une société donnée ou d’un groupe social élaborent au sujet d’un segment de
leur existence ou de toute leur existence (LAPLANTINE 1989). Ce savoir qui
repose alors sur les représentations sociales est inscrit d’un double point de vue
au cœur même de la vie sociale. Les normes, les croyances ou superstitions,
opinons ou préjugés composent la partie constituée de ce savoir dont il convient
d’étudier la structure, la dynamique et la fonction dans les représentations
sociales de la maladie et de la guérison.
Les Sereer du Siin constituent une importante société agraire fortement
marquée par un syncrétisme religieux. Malgré les influences du christianisme et
de l’islam, elle reste attachée aux croyances animistes. Dans ce contexte, la santé
est avant tout perçue dans l’imaginaire populaire comme le corollaire du respect
des normes, droits et obligations sociales inculqués très tôt dans l’univers
familial 4. Ce cadre de référence fait appel à un certain nombre de règles et de
modèles de conduite. Il se fonde sur une perception binaire de l’univers,
composé à la fois d’un monde naturel visible et surnaturel invisible divin
(GRAVRAND 1973 ; NATHAN & STENGERS 1999). Les humains, les animaux, la
nature, les végétaux, les minéraux de la terre et les astres du ciel appartiennent

4 Dans le contexte social étudié, les diagnostics posés et les traitements prescrits par les
professionnels de la biomédecine ne sont pas toujours perçus comme faisant sens.

297
Sadio BA GNING & John SANDBERG

au premier – l’être supérieur (Rog Sen) ou Dieu de la création et de la clémence,


les génies (djinn), les ancêtres ou génies familiaux réincarnés pangools et les
esprits errants (sorciers et fuyants la mort par exemple) sont dans le second. En
d’autres termes, les humains partagent l’univers avec d’autres êtres surnaturels
qui gouvernent la nature. Cette coexistence est négociée dans le respect de
chaque communauté. Elle suppose un code de conduite (principes) qui organise
les comportements de santé selon un ordre temporel, les déplacements (ne pas
sortir à certaines heures ou quand il y a tourbillon), l’hygiène corporelle (ne pas
se laver ou s’approcher des ordures ménagères au crépuscule) et alimentaire
(éviter de manger des aliments dont on ne connaît pas la provenance), la
politesse (ne pas parler fort à certaines heures ou quand on est enceinte), les
relations intergénérationnelles (éviter de laisser les bébés dormir seuls et les
contacts entre personnes jeunes et très âgées), le genre (particulièrement à
travers la sexualité et la reproduction). L’observance de ces différentes
prescriptions permet de maintenir l’équilibre entre les forces naturelles et
surnaturelles qui régissent la vie sociale. Le non-respect de ces règles entraîne
différents types de conflits. Temporels, ces conflits entre êtres vivants, ancêtres
et esprits génèrent des maladies dites de « saïtané ». Interpersonnels, ces conflits
débouchent sur des pratiques perçues comme relevant de la sorcellerie. En
outre, le non-respect de la nature et des animaux domestiques (chien, chat, ou
poussins par exemple) peut engendrer des maladies vécues comme des signes
de vengeance de l’animal mal traité. Comme dans la théorie de la contagion
développée par Edward GREEN (1999), la transgression des normes sociales
entraîne une « pollution » 5 qui prend ici la forme de maladies dites sereer. Elles
adviennent de manière accidentelle, puisque n’importe qui peut les attraper,
mais ne sont pas contagieuses. Néanmoins ces maladies sont plus facilement
contractées par des individus qui n’ont pas eu un comportement conforme aux
prescriptions sociales. Autrement dit, même si les maladies dites sereer sont la
plupart du temps considérées comme la conséquence d’une transgression de
normes sociales, elles peuvent être le résultat d’une mauvaise rencontre. Dans
ce cas, l’individu pollué est directement ou indirectement atteint par des
mauvais vents, communément appelés qeñ, envoyés par des ancêtres, des
sorciers ou des génies malveillants. Rappelons que ce type de vent « invisible »
n’est pas à confondre avec celui qui est dans l’environnement, donc « visible »

5 Edward GREEN (1999 : 76) La pollution ne peut être comprise ici au sens stricto
sensu de la définition de Green qui met en relation l’impureté avec la contagion.
Dans les maladies dites sereer, la contagion n’est pas systématique. Or pour Green,
la pollution renvoie à un processus impersonnel de contagion qui implique de
manière directe ou indirecte, un contact avec une substance considérée comme
dangereuse, car étant sale ou impure. Ce contact pouvant être une personne, un
lieu ou un objet, même si c’est souvent à travers une personne. Toute personne
en contact avec l’impur devient contagieuse, vulnérable à la maladie et à
l’infortune. Elle fait alors l’objet d’une marginalisation de la part des autres, en
particulier en ce qui concerne les maladies sexuellement transmissibles.

298
TOMBER MALADE ET EN GUÉRIR SANS ALLER AU DISPENSAIRE…

(poussière ou tourbillon par exemple) qui peut causer des maladies comme le
rhume par exemple. Symbole des courants d’énergie des forces visibles et
invisibles qui arrivent par surprise (GRAVRAND 1983), le passage de ces vents
est perceptible par ses effets négatifs sur la santé.
Dans l’interprétation étiologique des enquêtés, les maladies dites sereer se
manifestent souvent par des maux de tête, de la fièvre, des palpitations, des
bouffées délirantes, des courbatures, de la toux ou des ballonnements de ventre
qui surviennent de manière périodique à des échelles temporelles différentes.
Les symptômes sont perçus en particulier au crépuscule ou à la tombée de la
nuit. De même que la femme enceinte qui parle fort expose son bébé au risque
d’être « attaché » ou d’avoir le kumalas similaire au tétanos pré- et néonatal,
l’enfant qui dort seul ou le jeune qui n’évite pas de se rapprocher des personnes
très âgées séniles risque d’attraper des vents de sorciers 6 ou naq, et de
personnes « fuyant la mort » appelés xon faaf. De telles catégories étiologiques
relèvent d’un univers surnaturel impersonnel. Au demeurant, elles reflètent
l’histoire effective des rapports interpersonnels entre lignages et individus face à
des enjeux sociaux dont thérapeutes et malades sont les acteurs quotidiens
(THIOUNE 1991). Ainsi, un voisin ou un parent peut consulter un sorcier pour
lui demander d’insuffler un mauvais vent à l’enfant du voisin pour se venger
d’un amour refusé. De même, un membre insoumis d’une lignée peut faire
l’objet d’un mauvais vent envoyé par d’autres membres de la famille pour
l’obliger à faire des libations en vue de renouer le contact ou de s’attirer les
grâces d’un ancêtre tutélaire négligé appelé pangool. Aussi, une femme jalouse de
sa coépouse peut demander à un sorcier de rendre celle-ci stérile, voire folle. En
outre, une personne âgée sénile et dépendante qui n’est pas prête à mourir peut
également transmettre la maladie de la peur à un jeune pour s’emparer de son
âme et accroître sa longévité, dit-on.
Tout cela traduit des inégalités sociales liées au genre, aux castes, à l’âge ou
aux générations qui renseignent également sur les relations interpersonnelles.
L’importance des mots (FAVRET-SAADA 1977) et des pensées apparaît dans ce
contexte où ils peuvent être perçus comme des agents déclencheurs de
maladies. Les individus se gardent de dire leur colère ou leur ressentiment,
d’exprimer des sentiments d’envie ou de jalousie tant que cela permet de
maintenir une harmonie sociale. Rompre ce lien par le regard ou la parole
entrainerait la maladie, souvent vécue comme une conséquence du mauvais œil
ou de la mauvaise langue d’un voisin ou d’un parent envieux.
L’interprétation des catégories étiologiques par plus de 70 % des enquêtés
montre une conception binaire des maladies : celles qui se soignent chez le

6 Encore appelés mangeurs d’âme ou naq en sereer, les sorciers sont perçus comme
des êtres d’apparence humaine. Cependant, ils appartiendraient à une autre espèce
secrète aux pulsions cannibales. Pour y adhérer, on dit qu’il faut manger un des
membres proches de sa famille, comme son enfant, son neveu par exemple.

299
Sadio BA GNING & John SANDBERG

médecin se distinguent des maladies dites sereer qui sont traitées chez le
guérisseur, le marabout ou le tradipraticien. Dit autrement, la guérison appelle à
des rites de purification que seul un guérisseur est en mesure de réaliser pour
permettre à l’individu qui a transgressé les normes sociales, violé des tabous ou
été atteint accidentellement par un vent, d’être réintégré dans le système social
et cosmique. Les données de l’enquête montrent que plus de 75 % des enquêtés
déclarent que les maladies dites sereer ne peuvent être guéries par les médecins.
Cependant, 15 % déclarent le contraire et seulement 10 % disent ne pas savoir
où les soigner. Le traitement proposé par le guérisseur, fait de médicaments
préparés avec des poudres tirées de plantes de la nature, de bains purificateurs
et/ou d’encens, n’est efficace que dans la mesure où il permet de réparer et de
rétablir l’équilibre entre le corps social ou individuel avec le surnaturel. Les
hommes et les femmes qui y participaient, incluant le malade pollué et son
entourage, s’inscrivent dans une véritable action de légitimation. Celle-ci repose
sur la croyance qu’ils défendent des pratiques traditionnelles (conventionnelles)
qui font l’objet d’un large consensus au sein de la communauté. Ce sens partagé
de ce qui doit être fait rassemble toute la communauté sereer dans une même
destinée. De ce fait, toutes les maladies diagnostiquées socialement comme
relevant de mauvais vents ou de qeñ font l’objet de traitements similaires.
L’étude des représentations des maladies montre que l’interprétation
étiologique relève d’un système rationnel souvent réduit dans la littérature
anthropologique à un système de croyances indigène fataliste (volonté divine,
accidents, hérédité, dangers environnementaux, etc. (GREEN 1999). Elle repose
sur un système de pensées « logiques ». Dans la mesure où le contact avec un
objet, un animal tabou (totem) ou un comportement proscrit provoque la
maladie, il devient tout à fait aisé d’établir un diagnostic. Il suffit de se référer
aux circonstances de la survenue de la maladie et à la périodicité des symptômes
pour spécifier la nature des maux de tête ou de ventre parmi les autres formes,
par exemple. Ainsi, les maux de tête relevant d’un mauvais vent ou de qeñ sont
plus vite reconnus que des maux de tête provoqués par un paludisme, une
maladie cardiovasculaire (hypertension artérielle, par exemple). Dans ce dernier
cas, le patient n’attend qu’un traitement biomédical (médicaments, piqures, etc.)
pour aller mieux. Le diagnostic du médecin n’étant pas toujours compris, il fait
l’objet de pensées « magiques », car les causes des maladies qu’il traite ne sont
pas comprises et sont peu référencées socialement. Les causes de ces maladies
peuvent cependant être construites et représentées, souvent établies en relation
avec des facteurs naturels (poussière, piqure de moustique, fatigue, manque de
sang ou anémie, etc.). Cette construction subjective est d’autant plus perçue
comme pertinente que le traitement du guérisseur n’est pas efficace. Ainsi, en
adhérant au diagnostic du médecin, ce dernier s’engage dans un traitement dont
il espère qu’il lui permettra d’aller mieux. Dans ce contexte marqué par la
faiblesse des structures sanitaires et hospitalières, où l’agriculture de subsistance
constitue la principale activité et où les relations interpersonnelles institutionna-
lisées (parenté à plaisanterie, lignées matrilinéaires, voisinage) organisent la vie

300
TOMBER MALADE ET EN GUÉRIR SANS ALLER AU DISPENSAIRE…

sociale, la maladie est vécue comme une menace sociale qui ébranle l’équilibre
entre la nature, les humains et les forces surnaturelles. La santé du corps et de
l’esprit implique la participation à la vie sociale. De même, le refus de s’y prêter
entraîne la maladie. À ce propos, le réseau social peut être une ressource non
négligeable pour adopter des stratégies de santé.

L’importance des réseaux sociaux dans le traitement des


maladies dites s ereer
Rappelons que dans la tradition sereer, l’individu existe en tant qu’ensemble
de ses rapports avec l’ordre social et cosmique. À cet égard, le réseau social a
une fonction déterminante dans le maintien de l’équilibre social perturbé par le
soulèvement de « vents ». Il fonctionne comme une soupape de « sécurité
sociale ». Par analogie à la sécurité sociale pour le malade, le réseau permet de
l’accueillir et de l’accompagner en organisant la solidarité autour de lui. De
même, le réseau exerce une sorte de contrôle social mutuel sur ses membres.
Comment se structurent les réseaux sociaux mobilisés dans les stratégies de
soins traditionnels ? Quels sont les supports et relais de la prise en charge des
maladies dites sereer, quels en sont les acteurs centraux ?
Par réseau, nous désignons l’ensemble des relations sociales interconnectées
qui sont mobilisées par le malade lui-même et par son entourage dans son
itinéraire thérapeutique en vue d’une guérison. En d’autres termes, nous nous
intéressons à la relation spécifique qu’entretient un malade engagé dans une
quête de guérison avec les autres membres de sa communauté, perçus comme
un véritable vivier de guérisseurs. La description de ces réseaux permet de
comprendre les logiques et dynamiques sociales qui constituent des réponses
communautaires et individuelles face à la maladie. Il s’agit de comprendre les
motivations qui sous-tendent le recours au traitement prescrit par un guérisseur
et le rôle joué par le réseau social du malade.
La solidarité à l’égard de celui-ci traduit une première forme de soutien
communautaire, notamment pour atténuer sa souffrance. Le malade est entouré
par ses proches et ne connaît pas la « solitude des mourants » de la société
moderne, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Norbert ELIAS (2012). Organisé
en fonction des causes perçues de la maladie et des symptômes, cette solidarité
appelle à des dynamiques de genre et intergénérationnelles. Elles se traduisent
par une répartition sexuelle des tâches qui confine les femmes aux services et
soins au malade, et confie aux hommes la responsabilité de gérer les dépenses
de santé. On peut citer à cet égard le rôle bien reconnu des migrants jeunes et
âgés en ville ou à l’étranger 7. Cependant, les entretiens réalisés auprès de ceux

7 L’apport des migrantes n’est pas comptabilisé, puisqu’elles sont souvent des
saisonnières, qui après certaines expériences matrimoniales (mariage, grossesses)

301
Sadio BA GNING & John SANDBERG

qui étaient revenus à l’occasion de fêtes ou de cérémonies familiales ne


permettent pas de saisir le rôle réel des migrants dans le réseau du malade au
village, sinon celui d’être un soutien financier.
La chaine de solidarité multisituée et polymorphe qui se met place autour du
malade est avant tout perçue comme l’expression d’un devoir de chacun des
membres du réseau. Celui-ci obéit à un sens moral qui trouve une parfaite
illustration dans les propos de Y. D., 54 ans, chef de ménage : « Une personne qui
tombe malade sait qu’il [elle] bénéficie d’emblée d’un grenier de guérisseurs dans son
entourage, chacun donne son avis jusqu’à ce qu’on sache ce qu’il a et des conseils pour l’aider à
guérir. Voisins, parents, amis ou pairs se déploient comme des grains de mil d’un grenier à
son chevet. On espère ainsi lui être d’un réconfort social dans sa quête de guérison. C’est le
minimum qu’on puisse faire pour le soulager ».
Ce récit éloquent met en scène les logiques communautaires qui sous-
tendent le fonctionnement du réseau social élargi du malade. Ce tissu
relationnel se forme dès que les symptômes apparaissent avec l’entourage
proche (famille, parentèle, voisins, amis, castes, ethnie, etc.) à l’échelle
communautaire (concessions, quartier, marché, hameau, village, ville, etc.) tout
en intégrant les proximités, qui s’appliquent aux liens d’interconnaissance,
relatives aux rapports sociaux de genre, de génération et de castes. En
conséquence, le malade reçoit divers conseils et propositions de choix de
traitements qui vont des pratiques d’automédication aux traitements
personnalisés orientés vers la médecine traditionnelle. Par exemple, il n’est pas
étonnant d’entendre un homme ou une femme enquêtée déclarer avoir parlé en
premier de sa maladie avec les membres de son réseau du même sexe.
Toutefois, lorsqu’on regarde l’évolution de la structure du réseau, on s’aperçoit
qu’elle change dans son fonctionnement. Le réseau a tendance à se refermer
essentiellement au moment de choisir une thérapie.
L’analyse des portraits biographiques qualitatifs montre en particulier qu’une
telle décision est prise en comité restreint par la famille proche ou par le malade
lui-même. Il est certain qu’à ce niveau le statut social du malade a un véritable
rôle à jouer dans le choix de l’itinéraire thérapeutique. La prise en charge du
malade appelle en effet à des décisions qui se prennent suivant un certain
nombre de considérations sociales, et résultent de la position sociale relative
qu’il occupe. Par exemple, un chef de ménage, homme vieillissant, ne sera pas pris
en charge par le réseau de la même manière qu’un jeune homme ou une femme
qui vient de se marier, tout comme un enfant ne fera pas l’objet des mêmes
choix thérapeutiques qu’une jeune femme. On voit avec les entretiens réalisés
que dans le réseau social proche les jeunes hommes comptent sur leurs frères et

sont obligées de rester définitivement au village lorsqu’elles ne sont pas dans des
ménages polygames. Cela leur offre souvent la possibilité d’alterner entre les
séjours en ville et au village avec leurs coépouses. Inversement, les données
montrent que les femmes qui ont une source de revenus décident de leurs
stratégies de santé pour elles-mêmes et pour leurs enfants.

302
TOMBER MALADE ET EN GUÉRIR SANS ALLER AU DISPENSAIRE…

pairs. Par contre, les filles font appel essentiellement à leurs mères si elles sont
célibataires, ou à leur belle-mère si elles sont mariées. Du côté des hommes
âgés, les soins sont apportés par les fils adultes et leurs épouses, tandis que les
femmes âgées ne comptent que sur leurs enfants et par ricochet sur leurs belles-
filles (GNING 2015). En outre, quand on regarde du côté des enfants, on note
la présence des parents et grands-parents qui ne sont pas en migration. En
effet, la stratégie de soin adoptée est fonction des attentes à l’égard du rôle
social du malade dans l’économie domestique. Restreint, ce premier niveau de
décision est parfois guidé par la divination par le sable, les cauris ou l’eau. Cette
étape peut s’avérer déterminante dans l’itinéraire thérapeutique.
Le contrôle exercé par le réseau sur ces membres commence avec la
divination qui oriente le choix du parcours thérapeutique approprié. En tant
que première étape de l’itinéraire thérapeutique, après l’automédication, la
divination par sable, cauris ou eau, joue un rôle important dans la construction
du réseau social de soins. Elle engage le malade et son entourage dans une
véritable quête de sens, d’abord pour comprendre les causes naturelles ou
surnaturelles de la maladie, mais aussi pour la guérir. La divination entérine une
nouvelle phase de prise en charge restreinte du malade, d’autant plus que les
diagnostics établis par les guérisseurs peuvent se révéler parfois « accusateurs de
sorcellerie », à l’égard de membres du réseau social élargi constitué par des
parents éloignés ou des voisins. Le récit de D. S., 35 ans, est illustratif : « J’ai eu
sept grossesses, mais les trois premiers bébés ont été atteints de kumalas. Le premier est décédé,
une semaine après le baptême, le second pleurait beaucoup la nuit, sans que je sache pourquoi,
au bout de quelques jours il était mort, le troisième était déjà attaché dans mon ventre. Donc,
il est mort-né. Quand nous sommes parties, ma belle-mère et moi, chez le guérisseur qui habite
dans le quartier, il nous a dit que c’est l’œuvre d’un nos voisins qui attache mes bébés à
chacune de mes grossesses, il a des pouvoirs maléfiques. C’est pourquoi, j’évite de sortir quand
je suis enceinte. Depuis j’ai eu quatre enfants qui sont heureusement restés. Dieu merci ». Ce
récit évoque l’enjeu mortel que comporte la grossesse. Il montre par ailleurs la
place du guérisseur et des femmes dans le processus de quête de sens pour
comprendre les causes d’une maladie.

Le guérisseur, la mère et l’épouse, figures clés dans les


réseaux sociaux
L’objectif de la mobilisation du réseau est de trouver des possibilités de
rétablir l’équilibre entre les forces naturelles et forces surnaturelles, garant de la
santé pour tous. Dans cette perspective, il est important de souligner le rôle
primordial des femmes et du guérisseur dans la construction sociale des
maladies dites sereer et de leur guérison.
Quand on regarde la structure interne du réseau social restreint dans les
groupes statutaires (femmes, jeunes, enfants, adultes masculins atteints de

303
Sadio BA GNING & John SANDBERG

« mauvais vents »), on s’aperçoit vite de la forte présence du genre féminin. Les
entretiens ethnographiques réalisés confirment que les femmes sont
d’importants relais d’accueil et de prise en charge des membres de la
communauté atteints de ces maladies. Par exemple, un enfant qu’on dit être
atteint de la maladie de peur, ou diit, compte parmi les membres les plus actifs
de son réseau de soins d’abord ses parents, particulièrement sa mère ou sa
grand-mère. De même, une femme enceinte qu’on dit être touchée par le
« vent » d’un esprit maléfique, ou ciit paxer, est accompagnée par sa belle-mère,
sa mère, ses sœurs et ses coépouses, dans son traitement chez le guérisseur.
Tout comme un homme au ventre ballonné qu’on dit être malade de fuddo dem
compte sur les membres les plus dynamiques de son réseau, à savoir sa femme,
sa mère ou sa sœur. En d’autres termes, ces différentes figures féminines (mère,
belle-mère, grand-mère, épouse, fille ou sœur), partagent toutes les mêmes
logiques normatives liées à la perception de leurs rôles sociaux au sein des
réseaux dans lesquels elles se côtoient. Cependant, leur marge de manœuvre est
parfois vite réduite par l’épuisement de leurs moyens financiers, ce qui les
pousse parfois à troquer leurs bijoux, habits, ou vivres, contre des traitements
chez le guérisseur.
La forte implication des femmes dans les parcours thérapeutiques
traditionnels est à mettre en lien avec le rôle social qui leur est assigné dans la
communauté. Mères, elles ont un rôle éducatif qui les oblige à veiller au respect
des principes de cohabitation entre les forces naturelles et surnaturelles. Elles
sont censées fournir au guérisseur les moyens de son actio