Modalités
Modalités
Prise de vue
La notion logico-linguistique de modalité désigne, au sens classique, toutes les modifications du sens d'une
proposition par des expressions permettant d'asserter cette proposition comme nécessaire, possible,
impossible ou contingente. Elle est alors dite aléthique et a été étudiée, depuis Aristote, par les philosophes et
les logiciens dans le cadre de la logique modale, qui a connu un renouveau important au XXe siècle. On appelle
également « modalité », au sens large, toute modification quelconque du sens d'une proposition, soit par
adjonction d'adverbes, soit par subordination de cette proposition à certains verbes ou formes verbales. Les
modalités non aléthiques sont, par exemple, les modalités déontiques (« il est permis que », « il est obligatoire
que ») et les modalités épistémiques (« croire que », « savoir que »). Elles ont donné lieu à des logiques
spécifiques. Traditionnellement, les notions modales ont été rejetées aux frontières de la logique classique du
vrai et du faux, parce qu'on les a jugées obscures. Mais elles recouvrent certains des concepts et des
problèmes les plus riches et les plus difficiles de la philosophie.
La question philosophique porte sur le sens et la justification métaphysique de ces notions : y a-t-il dans le
monde des faits ou des propriétés modales, ou bien ceux-ci sont-ils relatifs à notre connaissance ou au
langage ? Y a-t-il des vérités nécessaires et quelle est leur nature ? Comment les diverses conceptions de la
nécessité et de la possibilité conditionnent-elles les réponses que les philosophes donnent à des problèmes
classiques comme celui du déterminisme et du libre arbitre et les systèmes qu'ils fondent sur ces notions ?
Il est donc tentant de généraliser la notion de modalité au-delà des modalités classiques ou « aléthiques »
(nécessaire, possible, contingent), en l'étendant à tous les cas où une assertion simple se trouve modifiée,
selon l'expression de Benveniste, par « une assertion complémentaire portant sur l'énoncé d'une relation »
(Problèmes de linguistique générale, vol. II, Gallimard, Paris, 1974). Les logiciens parlent en ce sens de
modalités non aléthiques, comme les modalités déontiques (« il est permis que », « il est obligatoire que »), les
modalités épistémiques (« croire que », « savoir que ») ou causales (« X est cause que »), etc.
Il est cependant difficile, du point de vue grammatical, de donner une définition générale de la modalité.
Un critère syntaxique est insuffisant, en raison de la multiplicité des morphèmes capables d'exprimer la
modalité et parce que toutes les valeurs modales ne sont pas marquées syntaxiquement (par exemple,
l'expression de l'aspect dans des phrases au présent comme « Paul fume » au sens de « Paul fume
habituellement »). Le critère sémantique de l'intensionnalité est trop large, puisqu'il incluerait, par exemple, les
expressions du discours indirect (comme « dit que ») parmi les modalités. De plus, les autres critères
sémantiques varient. Les linguistes distinguent habituellement les modes, qui sont des formes verbales, des
modalités : ainsi, l'indicatif est un mode, bien qu'un énoncé à l'indicatif ne soit pas, pour le logicien, un énoncé
modal. Pourtant, on peut interpréter le subjonctif comme l'expression de la modalité du possible (voir R. Martin,
Pour une logique du sens, P.U.F., Paris, 1983).
Un autre argument pour traiter la modalité comme une catégorie plus générale que celle des formes
verbales est la similitude, dans certaines langues, des modes et des temps ; par exemple, le futur en latin a
des valeurs proches du subjonctif (Martin, ibid.). Et faut-il inclure l'assertion, et l'acte de langage qui lui
correspond, dans les modalités ? Ainsi, l'interrogation n'est pas habituellement considérée comme un mode ou
une modalité proprement dite, mais est souvent qualifiée par les linguistes de « modalités énonciatives ». En
revanche, si l'on appelle, au sens large, modalité toute manière sous laquelle une assertion est affirmée, alors
la distinction entre mode et modalité s'estompe, en particulier si l'on interprète cette dernière comme
l'expression d'une attitude subjective par rapport à une proposition (cf. la définition du mode de Priscien : Modi
sunt diversae inclinationes animi, varios ejus affectus demonstrantes, citée par la Grammaire de Port-Royal).
Sémantiquement parlant, la notion de modalité a des contours trop mal définis pour unifier ces phénomènes.
Aristote établit les combinaisons des propositions modales et, en particulier, les équivalences et
implications auxquelles elles donnent lieu, que les médiévaux figureront dans un « carré des modalités ».
Aristote distingue deux sens du possible, le possible au sens large, ou l'absence de nécessité (au sens où
on dit qu'un homme peut marcher ou ne pas marcher), du possible au sens étroit, qui désigne ce qui arrive « le
plus souvent » (au sens où on dit que le feu peut chauffer), sans que les termes (endekomenon et dunaton)
qu'il emploie désignent toujours l'un ou l'autre. Les médiévaux appelleront contingent (contingens) tantôt l'un
(au sens (5) de la conjonction de (3) et (4)), tantôt l'autre. (1) implique (3), et (2) implique (4), mais pas
conversement (subalternation), et (1) implique que p est vrai (ab oportere esse ad esse valet consequentia) ;
(2) implique que p est faux, et la fausseté de p implique (3) (ab esse ad posse valet consequentia). (1) et (4), et
(2) et (3) respectivement sont contradictoires (si l'un est vrai, l'autre est faux).
Aristote reconnaît l'existence de nombreuses autres lois modales (comme la non-équivalence de « Il est
nécessaire que p ou q » et de « Il est nécessaire que p ou il est nécessaire que q »), mais sa contribution
principale est la théorie des syllogismes modaux, répertoire de toutes les formes valides de raisonnement
syllogistique combinant des prémisses modales ou non modales (assertoriques) ayant une certaine quantité et
qualité pour obtenir des conclusions modales ou assertoriques, comme la forme en BARBARA :
« Nécessairement, tout A est B ; tout B est C ; donc nécessairement tout A est C. » Le nombre de ces
combinaisons est vaste (812), et la théorie de la conversion parallèle à celle des syllogismes ordinaires est
complexe et révèle beaucoup d'ambiguïtés (voir Kneale& Kneale, 1962 ; Granger, 1976 ; Seel, 1982). Certaines
sont dues au fait qu'Aristote ne dispose pas, comme plus tard les stoïciens, d'une théorie du calcul des
propositions modales non analysées.
La logique modale sera ultérieurement développée par ceux-ci et par les mégariques, qui cherchent en
particulier à définir l'implication en termes modaux. Celle-ci se distingue, pour Diodore Cronos, du conditionnel
(implication matérielle) tel que l'interprétait Philon et Mégare (« si p alors q » est vrai si p est faux et q est
vrai), en ceci qu'une proposition p en implique une autre q, si q s'ensuit nécessairement de p (si p est vrai, q ne
peut pas ne pas être vraie), ce que les modernes appelleront « implication stricte ». Ces débats tournent
souvent autour de l'argument du Dominateur de Diodore et du problème des futurs contingents. Les
médiévaux développeront ces théories (voir Knuuttila, 1982), mais la logique modale tombera, à l'âge
classique, en désuétude.
(2) L (p ↦ q) ↦ (L p ↦ L q),
D'autres systèmes sont obtenus en ajoutant des axiomes à T. Parmi les plus courants, le système S4 de
Lewis provient de l'adjonction aux axiomes de T de :
(4) L p ↦ LL p.
En d'autres termes, dans S4, tout ce qui est en fait nécessaire est nécessairement nécessaire, et tout ce
qui est possible en fait pourrait être possible, ce qui est beaucoup plus fort que ce qu'on asserte dans T. On
peut aussi soutenir que tout ce qui est possible est nécessairement possible, et que tout ce qui pourrait être
nécessaire est en fait nécessaire. Ces principes sont inclus dans le système S5, qui provient de S4 et de
l'axiome :
(5) M p ↦ LM p.
(6) p ↦ LM p.
Ainsi, B est plus fort que T, S4 plus fort que B, et S5 plus fort que S4, au sens où l'on peut démontrer plus
de théorèmes modaux dans chaque membre de la série, et au sens où chacun est une extension du précédent.
On pourrait aussi soutenir que, bien que tout ne soit pas en fait possible, tout pourrait être possible, ce qui
forme la base des systèmes
S6, S7 et S8 de Lewis.
La diversité des systèmes modaux suggère que les notions modales élémentaires désignent quelque chose
d'obscur et que leur sens doit être élucidé si une logique des modalités peut être constituée. D'où l'importance,
au-delà de leurs combinaisons axiomatiques, d'une interprétation de ces notions. On peut, tout d'abord, faire
de la nécessité un opérateur sur des entités linguistiques – en l'occurrence des phrases. En ce sens, la
nécessité est équivalente à la démontrabilité d'une proposition (Lp = ‘p' est prouvable), et est ainsi toujours
relative aux règles et axiomes du système dans lequel cette proposition peut être assertée. Mais, selon cette
analyse suggérée par Gödel dans les années 1930, on ne peut, en raison de la non-démontrabilité de la
non-contradiction de l'arithmétique élémentaire, asserter la loi modale usuelle « Nécessairement (si
nécessairement p, alors p) ». Si on écarte cette interprétation « syntaxique », ainsi qu'une autre, initiée par
Lukasiewicz dans les années 1920, qui interprète les modalités dans le cadre d'une logique trivalente (où le
possible est une tierce valeur de vérité), celle qui a prévalu, depuis les années 1950, est l'interprétation
« sémantique » des modalités, fondée sur la théorie logique des modèles, et dont les principaux initiateurs sont
Carnap (1947), Kanger (1957), Hintikka (1963) et Kripke (1963). La vérité ou la fausseté des propositions
modales est alors évaluée relativement à certains modèles, ou domaines d'objets, indexés à des « mondes
possibles ».
On peut définir (retrouvant une idée leibnizienne) le possible comme ce qui est vrai dans le monde réel ou
dans un monde possible, et le nécessaire comme ce qui est vrai dans tous les mondes possibles, y compris le
monde réel. L'ensemble des mondes possibles est ordonné selon une relation d'« accessibilité » (un monde est
accessible à partir d'un autre si ce qui est possible relativement à l'un est aussi possible relativement à l'autre).
On obtient ainsi les divers systèmes de Lewis, selon les propriétés qu'on donne à la relation d'accessibilité
(« R »). Si R n'est que réflexive (un monde n'est accessible qu'à partir de lui-même), on obtient le système T. Si
R est symétrique (si un monde A est accessible à partir d'un monde B, alors B est également accessible à partir
de A), on obtient le système B. Si R est transitive (si tout monde accessible à partir d'un monde quelconque
lui-même accessible à partir d'un monde donné est accessible à partir de ce monde), on obtient le système S4.
Et si R est symétrique, réflexive et transitive (tout monde est accessible à partir de tout monde), on obtient le
système S5. L'accessibilité correspond ainsi strictement aux diverses itérations des opérateurs modaux.
Ces structures sémantiques se révèlent particulièrement utiles quand il s'agit d'interpréter les propositions
où l'expression de la modalité est combinée avec des quantificateurs comme « tous » ou « il existe ». Ici, la
distinction médiévale entre modalités de re et de dicto prend tout son sens. Ce n'est pas la même chose de
dire que :
et de dire que :
(b) nécessairement il y a un objet x qui est F ; car, même si tout ce qui existe est nécessairement F, cela
n'empêche pas qu'il puisse y avoir des objets (possibles) qui ne soient pas F. Le conditionnel formé par (a) et
(b) est néanmoins l'une des règles du premier système de logique modale quantifiée formulé en 1940 par
R. M. Barcan.
Cette règle (« formule de Barcan ») suppose que tous les objets qui peuvent exister dans des « mondes
possibles » sont nécessairement ceux qui existent dans le monde réel. Mais l'intuition inverse, qu'il pourrait y
avoir des objets possibles dans d'autres mondes que le nôtre, est tout aussi contestable. Ici encore, les règles
de formation et d'interprétation du langage modal semblent reposer sur nos intuitions ou nos théories quant à
la nature de la réalité modale et, par conséquent, rendre douteuse l'idée que la logique modale pourrait être
formelle, au sens usuel où une logique ne décrit que la forme, et non le contenu de nos assertions. Et, si l'on
admet, au contraire, que la logique n'est pas totalement indépendante des traits du réel, est-on prêt à accepter
le type de métaphysique qui semble aller de pair avec ces assertions modales ? C'est précisément l'objection
qu'adressent à cette logique les philosophes qui, comme Quine (1953), soupçonnent que les propositions
modales quantifiées de re comme (a) impliquent qu'il y a des propriétés nécessaires ou essentielles (ou
accidentelles) des objets eux-mêmes, indépendamment de la manière dont nous les décrivons. On peut
admettre, dit Quine, que nécessairement 9 est plus grand que 7, au sens de dicto où cet énoncé est
nécessaire. Mais, si l'on dit, au sens de re, que 9 a la propriété nécessaire d'être plus grand que 7, alors on
devrait pouvoir substituer à « 9 » toute expression qui a la même dénotation, comme « le nombre des
planètes » (qui se trouve être 9). Mais on serait ainsi conduit à dire que le nombre des planètes est
nécessairement 9, ce qui est, selon Quine, absurde. Les propositions modales quantifiées sont, selon Quine,
« référentiellement opaques » parce qu'intensionnelles, et elles présupposent une forme d'« essentialisme
aristotélicien » inacceptable. Il en conclut que la logique modale n'a de sens que si elle interprète la modalité
comme portant sur des énoncés, au sens de dicto, ou au sens de l'interprétation « syntaxique ».
Mais la sémantique des « mondes possibles » peut nous permettre d'éviter ces objections. Nous pouvons,
tout d'abord, préciser les conditions de référence des variables et des termes singuliers de la logique modale
quantifiée de manière à postuler qu'ils désignent les mêmes objets dans tous les « mondes possibles » (ils sont
alors, selon la terminologie de Kripke (1972), des « désignateurs rigides »). Nous pouvons, ensuite, soutenir
que les seules propriétés « essentielles » des objets postulées par la logique modale sont des propriétés
triviales (telles que « être nécessairement rouge ou non rouge ») qui n'impliquent aucun essentialisme fort,
mais seulement un essentialisme faible inoffensif (R. M. Barcan, « Essentialism in Modal Logic », in Nous,
pp. 91-96, 1967). Il serait erroné, cependant, d'en conclure que les structures de la logique modale et de sa
sémantique sont totalement neutres par rapport à toute hypothèse métaphysique sous-jacente, et qu'elles
valident a priori l'usage des notions modales. Certes, les « mondes possibles » ne sont, mathématiquement
parlant, que des ensembles de propositions ou des entités linguistiques, mais certains logiciens-philosophes
prétendent qu'il y a une pluralité de mondes possibles distincts du nôtre et aussi « réels » que lui (D. Lewis,
1973, 1985). Et comment nous assurerons-nous que les individus postulés dans divers mondes possibles seront
identiques ou distincts de ceux qui figurent dans d'autres mondes ? Cette question, fort débattue, des
conditions d'identité et d'individuation des individus « à travers » les mondes possibles (Kripke, 1972 ; Hintikka,
1969 ; D. Lewis, 1985) est un écho contemporain des débats qui opposaient Leibniz et Arnauld, et semble
appeler des prises de positions philosophiques sur l'existence ou la non-existence d'objets possibles, et sur leur
nature, c'est-à-dire sur la manière dont sont individualisées les entités du monde réel lui-même. Ce sont ces
questions traditionnelles qu'on retrouve, sous une forme abstraite, au sein des systèmes sémantiques.
Le problème demeure, cependant, de réconcilier nos intuitions morales usuelles avec ce que semblent
asserter les divers systèmes de logique déontique. En premier lieu, la logique déontique n'est pas, à
proprement parler, une logique des énoncés impératifs (du type « fais ceci »), car ceux-ci semblent n'être ni
vrais ni faux, mais elle peut être conçue comme décrivant, in abstracto, des systèmes de normes exprimables
à l'indicatif (c'est-à-dire d'énoncés normatifs) et leur cohérence. En second lieu, la logique déontique usuelle
engendre des paradoxes, comme celui de Ross : elle valide des énoncés comme
qui autoriserait par exemple à dire que s'il est permis de fumer, alors il est permis de fumer ou de tuer, ce
qui oblige à reformuler la notion de permission pour éviter ces conséquences indésirables, et à affiner l'analyse
de l'action.
Des transpositions similaires ont été proposées pour la logique des concepts de connaissance et de
croyance, et ont donné lieu à des logiques épistémiques (Hintikka, 1962). Les expressions « X sait que p » et
« X croit que p », que les philosophes appellent des concepts d'« attitudes propositionnelles », peuvent être
traitées comme des opérateurs modaux et obéissent, par exemple, à des lois comme : XK p ↦ p (si X sait que
p, alors p est vrai) et XK p ↦ XB p (si X sait que p, alors X croit que p).
Mais, ici aussi, la question se pose de savoir en quoi ces logiques peuvent systématiser nos concepts
épistémiques usuels. Tous les philosophes ne s'accordent pas sur le fait que les verbes d'attitudes
propositionnelles expriment une relation entre un sujet et une proposition, ni sur la nature des termes de cette
relation. En particulier, parce que ces phrases sont intensionnelles, la substitution de termes coréférentiels
n'est pas valide dans ces contextes (de X croit que x = a, on ne peut inférer, si a = b, que X croit que x = b),
et, pour la même raison, on ne peut passer d'une expression de dicto telle que « X croit que a est F » à une
expression de re « X croit de a qu'il est F ». La difficulté, parallèle à celle de la logique modale quantifiée, est
celle de l'identification des individus dans les mondes « épistémiquement » possibles. Un autre problème est
que la logique épistémique, en validant des principes comme « si X sait que p, et si p implique q, alors X sait
que q », semble attribuer au sujet connaissant une forme d'omniscience logique (il connaît toutes les
conséquences logiques de ses connaissances). Ici aussi, diverses adjonctions (par exemple que « p implique
q » doit être démontrable) sont nécessaires pour rendre cette logique « réaliste ».
On a avancé des analyses semblables pour les contextes causaux (D. Follesdal, « Quantification into Causal
Contexts », in Cohen& Wartofsky dir., Boston Studies in the Philosophy of Science, t. II, Humanities Press, New
York, 1965), et surtout pour la logique du temps (Prior, 1957), qui traite « il a été le cas que » et « il sera le cas
que » comme des opérateurs temporels et établit leur équivalence avec les opérateurs modaux usuels. La
multiplicité des structures possibles des logiques temporelles montre encore que leur interprétation ne va pas
de soi. Et surtout, le succès de ces méthodes et la similarité des structures logiques qu'elles emploient
montrent-ils qu'une notion unique de modalité sous-tend les diverses « logiques modales » ? Trop d'asymétries
existent entre les modalités classiques (nécessité, possibilité) et les modalités au sens large. On peut douter
que la similarité des symptômes logiques et linguistiques de l'intensionnalité corresponde à des syndromes et
à une étiologie communs à toutes les modalités.
On peut appeler réalisme modal la thèse philosophique selon laquelle les concepts modaux correspondent
à des réalités objectives, et anti-réalisme ou conceptualisme modal, la thèse selon laquelle ces concepts n'ont
de sens que relativement au connaître. La philosophie d'Aristote est un réalisme modal par excellence : pour le
Stagirite, les propositions modales sont vraies ou fausses parce qu'il y a du possible, et il y a du possible parce
que certains êtres ou propriétés ne sont qu'en puissance, et pas en acte ; et il y a du nécessaire parce que les
substances ont certains attributs nécessaires ou essentiels, alors que d'autres sont accidentels. Bien
qu'Aristote distingue, comme on l'a vu, le possible logique du possible ontologique, c'est celui-ci qui justifie en
dernier ressort une logique modale, c'est-à-dire une théorie capable d'exprimer dans le discours les propriétés
et les relations modales des êtres.
Par opposition, l'empirisme philosophique est par excellence un conceptualisme modal, parce qu'il nie la
réalité du possible et du nécessaire, qui ne sont que des concepts de notre esprit, ou des manières dont nous
affirmons les choses dans le langage (dans ce dernier cas, le conceptualisme se rattache à un nominalisme). Il
faut cependant distinguer au moins deux formes de conceptualisme modal. La première, celle de Hume, réduit
totalement les notions modales à des idées dans notre esprit, que nous projetons sur les choses à partir de nos
dispositions psychologiques. En ce sens, les propositions modales ne sont ni vraies ni fausses : elles ne font
qu'exprimer des états subjectifs et n'assertent rien sur le monde. C'est ce que cherche à établir la célèbre
critique humienne de la notion de nécessité causale ou physique : seules la répétition et l'association dans
l'esprit de nos idées obtenues à partir de la succession d'événements observés rendent compte de la genèse
de l'idée de nécessité.
La seconde forme de conceptualisme, celle de Kant, admet au contraire que les propositions modales
puissent être vraies ou fausses, et donc avoir une objectivité. Mais elles ne le sont que parce qu'elles
expriment des concepts et des rapports de notre entendement relativement à notre faculté de connaître. C'est
en ce sens que Kant dit que « la modalité des jugements en est une fonction tout à fait spéciale qui a ce
caractère de ne contribuer en rien au contenu du jugement... mais de ne concerner que la valeur de la copule
par rapport à la pensée en général » (1967). À la différence de l'idéalisme empirique, l'idéalisme
transcendantal traite la modalité comme une catégorie dont la déduction exprime le rapport de l'entendement
à une expérience objective possible. C'est la considération de cette forme de possibilité, la possibilité
transcendantale, qui n'est ni la possibilité réelle ni la possibilité logique, qui constitue l'apport propre du
kantisme à la position conceptualiste (voir J. Vuillemin, « La Théorie kantienne des modalités », in G. Funke dir.,
Akten des 5. Internationalen Kant-Kongresses, Mainz, April 1981, Teil 2, Bouvier, Bonn, 1982). Mais, entre
celle-ci et le réalisme, il y a toute une variété de positions, incarnées dans l'histoire de la philosophie par les
divers systèmes philosophiques qui se sont constitués à partir d'une réflexion sur les notions de possibilité et
de nécessité.
(C) est possible ce qui n'est pas actuellement vrai et ne le sera pas.
On peut montrer (Vuillemin, 1984) comment le rejet de l'une ou l'autre des prémisses du Dominateur se
rapporte, chez les Anciens, à l'affirmation d'une forme de nécessitarisme ou à une forme de doctrine de la
contingence et correspond, dans chaque système doctrinal, à une conception spécifique des concepts modaux.
Diodore lui-même nie (C) et soutient que tous les possibles se réaliseront, ce qui revient à une forme de
fatalisme logique, perçue comme une négation du libre arbitre. Les stoïciens rejettent tantôt (A), pour
Cléanthe, au nom de la doctrine de l'éternel retour (le passé n'est pas irrévocable car il peut revenir), tantôt (B)
avec Chrysippe, mais au prix d'une redéfinition de la notion d'impossibilité, entendue non pas au sens de ce qui
n'arrive nécessairement pas, mais au sens de ce qui ne peut pas arriver selon les circonstances extérieures
dues au destin (il n'y a de nécessité que du destin, et de liberté que conformément au destin). Aristote, au
contraire, accorde un statut positif à la contingence. Dans le célèbre paragraphe 9 du De Interpretatione, il
analyse le problème de la contingence des énoncés au futur (« Il y aura une bataille navale demain »), que le
fatalisme de Diodore (qui était lui-même dirigé contre la notion aristotélicienne de possible) tenait comme
nécessaires. La solution d'Aristote consiste à distinguer la nécessité absolue (« tout ce qui est doit
nécessairement exister ») de la nécessité conditionnelle, relative à l'événement (« que ce qui est soit, quand il
est, et ne soit pas quand il n'est pas »). Les énoncés au futur n'ont qu'une nécessité conditionnelle, et c'est en
ce sens qu'ils n'ont pas de valeur de vérité déterminée (le principe de bivalence cesse de valoir pour eux). La
contingence ontologique est le fait des êtres en puissance, la nécessité absolue ne s'appliquant qu'aux êtres en
acte. Une autre modalité que le nécessaire et le possible exprimerait mieux la conception aristotélicienne :
celle du probable, qui s'applique aux événements du monde sublunaire, contingents et soumis à l'opinion.
Épicure, quant à lui, n'affirme la contingence qu'au prix du rejet du principe du tiers exclu. Les énoncés en
général, et les énoncés modaux en particulier, ne sont ni vrais ni faux, parce qu'aucune vérité ou fausseté
n'existe en dehors des procédures de confirmation autorisées par la canonique des critères. Il est en ce sens
l'ancêtre de la position conceptualiste des modalités (Kant, 1967 ; Vuillemin, 1984). Carnéade et les sceptiques
sont plutôt les précurseurs de la conception nominaliste (représentée, chez les Modernes, par Quine) selon
laquelle nécessité et possibilité sont des faits de langage, relatifs aux manières dont on asserte des
propositions (Vuillemin, 1984).
On peut envisager l'histoire des conceptions philosophiques de la modalité sous un angle différent, mais
complémentaire. En assimilant le possible à tout ce qui a été vrai ou sera vrai, Diodore adopte deux principes
qui vont guider l'analyse des concepts modaux à travers l'histoire de la philosophie. Le premier rattache la
modalité au temps : « possible » signifie ce qui est vrai à un moment quelconque du temps, « nécessaire » ce
qui est vrai à tous les moments du temps. C'est ce qu'on appelle parfois la conception « statistique » des
modalités, partagée aussi bien par des auteurs qui, comme Aristote, se situent dans le camp du réalisme quant
aux modalités (en ce cas, la nécessité équivaut à l'omnitemporalité ou à l'éternité : voir Hintikka, 1973 ;
Knuuttila, 1981) que par des auteurs qui sont conceptualistes quant aux modalités, comme Kant : « Le schème
de la possibilité est... la détermination de la représentation d'une chose par rapport à un temps quelconque. Le
schème de la réalité est l'existence à un temps déterminé. Le schème de la nécessité est l'existence d'un objet
en tout temps » (1971).
Le second principe, étroitement lié au premier, est celui de la réalisation possible du possible : toute
possibilité véritable doit se réaliser à un moment quelconque. Ce principe de l'actualisation de tout possible
authentique est ce que Lovejoy (1936) a appelé « principe de plénitude », et il est associé, selon lui, à l'idée
traditionnelle d'une « grande chaîne des êtres », c'est-à-dire à la conception, présente en particulier dans
l'histoire naturelle jusqu'au XVIIIe siècle, d'après laquelle l'actualisation des individus dans la réalité est la plus
complète et la plus riche possible. La conception temporelle de la possibilité et le principe de plénitude, qu'ils
figurent ou non explicitement chez Aristote (Hintikka, 1973, contra Vuillemin, 1984), constituent un paradigme
modal rival de la notion purement logique de possibilité comme ce qui n'implique pas contradiction.
S. Knuuttila a montré (1981) que ce paradigme, présent dans la philosophie ancienne et médiévale jusqu'au
XIIIe siècle, fut accepté sous une forme théologique : l'acte infini de l'entendement divin contient les idées de
toutes les formes d'être concevables, et Dieu comprend toutes les manières dont son essence peut être imitée
par des êtres finis (Thomas d'Aquin).
La réalisation des possibles est donc fondée en Dieu, bien que les humains ne puissent, en raison de la
limitation de leur entendement, savoir si une possibilité non réalisée est une possibilité réelle ou non. Ce
paradigme fut néanmoins contesté, à partir du XIVe siècle, en particulier par Duns Scot, pour qui le domaine de
la possibilité est un domaine infini de possibilités ou d'alternatives qui peuvent ou non être réalisées,
c'est-à-dire d'états « compossibles » du monde (ou, en termes contemporains, de « mondes possibles »). Le
principe de plénitude est alors abandonné, ou tout au moins cesse d'être l'unique paradigme des notions
modales, et la nécessité (ou possibilité) physique et naturelle est distinguée nettement de la nécessité (ou
possibilité) physique.
La question qui se pose alors est celle de savoir si les possibilités et les nécessités préexistent au choix
divin de réalisation des existences, ou si elles sont choisies par la volonté divine. Chez Duns Scot, le royaume
des possibilités logiques, des compossibilités et des nécessités est une précondition absolue de toute pensée et
de tout être. C'est la doctrine que refuse Descartes, avec sa fameuse théorie de la « création des vérités
éternelles » : la nécessité de ces vérités (mathématiques aussi bien que logiques) est immédiatement
contemporaine de l'acte de volonté par lequel Dieu les crée. Il s'ensuit que Dieu aurait pu faire que 2 + 2 ne
fasse pas 4, ou que des propositions contradictoires soient vraies. Comme Scot, Descartes entend la nécessité
comme la vérité dans tous les mondes possibles (Knuuttila, 1988). Mais les vérités éternelles, si elles sont
nécessaires, ne sont pas nécessairement nécessaires : Descartes refuse donc le système modal S4 (voir supra),
au profit du seul système T, qui n'autorise pas l'itération des modalités. Rien ne précède et rien ne
prédétermine la structure modale créée par Dieu. Cela s'accorde avec l'intuitionnisme cartésien en
mathématiques : rien de ce qui est possible ne l'est nécessairement (la thèse Mp ↦ LMp de S5 est fausse
également), car la possibilité en mathématiques est relative à nos règles de construction effectives. Quand
Leibniz reviendra au paradigme scotiste d'un domaine des possibles indépendant et préexistant à la volonté
divine, il rejettera le principe de plénitude et la conception temporelle des modalités pour les nécessités
métaphysiques, qu'il distinguera des nécessités physiques, et de la nécessité « morale » par laquelle Dieu,
choisissant d'actualiser le meilleur des mondes possibles, permet à notre monde d'échapper selon lui au
nécessitarisme universel (voir Hintikka, in Knuuttila, 1981 et in Knuuttila, 1988).
La pensée contemporaine semble avoir rompu avec la conception réaliste des modalités. Depuis Hume et
Kant, la seule nécessité à laquelle les philosophes semblent croire est la nécessité logique ou conceptuelle, qui
s'attache à nos représentations ou à notre langage. Mais la pensée contemporaine n'a pas pour autant rompu
avec les paradigmes modaux traditionnels. La conception « statistique » des modalités est encore présente
dans les conceptions extensionnelles qui, comme chez Kant (voir supra) ou chez les positivistes, réduit les
concepts modaux à des concepts temporels. Le réalisme modal et l'idée d'une structure de mondes possibles
hantent encore la sémantique des « mondes possibles ». Et les débats, toujours vivants dans une tradition qui
va de Kant aux positivistes, sur la nature des vérités nécessaires « analytiques », contiennent l'écho du conflit
qui opposait Descartes à certains penseurs médiévaux. En effet, si les vérités logiques (comme le principe du
tiers exclu) sont, comme le soutiennent Wittgenstein et Carnap, des conventions que nous avons choisies, elles
ne sont fondées sur aucune structure ontologique préexistante, comme le soutenait Frege, qui voyait en elles
les lois immuables de « l'être vrai ».
Le renouveau contemporain de la logique modale s'est opéré sur le fond d'un scepticisme quant à l'utilité
et à la clarté des concepts modaux en philosophie. Si ce scepticisme reste aussi fondé qu'il peut l'être en ce qui
concerne la justification ultime de ces concepts (le nécessaire et le possible ne sont peut-être, après tout, que
des projections de notre esprit sur les choses), le recours aux concepts modaux en philosophie a néanmoins
fait la preuve de sa fécondité.
Pascal ENGEL
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