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Complexité de l'ethnie Aïzi en Côte d'Ivoire

LA FORMATION D'UNE ETHNIE

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Référence de cet article : PETE Eric.

De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de


Côte d’Ivoire.
Rev iv hist 2014 ; 24 : 141-155.

DE LA COMPLEXITE DANS LA FORMATION D’UNE ETHNIE :


CAS DES AÏZI DE CÔTE D’IVOIRE
Dr PETE ERIC

(Chercheur à l’Institut d’Histoire d’Art et d’Archéologie Africains)


Université Félix Houphouët-Boigny_ Abidjan-Côte d’Ivoire

RESUME
Cet article montre à travers l’exemple des Aïzi, peuple Akan lagunaire de Côte d’Ivoire que
la condition d’homogénéité d’un groupe humain et notamment d’unité linguistique sous-tendant
son caractère ethnique est réductrice d’une réalité beaucoup plus complexe ! Concernant les
groupes ethniques actuels de la Côte d’Ivoire, il ne s’agit presque jamais de groupes monoli-
thiques ayant quitté une zone d’origine pour s’installer en l’état dans une zone d’accueil ! Ainsi,
au lieu de considérer les Aïzi comme ne formant pas une ethnie à cause de leur hétérogénéité
ou au mieux comme formant une ethnie atypique, il faut plutôt se résoudre à admettre que
les Aïzi sont un exemple révélateur voire une preuve tangible de la complexité inhérente à la
formation d’une ethnie ; celle-ci est presque toujours une association de groupes d’origines
diverses, en perpétuelle mutation, livrée aux aléas de l’histoire. La formation d’une ethnie est
donc une chose toujours complexe qu’il faut observer non pas de façon synchronique, in situ,
mais plutôt de façon diachronique car fatalement résultat de l’histoire.
Mots-clés : ethnie- Aïzi- Pèpèhili- Krou- Akan-in situ- diachronie- origine- hétérogénéité

SUMMARY
This article shows through the example of the Aïzis, Akan lagoon people of Côte d’Ivoire
that the condition of homogeneity of a human group and notably of linguistic unit underlying
his ethnic character is reducing of an a lot more complex reality! Concerning the present ethnic
groups of the Côte d’Ivoire, it is not hardly ever about monolithic groups having left a zone of
origin to get settled in the state in a zone of welcome! Thus, instead of considering the Aïzis
as not forming an ethnic group because of their heterogeneity or to best as forming an atypical
ethnic group, it is necessary to resolve rather to admit that the Aïzis are a revealing example
or even a tangible proof of the inherent complexity to the formation of an ethnic group; this one
is almost always an association of various origin groups, in perpetual mutation, delivered to
the risks of history. The formation of an ethnic group is therefore always a thing complex that
it is necessary to observe not of synchronic way, in situ, but rather of way diachronic because
fatally result of history.
Key words: ethnic group –Aïzis - Pèpèhili - Krou - Akan-in situ - diachrony - origin – hete-
rogeneity

PETE Eric. De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de Côte d’Ivoire.
141
INTRODUCTION
L’ethnie est généralement définie comme un groupement humain uni par une com-
munauté de langue, de culture, de traditions d’origine, etc. Étymologiquement, «ethnie»
est un terme apparu en 1896 dans la langue française. Il dérive de termes qui, en grec
ancien, servaient à désigner les groupes humains : γένος / genos signifiant «famille,
clan, tribu» ou ἔθνος / éthnos signifiant «gens de même origine». Selon le dictionnaire
Larousse, le terme «ethnie»vient du mot grecethnos (peuple) et signifie un groupement
de familles dans une aire géographique variable, dont l’unité repose sur une structure
familiale, économique et sociale commune, et sur une culture [Link] et ethnie
sont deux termes souvent employés l’un pour l’autre, un peu comme fleuve et rivière,
dans le sens approximatif d’un ensemble de personnes qui se reconnaissent issues d’un
même ancêtre ou qui ont en commun un même système de valeurs, une même culture,
comportant souvent une même langue, et un territoire, parfois symbolique1.
L’unité voire l’homogénéité du groupement humain considéré, apparaît donc comme la
condition sine qua non pour le qualifier d’ethnie. Vu sous cet angle, l’ethnie est une donnée
en soi, une donnée finie, observée in situ. L’ethnie ainsi appréhendée c’est-à-dire in situ
est pour nous trop réductrice2 d’une réalité beaucoup plus complexe et surtout absolu-
ment [Link] est le résultat de l’histoire comme le soutient Max Weber3. Selon lui,
l’appartenance à une ethnie, ou «ethnicité», est le sentiment de partager une ascendance
commune, que ce soit à cause de la langue, des coutumes, de ressemblances physiques
ou de l’histoirevécue (objective ou mythologique).
Or, il existe des groupements humains caractérisés certes par une diversité avérée
notamment de langues et qui malgré cela se reconnaissent eux-mêmes comme un même
peuple, une même ethnie. Tel est le cas des Aïzi de Côte d’Ivoire, peuple Akan-lagunaire
localisé sur le pourtour Ouest de la lagune Ebrié4. L’ambivalence entre leur hétérogénéité
plus qu’avérée et leur conscience d’appartenir à un même peuple fait des Aïzi une ethnie
assurément atypique au regard de l’acception classique de ce terme. Cependant, au-delà de
la diversité qui les caractérise, c’est à travers leur histoire etnotamment celle du peuplement
de leur espace actuel que se trouvent les ciments de l’unité de l’ethnie aïzi. Il s’agit donc
pour nous de montrer à partir du cas des Aïzi de Côte d’Ivoire que l’ethnie est non pas une
donnée figée par des clichés ou autres stéréotypes observés in situ mais plutôt une donnée
dynamique puisqu’obligatoirement résultat de l’histoire qui elle-même est dynamique dans
sa dimension diachronique ! Et qu’ainsi, la formation d’une ethnie est toujours complexe et
fatalement assujettie aux fluctuations voire aux aléas de l’histoire.

1 Léon de SAINT MOULIN s.j. Directeur du CEPAS (Centre d’Etudes Pour l’Action Sociale), «De l’ethnie
à la nation» in Afriquespoir n°13, Janvier -Mars 2001, [Link].
2 E. M’BOKOLO et [Link] (S/D), Au cœur de l’ethnie : Ethnies, tribalisme et Etats en Afrique, Paris,
édition La découverte, 2005, 238 p. [Link] : « Les anthropologues, bien souvent
malgré eux, ont usé et abusé de la notion d’ethnie, sans toujours préciser ce qu’ils entendaient par ce
terme. Parallèlement, les médias se sont hâtivement emparés de cette appellation si peu contrôlée pour
tenter d’ «expliquer» tel ou tel événement de la politique africaine. Encore aujourd’hui, l’utilisation de ce
terme sert de référence aux analyses souvent réductrices de certains conflits ».
3 Max Weber, (21 avril 1864-14 juin1920) est un économiste et sociologue allemand, originellement
formé en droit. Il est l’un des fondateurs de la sociologie moderne et l’un des premiers à avoir pensé la
modernité d’un point de vue critique.
4 Voir carte 1. P. 4.

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L’intérêt du présent article est de montrer selon un premier axe que l’ethnie aïzi est
caractérisée par une diversité inouïe et avérée. Le second axe nous permet de montrer
d’une part que des ethnies ivoiriennes reconnues comme telles, c’est-à-dire remplissant
les conditions d’homogénéité et notamment d’unité linguistique, sont constituées en
réalité de plusieurs groupes différents, venus d’horizons divers exactement comme pour
l’ethnieaïzi ; d’autre part, il permet de révéler, au-delà de la diversité qui les caractérise tant,
les ciments de l’unité des Aïzi et conséquemment, ce qui fait leur ethnicité, leur «aïzitude».

I- LES AÏZI DE CÔTE D’IVOIRE, UNE ETHNIE CARACTERISEE PAR


UNE DIVERSITE INOUÏE
Le monde aïzi compte treize villages 5 qui sont : Allaba6 ou Alléba-abra7 ;
Abranyanmiambo ; Abraco ; Attoutou-A ou Aattou-abra ; Nigui-Assôkô ou Noudj’Assôkô ;
Nigui-Saff ou Noudjou-Saff ; Tiagba ou Krogbo ; Téfrédji ou Gbégré ; Tiémien ou Tchami ;
Attoutou-B ou Aattou-édidji ; Koko ; Gbapo ou Alléba-édidji et Taboth ou Tôbou. Mais
malgré son exigüité8, le peuple aïzi se caractérise par une diversité très frappante :

A- Diversité du peuplement aïzi à travers les traditions d’origine.

Des traditions d’origine des villages aïzi recueillies par Henriette Diabaté9, François
Verdeaux10 et Eric Pété11, il ressort presqu’unanimement une diversité d’origine12 : Ces
origines sont à rechercher en Côte d’Ivoire aussi bien à l’Ouest-krou et notamment
en pays dida-bété qu’à l’Est-akan chez les Eotilé : Les Aïzi ont, en fait, une double
origine Ouest-krou et Est-akan ; même si dans la plupart des cas, il y a eu une espèce
d’homogénéisation de l’histoire du village prenant en compte les histoires particulières
des différents groupes originels qui le composent. Et parfois même, l’histoire d’un
groupe ou d’une famille est généralisée et tient lieu de l’histoire du village. D’où la
pertinente question de Verdeaux : « Faut-il voir dans ces contradictions un essai de
réduction de la diversité ; une volonté de se conformer davantage à l’image «ethnique»
par homogénéisation de la mémoire collective13? ».
Au total, les traditions d’origine dans le monde aïzi consacrent une diversité de
peuplement avec une hétérogénéité inouïe quant aux lieux d’origines déclarés, aux
étapes marquées, aux causes des départs et aux guides des migrations. Cette diver-
sité de peuplement est tout à fait conforme à l’hétérogénéité frappante, relativement
à la langue et à certaines institutions sociales, des Aïzi.

5 Voir carte 2 : Zones dialectales du pays aïzi. P. 6.


6 Appellation administrative.
7 Appellation par les intéressés eux-mêmes.
8 Le pays aïzi compte environ 13 000 âmes selon les chiffres du recensement de 1998, extraits des
résultats par localité du RGPH-1998 : département de Jacqueville, I.N.S, pp. 2-3.
9 H. DIABATE : Le Sannvin un royaume Akan de la Côte d’Ivoire 1701-1901. Vol VI. : Recueils de tradi-
tions orales hors du Sannvin. 701p. PP. 73-138. Sources orales et histoire. Université de Paris I. UER
d’Histoire. Thèse pour le doctorat d’Etat. Octobre 1984.
10 F. VERDEAUX : L’Aïzi pluriel : chronique d’une ethnie lagunaire de Côte d’Ivoire. Abidjan, ORSTOM,
1981, 308 p.
11 E. PETE, Les Aïzi et la formation d’une ethnie lagunaire de Côte d’Ivoire (XVe siècle-XVIIIe siècle),
Université d’Abidjan-Cocody, Thèse de doctorat unique en Histoire, 2011, 670 P. (Voir Annexes).
12 Voir tableau 1 : Origines, étapes et guides des migrations aïzi. p. 5.
13 F. VERDEAUX : L’Aïzi pluriel. [Link]. p. 25.

PETE Eric. De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de Côte d’Ivoire.
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Carte 1 : de la situation des groupes lagunaires dans le sud-est ivoirien
Source : E. PETE, Les Aïzi14 : Diversité et unité d’un peuple lagunaire de Côte d’Ivoire, UNCI, 1999,
102 p, p. 47.
Infographie : Dr. A. LOBA (IGT).

Tableau 1 : Origines, étapes et guides des migrations aïzi selon PETE15.


Origine Zone Cause du
Villages Etapes Guides de migration
Déclarée géographique départ
Attoutou-A Pays éotilé Est Layô- Guerre AMON KOCHI
Nigui-Assôkô Gbadji Ouest ? Querelles ?
Allaba Gbègrè Ouest Téfrédji Idem SOPI DATCHA
Abranyambo pays dida Ouest Sassandra Idem MOUTCHOUE
Kosrou- ADJAÏN & MOUT-
Abraco Lakota Ouest Idem
Toupah CHOUE
Kôdaki Lozoua-Yo- KOUADJANI
Tiagba Ouest Idem
(pays dida) coboué BOUA
Guitry
Gboyo-Ta-
Téfrédji Ouest Idem AÏKPA LIBA
boutou
(pays dida)
Tchami Guitry Ouest Azikègbo Idem SOPI KOTCHI
-Adiaké -Est -Layô Guerre AMON KOCHI
Attoutou-B
-Groguida -Ouest -Tchôkô Querelles DAGO BEUGRE

14 Aïzi ou Ahizi.
15 C’est une synthèse des traditions orales que nous avons recueillies en pays aïzi. Voir E. PETE, Les Aïzi
et la formation d’une ethnie lagunaire de Côte d’Ivoire (XVè siècle-XVIIIè siècle), [Link]. p. 422 : Annexes.

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Gbapo Tchôkô Ouest Abra-Layô Guerre DATCHA
Koko Guitry Ouest Taboutou Querelles AÏKPA LEBA
Pays dida Ouest Taboutou Querelles
Taboth DOUGOU GNAKPA
Pays éotilé Est Ile Eja Guerre
Nigui-Saff Pays éotilé Est Bôdjô Idem DIGBEU DAGNAN

B- Pluralité de langues et de certaines institutions sociales

1) Une diversité dialectale : les trois différents parlers aïzi

L’aire aïzi, bien que peu étendue, connait une diversité linguistique très poussée.
En effet, trois langues sont parlées sur ce petit espace : l’Aprô(Aprômrin), le Lèlou (Lélémrin)
et le Môbou(Môboumrin). Bien plus, dans certains villages se parlent deux langues aïzi
: l’Aprômrin et le Lèlou. Ainsi :
• L’Aprômrin se parle à Alléba-abra, à Aattou-abra, à Gbégré, à Koko, à Alléba-
édidji, à Tôbou, dans un quartier d’Aattou-édidji (le quartier Est ou Krabaïn),
dans un quartier de Noudjou-Saff (le quartier Adiché) et dans le quartier central
de Tchagba (KrokpaTiba).
• Quant au parler Lèlou ou Lélémrin, on le retrouve à Noudj’Assôkô, à Tchami,
dans l’autre quartier d’Aattou-édidji (le quartier Ouest ou Brobou) et dans les
autres quartiers de Tchagba et Noudjou-Saff.
• La troisième variante dialectale de l’Aïzi, le Môboumrin, n’a court que dans
deux villages, les deux Abra, Abranyanmiambo et Abraco distants l’un de
l’autre d’à peine un kilomètre et demi.

Carte 2 : le pays Aïzi


Groupe I. Zone de parler Lèlou.
Groupe II. Zone de parler Aprô.
Groupe III. Zone de parler Môbou.
Source : ATLAS DES LANGUES KWA DE CÔTE D’IVOIRE.
Infographie : Dr. A. LOBA (IGT).

PETE Eric. De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de Côte d’Ivoire.
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Cette diversité dialectale a éveillé l’attention de nombre de linguistes qui vont
tenter d’en faire une classification : G. Hérault16, puis LynellMarchese et Ann Hook17.
Nous proposons une version améliorée de tous ces essais de classification (Tableau
2 ci-après) pour tenir compte à la fois des différents groupes dialectaux aïzi mais
aussi des singularités liées soit aux villages, soit à un parler ou à la composition de
chaque groupe dialectale.
Tableau 2 : Langues parlées et aires dialectales du pays aïzi
LANGUES
GROUPES DIALECTAUX
PARLEES
Tchagbamrin Tchagba (deux quartiers).
Lélémrin
Noudj’Assôkô ; Noudjou-Saff (Trois Quartiers) ; Tchami ; Aattou-édidji (Quartier
ou Lèlou ou
Ouest ou Brobou).
Chicalé
Môboumrin ou
Abranyanmiambo ; Abraco.
Amaboué
Aprômrin ou Alléba-abra ; Aattou-Abra ; Noudjou-Saff (Quartier Adiché1) ; Tchagba (Quartier
Tchavamrin ou Krokpa-Tiba) ; Gbégré (Téfrédji) ; Aattou-édidji (Quartier Est ou Krabaïn) ; Koko ;
Sakpatômrin Gbapo (Alléba-édidji) ; Tôbou.

Au total, il apparait clairement que l’aire aïzi connait une pluralité dialectale. Tou-
tefois, celle-ci ne suffit pas à elle seule à justifier l’hétérogénéité si caractéristique
des Aïzi. Ceux-ci connaissent également des institutions sociales très variées voire
contrastées.

2) Des institutions sociales variées.

Nous analysons tour à tour ici, le mode de filiation et le système des classes d’âge :
En ce qui concerne le mode de filiation, l’aire aïzi en connait deux types : Une
filiation patrilinéaire, c’est-à-dire où l’individu appartient au groupe de son père et y
prend héritage. Ce type de filiation ne concerne que les deux villages Abra :Abranyan-
miambo et Abraco. Hormis ces deux villages, partout ailleurs dans le monde aïzi, la
filiation est de type matrilinéaire, c›est-à-dire, l’appartenance familiale est déterminée
en ligne utérine (du côté de la mère) et l’héritage se transmet entre apparentés par
les mères (Voir Tableau 3 ci-dessous) :
Tableau 3 : Répartition des villages aïzi en fonction du mode de filiation
VILLAGES
Filiation
Abranyanmiambo ; Abraco
Patrilinéaire
Filiation Alléba-abra ; Aattou-abra ; Noudj’Assôkô ; Noudjou-Saff; Tchagba ;
Matrilinéaire Gbégré (Téfrédji) ; Tchami ; Aattou-édidji ;
Koko ; Gbapo (Alléba-édidji) ; Tôbou.

16 G. HERAULT : L’Aïzi. Esquisse phonologique et enquête lexicale. Abidjan, Université, ILA, 1971.127
p. pp. 4-6.
17 L. MARCHESE et A. HOOK: «Enquête dialectale en pays Aïzi». In : Atlas des langues Kwa de Côte
d’Ivoire. Tome 1. Monographies. Sous la direction de G. HERAULT. Paris, ACCT. Abidjan, ILA. 1983,
509 p. PP. 173-179. P.174.

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Les classes d’âge présentent un nombre variable et ont un mode de recrutement
également variable : Pour ce qui est du nombre de classes d’âge ou de «catégories»
mais aussi de leur nomenclature, Abraco et Abranyanmiambo dont le système est
calqué sur celui des Adioukrou, se différencient totalement de tous les autres villages
aïzi à la fois : Les «Môbouïn» ou «Abra» ont des générations de classes d’âge portant
exactement les mêmes noms que chez leurs voisins Adioukrou. Il faut le dire, les Abra
ont «gobé» le système linéaire adioukrou de sept classes18.
Contrairement aux deux Abra, tous les autres villages aïzi ont recours à une organi-
sation en douze classes d’âge cycliques dont les nomenclatures sont parfaitement iden-
tiques19. Au-delà du nombre variable de classes d’âge dans le pays aïzi, la différenciation
va se faire également au niveau du mode de recrutement des individus dans les classes
d’âge. Ce mode de recrutement est sous-tendu par deux systèmes dont l’un dit de type
linéaire et l’autre de type cyclique. Pour le premier, celui linéaire, le recrutement d’un
individu dans une classe d’âge s’effectue sur la base de son âge physique : appartiennent
donc à une même classe d’âge, des individus nés dans une tranche d’âge de deux ou
trois ans. Tel est le cas aujourd’hui de Tiagba, de Nigui-Saff et des deux Abra. Quant au
second type, celui dit cyclique et le plus répandu dans le monde aïzi, les membres d’une
classe d’âge donnée sont recrutés en fonction, non pas de l’âge physique mais de la
position de leur père dans le système de générations.
Au sortir de cette analyse, il faut admettre que le pays aïzi connait une hétérogénéité
avérée. Malgré cela, les Aïzi se reconnaissent comme formant un même peuple, une
même ethnie. Ce qui n’est pas une contradiction dans la mesure où l’unité linguistique
de nombre d’ethnies en Côte d’Ivoire cache en réalité une diversité de peuplement.

II- L’HETEROGENEITE ET L’UNITE DES GROUPES ETHNIQUES EN


CÔTE D’IVOIRE.

A- De la diversité intrinsèque des groupes ethniques.

Concernant les groupes ethniques actuels de la Côte d’Ivoire, il ne s’agit pas du


tout de groupes monolithiques ayant quitté une zone d’origine pour s’installer en
l’état dans une zone d’accueil au pas cadencé d’une armée ! Les groupes ethniques
ne surgissent jamais du néant ! Ce ne sont pas des générations spontanées !Allou
précise à cet effet, que la formation d’un ensemble ethnique est une chose complexe.
Elle est toujours le résultat d’une association de populations de diverses origines ; un
groupe ethnique est toujours le résultat de l’histoire, d’une association de «clans», de
«lignages», de peuples d’origines diverses20. L’ethnie n’est donc pas une fin en soi,
une donnée immuable observée in situ mais l’aboutissement, toujours provisoire, d’un
processus perpétuel de l’histoire. Ainsi, en Côte d’Ivoire, nombre de groupements
ethniques apparemment homogènes présentent en réalité beaucoup des traits carac-
téristiques de la diversité du peuple aïzi.
18 1- Nigbéchi ; 2- Bôdjrou ; 3- Sètè ; 4- N’djroman ; 5- Abrima ; 6- M’bédié ; 7- M’borouma.
19 Voir E. PETE, Les Aïzi et la formation d’une ethnie lagunaire de Côte d’Ivoire (XVè siècle-XVIIIè siècle),
thèse unique, [Link]. P. 147.
20 R.K. ALLOU : L’État de Benyinli et la naissance du peuple N’zema. Du royaume Adjomolo à l’émigra-
tion des Aduvolè. XVè siècle- XIXè siècle. Thèse de 3ème cycle. Université de Côte d’Ivoire. Faculté des
Lettres et Sciences Humaines. Département d’Histoire. 1988. 495 p. PP. 8-11.

PETE Eric. De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de Côte d’Ivoire.
147
En effet, les groupes ethniques actuels, reconnus comme tels et tout à fait «homo-
gènes», cachent en réalité beaucoup de contradictions ou contrastes : Emmanuel
Terray21 écrit à propos des Dida : « A en croire leurs traditions, les habitants du pays
dida seraient donc d’origines très diverses, et se seraient installés sur leur territoire
actuel au terme d’une longue suite de migrations et de guerres où chaque groupe
aurait connu son aventure particulière ». Il poursuit : « Ici, c’est l’autonomie des
communautés que traduit l’hétérogénéité linguistique. L’intercompréhension n’est
pas totale en pays dida. Nous avons pu constater que les originaires de la périphérie
occidentale – cantons Goudoukou et Tigrou – et ceux de la périphérie orientale –
cantons Wata et Zego – ne se comprenaient pas ».
Félix NiangoranAmani22 fait le même constat d’hétérogénéité à propos des Abi-
dji : le terme «Abidji» sert à désigner à l’extérieur les populations autochtones de la
région de Sikensi, les intéressés eux-mêmes se désignant par des termes distincts,
«Egnembe» et «Ogbru» et fixés dans des espaces diffé[Link] ajoute : « S’il est
sans conteste que les populations parvenues de l’Est donc d’aire culturelle akan
sont majoritaires, il n’en demeure pas moins que cette origine occulte une diversité
de communauté auxquelles appartiennent les différents noyaux de peuplement ; ils
viennent du Baoulé, de l’Agni, de l’Ebrié, de l’Adjukru, de groupes autonomes consti-
tués comme les Essekpe avec des populations apparentées, des minorités plus ou
moins anciennes dites autochtones dont l’origine précise est difficile à déterminer ; les
Akpate, les Agbnan et les Awela participeraient de ce groupe. On ne saurait passer
sous silence ces noyaux migratoires venus de l’Est avec un itinéraire complexe pas-
sant par la région de Grand-Lahou et assimilés aux mouvements de l’Ouest : C’est
principalement le cas des Brafè ».
Le grand groupebaoulén’échappe guère à cette hétérogénéité ambiante ! En
effet, si les Assabou sont des immigrants Asante, les Alanguira eux sont partis du
Denkyira. Le peuple n’gban qui a intégré l’ensemble baoulé est d’ascendance guan.
On retrouve d’ailleurs les N’gban chez les Agni-Morofoê ainsi que chez les Anô. Des
groupes sénoufo dont les Babaala communément appelés Tagbana ont été intégrés
à l’ensemble baoulé. Ils ont des descendants disséminés à l’intérieur des Baoulé
Goli, Satrikan et Faafoê.
Ces quelques exemples - les Baoulé, les Dida, les Abidji et tous les autres23- ont
été pris pour illustrer le constat général d’hétérogénéité inhérente à la formation des
peuples et notamment de ceux de Côte d’Ivoire. Les exemples sont légion !Il serait
donc fastidieux d’en donner ici une liste exhaustive. Les quelques-uns pris, montrent
bien qu’à l’origine le peuple aïzi est constitué, à l’instar de beaucoup d’autres, d’élé-
ments hétéroclites issus d’horizons divers et dont la rencontre aurait dû donner un
peuple homogène, d’où les stigmates de particularisme auraient dû disparaître pour
donner naissance à un «peuple nouveau» : ce que les ethnologues appellent le
«précipité historique». Allusion est ici faite à la chimie où l’on mélange par exemple
21 E. TERRAY : «L’organisation sociale des Dida de Côte d’Ivoire. Essai sur un village Dida de la région
de Lakota». In : Annales de l’Université d’Abidjan. Série F, T, I. Fascicule 2. 1969.375 p. p. 19 ; p. 21.
22 F. AMANI-NIANGORAN : L’organisation sociale et politique des Abidji du XIXème siècle à la première
moitié du XXème siècle, sources orales et histoire. Thèse de doctorat troisième cycle, U.N.C.I, 1995,
369 p. p. 42 ; pp. 83-84.
23 La liste n’est pas exhaustive car c’est une situation générale c’est-à-dire qui concerne l’ensemble des
ethnies de Côte d’Ivoire.

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un corps A et un autre B pour obtenir au bout de la réaction chimique, un troisième
corps C qui n’est ni le corps A ni celui B mais un nouveau corps, C, le précipité.
La formation d’une ethnie est donc une donnée de l’histoire. Et, c’est conscient
de cela que Verdeaux écrit à juste titre : « L’homogénéité culturelle, linguistique ou
institutionnelle peut n’être qu’une manifestation suffisante mais non nécessaire de ces
précipités historiques, tous singuliers, que sont les «ethnies» ». Il préciseson idée :
« On peut se demander si l›on n›a pas affaire ici à une sorte de modèle réduit et resté
plus ou moins en l›état de ces situations de contacts et d›ajustements progressifs
qui ont présidé au peuplement de la région et à l›émergence de cette constellation
de microsociétés, improprement appelées «ethnies» mais néanmoins devenues
singulières et pour la plupart, relativement homogènes24 ».
En d’autres termes, une ethnie n’est pas une donnée figée, elle n’est pas innée ;
elle est plutôt le fruit de l’histoire ; elle est dynamique ; elle se construit et se déconstruit
selon l’histoire ainsi que le démontrent les auteurs de l’ouvrage collectif : Les ethnies
ont une [Link] peuple aïzi, à l’instar de tous les peuples ou ethnies de Côte
d’Ivoire, est constitué à l’origine d’éléments hétéroclites, issus de diverses origines.
Et, le courant de l’histoire aurait dû les amener à former un ensemble beaucoup plus
homogène que ce qu’il est donné de voir. Mais malgré cela, les Aïzi, bien que n’étant
pas encore parvenus à l’unité linguistique, se reconnaissent comme une ethnie à
part entière. Cette conscience que lesAïziont de leur commune condition, de leur
unité,repose certainement sur quelques fondements.

B- Les fondements de l’unité de l’ethnie aïzi.

Un certain nombre d’éléments participent de l’unité du peuple aïzi. De tous ces


éléments, la lagune, cet espace en partage est le plus apparent et se présente de ce
fait comme le véritable trait d’union des Aïzi :
La lagune, un espace commun ou les Aïzi sont des Proukpô : Les Aïzi ont cette
particularité voire exclusivité par rapport à la lagune Ebrié, d’être les seuls à avoir tous
leurs villages situés en bordure immédiate de la lagune et sur les deux rives à la fois.
Pareille configuration ne se retrouve en Côte d’Ivoire que sur le pourtour de la lagune
Aby avec le peuple éotilé dont les liens avec les Aïzi ou Pèpèhili sont, au demeurant,
plus qu’avérés. Mais au-delà de cette occupation spatiale analogue à celle des Eotilé
autour de la lagune Aby, les Aïzi se reconnaissent eux-mêmes comme formant un
peuple, une ethnie à part entière. Aussi, se désignent-ils tous par le terme Proukpô
qui signifierait»pêcheurs». Les traditions orales des Eotilé (Mékyibo) qui témoignent
avoir vu passer les Aïzi-pèpèhili semblent le confirmer.
Ellesrévèlent, en effet, que les Pèpèhili ont trouvé les Eotilé sur place et qu’eux
aussi font le travail de l’eau c’est-à-dire la pê[Link] lagune a toujours été le domaine
de prédilection de tous les Aïzi. C’est, au reste, dans ce contexte qu’il faut inscrire cette
déclaration mi indignée mi résignée qu’un ancien de Nigui-Assôkô fit à Verdeaux :
« Si c’était comme les Européens étaient venus par l’Ouest, jamais ils n’auraient pu
donner le nom «lagune Ebrié» ».La lagune apparaît ainsi comme le trait d’union du
24 F. VERDEAUX : L’Aïzi pluriel. [Link]. p. 15 ; p. 20.
25 J-P. CHRETIEN et G. PRUNIER (S/D). Les ethnies ont une histoire, Karthala et CCT, Paris, 1989.
26 H. DIABATE. [Link]. Vol. IV : «Traditions orales éotilé». pp. 598-731. p. 607.

PETE Eric. De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de Côte d’Ivoire.
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peuple aïzi si hétéroclite. Toutefois et au-delà de ce lien géographique, cette unité
s’inscrit résolument dans l’histoire de la formation de ce peuple et est entérinée par :
La présence d’un substrat aprô-adissi dans tous les villages aïzi sans exception :
Les villages aïzi, quelle que soitleur obédience dialectale, recèlent un substrat pèpèhi-
li-bétibé ou aprô-adissiqui apparait ainsi comme le socle de l’unité de ces pêcheurs
dits Aï[Link] substrat originelAprô-Adissi ou Pèpèhili-Bétibéest renforcé au milieu du
XVIIIè siècle par l’arrivée massive d’autres Pèpèhili-Bétibé dans la deuxième moitié
du XVIIIè siècle consécutivement à la conquête hégémonique des Agni-Sanwi de
l’Eotilé : « Bien que la plupart des traditions orales ne le mentionnent pas, le pays
ahizi a connu des flux migratoires provenant de l’Est, notamment celui des Éotilé. En
1754, lorsqu’après la bataille de Monobaha, les Agni contraignent les Éotilé à l’exil,
une partie de ceux-ci prennent la direction de l’Ouest et s’installent dans le pays
occupé par les Aïzi : ce sont les Dja27, qui contribuent au peuplement de Nigui-Assôkô,
Abraniemiembo, Téfrédji, Attoutou, Tabot et Allaba28 ».
C’est donc, l’omniprésence desPèpèhili-Bétibédans tous les treize villages aïzi qui
explique cette même spécialisation de tous les Aïzi dans les activités halieutiques
mais aussi la localisation de tous leurs établissements en bordure immédiate de la
lagune et sur les deux rives à la fois. C’est là aussi la raison de la diffusion de l’archi-
tecture des cases sur pilotis. En outre, les différents groupes qui forment aujourd’hui
l’Aïzi se sont accueillis, ont vécu ensemble sur des méga-sites avant de se séparer
ou ont connu la bipartition d’un même village, etc. Ainsi, les villages aïzi-aprô étaient
tous à l’origine réunis sur le site actuel du village de Téfrédji (île Déblay) qui est
resté seul sur la grande île et a vu partir les Attoutou, Allaba, Koko, Bapo et Taboth. Tel
est également le cas du site de Noudjoudont l’éclatement a donné les villages aïzi-lèlou
de Nigui-Assôkô, de Nigui-Saff et de Tchami. Bapo29 est une émanation d’Allaba et
Attoutou-B30, une émanation d’Attoutou-A31.L’histoire du peuplement de l’espace aïzi
et notammentl’omniprésence des pèpèhili-bétibé ou aprô-adissiconstitue le ciment de
l’unité ethnique des Aïzi dont les concernés eux-mêmes ont une claire conscience :
L’existence de la conscience ethnique aïzi : Nommée dès 190232, l’ethnie aïzi n’est
reconnue administrativement sous forme de canton qu’à la veille de l’indépendance, en
1959. Ce que confirme Marc Augé33 qui précise cependant que les villages aïzi sont tous
rattachés à la sous-préfecture de [Link], les treize villages aïzi étaient
répartis entre les cantons alladian de Jacqueville et d’Addah et un canton adioukrou.
La doctrine a parfois varié - dès l’époque coloniale – en ce qui concerne l’admi-
nistration des villages aïzi. Des querelles liées à la navigation sur la lagune (en 1897

27 Les Attoutou les appellent Mokobli et les Tabot, Loukoubli. Et, le lien étymologique entre Mokobli et
Loukoubli est pour nous évident. Voir thèse unique d’Eric Pété sur les Aïzi.
28 H. DIABATE : Eglise et société africaine. Paroisse Saint Pierre de Jacqueville, un siècle d’apostolat.
NEA, Abidjan, 1988, 167 p. P. 26.
29 Localement appelé Alléba-édidji.
30 Localement Aatou-édidji. Village de création récente (1910) à la faveur la conquête coloniale française.
31 Localement appelé Aatou-Abra.
32 Sous le gouvernorat de Joseph Clozel (1902-1907), donc au début de l’administration coloniale fran-
çaise en Côte d’Ivoire.
33 M. AUGE : Le rivage Alladian. Organisation et évolution des villages Alladian. ORSTOM, Mémoire
ORSTOM n°34, Paris 1969, 264p. PP. 22-23.

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une expédition militaire34 contre les «pirates» de Tiagba eut pour conséquence une
augmentation de leur émigration vers la rive Sud) ou à l’évolution économique (litiges
dus à l’apparition des cultures industrielles et de la propriété foncière) ont souvent
compliqué les choses. En 1905, le rattachement des différents villages aïzi à des chef-
feries administratives adioukrou ou alladian, au gré des chefs des villages intéressés,
fut effectué sur l’initiative de l’administrateur du cercle des Lagunes. Un grand nombre
de villages aïzi situés sur le continent furent ainsi rattachés au canton d’Addah35. Les
interlocuteurs reconnus de l’administration coloniale étaient, en effet, les Adioukrou
et les Alladian. Dès l’institution des cantons au début des années 1930, des conflits
vont naître de l’octroi de privilèges aux Adioukrou et Alladian. C’est certainement par
rapport à cette situation que Verdeaux a déclaré que la conscience ethnique aïzi a
été, en quelques sortes, sécrétée par la situation coloniale36. Autrement dit, les agis-
sements ou simplement les choix du pouvoir colonial ont provoqué un effet induit, la
réaction ethnique aïzi.
Les Aïzi vont,in fine, prendre conscience de leur identité ethnique et bien plus de
leur spécificité,dans un contexte où la métropole coloniale française n’accordait le statut
d’interlocuteur valable qu’à des entités sociales ou [Link] qui leur permetdes’affir-
mer en tant que tels mais aussi d’affirmer cette identité aïzivis-à-vis du pouvoir et surtout
leur indépendance par rapport à leurs voisins immédiats, Adioukrou et Alladian auxquels
ils ont été pendant longtemps assimilés. Il n’était pas rare, en effet,jusqu’au milieu des
années 1980, de constater que les Aïziétaient systématiquement pris pour des Alladian
ou des Adioukrou. C’est donc, pour nous, un acte majeur de prise de conscience quand
la demande de création d’un canton aïzi est formulée,par les intéressés,auprès de l’admi-
nistration coloniale au début des années 195037 !
Aujourd’hui en Côte d’ivoire, la délimitation des régions administratives rend compte
de réalités géographiques ou historiques38. Toutefois, et à un échelon administratif plus
bas, force nous est de constater que la plupart du temps, l’Etat ivoirien se voit contraint de
faire coïncider ethnie et sous-préfecture. La notion d’ethnie était, en quelques sortes, la
réplique d’une réalité socioculturelle définissant un espace d’autonomie ou de souveraineté
limité par les administrés eux-mê[Link] lagune Ebrié, les Adioukrouet les Ebriéont leurs
sous-préfecturesexclusives et depuis l’an 2010, les Aïzi(jusque-là rattachés à Jacqueville)
disposent,eux-aussi, de leur sous-préfecture, le village d’[Link] total, il existe une
conscience ethnique Proukpô reconnue de tous les villages aïzi et de leurs voisins immé-
diats Alladian,Adioukrouet Ebrié.

34 C. BONNEFOY : «Tiagba, notes sur un village Aïzi». Études Éburnéennes III, IFAN. Centre de Côte
d’Ivoire, 1954, PP. 7-127. P. 28 : « Ensuite, à la fin du XIXè siècle, ceux de Tiagba à travers des rapines
et autres actes de piraterie sur l’espace lagunaire, provoquent, à la demande de leurs victimes et
notamment des Adioukrou de Cosrou, l’intervention de la canonnière «Diamant» de l’armée coloniale
française en 1897 ».
35 M. AUGE, Le rivage Alladian, [Link]. P. 22.
36 F. VERDEAUX, L’Aïzi pluriel. [Link]. P. 30.
37 F. VERDEAUX, L’Aïzi pluriel. [Link]. P. 90 : Il fallut attendre environ dix ans pour que l’ethnie Aïzi soit
officiellement reconnue sous forme de canton par l’autorité coloniale. (Voir supra P. 12).
38 On a par exemple, la région des lagunes avec comme chef-lieu, Abidjan : la perle des lagunes. La
région du Zanzan avec pour chef-lieu Bondoukou. Zanzan est le premier village fondé par les Abron
en Côte d’Ivoire.
39 F. VERDEAUX, [Link]. P. 91.

PETE Eric. De la complexité dans la formation d’une ethnie : cas des Aïzi de Côte d’Ivoire.
151
CONCLUSION
Cet article montre bien, à travers l’exemple des Aïzi de Côte d’Ivoire, que la condi-
tion d’homogénéité d’un groupe humain et notamment d’unité linguistique sous-tendant
son caractère ethnique est réductrice d’une réalité beaucoup plus complexe ! C’est
pourquoi, ce serait trop facile voire léger de conclure hâtivement que des groupements
humains comme les Aïzi (un cas certes atypique !) qui connaissent une diversité
avérée ne constituent pas une ethnie ; alors même que les concernés eux-mêmes
se reconnaissent en tant que telle !
Il faut plutôt conclure sur la question avec le Professeur Ekanza40 en reconnais-
sant au contraire que la migration et le peuplement constituent des phénomènes
extrêmement complexes et que la formation des peuples l’est encore davantage. Le
commun des mortels s’estime tenu, sur la question, d’attribuer une origine unique
à chacun des groupes actuels de la Côte-d’Ivoire : les Baoulé sont d’origine akan,
ou encore le Dyula (inconnu au Mali) est d’origine mandé, etc. Une telle conception
de l’origine laisse entendre que les aïeux du peuple (Baoulé, Dyula ou autres41) se
seraient déplacés depuis cette origine chimérique, d’étape en étape comme un bloc
d’un seul tenant, déjà pourvus des caractéristiques qui sont celles de leurs descen-
dants actuels. Un tel présupposé est invraisemblable ! Chacun des peuples ivoiriens
est le fruit de l’histoire, le résultat d’un processus continu de fusion entre des apports
humains et culturels d’extractions diverses.
Dès lors, on sous-estime gravement la complexité du problème, en le réduisant à
cette conception mécanique selon laquelle retracer la genèse d’une ethnie, comme
les Baoulé ou les Bété (ou les Aïzi), consisterait simplement à suivre le cheminement
et la mise en place d’une unité déjà constituée à l’avance. Procéder de cette façon,
c’est méconnaître les multiples facteurs tels que les croisements, les conquêtes, les
contacts, les échanges, les emprunts. Une ethnie comme l’Agni, l’Adioukrou, l’Abidji ou
toute autre42 est, comme l’écrit à juste titre E. Terray, « Une mosaïque faite d’éléments
hétéroclites, assemblés progressivement au fil – nous allions dire au hasard – de
l’évolution historique, et ceci est vrai sur le plan du peuplement comme sur celui de
la culture43». Il s’ensuit qu’il est légitime de s’interroger sur l’origine de chacun des
éléments qui la composent ; en revanche s’interroger sur l’agrégat qu’ils forment,
vouloir découvrir l’origine de celui-ci, est une opération privée de sens44.
Pour nous et concernant les groupes ethniques actuels de la Côte d’Ivoire, il ne
s’agit donc presque jamais de groupes monolithiques ayant quitté une zone d’origine
pour s’installer en l’état dans une zone d’accueil !Ainsi, au lieu de considérer les
Aïzi comme ne formant pas une ethnie à cause de leur hétérogénéité ou au mieux
comme formant une ethnie atypique, il faut plutôt se résoudre à admettre que les Aïzi
sont un exemple révélateur voire une preuve tangible de la complexité inhérente à
la formation d’une ethnie ; celle-ci est presque toujours une association de groupes
40 S-P. EKANZA: Côte-d’Ivoire : terre de convergence et d’accueil. Les éditions du CERAP, Abidjan,
2006, 119 p. p. 49.
41 Aïzi par exemple.
42 L’Aïzi.
43 E. TERRAY, Une histoire du royaume abron du Gyaman des origines à la conquête coloniale. Paris,
1984, 2068 p. p. 29.
44 S-P. EKANZA : Côte-d’Ivoire : terre de convergence et d’accueil. Op. cit. pp. 7- 8.

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d’origines diverses, en perpétuelle mutation, livrée aux aléas de l’histoire. La forma-
tion d’une ethnieest donc une chose toujours complexe qu’il faut observer non pas
de façon synchronique, in situ, mais plutôt de façon diachronique car fatalement
résultat de l’histoire.

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