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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
D DICTIONNAIRE
ans L’Académie des dames, la délurée Tullie
explique gravement à son amie Octavie
que « toutes les inflexions et les contorsions du
corps sont autant de postures différentes. On n’en
peut dire précisément le nombre, ni quelle est la
plus luxurieuse. Tout le monde n’a pas une
DES POSTURES
même manière d’aimer. » Voici donc mille et une
postures amoureuses, à feuilleter dans l’ordre
alphabétique, donc arbitraire, du dictionnaire.
AMOUREUSES
Puisées dans les manuels classiques ou revenues Textes choisis et présentés par Jacques Cotin
de l’Orient extrême, elles composent un curieux
paysage où, des Kâma Sûtra aux Paradis
charnels, la science pratique de l’amour se délecte
à cataloguer, avec l’imagination la plus débridée,
l’inventaire infini des désirs et des fantasmes. Le
minon-minette renversé, la main odalisque, le clou
de la passion, le rebours de la cavalcade, à
l’accolade, en artilleur, en crampon de la cigale,
à l’écuyère, la croisée ou la meilleure… Clos, mais
jamais achevé, un dictionnaire est par essence
inépuisable…
UX•LE PAV
RIE
CU
ILL
DES CORPS
ON
DES CORPS
ON
ILL
CU
RIE
UX•LE PAV
Collection dirigée
par Jacques Cotin
55 F
8,40 €
158
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DICTIONNAIRE
DES
POSTURES AMOUREUSES
Textes choisis et présentés
par Jacques Cotin
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Quand ils se découvrirent nus, ils pénétrèrent dans le Pavillon.
Là, curieux, leurs corps déclinèrent les figures de l’amour.
© 2001, Editions Philippe Picquier
Mas de Vert
B.P. 150
13631 Arles cedex
Illustrations intérieures : D.R.
En couverture : miniature érotique indienne, XVIIIe siècle,
collection privée
Photo © Roland et Sabrina Michaud / Agence Rapho
Conception graphique : Picquier & Protière
ISBN : 2-87730-546-5
ISSN : 1251-6007
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Pour Alessandra et Matteo
POSITIONS ET PROPOSITIONS
L’Atlas britannique Penguin évalue à 120 mil-
lions le nombre des coïts humains chaque jour
dans le monde.
Le Monde du jeudi 29 juin 2000, « En vue ».
Bien avant que Diderot ne fasse explicitement par-
ler les sexes dans ses Bijoux indiscrets, les corps ont
pris la parole. Car le sexe éprouve une invincible répu-
gnance à se taire. Il se dit, répète, radote même ; par
nature bavard, il vient investir nos corps nocturnes
d’étranges défroques comme celle de la Bête des
contes qui cherche à déflorer quelque Belle. A travers
lui, notre part animale – ce qui nous animalise –
revient. Nous sommes nés de cela, et cette scène d’où
nous venons nous hante. Si le sexe tient un discours si
incessant et si prodigieux, ce n’est peut-être après tout
que pour tenter de nous faire toucher ce néant d’où
nous venons 1. Non content de parler, le sexe se met
1. Pour tout ceci, voir Pascal Quignard, Le Sexe et l’effroi,
Folio, 1994, p. 9 et suiv. Voir aussi Agustina Izquierdo, L’Amour
pur, POL, 1993, p. 71 : « L’homme a été formé du limon de la terre
et de la poussière du temps. De même la terre, avant l’homme, avait
été tirée du néant et du rejet des astres. Il n’y a donc qu’un peu de
limon entre le néant et l’homme, et qu’une paroi de boue entre rien
et nous-mêmes. Il n’y a qu’un peu de temps entre la lueur solaire
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
aussi en représentation, c’est-à-dire en images : « Dans
une lumière magique, religieuse, esthétique ou fantas-
matique, l’acte sexuel et le jeu des corps sont repré-
sentés en tous lieux : la villa des mystères à Pompéi,
les peintures du Bernin, de Boucher, de Fragonard, de
Füssli, de Bellmer et de mille autres, l’art sacré de
l’Inde, le dessin des Japonais, les romans de la vieille
Chine, les mystères d’Eleusis, telle secte gnostique
comme celle des borborites, etc. Au commencement
même de l’humanité, la sexualité distribue déjà ses
images, par exemple dans les grottes de Lascaux ou
dans celles de Piauí au Brésil. Chaque fois qu’il y a
sexualité, il y a représentation. [...] Il est possible que
la sexualité humaine soit indiscernable de sa propre
peinture, du discours qu’elle profère sur elle-même.
On ne peut guère faire l’amour sans dire, ou se dire,
qu’on est en train de le faire 1. » Bien souvent d’ailleurs
le texte engendrera l’image quand ce n’est pas elle qui
viendra susciter le récit. A cet égard, l’aventure des
Sonnets luxurieux de l’Arétin et des peintures de Jules
Romain est exemplaire. Le XVIIIe siècle européen sera
l’âge d’or de cet accord entre un texte et ce que l’édi-
teur choisit d’en donner à voir dans des gravures 2.
Celles-ci ne se contentent pas de la seule mise en
et la nuit de l’abîme. Nous étreignons, quand nous aimons, cette
vitre de boue. »
1. Gilles Lapouge, article « Pornographie » dans l’Encyclopæ-
dia universalis.
2. Jean-Pierre Dubost a traité cette réactivation de la tradition
antique à partir de la Renaissance italienne dans deux remarquables
études : l’une a été publiée en appendice à son édition de L’Acadé-
mie des dames, dans la même collection (Editions Philippe Pic-
quier, 1999) : « Du texte à l’image. Statut de la représentation
érotique et libertine », p. 259 et suiv. ; l’autre dans le tome I des
Romanciers libertins du XVIII e siècle, Bibliothèque de la Pléiade,
2000 : « Notice sur les gravures libertines », p. LXIII et suiv.
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
montre de telle scène, mais elles viennent le plus sou-
vent l’accompagner quasi musicalement : il n’est pas
rare en effet que les planches, passant de livre en livre,
retrouvent à leur insu un sens qu’elles ne possédaient
pas lorsqu’elles furent gravées, une fiction nouvelle
fournissant une signification imprévisible à la gravure.
C’est bien ce qui passe dans l’Occident chrétien à
partir de la Renaissance : l’Arétin, dans sa Vie des
nonnes, fait l’inventaire d’une galerie de tableaux :
Dans le quatrième tableau étaient représentées
toutes les façons et toutes les postures au moyen des-
quelles on peut enfiler et se faire enfiler ; et les nonnes,
avant d’être lâchées en liberté avec leurs bons amis, sont
obligées d’essayer au naturel les postures des peintures :
cela pour qu’elles ne soient pas au lit comme ces coque-
cigrues qui se plantent là en quatre, sans odeur et sans
saveur, de sorte que qui en goûte en a tout autant de plai-
sir que d’une platée de fèves sans sel ni huile.
Dans la même œuvre, il duplique la scène, mais
cette fois avec un livre :
La lettre lue, je la repliai, et, avant de la cacher dans
mon sein, je la baisai ; puis, retirant le paquet de son
enveloppe, je vois que c’est un très beau livre de messe,
ce que m’envoyait mon ami ; du moins je crus que
c’était un livre de messe. Il est relié en velours vert, ce
qui signifie amour, avec des cordons de soie. Je le
prends en souriant, je le caresse de l’œil, je le baise par-
tout, en déclarant que c’était le plus beau que j’eusse
jamais vu, et je congédie le messager en lui disant d’em-
brasser mon maître pour moi. Restée seule, j’ouvre le
livre pour lire le Magnificat, et aussitôt je vois qu’il est
plein d’images où l’on se divertissait dans les postures
pratiquées par les doctes nonnains. En en regardant une,
qui, exhibant sa boutique par le cul d’un panier sans
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
fond, se laissait tomber au bout d’une corde sur le gland
d’un membre démesuré, j’éclatai de rire si fort, que je
fis accourir une sœur : c’était une de celles avec qui
j’étais le mieux apprivoisée, et comme elle me dit :
« Que signifient ces éclats de rire ? » je n’eus pas besoin
de recevoir l’estrapade pour tout lui conter. Je lui mon-
trai le paroissien et nous le feuilletâmes toutes deux
avec tant de plaisir, une telle envie nous prit d’essayer
les postures des images, que force nous fut de recourir
au manche de verre. Ma petite amie se l’arrangea si bien
entre les cuisses, qu’on eût dit le machin d’un homme
en arrêt devant l’objet de sa tentation. Je me jetai sur le
dos, comme une de ces femmes du pont Sainte-Marie,
mes jambes placées sur ses épaules, et elle, me le met-
tant tantôt du bon, tantôt du vilain côté, me fit vite ache-
ver ce que j’avais à faire ; puis, à son tour, elle prit la
place que j’occupais, et je lui rendis mille pour un 1.
Si Brantôme ne s’inspire pas de ce passage de
l’Arétin, il prend du moins comme référent explicite
l’auteur des Ragionamenti :
Du temps du roi Henri troisième un gentilhomme fit
un jour présent à sa maîtresse d’un livre de peintures où
il y avait trente-deux dames grandes et moyennes de la
Cour, peintes au naturel, couchées et se jouant avec
leurs serviteurs peints de même et au naïf. Telle y avait-
il qui avait deux ou trois serviteurs, telle plus, telle
moins ; et ces trente-deux dames représentaient plus de
sept-vingt [cent quarante] figures de celles de l’Arétin,
toutes diverses. Les personnages étaient si bien repré-
sentés au naturel, qu’il semblait qu’ils parlassent et le
fissent ; les unes déshabillées et nues, les autres vêtues
1. Vie des nonnes, trad. d’Alcide Bonneau, Editions Allia,
1995, respectivement p. 31 et 92.
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
avec mêmes robes, coiffures, parements et habillements
qu’elles portaient et qu’on leur voyait quelquefois. Les
hommes tout de même. Cette dame montra ce livre et le
prêta un jour à une autre dame, sienne compagne et
grande amie, laquelle était fort aimée et fort familière
d’une très grande dame qui était dans ce livre. Elle le lui
signala. Elle, qui était curieuse, voulut voir avec une
autre grande dame, sa cousine qu’elle aimait fort,
laquelle l’avait conviée au festin de cette vue, et qui était
aussi de la peinture du livre, comme d’autres. La visite
en fut faite fort curieusement, de feuillet à feuillet, sans
en passer un à la légère, si bien qu’elles y consommè-
rent deux bonnes heures de l’après-dînée. Elle, au lieu
de s’en fâcher, ce fut à elle d’en rire, et de les admirer,
de les fixement considérer, et se ravir tellement en leurs
sens sensuels et lubriques, qu’elles s’entremirent à
s’entre-baiser à la colombine, et à s’entre-embrasser et
passer plus outre, car elles avaient entre elles deux
accoutumé ce jeu très bien 1.
Sorel, dans son Histoire comique de Francion,
emprunte lui aussi ce passage obligé :
La dame me força de me relever et me mena par la
main dans une grande salle dont les murailles étaient
enrichies de peintures qui représentaient en diverses
sortes les jeux les plus mignards de l’amour.
On le constate : dans tous les cas, la contemplation
du tableau ou de la gravure non seulement enseigne,
mais cette connaissance conduit à une pratique. Sorel
poursuit en effet :
Vingt belles femmes toutes nues comme nous sorti-
rent, les cheveux épars, d’une chambre prochaine, et
1. Recueil des dames, Poésies et tombeaux, Bibliothèque de la
Pléiade, 1991, p. 652.
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
s’avancèrent vers moi en faisant le colin-tampon sur
leurs fesses. Elles m’entourèrent et s’en vinrent aussi
frapper sur les miennes, de sorte que, la patience
m’échappant, je fus contraint de leur rendre le change.
Considérant à la fin que je n’étais pas le plus fort, je me
sauvai dans un cabinet que je trouvai ouvert et dont tout
le plancher était couvert de roses à la hauteur d’une cou-
dée. Elles me poursuivirent jusque-là, où nous nous rou-
lâmes l’un sur l’autre d’une étrange façon. Enfin, elles
m’ensevelirent sous les fleurs où, ne pouvant durer, je
me relevai bientôt ; mais je ne trouvai plus pas une
d’elles, ni dans le cabinet, ni dans la salle 1.
Pas plus que l’Occident, l’Extrême-Orient
n’échappe à l’appel des gravures. Dans le Rouputuan de
Li Yu, Weiyangsheng se rend chez un libraire pour faire
l’acquisition d’un album fort habilement illustré de
trente-six peintures sur le thème des « trente-six palais »
du poète Tang. De retour à la maison, il présente le livre
à son épouse Yuxiang, qui refuse de le feuilleter avec lui.
Car si l’époux compte le livre parmi les ouvrages de
l’esprit, Yuxiang lui reproche sa dépravation, son infa-
mie, la honte de ses nudités. « L’union des sexes n’est
pas chose si morale que tu dis. Sinon, pourquoi les
anciens, qui ont fondé et établi toutes choses, n’ont-ils
pas ordonné de la faire au grand jour, au vu et au su de
tous ? Pourquoi ont-ils prescrit de la faire dans l’obscu-
rité de la nuit, qui enveloppe tout, aveugle le monde, et
pour ainsi dire à la façon des voleurs 2 ? » Patrick Wald
Lasowski, qui rappelle cet épisode du roman, note 3 :
1. Dans Romanciers du XVIIIe siècle, Bibliothèque de la
Pléiade, 1958, p. 150.
2. De la chair à l’extase (traduction du Rouputuan), Editions
Philippe Picquier, 1996.
3. Introduction à La Science pratique de l’amour, Editions
Philippe Picquier, dans la même collection, 1998, p. 7-8.
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
« C’est dans la lumière qu’il faut lire ce livre, car la
pleine vue décuple le plaisir. Tel est le défi du livre de
postures. Du tâtonnement il glisse à la maîtrise. Il ins-
talle le plein jour au cœur de la nuit. »
En mariant le texte et la gravure, la Renaissance
italienne et l’édition postérieure ne faisaient rien
d’autre que réactiver une histoire des postures qui
remontait à l’Antiquité. Suétone rappelle que Tibère
« orna plusieurs chambres diversement arrangées, de
tableaux et de bas-reliefs on ne peut plus lascifs, et y
rangea les livres d’Eléphantis afin que nul, dans l’ac-
tion, ne manquât de modèle pour exécuter la figure
requise 1 ». Eléphantis précisément ! Dans L’Académie
des dames, Tullie, l’initiatrice, relie le grand homme
qui a réactivé les postures à la Renaissance – le divin
Arétin – à ces débris qui reviennent du vieux monde
gréco-romain :
Toutes les inflexions et les contorsions du corps sont
autant de postures différentes : on n’en peut point dire
précisément le nombre, ni quelle est la plus luxurieuse ;
chacun prend conseil de son goût, du lieu, et du temps.
Tout le monde n’a pas une même manière d’aimer. [...]
Les entretiens paillards, les baisers où la langue a part,
courir la bague, enconner, déconner, les attouchements
et les diverses situations du corps, sont pour moi des
avant-goûts qui me charment, et qui me font trouver le
1. Vies des douze Césars, « Tibère », 43. – Forberg, dans son
Manuel d’érotologie classique (La Musardine, 1996, p. 61-62),
note que rien n’était plus « fréquent chez les Romains que d’orner
de peintures licencieuses les murs et les plafonds des chambres ».
Et il cite Properce (II, VI) : La main qui, la première, peignit d’obs-
cènes tableaux, / Et dans une chaste maison plaça des sujets hon-
teux, / Souilla les regards ingénus des jeunes filles, / Jadis les
maison n’étaient pas bariolées de telles figures.
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
plaisir de la décharge mille fois plus doux, que s’il était
sans cet assaisonnement. Une belle Grecque, appelée
Eléphantide, peignit toutes les postures qu’elle sut être
en usage de son temps parmi les débauchées. Une autre
en avait inventé douze extrêmement luxurieuses pour
l’homme et pour la femme. De notre temps, Pierre Aré-
tin, ce divin esprit, en a exposé trente-cinq dans ses Col-
loques, que Titien et Carrache, ces fameux peintres, ont
ensuite tirées et dépeintes d’après nature. Le dernier de
ceux qui nous ont laissé quelque chose par écrit est
Alexius, surnommé Cunnilogus 1 par quelques-uns, à
cause des traités qu’il a faits sur cette matière, et appelé
par d’autres Cunnicola, à raison d’une infinité de pos-
tures qu’il n’a point exposées qu’après les avoir lui-
même mises en usage 2.
Forberg a dressé un catalogue assez complet des
auteurs de l’Antiquité auxquels on attribue des traités
techniques concernant les figures de l’amour : d’après
Suidas, c’est Astyanassa, « servante d’Hélène, femme
de Ménélas », qui la première imagina diverses
manières de faire l’amour. Puis vint Philénis dont le
livre pouvait encore se lire au temps de Lucien de
Samosate qui interpelle ainsi un cuistre : « Que les
dieux te confondent avec ta belle rhétorique ! Où
l’aurais-tu apprise si ce n’est dans quelque vieux bou-
quin, ou dans les livres de Philénis, que tu as toujours
entre les mains et qui sont dignes de toi et de ta
bouche impure 3. » La fortune du livre d’Eléphantis
1. Littéralement, « un savant en termes de cons ». Jean-Pierre
Dubost croit discerner, sous cet Alexius Cunnilogus, Pierre Motin
(1566-1610), « auteur de nombreux vers érotiques des Muses
gaillardes et du Parnasse satyrique.
2. Ed. citée, p. 225-226.
3. Lucien de Samosate, L’Apophrade ou le Mauvais Gram-
mairien, trad. de Bellin de Ballu.
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
– dont il ne reste que le titre, Les Figures de Vénus –
semble avoir été extrême car son nom apparaît dans de
nombreuses épigrammes et priapées. Suidas cite
quelques autres auteurs de ces manuels, dont on ne
sait quasiment rien : un certain Paxamus, qui aurait
écrit un traité « des douze postures », et même le
grammairien Didyme, dont parle Sénèque le Vieux
dans la lettre LXXXVIII. Mais il y a aussi toute la poé-
sie érotique : au premier rang, celle des épigrammes
de l’Anthologie grecque relayée dans le monde latin
par les priapées mais aussi par Catulle, Tibulle, Pro-
perce, Juvénal, Martial, Pétrone… et Ovide. N’hési-
tant pas dans leurs poèmes à se mettre eux-mêmes en
scène dans le feu même de l’action, ils renouvellent
ainsi, à leur façon, le catalogue des postures plus
sèchement exposées dans les manuels classiques.
C’est manifestement ce vieux fonds païen qui revient
à la Renaissance. Ressaisi par l’Arétin, il sera à sa
suite développé – dans une espèce de compulsion de
répétition qui le fait proliférer à l’excès – dans la
littérature érotique européenne au moins jusqu’au
début du XXe siècle. Il suffit d’un exemple :
Derrière les portes se manuélisaient les esclaves phrygiens,
Chaque fois qu’Andromaque montait le cheval d’Hector.
La posture à peine suggérée par ces deux vers de
Martial (X, 105) est non seulement reprise et mise en
scène, mais aussi commentée et jugée par Tullie dans
L’Académie des dames :
TULLIE : Je vais vous en dire une qui aura du rapport
à votre inclination ; on l’appelle le cheval d’Hector.
Couchez-vous tout de votre long, Médor, et tenez votre
pique la plus droite que vous pourrez. Octavie, tourne-
lui le dos, comme si tu voulais lui montrer tes fesses ; et
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
t’asseyant sur son ventre, fais entrer ce lingot d’amour
dans le cabinet de tes richesses : prends-le à pleine
main ; bon, voilà qui est bien.
OCTAVIE : Aide-moi, mon cher Médor, hen ! hen !
hen ! aide, je commence déjà à sentir par tout le corps
un plaisir incroyable.
MÉDOR : Je vous aide de toutes mes forces ; et vous,
aidez-moi à me soulager par le remuement de vos
fesses.
OCTAVIE : Je fais tant que je puis, hen ! hen ! hen !
tant que je puis.
TULLIE : O charmants soupirs ! ô doux gémisse-
ments ! Quoi ? vous avez déjà fait tous deux ? C’est trop
tôt. Octavie, pourquoi permettre à Médor de déconner si
vite ? Il fallait le faire demeurer plus longtemps, afin de
le sucer jusqu’à la dernière goutte : souviens-t’en une
autre fois 1.
L’image a sans doute frappé, car elle ira se décli-
nant dans des métaphores qui toutes ont trait au che-
vauchement, à la monture ou à la cavalcade. Elle est
obsédante chez Brantôme qui met en garde contre les
grandes et hautes femmes qui « souvent font perdre
l’estrieu, voire l’arçon, si l’on n’a bonne tenue ;
comme j’ai ouï conter à aucuns cavalcadours qui les
ont montées », se faisant gloire « quand elles les font
sauter et tomber tout à plat, ainsi que j’en ai ouï par-
ler d’une de cette ville, laquelle, la première fois que
son amant coucha avec elle, lui dit franchement :
“Embrassez-moi bien, et me liez à vous de bras et de
jambes, le mieux que vous pourrez, et tenez-vous bien
de tomber. Aussi, d’un côté, ne m’épargnez pas ; je
suis assez forte et habile pour soutenir vos coups, tant
rudes soient-ils ; et si vous m’épargnez, je ne vous
1. Ed. citée, p. 199-200.
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
épargnerai point.” C’est pourquoi à beau jeu beau
retour. Mais la femme le gagna. » La hantise est si
forte qu’elle va jusqu’à contaminer l’univers de l’au-
teur du Recueil des dames : « M. de Bussy voyant une
dame veuve, grande, qui continuait toujours le métier
d’amour : “Et quoi, dit-il, cette jument va-t-elle
encore à l’étalon ?” Cela fut rapporté à la dame, qui
lui en voulut mal mortel ; ce que M. de Bussy sut :
“Eh bien, dit-il, je sais comment je rhabillerai cela.
Dites-lui, je vous prie, que n’ai pas parlé ainsi, mais
bien j’ai dit : Cette poudre va-t-elle encore au cheval ?
Car je sais bien qu’elle n’est pas marrie de quoi je la
tiens pour dame de joie, mais pour vieille ; et lors-
qu’elle saura que je l’ai nommée poudre, qui est une
jeune cavale, elle se pensera que je l’ai encore en
estime d’une jeune dame.” » Elle se remit avec M. de
Bussy. « Toutefois, elle avait beau faire, car on la
tenait toujours pour une jument vieille et réparée qui,
toute surâgée qu’elle était, hannissait encore aux che-
vaux 1. » La métaphore est ici filée à un tel degré
qu’elle fait quasiment basculer la scène dans la méta-
morphose, promettant l’être à des formes animales.
Si les manuels exposant les techniques sexuelles
semblent avoir été perdus à l’aube de l’ère chrétienne
ou peu après, ils avaient déjà trouvé, avant même
qu’on les rejette ou qu’on les oublie, d’autres
moyens pour survivre. A travers la fiction. Sans par-
ler de la poésie latine évoquée plus haut, on peut
songer aux fables milésiennes dont on retrouve des
canevas chez des auteurs comme Pétrone, Apulée et
Lucien. On mesure qu’en régime chrétien le sexe
1. Ed. citée, p. 255 et p. 572-573. On a pratiqué quelques cou-
pures dans le texte sans les signaler afin de ne pas troubler la lec-
ture.
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
devait obligatoirement se grimer pour installer son
discours. Mais il semble néanmoins que le traité tech-
nique finit quasiment toujours – en Occident comme
en Orient – par se convertir en récit. La posture crée
son lieu, installe son décor et donne une psychologie
à la chair de ses actants. C’est peut-être d’ailleurs à
travers le monde proche-oriental – friand de contes –
que les vieilles techniques sexuelles de l’Antiquité ont
été conservées. Récits étonnamment épargnés par la
censure, c’est probablement la part que l’islam n’a pu
détruire de la vieille Arabie heureuse. Certes l’Inde et
ses livres érotiques ne sont pas des étrangers pour les
gens de Bagdad qui ont probablement puisé dans ce
vieux fonds, mais l’inventaire des positions érotiques,
cultivé avec une telle insistance dans la littérature
arabe, frappe parfois par des coïncidences surpre-
nantes avec la posture évoquée dans une poésie ou un
reste ruiné de récit antique. On sait la passion des
Arabes pour l’encyclopédisme, qui est une façon de
sauver la mémoire du monde. Il n’est dès lors pas
étonnant que la plupart des livres érotiques arabes
appartiennent à un genre littéraire inclassable ; du
moins ne rentrent-ils pas dans les catégories tradi-
tionnelles des littératures occidentales. Aussi, pour
dresser un catalogue des postures, le récit délègue-t-
il quelque vieille ayant l’expérience de la chose
– comme la Millière ainsi nommée parce qu’elle a
« connu » mille hommes – qui vient délivrer l’en-
seignement aux plus jeunes ou bien encore, à la cour
du prince, défilent dix femmes qui content leur plus
belle aventure érotique. Le savoir de la vieille et des
belles concubines n’est pas seulement un inventaire, il
témoigne d’une expérience car il est livré dans des
« racontages ». Mais qu’on ne s’y méprenne pas : pro-
céder ainsi, c’est s’arranger pour installer d’une façon
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
détournée, au cœur d’une fiction, le dossier des tech-
niques concernant le sexe. Mélange incertain, car sus-
ceptible de se réaliser dans les formes les plus
diverses, qui combine tout à la fois le vieux genre de
la liste, celui du conte et de la fable, mais qui ramasse
aussi en passant les vieilles recettes de bonnes
femmes et des fragments de traités de médecine pro-
bablement récupérés chez Gallien par des médecins
persans comme Abou Bakr ar Râzi.
Si, dès le Moyen Age 1, les vieux manuels de tech-
niques sexuelles reviendront en Occident par la fic-
tion, c’est essentiellement l’Arétin qui, reprenant le
genre du « dialogue » platonicien, réactivera l’espace
du champ érotique. On sait la prodigieuse fortune
qu’auront ses Ragionamenti, au point qu’une figure
érotique deviendra une figure arétine, puis dans un
second temps « une arétine ». La posture des vieux
catalogues se trouvera alors prise dans une histoire et
un décor. Mais, malgré la trame de la fiction, il ne sera
pas difficile d’extraire la « liste » ancienne et antique
de situations romanesques souvent assez sommaires.
Assez vite d’ailleurs, cette liste reviendra à un
moment donné du récit sous sa forme la plus explicite
chez les imitateurs de l’Arétin – comme pour ponctuer
l’action ou bien encore en appendice pour établir en
un résumé le formulaire de l’enseignement délivré.
Puis, par un curieux retour des choses, les manuels –
abandonnant et les guenilles du dialogue et celles de
la fiction – finiront par revenir en tant que tels. Leurs
titres manifestent qu’ils reprennent l’idée même de
1. Dans les fabliaux mais aussi dans des contes comme Le
Chevalier qui fit parler les cons, Le Souhait des vits, La Demoiselle
qui ne pouvait ouïr parler de foutre. Voir l’introduction de Patrick
Wald Lasowski à La Science pratique de l’amour, éd. citée, p. 13
et suiv.
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
catalogue, se référant le plus souvent à l’Antiquité,
âge considéré comme celui des corps heureux : Les
Quarante manières de foutre, Art de foutre en qua-
rante manières ou la Science pratique de l’amour,
Travaux d’Hercule ou la Rocambole de la fouterie.
Michel Foucault n’a peut-être pas mesuré – parce que
ces textes n’étaient pas revenus au jour – que « la
Chine, le Japon, l’Inde, Rome, les sociétés arabo-
musulmanes » n’étaient pas les seules civilisations à
s’être « dotées d’une ars erotica 1 ». L’Occident chré-
tien, lui aussi, contournant la loi, a cherché par des
chemins détournés à livrer un savoir qui n’était sans
doute pas aussi secret que le prétend l’auteur de l’His-
toire de la sexualité. Ainsi le « romanesque » qui avait
permis – sans avoir l’air d’y toucher – de passer en
revue les postures comme le démontre d’une façon
paradigmatique L’Académie des dames, ne laisse pas
de ré-engendrer, à son tour, le genre d’où il provient,
le répertoire de toutes les positions possibles dans les-
quelles les corps se peuvent prendre.
Si l’on discerne à peu près ce qui s’est déroulé
dans l’aire occidentale et ce qui, essaimé dans le
Proche-Orient, est revenu par de mystérieux chemins
en Europe, il n’est en revanche pas aussi simple de
démêler ce qui s’est passé dans l’Orient extrême. Il
semble bien que la charnière entre les deux mondes
– l’Occidental et l’Oriental – se situe dans ce pays
d’entre-deux (la vieille Perse d’un côté et l’Inde de
l’autre) qui fait frontière. Mais toute frontière est aussi
un lieu d’échanges. Il n’est peut-être pas fortuit
qu’Alexandre, après ses noces orientales, se soit arrêté
1. Michel Foucault, Histoires de la sexualité, t. I : « La volonté
de savoir », Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1976, p. 76.
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POSITIONS ET PROPOSITIONS
aux bords de l’Indus. On mesure d’ailleurs que l’aire
arabo-persane a gardé la mémoire de livres perdus,
comme celui de la Millière dont il a déjà été question 1.
Cependant le grand livre indien du code amoureux
demeure les Kâma Sûtra. On a parfois le sentiment
que la vieille civilisation indo-européenne s’est donné
un visage à travers deux traités issus d’elle : un, du
politique, l’Arthasâstra et l’autre, de l’érotique, préci-
sément ces Kâma Sûtra qui sont probablement le plus
vieux manuel érotique dont le noyau premier n’a
cessé d’être enrichi par d’innombrables commen-
taires. C’est dans ce livre que, pour la première fois,
le corps se constitue en sexe. Ou, comme nous dirions
avec nos concepts occidentaux, que la sexualité
devient – à l’égal du politique – un territoire à inven-
torier, et donc à codifier. Tous les autres traités concer-
nant le sexe ne feront que reproduire ce modèle, le plus
souvent d’une façon insue. Il est vrai qu’il n’est peut-
être pas possible de s’y prendre d’une autre façon car
il importe, pour créer le champ d’un savoir, de procu-
rer d’abord des techniques. Le catalogue ne fait en
somme que mettre en forme les procédures d’un dis-
cours capable d’investir une telle matière. Le plaisir est
ici pris en compte « mais d’abord et avant tout par rap-
port à lui-même, il y est à connaître comme plaisir,
donc selon son intensité, sa qualité spécifique, sa
1. Mémoires d’une femme hindoue, surnommée al-Alfiyya, ce
livre n’est plus aujourd’hui connu que par les emprunts qui lui ont
été souvent faits. Bouhdiba (La Sexualité en Islam, Quadrige, PUF,
p. 175) signale que cet ouvrage contenait des gravures, « chose rare
pour l’époque, de nus érotiques illustrant les diverses positions
amoureuses ». Voir, dans la même collection aux Editions Philippe
Picquier, Le Bréviaire arabe de l’amour, chapitre XVIII, « Des pos-
tures ou des différentes façons de se conjoindre et de ce qui suscite
le désir et éveille les sens », p. 69 et suiv.
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DICTIONNAIRE DES POSTURES AMOUREUSES
durée, ses réverbérations dans le corps et l’âme.
Mieux : ce savoir doit être reversé, à mesure, dans la
pratique sexuelle elle-même, pour la travailler comme
de l’intérieur et amplifier ses effets 1. »
L’extrême Orient – puisque ce dictionnaire se veut
une confrontation entre la part occidentale et orientale
de l’être humain, comme une mise en miroir de l’un
par l’autre – est plus redoutable à « évaluer ». La
Chine, au premier chef, dont les travaux de Van Gulik 2
ont permis de mieux connaître le domaine sexuel. Il
serait vain de vouloir tenter ici de les résumer, mais on
peut se risquer à une approche de biais : une civilisa-
tion qui s’est débarrassée de ses mythes – comme cela
s’est produit en Chine – se retrouve avec des restes
encombrants, des rites, c’est-à-dire des formulaires.
Or on a l’impression, quand on lit la Chine depuis
l’Occident, que tous les formulaires ont fini par se
conjuguer en un seul, celui du yin (principe féminin)
et du yang (principe mâle). Le fin mot du monde ne
serait que le mouvement qui agite ces deux principes,
le tao. « Les milieux taoïstes avaient mis au point, à
partir des notions de yin et de yang, une théorie et une
pratique des relations sexuelles qui produisit certains
heureux effets sur le comportement et le bonheur
sexuels des Chinois. […] D’après la théorie en ques-
tion, le principe yang (mâle) est porté à son point
extrême de force et de concentration lorsqu’il se
trouve en contacts fréquents avec le principe yin
(féminin). En s’imprégnant de yin (c’est-à-dire des
sécrétions féminines), l’homme accroît sa réserve
yang (son sperme), il multiplie son pouvoir, obtient
1. Michel Foucault, ouvr. cité, p. 77.
2. Robert Van Gulik, La Vie sexuelle dans la Chine ancienne,
Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1971.
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