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Vie des arts
Rencontre avec Jean-Louis Schefer
Scénographie d’un tableau aux Éditions du Seuil
Marie-France O’Leary
Numéro 55, été 1969
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Éditeur(s)
La Société La Vie des Arts
ISSN
0042-5435 (imprimé)
1923-3183 (numérique)
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O’Leary, M.-F. (1969). Rencontre avec Jean-Louis Schefer : scénographie d’un
tableau aux Éditions du Seuil. Vie des arts, (55), 62–63.
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RENCONTRE AVEC JEAN-LOUIS SCHEFEF
Scénographie d'un tableau aux Éditions du Seui
dèle réduit (l'échiquier) et l'ensemble du passe dans ce théâtre-là c'est un jeu de h
tableau; jeu constamment réglé par le signification: l'histoire qui est narrée e
tableau des fonctions, des séquences, des jouée sur la scène, qui peut être lue oi
entrecroisements de geste, de personna- racontée fait donc partie intégrante de I,
ges etc. ; suspension, en même temps qui structure du tableau, du système dan
s'inscrit dans le tableau et qui, paradoxa- lequel on va le lire. Une des grandes con
lement, nécessite une lecture de plus en séquences peu aperçue de la représenta
plus complète et, si vous voulez, une tion est que nous sommes obligés de lin
ouverture à des textes qui ne sont pas le le tableau dans son propre théâtre, et se
tableau, qui ne sont parfois même pas Ion l'organisation rhétorique, logique . .
contemporains mais sont commandés par qui anime ce théâtre. Et si cette analys>
des impératifs de représentation à peu s'intitule scénographie c'est donc comm
près analogues. écriture de la scène, comme théâtre d
Q.— Le structuralisme peut-il être une son écriture.
méthode d'analyse d'un tableau? Les divisions du tableau, les person
R. — On a souvent essayé d'appliquer à nages, les espaces s'articulent les uns su
l'histoire de l'art le structuralisme pensé les autres et ne prennent leur sens que pa
Jean-Louis Schefer, né à Paris en 1938.
unitairement, comme une chose monoli- ce qu'on appelle en linguistique leur con
thique. Néanmoins on n'est pas arrivé à notation, c'est-à-dire tous les niveaux re
Q. — Qu'est-ce que la scénographie d'un des résultats absolument satisfaisants et eus traditionnellement comme virtuels d
tableau ? qui auraient modifié considérablement ce la lettre et qui, par un retournement abso
R.— Le terme de scénographie est em- qui avait été fait par l'école de Vienne, par lument nécessaire, deviennent constitu
prunté à Vitruve, qui l'oppose à l'ortho- Panofsky, etc. Je ne crois pas. dans cette tifs de la lettre. C'est en cela que le théâtr
graphie et à l'iconographie, comme le mesure, que l'application d'une méthode dont vous parlez est très important puis
dessin perspectif d'architecture. Le même puisse changer quoi que ce soit; elle ne que c'est dans la lecture même, c'est-à
terme repris par Palladio est aussi compris peut que renforcer une idéologie très dire dans l'écriture du texte du tablea
comme une écriture de la scène. Dans suspecte. La nécessité s'est d'abord posée que l'on va constituer les signes à part
le titre du livre, scénographie désigne une de briser le cadre d'une histoire de l'art desquels on lira, dans un circuit absolu
mise en scène du tableau réglé par tous qui n'est, si vous voulez, que le corps ment clos, le tableau : et c'est bien cett
les titres de lecture que l'on pourra en référé d'un certain type d'objets dont elle clôture qui fait l'objet de la représentatior
faire. C'est une mise en scène qui est liée tente obstinément de dire l'irréductibilité : En cela le théâtre de la peinture, celui d
au dessin perspectif du tableau, étant en ce sens elle est absolument inopérante Cinquecento s'accomplit parfaitemen
entendu que dessin doit s'écrire dans ses puisqu'elle ne nous a jamais rien appris s'enferme dans ses propres définitions.
deux orthographes : à la fois sa graphie et ni sur l'histoire, ni sur \art. puisqu'en Q.— Regarder un tableau est pour me
son projet, son dessein. A vrai dire, l'ana- somme on ne trouve, dans toute l'histoire avant tout le percevoir, et il m'est difficil
lyse s'articule aussi sur l'imbrication de de l'art, pas une seule lecture de tableau. d'opérer ce passage de l'émotion premier
ces deux termes. D'un autre côté le structuralisme, ou plus à la démarche analytique que vous pre
exactement, la linguistique structurale ne posez. Est-ce conciliable?
Q. — Vous avez choisi la Partie d'échecs
peut être transposée telle quelle dans la R. — Toute l'histoire de l'art telle qu'el
de Paris Bordone ; pourquoi spécialement
lecture d'un objet qu'elle ne commande s'est constituée après et à partir de la Re
ce tableau ?
pas. C'était, je pense, la seule méthode naissance a postulé une analogie entre
R. — C'est un tableau exemplaire qui se d'analyse systématique; mais l'objet du peinture et le langage. Puis Ephraii
situe à la fin de ce qu'on appelle commu- livre est aussi d'élaborer une méthode en Lessing a rompu avec la notion de \'"\
nément la Renaissance, c'est-à-dire au fonction des types d'objets qui nous inté- pictura poesis" d'Horace en essayant c
16ème siècle, et Paris Bordone est un ressent. poser en quoi résidait la spécificité d
peintre intéressant parce qu'il a drainé signe pictural.
ce qu'on appelle encore des influences Q. — Le tableau vu comme théâtre : est-ce
très nombreuses: celle du Titien dont il a spécifique au 1 6ème siècle? Retrouve-t- Je crois que si la peinture n'est pas u
été l'élève, celle de Giorgione et, à travers on les thèmes de Bordone chez d'autres langage, on ne peut cependant la perct
ces deux peintres, à peu près tout ce qui peintres? voir qu'à travers notre langage, à trave
s'est fait à Venise et en Italie. Ce tableau R. — On les retrouve partout. Pour cette nous-mêmes, à travers notre histoir
se caractérise donc déjà par de très nom- raison ce tableau est exemplaire et s'en- Elle ne s'est constituée à l'époque de
breuses entrées historiques. Il nous inté- tend comme tableau sous toutes ses es- Renaissance qu'en implicitant des lar
resse aussi à un autre titre. Il se présente pèces: à la fois peint, taxinomique, ordre gages multiples, par toute la traversée c
d'abord comme un tableau de perspec- du rangement, de la classification. Quant Moyen âge, par toute une lecture d'Ari:
tive et de perspective double puisqu'il au thème du théâtre, c'est ce qui court tote. Déclarativement, à l'époque de ;
est coupé en son milieu par une espèce sous toute la peinture jusqu'à très récem- grande construction théorique, le tablea
de faille qui dénivelle un dallage et un ment, lors de la grande coupure du 1 9ème a été conçu comme une espèce de di:
paysage; posé à l'angle du dallage se siècle quand le tableau et la représentation cours. C'est donc ce qu'il faut d'aboi
trouve un échiquier qui constitue une finissent en même temps dans la peinture. désimpliciter dans l'analyse.
intervention dans le tableau, une néces- Dans un sens plus étroit, il ne me semble De notre point de vue, c'est-à-di
sité de lecture du tableau par lui-même. pas possible de faire abstraction des maintenant, il n'est donc pas possible c
On peut dire, en première approximation, grands textes vitruviens sur le théâtre se passer d'un appareil de recherche fou
que c'est ce qui a retenu dans la difficulté dans la lecture du tableau, dans la mesure ni par la linguistique et la psychanaly:
de lecture du tableau ; ce qui en constitue où tous les éléments figurent à peu près (Freud, dans la Traumdeutung, et Jai
sans doute l'intérêt parce que tous les littéralement une scène vitruvienne . . . ques Lacan). Le tableau apparaît en eff
termes de lecture vont être asservis à ce Ici, la représentation ne commence ni comme le confin de tous les discou
double pliage du tableau sur lui-même: ne s'achève, c'est-à-dire que les acteurs possibles à son sujet, en même tem|
entre la droite et la gauche, entre le mo- ne quittent jamais la scène. Ce qui se qu'il en est le système. On ne trouve
)
imais un langage qui permette de parler tion ; mais le but propre de l'analyse est parenthèse, suspension figurative, com-
itégralement le tableau, de le transcrire de construire un modèle sémiotique. qui me système de l'implicitation en dehors
nfin. même un langage contemporain du ne soit pas spécifique que d'un objet de quoi il n'y a pas de structure repré-
îbleau ou décalé : il est lui-même le sys- mais permette d'en lire un grand nombre. sentative.
îme d'un certain nombre de lectures Je crois qu'on peut élaborer (il n'y a au- Il est à ce moment là évident que
ossib/es. La possibilité même de ces cune impossibilité théorique à cette cons- l'analyse, parce qu'elle ne tente pas une
ictures va déterminer la structure du ta- truction) un modèle qui permette d'en- description d'objets ou d'œuvres, mais les
leau, qui n'est donc pas une et rigide, gendrer des systèmes représentatifs ; il est traite dans ce que Freud nomme "la sur-
lais variable et fonction même de tous en effet possible de lire ainsi non seule- détermination des contenus", est tou-
ÎS discours dont elle est le diagramme, ment les tableaux de la même période jours, par une nécessité première, une
n faisant cette opération on ne raye pas mais une infinité de tableaux tant qu'ils se critique de toute idéologie comme repré-
bsolument le problème de la perception situent, qu'ils peuvent être définis comme sentation. Ceci est particulièrement im-
u de l'émotion esthétique. Pour repren- tableaux. Tout repose en effet sur la défi- portant, et c'est en quoi ce travail n'est
re vos termes, il n'est pas certain que nition de structure de l'objet que l'on va pas isolé, au moment où il y a tout de
émotion soit ici première : c'est déjà une analyser. même une tendance qui est représentée
icture, c'est-à-dire un texte. C'est en Les règles du système qui sont briève- par le travail théorique du groupe Tel
lême temps tout le problème de la ré- ment énoncées sont des règles sémioti- Quel, de destruction de la représentation,
3rve esthétique: un regard porté sur le ques; elles portent d'avantage sur la per- de tous les résidus théologiques portés
ibleau nous apprend quelque chose sur tinence de la méthode que sur les carac- dans l'écriture. Ce que je tente d'élaborer
ous-mêmes en tant que nous regardons téristiques formelles et objectives de l'ob- ne peut être compris que dans le contexte
i tableau ; c'est un peu le fait de la phé- jet analysé. C'est pourquoi elle n'est pas d'autres travaux: ceux de Jacques Der-
oménologie; pour autant qu'elle s'est applicable à beaucoup d'objets, mais rida, de Julia Kristeva, de Louis Althusser,
ccupée de peinture elle ne s'est jamais beaucoup d'objets lui sont applicables. qui ont en commun une même exigence
)urné que vers le sujet percevant et non Q. — Quelles sont vos recherches actuel- théorique.
ers l'objet. lement?
Propos recueillis par M. F. O'Leary.
I. — A partir du système que vous avez R. — J'essaye d'élaborer un programme
aboré peut-on définir tout tableau d'hier d'étude des systèmes représentatifs qui Publications:
t d'aujourd'hui ? constitue un degré d'ouverture un peu Scénographie d'un tableau.
supérieur à la scénographie d'un ta- Le Seuil, Coll. Tel Quel, 1969,
. — Il est évident que le but du livre
En revues :
'est pas de lire un tableau et de donner bleau dans la mesure où il doit permettre Médiations, No 5 (1962);
î clef, puisque finalement on n'arrive pas de lire non seulement des tableaux mais Les Temps Modernes, No 206 (Juillet 1963) ;
la donner (c'est aussi qu'il n'en a pas), tout ce qui se caractérise comme appar- Tel Quel N°s26 (Été 1966) et 31 (Automnel967) ;
jtrement que dans une scénographie tenant à une époque représentative; Information, VIII (3 juin 1968)
Dntinuelle du texte du tableau qui est époque qu'il faut aussi entendre dans À paraître :
arpétuellement destruction, reconstruc- son sens grec à'épochè. de mise entre in Tel Quel : Note sur les systèmes représentatifs;
in Sémiotica : Theoretica adumbratio.
aris BORDONE. La partie d'échecs. KGL Galerie, Berlin, Photo Hanfstaengl-Giraudon.