Point de repère n° 7
La gestion économique de la
ressource en eau dans le
contexte du changement
climatique
Quel rôle pour la tarification
incitative ?
Céline Nauges et Arnaud Reynaud
Décembre 2023
FEVRIER 2022
Pour établir ses avis, la Commission de l’économie du développement durable s’appuie sur
l’expertise scientifique. Ces références, élaborées en toute indépendance par des experts, visent
à rendre celle-ci appropriable par tous, dans sa pluralité, et informer le débat public.
En l’espèce, cette note synthétise la présentation à la Commission du 4 juillet 2023 de Céline
Nauges et Arnaud Reynaud (Toulouse School of Economics et Inrae)
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Gestion économique de la ressource en eau ǀ
Décembre 2023
La gestion économique de la ressource en eau
dans le contexte du changement climatique
Quel rôle pour la tarification incitative ?
L’anticipation de sécheresses plus fréquentes et/ou plus marquées renforce la nécessité
d’utiliser des prix pour signaler la rareté de la ressource en eau. En effet, le signal-prix
permet de donner aux usagers les 2 bonnes 3 incitations à des changements de
comportement, notamment pour réduire leur demande dans une optique de
moyen/long terme.
L’utilisation du prix n’est pas contradictoire avec la mise en place de mécanismes
redistributifs. Ceci est important car le changement climatique se traduira par des
2 gagnants 3 et des 2 perdants 3. Mais la 2 tarification progressive 3 n’apparait pas la
bonne solution : des tarifications simples combinant un prix au m3 non différencié entre
usagers, associé à des compensations ciblées pour les ménages les plus modestes,
calibrées en référence à des niveaux de consommation 2 raisonnables 3, sont de loin
préférables, en termes à la fois d’efficacité et d’équité. Par ailleurs, dans la mesure où il
est plus facile de modifier des prix que des règles de partage pour s’adapter à l’évolution
climatique, la tarification a pour elle de permettre une approche évolutive.
1-Quels instruments pour gérer une rareté accrue ?
La ressource en eau renouvelable (c’est-à-dire l’eau fournie par les précipitations qui
ne retourne pas à l’atmosphère par évapotranspiration et celle en provenance des
cours d’eau entrant sur le territoire, cf. Annexe 1) a baissé de 14 % en France
métropolitaine, en moyenne annuelle, entre les périodes 1990-2001 et 2002-2018 selon
une étude récente (SDES, 2022). Cette situation s’explique principalement par :
l’évapotranspiration - l’évaporation ou la transpiration des végétaux - qui, sous l’effet
de la hausse des températures, augmente à toutes les saisons, en particulier au
printemps ; la variabilité des précipitations, et notamment leur réduction en automne
sur près de la moitié du territoire, diminuant le volume d’eau des nappes souterraines
qui contribuent à alimenter les cours d’eau en été.
Ainsi, le changement climatique modifie profondément la disponibilité de la ressource
en eau dans notre pays avec (cf. DRIAS-Eau, 2023) : une tendance à la diminution des
précipitations en été qui va s’ajouter à l’accroissement de l’évaporation sous l’effet du
réchauffement climatique; un manteau neigeux moins important en montagne et sa
fonte plus précoce. De plus, en période de sécheresse, le déséquilibre entre l’offre et
la demande se trouve exacerbé parce que les deux côtés sont très négativement
corrélés. En conséquence, nous devons nous préparer, outre à des pluies extrêmes
plus intenses, à une intensification de l’assèchement des sols et à la multiplication des
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sécheresses qui, déjà deux fois plus fréquentes qu’en 1960 au niveau national, vont
encore se multiplier.
Cette perspective constitue un enjeu essentiel pour l’élaboration des schémas
directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (Sdage), dont la vocation est
justement d’anticiper les conflits possibles sur la ressource et préserver les milieux.
S’appuyant sur un état des lieux de chaque bassin réalisé tous les six ans, chaque Sdage
aborde ainsi le sujet de la gestion des prélèvements d’eau pour le maintien ou la
reconquête du bon état des cours d’eau et des eaux souterraines, ainsi que pour la
préservation des écosystèmes qui leur sont liés.
Par ailleurs, quand une sécheresse survient, les préfets déclenchent des restrictions
d’eau temporaires pour préserver les usages prioritaires. Sur la période 2012-2020, de
telles mesures ont été fréquentes dans l’Ouest et le Sud-Ouest, soulignant la fragilité
de ces territoires au regard de la disponibilité de l’eau (cf. carte).
Carte. Fréquence des épisodes annuels de restriction de niveau ! crise " des usages de l’eau superficielle
d’une durée de plus d’un mois, sur la période 2012-2020
Sources : ministère en charge de l’Écologie ; ministère en charge de l’Agriculture, 2021. Traitements : SDES,
2021
Alors que, par le passé, ces situations demeuraient rares ou localisées dans le temps
et l’espace (certaines nappes ou étiages), et avaient pu être résolus par ces
mécanismes réglementaires de partage et rationnement de l’eau, ou des
investissements, notamment de stockage, plus de 30 % du territoire a été concerné
chaque année par des restrictions d’usages de l’eau sur la période récente (2017-2020).
Désormais, la gestion quantitative de l’eau va donc être confrontée à des problèmes
beaucoup plus délicats, notamment pour arbitrer entre les différents usages (eau
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potable, irrigation, refroidissement des équipements de production électrique, autres
prélèvements…).
A cet égard, la simplicité des mesures de rationnement a pour contrepartie
l’inefficacité de l’allocation de la ressource, rien n’assurant que ceux qui en bénéficient
dans les épisodes de rareté sont ceux pour lesquels elle a le plus de valeur sociale. Le
souci d’efficacité de la gestion de l’eau face à l’évolution du climat conduit ainsi à se
tourner vers une mobilisation accrue du signal-prix, pour en assurer l’allocation lors
des épisodes de rareté.
Au-delà, ce nouveau contexte conduit à rechercher de nouveaux mécanismes de
régulation, notamment incitatifs, pour orienter les choix d’investissements et
comportements des différents utilisateurs à la fois en situation de crise, mais aussi
d’orientation à long-terme de la demande.
2-Tarification de l’eau et gestion de la ressource
La Directive 2000/60/CE du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2000,
appelée communément “Directive-cadre sur l’eau”, transposée en droit français en
2004, établit le principe de récupération des coûts des services d’eau, y compris des
coûts environnementaux.
Les coûts de l’eau correspondants, à répercuter sur la facture du ménage en fonction
du volume de consommation, comprennent donc: le coût du service de distribution
d’eau potable (pompage, traitement, acheminement jusqu’au robinet) ; le coût du
service de collecte et traitement des eaux usées ; les coûts de fonctionnement des
services (incluant dépenses en énergie, produits chimiques, personnel ... & coûts de
maintenance de l’ensemble des infrastructures) ; et les coûts indirects pour les autres
usagers et pour l’environnement, du fait des impacts via le prélèvement dans la
ressource en eau ou via la dégradation de sa qualité après usage.
Le principe d’efficacité économique sous-jacent est que, lorsque les consommateurs
font face à un prix qui correspond au coût réel de mise à disposition de la ressource,
l’allocation qui en résulte est optimale dans le sens où on atteint un point d’équilibre
entre offre et demande en eau, et que l’eau est distribuée aux usagers en fonction de
leur valorisation de la ressource. On parle de signal prix et d’efficacité économique.
Mais, pour jouer ce rôle de signal sur la valeur de la ressource, le prix de l’eau doit varier
dans le temps et dans l’espace en fonction des pressions exercées sur la ressource. Le
prix des droits d’eau dans le bassin du Murray Darling en Australie illustre comment ce
prix d’équilibre entre acheteurs et vendeurs varie en fonction de la rareté de la
ressource (cf. figure ci-dessous). Pour mettre en œuvre cette approche dans le
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contexte du changement climatique, il est donc crucial de mieux évaluer sur un
territoire donné la valeur sociale associée à la ressource en eau, et ses évolutions1.
Illustration : prix d’équilibre (en orange, échelle de droite) et stockage (en bleu, échelle de gauche) de
l’eau dans le Murray Darling Basin. (source, Abares, 2016)
3- La tarification progressive, une ! fausse bonne idée "
La mobilisation plus active du signal-prix pour mieux gérer la rareté de la ressource se
heurte à ses effets distributifs souvent régressifs. Pour concilier efficacité et équité,
une proposition récurrente est celle de la tarification dite progressive, dans laquelle le
prix du mètre cube augmente au-delà d’un certain volume consommé.
Une telle tarification progressive est souvent décrite comme un instrument
permettant de répondre à plusieurs objectifs :
i) Incitation à réduire les gaspillages, en faisant payer plus cher les mètres cubes
d’eau consommés au-delà d’un certain seuil.
ii) Couverture des coûts, en appliquant un tarif subventionné aux premiers
mètres cubes et en faisant payer un prix supérieur au coût de mise à disposition
au-delà d’un certain seuil. On parle de subventions croisées des gros
consommateurs vers les plus petits.
1
C’est l’objet du projet WAT-IMPACTS coordonné par TSE et financé par l’ANR, lancé fin 2023.
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iii) Équité, car on suppose que les petits consommateurs sont les ménages aux
revenus les plus modestes alors que les gros consommateurs sont les ménages
les plus riches.
Cependant, sa mise en œuvre rencontre beaucoup de difficultés, comme le souligne
l’avis du CESE de novembre 2023, qui pointe en particulier l’insuffisance de données
et la question des compteurs individuels (cf. Annexe 2).
Les évaluations économiques dont on dispose mettent en exergue que les problèmes
informationnels à résoudre constituent un obstacle essentiel. En effet :
a) Le lien entre le revenu des ménages et la consommation d’eau est ténu.
Certains ménages riches sont aussi de petits consommateurs et des familles aux
revenus modestes peuvent avoir des consommations élevées. Ceci tient au fait
que les tailles des ménages, les situations et les modes de vie sont hétérogènes.
b) Le fait que les ménages ont des tailles et modes de vie différents fait qu’il est
très difficile de définir, a priori, le niveau de consommation d’eau
correspondant à des besoins essentiels. Celui-ci peut varier significativement
d’un ménage à l’autre. Hors, c’est ce niveau de consommation dite “essentielle”
qui est normalement considéré pour déterminer la taille de la tranche
bénéficiant d’un prix subventionné dans une tarification progressive.
c) Alors qu’il est relativement simple de calculer un prix volumétrique unique
permettant de couvrir les coûts, il est beaucoup plus difficile de choisir les
différents éléments d’une tarification progressive. Dans le cas d’une tarification
progressive à deux tranches, il faut couvrir les coûts en combinant un prix pour
la tranche subventionnée, un prix pour la tranche supérieure et un seuil
délimitant les deux tranches... Parce que les ménages sont sensibles aux
variations de prix, il est difficile de prévoir l’impact sur la demande du
changement de tarification.
d) Une tarification progressive conduit à distordre les prix, vers le bas pour les
petits consommateurs et vers le haut pour les gros consommateurs. Ainsi,
aucun ménage ne reçoit un signal prix correct sur la valeur de la ressource, ce
qui compromet l’objectif d’efficacité économique.
De fait, les nombreux travaux menés sur l’évaluation des performances des
tarifications progressives ont tous montré de larges erreurs de ciblage des populations,
nombre de ménages aisés bénéficiant du tarif subventionné de la première tranche
alors que des ménages aux revenus modestes se voient facturés un prix plus élevé du
fait d’une consommation plus importante due essentiellement à la taille du ménage
et au temps d’occupation du lieu de vie.
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Dans ces conditions, non seulement la tarification progressive rend complexe
l’objectif de recouvrement des coûts, distord le signal prix et compromet le principe
d’efficacité économique, mais elle ne remplit pas non plus son objectif de
N tarification sociale O.
Ceci conduit à recommander plutôt des tarifications simples combinant :
- un prix du mètre cube unique (qui ne varie pas entre les différents usagers)
-et de cibler les ménages aux revenus les plus modestes (par exemple à partir
de critères sociaux) pour leur octroyer une compensation financière, calculée
sur la base d’une consommation “raisonnable”, de manière à leur permettre de
s’acquitter de leurs factures d’eau.
4- Les règles de partage
En France, les allocations de l’eau sont souvent la résultante d’approches
réglementaires, consistant à allouer une quantité d’eau aux usagers en fonction du
volume disponible selon une règle particulière. Cette approche réglementaire est très
attractive pour le gestionnaire puisque les règles de partage font référence à des
volumes d’eau à distribuer. Elles sont donc très liées à la disponibilité de la ressource.
Par ailleurs, une grande diversité de règles d’allocation sont possibles,
En théorie, on distingue notamment entre:
-Partage égalitaire, divisant la quantité disponible en ressource par le nombre
d’usagers,
-Partage proportionnel, selon des besoins ou des droits historiques,
-Partage séquentiel suivant un système de priorité entre usagers ou résultant de
la localisation dans le bassin (généralement très critiquable par rapport au
critère d’allocation efficace de la ressource). L’ordre des priorités peut
cependant changer en cas de manque d’eau (cf.Nouvelle Galles du Sud,
Australie)
-Et bien d’autres…plus ou moins (in)efficaces vs (in)équitables
En pratique, les quantités distribuées pour l’agriculture sont le plus souvent
proportionnelles à la surface irrigable ou irriguée, au type de culture, ou à la
consommation passée selon un principe de N grandfathering O.
L’eau est parfois partagée de manière séquentielle selon un ordre de priorité droits
acquis ou position sur le bassin. Enfin, plus rarement, le partage peut se faire de façon
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égalitaire, chacun ayant droit à une part égale de la ressource (d’une durée égale
d’accès à une ressource, restriction d’usage à certains moments).
Les problèmes associés à ces différentes règles sont bien connus, le choix d’une règle
particulière impliquant des arbitrages entre efficacité (économique) et équité, et
devant donc prendre en compte :
-leur inefficacité, quand elles n'allouent pas l’eau aux utilisateurs les plus
productifs, ou parce qu’elles aboutissent souvent à des mesures de restrictions
coûteuses.
-leur inéquité, du fait de rentes de situation générées, ou parce que certains
principes d’équité ne sont pas satisfaits. En particulier, se pose la question des
droits acquis, dont sont exclus les nouveaux entrants (files d’attente),
-leurs incitations inopportunes, en particulier quand les règles de partage
aboutissent à des quotas d’eau pour une durée limitée (Faute de possibilité de
report d’une année sur l’autre, l’irrigant qui ne consomme pas toute sa part
perdant le solde),
-les coûts de transaction, associés à la nécessite de mobiliser des moyens
humains et financiers (par exemple, en matière de police de l’eau).
En termes d’acceptabilité, on observe une forte adhésion aux règles de partage basées
sur des principes de solidarité. Par exemple, Kervinio et al. (2023) avaient réalisé un
travail sur 122 agriculteurs dans le sud-ouest de la France qui montrait l’attachement
fort des agriculteurs pour des règles de partage qui respectent les principes de
solidarité et les droits historiques, au détriment des principes d’efficacité et de
responsabilité.
Suivant un travail d’enquête, réalisé par Ouvrard et al. (2023), dans lequel différentes
règles pour allouer de l’eau entre différents usagers (ménages, firmes, agriculteurs,
environnement) étaient proposées à un peu plus de 1000 ménages français, les règles
qui apparaissent le plus équitables sont : 1/ la règle proportionnelle basée sur les
besoins historiques des usagers, et dans une moindre mesure 2/ la règle séquentielle
où la ressource est en priorité allouée à certains usagers.
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Annexe 1 : Indicateurs pour apprécier la disponibilité de la ressource en eau douce
Indicateurs globaux, de la ressource à son utilisation
La ressource en eau douce se renouvelle du fait des précipitations. Ainsi, le premier
élément à considérer est le volume global reçu annuellement sur le territoire
métropolitain. Plus précisément, on mesure la ressource en eau renouvelable comme
la somme du flux interne (volume d’eau précipité diminué du volume d’eau retournant
à l’atmosphère par évapotranspiration) et du flux entrant (volumes d’eau provenant
des cours d’eau des pays limitrophes). En moyenne (1990-2019), il est de 208 milliards
de m3.
Cependant, une part importante doit être laissée pour la vie des écosystèmes naturels,
en particulier aquatiques. Elle est estimée par l’Organisation des Nations Unies pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO) à 97 Mdm3 pour la France hexagonale, soit 46 %
de la ressource annuelle. Le complément, qui se trouve dans les eaux de surface (cours
d’eau, lacs) et dans les nappes d’eau souterraines, correspond à la fraction prélevable
pour les usages humains. Elle est utilisée à des fins domestiques (eau potable) et
économiques (agriculture, industrie, loisirs, refroidissement des centrales électriques).
En France, les prélèvements d’eau douce totalisent environ 31 Mds m3 chaque année.
Plus de 80 % du volume d’eau douce prélevée est puisé dans les eaux de surface
(rivières, lacs, canaux, retenues, etc.), du fait des quantités massives nécessaires au
refroidissement des centrales électriques et à l’alimentation des canaux. Toutefois,
ces dernières sont principalement restituées aux milieux. Si l’on fait abstraction de ces
deux usages, les consommations d’eau douce (eau prélevée et non directement
restituée au milieu naturel, qui ne peut donc être disponible pour une autre utilisation).
mobilisent globalement autant les eaux souterraines que les eaux superficielles (cf.
figure A1, SDES, 2023).
Figure A1 - Répartition des volumes d’eau douce prélevés par usage et par milieu en 2019
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Tensions locales en période estivale
Appréciés globalement, les besoins en eau semblent donc couverts. Cependant, la
disponibilité de la ressource dépend du moment de l’année hydrologique (cf. figure
A2, SDES, 2023). Par ailleurs, les plus forts prélèvements d’eau, notamment par
l’agriculture, ont lieu en été lorsque la disponibilité de la ressource est la plus faible,
ce qui peut provoquer localement de fortes tensions ou pénuries temporaires.
Figure A2 – Répartition par saison hydrologique de l’apport d’eau douce renouvelable (moy. 1990-
2019)
En Mds de m3
Pour identifier les tensions potentielles liées à l’utilisation de l’eau douce, la vision
globale qui précède doit donc être complétée par la prise en compte des limites à
l’échelle locale, en particulier, la quantité d’eau à laisser dans les cours d’eau pour
assurer la vie des écosystèmes aquatiques. Enfin, il faut prendre en compte les
perturbations susceptibles de rendre impropres à l’usage attendu (notamment
sanitaire) les disponibilités quantitatives, les pollutions obligeant en particulier à
fermer certains captages.
Ce type d’analyse tend à montrer la nécessité de réduire les prélèvements d’eau,
notamment en été, et ce d’autant plus que les écoulements estivaux tendent à se
raréfier avec le changement climatique.
L’empreinte ! eau ", un indicateur de prélèvement par produit ou filière
L’empreinte eau représente la quantité d’eau qui a été réellement utilisée dans la
fabrication d’un bien ou d’un service. Elle comprend l’eau utilisée pour l’extraction des
matières premières, mais aussi pour le transport ou la manutention.
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La décomposition de cette empreinte N eau O retrouve les différents prélèvements et
perturbations évoqués ci-dessus, associés à la terminologies de :
1 – L’eau N verte O, qui représente l’eau de pluie absorbée par les plantes,
stockée dans le sol ou évaporée,
2 – L’eau N bleue O, qui représente l’eau prélevée dans les rivières, lacs ou
nappes,
3 – L’eau N grise O, qui représente la quantité d’eau qu’il a fallu utiliser pour
diluer les polluants issus de la production du produit, afin de rejeter l’eau dans
la nature.
Ce type de calcul permet d’identifier l’importance relative de la ressource en eau des
différents produits, ou leur contribution à la consommation totale, par exemple : que
l’empreinte eau d’un consommateur français serait de 1786 m3 par an (1996-2005),
majoritairement de l’eau bleue ; que l’essentiel de l’empreinte eau bleue de la
production agricole en France est liée à l’irrigation, dont au moins un tiers pour la
production de maïs…
Les premières statistiques établies ainsi se basaient cependant sur l’eau prélevée
plutôt que sur l’eau consommée et elles ne prenaient pas en compte la disponibilité
de la ressource. Ceci conduit à les compléter par des critères de N stress hydrique O
différenciant les situations selon qu’il n’y a pas de problème de disponibilité en eau là
où elle est prélevée ou, au contraire, que l’eau prélevée va évincer d’autres usages.
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Annexe 2 : ! Eau potable : des enjeux qui dépassent la tarification progressive "
(Conseil Economique Social et Environnemental, rapport de JM Beauvais et JY
Lautridou, 2023)
Dans le contexte du N plan eau O, qui vise à réduire de 10 % les prélèvements d’eau
d’ici 2030, la Première ministre avait saisi le CESE d’une mission sur N les évolutions
nécessaires pour faire des recommandations sur la tarification progressive de l’eau O.
En préambule de son avis (novembre 2023), le CESE rappelle que les pénuries et
tensions hydriques records de 2022 ont mis au cœur de l’actualité la nécessaire
préservation de notre ressource en eau. Ces manifestations du dérèglement
climatique font peser un risque croissant de conflits d’usage entre l’agriculture, les
ménages et les industries. En conséquence, il souligne que les enjeux
environnementaux actuels dépassent la tarification des services de l’eau potable,
alertant sur la fin d’une eau N bon marché O à court ou moyen terme.
S’agissant plus précisément de la tarification progressive, le CESE a analysé les premiers
enseignements des diverses expérimentations de la tarification progressive de l’eau
instaurées par la loi Brottes, ainsi que les conditions et les freins dans sa mise en
oeuvre. Son état des lieux couvre les différents usages domestiques et non
domestiques.
En premier lieu, il souligne l’insuffisance des données statistiques disponibles. Par
ailleurs, il dresse un bilan mitigé des expérimentations menées (en collectivités aux
caractéristiques variées : Agglomération dunkerquoise, Métropole de Montpellier, Le
Sequestre, Libourne, Muret...). En effet, la mise en œuvre de la tarification progressive
est complexe en l’absence de compteurs d’eau individuels. Par ailleurs, son efficacité
pour réduire la consommation d’eau n’est pas prouvée même si les actions de
sensibilisation et d’information se révèlent très efficaces. Enfin, cette tarification
progressive peut être injuste notamment pour les familles nombreuses consommant
davantage qu’un ménage-type de 2,2 personnes (qui sert de repère à la définition des
tranches tarifaires par volume consommé).
L’avis est accompagné de 9 préconisations :
• Consolider les données du système d’information Sispea (Système
d’information sur les services de l’eau et de l’assainissement) pour connaître de
façon détaillée la consommation des abonnés (particuliers, professionnels,
services publics…) et pour tenir compte des différentes parties prenantes dans
la construction des politiques publiques,
• Anticiper l’inéluctable augmentation des tarifs des services de l’eau potable
avec le lancement d’une étude prospective, sous l’égide du Secrétariat général
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à la planification écologique, pour évaluer les impacts économiques, sociaux et
environnementaux de cette hausse,
• Élaborer un simulateur de tarification de l’eau à destination des collectivités
et permettant d’évaluer l’impact des différents modèles de tarification sur
l’équilibre financier de l’autorité organisatrice, sur le budget des
consommateurs, mais également d’estimer la baisse de consommation
attendue,
• Permettre à chaque usager de disposer d’un compteur individuel pour
responsabiliser les consommateurs en incitant à la sobriété (mesures
financières, actions de sensibilisation et d’accompagnement des usagers,
coordination des syndics de copropriétés, services publics de l’eau et de
l’assainissement, opérateurs privés),
• Supprimer la tarification dégressive à l’horizon 2030 en accompagnant -
techniquement et financièrement professionnels ou services publics vers plus
de sobriété pendant la phase de transition,
• Mieux réguler les autorisations de forage en révisant le cadre réglementaire
(consultation écrite pour avis de la collectivité),
• Promouvoir la mise en place d’une tarification saisonnière dans l’ensemble des
communes où l'équilibre entre la ressource et la consommation d'eau est
menacé de façon saisonnière (y compris dans celles sans activité touristique)
comme le permet la loi LEMA de 2006,
• Assurer l’accompagnement social des usagers fragiles, dissocié de la
tarification avec une aide directe des collectivités pour le paiement de la
facture d’eau (sous conditions de ressources, quel que soit le type de
tarification ou la taille de l’organisme chargé de la distribution),
• Déployer des démarches de sobriété au sein des entreprises en complément
des démarches de communications et de sensibilisations prévues dans le plan
eau co-construire des démarches de sobriété et de lutte contre le gaspillage au
sein des entreprises.
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