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Munasinghe

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Mohan Munasinghe Un lac asséché dans la Province de Hubei (Chine).

O
N constate déjà les dégâts du ré- dans l’avenir prévisible (encadré 1), avec des
chauffement mondial. Au Darfour, conséquences peut-être désastreuses pour la
où plusieurs centaines de milliers planète et ses habitants.
de personnes ont péri ces dernières Les plus vulnérables seront les pauvres, les
années des suites du conflit interne, le chan- personnes âgées et les enfants (y compris ceux
gement climatique a aggravé la pénurie d’eau des pays riches). Les régions les plus touchées
et de terres (en raison d’une désertification seront l’Arctique, l’Afrique subsaharienne, les
croissante), réduit l’activité agricole et créé un petites îles et les grands deltas de l’Asie. Des
conflit entre déshérités pour ces ressources rares. risques élevés pèseront sur les zones côtières Rendre le
À l’autre bout du monde, de nombreuses îles
du Pacifique (et les Maldives), qui ne dépassent
basses, les ressources en eau des régions tropicales
sèches et subtropicales, les zones agricoles du
développement
souvent que de quelques centimètres le niveau sud, les écosystèmes essentiels (comme le récif plus durable
de la mer, sont menacées d’être submergées
par la montée des eaux. Dans le grand nord, la
de corail) et la santé dans les contrées pauvres.
En outre, les phénomènes climatiques extrêmes
contribuera à
fonte de la calotte glacière nuit à la faune polaire s’aggraveront, notamment les cyclones tropicaux remédier au
et aux moyens d’existence, déjà précaires, des et les canicules. Dans ces conditions, la perspec- changement
populations indigènes. tive de réaliser plusieurs des huit objectifs du
Ces inquiétants signes avant-coureurs du Millénaire pour le développement — recul de climatique
changement climatique soulignent la nécessité la pauvreté, progrès de la santé et de l’éducation,
de mieux comprendre le phénomène et d’agir égalité des sexes et sauvegarde de l’environne-
sur ses conséquences. Selon le dernier rapport ment — s’éloigne encore davantage.
du Groupe d’experts intergouvernemental de Comment briser ce cycle destructeur? L’espoir
l’ONU sur le changement climatique (GIEC), réside dans des stratégies centrées à la fois sur
le réchauffement mondial est réel et presque le changement climatique et le développement
certainement imputable aux activités humaines durable. En effet, ces deux problèmes sont très
récentes, qui ont augmenté les émissions de liés : le changement climatique compromet les
gaz à effet de serre (GES). Il indique aussi que perspectives de développement et les modes de
le changement climatique (caractérisé par développement déterminent le climat futur. Au
l’augmentation des températures, la montée niveau mondial, les pays doivent agir de façon
du niveau de la mer et un changement du concertée pour remodeler les activités humaines à
régime des pluies) continuera et s’accentuera une échelle sans précédent; malheureusement, les

Finances & Développement Mars 2008   37


tendances actuelles ne sont pas du tout encourageantes (encadré 2). les faire appliquer par les États, les entreprises et la société civile.
Au niveau national, l’avenir pourrait être plus prometteur, car des Prenons le cas des régions côtières menacées par les inondations
moyens pratiques existent maintenant pour intégrer les réponses et les tempêtes, à cause de la hausse des températures. Sans chan-
au changement climatique dans des stratégies de développement gement des dépenses de protection, 55 à 90 millions de personnes
durable. L’existence de ces instruments devrait rassurer les nom- environ seront touchées chaque année par un réchauffement de
breux responsables qui craignent que la lutte contre le changement 2° C. Mais ce chiffre pourrait être ramené entre 2 et 10 millions
climatique détourne des ressources dont on a grand besoin pour si l’on augmentait modestement l’effort annuel dans ce domaine,
résoudre les problèmes de développement plus immédiats, comme en l’alignant sur les taux de croissance des PIB.
la croissance, la pauvreté, la sécurité alimentaire, les maladies, le L’atténuation. On doit aussi développer les efforts actuels d’at-
chômage et l’inflation. ténuation — surtout en réduisant les émissions liées à l’usage de
l’énergie et en plantant des forêts pour augmenter l’absorption de
Ce que peut faire l’humanité dioxyde de carbone. Il en résulterait une moins grande concen-
L’humanité a deux moyens de réagir au changement clima- tration de GES et d’autres avantages, comme une amélioration
tique : s’y adapter et l’atténuer. Le premier tente de réduire la de la santé et une diminution de la demande d’énergie, laquelle
vulnérabilité de l’homme et de la nature aux effets nocifs de sécuriserait cette ressource et en assurerait plus aux régions pauvres
cette évolution, alors que le second vise à diminuer ou même et rurales. Nous connaissons actuellement les options technolo-
à supprimer les émissions de GES. giques et politiques qui pourraient stabiliser les concentrations
L’adaptation. Les mesures en ce sens doivent être renforcées, de GES dans une fourchette de 450 à 550 parties par million en
parce qu’à long terme un changement climatique sans frein dé- volume (ppmv) pendant les cent prochaines années. L’estimation
passerait probablement la capacité d’adaptation de la nature, de médiane du coût des mesures d’atténuation permettant d’at-
l’agriculture et de l’organisation humaine. Les organismes naturels teindre 550 ppmv est de quelque 1,3 % du PIB mondial en 2050
et les écosystèmes ont une autonomie d’adaptation (exemples : (équivalant à une réduction de moins de 0,1 % par an jusqu’à
la migration des animaux quand leur habitat se modifie et les cette date); en revanche, le coût d’une stabilisation au niveau de
changements du cycle de croissance des plantes), mais beaucoup 450 ppmv pourrait dépasser 3 % du PIB de 2050.
risquent de ne pas survivre si la température s’élève trop vite. Comment procéderait-on? Un rôle essentiel serait joué
L’homme est capable d’une adaptation planifiée (ou par antici- par les instruments de lutte contre le réchauffement mondial
pation), même si la réactivité est souvent nécessaire. L’existence prévus par le traité de Kyoto — mécanisme de développement
de méthodes d’adaptation est avérée — la construction de digues propre, application conjointe et échange des émissions — qui
contre la montée du niveau de la mer, la création de plantes résis- permettent aux pays industriels de transférer, contre paiement,
tant à la chaleur ou à la sécheresse et l’extension de la couverture à d’autres nations une partie de leurs obligations de réduction
des assurances risques —, mais il faut les répandre davantage et des émissions. Prenons le cas d’un projet du mécanisme de dé-

Encadré 1 Le GIEC prévoit qu’en l’absence d’un effort sérieux de réduc-


Les données scientifiques tion des émissions, la concentration de dioxyde de carbone sera,
Pendant des décennies, le débat public sur le réchauffement clima- d’ici à 2100, à peu près le double du niveau préindustriel (plus
tique s’est résumé à un peu de science et beaucoup de conjectures. de 500 ppmv), la température mondiale moyenne dépassera de
Mais, depuis peu, les scientifiques se font entendre et beaucoup quelque 3o C le niveau actuel (la fourchette étant de 1,1–6,4o C)
des plus grands ont exprimé un point de vue convergent, en 2007, et le niveau moyen de la mer s’élèvera de 35 à 40 cm. Les phé-
dans le Quatrième rapport d’évaluation du Groupe d’experts nomènes climatiques extrêmes et le régime des précipitations
intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) — créé il s’aggraveront, tandis que la fonte des glaces s’accélérera à cause
y a vingt ans par l’ONU pour donner une opinion autorisée sur d’un réchauffement accru des régions polaires. Même si l’on
le changement climatique. Leur message est sombre. réduisait fortement les émissions, le GIEC estime que les tem-
Ce que nous savons. Pendant plus de 10.000 ans, la concentra- pératures s’élèveraient d’au moins 1,5o C d’ici à 2100.
tion de dioxyde de carbone dans l’atmosphère est restée stable, à Ce que nous ne savons pas. Le GIEC continue à combler
quelque 280 parties par million par volume (ppmv), mais, après d’importantes lacunes de connaissances. Ainsi, le niveau auquel
la révolution industrielle, elle a augmenté rapidement et dépasse la concentration de GES devient dangereuse n’est pas scientifi-
désormais 380 ppmv. À cause de cela — et d’autres GES mineurs, quement établi; l’Union européenne exprime un jugement de
comme le méthane et l’oxyde nitreux — la surface de la planète valeur selon lequel 2o C (correspondant à 450–500 ppmv) est
s’est réchauffée de 0,75o C en moyenne et le rythme s’accélère. le seuil de risque tolérable. La sensibilité du climat à la concen-
Il y a d’autres preuves d’un changement climatique mondial : tration de GES est un facteur clé qui reste à déterminer plus
une montée régulière du niveau de la mer (16 cm environ depuis exactement. Il faut aussi préciser le coût économique des effets,
cent ans), la fonte des glaces aux pôles et celle des glaciers, les car beaucoup d’entre eux se produiront dans un avenir loin-
dégâts récents causés par des phénomènes climatiques extrêmes, tain. En raison des délais, portant souvent sur des décennies ou
la baisse des précipitations dans les zones sèches et leur hausse même des siècles, il est difficile de prévoir des résultats catas-
dans les zones humides, des changements significatifs des cycles trophiques comme la fonte des glaces polaires ou les change-
écologiques et du comportement des animaux. ments de la circulation océanique.

38 Finances & Développement Mars 2008


veloppement propre, appliqué dans un pays en développement par les pays riches (en 2004, l’émission de GES par habitant dans
où le coût marginal de plantation d’une forêt pour absorber du les pays industriels était quatre fois supérieure à celle des pays
carbone se limiterait à 10 dollars EU par tonne de carbone. Le en développement).
carbone absorbé serait crédité à un pays industriel et s’imputerait Mais, avec le temps, les pays en développement vont devoir
sur ses obligations au titre du Protocole de Kyoto — qui auraient augmenter fortement leur consommation d’énergie (souvent
impliqué sans cela la remise en état d’une centrale électrique, à en recourant surtout au charbon) pour diminuer la pauvreté
un coût de 50 dollars EU par tonne de carbone. Cette méthode et croître. À un horizon prévisible, leurs émissions par habitant
est efficace, parce que l’atténuation s’effectue au moindre coût. resteront bien inférieures à celles des pays industriels, mais les
De plus, le transfert financier d’un pays riche à un pays pauvre émissions totales des pays les plus peuplés deviendront de plus
est conforme à l’équité, pourvu que le second perçoive plus que en plus substantielles. L’Agence internationale de l’énergie estime
le versement minimal de 10 dollars EU la tonne (pour couvrir qu’en 2015 la Chine remplacera les États-Unis comme principal
les coûts) — c’est-à-dire touche une partie des 40 dollars EU émetteur mondial de dioxyde de carbone, l’Inde passant de la cin-
économisés. Récemment, la fourchette des versements allait de 5 quième à la troisième place. Le fait que les pays pauvres seront les
à 10 dollars EU la tonne dans les pays en développement jusqu’à plus durement touchés par le changement climatique complique
50 dollars EU en Europe. encore la situation. Pour le moment, les pays en développement
Ces mesures d’atténuation et d’adaptation posent évidem- devraient privilégier l’adaptation, en particulier pour protéger
ment de délicates questions d’équité et de partage des charges, leurs pauvres, alors que les pays riches (mieux dotés financière-
qui dominent souvent le débat mondial. Jusqu’à présent, les ment et techniquement) devraient diriger l’effort d’atténuation,
gaz à effet de serre — résultant essentiellement du brûlage des tout en aidant les pays défavorisés à avancer sur ces deux plans.
énergies fossiles et de la déforestation — ont surtout été émis Pour leur part, les pays à revenu moyen doivent se joindre à l’effort
d’atténuation au fur et à mesure qu’ils s’enrichissent.
Encadré 2
Un plan d’action
Aperçu de l’action mondiale
Comment faire pour que les décideurs, toujours absorbés par
La convention cadre des Nations-Unies sur le changement
les problèmes du moment, s’intéressent au réchauffement
climatique (CCNUCC) de 1992, acceptée par 190 pays,
mondial? En les convainquant d’intégrer le changement cli-
guide les actions internationales. Elle recherche «la stabili-
sation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’at- matique à la stratégie de développement durable de chaque
mosphère à un niveau qui empêcherait une dangereuse pays. Heureusement, au cours des quinze dernières années, on
interférence anthropique avec le système climatique»… a conçu et utilisé de nombreux moyens pratiques de le faire.
«fondée sur l’équité et conformément aux responsabilités Un dispositif prometteur, appelé «écoviabilité» (sustainomics),
communes, mais différenciées, et aux capacités respectives propose les premières mesures concrètes pour passer du scé-
[des nations]». Elle note que «les pays développés devraient nario risqué de l’immobilisme à un avenir plus sûr et viable. Il
prendre la tête de la lutte contre le changement climatique» repose sur trois principes de base :
et reconnaît «les besoins spécifiques et la situation particu- • L’objectif principal doit être de rendre le développement
lière des pays en développement». La CCNUCC accepte le plus durable. Cette démarche progressive est concrète et permet
«droit de promouvoir le développement durable» et invoque de s’occuper immédiatement des priorités urgentes, car il est
le principe de précaution, selon lequel «en présence de facile de distinguer de nombreuses activités non viables et d’agir
menaces de dommages sérieux ou irréversibles, l’absence de (par exemple en conservant l’énergie). On définit ici le dévelop-
certitude scientifique complète ne doit pas servir» à différer pement durable comme un processus (et non comme un point
des mesures destinées à prévenir le changement climatique.
d’aboutissement).
Pour appliquer la CCNUCC, les pays signataires ont adopté,
• Il faut équilibrer les trois éléments (ou vertices) du triangle
à la fin de 1997, le Protocole de Kyoto, entré en vigueur en
de développement durable, c’est-à-dire peser l’aspect social
février 2005. Il prévoit que, d’ici à 2012, les pays (industriels)
de l’annexe I réduisent collectivement leurs émissions de 5 % (insertion, promotion et gouvernance), économique (crois-
par rapport aux niveaux de 1990, les pays (en développement) sance, efficience et stabilité) et environnemental (biodiversité,
hors annexe I étant exemptés de cette obligation. Actuellement, ressources naturelles et pollution).
174 pays ont ratifié l’accord, mais les États-Unis (principal • La réflexion doit transcender les frontières traditionnelles
émetteur de GES) n’y ont pas adhéré. (disciplines académiques, espace, temps et parties prenantes). Une
Pourtant, les émissions globales de GES ont augmenté de analyse transdisciplinaire est indispensable, car les problèmes et
plus de 70 % de 1970 à 2004, dont de fortes progressions depuis les solutions débordent les clivages conventionnels. Le change-
Kyoto. La feuille de route adoptée à la réunion CCNUCC de ment climatique touche toute la planète, s’étale sur des siècles
Bali, en décembre 2007, a établi un programme et un calen- et concerne chaque être humain.
drier pour formuler un accord d’atténuation prenant la suite Ces principes pourraient aider les décideurs qui tentent
de Kyoto — on aiderait aussi les pays pauvres à s’adapter au de forger un consensus à long terme pour concilier les coûts
changement climatique (grâce à une amélioration de l’assistance d’atténuation et les aspirations au développement. Comme le
financière et technique) — mais les participants n’ont pu se montre le graphique, le degré de risque pour le développement
mettre d’accord sur des objectifs spécifiques d’atténuation, en
d’un pays (que représentent les émissions de GES par habitant)
raison surtout des objections américaines.
varie selon son niveau de développement (que mesure le PNB

Finances & Développement Mars 2008   39


excelle à montrer comment intégrer le changement climatique
Tunnel d’échappement et le développement durable, ce qui la rend très utile pour
Les pays en développement doivent éviter la croissance prendre des décisions nationales, sectorielles et sur des projets.
à forte intensité de carbone des pays industrialisés. Elle révèle, et hiérarchise, l’effet des politiques et objectifs de dé-
veloppement national sur les principales options d’adaptation et
Élevé
d’atténuation, et vice versa. Elle analyse les grandes interactions
C économie–environnement–social, pour discerner les obstacles
Risque climatique (GES1 par habitant)

Limite sûre d’émissions éventuels aux actions cherchant à rendre le développement plus
«Tunnel» durable. Elle contribue aussi à déterminer les politiques et stra-
tégies mondiales qui faciliteraient l’adaptation et l’atténuation,
D E
afin de surmonter les effets du changement climatique.
B Prenons le cas de l’AIM 2006 pour le Sri Lanka, décrite au ta-
bleau 1. Les cellules de valeur –3 et –2 indiquent les effets les plus
nocifs et devraient être prioritaires. En revanche, on peut ignorer
A
les cellules de valeur 0 ou –1, parce que les effets sont faibles. Ob-
servons la ligne intitulée «(S1) statut», où la cellule (S1, 6) a une
Faible Niveau de développement (revenu par habitant) Élevé valeur de –3, indiquant que le changement climatique aura une
Source : Munasinghe (2007). incidence très préjudiciable sur les futures ressources en eau. En
1
Gas à effet de serre.
descendant la colonne 6, on remarque que la cellule (C6) a aussi
une valeur de –3, qui signifie que cette pénurie d’eau affectera
par habitant). Un pays en développement typique pourrait se sérieusement la sécurité alimentaire. De même, en descendant la
trouver sur la courbe AB, alors qu’une nation industrielle pourrait colonne 1, on voit que le changement climatique aura également
être à C. Idéalement, les pays industriels (qui dépassent la limite de graves conséquences sur l’agriculture, et donc la sécurité
d’un changement climatique «dangereux») devraient pratiquer alimentaire, comme le montre le –3 de la cellule (C1). À chaque
l’atténuation et suivre le cheminement de croissance future CE, cellule correspond une description distincte détaillée — ainsi, pour
en restructurant leur mode de développement pour dis-
socier les émissions de carbone de la croissance écono- Tableau 1
mique. Les pays en développement pourraient adopter Cerner les liens entre le climat et le développement à Sri Lanka
des politiques novatrices pour rester sous la limite de
Une matrice d’impact des actions souligne l’incidence de la vulnérabilité au
sécurité (le long de BDE), en s’inspirant des expériences
changement climatique sur les objectifs et politiques de développement, les
du monde industriel. Ils pourraient ainsi continuer à mesures bénéfiques pour tous et les arbitrages à réaliser.
se développer (et à croître) de façon plus viable, suivre
Principaux facteurs de vulnérabilité :
un cheminement d’expansion à moindre intensité de
secteurs économiques et ecosystèmes
carbone et réduire la vulnérabilité au climat.
(1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9) (10)
Le dispositif offre aussi aux décideurs une panoplie
Notation :
Production agricole

Ressources en eau
Collectivités pauvres
Marécages et éco-

d’outils pratiques — tant des nouveautés que des mé-


systèmes côtiers

+ Bénéfique
Hydroélectricité

(flore et faune)

Santé humaine

Infrastructure
Déforestation
Biodiversité

– Nocif

Industrie et
thodes classiques recyclées. Au stade national, il s’agit de

tourisme
3 Élevé
la modélisation macro et sectorielle, de la comptabilité 2 Modéré
nationale ajustée en fonction de l’environnement, de 1 Faible
0 Aucun impact
l’analyse de la pauvreté et de la matrice d’incidence
des actions. Pour les projets, les outils disponibles sont
l’analyse coûts–avantages et multicritères ainsi que (S0) Statut (variabilité naturelle) –1 0 –2 –1 –1 –2 –1 0 2 2
l’évaluation de l’effet social et environnemental. Statut (+effets du
(S1) changement climatique) –2 –1 –2 –2 –2 –3 –2 –1 –1 –1
Dans les deux cas, les instruments de politique
sont la tarification, les impôts et charges, les règles et Principaux objectifs/poli-
tiques de développement
normes, les contrôles de qualité, les permis négociables,
les incitations financières, les accords volontaires, la (A) Croissance –1 –1 –1 –1 –1 –2 –2 –1 –1 –1

diffusion de l’information et la recherche–dévelop- (B) Réduc. de la pauvreté –2 0 –1 –1 –1 –2 –2 –2 –1 –1


pement. Ils permettent de trouver et d’appliquer les (C) Sécurité alimentaire –3 0 –1 –1 –1 –3 –1 –1 0 0
politiques du climat les plus désirables, qui tracent des
(D) Emploi –1 0 –1 0 –1 –2 –1 –2 –1 –2
cheminements viables à la fois sur le plan économique,
social et de l’environnement, tout en contribuant à Commerce et
(E) –2 –1 0 0 0 –1 –1 0 –2 –1
mondialisation
arbitrer entre des objectifs opposés. Réduction du déficit
(F) –1 –1 0 0 0 0 0 –2 0 –1
budgétaire
Garantir la sécurité alimentaire
(G) Privatisations 0 1 1 0 0 1 0 0 –1 –1
Parmi les divers outils de l’écoviabilité, la matrice d’in-
Source : Munasinghe (2007).
cidence des actions (Action Impact Matrix — AIM)

40 Finances & Développement Mars 2008


la cellule (C1), c’est la description de toutes les grandes cultures ces domaines de façon équilibrée — notamment en quantifiant
des diverses parties de Sri Lanka, dans différentes conditions de et en indiquant les arbitrages à opérer entre des objectifs oppo-
température et de pluie. sés, difficiles à comparer directement. Cette méthode d’analyse
Du fait de la forte priorité AIM donnée à la sécurité ali- a ainsi donné des informations utiles pour compléter les don-
mentaire, à l’agriculture et à l’eau, on a rapidement entrepris nées économiques d’une analyse coûts–avantages.
une étude plus précise de cette question. Un modèle ricardien Comme dans toutes les études du développement durable,
de l’agriculture a été appliqué pour comprendre comment les le choix des indicateurs est crucial. En l’occurrence, l’indica-
modifications climatiques naturelles (température et préci- teur économique était le coût, l’indicateur social le nombre de
pitations surtout) avaient déterminé les variations passées de personnes déplacées et l’indicateur d’environnement un indice
productions importantes comme le riz, le thé, le caoutchouc et la de perte de la diversité. Tous les indicateurs étaient mesurés
noix de coco. On s’est ensuite servi d’un modèle réduit du climat par tonne de carbone en moins à chaque site (l’utilisation
régional pour faire des prévisions détaillées de température et d’énergies fossiles étant remplacée par l’énergie hydroélectrique
de pluie propres à Sri Lanka. Les résultats conjugués des deux produite).
modèles ont montré une incidence sensiblement négative sur la Quels sont les projets hydroélectriques arrivés en tête? Ceux
culture future du riz (rendement inférieur de près de 12 % en qui ont le mieux concilié l’intégration des mesures d’atténuation
2050), qui toucherait les exploitants pauvres de la zone sèche, aux objectifs de développement durable du pays. Le tableau 2 in-
où les revenus sont les plus bas. Parallèlement, certaines parties dique les 10 premiers (sur 22 examinés), ainsi classés parce qu’ils
de la zone humide, productrices de thé et plus prospères, pro- satisfont très bien à un simple critère composite de viabilité
gresseraient (rendement supérieur de 3,5 % en 2050). donnant un poids égal aux indicateurs économiques, sociaux
Ces conclusions posent plusieurs importants problèmes de et d’environnement. Les deux premiers, les projets E et V, sont
politique. D’abord, le riz étant un aliment de base et une culture aussi en tête pour l’indicateur économique, mais le troisième, le
qui fait vivre une grande part de la population, des mesures projet R, réussit à dépasser le projet H, qui obtient pourtant un
d’adaptation sont indispensables pour protéger la sécurité score supérieur sur le seul plan économique.
alimentaire nationale et les moyens d’existence ainsi que pour
rendre moins vulnérables les ruraux pauvres de la zone sèche. Une visibilité accrue
Ensuite, on devra corriger les effets sur la répartition des re- Ces derniers mois, la conjonction de trois événements a mis
venus et l’équité des retombées différenciées du changement au premier plan le changement climatique et les difficultés
climatique sur les agriculteurs pauvres et les propriétaires qu’éprouvent les décideurs à relever cet important défi : la pu-
fonciers aisés. Enfin, les responsables devront tenir compte blication du quatrième rapport d’évaluation du GIEC; l’attri-
du risque d’un déplacement des populations des zones sèches bution du prix Nobel de la paix 2007 au GIEC et à Al Gore;
vers les zones humides. la convention cadre de l’ONU sur le changement climatique.
Même si le monde s’accorde de plus en plus sur la nécessité
Encourager les énergies renouvelables d’agir rapidement contre ce phénomène, il reste à résoudre
On a généré une autre matrice AIM pour étudier les liens entre d’importantes questions pratiques comme le partage des tâches
l’atténuation et les objectifs de développement à Sri Lanka. et l’équité.
L’hydroélectricité à petite échelle se révélant une solution pro- On peut néanmoins conclure avec optimisme. Bien que
metteuse d’énergie renouvelable, on s’est interrogé sur le choix le changement climatique et la viabilité du développement
des sites appropriés. Une analyse multicritères a été effectuée soient des problèmes complexes et liés, qui représentent un
pour évaluer des indicateurs sociaux, économiques et environ- défi pour l’humanité, on peut les résoudre ensemble en inté-
nementaux. Cela permettait aux décideurs d’appréhender tous grant l’adaptation et l’atténuation dans le cadre plus large des
stratégies de développement durable. On en sait déjà assez
pour prendre immédiatement la première mesure en faveur
Tableau 2 de la pérennité du développement, qui contribuera à un ave-
Hiérarchiser les projets hydroélectriques à Sri Lanka nir plus sûr et meilleur. n
Une analyse multicritères permet de choisir les meilleurs projets
propices au développement durable. Mohan Munasinghe est Vice-Président du Groupe d’experts
Indicateur Rang du projet intergouvernemental sur le changement climatique, à Genève,
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 et Président de l’Institut Munasinghe pour le développement
Viabilité1 E V R I P J U L H S
Sociale2 L O P Q R V M I C E
(MIND), à Sri Lanka.
Environnementale3 G R I O Q L E V S T
Économique4 E V H R I P J U L S Bibliographie :
Source : Munasinghe (2007). Munasinghe, Mohan, 2007, Making Development More Sustainable:
Note : Les lettres indiquent les divers projets, classés selon leur impact social,
environnemental et économique. Sustainomics Framework and Practical Applications (Colombo,
1L’indice de viabilité est un composite qui donne un poids égal aux indicateurs social,
Sri Lanka: MIND Press, Munasinghe Institute for Development);
environnemental et économique.
2Mesurée par le nombre de personnes déplacées. www.mindlanka.org
3Mesurée par un indice synthétique de perte de biodiversité.
4Mesurée par le coût. Intergovernmental Panel on Climate Change, 2007, Synthesis
Report—Fourth Assessment (Geneva); www.ipcc.ch

Finances & Développement Mars 2008   41

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