-Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains
Sur le plancher frissonnaient d’aise
Ses petits pieds si fins, si fins.
- Je regardai, couleur de cire
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, - mouche au rosier.
- Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s’égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.
Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »
- La première audace permise,
Le rire feignait de punir !
- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
- Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : « Oh ! c’est encore mieux !...
« Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »
- Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D’un bon rire qui voulait bien…
-Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.
Mouvement générale du poème
Il s’agit d’un poème en octosyllabes, qui développe huit quatrains.
On observe d’abord l’encadrement du poème par une même strophe (antépiphore) : cela
rappelle la chanson, comme du reste l’octosyllabe, et donc nous place dans un ton de
légèreté. Cet encadrement contribue peut-être à exprimer ce que cette première soirée de
plaisirs a d’inoubliable, mais elle nous paraît surtout l’inscrire dans un cycle d’éternel
recommencement, qui peut évoquer par exemple un ordre immuable des choses, celui de
la nature, avec ses saisons.
Mais ce n’est ainsi que la première d’une série de soirées… ce recommencement est aussi
à mettre en liaison avec la recherche plus générale dans le recueil, à travers les sensations,
d’une émancipation de l’existence bourgeoise et sclérosée, pour accéder à une existence
authentique constituée de premières fois sans cesse réitérées. C’est ce qui explique
l’importance du mouvement, qui est toujours une projection en avant, vers une nouvelle
expérience.
L’authenticité est une conformité aux pulsions de la nature. C’est pourquoi le thème de la
nature est si présent dans cette strophe avec les arbres et leur feuillée. En substance, nous
sommes dans la saison des amours, d’où la référence au « petit rayon buissonnier » plus
tard dans le poème, qui est un rayon de soleil qui dore la peau.
Cette strophe a ceci d’intéressant que les éléments de la nature se voient personnifiés :
les arbres sont « indiscrets », et « malins », qualités proprement humaines qui indiquent la
complicité de la nature, donc l’harmonie des personnages avec les lois de la nature. Le fait
d’être déshabillé est aussi un retour à l’état de nature.
La nature dans le Cahier de Douai :
La nature, dans la poésie de Rimbaud s’assimile donc à un grand mouvement universel
auquel les humains participent également. On comprend donc que de nombreuses
métaphores du recueil amalgament l’homme à la nature et inversement. C’est le cas des
personnages décédés dont le corps se fond dans l’élément naturel : dans « Ophélie », le
personnage « flotte comme un grand lys » alors que « les saules frissonnants pleurent sur
son épaule », « s’inclinent les roseaux » et que « les nénuphars froissés soupirent autour
d’elle » ; pareillement, dans « Le Dormeur du val », le « trou de verdure » du premier vers
s’assimile aux « deux trous rouges » de la chute. Rimbaud met donc en lumière le
devenir-nature de l’être humain ainsi que le devenir-humain de la nature. Même les
amoureuses seront souvent assimilées à des végétaux ou à des animaux, à l’image de
celle de « Première soirée » : je regardai, couleur de cire/ Un petit rayon
buissonnier/Papillonner dans son sourire/Et sur son sein – mouche au rosier » Par ces
procédés, Arthur Rimbaud révèle la permanence d’un même principe vital au sein de
tous les êtres.
(A. Arcemisbéhère et M. Trouillet)
Ensuite le poème présente une saynète avec un effet de temps réel, propre à nous plonger
dans l’action, d’où la vivacité du vers.
Les trois premières strophes posent donc le cadre et la situation en évoquant d’abord la
contemplation de la jeune fille, « mi-nue », sur sa « grande chaise » Le verbe de perception
« regarder » est l’action principale ici du poète. Peut-être que les « petits pieds, si fins » de
la jeune fille « frissonne d’aise » à cause du regard désirant du poète. Peut-être joint-elle les
mains par pudeur ou coquetterie ? Cette posture en tout cas est habituellement celle de
la prière. Il y a sans doute un peu de provocation de la part de Rimbaud.
De la troisième à la septième strophe, le poète passe à l’action, à travers trois baisers : il
embrasse d’abord les chevilles, puis ses yeux (strophe 6), puis lui jette « le reste au sein »
(strophe 7) cette évocation du corps féminin, à travers quelques éléments, rappelle la
tradition du blason, mais ici, il s’agit d’actions, plutôt que de descriptions.
On peut relever la part d’autodérision qui entre dans la frivolité et la légèreté du ton : les
yeux par métaphore sont des « pauvrets » : Rimbaud semble procéder à un détournement
provocateur de la charité chrétienne.
Les rimes croisées expriment la joute amoureuse, comme la structure des strophes qui
dans les deux premiers vers énonce l’action audacieuse du poète, tandis que les deux
suivantes évoquent la réaction de la jeune fille.
Cette réaction est une réaction de consentement, de complicité, de rire et de bonheur. Les
jeux érotiques sont donc ici innocents, sous le patronage de la nature, comme si le poète
et la jeune fille étaient de bons sauvages. On relève ainsi que le verbe « jeter » est commun
au poète quand il embrasse la jeune fille et aux arbres. L’encadrement de la nature révèle
qu’on est affranchi des normes sociales. Si la jeune fille feint de punir, cela montre que les
convenances n’ont plus cours, que les interdits tombent. Le lecteur d’ailleurs, adhère
également à la scène et à ces plaisirs innocents, à ce moment de bonheur, comme les
arbres indiscrets (l’adjectif pourrait ici s’appliquer au lecteur, dont le poème fait un voyeur).
Il s’attendrit devant la complicité des deux amants.
Enfin, la suite des ébats n’est pas exprimée, et les points de suspension tombent comme
un voile pudique, en nous empêchant de voir la suite : comme si, dans la huitième et
dernière strophe, cette fois « les grands arbres indiscrets », qui abritaient les amours
libres, nous dissimulaient la scène en jetant leur feuillée « aux vitres ».
Les références littéraires de « Première soirée »
« Première soirée » (ou « Comédie en trois baisers ») fait plus clairement référence à
l’idylle et à la littérature érotique du XVIIIème s. siècle : la nature ne se contente plus
d’être virtuellement présente et les références sexuelles sont nombreuses (« fort
déshabillée », « mi-nue », « Je baisai ses fines chevilles », « Je baisai doucement ses
yeux »). Cet univers renvoie aux romans libertins du XVIIIème siècle et à leur atmosphère
de frivolité (également représentée par Fragonard dans ses tableaux). Pourtant
l’atmosphère érotique du premier vers laisse la place à des allusions bien plus grivoises
(« Veux-tu en finir ! », « Je lui jetai le reste au sein »), et chaque baiser laisse de moins en
moins de place à l’imagination. Clairement, Rimbaud joue avec son modèle et investit
les limites de l’érotisme : il recherche dans cette littérature, la même liberté qui
caractérise le roman, dépouillée des oripeaux de la morale bourgeoise. Mais il y perçoit
tout de même une sorte de trouble du contact : le dernier vers l’exprime de façon
lumineuse : « Malinement, tout près, tout près » : certes, la jeune femme de cette
« comédie » est moins précautionneuse que Nina, mais la distance persiste, et pour le
sujet lyrique épris de liberté, qui veut abolir toutes les frontières, l’objet de son désir est
toujours trop lointain.
(A. Arcemisbéhère et M. Trouillet)
Problématisation : il ne s’agit pas d’un simple poème érotique, on se propose de voir dans
ce poème une nouvelle vision de l’inspiration poétique, qui réactualise le thème
traditionnel de la muse. Rimbaud place ainsi un désir et un bonheur physique au cœur de
l’inspiration, en récusant toute visée de l’inspiration qui soit au-delà du monde physique
et purement spirituelle, dans un traitement matérialiste de l’éros, en fête des sensations.
Le poème de Rimbaud est donc une plongée ici dans le réel, par la poésie, plus que la
recherche d’un dépassement du réel. Plongée dans le réel, il est acquiescement et
consentement aux forces vitales de la nature, placée sous l’égide d’Eros, comme dans le
poème « Soleil et Chair. » Cette plongée passe par la référence à la littérature libertine,
modèle dont les apories et les limites sont signalées par Rimbaud, tout en ouvrant un
espace de liberté ouvert à la création et à l’émancipation. Le poème ne nous dépeint que
les préliminaires d’un ébat amoureux, lance l’inspiration, pour ainsi dire, le reste étant
laissé à notre imagination, comme si nous étions libres de poursuivre l’écriture du poème,
comme si Rimbaud entendait faire de nous des poètes à son tour. A moins que rien ne
valant le réel, tout le reste soit silence.