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(Herne) Cahier Rimbaud

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Photo de couverture : Arthur Rimbaud à 17 ans, par Carjat (Musée Rimbaud à Charleville)

0 Collection Viollet
L'Herne
Les Cahiers de l'Herne
paraissent soils la direction de
CONSTANTIN TACOU
Publié avec le concours du Centre National du Livre
et du Centre National de la Recherche Scientifique.

Tous droits de traduction, de reprodzdon


e t d’adaptation réservés pour tous pays.
0 Éditions de l’Herne, 1993
41, rue de Verneuil, 75007 Paris
RIMBAUD

Ce Cahier a été dirigé par


André Guyaux
Sommaire

Préface
3 André Guyaux Rimbaud .parmi les poètes

Paul Verlaine
Textes réunis et annotés par Emmanuelle Laurent

15 Paul Verlaine Les poètes maudits : Arthur Rimbaud


(Lutèce, octobre-novembre 1883)
27 Paul Verlaine Préface aux Illuminations ( 1886)
29 Paul Verlaine Arthur Rimbaud (Les Hommes d'au-
jourd'hui, 1888)
33 Paul Verlaine Mes Prisons, extrait (Le Chat noir,
23 janvier-6 février 1892)
36 Paul Verlaine Arthur Rimbaud (La Revue indépen-
dante, février 1892)
38 Paul Verlaine Préface aux Poésies complètes (1895)
44 Paul Verlaine Arthur Rimbaud (The Senate,
octobre 1895)
48 Paul Verlaine Nouvelles notes sur Rimbaud (LaPlume,
15-30 novembre 1895)
51 Paul Verlaine Arthur Rimbaud, chronique (Les Beaux-
Arts, 1" décembre 1895)
54 Emmanuelle Laurent Verlaine préfacier de Rimbaud

VI1
Rimbaud Fin-de-siècle
59 Michel Décaudin Rimbaud et les symbolistes
65 Félicien Champsaur (( Au nom d'Arthur Cimber ... )) (extrait

de Dinah Samuel, 1882)


68 Jules Laforgue (( Rimbaud fleur hâtive et absolue ... ))

[juin 18861; notice de Daniel Groj-


nowski
70 Félix Fénéon Les llluminations (( hors de toute litté-
rature )) (Le Symboliste, 7-14 octobre
1886)
74 Teodor de Wyzewa Les llluminations de M. Rimbaud ... ))
(La Revue indépendante, décembre 1886)
75 Guy de Maupassant N Le célèbre sonnet d'Arthur Rimbaud B
(extrait de La Vie errante, 1890)
77 Georges Rodenbach (( L'apparition des liluminations n (extrait

de (( La poésie nouvelle )) (...), La Revue


bleue, avril 1891)
80 Anatole France (( On croit que le poète Arthur Rimbaud

est à Paris ... )) (L'Univers illustré,


28 novembre 1891); note de Marie-
Claire Bancquart
84 Remy de Gourmont (< Le plus insupportable voyou )) (Mer-

cure de France, 1" décembre 1891)


87 Albert Giraud (( Le génie éclate à chaque page ... )) (La

Jeune Belgique, janvier 1892)


90 Hubert Krains Les poèmes en prose d'Arthur Rimbaud
(Le Réveil, avril 1892)
94 Marcel Drouin Dialogue des morts (La Lorraine artiste,
16 octobre 1892)
99 Stéphane Mallarmé Arthur Rimbaud (lettre à M. Harrison
Rhodes) (The Chap Book, 15 mai 1896);
notes de Bertrand Marchal
106 Stéphane Mallarmé Lettre à Madame Rimbaud, 25 mars
1897; notes de Bertrand Marchal
108 Georges Rodenbach Un précurseur franpis en Abyssinie (Le
Figaro, 12 août 1898)
111 Gustave Kahn Arthur Rimbaud (La Revue blanche,
15 août 1898)
120 Gustave Kahn Le monument Rimbaud (La Revue
blanche, 1" janvier 1901)
122 Catulle Mendès (( Un Pétrus Borel naturaliste », extrait

de Le Mouvement poétique francais de


1867 d 1900, rapport au Ministre de
l'Instruction publique et des Beaux-Arts,
1903
124 André Salmon Arthur Rimbaud, poème [1905]; note
de Michel Décaudin

VI11
Victor Segalen
129 Victor Segalen Le double Rimbaud (Mercure de France,
15 avril 1906)
143 Henry Bouillier Segalen et Rimbaud

Paul Claudel
151 Pierre Brune1 Claudel et Rimbaud

Pierre Reverdy, Max Jacob


16 1 Étienne-Alain Hubert Reverdy et Max Jacob devant Rim-
baud : la querelle du poème en prose

Les surréalistes
179 Étienne-Alain Hubert Rimbaud et les surréalistes
204 Jules Monnerot Post-scriptum à La Poésie moderne e t le
sacré (1945)
207 Louis Aragon (( L’événement poétique de l’année ))
(Europe, novembre 1946); notes de Na-
thalie Limat-Letellier
2 16 Nathalie Limat-Letellier Aragon et le rimbaldisme

Jean Cocteau
223 Jean Cocteau-Raymond Radiguet Une soirée mémorable (Le Coq,
novembre 1920)
226 Jean Cocteau-Louis Aragon Le manuscrit des Illuminations doit res-
ter en France! )) (L’Humanité, 22 juin
1957)
228 André Guyaux Cocteau et Rimbaud

Borgese, Croce
Textes réunis, traduits et annotés par Olivier Bivort

239 Giuseppe Antonio Borgese Arthur Rimbaud ( I l Cowtere della sera,


12 juin 1914)
245 Benedetto Croce Enthousiasmes d’avant-guerre : A. Rim-
baud (La Critica, 20 juillet 1918)
250 Benedetto Croce Rimbaud et la poésie pure (textes de
1938, 1939, 1947)
253 Olivier Bivort Croce et Rimbaud

IX
Les années 30 et le «voyou)) de Benjamin Fondane
257 Joë Bousquet Le Rimbaud voyou de Benjamin Fon-
dane (LeCahier bleu, 22 novembre 1933)
262 Benedetto Croce Compte rendu du Rimbaud de Fondane
(La Critica, mars 1934); traduit et an-
noté par Olivier Bivort
264 Saint-Pol Roux Le sacre de Rimbaud [1933-19381; an-
noté par Jean-Paul Corsetti

Paul Valéry
Textes choisis et annotés par Judith Robinson-Valéry

273 Paul Valéry Extraits de lettres, cahiers, textes divers


(189 1-1944)

Un anniversaire sous l’Occupation


289 Loys Masson Réponse à l’enquête U Rimbaud est mort
il y a cinquante ans )) (Poésie 41, octobre-
novembre 1941)
29 1 Thierry Maulnier Leçon d’une œuvre et d’un silence (Le
Figaro littéraire, 8 novembre 1941)
295 Armand Robin A Rimbaud (Comœdia, 20 décembre
1941)

Lueurs à l’Est
299 Hugo von Hofmannsthal Le Voyageur (19 12), extrait
30 1 Jeanne Bem Rimbaud en tchèque en 1930
305 Ion Barbu Conférence à Bucarest, 1947; note de
Gisèle Vanhèse

Julien Gracq
Textes réunis par Michel Murat

3 11 Julien Gracq Un beau ténébreux (1945), extraits


311 Julien Gracq Liberté grande ( 1946), extrait
3 12 Julien Gracq André Breton : quelques aspects de l’écri-
vain ( 1948), extrait
3 13 Julien Gracq Le Dieu Rimbaud : un centenaire inti-
midant (Arts, 20-26 octobre 1954)
3 15 Julien Gracq Lettrines (1967), extrait
3 15 Julien Gracq Lettrines 2 (1974), extraits
316 Julien Gracq En lisant, en écrivant (198 l), extraits
321 Michel Murat Le Rimbaud de Julien Gracq

X
René Char
327 Pierre Brune1 La voix,de Rimbaud chez René Char
334 Remi Duhart-André Guyaux Char, Etiemble et l’établissement du
texte de Comédie de la s o q

Yves Bonnefoy
341 Yves Bonnefoy L’outre-couleur (1977)
359 Michèle Finck Yves Bonnefoy et Rimbaud

Derniers feux
377 Jean-Marie Le Sidaner Fables de l’absent (Europel juin-juillet
1991)
379 Richard Rognet La jambe coupée d’Arthur Rimbaud,
extraits ( 1990- 1992)

401 Cbronologie de Rimbaud et du rimbaldisme (1854-1993), établie par André


Guyaux
Préface
Rimbaud
parmi les poètes

Tout commence avec Verlaine, premier promoteur de l’œuvre de Rimbaud. I1


peut sembler normal que l’auteur de Crimen amoris ait attendu quelques années pour
lancer la réhabilitation littéraire d’un poète que les cercles parisiens n’ont pas oublié.
On dirait aussi qu’il attend que l’éloignement de Rimbaud se confirme, qu’arrivent
les premiers bruits de sa mort, auxquels il fera écho. Verlaine est touché par ces
premiers effets de légende : où est Rimbaud? vit-il encore? questions essentielles pour
animer le mystère et activer le mythe. L’occasion lui est fournie lorsque, en 1883, il
entreprend sous le titre (( Les poètes maudits )) une série de monographies critiques,
consacrées à des poètes peu connus, inconnus ou mal aimés. L’on ne sait pas très
bien ce qui précède : l’intention de parler de Rimbaud, de le faire connaître, de
publier quelques poèmes de lui encadrés de commentaires biographiques; ou le projet
cohérent de créer un topos de la réception des poètes, de tirer la leçon, dans le siècle,
de ces nouvelles formes de censure ou d’interdit qui écartent les poètes de leur public.
Chénier, Baudelaire, les (( petits romantiques », Alphonse Rabbe, Aloysius Bertrand,
et bien d’autres auraient pu lui fournir une liste plus longue de ces poètes (( maudits ».
D’autres que lui les avaient identifiés, comme Sainte-Beuve, ou Vigny. I1 aurait pu
prendre appui sur le Chatterton ou le Stello de Vigny. Mais il crée son idée, et impose
librement un premier choix, exclusivement contemporain : Tristan Corbière en tête,
puis Rimbaud et Mallarmé, qui forment ainsi la première série des (( Poètes maudits »,
publiée dans Lutèce entre le 24 août 1883 et le 5 janvier 1884. Verlaine recueille
aussitôt ces trois monographies en un petit livre qui paraît en avril, chez Vanier.
Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de l’Isle-Adam et Verlaine lui-même enfin,
sous le pseudonyme anagrammatique de (( Pauvre Lelian », rejoindront la première
série à partir de 1885. Et Vanier publiera l’ensemble, les six monographies, en 1888.
Rimbaud, parmi les (( poètes maudits )) a ceci de particulier, qui en fait un
prototype, qu’il a lui-même choisi cette carte de l’existence poétique : il est, dit
Verlaine, (( maudit par lui-même, ce Poète maudit ” ! )) Le parti pris de l’éloignement,
y

3
que Verlaine caractérise en termes très sobres : sa fin littéraire », donne à l’idée de
malédiction une résonance existentielle qu’elle n’a pas chez ceux qui l’ont plus ou
moins subie. Elle est surdéterminée : l’obstacle n’est plus extérieur, comme il l’est
pour celui qui s’obstine à écrire, mais intériorisé par celui qui, comprenant l’inadé-
quation sociale du métier de poète, renvoie la question à la corporation dont il
s’éloigne. Verlaine perçoit mieux, lui qui a connu Rimbaud, son orgueil, ses compor-
tements asociaux, son mutisme caractériel, il comprend mieux, c’est-à-dire plus
simplement, ce que d’autres appelleront (( le silence de Rimbaud ».

Depuis Verlaine, la voix rimbaldienne des poètes a bien changé, L’intérêt s’est
déplacé. Verlaine parlait avec émotion de celui qu’il avait eu (( la joie de connaître )) :
qui pourra désormais s’autoriser de cette joie? I1 parlait avec la fièvre des découvertes
partagées, du métier de la poésie, et vantait un Rimbaud (( lamartinien »,(( racinien
même D, ou (( virgilien »,que l’on a depuis lors perdu de vue. Les poètes du siècle
prochain qui se réclameront de Rimbaud oublieront vite ses leçons de versification
classique, et même son investissement parnassien, pourtant bien réel et qui a donné
un chef-d’œuvre : Le Bateau ivre. Ils ne verront plus que l’inventeur de (( formes
nouvelles », et le suivront, pour le meilleur et pour le pire, dans le puits sans fond
des libertés prosodiques. Mallarmé, dans son article du 15 mai 1896, prenant le relais
du ((grand Verlaine )) qui vient de mourir, Mallarmé qui, lui, n’a ((pas connu ))
Rimbaud mais l’a a vu une fois », à l’un des rendez-vous des Vilains-Bonshommes,
Mallarmé qui cite lui aussi, comme Verlaine, des strophes du Bateau ivre, est sensible
encore aux (( beaux vers )) rimbaldiens. Mais on voit bien que déjà, c’est U l’exilé ))
qui requiert la fascination du Parisien enclavé, prisonnier de son verbe comme l’autre
s’en est affranchi.
I1 faudrait faire ici l’histoire de ce grand thème récurrent du rimbaldisme : le
(( silence )) de Rimbaud. En montrer la permanence, l’évolution, de la fin du X I X ~ siècle
à la fin du XX‘. Michel de Ghelderode, en 1923, est le premier à donner ce titre à
une réflexion d’ensemble sur Rimbaud : (( Silence de Jean-Arthur Rimbaud N (publié
dans La Flandre littéraire en juillet 1923), précédant le Silence de Rimbaud de Gabriel
Bounoure (Le Caire, 1955), et combien d’autres! I1 faudrait indiquer comment ce
thème du a silence N sépare ceux qui l’approuvent : (( Tu as bien fait de partir, Arthur
Rimbaud )), dit René Char, et ceux qu’il exaspère : Camus, qui déplore (dans L’Homme
révolté, 195 1) qu’on ait (( déifié )) Rimbaud (( pour avoir renoncé à la poésie »,comme
si cela (( supposait une vertu surhumaine », ou Gracq, qui rappelle, en 1954, que le
U message N poétique de Rimbaud, c’est (( son œuvre )) et non (4 le trou )) qu’il aurait
creusé à sa suite. 11 faudrait montrer aussi comment sur ce thème d’autres divorces
s’argumentent, entre Mauriac par exemple, ironisant sur ceux qui imitent Rimbaud
(( sauf dans son silence )), les assis des bars surréalistes )) ’, et Breton, intégrant le
groupe surréaliste dans la grande famille endeuillée des poètes abandonnés : (( l’in-
quiétude )) causée par l’absence de Rimbaud, écrit-il en 1924, (( n’a fait que se
généraliser parmi nous N. C’est le point sensible de la réception de Rimbaud chez les
poètes : son (( silence »,objet paradoxal d’un commentaire, d’un questionnement sans
fin. Ceux qui prennent leurs distances - j’ai cité Camus, Gracq - ne sont pas des
poètes, et ils sont un peu sacrilèges. N e touchez pas au silence de Rimbaud, il est
sacré. On perçoit tout à coup chez les poètes les plus lucides une émotivité particulière.
C’est leur talon d’Achille. Aragon lui-même, qui réagit si bien aux médiocrités du
rimbaldisme ambiant, (( cette poussière sur les pas du génie »,jusqu’à promouvoir les
éditions critiques et la recherche savante, par réaction, pour mieux a marquer la fin
du rimbaldisme et le triomphe de Rimbaud », Aragon qui s’en est pris pourtant à
ceux qu’il appelle (( les héraldistes du silence », pour lesquels a Rimbaud est grand
non pour ses poèmes, mais pour son suicide poétique)), ne peut se défendre d’une

4
faiblesse pour (( l’éternellement jeune Arthur Rimbaud qui s’est tu ». Et Cocteau, qui
tergiverse d’un Rimbaud U plus encombrant que Hugo )) au poète qui a libéré le
verbe poétique de la dictature de l’idée, ne peut s’empêcher de voir dans U la dernière
fugue )) de Rimbaud son acte majeur, sublimant, dépassant son œuvre.

(( Nous sommes les fils des poètes que nous aimons », dit admirablement Yves

Bonnefoy. A Jean Amrouche en 1951, qui lui parle de Rimbaud comme lui étant
(( un frère », Claudel répond : (4 I1 serait plus juste de dire un père. B Les poètes sont

fils et pères d’autres poètes. De siècle en siècle, cette filiation se renouvelle. Virgile
tient Dante par la main et le guide. Lamartine demande à Byron une paternité
tutélaire. Baudelaire écrit à Sainte-Beuve, Rimbaud à Banville. Et tout le xxesiècle
reconnaît en Rimbaud le père de la poésie moderne. Mais cette vaste paternité est
complexe et trouble. On dirait parfois - cela est évident dans le cas de Cocteau -
qu’elle répercute le (( veuvage )) de Verlaine. La filiation nouvelle que Rimbaud fonde
comme on fonde une dynastie, s’accompagne de ce sentiment de frustration, de ce
deuil de l’abandonné que Verlaine exprimait avec un mélange d’exaltation et de
pudeur. Elle s’accompagne aussi d’une projection d’identification dont nul, semble-
t-il, parmi les poètes du xxesiècle, n’est exempt. Suarès l’avait diagnostiquée chez
Claudel, mais lui-même écrivait à Jacques Doucet, le 7 novembre 1991, à propos de
Rimbaud : (( Sans lui ressembler en rien, il n’eût pas eu beaucoup de peine à se
retrouver en moi. )) Les choses ont été rarement exprimées nettement sur un tel sujet.
Mauriac disait de Cocteau, en I9 17 qu’il se prenait pour Rimbaud ’. Citant L’Enfance
d’un chef de Sartre, dont le héros déclare : Je suis Rimbaud! »,Etiemble fait observer
qu’on ne dirait jamais : ((Je suis Mallarmé! )) 3 . C’est là sans doute ce qui implique
l’un dans l’autre le mythe de Rimbaud le plus fort : son (( silence »,et l’héritage que
les poètes reçoivent de lui.

A côté des multiples échos du a silence )) de Rimbaud depuis la fin du XIX‘siècle,


il faut considérer un autre aspect de la frustration littéraire qu’il déclenche : son œuvre
n’a été connue que tardivement, publiée au compte-gouttes, et là aussi le mystère
s’est installé. Rimbaud a peut-être pris plus d’initiatives qu’on ne le croit pour publier
ses poèmes, mais il est un fait que très peu de vers de lui avaient paru avant que
Verlaine n’en fasse imprimer en 1883 dans sa monographie des (( Poètes maudits ».
Outre les vers latins publiés dans le Bulletin de l‘Académie de Douai du Moniteur de
l’enseignement secondaire, en janvier, juin et novembre 1869, seuls ont paru, de
l’initiative de l’auteur : Les Étrennes des orphelins, en janvier 1870 dans la Revue pour
tous; Première Soirée, sous le titre Trois Baisers, dans La Charge en août 1870; et Les
Corbeaux dans La Renaissance littéraire et artistique en septembre 1872. Si l’on y
ajoute les sept poèmes écrits au printemps de 1872, insérés dans Alchimie d u verbe,
et l’œuvre elle-même, Une saison en enfer’ on a fait la somme des succès de Rimbaud
en matière de publication. Les U petites lâchetés en retard )) que sont les Zlluminations
- si c’est d’elles qu’il s’agit, ainsi désignées, dans le liminaire d’Une saison en enfer
- resteront indéfiniment (( en retard ». D’autres que l’auteur s’en occuperont plus tard.
Dans les années 1870, l’œuvre poétique de Rimbaud n’est donc connue que dans la
mémoire de Verlaine et de quelques privilégiés, Banville, Forain, Germain Nouveau
et quelques autres. Après l’agression contre Carjat au début de 1872, lors de l’un
des dîners des Vilains-Bonshommes, et surtout après l’incarcération de Verlaine en
juillet 1873 et sa condamnation en août, les cercles parisiens ne se sentent pas enclins
à la publicité pour celui que Gourmont appellera ((le plus insupportable voyou D.
Les quelques lignes où il est question de lui dans le roman à clefs de Félicien
Champsaur publié en 1882, reflètent l’assez mauvaise réputation qui lui est faite.
C’est donc dans les années 1880 que l’œuvre de Rimbaud est véritablement révélée :

5
deux strophes des Chercheurs de poux sont imprimées, précisément, dans le roman de
Champsaur, Dinah Samuel. Voyelles, Oraison du soir, Les Assis, Les Effarés, Les
Chercheurs de poux et Le Bateau ivre paraissent intégralement dans U Les poètes
maudits )) de Verlaine en 1883. Verlaine, qui a reconstitué Le Bateau ivre de mémoire
(le seul manuscrit que nous en ayons est de sa main) multipliera les interventions.
Mais auparavant, La Vogue publie en 1886, sous le titre Les Illurninations, des poèmes
en vers (datant de 1872) et des poèmes en prose (ce que nous appelons les Illumi-
nations). La même revue réimprime Une saison en enfer, dont quelques rares exemplaires
avaient atteint Paris, de Bruxelles, en octobre 1873. Ainsi l’œuvre de Rimbaud,
conçue au crépuscule du Parnasse, est publiée à l’aurore du symbolisme. Rimbaud
et l’école symboliste font provisoirement cause commune, au prix d’un anachronisme.
Ainsi Rimbaud est impliqué dans la promotion du vers libre à la faveur d’un trompe-
l’œil d’un genre à l’autre : deux poèmes dont la prose est (( disposée comme des vers
libres N (Rodenbach, 189i), Marine et Mouvement, paraissent dans La Vogue l’année
même où les vers libristes produisent leurs premières expériences. La confusion sera
longtemps entretenue, malgré de nombreuses mises au point.
Comme Baudelaire retenant Les Fleurs du mal, l’œuvre de Rimbaud est long-
temps restée mystérieuse, sans le moindre calcul de postérité de sa part, et ce mystère
lui a longtemps survécu, faisant à l’occasion quelques bâtards. Lorsqu’on lit, sous la
plume de Verlaine, en 1883, que Les Veilleurs, qui sont (( ce que M. Arthur Rimbaud
a écrit de plus beau, de beaucoup! »,ne sont plus (( en [sa] possession », et que l’on
sait qu’ils ne sont pas non plus, depuis lors, en la nôtre, on mesure le travail de
frustration qui va désormais s’opérer. Bientôt, de prétendus inédits vont paraître dans
Le Décadent (en 1888), tendant à annexer Rimbaud au décadentisme. De meilleure
facture et probablement dû à Germain Nouveau : Poison perdu, publié dans La
Cravache parisienne le 27 octobre 1888, restera controversé : en novembre 1923,
Forain intervient pour affirmer la paternité de Rimbaud, en dépit d’éléments histo-
riques qui paraissent probants, et contre l’avis de Breton; et contre Breton aussi mais
d’une autre manière, Julien Gracq conservera sur le sujet une incertitude et une
indulgence pour ce que d’autres ont appelé un ((médiocren sonnet (En lisant, en
écrivant, 198 1). Les plagiats des Illuminations publiés impudemment par Jean Lorrain
dans L’Écho de Paris en juillet 1891 et en août 1895, montrent que l’œuvre de
Rimbaud, à la fin du x~x‘siècle, est encore dans les limbes de la renommée. Les
surréalistes vont découvrir et publier Un cœur sous une soutane en 1924, dernier inédit
majeur en dehors de la correspondance. Mais l’espoir mythique va subsister d’une
œuvre inconnue, sur laquelle, un jour de bonheur, on pourrait mettre la main. En
1949, deux farceurs fabriquent un assez piètre pastiche d’Une saison en enfer qu’ils
baptisent du nom d’une des œuvres mentionnées par Verlaine : La Chasse spirituelle
(dans une lettre du 8 novembre 1872, à Edmond Lepelletier). Aussitôt l’effet dépasse
l’espérance. Des esprits souvent plus clairvoyants, comme Pascal Pia ou Maurice
Nadeau, se laissent prendre. Etiemble et Breton dénoncent le faux. Après l’aveu de
la supercherie par ses auteurs, le public reste en mal d’un inédit de Rimbaud. La
même année, lisant dans Le Nord-Est du 16 septembre 187 1 un texte atypique
intitulé : ((Lettre du baron de Petdechèvre à son secrétaire au château de Saint-
Magloire »,et signé Jean Marcel, Jules Mouquet, qui a établi la première édition de
la Pléiade (1946), attribue la paternité de ladite U Lettre )) à Rimbaud, et faute de
preuve contraire, ce texte pittoresque encombrera longtemps les œuvres complètes,
parmi les a œuvres attribuées D dans le meilleur des cas. Marc Ascione, en 1991,
révélera l’identité sans mystère de l’auteur, Jean Marcel, un journaliste. En 1991
encore, une édition de Rimbaud laisse symboliquement une page blanche en lieux
et places de poèmes perdus ou supposés tels.
Dans les débats d’attribution, les poètes ne sont pas restés indifférents. André

6
Breton a été d’une vigilance exemplaire : son Flagrant Défit, publié après l’affaire de
La Chasse spirituelle, en 1949, sous-titré : Rimbaud devant f a conjuration du truquage
et de I’imposture, mêle pourtant deux réactions. Le U truquage )) et (( l’imposture N ne
sont pas seulement le fait des parodistes amateurs de La Chasse spirituelle et de leurs
victimes ou complices, mais aussi celui d’un universitaire qui avait pris une science
douteuse : la graphologie, comme argument pour rebâtir la chronologie des œuvres
de Rimbaud. Henry de Bouillane de Lacoste et ses analyses de l’évolution de l’écriture
de Rimbaud, dont il venait de faire sa thèse, faisait lui aussi les frais du pamphlet
de Breton.

L’une des questions les plus difficiles de la postérité de Rimbaud chez les poètes
est celle de leur relation à son texte. On voyait Verlaine sensible au vers (( solidement
campé »,au souci d’éviter U la rime plate », au a balancement N des strophes dans Les
Chercheurs de poux. Claudel, en 1886, trouve dans le texte des Illuminations l’inspi-
ration qui le conduira vers son œuvre et vers Dieu : Depuis le coup de foudre
initial dont m’a frappé la livraison de La Vogue où je lus pour la première fois les
Zffuminations,je puis dire que je dois à Rimbaud tout ce que je suis intellectuellement
et moralement »,écrit-il à Mallarmé le 26 juillet 1897 4, avant de révéler plus tard
la genèse de sa conversion et de parler d’«influence séminale D 6 . On retrouve dans
son premier théâtre la mémoire des mots de Rimbaud. D’autres sont allés jusqu’à
l’explication de texte. C’est le cas, peut-être unique il est vrai, d’Yves Bonnefoy qui,
déplorant que 1’«on n’aborde jamais assez Rimbaud de [...I façon directe )), par le
texte, (( trop préoccupé que l’on est souvent de décrypter le sens le plus général de
sa destinée d’homme ou de son intention de poète », entreprend de commenter, avec
une attention fervente, Les Reparties de Nina, Ce qu’on dit au poète ou le sonnet des
Voyelles. René Char, que l’on pourrait croire exclusivement occupé d’une obscure
intercession, n’a pas hésité à établir le texte d’une édition des CEuvres (Le Club français
du livre, 1967) et à entrer dans la controverse philologique, défendant la ponctuation
qu’imposen: le sens et les manuscrits autographes, de deux vers de Comédie de f a
50% contre Etiemble. Et Valéry, qui n’a jamais écrit d’étude d’ensemble sur Rimbaud
comme il l’a fait pour Mallarmé, n’a cessé de répandre, dans ses Cahiers, des éléments
d’exégèse, des remarques de formes ou de théorie de la création poétique, repérant
par exemple ce qu’il appelle des (( allitérations d’impressions », comme dans ces deux
vers du Bateau ivre :

Plus douce qu’aux enfants f a chair des pomme sures,


L’eau verte pénétra ma coque de sapin,

où la couleur verte semble conduire le rythme; créant aussi pour les Ilfurninations la
notion, insuffisamment relayée par la critique, d’expfexe : (( modification du langage
courant qui n’introduit aucune forme particulière mais qui altère soit par substitution,
soit par juxtaposition f a complémentaritéréciproque des mots )) (Cahiers, 1942). Rimbaud,
disait Wyzewa à la parution des Illuminations, (( a perçu des rapports mystérieux entre
les choses ». Rivière, en 1914, reprendra cette idée en lui attribuant l’intuition de
l’au-delà.
Breton expliquait les mécanismes de l’écriture automatique, devant Roger Cail-
lois, à partir d’un poème des Illuminations : Promontoire. I1 anticipait sans doute (bien
que Michael Riffaterre ait fait depuis lors, du même texte, une analyse concordante ’),
mais c’est dire que pour 1 ~ surréalistes,
s Rimbaud est devenu une (( langue de base ))
(je reprends la formule d’Etienne-Alain Hubert). Au-delà même du surréalisme, cette
langue de base touche bien des auteurs du xxesiècle. Voici (( l’immense corps N
d’Aube, sous la plume de Gracq, dicté par une mémoire automatique. Voici le

7
pentamètre et la rime en -vie de la Chanson de la plus haute tour, dans la Nuit du
tirailleur d’Henri Thomas (Travaux d’aveugle, 1941). Voici le mot lourd de sens
d’u inhabileté », venu d’Angoisse, dans la bouche du Cébès de Claudel (Tête d’or).
O u de façon plus nettement délibérée, le même mot, dans son syntagme entier:
(( notre inhabileté fatale »,comme titre d’un livre d’entretiens d’André Frénaud (1979).

Du Il y a d’Apollinaire à Parade de Cocteau, il faudrait toute une étude sur Rimbaud


pourvoyeur de titres parmi les poètes du xx‘ siècle.
Mais le legs de Rimbaud va bien au-delà des mots. Claudel lui attribuant sur
son esprit un pouvoir inséminateur pourrait parler pour beaucoup d’autres. Cocteau
faisait de Rimbaud l’auteur d’un coup d’Etat contre l’idée : ce n’est plus la pensée
qui dicte le verbe, mais le verbe qui conduit la pensée. J’ai rappelé la relation que
les vers-libristes avaient faite entre leurs expériences et deux poèmes des Illuminations,
Marine et Mouvement. Le vers, à l’époque du symbolisme puis de (( l’esprit nouveau »,
doit une part de son évolution aux (( derniers vers )) de Rimbaud. Le verset claudélien
était suggéré dans quelques fragments des Illuminations. Et celui de Saint-John Perse,
qui voyait en Rimbaud le U poète de l’ellipse et du bond )) (lettre du 18 juillet 1913
à Jacques Rivière *). Mais dans l’évolution des formes et des genres, le grand héritage
rimbaldien au xxesiècle est sans doute celui du poème en prose. Malgré la contestation
isolée et quelque peu sophistique de Max Jacob en 1917, les Zlluminations renouvellent
le genre, après Baudelaire, par un véritable phénomène de recréation. Le poème en
prose rimbaldien ne cessera de fasciner ceux-là même qui ne s’y exercent guère :
Valéry, qui veut en comprendre le N système », et invente la formule - contestable
du reste - d’«incohérence harmonique ».

(( L’influence de Rimbaud sur les activités poétiques qui sont nées après lui est

en même temps une des plus évidentes et une des plus difficilement mesurables qui
soient »,écrit Thierry Maulnier au moment du cinquantenaire de la mort du poète,
en 1941. Après la guerre, nous l’avons cité déjà, Aragon se montre exaspéré par les
avatars du rimbaldisme. I1 ne faut pas surestimer les succès de l’école Rimbaud, en
effet, comme il faut comprendre qu’avant d’être l’instituteur de formes nouvelles, le
Rimbaud des poètes reste un exemple mythique, une image. On voit dans les textes
de sa première réception, à la fin du X I X ~siècle, s’affirmer et se clicher les thèmes qui
se perpétueront : le départ, l’exil, le silence (Verlaine, Mallarmé, Kahn), le (( destin
significatif )) (Mallarmé); l’homme (( aux semelles de vent )) (formule attribuée à
Verlaine par Delahaye), exerçant toutes sortes de métiers (Anatole France, Remy de
Gourmont); le poète hermétique (Verlaine, Fénéon, Krains, ou Segalen et son (( Ne
cherchons pas à comprendre 1)); l’homme (( double », inquiétant de duplicité n de
Segalen encore, qui parle aussi d’«incohérence n et de (( bovarysme », après Albert
Giraud, qui séparait l’homme, rugueux, et l’œuvre, géniale; 1’« anarchiste par l’esprit B
(Mallarmé), le désaxé, homosexuel (Champsaur, Fénéon, Gourmont), d’une nature
pour ainsi dire monstrueuse, habitée du contraste du masculin et du féminin (Gour-
mont s’en fait méchamment l’écho; Mallarmé parle de (( je ne sais quoi [...] de fille
du peuple D), faite de maturité précoce (la (( fleur hâtive )) de Laforgue), de puberté
(( miraculeuse )) (Verlaine) ou (( perverse et superbe )) (Mallarmé) ; les synesthésies et

le sonnet des Voyelles (Maupassant, Anatole France, Segalen); les faux ou vrais (( vers
libres )) (Gourmont, Rodenbach); la modernité et l’unicité (« une aventure unique
dans l’histoire de l’art »,dit Mallarmé), rapprochées de celles de Baudelaire : Laforgue,
Rodenbach, Kahn énoncent clairement la filiation baudelairienne; Kahn fait le premier
un rapprochement entre Le Bateau ivre et Le Voyage, en 1891. Car les premiers
articles sur Rimbaud, à la fin du xlxesiècle ne sont pas seulement fondateurs de
quelques directions essentielles du (( mythe de Rimbaud ». Ils sont parfois, comme
l’étude de Gustave Kahn, d’une densité et d’une force critique desquelles il faudrait

8
plus souvent s’inspirer : je songe à ce que Kahn dit de la chronologie des œuvres en
prose ou de 1’u amusant paradoxe )) du sonnet des Voyelles, à sa lecture idéologique
d’Une saison en enfer posant la question du bonheur et en appelant à Nietzsche, ou
à la modération de discours qu’il adopte, à l’instar de Verlaine et à l’opposé de tant
d’autres, pour parler de l’autre Rimbaud : U I1 est fort possible [...I que Rimbaud en
quittant l’Europe ait renoncé à la littérature. ))
Ainsi se construit le lieu commun d’une nouvelle origine. Tout commence ou
recommence avec Rimbaud. (( Depuis Rimbaud ... )) est le leit-motiv de Cocteau, et
de Char qui le sacre ((premier poète d’une civilisation non encore apparue ». Dans
ce rôle, les surréalistes l’associent à Lautréamont, Valéry et Gracq à Mallarmé. Dilemme
implicite pour Valéry entre les (( deux phénomènes extraordinaires B qui l’ont intel-
lectuellement bouleversé B (Propos me concernant, 1943) et qu’il résout apparemment
en faveur de Mallarmé. Double postulcion poétique pour Reverdy, que Mallarmé
tire vers le haut, Rimbaud vers le bas, vers N le gouffre obscur du sang, des sensations
et de la chair )) (En vrac, 1956). Dans ce débat des nouvelles origines de la poésie,
Valéry et Saint-Pol Roux ont la même figuration trinitaire pour évoquer, dit Valéry,
U Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, ces trois Rois Mages de la poétique moderne ))
(Questions de poésie, janvier 1935 ) , tandis que Saint-Pol Roux personnifie les trois
allégories en 1 de l’esprit poétique moderne : Mallarmé l’Intelligence, Verlaine 1’Ins-
tinct, Rimbaud l’Imagination. I1 dit aussi (( le Secret )) pour Mallarmé et (( l’Amour ))
pour Verlaine, mais il garde l’Imagination à Rimbaud. L’Imagination, qui crée, reine
des facultés, l’imagination des formes déterminant l’idée, l’imagination qui représente
ce qu’elle voit : les illuminations n’ont pas d’autre moteur intellectuel.

Dès la fin du X I X ~siècle, l’influence de Rimbaud apparaît. En 1896, dix ans


après la date réelle de publication de son œuvre, Mallarmé évoque son influence
(( particulière sur les événements poétiques récents ». Elle n’a cessé de croître, parmi

les diverses avant-gardes, chez les surréalistes ou au Grand-Jeu, elle n’a cessé de si
bien se répandre que des réactions vont se dessiner contre le fanatisme rimbaldien ))
(Aragon), et contre Rimbaud lui-même. A la fin du X I X ~siècle, des réserves s’expri-
maient déjà sur l’homme, mais l’accord se faisait sur une œuvre originale sinon
importante, et les charges de Catulle Mendès, en 1903, dans son rapport officiel sur
Le Mouvement poétiqne fiangaiJ de 1867 à 1900, contre le (( vers rude, cassant, cassé,
cacophonique )) et la strophe en U panier rempli de tessons de bouteille », n’engagent
guère que lui. A cet égard, Les Fleurs du mal, du vivant de Baudelaire et même
après sa mort, ont subi un discrédit plus sévère. La contestation touchant aux
ILZzminations que Max Jacob développe en 1917, dans la préface du Cornet à déJ,
est elle aussi assez isolée : il faut la comprendre dans le point de vue d’un jeune
auteur qui cherche ses marques et prend une position intransigeante quelque peu
absurde. Tout cela ne compose pas véritablement une tradition, et reste compensatoire
ou provisoire.
La tradition anti-Rimbaud, si elle existe, est la mise en cause d’un dogme, celui
de la poésie moderne et de son incarnation en Rimbaud. C’est Benedetto Croce, en
Italie, qui représente avec le plus de verve et de sens critique cet agnosticisme de la
religion rimbaldienne, se moquant de la béatification laïque d’un poète considéré
(( comme un saint par les moralistes catholiques », et brocardant la (( ridicule sures-

timation )) dont il est l’objet. Rendant compte d’un livre d’Albert Béguin, il ironise
sur le (( depuis Rimbaud », très répandu, dont nous parlions. I1 est bien vrai que le
rimbaldisme est souvent une véritable foi. Parmi les premiers surréalistes, suivant le
témoignage de Breton, Jacques Vaché refusait cette religion. Au moment du second
manifeste, Breton prendra ses distances, pour ne pas être dans la même église que
Claudel. Cocteau réagira lui aussi contre Claudel, et à sa manière contre 1’« encom-

9
brant )) Rimbaud : si à ses yeux Radiguet réincarne Rimbaud (un Rimbaud inversé :
romancier et non poète, classique et non moderne), l’auteur du Diable au corps l’invite
au sacrilège, au refus de cette religion imposée : il préfere Ronsard! Mais Cocteau n’y
parvient pas tout à fait. Son goût des mythes le rapproche instinctivement de (( l’ange
ardent et chaste des Ardennes ». Les réticences exprimées par Max Jacob ou par
d’autres, telle réserve sur le (( génie bizarre et incomplet )) de Rimbaud (Reverdy)
procèdent souvent d’un désir de ne pas rendre cet hommage imposé, de ne pas
participer à l’envoûtement collectif.
Dans une lettre à Jacques Rivière (26 janvier 1920) faisant allusion à son
Rimbaud )) (publié dans La NRF en 1914), Proust exprime, en quelques mots, le
passage que certains ne veulent pas franchir, devant Rimbaud, entre le singulier et
l’absolu : U un cas particulier, extraordinaire, presque extra-humain »,dit-il. Rimbaud
est étrange, singulier. Ses Illuminations sont (( en dehors de toute littérature », avait
dit Fénéon en 1886. Au moment du cinquantenaire de 1941, Pierre Seghers lance
une enquête auprès des écrivains contemporains sur (( l’actualité )) de Rimbaud. Et le
partage se fait clairement entre ceux qui cèdent à la loi du genre, au service obligé
du dithyrambe, et ceux qui comme Malraux, éludent, ou comme Gide, gardent
l’esprit froid, séparateur : U l’actualité », c’est l’actualité, la guerre, et Rimbaud, c’est
Rimbaud, qui ne fut pas précisément à la guerre de 1870 ce que Péguy fut à celle
de 1914, et Gide renvoie à Péguy, se souvenant peut-être de ce que Jean Schlumberger
lui avait écrit (le 9 août 1920) sur (( la petite gouape de génie qui se réjouissait de
voir les Allemands à Charleville )) et sa ((postérité qui prêche la destruction de ce
qui nous reste de plus précieux, notre langue )) 9 .
Au (( Dieu Rimbaud )) (c’était le titre du numéro spécial de la revue Arts, 20-
26 octobre 1954, publiant un article d’Etiemble et un de Gracq sur le centenaire) se
joint le Diable Rimbaud pour alimenter d’autres méfiances et d’autres adhésions.
Valéry, à la fin de sa vie, évoquait la (( réaction de défense )) qui fut la sienne à
(( l’apparition )) de Rimbaud et de Mallarmé sur son (( horizon spirituel )) (Propos me

concernant, 1943). Une sorte de crainte a continué de le retenir au seuil du rimbaldisme,


au seuil de cette tentation dont les germes destructeurs menaçaient son univers
poétique. Rimbaud, écrit Suarès, U est la grande tentation du poète, dans l’âge moderne.
I1 faut avoir passé par là et en être sorti ‘O ».

Entre Dieu et Diable, le culte de Rimbaud se prête d’autant mieux à la prière.


A l’incipit d’un sonnet A Arthur Rimbaud publié dans Le Chat noir le 17 août 1889 :

Mortel, ange ET démon, autant dire Rimbaud,

Verlaine souligne le et, empruntant l’hémistiche au poème (( à Lord Byron )) de


Lamartine : L’Homme. I1 lie l’un à l’autre un thème et un genre : le poème sur et à
Rimbaud, adressé et consacré à Rimbaud. D’autres s’y exerceront. J’avais pensé, en
constituant ce Cahier, réunir quelques-uns de ces poèmes, dont les auteurs sont parfois
illustres. Mais si l’on pardonne à Verlaine le tutoiement que l’exubérance baroque
n’est pas seule à autoriser :

Les spirales d’encens et les accords de luth


Signalent ton entrée au temple de mémoire,

les strophes Pour Arthur Rimbaud de Francis Jammes (Le Sagittaire, août 1901), ou
(( Le Tombeau de Rimbaud )) réunissant dans Les Nouvelles littéraires du 2 1 octobre

1954, pour l’anniversaire de sa naissance, des poèmes de Pierre Jean Jouve, Jean
Grosjean, Yanette Delétang-Tardif, Jean Rousselot et quelques autres, ou le poème

10
de jeunesse de Cocteau que je citais plus haut : (( Pensez à l’ange ardent et chaste des
Ardennes I ’ )) et le sonnet de W.H. Auden intitulé Rimbaud 12, ne méritent guère
qu’on s’y attarde. Le seul poème appartenant à ce genre que j’ai choisi de donner
dans ce Cahier est celui d’André Salmon, composé vers 1905 et qui, reprenant
l’hémistiche lamartinien de Verlaine, referme le tableau de la première réception de
Rimbaud, entre 1880 et le début du xxesiècle.
Le (( Fils du ciel )) de Mauriac, le poème de Char : (( Tu as bien fait de partir,
Arthur Rimbaud », ou 1’0maggio a Rimbaud de Montale 1 3 , appartiennent sans doute
à un autre registre. De même que la (( Consécration )) de Claudel (dans La Messe Ià-
baJ) 14. Mais ils sont suffisamment connus et accessibles. En revanche, je suis heureux
que l’ensemble de textes réunis dans ce Cahier illustrant la postérité poétique de
Rimbaud, fasse place à la poésie immédiatement contemporaine, où grâce à Jean-
Marie Le Sidaner et Richard Rognet, la figure de Rimbaud est animée d’un souffle
nouveau.

1. Mauriac, Journal d’un homme de trente ans, 12 juillet 1916 et 13 décembre 1922; CEuvres
autobiographiques, éd. F. Durand, Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 227 et 268.
2. Mauriac, ibid., 19 juin 1917; éd. cit., p. 238.
3. Etiemble, Le Mythe de Rimbaud: Genèse du mythe, Gallimard, 2‘éd., 1968, p. 271, no 1245.
4. Lettre publiée dans les Cahiers Paul Claudel, no 1, 1959, p. 53-54.
5. Ma conversion, texte publié en octobre 1913.
6. Dans l’entretien cité avec Jean Amrouche, 1951.
7. Michael Riffaterre, U Sur la sémiotique de l’obscurité en poésie : Promontoire de Rimbaud », The
French Review, April 1982, p. 625-632.
8. Guvres complètes de Saint-John Perse, Bibliothèque de la Pléiade, 1972, p. 706-708.
9. Gide-Schlumberger, Cowespondance 1901- 1950, éd. Pascal Mercier-Peter Fawcett, Gallimard,
1993, p. 722.
10. André Suarès, U Rimbaud D [1912], in Portraits et préférences, éd. Michel Drouin, Gallimard,
1991, p. 345.
i l . Poème de 1917, publié en 1986 seulement (Embarcadères, poèmes inédits publiés par Pierre
Caizergues, Fata Morgana, 1986, p. 27).
12. W .H. Auden, Poems, Ersays and Dramatic (192 7- 1939), Edward Mendelson ed., Londres-
Boston, Faber and Faber, 1984, p. 237-238.
13. Eugenio Montale, Per un U Omaggio a Rimbaud m, publié dans Omaggio a Rimbaud di poeti
italiani viuenti, Milan, All‘insegna del pesce d’oro, 1954 ; Poésies de Montale, édition bilingue, Gallimard,
t. III, 1966, p. 92-93.
14. Publié en 1919, écrit sans doute avant la guerre; CEuwe poétique de Claudel, éd. Jacques Petit,
Bibliothèque de la Pléiade, 1967, p. 507-512.
Paul Verlaine
Les poètes maudits :
Arthur Rimbaud
(1883)

Paul Verlaine

Nous avons eu la joie de connaître Arthur Rimbaud. Aujourd’hui des choses


nous séparent de lui sans que, bien entendu, notre très profonde admiration ait jamais
manqué à son génie et à son caractère.
A l’époque relativement lointaine de notre intimité, M. Arthur Rimbaud était
un enfant de seize à dix-sept ans, déjà nanti de tout le bagage poétique qu’il faudrait
que le vrai public connût et que nous essaierons d’analyser en citant le plus que nous
pourrons.
L’homme était grand, bien bâti, presque athlétique, au visage parfaitement ovale
d’ange en exil, avec des cheveux châtain-clair mal en ordre et des yeux d’un bleu
pâle inquiétant ’. Ardennais, il possédait, en plus d’un joli accent de terroir trop vite
perdu, le don d’assimilation prompte propre aux gens de ce pays-là, - ce qui peut
expliquer le rapide dessèchement, sous le soleil fade de Paris, de sa veine, pour parler
comme nos pères, de qui le langage direct et correct n’avait pas toujours tort, en fin
de compte!
Nous nous occuperons d’abord de la première partie de l’œuvre de M.Arthur
Rimbaud, œuvre de sa toute jeune adolescence, - gourme sublime, miraculeuse
puberté! - pour ensuite examiner les diverses évolutions de cet esprit impétueux,
jusqu’à sa fin littéraire.
Ici une parenthèse, et si ces lignes tombent d’aventure sous ses yeux, que
M. Arthur Rimbaud sache bien que nous ne jugeons pas les mobiles des hommes et
soit assuré de notre complète approbation (de notre tristesse noire, aussi) en face de
son abandon de la poésie, pourvu, comme nous n’en doutons pas, que cet abandon
soit, pour lui, logique, honnête et nécessaire.
L’œuvre de M. Rimbaud, remontant à la période de son extrême jeunesse, c’est-
à-dire à 1869, 70, 71, est assez abondante et formerait un volume respectable. Elle
se compose de poèmes généralement courts, de sonnets, triolets, pièces en strophes
de quatre, cinq et de six vers. Le poète n’emploie jamais la rime plate. Son vers,

15
solidement campé, use rarement d’artifices. Peu de césures libertines, moins encore
de rejets. Le choix des mots est toujours exquis, quelquefois pédant à dessein. La
langue est nette et reste claire quand l’idée se fonce ou que le sens s’obscurcit. Rimes
très honorables.
Nous ne saurions mieux justifier ce que nous disons là qu’en vous présentant le
sonnet des :

VOYELLES

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,


Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Goues d’ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes,


Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;
O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l’oméga, rayon violet de Ses Yeux!
La Muse (tant pis! vivent nos pères!), la Muse, disons-nous, de M. Arthur
Rimbaud prend tous les tons, pince toutes les cordes de la harpe, gratte toutes celles
de la guitare et caresse le rebec d’un archet agile s’il en fut.
Goguenard et pince-sans-rire, M. Arthur Rimbaud l’est, quand cela lui convient,
au premier chef, tout en demeurant le grand poète que Dieu l’a fait.
A preuve l’oraison du soir, et ces Assis à se mettre à genoux devant!

ORAISON DU SOIR

Je vis assis tel qu’un ange aux mains d u n barbier,


Empoignant une chope à fortes cannelures,
L’hypogastre e t le col cambrés, une Gambier
Aux dents, sous l’air gonjé d’impalpables voilures.
Tels que les excréments chauds d’un vieux colombier,
Mille rêves en moi font de douces brglures;
Puis par instants mon cœur triste est comme un aubier
Qu’ensanglante l’or jaune e t sombre des coulures.
Puis, quand j’ai ravalé mes rêves avec soin,
Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes,
Et me recueille pour lâcher l’âcre besoin.

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes,


Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin,
Avec l’assentiment des grands héliotropes.

16
Les Assis ont une petite histoire qu’il faudrait peut-être rapporter pour qu’on
les comprît bien.
M. Arthur Rimbaud, qui faisait alors sa seconde en qualité d’externe au lycée
de *** 2 , se livrait aux écoles buissonnières les plus énormes et quand il se sentait -
enfin! - fatigué d’arpenter monts, bois et plaines nuits et jours, car quel marcheur!
il venait à la bibliothèque de ladite ville et y demandait des ouvrages malsonnants
aux oreilles du bibliothécaire en chef dont le nom, peu fait pour la postérité, danse
au bout de notre plume, mais qu’importe ce nom d’un bonhomme en ce travail
malédictin? L’excellent bureaucrate, que ses fonctions mêmes obligeaient à délivrer à
M. Arthur Rimbaud, sur la requête de ce dernier, force Contes Orientaux et libretti
de Favart 3, le tout entremêlé de vagues bouquins scientifiques très anciens et très
rares, maugréait de se lever pour ce gamin et le renvoyait volontiers, de bouche, à
ses peu chères études, à Cicéron, à Horace, et à nous ne savons plus quels Grecs
aussi. Le gamin, qui d’ailleurs connaissait et surtout appréciait infiniment mieux ses
classiques que ne le faisait le birbe lui-même, finit par (( s’irriter )), d’où le chef-
d’œuvre en question.

LES ASSIS

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues


Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de bargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs,

Ils ont greffé dans des amours épileptiques


Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux racbitiqueJ
Sentrelacent pour les matins e t pour les soirs.

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,


Sentant les soleils vi~5percaliser leurs peaux,
Ou les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.

Et les Sièges leur ont des bontés; culottée


De brun, la paille cède aux angles de leurs reins.
L’âme des vieux soleils s’allume, emmaillotée,
Dans res tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,


Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
Sécoutent clapoter des barcarolles tristes
Et leurs caboches uont dans des roulis d’amour.

Ob! ne les faites pas lever! Cest le naufrage.


Ils surgissent, grondant comme des chats g$és,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves


Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,

17
E t leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors.

Puis ils ont une main invisible qui tue;


Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings crispés dans des manchettes sales,


lis songent à ceux-là qui les ont fait lever,
Et de l’aurore au soir des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétqs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,


Ils rêvent sur l e w s bras de sièges ficondés,
De vrais petits amours de chaises en lisières
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés.

Des fEeurs d’encre, crachant des pollens en virgules,


Les bercent le long des calices accroupis,
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules,
- Et leur membre s’agace à des barbes d’épis!
Nous avons tenu à tout donner de ce poème savamment et froidement outré,
jusqu’au dernier vers si logique et d’une hardiesse si heureuse. Le lecteur peut ainsi
se rendre compte de la puissance d’ironie, de la verve terrible du poète, dont il nous
reste à considérer les dons plus élevés, dons suprêmes, magnifique témoignage de
l’Intelligence, preuve fière et française, bien française, insistons-y par ces jours de lâche
internationalisme, d’une supériorité naturelle et mystique de race et de caste, affirmation
sans conteste possible de cette immortelle royauté de l’Esprit, de 1’Ame et du Cœur
humains :
La Grâce et la Force et la grande Rhétorique niée par nos intéressants, nos
subtils, nos pittoresques, mais étroits et plus qu’étroits, étriqués, Naturalistes de
1883!
La Force, nous en avons eu un spécimen dans les quelques pièces insérées ci-
dessus, mais encore y est-elle à ce point revêtue de paradoxe et de redoutable belle
humeur qu’elle n’apparaît que déguisée en quelque sorte. Nous la retrouverons dans
son intégrité, toute belle et toute pure, à la fin de ce travail. Pour le moment c’est
la Grâce qui nous appelle, une grâce particulière, inconnue certes jusqu’ici, où le
bizarre et l’étrange salent et poivrent l’extrême douceur, la simplicité divine de la
pensée et du style.
Nous ne connaissons pour notre part dans aucune littérature quelque chose d’un
peu farouche et de si tendre, de gentiment caricatural et de si cordial, et de si bon,
et d’un jet franc, sonore, magistral, comme

LES EFFARÉS

Noirs dans la neige et dans la brume,


Au grand soupirail qui s’allwne,
Leurs culs en rond,
A genoux les petits - misère !

18
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne


La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gros sourire
Chante un vieil air.

ils sont blottis, pas un ne bouge,


Au souBe du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
on sort le pain,

Quand sous les poutres enfumées,


Chmtent les croûtes parfumées
E t les grillons,
Que ce trou chaud soufle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,


Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières


Et repliés vers ces lumières
Du ciel rowert,
Si fort qu’ils crèvent leur culotte
E t que l e w chemise tremblote
Au vent d’hiver.

Qu’en dites-vous? Nous, trouvant dans un autre art des analogies que l’originalité
de ce petit cuadro )) nous interdit de chercher parmi tous poètes possibles, nous
dirions, c’est du Goya pire et meilleur. Goya et Murillo consultés nous donneraient
raison, sachez-le bien.
Du Goya encore Les Chercheuses de poux, cette fois du Goya lumineux exaspéré,
blanc sur blanc avec les effets roses et bleus et cette touche singulière jusqu’au
fantastique. Mais combien supérieur toujours 1è poète au peintre et par l’émotion
haute et par le chant des bonnes rimes!
Soyez témoins :

LES CHERCHEUSES DE POUX

Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,


Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,

19
II vient près de son lit deux grandes sœurs charmanteJ
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

Elles assoient I’enfant devant une croisée


Gande ouverte où I’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
E t dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts j n s , terribles et charmeurs.

I l écoute chanter leurs haleines craintives


Qui fleurent de longs miels végétaux e t rosés
Et qu’interrompt pa$ois un siBement, salives
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

II entend leurs cils noirs battant sous les silences


Pa$umés; et leurs doigts électriques e t doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,


Soupir d’harmonica qui pourrait délirer;
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
Sourdre e t mourir sans cesse un désir de pleurer.

I1 n’y a pas jusqu’à l’irrégularité de rime de la dernière stance, il n’y a pas


jusqu’à la dernière phrase restant, entre son manque de conjonction et le point final,
comme suspendue et surplombante, qui n’ajoutent en légèreté d’esquisse, en tremblé
de facture au charme frêle du morceau. Et le beau mouvement, le beau balancement
lamartinien, n’est-ce pas? dans ces quelques vers qui semblent se prolonger dans du
rêve et de la musique! Racinien même, oserions-nous ajouter, et pourquoi ne pas
aller jusqu’à cette juste confession, virgilien?
Bien d’autres exemples de grâce exquisement perverse ou chaste à vous ravir en
extase nous tentent, mais les limites normales de ce second essai déjà long nous font
une loi de passer outre à tant de délicats miracles et nous entrerons sans plus de
retard dans l’empire de la Force splendide où nous convie le magicien avec son

BATEAU IVRE

Comme je descendais des Fleuves impassibles,


Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,


Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont j n i ces tapages.
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,


Moi, I’autre hiver, plus sourd que les ceweaux d’enfants,
Je courus!Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohw plus triomphants.

20
La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les j o t s
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter I’œil niais des falots.

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sirej


L’eau verte pénétra ma coque de sapin
E t des taches de vins bleus e t des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

E t dès lors je me suis baigné dans le poème


De la mer, infusé d’astres e t latescent,
Dévorant les azurs verts où, jottaison blême
E t ravie, un noyé pensif parfois descend,

Où, teignant tout à coup ler bleuités, délires


Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que I’alcool, plus vastes que vos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de I’amour.

Je sais les cieux crevant en éclairs, e t les trombes,


Et les ressacs e t les courants, je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que I’homme a cru voir.

J’ai vu le soleil bas taché d’howeurs mystiques


Illuminant de longs jigements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques,
Les j o t s roulant au loin leurs frissons de volets;
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouiw
E t l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries


Hystériques, la houle à l’assaut des récifi,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le muje aux Océans poussifi;

J’ai heurté, savez-vous? d’incroyables Florides,


Mêlant aux jeurs des yeux de panthères aux peaux
D’hommes, des arcJ*-en-cieltendus comme des brides,
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux;

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses


Où pouwit dans les joncs tout un Léviathan,
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces
Et les lointains vers les gouffres cataractant!

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises,


Échouages hideux au fond des golfes bruns

21
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient des arbres tordus avec de noirs parfums.

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades


Du Jot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
Des écumes de fleurs ont béni mes dérades
Et d'inefables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,


La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais ainsi qu'une femme à genoux.

Presqu 'île ballottant sur mes bords les querelles


Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,
Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir à reculons.

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,


Jeté par Pouragan dans I'éther sans oiseaux,
Mot dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,

Libre, fumant, monté de brumes violettes,


Mot qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur,

Qui courais taché de lunules électriques,


Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette I' Europe aux anciens parapets.

J'ai vu des arcbipels sidéraux! Et des îles


Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
-Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les aubes sont navrantes,


Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L'âcre amour m'a gonJé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

Si j e désire une eau d'Europe, c'est la J a d e


Noire e t froide 06 vers le crépuscale embaumé,
Un enfant accroupi, plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

22
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des jammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons!

Maintenant quel avis formuler sur Les Premières Communions, poème trop long
pour prendre place ici, surtout après nos excès de citations, et dont d’ailleurs nous
détestons bien haut l’esprit, qui nous paraît dériver d’une rencontre malheureuse avec
le Michelet sénile et impie, le Michelet de dessous les linges sales de femmes et de
derrière Parny (l’autre Michelet, nul plus que nous ne l’adore), oui, quel avis émettre
sur ce morceau colossal, sinon que nous en aimons la profonde ordonnance et tous
les vers sans exception? I1 y en a d’ainsi :

Adonai’! Dans les terminaisons latines


Des cieux moirés de vert baignent le5 Fronts vermeib
E t tachés du sang pur des célestes poitrines,
De grands linges neigeux tombent sur les soleils!

Paris se repeuple, écrit au lendemain de la U Semaine sanglante »,fourmille de


beautés.

....................................................................................
Cachez les palais morts dans des niches de planches;
L’ancien jour efaré rafraîchit vos regards;
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches!

....................................................................................
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires
Un peu de la bonté du fauve renouveau...
....................................................................................
Dans cet ordre d’idées, Les Veilleurs 5 , poème qui n’est plus, hélas! en notre
possession, et que notre mémoire ne saurait reconstituer, nous ont laissé l’impression
la plus forte que jamais vers nous aient causée. C’est d’une vibration, d’une largeur,
d’une tristesse sacrée! Et d’un tel accent de sublime désolation, qu’en vérité nous
osons croire que c’est ce que M. Arthur Rimbaud a écrit de plus beau, de beaucoup!
Maintes autres pièces de premier ordre nous ont ainsi passé par les mains, qu’un
hasard malveillant et le tourbillon de voyages passablement accidentés nous ont fait
perdre. Aussi adjurons-nous ici tous nos amis connus ou inconnus qui posséderaient
Les Veilleurs, Accroupissements, Les Pauvres à l’église, Les Réveilleurs de la nuit,
Douaniers [sic], Les Mains de Jeanne-Marie, Sœur de Charité, et toutes choses signées
du nom prestigieux, de bien vouloir nous les faire parvenir pour le cas probable où
le présent travail dût se voir complété. Au nom de l’honneur des Lettres, nous leur
réitérons notre prière. Les manuscrits seront religieusement rendus, dès copie prise, à
leurs généreux propriétaires.
I1 est temps de songer à terminer ceci qui a pris de telles proportions pour ces
raisons excellentes :
Le nom et l’œuvre de Corbière, ceux de Mallarmé sont assurés pour la suite
des temps; les uns retentiront sur la lèvre des hommes, les autres dans toutes les

23
mémoires dignes d’eux. Corbière et Mallarmé ont imprimé, - cette petite chose
immense. M. Rimbaud, trop dédaigneux, plus dédaigneux même que Corbière qui
du moins a jeté son volume au nez du siècle, n’a rien voulu faire paraître en fait de
vers.
Une seule pièce, d’ailleurs sinon reniée ou désavouée par lui, a été insérée à son
insu, et ce fut bien fait, dans la première année de la Renaissance, vers 1873. Cela
s’appelait Les Corbeaux. Les curieux pourront se régaler de cette chose patriotique,
mais patriotique bien, et que nous goûtons fort quant à nous, mais ce n’est pas
encore ça. Nous sommes fiers d’offrir le premier à nos contemporains intelligents
bonne part de ce riche gâteau, du Rimbaud!
Eussions-nous consulté M. Rimbaud (dont nous ignorons l’adresse, aussi bien
vague immensément), il nous aurait, c’est probable, déconseillé d’entreprendre ce
travail pour ce qui le concerne.
Ainsi, maudit par lui-même, ce Poète Maudit! Mais l’amitié, la dévotion
littéraires que nous lui porterons toujours nous ont dicté ces lignes, nous ont fait
indiscret. Tant pis pour lui! Tant mieux, n’est-ce pas? pour vous. Tout ne sera pas
perdu du trésor oublié par ce plus qu’insouciant possesseur, et si c’est un crime que
nous commettons, felix culpa, alors!
Après quelque séjour à Paris, puis diverses pérégrinations plus ou moins effrayantes,
M. Rimbaud vira de bord et travailla (lui!) dans le naïf, le très et l’exprès trop simple
n’usant plus que d’assonances, de mots vagues, de phrases enfantines ou populaires 6 .
I1 accomplit ainsi des prodiges de ténuité, de flou vrai, de charmant presque inap-
préciable à force d’être grêle et fluet.

Elle est retrouvée.


Quoi ? L’éternité.
C‘est la mer allée
Avec les soleils.
.........................
Mais le poète disparaissait. - Nous entendons parler du poète correct dans le
sens un peu spécial du mot.
Un prosateur étonnant s’ensuivit. Un manuscrit dont le titre nous échappe et
qui contenait d’étranges mysticités et les plus aigus aperçus psychologiques tomba
dans des mains qui l’égarèrent sans savoir ce qu’elles faisaient ’.
Une saison en enfer, parue à Bruxelles, 1873, chez Poot et Cie, 37, rue aux
Choux, sombra corps et biens dans un oubli monstrueux, l’auteur ne l’ayant pas
(( lancée N du tout. I1 avait bien autre chose à faire a.

I1 courut tous les Continents, tous les Océans, pauvrement, fièrement (riche
d’ailleurs, s’il l’eût voulu, de famille et de position) après avoir écrit, en prose encore,
une série de superbes fragments, les Illuminations, à tout jamais perdus, nous le
craignons bien 9.
I1 disait dans sa Saison en enfer: (( Ma journée est faite. Je quitte l’Europe. L’air
marin brûlera mes poumons, les climats perdus me tanneront. ))
Tout cela est très bien et l’homme a tenu parole. L’homme en M. Rimbaud est
libre, cela est trop clair et nous le lui avons concédé en commençant, avec une réserve
bien légitime que nous allons accentuer pour conclure. Mais n’avons-nous pas eu
raison, nous fou du poète, de le prendre, cet aigle, et de le tenir dans cette cage-ci,
sous cette étiquette-ci, et ne pourrions-nous point par surcroît et surérogation (si la
Littérature devait voir se consommer une telle perte) nous écrier avec Corbièrs, son
frère aîné, non pas son grand frère, ironiquement? Non. Mélancoliquement? O oui!
Furieusement? Ah qu’oui! - :

24
Elle est éteinte
Cette huile sainte.
II est éteint
Le sacristain ‘O!

Lutèce, 5-12 octobre, 12-19 octobre, 19-


26 octobre, 2-9 novembre, 10-17 novembre
1883; recueilli dans Les Poètes maudits,
Vanier, 1884.

1. L’édition de 1884 présentait, en tête de l’œuvre, les portraits de Corbière, Mallarmé et Rimbaud.
Dans l’Avertissement à propos des portraits ci-joints, Verlaine décrit ainsi Rimbaud : U Etienne Cajat
photographiait M. Arthur Rimbaud en octobre 187 1. C’est cette photographie excellente que le lecteur
a sous les yeux, reproduite ainsi que celle, d’après nature aussi, de Corbière, par le procédé de la
photogravure.
.
N’est-ce pas bien l’Enfant Sublime sans le terrible démenti de Chateaubriand, mais non sans
la protestation de lèvres dès longtemps sensuelles et d’une paire d’yeux perdus dans du souvenir très
ancien plutôt que dans un rêve même précoce? Un Casanova gosse mais bien plus expert ès aventures
ne rit-il pas dans ces narines hardies, et ce beau menton accidenté ne s’en vient-il dire : “ va te faire
lanlaire ” à toute illusion qui ne doive l’existence à la plus irrévocable volonté? Enfin, à notre sens, la
superbe tignasse ne put être ainsi mise à mal que par de savants oreillers d’ailleurs foulés du coude
d’un pur caprice sultanesque. Et ce dédain tout viril d’une toilette inutile à cette littérale beauté du
diable! n
2. Charleville.
3. Parmi ces lectures de lycéen, celle de Favart, librettiste du X V I I ~siècle, eut une influence sur
l’évolution poétique de Rimbaud, qui le fit connaître à Verlaine, au moment de leur inspiration parallèle
de 1872. L’un et l’autre devaient trouver dans les vers faux de l’opéra, ses archaïsmes et ses paroles
qui, à force d’être insignifiantes, U ne signifient rien n (Rousseau, Lettre sur la musique française), une
incitation à l’émancipation du vers et le modèle de la plainte lyrique qui s’élève dans les Ariettes
oubliées n des Romances sans paroles et dans les chansons des Derniers Vers.
4. L’article manque en raison de la construction de la phrase, mais figure dans le seul manuscrit
connu du poème, qui est précisément une copie de Verlaine.
5. Les Veilleurs, comme Les Réveilleurs de la nuit, dont il est question plus haut, sont des poèmes
de Rimbaud qui ne nous sont pas parvenus.
6. Rimbaud, appelé par Verlaine, arrive à Paris le 10 septembre 1871. I1 retourne à Charleville
à la mi-mars 1872, puis regagne Paris en mai, sur les instances de Verlaine. De cette période datent
la majorité des Derniers Vers, dans lesquels Rimbaud s’autorise les licences et les naïvetés de la
poésie populaire. I1 reviendra lui-même sur cette expérience dans l’Alchimie du verbe d’Une saison en
enfer.
7. Ce manuscrit perdu est sans doute celui de La Chasse spirituelle, et ces mains sacrilèges,
celles de Mathilde Mauté, la femme de Verlaine, qui selon lui, détruisit des lettres et des textes
de Rimbaud, s’étant aperçu de la nature des relations qui l’unissaient à son mari. En mai 1949,
Pascal Pia prétendit avoir retrouvé le manuscrit et le fit paraître comme un inédit de Rimbaud. Le
texte était un faux, et Breton fut un des premiers à dénoncer la supercherie. Pour un historique de
l’affaire, voir : André Breton, (( Flagrant délit n dans La Clé des champs, 1953, réédité par J.-J. Pauvert
en 1979 et Bruce Morrissette, La Bataille Rimbaud: I’affaire de a La Chasse spirituelle Y (Nizet,
1959).
8. Rimbaud, malgré les dires de Verlaine, eut désir de faire connaître son livre, et envoya des
exemplaires de la Saison en enfer à quelques amis, dont Verlaine, alors en prison à Mons. Si les
cinq cents exemplaires de l’ouvrage restèrent dans les magasins de l’imprimeur belge, c’est que
Rimbaud n’avait pu le payer. En 1901, un érudit belge, Léon Losseau, les découvrit, réduisant ainsi
à néant la légende de la destruction de tous les exemplaires d’Une saison en enfer par Rimbaud, qui
corroborait la thèse selon laquelle la Saison devait constituer l’adieu définitif de Rimbaud à la
littérature.
9. Les Illuminations ont été retrouvées ainsi que quelques poèmes. Une œuvre complète ne peut
que paraître plus tard, avec une curieuse notice anecdotique et de nombreux portraits, en une édition
de grand luxe. [Note de Verlaine]
10. Des jeunes gens, dans un but qui leur paraît inoffensif, publient de temps en temps des vers
sous la signature d’Arthur Rimbaud. I1 est bon de savoir que les seuls vers authentiques de Rimbaud

25
sont, avec ceux cités ci-dessus, Premières Communions parues dans une revue morte depuis. Notre vieille
amitié nous fait un devoir impérieux d'écrire cette note. [Note de Verluine]
Cette note, qui ne figure ni dans Lutèce ni dans l'édition de 1884, a été ajoutée par Verlaine au
moment où, entre 1886 et 1888, paraissent les premiers apocryphes dus à L. Tailhade, M.du Plessys
et E. Raynaud. Il y reviendra dans sa préface aux Poésies complètes de 1895.
Préface
aux Illuminations
(1886)

Paul Verlaine

Le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875, parmi des voyages
tant en Belgique qu’en Angleterre et dans toute l’Allemagne ’.
Le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées, - coloured plates :
c’est même le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit.
Comme on va voir, celui-ci se compose de courtes pièces, prose exquise ou vers
délicieusement faux exprès. D’idée principale il n’y en a ou du moins nous n’y en
trouvons pas. De la joie évidente d’être un grand poète, tels paysages féeriques,
d’adorables vagues amours esquissées et la plus haute ambition (arrivée) de style :
tel est le résumé que nous croyons pouvoir oser donner de l’ouvrage ci-après. Au
lecteur d’admirer en détail.
De très courtes notes biographiques feront peut-être bien.
M. Arthur Rimbaud est né d’une famille de bonne bourgeoisie à Charleville
(Ardennes), où il fit d’excellentes études quelque peu révoltées. A seize ans il avait
écrit les plus beaux vers du monde, dont de nombreux extraits furent par nous donnés
naguère dans un libelle intitulé Les Poètes maudits. I1 a maintenant dans les trente-
deux ans, et voyage en Asie où il s’occupe de travaux d’art. Comme qui dirait le
Faust du second Faust, ingénieur de génie après avoir été l’immense poète vivant
élève de Méphistophélès et possesseur de cette blonde Marguerite!
On l’a dit mort plusieurs fois. Nous ignorons ce détail, mais en serions bien
triste. Qu’il le sache au cas où il n’en serait rien. Car nous fûmes son ami et le
restons de loin.
Deux autres manuscrits en prose et quelques vers inédits seront publiés en leur
temps.
Un nouveau portrait par Forain qui a connu également M. Rimbaud paraîtra
quand il faudra.
Dans un très beau tableau de Fantin-Latour, Coin de table, à Manchester
actuellement, croyons-nous, il y a un portrait en buste de M. Rimbaud à seize ans.

27
Les IlZnrninationJ sont un peu postérieures à cette époque 3.

Préface à l'édition originale des llhmina-


tions, Publications de La Vogne, 1886.

1. Ces dates, qui plaçaient Une saison en enfer (avril-août 1873) avant les Illuminations furent
longtemps suspectes à ceux qui voulaient voir dans la Saison en enfer, l'adieu définitif de Rimbaud à la
littérature. En 1949, la thèse de Bouillane de Lacoste, Rimbaud et le problème des Illuminations, qui se
fondait sur une étude attentive des manuscrits, donna raison à Verlaine : on reconnaît en effet la main
de Germain Nouveau dans certains manuscrits, alors qu'il était à Londres avec Rimbaud, en 1874.
2. Le titre, qui ne figure sur aucun des manuscrits de Rimbaud, nous vient de Verlaine, comme
la traduction d'liluminations en 6 coloured plates » : le premier sens du mot anglais est celui d'a enlu-
minures B ; celui de a gravures rehaussées », proche de la traduction de Verlaine, est également accepté.
3. Le Coin de table de Fantin-Latour a été peint entre janvier et mars 1872, exposé au Salon en
avril-mai.
Arthur Rimbaud
(1888)

Paul Verlaine

Félix Fénéon a dit, en parlant comme il faut des Illuminations d’Arthur Rimbaud,
que c’était en dehors de toute littérature et sans doute au-dessus ’. On pourrait
appliquer ce jugement au reste de l’œuvre, Poésies et Une saison en enfer. On pourrait
encore reprendre la phrase pour mettre l’homme en dehors, en quelque sorte, de
l’humanité et sa vie en dehors et au-dessus de la commune vie. Tant l’œuvre est
géante, tant l’homme s’est fait libre, tant la vie passa fière, si fière qu’on n’a plus de
ses nouvelles et qu’on ne sait pas si elle marche encore. Le tout simple comme une
forêt vierge et beau comme un tigre. Avec des sourires et de ces sortes de gentillesses!
Arthur Rimbaud naquit à Charleville (Ardennes), en 1855 *. Son enfance fut
gamine fantastiquement. Un peu paysanne, bondée de lectures et d’énormes prome-
nades qui étaient des aventures, promenades et lectures. Externe au collège de sa ville
natale passé depuis lycée, la Meuse charmante des alentours et sauvage des environs :
coquet prospect de la Culture et bois joli des Havetières, la frontière belge où ce
tabac que Thomas Philippe (Phlippe, comme on prononce à la madame Pernelle :
a Allons, Phlippote, allons! ... N dans toutes ces régions) répard pour rien ou presque
au nez de

Ceux qui disent : Cré nom! ceux qui disent : Macache 3 !

et ce péquet de ces auberges! l’eurent trop, sans que ses études merveilleuses en aient
souffert pour un zeste, car peu sont instruits comme cet ancien écolier buissonnier.
Vers l’âge de quinze ans. Paris le vit, deux ou trois jours, errant sans but. En 1870-
1871, il parcourait l’est de la France en feu, et racontait volontiers plus tard Villers-
Cotterêts et sa forêt aux galopades de uhlans sous des lunes de Raffet. Retour à Paris
pendant la Commune et quelque séjour à la caserne du Château-d’Eau, parmi de
vagues Vengeurs de Flourens (Florence, gazouillaient ces éphèbes à ceinture blanche ’).
- lnterdum la gendarmerie départementale avait eu des attentions et, ces bons flicquards
29
de la Capitale, des caresses pour ce tout jeune et colossal Glatigny, muni de moins
encore de papiers que notre pauvre mais cher ami, qui, lui, n’en mourut guère. -
Mais ce ne fut qu’en octobre 1871 qu’il prit terre et langue ès la ville à Villon. A
son premier voyage il avait effarouché le naïf André Gill. Cette fois il enthousiasma
Cros, charma Cabaner, inquiéta et ravit une foule d’autres, épouvanta nombre d’im-
béciles, contristant même, dit-on, des familles qu’on assure s’être complètement rassises
depuis >. C’est de cette époque que datent les poèmes : Les Efarés, Les &sis, Les
Chercheuses de poux, Voyelles, Oraison du soir, et Le Bateau ivre, cités dans la première
série des (( Poètes Maudits »,[Les] Premières communions, publiées par La Vogue, Tête
de faune et Le Cœur volé, donnés dans la seconde série non encore éditée des U Poètes
Maudits )) (Pauvre Lélian - La Vogue),et plusieurs autres poèmes 6 , dont trop, hélas!
furent confisqués, c’est le mot poli, par une main qui n’avait que faire là, non plus
que dans un manuscrit en prose à jamais regrettable et jeté avec eux dans quel? et
quel ! panier rancunier pourquoi ?
Bien des avis se partagèrent sur Rimbaud, l’individu et le poète. D’aucuns
crièrent à ceci et à cela, un homme d’esprit a été jusqu’à dire : (( Mais c’est le
Diable ’! B Ce n’était ni le Diable ni le bon Dieu, c’était Arthur Rimbaud, c’est-à-
dire un très grand poète, absolument original, d’une saveur unique, prodigieux
linguiste, - un garçon pas comme tout le monde, non certes! mais net, carré sans la
moindre malice et avec toute la subtilité, de qui la vie, à lui qu’on a voulu travestir
en loup-garou, est toute en avant dans la lumière et dans la force, belle de logique,
et d’unité comme son œuvre, et semble tenir entre ces deux divins poèmes en prose
détachés de ce pur chef-d’œuvre, flamme et cristal, fleuves et fleurs et grandes voix
de bronze et d’or : les Illuminations.

AUBE

J’ai embrassé l’aube d’été.


Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps
d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines
vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats,
une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée
je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitanj les bras. Par la plaine,
où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville, elle fuyait parmi les clochers et les
dômes, et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles
amassées, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au
bas du bois.
Au réveil il était midi.

VEILLÉES [I]

C’est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.


C’est l’ami ni ardent ni faible. L’ami.
C’est l’aimée ni tourmentante ni tourmentée. L’aimée.
L’air et le monde point cherchés. La vie.
- Etait-ce donc ceci?
Et le rêve fraîchit.

Juillet 1872, voyage et station en Belgique, Bruxelles plutôt. Rencontre avec


quelques Français, dont Georges Cavalié dit Pipe-en-Bois, étonnés. Septembre même

30
année, traversée pour Londres où vie paisible, flâneries et leçons, fréquentation d’Eugène
Vermersch *. Juillet 1873, un accident à Bruxelles : blessure légère par un revolver
mal braqué; Paris iterum pour peu de temps et peu de gens; Londres derechef,
quelque ennui, hôpital un instant. Départ pour l’Allemagne. On le voit en février 1875,
très correct, fureteur de bibliothèques, en pleine fièvre U philomathique », comme il
disait, à Stuttgart, où le manuscrit des Illuminations fut remis à quelqu’un qui en
eut soin 9. Un autre livre avait paru en 1873, à Bruxelles, Une saison en enfer, espèce
de prodigieuse autobiographie psychologique, écrite dans cette prose de diamant qui
est sa propriété exclusive. Dès 1876, quand l’Italie est parcourue et l’italien conquis,
cumme l’anglais, comme l’allemand, on perd un peu la trace. Des projets pour la
Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), quelques mois en France, d’Arras et Douai
à Marseille, et le Sénégal vers lequel bercé par un naufrage, puis la Hollande, 1879-
1880, vu décharger des voitures de moisson dans une ferme à sa mère, entre Attigny
et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses jambes sans rivales. Son père, ancien
officier de l’armée, mort à ces époques, lui laissant deux sœurs, dont l’une est morte,
et un frère aîné ‘O. Puis, on l’a dit mort lui-même sans que rien fût sûr. A telles
enseignes qu’à la date de 1885, on le savait à Aden, poursuivant là, pour son plaisir,
des préoccupations de gigantesques travaux d’art inaugurés naguère en Chypre, et
l’année suivante, qui est donc l’année d’avant la dernière, les renseignements les plus
rassurants abondaient.
Voilà les lignes principales de cette existence plus que mouvementée. Peu de
passion, comme parlerait M. Ohnet, se mêle à la plutôt intellectuelle et en somme
chaste odyssée. Peut-être quelque vedova molto civile dans quelque Milan, une Lon-
donienne, rare sinon unique - et c’est tout. D’ailleurs qu’importe? Euvre et vie sont
superbes telles quelles dans leur indiciblement fier pendent interrupta.
Ne pas trop se fier aux portraits qu’on a de Rimbaud, y compris la charge ci-
contre, pour amusante et artistique qu’elle soit. Rimbaud, à l’âge de seize à dix-sept
ans qui est celui où il avait fait les vers et faisait la prose qu’on sait, était plutôt
beau - et très beau - que laid comme en témoigne le portrait par Fantin dans son
Coin de table qui est à Manchester. Une sorte de douceur luisait et souriait dans ces
cruels yeux bleu clair et sur cette forte bouche rouge au pli amer : mysticisme et
sensualité et quels! On procurera quelque jour des ressemblances enfin approchantes.
Quant au sonnet des Voyelles, il n’est ici publié ci-dessous qu’à cause de sa juste
célébrité et pour l’explication de la caricature ‘ I . L’intense beauté de ce chef-d’œuvre
le dispense à mes humbles yeux d’une exactitude théorique dont je pense que
l’extrêmement spirituel Rimbaud se fichait sans doute pas mal. Je dis ceci pour René
Ghil qui pousse peut-être les choses trop loin quand il s’indigne littéralement contre
cet U U vert )) où je ne vois, moi public, que les trois superbes vers (( U cycles, etc. ))
Ghil, mon cher ami, je suis jusqu’à un certain point votre très grand partisan,
mais, de grâce, n’allons pas plus vite que les violons, et ne prêtons point à rire aux
gens plus qu’il ne nous convient.
A très bientôt une belle et aussi complète que possible édition des œuvres
d’Arthur Rimbaud.

VOYELLES

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,


Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles 13,

31
GolfeJ d’ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
1, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrement divins des mers virides,


Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que i’alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,


Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O I’Oméga, rayon violet de Ses yeux!

Les Hommes d’aujourd’hui, no 3 18, [ 18881.

1. La phrase exacte est la suivante: U Euvre enfin hors de toute littérature, et probablement
supérieure à toute. » Elle clôt l’étude de Fénéon parue dans L Symboliste le 7 octobre 1886 (ci-dessous,
p. 70-73).
2. Rimbaud est né le 20 octobre 1854 (et non 1855).
3. Premier vers des Douaniers, l’un des poèmes U confisqués » dont il va être question. [Note de
Verlaine]
4. La participation effective de Rimbaud aux événements de la Commune, son engagement dans
les corps francs, son séjour à la caserne de Babylone, paraissent douteux, au regard des dates, et semblent
plutôt appartenir à la légende. Verlaine se contente d’ailleurs de mentionner sa présence à Paris pendant
la Commune, sans préciser. I1 n’en sera plus question dans les articles suivants.
5. C’est le 10 septembre 1871 que Rimbaud, appelé par Verlaine (« Venez, chère grande âme, on
vous appelle, on vous attend... »), arrive chez les Mauté, 41, rue Nicolet. I1 se rend bientôt indésirable
chez les beaux-parents de Verlaine et s’en va loger dès le 25 septembre dans une chambre trouvée par
Banville, rue de Buci.
6. Les Mains de Jeanne Marie, Accroupissements, L s Veilleurs, Les Pauvres à I’église, Sœur de charité,
Les Douaniers, tels sont les titres de ces choses qu’il est bien à craindre de ne jamais voir sortir du puits
d’incompétence où les voilà qui gisent. [Note de Verlaine]
7. Dans une lettre écrite par Valade, un des Parnassiens du dîner des < Vilains Bonshommes », il
est question de Rimbaud, <( ce môme dont l’imagination, pleine de puissances et de corruptions inouïes,
a fasciné ou terrifié M les amis de Verlaine. D’Hervilly l’ayant baptisé U Jésus au milieu des docteurs »,
un autre rectifia : « C’est le Diable! », ce qui, ajoute Valade, U m’a conduit à cette formule nouvelle et
meilleure : (( Le Diable au milieu des docteurs. M (Lettre citée par Marcel Coulon dans La Vie de Rimbaud
et de son œuvre, Mercure de France, 1929.)
8. A Londres, Verlaine retrouve plusieurs de ses amis de la Commune, dont Eugène Vermersch,
directeur du Hanneton, auquel il collabora à ses débuts.
9. Ce (( quelqu’un )) est Verlaine lui-même, qui revit Rimbaud à Stuttgart en février 1875.
10. Le père de Rimbaud était capitaine d’infanterie. Arthur avait un frère aîné, Frédéric, d’un an
plus âgé que lui, et deux sœurs plus jeunes, Vitalie, née en 1855 et morte le 18 décembre 1875, et
Isabelle, née en 1860, qui, devenue la femme de Paterne Berrichon, contribuera à l’hagiographie de
Rimbaud.
11. Le texte de Verlaine était, comme pour tous les fascicules de la série des Hommes d’aujourd’hui,
orné d’un portrait-charge. En l’occurrence une caricature de Luque montrant Rimbaud peignant au
pinceau de grosses voyelles en bois.
12. René Ghil fut le théoricien de 1’« instrumentation poétique )) (ou audition colorée) dans son
Traité du verbe de 1886 : Verlaine, qui lui consacre une notice pour Les Hommes d’aujourd’hui,explique
le système : (( Partant de ce principe, admis en somme, qu’il y a parité entre les sons et les couleurs
(Baudelaire et Rimbaud, génies, ont déployé l’idée émise par de nombreux théoriciens), pourquoi le
Poète ne traduirait-il pas les couleurs en sons, une fois déterminées les couleurs des Voyelles et des
Diphtongues (...); pourquoi même sa magie ne s’étendrait-elle pas jusqu’aux Consonnes, le tout formant
un OrrheJtre intelligent et coloré? )) C’est au nom de ce purisme théorique, que Ghil conteste le (( U vert ))
du sonnet des Voyelles.
13. Bombinent (et non bombillent) dans l’autographe du sonnet.
Mes prisons,
extrait
(1892)

Paul Verlaine

UNE... MANQUÉE

Le regretté Arthur Rimbaud et moi, férus d’une male rage de voyage, partîmes
par un beau jour, si je ne me trompe, de juillet 187..., par A... ’, où j’avais fait et
devais faire depuis de nombreux séjours en famille, et d’autres. Ville curieuse, maisons
espagnoles du bon XVII‘ siècle et quelques monuments dont le plus bel Hôtel de
Ville gothique de France, caserne et couvent, cloches et tambours. Nul commerce et
peu d’industrie. Quelques richards confinés derrière les hautes fenêtres à volets blancs
de leurs petits hôtels à beaux jardins. La population, aisée ou pauvre, casanière, mais
de bonne composition.
Nous nous mîmes dans le train vers dix heures du soir et arrivâmes au jour. Le
tour de la ville fut vite fait, ces places fortes sont resserrées, et en attendant que
fussent levées les personnes susceptibles de nous accueillir amicalement sans trop de
dérangement pour elles, nous résolûmes d’aller déjeuner au buffet de la gare où nous
prîmes préalablement chacun un ou plusieurs apéritifs... en causant de choses et
d’autres. Rimbaud, malgré son extraordinairement précoce sérieux qui allait quel-
quefois jusqu’à de la maussaderie traversée par foucades d’assez macabres ou de très
particulières fantaisies, et moi, resté gamin en dépit de mes vingt-six ans sonnés,
avions ce jour-là l’esprit tourné au comique lugubre, et, cabrionesques, n’allâmes-
nous pas nous aviser de vouloir (( épater N les quelques (( bonnes têtes )) de voyageurs
là consommant bouillons, pains fourrés et galantines arrosés de vin d’Algérie trop
cher! Parmi les types présents se trouvait à droite, je m’en souviens encore, sur notre
banquette, à peu de distance, un bonhomme presque vieux, médiocrement mis, un
chapeau de paille défraîchi sur une tête plutôt à claques rasée, niaise et sournoise,
suçotant un cigare d’un sou en humotant une chope à dix centimes, toussant et
graillonnant, qui prêtait à notre conversation une attention encore moins bête que
malveillante. Je le signalai à Rimbaud qui se mit à rire, comme ça lui arrivait

33
souvent, à la muette, en sourdine. Ô l’affreuse apparition, qui s’évanouit soudain
(comme par magie des chaussons en voisin et notre distraction aidant, pour être de
bon compte et ne verser point dans le fantastique à la mode). Nous avions causé
d’assassinat, de vol, comme personnellement et dans de truculents détails, on eût dit
plus encore qu’oculaires, et continuions sur le thème une fois donné, comme il arrive
- quand surgirent en quelque sorte devant nous, comme poussés là subito, deux
gendarmes du plus positif acabit, eux, qui nous invitèrent sommairement à les suivre.
Nous suivîmes, comme dû, les représentants, d’ailleurs respectés, d’une autorité
que nous nous permîmes néanmoins de trouver un peu bien pressée d’avoir affaire à
nous, si nullement répréhensibles. Enfin! et nous franchîmes, après un bon ou plutôt
mauvais quart d’heure de marche dans d’étroites rues maraîchères, les trois ou quatre
marches d’une entrée latérale de l’Hôte1 de Ville, où, je ne sais pourquoi ni comment,
siégeait le chef du Parquet du ressort, dans un cabinet précédé d’une antichambre
où nous dûmes attendre quelque peu. Très bien, cette entrée latérale. Voûte cintrée,
pierre grise et bois noir avec pendentifs assortis. Des gardes nationaux (c’était si peu
après la guerre et avant la suppression de cette milice-là) montaient la garde, à peu
près vêtus, mais plus cossûment que nous, les paquets-de-couenne du siège de Paris;
des U agents de ville »,ils sont partout les mêmes, à quelques détails d’uniforme près,
circulaient indolemment, comme chez eux, au fait ... Rimbaud, après m’avoir fait
signe, entama une partie de sanglots qui devait attendrir et attendrit nos bons garçons
de gendarmes (ils ne sont pas tous aussi aimables non plus que très sensés d’aucunes
fois, même à travers leur irresponsabilité) en attendant l’effet sur M. le Procureur de
la République. Ce fut lui qu’on appela le premier, et il ressortit bientôt de l’important
cabinet les yeux moites encore et avec un clin d’œil comme d’alarme à mon adresse.
Je pénétrai à mon tour chez le premier magistrat debout de l’endroit, lequel, assis
dans un rond de cuir où il semblait plutôt vissé, m’interrogea, coupant cette formalité
de pas mal rogues observations sur la tenue de mon pantalon blanc un peu terni, de
fait, par la poussière du voyage, en outre de quelque usage préalable et subséquent.
Quelques objurgations furent ensuite mâchonnées : U Une exécution vient d’avoir lieu
à A... Regrettables, ces conversations topiques [sic] en un endroit public et dans de
telles conjonctures... Peuvent donner prise à des soupçons peut-être justes.. . A preuve...
Vous voyez .... Après tout, qu’est-ce que vous veniez faire ici? Avec ce jeune homme
qui semble d’ailleurs convenable et respectueux de la justice? Mais encore une fois,
que veniez-vous faire ici? Mis ainsi tous deux, et sans bagages, n’est-ce pas?... Oui ...
Eh bien? vous voyez. ))
J’expliquai mon cas, fantaisie, promenade en compagnie d’un ami, - ce, net-
tement, assez carrément même. J’étais plus républicain qu’à présent, je sortais d’être
un peu communard, et j’avais le verbe passablement haut. Après références en ville
données, (( papiers )) montrés, lettres, passeports, billets de banque (ô Temps, suspends
ton vol!), j’ajoutai que j’étais Messin, que j’avais à opter entre la France et l’Allemagne,
et que, ma foi! maintenant j’hésitais, vrai! en présence de cette arrestation ar-bi-traire,
etc., etc. (M. le Procureur - à présent, M. le Président, pourrait témoigner de la
véracité de tout ce récit.)
Après un peu de silence orageux, un coup de timbre du magistrat, figure à
favoris, jeune encore, le cheveu brun et frisé et de précoces lunettes, fit entrer les
gendarmes auxquels il fut dit : (( Vous reconduirez ces individus à la gare, d’où ils
devront partir par le premier train pour Paris. )) J’objectai que nous n’avions pas
déjeuné. (( Vous les conduirez déjeuner, mais qu’ils partent aussitôt, et ne les perdez
pas de vue que le train ne s’ébranle. ))
Aussitôt dit, aussitôt fait. Peu soucieux de nous exhiber de nouveau au buffet
entre nos acolytes officiels, non plus d’ailleurs que de retraverser à jeun les rues
encombrées de tout à l’heure, nous cassâmes une croûte dans un (( bon endroit )) que

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nous désigna le brigadier, prîmes le café, puis la goutte auxquels nous conviâmes les
gendarmes, et, non sans ennui à cause de nos pantalons que l’escorte autour devait
faire paraître (( patibulaires )) aux encore nombreux passants rencontrés, parvînmes à
notre destination. Après de cordiaux adieux aux, somme toute, gentils alguazils, nous
nous enfournâmes dans une seconde, pleins d’admiration pour la manière, pour le
procédé, plus encore que pour la judiciaire, de M. le Procureur P...
Et ce fut avec une nouvelle vaillance qu’à Paris, le soir même, lestés d’un repas
sérieux cette fois, voire un peu mieux, nous repartîmes, par une autre gare, pour de
plus sérieuses aventures *.

L’AMIGO

Courte, mais bonne.


D’ailleurs un pur prélude.
Voici. En juillet 1873, à Bruxelles, par la suite d’une dispute dans la rue,
consécutive à deux coups de revolver dont le premier avait blessé sans gravité l’un
des interlocuteurs et sur lesquels ceux-ci, deux amis, avaient passé outre, en vertu
d’un pardon demandé et accordé dès la chose faite - celui qui avait eu le si regrettable
geste, d’ailleurs dans l’absinthe auparavant et depuis, eut un mot tellement énergique
et fouilla dans la poche droite de son veston où l’arme encore chargée de quatre
balles et dégagée du cran d’arrêt, se trouvait, par malchance, - ce d’une tellement
significative façon - que l’autre, pris de peur, s’enfuit à toutes jambes par la vaste
chaussée (de Hal, si ma mémoire est bonne), poursuivi par le furieux, à l’ébahissement
des pons Pelches traînant leur flemme d’après-midi sous un soleil qui faisait rage.
Un sergent de ville qui flânait par là ne tarda pas à cueillir délinquant et témoin.
Après un très sommaire interrogatoire au cours duquel l’agresseur se dénonça plutôt
que l’autre ne l’accusait, et tous deux, sur l’injonction du représentant de la force
armée, se rendirent en sa compagnie à l’hôtel de ville, l’agent me tenant par le bras,
car il n’est que temps de dire que c’était moi l’auteur de l’attentat et de l’essai de
récidive dont l’objet se trouvait n’être autre qu’Arthur Rimbaud, l’étrange et grand
poète mort si malheureusement le 23 novembre dernier 3.
..................................................................................................................................
Le Chat noir, 23 janvier-6 février 1892.

1 . Lire : juillet 1872 - le 7 -, pour Arras.


2. Verlaine développe une aventure sans gravité, alors qu’il passe très vite sur le drame de
Bruxelles : ces choses tues et ce ton volontairement bonhomme sont caractéristiques de ses œuvres
autobiographiques, où il élude plus qu’il ne dévoile.
3. En 1891 en réalité, le 10 novembre.
Arthur Rimbaud
(1 892)

Paul Verlaine

De toute l’œuvre en vers de Rimbaud, œuvre dont je me réjouis, dans la tristesse


de la mort précoce de cet unique poète, d’avoir inauguré en quelque sorte la gloire,
- je crois qu’on peut, avec moi, préférer Le Bateau ivre.
Symbolique ou non (à coup sûr, pas symboliste), ce maître morceau vous prend
par sa toute-beauté de forme et vous courbe sous sa toute-puissance d’originalité. Est-
ce bien l’âme de l’homme ou la libre fantaisie du poète qui est en jeu, qu’importe!
C’est d’une suprême grandeur dans la plus neuve des mises en œuvre, et comme en
scène, depuis le début imprévu, sans phrase, sans I l y avait une fois, et si calme,
mais saisissant, en quelque sorte extra-naturel, et si large et simple et clair,

Comme je descendais des Fleuves impassibles


Je ne me sentis plus guidé par les haleurs
Des Peaux- Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs...

jusqu’au superbement pathétique finale de cette symphonie :

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,


Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux e t des Jammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Tous les vers d’ailleurs là-dedans portent, curieux, rares, exacts, tous :

Et j’ai uu quelquefois ce que l’homme a cru voir...


...........................................................................
Et l’éveil jaune e t bleu des phosphores chanteurs...

36
. . . . . . . . . I . . . . . . . . . . . . . . . ..................................................

Libre, fumant, monté de brumes violettes...

gracieux d’une grâce inédite, n’est-ce pas?

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades


Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.

Amusants, d’une bizarrerie indicible, sinon par eux-mêmes,

... le ciel rougeoyant comme un mur


Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil e t des morves d’azur.

Ce cri :

ô que ma quille éclate! ô que j’aille 2 la mer!

Cet autre :

Mais moi, j’ai trop pleuré!

Et n’est-il pas prophétique hélas! en outre, ce chef-d’œuvre en dehors de toute


littérature, au-dessus peut-être, comme a si bien nuancé Félix Fénéon parlant de
l’œuvre entier - qui, comme un bateau, lui prête des élans, des appétences vers les
aventures loin du connu et pronostique vingt ans d’avance la fin, dirai-je héroïque?
en tout cas noble et fière de ce poète s’isolant d’une notoriété si méritée, renonçant
aux caresses des admirations d’élite, pour suivre, pour vivre son rêve de nouveau, de
pire et de mieux - par le monde, à travers les choses et les gens avidement vus,
comme dévorés, pour lui seul le hautain poète assoiffé, affamé, ivre, repu, inassouvi
de vraie dignité, libre i souhait, toujours en avant - mourant dans sa volonté faite?

La Revue indépendante, février 1092.

1. L‘expression est celle que Verlaine prêtait à Rimbaud, qui a les traits du U Satan adolescent N
de Crimen amoris, quand il proclame son ambition de mettre fin au N schisme têtu N entre le Bien et le
Mal :

Nous auons tous trop souffert, anges et hommes,


De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
(...)
II v a falloir qu’enfin se rejoignent les
Sept Péchés a u x Trois Vertus Théologales!
Préface aux
Poesies complètes
(1895)

Paul Verlaine

A mon avis tout à fait intime, j’eusse préféré, en dépit de tant d’intérêt s’attachant
intrinsèquement, presque aussi bien que chronologiquement, à beaucoup de pièces
du présent recueil, que celui-ci fût allégé pour, surtout, des causes littéraires ; trop
de jeunesse décidément, d’inexpériences mal savoureuses, point d’assez heureuses
naïvetés. J’eusse, si le maître, donné juste un dessus de panier, quitte à regretter que
le reste dût disparaître, ou, alors, ajouté ce reste à la fin du livre, après la table des
matières et sans table des matières quant à ce qui l’eût concerné, sous la rubrique
U pièces attribuées à l’auteur », encore excluant de cette, peut-être trop indulgente
déjà, hospitalité les tout à fait apocryphes sonnets publiés, sous le nom glorieux et
désormais révérend, par de spirituels parodistes ’.
Quoi qu’il en soit, voici, seulement expurgé des apocryphes en question et classé
aussi soigneusement que possible par ordre de dates, mais, hélas! privé de trop de
choses qui furent, aux déplorables fins de puériles et criminelles rancunes, sans même
d’excuses suffisamment bêtes, confisquées, confisquées? volées! pour tout et mieux
dire, dans les tiroirs fermés d’un absent, - voici le livre des poéjies complètes d’Arthur
Rimbaud, avec ses additions inutiles à mon avis et ses déplorables mutilations
irréparables à jamais, il faut le craindre.
Justice est donc faite, et bonne et complète; car en outre du présent fragment
de l’ensemble, il y a eu des reproductions par la Presse et la Librairie des choses en
prose si inappréciables, peut-être même si supérieures aux vers, dont quelques-uns
pourtant incomparables, que je sache!
Ici, avant de procéder plus avant dans ce très sérieux et très sincère et pénible
et douloureux travail, il me sied et me plaît de remercier mes amis Dujardin et
Kahn, Fénéon, et ce trop méconnu, trop modeste Anatole Baju, de leur intervention
en un cas si beau, mais, à l’époque, périculeux, je vous l’assure, car je ne le sais que
trop.
Kahn et Dujardin disposaient néanmoins de revues fermes et d’aspect presque

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imposant, un peu d’outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire, pédantesques; depuis il y
a eu encore du plomb dans l’aile de ces périodiques changés de direction - et Baju,
naïf, eut aussi son influence, vraiment ‘.
Tous trois firent leur devoir en faveur de mes efforts pour Rimbaud, Baju avec
le tort, peut-être inconscient, de publier, à l’appui de la bonne thèse, des gloses
farceuses de gens de talent et surtout d’esprit qui auraient mieux fait certainement
de travailler pour leur compte, qui en valait, je le leur dis en toute sincérité,

La peine assurément!

Mais un devoir sacré m’incombe, en dehors de toute diversion même quasiment


nécessaire, vite. C’est de rectifier des faits d’abord - et ensuite d’élucider un peu la
disposition, à mon sens, mal littéraire, mais conçue dans un but tellement respectable!
du présent volume des Poésies complètes d’Arthur Rimbaud.
On a dit tout, en une préface abominable que la Justice a châtiée, d’ailleurs,
par la saisie, sur la requête d’un galant homme de qui la signature avait été escroquée,
M.Rodolphe Darzens, on a dit tout le mauvais sur Rimbaud, homme et poète.
Ce mauvais-là, il faut malheureusement, mais carrément, l’amalgamer avec celui
qu’a écrit, pensé sans nul doute, un homme de talent dans un journal d’irréprochable
tenue. Je veux parler de M. Charles Maurras et en appeler de lui à lui mieux informé.
Je lis, par exemple, ceci de lui, M. Charles Maurras :
- ((Au dîner du Bon Bock », or il n’y avait pas, alors, de dher du Bon Bock
où nous allassions, Valade, Mérat, Silvestre, quelques autres Parnassiens et moi, ni
par conséquent Rimbaud avec nous, mais bien un dîner mensuel des Vilains Bons-
hommes, fondé avant la guerre de 1870, et qu’avaient honoré quelquefois de leur
présence, Théodore de Banville et, de la part de Sainte-Beuve, le secrétaire de celui-
ci, M. Jules Troubat. Au moment dont il est question, fin 1871, nos (< assises )) se
tenaient au premier étage d’un marchand de vins établi au coin de la rue Bonaparte
et de la place Saint-Sulpice, vis-à-vis d’un libraire d’occasion (rue Bonaparte) et (rue
du Vieux-Colombier) d’un négociant en objets religieux. - (( Au dîner du Bon Bock,
dit donc M.Maurras, ses reparties (à Rimbaud) causaient de grands scandales. Ernest
d’Hervilly le rappelait en vain à la raison. CARJAT LE MIT À LA PORTE. Rimbaud
attendit patiemment à la porte et Carjat reçut à la sortie un bon [je retiens bon y

coup de canne à épée DANS LE VENTRE. ))


Je n’ai pas à invoquer le témoignage de d’Hervilly qui est un cher poète et un
cher ami, parce qu’il n’a jamais été plus l’auteur d’une intervention absurdement
inutile que l’objet d’une insulte ignoble publiée sans la plus simple pudeur, non plus
que sans la moindre conscience du faux ou du vrai, dans la préface de l’édition
Genonceaux, ni celui de M. Carjat lui-même, par trop juge et partie, ni celui des
encore assez nombreux survivants d’une scène assurément peu glorieuse pour Rimbaud,
mais démesurément grossie et dénaturée jusqu’à la plus complète calomnie.
Voici donc un récit succinct, mais vrai jusque dans le moindre détail, du (( drame N
en question : ce soir-là, aux Vilains Bonshommes, on avait lu beaucoup de vers après
le dessert et le café. Beaucoup de vers, même à la fin d’un dîner (plutôt modeste),
ce n’est pas toujours des moins fatigants, particulièrement quand ces vers sont un
peu bien déclamatoires comme ceux dont vraiment il s’agissait (et non de vers du
bon poète Jean Aicard). Ces vers étaient d’un monsieur qui faisait beaucoup de
sonnets à l’époque et de qui le nom m’échappe.
Et, sur le début suivant, après passablement d’autres choses d’autres gens,

On dirait des soldats d’Agrippa d’Aubigné


Alignés au cordeau par Philibert Delorme ...

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Rimbaud eut le tort incontestable de protester d’abord entre haut et bas contre la
prolongation d’à la fin abusives récitations. Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe-
poète de qui le récitateur était l’ami littéraire et artistique, s’interposa trop vite et
trop vivement à mon gré, traitant l’interrupteur de gamin. Rimbaud qui ne savait
supporter la boisson, et que l’on avait contracté, dans ces agapes N pourtant modérées,
la mauvaise habitude de gâter au point de vue du vin et des liqueurs, - Rimbaud
qui se trouvait gris, prit mal la chose, se saisit d’une canne à épée à moi qui était
derrière nous, voisins immédiats, et, par-dessus la table large de près de deux mètres,
dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou tout comme, la lame dégainée qui
ne fit pas heureusement de très grands ravages, puisque le sympathique ex-directeur
du Boulevard ne reçut, si j’en crois ma mémoire qui est excellente dans ce cas, qu’une
éraflure très légère à une main.
Néanmoins, l’alarme fut grande, et, la tentative très regrettable, vite et plus vite
encore réprimée. J’arrachai la lame au furieux, la brisai sur mon genou et confiai,
devant rentrer de très bonne heure chez moi, le (( gamin »,à moitié dégrisé maintenant,
au peintre bien connu, Michel de l’Hay, alors déjà un solide gaillard en outre d’un
tout jeune homme des plus remarquablement beaux qu’il soit donné de voir, qui
eut tôt fait de reconduire à son domicile de la rue Campagne-Première, en le chapitrant
d’importance, notre jeune intoxiqué, de qui l’accès de colère ne tarda pas à se dissiper
tout à fait, avec les fumées du vin et de l’alcool, dans le sommeil réparateur de la
seizième année.
Avant de U lâcher )) tout à fait M. Charles Maurras, je lui demanderai de
s’expliquer sur un malheureux membre de phrase de lui me concernant.
A propos de la question d’ailleurs subsidiaire de savoir si Rimbaud était beau
ou laid, M. Maurras qui ne l’a jamais vu et qui le trouve laid, d’après des témoins
plus rassis )) que votre serviteur, me blâmerait presque, ma parole d’honneur! d’avoir
dit qu’il avait (Rimbaud) un visage parfaitement ovale d’ange en exil, une forte
bouche rouge au pli amer et (in cauda venenum!) des U jambes sans rivales )) 4.
Ça c’est idiot sans plus, je veux bien le croire, sans plus. Autrement, quoi? Voici
toujours ma phrase sur les jambes en question, extraite des Hommes d’aujourd’hui.Au
surplus, lisez toute la petite biographie. Elle répond à tout d’avance et coûte deux
sous.
U ... Des projets pour la Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), quelques
mois en France, d’Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal, vers lequel bercé par un
naufrage; puis la Hollande, 1879-1880; vu décharger des voitures de moisson dans
une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses
“ JAMBES S A N S RIVALES ” ’.
Voyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foi votre confusion entre infatigabilité...
et autre chose?
- Ouf, j’en ai fini avec les petites (et grosses) infamies qui, de régions prétendues
uniquement littéraires, s’insinueraient dans la vie privée pour s’y installer; et veuillez,
lecteur, me permettre de m’étendre un peu, maintenant qu’on a brûlé quelque sucre,
sur le pur plaisir intellectuel de vous parler du présent ouvrage qu’on peut ne pas
aimer ni même admirer, mais qui a droit à tout respect en tout consciencieux examen?
On a laissé les pièces objectionables au point de vue bourgeois, car le point de
vue chrétien et surtout catholique me semble supérieur et doit être écarté, - j’entends,
notamment, Les Premières Communions et L a Pauvres 2 /église; pour mon compte,
j’eusse négligé cette pièce brutale ayant pourtant ceci qui est très beau,

... Les malades du foie


Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.

40
Quant aux Première..r Communions, dont j’ai sévèrement parlé dans mes Poètes
maudits à cause de certains vers affreusement blasphémateurs, c’est si beau aussi ... n’est-
ce pas? à travers tant de coupables choses... pourtant!
Pour le reste de ce que j’aime parfaitement, Le Bateau ivre, Les Effarés, Les
Chercheuses de poux et, bien après, Les Assis, aussi, parbleu! cet un peu fumiste, mais
si extraordinairement miraculeux de détails, sonnet des Voyelles qui a fait faire à
M. René Ghil de si cocasses théories, et l’ardent Faune, c’est parfait de fauves, - en
liberté! et encore une fois, je vous le présente, ce N numéro »,comme autrefois dans
ce petit journal de combat, mort en pleine brèche, Lutèce 6 , de tout mon cœur, de
toute mon âme et de toutes mes forces.
On a cru devoir, évidemment dans un but de réhabilitation qui n’a rien à voir
ni avec la vie très honorable-ni avec l’œuvre très intéressante, faire s’ouvrir le volume
par une pièce intitulée Les Etrennes des orphelins, laquelle assez longue pièce, dans le

goût un peu Guiraud avec déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes-
Valmore :

Les tout petits enfants ont le cœur si sensible!


...............
.....................................................

Cela :

La bise sous le seuil a fini par se taire,


qui est d’un net et d’un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de premier
janvier! Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit l’extrême jeunesse de
l’auteur quand il s’en servit d’après la formule parnassienne exagérée.
On a cru aussi devoir intercaler de gré ou de force un trop long poème : Le
Forgeron, daté (!) des Tuileries, vers le 10 août 1792, où vraiment c’est par trop
démocsoc par trop démodé, même en 1870, où ce fut écrit; mais l’auteur, direz-
vous, était si, si jeune! Mais, répondrais-je, était-ce une raison pour publier cette
chose faite à coups de N mauvaises lectures N dans des manuels surannés ou de trop
moisis historiens? Je ne m’empresse pas moins d’ajouter qu’il y a là encore de très
remarquables vers. Parbleu! avec cet être-là!
Cette caricature de Louis XVI, d’abord :

E t prenant ce gros-là dans son regard farouche.

Cette autre encore :

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle.

Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici

On ne veut pas de nous dans les boulangeries.

Néanmoins j’avoue préférer telles pièces purement jolies, mais alors très jolies,
d’une joliesse sauvageonne ou sauvage tout à fait, alors presque aussi belles que Les
Efarés ou que Les Assis.
I1 y a, dans ce ton, Ce qui retient Nina, vingt-neuf strophes, plus de cent vers
sur un rythme sautilleur avec des gentillesses à tout bout de champ :

41
D i x - s p ans! tu seras heureuse!
O les grands prés,
La grande campagne amoureuse !
- Dis, viens plus près!. ..
.................................................
Puis, comme une petite morte,
Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte
L’œil mi-femé...

Et, après la promenade au bois ... et la résurrection de la petite morte, l’entrée


dans le village où ça sentirait le laitage, une étable pleine d’un rythme lent d’haleines
e t de grands dos; un intérieur à la Téniers :

Les lunettes de la grandmère


E t son nez long
Dans son missel...
...........................................
Aussi la Comédie en trois baisers :

...................................................
Elle était fort déshabillée,
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres penchaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Sensation où le poète adolescent va loin, bien loin, (( comme un bohémien ».

Par la nature, heureux comme avec une femme...


Roman :

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.


Ce qu’il y a d’amusant, c’est que Rimbaud, quand il écrivait ce vers, n’avait
pas encore seize ans. Evidemment il se (( vieillissait )) pour mieux plaire à quelque
belle.. . de, très probablement, son imagination.
Ma Bohème, la plus gentille sans doute de ces gentilles choses :

Comme des lyres je tirais les élastiques


De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur...

Mes Petites Amoureuses, Les Poètes de sept ans, frères franchement douloureux des
Chercheuses de poux :

Et la mère fermant le livre du devoir


Sen allait satisfaite et très fière sans voir
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
...............................................................................

42
Quant aux quelques morceaux en prose qui terminent le volume, je les eusse
retenus pour les publier dans une nouvelle édition des œuvres en prose. Ils sont
d’ailleurs merveilleux, mais tout à fait dans la note des Zllaminations et de la Saison
en enfer. Je l’ai dit tout à l’heure et je sais que je ne suis pas le seul à le penser : le
Rimbaud en prose est peut-être supérieur à celui en vers ...
J’ai terminé, je crois avoir terminé ma tâche de préfacier. De la vie de l’homme
j’ai parlé suffisamment ailleurs. De son œuvre je reparlerai peut-être encore.
Mon dernier mot ne doit être, ici, que ceci : Rimbaud fut un poète mort jeune
(à dix-huit ans, puisque, né à Charleville le 20 octobre 1854, nous n’avons pas de
vers de lui postérieurs à 1872), mais vierge de toute platitude ou décadence - comme
il fut un homme mort jeune aussi (à trente-sept ans, le 10 novembre 1891, à l’hôpital
de la Conception, de Marseille), mais dans son vœu bien formulé d’indépendance et
de haut dédain de n’importe quelle adhésion à ce qu’il ne lui plaisait pas de faire
ni d’être.

Préface aux Poésies complètes de Rimbaud,


Vanier, lS95.

1. Allusion aux parodies de Rimbaud dues à Laurent Tailhade, Maurice du Plessys et Ernest
Raynaud, parues dans Le Décadent et La Cravache, entre 1886 et 1888. Le Reliquaire, publié par
Rodolphe Darzens en 1891 chez L. Genonceaux, comportait encore quatre de ces U tout à fait apocryphes
sonnets n : Poison perdu, Le Limacon, Doctrine et Les Cornues. Poison perdu, qui est en réalité de Germain
Nouveau, figure jusque dans la présente édition Vanier dont Verlaine est le préfacier.
2. Gustave Kahn fut rédacteur en chef de La Vogue et directeur du Symboliste. I1 fit paraître les
Illuminations en 1886, d’abord dans La Vogue puis en plaquette à la fin de l’année. Fénéon, qui en
prépara la publication, donna pour Le Symboliste du 7 octobre 1886, sa fameuse étude sur les Illuminations,
à laquelle Verlaine se réfère souvent. Edouard Dujardin, dirigea La Revue indépendante et La Revue
wagnérienne. Anatole Baju était le directeur du, Décadent, toutes revues auxquelles collaborera Verlaine.
3. Verlaine cite l’article de Maurras : U Etude biographique - Arthur Rimbaud N paru dans la
Revue encyclopédique, no 26, 1“ janvier 1892 ; les italiques et les guillemets sont de Verlaine.
4. Maurras évoque en effet la a collaboration B des deux poètes, dans son article de la Revue
encyclopédique de janvier 1892 :
U Verlaine était Parnassien. Ni les coquetteries des Fêtes galantes ni les fines tendresses de La Bonne
Chanson n’annonçaient quelle voie nouvelle il devait adopter. Sans doute, en ces années de vie commune,
1871, 1872, 1873, les deux amis se furent d’un mutuel secours. De dix ans plus âgé, Verlaine possédait,
avec une érudition considérable, le talent et le métier du versificateur. Où Rimbaud déployait sa ” verve
terrible ” sa perception aiguë et prompte, Verlaine apportait sa science. Rien de plus naturel que cette
collaboration. Ardennais l’un et l’autre, les deux poètes se ressemblaient et se plaisaient. Verlaine parle
.
encore avec enthousiasme de ce visage parfaitement ovale d’ange en exil ”, de ces * jambes sans rivales ”
et de * cette forte bouche rouge au pli amer : mysticisme et sensualité et quels! ” S’il était permis de
corriger la version d’un poète, je dirais que, d’après des témoins plus rassis, Rimbaud fut assez laid de
sa personne, le nez camard, la bouche enflée, l’œil vague et pâle. Mais grand et vigoureux, tous ses
traits respiraient une sensualité passionnée. 1)
5. Voir ci-dessus, p. 29-32, le texte complet du U Rimbaud N des Hommes d’aujourd’hui.
6. Ci-dessus, p. 15-25.
7, Pierre-Marie-Thérèse-Alexandre Guiraud ( 1788- 1847), poète et auteur dramatique, composa
des Élégies iavoyardes, morceaux choisis des manuels scolaires de l’époque.
Arthur Rmbaud
(1895)

Paul Verlaine

Arthur Rimbaud naquit à Charleville (département des Ardennes) en 1854,


d’un père officier d’infanterie, promu colonel devant l’ennemi, pendant la guerre
franco-ailemande de 1870, originaire de Lyon, et d’une mère ardennaise. I1 fit au
collège de sa ville natale, aujourd’hui lycée national, des études non seulement
excellentes, mais ardentes, passionnées, si l’on peut dire. C’est ainsi que, non content
d’emporter tous les prix de grec, de latin, de dissertation française, l’on a conservé
de lui, à titre d’exercice scolaire, un U discours de Charles d’Orléans au roi Louis
Onze, pour sauver François Villon de la pendaison », écrit en un vieux français qui
ne le cède pas trop à celui, s’il vous plaît, de Balzac dans ses Contes drolatiques, et
laisse Clotilde de Surville ’ à des lieues et des lieues en arrière.
Rimbaud, au contraire des gamins de cet âge, préférait les livres à tout et
possédait, à quatorze ans, toute l’antiquité, tout le moyen âge, toute la Renaissance,
savait par cœur les poètes modernes, les plus raffinés comme les plus ingénus de
notre époque, de Desbordes-Valmore à Baudelaire, par exemple, et cet exemple
montre bien le goût déjà comme infaillible de ce jeune garçon (ce n’était même pas
un jeune homme alors). Car s’il existe une antithèse, c’est bien entre ces deux noms :
Marceline Desbordes-Valmore, Charles Baudelaire, Rimbaud, sous les formes diffé-
rentes, percevait déjà à merveille la même âme douloureuse et comme une parenté
dans ces deux génies si dissemblables à première vue. En même temps sa curiosité
s’étendait à tout - à tout ce qui est vraiment curieux et digne d’intérêt. Les
mathématiques, par exemple, tout en l’effrayant (à juste titre peut-être, souvenons-
nous), comme elles sont encore enseignées, je crois, l’attiraient par leur précision
divine. L’architecture, même les travaux d’ingénieur en dehors de l’art, certaines
industries, l’amusaient à connaître. La fin de sa vie devait se ressentir de ces goûts
d’enfance vers une générale (( philomathie », grand mot qu’il affectionnait par une
extrême exception, lui qui était le plus simple en paroles... en même temps que le
plus compliqué généralement des êtres humains qu’il m’avait été donné de rencontrer

44
au cours de ma bizarre existence, car ce fut moins, ô croyez-le! le désir de s’enrichir
ou le goût des affaires que l’ardeur à savoir, que l’amour de voir du nouveau et
encore du nouveau, qui l’entraîna dans la série d’énormes voyages qui devaient en
quelque sorte, remplacer, quand l’âge d’homme sonna pour lui, les extraordinaires
escapades de son esprit adolescent.
Dès 1873, après déjà maints voyages en France, en Belgique et en Angleterre,
et plusieurs séjours à Paris, Londres et Bruxelles, il part pour l’Allemagne, où il
est vu, en février 1875, à Stuttgart, correct, fureteur de bibliothèque, encombrant
les pinacothèques de son amateurisme, qui n’a rien d’un snob; puis c’est l’Italie
parcourue en 1876, la Hollande, où il s’engage soldat pour guerroyer dans les
Indes. Là, il s’abouche avec des négociants trafiquant vers Aden et Hérat; c’est
dans ce dernier pays qu’il se fixe, non sans encore des pointes en Europe, et cette
fois plutôt en France, dans son département. On eût dit qu’il se rangeait, pour
parler bourgeoisement.
Hélas! l’un de ces retours devait être le dernier à jamais. Atteint d’une tumeur
arthritique à la jambe droite, il dut se rapatrier au plus vite en vue d’être soigné
comme il fallait. I1 subit, à l’hôpital de la Conception, à Marseille, une opération
qui parut réussir, puis la fièvre et l’inflammation survenant, la mort s’ensuivit, une
mort chrétienne et douce, (( la mort d’un saint », dit un biographe qui fut témoin
oculaire *.
Tels sont les traits principaux de cette vie plus et mieux qu’accidentée : peu de
(( passion », comme parlerait M. Georges Ohnet, se mêle à l’intellectuelle et plutôt

chaste odyssée. Quelque vedova molto civile dans un vague Milan, une Londonienne,
rare sinon unique 3, et c’est tout, si c’est du tout. Vie et œuvre sont superbes telles
quelles dans leur indiciblement fier pendent intewupta.
Le recueil complet des poésies d’Arthur Rimbaud, qui vient de paraître ces
jours-ci, est (( enrichi )) d’une préface de votre serviteur 4, en place de l’odieux factum
imprimé il y a quelques années chez l’éditeur Genonceaux >, en tête d’un volume
bâti de bric et de broc, à coup de fausses citations et de fautes typographiques et
intitulé, sans souci qu’il existât de par le monde un poète de quelque renom, s’appelant
François Coppée, Le Reliquaire. (D’ailleurs l’édition en question fut saisie à la requête
même du soi-disant signataire de l’horreur dont s’agit 6 . )
Dans quelques lignes de ces quelques pages sincères, je réfute plusieurs basses
calomnies qui tendraient à faire passer Rimbaud pour une espèce de malandrin, et
je m’occupe ensuite de l’écrivain.
Le livre assez compact que présente Vanier au public n’eût, à mon avis, rien
perdu à être plus aéré. J’aurais, si je m’étais trouvé le maître, arrangé plutôt un
dessus de panier; reléguant à part, à la fin du volume, les pièces par trop enfantines
presque, ou alors par trop s’écartant de la versification romantique ou parnassienne,
et à dire la seule classique, la seule française. (Sur le tard, je veux dire vers dix-sept
ans au plus tard, Rimbaud s’avisa d’assonances, de rythmes qu’il appelait (( néants N
et il avait même l’idée d’un recueil : Études néantes, qu’il n’écrivit, à ma connaissance,
pas ’.>
Les Poésies complètes débutent par une pièce tout à fait jeune, presque jeune fille,
Les Étrennes des orphelins. I1 y a là des vers naïfs : naïveté, ici, est fleur rare qu’il faut
cueillir bien vite sans y penser trop, si vous m’en croyez. I1 y en a aussi de curieux
et de bien faits, et suggestifs, à coup sûr neufs : par exemple : la bise sous le seuil a
fini par se taire.
Viennent ensuite ce que j’appellerais les chefs-d’œuvre : versification impeccable,
pensée neuve et forte, trouvailles extraordinaires, Les Efarés, Les Assis, Les Cbercbeuses
de poux, Le Faune, Cœur volé, Le Sonnet des Voyelles, Les Premières communion^, Le
Bateau ivre!

45
Suivent des choses plus jolies que belles et non, comme les poèmes précé-
demment énumérés, de pur et haut génie : toutefois, quand je dis jolies, je n’entends
pas dire fades ni banales, Apollon et les Muses me préservent d’un tel blasphème!
Cela signifie pleines de détails plutôt charmants, âprement et gentiment sauvages,
tels que :

Les lunettes de la grand-mère


Et son nez long
Dans son missel...

tels encore que :

Comme des lyres je tirais les élastiques


De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur.

et que

Un orchestre guerrier balangant ses pompons,


tandis que les bourgeois, auditeurs de concerts militaires, savourent

La musique francaise et la bière allemande

Et bien d’autres gentillesses, mais fortes et savoureuses.


Le livre est clos par quelques poèmes en prose ou vers libres, très libres, qui
ont fait école, paraît-il, mais ce n’est pas leur faute - car ils sont vraiment inimitables
dans leur beauté mystérieuse et leur français, qui n’a rien de ronsardisant ni d’exotique
- ce qui me semble l’omne punctum tulit
Et je vous engage vivement à vous procurer ce livre, un des plus originaux
vraiment qui soient, et on peut dire, grâce à la mort si prématurée de l’auteur,
unique, aussi bien que par le génie.
Et voici, pour ne pas finir sans une citation vraiment (( topique )), le fameux
sonnet des Voyelles, qui n’a jamais eu, dans l’esprit de Rimbaud, que la préten-
tion, combien justifiée! de faire, à son gré, sous un prétexte, {(parce que », en
dehors de toute convention et de toute basse raison de littérature charlatanesque
ou captieuse vilement - tout simplement quatorze des plus beaux vers d’aucune
langue.
VOYELLES

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,


Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
GlfeJ d’ombre; E, candeurs des vapeurs e t des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles,
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes.
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que I’alcbimie imprime aux grands fronts studieux.

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O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges;
O (>oméga,rayon violet de ses yeux!

The Senate, October 1895.

1. Prétendue poétesse française du xv siècle, dont les œuvres auraient été retrouvées par un de ses
descendants. Le caractère apocryphe de ces poésies fut très vite démontré.
2. isabelle Rimbaud, qui assista Rimbaud lors de son agonie. Elle A r m e , dans une lettre à sa
mère que Rimbaud, peu avant sa mort, s’est confessé et a r e p les sacrements.
3. Verlaine est seul à attester ces aventures, italienne et londonienne.
4. I1 s’agit de l’édition des Poésies complètes parue chez Vanier en 1895, avec la préface de Verlaine
(ci-dessus, p. 38-43).
5. Paris, 1891, in-12. [Note de Verlaine]
6. François Coppée avait fait paraître en 1865 un recueil de vers intitulé LR Reliquaire.
7. Ce projet d’Etudes néantes, qui remonterait selon Verlaine à 1871 peut trouver sa réalisation
dans les Derniers Vers de 1872, qui constituent une première tentative de dégagement du vers régulier.
8. Les vers cités sont extraits successivement de LRs Reparties de Nina, Ma Bohème et A la musique.
Pour ce dernier poème, les vers que cite Verlaine different de ceux du recueil Demeny, où ils sont les
suivants :
L’orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des jifres
........................................................................
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing, d’où le tabac par brins
Déborde - vous savez, c’est de la contrebande.
9. Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulri : U il a remporté tous les suffrages, celui qui a su
mêler l’utile à l’agréable N (Horace, Art poétique, v. 343).
Nouvelles notes
n*

sur Kirnbaua
1 1

(1895)

Paul Verlaine

Ce n’est pas ici, où le nom et le renom d’Arthur Rimbaud sont familiers, que
l’on va s’amuser à ressasser ce qui a été si souvent, quelquefois mal, d’autres fois
bien, et dans deux ou trois cas, très bien, dit sur le poète et sur l’homme.
Ceci sera plutôt un peu plus biographique qu’autrement, et pour entrer
vite dans le sujet et dans son vif, sachez que, à la fin des vacances 1871, vacances
que j’avais passées à la campagne dans le Pas-de-Calais, chez de proches parents ’,
je trouvai, en rentrant à Paris, une lettre signée Arthur Rimbaud et contenant
Les Effarés, Les Premières Communions, d’autres poèmes encore, qui me frappèrent
par, comment dirais-je, sinon bourgeoisement parlant, par leur extrême origina-
lité?
A cette lettre qui, en outre de l’envoi des pièces de vers en question, fourmillait
sur son auteur, qui était celui des vers, de renseignements bizarres, tels que U petite
crasse »,(( moins gênant qu’un Zanetto », et qui se recommandait de l’amitié d’un
d’ailleurs très bon garçon, commis aux contributions indirectes, grand buveur de
bière, poète (bachique) à ses heures, musicien, dessinateur et entomologiste, mort
depuis, qui m’avait connu autrefois *. Mais tout cela était bien vague, les vers étaient
d’une beauté effrayante, vraiment. J’en conférai avec des camarades, Léon Valade,
Charles Cros, Philippe Burty, chères ombres! et, d’accord avec ma belle-famille dans
laquelle je demeurais alors 3, où pour mon malheur plus tard, il fut convenu aussi
que le N jeune prodige )) descendrait pour commencer, nous le fîmes venir. Le jour de
son arrivée, Cros et moi, nous étions si pressés de le recevoir en gare de Strasbourg...
ou du Nord que nous le manquâmes et que ce ne fut qu’après avoir pesté, Dieu sait
comme! contre notre mauvaise chance, durant tout le trajet du boulevard Magenta
au bas de la rue Ramey, que nous le trouvâmes, causant tranquillement avec ma
belle-mère et ma femme dans le salon de la petite maison de mon beau-père, rue
Nicolet, sous la Butte. Je m’étais, je ne sais pourquoi, figuré le poète tout autre.
C’était, pour le moment, une vraie tête d’enfant, dodue et fraîche sur un grand corps

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osseux et comme maladroit d’adolescent qui grandissait encore et de qui la voix, très
accentuée en ardennais, presque patoisante, avait ces hauts et ces bas de la mue.
On dîna. Notre hôte fit honneur surtout à la soupe et pendant le repas resta
plutôt taciturne, ne répondant que peu à Cros qui peut-être ce premier soir-là se
montrait un peu bien interrogeant, aussi! allant, en analyste sans pitié, jusqu’à
s’enquérir comment telle idée lui était venue, pourquoi il avait employé plutôt ce
mot que tel autre, lui demandant en quelque sorte compte de la (( genèse )) de ses
poèmes. L’autre, que je n’ai jamais connu beau causeur, ni même très communicatif
en général, ne répondait guère que par monosyllabes plutôt ennuyés. Je ne me souviens
que d’un mot qu’il (( eut )) à propos des chiens (celui de la maison nommé Gastineau,
pourquoi? un échappé à la Saint-Barthélemy du Siège, gambadait autour de la table) :
(( Les chiens, dit Rimbaud, ce sont des libéraux. )) Je ne donne pas le mot comme

prodigieux, mais je puis attester qu’il a été prononcé. La soirée ne se prolongea pas
tard, le nouveau venu témoignant que le voyage l’avait quelque peu fatigué ...
Pendant une quinzaine de jours il vécut chez nous. I1 logeait dans une chambre
où il y avait, entre autres vieilleries, un portrait d’«ancêtre », pastel un peu défraîchi
et que la moisissure avait marqué au front, parmi divers endommagements, d’une
tache assez maussade en effet, mais qui frappa Rimbaud de façon tellement fantastique
et même sinistre que je dus, sur sa demande réitérée, reléguer ailleurs le lépreux
marquis. J’ai cru d’abord à de la farce macabre, à une fumisterie froide... Je pensai
tôt et très tôt après, et je m’y tiens après vingt-quatre ans, plutôt à un détraquement
partiel et passager, comme il arrive le plus souvent à ces exceptionnelles natures.
Une autre fois, je le trouvai couché au soleil (d’octobre!) le long du trottoir en
bitume d’où s’élevait le perron de quelques marches qui conduisait à la maison.
Ce perron et ce trottoir étaient bien dans la cour et non dans la rue et séparés
de celle-ci par un mur et une grille, mais on pouvait voir par celle-ci et l’œil des
voisins d’en face directement plongeait sur ce spectacle pour le moins extraordinaire.
D’autres excentricités de ce genre, d’autres encore, ces dernières entachées, je le
crains, de quelque malice sournoise et pince-sans-rire, donnèrent à réfléchir à ma
belle-mère, la meilleure et la plus intelligemment tolérante des femmes pourtant, et
il fut convenu qu’au moment de la rentrée de mon beau-père, en ce moment à la
chasse, homme, lui, bourgeoisissime et qui ne supporterait pas un instant un tel
intrus dans Sa maison, mossieu, on prierait quelques-uns de mes amis qui avaient
adhéré et aidé à la venue de Rimbaud à Paris, de le loger à leur tour et de l’héberger,
sans pour cela, moi, me désintéresser de (( l’œuvre )), le moins du monde, bien entendu.
Une très forte amitié s’était formée entre nous deux durant les trois semaines
environ qu’avait duré le passage chez moi de l’intéressant pèlerin.
De ses vers passés il m’en causa peu. I1 les dédaignait et me parlait de ce qu’il
voulait faire dans l’avenir, et ce qu’il me disait fut prophétique. I1 commença par le
Vers Libre (un vers libre toutefois qui ne courait pas encore le guilledou et ne faisait
pas de galipètes, pardon, de galimatias comme d’aucuns plus (( modernistes »), continua
quelque temps par une prose à lui, belle il s’en fut, claire, celle-là, vivante et
sursautante, calme aussi quand il faut. I1 m’exposait tout cela dans de longues
promenades autour de la Butte, et plus tard, aux cafés du quartier Trudaine et du
quartier Latin ... puis il ne fit plus rien que de voyager terriblement et de mourir très
jeune.
Mais il ne devait s’agir ici que du Recueil chez Vanier des poésies complètes
d’Arthur Rimbaud. Ce recueil vient de paraître. I1 contient tout ce que l’on a pu
réunir de lui en fait de vers proprement dits, c’est-à-dire ses (( productions )) jusqu’à
1871 inclusivement. Les quelques autres choses y incluses datent d’après. Les lecteurs
de La Plume se réjouiront d’y retrouver les chefs-d’œuvre, tous - et s’amuseront à
lire des essais, des ébauches, même des débauches, ô littéraires! d’extrême jeunesse ...

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Ils sortiront de cette lecture, admirateurs des poèmes connus et comme classiques,
charmés de quelques pièces verveuses, Les Raisons de Nina 4, Ma Bohème, Sensation,
un peu ou beaucoup horrifiés de certaines autres, farouches jusqu’à la cruauté, Les
Poètes de sept ans, Mes Petites Amoureuses.
N’est-ce pas tout ce qu’il faut ressentir à l’égard d’un volume de vers en ces
temps affadis? L’admiration, le charme et ... quelque belle et bonne (c’est ici le cas)
horrification !
Octobre 1895.

La Plume, 15-30 novembre 1895.

1. En juin 1871, Verlaine, inquiet des délations possibles sur son attitude pendant la Commune,
était parti avec Mathilde pour Fampoux, chez son oncle Julien Dehée, puis pour Léduse. I1 rentra à
Paris à la fin du mois d’août.
2. Dans sa première lettre, Rimbaud se recommande d’Auguste Bretagne, employé aux Contri-
butions indirectes de Fampoux. Lorsque Verlaine et Rimbaud quittent Paris en juillet 1872, ils se
rendent à Charleville, 1 1 , me Manivelle, chez Bretagne, qui les aide à passer en Belgique.
3. Craignant la dénonciation de voisins, Verlaine et sa femme vont s’installer chez les Mauté, 41,
me Nicolet.
4. Le poème a deux titres attestés par un manuscrit autographe : Les Reparties de Nina (ms. Demeny)
et Ce p i retient Nina (ms. Izambard). Le troisième titre est sans doute un lapsus de Verlaine.
Arthur Rimbaud,
chronique
(1895)

Paul Verlaine

I1 y a quelques mois, à l’occasion d’un monument tout simple qu’on élevait à


Murger dans le Luxembourg, j’écrivais ici même quelques lignes qu’on a taxées dans
certains milieux, un peu bien grincheux, faut l’avouer, (( de complaisance )) ’ : à qui
et pour qui, grands dieux! Et pourquoi ces soupçons, ou pour mieux dire ces semblants,
ces façons, ces manières, ces grimaces de soupçons? A cause, je le présume et je m’y
tiens, de l’indulgence que j’ai, dans le cas qui m’occupait, professée envers une
mémoire légère et gracieuse, quoi qu’en aient dit ces incompétents censeurs, et,
l’indulgence, ces messieurs n’en veulent plus, étant, eux, tout d’une pièce, parfaits et
ne souffrant que des gens parfaits ... I1 est vrai que si on les scrutait, eux enfin! Mais
passons, et sautons au sujet qui doit occuper ces quelques lignes.
I1 se trouve donc que quelques mois après mon article sur le bohème Murger,
j’éiucubre ici un article sur je ne dirai pas le bohème Rimbaud, le mot serait faux
et il vaut même mieux, mieux même, lui laisser toute son (( horreur )) en supprimant
l’épithète.
Rimbaud! et c’est assez!
Non. Rimbaud ne fut pas un <( bohèème ». Il n’en eut ni les mœurs débraillées,
ni la paresse, ni aucun des défauts qu’on attribue généralement à cette caste, bien
vague, toutefois, et peu déterminée jusqu’à nos jours.
Ce fut un poète très jeune et très ardent, qui commença

A peine au sortir de i’enfunce

à voyager à travers sa pittoresque contrée natale d’abord, puis parmi les paysages
belges si compliqués, et enfin gravita, au milieu des horreurs de la guerre, jusqu’à
Paris, laissant derrière ses pieds infatigables la forêt de Villers-Cotterets et les cam-
pagnes fortifiées, par l’ennemi, de 1’Ile-de-France. Lors de ce premier voyage dans la
capitale il joua une première fois de malheur, fut arrêté dès en arrivant, fourré à

51
Mazas, au dépôt, et finalement expulsé de Paris ’, et rejoignit comme qui dirait de
brigade en brigade, sa famille alarmée, tandis que sur son passage s’émouvait encore
le sillage laissé par le poète dans un monde (( littéraire )) qui ne le comprit pas assez,
et d’ailleurs tout à la débandade, par suite de la guerre de 1870 qui commençait à
sévir ferme. Les gens furent stupéfaits de tant de jeunesse et de talent mêlés à tant
de sauvagerie et de positive lycanthropie. Les femmes elles-mêmes, les dernières
grisettes (dernières?) (grisettes?) eurent peur ou frisson de ce gamin qui semblait ne
pas, mais pas le moins du monde, penser à elles.
De sorte que lorsqu’il revint à Paris, un an et plus, après, il n’y fut pas populaire,
croyez-moi. Sauf un petit groupe de Parnassiens indépendants, les grands Parnassiens
(Coppée, Mendès, Heredia) n’admirèrent que mal ou pas du tout le phénomène
nouveau. Valade, Mérat, Charles Cros, moi donc, excepté, il ne trouva guère d’accueil
dans la capitale revisit&. Mais celui qu’il reçut là fut vraiment cordial et ... effectif;
l’hospitalité la plus aimable, la plus large... et la plus circulaire, c’est-à-dire, au fond,
la plus commode de toutes, le tour de chacun dans l’au-jour le jour de la saison
coûteuse et glaciale, je ne crois pas qu’homme eût jamais été l’objet d’une aussi
gentille confraternité, d’une aussi délicate solidarité témoignées.. .
Aussi! c’était l’auteur, jeune invraisemblablement, de vers si extraordinaires,
puissants, charmants, pervers! I1 arrivait avec ce bagage précieux, spécieux, captieux!
Des idylles savoureuses de nature réelle et parfois bizarrement, mais précieusement
vue; des descriptions vertigineuses vraiment géniales, Le Bateau ivre, Les Premières
Communions, chef-d’œuvre à mon gré d’artiste, parfois bien réprouvable pour mon
âme catholique, Les Effarés que dans l’édition nouvelle des Poésies complètes 3, une
main pieuse, sans doute, mais, à mon sens lourde et bien maladroite, en tout cas, a
a corrigés )) dans plusieurs passages, pour des fins antiblasphématoires bien inattendues,
mais que voici intégralement dans leur texte exquis et superbe :

LES EFFARÉS

Noirs dans la neige et dans la brume,


Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,

A genoux, cinq petits - misère !-


Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond.

lis voient le fort bras blanc qui tourne


La pâte grise et qui I’enfourne
Dans un trou clair;

Ils écoutent le bon pain cuire.


Le boulanger au gras sourire
Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,


Au souj4e du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,


Faconné comme une brioche,
On sort le pain,
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Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les gri Ilons,

Que ce trou chaud soufle la vie


Ils ont leur âme si ravie,
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,


Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses


Aux grillages, grognant des choses
Entre les trou,

Tout bêtes, faisant leurs prières,


Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,

Si fort qu’ils crèvent leur culotte


Et que leur chemise tremblote
Au vent d’hiver4.

Tel est le livre qui vient de paraître chez Vanier, le plus complet possible au
point de vue des vers traditionnels, ajouterai-je, car Rimbaud fit ensuite, c’est-à-dire
tout de suite après sa fuite libre, non sa reconduite (cette fois-ci) de Paris, sa fuite
en quelque sorte triomphale, de Paris, des vers libres superbes, encore clairs, puis
telles très belles proses qu’il fallait.
Puis, après avoir tenté, non pas la fortune, ni même la chance, mais le Désennui,
dans des voyages néanmoins occupés en des industries riches d’aspect et de ton (dents
d’éléphants, poudre d’or), il mourut d’une opération manquée, retour du Harrar, à
l’hôpital de la Conception à Marseille, dans, assure l’éditeur autorisé des Poésies
complètes, les sentiments de la plus sincère piété.

Les Beaux-Arts, 1“ décembre 1895.

1. Verlaine avait fait paraître dans Les Beaux-Arts du 1” juillet 1895, un article à propos de
l’inauguration du buste d’Henri Murger par Bouillon au jardin du Luxembourg.
2. C’est la première fugue de Rimbaud, le 29 août 1870. La ligne directe étant coupée, il passe
par Charleroi et, arrivé à Paris, son billet n’étant valable que jusqu’à Saint-Quentin, il est incarcéré à
Mazas, d’où Izambard le fait délivrer quelques jours plus tard. Le second voyage de Rimbaud à Paris
a lieu le 25 février 1871 : il erre dans Paris sans argent. Il regagne à pied Charleville, le 10 mars.
3. Chez Léon Vanier. [Note de Verlaine]
4. Plusieurs différences par rapport à l’autographe du U recueil Demeny ».
Verlaine préfacier
1 1

Emmanuelle Laurent

Verlaine inaugure la gloire de Rimbaud avant que la légende ne s’empare de


l’homme et de l’œuvre : son seul dessein dans Les Poètes maudits de 1884 est de
faire connaître et reconnaître un poète inconnu et de rassembler une œuvre dispersée,
invitant leurs éventuels possesseurs à lui envoyer les manuscrits perdus. Quand le
U nom et le renom N de Rimbaud seront familiers, lorsque paraîtra chez Vanier la
première édition des Poésies complètes en 1895, il s’agira de rectifier les faits, altérés
par le mythe naissant, et d’émettre des réticences sur cette édition qui accueille, sans
hiérarchie, tous les textes retrouvés, sous prétexte qu’ils sont signés d’un nom désormais
prestigieux. Si la critique de Verlaine est parfois pressée, c’est qu’il faut aller vite
(U Mais un devoir m’incombe, en dehors de toute diversion même quasiment nécessaire,
vite B), face aux premiers apocryphes et à l’imposture du Reliquaire de Rodolphe
Dartens.
La mort de Rimbaud, le 10 novembre 1891, sépare ces divers écrits : avant elle,
(Les Poète$ maudits, 1884; Préface pour la première édition des Illuminations, 1886 ;
Les Hommes d’aujourd’hui, 1888), rien n’est encore fixé, les éléments biographiques
restent incomplets, Verlaine s’interroge sur la disparition de Rimbaud et sur son
abandon de la poésie : la question reste ouverte, à l’image de l’œuvre et de la vie,
U dans leur indiciblement fier pendent intewupta ». Rimbaud demeure vivant dans sa
mémoire et Verlaine l’apostrophe pour conjurer le silence, privilégie, dans sa biogra-
phie, les visages qui attestent sa belle vitalité, écolier buissonnier, marcheur infatigable,
grand voyageur, alors que les fausses rumeurs de sa mort, en 1887, parviennent
jusqu’à lui.
La mort va donner sens à ce qui n’en avait pas, le regard rétrospectif transforme
les conjectures biographiques en l’accomplissement d’une destinée (Arthur Rimbaud,
1892 ; préface aux Pohies complètes d’Arthur Rimbaud, Vanier, 1895 ; U Arthur
Rimbaud », The Senate, 1895; (( Nouvelles notes sur Rimbaud », 1895; a Arthur
Rimbaud, Chronique », 1895). Verlaine, qui séparait jusque-là l’œuvre et la vie pour

54
la commodité du commentaire, montre à présent comment l’œuvre annonce la vie
et souligne l’étroite coïncidence entre le poète mort jeune et l’homme précocement
disparu. Aussi dit-il préférer à tous les autres poèmes Le Bateau ivre, qui U pronostique
vingt ans d’avance la fin, dirai-je héroïque? En tout cas noble et fière de ce poète [...I
libre à souhait, toujours et avant, - mourant dans sa volonté faite? )). Le bateau est
aussi symbole des (( élans, des appétences vers les aventures loin du connu ».
Car c’est en poète que Verlaine lit Rimbaud, pour qui l’analogie de la métaphore
est préférable à l’arbitraire de l’interprétation, parce qu’elle fait de la critique et de
l’œuvre des miroirs jumeaux : et, comme si l’on ne pouvait aller à la Beauté que par
la Beauté, ainsi rend-il compte des Illuminations : (( Ce pur chef-d’œuvre, flamme et
cristal, fleuves et fleurs et grandes voix de bronze et d’or. N Bien qu’il étende la
fameuse formule de Fénéon, qui considérait les Il(uminations comme une (( œuvre [...I
hors de toute littérature, et probablement supérieure à toutes »,aux Poésies et à Une
saison en enfer, et qu’il reprenne la phrase (( pour mettre l’homme en dehors, en
quelque sorte, de l’humanité, et sa vie en dehors et au-dessus de la commune vie »,
jugements définitifs qui interdiront longtemps tout véritable accès à l’œuvre et
inciteront les commentateurs à placer l’homme dans la surhumanité, son (( métier n
de poète l’oblige, lui-même, à prêter attention à la lettre du texte: il marque les
césures, juge certaines rimes des Poésies (( très honorables )), reconnaît dans tel choix
de mots la marque du Parnasse chez le débutant, suspecte la parodie dans le sonnet
des Voyelles; il révèle aussi des parentés plus secrètes, celle qui unit Marceline
Desbordes-Valmore et Baudelaire, à travers Rimbaud. S’il admire le (( vers solidement
campé N des Poésies, il condamne les assonances et les vers faux des productions de
1872, dans lesquelles (( le poète correct disparaît ». Cette rectitude critique ne l’empêche
pas de juger supérieure à la poésie, l’œuvre en prose (Une saison en enfer), et de subir
l’attrait des Illuminations, qui consomment pourtant la fin du vers régulier auquel il
était resté attaché.
Toute biographie, si succincte soit-elle, est un roman, qui embrasse d’un regard
rétrospectif une vie, donnant ainsi l’impression du Temps : parce que les lignes lui
sont comptées et que certaines circonstances restent mystérieuses, Verlaine laisse un
(( blanc D, comme celui que Proust admirait dans L’Eduration sentimentale (a A propos

du style de Flaubert D), entre le moment de ses entretiens avec Rimbaud au quartier
Latin et son départ puis sa mort : ici, la brusque accélération semble le rythme de
la fatalité : (( I1 m’exposait tout cela dans de longues promenades autour de la Butte,
et plus tard, aux cafés du quartier Trudaine et du quartier Latin... puis il ne fit plus
rien que de voyager terriblement et de mourir très jeune. N
C’est en ami fidèle qu’il s’évertue à déjouer les sous-entendus sur la nature de
ses relations avec Rimbaud, et qu’il le disculpe de tous torts dans le drame de
Bruxelles. Parce que le mythe est né, l’intérêt se déplace de l’œuvre vers l’homme,
et Verlaine, avant de revenir à l’œuvre, est contraint, dans les derniers articles, de
réfuter les (( petites (et grosses) infamies qui, des régions prétendues uniquement
littéraires, s’insinueraient dans la vie privée pour s’y installer n. On voit alors s’altérer
la légende qu’il avait lui-même inaugurée, comme ses souvenirs personnels tombent
dans le domaine public : celui qu’il nommait 1’« Enfant Sublime N sera bientôt le
(( Voyou », 1’«ange en exil )) est déjà devenu le (( Diable », 1’« écolier buissonnier »,le

(( Bohème n. Les belles formules qui nous viennent de lui relèvent moins de l’hagio-

graphie ou du scandale, que d’un souci d’idéalisation, commun au peintre et au


poète, et de la volonté de vaincre le temps en fixant l’image du modèle dans sa grâce
première. Les Poètes maudits renouent en effet avec l’ancien pacte fraternel qui unissait
les poètes, où la dévotion posthume des vivants devait assurer la postérité des morts :
les portraits de Corbière, Mallarmé et Rimbaud de la première série, qui précèdent
le commentaire, les montrent (( apothéosé(s), immortalisé(s) ». Rimbaud est (( maudit

55
par lui-même )) pour n’avoir pas publié, et si l’adjectif traduit l’isolement du poète
méconnu de son siècle, sens auquel la modernité s’attachera exclusivement, il souligne
en même temps l’étendue de ses dons : U C’est Poètes Absolus qu’il fallait dire [...I.
Absolus par l’imagination, absolus dans l’expression[...]. Mais maudits! )) précise
Verlaine, et il salue en Rimbaud, la puissance d’ironie, la verve terrible du poète,
[...I, la Grâce, la Force et la grande Rhétorique, [...I, dons suprêmes, magnifique
témoignage de l’Intelligence )), qui sont pour le réactionnaire qu’il s’efforce d’être dans
ces années-là, la (( preuve fière et française [...I d’une supériorité naturelle et mystique
de race et de caste ». O n peut être en désaccord avec cette dernière interprétation, on
lui donne raison, cependant, d’avoir décelé avec acuité, toutes les qualités qui font
de Rimbaud un poète de Pafirnation.
Rimbaud
Fin-de-siècle
Rimbaud
et les symbolistes

Michel Décaudin

L’œuvre, et le nom même, de Rimbaud sont inconnus en 1880, sauf de ceux


qui l’avaient fréquenté lors de ses séjours à Paris entre septembre 1871 et juillet
1872. S’il est évoqué, sous la clé facilement déchiffrable d’Arthur Cimber, dans le
roman autobiographique de Félicien Champsaur Dinah Samuel I , c’est justement dans
une conversation où quelques anciens habitués du groupe des Vilains Bonshommes
se remémorent deux strophes des Chercheuses de poux et parlent de leur auteur comme
d’un garçon peu fréquentable, insupportable, voleur, mais U le plus grand poète de
la terre ». Le voyou et le génie : voilà, d’emblée, avancés deux des principaux aspects
du mythe.
Quelques vers d’un poème et d’énigmatiques allusions ne suffirent évidemment
pas à révéler Rimbaud aux jeunes poètes. La découverte viendra avec les pages que
lui consacre Verlaine dans Les Poètes maudits à la fin de 1883 2. Plusieurs poèmes y
sont donnés : VoyelIes, Les Efarés, Oraison du soir, Les &sis, Le Bateau ivre, Les
Chercheuses de poux, ainsi qu’une strophe des Premières Communions et d’Éternité et
des vers de Paris se repeuple. Ce choix dépendait sans doute des textes dont Verlaine
disposait alors : d’où l’absence de pièces de 1872, de fragments d’Une saison en enfer
ou des Illuminations; une référence seulement est faite aux (( proses étranges B écrites
par Rimbaud. Mais ce choix reflète aussi parfaitement l’image que Verlaine donne
de l’ami dont il a perdu la trace. Lui qui vient de faire sa rentrée en littérature avec
Sagesse et cherche à atteindre un public nouveau, bien pensant, catholique, conser-
vateur, il ne tient pas à attirer l’attention sur son passé, particulièrement pas sur ses
relations scandaleuses avec (( cet enfant de la colère ». Le portrait de Rimbaud qu’il
brosse est pour le moins édulcoré, aseptisé. S’il dit quelques mots du côté inquiétant
de l’adolescent, il en fait avant tout un poète qui eut le tort de renoncer, un maître
en vers, le magicien du Bateau ivre, l’être épris d’idéal, qu’est pour lui le U poète
maudit », au point d’avoir dédaigné la divulgation de ses œuvres.
La curiosité provoquée par Les PoèteJ maudits eut pour heureuse conséquence en

59
1886 la publication par La Vogue de la version intégrale des Premières Communions,
des llluminations et d’Une saison en enfer. Désormais, une image du poète s’élabore,
aux lignes plus sûres, mais bien incomplète encore. Sous le titre Les llluminations
sont réunis à la fois les poèmes en prose que nous connaissons et les Derniers Vers
de 1872. De plus, des faux dus à la plume de Laurent Tailhade, Ernest Raynaud et
Maurice du Plessys sont publiés dans Le Décadent. Verlaine, suivi par Cazals, proteste 3,
mais dans l’indifférence et certains de ces poèmes continueront pendant plusieurs
années à être attribués à Rimbaud, bien que le nom de leurs auteurs ait été divulgé 4 .
Les publications se poursuivent, comme, en 1889 dans L a Revue indépendante,
celles de Sensation, Le M a l , A f a musique, M a Bohème, ou, en 1891, celle, plus
importante, du Reliquaire 5 . La voie est désormais ouverte pour les œuvres (( complètes )) :
Poèmes, Les Illuminations, Une saison en enfer, un volume publié par Vanier avec une
notice de Verlaine dans les derniers jours de 1891, Poésies complètes, préface de
Verlaine, notes de l’éditeur, chez Vanier aussi, en 1895.
Mais, en 1895, la vague symboliste s’épuise. La connaissance de l’œuvre de
Rimbaud, après la révélation des Poètes maudits en pleine période de la Décadence,
a effectivement commencé l’année du manifeste de Moréas, en 1886, et son dévelop-
pement est contemporain de celui du symbolisme. Cette découverte progressive, jointe
à l’indétermination concernant sa vie 6 , est un élément déterminant dans l’image
qu’on s’est alors faite de lui.
Renchérissant sur ses propos de 1883, Verlaine avait dans sa notice de l’édition
des llluminations fait de Rimbaud un enfant de (( bonne bourgeoisie D qui a abandonné
la poésie pour devenir un a ingénieur de génie ». Félix Fénéon, qui avait lui-même
participé à l’édition de La Vogue, saisit l’occasion d’un compte rendu des llluminations
dans Le Symboliste daté 7-14 octobre 1886 pour lui répondre indirectement. (( Tandis
que l’œuvre enfin publiée, écrit-il, enthousiasme plusieurs personnes et en effare
quelques autres, l’homme devient indistinct, déjà son existence se conteste et Rimbaud
flotte en ombre mythique sur les symbolistes. )) I1 peut ajouter : Pourtant plusieurs
personnes l’ont vu [...I. N I1 vient, en fait, de livrer deux notions capitales. La première
est, à côté d’un rare enthousiasme, l’effarement provoqué par Rimbaud - nous y
reviendrons. L‘autre est celle de 1’« ombre mythique )> - saluons au passage l’apparition
du mythe - qui bat en brèche la représentation sécurisante offerte par Verlaine. Voilà,
pour la première fois, Rimbaud livré à son mystère, et, par la dernière phrase de
l’article, situé au-delà de l’ordre littéraire dans lequel Verlaine voulait lui faire une
place : U QEuvre enfin hors de toute littérature et probablement supérieure à toutes. N
U Maître sans émule », dira Wyzewa dans La Revue indépendante de décembre.
On parlera cependant plutôt d’«ombres mythiques »,au pluriel. Plusieurs figures
en effet ne cessent d’être reprises par les critiques et les journalistes.
La première est celle de l’auteur du sonnet des Voyelles. L’assimilation du poète
à son poème semble être devenue, dès 1883, une sorte de réflexe conditionné, que
renforce le fait qu’on ne parle pas de l’instrumentation verbale mise au ppint par
René Ghil sans se référer à Rimbaud ... I1 suffit de se reporter au Mythe d’Etiemble
pour mesurer l’importance des références. L’opinion générale est que ces vers ne
peuvent être dus qu’à un fou ou un fumiste. En 1893 encore, Coppée s’en moque
dans la Ballade des vieux Parnassiens ’

Rimbaud, fumiste réussi,


Dans un sonnet que j e déplore
Veut que les lettres O, E, 1,
Forment le drapeaa tricolore.

60
Et Lemaitre, la même année, dans la quatrième série des Contemporains, ironise sur
le U misérable Arthur Rimbaud N qui a cru a par la plus lourde des erreurs N à la
couleur des voyelles. De leur côté, ses admirateurs tendent à considérer le sonnet
comme une fantaisie. On ne peut en tirer une théorie littéraire, estime Vailette dans
un article du Scapin en 1886 8 ; Rimbaud est le poète de a l’image seule », pense
Ernest Raynaud en rendant compte de la deuxième édition des Poètes maudits9.
La question du vers libre est plus importante. On a vu que la publication de
1886 englobait en les confondant nos Illuminations et les Derniers Vers de 1872, dans
lesquels Rimbaud est à la recherche d’une nouvelle prosodie. I1 allège autant qu’il
le peut une métrique que personne à l’époque ne songe à mettre en cause ni à
remplacer. I1 utilise le vers impair, notamment le vers de onze syllabes, qui semble
être un faux alexandrin ou un faux décasyllabique; il joue avec la rime, qu’il transforme
en assonance, en simple écho, ou supprime radicalement, tout en la réintégrant
subtilement par divers accords à l’intérieur du vers. Ces recherches ont, en 1886, été
ressenties comme une rupture avec les formes canoniques, au même titre que Marine
et Mouvement. Dans le débat qui s’ouvre dès 1886 sur l’invention du vers libre -
est-ce Laforgue, Kahn, Dujardin, qui primus..., ou Marie Krysinska? - l’antériorité
de plus de dix ans est, de ce fait, accordée à Rimbaud. On remarquera sans peine
que le malentendu est total. Non seulement les poèmes de 1872 ne sont pas des
vers libres, au sens que l’on donne à cette expression dans les années 80, mais Marine
et Mouvement apparaissent plus comme une prose discontinue que comme une
versification libre. Quant à la formule du poème en prose - il faudrait plutôt dire
les formules, car les Illuminations sont loin d’être faites sur un schéma unique -, elle
eut peu d’effet sur le symbolisme, guère porté vers ce mode d’écriture. Bref, en ce
qui concerne le vers libre, et le poème en prose, Rimbaud a servi de référence aux
poètes symbolistes, non de modèle.
D’ailleurs, ce n’est pas au symbolisme qu’on le rapporte; c’est à la Décadence.
Lorsque Paul Bourde publie dans Le Temps du 6 août 1885 son fameux article sur
Les Poètes décadents, il fait de Voyelfes une sorte de manifeste et en rapproche les
deux premiers vers d’un poème d’Adoré Floupette :

Ab! verte, verte, combien verte


Était mon âme ce jour-là!

Voyelles comme exemple de sensibilité décadente, soupçon de mystification, le mythe


s’élabore. L’année suivante, c’est un collaborateur du Figaro qui, dans le (( Supplément
littéraire )) du 27 novembre, présente Rimbaud comme un des (( plus farouches déca-
dents )), participant à la direction de La Vogue, de La Revue indépendante et du Scapin,
un pervers qui écrivait Les Premières Communions en juillet 1871, au lendemain de
la défaite de la Commune I”. On pourrait multiplier les citations de ce genre. Retenons-
en une, significative car datant de 1890. Lorsque La Plume consacre une partie de
son numéro du 15 septembre 1890 à la Décadence, elle ouvre cette section avec Paris
se repeuple, sans autre commentaire, comme s’il allait de soi que Rimbaud représentait
par excellence l’esprit décadent. Rien d’étonnant à cela. On lit plus alors les Poésies
que les Illuminations ou la Saison. On y retrouve des thèmes, un climat qui ne sont
pas sans répondre à ceux de la poésie décadente. Des poèmes comme A la musique,
même Les Chercheuses de poux étaient reçus comme des tableaux pittoresques, d’un
humour un peu corrosif, à la manière de ceux que dispensent les revues des années
1880-1885; ce que l’on croit déceler de détraqué ou de fumiste dans son œuvre
ramène à certaines images qu’on se fait de la Décadence; dans la Saison, qu’on
comprend mal, on devine du moins une aventure spirituelle, une révolte, une
confrontation avec la dure réalité qui relèvent de ce que Guy Michaud a appelé le

61
(( mal de fin de siècle ». Lorsque d’ailleurs on pastiche Rimbaud, comme nous l’avons

vu, et que presque tout le monde s’y laisse prendre, quelle image veut-on donner de
lui? Voici Le Limaçon qui a paru dans Le Décadent daté 15-31 mai 1888 :

L’lnsénescence de I’humide argent, accule


La Glauque vision des possibilités
0.4 s’insurgent par telles prases [sic] abrités
Les frissons verts de la benoîte Renoncule

Morsure extasiant I’injurieux calcul


Voici I’or impollu des corolles athées
Choir sans trêve !Néant des sphynges Galathées
Et vers les Nirvanas, ô Lyre, ton recul!

La mort.. . vainqueur.. . et redoutable :


Aux toxiques banquets 0.4 Claudius s’attable
Un bolet nage en la Saumure des bassins.

Mais, tandis que I’abject amphyction expire,


Éclôt, nouvel orgueil de votre pourpre, ô Saints!
Le Lys ophélial orchestré pour Shakespeare.

Suivait cette U Note )) :

Ce sonnet si exactement conforme à la doctrine de saint Augustin touchant les


erreurs manichéennes nous semble intéressant oh! combien parmi tous! dans l’œuvre
du Jeune Maître disparu. Promesse ou remembrance, le lecteur acute, sans doute,
placera dernier entre les vaticinations dernières de Rimbaud, ce chant d’un cygne
perspicace affamé du Non-Etre et qui, sur l’étang des luxures, lamente le lotus
aboli.

I1 est invraisemblable, mais significatif qu’on ait pu prendre un tel texte pour de
l’authentique Rimbaud : en dépit de quelques vagues relents symbolistes, c’est le
vocabulaire et quelques lieux communs de la Décadence (l’or et Satan, la mort, le
suicide, etc.) qui y dominent.
Image décadente donc, non symboliste, de Rimbaud. Cependant vers 1890,
alors que le symbolisme en quelque sorte se stabilise, que de nouvelles revues
apparaissent et que se développe une élaboration théorique, cette image se transforme
et Rimbaud devient le poète de la jeunesse. Dans Le Décadent daté 15-31 mars 1889,
Louis Villatte parle de Musset, à qui on voulait élever une statue - et Musset le
conduit à Rimbaud :

Musset était de son temps, il était sentimental et il croyait à l’immortalité.


Ce saule, si grotesque aujourd’hui, a certainement attendri bien des jeunes gens qui
n’avaient pas prévu la crémation gratuite et obligatoire, et l’égoïsme du poète a dû
se complaire en ce symbole pleurnichard de la plus vaine et la plus ridicule de nos
vanités : la gloire posthume.
Aujourd’hui la Jeunesse n’est plus avec Alfred de Musset et elle se soucie fort
peu qu’on lui élève une statue; elle est avec un poète-philosophe plus positif et
plus moderne : j’ai nommé Arthur Rimbaud.

Rimbaud, a l’auteur des llluminations », à qui justement dans le numéro précédent


le même Villatte proposait qu’on édifiât un monument...

62
La publication du Reliquaire entraîne une réévaluation et une saisie globale de
l’œuvre du (( poète-philosophe ». Anatole France l’appelle encore (( décadent )) mais il
est sensible à la beauté mystérieuse de la Saison et il démystifie Voyelles, qu’il ne
considère que comme un simple a amusement sur l’alphabet )) l’. Remy de Gourmont,
dont on défigure souvent le jugement en le tronquant, n’a pas écrit qu’il était un
(( crapaud pustuleux )) mais que a plusieurs pièces donnent un peu l’impression de

beauté que l’on pourrait ressentir devant un crapaud congrûment pustuleux, une belle
syphilis ou le Château Rouge à onze heures du soir )) 12. Loin de se situer parmi les
esprits inaptes à comprendre les sauvages nouveautés de Rimbaud, Gourmont, avec
ce (( beau comme... )) maldororien, s’efforce au contraire de suggérer tout ce que cette
œuvre encode d’inattendu et d’inexpliqué encore pour le lecteur de 1891 - ce qui
n’est pas si éloigné du propos de Fénéon cinq ans plus tôt. Quant à Gustave Kahn,
répondant à Jules Huret, il dédaigne Mallarmé, mais cite parmi les (( grands )), auprès
de Verlaine, Laforgue et Charles Cros, (( Rimbaud, un très grand poète qu’on publie
et que Lautréamont remplace d’une façon très insuffisante )) 1 3 .
Ainsi, au début des années 90, qui voient à la fois l’épanouissement du sym-
bolisme et les premières manifestations d’un refus de l’esthétique et de l’éthique
symbolistes, la représentation de Rimbaud se transforme et se détache de la seule
Décadence. Stuart Merrill, dans L’Ermitage de juin 1893, se livre à une assez longue
profession de foi au sujet du Symbolisme et de la relation du poète au monde.
U L’école symboliste, écrit-il, a été une école de révolte, fatalement tarée de quelques
exagérations [...I Mallarmé, Laforgue, Rimbaud, voilà trois noms qui ont trop pesé
sur notre jeunesse. )) Trois noms, dont Verlaine, notons-le, est exclu, mais qui donnent
à Rimbaud un rôle d’intercesseur. Non sans réticences, d’ailleurs, puisqu’il ajoute :
(( Nous conservons pour ces poètes une admiration de connaisseurs plutôt que de

disciples; nous pensons que toutes les nouvelles idées doivent être exprimées en la
langue que parlèrent nos aïeux et nous retournerons aux maîtres du parler français. ))
Faisons la part des choses : Stuart Merrill s’est éloigné de son premier maître, René
Ghil, et s’en prend maintenant aux (( raffinements douteux des Byzantins )) au nom
d’une transparence de la poésie. Mais son témoignage n’est pas pour autant négligeable.
I1 montre comment, sur le tard, certains symbolistes ont pu se retourner vers Rimbaud
et dans quelle mesure, aussi, ils l’ont retenu. I1 reste pour eux un poète confinant au
génie et à la folie, auteur de morceaux admirables, fragments d’une œuvre sans unité
ni achèvement.

Les Cahiers de Varsovie, no 16, 1989.

1. Ci-dessous, p. 65-67.
2. Ci-dessus, p. 15-26.
3. Une lettre de Verlaine à Vanier, éditeur du Décadent, a été en partie publiée dans Le Parti
national du 7 janvier 1888. Cazals lui fait confiance dans La Cravache parisienne le 6 octobre de la
même année et, le remerciant, Verlaine confirme que toutes les pièces publiées par Le Décadent sont
des faux (La Cravache parisienne, 13 octobre).
4. Dans Le Décadent ,daté la-15 février 1889; et Laurent Tailhade dans La Cravache parisienne
du 23 mars 1889. Le Dr Emile Laurent en 1891 dans la Revue de l’évolution sociale, scientiJ5que et
littéraire (Poètes et dégénérés) attribue encore deux des sonnets-pastiches à Rimbaud. Et trois d’entre eux,
Le Limaçon, Les Cornues et Doctrine, seront recueillis dans le Reliquaire.
5. Ce volume provoque une polémique. Le préfacier, Darzens, fit saisir environ le cinquième du
tirage parce que son texte avait été falsifié. On parla beaucoup de l’affaire, et par voie de conséquence
de Rimbaud, dans la presse. Rappelons que le livre était sorti au début de novembre 1891, quelques
jours avant la mort de Rimbaud.
6. En 1886, dans La Vogue l’auteur des Illuminations devient U Feu Arthur Rimbaud )) à partir de
la troisième publication. Ailleurs, on le croit à Paris, mêlé à la vie des cénacles littéraires.

63
7. Annales politiques et littéraires, 5 macs 1893.
8. Les Symbolistes, 16 octobre 1886. Charles Morice lui fait écho dans La Littérature de tout à
I’heure en 1889 : ce sont les journalistes qui ont fait de Voyelles un exposé méthodologique.
9. Le Décadent daté du 1“-15 octobre 1888. Raynaud fait parler Rimbaud et à la question U La
Poésie doit-elle être d’Idées ou d’Images B lui prête une réponse qui commence ainsi : U L’Image seule
est poétique. La Poésie vient de 1’Emotion et tend à 1’Emotion. Or cette Emotion qui, en somme, est
un saisissement, l’idée, procédant par étapes successives, par graduations logiques et nécessaires est
impuissante à la donner. L’Idée éclaire : elle n’éblouit pas. [...I B
10. Auguste Marcade, A traven les revues U Le Scapin a , U La Revue indépendante a, U La Vogue a .
11. Ci-dessous, p. 82.
12. Ci-dessus, p. 84.
13. Enquête sur I’évohtion littéraire (1891), éd. Daniel Grojnowski, Vannes, Thot, 1982, p. 327.
En octobre 1888 déjà, dans sa U Chronique de la littérature et de l’art D de La Revue indépendante, il
avait parlé à propos des Illuminations d u n U circulus perpétuel d’intuitions métaphysiques ».
Au nom
((

d’Arthur Cimber, I ))

Félicien Champsaur *

Au nom d’Arthur Cimber, Paul Albreux, le peintre impressionniste, déclare que


Cimber est en effet le plus grand poète de la terre. Catulle Tendrès, parnassien
toujours jeune, depuis très longtemps, aux cheveux toujours blonds comme les eaux
du Tibre dans les strophes d’Horatius Flaccus, ricane dans sa barbe d’or. Paul Albreux,
pour le faire juge, lui débite une pièce où Cimber montre des chercheuses de poux,
deux sœurs nubiles, et nuance les langueurs du bébé :

Il écoute chanter leurs haleines plaintives


Qua pleurent de longs miels végétaux et rosés
Et qu’intewompt parfois un siflement, salives
Reprises sur la lèvre et désirs de baisers.

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences


Parfumés, et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter, parmi les grises indolences,
Sous leurs ongles royaux, la mort des petits poux.

Albreux, s’abandonnant aux souvenirs provoqués par ces rimes raciniennes, de


sa voix qui traîne marmotte une élégie :
-Qui de nous n’a éprouvé une indicible volupté à sentir des mains féminines
caresser sa chevelure en promenant sur le crâne, en pattes d’araignées, les papilles
délicates des bouts de doigts? Je me rappelle encore l’engourdissement de ma tête
qui s’affaissait dans le giron tiède de ma mère et mes envies exquises de m’endormir.
Catulle Tendrès applaudit cette poésie, et le commentateur. I1 remarque, ensuite,
que, pour aimer les vers, il faut aimer même les mauvais. Serge de Laty s’emporte :
-Mauvais, les vers de Cimber? Pas du tout. Est-ce que nous, les artistes de
Montmartre, nous nous serions cotisés, comme nous l’avons fait, pour lui servir une

65
rente de trois francs par jour, si ce n’avait été pour lui permettre de composer ses
poésies sublimes! I1 ne travaillait pas beaucoup, car les labeurs éloignent les songes;
mais, quand il a travaillé, l’œuvre est épatante. Un matin de printemps, il débarqua
chez Max, à qui il dégoisa qu’il arrivait à pied de sa province, afin d’être poète à
Paris. Albert Max l’entretint huit jours. Vous savez comment ce salaud dit la chose :
- J’ouvre ma porte. I1 y avait quelqu’un qui cirait mes bottes. C’était Arthur
Cimber, un poète. Depuis, je l’ai gardé. Malheureusement, cet animal avait du
penchant your le vol et pour un de nos camarades. Saturnin Tavanal le pinça en
train de chiper de l’argent dans un atelier et le saisit au collet pour lui administrer
une rossée. Mais Cimber se débarrassa de la poignée, et, se campant, les mains dans
les poches, petit et dédaigneux devant Tavanal, le géant, qui l’aurait écrasé comme
une punaise, dit tranquillement, ce gringalet, qu’il ne se battait pas avec les chevaux.
Est-ce exact, Saturnin?

Extrait de Dinah Samuel, Paul Ollendorff, 1882.

Au nom d’Arthur Rimbaud, Galtoine, - le peintre impressionniste, spirituel artiste,


fanatique des Parisiennes et ne faisant d’infidélité aux becs de gaz que pour la lumière
électrique - le déclara le plus grand poète du monde. Schavyl riait. Alors Galtoine,
pour le faire juge, lui débita une pièce où Rimbaud montre des chercheuses de poux,
deux sœurs nubiles, et nuance les langueurs du bébé :

Il écoute chanter leurs haleines plaintives


Qui pleurent de longs miels végétaux et rosés
E t qu’interrompt parfois un siflement, salives
Reprises sur la ièvre et désirs de baisers.

II entend leurs cils noirs battant sous les silences


Parfumés, et leurs doigts, électriques et doux
Font crépiter, parmi les grises indolences,
Sous leurs ongles royaux, la mort des petits poux.

Gaitoine, s’abandonnant aux souvenirs provoqués par ces rimes raciniennes, d u n e


voix traînante, marmottait une élégie :
-Qui de nous n’a éprouvé une indicible volupté à sentir des mains féminines
caresser sa chevelure en promenant sur le crâne... en pattes d’araignée... les papilles
délicates des bouts de doigts? Je me rappelle encore l’engourdissement de ma tête
qui s’affaissait dans le giron tiède de ma mère... et mes envies exquises de dormir.
Schavyl applaudit cette poésie, et le commentaire. Mais il remarqua, ensuite
que, pour aimer les vers, il faut aimer même les mauvais. Galtoine s’emporta :
-Mauvais, les vers de Rimbaud! zut alors!... Est-ce que nous, les artistes de
Montmartre, nous nous serions cotisés, comme nous l’avons fait, pour lui servir une
rente de trois francs par jour, si ce n’avait été pour lui permettre de composer ses
poésies admirables?... I1 ne travaillait pas beaucoup, car les labeurs éloignent les
songes, mais, quand il a travaillé, l’œuvre est extraordinaire. Je me souviens du matin
de printemps où il débarqua chez Max, à qui il dégoisa qu’il arrivait, à pied, de sa
province, afin d’être poète à Paris. Max l’entretint huit jours ... Vous savez comment
ce salaud raconte la chose. (t J’ouvre ma porte. I1 y avait quelqu’un qui cirait mes
bottes. C’était Rimbaud, un grand poète ... Depuis, je l’ai gardé ... )) Malheureusement,
ce génie avait du penchant pour le vol et pour un de nos camarades. Tavanal l’a
pincé en train de (( chiper )) de l’argent dans un atelier; il le saisit au collet pour lui

66
administrer une rossée. Mais Rimbaud se débarrassa de la poignée, et, se campant,
les mains dans les poches, petit et dédaigneux, devant Tavanal, le géant, qui l’aurait
écrasé comme une punaise, il dit tranquillement ... ce gringalet ... qu’il ne se battait
pas avec les chevaux... Est-ce exact, Tavanal?

Extrait de Dinah Samgel, édition définitive,


Paul OllendorfT, 1889.

1. La première mention connue de Rimbaud dans un livre figure dans un roman à clefs de Félicien
Champsaur évoquant librement la vie de Sarah Bernhardt : Dinah Samuel, paru en 1882 et présenté
comme un roman U moderniste H par l’auteur, qui dresse en effet quelques tableaux de la vie artistique
et littéraire parisienne. Rimbaud apparaît au chapitre VII, sous le nom d’Arthur Cimber, au cours d’une
conversation dans un cabaret, U Au chat mort », entre un U peintre impressionniste », Paul Albreux et
un U parnassien toujours jeune », Catulle Tendrès. Albreux U débite deux strophes des ChercheuJeJ de
poux. Champsaur modifiera son texte dans 1’u édition définitive H du roman, en 1889, où Rimbaud
apparaît sous son vrai nom. Sauf Catulle Tendrès, qui désigne évidemment Catulle Mendès, on ne voit
pas toujours avec certitude qui se cache derrière des noms que Champsaur s’est amusé à modifier d’une
version à l’autre. Paul Albreux, le peintre, qui devient Galtoine et dont le portrait d’artiste U spirituel N
et U fanatique des Parisiennes H est précisé dans l’édition de 1889, semble cacher Louis Forain, proche
de Rimbaud (voir la chronologie, 1871-1874), qui pourrait bien être aussi le U camarade H dont il est
question à la fin de l’extrait. C’est ce que m’indique Claude Zissmann, qui s’est penché sur ces clefs et
croit reconnaître également Michel de 1’Hay sous le nom de Serge de Lay et André Gill sous celui
d‘Albert Max. Mais Champsaur, en modifiant aussi la distribution des rôles dans le dialogue et en
évoquant parfois le même personnage réel sous deux noms différents, s’est complu à brouiller les pistes.
Rimbaud fleur hâtive
((

et absolue.,.))

Jules Laforgue

Rimbaud fleur hâtive et absolue sans avant ni après - Jamais de strophes, de


facture, de rimes - Tout est dans la richesse inouïe du pouvoir de confession, et
l’inépuisable imprévu des images toujours adéquates. Dans ce sens, il est le seul
isomère de Baudelaire.
Ce n’est qu’à la 3‘1ecture qu’on se dit : tiens, mais ce sont des quatrains
quelconques, des rimes platement alternées, les rimes ne sont ni riches ni pauvres -
nul effet de césures - nulle combinaison de féminines et de masculines.
Le genre somnambule - divagation d’un cœur magnétisé par la paresse, l’été,
l’ennui, une digestion copieuse.
On peut hardiment l’avouer.
Une poésie n’est pas un sentiment que l’on communique tel que conçu avant
la plume - Avouons le petit bonheur de la rime, et les déviations occasionnées par
les trouvailles, la symphonie imprévue vient escorter le mot$
Tout comme un peintre est amené là - à ce gris perle à propos de bottes, à ce
géranium sans nécessité, de l’humeur de la mise en œuvre de son motif. ..
Tel le musicien avec ses harmonies qui ont l’air parasites.
[juin 18861

Entretiens politiques et littéraires,


juillet 1891 ; recueilli dans Mélanges pos-
thumes, Mercure de France, 1903.

1. Dans son numéro du 13 mai 1886 La Vogne commence de publier les Illuminations. Le numéro
du 7-14 juin orthographie le nom du poète : Arthur Raimbaud (p. 233). Jules Laforgue est alors lecteur
de l’impératrice Augusta en Allemagne et correspond régulièrement avec son ami Gustave Kahn, qui

68
vient de fonder La Vogae. I1 se dit U très épaté de la revue )) et envoie à son correspondant divers textes
pour la publication, notamment U L‘Aquarium »,N Salomé », des traductions de Walt Whitman. A deux
reprises il commente les écrits de Rimbaud :
Décidément j’aime beaucoup le Raimbaud. C’est crépitant, palpitant, très près de notre chair et en
même temps bien loin dans le spéculatif. C’était décidément une riche organisation.
(Lettres à un ami, 23 avril 1886, Mercure de France, 1941, p. 177)

Restent Les Illuminations. Ce Rimbaud fut bien un rus. C‘est un des rares qui m’étonnent. Comme
il est entier! presque sans rhétorique et sans attaches.
(Ibid., juin 1886, p. 187)
C’est à cette occasion que Laforgue esquisse quelques notes sur les Illuminations, qu’il oppose à la
divagation parnassienne trop U raisonneuse N de Mallarmé. Ces lignes ne paraîtront qu’après la mort de
Laforgue, une première fois dans les Entretienspolitique~et littéraires (juillet 189 l), puis dans les MéZanges
porthumes du Mercure de France en 1903, avec diverses modifications de mise en page (Reprint Slatkine,
1979, p. 129-130). C‘est le texte des Entretiens, transcrit par Fénéon, que nous reproduisons ici.

Daniel Grojnowski
Les Illuminations
(( hors de toute

littérature ))

Félix Fénéon

(( ... et avec des rythmes instinctifs, je me

flattai d’inventer un verbe poétique accessible,


un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais
la traduction z. 1)
(A.R.)

Un liminaire de M. Paul Verlaine veut renseigner sur M. Arthur Rimbaud : ce


disparu voguerait en Asie, se dédiant à des travaux d’art. Mais les nouvelles sont
contradictoires : elles le dirent marchand de cochons dans l’Aisne, roi de nègres,
racoleur pour l’armée néerlandaise de la Sonde. Ce printemps, la Revue des journaux
et des livres annonçait le a décès )) de M. Arthur Rimbaud, poète et agronome. A la
même époque, M. Bourget tenait d’Anglais qu’il était mort, récemment, en Afrique,
au service de trafiquants d’arachides, d’ivoire, de peaux. Feu Arthur Rimbaud, le
dénomma un sommaire de La Vogue. Et tandis que l’œuvre, enfin publiée, enthou-
siasme plusieurs personnes et en effare quelques autres, l’homme devient indistinct.
Déjà son existence se conteste, et Rimbaud flotte en ombre mythique sur les Sym-
bolistes. Pourtant des gens l’ont vu, vers 1870. Des portraits le perpétuent : M. Verlaine
rappelle celui de M. Fantin dans Coin de table et en promet un de M. J.-L. Forain.
La photographie même l’immobilisa et d’après elle, M. Blanchon grava le portrait
enclavé dans Les Poètes maudits. Le masque est d’un ange, estime M. Verlaine : il est
d’un paysan assassin. Pour clore cette iconographie, voici, au mur de la Revue
wagnérienne, une graphide non encore signalée d’Edouard Manet : un louche éphèbe,
debout, appuyé à une table où un verre de cabaret et une tête d’ivrogne 3.
Les Illuminations. - Ce sont, soudainement apparues, aheurtées en des chocs aux
répercussions radiantes, des images d’une beauté bestiale, énigmatique et glorieuse

70
suscitant du sang, des chairs, des fleurs, des cataclysmes, d e lointaines civilisations
d’un épique passé ou d’un avenir industriel.

Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des


oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes, au milieu
des gouffres, les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et
les toits de l’auberge, l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses
rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les
avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes, une mer troublée par la
naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des
perles et des conques précieuses, - la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels.
Sur les versants, des moissons de fleurs, grandes comme nos armes et nos coupes,
mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines.
Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tettent Diane. Les Bacchantes
des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes
des forgerons et des ermites.
[Villes [in]

Parfois le lyrisme s’enfle en folie; les mots se massent chaotiquement, et derrière


eux se creusent des espaces d’abîme.

Oh! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques;
(elles n’existent pas).
Douceurs!
Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre. - Douceurs! - Les feux à la pluie
du de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous.
- O monde!
(Loin des vieilles retraites et des vieilles flammes qu’on entend, qu’on sent.)
Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et chocs des
glaGons aux astres.
O douceurs, ô monde, ô musique! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures
et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes! - ô douceurs - et la voix
féminine, arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.
Le pavillon.. .
[Bavbare]

Certaines pages documentent une vie intime, des détraquements saturniens, et


deviennent presque anecdotiques : Matinée d’ivresse, (( Tant que la lame n’aura ‘... )),

Conte, Vagabonds.

Un soir, il galopait fièrement. Un Génie apparut, d’une beauté ineffable,


inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse
d’un amour multiple et complexe! d’un bonheur indicible, insupportable même!
Le Prince et le Génie s’anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment
n’auraient-ils pas pu en mourir? Ensemble donc, ils moururent.
[Conte]

Et d e déconcertantes incidentes rompant et bifurquant le récit, des visions


d’ambiguë luxure, des phrases d’une bouffonnerie ténébreuse.

Toutes les monstruosités violent les gestes atroces d’Hortense. Sa solitude est
la mécanique érotique; sa lassitude, la dynamique amoureuse. Sous la surveillance
d’une enfance, elle a été, à des époques nombreuses, l’ardente hygiène des races.
Sa porte est ouverte à la misère. Là, la moralité des êtres actuels se décorpore en

71
sa passion ou en son action. - Ô terrible frisson des amours novices sur le sol
sanglant et par l’hydrogène clarteux ! Trouvez Hortense.
[HI
Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée
comme les dix mois de la nuit rouge - (son cœur ambre et spunk), - pour ma
seule prière muette comme ces régions de nuit et précédant des bravoures plus
violentes que ce chaos polaire.
[Dévotion]

Mais, ratiociner. Citons donc, et qu’on voie encore, en des phrases évocatoires,
la réalisation d u lourd projet dont s’épigraphient ces notes :

Les lampes et les tapis de la veillée font le bruit des vagues, la nuit, le long
de la coque et autour du steerage.
La mer de la veillée, telle que les seins d’Amélie.
Les tapisseries, jusqu’à mi-hauteur, des taillis de dentelle teinte d’émeraude,
où se jettent les tourterelles de la veillée.
La plaque du foyer noir, de réels soleils de grèves : ah, puits des magies; seule
vue d’aurore, cette fois.
[Veillées Ilil

Tels qu’un dieu aux knorrnes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le
ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.
[Fleurs]

Je répondais en ricanant à se satanique docteur, et finissais par gagner la


fenêtre. Je créais, par-delà la campagne traversée par des bandes de musique rare,
les fantômes du futur luxe nocturne.
[Vagabonds]

Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du
jardin de la beauté! Sous le sabre, elles le bénirent. I1 n’en commanda point de
nouvelles. - Les femmes réapparurent.
I1 tua tous ceux qui le suivirent, après la chasse ou les libations. - Tous le
suivaient.
I1 s’amusa à égorger les bêtes de luxe. I1 fit flamber les palais. I1 se ruait sur
les gens et les taillait en pièces. - La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient
encore. [Conte]

Quand (vers 1874), sur des tables d’auberge ou des bordages de paquebots,
s’écrivaient les lhminations, Arthur Rimbaud, âgé de quelque vingt ans, atteignait
sa vieillesse littéraire. Quatre ans plus tôt il avait inventé une poésie et orchestré
l’Océan aux strophes d u Batem ivre. U n obscur typographe brabançon lui tira quelques
exemplaires vite détruits d’Une saison en enfer. Et ce fut tout. I1 s’évada des Lettres
et des hommes (les femmes, dit la chronique nuncupative, l’avaient peu préoccupé),
cherchant en des voyages hasardeux à dissiper l’hallucination où se suppliciait son
génie. - Mais, parti, subsista la sigillaire influence de cet enfant dans toute l’œuvre
de son aîné, M . Verlaine, à qui l’avait lié u n commerce fraternel. Son œuvre propre
est enfin connue, et un clan d’écrivains campe sur cette terre novale.
Les feuillets, les chiffons volants de M. Rimbaud, on a tenté de les distribuer dans
un ordre logique. D’abord des révolutions cosmiques, et s’ébat sa joie exultante et bon-
dissante, aux tumultes, aux feux. Puis des Villes monstrueuses : une humanité hagarde

72
y développe une féerie de crime et de démence. De ces décors, de ces foules s’isole un
individu : exaltations passionnelles tôt acescentes et âcres, et déviées en érotismes surai-
gus. Une lipothymie le prostre. I1 appète une vie végétative : quelques silhouettes
d’êtres humbles errent, des jardinets de banlieue bruxelloise fleurissent, pâlement
nuancés, dans une tristesse dolente. A la primitive prose souple, musclée et coloriée se
sont substituées de labiles chansons murmurées, mourant en un vague de sommeil
commençant, balbutiant en un bénin gâtisme, ou qui piaulent. Brusque, un réveil
haineux, des sursauts, un appel à quelque bouleversement social glapi d’une voix
d’alcoolique, une insulte à cette Démocratie militaire et utilitaire, un ironique et final :
en avant, route!
Euvre enfin hors de toute littérature et, probablement, supérieure à toute.

<< Les lffuminations d’Arthur Rimbaud », Le


Symboliste, no 1, 7-14 octobre 1886, p. [21-[31.

1. Félix Fénéon (1861-1944) était bien placé pour rendre compte des Illuminations puisqu’il en
avait préparé l’édition, doublement : pour les livraisons de mai-juin 1886 de La Vogue et pour le petit
livre que la revue en avait aussitôt tiré. Rappelons qu’à l’époque, les poèmes en prose (les Illuminations,
dans la norme éditoriale actuelle) et les poèmes en vers de 1872 (ce que nous appelons aujourd’hui les
Derniers Vers) avaient paru ensemble. Mais Fénéon ne parfe guère que des poèmes en prose, choix
significatif. I1 témoigne en outre, à chaud, de ce qu’a été sa fonction éditoriale : (( distribuer dans un
ordre logique n les N chiffons volants de M. Rimbaud ». Henry de Bouillane de Lacoste, reprenant la
question un demi-siècle plus tard, recueillera les souvenirs de Fénéon, alors âgé de près de quatre-vingts
ans, sur son rôle parmi les manuscrits rimbaldiens, et publiera les lettres que le vétéran du symbolisme
lui a écrites sur ce sujet en avril-mai 1939 (son édition critique des Illuminations, Mercure de France,
1949, p. 137-149).
2. Extrait d’AIchimie du verbe, dans Une saison en enfer.
3. Il semble qu’il s’agisse d’une légende et qu’il n’y ait jamais eu de portrait de Rimbaud par
Manet (voir la mise au point d’Hélène Dufour à ce sujet dans le catalogue de l’exposition du Musée
d’Orsay : Arthur Rimbaud : portraits, dessins, manuscrits, Paris, Réunion des musées nationaux, Les
dossiers du Musée d’Orsay, 1991, p. 59-60).
4. I1 s’agit du poème intitulé Honte. Dans les actuels Derniers Vers.
Les Muminations
((

de MIRimbaud . ))

Teodor de Wyzewa

Les Illuminations de M. Rimbaud. Vous appréciez cela, sans doute?


Ma foi, je m’enhardis à lui répondre.
-Oui, monsieur, lui dis-je; et c’est un des plus étonnants ouvrages qui soient.
Nul plan, il est vrai; on chercherait vainement l’ombre d’un récit, à travers ces
élégants feuillets. Mais ils sont un défilé de somptueuses, de poignantes, et d’éblouis-
santes images : et issues d’une âme si prodigieuse, que, sous leur incohérence apparente,
elles forment une parfaite suite musicale. M. Rimbaud a perçu des rapports mystérieux,
entre les choses : il nous promène au long de mondes bariolés et odorants; il évoque
un tableau, en deux lignes; il est un maître sans émule ’.
J’avais baissé les yeux, pour mieux formuler cette appréciation. Lorsque j’eus
fini, je vis sur les traits de mon visiteur un évident désarroi.
-Vous avez peut-être raison. J’ignorais ce livre et je ne l’ai pas lu, fit-il avec
un timbre de voix caverneux, et comme il eût avoué sa participation à quelqu’un
des sept assassinats d’avant-hier.
((Je n’ai pas lu ce livre; et vous me trouvez sans armes, reprit-il. Mais je n’ai
pas confiance dans votre jugement. I1 y a chez Firdousi et chez les poètes persans,
que vient de traduire M. Ferté (!) un répertoire d’images si exquises, si harmonieuses,
que votre M. Rimbaud doit déjà s’y trouver. Et puis admettons, si vous voulez, que
cela soit un peu nouveau : à quoi bon désormais? I1 ne se trouvera pas un journal
pour signaler un livre en dehors de la formule obligée... Personne ne l’ouvrira, et
ceux qui par hasard le verront, enchaînés à la tradition des redites sans fin, vite ils
se reculeront, effarés. I1 est trop tard; trop tard pour pouvoir sauver encore la littérature,
trop tard pour intéresser encore le public : hélas, monsieur, ce livre, s’il est tel que
vous le dites, il vient trop tard, même pour moi! N

La Revue indépendante, décembre 1886,


p. 201-202, dans la chronique (( Les
Livres ».

1. N Ma petite tirade sur les 1llumination.r m’avait mis en verve N, dira un peu plus loin (p. 203)
l’auteur de cette chronique dialoguée, au moment de refuter les (( effrayantes iniquités )) de son inter-
locuteur.
L e célèbre sonnet
((

d’ArthurRimbaud ))

Guy de Maupassant

I1 a été prouvé que, chez les natures très nerveuses et très surexcitées, quand un
sens reçoit un choc qui l’émeut fortement, l’ébranlement de cette impression se
communique, comme une onde, aux sens voisins qui le traduisent à leur manière I .
Ainsi, la musique, chez certains êtres, éveille des visions de couleurs. C’est donc une
sorte de contagion de sensibilité, transformée suivant la fonction normale de chaque
appareil cérébral atteint.
Par là, on peut expliquer le célèbre sonnet d’Arthur Rimbaud, qui raconte les
nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par l’école symboliste.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,


Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
A, noir corset veZu des mouches édatantes
Qui bourdonnent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombres; E, candeurs des vapeurs et des tentes,


Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombrelles;
I, pourpre, sang craché, rire des Lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,


Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que I’alcbimie imprime aux grands fronts studieux

O, suprême clairon, plein de strideurs étranges


Silences traverses des mondes e t des anges
- O l’oméga, rayon violet de ses yeux ’.

75
A-t-il tort, a-t-il raison? Pour le casseur de pierres des routes, même pour
beaucoup de nos grands hommes, ce poète est un fou ou un fumiste. Pour d’autres,
il a découvert et exprimé une absolue vérité, bien que ces explorateurs d’insaisissables
perceptions doivent toujours différer un peu d’opinion sur les nuances et les images
que peuvent évoquer en nous les vibrations mystérieuses des voyelles ou d’un orchestre.
S’il est reconnu par la science - du jour - que les notes de musique agissant
sur certains organismes font apparaître des colorations, si sol peut être rouge, fa lilas
ou vert, pourquoi ces mêmes sons ne provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans
la bouche et des senteurs dans l’odorat? Pourquoi les délicats un peu hystériques ne
goûteraient-ils pas toutes choses avec tous leurs sens en même temps, et pourquoi
aussi les symbolistes ne révéleraient-ils point des sensibilités délicieuses aux êtres de
leur race, poètes incurables et privilégiés? C’est là une simple question de pathologie
artistique bien plus que de véritable esthétique.

Extrait de La Vie errante, Ollendorf, 1890, p. 19-20.

1. Le narrateur, insomniaque, se demande comment rendre (( la vibration nerveuse dont il vient


d’être saisi »; il cite les Correspondances de Baudelaire, parle d’u audition colorée », et en vient alors aux
Voyelles de Rimbaud.
2 . On notera les quelques inexactitudes dans la transcription du sonnet : bourdonnent pour bombinent
(bombillent dans l‘édition qu’en avait donnée Verlaine), ombres pour ombre, ombrelles pour ombrelles,
pourpre pour pourpres, sans compter les erreurs de ponctuation.
(( L’apparition
des Illuminations))

Georges Rodenbach

Tandis que l’idée d’une littérature décadente commençait ainsi à prendre corps,
une autre publication fut d’une importance non minime sur l’orientation de quelques
jeunes poètes qui venaient de se grouper, c’est l’apparition des IIluminations, de
M. Arthur Rimbaud, un manuscrit retrouvé on ne sait comment, qui avait circulé
déjà de main en main, puis parut dans L a Vogue avant d’être réuni en volume. On
connaissait M. Arthur Rimbaud par ce que M. Verlaine en avait raconté et publié.
Quelques-uns se souvenaient de l’avoir rencontré avant la guerre, bel éphèbe aux
yeux d’un bleu cruel, à la bouche de piment, avec cette caractéristique de mains
énormes, des mains pour étreindre des nuées. Depuis, des départs, des absences, des
aventures lointaines, des voyages mystérieux. Dans un de ses premiers poèmes (ces
poèmes qui sont d’un Baudelaire exaspéré et tressautant) on sentait la haine de nos
villes rectilignes, de notre Europe correcte comme un damier, et la nostalgie d’un
vent nouveau, de l’écume des tempêtes, d’un conflit avec un océan vierge. C’était Le
Voyage des Fleurs d u mal, repris là où Baudelaire l’avait laissé, et le suprême cri :
(( Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau D, qu’on n’allait plus se contenter

de rêver, mais de vivre. ))


Nulle publication, sauf la Saison en enfer, en 1873, à Bruxelles : puis des passages
à Londres, en Autriche, plus loin, au bout du monde, on ne sait où, sans plus souci
des littératures et des manuscrits laissés derrière lui, déjà tenus en dédain ou indifférence
et comme la chose d’un autre qu’il aurait été autrefois.
Or, l’un de ces manuscrits, quand il parut vers 1885 ’, fut pour beaucoup une
révélation; ce sont les Illuminations, prose et vers, dont M. Verlaine a écrit : N Un pur
chef-d’œuvre, flamme et cristal, fleuves et fleurs, et grandes voix de bronze et d’or. ))
Chef-d’œuvre ou non, les Illuminations contenaient des proses étranges, un
peu folles et suggestives. Mais M. Rimbaud, avec ses sortes de vers surtout, influença
tous les jeunes poètes du moment, comme il avait déjà agi sur la manière
même de M. Verlaine. O n peut presque matériellement indiquer le moment où

77
celui-ci reçoit cet affluent, en demeure coloré d’une teinte viciée et déborde de ses
initiales.
Sa prosodie se distend à mesure - comme s’élargira à l’infini, jusqu’à ne plus
couler en beau fleuve, la prosodie de ces imitateurs qui vont venir.
Plus de rimes déjà. Des singuliers et des pluriels rimant entre eux, des masculins
et des féminins, souvent de simples assonances comme dans les rondes enfantines et
les noëls populaires; parfois des vers, avec nulle rime approchante qui y corresponde,
se mélancolisant au milieu d’une strophe sans aucun écho.
I1 y a plus : le vers lui-même apparut débridé, déclos des syllabes traditionnelles
et rythmiques où la pensée s’améliorait, croyait-on. Tel le vin dans les flacons stricts.
Eh non! plus de cire qui cachette les prisons de verre!
Plus même de barils et de futailles dont les bondes larges laissent flotter le jus
divin comme dans un puits scellé. I1 faut que le vin coule. Que le vin soit libre!

Aux accidents atmosphériques les plus surprenants


Un couple de jeunesse s’isole sur I’arche
- Est-ce ancienne sauvagerie qu’on pardonne? -
Et chante et se poste.
[Mouvement]

Dans les Illuminations, il y avait maintes strophes libérées ainsi de toutes les
règles de la prosodie, sans rimes, ni césures, ni mètres officiels.
Peut-être M. Arthur Rimbaud, qui avait commencé par des vers conformes, en
prenant barre à Paris comme cela lui arrivait souvent, aura-t-il eu connaissance des
rythmes de ce genre publiés çà et là dans des feuilles par Madame Krysinska. Dès
1879 nous l’avons entendue au cercle des Hydropathes divulguer ces premiers vers
libres, parus par fragments en 1882, en 1883, dans L’Événement;et il est incontestable,
comme l’a dit M. J.-H. Rosny dans la préface de ces proses rythmées, réunies
récemment en volume, que la première a elle constitua ce nouveau mode musical de
la parole non chantée ».
Or, dans l’esprit de Madame Marie Krysinska, il ne s’agissait pas du tout de
perfectionner ou de révolutionner le Vers; elle-même nous a raconté comment l’idée
lui était venue de cette prose rythmée, disposée comme des vers libres. Un jour en
lisant la traduction de Heine par Gérard de Nerval, elle fut fort impressionnée. A
chaque vers allemand, dans cette tradition juxtalinéaire, correspondait le sens français
qui était, non pas un vers, mais de la prose poétique puisqu’il traduisait, sans césure
ni rythme ni rime, le vers allemand équivalent.
Or, l’enchaînement de cette prose poétique lui parut donner une apparence de
strophes aux membres de phrases inégaux, non sans charme.
C’était quelque chose d’intermédiaire entre la prose et la poésie, ni tout à fait
enchaîné, ni tout à fait libre, avec un rythme et une cadence quand même qui en
faisaient un chant.
Alors elle se dit qu’une telle forme lui suffirait pour s’exprimer, sans devoir aller
jusqu’aux vers. Et elle y appliqua désormais des motifs personnels et des sensations
d‘irectes.
Ceci est piquant quand on songe à l’assurance de ceux qui ont repris dans la
suite cette forme, mixte dans l’intention même de ceux qui l’ont trouvée, et qui
laissait intact, bien au-dessus, le vers traditionnel moins accessible et plus orfévré.
O n veut maintenant que cela ait tué ceci, et on proclame avec intransigeance (( le
vers libre N comme le commencement de la sagesse et la condition de tout talent.
Pourtant M. Stéphane Mallarmé est fidèle à la technique antérieure dans ses vers qui
ont la rime, même riche, et la césure. Et quant à M. Paul Verlaine, qui s’en tient

78
presque à l’ancienne métrique, il a dit un jour avec esprit de ces formes lâchées qu’on
voudrait imposer : (( De mon temps, on appelait cela de la prose *. ))

Extrait de (( La poésie nouvelle : à propos


des décadents et des symbolistes », La
Revue bleue, avril 1891; recueilli dans Évo-
cations (posthume), Bruxelles, La Renais-
sance du livre, 1924, p. 257-263.

1. En 1886, en fait.
2. Dans le cadre de N l’influence n de Rimbaud, qui n’a cessé de N s’amplifier », Rodenbach parle
ensuite de Laforgue, qu’il place dans la <( filiation n de Rimbaud (ibid.,p. 263).
On croit que le poète
((

Arthur Rimbaud
est à Paris, )) I I

Anatole France ’

On croit que le poète Arthur Rimbaud est à Paris et qu’il y est venu pour se
faire couper la jambe. C’est un personnage extraordinaire et mystérieux que cet Arthur
Rimbaud. On vient de publier ses poésies, sous le titre de Reliquaire, avec préface
de M. Rodolphe Darzens, chez L. Genonceaux, éditeur, 3 , rue Saint-Benoît, tous droits
réservés.
Ce titre, Le Reliquaire, appartenait à M. François Coppée. Mais le poète-aca-
démicien n’a pas réclamé, et il est douteux qu’il réclame, car ce galant homme a
horreur du bruit inutile. Quant à M. Rodolphe Darzens, il s’est plaint, non sans
quelque apparence de raison, et il a fait saisir le livre. Notre confrère est fort indigné,
en effet, de voir son nom mis au-dessous de notes confuses, inexactes, mal liées,
parfois obscènes, qu’il n’a pas écrites et qu’il ne saurait écrire. M. Genonceaux s’était
permis d’attribuer gratuitement à M. Rodolphe Darzens onze pages très incongrues,
causant ainsi à un homme de lettres un sérieux dommage. Au reste, cette méchante
affaire n’est pas la seule que M. Genonceaux se soit mise sur les bras. Cet éditeur
avait attiré sur lui la curiosité des magistrats. Et cette curiosité était devenue si vive,
que le juge d’instruction, voulant voir en face et regarder de près l’éditeur du Reliquaire,
dépêcha deux agents dans la boutique de la rue Saint-Benoît, avec un mandat d’arrêt.
Mais ils ne trouvèrent personne. M. Genonceaux, qui avait de la méfiance, était parti
pour Bruxelles. J’espère bien que M. Rodolphe Darzens, qui a beaucoup étudié la
vie et l’œuvre d’Arthur Rimbaud, remettra bientôt la copie de son essai sur ce poète
à un plus fidèle éditeur. I1 n’y a pas d’existence plus étrange et plus curieuse que
celle de ce décadent, qui fut tour à tour lauréat de l’université, prisonnier à Mazas,
professeur, carliste, volontaire de l’armée hollandaise, soldat à Sumatra, marin, racoleur
militaire, secrétaire d’un cirque, carrier et marchand de cuirs.
Ces aventures n’ont point été contées dans tous leurs détails, et je ne doute pas
que M. Rodolphe Darzens n’en fasse un jour un livre comparable aux Aventures du
flibustier Beauchêne, rédigées par Alain-René Lesage. En attendant, nous devons nous

80
contenter de savoir qu’Arthur Rimbaud naquit à Charleville en 1855 [sic], et que,
se trouvant à Paris pendant la Commune, il s’enrôla parmi ces Vengeurs de Flourens,
que Paul Verlaine appelle des éphèbes à la ceinture blanche. Le reste est obscur.
Relevons, toutefois, cette indication : (( juillet 1873. Un accident à Bruxelles : blessure
légère par un revolver mal braqué. )) La note est de Paul Verlaine. I1 est inutile de
chercher à l’éclaircir.
I1 ne convient pas non plus de démêler la vérité d’une historiette très connue
et qui se retrouve contée dans la préface du Reliquaire. Comme elle y occupe
précisément une des pages apocryphes, je ne me crois pas permis de la rapporter. I1
s’agit d’une agression dont M. Carjat aurait été la victime au sortir d’un dîner du
Bon Bock. L’affaire fit en son temps quelque bruit dans les brasseries de lettres, où
l’on apprenait avec quelque surprise qu’un nouveau Villon nous était né.
Paul Verlaine le tient pour un grand poète et vante ses vers a délicieusement
faux exprès ». Pourtant, je n’oserais pas recommander les œuvres complètes d’Arthur
Rimbaud à des personnes qui ne seraient pas rompues de longue date aux difficultés
de la littérature décadente. Le bibliopole Vanier vient de donner une réimpression
des Illuminations et de Une s a i ~ o nen enfer, avec notice par Paul Verlaine.
Je trouve dans la Saison en enfer cette page très belle :

Je me rappelle I’histoire de France, fille aînée de /Église. J’aurais fait, manant,


le voyage de Tewe-Sainte; j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des
vues de Byzance, des rempart5 de Solymo : le culte de Marie, I’attendrissement du
îrucijié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes.
Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés e t les orties, au pied d’un mur rongé par
le soleil. - Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.
Ab! encore :je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des
enfants.
Je ne me souviens pas plus loin que cette tewe-ri e t le christianisme. Je n’en
finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul, sans famille; même, quelle
langue parlé-je?
Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ; ni dans les conseils des seigneurs,
- représentants du Christ.

I1 faut bien reconnaître que cette prose a le nombre, le rythme et le charme


mystérieux des plus beaux vers.
Mais c’est surtout par le sonnet des voyelles que M. Arthur Rimbaud est célèbre.
Voici ce sonnet :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,


Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles.

Golfes d’ombre : E, candeur des vapeurs et des tentes,


Lance des glaciers Fers, rois blancs, frissons d’ombelles;
I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, uibrements divins des mers uirides,


Paix des pâtis semés d’animatlx, paix des rides
Qtle L’alchimie imprime a u x grands fronts studieux;

81
O suprême Clairon, plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges;
- O /Oméga, rayon violet de Ses Yeux.
C’est là, il faut le dire, une fantaisie qui ne fut prise au sérieux par personne
chez les symbolistes et les décadents. Seul, M. René Ghil, qui n’est ni décadent ni
symboliste (ainsi qu’il me l’a fait savoir par lettre), croit et professe la coloration des
voyelles. Mais il ne voit pas qu’U soit de teinte verte, et c’est un désaccord grave.
M. Maurice Spronck croit qu’il y a là un phénomène physiologique, et que certains
sujets perçoivent en même temps que les sons des couleurs particulières à ces sons.
Et M. Maurice Spronck cite à l’appui de son opinion le mémoire d’un médecin qui
a observé ce phénomène et qui le nomme audition colorée.
Quoi qu’il en soit, le sonnet d’Arthur Rimbaud semble bien n’être qu’un
amusement sur l’alphabet. Sous le Premier Empire, le poète Augustin de Piis se
livrait à un petit jeu du même genre, quand il composa les méchants vers que voici :

L’M à mugir s’amuse e t meurt en s’enfermant;


L’N au fond de mon nez s’enfuit en résonnant.
L’M aime à murmurer; I’N à nier s’obstine.
L’N est propre à narguer, I’M est souvent mutine.
..........................................................................
Renouvelé du grec, I’X excitant la rixe ...
..........................................................................
Je n’ai pas le courage d’en citer davantage. A vrai dire, le bon sens et le jugement
sont du côté de M. de Piis, qui ne fait qu’exprimer en vers, d’ailleurs mauvais, les
qualités phonétiques des consonnes, et il a bien raison de croire, par exemple, que
1’N est une nasale. Le sonnet d’Arthur Rimbaud, au contraire, n’a pas le sens commun.
Mais les vers en sont amusants et curieux. Ils n’ont pas de sens, mais plus j’y songe
et plus je me persuade que les vers n’ont pas besoin d’avoir de sens. Le sens, c’est
l’affaire de la prose.

L’Univers illustré, no 1914, 28 novembre 1891.

1. L’« affaire du Parnasse », rapportée par Henri Mondor, a longtemps occulté, pour les adeptes
de la poésie moderne, tout essai d’explication de la position d’Anatole France vis-à-vis de la poésie de
son temps. I1 ne méritait que sarcasmes, celui qui avait exclu du Parnam de 1876 Verlaine (Coppée
et Banville, chargés aussi d‘examiner les poèmes proposés, s’abstenant d’ailleurs), et Mallarmé avec
l’appréciation : (( Non, on se moquerait de nous B (Coppée votant d’ailleurs (( non », et Banville émettant
un N oui N mitigé, N en dépit du manque de clarté 8 ) .
Peut-être serait-il temps d’examiner les raisons d’un rejet qui se manifesta jusqu’en 1888, pour se
transformer ensuite en acceptation, voire en louange. Anatole France avait trente-cinq ans lorsqu’en 1879
il se tourna vers la prose, après avoir parcouru depuis plus de dix ans une première carrière de poète,
et y avoir conquis une place fort honorable. En témoigne une curieuse U Carte du Parnasse B (vente
Andrieux, 27 juin 1932) dressée en 1868 par Verlaine : à l’Ouest, la mer de l’Ennui, dans laquelle se
jette le fleuve Mérat grossi de la rivière Arène. A l’Est, l’océan du Génie, dans lequel se jettent Leconte
de Lisle, Heredia, France, et le Coppée des Intimités. France fut parnassien, un Parnassien convaincu,
non de la lignée de l’impérieux Leconte de Lisle, mais de celle du trop oublié Louis Ménard. I1 s’attacha
dans ses poèmes à célébrer la nature toujours renaissante et fuyante, en jeune darwinien qu’il était alors.
Rien n’était plus éloigné de lui que la reconnaissance ou la quête d’un Absolu. Et il était attaché à une
prosodie, à une métrique classiques, plaçant au-dessus de tout la clarté et la pureté de la langue. André
Chénier lui était un modèle. C’est pour ces raisons qu’avec une virulence qui lui était coutumière, il
refusa en 1875 des poèmes qui témoignaient d’une tout autre orientation de la poésie française.
Devenu en 1886 critique au très puissant Temp, il persista d’abord dans sa condamnation de la

82
jeune école symboliste ou décadente (on sait que la distinction n’était guère faite alors), à laquelle il
consacra plusieurs articles en septembre et octobre. I1 reproche à Ghil, à Moréas, de cultiver le néologisme,
l’obscurité, le refus de la simplicité. C’est pour ces défauts que, dans un article du 24 octobre, il
condamne Rimbaud comme un (< symboliste transcendant », en citant pour preuve des passages des
Illuminations nouvellement révélées au public. Du moins la question de la poésie contemporaine tenait-
elle au cœur de France (les jeunes symbolistes recevaient tant d’injures gratuites qu’ils tinrent sa critique
pour U plus raisonnable N que d’autres!). Peu à peu, il évolua. En 1888, répondant à l’enquête de Charles
Morice, il reproche à Mallarmé de cultiver le mysticisme et de s’écarter à plaisir du public, mais il
ajoute: «Nous sommes tous coupables. Nous, les aînés, nous avons péché par orgueil. Nous avons
voulu écrire mieux que ceux qui écrivaient bien. )) Et il manifeste à l’égard de la technique un détachement
nouveau: U N’enfermons point la poésie dans d’étroites formules. Les formes d’art et les sentiments
esthétiques changent d’une génération à l’autre. Pourquoi seules la rime et la césure seraient-elles fixes
dans l’écoulement éternel des choses? N Le 27 octobre, dans Le Temps, il admet certains néologismes :
U Nitide, pour dire resplendissant, ne me déplaît pas. Ses anges, ses Jésus et ses Vierges nitides, a dit
Arthur Rimbaud, et le vers est joli. N Cette même année 1888, Verlaine consacre à Anatole France la
7‘ livraison des Hommes d’aujourd’hui, dans laquelle il loue et le poète, et le romancier.
La querelle du Disciple, en 1889, fit encore évoluer Anatole France vers la liberté d’esprit. I1
approuva en 1890 Le Pèlerin passionné de Jean Moréas, collabora au numéro de La Plume qui lui était
consacré et présida le 2 février 1891, aux côtés de Mallarmé, le banquet donné en son honneur par la
reyue. Cependant, il s’agissait là du U modernisme )) très classicisant de celui qui devait peu après fonder
1’Ecole romane, et rien ne serait plus faux que de croire France tout acquis au symbolisme, qu’il accusait
toujours de rechercher une condamnable obscurité. Ce qu’il admettait, c’était le rythme et les images,
s’opposant publiquement lors de l’enquête de Jules Huret à la raideur de Leconte de Lisle, avec lequel
il se brouilla. U Le nombre illimité des syllabes [...I Je sais bien que cela équivaut à faire de la prose
rythmée, mais quand elle est faite par un artiste, j’y vois assez de charme. N Et, le 30 août 1891, dans
Le Temps : U Je ne saurais blâmer ceux qui sentent ou pressentent une force poétique plus vive et plus
libre, appropriée à la nature du langage moderne comme aux sentiments des âmes nouvelles. B Cette
position nuancée contraste avec une acceptation pleine et entière de Verlaine, ce Verlaine dont Jules
Renard a pu écrire que c’était France qui l’avait fait : pas moins de trois articles dans Le Temps, le
13 mai 1889, le 23 février 1890 et le 18 novembre 1891, sans compter, en 1891, le conte U Gestas *
qui le met en scène. Verlaine? U Le plus inspiré et le plus vrai des poètes contemporains n ; France célèbre
sa U musique merveilleuse qui déchire le cœur ».
C’est dans ces conditions que France consacra à Rimbaud, le 28 novembre 1891, dans L’Univers
illustré, des lignes infiniment moins partiales que celles qu’il avait écrites en 1886. Enfin, peu avant
d’abandonner sa chronique de U La Vie littéraire )) au Temps, il allait écrire sur Mallarmé (qui lui avait
dédicacé Pages en 1891 avec ces mots : U Autrefois-Maintenant ») un article dans lequel il qualifiait le
poète, non sans à-propos, de U songeur exact »,et, louant 1’u ombre colorée et chaude )) de L’Après-midi
d’un faune, s’interrogeait : (( Faut-il tant comprendre, après tout, pour aimer? Le mystère au contraire
ne conspire-t-il pas parfois avec la poésie? Jadis, je demandais aux vers un sens précis. Je ne les goûtais
pas seulement par le sentiment. J’ai pensé depuis qu’il était bien inutile de demander à la raison son
consentement avant de se plaire aux choses. )) I1 n’en relevait pas moins une différence fondamentale de
tempérament entre Mallarmé, qui aspirait à l’Un, et lui-même, qui voyait dans l’univers multiplicité
et incohérence.
Essentielle différence, que ce refus d’un élan vers une transcendance. Mais l’évolution dont témoigne
l’article de novembre 1891 sur Rimbaud fait bien partie d’une évolution plus générale d’Anatole France,
restée méconnue parce que la plupart des articles que l’on cite ici n’ont pas été repris en volume. Si
l’on songe que le titulaire de la rubrique littéraire du Temps était l’un des critiques français les plus
libres et les plus écoutés, on conclura peut-être qu’il n’est pas mauvais de mettre ces articles en balance
avec une U affaire du Parnasse n qui a été curieusement isolée.

Marie-Claire Bancquart
Le plus insupportable
((

voyou ))

Remy de Gourmont

Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud est né à Charleville le 20 octobre 1854, et, dès


l’âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable voyou. Son bref
séjour à Paris fut en 1870-1871. I1 suivit Verlaine en Angleterre, puis en Belgique.
Après le petit malentendu qui les sépara, Rimbaud courut le monde, fit les métiers
les plus divers, soldat dans l’armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque
Loisset, entrepreneur dans l’île Chypre, etc. I1 serait actuellement à Harar, cap de
Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l’aurait vu, se livrant au
commerce des peaux. -11 est probable que, méprisant tout ce qui n’est pas la
jouissance brutale, l’aventure sauvage, la vie violente, ce poète, singulier entre tous,
a renoncé à la poésie. Aucune des pièces authentiques du présent volume ne semble
plus récente que 1873. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès
l’âge de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l’originalité, et son œuvre demeurera,
tout au moins à titre de phénomène. Sa parenté d’esprit avec Corbière et Laforgue
est évidente, et la priorité du vers nouveau, libre et désarticulé à l’excès, lui
appartient. I1 est souvent obscur, et plus que bizarre. De sincérité nulle, caractère
de femme, de fille, nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte
de talent qui intéresse sans plaire. I1 y a dans le volume plusieurs pièces qui
donnent un peu l’impression de beauté que l’on pourrait ressentir devant un
crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge à onze
heures du soir. Les Pauvres à l’église, Les Premières Communions sont d’une qualité
peu commune d’infamie et de blasphème. Les Assis et Le Bafeau ivre, voilà
l’excellent Rimbaud, et je ne déteste ni Oraison du soir ni Les Chercheuses de poux.
J’attends de quelqu’un qui sympathise plus que moi avec ce précoce énergumène
une étude, et de son esthétique, et de sa psychologie. La Préface ne donne rien
de tel; on peut même dire que, hormis quelques renseignements précis noyés dans
2 8 pages de la prose la plus pitoyable, la plus lâchée et la plus ennuyeuse, elle
ne donne rien du tout. L’auteur s’est tiré de sa tâche en déclarant son mépris

84
pour la Critique littéraire : ce sentiment ne devrait être permis qu’à ceux qui sont
capables d’en faire.

Compte rendu du Reliquaire, Poésies, de


Rimbaud (préface de Rodolphe Darzens
Genonceaux, 1891), Mercure de France,
1“ décembre 1891, p. 363-364.

Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et, dès


l’âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable voyou. Son bref
séjour à Paris fut en 1870-1871. I1 suivit Verlaine en Angleterre, puis en Belgique.
Après le petit malentendu qui les sépara, Rimbaud courut le monde, fit les métiers
les plus divers, soldat dans l’armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque
Loisset, entrepreneur dans l’île de Chypre, négociant au Harar, puis au cap de
Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l’aurait vu, se livrant au
commerce des peaux. I1 est probable que, méprisant tout ce qui n’est pas la jouissance
brutale, l’aventure sauvage, la vie violente, ce poète, singulier entre tous, renonça
volontiers à la poésie. Aucune des pièces authentiques du Reliquaire ne semble plus
récente que 1873, quoiqu’il ne soit définitivement mort que vers la fin de 1891. Les
vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l’âge de dix-sept ans Rimbaud
avait conquis l’originalité, et son œuvre demeurera, tout au moins à titre de phé-
nomène. I1 est souvent obscur, bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de
femme, de fille, nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent
qui intéresse sans plaire. I1 y a dans son œuvre plusieurs pages qui donnent un peu
l’impression de beauté que l’on pourrait ressentir devant un crapaud congrûment
pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge à onze heures du soir. Les Pauvres
à l’église, Les Premières Communions sont d’une qualité peu commune d’infamie et de
blasphème. Les h s i s et Le Bateau ivre, voilà l’excellent Rimbaud, et je ne déteste
ni Oraison du soir ni Les Chercheuses de poux *. C’était quelqu’un malgré tout, puisque
le génie ennoblit même la turpitude. I1 était poète. Tel de ses vers est demeuré vivant
à l’état presque de locution usuelle :

Avec l’assentiment des grands héliotropes.

Des strophes du Batedu ivre sont de la vraie et de la grande poésie :

Et dès lors je me suis baigné dans le poème


De la mer, infusé d’astres et lactescent,
Dévorant les azurs verts; où, Jottaison blême
Et ravie, un noyé pensif pat$ois descend;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires


Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l‘amour!

Tout le poème a de l’allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l’allure et il


y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre.
I1 est fâcheux que sa vie, si mal connue, n’ait pas été toute la vraie vita
abscondita; ce qu’on en sait dégoûte de ce qu’on pourrait en apprendre. Rimbaud
était de ces femmes dont on n’est pas surpris d’entendre dire qu’elles sont entrées en

85
religion dans une maison publique; mais ce qui révolte encore davantage c’est qu’il
semble avoir été une maîtresse jalouse et passionnée : ici l’aberration devient crapuleuse,
étant sentimentale. L’homme qui a parlé le plus librement de l’amour, Senancour,
dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle tombe si bas qu’elle n’a de nom
qu’en l’argot le plus boueux : U Que dans une situation très particulière le besoin
occasionne une minute d’égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout
à fait vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment comprendre
que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu être accidentelle; mais
ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui n’est pas inopiné, devient ignoble. Si
même un emportement capable de troubler la tête, et d’ôter presque la liberté, a
laissé souvent une tache ineffaçable, quel dégoût n’inspirera pas un consentement
donné de sang-froid? L’intimité en ce genre, voilà le comble de l’opprobre, l’irré-
médiable infamie. w
Mais l’intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n’a pas tous les droits, a
droit à toutes les absolutions.

... Qui sait si le génie


Nest pas une de uos vertus,

monstres, que vous avez nom Rimbaud, - ou Verlaine?

Le Livre des masqaes, Mercure de France, 1896.

1. Nous donnons à la suite l’un de l’autre, pour qu’on puisse comparer les deux textes, le compte
rendu, signé R.G., du Relipuire (1891) et le U portrait D publié dans la première série du Livre des
masques (1896) dont Gide dira qu’il est U d’une pénible infamie m (son Journal, 23 novembre 1905).
Gourmont n’accorde guère au crédit de Rimbaud qu’une certaine originalité formelle. Dans son portrait
de Gustave Kahn, dans le même Liwe der r n d J p e S , il lui amibue l’invention du vers libre.
2. Gourmont interrompt ici la reprise du compte rendu, quelque peu retouché, de 1891, laissant
tomber les jugements sur Darzens, qui n’ont plus lieu d’être, pour réserver toute sa virulence à Rimbaud.
((Le&nie éclate
a chaque page ... ))

Albert Giraud *

A peu près en même temps, quelques semaines avant le retour en France et la


mort soudaine d’Arthur Rimbaud, parurent chez Genonceaux, le Reliquaire, et chez
Vanier, sous le titre inexact de Poèmes, une réimpression des llluminations et d’Une
saison en enfer. L’édition du Reliquaire fut saisie à la requête du préfacier, M. Rodolphe
Darzens, et menace de devenir rare. I1 serait regrettable qu’il en fût ainsi, car l’édition
Genonceaux ne mérite guère un tel honneur. La préface renferme, à elle seule, plus
de coquilles qu’une plage à la marée basse. Et non seulement bon nombre de vers
sont défigurés, mais il est établi, par le témoignage de MM. Laurent Tailhade, Ernest
Reynaud et Maurice Du Plessys, que Rimbaud n’est pas l’auteur du Limaçon, de
Doctrine et des Cornues, les trois sonnets qui ferment le Reliquaire. La réimpression,
chez Vanier, des llluminations et d’Une saison en enfer échappe heureusement à de
telles critiques.
Arthur Rimbaud a été placé par M. Paul Verlaine dans le Panthéon des Poètes
maudits, à côté de Tristan Corbière. J’ai naguère, ici même, expliqué la fortune
imméritée de l’auteur des Amours jaunes, un « poète pour prosateurs ». Aucune
désillusion n’attend les lecteurs d’Arthur Rimbaud, s’ils consentent, non pas à consi-
dérer le Reliquaire comme une œuvre, mais comme un monument élevé à la mémoire
d’un enfant génial, qui dissipa sa force dans des aventures et des entreprises lointaines.
Le génie éclate à chaque page dans ces vers étranges, écrits au hasard par un
«gosse» mal peigné, mal élevé et méchant, dans ces poèmes disparates, striés de
mille influences, à la fois jeunes et vieux, naïfs et roués, malpropres jusqu’à la plus
puante scatologie, et parfois éclairés d’un rayon du plus haut ciel. Et le génie qui
éclate dans ces essais de U potache B ce n’est pas l’espèce d’éloquence qui passe à tort,
en de rares endroits des Amours jaunes, pour de la poésie, mais c’est un génie poétique
dans l’acception absolue du terme. Dès ses premières improvisations d’écolier, Rim-
baud est poète: il écrit naturellement en vers. Je n’en veux pour preuve que Le
Dormeur du val, qui date du mois d’octobre 1870 :

87
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
E t la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaieuis, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le Chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine;


I l dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. I l a deux trous rouges au côté droit.

Ce sonnet banal, écrit par un gamin de seize ans, l’emporte, par la science innée
du vers, sur les meilleurs morceaux de prose chevillés par Tristan Corbière. Avant
de savoir quelque chose, Arthur Rimbaud a tout deviné.
I1 n’est pas de strophe du Reliquaire qui, à travers des puérilités, des grossièretés
et des extravagances, ne dénonce un enfant miraculeux. C’est dans l’inepte sonnet
rimé à Mazas, le 3 septembre 1870, que scintille ce vers sur les morts de Valmy et
de Fleurus :

Ô million de Christs aux yeux sombres e t doux!

Partout jaillit l’alexandrin royal, flexible et sonore, tigré d’images éclatantes :

... I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles,


Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,


Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ...

Et, dans Le Bateau ivre:

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,


Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.
Et cet autre, merveilleux, fleur éclose, sur un fumier de mystification puérile :

Mille rêves en moi font de douces brzîlures.

Et cent autres encore du même jet, du même rythme et de la même couleur.


Ajoutez, enfin, que Le Reliquaire contient Les Effarés, Les Assis et Les Chercheuses de
poux, trois chefs-d’œuvre parfaits, absolus, qui sont destinés à étinceler comme des
joyaux dans le fatras des anthologies futures.
Le visionnaire des Illuminations et d’Une sabon en enfer n’est pas moins génial
que le poète. Ces kaléidoscopes sont d’une richesse aveuglante et folle. Jamais, pas
même chez Lautréamont, torrent plus splendide d’images énormes et féeriques ne
roula plus éperdument, au travers d’un cerveau de proie. Mais, au rebours des beaux
poèmes du Reliquaire, ces admirables divagations ne sont que des ébauches, des cris
sans suite lancés au passant par un frénétique qui poursuit son ombre.

88
Arthur Rimbaud ne fut pas seulement, dans certaines de ses œuvres, un poète
enfant de la plus haute race. I1 fut père, intellectuellement, d’une lignée nombreuse
et bariolée. Ce gamin a influencé M. Paul Verlaine, qui sans lui n’aurait peut-être
écrit ni les Romances sans paroles, ni tant de poèmes où l’auteur des Fêtes galantes a
mis en jeu des formes prosodiques plus molles et plus négligées. Ce gamin, dans les
Illuminations et dans Une saison en enfer, a prêché, en 1875, toutes les petites religions
d’aujourd’hui. Ce gamin, par son sonnet des Voyelles, a suscité les Cagliostro les plus
récents. I1 n’y a presque pas, en France, de prétendu novateur qui ne doive quelque
chose aux recettes et aux imaginations d’Arthur Rimbaud. De même que ses beaux
poèmes attestent la puissance embryonnaire de son génie, cette postérité témoigne de
la force de son esprit. Mais je doute qu’il eût été ravi de sa descendance, lui qui,
dans Une saison en enfer, dénonçait la vanité de ses recherches, étudiait en pathologiste
la crise littéraire qu’il venait de subir, et traçait sous certains de ses poèmes destinés
à devenir célèbres, cet aveu que nul ne paraît avoir lu : (( Cela s’est passé. Je sais
aujourd’hui saluer la beauté. ))

UChronique littéraire N (extrait), La Jeane


Belgique (Bruxelles), janvier 1892, p. 79-8 1.

1. Albert Giraud (1860- 1929 ;pseudonyme d’Albert Kayenbergh),cofondateur de La Jeune Belgique


en 188 1, considéré comme un des poètes ayant prolongé l’esprit parnassien en Belgique.
L e s poemes en prose
d’Arthur Rimbaud

Hubert Krains

La courte jeunesse agitée d’Arthur Rimbaud, sa disparition brusque et mysté-


rieuse, les détails contradictoires qu’on a publiés sur sa vie, l’incertitude où l’on est
sur son sort, le classent parmi ces artistes dont l’existence elle-même est un roman
d’autant plus séduisant qu’on n’en possède guère que le sommaire, ce qui permet à
l’imagination de chacun d’en arranger les scènes selon sa fantaisie. M. Arthur
Rimbaud, écrit Paul Verlaine dans la préface des Illuminations, est né d’une famille
de bonne bourgeoisie à Charleville (Ardennes) où il fit d’excellentes études quelque
peu révoltées. A seize ans, il avait écrit les plus beaux vers du monde, dont de
nombreux extraits furent donnés naguère dans Les Poètes maudits. I1 a maintenant
dans les trente-sept ans et voyage en Asie, où il s’occupe de travaux d’art. ))
Tout cela est un peu vague comme biographie. Le magnifique poète des Fêtes
galantes et des Romances sans paroles est un piètre historien! Heureusement que
Rimbaud nous a laissé un petit livre qui nous renseigne entièrement sur la nature de
son esprit ; cela nous dédommage de l’ignorance où nous sommes de ses faits et gestes
lorsqu’il vivait dans notre vieille société européenne, gourmée et sage, et qui ne tolère
la poésie qu’à la condition qu’on n’en fasse pas sur la place publique. I1 n’est pas
plus permis au poète qu’à qui que ce soit de troubler ses voisins; il peut chanter
mais dans le petit coin que la communauté veut bien lui concéder, comme le tailleur
sur son établi ou l’oiseau dans sa cage. Malheur à lui s’il possède un tempérament
d’aventurier! S’il y a en lui du Da Ponte ou du Casanova - ce qui arrive quelquefois
chez les artistes, même chez les plus grands - il sera étouffé de bonne heure, à moins
qu’une force de volonté et une sagesse incomparables ne le conduisent petit à petit
à la plus sublime résignation. C’est à ce noble sacrifice du bonheur matériel que nous
devons Les Fleurs du mal et les romans de Barbey d’Aurevilly.
Esprit frère de ceux de Baudelaire et de Barbey, Arthur Rimbaud n’a pas eu
leur patience. Ne pouvant aller à la société, et celle-ci ne paraissant pas prête à lui
faire la vie qu’il rêvait, il lui a tourné le dos. I1 a renoncé à son art, comme ce moine

90
espagnol qui jeta ses tableaux, sa palette et ses pinceaux par la fenêtre de sa cellule,
de peur que la gloire ne l’enorgueillît et n’entraînât sa damnation éternelle. Rimbaud,
lui, n’a abandonné que ses outils, son œuvre nous reste : un volume de vers et un
petit recueil de poèmes en prose. Le premier a été saisi dès son apparition en librairie,
à cause d’un démêlé entre l’éditeur et le préfacier, M. Darzens; il contenait d’ailleurs
plusieurs pièces dont l’authenticité est contestée. Les poèmes en prose suffisent, du
reste, pour nous édifier sur la puissance intellectuelle et les tendances artistiques
d’Arthur Rimbaud.
Ceux qui ne chercheraient dans ce petit livre que les qualités extérieures du
poème en prose, c’est-à-dire l’eurythmie spéciale qui résulte de la précision de la
prose unie à l’harmonie du vers, s’en iraient désappointés. Les Illuminations et Une
saison en enfer ne ressemblent en rien à l’œuvre plus ou moins réussie d’un débutant
de talent. L’auteur avait un esprit trop original et une vision trop personnelle des
êtres et des choses pour mettre ses pieds dans les pas de ses prédécesseurs. Sa forme
est généralement violente et tumultueuse comme sa pensée. Les idées s’échappaient
comme des jets de lave brûlante de son cerveau et se figeaient immédiatement sur le
papier. Rimbaud est un de ces poètes aux aspirations infinies, qui trouvent le monde
étroit, laid et mesquin et qui tentent de s’en forger un à leur taille, par la force de
leur volonté et la puissance de leur imagination. Toutes les douleurs, tous les désirs
et tous les rêves qui peuvent harceler un être humain ont agi simultanément sur le
cerveau de ce jeune homme - que M. Albert Giraud appelait récemment, avec
infiniment de justesse, un gamin de génie. Ses poèmes en prose sont précis sous ce
rapport comme un journal où il aurait noté une à une les tortures qu’il a subies dans
la période de crise que tout artiste traverse avant d’être entièrement maître du démon
révolté qu’il porte en soi. Des cris de rage, des lamentations d’abandonné, des
imprécations de damné, des gémissements de victime, et ce rire douloureux du
désespéré, plus terrifiant que tout le reste, voilà ce qui vous serre le cœur et vous
déchire l’esprit à la lecture des Iffurninations et d’Une saison en enfer. Rimbaud se
retourne lui-même sur le gril pour qu’aucune partie de son âme n’échappe à la
souffrance. Tout bien considéré, c’est une faiblesse que de se réfugier dans une tour
d’ivoire pour pleurer ou pour chanter, l’écho qui ne vous renvoie que vos soupirs ou
vos chansons est un écho monotone et quelquefois débilitant; le vrai fort affronte la
bourrasque, il expose sa poitrine aux morsures des vents et laisse son cœur ouvert à
toutes les plaintes confuses qui s’élèvent sous le ciel. Mille voix crient par la bouche
d’Arthur Rimbaud : l’amertume, la souffrance et le désespoir universels s’engouffrent
dans son âme pour y choisir une expression vibrante et forte.
Ce qui blesse surtout ses yeux nostalgiques, c’est la vulgarité et la grossièreté
des choses qui l’entourent, la platitude, la médiocrité et le prosaïsme de la société
au milieu de laquelle il est forcé de vivre. Comme le comte de Lautréamont - avec
lequel il présente d’ailleurs de nombreuses analogies - il aurait pu s’écrier : (( L’univers
n’est pas ce que j’avais rêvé de plus beau. )) Pour se soustraire à ce spectacle douloureux,
il essaye d’abord de voir le monde avec les yeux étonnés et ravis de l’enfant; il
voudrait rajeunir la vieille terre, rendre aux choses leur simplicité et leur candeur
primitives : (( Aussitôt que l’idée du déluge se fut rassise, - un lièvre s’arrêta dans les
sainfoins et les clochettes mouvantes, et dit sa prière à l’arc-en-ciel, à travers la toile
de l’araignée, )) I1 s’efforce aussi de comprendre la vie à la façon des cœurs simples,
des fragments des contes de Perrault traînent dans sa mémoire et il s’en sert pour
colorer ses visions : (( Le sang coula, chez Barbe-Bleue, aux abattoirs, dans les cirques
où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent. )) Bientôt le sang
coule seul; il ruisselle; ses poèmes en sont barbouillés; leur reflet de pourpre éblouit
les yeux. Les Illuminations forment ainsi une succession de tableaux dont le côté
fantastique, amer et cruel s’accentue graduellement. Par suite de son indifférence pour

91
tout ce qui est ordinaire, d’une assimilation ou d’une compréhension facile, dans son
besoin de tout synthétiser, de surprendre dans les choses ce qu’elles ont d’essentiel,
il supprime les liaisons; il place côte à côte les choses les plus disparates et les
représente seulement par quelques-uns de leurs traits les plus saillants. De là l’obscurité
de plusieurs de ses poèmes dont on n’est pas toujours certain d’avoir pénétré le sens,
même après une laborieuse méditation. Quelquefois, du reste, il brouille les images
à dessein; tel de ses poèmes est une tombe dont lui seul pourrait nous dire ce qu’elle
contient ; il enfouit sa pensée sous un enchevêtrement de phrases hiéroglyphiques,
puis s’éloigne en disant : (( J’ai seul la clef de cette parade sauvage. ))
Son égoïsme, cependant, ne va pas toujours aussi loin. Son œuvre est semée
d’idées grandes et fortes, philosophiques ou purement artistiques, qui vous retiennent,
vous hantent, ouvrent devant l’esprit des abîmes de réflexions. Nul mieux que
Rimbaud n’a exprimé - d’une façon rudimentaire et en quelque sorte avec négligence
- le malaise et l’inquiétude des esprits supérieurs vivant dans une époque utilitaire.
Le spectacle de notre société uniquement préoccupée de son bonheur matériel et qui
rétrécit le plus possible son horizon afin de s’émousser l’esprit lui arrache cette
exclamation méprisante : (( Quel siècle à mains! )) Avec sa Vierge folle, il demande
(( la vie d’aventures qui existe dans les livres des enfants ».Puis le voilà qui se cherche

dans le passé : (( Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus


de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert - le peuple
comme on dit, la raison; la nation, la science. )) Le voilà enfin qui s’élance dans
l’avenir, en poussant des cris frénétiques : N Rien n’est vanité; à la science et en
avant!... Ah! vite, vite un peu; là-bas, par-delà la nuit, ces récompenses futures,
éternelles... ))
De ses explorations dans le passé ou dans l’avenir, il revient courbaturé; sa tête
s’incline, son orgueil fait place à un désespoir immense et profond : (( Le meilleur,
c’est un sommeil bien ivre sur la grève )), écrit-il dans Mauvair Sang. I1 essaye de se
tromper lui-même; il jette de la cendre sur le brasier qui brûle au fond de son âme;
il s’excite à la résignation : (( Nous existerons en nous amusant. » Mais bientôt (( le
feu se relève avec son damné )) et le forçat reprend sa marche douloureuse, par des
routes obscures et sans but.
Beaucoup d’autres, sans doute, ont exprimé la souffrance, la douleur de vivre,
l’ennui des âmes nobles exilées sur cette terre. Ils en ont dit la beauté triste, la
volupté particulière; ils se sont créé des paradis de mélancolie. Chez Rimbaud, la
douleur est sans contre-poids; ni espoir, ni résignation; elle agit dans toute sa violence,
et il en éclaire de préférence les arêtes. Et s’il y a un peu de consolation pour un tel
damné, elle ne pourra surgir des choses paisibles ou sereines, mais elle naîtra, elle
aussi, du bizarre et du merveilleux. I1 rêve (( la nature primitive travaillée par un art
superbe ». Dans l’Alchimie du verbe, il écrit : U J’aimais les peintures idiotes, dessus
de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la
littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos
aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes
naïfs »; et plus loin : ((Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très franche-
ment une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges;
des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac; les monstres, les
mystères; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. ))
Voilà le monde considéré sous le jour propre au rêve! On peut ainsi trouver,
dans les Illuminations, les germes de plusieurs écoles littéraires récentes. Et ce n’est
pas là moindre intérêt de ce petit livre : Rimbaud s’y confesse, il éclaire pour nous
les recoins les plus intimes de son cerveau, et de son œuvre touffue et convulsionnée,
irradie plus d’une pensée originale qui ouvre à l’esprit des routes imprévues et
lumineuses.

92
Rimbaud était également marqué du signe qui caractérise l’homme moderne :
il était sceptique. Ce penseur, ce magicien, ce superbe virtuose se siffle lui-même.
Quand il a édifié les rêves les plus splendides, i1,les renverse tout à coup d’une
chiquenaude; il interrompt ses lamentations et ses cris de désespoir pour émettre une
réflexion de gavroche. Le scepticisme est le commencement de la sagesse humaine.
Rimbaud a écrit que l’action est un énervement. A-t-il fini par se convaincre que la
douleur dont l’art régale ses prêtres et ses serviteurs ne vaut pas les récompenses
tangibles de la vie active, et faut-il chercher ici l’explication de son silence subit et
de sa mystérieuse disparition? Telle est la question qu’on se pose après avoir fermé
le volume dont nous venons de nous occuper, et l’on regrette, en ces minutes de
recueillement où la pensée remonte instinctivement de l’œuvre à son auteur, où l’on
voudrait expliquer celui-ci par celle-là et pénétrer davantage dans son intimité, de ne
pouvoir évoquer autrement l’image d’Arthur Rimbaud que sous la forme nébuleuse
d’un personnage de légende.

Mars, 1892

Le Réveil (Gand), avril 1892, p. 97-102.

1. La carrière littéraire d’Hubert Krains (1862-1934) commence à La Wallonie en 1887; il


collabore à L a Société nouvelle à partir de 1889; à La Jeune Belgique et à L’Art moderne à partir de
1991, publiant cette année-là son premier livre : Les Bons Parents. Poète déçu, il devient le chantre de
son pays, la Hesbaye, dans des romans ruraux; son livre le plus connu, Le Pain noir, appartient à cette
veine régionaliste. Krains rend compte ici de l’édition en un volume, des Illuminations et d’Une saison
en enfer (chez Vanier, avec la préface de Verlaine de 1886). D’où son point de vue cumulatif sur N les
poèmes en prose Rimbaud ».
Dialogue des morts

Marcel Drouin

A Jules Nathan

(..J
La scène représente un jardinet dans un cloître roman. Auprès d’un banc fait
des débris d’une stèle hétéenne 3 , se dresse un petit temple construit tout en bouquins;
au fond, des cierges éclairent un autel vide; le fronton porte ces mots gravés : DEO
EREXIT RENAN4. Au milieu d’une pelouse, Arthur Rimbaud, vêtu en enfant de chœur,
arrose un massif de voyelles bruissantes : les A sont noirs, les E sont blancs, les I
sont rouges, et les U verts, et les O bleus. Elles murmurent le Cantique des cantiqueJ
et fleurent la myrrhe et l’encens.

RIMBAUD (ce sera, si voulez, Lassouche 6 , fredonne


Par délicatesse,
J’ai manqué ma vie ...
Elle est retrouvée;
Quoi ? L’éternité;
C‘est la mer allée
Avec les soleils ’. ..

(U pose son arrosoir.) Le temps de mon purgatoire approche. Le Maître est mort,
qu’attend cette demeure. La nuit dernière, Vénus s’est voilée d’un nuage, et j’ai vu,
non sans épouvante,
De grands linges neigeux tomber sur les soleils
(On sonne.) Le voilà, celui qui doit joindre mes mains rebelles, et rapprendre à
mes lèvres trop vermeilles les paroles enfantines.

94
(Renan entre soujîant un peu. Rimbaud se précipite, le débawasse de son manteau
et de son parapluie, lui passe une douillette de satin violet, rassied sur le banc, puis
ôtant sa calotte rouge :)
Monsieur le curé n’a besoin de rien?

RENAN (un peu vexé)


Hein?... N’importe! Presbytère ou non, ces lieux sont doux et frais. Plus j’avance
et plus le paradis me rappelle Tréguier. Mais Noémi 9 , hélas, celle dont les yeux
bleus m’en donnèrent jadis le pressentiment. Noémi n’erre pas le long de ces arcades,
dans l’ombre fine des amandiers. O conscience de l’univers, regardes-tu sans en être
blessée la séparation de deux âmes?...
Voyons cet asile qui m’est assigné pour le temps indéfini - le vulgaire dit infini
- qu’on nomme l’autre vie... C’est le collège de France tel que je le rêvais : vaste,
sévère, isolé par des bois où chantent les cascades, pareil aux anciennes abbayes.
L’éternelle Bonté ne pouvait moins faire pour un homme de foi. - Y a-t-il là de
riches bibliothèques, des armoires regorgeant de parchemins? des tables où je puisse
étendre des lieues de noirs manuscrits?... Ne passe-t-il pas de musiques militaires?
(Avec une nuance d’inquiétude plus marquée) Victor Hugo n’habite pas tout près?

RIMBAUD

Vos voisins de cellule sont Claude Bernard et Littré ‘O. L’aumônier de l’établis-
sement est monseigneur Dupanloup l ’ ; il ne vient qu’aux jours de fête. Et moi seul,
monsieur le chanoine, vous sers de cuisinier, de valet de chambre et de secrétaire...
à perpétuité.

RENAN

Eh, quoi! nul des fidèles que je nourrissais du lait de mes paroles, ne m’a suivi!
Lemaitre, à qui je léguai ma souplesse; France, héritier de mon scepticisme; et toi,
Barrès, qui retiens le plus sec de mon ironie, vous préférez au bonheur de m’ouïr
celui de débiter aux lecteurs du Temps et du Figaro les débris de mon génie... Jeune
éphèbe, qui donc êtes-vous?

RIMBAUD (dun ton renfrogné)


Je ne suis pas un éphèbe; je suis votre officiant et votre officieux. Ainsi sont
punis mon amour du péché et des aventures, ma haine du bon sens et de la phrase
continue. Ma punition sera de transcrire votre prose celtique et latine, de vous entendre,
de vous contempler; la vôtre, monsieur l’Archidiacre, sera de n’oublier jamais, parmi
ce décor, à la vue de ce costume, le culte dont vous êtes sorti I * . . .

RENAN

Voilà qui va bien; ce n’en est pas moins ici le siège de la vie orgueilleuse et
libre : I1 y a du paganisme dans cette atmosphère élyséenne. Je vais donc entrer dans
la nature, au profond cœur du monde! J’ignore tout en vérité. L’ombre de l’académie
m’a caché bien des choses. On m’a dit qu’à mes cours, dans le fond de la salle, des
têtes jeunes et jolies étaient attentives - et que des mains délicates couraient sur le
papier. - Je ne sais; ma curiosité a toujours eu pour barrière la calvitie penchée de
mes plus proches auditeurs. Souvent, quittant le tableau noir couvert de signes
hébreux, je m’affaissai sur ma chaise dans une crise de désespoir. Et j’ai vécu ainsi!...

95
RIMBAUD

I1 est vrai! Vous me rappeliez ces Assis que j’ai flagellés 1 3 ; je trouve peu de
grâce en cette attitude d’adoration.

RENAN

Et vous, jeune lévite, par quels gestes, par quels sacrifices honoriez-vous l’idéal?

RIMBAUD (baissant les yeux)


Je n’oserais les dire tous. J’ai soufflé vers les cieux la fumée de mes fantaisies.
J’ai célébré l’ivresse des Bateaux et la Mort des petits poux 1 4 ; Homme des bois,
homme des bouges, j’ai bu des bocks au temps de la commune, et, sur le rivage de
la Mer Erythrée, des liqueurs fortes comme un métal bouillant. J’ai promené mes
instincts de Paris à Sumatra, au Cap, jusqu’au jour où je partis pour le Harrar. Alors,
quelle fête brutale! l’air marin brûla mes poumons, les climats perdus me tannèrent 15.
A la tête des caravanes, je bazardai la poudre d’or, les peaux et les dents d’éléphant.
Enfin, comme Virgile, je cinglai vers la patrie, rapport à Vanier, ces vers, - une
fortune!

Sur l’eau, vers le cap Guardafui,


Mon âme (Dieu la garde!) a fui.

J’ai uu sur les bords Abyssins


Fleurir les coraux abyssins;

E t j’awive, j’arrive en galant pdladin


Du sable &or O& luit, - telle une opale - Aden...

quand une prompte maladie m’envoya dans les Enfers, où j’ai l’honneur d’être,
Monsieur le patriarche...

RENAN
Tu cherchais bien loin la lumière et la félicité. Pour moi je n’ai pas dépassé le
désert de Syrie; de ce voyage, j’ai rapporté une satisfaction, celle de rentrer chez moi;
- une certitude ...
RIMBAUD

Laquelle ?

RENAN

C’est qu’il n’y a rien de certain sous le soleil.

RIMBAUD

Sous le soleil. Mais au-dessus?

RENAN

Pas davantage; ici et là, il y a seulement des illusions qui sont des devoirs, des
probabilités auxquelles il est salutaire et bon de se confier. - Tu me diras : a L‘éternité

96
t’est palpable, et tu doutes. )) Ceci n’est pas d’une saine critique. Je soupçonne que
la main qui me bâtit ce logis éphémère est celle d’un génie, qui, malignement,
prolonge mon existence, et demain peut la briser. Soyons dupes saintement, mais
sans nous aveugler. O qui que tu sois, puissance, essence, ou personne. Etre dont je
douterai tant que je ne te verrai point, et qui ne saurais être vu, - après la science,
après la gloire, après l’amour, est-ce une dernière farce que tu me joues, ou bien le
prix assuré de mes efforts 16?

RIMBAUD

I1 ne m’en empesche, comme dit Trouillogan ... Que penseraient de ces réserves
les croyants, qui vous placent au Panthéon ”? I1 paraît, Maître, qu’on vous fit des
funérailles de pape.

RENAN

Plus belles, mon enfant, plus belles.


On me traita d’a écrivain remarquable et remarqué N. J’entendis, à travers les
planches de ma bière, ronfler, comme un hymne de triomphe, les périodes de
Bourgeois. Accord touchant ! Libéralis et Prospero-Berthelot se disputaient les cordons
du poële. Le noble Cethegus les suivait. Derrière ses persiennes, le pontife Sacerdotius
se taisait 18. J’avais rêvé d’un despotisme intelligent ; Demagogus-Rochefort couvrait
le char funèbre d’immortelles, J’avais confessé mon faible pour Rome; Albe entière
vénérait mes cendres. Au reste, j’eusse donné Albe et Rome pour Jérusalem, ou pour
un coin de paradis ...
(On sonne, Rimbaud regarde par le trou de la serrure.)
Quel bruit populaire trouble la cristallisation de nos pensées? Je me résignais à
l’oubli.
RIMBAUD

Maître, c’est une députation que les esprits envoient vous souhaiter la bienvenue.
J’aperçois Platon, prince des philosophes, et Marc Aurèle, prince des empereurs; puis
Salomon, roi d’Israël...
RENAN

Et la Sulamite?...
RIMBAUD

Horace représente les poètes, et François de Sales les saints.


RENAN (douloureusement)
Madeleine est-elle donc bannie? Le Tartare enferme-t-il Hélène, belle entre les
belles? Pourtant j’ai su goûter la splendeur des formes parfaites. Mais Hypatie la
martyre païenne, la douce vierge qui veilla dans Alexandrie près du suaire des dieux
morts, Hypatie, digne sœur d’Henriette, ne viendra-t-elle point 19?. ..
RIMBAUD

Elle languit, et pleure son veuvage, parce que Moréas n’est pas encore venu 20.

La Lorraine artiste (Nancy), 16 octobre


1892, p. 677-681.

97
1. Ce dialogue, retrouvé par Michel Drouin, a reparu dans les Études renaniennes, no 67, 1“ trimestre
1987, avec une introduction et des notes de Jean Gaulmier, à qui nous empruntons la matière des notes
qui suivent. Marcel Drouin avait signé son texte d’un pseudonyme, Stello, qu’il avait déjà utilisé, nous
indique Michel Drouin, pour des proses poétiques dédiées à Barrès et publiées dans Potache-Revue (bi-
mensuel fondé au lycée Janson-de-Sailly en 1888-1889 par Drouin et quelques condisciples). Quant au
sujet, un dialogue des morts, la forme a été employée par Renan lui-même (U 1802 »,Journal des débats,
27 février 1886, à propos de Victor Hugo : (Euwes complètes de Renan, éd. Henriette Psichari, Calmann-
L&y, 1947-1961, t. III, p. 688sqq.).
2. Condisciple de Marcel Drouin au lycée de Nancy.
3. Hitien, adjectif dérivé de Hittites, utilisé par Renan. Voir l’Histoire des langues sémitiques et
l’Histoire du peuple d’lsraël (Euwes complètes, éd. cit., t. VI11 et t. I).
4. Cf. l’inscription de Voltaire sur la chapelle de Femey.
5. Renan a traduit le Cantique des cantiques, le transformant en pastorale amoureuse, G%vre~
complètes, éd. ut., t. VII, p. 431 sqq.
6. Lassouche, acteur comique, aux Variétés entre 1877 -et 1898.
7. On reconnaît la chanson de la plus haute tour et L’Eternité.
8. De grands linges neigeux tombent sur les soleils! B (Les Premières Communions).
9. Souvenirs d’enfance et de jeunesse, @urns Complètes, éd. ut., t. II, p. 779-781.
io. Renan a fait l’éloge de Claude Bernard et de Littré dans deux dixoun à l’Académie française,
le 13 avril 1879 et le 27 avril 1882 ((Euwer complètes, éd. ut., t. I, p. 723 sqq. et 762 sqq.).
11. Cf. Le portrait de Mgr Dupanloup par Renan dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse,(CEuvres
complètes, éd. cit., t. II, p. 801 sqq.).
12. Cf. les Souvenirs, ibid., t. II, p. 880 : U (...) je suis un prêtre manqué (...) », etc.
13. Cf. Les Assis.
14. Cf. Le Bateau ivre et Les Chercheuses de poux.
15. Cf. Une saison en enfer (Mauvais Sang) :U L‘air marin brûlera mes poumons; les climats perdus
me tanneront ».
16. Cf. les Dialogues et fragrnntsphilosophtques de Renan, (Elrwes complètes, éd. ut., t. I, p. 546 sqq.
17. Allusion au projet de loi pour transférer au Panthéon les restes de Michelet, Quinet et Renan,
déposé au Parlement le 22 octobre 1892 par Léon Bourgeois, ministre de l’Instruction publique du
Ministère Loubet.
18. Dans L Prêtre de Nemi (Euvres complètes, éd. ut., t. III, p. 526sqq.), Liberalis incarne la
bourgeoisie éclairée, Cethegus la force brutale. Aux obsèques du Sage, Sacerdotius (l’archevêque de Paris)
restait à l’écart.
19. Cf. la Vie de Jésus (U Madeleine »), la 6n de la Prière sur l’Acropole B (U dans le linceul de
pourpre où dorment les dieux morts U) et les Nouvelles Etudes d’histoire religieuse : U Où trouver une
martyre qui par son charme austère égale Hypathie? » (éd. cit., t. VII, p. 379).
20. Jean Moréas a renié le symbqlisme dans Le Pèlerin passionné (1890), prônant le retour à une
esthétique nouvelle et la création de 1’Ecole romane.
Arthur Rimbaud (lettre
à M.Harrison Rhodes)

Stéphane Mallarmé

J’imagine qu’une de ces soirées de mardi *, rares, où vous me fîtes l’honneur,


chez moi, d’ouïr mes amis converser, le nom soudainement d’Arthur Rimbaud se
soit bercé à la fumée de plusieurs cigarettes; installant, pour votre curiosité, du vague.
Quel, le personnage, questionnez-vous : du moins, avec des livres Une saison en
enfir, Illuminations et ses Poèmes naguère publiés en l’ensemble, exerce-t-il sur les
événements poétiques récents une influence si particulière que, cette allusion faite,
par exemple, on se taise, énigmatiquement et réfléchisse, comme si beaucoup de
silence, à la fois, et de rêverie s’imposait ou d’admiration inachevée.
Doutez, mon cher hôte, que les principaux novateurs, maintenant, voire un, à
l’exception, peut-être, mystérieusement, du magnifique aîné, qui leva I’arcbet, Verlaine,
aient à quelque profondeur et par un trait direct, subi Arthur Rimbaud. Ni la liberté
allouée au vers ou, mieux, jaillie telle par miracle, ne se réclamera de qui fut, à
part le balbutiement de tous derniers poèmes ou quand il cessa, un strict observateur
du jeu ancien. Estimez son plus magique effet produit par opposition d’un monde
antérieur au Parnasse, même au Romantisme, ou très classique, avec le désprdre
somptueux d’une passion on ne saurait dire rien que spirituellement exotique. Eclat,
lui, d’un météore 6 , allumé sans motif autre que sa présence, issu seul et s’éteignant.
Tout, certes, aurait existé, depuis, sans ce passant considérable, comme aucune
circonstance littéraire vraiment n’y prépara : le cas personnel demeure, avec force.
Mes souvenirs : plutôt ma pensée, souvent, à ce Quelqu’un, voici; comme peut
faire une causerie, en votre faveur immédiate.
Je ne l’ai pas connu, mais je l’ai vu, une fois, dans un des repas littéraires, en
hâte, groupés à l’issue de la Guerre - le Dfner des Vilains Bonshommes ’, certes, par
antiphrase, en raison du portrait, qu’au convive dédie Verlaine. N L’homme était
grand, bien bâti, presque athlétique, un visage parfaitement ovale d’ange en exil,
avec des cheveux châtain clair mal en ordre et des yeux d’un bleu pâle inquiétant 6 . N
Avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute,

99
de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la transition du chaud au
froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appar-
tenant à un garçon. J’appris qu’elles avaient autographié de beaux vers, non publiés :
la bouche, au pli boudeur et narquois n’en récita aucun.

Comme j e descendais des Fleuves impassibles


Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris p o w cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de coalears.

et

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,


L’eau verte pénétra ma coqae de sapin
Et des taches de vins bleus et de vomissures
M e lava, dispersant gouvernail et grappin.

et
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur
La circulation des sèves inotdïes
Et réveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

et

Pagois martyr lassé des pôles et des zones


La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
E t j e restais ainsi qu’une femme à genoux.

et

J’ai vu des archipels sidéraux! Et des îles


Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles
Million &oiseaux d’or, ô future Vigueur?

et tout! qu’il faudrait dérouler comme primitivement s’étire un éveil génial, en ce


chef-d’œuvre, car Le Bateau ivre était fait à l’époque, déjà: tout ce qui, à peu de
là, parerait les mémoires et en surgira tant qu’on dira des vers, se taisait parmi le
nouveau venu ainsi que Les Assis, Les Chercheuses de poux, Premières Communiantes 9,
du même temps ou celui d’une puberté perverse et superbe ‘ O . Notre curiosité, entre
familiers, sauvés des maux publics, omit un peu cet éphèbe au sujet de qui courait,
cependant, que c’était, à dix-sept ans son quatrième voyage, en 1872 effectué, ici,
comme les précédents, à pied : non, un ayant eu lieu, de l’endroit natal, Charleville
dans les Ardennes, vers Paris, fastueusement d’abord, avec la vente de tous les prix
de la classe, de rhétorique, par le collégien. Rappels, or hésitation entre la famille,
une mère d’origine campagnarde, dont séparé le père, officier en retraite, et des
camarades les frères Cros, Forain futur et toujours et irrésistiblement Verlaine : un
va-et-vient résultait; au risque de coucher, en partant, sur les bateaux à charbon du
canal, en revenant, de tomber dans un avant-poste de fédérés ou combattants de la
Commune. Le grand gars, adroitement se fit passer pour un franc-tireur du parti, en

1O0
détresse et inspira le bon mouvement d’une collecte à son bénéfice. Menus faits,
quelconques et, du reste, propres à un, ravagé violemment par la littérature le pire
désarroi, après les lentes heures studieuses aux bancs, aux bibliothèques, cette fois
maître d’une expression certaine prématurée, intense, l’excitant à des sujets inouïs, -
en quête aussitôt de (( sensations neuves )) insistait-il (( pas connues )) et il se flattait
de les rencontrer en le bazar d’illusion des cités, vulgaire : mais, qui livre au démon
adolescent, un soir, quelque vision grandiose et factice continuée, ensuite, par la seule
ivrognerie.
L’anecdote, à bon marché, ne manque pas, le fil rompu d’une existence, en
laissa choir dans les journaux : à quoi bon faire, centième, miroiter ces détails jusqu’à
les enfiler en sauvages verroteries et composer le collier du roi nègre, que ce fut la
plaisanterie, tard, de représenter, dans quelque peuplade inconnue, le poète. Vous
ambitionnerez de suivre, comme je les perçois et pour y infuser le plus de belle
probabilité les grandes lignes d’un destin significatif; lequel doit garder dans ses écarts,
d’apparence, le rythme, étant d’un chanteur et quelque étrange simplicité. Toutefois
en remerciant de m’aider, par votre question à évoquer pour moi-même, la première
fois dans l’ensemble, cette personnalité qui vous séduit, mon cher ami, je veux comme
exception remémorer une historiette qu’avec des sourires me contait délicieusement
Théodore de Banville. La bonté de ce Maître était secourable. On le vint trouver. A
l’intention d’un des nôtres; et précisait-on en quelque jargon, de permettre qu’il fît
du grand art. Banville opina que pour ce résultat, d’abord, le talent devenant
secondaire, une chambre importe, où gîter, la loua dans les combles de sa maison
rue de Buci; une table, l’encre et les plumes comme accessoires, du papier, un lit
blanc aussi pour les moments où l’on ne rêve debout, ni sur la chaise. Le jeune
homme errant fut installé : mais quelle, la stupéfaction du donateur méthodique, à
l’heure où la cour interne unit, par l’arôme, les dîners, d’entendre des cris poussés à
chaque étage, et, aussitôt, de considérer, nu, dans le cadre de mansarde là-haut,
quelqu’un agitant éperdument et lançant par-dessus les tuiles du toit, peut-être pour
qu’ils disparussent avec les derniers rayons du soleil, des lambeaux de vêtements : et
comme il s’inquiétait, près du dieu, de cette tenue, enfin, mythologique, (( C’est »,
répondit Arthur Rimbaud à l’auteur des Exilés, qui dut convenir de la justesse
impliquée, certainement, par cette observation et accuser sa propre imprévoyance (( que
je ne puis fréquenter une chambre si propre, virginale, avec mes vieux habits criblés
de poux ». L’hôte ne se jugea correct qu’après avoir adressé des effets à lui de rechange
et une invitation devant le repas du soir, car (( l’habillement, outre le logis, ne suffit
pas, si l’on veut produire des poèmes remarquables, il tarde également de manger ».
Le prestige de Paris usé : aussi, Verlaine entre de naissantes contrariétés de
ménage et quelque appréhension de poursuites, comme fonctionnaire humble de la
Commune, certes, décidèrent Rimbaud à visiter Londres. Ce couple y mena une
orgiaque misère, humant la libre fumée de charbon, ivre de réciprocité. Une lettre
de France bientôt pardonnait, appelant l’un des transfuges, pourvu qu’il abandonnât
son compagnon. La jeune épouse, au rendez-vous, attendait une réconciliation, parmi
mère et belle-mère. Je crois au récit supérieurement tracé par M. Berrichon ’* et
indique selon lui une scène, poignante au monde, attendu qu’elle compta pour héros,
l’un blessé comme l’autre délirant, deux poëtes dans leur farouche mal. Prié par les
femmes ensemble, Verlaine renonçait à l’ami; mais le vit, à la porte de la chambre
d’hôtel fortuitement, vola dans ses bras le suivre, n’écouta l’objurgation par celui-ci,
refroidi, de n’en rien faire (( jurant que leur liaison devait être à jamais rompue )) -
même sans le sou N quoique seulement à Bruxelles en vue d’un subside pécuniaire
pour regagner le pays (( il partirait ». Le geste repoussait Verlaine qui tira, égaré, d’un
pistolet, sur l’indifférent et tomba en larmes au devant. I1 était dit que les choses ne
resteraient pas, j’allais énoncer, en famille. Rimbaud revenait, pansé, de l’hospice et

101
dans la rue, obstiné à partir, reçut une nouvelle balle, publique maintenant; que son
si fidèle expia, deux ans, dans la prison de Mons. Solitaire, après cette circonstance
tragique, on peut dire que rien ne permet de le déchiffrer, en sa crise définitive,
certes, intéressante puisqu’il cesse toute littérature : camarade ni écrit. Des faits? il
devait selon un but quelconque, retourner en Angleterre, avant 1875, qu’importe;
puis gagna l’Allemagne, avec des situations pédagogiques et un don pour les langues,
qu’il collectionnait, ayant abjuré toute exaltation dans la sienne propre; atteignit
l’Italie, en chemin de fer jusqu’au Saint-Gothard, ensuite à pied, franchissant les
Alpes : séjourne quelques mois, pousse aux Cyclades et, malade d’une insolation, se
trouve rapatrié officiellement.
Pas sans que l’effleurât une avant-brise du Levant.
Voici la date mystérieuse, pourtant naturelle, si l’on convient que celui, qui
rejette des rêves 13, par sa faute ou la leur, et s’opère, vivant, de la poésie, ultérieurement
ne sait trouver que loin, très loin, un état nouveau. L’oubli comprend l’espace du
désert ou de la mer. Ainsi les fuites tropicales moins, peut-être, quant au merveilleux
et au décor: puisque c’est en soldat racolé, 1876, sur le marché hollandais, pour
Sumatra, déserteur dès quelques semaines, rembarqué au coût de sa prime, par un
vaisseau anglais, avant de se faire, audacieusement, marchand d’hommes, à son tour,
y amassant un pécule perdu en Danemark et en Suède, d’où rapatriement; en Chef
des Carrières de marbre dans l’île de Chypre, 1879, après une pointe vers l’Égypte,
à Alexandrie et - on verra, le reste des jours, en (( traitant ». L’adieu total à l’Europe,
aux climat et usages insupportables, également est ce voyage au Harar, près de
l’Abyssinie (théâtre hier, d’événements militaires 14) où, comme les sables, s’étend le
silence relativement à tout acte de l’exilé. I1 trafiqua, sur la côte et l’autre bord, à
Aden - le rencontra-t-on toutefois à ce point extrême? féeriquement d’objets précieux
encore, comme quelqu’un dont les mains ont caressé jadis les pages - ivoire, poudre
d’or, ou encens. Sensible à la qualité rare de sa pacotille, peut-être pas, comme
entachée d’orientalisme Mille et Une Nuits ou de couleur locale : mais aux paysages
bus avec soif de vastitude et d’indépendance! et si, l’instinct des vers Is renoncé, tout
devient inférieur en s’en passant - même vivre, du moins que ce soit virilement,
sauvagement, la civilisation ne survivant, chez l’individu, à un signe suprême 16.
Une nouvelle inopinée, en 1891, circula par les journaux : que celui, qui avait
été et demeure, pour nous un poète, voyageur, débarqué à Marseille, avec une fortune
et opéré ”, arthritique, venait d’y mourir. Sa bière prit le chemin de Charleville,
accueillie dans ce refuge, jadis, de toutes agitations, par la piété d’une sœur.
Je sais à tout le moins la gratuité de se substituer, aisément, à une conscience :
laquelle dut, à l’occasion, parler haut, pour son compte, dans les solitudes. Ordonner,
en fragments intelligibles et probables, pour la traduire, la vie d’autrui, est tout juste,
impertinent : il ne me reste que de pousser à ses limites ce genre de méfait. Seulement
je me renseigne. - Une fois, entre des migrations, vers 1875, le compatriote de
Rimbaud et son camarade au collège, M. Delahaye, à une réminiscence de qui ceci
puise, discrètement l’interrogea sur ses vieilles visées, en quelques mots, que j’entends,
comme - a eh! bien, la littérature? )) l’autre fit la sourde oreille, enfin répliqua avec
simplicité que (( non, il n’en faisait plus », sans accentuer le regret ni l’orgueil.
N Verlaine? )) à propos duquel la causerie le pressa : rien, sinon qu’il évitait, plutôt
comme déplaisante, la mémoire de procédés, à son avis, excessifs.
L’imagination de plusieurs, dans la presse participant au sens, habituel chez la
foule, des trésors à l’abandon ou fabuleux, s’enflamma de la merveille que des poèmes
restassent, inédits, peut-être, composés là-bas. Leur largeur d’inspiration et l’accent
vierge! on y songe comme à quelque chose qui eût pu être; avec raison, parce qu’il
ne faut jamais négliger, en idée, aucune des possibilités qui volent autour d’une
figure, elles appartiennent à l’original, même contre la vraisemblance, y plaçant un

102
fond légendaire momentané 18, avant que cela se dissipe tout à fait. J’estime, néan-
moins, que prolonger l’espoir d’une œuvre de maturité nuit, ici, à l’interprétation
exacte d’une aventure unique dans l’histoire de l’art. Celle d’un enfant trop préco-
cement touché et impétueusement par l’aile littéraire qui, avant le temps presque
d’exister, épuisa d’orageuses et magistrales fatalités, sans recours à du futur.
Une supposition, autrement forte, comme intérêt, que d’un manuscrit démenti
par le regard perspicace sur cette destinée, hante, relative à l’état du vagabond s’il
avait, de retour, après le laisser volontaire des splendeurs de la jeunesse, appris leur
épanouissement, parmi la génération en fruits opulents non moins et plus en rapport
avec le goût jadis de gloire, que ceux là-bas aux oasis : les aurait-il reniés ou cueillis?
Le Sort, avertissement à l’homme du rôle accompli, sans doute afin qu’il ne vacille
pas en trop de perplexité, trancha ce pied qui se posait sur le sol natal étranger : ou,
tout de suite et par surcroît, la fin arrivant, établit, entre le patient et diverses voix
lesquelles, souvent, l’appelèrent notamment une du grand Verlaine, le mutisme que
sont un mur ou le rideau d’hôpital. Interdiction que, pour aspirer la surprise de sa
renommée et sitôt l’écarter ou, à l’opposé, s’en défendre et jeter un regard d’envie
sur ce passé grandi pendant l’absence, lui se retournât à la signification, neuve, proférée
en la langue, des quelques syllabes ARTHUR RIMBAUD : l’épreuve, alternative, gardait
la même dureté et mieux la valut-il, effectivement, omise. Cependant, on doit,
approfondissant d’hypothèse pour y rendre la beauté éventuelle, cette carrière hautaine,
après tout et sans compromission - d’anarchiste, par l’esprit l9 - présumer que
l’intéressé en eût accueilli avec une fière incurie l’aboutissement à la célébrité comme
concernant certes, quelqu’un qui avait été lui, mais ne l’était plus, d’aucune façon :
à moins que le fantôme impersonnel ne poussât la désinvolture jusqu’à réclamer
traversant Paris, pour les joindre à l’argent rapporté, simplement des droits d’auteur.

Avril 1896

The Chap Book (Chicago), 15 mai 1896;


recueilli dans Divagations (1897).

1. Écrite en avril 1896 à la demande de Harrison G. Rhodes, directeur adjoint d‘une toute jeune
revue littéraire de Chicago, The Chap Book, cette longue lettre fut publiée dans le numéro du 15 mai,
illustrée d’un portrait de Rimbaud par Félix Vallotton, avant d’être reprise en 1897, avec quelques
modifications, dans Divagations (c’est cette version définitive que nous donnons ici). La revue américaine
avait déjà publié en décembre 1894 vingt-sept quatrains-adresses de Mallarmé, sur la sollicitation du
même.
Pour satisfaire la curiosité de l’éditeur américain, cette lettre, où se ressent encore l’émotion suscitée
par la mort toute récente de Verlaine, fait évidemment une large place à l’anecdote; mais après un
préambule où l’auteur du Bateau ivre se trouve érigé en exception littéraire, sans antécédents ni postérité
- lui est déniée en particulier toute influence dans la crise de vers contemporaine et l’invention du vers
libre -, l’évocation de la vie de Rimbaud est surtout l’occasion pour Mallarmé de méditer sur le (( destin
significatif N de celui qui renonce à (( l’instinct des vers )) et s’opère, vivant, de la poésie ».
Cette signification, Mallarmé l’énonce ainsi :
... si, l’instinct des vers renoncé, tout devient inférieur en s’en passant - même vivre, du moins que
ce soit virilement, sauvagement, la civilisation ne survivant, chez l’individu, à un signe suprême.
Pour comprendre la portée de ces lignes, il faut les rapporter à cette parabole quasi autobiographique
de La Musique et les Lettres, qui définit en somme le rêve poétique de Mallarmé :
Un homme peut advenir, en tout oubli - jamais ne sied d‘ignorer qu’exprès - de l’encombrement
intellectuel chez les contemporains; afin de savoir, selon quelque recours très simple et primitif, par exemple
la symphonique équation propre aux saisons, habitude de rayon et de nuée; deux remarques ou trois
d’ordre analogue à ces ardeurs, à ces intempéries par où notre passion relève des divers ciels : s’il a, recréé
par lui-même, pris soin de conserver de son débarras strictement une piété aux vingt-quatre lettres comme
elles se sont, par le miracle de l’infinité, fixées en quelque langue la sienne, puis un sens pour leurs

103
symétries, action, reflet, jusqu’à une transfiguration en le terme surnaturel, qu’est le vers; il possède, ce
civilisé édénique, au-dessus d’autre bien, l’élément de félicités, une doctrine en même temps qu’une contrée.
Car si le poète est pour Mallarmé celui qui porte cet instinct des vers jusqu’au triomphe d’une
poésie qui soit par sa logique réflexive la conscience absolue du langage et par là même de l’humanité,
Rimbaud lui apparaît en somme, par son impatience et une fulguration prématurée du génie, comme
la contre-épreuve de son rêve.
La contrée idéale promise au pur littérateur, ce n’est pas dans le vers que Rimbaud devait la
chercher, mais dans les mirages du Levant, abdiquant ainsi la quêre véritable, celle du signe suprême.
Si le Robinson de Valvins pouvait rêver, grâce au seul génie des lettres, de devenir ce civilisé édénique,
le rénégat de la poésie se condamnait, lui, à une contre-quête, celle de la sauvagerie.
Toute cette méditation tient ainsi entre deux U Arthur Rimbaud n : celui du premier paragraphe,
personnage réel qui appelle une évocation biographique, et celui d u dernier, en lettres capitales, non
plus être de chair mais suite de syllabes où s’est réfugié, le poète mort, le génie renoncé de la lettre.
2. C’est à l’hiver 1893-1894 que H. Rhodes, à l’occasion d’un séjour en France, était entré en
contact avec Mallarmé et avait sans doute été invité aux fameux Mardis.
3. Il s’agit évidemment de cette U crise de vers N évoquée notamment dans la conférence sur La
Musique et les Lettres en 1894 et dans une des U Variations sur un sujet n, U Averses ou critique n, dans
La Revue blanche en septembre 1895.
4. L’invention du vers libre fut revendiquée par Gustave Kahn, Jean Moréas et quelques autres
l’année même (1886)où furent publiées les llluminations (et notamment Marine et Mouvement) dans
La Vogue.
5. Mallarmé fait sien le jugement du Verlaine des Poètes maudits sur les Derniers Vers : U Après
quelque séjour à Paris, puis diverses pérégrinations plus ou moins effrayantes, M. Rimbaud vira de bord
et travailla (lui!) dans le naïf, le très et le trop simple, n’usant plus que d’assonances, de mots vagues,
de phrases enfantines ou populaires. »
6. Par l’image d u poète météore, Rimbaud voisine avec Poe, cet autre N cas littéraire absolu ».
7. Ce dîner eut sans doute lieu, selon une invitation retrouvée par H. Mondor, le samedi 1” juin
1872.
8. Citation extraite de l’article de Verlaine sur Rimbaud dans Les Poètes maudits.
9. Sic. Le Bateau ivre, Les h s i s , Les Chercheuses de poux sont donnés intégralement dans l’article
des Poètes maudits; Les Premières Communionsest partiellement cité; Mallarmé a pu le lire en 1895 dans
les Poésies complètes.
10. A propos de ces poèmes d’adolescence, Verlaine s’exclame : U gourme sublime, miraculeuse
puberté! ))
11. Entre Forain et Verlaine, la version d u chap Book mentionnait aussi U le caricaturiste Gill ».
12. La Revue blanche, U Verlaine héroïque n, 15 février 1896 [Note de Mallawnd.
Voici ce récit de P. Berrichon, auquel Mallarmé fait quelques emprunts signalés par les guillemets :
Quand le rimeur nomade du Bateau ivre entra dans la chambre d’hôtel où étaient réunis les Verlaine,
l’auteur d’Amour se sentait une lassitude déjà des propos prudhommesques et des conseils dont on le
tannait depuis la réunion. Son ami apparaissant, ce lui fut la vision de la liberté reconquise. Encore, il
obéit exagérément à son impulsion. S’étant jeté dans les bras de Rimbaud, en un geste de triomphe sur
les trois femmes, il clama le vœu de ne jamais plus quitter son congénère spirituel.
Toutefois, celui-ci par un scrupule de pauvre et par crainte sans doute aussi de l’inconstance du
poète des Fêtes galanteJ, n’y acquiesçait, le repoussant et jurant que tout de leur liaison devait être à
jamais rompu; affirmant, en outre, n’être venu à Bruxelles qu’avec l’espoir d’une aide pécuniaire, afin
de pouvoir regagner son pays natal. I1 se rangeait, en ce qui concernait Verlaine, de l’avis des femmes;
bref, même sans le sou, il partirait. C’est sur cela que Verlaine, fou de désespoir plus que de dépit, tira
d’un pistolet une balle sur son ami, et l’atteignit au bras. Qu’on se représente la scène : cette mère,
cette épouse consternée, la belle-mère épouvantée; et après le coup de feu, Verlaine, en pleurs, aux pieds
de Rimbaud ensanglanté! Peut-on imaginer quelque chose de plus étrangement tragique?
Les événements, cependant, à ce point, se fussent passés de dénouement judiciaire. L‘&aire se serait
étouffée d’elle-même. Mais ne voilà-t-il pas que, de nouveau, au retour de l’hospice où Rimbaud avait
été emmené panser, Verlaine, en pleine rue, tire sur son ami, parce qu’il voulait, quand même, s’en
aller? Le scandale, cette fois, éclaté en public, rien ne put faire qu’on n’en arrêtât l’auteur. Verlaine fut,
on le sait, condamné de ce fait en deux ans d’emprisonnement. n
Mallarmé connaissait P. Berrichon, qui naviguait alors entre les ambitions littéraires et les tentations
anarchistes, depuis la fin des années 1880.
13. Le rêve est bien pour Mallarmé le pays du poète. Cf. le début de la Conférence sur Villiers :
U Un homme au rêve habitué, vient ici parler d’un autre qui est mort. n Rejeter les rêves, c’est renoncer
à la poésie.
14. La guerre de Ménélik II contre l’Italie.
15. La versification pour Mallarmé n’est pas simple convention; elle renvoie à un rythme originel,
lié à la nature (voir la citation de La Musique et les Lettres).

104
16. A propos de ce signe suprême, qui renvoie au mystère de la lettre, cf. cette lettre à Barrès :
Ah! le signe p r excellence; mais si l’on croit l’avoir compris, c’est qu’on est ce mage appelé Dieu,
dont l’honneur est de n’être pas soi, mais jusqu’au dernier qu’il s’agit de résorber, au pur Simple, pour
se redevenir; d’où ce n’est pas même à la foule d’un jour tout entière, qu’il faut avoir livré le sens de
cette lettre absconse (qu’on a tiré d’elle après tout, de ce qu’elle meurt et ignore) mais à l’humanité.
Tout est vain en dehors de ce rachat par l’Art... s (Corresbondance, éd. H. Mondor-L. J. Austin, Gallimard,
t. XI, 1985, p. 32-33).
17. Cette ultime opération préfaçant la mort de l’homme Rimbaud est comme l’écho réaliste de
la véritable opération (consacrant celle-là la mort du poète), celle de qui U s’opère, vivant, de la poésie ».
18. C’est déjà la justification du mythe de Rimbaud.
19. Cette formule d’u anarchiste, par l’esprit B est un ajout de 1897. On sait que Mallarmé lui-
même, et les vers-libristes, furent assimilés aux anarchistes, et cet anarchisme spirituel fera la matière
du roman à clés de C. Mauclair, Le Soleil des morts (1898).

Bertrand Marcha1
Lettre
à Madame Rimbaud

Stéphane Mallarmé *

Paris 89 rue de Rome


Jeudi 25 mars 1897.
Madame,
Je suis très honoré que vous ayez pensé à moi, pour un renseignement de cette
importance, que je vous donnerai, confidentiellement et de mon mieux.
Je vois Paterne Berrichon depuis plusieurs années. Je l’ai connu dans des
circonstances graves. Jeune, avec une imprudence qui ne fut que générosité, il se
rangea du côté de ceux qui souffrent et souffrit comme eux.
Vous n’ignorez probablement pas, qu’errant et révolté il encourut telles condam-
nations infligées par la loi à qui ne fait pas d’elle, tout de suite, sa foi : mais aucune,
qui puisse entacher l’honneur *. Sans doute, pour vous, Madame, dont le souvenir
des commencements troublés de votre admirable fils n’altère pas la piété que vous
vouez, la première, à Arthur Rimbaud, ce passé de quelqu’un, qui prétend, aujour-
d’hui, au titre de votre gendre, ne garde rien d’alarmant; et vous trouverez, une fois
de plus, l’autorité et la miséricorde spéciales d’être mère. Tout, depuis ce début et à
travers des heures difficiles, atteste chez Paterne Berrichon une inflexible volonté de
vivre d’après la règle établie ou tirer de son talent, qui est indiscutable, les moyens
réguliers d’existence. I1 intéresse même par ceci, qu’un homme, dans le sens vrai du
mot, très strict et sociable s’est, jour par jour, montré en lui; toutefois sans que sa
droiture ait eu rien à sacrifier de premiers instincts fervents et justiciers : seulement,
il les réserve, comme je juge que cela convient, à la lutte morale et pour la production
littéraire.
Je vous remercie presque, Madame, de m’avoir procuré une occasion de
résumer, à mon esprit, l’individualité très intéressante de Paterne Berrichon, avec
qui mes rapports, dans la distraction de Paris, ont, de près ou de loin, toujours
été très bons.

106
Peut-être, le portrait, qui m’en vient, dans la pensée, en ce moment, pourra-
t-il vous être d’une utilité, parmi votre si légitime recherche d’information.
Veuillez, Madame, agréer l’expression de mon profond respect.
Stéphane Mallarmé

1. Mallarmé témoin de moralité pour un anarchiste repenti, tel est le rôle que lui fit jouer
Mme Rimbaud lorsque Paterne Berrichon, de son vrai nom Pierre Dufour, demanda la main de sa fille
isabelle. Le 23 mars 1897, dix jours après avoir écrit une lettre analogue à Ernest Delahaye, elle sollicitait
en effet la caution de l’auteur du Faune : H Voudriez-vous avoir la bonté et vous serait-il possible de
me donner des renseignements exacts, et aussi complets que vous pourrez sur M. Paterne Berrichon,
poète, publiciste. M. Berrichon m’a demandé la main de ma fille; c’est vous dire, Monsieur, quels sont
les renseignements que je demande : honneur, morale, probité, conduite, antécédents, etc.. . Comme
écrivain, a-t-il du talent? Possède-t-il quelque notoriété, ou, du moins est-il susceptible d’en acquérir
un jour? Vous semble-t-il de caractère à rendre une femme heureuse? Savez-vous s’il est de famille
honorable? P (Cowespondance,éd. Henri Mondor-Lloyd James Austin, Gallimard, t. IX, 1983, p. 106).
Mais dès le 17 mars, Berrichon avait pris les devants, et annoncé à Mallarmé la démarche de sa
future belle-mère : U Je dois me marier avec mademoiselle Rimbaud, qui le désire autant que moi. Il
se pourrait que madame Rimbaud vous interrogeât i mon propos, sur mon actuelle moralité et mes
chances d’avenir; on lui a suggéré de le faire. Elle est très rigoureuse, madame Rimbaud, vous le savez,
effroyablement sévère... Elle sait tout de mon passé : je l’en ai moi-même instruite, le premier ... 11
faudrait, pour plus de détails, que je vous visse dans le plus bref délai N (ibid). La lettre de Mallarmé
eut apparemment quelque effet puisque quelques semaines plus tard les futurs époux demandèrent au
témoin de moralité de devenir le témoin, et parrain, d’Isabelle. Honneur que le poète, (( avec chagrin »,
déclina pour raisons de santé.
2. Paterne Berrichon, connu pour ses sympathies anarchistes, fit en effet de la prison en 1893. A
cette époque, Mallarmé intervint pour lui auprès de Jean Grave, en vain.
3. Autographe de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Bertrand Marcha1
Un précurseur français
m l

en myssinie
e e

Georges Rodenbach *

L’Abyssinie est d’actualité. Les ambassadeurs abyssins visitent la France après


avoir promené dans Paris leurs manteaux brodés d’or et leurs pagnes de cotonnade.
En même temps qu‘eux, arrivait le comte Leontieff, ramené par une malencontreuse
blessure reçue là-bas. Et ces derniers jours, le prince d’Orléans nous donna ses
impressions publiques sur l’Abyssinie : (( Tant de voyageurs français viennent de
redescendre tous plus ou moins désillusionnés sur le compte de l’Abyssinie et des
Abyssins *. )) Aujourd’hui, en effet, les routes sont ouvertes, largement parcourues.
Or, n’est-ce pas curieux de songer qu’il y eut là un précurseur tout à fait imprévu
et extraordinaire, un voyageur d’âme aventureuse qui n’était ni un explorateur ni un
envoyé, ni un missionnaire, mais tout simplement un poète devenu marchand, c’est-
à-dire cet étonnant Arthur Rimbaud, l’ami de Verlaine, si en vogue dans les chapelles
littéraires de ces dernières années? Oui! Arthur Rimbaud, qui trouva le vers libre et
la couleur des voyelles, fut ensuite a Un des premiers pionniers du Harrar )) comme
le constate un compte rendu de la Société de Géographie. Et, il s’y fit apprécier de
telle façon par les indigènes, que le même ras Makonnen, dont le prince d’Orléans
vient de nous raconter l’accueil, l’avait goûté aussi et dit en apprenant sa mort
prématurée : (( Dieu rappelle à lui ceux que la terre n’est pas digne de porter. ))
C’est une histoire fabuleuse, dramatique, et colorée comme un chapitre de l’Ancien
Testament, invraisemblable comme les cauchemars de fiévreux, que cette existence de
Rimbaud en Abyssinie, et toute sa vie d’ailleurs. Verlaine a eu bien raison de l’appeler
U le poète inaudit ». C’est (( l’homme maudit N qu’il aurait fallu dire. I1 fut poussé par
un infatigable démon! Nul repos. On dirait le Juif errant de Jérusalem réincarné. I1
faut qu’il aille toujours, qu’il revienne, qu’il parte en d’autres lieux, sur d’autres eaux.
Son ombre court plus vite que lui, au soleil, sur l’herbe et sur le sable, et il faut qu’il
aille où va son ombre - plus loin! Sa destinée est d’être ailleurs. Et la preuve qu’il
s’agit d’une irrémédiable destinée, c’est qu’il en eut le pressentiment. Prodigieusement
précoce, il écrivait dès 1873, c’est-à-dire à l’âge de dix-neuf ans, dans ses admirables

108
Illuminations, ces lignes prophétiques : (< Ma journée est finie. Je quitte l’Europe. L’air
marin brûlera mes poumons. Les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe,
chasser, fumer, surtout; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant 3! N
I1 partit, en effet, pour aboutir en Abyssinie, à Harrar, mais après quelques
navrantes et hallucinantes étapes, vivant de hasards, sans argent, poussé par le vent
furibond de l’Aventure, bonimenteur de cirques nomades, débardeur dans les ports,
racoleur de troupes coloniales, soldat lui-même en Malaisie, puis déserteur, marchand,
ouvrier : oui, tout cela, lui, le poète dont les premiers chants fixent comme une aube
de colombes miraculeuses, émerveillèrent Banville qui lui paya un logis, troublèrent
le vieil Hugo lui-même au point qu’il imposa ses mains vénérables sur le jeune front
lui disant : (( Shakespeare enfant. )) Ah! ils sont loin les poèmes; il les a laissés derrière
lui, il les méprise, il les a oubliés comme de vieux papiers effeuillés sur la mer et
qu’un providentiel hasard recueillit. Donc il part. I1 court. I1 marche. I1 navigue. Au
Hanovre, en Orient, dans les îles, partout vagabond de tous les chemins. I1 veut
savoir tout le visage de la terre, toutes les vieilles rides de ses routes.
C’est ainsi qu’il arriva un jour en Abyssinie, dernière étape en novembre 1880;
et, vu cette date, on peut vraiment l’y considérer comme un des précurseurs et des
premiers explorateurs français. Car ici - chose curieuse! - sa frénésie se cargua, comme
si le vent furibond de l’Aventure s’interrompait. I1 avait eu un but au départ : (( J’aurai
de l’or »,écrivait-il dans les Illuminations - but si mal atteint jusqu’ici. Désormais,
Rimbaud se montra un trafiquant très avisé, acheteur de café, de parfums, même
d’or et d’ivoire. Débarqué à Harrar, il poursuivit, au surplus, des buts de civilisation.
I1 voulut explorer, appliquer les sciences, instaurer là un état de progrès et de
civilisation.
I1 y a un détail bien intéressant sur ses projets à cette époque, quant à cette
contrée neuve où il rêve de grandes choses. C’est une lettre adressée à sa famille,
contenant une liste d’ouvrages dont il demandait l’expédition : un Traité de métallurgie,
les Puits artésiens, toute une série de livres et d’objets pratiques, depuis le télescope
et des instruments pour l’établissement de cartes, jusqu’au Manuel du maçon, du
charpentier...
Explorateur, il l’est ici, avec hardiesse et initiative; il visite des contrées qu’aucun
blanc n’avait parcourues avant, comme le plateau de Bubassa. Il veut entreprendre
la chasse à l’éléphant aux grands lacs. I1 accomplit surtout cette exploration du Wabi,
dans les pays d’Ogaden, où sont des tribus somalies. Le rapport sur ce voyage existe
dans les comptes rendus de la Société de Géographie, année 1884. C’est d’un intérêt
extraordinaire. Ce rapport fut communiqué par M. Barbey, directeur d’un comptoir
à Aden, dont Rimbaud était l’agent à Harrar. Le poète a vraiment pris le ton de
l’explorateur. Style sobre, émondé, administratif. Mais quel récit émouvant par les
aventures, les rencontres, les dangers, l’imprévu incessant qui donne la sensation de
quelqu’un d’invulnérable et qui aurait voyagé dans une autre planète!
Rimbaud méditait des coups plus hardis, une entreprise lucrative, enfin! car ni
la richesse ni le bonheur ne lui venaient. I1 écrivait de là en 1885 : (( Les années se
passent, je mène une existence stupide; je n’amasse pas de rentes, je n’arriverai jamais
à ce que je voudrais dans ces pays! )) Et tout, là-bas, lui apparut illusoire, vicié,
mauvais, décevant : (( A Obock, dit-il, la petite administration française s’occupe à
banqueter et à licher les fonds du gouvernement qui ne fera jamais rendre un sou à
cette affreuse colonie, colonisée jusqu’ici par une douzaine de flibustiers seulement. N
Lui tenait un nouveau plan. I1 lui arriva quelques milliers de fusils d’Europe et
il forma une caravane pour porter cette marchandise à Ménélik, roi du Choa. Celui-ci
refusa les fusils, ayant pris d’autres arrangements, et il y eut maints autres déboires
pour le pauvre Rimbaud qui venait d’accomplir six mois de marche dans des régions
terribles, encombrées de broussailles inextricables, peuplées de bêtes féroces, et tout

109
cela sans vivres, sans vêtements, sans eau. Et, dans ces climats fous, le poète défroqué
allait nu, portant dans une ceinture 40.000 francs d’or, soit un poids de vingt kilos
qui lui donna la dysenterie. C‘était toute sa fortune, ce qu’avaient rapporté à l’auteur
des Illuminations force pérégrinations en maints lieux de la terre, jusqu’en Abyssinie.
Maudit pays d’Abyssinie qui l’avait si mal payé de tant de peines! Rimbaud
jugeant qu’on ne pourrait jamais aboutir à rien de bon là-bas, (( perdu au milieu des
nègres dont on voudrait améliorer le sort et qui, eux, cherchent à vous exploiter,
vous font subir mille ennuis provenant de leur paresse, de leur trahison, de leur
stupidité ». Et puis il y a le climat. Rimbaud y contracta une maladie affreuse. Lui-
même en attribua la cause aux brusques mouvements de température. Cela lui donna
une carie de tous les os, une lente et successive mort de toutes les articulations. Fin
épouvantable! I1 recommença une course effrénée de Harrar à Aden, à Marseille, à
Charleville où vivait sa mère, puis de nouveau à Marseille. On aurait dit que le vent
furibond de l’Aventure avait recommencé à souffler. I1 courait maintenant après son
tombeau - qui fuyait, pour le faire souffrir davantage. On l’avait amputé d’une
jambe. I1 sautille sur des béquilles, ne peut pas les manœuvrer, tombe, se relève, se
fait porter dans des wagons-lits, gagne la maison paternelle, retourne aux hôpitaux.
Course à la mort! I1 faut lire, dans l’histoire de sa vie publiée par M. Paterne
Berrichon, cette effroyable lutte d’une âme de trente-sept ans qui veut vivre. I1 y
avait dans ses Il(uminations prophétiques : ((Je reviendrai avec des membres de fer ))
et le voilà avec des membres de bois, une béquille vacillante, des bras détendus, tous
les membres inertes et qu’il regarde mourir, un à un, autour de lui.
Et on dit partout aux jeunes gens d’aujourd’hui : ((Allez, soyez colon, soyez
explorateur; allez vers l’action; soyez marchand; cultivez l’énergie! Et surtout n’ap-
prenez plus le latin! D
Rimbaud aussi s’écriait déjà dès le collège : (( Pourquoi apprendre du grec et du
latin? Je ne le sais. Enfin on n’a pas besoin de cela! )) Lui aussi fut colon, marchand,
alla en Abyssinie où maintenant d’autres s’acheminent dont il fut le précurseur.
Pourtant on se demande si demeurer tout simplement un poète n’aurait pas été
meilleur pour lui, et même pour la France, à qui il aurait donné un génie de plus ...
Son œuvre incomplète, qu’il cessa à dix-neuf ans, demeure et survivra par Le Bateau
ivre, quelques morceaux éblouissants, assez pour démontrer son don unique, assez
pour offrir en exemple la justice du châtiment. Misérable vie, épouvantable mort!
Mais n’avait-il pas, pour une somme dérisoire, troqué son âme de poète contre la
bourse d’un marchand? Prix du renoncement à son droit d’aînesse de l’humanité.
C’est bien pour un plat de lentilles qu’il le vendit. Pauvre Rimbaud! n’avait-il pas
commis le crime d’Esaü?

Le Figaro, 12 août 1898; recueilli sous le


titre a Arthur Rimbaud N dans Évocations
(posthume), Bruxelles, La Renaissance du
livre, 1924, p. 310-318.

1. L’auteur de Bruges la morte (1892), installé à Paris depuis 1888 et collaborateur régulier du
Figaro, donne ici l’une de ses dernières chroniques, puisqu’il mourra brutalement, le 28 décembre 1898,
à quarante-trois ans.
2. Henri-Philippe d’Orléans, Une virite à l’empereur Ménélick, notes et impressions de route, Dentu,
1898.
3. Rodenbach confond les Illrrminations et Une saason en enfer. I1 cite ici Mauvais Sang.
4. Citation de Mauvais Sang; même confusion.
5 . Nouvelle citation du même passage de Mauvais Sang.
Arthur Rimbaud

Gustave Kahn ’

Quand furent publiés, il y a quelque douze ans, les vers et les proses d’Arthur
Rimbaud, il parut simple à la critique littéraire de circonscrire un peu le sujet; il fut
de mode de considérer Rimbaud comme uniquement le néfaste auteur du Sonnet des
Voyelles. Rimbaud devenait ainsi une sorte d’Arvers, à rebours. I1 était l’homme qui
avait perpétré le mauvais sonnet, le sonnet fou, le sonnet pervers. Certains, plus
éveillés, négligèrent l’œuvre avec une prudence respectueuse et préférèrent butiner des
anecdotes. On s’étonna généralement qu’un homme qui avait eu de la facilité eût
négligé les belles heures du succès, qu’il eût certainement obtenu, sitôt assagi, ce qui
n’eût été évidemment qu’une question de peu d’années d’apprentissage. Pour quelques-
uns, les plus futés, il parut certain que, Rimbaud étant l’ami de Verlaine, il était
difficile que Verlaine, tout en faisant la part de l’affection, se fût tout à fait trompé
sur la valeur d’art de Rimbaud. Donc on plaignait quelques belles facultés perdues
dans le désert; on goûtait, sauf taches, ellipses et gongorismes à contre-poil, Les
Effarés et Le Bateau ivre. Et puis, chez des gens même un peu lettrés, on préféra lire
la notice de Verlaine dans Les Poètes maudits que l’œuvre même, ce qui n’a rien
d’étonnant dans un pays comme le nôtre, où l’horreur de l’érudition est poussée
jusqu’à l’amour de la conférence.
M. Paterne Berrichon nous a conté ce qu’il savait (et il est le mieux informé)
sur les détails de la vie de Rimbaud, vie d’ailleurs prédite théoriquement dans ses
œuvres; malheureusement, M. Berrichon n’a pu, malgré son zèle, nous renseigner que
très incomplètement sur la pensée d’Arthur Rimbaud une fois que celui-ci eut tourné
le dos à la vieille Europe. I1 n’est pas impossible que, grâce à son activité, des
manuscrits soient retrouvés, et de quelle curiosité heureuse nous les accueillerions! I1
est fort possible aussi que Rimbaud en quittant l’Europe ait renoncé à la littérature,
que cet esprit visionnaire, qui n’avait pas besoin de l’écriture pour se formuler ses
propres idées complètement, pour se manifester soi-même à soi-même, ait dédaigné
d’écrire, ou qu’il en ait remis la préoccupation jusqu’à son retour en Europe, ou

111
encore qu’il ait subi cette fascination du grand silence qui tombe à rayons droits du
soleil d’orient, leçon de mutisme que donne aussi l’immobilité de la nuit pâle et
presque crépusculaire de ton, et que puisqu’il quittait l’Europe, hanté d’un certain
dégoût, il ait pris en pitié, à l’égal de nos autres coutumes, notre in-12 courant et
toutes les habitudes de littérature, tirée à la ligne et développée pour le libraire, que
cet in-12 implique ordinairement. Une autre opinion a été énoncée, à savoir que
Rimbaud, ayant donné l’essentiel de sa pensée, ne se soucia pas de se reproduire avec
plus ou moins d’amélioration ou de développement. J’aime mieux croire que l’Orient
fit de lui quelque contemplateur dédaigneux du calame et de l’écritoire.
En tout cas, l’œuvre toute de Rimbaud tient dans cet in-12 qu’a publié le
Mercure; l’édition, très soigneusement faite, est fort sobrement présentée; s’il n’y
avait parmi les lecteurs que des poètes, tout commentaire serait oiseux; mais, tout
en trouvant parfaitement risibles ceux qui déclarent ne rien voir en cette œuvre, nous
admettons qu’à certains égards Rimbaud est un auteur difficile; de plus, il y a peut-
être quelque chose à dire sur la genèse et sur les buts de ces poésies, de ces Illuminations,
de cette Saison en e n f r , bref de ce livre où Rimbaud apparaît, selon le vers admirable
de Stéphane Mallarmé :

Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité le change.

I
LES PREMIÈRES POÉSIES

Les poésies proprement dites d’Arthur Rimbaud, celles que ne contiennent pas
les Illuminations et la Saison en enfer, sont fort inégales, précieuses toutes, parce qu’elles
permettent d’étudier les influences littéraires qui se reflètent dans les débuts de cet
esprit si rapidement original. D’abord, fugitive, indiquée par un petit poème intitulé
Roman, assez mauvais, et par Soleii et chair, où déjà se trouvent de belles strophes
chantantes et de vraiment beaux vers, l’influence de Musset. Un peu de murgérisme
traîne fâcheusement dans Ce qui retient Nina. Voici, dans Le Forgeron, du Hugo
grandiloquent amalgamé avec du Barbier ou du Delacroix (celui du tableau des
Barricades de Juillet); du Hugo des Pauvres Gens, ou même de certaines pièces, les
moins bonnes, des Feuilles d’automne, dans Les Étrennes des Orphelins. Et, tout de
suite, ces traces effacées, dès le Bal des pendus et la Vénus Anadyomène, voici que
Rimbaud entrevoit l’âme de Baudelaire, et s’il en imite un peu la manie satanique
et le pessimisme anti-féministe de certaines pièces, il se hausse bientôt jusqu’à l’essence
même de l’œuvre. Au regard du Voyage, voici Le Bateau ivre, et c’est dans Les
Paradis artijciels qu’il faut chercher l’idée première du fond des Illuminations, de
même qu’à des vers nostalgiques de Baudelaire correspondent des lignes d’Une saison
en enfer, de même que le Sonnet des Voyelles a des similitudes avec U la Nature est
un temple où de vivants piliers », de même aussi que l’appareillage constant des
mélancolies de Baudelaire vers le ciel hindou a peut-être déposé chez Rimbaud son
goût des soleils d’Orient : et quoi d’étonnant à cela chez un enfant prodige qui sans
doute lisait Les Fleurs du mal à l’âge où les autres ont à peine fermé Robinson ou ses
innombrables transcriptions?
Quelle ne devait pas être la séduction de l’œuvre de Baudelaire sur un esprit
de cette vigueur ; le vers mentalisé, spiritualisé, d’une matière presque minéralisée à
l’exécution, des strophes où, comme sur un fond de Vinci, des cieux étranges
apparaissent :

112
Adonaï, dans les terminaisons latines,
Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils,

a dit Rimbaud, de même que Baudelaire a dit

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre


Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à Z’ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays.

La forme du poème en prose, souple, fluide, picturale, réinventée, poussée - de


l’estampe fantaisiste et linéaire, harmonieuse sans doute, de Bertrand - jusqu’à la
beauté musicale des Bienfaits de fa Lune, et le rayonnement d’une intelligence large
comme celle d’un Diderot, analytique comme celle d’un Constant, intuitive à la façon
d’un Michelet, une intelligence sagace à découvrir Poe, claire à serrer en trente pages
les mirages de l’ivresse, lucide à comprendre à la fois Delacroix et Guys, clairvoyante
à se méfier déjà d’une technique poétique pourtant si améliorée par lui-même, tels
étaient les titres de gloire de Baudelaire, tout récemment mort, alors que Rimbaud
commença à écrire. Joignez que la destinée du grand homme était tragiquement
interrompue, qu’il n’occupait point sa place parmi les réputations, qu’on sentait
l’œuvre admirable non terminée, que la tombe s’était fermée, et qu’avant elle la
maladie avait mis le sceau sur peut-être des pensées bien plus belles encore, dès lors
rayées, et vous comprendrez ce que devait évoquer à cette heure-là, à un jeune homme
génial, le nom de Charles Baudelaire.
Et, dans ces poésies, nulle trace encore de l’influence de Paul Verlaine.
Quand je parle ici d’influence de Baudelaire et de Verlaine, je ne veux nullement
dire que Rimbaud fût un esprit imitateur; bien loin de là. Mais il entrait dans la
vie, il reconnaissait au loin, dans la distance et le passé, des esprits avec lesquels il
avait des points de contact. Le Bateau ivre rappelle en intention l’intention du Voyage,
cela n’empêche pas l’œuvre d’être personnelle, d’être jaillie du fond même de Rimbaud
et d’avoir en elle l’originalité inhérente et nécessaire au chef-d’œuvre. Là, Rimbaud
est comme sur le seuil de sa personnalité : sorti des limbes et des éducations, il
s’aperçoit et s’apparaît en grandes lignes, d’un coup. C’est évidemment de beaucoup
le plus beau de ses poèmes, des quelques-uns destinés à vivre, avec Les Efarés si
indépendants et si jolis de ton, des quelques féroces caricatures, Les Assis et Les
Premières Communions. Et, à côté de ces quelques poèmes, déjà si étonnants dans une
œuvre de prime jeunesse, voici les pièces qui nous paraissent intéressantes au point
de vue de la formation du talent de Rimbaud : la pièce réaliste A la Musique (encore
baudelairienne) ; L’Éclatante Victoire de Sarrebruck, une amusante transcription d’ima-
gerie, qui n’est pas la seule dans son œuvre; Mes Petites Amoureuses, d’une langue
paradoxale et cherchée, indication d’une préoccupation de Rimbaud vers une traduction
à la fois argotique et précieuse des truandailles (Fêtes de la faim), qui précèdent toute
une série de poèmes en la même note libre et paroxyste.
Et Oraison du soir, et Les Chercheuses de poux? J’avoue les moins apprécier que
Le Bateau ivre et Les Effarés, c’est d’une désinvolture un peu trop jeune, d’amusant
contraste avec la sûreté de la forme, mais pas plus.
Et le Sonnet des Voyelles?
Le Sonnet des Voyelles? ceci demande quelque développement.
Il est vraisemblable qu’un jeune homme extrêmement doué, précoce, instruit,
qui se destine aux mathématiques ou à quelque branche des sciences, aura surtout
l’ambition d’ajouter quelque chose à un patrimoine acquis et de mettre son nom à
côté de noms justement célèbres ou justement classés. I1 tendra à découvrir une loi
non entrevue, au moins à perfectionner une découverte, à tirer d’un fait connu des
corollaires nouveaux et imprévus. En tout cas, ce jeune savant n’aura pas de raison
de nier de tradition. Un jeune homme précoce, génial, instruit, qui songe à s’exprimer
par l’art, ressentira presque toujours, aux premières heures de sa vie, un immense
besoin d’originalité. A tort ou à raison, il se croira appelé à des modifications radicales
dans la manière de sentir et de penser des hommes de son temps. A tort, parce qu’il
ne se rend pas assez compte de la complexité même de son esprit, et de ce qu’il
contient, à son insu, d’acquis; avec raison, parce que, ce qui fait sa force, sa valeur,
sa sève, c’est justement une façon vierge de comprendre les choses; il devine son
univers, s’y perd et le croit sans frontières. On repasse mille fois par ses sentiers de
jeunesse, sans s’apercevoir que c’est le même sentier, car l’humeur du matin y a,
comme une nature prodigieusement vivace et rapide, disposé d’autres fleurettes. La
difficulté même qu’a un jeune homme d’étreindre et de traduire ce qu’il a de vraiment
personnel, qui est son regard sur les choses et le timbre de sa voix pour en parler,
lui fait apparaître ses pensées existantes, mais difficilement saisissables, parce que
embryonnaires, comme compliquées à l’excès, rares et profondes. Les coteaux où mûrit
son vin lui paraissent des Himalayas, et la route serpentine qu’il suit, en musant,
quoi qu’il en ait, pour aller cueillir ses grappes, prend des lointains à ses lenteurs.
Une fois sur sa colline, il aperçoit des horizons si candidement clairs qu’il est sûr
qu’aucun œil humain ne les a entrevus; il faut bien des noms nouveaux pour les
fruits des nouvelles Amériques qui surgissent à une contemplation toute neuve, et de
là des trouvailles et des exagérations, des chefs-d’œuvre d’impulsion jeune, et des
théories qui attendront confirmation, le plus souvent la trouveront dans l’âge mûr,
en se dépouillant de l’acquis qui les gênait, les notions antérieures une fois mieux
classées. Rimbaud, comme tous les jeunes gens de génie, eût certes désiré renouveler
entièrement sa langue, trouver, pour y serrer ses idées, des gangues d’un cristal
inconnu. Sans doute Rimbaud était au courant des phénomènes d’audition colorée;
peut-être connaissait-il par sa propre expérience ces phénomènes. Je ne suis pas assez
sûr de la date exacte du Sonnet des Voyelles pour avancer autrement qu’en hypothèse
que : Rimbaud a parfaitement pu écrire ce sonnet, non en province, mais à Paris;
que, s’il l’a écrit à Paris, un de ses premiers amis dans cette ville ayant été Charles
Cros, très au fait de toutes ces questions, il a pu contrôler, avec la science, réelle et
imaginative à la fois, de Charles Cros, certaines idées à lui, se clarifier certains
rapprochements à lui personnels, noter un son et une couleur. Les vers du sonnet
sont très beaux - tous font image. Rimbaud n’y attache pas d’autre importance,
puisqu’on ne retrouve plus de notations selon cette théorie dans ses autres écrits. Ce
sonnet est un amusant paradoxe détaillant une des correspondances possibles des choses,
et, à ce titre, il est beau et curieux. Ce n’est pas la faute de Rimbaud si des esprits
lourds, fâcheusement logiques, s’en sont fait une méthode plutôt divertissante; c’est
encore moins sa faute si on a attribué à ce sonnet, dans son œuvre et en n’importe
quel sens, une importance exorbitante.

II
UNE SAISON EN ENFER. - LES ILLUMINATIONS

(( Les Illuminations sont-elles postérieures ou antérieures à Une saison en enfer? ))

Paul Verlaine n’était pas très fixé sur ce point. On pourrait induire l’antériorité des
Illuminations, et, au premier aspect, d’une façon irréfutable, de ce qu’un chapitre
d’Une saimn en enfer, Alchimie du uerbe, traite d’une méthode littéraire appliquée en
quelques poèmes et pages en prose des Illuminations. I1 y a là le désaveu (au point

114
de vue théorique) du fameux Sonnet des Voyelles, et un blâme, des ironies même,
à l’égard de certains poèmes des Illuminations. Notons pourtant que le dégoût de
l’auteur pour ces poèmes n’est pas suffisant pour l’empêcher de les publier là, pour
la première fois. I1 serait difficile d’admettre que c’est par une humilité toute chrétienne
que Rimbaud, se frappant la poitrine, offre, en exemple à ne pas suivre, des vers
terriblement mauvais; il vaut mieux croire que, tout en abandonnant une technique
extrêmement difficile et dangereuse (ce n’est point de la coloration des voyelles que
je parle, mais des recherches pour fixer les silences, et aussi atteindre par la sonorité
seule la satisfaction des cinq sens). Rimbaud jugeait alors les poèmes en eux-mêmes
dignes de mieux que le panier. Condamner la Chanson de la plus haute tour, eût été
d’un auto-criticisme un peu trop sévère.
Mais si Alchimie du verbe prouve que les vers y inclus et certaines proses lui
sont antérieurs (pas de beaucoup), nous verrons que les vers des Illuminations reprennent
certains passages d’Une saison en enfer (Mauvais Sang), que la langue des Illuminations
est plus belle, plus ferme, plus concentrée, que celle d’Une saison.
Nous croyons que si Une saison en enfer, qui forme à sa manière un tout, est
postérieure à certaines des Illuminations, elle fut terminée avant que toutes les
Illuminations fussent écrites, et ces Illuminations (ce que nous en possédons) ne
formaient pas un livre, ne devaient pas former un livre enchaîné, mais un recueil de
poèmes en prose, qui pouvait se grossir à l’infini, ou tout au moins en proportion
des idées nouvelles, ingénieuses, inattendues qui seraient survenues dans le cerveau
de Rimbaud car si Verlaine entend Illuminations, au sens de Coloured Plates, en
regrettant un titre qui fût, non Enluminures, impliquant quelque fignolage, mais un
autre mot sorti du verbe enluminer, si Verlaine pense que Rimbaud a cherché un
titre emprunté à l’imagerie polychrome, il nous est bien difficile, texte en main,
d’après le titre choisi par Rimbaud et la note des poèmes, d’être de son avis.
Illuminations, à notre sens, aurait signifié pour Rimbaud, outre la couleur d’Epinal à
laquelle il pensait un peu pour le procédé (1’Epinal et les albums anglais, surtout les
albums anglais), le bariolage cherché des fêtes à lanternes japonaises et aussi le
concours pressé des idées, personnifiées en passants accourant, le falot à la main, sur
la petite place de quelque ville, plus éclairés de l’obscurité ambiante, et aussi ce mot
Illurninations répondait à cette acception de brusques éclairs de la pensée, aussitôt notés,
cursivement et tels quels. La recherche d’impressions, l’acceptation d’intuitions aiguës,
imprévues, la capture d’analogies curieuses, telle est la préoccupation des Illuminations,
de ces improvisations parfois si heureusement définitives, parfois indiquées d’une
phrase initiale, suivie d’un et cætera motivé, comme Marine.

UNE SAISON EN ENFER

Une saison en enfer est l’explication de l’état d’âme de Rimbaud, généralisé en


celui d’un jeune homme de son temps, issu du Tiers, gêné par ce qu’il sent en lui-
même de points d’inhibition dus à son atavisme de bourgeoisie. Ça se passe en enfer,
parce que l’enfer en bas, si le ciel est en haut, qu’aux yeux de Rimbaud il y a chez
lui, en ce moment de son esprit, grouillement et non vol, et aussi parce que Baudelaire
(et, à côté de lui, Verlaine) est saturnien, parle du seul rire encore logique des têtes
de mort. Influence dans la position du sujet, mais ensuite quelle indépendance!
Rimbaud cherche les couleurs de son âme; il retrouve l’histoire de sa race; il
s’est trié en lui-même les défauts des Celtes; des instants de mysticisme lui ont
montré qu’il eût pu être un des compagnons de Pierre l’Hermite, un des lépreux
chauffant leurs plaies au soleil près des vieux murs, munis de l’éternel tesson; des
instants de violence lui montrent qu’il aurait pu être un reître; il eût volontiers
fréquenté les sabbats. I1 ne se retrouve plus au X V I I I ~ .Traduisons : il ne se retrouve

115
plus d’atavisme hors d’un catholicisme un peu idolâtre. I1 se revoit X I X ~ ,il déplore
que tout n’aboutisse comme philosophie qu’au ravaudage des vieux espoirs (voilà
pour l’âme) et à la médecine, codification des remèdes de bonnes femmes (voilà
pour le corps). Que faudrait-il pour que ce jeune homme du XIX‘ siècle fût heureux?
Qu’on aille à l’Esprit. Qu’entend-il par là? Qu’on retouj-ne au paganisme, qu’on
écoute le sang païen, qu’on rejette toute influence de 1’Evangile : tout le monde
héros, et sur-homme, comme des philosophes le diront après lui; redevenir l’homme
qui est dieu par la force et la splendeur, sur les débris de l’homme-dieu par
solidarité et résignation. Mais je ne pense point que, en son désir de se retremper
au passé, ses désirs d’Antée se bornent à la Grèce. Sans doute, il admettrait la
définition de Michelet : U la Grèce est une étoile, elle en a la forme et le
rayonnement »; mais c’est vers le soleil qu’il va, vers le soleil des vieilles races
orientales, vers la vie de tribu, et, à défaut d’un impossible vieil Orient, il voudra
l’Orient des explorateurs, ou la prairie des Comanches, comme il sied à quelqu’un
qui devine Nietzsche et se souvient encore de Mayne-Reid : puissance des images
d’enfance chez un génie de vingt ans, d’images, dès lors, reflétées épiques, au point
de coexister avec la découverte de nouveaux terrains littéraires. On me dira que
c’est bizarre. Je pense que l’incompréhension des critiques, devant cette œuvre,
prouve suffisamment que nous sommes dans l’exceptionnel. Et son rêve est de se
fondre avec des forçats, comme Jean Valjean qu’il admire aussi, parmi des pays
où l’on vit d’autres vies. Foin de l’amour divin, et des chants raisonnables des
anges, foin de I’angélique échelle du bon sens, de tout ce qui rend vieille fille, la
vie est la farce à mener par tous, et mieux vaut la guerre et le danger, malgré
qu’ironiquement on puisse se rappeler à soi-même des refrains de vieille romance
- «: la vie française, le sentier de l’honneur B. Tout est ridicule, même le salut.
Alors ,l’alcool («j’ai avalé une fameuse gorgée de poison D),et les délires.
Ecoutons la confession d’un compagnon d’enfer. C’est 1’Epoux infernal qui singe
la voix, les gestes, les allures de la vierge folle qu’il domine en son corps, et dont il
tient toute l’âme, sauf une échappatoire, un sourire, une ironie, une restriction dans
l’admiration. (( Un jour peut-être, il disparaîtra merveilleusement; mais il faut que je
sache, s’il doit remonter à un ciel, que je voie un peu l’assomption de mon petit
ami! N Et cette simple restriction met tout en question, annihile la vassalité de la
femme, qui se réfugie en son incompréhension de l’époux, comme l’époux croit
devoir se garantir par des menaces de départ brusque. Equilibre instable de deux
êtres qui se cherchent en eux-mêmes, en faisant semblant de se chercher l’un dans
l’autre; et, pour passer le temps, et échapper à la psychologie qui s’impose trop,
des tournées dans les ruelles noires, et des charités à deux, et des cabarets, des
aspects d’idylle exquise dans l’insuffisance de l’amour, des désirs d’aventures où
l’amqur, retrouvant toute sa liberté, retrouverait toute sa saveur. Cette confession
de 1’Epoux infernal, c’est un conte de jeune amour complexe, trouble et charmant
(à rapprocher d’ouvriers, Illuminations). Et si l’amour ne comble pas cette âme
inquiète, ni l’art qu’il veut impossible, alors le travail, la science - ce n’est point
son affaire, c’est trop simple et il fait trop chaud. Exister en s’amusant, histrionner
à la Baudelaire, soit peindre des fictions, rêver des amours monstres et des univers
fantastiques, regretter le matin, et les étonnements ravis de l’enfance et ses gros-
sissements, avoir rêvé d’être mage et retomber paysan ... I1 faut chercher le salut
vers des villes de rêve. Sur le seuil de l’enfer, il y a des clartés spirituelles vers
où tendre; armé d’une ardente patience, absorber des réalités; être soi totalement,
âme et corps, penseur indépendant et chaste.
Telle est cette œuvre courte et touffue indiquant le départ hors d’une vie
ordinaire vers quelque vie mentale et personnelle, sur laquelle on ne nous donne pas
plus de détails.

116
LES ILLUMINATIONS

J’ai dit tout à l’heure ce qu’étaient en général les Illuminations; regardons-les


maintenant de plus près.
Voici le petit poème Après le Déhge, qui nous explique la vision de l’écrivain.
Rien n’a changé, depuis le temps où l’idée du déluge se fut rassise dans les esprits,
c’est-à-dire peu ou beaucoup de temps après un laps de temps inappréciable de cent
ou de deux mille ans, minute d’éternité. C’est presque en même temps qu’il y eut
Barbe-Bleue, les gladiateurs, que les castors bâtirent, qu’on baptisa le verre de café
mazagran, que les enfants admirent tourner les girouettes et regardent les images,
qu’il y a des sentiments frais et des orgies, de mauvaise musique de piano, c’est
presque en même temps qu’on bâtira un splendide hôtel dans la nuit du Pôle. Tout
est dans tout, au sens de la durée, naissance des pierres précieuses, superstitions,
églogues et aussi le mutisme de la nature qui cache bien ses secrets. Peut-être les
montre-t-elle un peu, au lendemain d’un déluge, dans sa hâte à se retrouver. Alors
on peut avoir des visions fraîches. I1 serait bon que les déluges ne soient plus dissipés,
qu’il en revienne un, pas tant pour qu’on sache, mais pour qu’on voie. La vision du
poète est monotone dans ces grands changements, et, sauf un cataclysme, tout est
pour elle équivalent et contemporain. Les tableaux qui suivront sont pris des sentiments
et des monuments à la fois éternels et d’une minute de cette humanité à la fois
stable et kaléidoscopique, telle que la veut voir le poète.
Alors des mirages. Après le dernier jour du monde, le monde barbare recommençant
dans les glaces arctiques et retrouvant, dans un atavisme, par merveille de routine
demeurée, les fleurs qui n’existent pas, les pensées humaines; des paysages figurés où
des anges dansent tout près des labours, un décor de primitif donnant une terre de
Jouvence, des décors d’étude de nature, faits de tout près, en se penchant, comme
Fleurs, grossissement d’une motte de terre jusqu’à l’étendue, jusqu’au désir de la mer et
du ciel, et l’Aube, la joie fraîche de saisir les joies de lumière des premiers rayons d’été
et Royauté, une sorte de chanson en prose sur la royauté de l’amour, et l’esquisse en
trois lignes d’une ville esthétique adorant la beauté des êtres, des choses et des jardins.
Puis des séries.
Voici Enfance. Des notations d’abord d’objets et, relatifs à ces objets, des mots
étranges, des noms propres bizarres qui ont frappé la jeune imagination, le grossissement
de la nature, le rapport que l’enfant fait de tout, arc-en-ciel, fleur ou mer, à ce qui le
touche le plus immédiatement, et puis les livres et les images, leurs fastes, et leur
sentimentalité, et l’instinct éveillé chez l’enfant, un petit monde visionnaire qui se lève
en lui et que détruit la parole bienveillante et ennuyeuse de la sollicitude des parents.
Et puis le paysage s’anime : des revenants, qui ont été des âmes tendres et
généreuses, des maisons fermées le frappent. Qu’est-ce qu’une absence, un deuil, une
vente? Qu’est-ce que la tristesse et la désolation? Et les fleurs magiques bourdonnent,
le besoin de fixer couvre tout. Voici les peurs, qui lui arrivent de la légende : il y a
un oiseau au bois, une cathédrale qui descend et un lac qui monte, et la grande
peur, celle d’une voix qu’on entend de loin et qui vous chasse.
Puis le rêve où l’on se retrouve, où l’on se configure à soi-même par ses desseins
(voir Mauvais Sang). On est le saint des gravures hagiographiques parmi les bêtes
pacifiques et charmées, le savant de l’estampe d’après Rembrandt, le piéton de la
découverte et de la croisade, et, au bout du rêve, la terreur du silence. Brève terreur;
on aime bientôt le silence : (( Qu’on me loue enfin ce tombeau. )) Voici le rêve infantile
d’une vie mystérieuse et contemplative au-dessous d’une énorme cité populeuse qu’on
dédaigne, où l’on s’emmure.
Et dans Vies (qu’il faut comprendre a rêveries »), une deuxième épreuve du
même sujet, du dernier poème d’enfance, l’éveil de l’imagination par les textes : les

117
dépassant, s’exaltant, les devinant, le cerveau de l’enfant invente des vies, des drames,
il sort de sa personnalité étroite, suscite des personnages; un brahmane, créé par lui,
lui explique les proverbes; les pensées se pressent; il existe pour lui des minutes
radieuses et multiples d’intuitions géniales. (( Un envol de pigeons écarlates tonne
autour de ma pensée. )) Le roman de jeunesse, et la satiété d’avoir trop vite deviné
la vie, et de s’être répandu en romans mentaux, et un peu de dégoût : je suis
réellement d’outre-tombe et pas de commissions ».
Les Villes font partie du défilé des féeries qu’a voulu Rimbaud : luxe de mirages,
paysages de rêve. Bien des poètes, à cette heure-là, soit pris par la beauté de Paris,
ses transformations, son sous-sol, usine dissimulée de constructions propres, soit touchés
par le contact babylonien de Londres, ont rêvé des villes énormes, esthétiques, pratiques
aussi. Des utopistes d’avant la guerre en ont laissé des opuscules, Tony Moilin par
exemple 2 . C’est cette préoccupation c que deviendra Paris, que sera la ville future? N
que reprend Rimbaud : et il dépeint des villes de joie et de fêtes avec des cortèges
de Mabs et des Fêtes de la beauté, des beffrois sonnant des musiques neuves et
idéalistes; il y a des boulevards de Bagdad, des boulevards de Mille et Une Nuits
où l’on chante l’avènement de quelque chose de mieux que la journée de huit heures.
On synthétise les lignes architecturales; on retrouve, par l’art, la nature primitive, et
l’on fait, sur ce modèle, des jardins; des passerelles et des balcons traversent la ville;
un cirque, du genre de celui de Syssites de Flaubert, enserre tout le commerce de la
ville et en débarrasse le demeurant; l’argent n’y a plus de prix - plus de villages,
des villes, des faubourgs, et des campagnes pour la chasse 3.
A côté de cette série, des poèmes comme le Conte du Prince et du Génie, de l’âme
inlassable de désirs et se consumant, et des paysages, violents de traduction figurative.
Pour dire (( du Pas-de-Calais aux Orcades »,Rimbaud écrira : (( du détroit d’indigo
aux mers d’Ossian N [Métropolitain]. I1 bâtit son paysage de quelques traits principaux,
accusés et même forcés d’importance : (( sur le sable rose et orange qu’a lavé le ciel
vineux )) [ibid.]. I1 a vu et décrit les eaux rougeâtres, les fleurs vives, les coins des
Venises du nord; il a interprété des bousculades de nuages, et tenté de fixer les formes
terrestres qu’ils affectent un instant. Et puis, au sortir de cet énorme travail verbal, de
cette lutte avec le ténu, l’éphémère, la nuance d’un rayon de soleil ou d’une clarté
lunaire, voici des cantilènes toutes dépouillées, toutes calmes, toutes simples (verlai-
niennes en même temps que les Romances sans paroles, moins belles peut-être ou plutôt
moins touchantes, plus intellectuelles souvent), et des efforts à traduire les phantasmes
d’ivresse, et de la satire touchant la magie bourgeoise, des féeries et de contrastantes
notations de la rue, Hortense, Dévotion, des pèlerinages à la ville de Circé. Mais, s’il
est facile d’énumérer et de ramener la vision, on ne pourrait qu’en citant faire comprendre
la beauté complexe et sûre, l’agile doigté touchant si rapidement tant d’accords qui
sont les phrases et les vues synthétiques de Rimbaud.
C’est par cette habileté verbale, et pour sa franchise à présenter des rêveries
féeriques et hyperphysiques comme de simples états d’âme, à les démontrer état
d’âme ou d’esprit, et justement, puisque son esprit les contenait, que Rimbaud vivra.
I1 a été un des beaux servants de la Chimère. I1 a été un idéaliste, sans bric-à-brac
de passé, sans étude traînante vers des textes trop connus. I1 a été neuf sans charabia.
I1 a été un puissant créateur de métaphores. On ne pourra regretter en cette œuvre
que son absence de maturité et aussi sa brièveté.

La Revae blanche, 15 août 1898, p. 592-


60 1; recueilli dans Symbolistes et décadents,
Vanier, 1902, p. 245-264.

118
1 . Gustave Kahn (1859-1936) dirigeait La Vogue, qu’il venait de fonder, lorsque y furent publiées,
en 1886, les Illuninationr (vers de 1872 et poèmes en prose) et Une Saison en enfer, dont l’édition
originale (Bruxelles, 1873) était restée très confidentielle. Ce grand acteur et témoin du symbolisme eut
un rôle éminent dans la fortune de Rimbaud, rendant compte des Poètes mauditr de Verlaine dans L a
Revue indépendante en octobre 1888, consacrant à Rimbaud l’importante étude de 1898 que nous
republions ici. Voir le texte suivant : N Le monument Rimbaud », de janvier 1901, et la Chronologie,
octobre 187 1, octobre 1886, 190 1 .
2. Allusion au livre de Jules-Antoine Moilin, dit Tony Moilin : Paris en l’an 2000, Librairie de
la Renaissance, 1869.
3. Kahn fera une nouvelle paraphrase des Villes des Illuminations dans son livre sur l’urbanisme
moderne : L’Esthétique de la rue (Fasquelle, 1901).
L e monument Rimbaud

Gustave Kahn

Un groupe de poètes voudrait qu’un peu de bronze fondu à son effigie


commémorât sur une place publique de sa ville natale le poète Arthur Rimbaud.
I1 est inutile de retracer avec détails, ici, l’œuvre et la vie d’Arthur Rimbaud.
Certains des propagateurs de cette idée, honorer Rimbaud, nous ont vanté et avec
justesse, l’explorateur et le pionner qu’il fut, ils ont eu certes raison d’agir ainsi,
car la figure de Rimbaud serait incomplètement tracée si on ne mettait en lumière
ce côté prépondérant de sa vie. Rimbaud a devancé le mouvement colonial; c’est
un des premiers Français qui se soient décidés, après le gros sommeil de l’Empire
et le terrible réveil, à s’expatrier et à chercher des forces vives nouvelles pour ceux
de leur race. Cet aspect de conquérant pacifique, d’aventureux chercheur de meilleure
vie pratique complète bien l’allure intellectuelle d’un poète qui recula presque
d’horreur à l’idée de couler sa pensée dans des moules gauchis, ou simplement
qui avaient appartenu à d’autres, et qui se fabriqua une forme grandiose, simple,
elliptique pour y couler des idées les unes toutes neuves, les autres prophétiques.
Tout cerveau pensant de cette période doit quelque chose à Rimbaud, soit pour
la beauté du Bateau ivre, soit pour la splendeur des I&uminations; ceux qui n’ont
pas lu Rimbaud n’en ont pas moins, par influence et par répercussion, subi un
instant l’empreinte. I1 s’ajoute à la quasi-infortune littéraire de Rimbaud, qui fut
si longtemps inconnu et presque inédit, qu’en même temps qu’il était méconnu
des uns et admiré des autres, lui, au fond du Harrar ou à Aden, ignorait totalement
l’exhumation de ses œuvres et l’admiration qu’elles soulevaient. I1 revint d’Ethiopie,
ignorant même qu’il avait des amis et des enthousiastes; il en revint pour mourir
à Marseille et crut bien mourir tout entier.
Ceux qui l’admirent ne purent donc rien faire qui lui fût agréable, lui rendre
le service que sa poésie leur avait rendu, le remercier d’une émotion donnée. I1 ne
reste d’autre moyen que de coopérer à ce buste, que la ville de Charleville admet,
mais qui doit aussi être un peu fondu avec le billon des poètes et de leurs fidèles;

120
et les poètes pour un des leurs, un des plus infortunés qui furent, font appel leurs
fidèles ‘.

La Revue blanche, 1“ janvir 1901, p. 72-


73.

1. Le «monument Rimbaud» - un buste en bronze de Paterne Berrichon - sera inauguré à


Charleville le 2 1 juillet 1901. Gustave Kahn prononcera l’un des trois discours, avec Alfred Bardey,
l’employeur de Rimbaud au Harar, et Jean Bourguignon, biographe du poète avec Charles Houin (la
publication de leur biographie venait de s’achever dans la Revue d’Ardenne et d’Argonne). Les trois
discours ont été aussitôt publiés, dans le no d’août 1901 du Sagittaire.
Un Pétrus Borel
((

naturaliste ))

Catulle Mendès

Pour ce qui est d’Arthur Rimbaud, bien loin d’avoir rien innové du tout, il
fut, non sans intensité d’ailleurs, avec quelque chaude violence d’éclat, un exaspéré
Romantique attardé; et voilà, pour le Symbolisme, un imprévu initiateur. Une
métaphore si prolongée qu’elle soit, - je pense au Bateau ivre, par instants admirable,
- une métaphore étirée, étirée encore en strophes et en strophes, ne saurait constituer
véritablement un poème symbolique; on n’y peut pas même voir une allégorie; ce
n’est qu’une figure de rhétorique, démesurée. Dans d’autres morceaux qui sont sans
doute la part la plus frappante de son œuvre (je songe aux Efarés, aux Pauvres à
l‘église, aux Premières Communions et même aux Chercheuses de poux), l’intention
symbolique d’Arthur Rimbaud paraît bien improbable. La vérité, c’est que, le plus
souvent, il s’efforce à l’expression excessive, mais directe, de ce qu’il éprouve, de ce
qu’il imagine, de ce qu’il voit. Et, romantique, - le Sonnet sur la couleur des voyelles
n’a rien qui me contredise, - il l’est quant à la forme aussi. Son vers, à la rime riche
et qui veut être rare, son vers rude, cassant, cassé, cacophonique (chaque strophe
faisant l’effet d’un panier plein de tessons de bouteilles), très souvent bouscule le
rythme strict, mais n’a rien qui l’outrepasse ou le rompe. C’est pourquoi, je pense,
Stéphane Mallarmé, rigide observateur toujours des règles essentielles de notre prosodie,
et Paul Verlaine, qui s’y soumit presque toujours, hormis dans quelques improvisations
sans valeur, approuvèrent et estimèrent ce vers. Un exemple. (( La circulation des sèves
inouïes. )) Cet alexandrin, qui est d’Arthur Rimbaud, ne semble-cil pas avoir été
écrit, en marge du Satyre, par un jeune poète enthousiaste de Victor Hugo jusqu’à
l’imitation servile? Mais l’auteur des IIIuminations ne se haussait que trop rarement
à accepter la discipline, - qui laisse toute la liberté, - des grands créateurs; et, par
le tohu-bohu impertinent, et amusant, des idées, par l’incohérence d’ailleurs pitto-
resque de l’image, par l’excès furibond de la couleur, il ressemble surtout, - réac-
tionnaire frénétique et non pas novateur, je le répète, Sorte de Jeune-France ressuscité,
- à ces emphatiques et extravagants bouzingots de la cohue romantique, qui ne furent
122
que les bouffons du roi Génie. L’analogie n’est-elle pas manifeste (même au point
de vue du symbole, si l’on veut voir du symbole partout) entre Le Bateaa ivre et le
Prologue de Madame Putiphar? Ce qui paraît distinguer Arthur Rimbaud, ce n’est
guère que la vilenie ou la malpropreté (pas toujours, grâce au ciel!) des sujets auxquels
il s’adonne. Mais cette (( originalité )) même, assez banale d’ailleurs, que les Symbolistes,
esprits vagues et hauts, jamais sans doute ne songèrent à approuver, ne lui est pas
entièrement personnelle; il la reçut du moment où essayaient de triompher en
littérature, vils et bas imitateurs de l’épique Emile Zola, les goinfres du laid et les
renifleurs de l’ordure. De sorte que, malgré un très réel talent estimé de tous les
lettrés, Arthur Rimbaud, qui dut une gloire peu répandue à un généreux complot
d’amicales louanges et quelque renommée moins restreinte à l’aventure mystérieuse
de sa vie, ne semblera guère dans l’avenir, je pense, qu’un Pétrus Borel naturaliste.

Le Mouvement poétique francais de 1867 à


1900, rapport à M. le Ministre de 1’Ins-
truction publique et des Beaux-Arts [...I,
Imprimerie nationale - Fasquelle, 1903,
p. 163-165.
Arthur Rimbaud

André Salmon '

MORTEL, ANGE et DEMON, poète et baladin,


Casseur de pierre aussi et soldat de fortune,
RIMBAUD! frère de ceux qui naissent pour I'exil,
T u passas, recélant sous la face commune
Le visage d u n dieu honni des dieux voisins
Et voulus, dîneur las des jéstins inutiles,
Mordre sans les cueillir tous les fruits du jardin.
Sur tes cahiers d'enfant écrasés de ratures,
Partout enluminés d'énormes caricatures,
Dans I'étude moisie et sous le gaz blafard
Tu grifonnais, petit prodige narguant son art,
Des pamphlets prophétiques que tu signais : ARTHUR.
N'états-tu que I'enfant maudit de Charleville ?
Des mères t'ont crié dans les rues : a Antéchrist! Y
Sans savoir quelle aurore illuminait tes yeux
Et sans faire baiser tes cheveux à leurs fils.
Tu fus le frère lointain des princes douloureux
Qui quelque soir, au find dune sombre Bavière,
Quand les étudiants chantent autour des pots de bière,
Laissent les eaux gardiennes se refemzer sur eux,
Pour avoir compris Pâme des cygnes et les lys.
Un matin ce f u t beau. Au pied d u n sapin rouge
Déroulant jusqu'à toi ses bras de palmes vertes,
Le voyageur qui va triste de bouge en bouge,
De palais en palais et dans les gares désertes
Sennuie ù regarder la pluie anx carreaux noirs,
L'éternel voyagenr cherchant le bat de vivre

124
Et ne le trouvant pas e t repartant put voir
- Et trembla de le voir et de t’avoir surpris -
Au pied d’un sapin rouge un poète accroupi,
Qui riait aux éclats et qui brûlait son livre! ...
Un empereur casqué de plumes e t vêtu d’or
T’estimait. Ses sujets disaient : U Rimbaud le Juste. Y
Tu vendais du cafl, du poivre et de i’ivoire
E t des fusils au nègre qui jouait les Augustes,
Et si quelqu’un venu de la mourante Europe
Te demandait : a Vous avez fait des vers, dans le temps? Y
Tu fronçais le sourcil et haussais les épaules
Et refaisais le compte de tes dents d’éléphant.
Puis tu revins mourir quelque jour à Marseille,
Avec ton or conquis caché dans ta ceinture
E t tu traînais la jambe sur le pavé cruel,
Meurtri du poids de i’or, meurtri par tes blessures.
RlMBAUD! ils t’ont dit mort en bon fils de i’Église
Car tu parlas d’Amour e t de Terre promise...
il9051

1. N Ces deux noms qui tonnèrent dans mon esprit si formidablement : Corbière!... Rimbaud! ... »,
s’écriait André Salmon dans le tome II de Vers et Prose. Mais c’est Rimbaud seul qu’il chante dans ce
poème qu’il donna en 1906 à la Revue littéraire de Paris et de Champagne avant de l’inclure l’année
suivante dans son recueil Féeries. Poème curieux, avec ses alexandrins U faux exprès », ses rimes aléatoires,
sa ligne de points finale qui marque moins un inachèvement qu’un suspens dans l’indicible : hommage
implicite au U petit prodige narguant son art » ? Poème révélateur aussi, par l’image qu’il nous donne
de Rimbaud, enfant génial et maudit, aventurier au grand cœur, ange et/ou démon, (( éternel voyageur ».
Salmon, qui a connu Delahaye, Izambard, Berrichon et Isabelle, tire d’eux, autant que de la lecture des
textes, son image du poète, toute nourrie des lieux communs de l’époque.

Michel Décaudin
Victor Segalen
L e double Rimbaud

Victor Segalen

On sait comment Arthur Rimbaud, poète irrécusable entre sa quinzième et sa


dix-neuvième année, se tut brusquement en pleine verve, courut le monde, fit du
négoce et de l’exploration, se refusa de loin à ce renom d’artiste qui le sollicitait et
mourut à trente-sept ans après d’énormes labeurs inutiles. Cette vie de Rimbaud,
l’incohérence éclate, semble-t-il, entre ses deux états. Sans doute, le poète s’était déjà,
par d’admirables divagations aux routes de l’esprit, montré le précurseur du vagabond
inlassable qui prévalut ensuite. Mais celui-ci désavoua l’autre et s’interdit toute
littérature. Quel fut, des deux, le vrai? Quoi de commun entre eux? Pouvait-on, les
affaires bâclées et fortune faite, espérer une floraison, un achèvement ou un renouveau
des facultés créatrices? Cela reste inquiétant de duplicité.

Poète, Rimbaud le fut absolument, péremptoirement. On ne peut rien conclure


de pièces de collège comme Les Étrennes des orphelins, où la note pathétique pleurniche
sur un mode cher à François Coppée :

Votre cœur I’a compris, ces enfants sont sans mère.


Plus de mère au logis, e t le père est bien loin! ...

mais déjà le désir de l’en-allée incertaine surgit :

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,


Par la Nature, - heureux comme avec une femme.
[Sensation]

Puis un beau souffle païen s’élève dans Soleil e t chair :

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Je crois en toi, je crois en toi, divine mère,
Aphrodité marine! - Oh! la route est amère,
Depuis que l’autre dieu now attelle à sa croix...
... Et i’idole 0.4 tu mis tant de virginité,
O i tu divinisas notre argile, La Femme ...
La femme ne sait plus même être courtisane

L’invention lyrique est moins apparente en de tels jeux enfantins :

Ils ont schako, sabre et tam-tam,


Non la vieille boîte à bougies.
E t des yoles qui n’ont jam-jam ...
Fendent le lac aux eaux rougies.
[Chant de guewe parisien]

Pourtant on trouverait dans la littérature patentée actuelle des procédés de


versification analogues, et autant d’acrobatie dans la rime :

...
* voilà
La présidente Aubry !-

LA DISTRIBUTRICE
Oranges, lait... -

LES VIOLONS, s’accordant


La ... la ...

Or, M. Rostand étant évidemment poète puisqu’il fait des vers, et des vers d’une
académique pureté, on pourrait soutenir que la verve de Rimbaud, qui l’égale en
jongleries, devient, par cette comparaison, flagrante. Mais l’inattendu contact est de
brève durée entre le poète béni par la foule et l’autre, le maudit. Celui-ci prend
définitivement son essor dans Le Bateau ivre, où, visionnaire de sa propre vie, Rimbaud
prévoit ses tourmentes futures, ses marches interminables, ses luttes, ses périples
infructueux, sa vie bousculée, sa vie douloureuse, toute sa vie de

,.. martyr lassé des pôles et des zones.. .


D’abord, c’est l’ivresse joyeuse,

Dans les clapotements furieux des marées,


Moi, tautre hiver, plus sourd que des cerveaux d’enfants,
Je courus! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants...

puis de belles notations chatoyantes et précises :

... Lu circulation des sèves inouïes,


Et réveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.

d’autres, parfumées et délicates :

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Des écumes de fleurs ont béni mes dérades,
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Mais tout cela n’est, à vrai dire, que reflets sensoriels, fantômes évoqués pour
l’intime joie des yeux de l’esprit. Cela flamboie ou s’irise, cela murmure ou rugit,
mais sans évasion hors du langage des sens. Voici que le poète, d’un coup, parvient
à d’insoupçonnés horizons :

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,


E t les ressacs, et les courants :je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que lthomme a cru voir.

Dans ces dix derniers mots, tous d’un usage ultra-quotidien, banal, s’enclôt
vraiment un frisson d’inconnu. C’est le face-à-face glorieux avec cet imaginaire absolu
dont toute réalité ne semble que le reflet terne; c’est l’emprise immédiate par autre
chose que des frissons de nerfs, de l’immuable, du surhumain. On conçoit la fierté
du poète, et la hautaine allure de son affirmation, et ce mépris d’archange mauvais
inclus dans l’assurance :

... ce que i’bomme a CRU voir...

lorsque lui, le voyant, s’en pénétrait, s’en rassasiait en dépit de l’infirme nature. De
tels instants divinatoires désignent les poètes essentiels. D’aucuns ont façonné de vers
autant qu’une jonchaie peut lever de joncs, sans que jamais on puisse, en leurs arpents
corrects, cueillir une glane comparable. D’autres en abondent, et Verlaine est parmi
ces derniers. I1 serait aisé d’en récolter encore, et nombreuses, dans l’œuvre pourtant
rare de Rimbaud.
Enfin, Le Bateau ivre, épuisé des mers, aspire à l’immobilité :

J’ai vu des archipels sidéraux e t des îles


Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur?

Mais vrai, j’ai trop pleuré. Les aubes sont navrantes,


Toute lune est atroce e t tout soleil amer.
L’âcre amour m’a gonjé de torpeurs enivrantes.
Ob! que ma quille éclate! Ob! que j’aille à la mer!
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flacbe,
Noire et froide, où, vers le crépuscule embaumé,
Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle, comme un papillon de mai.

Et cela fut, en vérité, prophétique des désirs constants de l’autre Rimbaud, qui
même avant ses souffrances, avant ses échecs, en pleine fièvre de vie et d’action,
entrevoyait, comme but seul désirable, le repos.

Toute l’œuvre de Rimbaud, très heurtée, est loin d’avoir la beauté de forme et
l’envergure des fragments précités. Mais, même en ses ombres les plus déconcertantes,
elle échappe, pour des raisons que nous allons dire, à la critique agressive : c’est que,

13 1
à l’exception de Une saison en e n f r , cette œuvre n’était pas destinée à une publicité
immédiate. 11 est certain que l’auteur ne fut pour rien dans l’impression des Illumi-
nations et des Poésies. Peut-être même les eût-il gardées toujours inédites ’.
Ces conditions d’intimité, de réserve, n’enlèvent rien à la valeur formelle de
cette littérature. Elles présentent au contraire ce singulier avantage de permettre
l’admiration en jugulant d’avance tout reproche. C’est un réseau maillé sur chair, à
travers quoi passeraient les caresses, mais qui défendrait des injures. Le grief capital
porterait, en effet, sur l’individualisme outrancier, sur l’obscurité opiniâtre de la
plupart de ces proses. Telle par exemple :
MYSTIQUE
Sur la pente du talus, les anges tournent leurs robes de laine, dans les herbages
d’acier et d’émeraude.
Des prés de flammes bondissent jusqu’au sommet du mamelon. A gauche, le
terreau de l’arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et tous
les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l’arête de droite, la ligne des orients,
des progrès.
Et tandis que la bande, en haut du tableau, est formée de la rumeur tournante
et bondissante des conques des mers et des nuits humaines,
La douceur fleurie des étoiles, et du ciel, et du reste descend en face du talus,
comme un panier, contre notre face, et fait l’abîme fleurant et bleu là-dessous.
Ne cherchons pas à comprendre. Comprendre est le plus souvent en art un jeu
puéril et naïf, l’aveu d’une sensibilité ralentie, la revanche intellectuelle du spectateur
affligé d’anesthésie artistique. Celui qui ne comprend pas et s’obstine à comprendre,
est, a priori, celui qui ne sent pas. Le même, après lecture de Mystique, hochera la
tête interrogativement, et devant une toile imprévue cherchera, sur le bord du cadre,
l’indication du (( sujet )) en murmurant : Qu’est-ce que ça peut bien représenter? ))
-Néanmoins, à défaut de légendes, d’explications, de clés, à défaut de symboles
concrets et parlants, on est en droit de réclamer du peintre exposant son œuvre ou
de l’écrivain donnant le bon à tirer, une certaine part de joie, un sursaut, une petite
angoisse douce, un éveil d’énergie, une suggestion ou, plus simplement, une sensation.
Or, beaucoup de pages, dans l’œuvre de Rimbaud, restent à cet égard, pour
nous, inertes. Ni la beauté des vocables, ni la richesse du nombre, ni l’imprévu des
voltes d’images, rien ne parvient à nous émouvoir, bien que tout, en ces proses,
frissonne de sensibilité. Pourquoi cette impuissance? C’est que parmi les diverses
conceptions d’un être sentant, seules nous émeuvent les données généralisables aux-
quelles nos propres souvenirs peuvent s’analogier, s’accrocher. Le reste, évocations
personnelles, associations d’idées que les incidents de la vie mentale ont créées dans
un cerveau et jamais dans les autres, cela est en art lettre morte. Or, les proses de
Rimbaud surabondent en (( ipséismes )) de ce genre. Elles en sont obstinément tissées :
les IZZuminations devaient être, pour leur auteur, des notations singulièrement précieuses
de ses émotions d’enfant. Parmi les Poésies elles-mêmes, nombreux sont les exemples
semblables. On eut tort de les étendre, de les déployer à l’appui de tentatives
esthétiques. Le sonnet intitulé Voyelles, indûment prôné comme une théorie d’art
synesthésique, n’est, en réalité, qu’un rappel adolescent de premières sensations 3.
Ses proses et ses vers ne furent donc en grande partie pour Rimbaud qu’une
sorte de kaléidoscope très personnel, où papillotait sous formes d’images le plus
souvent visuelles (rarement olfactives à l’encontre de Baudelaire), le passé, son passé :
reflets de Rimbaud pour Rimbaud. On peut imaginer les jouissances incluses pour
lui seul dans ces rappels de contingences mortes. On ne peut les partager. Comme
tout procédé mental, cela ne vaut qu’au service de l’inventeur. I1 serait injuste de lui
en reprocher l’usage.

132
I1 existe d’ailleurs en chacun de nous, et pour chacun de nos modes de penser,
de vouloir et de sentir, une irréductible et forclose tanière que, de gré ou de force,
de haine ou d’amour, nous ne pouvons entrouvrir à autrui. On peut se livrer, se
donner? Oui! livrer des gestes et donner des grimaces. Pantomimes et mascarades de
tréteaux! Et derrière l’être baladin, le moi essentiel reste tapi dans le fond de son
antre, et la tanière demeure inaccessible. Des amants seraient épouvantés si, au plus
fort de la volupté partagée - quand la joie se répand, tellement une que les deux
êtres proclament leur consubstantialité - s’ils mesuraient l’infrangible barrière qui
sépare les deux êtres sentants, et les séparera toujours malgré l’apparente harmonie
de leur unique joie. Se comprendre, se confier, s’étendre? Folies... autant espérer se
perdre sans retour l’un dans l’autre par une thaumaturgie aussi incroyable que celle
du yoghi s’absorbant en Brahma!
Dans les ondes qui vibrent alentour de chacun, l’on ne peut chercher qu’un
écho très lointain de la personnalité dont elles émanent; avec l’espoir que ces ondes,
si elles traversent en nous des cordes harmoniques, les feront sonner au passage. Les
Ziiuminations et quelques poèmes sont, dans l’œuvre de Rimbaud, ces vibrations
accordées pour lui seul. U J’ai seul la clef de cette parade sauvage! )) Qu’avons-nous,
dès lors, à en espérer? Rien; qu’à recueillir ce qui par hasard nous émeut, en considérant
sans dédain le reste.
Les derniers écrits de Rimbaud, Une saison en enfer, ne relèvent point des mêmes
réserves : ils furent publiés par l’auteur lui-même, avec cette restriction encore que
ce dernier détruisit plus tard les exemplaires parus. Quelques-unes de ces pages sont
enfin susceptibles de généralisation. Elles ne se confinent plus à l’arrière-pensée du
poète. I1 s’agit encore de péripéties mentales (et pourrait-il être question d’autres
choses?). - Mais, pour les dire, l’enthousiasme du très jeune Rimbaud s’évade hors
de toute occurrence, déborde dans le temps, revient sur le passé, entame à coups de
dents l’avenir. Cette haine du présent, du présent mesquin parce que présent, est encore
un signe de l’initiation poétique. Au prix des somptuosités imaginaires qui restent
l’apanage des cerveaux créateurs, le moment qui passe est fade et morne. Le regret a
toujours suscité plus d’hymnes, et plus beaux, que la possession satisfaite. Et le désir,
plus joyeux, plus fort et superbe que tout autre penser humain, auquel pourtant nul
ne dédia de statue, que nul peuple ne divinisa, ce fut le vrai démon familier de tous
les poètes, de tous les actifs et les forts. Et comme il sait désirer, notre Rimbaud-
poète!
Désir de joie :

Qu’il vienne, qu’il vienne


Le temps dont on s’éprenne..,

J’ai tant fait patience


Qu’à jamais j’oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Qu’il vienne, qu’il vienne,


Le temps dont on s’éprenne.
[Chanson de la plus haute tour]

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Désir des autrefois :

Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France!


Mais non, rien.
Il m’est bien évident que j’ai toujours été de race inférieure...
Je me rappelle l’histoire de la France, fille aînée de 1’Eglise. J’aurais fait,
manant, le voyage de terre sainte; j’ai dans la tête des routes dans les plaines
souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme. Le culte de Marie, l’atten-
drissement sur le Crucifié s’éveillent en moi parmi mille féeries profanes. - J e suis
assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil.
- Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.
Ah! encore : je danse le Sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et
des enfants.. .
[Mauvais Sang]

Désir des autres lieux :

Me voici sur la plage armoricaine. Que les villes s’allument dans le soir. Ma
journée est faite; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons; les climats
perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des
liqueurs fortes comme du métal bouillant - comme faisaient ces chers ancêtres
autour des feux.
[Ibid.]

Désir des richesses :

Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur
mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal.
Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds.
[Ibid.]

Désir de toute humanité :

Quelquefois, je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations
en joie. Un grand vaisseau d’or au-dessus de moi agite ses pavillons multicolores
sous les brises du matin. J’ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les
drames. J’ai essayé d’inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles
chairs, de nouvelles langues. J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels.
[Adieu]

Et Rimbaud, ayant clamé tous ses désirs comme il n’avait pas encore vingt ans,
entreprit de les réaliser. Ce fut le second aspect de sa vie.

D’abord, il vagabonda, aussi bien dans le but nécessaire à la fois et miroitant


de gagner sa vie et de la parer de tout ce que donne l’or, que par amour du
vagabondage même. I1 erra comme pas un ne sut errer, peut-être, de dix-neuf à
vingt-trois ans. Le voici en Belgique, en Angleterre, en Allemagne : jeux d’essais. De
chacun de ces pays il retient la langue. En trois mois, à Stuttgart, il est germanisant.
Un mois lui suffit pour assimiler l’italien, à Milan où il est à peu près parvenu à
pied. Cela deviendra son mode de pérégriner habituel. Une insolation grave l’abat à
Livourne. O n le rapatrie. I1 repart vers l’Orient, mais s’arrête en Autriche, d’où,
expulsé, il regagne toujours à pied les Ardennes son pays natal 4. I1 s’échappe, atteint
la Hollande, à pied encore, et contracte un engagememt dans les troupes néerlandaises :

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cette fois, c’est la grande fuite attendue. I1 débarque à Java, déserte, erre dans la
brousse, revient à Batavia et se réfugie à bord d’un navire chargeant pour Liverpool.
On le retrouve à Charleville. Et sans cesse il s’en va. Interprète dans un cirque à
Copenhague et à Stockholm, il s’engage chez des négociants pour Alexandrie, traverse
une seconde fois le Saint-Gothard, s’embarque à Gênes, atteint Chypre, d’où les
fièvres le chassent, et doit revenir en France. Le temps lui pèse :
U Rester toujours dans le même lieu - écrit-il, - me semblerait un sort très
malheureux. Je voudrais parcourir le monde entier qui, en somme, n’est pas si grand. ))
Puis c’est encore I’Egypte, et Chypre, d’où il gagne Aden, tente une incursion
en Abyssinie, revient à Aden et aboutit enfin, en novembre 1880, à une provisoire,
mais caractéristique étape : la côte du Somal, le Harrar, le chemin de la mer à
l’Abyssinie. I1 a vingt-six ans.
Cela fait date dans ses aventures. Jusqu’alors, il semble avoir, en poursuivant
la fortune, obéi à un irrésistible besoin de tout sentir, tout vivre; peut-être simplement
à une inéluctable impulsion d’errer. D’autres diraient : manie ambulatoire, et, tournant
tranquillement la page, se reposeraient là-dessus. Le diagnostic serait facile et paresseux;
peu de chose du problème posé - la duplicité de la vie de Rimbaud - en serait
éclairci. D’ailleurs cette (( manie )) s’apaise, et durant dix années, les dernières, Rimbaud
ne va plus quitter l’Abyssinie, les pays encerclants, et Aden, qui en est alors la clef
commerciale. C’est encore, sans doute, un territoire égal à une petite France qu’il va
sillonner en tout sens; mais en regard de ses exploits antérieurs, l’espace peut lui
sembler mesquin.
Dès lors, il est perdu de vue par ses amis d’Europe, ceux-là du moins qui
avaient approché notre Rimbaud-poète. Pour le suivre là-bas, et mettre en relief le
second état de sa vie, les documents ne semblent pas manquer. I1 y a ses lettres,
d’abord >; il y a les nombreux souvenirs écrits ou oraux laissés par lui chez ceux qui
l’ont connu. I1 y a le pays lui-même, enfin, qui doit nous renseigner.
Le pays, c’est le Harrar, les hauts plateaux dont le climat apaisé défend des
chaleurs de la mer Rouge. C’est le passage obligé des caravanes vers d’autres pays
plus riches, en ébullition politique, l’Abyssinie, le Choa. Rimbaud lui-même (en
négociant, certes, plutôt qu’en artiste) décrit :
Quelques versants de montagnes bien arrosés, tels que ceux du Gan-Libach,
offrent une végétation superbe, non moins belle que celle des amonts éthiopiens.
Le naturaliste Mengès y a reconnu le genévrier gigantesque et la magnifique djibara
dressant sa hampe florale à plusieurs mètres de hauteur. Les caféiers prospèrent sur
les avant-monts du massif du Choa. La région centrale du pays, l’Ogaden, dont
l’élévation moyenne est de 900 m, serait d’après les informations de Sottiro, une
vaste région de steppes : après les pluies légères qui tombent dans la contrée, c’est
une mer de hautes herbes, interrompues en quelques endroits par des champs de
cailloux 6 .

Mais alentour, c’est vers la mer, vers la côte Somali, c’est la plaine implacable,
sèche, le Désert. Ce mot enferme toute une magie égaie à celle du miroir où les
hallucinés contemplent défiler d’étonnantes visions. Certes, l’imprévu complet n’existe
plus depuis le perfectionnement des récits de voyages et l’on peut imaginer d’avance
tout ce qui se trouve, à l’abord direct, réalisé : la lumière pulvérulente, un sol plus
implacable de crudité que le ciel même; des sables flaves; le cercle horizontal reculé
presque derrière les nuages, et la grande calotte bleue que la vue peut, sans accrocs,
caresser. A l’aube, la plaine d’un brun-blond, tout embuée de vapeurs bleues, s’éveille.
Les caravanes s’étirent. Les chameaux jaunasses, dont les genoux sont liés en X,
sautillent en s’aidant de coups de tête. De petites chèvres curieuses viennent vous
dévisager. Puis tout cela se met en route sur l’interminable sentier sans ressaut. La

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lumière croît. On dirait qu’elle contourne les objets, tant les ombres mêmes sont
mordantes pour l’œil. Cela se parsème de sons grêles comme des tintements de
clochettes, comme le heurt des os de chameaux. Des poussières dorées, blondissantes,
qui sentent brun et âcre, vous évoquent l’encens; non plus la drogue édulcorée des
paroisses riches, mais ces résines impures à peine malaxées, toutes chargées d’autres
arômes du terroir. Dans ce Désert, vont, viennent, habitent les Somali. Noirs et
musclés, les uns, mahométans convaincus, jurent descendre du Prophète et battent
leurs femmes; d’autres, surtout au voisinage du pays Galla, sont animistes, invoquent
les pierres et révèrent les grands arbres ’. Tel était le champ d’exploration qu’imposaient
à Rimbaud les nécessités du trafic.
Sa figure est restée là-bas très vivace. Ou plus exactement, il semble que la
notoriété récente du poète ait ravivé, dans la mémoire des gens qui l’approchèrent,
des souvenirs près de s’éteindre. Ceux-là se gonflent d’importance à qui l’on parle
du vagabond d’autrefois. A Djibouti, chacun de ses anciens compagnons de négoce
se déclare sans hésiter N l’intime ami de Rimbaud qui n’en avait pas d’autre ». On
peut néanmoins, à travers leur emphase, esquisser une silhouette vraisemblable du
second Rimbaud :

Un grand homme maigre, sec, grand marcheur, oh marcheur étonnant!... le


paletot ouvert, un petit fez sur la tête, il allait, allait toujours. - C’était un homme
d’une conversation stupéfiante ; tout à coup il vous faisait rire, mais rire!
- Et ses qualités en affaires? Pourquoi son échec?
-Manque de capitaux, d’abord. Le pays, à ce moment, était absolument
sauvage et nécessitait d’importantes mises de fonds pour organiser les cara-
vanes Mais notre homme était extraordinaire... I1 parlait anglais, allemand, espa-
gnol, arabe et galla. Puis il était très sobre, ne buvait jamais d’alcool; du café
seulement, à la turque, comme on en prend dans le pays.
- Avec des capitaux suffisants, eût-il pu réussir?
- Non, peut-être. Bon comptable, il ne pensait pas assez aux affaires... il devait
avoir d’autres idées en tête ...
- L’argent le tentait, pourtant?
- I1 était très parcimonieux, très acharné, mais de gros gains ne l’auraient
même pas satisfait.
- Parlait-il quelquefois de ses amis en France?
-Jamais. I1 n’aimait en France absolument que sa sœur, disait ne désirer
revenir que pour elle... D’ailleurs, longtemps après sa mort j’ai reçu une lettre de
sa sœur, une lettre, oh! comme lui aurait pu en écrire... Vit-elle toujours?
Nous rassurons notre interlocuteur.
- Mais vous saviez que Rimbaud écrivait?
- Oh! oui, de belles choses... des comptes rendus à la Société de Géographie,
et aussi un livre sur l’Abyssinie 9...

Tous les N souvenirs )) du même genre pèchent, d’ailleurs, par les personnalités
interrogées. Ces négociants, hommes d’affaires, conducteurs de caravanes, consuls ou
autres, ne pouvaient évaluer que des aptitudes commerciales. On ne doit espérer en
extraire la moindre note sur le Rimbaud poète, lequel, à ce moment, était, hors d’un
cercle minime, absolument inconnu. Si bien que s’intéresser à ses manifestations
artistiques (à supposer que cette période de sa vie en présentât) eût été faire œuvre
de critique hors pair, le découvrir. Ses compagnons de labeur n’ont évidemment
soupçonné en lui que l’honorable correspondant de la Société de Géographie.
Les lettres de Rimbaud à sa famille et à quelques amis ne sont pas plus
explicites : Rimbaud s’y est mis à la portée de ses interlocuteurs, et surtout de sa
mère.

136
Et c’est, dit Paterne Berrichon lo, une personne de vertu propriétaire dont le
cœur bat malgré soi vers l’argent, et qui ne saurait, par tradition, avoir d’estime
parfaite pour un homme pauvre vivant, fût-ce son fils... - On sent que pour ne
point contrister et s’aliéner le correspondant en France dont il a besoin et qu’il
aime en somme sous la sécheresse des témoignages d’affection, Rimbaud sacrifie ses
soins idéaux les plus pressants et impérieux! qu’il exagère des trivialités et va
jusqu’à médire des gens l’employant avec loyauté ou l’aidant dans ses héroïques
projets, gens pour lesquels il avait cependant une sincère amitié - et cela est plein
d’horreur.

Horrible? non; c’est plutôt décevant et fastidieux. Certaines d e ces lettres sont
nécessaires : fort bien. Rimbaud réclame l’envoi de livres techniques indispensables :
Album des scieries forestières et agricoles, prix 6 francs; o u bien des instruments d e
première utilité : longue-vue, baromètre, sextant, théodolithe. I1 se lamente aussi,
d’un ton amer, sur sa triste vie, ses labeurs à peine rémunérés, ses désirs d’amasser
u n petit pécule, puis d e vivre ensuite doucettement et calme :

Enfin, puissions-nous jouir de quelques années de vrai repos dans cette vie, et
heureusement que cette vie est la seule, et que cela est évident, puisqu’on ne peut
s’imaginer une autre vie avec un ennui plus grand qu’en celle-ci.
(...) Comme vous dites : ma vocation ne sera jamais dans le labourage... Pour
se reposer, il faut des rentes; pour se marier, il faut des rentes, et ces rentes-là je
n’en ai rien. Pour longtemps encore, je suis donc condamné à suivre les pistes où
je puis me trouver à vivre, jusqu’à ce que je puisse racler, à force de fatigues, de
quoi me reposer momentanément

Mais, nulle part, positivement, nulle part le moindre regain d’activité poétique.
Pas d’échappées involontaires, pas de soubresauts; point d e questions sur ses compa-
gnons d’autrefois; aucune indication, en u n mot, que Rimbaud s’occupât encore à
ses jeux prodigieux d’enfants.

Jusqu’à présent, rien que d e très explicable. Dévoré d’activité physique, séparé
du milieu d’antan, et bien que d e taille à se recféer ce milieu, Rimbaud n’était point
incité, par son genre d e vie, à écrire encore. (( Ecrire N est d’ailleurs u n mot inexact.
I1 entraîne, depuis quelque vingt ans, une acception d e métier littéraire, et Rimbaud
ne fut pas (( homme d e lettres ». Disons plutôt que rien ne le poussait à extérioriser
pour d’autres - quels autres, en ces pays? - ses impressions actuelles. I1 pouvait se
croire oublié en France des quelques amis de ses premières œuvres. Mais voici la
péripétie :

Vous ignorez sans doute - lui écrit un rédacteur du Temps auquel il avait
proposé une chronique de guerre, lors des opérations italo-éthiopiennes - vous
ignorez sans doute, vivant si loin de nous, que vous êtes devenu à Paris dans un
très petit cénacle une sorte de personnage légendaire, un de ces personnages dont
on a annoncé la mort mais à l’existence desquels quelques fidèles persistent à croire
et dont ils attendent obstinément le retour. On a publié dans des revues du Quartier
latin et même réuni en volume vos premiers essais, prose et vers; quelques jeunes
gens (que je trouve naïfs) ont essayé de fonder un système littéraire sur votre sonnet
sur la couleur des lettres. Ce petit groupe qui vous a reconnu pour maître, ne
sachant ce que vous êtes devenu, espère que vous réapparaîtrez un jour pour le tirer
de son obscurité. Tout cela est sans portée pratique d’aucune sorte; je m’empresse
de l’ajouter pour vous renseigner consciencieusement. Mais à travers, permettez-moi
de vous parler franchement, à travers beaucoup d’incohérence et de bizarrerie, j’ai
été frappé de l’étonnante virtuosité de ces productions de première jeunesse. C’est
pour cela, et aussi pour vos aventures que Mary I*, qui est devenu un romancier

137
populaire à grand succès, et moi parlons quelquefois ensemble de vous avec
sympathie ‘3.

Voilà donc Rimbaud sollicité de gloire, et par qui? L’avertissement ne vient pas
de ces jeunes gens naïfs qui l’ont choisi maître, mais d’une autorité sérieuse, celle
d’un rédacteur au Temps, ami d’un U romancier populaire à grand succès »! Que va
faire Rimbaud? Prendre conscience de la (( virtuosité )) qu’on lui accorde? Communier,
de loin, avec son cénacle? A tout le moins, indiquer son désir d’œuvrer encore, après
fortune faite? Rimbaud se tait. O n n’a point trouvé trace qu’il eût pris en considération
le retentissement de ses proses premières. Au contraire, on peut supposer par le ton
de ses lettres et par un silence plus affirmatif encore, que la voix poétique était
décidément éteinte - ou peut-être, qu’il l’avait lui-même étouffée.

Le cas est évidemment singulier, d’un poète récusant son œuvre entière de poète,
et la récusant non seulement par des paroles ou des dédains soupçonnables d’affectation,
mais par dix-huit années de sa maturité, par son mutisme définitif. Tant de gens,
même sincères, sont à l’affut du moindre des échos suscités par leur nom que l’on
s’étonne d’une attitude exactement opposée. Entre l’auteur des illuminations et le
marchand de cartouches au Harrar, il existe un mur, et ce mur ne serait ni plus
complet ni plus étanche, si, au lieu de n’avoir été que le second aspect du même
homme, l’explorateur était né frère ennemi du poète; si, en place d’un double
Rimbaud, nous avions eu deux Rimbaud.
Philosopher là-dessus sans restrictions préalables pourrait conduire loin, et surtout
à côté du problème. De telles citations qui surgissent immédiatement dans les
mémoires scolaires : (( Homo duplex N ou : (( J’ai deux âmes dans ma poitrine »,
n’offrent avec la question que des analogies verbales. I1 faut s’arrêter plus longtemps
aux données acquises par la psychologie expérimentale, sur le dédoublement de la
personnalité, et aux théories issues de ces données. On sait quelle vive lumière a jetée
M. Pierre Janet sur une série de phénomènes douteux et pour cela traités d’occultes :
la plupart des manifestations psychiques de l’hypnose, les stigmates hystériques, un
certain spiritisme mondain, en ont été surtout illuminés. Provisoire sans doute, comme
toute explication scientifique, cette façon de concevoir l’alternance et la superposition
d’une ou plusieurs a personnalités », c’est-à-dire d’un ou plusieurs groupements d’états
de conscience, est satisfaisante et féconde. Les schémas de M. Janet étaient simples et
nets 14. Ils ont été complétés ou plutôt compliqués, très inutilement, par M. Grasset.
I1 serait oiseux de développer ces données de psychologie expérimentale, car aucune
d’entre elles ne peut intervenir dans l’explication de notre cas Rimbaud. Pas une de
ces a personnalités secondes )) n’offre, en effet, la cohésion, la durée ni le vouloir-vivre
qui éclatent à chaque instant de la vie que nous venons d’esquisser. Certains sujets
ont pu voir pendant plusieurs mois consécutifs leur personnalité subconsciente trôner
en eux, vivre en apparence plus fortement que l’autre, mais aucun exemple n’en a
persisté durant des années entières sans défaillir, sans (( alterner ». Et chacune de ces
alternances était signalée par des oscillations de la mémoire si profondes qu’on peut
les considérer comme un des meilleurs critériums de ce mécanisme. Rien de tel chez
Rimbaud. La duplicité de son existence ne semble donc pas ressortir d’une perturbation
psychique. Elle fut inhérente, semble-t-il, à une variation de sa moralité, à un
changement radical dans sa façon de se concevoir lui-même, d’évaluer ses instincts,
ses tendances, ses aptitudes. Par analogie avec les précédentes formules, nous appel-
lerons un tel état : le dédoublement de la moralité.
Cette fois, les exemples abondent. Plusieurs apparaissent banals et par conséquent
célèbres. Ce sont de singulières divagations dans la suite en apparence rigoureuse des
pensées ou des actes. I1 s’ensuit de flagrantes dispersions d’énergie : tel individu, au

138
lieu de courir le chemin où il excelle, bondit à droite, à gauche, s’estropie, tombe.
Des artistes méprisent leur talent avéré pour s’en arroger d’autre sorte, qui restent
douteux ... Or, ces accidents de la vie morale ont trouvé leur Janet en la personne de
M. Jules de Gaultier ‘>.Nous avons maintenant une (( lorgnette )) pour nous intéresser
au spectacle phénoménal, et un titre à décerner à la pièce qui se joue. Ce titre c’est
le (( Bovarysme ». Un mot s’imposait. I1 imposera, espérons-nous, l’idée qu’il enferme.
Le Bovarysme, comme le définit M. de Gaultier, est le (( pouvoir départi à
l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ». L’héroïne de Flaubert nous donne, de ce
pouvoir de méprise, un exemple complet et tragique. La faculté bovaryque est d’ailleurs
commune à presque tous les héros du même écrivain : tragi-comique dans l’amour
de L’Éducation Jentimentaie, simplement burlesque dans Bouvard et Pécucbet, elle
redevient d’allure épique avec L a Tentation. Et c’est alors le Bovarysme de l’humanité.
On conçoit l’étendue et la fécondité de ces observations. De ces cas anormaux, se
déduit l’existence en l’homme d’un Bovarysme normal nécessaire à toute évolution.
Retenons seulement ce qui s’en peut appliquer à notre problème, et complétons ainsi
la définition du Bovarysme pathologique, à rendement faible : Faculté départie à
l’homme de se concevoir autre qu’il n’est, en tant que l’homme est impuissant à
réaliser cette conception différente qu’il se forme de lui-même 16. )) M. de Gaultier en
développe deux exemples antagonistes : le Bovarysme de l’homme de génie, Bovarysme
par excèJ, et le Bovarysme du snob, Bovarysme par &$aut.
Cette dernière hypothèse ne convient guère à la vie de Rimbaud, si abondante
en vigueurs véritables, de Rimbaud lucide, résistant, infatigable voyageur par passion
d’abord, puis nécessité de métier. Bien que le snob, justement réhabilité par l’expli-
cation bovaryque, soit un sincère et un douloureux que son moi véritable effraie,
Rimbaud, qui fut sincère et douloureux, ne fut point snob. I1 a péché par dispersion
d’énergie au contraire, et c’est le cas du Bovarysme de génie. Réservons encore le
second de ces termes. Génie, génial sont des vocables dont l’emploi réclame autant
de prudence que les chancelleries devraient en mettre à distribuer leurs ordres - sous
peine de les réduire à l’importance d’une agrafe d’orphéon. Disons seulement :
Bovarysme par excès, et cherchons des exemples.
Le Bovarysme par excès a été réduit, dans le langage courant, à un cliché célèbre.

Ce cliché, dit M. de Gaultier, c’est le violon d’Ingres. Le maître impeccable


de la ligne que fut Ingres appréciait, on le sait, sa virtuosité de musicien au-dessus
de ses dons naturels de peintre; surtout il en jouissait davantage, et avec plus de
passion. Or, beaucoup d’autres grands hommes commirent dans les appréciations
qu’ils portèrent sur eux-mêmes des fautes de critique analogues. Chateaubriand,
qui ne restera dans la mémoire des hommes que pour avoir écrit quelques phrases
d’une sonorité, d’une construction, d’un rythme parfaits, adéquates aux sentiments
de mélancolie passionnée qu’il y exprima, Chateaubriand estimait en lui le politique
et l’homme d’Etat qui portait ombrage au premier consul. Quelques passages des
Mémoires d’outre-tombe mettent en scène cette prétention de l’écrivain avec des traits
qui font sourire. Victor Hugo, le maître des constructions verbales, le rhéteur génial
du rythme et du mot, offre un spectacle plus pénible par l’importance qu’il attache
à la médiocrité de sa pensée philosophique ou politique. I1 n’est pas jusqu’à Goethe,
qui ne donne quelques signes d’aveuglement sur son propre génie. On sait le prix
qu’il attachait à ses travaux de naturaliste, de physicien ou de chimiste : dans l’un
de ses entretiens avec Eckermann, il déclare qu’il donnerait toute son œuvre pour
sa seule théorie des couleurs qui, depuis, a été reconnue fausse.
N Je ne me fais pas illusion, dit-il, sur mes œuvres poétiques. D’excellents
poètes ont vécu de mon temps, il y en a eu de meilleurs encore avant moi, et il
n’en manquera pas de plus grands parmi ceux qui nous succéderont; mais que,
dans la difficile question de la lumière, que je sois le seul de mon siècle qui sache

139
la vérité, voilà ce qui cause ma joie et me donne la conscience de ma supériorité
sur un grand nombre de mes semblables. B
Ce n’est pas à dire pourtant que Goethe fût sans valeur au point de vue
scientifique. Il apporta dans ce domaine les qualités d’un cerveau supérieur et parfois
même son admirable génie éclate encore, en cet ordre, par des vues de devin : le
premier en botanique il a émis l’idée que la fleur était la reproduction de la feuille,
perçant ainsi sous le voile des diversités superficielles l’unité du plan physiologique.
La prétention d’Ingres non plus ne fut pas injustifiée et des lettres d’Ambroise
Thomas attestent la réalité de ses qualités d’exécutant. Mais il faut se souvenir ici
que le Bovarysme ne consiste pas seulement à préférer une qualité que l’on n’a pas
à une qualité que l’on possède. Le Bovarysme existe, a-t-on dit, dès que l’ordre
hiérarchique des énergies se montre interverti dans l’esprit et dans l’appréciation de
celui qui possède ces énergies, dès qu’il préfère une énergie moins forte à une plus
forte. Cette faute de critique et cette préférence mettent au service d’une faculté
relativement médiocre tout le pouvoir d’effort attentif et conscient, dont la faculté
maîtresse se voit privée. Une perte en résulte, un rendement moindre, comme si le
propriétaire d’une terre s’obstinait à ensemencer ses champs les plus incultes au
détriment des plus fertiles et des plus riches 17.

Voilà, nous semble-t-il, le mécanisme du silence de Rimbaud. En se jouant,


dans ses années d’adolescence, il avait J ~ R Seffort apparent ni conscient donné la preuve
d’aptitudes poétiques réelles. Il les avait mal reconnues, Plus tard, désireux de tout
sentir, de tout voir, puis aux prises avec l’implacable vie, il eut à soutenir des luttes
où la contrainte apparut, où la volonté dut se tendre, briser l’obstacle et passer. I1 se
crut dans a sa voie », peut-être. Ses vers et ses proses avaient spontanément jailli,
comme des gestes et des jeux d’enfant. En revanche ses caravanes au Harrar lui
coûtèrent de terribles labeurs : des journées à cheval, la solitude, des dangers ... Parfois
un succès temporaire l’excitait à persévérer, l’ancrait dans une erreur que ses désirs
de richesse, puis de repos, rendaient maintenant irréparable. Comme cela devait lui
sembler naïf, au regard de ses angoisses actuelles, ses libres pages d’antan! S’il y eut
combat entre le poète et l’homme d’affaires, cela dut être bref et irrévocable.
Nous ne prétendons point affirmer, certes, que, rentrant brusquement en France,
son arrivée eût été celle d’un demi-dieu parmi des disciples attentifs, ni que la fortune
l’eût accueilli d’un grand rire aux éclats; mais, entre ses peines sans nombre au Harrar,
son très relatif succès en affaires, entre tous ses déboires de commerçant déconfit et
l’accueil secourable de ceux qui l’attendaient en France et qui l’auraient soutenu sans
doute, on ne peut nier que le choix reste hésitant. Pas d’argent! C’est vrai. Mais, tout
compte fait, où les capitaux devaient-ils lui être indispensables, si ce n’est précisément
en ces pays frustes, sans voies de transit, où l’on n’opère qu’à tâtons, qu’à grands
coups de hasard et surtout de thalers! I1 s’y obstina pourtant avec son aveugle énergie :
lui non plus n’avait pas démêlé sa a destination )) de sa U destinée ». La dernière
comme toujours l’emporta.

On peut se représenter, dit encore M. de Gaultier, deux lignes prenant naissance


en un même point idéal de la personne humaine : l’une figurant tout ce qu’il y a
dans un être de réel et de virtuel à la fois, tout ce qui est en lui tendance héréditaire,
disposition naturelle, donc tout ce qui fixe nativement la direction dune énergie,
l’autre figurant l’image que, sous l’empire du milieu et des circonstances extérieures :
exemple, éducation, contrainte, le même être se forme de lui-même, de ce qu’il
doit devenir, de ce qu’il veut devenir. Ces deux lignes coïncident et n’en forment
qu’une seule si l’impulsion venue du milieu circonstantiel agit dans le même sens
que l’impulsion héréditaire 18.

140
Cette coïncidence fut très loin d e se réaliser dans l’existence d e Rimbaud, dont
l’énergie totale se dispersa prématurément en deux essors divergents. La résultante en
fut particulièrement douloureuse.

Enfin, supposons réalisés les souhaits d e Rimbaud, et lui-même apaisé, dans ce


repos si ardemment appelé. Pouvait-on espérer à ce moment le réveil d u poète? -
Oui certes, affirme M. Paterne Berrichon :
Lors de ses retours en Ardennes, à ceux qui le questionnaient sur le propos
de littérature, il assurait définitive sa rupture avec elle... I1 n’avait jadis chanté que
par besoin de le faire, d’accord; il ne paraiisait plus l’éprouver, ce besoin, auquel
avait succédé celui de l’aventure physique. Mais cela entraîne-t-il forcément qu’il
ne devait jamais plus vouloir s’attacher au verbe? Nous ne saurions l’admettre 1 9 .

Et plus loin :
Non! Non! Non! Ce jeune homme surprenant ne pouvait imposer silence à
sa voix, l’eût-il résolu. Et nous en trouvons, d’ailleurs, comme une preuve dans les
lignes suivantes que daigna nous adresser sa sœur, questionnée à ce sujet. On sait
que cette personne fut la seule confidente des derniers moments de notre poète :
((Je crois, dit-elle, que la poésie faisait partie de sa nature, que c’est par un
prodige de volonté et pour des raisons supérieures qu’il se contraignit à demeurer
indifférent à la littérature; mais, comment m’expliquer?... il pensait toujours dans
le style des Zllurninatiom avec en plus quelque chose d’infiniment attendri et une
sorte d’exaltation mystique, et toujours, il voyait des choses merveilleuses. Je me
suis aperçue de la vérité très tard, quand il n’a plus eu la force de se contraindre *”. ))

I1 est audacieux d’épiloguer sur des possibilités évoluant dans une vie mentale
aussi complexe. Comment s’entendre sur u n futur alors que l’on dispute déjà sur le
passé tout proche, et que, d u même incident, d u même épisode, deux leçons peuvent
se conclure? Oui, la poésie était inhérente à la nature de Rimbaud, mais l’expression
poétique, rien ne permet d e croire qu’il l’eût, par la suite, accueillie volontiers. Où
donc a-t-il décelé ce regret du poète obligé d e contenir ses élans et qui n’attend que
l’heure propice pour parler encore? Où donc, lui qui sut tant désirer, a-t-il jeté aux
autres ses désirs d’œuvrer, lorsque la vie le lui permettrait, enfin? I1 nous est impossible
d’accepter en cela l’hypothèse optimiste d e M. Berrichon. I1 nous semblerait également
dangereux d’affirmer le contraire. Pourtant, lors des ultimes confidences d u blessé, un
cri lui échappa qui pouvait incliner à penser que son silence était irrévocable. Voici
l’épisode, très grave et très beau, comme nous le raconte la sœur d u poète 2 ‘ . Rimbaud
souffrait, demandait répit :

I1 voulut absolument recouvrer le sommeil. L’effet des potions ordonnées étant


presque nul, un simple remède de bonne femme fut essayé qui ne réussit, relati-
vement, que trop bien : il but des tisanes de pavots et vécut plusieurs jours dans
un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée en
l’état de veille les effets opiacés du pavot se continuèrent, procurant au malade des
sensations atténuées presque agréables, extralucidant sa mémoire, provoquant chez
lui l’impérieux besoin de confidence. Portes et volets hermétiquement clos, toutes
lumières, lampes et cierges allumés, au son doux et entretenu d’un très petit orgue
de Barbarie, il repassait sa vie, évoquait ses souvenirs d’enfance, développait ses
pensées intimes, exposait plans d’avenir et projets. Ainsi l’on sut que là-bas, au
Harrar, il avait appris la possibilité de réussir en France dans la littérature; mais
qu’il se félicitait de n’avoir pas continué l’œuvre de jeunesse, parce que a c’était
mai Y.

141
Ainsi jusqu’au bout il persistait à mépriser son être essentiel et les chères paroles
que cet être, adolescent, avait dites. L’inspiration poétique n’était pas morte en lui?
Peut-être. Mais, décidément, il l’avait étouffée.

Mercure de France, 15 avril 1906, p. 481-


501, sous la rubrique : (( Les hors-la-loi ».

NOTES DE SEGALEN

1. Le manuscrit des Poésies, retrouvé par Ch. de Sivry, fut remis par Verlaine à La Vogue et publié
sous l’autorité de M. Gustave Kahn (note de M. Paterne Berrichon, in J.-A. Rimbaud, (Euvres, p. 116).
2. Si justement mis en scène par R. de Gourmont dans son étude L’Idéalisme ».
3. Le mécanisme de ce hochet littéraire fut tel, à n’en pas douter, que nous l’explique M. Ernest
Gaubert (Mercure de France, 1“ novembre 1904) :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu...
Cela tout simplement parce que d’anciens abécédaires, édités vers l’époque où Rimbaud épelait ses
lettres, comportent un A noir, illustré d’Abeilles :
A, noir corset velu des mouches éclatantes...
un I rouge, un U vert, un O couleur d’azur. L’E seul differe : il est jaune.
4. Rimbaud est né à Charleville en 1854. Voir Paterne Berrichon, La Vie de J.-A. Rimbaud,
Mercure de France, 1897.
5 . Lettres de ] . - A . Rimbaud. Égypte, Arabie, Êtbiopie, avec une introduction et des notes par Paterne
Berrichon, Mercure de France, 1899.
6. Rimbaud, Compter rendus des séances de la Société de Géographie, 1“ février 1884.
7 . A noter l’hypothèse du P. Martial de Salviac : les Gallas seraient une tribu gauloise erratique.
8. I1 existe actuellement un tronçon de chemin de fer, 368 km, qui relie Djibouti à Diré-Daouah,
d’où le trafic s’achemine vers le Harrar et Addis-Ababa, par voie de caravanes.
9. Entretiens avec MM. A. et C. Rhigaz, négociants à Djibouti.
10. Lettres de J.-A. Rimbaud, introduction, p. 12-13.
11. Vie de J.-A. Rimbaud, p. 152.
12. Jules, sans doute.
13. Vie de ] . - A . Rimbaud, p. 204.
14. Voir P.Janet, Automatisme psychologique, p. 23 et 24.
15. J. de Gaultier, Le Bovarysme, Mercure de France, 1902.
16. ibid., p. 13.
17. ibid., p. 82.
18. ibid., p. 15.
19. Vie de ] . - A . Rimbaud, op. rit., p. 32.
20. ibid., p. 135.
21. ibid., p. 137.
Secralen et Rimbaud

Henry Bouillier

Ceci est un vaste sujet, trop vaste peut-être pour ceux qui connaissent bien
l’œuvre de Segalen, mais c’est pour cette raison même qu’il est indispensable d’en
parler. Segalen est obsédé par Rimbaud. I1 ne s’est pas contenté d’écrire un de ses
premiers articles sur lui, il le cite souvent, soit dans sa correspondance, soit dans ses
écrits. Ainsi dans une lettre à sa femme datée d’Aden, le 5 mai 1909, il écrit :
a Rimbaud est une perpétuelle image qui revient de temps à autre dans ma route. N
Ainsi encore, le 9 septembre 1918, à Hélène Hilpert il parle du Bateau ivre, de ses
(( puissantes syllabes », en ajoutant : voici vingt ans qu’elles me hantent ». Vingt ans,
c’est-à-dire depuis 1898, alors qu’il avait justement vingt ans, et comme il devait
mourir quelques mois plus tard, on peut dire que toute sa vie il a été hanté par
Rimbaud.
I1 n’est pas inutile de rappeler dans un tout petit cadre biographique les
principaux événements de la vie du poète : il est né à Brest le 14 janvier 1878, donc
sous le signe du Capricorne, dans un milieu dominé par une mère étroitement
catholique. Elève à 1’Ecole de santé navale de Bordeaux de 1898 à 1901, il soutient
sa thèse de médecine en janvier 1902 sous le titre Les Cliniciens ès lettres. Un chapitre
laissé de côté paraît en avril 1902 dans le Mercure de France sous le titre Les
Synesthésies et l’école symboliste ». De 1902 à 1904, il est médecin à bord de la
Durance en Polynésie. Son étude (( Gauguin dans son dernier décor D paraît dans le
Mercure de France en juin 1904.
De retour en France en février 1905, il publie (( Le double Rimbaud 1) en avril
1906, dans le Mercure de France, en 1907 Les Immémoriaux, il se lie avec Debussy
et fait de solides études de chinois, ce qui le conduit à devenir élève-interprète de la
marine. I1 séjournera en Chine de 1909 à 1914. Dès son arrivée, il rencontre Claudel
malheureusement en instance de départ et entame en compagnie de l’écrivain Auguste
Gilbert de Voisins une longue chevauchée exploratoire de la Chine d’août 1909 à
janvier 1910. De cette expérience chinoise, qui fut à la fois terrestre et imaginaire

143
sortiront les grandes œuvres de sa maturité : Stèles, Peintures, Équipée, Le Fils du ciel,
René Leys et plus tard Tbibet, La Gande Statuaire, etc.
Rappelé en France par la guerre, il y participe comme médecin militaire, mais
sa santé commence à s’altérer. Une dernière fois, il retourne en Chine en 1917 pour
quelques mois et rentre en France en mars 1918. Gravement atteint par un mal
mystérieux, il meurt accidentellement dans la forêt de Huelgoat le 21 mai 1919.
On peut en très gros diviser son œuvre en trois cycles sans dissimuler la part
d’arbitraire et de simplification que cela implique. Le cycle polynésien est évidemment
le premier avec (( l’explosion du Réel ».
Le deuxième est le cycle chinois qui pourrait porter le titre de (( Approche de
l’Imaginaire )) et au troisième on pourrait donner le titre encore plus vague de
(( Tentation de l’Absolu 1) ou de (( Nostalgie de 1’Etre ».

Le mot cycle a une double valeur symbolique. C’est d’abord un ensemble


d’événements et d’œuvres, d’accidents et de créations; il donne aussi l’idée d’une
étape, d’une métamorphose et d’une révolution. Rien ne s’applique mieux à l’évolution
de Segalen qui lui-même a parlé de sa jeunesse casanière et éberluée ». Elle a été
dominée par l’influence tyrannique d’une mère qui confondait amour maternel et
surveillance tatillonne, religion et morale terriblement rigoureuse. L’animosité de
Rimbaud pour (( la mother N devait éveiller en lui des échos fraternels.
Dans la préhistoire du poète, la musique joue un rôle important et bientôt la
littérature. Tournant le règlement de 1’Ecole qui interdit de lire d’autres livres que
ceux du programme, il s’ingénie à concilier ses divers intérêts en étudiant des sujets
à la fois médicaux et littéraires et plus particulièrement des sujets impliquant plus
ou moins des phénomènes parapsychologiques. I1 envisagea d’abord pour sa thèse
quatre sujets possibles : 1” Le dédoublement de la personnalité, 2” L’analogisme
sensoriel, 3” La médecine dans l’ancienne Egypte, 4“ L’hystérie et: l’hypnotisme dans
l’œuvre wagnérienne. Cette attention portée aux questions psychiques provient évi-
demment de sa propre fragilité nerveuse qui s’était déjà manifestée par des crises de
dépression. I1 y en aura d’autres. I1 en imaginera un cinquième qui était Les Névroses
dans la littérature contemporaine »,sujet d’une ampleur considérable qui témoigne à
la fois de son ambition et de l’étendue de sa culture. I1 dut le réduire à (( Comment
les artistes se documentent dans le milieu médical ».
Le titre finalement retenu de Les Cliniciens ès lettres est à mi-chemin entre la
littérature et la médecine. I1 s’agit en somme surtout d’un problème littéraire, puisqu’il
fallait examiner les méthodes employées par les écrivains naturalistes pour décrire les
personnages et les cas pathologiques dans leurs romans, mais seul un médecin pouvait
juger avec assez de rigueur l’information médicale ou paramédicale des écrivains
étudiés. C’est une étude d’inspiration nettement antinaturaliste et très influencée par
Huysmans que Segalen a rencontré et dont il admire alors profondément les œuvres,
A rebours, surtout, et La Cathédrale. I1 a nettement pris le parti de la réaction
symboliste. On remarque un intérêt certain pour les anomalies psychiques et une
exaltation provocante de la sensibilité.
Avec Les Synesthésies et l’école symboliste », Segalen entre résolument en
littérature. C’était un fragment détaché d’un chapitre de la thèse intitulé L’Audition
colorée. L’ambiguïté de l’étude demeure. Beaucoup de considérations médicales
accompagnent des analyses purement littéraires et Segalen ne se limite pas, loin de
là, aux phénomènes d’audition colorée. Toutes sortes de synesthésies y figurent
conformément à l’épigraphe constituée par le second quatrain du poème de Baudelaire
Correspondances.
Segalen commence par s’interroger sur la valeur esthétique des synesthésies et
s’attaque presque d’emblée au sonnet des Voyelles. I1 ne semble pas le prendre

144
véritablement au sérieux et raille les Symbolistes, surtout René Ghil, d’en avoir fait
(( le décalogue de la nouvelle croyance ». Son ironie vient de ce que pour lui le sonnet

a été de la part de Rimbaud comme un tâtonnement, un exercice sur des sensations


d’audition colorée. I1 cite intégralement Correspondances de Baudelaire mais néglige
complètement la portée métaphysique et mystique du premier quatrain. I1 poursuit
son analyse des synesthésies en expliquant leur relatif échec par leur caractère émi-
nemment subjectif. I1 n’est pas loin de penser que chacun a son analogie, ce qui
certes sur le plan de la science est condamnable. Parmi les nombreux exemples
d’analogies citées, beaucoup sont empruntées à Saint-Pol Roux avec qui il était déjà
très lié.
La conclusion de l’étude est ingénieuse. Elle propose de considérer les analogies
comme des excitants pour l’esprit. Semblables à l’opium, à l’alcool, à la nicotine, au
haschich, elles ont pour objet et pour effet d’affiner l’esprit et d’aiguiser la sensibilité.
Comme la thèse, l’étude se termine par une apologie de la sensation raffinée. On
dirait que Segalen souscrit par avance à la U lettre du voyant )) préconisant (( un long,
immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Segalen avait déjà fait l’expérience
de l’opium à Bordeaux et il avait accumulé des notes en vue d’écrire un traité intitulé
Plaidoyer pour les excitants. En Chine, bien entendu, il s’adonnera à l’opium, mais
jamais, contrairement à quelques collègues et amis, au point d’en être intoxiqué. Dans
son zèle, il va jusqu’à comparer les synesthésies et même l’amour à des alcaloïdes, à
des alcaloïdes en somme bénéfiques. Cette apologie très rimbaldienne des sensations
laisse prévoir qu’il est mûr pour la grande explosion sensuelle de la Polynésie.

Le cycle polynésien commença mal. I1 faillit mourir d’une fièvre typhoïde à San
Francisco. Le danger mortel auquel on échappe ne peut qu’inciter à vivre plus
ardemment et à savourer toutes les joies. Tahiti sous le rapport de la sensualité se
révéla très conforme à sa réputation. Plus tard à son ami Henry Manceron, en 1911,
il fera cette confidence : N Je t’ai dit avoir été heureux sous les tropiques : c’est
violemment vrai. Pendant deux ans en Polynésie, j’ai mal dormi de joie. J’ai eu des
réveils à pleurer d’ivresse du jour qui montait ... j’ai senti de l’allégresse couler dans
mes muscles. N
Dès son arrivée, il est frappé par le contraste tragique entre la beauté des
paysages, la sensualité régnante et le spectacle sinistre d’un peuple guetté par le déclin
et la mort. La race polynésienne, il en est convaincu, s’est profondément corrompue
moralement et physiquement au contact de la civilisation européenne et surtout des
missionnaires chrétiens. Les Polynésiens ont travaillé eux-mêmes à leur propre perte
en acceptant, sous la pression politique et religieuse de perdre la mémoire des mots
sacrés et des dieux.
Un événement capital qui eut un grand retentissement sur Segalen se produisit :
la mort de Gauguin le 8 mai 1903 à Hiva-Oa. Segalen arrivé à Tahiti le 23 janvier
n’avait pas eu le temps d’aller le voir, mais il se rendit à Hiva-Oa, vit sa case et les
derniers témoins de sa vie et acheta à la vente de ses biens des tableaux et des bois
sculptés. C’est en approfondissant l’art de Gauguin, en lisant ses écrits qu’il fera
désormais de lui, au même titre que Rimbaud, son intercesseur. Désormais il les
unira tous deux et parfois avec Nietzsche sous la même rubrique des (( Hors-la-loi ».
C’est dire qu’il puise dans leur œuvre des leçons à la fois esthétiques et morales.
Gauguin, puissant inspirateur des Immémoriaux, est d’abord l’objet de l’article
écrit par Segalen à Tahiti en 1904 et publié dans le Mercure de France en avril 1904
sous le titre Gauguin dans son dernier décor ». I1 écrira plus tard un Hommage à
Gauguin en guise de préface au recueil des lettres de Gauguin à Monfreid et gardera
longtemps le projet d’écrire une sorte d’épopée en prose intitulée Le Maftre-du-Jouir

145
pour composer le mythe de Gauguin comme restaurateur des anciens cultes et des
plaisirs sensuels, comme le Rénovateur de la joie.

Une fois de retour en France, le 4 février 1905, Segalen entre dans une grande
période créatrice. Les Immémoriaux paraissent en 1907. I1 n’est pas question ici
d’analyser ce traité d’ethnographie qui tire sur le roman ou ce roman qui tire sur le
traité d’ethnograhie, mais il est important d’y voir, surtout pour le sujet que nous
traitons ici, le chant de révolte contre la morale chrétienne de son enfance, l’hymne
de Lazare ressuscité. Sous la triple inspiration des (( Hors-la-loi )) Rimbaud, Gauguin
et Nietzsche, Les Immémoriaux, c’est un serment à la joie.
C’est que depuis l’époque des (( Synesthésies )) Segalen a dû approfondir sa
connaissance de l’œuvre, mais surtout le destin existentiel du poète lui est une énigme.
Le silence de Rimbaud l’obsède et courir sur les mêmes routes que l’ancien poète
devenu aventurier l’amène à écrire en vue de Djibouti dans son Journal des ?les, le
10 janvier 1905, le texte suivant : (( Intriquée dans tout cela, me hante aussi la
commémoration de Rimbaud! Je tente d’imaginer ici, sur les quelques documents
découverts, ce que put être I‘Explorateur. Car le poète, d’autres l’ont dit. Et pourra-
t-on jamais concilier en lui-même ces deux êtres l’un à l’autre si distants? Ou bien
ces deux faces du Paradoxal relèvent-elles toutes deux d’une unité personnelle plus
haute, et jusqu’à présent non manifestée? ))
Aussi, à peine a-t-il débarqué qu’il va voir les frères Rhigaz qui avaient connu
Rimbaud pour mieux se renseigner sur a l’Explorateur ». En somme, curieusement, à
cette époque, c’est le cas psychologique qui l’intéresse, l’énigme de la rupture, de la
dissociation qui l’intéresse plutôt que l’œuvre même.
Cependant, il s’impose d’écrire une étude portant sur l’une et sur l’autre. (( Le
Double Rimbaud )) paraît dans le Mercure de France du 15 avril 1906. Le plan très
net de l’article comprend trois parties : 1” image du poète et de l’œuvre; 2” image
de l’aventurier; 3” tentative d’explication de la duplicité par le bovarysme.
Dans son analyse littéraire, Segalen met en valeur, non pas tellement le Hors-
la-loi, l’éveilleur de la sensibilité que le voyant. I1 avait d’autant plus de mérite à le
faire que la lettre à Paul Demeny, dite lettre du voyant, n’avait pas encore paru. Elle
ne sera publiée qu’en octobre 1912 dans La Nouvelle Revue francaise. C’est que
Segalen fort de son expérience maintenant prolongée du Réel sait que le Réel n’a de
pleine valeur que doublé par l’Imaginaire. Le commentaire de la strophe du Bateau
ivre : U Je sais les cieux crevant en éclairs et les trombes ... )) ne laisse aucun doute sur
ce point. On y peut noter l’expression un peu dédaigneuse de U frissons de nerfs ))
qui prouve que maintenant l’instrument de l’imaginaire l’emporte en valeur. Les
mots importants de (( voyant »,(( d’imaginaire absolu )) indiquent le chemin parcouru
depuis l’époque où il raillait doucement l’importance excessive accordée au sonnet
des Voyelles. L’assurance avec laquelle il déclare (( de tels instants divinatoires désignent
les poètes essentiels prouve qu’il a lui aussi bénéficié de ces instants.
En attribuant l’obscurité des poèmes à l’ipséité, c’est-à-dire au fait que le poète
parle surtout pour lui, Segalen est moins convaincant, mais en exaltant dans Rimbaud
l’homme de désir, celui que le présent ne satisfait guère, et qui ne trouve sa jouissance
que dans le passé ou dans l’avenir, il retrouve des traits communs à Gauguin, le
Rénovateur de la joie.
La description des hauts plateaux du Harrar indique de la part de Segalen le
désir de montrer que d’une certaine façon il a été le compagnon de l’aventurier
puisqu’il a partagé les lieux et le cheminement dans ces lieux. En abordant son sujet
principal, celui qui a donné son titre à l’étude, Segalen commence par quelques
considérations psychologiques presque médicales sur le dédoublement de la person-
nalité, mais il les écarte bien vite en préférant parler de dédoublement de moralité,

146
ce qui lui permet de recourir à la théorie du bovarysme inventée par le philosophe
Jules de Gaultier. I1 en donne une très claire définition. Rimbaud est évidemment
bovaryste par excès. Le plus intéressant ne réside pas dans l’application de cette grille
un peu simpliste, mais dans le fait que Segalen l’ait adoptée, preuve qu’elle répondait
à une duplicité analogue chez lui entre le poète et le voyageur ou l’aventurier. I1 est
très significatif, en outre, que Segalen condamne cette sorte de trahison envers la
poésie. Cette étude est un peu un réquisitoire contre celui qui renonça. Alors qu’au
départ de sa vie, Rimbaud avait parfaitement réussi à concilier aventure et poésie
avec (( ses divagations aux routes de l’esprit », voici qu’il se dérobe pour toujours.
Voilà ce qui fut la faute capitale. Cette condamnation portée par Segalen a valeur
d’engagement On sent bien qu’il essaiera toute sa vie de concilier aventure et poésie
en faisant de sa poésie une aventure et de son aventure de la poésie.
De là le sens de son apostrophe au poète en passant à Aden, en route vers la
Chine, le 5 mai 1909 ; (( Aden a dressé devant moi un spectre douloureux et d’augure
équivoque : Arthur Rimbaud. C’est là qu’il vécut et souffrit des angoisses inconnues
au peuple. I1 s’est levé dans Aden desséché, barrant la route, disant : “ vois mes
peines, vois mes espoirs infiniment déçus; vois mes efforts étonnamment, vois ma fin
lamentable ... Heureusement que cette vie est la seule et qu’il n’y en a pas d’autre,
puisqu’on ne peut imaginer de vie plus lamentable ... ” I1 faut que je passe outre. Je
passe. Je réponds : “ Tu as lutté pour le Réel. Tu l’as pris corps à corps. Homme
vain! Tu avais dépouillé d’abord la plus splendide des armures : Poète, tu ce reniais
toi-même! Et tu te flattais d’avoir des muscles et des os. Le poète que tu méprisais
te conduisait encore, et, par vengeance que tu le méconnusses, à ta perte. * Voilà le
mythe Rimbaud. )) On voit par ce texte que Segalen renonce à peu près à l’explication
bovarystique de Rimbaud. I1 indique qu’en somme, malgré lui, Rimbaud en choi-
sissant l’aventure continuait à être poète. I1 était en cela d’accord avec Saint-Pol Roux
qui lui écrivait le 29 avril 1905 que (( l’exploration de Rimbaud ne fut qu’un poème
en action ». Quelques années plus tard, le 4 février 1909, dans sa contribution à
l’hommage collectif rendu à Saint-Pol Roux, Segalen assimilait les voyageurs-aven-
turiers à des poètes et les poètes à des voyageurs-explorateurs dans le champ des
idées. 11 citait même trois exemples précis : Rimbaud, Gauguin et Saint-Pol Roux
lui-même, qui a ne bougeait pas, mais semblait parcourir le monde ». I1 donnait
même sa nouvelle formule de Rimbaud : U Rimbaud, si contradictoire, n’avait été
qu’un seul homme, un poète : le meneur de rythmes avait cherché le luxe et la beauté
de l’action. )) Comme cet hommage était prononcé quelques semaines avant le départ
pour la Chine, et Segalen y fait allusion, nul doute qu’il se rangeait déjà, non sans
raisons, parmi les aventuriers du double champ du Réel et de l’Imaginaire.
On voit toute la richesse et l’importance de ce N double Rimbaud 1) progressi-
vement modifié et corrigé. Le mot visionnaire )) s’y trouve déjà. Avec l’aide ou la
confirmation de Rimbaud, Segalen prend conscience de la qualité fondamentale du
poète et la nécessité du moment d’illumination pour que naisse le chant poétique.
Désormais, la tâche, sa tâche, est fixée, celle d’exploiter conjointement le Réel et
l’Imaginaire, nourrir la poésie de l’aventure et l’aventure de la poésie.
La découverte et la reconnaissance de l’immense continent chinois vont infléchir
son œuvre et ses méditations sur l’exotisme dans un sens différent. Ce qui était surtout
exaltation de la sensibilité et recherche du bonheur et du beau va devenir plus
conforme à la doctrine du (( voyant )), une exploration de l’invisible et de l’inouï.
Le cycle chinois commence donc par le voyage et un voyage qui conduit d’abord
vers la grande ombre de Rimbaud. C’est à Aden, nous l’avons vu, qu’il écrit le 5 mai
1909 cette sorte de poème en prose qu’il envoie à sa femme et qu’il recopiera le
1“ septembre 1915, preuve qu’il exprime toujours sa pensée. Arrivé à Pékin le 12 juin,
son premier mouvement est d’aller trouver Claudel alors consul à Tien-Tsin, mais en

147
instance de départ. Ils eurent une longue conversation littéraire dont Rimbaud fut le
sujet principal. Segalen enregistre simplement la déclaration de Claudel selon laquelle
Rimbaud n’était pas un écrivain : il a dit tout ce qu’il avait à dire par intuition
de génie ».
L’aventure, le corps à corps avec le Réel commencent aussitôt. En compagnie
de l’écrivain Auguste Gilbert de Voisins, avec qui il s’était lié d’amitié à Paris, il
entreprend une grande expédition à travers l’immense continent chinois. Dure che-
vauchée qui commence le 9 août 1909 et prend fin le 28 février 1910 après une
semaine passée au Japon. Six mois à travers montagnes et plaines par des pistes
hasardeuses à peine tracées, couchant au hasard des auberges, avec l’aide, il est vrai,
de guides et de serviteurs, mais un peu comme les vagabonds de Rimbaud : et
nous errions nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de
trouver le lieu et la formule ». Au soir des étapes, c’était la revanche de l’Imaginaire.
Tous deux écrivaient. De Segalen nous reste un épais manuscrit qui montre à quel
point pour lui aventure et poésie étaient inextricablement mêlées : Briques et tuiles,
comme plus tard Feuilles de route, fruit de la Mission archéologique de 1914,
constituent le complément imaginaire du Réel. De ces textes écrits au soir des épreuves
du jour sont sortis bien des poèmes de Stèles, des proses de Peintures, des passages
de Fils du ciel.
On peut rapprocher la manière de Segalen de celle de Rimbaud dans la façon
qu’il a de pratiquer une sorte d’herméneutique du spectacle qui aboutit à une
allégorisation des accidents de la terre. I1 serait fastidieux d’énumérer tout ce qui
dans son œuvre s’inspire du voyage. I1 suffit de citer dans la section des U Stèles du
bord du chemin N Conseils au bon voyageur qui sous sa forme allégorique donne à la
fois une leçon d’éthique et d’esthétique. Un autre remarquable exemple d’herméneu-
tique allégorique, on le trouve dans ce qui est peut-être la plus belle des stèles : Éloge
et pouvoir de l‘absence. Partant d’une anecdote concernant l’Empereur Ts’in Che-
houang, Segalen, par des procédés rappelant ceux de la théologie négative, arrive à
suggérer la présence-absence d’une réalité ontologique suprême, d’un inaccessible
Absolu.
L’herméneutique allégorique joue encore avec le beau texte intitulé Le Grand
Fleuve à propos du Yang-tseu, fleuve célébré également dans le chapitre 9 d’Équipée,
où Rimbaud est même mentionné : (( Le plus extraordinaire des visionnaires marins,
Arthur Rimbaud, dont Le Bateau ivre n’a pas une défaillance marine, a néanmoins
passé très vite sur le Fleuve. Et pourtant sans jamais s’être mêlé aux mariniers du
Rhône, sans jamais avoir porté la vareuse et le béret, il a dit sur les fleuves le premier
mot qui devait être dit : Impassible ., Comme je descendais des Fleuves... ” Dans
.L

ce beau livre d’&pipée, Segalen a condensé son expérience de poète voyageur tirée
des deux explorations, celle de 1909 et celle de la Mission archéologique de 1914,
mais surtout il y a versé, comme il l’écrit à la dernière page du manuscrit ” Dix
années d’imaginaire ”. Livre du conflit fraternel entre le Réel et l’Imaginaire, le
chapitre intitulé Le Regard par-dessus le col paraît célébrer une réconciliation : le y

triomphe des mots pour le dire ... le triomphe des muscles satisfaits *. Cependant la
dernière page du livre est l’aveu d’un échec. Le conflit entre le Réel et l’Imaginaire
ne couvre pas la totalité du monde. I1 reste en dehors de lui l’enjeu capital du
combat : “ l’objet que ces deux bêtes se disputent - l’être en un mot - reste fièrement
inconnu ”. w

(( Logiquement, la recherche de l’extrême-lointain, dans des mondes exotiques

ou abolis, mène à l’absolu », a dit Jarry. Segalen devait obéir à cette logique en
tendant vers l’Absolu. La récente exposition à l’espace Kronenbourg consacrée à
Rimbaud groupait autour de lui d’autres écrivains-voyageurs et portait le titre :

148
((Rimbaud et c“,les chercheurs d’absolu. )) Instinctivement les organisateurs avaient
senti que tous ces aventuriers du monde extérieur étaient à la recherche de ce qui
fonde et soutient le royaume du Multiple. La tentation de l’Absolu commence très
tôt chez Segalen. Même au plein moment de son exaltation sensuelle, il s’est toujours
écarté d’un naturalisme borné. La notion d’arrière-monde apportée par Nietzsche était
bien faite pour l’aider à dépasser les frontières.
La rencontre lors de son dernier voyage en Chine du magistrat-poète-tibétologue
Gustave-Charles Toussaint, qui était allé jusqu’au Tibet, aviva la nostalgie de Segalen;
il avait échoué deux fois dans ses tentatives pour y parvenir. I1 conçut alors le projet
d’écrire un long poème pour compenser par l’imaginaire les blessures du Réel. C’était
montrer ainsi l’étroite alliance entre l’effort dans le Réel et l’effort dans les mots,
sorte de leçon posthume à Rimbaud pour donner la preuve que poésie et exploration
ne sont pas inconciliables et même s’appellent l’une l’autre. Une fois rentré en France,
il écrit à Jules de Gaultier en avril 1918 : ((Je me venge de ma chair moins robuste
en en faisant un poème lyrique d’escalade et d’efforts. ))
En effet, nombreux sont dans le poème les vers qui confondent volontairement
le vocabulaire de l’Imaginaire et celui du Réel, du Poétique et du Physique :

Puissé-je - moi - scander à coups de reins dans ta grandeur


Cet hymne mouvant, ce don farouche
Tribut d’essor escaladant à Toi des pays le plus haut!
- M o n cœur, qu’il en batte à chaque mot.
(Séq. I)

L’escalade dans l’Imaginaire et l’escalade dans le Réel sont étroitement assimilées


dans ce dernier poème d’ailleurs dédié : (( Au dompteur éternel des cimes de l’esprit :
Frédéric Nietzsche. ))
Ce grand poème est divisé en trois parties : To-Bod, Lha-Ssa, Po-you1... celui
qu’on atteignit déjà, To-Bod, qui donna son nom au pays - Celui qu’on atteindra :
Lha-Ssa - Celui qui ne sera jamais obtenu, Innommable ... Po-youl. (( Ce plan reproduit
le schéma fondamental de toute l’œuvre de Segalen : le Réel, l’Imaginaire, le troisième,
la réalité ontologique interdite à l’homme et pourtant ardemment recherchée par le
poète. ))
A la différence de Rimbaud qui avait subi la déchéance corporelle, mais qui
aux derniers moments, selon Isabelle, avait retrouvé sous l’effet de la morphine les
splendides images du poète d’autrefois, Segalen très consciemment sacrifie le corps
au poème :
Broyez et tirez de ma chair oh! le seul jus qui Pinvigore ...
Pressez, foulez, et vendangez (>offrandeà toi seul Thibet-Roi,
Bétail assommé tout dun arroi !
Troupeau haletant de mes membres : dévotion inassouvie :
Ma peau se dégonfle de ma vie ...
Je la consacre et te (>accrocheen un trophée, en un seul vœu :
Seul don de mon être qui se meut.

Thibet est le dernier effort du poète pour unir les puissances du Réel et de
l’Imaginaire, une suprême tentative pour atteindre la réalité ontologique suprême,
l’Absolu, pour ne pas dire Dieu, cet éternel absent.

I1 est nécessaire en conclusion d’aborder le problème spirituel essentiel de Segalen.


Claudel et Rimbaud y sont mêlés. I1 fait à sa femme une déclaration capitale dans
sa lettre du 13 juin 1909, par une phrase parfaitement claire et explicite destinée à

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définir sa position religieuse en regard de celle de Gilbert de Voisins : U I1 y a toujours
le Mystique orgueilleux qui sommeille en moi. Et ce sera même une haute joie que
d’approfondir - ô si lentement - le sillon qui me sépare d'Augusta : lui, catholique
et non mystique (s’est-il défendu) - moi si anticatholique pur, mais resté, d’essence,
amoureux des châteaux dans les âmes et des secrets corridors obscurs menant vers la
lumière... N L’expression U château de l’âme )) renvoie évidemment à sainte Thérèse
d’Avila. Elle figure littéralement par deux fois dans Tbibet, ce poème type des natifs
du Capricorne, qui s’évertuent à progresser spirituellement vers les hauteurs.
Segalen, dans sa controverse religieuse provoquée par lui-même avec Claudel au
début de 1915 s’affirme anticatholique mais bat ensuite en retraite devant les
observations de Claudel en exposant une foi purement laïque à base d’esthétisme,
une religion de la beauté. I1 en profite pour combattre l’interprétation religieuse de
Rimbaud par Claudel en donnant la sienne propre : U Rimbaud a exprimé plus que
tout l’indéfinie angoisse humaine aux prises avec la connaissance. )) Voilà qui change
nettement de l’étude N Le double Rimbaud ». I1 est clair que Segalen a fait sienne la
conception de la poésie de Rimbaud comme moyen de connaissance et de connaissance
métaphysique. En fait, comme souvent chez les grands créateurs, il attribue à Rimbaud
sa propre esthétique et ses propres ambitions. En effet, dans ses Notes sur l’exotisme,
à la date de 1917, on peut lire :
N Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette
déchéance qu’il faut lutter, se battre - mourir peut-être avec beauté.
U Les poètes, les visionnaires mènent toujours ce combat, soit au profond d’eux-
mêmes, soit - et je le propose - contre les murs de la Connaissance. ))
Constamment, l’image du poète voyant ou visionnaire, conception rimbaldienne
par essence vient hanter sa pensée. A la suite d’une relecture de Tête d’or, il écrit à
son ami Jean Lartigue, le 29 janvier 1915, une lettre dans laquelle il appelle Claudel
et Rimbaud U deux grands voyants ». C’est sans doute le germe de l’essai qu’il projetait
d’écrire sur l’un et l’autre sous le titre de Le Prophète et le voyant. I1 ne nous en reste
que le début qui porte surtout sur Rimbaud qualifié de voyant pour avoir décrit la
mer sans l’avoir jamais vue, tandis que Claudel est prophète pour avoir pressenti
dans Tête d’or les immenses conflagrations guerrières modernes. Ainsi se trouvaient
réunies une fois de plus dans son esprit les deux grandes admirations de Segalen.

Comme il a été indiqué en commençant, jusqu’à sa mort, il n’a cessé de penser


à Rimbaud. A la grande amie des derniers jours, Hélène Hilpert, il recommande la
lecture du Bateau ivre. Dans cette même correspondance, il évoque avec respect le
Christ et surtout saint Jean en affirmant du voyant de Patmos : U Celui-là entrevit la
vision ... Je doute qu’il l’ait eue, totale, mystique. Car sans doute il se serait tu. Je
pense qu’il lui fut donné de voir des choses non vues, d’entendre le non-entendu.
Mais s’il était allé plus loin, il n’aurait rien dit. I1 aurait mis l’arche de silence entre
l’Indicible, l’hredisable, l’Intouchable et lui. N I1 est difficile de croire que Segalen
n’ait pas pensé en écrivant cela aux formules U inspecter l’invisible et entendre l’inouï ))
et au silence de Rimbaud, dont justement l’admirable critique que fut Gabriel
Bounoure donne une interprétation quasi mystique. U Simplement, ajoute Segalen,
mais bellement, il eut la vision d’apocalypse. Il en est une Autre. Une AUTRE. )) Ces
derniers mots chargés de mystère font penser à la parole de Plotin que cite Bounoure
à propos de Rimbaud : N Et maintenant il faut nous en aller en silence. ))
Dans une de ses dernières lettres à Hélène Hilpert, Segalen se demandait si pour
lui sonnait midi ou minuit; c’était à la fois minuit et midi, la mort et l’immortalité.
Paul Claudel
Claudel et Rimbaud

Pierre Brunel

a Une nouvelle inopinée, en 1891, circula par les journaux : que celui qui avait
été et demeure, pour nous, un poète voyageur, débarqué à Marseille, avec une fortune
et opéré, venait d’y mourir. Sa bière prit le chemin de Charleville, accueillie dans ce
refuge, jadis, de toutes agitations, par la piété d’une sœur. )) C’est Mallarmé qui parle
ainsi de la mort de Rimbaud. Cet événement, pour nous aujourd’hui considérable,
passa à l’époque presque inaperçu, et l’on ne connaît pas de témoignage direct de
Claudel à cette date.
Pourtant Claudel prend en quelque sorte le relais de Mallarmé, qui lança quelques
formules demeurées célèbres (le passant considérable »,U opéré, vivant, de la poésie »,
(( strict observateur du jeu ancien »), mais manqua d’une véritable ferveur rimbaldienne.

Claudel, qui considéra Mallarmé comme un de ses maîtres et fréquenta, sans doute
épisodiquement, les mardis de la rue d e Rome, était en désaccord avec lui au sujet
de Rimbaud. Le 26 juillet 1896 il lui écrit (c’est la dernière lettre de leur trop brève
correspondance) :

Je me propose - pour moi - de vous écrire un jour ou l’autre à mon aise à propos
de certains sujets qui me tiennent à cœur, comme Catholicisme ou Arthur Rimbaud
(envers qui vous me semblez injuste). Depuis le coup de foudre initial dont m’a
frappé la livraison de La Vogue où je lus pour la première fois les Illuminations, je
puis dire que je dois à Rimbaud tout ce que je suis intellectuellement et moralement,
et il y a eu, je crois, peu d’exemples d’un si intime hymen de deux esprits.

Un texte tardif de 1942, (( Un dernier salut à Arthur Rimbaud »,contient encore


une protestation contre l’incompréhension à l’égard de Rimbaud des symbolistes,
(( tout absorbés par leur caquet prosodique », et de Mallarmé lui-même.

Claudel, sans entrer dans les polémiques de l’époque (celle du Reliquaire, par
exemple), sans être le moins du monde victime d’une mode, a voué à Rimbaud un

153
culte, et quelques reliques se trouvaient encore récemment exposées à la Maison de
la Poésie : une photo de Rimbaud, par Carjat (sans doute celle que Gide lui a envoyée
en 1916), l’édition des œuvres de Rimbaud qu’il utilisait, le dernier livre qu’il a lu
avant sa mort, Rimbaud ou le génie impatient d’Henri Mondor.
A Jean Amrouche qui lui dit en 1951 qu’il a rencontré en Rimbaud (( non pas
un maître, mais un frère »,Claudel répond en le corrigeant :
Plutôt qu’un frère, il serait plus juste de dire un père, en ôtant à ce mot le
sens vénérable et respectueux qu’il comporte : je veux dire, comme je l’ai dit
d’ailleurs, que Rimbaud a exercé sur moi une influence séminale, et je ne vois pas
ce que j’aurais pu être si la rencontre de Rimbaud ne m’avait pas donné une
impulsion absolument essentielle I .

Cette expression N influence séminale )) s’oppose aux influences simplement a for-


matrices )) (Eschyle, Shakespeare, Dante, Dostoïevsky). O n trouve l’expression déjà
dans la lettre de Claudel à Rivière du 12 mars 1908 :

Rimbaud a été l’influence capitale que j’ai subie [...I. Rimbaud seul a eu une
action que j’appellerai séminale et paternelle.

La découverte de Rimbaud par Claudel se situe en 1886, année évidemment


capitale. Elle précède la révélation de Noël 1886, mais elle lui est liée, et il n’y a
donc pas lieu de s’étonner si, dans la lettre à Mallarmé citée, il place sur le même
plan (( Catholicisme )) et (( Arthur Rimbaud ». La revue La Vogue a révélé les Illu-
minations dans les numéros 5 (13 mai), 6 (26 mai-3 juin), 7 (du 7 au 14 juin), 8 (13-
20 juin), 9 (21-27 juin), puis les textes ont été réunis dans une plaquette, publiée
par les éditions de La Vogue, qui constitue l’édition originale. Cette édition nous
surprend aujourd’hui car elle complète les poèmes en prose par des vers que nous
connaissons plutôt sous le titre de Derniers Vers et qui sont distingués des Illuminations
dans les éditions récentes de Rimbaud. Mais Claudel se souvient très précisément de
la première livraison, qui ne contenait que des proses :
Ah! C’est au mois de mai 86, au Luxembourg. Je venais d’acheter la livraison de
La Vogue où paraissait la première série des Illuminations. Je ne peux pas l’appeler
autrement qu’une véritable illumination. Ma vie a été complètement changée par
ces quelques fragments parus dans cette petite revue, La Vogue, dirigée par Fénéon,
je crois, à ce moment-là, et qui ont complètement ébranlé le système philosophique,
absurde et rigide, [...I auquel j’essayais de me plier à ce moment-là. Les IlluminationJ
m’ont réveillé, révélé, pour ainsi dire, le surnaturel, qui est l’accompagnement
continuel du naturel. Après le Déluge, Enfance, en fait toutes ces pièces qui ont
paru dans le sixième numéro, je crois, de La Vogue, et ensuite dans les numéros
suivants, qui ont été pour moi une véritable révélation 2 .

Ensuite, La Vogue publia, ou plutôt réédita Une saison en enfer. Ce fut pour
Claudel, à l’automne de 1886, la suite de l’illumination. Autre U événement consi-
dérable », dit-il, et ce texte a toujours eu pour lui une extrême importance. On est
frappé en tout cas par le fait que l’initiation de Claudel à Rimbaud le place
immédiatement en face des textes les plus importants : les (( vers nouveaux )) de 1872,
Une saison en enfer, les textes en prose (et les deux poèmes en vers libres) des
Illuminations.
Arrêtons-nous un instant sur cette rencontre, précoce et décisive. La lecture de
Rimbaud a contribué à briser le carcan philosophique dans lequel il était pris : la
philosophie allemande, le kantisme, le schopenhauérisme; le positivisme du xrxesiècle ;
le tétragramme Taine-et-Renan pour lequel il n’a cessé de clamer par la suite son

154
horreur. Cette illumination a le caractère très net d’une pré-illumination. Je veux dire
que c’est le prologue de l’illumination à Notre-Dame de Paris l’après-midi de
Noël 1886. Claudel l’a dit lui-même très clairement dans (( Ma conversion )), texte
publié pour la première fois dans la Revue de la jeunesse le 10 octobre 1913 :

J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de


sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un
grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation
de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations,
puis, quelques mois après, d’Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital.
Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste
et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel.

En une formule plus resserrée encore, le Journal le confirme en septembre 1924 :

Juin 1886, les numéros de La Vogue, rencontre foudroyante avec Rimbaud qui
cause en moi un bouleversement complet et indirectement ma conversion.

Cette découverte de Rimbaud a exercé aussi une influence littéraire, sur laquelle
Claudel est beaucoup plus discret. Rimbaud a donné au jeune homme le goût d’écrire,
a déterminé son registre d’images, son ton de ferveur, le caractère dramatique de ses
premières œuvres. Dans Mémoires improvisés, il explique qu’un de ses premiers poèmes,
qu’il juge d’ailleurs médiocre, La Messe des hommes, a été écrit sous l’influence de
Rimbaud. Jean Amrouche note la brutalité toute rimbaldienne d’Une mort prématurée,
dont ne nous reste que le Fragment d u n drame. Et Tête d’or ne se conçoit ni sans la
figure ni sans la poésie de Rimbaud.
Franchissons l’espace de quelques années. Nous nous trouvons, hélas, en présence
d’un Claudel quelque peu (( emberrichonné N. Je veux dire que, dans son approche,
dans sa connaissance de Rimbaud, Claudel semble sous l’influence de la sœur très
dévote de Rimbaud, Isabelle, celle qui l’a veillé en 1891 à Marseille durant son
agonie, et de son mari Paterne Berrichon, devenu en 1898 l’éditeur et le biographe
de son défunt beau-frère, qu’il n’avait jamais connu.
L’édition de 1912, publiée au Mercure de France, est encore établie par Paterne
Berrichon et c’est pour elle qu’il obtint une longue préface de Claudel, qui est restée
justement célèbre. Dans cette édition, les Vers nouveaux et chansons forment une
première section des Illuminations, avant donc les poèmes en prose. Une saison en
enfer, qui clôt le recueil, est considéré comme la dernière œuvre de Rimbaud. En
cette même année 1912 Berrichon le biographe récidive : il reprend sa Vie de Jean-
Arthur Rimbaud (qui avait failli s’intituler (( La vie charmante d’Arthur Rimbaud »!)
dans Jean-Arthur Rimbaud le poète et, si la langue est moins décadente, on y sent
davantage l’influence lénifiante d’Isabelle qui a fait de son frère, selon le mot de
Marcel Coulon, ((Un Rimbaud de purgatoire au lieu de ce perpétuel locataire de
l’enfer qu’il fut toujours ».
A son tour Claudel a sincèrement cru que sur l’âme de Rimbaud Dieu a exercé
un travail terrible jusqu’aux jours de l’agonie à Marseille où elle a enfin trouvé la
lumière. D’où le début de la Préface :

Arthur Rimbaud fut un mystique à l’étal sauvage, une source perdue qui ressort
d’un sol saturé. Sa vie, un malentendu, la tentative en vain par la fuite d’échapper
à cette voix qui le sollicite et le relance, et qu’il ne veut pas reconnaître : jusqu’à
ce qu’enfin, réduit, la jambe tranchée, sur ce lit d’hôpital à Marseille, il sache!

155
Rimbaud et son œuvre lui apparaissent comme le lieu d’un H combat spirituel »,
et il n’hésite pas à comparer ce combat à celui qu’il a lui-même vécu entre Noël
1886 (l’illumination) et Noël 1890 (la soumission définitive à 1’Eglise). Si Une saison
en enfer lui apparaît maintenant comme un texte plus grand encore que les lllumi-
nations, c’est parce que l’été 1873 et la maison de Roche furent le temps et le lieu
de ce combat spirituel dans un moment de paroxysme. Claudel Ute souvent cette
œuvre, ou plutôt des formules tirées de cette œuvre, et jusque dans les Mémoires
improvisés : (( Le combat spirituel est aussi dur (en réalité : brutal) que la bataille
d’hommes. )) I1 ne nie pas que Rimbaud ait connu la tentation du désespoir, mais
pour lui ce désespoir évoque, (( non pas une idée d’abandon, mais une idée de lutte ».
Un trop grand mystère entoure la mort de Rimbaud pour qu’on puisse affirmer
qu’il ait eu une fin édifiante. L’important, pour nous, c’est que la confiance de Claudel
ait pu littérairement être féconde. Elle lui a inspiré non seulement cette belle Préface
de 1912, mais en 1919 la U Consécration )) de La Messe là-bas :

Jusqu’à ce que dans ce port suprême où tu demandes à ta sœur de te conduire,


Tu as entendu une voix disant : Rimbaud, pensais-tu toujours me fuir?

De Berrichon et des U berrichonneries )) Claudel est pourtant à cette date pas-


sablement revenu. J’ai eu l’occasion de lire à la Bibliothèque de l’université d’Austin,
au Texas, des lettres à Berrichon de 1918-1919 qui tournent autour de la mort
d’Isabelle et d’une étrange histoire de (( succession H, proposée par Berrichon, refusée
par Claudel. Passons.. .
Si le Rimbaud de Claudel n’était que berrichonnien, il serait sinon méprisable,
comme l’ont CN les Surréalistes et comme l’a dit Etiemble, du moins contestable.
Mais la première découverte avait été trop belle, trop pure, trop saisissante pour que
Berrichon l’emportât. Et surtout, dans un admirable sursaut poétique, Claudel a su
après 1920 parler à nouveau de Rimbaud d’une façon admirable.
Déjà en 1912 il avait affirmé la supériorité de ce qu’il appelait la <seconde
période )) et la (( troisième période H sur la première période »,qui était celle de la
violence et du cri. En cela il se distingue nettement de Mallarmé, qui en était resté
à la (( première période ». Claudel a su dire la supériorité des (< petits vers H sur les
grands vers. Les petits vers », c’est-à-dire ceux qu’on trouve dans les Derniers Vers,
ou VerJ nouueaux et chansons et qui pour Claudel, ne l’oublions pas, font partie des
Illuminations : (( les petits vers qui ressemblent à une ronde d’enfants et aux paroles
d’un libretto ».
Pour expliquer le miracle de la musique in-ouïe de ces (( petits vers »,Claudel
va inventer une parabole, la (( Parabole d’Animus et d’Anima : pour faire comprendre
certaines poésies d’Arthur Rimbaud ». Une première ébauche apparaît dans le Journal
à la fin de novembre 1924. La parabole elle-même est insérée dans les U Réflexions
et propositions sur le vers français N ( L a Noauelle Revue française Y, 1“ octobre,
1” novembre 1925, repris dans le tome I de Positions et propositions, 1928). Nous
sommes là au cœur de la mythologie et de la théologie claudéliennes, comme l’a
admirablement montré Dominique Millet-Gérard 3.
Tout ne va pas pour le mieux dans le ménage d’Animus - l‘Esprit - et d’Anima
- 1’Ame. Vaniteux, instruit, bourgeois, Animus méprise Anima et la tient en esclavage.
I1 lui impose silence. Mais quand il a le dos tourné, elle chante. Et, un jour qu’il
rentre à l’improviste, il l’entend chanter (( une curieuse chanson, quelque chose qu’il
ne connaissait pas, pas moyen de trouver les notes ou les paroles ou la clef; une
étrange et merveilleuse chanson ». Il essaie de la lui faire répéter. Mais elle se dérobe.
Alors il fait semblant de s’occuper :

156
I1 va dehors, il cause bruyamment avec ses amis, il siffle, il touche du luth, il scie
du bois, il chante des refrains idiots. Peu à peu Anima se rassure, elle regarde, elle
écoute, elle respire, elle se croit seule, et sans bruit elle va ouvrir la porte à son
amant divin. Mais Animus, comme on dit, a les yeux derrière la tête.

Depuis longtemps Claudel porte en lui cette parabole. Ses traductions de Coventry
Patmore, sa lecture de Francis Thompson l’ont rendu sensible au mystère de la beauté
ineffable qui émane soudain de (( petits vers ». Désormais il comprend et il nous fait
comprendre comment, à partir d’exercices poétiques apparemment dérisoires et de
goûts désuets («opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs »> Rimbaud est parvenu à
la beauté pure de ces N espèces de romances n (la Chanson de la plus haute tour,
L’Éternité, Age d’or, etc.) qui nous émeuvent tant.
En Claudel le prosateur se développe. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il
a compris aussi très finement le secret de Rimbaud prosateur. I1 a su reconnaître à
la prose de Rimbaud, en particulier dans Une sabon en enfer, une qualité particulière,
essentiellement musicale. La Préface de 1912 le disait déjà fort bien :

Là Rimbaud, arrivé à la pleine maîtrise de son art, va nous faire entendre cette
prose merveilleuse tout imprégnée jusqu’en ses dernières fibres, comme le bois
moelleux et sec d’un Stradivarius, par le son intelligible. Après Chateaubriand,
après Maurice de Guérin, notre prose française, dont le travail en son histoire si
pleine, et si différente de celle de notre poésie, n’a jamais connu d’interruption ni
de lacune, a abouti à cela. Toutes les ressources de l’incidente, tout le concert des
terminaisons, le plus riche et le plus subtil qu’aucune langue humaine puisse
apprêter, sont enfin pleinement utilisés. Le principe de la U rime intérieure », de
l’accord dominant, posé par Pascal, est développé avec une richesse de modulations
et de résolutions incomparable. Qui une fois a subi l’ensorcellement de Rimbaud
est aussi impuissant désormais à le conjurer que celui d’une phrase de Wagner.

En 1942, le (( Dernier salut )) le confirme. Rimbaud, écrit alors Claudel, a donné (( à


l’idiome français, à la langue d’oïl, un éclat, un timbre, un moelleux, une vibration,
une ligne mélodique, qu’il n’avait jamais réalisés jusqu’à ce jour. ))
Peut-on imaginer plus bel hommage? Si l’appel religieux lancé par Claudel vers
Rimbaud reste sans réponse véritable dans l’œuvre du poète de Charleville, l’appel
poétique est pleinement récompensé. Ce sera le point de départ de ces (( transfor-
mations N auxquelles Jean-Claude Morisot a consacré une étude essentielle ‘.

Bulletin de la Société Paul Claudel, na 124,


4‘ trimestre 1991, p. 3-8.

1. Mémoires improvisés, éd. Louis Fournier, Gallimard, coll. Idées, 1969, p. 31.
2 . Ibid., p. 34. En fait c’est le cinquième numéro de La Vogue, qui contenait : Après le Déluge,
Enfance, Conte, Parade, Antique, Being Beauteous, Vies, Départ, Royauté, A une Raison, Matinée d’ivresse,
Phrases, Ouvriers, Ville, Ornières.
3. Anima et la Sagesse - Pour une poétique comparée de I’exégèse claudélienne, Lethielleux, 1990.
4. Claudel et Rimbaud, étude de transformations, Minard, 1976.
Pierre Reverdy
Max Jacob
Reverdy et Max Jacob
devant Rimbaud :
la querelle du poème
en prose
Étienne-Alain Hubert

Tâche malaisée que de présenter brièvement le rôle décisif que joua la lecture
de Rimbaud, et tout particulièrement des poèmes en prose que la vieille édition des
Zlluminations proposait à la suite des vers, dans la formation de Max Jacob et de
Reverdy. Si l’œuvre a laissé ses marques incontestables dans leur production à leurs
débuts, elle leur a inspiré des jugements opposés; les dénégations d’une quelconque
influence reçue réitérées par Max Jacob sont vigoureusement contredites par un Reverdy
qui exalte dans Rimbaud le précurseur de l’art moderne - peinture incluse, au même
titre que la poésie - et qui voit en lui l’initiateur du poème en prose tel que lui-
même et Max Jacob l’ont pratiqué. Le jaugeur d’influences littéraires qui souhaite se
prononcer sereinement se trouve plongé dans un climat passionnel qui, quelques
années durant, enfièvre les relations de deux poètes majeurs du xxcsiècle : comme le
révèlent certaines correspondances et comme en témoignent nombre de traces impri-
mées, la période 1915- 1919 ramène sans cesse à l’horizon de leur difficile amitié le
problème Rimbaud. Cette histoire rythmée d’épisodes datés et de répliques au coup
par coup peut faire sourire nos contemporains qui, sevrés d’écrits et d’œuvres plastiques
qui banalisent les jeux de redites et les effets ironiques de miroirs, sont peu portés à
mesurer l’enjeu des revendications de priorité et des désaveux d’influence qui ont
marqué les premières décennies du siècle et qui ont souvent divisé les représentants
des courants les plus modernes, avec une violence exaspérée par la proximité dans
laquelle ils vivaient. La chronique de Montmartre et de Montparnasse est riche en
querelles violentes ou en rivalités sourdes concernant l’invention de nouveaux procédés
d’expression picturale; sait-on assez que les poètes, non moins engagés que les artistes
dans leur quête, ont eu leurs débats sur l’esthétique des genres? S’agissant de Reverdy
et de Max Jacob, l’un pourvu d’un tempérament de feu et d’une sensibilité toujours
à vif que ne contredit pas l’exigence de la rigueur intellectuelle, l’autre doué d’une
inventivité sans cesse en éveil et d’une personnalité complexe et portée à prendre
ombrage facilement, la querelle sur Rimbaud prend place dans leur rivalité aiguë et

161
plus ancienne de créateurs de poèmes en prose. On ne se prononcera pas ici défini-
tivement sur la question de savoir à qui, de Max Jacob ou de Reverdy, revient la
paternité du genre sous sa forme moderne : ce serait engager un débat appelant des
réponses détaillées et circonstanciées. De l’écheveau embrouillé de la querelle, on
tirera seulement quelques fils ramenant à Rimbaud ’.
I1 est difficile de préciser l’époque à laquelle se situe la plus ancienne pratique
du poème en prose chez Max Jacob, lui-même ayant avancé au gré des circonstances
des dates variées qui ont en commun d’être antérieures sans discussion possible aux
premières compositions de Reverdy et qui peuvent remonter jusqu’à l’adolescence
quimpéroise, ce qui rendait du même coup peu vraisemblable l’idée d’une influence
de Rimbaud. L’édition originale du Cornet 2 dés de 1917 s’ouvre sur une U Préface
de 1906 »,date qui ne saurait faire illusion *, mais qui veut donner à penser que le
volume était constitué ou avait connu un premier état d’achèvement plus de dix ans
avant. Soit dit en passant, cette revendication systématique d’ancienneté semblait
contredite par les morceaux ouvrant le livre, Guerre, 1914, etc., transpositions trans-
parentes du climat d’angoisse régnant à Paris au début des hostilités, et contraignit
le poète à les faire précéder d’un N avis )) affirmant que ces poèmes (( ont été écrits
vers 1909 et peuvent être dits prophétiques B. Mais Max a suggéré d’autres datations.
Au critique Frédéric Lefevre, il déclare que Le Cornet 2 dés a été écrit entre 1904 et
1910 ‘. Dans une notice de dictionnaire, il suggère que les pièces du futur Cornet 2
dés étaient déjà admirées par ses amis en 1904 et 1905 5 . Dans une chronique qui
se veut une réplique ironique à la publication par Reverdy en 1915 de son recueil
Poèmes en prose, il date ses premiers essais de 1894 6 . I1 lui arrivera même de les faire
remonter à l’époque du collège; mais les (( premiers poèmes en prose »,révélés d’abord
par son ami René Villard en 1930 7, sont en fait de spirituelles maximes, de brèves
trouvailles d’expression. I1 serait trop simple de renvoyer ces affirmations aux jeux
d’une vanité d’auteur ou à la fantaisie d’un écrivain expert en biographies imaginaires,
la sienne incluse : au début du XX‘ siècle, les frontières génériques du poème en prose
sont fluctuantes. Dépourvu par nature de marques extérieures et incontestables de
poéticité, le poème en prose voisine dans les revues littéraires avec la U prose d’art )),
la page d’impressions, voire le morceau de réflexion morale, phénomène auquel
s’ajoute la contiguïté bien connue avec la prose poétique. Beau terrain, assurément,
pour les controverses et les plus subtils brouillages de pistes : s’étonnera-t-on que la
querelle de Max Jacob et de Reverdy trouve difficilement sa conclusion pour le
critique et que, plus précisément, le débat sur le rôle initiateur de Rimbaud ait
empoisonné les rapports de ces deux grands créateurs?
Ce que Max Jacob a reçu de Rimbaud et qui le distingue de contemporains
comme Claudien (Robert de La Vaissière) ou Francis Carco, demeurés pour leur part
et non sans talent du côté de Baudelaire, c’est une brièveté dense et éclatante s’alliant
à la liberté d’une imagination qui transgresse les limites du réel, cela dans un langage
qui manipule ironiquement les lieux communs et ne recule pas devant le calembour
créatif. Pour nous en tenir aux quelques textes publiés avant Saint Matorel, nous
trouvons cette compacité dans les deux poèmes en prose publiés fin 1908, à la suite
de la conférence d’Apollinaire (( La Phalange nouvelle )), dans le volume La Poésie
symboliste S. Même resserrement dans les textes brefs, situés à la limite de l’apologue,
qui sont enchâssés dans le (( conte breton B La Couronne de Vulcain 9, placés dans la
bouche de personnages censés les improviser, procédure qui permet à l’auteur de
conserver une distance ironique vis-à-vis de ces productions. C’est en effet un trait
dominant de Max Jacob à l’époque que d’assumer en fait un héritage rimbaldien
tout en s’en désolidarisant par une énonciation distanciée, celle-ci étant assurée par
le recours à la formule du conte, du récit ou du texte de théâtre dans lesquels les
poèmes sont mis au compte d’un double de l’auteur. Le ton burlesque et la parodie

162
- dont on ne développera pas ici les implications dans la personnalité complexe d e
Max Jacob - conferent souvent au poème un statut indéfinissable, comme on le voit
maintes fois dans les étincelants morceaux en prose insérés dans le recueil au titre
significatif, Les üiuures burlesques et mystiques de frère Matorel mort a u couvent ‘O. Paru
en 1912, l’ouvrage était préparé dès 1910, comme en témoigne une lettre à Kahnweiler
qui montre que le patronage, si on ose dire, de saint Matorel n’était pas encore
requis :

J’ai mis sur pied trois volumes de poèmes qui vous agréeront peut-être un
jour. Le premier s’appelle M Poèmes burlesques », il contient des parodies, des
inventions burlesques, des jeux de musique verbale, des chansons, et obtiendra le
rire qu’il désire faire naître IL.

Insaisissable Max Jacob qui, précédant l’Aragon d’Anicet, consacre à Rimbaud


un poème en prose qu’il fait suivre d’un commentaire qui pose remarquablement le
problème du statut du texte et celui de l’influence rimbaldienne :

LÉGENDE DU CAISSIER BOITEUX

I1 disait, il disait le jeune Marseillais :


- Oh! le divin comptable! il boitait et sa béquille était comme une déchéance!
Boiteux? un ange déçu? Le divin caissier!
C’était à la faïencerie! un caissier dont les cheveux blancs étaient comme les
ailes de Mercure.
On l’appelait monsieur Arthur! I1 s’appelait Arthur Rimbaud. I1 n’est pas
mort encore, quoi qu’on dise, mon cher! il est très vieux! Et maintenant qu’on sait,
sur la Côte d’Azur, qu’Arthur Rimbaud est mort là-bas, dans l’Afrique Rouge,
nous le traiterions d’imposteur! s’il osait...
S’il osait ...
Et toute la gloire, toute cette gloire, ne touche pas le caissier boiteux. Vieux
caissier! vieux caissier! tu n’es qu’un imposteur!

De son excursion dans la littérature moderne, Matorel n’a-t-il rapporté qu’un


nom et qu’une œuvre : le nom et l’œuvre d’Arthur Rimbaud? Nous ne pouvons
le voir avec certitude. Où commence, où finit l’ironie chez cet employé-poète I * ?

Le poème désespère toute tentative d e rationalisation (qu’en est-il de la mort


d e Rimbaud? Le U vieux caissier )) est-il u n imposteur? Q u i parle dans les dernières
lignes?), comme si Max Jacob avait voulu multiplier les effets d’ambiguïté; quant
au commentaire, il nous laisse sur u n point d’interrogation significatif: U Où commence,
où finit l’ironie? )) Pourtant, la marque de Rimbaud n’est pas niable dans les poèmes
en prose des U Pièces burlesques ». Témoin, parmi d’autres exemples invocables, ce
Paradis terrestre dont le titre aurait pu être U Avant le Déluge, d’après la meilleure
recette d’llluminations )) :

LE PARADIS TERRESTRE
d’après la meilleure recette des Beaux-Arts

Les arbres, amoureux de la terre, se désolaient de n’égaler pas le gazon!


Le perroquet s’ingéniait dans l’ombre à des fusées de vol pour Adam.
Le dogue, la hyène, le chacal concouraient avec le dromadaire parmi les
marguerites innocentes.
Quel autre bruit que celui du ruisseau? Sinon le bruit de vos ailes, futurs
oiseaux de proie?
Et toujours le paysage change.

163
C’est là que tu passes, dans un buisson épais, Aischa! entourée d’un arc-en-ciel,
Et toi, loin de nos éternels crépuscules, tu inventas, sous les sapins, l’escar-
polette 1 3 .

Si le rimbaldisme ne s’avoue pas, en revanche Max affiche fortement par des


titres adéquats les parentés qu’auraient les formes les plus courtes de ses poèmes en
prose avec des formules traditionnelles d’Orient et d’Extrême-Orient. Dans les U Poèmes
burlesques )) attribués à saint Matorel, une série de pièces de deux à sept lignes s’ouvre
sous le titre (( Poèmes persans )) 14. Même démarche - stratégique? - pour les poèmes
envoyés à la revue de Florence Lacerba, qui publie dans des numéros successifs (( Le
Divan de monsieur Max Jacob )) I s : petits exercices côtoyant la fable et la maxime,
nés sous la plume d’un lecteur des Mille et une nuits qui aurait fait son profit de5
conversations de son cousin, l’orientaliste Sylvain Lévi. Outre une couleur orientale
née d’une fantaisie souriante, on décèle quelques emprunts au chapitre des procédés 16.
Les affirmations du poète touchant les poésies chinoise et surtout japonaise ont plus
de poids. I1 est probable que Max Jacob a eu entre les mains l’Anthologie japonaise
de Léon de Rosny publiée chez Maisonneuve en 1877, dont la préface fournissait
une esthétique du poème court et démontrait les ressources de l’homophonie et du
calembour. Mais le souvenir le plus obsédant demeure celui des Illuminations.

La querelle avec Reverdy s’amorce pendant l’hiver 1914-1915. Engagé volontaire,


puis réformé après quelques mois de caserne, Pierre Reverdy qui s’est déjà essayé au
poème en prose en compose de très nombreux, dont une partie formera, à la fin de
1915, le volume Poèmes en prose dont il sera de nouveau parlé. Max Jacob, qu’on
avait connu assez indifférent à la publication de ses écrits, déploie une activité fiévreuse :
accablé par l’atmosphère de guerre et les difficultés matérielles, privé de soutiens
financiers, éprouvé par l’écroulement d’un monde familier, il connaît l’angoisse de
disparaître sans laisser de traces notables. Le travail auquel il voit se livrer Reverdy
réveille l’esprit d’émulation et lui fait mesurer la masse d’inédits qu’il possède dans
ses tiroirs, plus exactement dans sa malle, réceptacle légendaire de sa production. A
Daniel-Henry Kahnweiler il raconte le tri auquel il se livre :
J’ai choisi dans un millier de vieux poèmes, 300 poèmes chéris que j’ai copiés
pour qu’ils soient publiés si je meurs. I1 y a parmi eux N Les Paradis N et un ou
deux autres qui t’appartiennent. Je ne doute pas que tu les y laisses sans un regret,
ni une difficulté. Cela fait, j’écris une belle préface intitulée N Du poème en prose ».
Le recueil aura pour titre N Poésies incomplètes 1) 17.

Le Cornet à dés de 1917 comprenant environ 300 poèmes, il est permis de


penser que dès cette époque le recueil a pris corps. Les possibilités de publication
s’évanouissant en France, Max Jacob continue d’envoyer des textes à Lacerba. Grâce
à Beatrice Hastings, poétesse de langue anglaise et maîtresse de Modigliani, qui a ses
entrées à la revue londonienne The New Age où elle signe ses chroniques du nom
d’Alice Morning, Max Jacob va donner des articles de doctrine littéraire et surtout
des poèmes en prose au New Age, où ils sont publiés en traduction anglaise 18. Outre
l’attrait financier de la collaboration - il dira à Picabia qu’il a été (( gâté )) -, il semble
surtout avoir été tenaillé par le désir de marquer résolument sa priorité dans le genre
d u poème en prose, genre dont il s’est fait récemment une conception esthétique.
1915 est pour Max Jacob une année troublée. Misérable et solitaire, il se promène
dans une capitale déserte avec la hantise d’être dépassé par un concurrent plus jeune.
Le baptême reçu le 18 février ne lui a pas apporté l’apaisement escompté et lui a valu
des railleries de la part de Picasso et de Gris. Des confrontations l’ont certainement
opposé à Reverdy, dont le conte La Conversion 19, rédigé en mai, dénude durement la

164
personnalité de son ami. Querelles d’hommes qu’il faut rappeler pour comprendre la
violence avec laquelle éclatera la querelle des poètes à la fin de l’année, lors de la
parution des Poèmes en prose de Reverdy. Ce dernier, pourtant, y rendait un bel hommage
à son aîné en lui dédiant une pièce, Envie 20, dans laquelle, avec un accent d’humilité,
il confessait le sentiment d’impuissance qui l’étreignait quand il comparait l’univers
imaginaire pauvre et l’inspiration courte qu’il se prêtait aux dons que le destin avait
dévolus à Max Jacob. On sait par des témoignages, à commencer par celui de l’intéressé,
que ce dernier accueillit avec amertume et irritation la sortie des Poèmes en prose. La
réaction la plus explicite et la plus âpre est fournie dans la chronique, (< La Vie
artistique »,que Max Jacob confia aussitôt à la revue 291 que Stieglitz et de Zayas
animaient à New York et dont Picabia lui avait malignement ouvert l’accès 2 ’ . Eblouis-
sante et persifleuse chronique dialoguée, au contenu impossible à résumer, décochant des
flèches légères contre des artistes comme Picasso - ce qui dut réjouir Picabia - et des
volées de projectiles contre Reverdy. De ces trois colonnes imprimées en petits caractères
serrés et illustrées d’un portrait de Max Jacob (( pour rire D par Francis Picabia (une
torche électrique dirigée vers le haut et entourée d’une couronne de lauriers), relevons
d’abord ces quelques lignes, mises dans la bouche d’un personnage baptisé a Le Critique
littéraire N et annonçant la préface du Comet à dés en déniant à Rimbaud tout droit
de paternité sur le poème en prose moderne. Au passage, on relèvera un rapprochement
aux innombrables retombées entre cette forme poétique et le tableau cubiste :
Le critique a compris, sinon vous, messieurs [sic] Reverdy, que la prose en
poème pouvait devenir le poème en prose si elle sacrifiait les effets du procédé Poe,
la philosophie de la parabole mallarméenne, l’hamlétisme de Rimbaud et le
pittoresque d’Aloysius Bertrand pour, en renonçant à étonner le lecteur ou à
sympathiser avec lui, créer seulement un organisme vivant en soi. Alors que toutes
les proses en poème renoncent à être pour plaire, le poème en prose a renoncé à
plaire pour être. C’est quelque chose comme un tableau cubiste.

Plus étrange : Max Jacob mettait dans la bouche du personnage du (( Poète ))


(lui-même) un poème qu’on retrouvera dans Le Cornet à dés avec le titre Poème de
la lune **. Dans ce morceau censé illustrer l’originalité et la priorité indiscutables de
Max Jacob, comment ne pas entendre l’écho des Illaminations et notamment
d’Enfance III? Consciente ou inconsciente, la réminiscence du célèbre (( Il y a )) et de
motifs comme l’oiseau et l’horloge est difficilement contestable :
MR. PIERRE REVERDY, avec Pintonation d’une commère dc revue : Vous parliez
de moi?
LE CHRONIQUEUR : Mais non!
LE POÈTE : Poème. I1 y a sur la nuit trois champignons qui sont la lune. Aussi
brusquement que chante le coucou d’une horloge, ils se disposent autrement à
minuit chaque mois. I1 y a dans le jardin des fleurs rares qui sont des petits hommes
couchés et qui s’éveillent tous les matins. I1 y a dans ma chambre obscure une
navette lumineuse qui rôde, puis deux... des aérostats phosphorescents! C’est les
reflets d’un miroir. I1 y a dans ma tête une abeille qui parle bas.
MR. PIERRE REVERDY : Ce n’est pas moi qui ai fait ce poème.
LE CRITIQUE LITTÉRAIRE : Mais si! en 1894 chez la nourrice de Mr. Max Jacob!

Et pourtant, à la fin de 1916, une dénégation aussi obstinée reparaît dans une
Chronique )) dialoguée, écrite de la même plume et confiée à la revue L’Élan dirigée
((

par Amédée Ozenfant 23. Cette fois, c’est (( le critique littéraire à sa fenêtre N qui parle.
Voix de Max Jacob, inimitable, gouailleuse, telle qu’elle dut répliquer à Reverdy
dans leurs incessantes et vives discussions :

165
LE CRITIQUE LITTÉRAIRE À ÇA FENÊTRE : Du genre! ils font toujours du genre.
Ainsi j’ai sur ma table les classiques, tous les classiques. Eh bien! ils ont fait du
genre et c’est tant pis! ce qui est du genre est illisible, même dans Voltaire, même
dans Shakespeare. Quant à Laforgue! ce n’est que du genre. Tenez, c’est comme
Rimbaud. On m’écrit de province : Q les gazons tricolores ». Non, à bas Rimbaud!
La volonté de désordre est une louable tendance vers l’ampleur, mais le désordre
c’est le manque d’ordre et qui dit manque, dit ... Je suis de l’avis du régisseur.
Certes, un ordre nouveau n’est pas le désordre... mais la décomposition n’est pas
une position. La pastille pour être explosive doit être solide. A bas Rimbaud 24!

O n verra plus loin comment Reverdy répliqua sous une forme imprimée à ces
harcèlements qui, dirigés tantôt contre Rimbaud tantôt contre lui-même, étaient pour
Max Jacob l’occasion d’ériger sa propre originalité et d e la fonder sur une esthétique
dont l’idée-force était le refus d u (( désordre ». Au début de 1917, Max Jacob s’active
fiévreusement pour éditer son Cornet à dés : François Chapon a évoqué avec précision
et pénétration les rapports qu’il entretient assidûment avec Jacques Doucet pour
mener à bien une entreprise que sa pauvreté transforme en aventure 2 5 . Vers le 10 avril,
la mise en souscription est annoncée dans la presse et, à l’automne, le livre finit par
paraître. Nouvelle occasion pour le poète d e nier l’emprise d e Rimbaud, pourtant
attestée fortement comme dans cette série d e poèmes très courts qui sont visiblement
inspirés par la formule de la série Phrases des Illuminations (et qu’une critique point
exagérément attentive a pris l’habitude d e désigner sous le titre générique Le Coq et
la perle 26). Une première préface, antidatée comme on l’a vu 27, ne s’embarrasse pas
d e nuances : trois phrases, c’est tout :

PRÉFACE DE 1906

I1 n’y a rien de commun entre le poème en prose et les exaltations de Rimbaud.


L’œuvre de Rimbaud s’enorgueillit de son sublime désordre, le poème en prose
équilibre les éléments qui le composent. Les imitateurs de Rimbaud sont peut-être
des poètes en prose, ils ne sont pas des auteurs de poèmes en prose.

Les sept pages d e la (( Préface d e 1916 », citées souvent et avec raison pour leur
contribution à la réflexion esthétique du XX‘ siècle, ne pouvaient pas éviter le problème
Rimbaud. La distinction établie par Max Jacob entre le style, qui donne au lecteur
d e l’œuvre la (( sensation d u fermé N et la situation, qui tient à la perception d e la
(( marge N qui l’entoure, lui permet d’esquisser une typologie : d’un côté les écrivains

qui ont du (( style )) (Flaubert), d e l’autre ceux qui donnent l’impression d e la


(( situation )) (Musset, Mallarmé). Et Rimbaud?

[...I Rimbaud n’a ni style, ni situation : il a la surprise baudelairienne; c’est


le triomphe du désordre romantique.
Rimbaud a élargi le champ de la sensibilité et tous les littérateurs lui doivent de
la reconnaissance mais les auteurs de poèmes en prose ne peuvent le prendre pour
modèle car le poème en prose pour exister doit se soumettre aux lois de tout art qui
sont le style ou volonté et la situation ou émotion et Rimbaud ne conduit qu’au
désordre et à l’exaspération. Le poème en prose doit aussi éviter les paraboles bau-
delairiennes et mallarméennes s’il veut se distinguer de la fable. On comprendra que
je ne regarde pas comme poèmes en prose les cahiers d’impressions plus ou moins
curieuses que publient de temps en temps les confrères qui ont de l’excédent. Une page
en prose n’est pas un poème en prose quand bien même elle encadrerait deux ou trois
trouvailles. Je considérerais comme telles lesdites trouvailles présentées avec la marge
spirituelle nécessaire. A ce propos je mets en garde les auteurs de poèmes en prose
contre les pierres précieuses trop brillantes qui tirent l’œil aux dépens de l’ensemble.

166
Le poème est un objet construit et non la devanture d’un bijoutier. Rimbaud, c’est
la devanture du bijoutier, ce n’est pas le bijou : le poème en prose est un bijou 28.

Et Max Jacob désigne alors, en tant que vrais créateurs du poème en prose,
Marcel Schwob pour Le Livre de Monelle et Aloysius Bertrand, pourtant décrié par
lui-même dans sa chronique de la fin de 1915 : acte d’allégeance déroutant envers
une œuvre dont la trace, s’agissant de Gaspard de f a nuit, est sensible mais légère
dans Le Cornet à dés; quant à celle de Monelle, elle reste impalpable. Le jeune Louis
Aragon sera indigné par cette généalogie fantastique dans laquelle Rimbaud n’a pas
sa place et, désignant Max Jacob sans le nommer, s’écriera quelques mois plus tard :

[...I un de ceux qui prétendent 1’LRimbaudlaimer se leva pour assurer que Rimbaud
n’avait jamais su faire de poèmes en prose. Alors, ce même jour que les U soifs ))
promises furent vaines à nos attentes, on put applaudir les poèmes que cet homme
avait faits après Rimbaud. L’injure, ne valait-il pas mieux l’oubli 29?

Indignation certes explicable. Mais elle méconnaît le jeu subtil par lequel
l’extrême susceptibilité du plagié en puissance (et on sait que le grand susceptible
qu’était Max Jacob était habité par la crainte d’être pillé, dépouillé de ses trouvailles
poétiques) peut rendre difficile l’acte de reconnaître ce qui de l’autre demeure en soi
- d’où l’attitude ambivalente inspirant le pastiche ou le parti pris burlesque à l’époque
de Saint Matoref - ou même l’interdire complètement : d’où cette préface agressive
de 1916. Le Cornet à dés était suffisamment original pour en dispenser son auteur.

Comme il le confiera, c’est à travers le petit livre à couverture jaune, l’anthologie


Poètes d’aujourd’hui de Van Bever et Léautaud publiée pour la première fois en 1900
et à travers les éditions de Rimbaud procurées au Mercure par Berrichon que Reverdy
a, adolescent, rencontré Rimbaud. Par ses notices biographiques, telles celles qui
étaient consacrées à Mallarmé (( type absolu du poète », à Laforgue dont une lettre
citée s’enrichissait pour Reverdy de résonances avec une situation affective personnelle,
et bien sûr à Rimbaud, l’anthologie proposait en outre des perspectives de vie toute
consacrée à un idéal esthétique : modèles d’existence et modèles littéraires qui comptè-
rent beaucoup pour ce jeune provincial venant à Paris pour s’approcher du lieu où
ces êtres exemplaires avaient vécu des tournants essentiels de leur trajectoire. On peut
jauger l’influence de Rimbaud sur les poèmes anciens de Reverdy ou du moins sur
ceux qu’il avait conservés. En 1949, quand Reverdy eut l’occasion de rassembler en
un nouveau volume, Main d’œuvre 30, la partie de son œuvre qui n’avait pas été
recueillie dans Plupart du temps, il ajouta, alors que le livre était presque en fin de
fabrication, une trentaine de pièces inédites dont il indiqua les dates de composition
(1913, 1914, 1915), ensemble qu’il intitula Cafesèche pour bien montrer qu’il s’agissait
des parties immergées les plus anciennes de son œuvre 31. Dans Cafe sèche, c’est des
(( espèces de romances )) rimbaldiennes que se fait entendre l’écho, il est vrai assourdi

et dépourvu de l’éclat dur que l’aîné savait donner aux quatrains de pentasyllabes.
Témoin ces deux strophes, empruntées parmi d’autres à Arêtes du péril 32 :

Mais ce sauvetage
Tu n’as pas voulu
Ton mauvais voyage
qui se continue

c.. .I
167
Mais gare au ressac
de cet Océan
Au fond d u grand sac
se brise l’élan.

En 1956, Reverdy au cours d’un entretien devait déclarer, évoquant ses années
de formation : (( Ce qui m’a servi aussi, c’est Rimbaud. Je l’ai utilisé comme les
peintres qui vont au Musée 33. )) I1 y avait pour lui un Rimbaud maître; il y avait
aussi un Rimbaud père. Comme il l’écrivait en 1916 dans une lettre à Jacques Doucet
mentionnée par François Chapon 34, Rimbaud était avec Laforgue et Mallarmé un
des pères du mouvement littéraire moderne, et, remarquait-il, les (( liens paternels N
sont ceux dont il est presque impossible de se libérer. A l’écart des insignifiances des
poètes qu’on appelait Fantaisistes et du verbalisme du Symbolisme vieillissant, Rim-
baud lui apparaissait comme un recours actuel, autant pour le dur contact qu’il avait
établi avec le réel et avec l’obscur que par les moyens d’expression directs et dépouillés
qu’il avait inaugurés.
Comment ne pas rappeler ici l’héritage rimbaldien sensible dans le recueil Poèmes
en prose de 1915 qui devait, auprès des quelques dizaines de lecteurs avertis et
amicaux qui suivaient attentivement le mouvement moderne, l’ériger en vrai créateur
du genre? Dans les quelques lignes que Reverdy publiera au plus fort de la querelle
du poème en prose, Rimbaud sera crédité de la (( structure littéraire neuve 1) dont il
a doté le genre. Pour générale qu’elle soit, l’expression s’éclaire du rapprochement
des Illuminations et des Poèmes en prose de 1915 : même concentration allusive de
l’expression; mêmes procédés visant à restituer dans leurs conjonctions et leurs tensions
réciproques les morceaux d’un univers. On y ajoutera, sans méconnaître une originalité
qui ne cessera de se renforcer de 1916 à 1918, des parentés dans la sensibilité et
dans la thématique. Relisons ce poème, Bataille 35, où le sentiment de solitude si
habituel s’accroît de la conscience d’être étranger au conflit qui enflamme alors les
énergies. Par des marques que l’époque contraint à être discrètes filtrent l’accablement
et l’angoisse d’un locuteur, soldat désengagé dans l’âme, qui éprouve ce qui le sépare
d’un compagnon acquis à l’enthousiasme collectif 36. Poème jalonné de points d’in-
terrogation, à la structure très étudiée qui contribue à suggérer, à la manière de
certaines Illuminations, le vacillement des notions de réel et de rêve; poème qui se
met lui-même en question (« Ce tableau, soldat, quand le finiras-tu? »). Un accent
très rimbaldien s’entend dans le finale, hanté par les motifs de la soif et du ruisseau.
Ces saules évoqués ici, nous les identifions : près de la propriété de La Jonquerolle,
possédée naguère par le père du poète, ils bordaient la rivière appelée la Rougeanne
en raison de la couleur de son eau (le (( ruisseau d’eau rose ))). L’enfance perdue est
toute proche de celle dont se constitue l’image à travers l’œuvre de Rimbaud :

Les ruines balancent leurs cadavres et des têtes sans képis.


Ce tableau, soldat, quand le finiras-tu?
Ai-je rêvé que j’y étais encore? je faisais, en tour cas, un drôle de métier.
Quand le soleil, que j’avais pris pour un éclair, darda son rayon sur mon
oreille sourde, je me désaltérais, sous les saules vert et blanc, dans un ruisseau d’eau
rose. J’avais si soif!

On comprend que l’acharnement déployé à partir de 1915 par Max Jacob pour
disqualifier Rimbaud ait eu de quoi exaspérer Reverdy, ce qui n’empêcha pas ce
dernier, lorsqu’en 1917 et 1918 il animait sa revue Nord-Sud, de faire bonne place
aux poèmes de son aîné. Mais l’accueil fait à l’œuvre dans presque tous les numéros
du périodique ne signifiait pas qu’il allait s’abstenir d’exprimer sa position dans Nord-

168
Sud. Ainsi, se souvenant des attaques que Max Jacob avait publiées dans 291 et dans
L’Élan, certainement au courant des projets de publication du Cornet à dés et de la
teneur de la préface, allait-il publier dans la chronique a Entre autres choses )) du
second numéro (15 avril 1917) un singulier (( Petit poème trouvé dans les papiers
d’un autre )) 3 7 . A première lecture, on désespère de trouver une cohérence dans ce
texte chargé d’allusions obscures qui ne pouvaient s’éclairerque pour des contemporains
initiés. Un homme, sans nom, est mis au ban d’un groupe; de sombres manœuvres
s’opèrent; l’activité d’un plagiaire est dénoncée :

PETIT POÈME TROUVE DANS LES PAPIERS D’UN AUTRE. - I1 passe modeste et fier,
entre deux haies de gens curieux. La lueur qui l’entoure a effacé son ombre. Il est seul!
I1 y a plus de dents qui grincent que de mains qui battent, mais personne ne
rit. On ne sait plus rire. A peine un méchant mot d’esprit.
Après on vit un réflecteur essayer d’aveugler la lune avec sa glace. I1 était tard. Sur
le ciel on voyait les ombres de celui qui avait inventé ce nouveau monde dans les livres.
I1 avait effacé tous ces noms pour y mettre le sien. Et des gens passaient harassés de
leur fatigue du dimanche. On recommencerait le lendemain pour ne jamais finir.

Quelques-uns des voiles se lèvent quand on situe ces lignes dans la querelle du
poème en prose. Le titre lui-même, tout en annonçant le thème du plagiat, rappelle
des titres employés à répétition par Max Jacob (« Poème dans un goût qui n’est pas
le mien », par exemple, dans Le Cornet à dh). Le dernier paragraphe nous semble
être une réplique très concertée à ce Poème de la lune, allégué par Max Jacob dans
sa chronique de 291 pour démontrer son originalité. On se rappelle ce morceau fondé
sur la thématique du reflet. Dans la chronique de Nord-Sud, Max Jacob est méta-
morphosé en réflecteur ou en glace (que l’on songe au portrait de Max Jacob en
lampe torche qui illustrait 291). Et cette (( lune N que l’imitateur tente d’éblouir ou
d’occulter? A notre avis, c’est Rimbaud. Nous trouvons une double confirmation à
notre hypothèse : d’une part le Poème de la lune illustrait, par sa parenté avec
Enfance ZZZ, ce que Jacob devait à Rimbaud malgré qu’il en eût; d’autre part ce
morceau avait occupé une place de choix dans la conférence sur Max Jacob et son
œuvre N que Paul Dermée avait donnée le 3 décembre 1916 dans la fameuse salle
de (( Lyre et Palette », 6, rue Huyghens : lecture suivie d’un commentaire détaillé, ce
dernier inspiré probablement par Max Jacob lui-même, qui aurait soufflé à ce propos
au conférencier l’expression (( cubisme littéraire )). Le (( projecteur )) ne parvient pas à
(( aveugler N la lune. Entendons : à faire oublier Rimbaud.

Allusif et même hermétique, le (( Petit poème trouvé dans les papiers d’un autre ))
manqua sans doute l’effet escompté. Reverdy profita du numéro suivant de Nord-Sud
(15 mai 1717) pour publier, toujours dans la Chronique », la note (( Poèmes en
prose N 3H dont Pascal Pia montra le premier qu’elle répliquait aux prétentions de
Max Jacob théoricien 39. Aux commentaires de Pia, nous ajouterons que c’est Max
Jacob, et lui seul, qui est visé dans l’allusion aux emprunts à la (( technique des
poèmes persans, chinois et japonais )) : références affichées très haut par Max Jacob
dans certains titres (« Le Divan », (( Poèmes persans », etc.), dans sa correspondance et
surtout dans la préface dite de 1716 du Cornet à dés. On s’étonnera peut-être de
certaines réserves (Rimbaud, génie bizarre et incomplet », (( l’œuvre inache-
vée »,etc.) : Rimbaud, pour Reverdy, était un explorateur parvenu aux limites que
la poésie moderne devait franchir; en outre, c’était répondre efficacement aux critiques
d’un Max Jacob faisant du désordre l’essentiel et le définitif de cette œuvre.

POÈMES EN PROSE. - En remontant aux plus anciens temps on trouve des auteurs
qui ont écrit des œuvres absolument telles que ce qu’onappelle aujourd’hui Poèmes ((

en prose ». Mais, de notre époque, un précurseur fut Aloysius Bertrand avec : Gaspard
((

167
de la nuit )), livre d’après lequel Baudelaire fit ses M Poèmes en prose ». On sait à
quel point il réalisa un genre différent. Et si lui-même, dans sa préface, ne nous
indiquait pas d’où il est parti, nous l’aurions toujours ignoré. Oscar Wilde écrivit
aussi en prose des poèmes qui ne sont pas le meilleur de son œuvre pour ceux qui
la jugent aujourd’hui complète. Enfin de nos jours tous les poètes ou presque font
ou ont fait plus ou moins du poème en prose. Et cela dans tous les pays. Et il faut
reconnaître que le précurseur de ce genre actuel, celui chez qui ont puisé tous ceux
qui publient encore des poèmes en prose, c’est Arthur Rimbaud. Certains ont
seulement ajouté à ce qu’il a apporté la technique des poèmes persans, chinois et
japonais.
I1 serait inadmissible de refuser à ce génie bizarre et incomplet la seule part
qui lui revient. Celle d’avoir créé et encore plus pressenti un métier nouveau, une
structure littéraire neuve qu’il n’a pas poussée plus loin que l’œuvre inachevée que
tout le monde connaît. Tout le monde aussi voudrait être aujourd’hui l’inventeur
du poème en prose et de l’esthétique qui en constitue la plus grande valeur. I1 est
un peu tard. Rimbaud est mort depuis longtemps mais son œuvre reste. I1 n’est
défendu à personne d’y puiser un enseignement. Cela n’autorise, cependant, pas à
se parer de plumes qui ont poussé sur le dos d’un autre.

Déclaration nette, détenant une forte portée puisque produite par celui qui, en
1915, prenant pleinement conscience du genre du poème en prose et de ses exigences
esthétiques, avait publié le premier volume exclusivement consacré à cette forme de
poésie, alors que l’intuitif Max Jacob avait dispersé ses poèmes en prose dans des
ensembles composites (et c’était là leur indéniable charme) et les avait marqués
souvent du sceau ambigu de la parodie et du burlesque. En outre, Reverdy, en
familier des artistes qu’il était et en partenaire quasiment quotidien dans leurs
conversations sur l’art, avait pu mesurer la place que tenaient dans leurs lectures et
leur réflexion esthétique les poètes symbolistes. Des témoignages comme ceux de
Severini et de Maurice Raynal, des traces comme ces poèmes convulsifs et rimbaldiens
griffonnés par ce lecteur théâtral de poésie qu’était Modigliani, la présence des livres
dans les ateliers : autant de faits qui feraient preuve. Déjà dans l’a Essai d’esthétique
littéraire )) 4” qu’il donne au numéro de Nord-Sad de juin-juillet 1917, Reverdy
affirmait que (( certains symbolistes », que ses lettres à Jacques Doucet désignent
comme étant Mallarmé et Rimbaud, avaient pressenti, au rebours d’un réalisme
ambiant et multiforme, l’idée d’un art qui fût de création et non de reproduction.
Ainsi ouvrirent-ils (( une ère nouvelle dont, chose curieuse, les peintres furent les
premiers à profiter )) 4’. Un nouveau débat, en ces années qui n’en furent pas avares,
va donner au poète l’occasion de réaffirmer et d’argumenter cette position. Nous ne
retracerons pas ici les épisodes de la querelle du (( cubisme littéraire D, déclenchée par
le lancement de cette formulation au cours de la conférence donnée fin 1916 par Paul
Dermée sur Max Jacob et exacerbée par la parution, à la fin de 1917, de La Jeane
Poésie française de Frédéric Lefèvre 42. Des réactions de Reverdy, on retiendra l’essai
qu’il publie dans le périodique L’Art en date de février 1919 et qu’il intitule
significativement (( Le Cubisme, poésie plastique )) 43. L’auteur renverse la perspective
trop facilement admise par les contemporains et entretenue jusqu’à nos jours malgré
de vaines mises au point. Non, la poésie nouvelle qu’Apollinaire, Max Jacob et lui-
même incarnent n’est pas une mutation tardive du cubisme pictural dont elle aurait
transposé par des moyens littéraires la vision des choses, la conception de l’œuvre et
la technique d’exécution. C’est le cubisme qui a été fécondé par les grands poètes de
la génération précédente. Si pour Reverdy il est absurde de parler de (( poésie cubiste »,
en revanche le cubisme est une vraie (( poésie plastique », dont les initiateurs ont été
des poètes, à commencer par Rimbaud :

170
On n’est pas journaliste parce qu’on lit tous les matins son journal. Mais parler
une fois des cubistes autrement que pour les combattre c’est le devenir... Des
peintres passent, - on trouve qu’ils ressemblent à certains poètes. On oublie
cependant à quelle heure Rimbaud ou Mallarmé bouleversèrent l’esthétiquelittéraire.
Ce n’est pourtant pas remonter bien loin en arrière, et au moment où Picasso
montra ses premières audaces, leurs œuvres, leur esprit étaient la préoccupation de
tous.
On commençait à en sentir route l’importance profonde. C’est le moment où
on tire parti sans imiter. I1 y avait surtout le cas Rimbaud. I1 était tentant pour
un esprit audacieux, avide de noble singularisation,de le renouveler dans le domaine
de l’art plastique. Picasso osa. Depuis, une fois la prépondérance de l’esprit bien
affirmée, la plastique reprit ses droits. Mais l’influencede la poésie était formidable.
A ce point qu’elle créait une nouvelle branche - la poésie plastique - c’est ce qu’on
appela le cubisme.
[...I
Ce sont les poètes qui ont créé d’abord un art non descriptif, ensuite les
peintres en créèrent un non imitatif 44.

Ces phrases - et on pourrait en citer d’autres, plus précises - montrent que


Rimbaud demeure pour Reverdy le précurseur de génie, en dehors même des limites
de la littérature. Mais cette admiration n’est pas adhésion totale, excluant le sens des
proportions et annihilant les perspectives. Rimbaud, en son temps, s’est approché des
portes que les artistes et les poètes modernes franchiront. L’adhésion exclut en Reverdy
la ferveur totale, telle que celle qui animera ses cadets du groupe de Littérature. En
cette année 1919, cruciale par le reclassement - assez peu prévisible - qui s’y opérera
dans la hiérarchie des valeurs littéraires de ce qu’il est convenu d’appeler l’avant-
garde, on verra Reverdy agacé par le culte de Rimbaud qui mène Aragon et Breton
à négocier difficilement le poème Les Mains de Jeanne-Marie pour le faire figurer en
fronton d’un numéro de leur revue 45 et pour en composer une édition séparée. On
devine que la facture traditionnelle du texte ne devait pas mériter, aux yeux de
Reverdy, pareille promotion. Aragon s’est fait le chroniqueur de ces dissonances
d’appréciation dans un passage de son (( Histoire littéraire contemporaine 1) écrite pour
Jacques Doucet :

I1 y avait entre nous quelques prédilections communes : Lautréamont, Jarry,


Rimbaud. L’homme le plus voisin de nous, Reverdy même, nous le trouvions
encore trop cavalier avec Rimbaud (Rimbaud n’est pas Jésus-Christ, etc.) et, pour
les autres, inutile d’en parler

(( Rimbaud n’est pas Jésus-Christ )) est bien de la même voix ou de la même

plume que celle qui s’irritait de la place excessive accordée aux Poésies d’Isidore
Ducasse dans Littérature. Quelle que fût sa culture, Reverdy n’admettait pas qu’une
revue de création, telle qu’avait été Nord-Sud et telle qu’il croyait devoir être
Littérature, pût faire place au document ou à la reproduction de textes rares datant
d’hier, pas plus qu’il n’acceptait que le savoir, l’anecdote, la citation se glissent dans
le poème et dérogent à l’exigeante idée qu’il se faisait de l’unité esthétique. S’ajoutait
sans doute l’agacement de celui qui voit ses goûts et ses idées surgir chez d’autres
qui, inévitablement, leur confèrent une autre inflexion. Une réaction de ce genre
s’empara de Reverdy, nous le savons, au moment de Parade et ajouta un grief à ceux
qu’il avait contre Cocteau. Le titre de ce (( ballet réaliste )) ne devait pas au simple
hasard de se rencontrer avec celui d’une des plus célèbres Illuminations de Rimbaud.
La note, signée Georges Auric et manifestement très inspirée par Cocteau, qui précède
la réduction pour piano éditée en 1917 47, dit sans ambages que d’« étonnants
personnages )) du ballet font songer à Rimbaud )) : sans doute les terribles (( mana-

171
gers »,incarnations modernes des (( drôles très solides ». Et Cocteau n’avait-il pas songé
à utiliser un texte des 111wnination.s pour accompagner un programme 4 8 ?
Divergences, réactions d’amertume, froissements, avec des brouilles et des rup-
tures autrement conséquentes à l’horizon : sans vouloir juger de la pertinence des
images que les protagonistes se font d’un Rimbaud qui devient leur Rimbaud, on
remarquera une fois de plus que cette œuvre se retrouve au cœur de l’évolution et
des convulsions des mouvements novateurs du xxesiècle. Significativement, pour le
Reverdy de la seconde maturité - celle qui commence avec l’installation à Solesmes,
à l’écart de la foire littéraire -, Rimbaud devient le partenaire du travail de la
réflexion sur l’art 5t sur la vie, dans l’oubli des débats âpres auxquels son œuvre
avait servi d’enjeu. Egrenons quelques passages empruntés aux essais, articles ou notes :
pierres émergées d’une fréquentation qu’on devine continuelle, au point que les mots
de Rimbaud, devenus langue commune, s’incorporent à la pensée de son lecteur.

Rimbaud, complotant son départ, ne donna qu’un seul coup de talon dans la
boue du ruisseau. Mais le choc fut si rude, l’empreinte si profonde que les
éclaboussures jaillirent assez haut pour ne plus retomber qu’en pluie de diamants 47.

[...I Aussi me garderai-je de comparer la poésie à l’un quelconque de ces arts


prospères qui ne lui ressemblent que de très loin et qui lui ont tant emprunté.
C’est que, ici bien moins qu’ailleurs, précisément, la main à plume vaut la main
à charrue >O.

[...I I1 n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde, et il y a
longtemps - bien plus que ne pensait La Bruyère - et parmi les milliards d’hommes
qui se sont succédé sur cette terre - et ça fait beaucoup, il n’y en a qu’un qui ait
exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur,
et c’est Rimbaud. Notre cœur, qu’avons-nous de plus précieux en nous que cet
organe. Imaginez à présent que plusieurs hommes réunis autour d’un même baquet
y aient laissé tomber, par mégarde, leur précieux cœur et que, restés vivants par
un coup de magie, ils essaient vite de retrouver chacun le sien pour pouvoir s’en
aller. Impossible, même poids, même forme, même aspect - des cœurs de chair,
des cœurs d’hommes enfin - absolument interchangeables comme les deux billets
de mille de tout à l’heure sur la table. Mais alors, parmi ces cœurs communs, il
en est un qui se met à parler et qui dit : Mon triste cœur bave à la poupe ...
Pardon, dirait Rimbaud, celui-ci est le mien. Car tout ce qui reste du cœur
d’un poète, c’est ce que lui-même en a dit >‘.

Mais le miracle c’est qu’en vous parlant de sa propre misère, le poète vous
libère de la vôtre par la seule vertu de l’expression qu’il vous en donne et que, sans
lui, vous n’auriez pas trouvée. Quand le même Rimbaud dit par exemple : N Par
délicatesse, j’ai perdu ma vie », c’est une de ces clefs de libération dont je viens de
parler qu’il vous donne. Mon Dieu, combien n’y a-t-il pas parmi nous de gens qui
considèrent qu’en effet par délicatesse - n’est-ce pas au milieu de tant de brutes
égoïstes - ils ont perdu ce que d’ailleurs personne d’autre n’a jamais retrouvé ... Mais
en extrayant de ce léger poème ces deux brèves lignes, ces quelques mots, voilà que
se dissipe leur amertume, que s’allège ce poids. Cette amertume n’est plus seulement
la leur. Ils la partagent. Ils la partagent avec un de ces élus qui savent dire - qui
semblent avoir été particulièrement désignés par le destin pour changer le poids
détestable du plomb en celui tellement sympathique de l’or. Grâce à lui, ce poids
terrible qui vous écrasait cède la place à la grisante légèreté d’un vol >*.

M La réalité étant trop épineuse )) j’en prends juste ce qu’il faut pour me
désaltérer et vivre et mourir de faim dans mon petit carré. Seulement, il se trouve

172
que ce petit carré, aux angles un peu trop durs mais extensibles, devient plus grand
que celui des gros mangeurs de réalité tout entière >3.

[...I Du reste, il y a toujours eu, dans tous les arts, une double tentation à la
bifurcation des pentes : la pente à gravir vers la hauteur sans air, l’esprit et la
lumière (type Mallarmé) et la pente à descendre dans le gouffre obscur du sang,
des sensations et de la chair (type Rimbaud). Et le même artiste peut être à la fois
sollicité aussi impérativement par les deux 54.

Par l’esprit, on ua d Dieu. On va à tout par l’esprit et aussi bien à la matière.


On y revient, on en revient, à cause des nouveaux moyens, beaucoup plus sûrs et
comme sur le point de régler définitivement l’irritante question matière-esprit.
L’extrême investigation de l’esprit sur la matière aboutissant, par surprise, à l’anéan-
tissement simultané de la matière et de l’esprit >>.

En 1954, Jean Rousselot, chargé d e composer un ((Tombeau d e Rimbaud n


pour Les Notlvelles littéraires, rassemble des hommages d e poètes comme Pierre Jean
Jouve, Robert Ganzo, Jean Grosjean. Au centre d e la page figure ce texte fervent d e
Reverdy, qui récapitule, en termes forts et retenus qui n’excluent pas les moments
d’humour, le rôle déterminant et irremplaçable que joua Rimbaud dans sa naissance
à la poésie. On sera sensible à la richesse thématique d e l’évocation d e son (( choc ))
avec une matière poétique (( dure n, d e même qu’au rappel de l’influence fécondante
d e l’œuvre d e Rimbaud sur le cubisme à ses débuts. Mais écoutons plutôt Reverdy :

LE PREMIER PAS QUI AIDE

I1 me semble que si l’on m’avait demandé, il y a trente ou même quarante


ans, d’écrire ou de dire ce que Rimbaud pouvait être pour moi, rien ne m’eût été
plus facile - et avec quel élan, quel enthousiasme, quelle naïveté, et peut-être
même d’abondance.
I1 y a quarante ans, on ne savait pas encore grand-chose de très précis sur
Rimbaud, et moi-même, à part son œuvre - un tout petit peu apocryphe, paraît-
il, et dont, pourtant, je me repaissais avec délice - rien du tout. Mais, aujourd’hui,
on en sait tant, on en sait trop : plus rien à dire.
On a mis au jour des tas de débris archéologiques qui ne m’intéressent pas
beaucoup. L’œuvre s’est un peu estompée derrière ces reliques et, d’ailleurs, trop
de vivants sont pressés de faire toutes les révélations qu’on ne leur demande pas.
Ils accaparent la cimaise et, comme les yeux commencent à faiblir autant que les
oreilles, on n’a plus envie de rien lire du tout. Moi, j’ai gardé la vieille édition du
Mercure avec les titres et autres inexactitudes fraternellement berrichonnes. Elle m’a
bien servi, telle quelle, et, à présent, si j’allais m’aventurer vers une édition récente,
rencontrer une nouvelle version, qui sait, il me faudrait peut-être tout recommencer.
Or je n’en ai aucune envie.

Mais ce que je dois à l’un, ce que je dois à l’autre se précise de plus en plus
dans mon esprit. Et ça, je n’aurais rien su en dire il y a quarante ans. Aujourd’hui,
je me demande ce qu’il serait advenu de moi si, par exemple, Rimbaud, ou plus
exactement l’œuvre de Rimbaud ne m’était pas tombée sur la tête et dans les mains
juste au moment où je désespérais de trouver jamais le moyen de me décharger d’un
poids dont je ne me rendais même pas très bien compte de quoi il pouvait être fait.
Ce que je sentais de plus clair, en moi, c’est que tout y était profondément obscur,
et que je ne serais délivré de cette très pénible oppression que lorsqu’elle aurait été
remplacée par une clarté improbable, mais à coup sûr éblouissante. Je pataugeais dans
la nuit la plus épaisse, sans moyen d’en sortir et j’aspirais à la lumière, à cette sen-
sation physique et morale de liberté que nous donne la lumière du plus grand jour.
Cela n’a rien de particulièrement remarquable et doit à peu près se passer

173
chez tous ceux qui se sentent piqués de cet inexpiable désir d’exprimer ce qu’ils
éprouvent d’inexprimable dans l’âme au moyen d’un outil, quel qu’il soit.
Mais ce qui l’est davantage, en l’occurrence, c’est d’avoir reçu le choc de la
lumière d’une œuvre qui, du premier abord, me parut encore plus obscure que
tout ce que je pouvais sentir d’obscur en moi-même.
Jusque-là j’avais lu, ni plus ni moins que tous les autres jeunes gens, des
romans, surtout, qui me plaisaient parce que je n’y cherchais que des images d’une
vie plus dense dont la trame nourrissait mon penchant à la rêverie et dont
j’abandonnais très vite l’affabulation pour vivre ma propre histoire dont elle n’était
plus dès lors qu’un très vague canevas. Mais dès qu’il s’était agi de me mettre, à
mon tour, à écrire, tien de ce que j’avais lu, aucun même de mes auteurs préférés,
qui étaient des plus grands, n’avait pu m’y aider.
I1 n’y avait pas entre l’art d’&rire et mon désir de parvenir moi-même à écrire
le moindre point de contact. Et j’avais renoncé. Et longtemps encore après avoir
écrit, et même publié, j’ai continué à renoncer et à regretter de ne pas être parvenu
à me délivrer de l’obsession par des moyens plastiques.
Ces moyens, je ne les avais pas, je ne les avais pas plus ni moins que les
moyens littéraires, je n’avais rien. Et ce que m’a apporté Rimbaud, ce qui, dans
l’œuvre de Rimbaud, m’a donné le choc décisif et, ce qui importe le plus, longtemps
répété, c’est que, pour la première et unique fois, d‘ailleurs, je n’ai pas discerné
dans son œuvre les moyens littéraires, dont elle est si riche; je suis allé droit à ce
qu’elle contenait de substance, ne l’atteignant cependant que dans la plus éblouissante
obscurité. Des mots savoureux comme des galets dans le torrent, des nœuds de
lianes serrés comme des poings, des écharpes amplement dénouées dans le vent
comme des plages. La terre à fleur de peau, la joue creuse du ciel et l’éclat de la
chair pour l’œil et le désir dans une déchirure.

Je m’excuse de trop parler de moi alors qu’il s’agit d’un si précieux auteur
et de lui rendre hommage. Mais il m’est impossible de le faire plus gravement
sans expliquer comment et pourquoi - quelle que soit la distance infinie qui nous
sépare - la rencontre de cet auteur m’a si efficacement aidé à le devenir moi-même.
Sans doute, plus tard, beaucoup d’autres m’ont aidé. J’ai bien fini par être
plus clairvoyant, plus habile, à force de manipuler et pétrir la pâte littéraire, mais
il s’agit du seuil, il faut bien dire que le premier rai de lumière sous la porte c’est
là que je l’ai vu filtrer.

Peu importe après tout le mythe de Rimbaud - tout ce qui tombe dans le
domaine public spirituel devient mythe - en bien ou en mal - le sang circule ou
les vaisseaux s’engorgent - et le mythe n’intéresse vraiment que les mythomanes.
Mais Rimbaud n’est pas objet de culte, pas plus d’ailleurs qu’aucun artiste ou
écrivain au monde. Mais c’est un virus filtrant. On l’attrape ou on ne l’attrape pas,
mais, si on l’attrape, il vous tient pour longtemps.
I1 n’a pas seulement pénétré dans le circuit des veines littéraires, mais encore
dans celui des arts plastiques de notre époque à leur début. C’est surtout grâce à
lui que la poésie y a été intronisée et qu’elle y règne encore.

Pour moi, ayant toujours été plus matière qu’esprit, et d’intelligence douteuse,
il a été celui en qui les moyens littéraires et intellectuels étaient assez sobres quoique
puissants et même parfois un peu trop éclatants, pour me permettre d’aborder
enfin, dans un contact direct, le corps dur, matériel sur lequel je me suis heurté
assez violemment pour que jaillisse l‘étincelle.
Il est enfin l’un de ces rares et merveilleux exemplaires des privilégiés du
génie qui, étant morts et s’étant tus trop tôt, rendraient un peu honteux d’avoir
vécu si tard et parlé trop longtemps 56.

174
1. Présentés dans une optique différente, on trouvera des éléments sur cette controverse dans les
notes de notre édition des textes critiques de Pierre Reverdy, Nord-Sud, Self Defence et autres écrits sur
l’art et la poésie (1917-1926), Flammarion, 1975, p. 248-254.
2. Comme on peut le supposer et comme le confirment deux mises au point de Max Jacob lui-
même (voir Pierre Andreu, Vie et mort de Max Jacob, La Table Ronde, 1982, p. 48), la (( Préface de
1906 N est contemporaine de la a Préface de 1916 ».
3. Le Cornet à dés, Imprimerie Levé, 1917, p. 17.
4. Frédéric Lefèvre, Une heure avec M. Max Jacob »,Les Nouvel!es littéraires, 12 avril 1924.
c(

5. Dictionnaire biographique des artistes contemporains, dirigé par Edouard-Joseph, t. II, 193 1. La
notice est signée de Max Jacob.
6. (( La Vie artistique », 291, no 10-11, December 1915-January 1916.
7. Dans Max Jacob à Quimper », Le Correspondant, 10 janvier 1930. D’autres publications feront
état du Cahier des maximes.
8. Volume rassemblant des conférences de Paul-Napoléon Roinard, Victor-Émile Michelet, Guil-
laume Apollinaire et publié à la fin de 1908, L’Edition.
9. Publié dans Pan, no 12, décembre 1909, p. 243-255.
10. Publié en 1912 par Kahnweiler avec des illustrations sur bois d’André Derain. Repris dans
Saint Matorel, Gallimard, 1936.
11. Correspondance, éd. François Garnier, Éditions de Paris, t. I, 1953, p. 43.
12. Saint Matorel, Gallimard, 1936, p. 237-238.
13. Ibid., p. 244-245.
14. Ibid., p. 263-268.
15. Lacerba, no 14, 15 luglio 1913, p. 157; no 15, 15 agosto 1913, p. 178; no 17, 1 settembre
1913, p. 192. Lacerba continuera à publier en 1914 et 1915 des poèmes en prose de Max Jacob, dont
certains trouveront place dans Le Comet à dés.
16. Ainsi le poème Préexistence des formes est construit sur un jeu de questions comme : (( Une
soupière entrouverte ou un cygne? Ta robe, ta chevelure ou une colonne torse? n (Saint Matorel, op. rit.,
p. 287). Même structure que dans cette pièce XV du recueil classique de Grangeret de Lagrange : N Tes
dents sont-elles des perles ou de la camomille, ou des boutons de fleurs rangées avec symétrie, ou des
bijoux précieux? )) (Anthologie arabe, Imprimerie royale, 1828, p. 74.)
17. Correspondance, éd. cit., t. I, p. 97.
18. Extracts from Unpublished Volumes », The New Age, 18 February 1915, p. 431-432 (une
quinzaine de poèmes en prose précédés de quelques maximes) ; N Unpublished Extracts », The New Age,
6 May 1915, p. 15-16 (dix-sept poèmes). Traduction due probablement à Beatrice Hastings. La plupart
de ces poèmes figureront dans Le Comet à dés.
19. Repris dans Risques et périZs, Gallimard, 1930, p. 62-79 (p. 65-82 dans la réédition procurée
en 1972 par Maurice Saillet chez Flammarion).
20. Poèmes en prose, Imprimerie Paul Birault, 1915, p. 11. Envie est repris dans les recueils antho-
logiques Les Epaves du ciel (1924) et Plupart du temps (1945). Comme les autres dédicaces qui figuraient
en tête des poèmes dans l’édition originale, la dédicace (< à C. Max Jacob N a disparu des rééditions.
2 1. Voir la note 6.
22. P. 75 dans l’édition citée de 1917.
23. L’Élan, no 10, 1”décembre 1916.
24. Ces cris de guerre connaissent plusieurs versions contradictoires. Dans Les Nouvelles littéraires
du 22 avril 1933, Max Jacob publie, en guise de présentation à un livre de Paul Yaki, un article,
N Jeunesse H : ((Je me souviens d’un soir et d’Apollinaire, Picasso et moi dégringolant la rue Lepic en
hurlant : A bas Laforgue, vive Rimbaud! Ce devait être en 1905. N André Salmon se fera plusieurs fois
l’écho de cette scène, à laquelle il ne semble pas avoir participé : (( Max dégringolant la rue Ravignan
(avec sa “ Tour de Pise ”) en vociférant : A bas Rimbaud! A bas Laforgue! N (Le Beau Navire, février 1939).
Pour sa part Reverdy a mis en doute la signification réelle de ces manifestations proches du chahut :
lui-même conservait une admiration profonde pour Laforgue comme pour Rimbaud.
25. Mystère e t splendeurs de Jacques Doucet, Lattès, 1984, p. 234-244. Voir aussi les lettres publiées
par François Garnier dans son édition déjà citée de la correspondance de Max Jacob.
26. Les rééditions du Cornet à dés, parues après la mort du poète, ont en effet encouragé une erreur
qu’un coup d’œil sur l’originale dissipe. I1 se trouve que la dernière édition parue du vivant de Max
Jacob est celle qu’a procurée Florent Fels dans la petite collection à bon marché (( Les Contemporains N
chez Stock (1923), avec une mise en pages très ramassée. Le poème Le Coq et la perle sur lequel se
terminait l’ancienne section III du livre s’y trouvait rejeté tout en bas de la page 36; précédé de simples
astérisques, le premier des poèmes très brefs rappelant les Phrases des Illuminations (une page de
séparation, dans l’originale, portant le chiffre IV, le situait sans équivoque dans la section suivante)
occupe le haut de la page 37. I1 s’ensuit dans les rééditions une mise en pages fautive donnant l’impression
que Le Coq et la perle est le titre et le premier morceau d’une longue série, alors que ce poème n’a

175
aucun rapport avec la suite. Pourtant, la critique a pu démontrer la valeur emblématique de ce titre
qui aurait été attribué avec bonheur à une série d’énoncés hétérogènes...
27. Voir la note 2. Maintenue dans les deux rééditions Stock (l’abrégée de 1922 et la complète
de 1923), cette préface disparaîtra de l’édition de 1945.
28. P. 11-12 dans l’édition citée de 1917.
29. (( Rimbaud, puisque son nom fut prononcé... », Le Carnet critique, no 5, 15 avril-15 mai 1918.
Vu le retard habituel des comptes rendus et des informations dans cette revue, il est probable que le texte
d’Aragon est antérieur de plusieurs mois à sa publication et vibre de la lecture toute fraîche du Cornet ù
dés.
30. Mercure de France, 1949. Une nouvelle édition revue d’après les manuscrits de l’auteur a paru
en 1989 chez le même éditeur.
3 1. Comme Maurice Saillet avait bien voulu nous l’indiquer, Reverdy par cet ajout tardif obéissait
à un désir de clarification. Un de ses contemporains et non des moindres, Eluard, avait publié en
mai 1948 chez Mermod des Premiers Poèmes (1913-1921), d’où étaient exclus les véritables Premiers
Poèmes publiés à compte d’auteur en 1913. Voir aussi les déclarations de Reverdy à Jean Duché ( a Visite
à Pierre Reverdy », Le Figaro littéraire, 12 juin 1948). Reverdy était sans indulgence pour ceux qui
(( torturent leur légende », comme il le dit dans un poème.

32. M a i n d’œuvre, Mercure de France, 1989, p. 497.


33. Paul Guth, entretien avec Reverdy, Le Figaro littéraire, 5 mai 1956, p. 4.
34. François Chapon, Mystère et splendeurs de Jacques Doucet, op. rit., p. 224.
35. Poèmes en prose, op. rit., p. 83. Repris dans Plupart du temps avec des différences minimes.
36. Le poème nous semble évoquer ces mois que Reverdy, après un engagement conclu (( pour la
durée de la guerre n par esprit de solidarité plus que par patriotisme, passe dans diverses casernes avant
d‘être définitivement réformé. Dans l’ami enthousiaste, faut-il identifier Apollinaire qui sert alors dans
l’artillerie?
37. Reproduit dans Nord-Sud ..., éd. cit., p. 26-27.
38. Ibid., p. 33-34.
39. Dans son article (( Reverdy poète en vers et en prose 1) publié dans le numéro d’hommage du
Mercure de France à Reverdy, janvier 1962, p. 185-191. Seule réserve à formuler : Pascal Pia se trompe
quand il déclare que Max Jacob vise Reverdy dans la préface du Cornet ù dés en ironisant sur les
e cahiers d’impressions plus ou moins curieuses que publient de temps en temps les confrères qui ont
de l‘excédent ». Concernées ici : ces descriptions de villes, de ports, de paysages exotiques qui, ne cherchant
nullement l’effet de structuration du poème en prose, appartiennent au genre de la (( prose d’art ».
40. Reproduit dans Nord-Sud ..., éd. cit., p. 39-47.
41. Ibid., p. 41.
42. Voir nos contributions ainsi que celle de Michel Décaudin dans le numéro spécial d’Europe,
Cubisme et littérature (juin-juillet 1982). Voir aussi nos notes dans Nord-Sud ..., éd. cit., p. 272-274.
43. Reproduit dans Nord-Sud ..., éd. cit., p. 142-148.
44. Ibid., p. 142-144.
45. Littérature, no 4, juin 1919, p. 1-3.
46. Cité par Roger Garaudy, L’Itinéraire d’Aragon, Gallimard, 196 1, p. 60.
47. Parade, ballet réaliste. Thème de Jean Cocteau [etc.]. Réduction pour piano à quatre mains,
Imprimerie Mounot-Nicolas, 19 17.
48. Voir le catalogue de la vente Lettres et manuscrits autographes (M” Laurin-Guilloux, Buffetaud
et Tailleur), Hôtel Drouot. 12 décembre 1985. (( Textes autographes pour Parade d’Erik Satie, sur
2 pages. D Le premier texte, reproduit en fac-similé, figure sur la couverture du programme de la séance
du 6 juin 1917, rue Huyghens (« Satie se cache... n). Du second texte, le catalogue nous livre les
premières lignes : (( Nous aurions voulu reproduire les articles consacrés à Parade par la grande presse,
mais nous leur avons préféré cet article posthume de Rimbaud (Illuminations). )> On peut présumer que
1’« article posthume aurait été le poème Parade.
))

49. (( Présent du poète à la postérité », Verve, printemps 1938 (mars-juin). Reproduit dans Cette
émotion appelée poésie, Flammarion, 1974 (voir p. 115-1 16).
50. (( Le poète secret et le monde extérieur », Verve, achevé d’imprimer le 15 novembre 1938.
Reproduit dans Cette émotion appelée poésie, éd. cit. (voir p. 135).
5 1. U Cette émotion appelée poésie »,Mercure de France, 1“ août 195 1. Reproduit dans Cette émotion
appelée poésie, éd. cit. (voir p. 22-23).
52. Ibid. (voir p. 32-33).
53. En vrac, 1956; réédition, Flammarion, 1989, p. 11. On aura reconnu la première phrase de
Bottom.
54. Ibid., p. 37.
55. Ibid., p. 61. Citation d’Une saison en Enfer.
56. Les Nouvelles littéraires, 21 octobre 1954, p. 5. Reproduit dans Cette émotion appelée poésie,
éd. cit., p. 155-161.
Les surréalistes
Rimbaud
et les surréalistes

Étienne-Alain Hubert

a J’ai vingt-deux ans. Je crois au génie de Rimbaud, de Lautréamont, de Jarry;


j’ai infiniment aimé Guillaume Apollinaire, j’ai une tendresse profonde pour Reverdy ’. ))
Ces lignes, on les trouve dans une lettre qu’écrit André Breton à Tristan Tzara au
début de 1919 et qui inaugure ainsi les relations entre les deux hommes. Sous la
plume de Breton, d’Aragon, de Soupault ou d’Eluard, dans des correspondances ou
dans des publications, des formulations du même genre pourraient être glanées : signe
de reconnaissance, moyen pour le jeune écrivain de se définir aux yeux de son
correspondant ou pour un public de lecteurs, le nom de Rimbaud surgit généralement
en premier - et point seulement, on le devine, pour des raisons de chronologie -,
tant grandissent plusieurs dizaines d’années après la mort du poète l’emprise de son
œuvre et la fascination exercée par une existence sans équivalent. La référence à
Rimbaud s’imposera presque constamment aux acteurs - premiers rôles ou comparses
- de l’histoire du surréalisme. I1 ne s’agit pas d’un culte, comme on le dit un peu
vite, qui aurait pour effet d’ancrer ou de fixer le mouvement sur un nom fétiche,
mais d’une référence réactualisée au fil des années, approfondie, enrichie, discutée,
parfois disputée âprement à ceux qui, à l’extérieur, l’ont également adoptée. Faut-il
s’en étonner? I1 y a plus de trois quarts de siècle, loin d’avoir trouvé sa configuration
éditoriale, l’œuvre de Rimbavd est riche de chocs, de surprises, de rencontres, de
découvertes. Un Aragon, un Eluard, surtout un Breton suivent avec une attention-
vigilante les publications de morceaux inédits et de lettres ainsi que les travaux des
commentateurs et des interprètes; il arrive qu’à l’époque où ils sont regroupés dans
la revue Littérature ils jouent un rôle actif, en révélant des textes ou des témoignages.
Plus ouverte qu’aucune autre à la circulation des types de lectures les plus divers,
affichant une hétérogénéité fascinante en regard de sa relative minceur, la production
de Rimbaud ajoute aux pouvoirs d’interrogation qu’elle détient en tant qu’œuvre
littéraire les graves questionnements que suscitent les choix existentiels de son auteur,
notamment l’acte de renoncer à la littérature. Insistante ou sourde, la question :

179
(( Pourquoi écrivez-vous? )) s’est posée à Breton depuis l’époque Dada jusqu’à ses

dernières années : le silence que la tradition prête au poète Rimbaud après 1875 fait
partie des données qui ne cessent d’intervenir dans son propre débat intérieur. S’agissant
des surréalistes, il serait encore plus faux que pour d’autres écrivains de formuler
l’emprise de Rimbaud en termes d’influence exercée par une œuvre d’une éclatante
nouveauté. Autant que les poèmes et les proses, les fascinent les grands gestes de la
biographie telle qu’elle se laisse reconstituer à partir de témoignages nombreux et de
valeur inégale : attitudes de défis, actes de rupture, raidissement devant des formes
d’oppression sociale, défis antireligieux, installation dans ce Harrar d’où Rimbaud
envoie aux siens une correspondance jugée navrante par l’auteur de l’Anthologie de
/‘humour noir. I1 est significatif qu’un Philippe Soupault, qui en tant qu’écrivain se
ressent peu de la lecture de Rimbaud, lui attribue l’éveil de sa vocation de grand
voyageur. Dans les années trente, la participation supposée de Rimbaud aux (( Tirail-
leurs de la Révolution )) en mai 1871 et sa sympathie attestée par Ernest Delahaye
pour le mouvement ouvrier vont être pour Breton de puissantes injonctions à réfléchir
sur les rapports de l’art et de la politique et à conclure, contre les modèles proposés
par les organisations soviétiques, que l’art n’a pas à se mettre au service de l’idéologie
puisqu’il n’est pas sensiblement affecté par l’événement ; à l’opposé, éloigné défini-
tivement du surréalisme, un Aragon va trouver dans l’image du Rimbaud communard
de quoi justifier sa conception de la fécondité de l’enrôlement. En forçant quelque
peu l’expression, ne pourrait-on pas dire qu’à l’horizon des surréalistes il y eut des
Rimbaud successifs, à travers lesquels s’opérèrent ou se confirmèrent prises de cons-
cience et redéfinitions? L’abondance des textes concernant Rimbaud ou faisant allusion
à lui nous interdisent de les reproduire ici. Bornons-nous à quelques parcours à travers
ce vaste territoire : le lecteur voudra bien accepter que des épisodes très connus comme
la prise de position de Breton sur La Chasse spirittlelle fassent l’objet d’un simple
rappel et que, conscient de l’impossibilité de dresser un panorama, qui eût nécessité
des centaines de pages, et de composer une anthologie large, qui aurait posé des
problèmes de reproduction, nous choisissions de lui livrer des aperçus partiels.

Rêve, (( le dernier poème ))

Comment a-t-on pu écrire que Rêve, désigné aujourd’hui sous le titre La Chambrée
de nuit *, n’a attiré que tardivement l’attention des surréalistes alors que plusieurs
traces imprimées contredisent cette façon de voir? Lorsqu’Aragon publie dans le
numéro 4 de la nouvelle série de Littérature en date du 1“ septembre 1922 cet
inestimable (< Projet d’histoire littéraire contemporaine N qui consritue le sommaire
d’un ample travail entrepris pour Jacques Doucet et qui recense brièvement et
précisément les événements et les lectures qui ont été des ébranlements majeurs pour
lui et ses amis, il intitule la seconde section (( De 1913 à la guerre )) et, significati-
vement, après l’avoir ouverte sur Alcools d’Apollinaire, la termine sur ces mots :
N Lettre d’Arthur Rimbaud contenant Rêve (La N.R.F. du 1“aqût 1914). )) En vérité,
le numéro en question est daté du 1“ juillet et ce sont les (( Ebauches d’Une saison
en enfer )) communiquées par Cazals qui sont publiées dans la livraison du 1“ août,
où elles voisinent avec la suite du Rimbaud de Rivière 4. Glissement de date révélateur
d’une association mentale reliant l’entrée dans une ère de guerre et de mort et la
découverte du poème qui, inséré dans la lettre du 14 octobre 1875 à Ernest Delahaye,
fait figure de dernière production poétique de Rimbaud : un Rimbaud qui vient
d’écrire Guewe et la partie de l’ensemble Jeunesse appelée Vingt ans, comme le fait

180
savoir l’avertissement bonasse donné par Paterne Berrichon à ces (( Trois lettres inédites
de Rimbaud », et qui semble s’attendre à être appelé au service militaire avec son
contingent. Remettons sous les yeux du lecteur, précédés de quelques lignes sans
indulgence pour Verlaine (« Loyola ») et présentant une ponctuation et des majuscules
que Breton respectera soigneusement dans ses citations, ces vers assurément déroutants
pour la moyenne des lecteurs de La Notlvelle Revtle frangaise de 1914 :

[...I Je ne commente pas les dernières grossièretés du Loyola, et je n’ai plus


d’activité à me donner de ce côté-là à présent, comme il paraît que la 2‘ portion
(( ))

du contingent )) de la classe 74 va-t-être appelée le trois novembre suivnCou


(( (( ))

prochain : la chambrée de nuit :

RÊVE

On a faim dans la chambrée-


C’est vrai......
Emanations, explosions,
Un génie : Je suis le gruère!
Lefêbvre : Keller !
Le génie : Je suis le Brie!
Les soldats coupent sur leur pain :
C‘est la Vie!
Le génie : -Je suis le Roquefort!
- Ça s’ra not’ mort ...
-Je suis le gruère
Et le brie ..... etc.

VALSE

On nous a joints, Lefevre et moi... etc.

Marguerite Bonnet a évoqué mieux que personne l’envoûtement dont le jeune


André Breton, à partir de 1914, est l’objet de la part de Rimbaud 5 . Ce lecteur
attentif des revues littéraires ne pouvait laisser passer cette lettre à Delahaye à laquelle
les circonstances étaient bien faites pour prêter le plus grand retentissement intérieur :
publication à la veille de la guerre dans un périodique qui va cesser brutalement sa
parution, analogies des situations individuelles de l’auteur et du jeune lecteur, pers-
pective d’une plongée prochaine dans l’univers de la soldatesque. Le poème, qu’un
critique jugeait encore tout récemment comme l’un des deux textes les plus plats
de Rimbaud »,possédait d’autres atouts : une cocasserie inquiétante qui n’est pas sans
faire songer à Jarry, une polyphonie anarchique, un fort caractère énigmatique (qui
est Lefêbvre? Le (( génie )) n’est-il qu’un soldat du Génie? etc.), la présence d’un titre
(placé entre guillemets) propre à solliciter le futur lecteur de La Science des rêves. La
désarticulation du langage et la dissociation volontaire du sujet en faisaient un cas
limite dont l’exemplarité aux yeux de Breton sera confirmée par la pratique poétique
qu’il mettra bientôt en œuvre dans plusieurs textes de Mont de piété. Ce que confirment
quelques lignes de Flagrant Délit :

J’ai toujours été si peu disposé, pour ma part, à admettre que l’œuvre de
Rimbaud s’arrêtait comme par désenchantement )) en 1873, que je n’ai cessé, de
((

1918 à ce jour, de faire un cas extrême du poème a Rêve inséré dans la lettre à
))

Delahaye du 14 septembre 1875 et de demander compte de son omission dans les


Euvres poétiques où il devrait prendre place au même titre que tout autre6.

18 1
Et Breton de préciser dans une note en bas de page que Rêve exerce ((une
influence décisive )) sur Forêt-Noire, Pour Lafradio, Monsieur V, Le Corset Mystère,
poèmes appartenant à Mont de piété. Influence sans doute sur sa création poétique,
mais aussi puissante incitation à une réflexion poursuivie par étapes. En 1935, vingt
ans après sa découverte de Rimbaud, dans sa conférence de Prague «: Situation
surréaliste de l’objet », Breton montre dans Rêve un sommet dans la libération du
poème par rapport à la tyrannie de la pensée discursive. Le (( dernier poème )) de
Rimbaud, par son dialogisme délirant, réalise le (( triomphe absolu », la (( quintes-
sence )) :

L’interdépendance des parties du discours poétique n’a pas cessé, de son côté,
d’être attaquée et minée de toutes manières : déjà, en 1875, Rimbaud signe son
dernier poème, U Rêve »,triomphe absolu du délire panthéistique, où le merveilleux
épouse sans obstacle le trivial et qui demeure comme la quintessence des scènes les
plus mystérieuses des drames de l’époque élisabéthaine et du second Faust ’.

Dans la préface (( Paratonnerre )) écrite peu de temps après pour l’Anthologie de


llhurnour noir, l’étrange concordance entre une formule des Curiosités esthétiques de
Baudelaire et un vers de Rêve est relevée par Breton et est l’occasion d’une nouvelle
évocation du poème, celle-ci recourant encore au vocabulaire de l’exceptionnel ou du
superlatif:

Émanation, explosion : il est frappant de trouver les deux mêmes mots associés
chez Rimbaud et cela au cœur d’un poème on ne peut plus prodigue d’humour
noir (il s’agit, en effet, du dernier poème qu’on ait de lui, où U l’expression bouffonne
et égarée au possible )) resurgit, condensée à l’extrême, suprême, des efforts qui ont
eu pour but son affirmation, puis sa négation) : a RÊVE Y

Et c’est encore Rêve qui est nommé parmi les (( quelques poèmes trop peu
connus »,en première place sur la liste, dans l’ensemble (( La grande actualité poétique ))
que Breton confie à la revue Minotaure, numéro 6, daté de décembre 1934 9.
Si R6ue est trop peu connu du public, le poème est à coup sûr familier à Éluard,
qui le cite plusieurs fois. Témoin l’article qu’il publie dans Ciarté de novembre 1925
et qu’il intitule (( Des perles aux cochons, où il n’est pas seulement question de l’abbé
Bremond )) ‘ O . Dans ce ton âpre qui caractérise ses articles et, parfois ses poèmes de
l’époque, avec des phrases claquantes à la syntaxe simple, Eluard fait culminer sa
diatribe contre le théoricien de la poésie pure sur Rêve, reproduit et exalté en tant
qu’illustration d’une force absolue de la poésie, étrangère aux frontières des genres;
le caractère polyphonique d’un texte où le poète dérobe son Je au profit d’une sorte
d’expression collective autorise à ses yeux le rapprochement avec une des plus célèbres
formules de Poéstes de Ducasse, du reste cité approximativement :

Si la poésie a parfois vaincu les poètes, elle n’a par contre jamais réussi à se
débarrasser de ses parasites, critiques élaborant des systèmes pour le plus grand
profit des élites qui, si elles devaient avouer leur ignorance et leur incompréhension
native, perdraient aussitôt le pouvoir. [...I Notre décadence nous vaut cette fois un
petit abbé venu pour semer la confusion dans le cœur des profanes, le doute dans
le cœur des croyants. [...I Si cela ne lui coûte pas trop cher, le saint homme réalisera-
t-il son projet (( d’imprimer les principaux textes en trois couleurs : les vers poétiques
en rouge feu; les prosaïques en noir; ceux que traverse un courant à peine perceptible
en jaune N I I , et alors en quelle couleur fulgurante, qui le rendrait aveugle et puant,
imprimera-t-il le dernier, le plus beau poème d’Arthur Rimbaud : Rêve? [suit le
texte].
Poésie pure? La force absolue de la poésie purifiera les hommes, tous les

182
hommes : (( La poésie peut être faite par tous. Non par un M (Lautréamont). Toutes
les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et, ayant enfin
bouleversé la réalité, l’homme n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent
les portes du Merveilleux.

Article dont la violence semble prendre le relais de passages ironiques, crispés


et visionnaires de la correspondance de Rimbaud. Je ne sache pas qu’on ait remarqué
que l’année précédente, Eluard avait donné un écho à la fois subtil et fort à la lettre
du 14 octobre 1875 qui inclut Rêve, juste avant sa disparition d u 24 mars 1924 qui
le lancera dans un voyage désespéré autour du monde, voyage auquel il refusera
pourtant l’étiquette de rimbaldien. Sur le recueil d’allure testamentaire Mourir de ne
pas mourir qui sera achevé d’imprimer le 25 mars, il ajoute, sur épreuves semble-
t-il, cette dédicace à André Breton :

Pour tout simplifier


je dédie
mon dernier texte
à
André Breton
P.E.

Relisons les premières lignes de la lettre, celle-ci également testamentaire, du 14 octobre :

Cher ami,
Reçu le Postcard et la lettre de V. il y a huit jours. Pour tout sirnpI$er, j’ai
dit à la Poste d’envoyer ses restantes chez moi de sorte que tu peux écrire ici, si
encore rien aux restantes.

On voit que, dans le rapport à Rimbaud, l’existentiel compte autant que la


littérature. La trajectoire éblouissante et brusquement interrompue de l’aîné demeure
la référence chez des êtres encore jeunes, certains habités pas l’esprit romantique au
sens profond de l’adjectif. I1 est révélateur qu’en 1923, refusant d’apposer sur Rimbaud
l’étiquette de symboliste, Aragon l’intègre à la lignée romantique, exaltée par lui avec
d’autant plus d’énergie qu’elle est alors attaquée et discréditée par la droite politique
et littéraire ’*. Hanté par l’image d’un Rimbaud qui a cessé d’écrire à l’âge de vingt
ans, âge où lui-même prend figure comme poète - et c’est la portée du signal constitué
par la date du 19 février 1916 portée en fin du poème de Mont de piété intitulé
justement Age l 3 -, Breton a reporté un temps sa ferveur sur un Paul Valéry qui, en
mars 1914, quand commencent les relations, ajoute à d’autres motifs de fascination
celui d’avoir accompli un renoncement à la poésie qui paraît définitif. Rien de plus
significatif que, lors du procès intenté par les Dadas à Barrès, il fasse intervenir dans
l’acte d’accusation le parallèle de Barrès et de Rimbaud. Peut-on reprocher à l’ancien
et séduisant créateur du Culte du moi d’être devenu U un homme opulent », chantre
des valeurs traditionnelles? S’écartant de l’attitude nihiliste et en fin de compte
niveleuse de Dada, pour qui tout s’équivaut, Breton s’applique à différencier les deux
cas de revirement. Marguerite Bonnet a précisé judicieusement la portée de cette partie
de l’acte d’accusation : au jugement de Breton, (( l’errance éperdue du poète à travers
les continents est portée par le même ressort que sa quête poétique : l’horreur du
monde et l’aspiration à plus de liberté »; Rimbaud se contredit en devenant voyageur
et négociant, mais cette contradiction travaille (( dans la direction de la liberté )) alors
que Barrès a trahi ses premières aspirations en s’enfermant dans le nationalisme 14.
Breton déclare :

183
Un homme comme Rimbaud en renonçant délibérément à poursuivre son
œuvre littéraire et en choisissant dans la deuxième partie de sa vie une forme
d’activité qu’en apparence rien ne relie à son activité première n’arrive pas à la
renier complètement. Le problème Rimbaud ne se pose que pour les enfants. Le
jugement porté par Rimbaud sur son œuvre poétique ne peut être pris que pour
un mouvement d’humeur et n’implique pas la non-reconnaissance de soi-même
que certains ont cru. Rimbaud fait du commerce en Abyssinie; il échappe par là
à un si grand nombre d’autres pièges que le représenter à la fin de sa vie comme
un commis voyageur apparaît comme une image grossière. Rimbaud continue à
montrer à l’égard du monde la même horreur qu’autrefois. I1 cherche avec désespoir
à échapper à un esclavage et la certitude de n’y pas parvenir ne le fera pas changer
de route. Le prétendu cynisme de Rimbaud n’a en tout cas pas raison de cet
incurable désir.
Un homme comme Barrès, en continuant à poursuivre son œuvre littéraire et
en choisissant pour la deuxième partie de sa vie une forme d’activité distincte en
apparence de son activité première, passerait aujourd’hui pour l’avoir reniée complè-
tement si celle-ci pouvait être prise dans le même sens que la vie de Rimbaud

(( A la lueur de Rimbaud D

(( Nous fûmes ceux qui, à grossièrement parler, les premiers, revisitèrent le monde

à la lueur de Rimbaud », écrivait Aragon pendant l’Occupation 16. A travers les


correspondances adressées par les futurs surréalistes, notamment pendant la guerre de
1914-1918, ou dans les évocations qu’ils ont laissées de ce temps, Rimbaud est une
manière de prisme pour la vision. Les circonstances parfois collaborent étrangement.
Ainsi Aragon, évoquant pour Jean Cocteau le débordement du Rhin à la fin de
janvier 1919, voit passer des U bateaux ivres N : (( Mon ami, le lieutenant qui connaît
toutes les colonies et qui a fait couper la tête d’un chef de village quand il était
commissaire de police à Lang Son quand il était commissaire de police, a ordonné
qu’on présente les armes aux pontons emportés à la dérive en souvenir de Rimbaud ”. ))
L’évocation la plus saisissante de cette vision de Rimbaud est dans les Entretiens de
Breton :

Paradoxalement, ce temps de Nantes où la rencontre de Jacques Vaché entraîne


la révision de la plupart de mes jugements antérieurs est aussi celui où je m’initie
véritablement à Rimbaud, où j’en viens à l’interroger en profondeur et à y mettre
toute passion. I1 faut considérer qu’en 1916 il n’y a pas longtemps qu’ont été versés
au débat des documents capitaux comme les lettres à Delahaye de 1875, faute
desquelles on manquait jusqu’alors d’un repère essentiel : elles marquent, en effet,
le tournant capital dans l’évolution de Rimbaud, l’adieu définitif à la poésie et le
passage à une tout autre forme d’activité. A travers les rues de Nantes, Rimbaud
me possède entièrement : ce qu’il a vu, tout à fait ailleurs, interfere avec ce que
je vois et va même jusqu’à s’y substituer; à son propos je ne suis plus jamais repassé
par cette sorte d’«état second )) depuis lors. L’assez long chemin qui me mène
chaque après-midi, seul et à pied, de l’hôpital de la rue du Bocage au beau parc
de Procé, m’ouvre toutes sortes d’échappées sur les sites mêmes des 1iiurnination.r :
ici, la maison du général dans Enfance, là U ce pont de bois arqué », plus loin
certains mouvements très insolites que Rimbaud a décrits : tout cela s’engouffrait
dans une certaine boucle du petit cours d’eau bordant le parc, qui ne faisait qu’un
avec N la rivière de cassis ». Je ne peux donner une idée plus raisonnable de ces
choses. Tout mon besoin de savoir était concentré, était braqué sur Rimbaud

184
C’est également pendant la guerre qu’Aragon publie l’article (( Rimbaud, puisque
son nom fut prononcé ... w 19, dont le début vibrant est une prise d e position contre
les prétentions d e Max Jacob à être reconnu comme l’inventeur d u poème en prose
moderne 2” : texte animé par une éloquence u n peu déclamatoire qui ne recule pas
devant le ton apocalyptique, mais faisant date par l’ambition d e situer les Illuminations
par rapport aux catégories d e l’espace et d u temps que le kantisme ambiant a fortifiées.
Rimbaud impose un affranchissement décisif hors des formes cz priori d e la sensibilité.
O n ne s’étonnera pas que la mise en scène d e la découverte des Illuminations implique
que la lecture se situe au matin, c’est-à-dire aux heures rimbaldiennes d e l’éclosion :

Un matin triste, j’ai ouvert les Iffurninationset voici que s’effaça le décevant
visage de la vie. Les mers montaient, symphoniques, au-dessus des maisons et, pour
l’univers, resurgi du Déluge, impossibles, des fleurs naissaient. Monde neuf dont
la géométrie se complique de dimensions nouvelles, quel mathématicien en établira
les lois? Logiquement je suis ravi au domaine du possible, les théories s’enchaînent
comme des forçats, l’absurde devient l’essentiel, je jongle avec des additions d’infinis
algébriques. La clef de ce mystère, c’est l’inconnue d’une insoluble équation. Mais
lui, que n’effraie pas la quadrature du cercle, suppose l’impossibilité résolue,
échafaude sur ce postulat, avec ses montagnes, ses fleuves et ses palais, le magique
décor de Circeto des hautes glaces. I1 nous entraîne, le véritable archange, dans le
vertige d’un espace transcendantal : adieu les catégories! voici le temps lui-même
qui dessine de fantastiques arabesques. Au delà la vie, avant ma naissance comme
après ma mort, mon être se prolonge et se multiplie, réalité ou chimère, je ne sais!
Tout coexiste et je n’y puis choisir, un seul plan cosmique m’offre les siècles et les
lieues. Rien ne me limite plus, libre enfin, je bondis par-dessus l’arc des comètes,
je m’aventure par-delà la voix lactée :
et j e danse!
Si subtil l’air qu’on respire ici, que ma pensée purifiée s’est dépouillée de ces
modes : quelle heure et quel lieu est-il?
-Au réveil, il était midi. [...I
I1 y avait cent actes divers à la comédie de La Fontaine, à celle de Rimbaud
il y a tous les actes. Et ce n’est pas assez pour lui, il regarde au-delà de son œuvre
quelque nouveau brasier qui va illuminer sa vie. I1 a inventé mieux, certes, que
jamais. (( Car je puis dire que la victoire m’est acquise », mais quoi? nul ne le saura,
son adieu nous en désespère :
(( I1 faut être absolument moderne. Point de cantiques : tenir le pas gagné. ))

Quand il a été sur la plus haute cime, il a trouvé le silence. Et, riche de sa
découverte, il nous a quittés, muet comme Simon s’élevant au ciel ...

Le motif du libre mouvement que l’article analyse chez Rimbaud se retrouve


SOUS forme d e tournoiement dans l’exercice rimbaldien que constitue un poème
contemporain, Pur jeudi 2 L . Libéré des contraintes scolaires, u n Je adolescent se perd
vertigineusement dans un paysage urbain qui le jette, loin d e toute fixité rassurante,
dans des mirages déceptifs o u désirables. Exclamations et interrogations fonctionnent
comme des mises en question de l’identité :

Rues, campagnes, où courais-je ? Les glaces me chassaient aux tournants vers


d’autres mares.
Les boulevards verts! Jadis, j’admirais sans baisser les paupières, mais le soleil
n’est plus un hortensia.
La victoria joue au char symbolique : Flore et cette fille aux lèvres pâles. Trop
de luxe pour une prairie sans prétention : aux pavois, les drapeaux! toutes les
amantes seront aux fenêtres. En mon honneur? Vous vous trompez.
Le jour me pénètre. Que me veulent les miroirs blancs et ces femmes croisées?
Mensonge ou jeu? Mon sang n’a pas cette couleur.

185
Sur le bitume flambant de Mars, ô perce-neiges! tout le monde a compris
mon cœur.
J’ai eu honte, j’ai eu honte, oh!

Une autre réponse apportée par Aragon à la sollicitation de Rimbaud consiste


à lui donner le statut d’un personnage de fiction, et peut-être se mêle-t-il à ce
traitement littéraire pratiqué avec brio quelque chose d’une tentative d’exorciser une
présence trop envahissante. Déjà dans l’article (( Rimbaud, puisque son nom fut
prononcé ... )) l’auteur lançait : (( Rimbaud vit autre part, dans quelque fabuleux Orient
ou vieilli, en province, sous quels quinconces? N Rimbaud revit dans le texte Toutes
choses égales d’ailleurs ... )), publié en tête du numéro de La Nouvelle Revue française
du 1“ septembre 1920 comme constituant les chapitres I et II d’Anicet ou le Panorama,
(( roman à paraître ». Dans une auberge d’un pays quelconque », Anicet, double de
l’auteur, rencontre un inconnu qui se présente : Je m’appelle Arthur et je suis né
dans les Ardennes. N Dans le style du conte du XVIII‘siècle, Arthur narre une existence
qui lui fait rencontrer L *** (Lélian-Verlaine), Gertrud, une Anglaise dont le per-
sonnage est inspiré par la mystérieuse Londonienne dont Verlaine a parlé, Hortense
qui surgit des Illuminations, et Viagère, inventée, à partir de quelques phrases de la
correspondance de la servante de Bardey sur 1’Ethiopienne à laquelle Rimbaud se
serait attaché 22. Le début d’Anicet est d’une part un montage composite, talentueux
et disert puisé à des traditions incontrôlables, d’autre part une tentative pour recréer,
avec les moyens d’une prose fluide, la vision des Illuminations et pour développer -
si on peut risquer cette expression scientifique - certaines formules d’Une saison en
enfer. Ainsi Anicet et Gertrud mettent-ils en application (( L’amour est à réinventer )) 23.
Un trajet en chemin de fer est pour le héros l’occasion de s’accoutumer à (( regarder
le monde au ras du sol »,puis à (( reporter sur plusieurs plans ce que l’on voit sur
un seul n 24 : méthode de dissociation inspirée d’une réflexion sur l’optique de poèmes
en prose comme Enfance II ou Mystique. Mais on retiendra surtout une pratique de
1’« hallucination simple »,pour reprendre les termes d’Alchimie du verbe, pratique par
laquelle le paysage parisien est soumis à des métamorphoses de toutes sortes, qui en
font un lieu magique donnant à voir la stratification des époques. Les moyens
d’expression se souviennent d’Après le Déluge :

Paris devint pour moi un beau jeu de constructions. J’inventai une sorte
d’Agence Cook bouffonne qui cherchait vainement à se reconnaître, un guide en
main, dans ce dédale d’époques et de lieux où je me mouvais avec aisance. L’asphalte
se remit à bouillir sous les pieds des promeneurs; des maisons s’effondrèrent; il y
en eut qui grimpèrent sur leurs voisines. Les citadins portaient plusieurs costumes
qu’on voyait à la fois, comme sur les planches des histoires de l’Habillement.
L’Obélisque fit pousser le Sahara place de la Concorde, tandis que des galères
voguaient sur les toits du Ministère de la Marine : c’étaient celles des écussons aux
armes municipales. Des machines tournèrent à Grenelle; il y eut des Expositions
où l’on distribua des médailles d’or aux millésimes différents sur l’avers et sur le
revers; elles coïncidèrent avec des arrivées de souverains et des délégations extra-
ordinaires. On habita sans inquiétude dans des immeubles en flammes, dans des
aquariums gigantesques *>.

Mais c’est assurément chez Breton que le dialogue avec Rimbaud a été entretenu
le plus précocement et le plus intensément. Nous ne pouvons ici que répéter brièvement
l’essentiel de ce que Marguerite Bonnet a révélé dans son grand livre, André Breton
et la naissance de taventure surréaliste, au chapitre III consacré aux U acheminements ».
A partir de juillet 1915 et jusqu’en juillet de l’année suivante, la période déjà évoquée
du séjour à Nantes est non seulement jalonnée de lectures assidues de Rimbaud,

186
lectures progressivement recentrées sur les Zffuminations; elle voit aussi le rimbaldisme
de la vision déboucher sur une pratique de la poésie qui prend le pas sur la manière
mallarméenne antérieure. Le (( problème Rimbaud », selon l’expression que Breton
emploiera dans sa lettre d u 3 septembre 1916 à Théodore Fraenkel 26, est constamment
présent dans la correspondance, notamment dans celle qui est échangée avec Valéry
et dont Marguerite Bonnet a publié les passages capitaux. A Breton qui lui a envoyé
son sonnet A vous seule, Valéry se souvenant d’avoir jadis subi le même envoûtement
répond le 21 janvier 1916 en analysant finement la croisée des influences qu’il perçoit
dans ces vers et les enjeux qui y sont disputés :

Leur brisement, leur art situé entre les types définis, le hasard introduit, voulu,
rétracté, à chaque instant, assurent que vous touchez un certain point intellectuel
de fusion ou d’ébullition, bien connu de moi, quand le Rimbaud, le Mallarmé,
inconciliables, se tâtent dans un poète; débat capital, perceptible si clairement dans
ce sonnet où le solitaire, le volontaire, le seul soi, mais la rime exacte, la forme
h e , la recherche des contrastes, coexistent *’.

Gagné au poème en prose, Breton adresse à Valéry le 1 1 février le texte qui ne


s’appelle encore que Poème, avec une dédicace à Léon-Paul Fargue, et qui deviendra
Age dans ses publications 28. Prenant la suite d’Aube (« L’aube et l’enfant tombèrent
au bas du bois. / Au réveil il était midi »), Age fait assister à la sortie du sujet hors
du U bois hanté )), décor imaginaire d’une conjonction amoureuse et poétique. Aux
courses libres que proposait le poème de Rimbaud succède l’entrée dans un monde
assagi; les voiles qui autorisaient le contact du corps de l’aube sont remplacés par le
vêtement moderne, jupe ornée de la femme, haut-de-forme et habit de l’homme.
Comme si, passé vingt ans (« l’âge D), le primitivisme rimbaldien devait laisser place
aux charmes plus fades que ménage la vie sociale, le poème de Breton prolonge et
contredit son modèle :

Aube, adieu! Je sors du bois hanté; j’affronte les routes, croix torrides. Un
feuillage bénissant me perd. L’août est sans brèches comme une meule.
Retiens la vue panoramique, hume l’espace et dévide machinalement les
fumées.
Je vais m’élire une enceinte précaire : on enjambera s’il faut le buis. La province
aux bégonias chauffés caquette, range. Que gentiment s’ameutent les griffons au
volant frisé des jupes!
Où la chercher, depuis les fontaines? A tort je me fie à son collier de bulles ...
Yeux devant les pois de senteur.

Chemises caillées sur la chaise. Un chapeau de soie inaugure de reflets ma


poursuite. Homme ... Une glace te venge et vaincu me traite en habit ôté. L’instant
revient patiner la chair.
Maisons, je m’affranchis de parois sèches. On secoue! Un lit tendre est plaisanté
de couronnes.
Atteins la poésie accablante des paliers.
19flvrier 1916.

La réponse de Valéry à cet envoi ne se fait pas attendre. Par retour du courrier,
il adresse à Breton quelques lignes ironiques où revit une très ancienne attitude
défensive contre une œuvre fascinante, mais propre à mettre en péril les valeurs de
l’esprit :

187
Cher Monsieur,
Je vois maintenant que l’illumination vous gagne. La noble maladie suit son
cours. I1 faut l’avoir eue, guérir et en garder certaines traces.
L’essentiel est de n’en être pas défiguré pour la vie. Mais je m:assure que vous
ayant pris de bonne heure et vu sa violence ce mal ardent vous sera un bien 29.

Sans égaler le recul de Valéry, l’attitude de Breton n’en est pas moins marquée
par une certaine ambivalence à l’égard de Rimbaud. La lettre qu’il lui envoie à son
tour le 6 mars, subtile, presque contournée, suggère qu’il existe un rapport dialectique
entre l’extrême (( raffinement )) et l’a alchimie )) d’une part, la banalité et le renoncement
à la poésie d’autre part :

La méditation prolongée sur Rimbaud me laisse inquiet.J’ai rêvé que l’extrême


raffinement pourrissait le goût jusqu’à la banalité, que parallèlement à un pouvoir
idéalisant plus étendu s’imposait l’amour d’un radiateur ou d’un blanc de chaux.
C’est par une, ALCHIMIE DU VERBE que je résous le problème ancien d’un exil et
de trafics en Ethiopie. Maint exemple cher, outre seulement le vôtre, m’inclinent à
conclure. Je me souviens de la manière dont vous défendîtes le nu contre les bijoux
et j’interprète, par ailleurs, votre silence. Je voudrais, délivré de l’obsession poétique,
me persuader que le cinéma, les pages du quotidien ne recèlent pas ce qu’une
MYTHOLOGIE me refuse à présent 30.

La pensée se fait ici agitée, presque insaisissable. En rapprochant ces lignes d’une
correspondance contemporaine - une lettre d’Apollinaire répondant à une missive,
perdue, par laquelle Breton exprimait la même préoccupation -, Marguerite Bonnet
a explicité le débat qui s’inscrit ici en pointillé : (( à son extrême avancée, l’Alchimie
du verbe paraît volatiliser le Verbe; la dualité de la poésie et de la vie est réduite,
mais par l’annulation de l’un des termes ». Elle a montré comment Breton, au fond,
refuse l’alternative, refusant de s’intégrer à une vie factice d’où (( la vraie vie )) serait
absente, mais réticent devant la perspective d’une compensation par la voyance.
Rimbaud n’est nullement un messager de certitudes nouvelles, comme il l’a été
quelques années avant pour un Reverdy, mais l’incitateur de questionnements sans
issue, au point que Breton n’attend plus que de Valéry le commentaire de Rimbaud
qui l’allégera de son inquiétude. D’où cette demande instante dans une lettre du
5 mai 1916 :

Je viens à Paris pour trois jours, dimanche. Aumône ultime, entendrai-je votre
voix commenter Rimbaud - puisque ce n’est permis qu’à vous?

Curieusement, l’affectation au Centre neuro-psychiatrique de Saint-Dizier en


juillet 1916 va relancer sur un autre mode le a problème Rimbaud ». La fréquentation
quotidienne des aliénés pour les besoins du service, si elle mobilise en lui des capacités
d’attention aiguisées par ce qu’il sait de la psychanalyse et si, parfois, elle lui vaut
d’entendre des discours ou de voir des productions possédant un prix poétique, n’en
est pas moins éprouvante et détermine en lui une attitude de repli ou des réactions
de défense. Une lettre du début d’août 1916 à Théodore Fraenkel, dont Marguerite
Bonnet a publié des passages, montre comment l’activité poétique s’en trouve mise
en question. Breton, relisant Rimbaud, découvre dans les derniers paragraphes d’Al-
chimie du verbe l’expression d’une (( terreur )) qu’il éprouve comme fraternelle :
C’est rouvrant les lifuminations que j’ai pris peur. Ne trouvant plus U sacré ))

le désordre de l’esprit, je m’agitais sur l’aboutissement de la méthode littéraire :


faire venir sur quelque sujet de multiples idées, choisir entre cent images. L’originalité
poétique y réside. U Ma santé fut menacée. La terreur venait dit Rimbaud. Je
))

188
viens de connaître le même ébranlement sous le coup de ces nouveautés. [...I A
i’encontre de mon deuein poétique, je tends encore à m’éloigner d’eux. Comprends-
tu, je crains que cette dernière réaction exécute en moi la poésie 3‘.

L’année 1917 voit Breton se tourner davantage vers Apollinaire et vers Reverdy
avec lesquels, par correspondance ou au gré des possibilités de rencontres, il a des
échanges privilégiés. Si Rimbaud appartient toujours à ses préoccupations, c’est sur
un mode moins angoissé que le (( problème )) se définit. En outre, Philippe Soupault
et Louis Aragon, avec lesquels il se lie, ont une image de Rimbaud plus franchement
libératrice. Dans la production de Breton en 1918, comment ne pas citer. le célèbre
Forêt-Noire 32, poème à plus d’un titre rimbaldien, puisque d’une part il met en
œuvre la poétique du décousu et de l’elliptique inspirée de Rêve et que d’autre part
il met en scène l’épisode de Stuttgart évoqué de façon allusive dans la lettre de
Rimbaud de février 1875 que Paterne Berrichon avait publiée, juste avant celle qui
contient Rêve, dans La Nouvelle Revue française du 1“ juillet 1914? Henri Pastoureau,
s’appuyant sur des indications fournies par Breton lui-même 3 3 , et Marguerite Bonnet 34
ont largement analysé Forêt-Noire. Nous n’ajouterons que quelques mots sur ce poème
à la forme rompue mimant la dissociation mentale. Par défi au conformisme guerrier,
Breton a élu un épisode allemand de la vie de celui qui écrivait dans sa lettre à
Delahaye de mai 1873, reproduite dans le même numéro de revue : (( J’ai été avant-
hier voir les Prussmars à Vouziers ... ça m’a ragaillardi. )) La lutte au corps à corps
avec Verlaine, le congé donné à la littérature, le patronage revendiqué de trois
représentants de l’esprit allemand, Hegel, Kepler et Uhland, et, en filigrane, une
attention aux associations d’idées et de mots aiguisée par la curiosité passionnée pour
le freudisme, tout ceci donne une force singulièrement subversive au poème accueilli
par Reverdy dans le dernier numéro de Nord-Sud, daté d’octobre 1918. La guerre
n’est pas finie.
Que Breton et Rimbaud parlent dans Forêt-Noire - et on se rappelle la note
(( Rimbaud parle 1) ajoutée au poème pour la publication dans Mont de piété - est

confirmé pour le lecteur par l’insertion de quelques mots de La Rivière de Cassis


pour lesquels Breton a dit à plusieurs reprises sa prédilection : (( que salubre est le
vent D! Cette insertion a valeur de signal fort; elle est l’un des innombrables témoins
de cette incorporation du texte de Rimbaud que les surréalistes ont pratiquée dans
leurs propres écrits. On pourrait énumérer des centaines d’exemples aux modalités
diverses : citation traditionnelle entre guillemets, avec ou sans indication de source
(le second cas étant le plus fréquent, tant la référence s’impose); assimilation sans
guillemets ; réécriture avec modification. Deux illustrations choisies presque au hasard
dans le même numéro de La Révolution surréaliste en date du 15 juillet 1925 :
page 28, dans les premiers morceaux du Surréalisme et la peinture, Breton évoque les
compositions créées par Picasso en 1912, (( dont le type le plus parfait est sans doute
L’Homme ci la clarinette, d’une élégance fabuleuse ». Ouvrons la page 24 et lisons ces
mots empruntés aux Fragments d’une conférence )) que signe Aragon : Des animaux
fabuleux se lèvent à l’horizon. )) Obliquement nous sommes renvoyés à Enfance Il,
dans les illuminations : (( Des bêtes d’une élégance fabuleuse circulaient. )) Une riche
étude typologique, qui aurait en outre à prendre en compte les pratiques du collage,
mériterait d’être menée. Bornons-nous à affirmer que le texte de Rimbaud a fini par
constituer pour la génération surréaliste une sorte de langue de base, une langue
d’origine, qui se fait jour par émergences dans les écrits.
Mais que d’autres formes a pu prendre l’imprégnation par l’œuvre de Rimbaud!
Tentative mineure, mais originale : un Philippe Soupault, hanté par le modèle de
Rimbaud voyageur, publie dans Littérature en juillet 1919 une a Vie de John Mil-
lington Synge )) qui associe à l’évocation de la destinée errante du dramaturge irlandais

189
des extraits du poète français. Sans articulations discursives, une strophe de La Rivière
de Cassis et le cinquième morceau d’Enfance sont insérés dans cette brève biographie
poétique, comme des accompagnements contrapunctiques. Autre pratique singulière,
alliant la verve créatrice et le remploi avec un exceptionnel bonheur : la réactivation
du modèle Bateau ivre par Robert Desnos. Possédant par cœur d’immenses pans de
la poésie du X I X ~siècle, Desnos écrit dans la hâte des suites de strophes qu’il serait
injuste de qualifier de pastiches. Quand il signe La Dernière Joie des Valentines (poème
de Nouveau) 35 ou la Tristesse d’0lympio 36, il écrit sans doute (( de seconde main »,
pour reprendre l’expression à laquelle Antoine Compagnon a donné plein sens, mais
d’une seconde main tremblée et fiévreuse qui ne paraît récrire les grands textes
devanciers que pour les désorienter. L’univers imaginaire du poète étant fortement
structuré autour des motifs de la navigation périlleuse et surtout du naufrage -
paradoxalement liés à la jouissance en raison d’une expérience fondatrice remontant
à l’enfance-, il était prévisible que Le Bateau ivre fût particulièrement agissant sur
son inspiration : la marque en est imprimée, à côté de celle d’Apollinaire, dans Le
Fard des Argonautes qui ouvre Corps et biens. Le retentissement le plus fort de
Rimbaud est à percevoir dans le poème intitulé ouvertement r Les VeilleursY d’Arthur
Rimbaud : daté par l’auteur 26 novembre-1“‘ décembre 1923, il fut publié tardivement
en guise de fronton dans La Liberté ou l’amour! 37. A l’origine, quelques lignes des
Poètes maudits de Verlaine :
Dans cet ordre d’idées, Les Veilleurs, poème qui n’est plus, hélas! en notre
possession, et que notre mémoire ne saurait reconstituer, nous ont laissé l’impression
la plus forte que jamais vers nous aient causée. C’est d’une vibration, d’une largeur,
d’une tristesse sacrée! Et d’un tel accent de sublime désolation, qu’en vérité nous
osons croire que c’est ce que M. Arthur Rimbaud a écrit de plus beau, de beau-
coup 3*!

En cette année 1923 où La Muse française avait republié, pour l’indignation du


groupe de Littérature, le laborieux pastiche d’Ernest Raynaud Les Internes, Desnos
imprime à ses r VeilleursY d’Arthur Rimbaud l’accent de N sublime désolation )) dont
parlait Verlaine. Des emprunts au Bateau ivre, avons-nous dit, mais aussi aux Assis
ou à Paris se repeuple sont décelables dans le vocabulaire - (( sillage »,N hystérique )), etc.
- ou dans la coupe des phrases et la structure du quatrain. Mais l’œuvre ne mérite
nullement la condamnation que Breton fit tomber sur elle dans le Second Manveste
du surréalisme : N ces vers sont mauvais (faux, chevillés et creux) », U une ambition
ridicule N 39. I1 s’agissait alors pour Breton d’ouvrir un plus vaste procès ayant pour
objet de redéfinir les fins du surréalisme; l’avertissement pour la réédition du Second
Manifiste, en 1946, nuancera largement ces propos. Justement situé par Bruce
Morrissette à l’écart de l’habituelle médiocrité des pastiches et des faux fabriqués
depuis l’époque du Décadent 40, l’ensemble des Veilleurs montre comment Rimbaud
peut entrer dans les propres modes d’expression de Desnos et s’intégrer à son univers
imaginaire sans le réquisitionner :

Que, dressés sur la côte équivoque, angalewe,


Les phares délateurs de récvs écumants
Pour les mâts en péril aient des lueurs heureuses,
S’ils n’ont su la raison de ces crucifiements.

Ils enverront longtemps à l‘horizon fragile


L’appel désespéré des Christophe Colomb
Avant que, répondant à leur prière agile,
Quelque sauvagerie y marque son talon.

190
E t que, pilote épris de navigation
Dont le sillage efface aux feux d’un soleil jaune
Ton sillage infamant, civilisation!
Un roi nègre, un beau jour, nous renvoie à la faune.
Nous avons trop mangé de poissons hystériques
Dont l’arête, imprimant les stigmates aux mains,
Nous fit rêver pavfois de rencontres mystiques
Quand nos ventres repus souffraient sur les chemins.

Et depuis nous scrutons la nuit fade et nuageuse


Dans l’espoir qu’avant l’aube en ce ciel déserté,
S’illuminant à chaque brasse, une nageuse
Conciliera l’amour avec la liberté.
26 novembre-lndécembre 1923.

U Tu ne connaîtras jamais bien Rimbaud ))

A partir de ces rapports passionnés au personnage de Rimbaud et de ces modes


divers d’incorporation de ses textes, il est tentant de conclure que, pour les surréalistes,
le poète n’était pas un objet de savoir. Ce serait oublier que, s’ils ne furent pas des
érudits au sens strict (et pouvait-on, à l’époque, étudier en pur érudit l’œuvre de
Rimbaud?), ils ont suivi attentivement les publications d’inédits ou de témoignages,
ont fait entendre des propos argumentés dans des controverses vives sur l’authenticité
de certains textes et ont joué eux-mêmes un rôle actif dans des entreprises de
publication. Un Aragon conservera de son appartenance au surréalisme cette attitude
de passionné averti quand, des années plus tard, il commentera longuement la parution
de la première édition publiée dans la Bibliothèque de la Pléiade : de ce qu’il
considérera comme l’événement littéraire de l’année 1946, il conclura à la N fin du
rimbaldisme », incluant dans ce substantif les rimbaldiens plus portés selon lui à
interpréter et à infléchir qu’à restaurer le (( vrai Rimbaud N 41. Mais ceci est une autre
histoire.. .
Parcourons Littérature. Le numéro 4, daté de juin 1919, s’ouvre avec éclat sur
Les Mains de Jeanne-Marie, dont la publication a donné lieu à un étonnant feuilleton
dont les quotidiens et les revues de l’époque ont entretenu leurs lecteurs depuis le
5 avril, date du premier écho de presse. Breton et son ancien condisciple René Hilsum
avaient, non sans peine, obtenu pour Littérature cette publication. Besogneux, lar-
moyant, Paterne Berrichon qui détenait le texte avait acquiescé début mars. Mais il
apparut qu’il s’était déjà engagé auprès d’André Germain, directeur des Ecrits nou-
veaux; on découvrit alors qu’il avait fait une promesse identique à Maurice Magre,
pour La Rose rouge, moyennant cinq cents francs. Finalement, Breton et Hilsum
convainquirent Paterne Berrichon et signèrent avec lui un traité le 30 mars 42. La
somme, considérable pour l’époque, fut procurée par la future femme d’Hilsum, qui
venait de recueillir un petit héritage. Afin de rembourser l’avance, Breton et Hilsum
convinrent avec Berrichon d’éditer également Les Mains de Jeanne-Marie sous forme
d’une plaquette à tirage limité 43 : ce fut le commencement de la collection de
Littérature. Dans le numéro d’octobre 19 19 trouva place un témoignage sur Rimbaud

191
représenté par une lettre du romancier populaire Jules Mary. En mai 1922 et en
février-mars 1923, la revue publiait les trois sonnets des Stupra 44, qui devaient faire
à la fin de l’année l’objet d’une édition séparée. En juin 1924, c’étaient de larges
fragments d’Un cœur sous une soutane, avec un texte de présentation incisif qui s’en
prend (( à l’idée de Rimbaud qu’on tente un peu partout de nous imposer ». Breton
et Aragon préfaceront l’édition intégrale achevée d’imprimer le 22 août 1924 pour
Ronald Davis : occasion d’opposer, dans une forme véhémente, l’insoluble a problème
Rimbaud )) aux solutions annexionnistes que, selon eux, un Claudel ou un Henry
Bordeaux - ce dernier dans Les Nouvelles littéraires du 10 février 1923 - ont tenté
de faire accepter au public. L’inspiration antireligieuse, qui se déploiera bientôt dans
la revue La Révolution surréaliste, anime les premiers paragraphes. La fin fait surgir,
pour incarner l’irréductibilité du texte, un des vers les plus mystérieusement agissants
de Comédie de la soif:

Un mendiant, Paterne Berrichon, hésitait à publier Un cœur sous une soutane.


il nous en laissa la responsabilité. C’était pour lui affaire d’économie politique
(Paul Claudel, les droits d’auteur). Nous garantissons l’authenticité de ce texte qu’il
ne nous empêcha pas de copier. Aujourd’hui M. Henry Bordeaux se réclame des
Illuminations et ce n’est pas fini.
Si intéressée qu’elle soit, nous espérons qu’une telle divulgation de notre part
ne sera pas pour entretenir l’équivoque que fortifie en 1924 l’œuvre d’Arthur
Rimbaud. I1 ne faut pas que du sein du désespoir se propage jamais autre chose
que l’indifférence où nous sommes des services rendus à la cause de la tranquillité
générale. Rimbaud - Peau est au fond des osiers - tue les solutions du problème
Rimbaud 4 5 .

O n ne rappellera pas ici l’affaire de Poison perdu, sonnet attribué à Rimbaud, à


propos duquel Breton adressa plusieurs lettres aux journaux en 1923 : les deux plus
importantes sont reproduites dans les (( Pièces jointes N à Flagrant Délit 46 : critique
interne et critique historique sont utilisées pour en dénier, avec raison, la paternité à
Rimbaud. Breton avait acquis un savoir non négligeable par ses fonctions auprès de
Jacques Doucet. Le couturier avait été incité judicieusement par André Suarès à
constituer un ensemble d’éditions et de manuscrits de Rimbaud, ainsi que de
témoignages 47, et avait été alerté par lui sur certaines manœuvres douteuses de Paterne
Berrichon. Breton fut vraisemblablement chargé de prendre le relais de Suarès et de
réaliser des acquisitions. Ainsi s’occupa-t-il d’acheter à Simon Kra un dossier provenant
de la collection Laurent Tailhade, ce qu’il fit en 1924, aidé par les conseils d’Ernest
Delahaye; il rédigea pour le collectionneur un examen critique du manuscrit et coucha
par écrit un classement chronologique d’une centaine de dessins appartenant au dossier
et découpés dans des lettres 48. Avec l’accord de Doucet, il publia dans Les Nouvelles
littéraires du 23 août 1924 un article, (( Rimbaud, Verlaine, Germain Nouveau d’après
des documents inédits 49 ». L’exposé contenu dans cette étude précise ne se laisse guère
démembrer en extraits. Retenons ces quelques lignes particulièrement ardentes où
l’auteur, en opposition avec les interprétations édifiantes ou simplistes qui ont été
récemment proposées au sujet du départ de Rimbaud, rappelle l’interrogation jamais
close qui en est résultée chez les compagnons du poète et que lui-même n’a aucune
peine à partager rétrospectivement :

[...I si Lautréamont, en tant qu’homme, reste à découvrir, si l’attitude de Jarry n’a


guère prêté jusqu’ici, comme il se doit, qu’à des interprétations malveillantes ou
stupides, par contre le rayonnement toujours plus intense de Rimbaud nous garde
de le perdre de vue, extérieurement du moins, de sa naissance à sa mort et, grâce
à lui, nous apercevons de temps à autre ceux qui l’ont approché. D’innombrables

192
études nous permettent de nous figurer spécialement l’état d’esprit créé chez ses
amis par sa disparition. On sait que l’inquiétude qui en résulta n’a pas encore pris
fin, qu’elle n’a fait même que se généraliser jusqu’à nous.

Éloignés de Jacques Doucet à partir de 1927, requis par la vie de leur mouvement
et particulièrement par l’engagement politique, les surréalistes n’ont plus l’occasion
d’apporter leur contribution aux études sur Rimbaud. Aux frontières du groupe et
juste avant que des ruptures violentes n’éclatent, l’équipe du G a n d Jeu prend un
temps le relais. Daté du printemps 1929, le second numéro du G a n d Jeu est la
célébration d’un Rimbaud mystique auquel la voyance a ouvert (( la perception
immédiate d’un autre univers )) selon les mots de l’introduction. Si les essais sur
Rimbaud signés par Rolland de Renéville, Roger Vailland et Roger Gilbert-Lecomte
se situent à l’écart du surréalisme et n’ont pas leur place dans le panorama sommaire
que nous tentons de tracer, mentionnons que la revue commence par un (( fragment
inédit )) de Soleil et chair, inconnu des éditions des poésies au Mercure de France et
provenant de la collection de Jacques Doucet, ainsi que par la lettre du 12 juillet
187 1 à Georges Izambard, ce dernier ayant rédigé un commentaire sur les circonstances
dans lesquelles il la reçut et la conserva. Qu’une reproduction du texte de la lettre
du voyant figure en fin du numéro n’étonnera guère : c’est là apporter un appui à
l’image du Rimbaud mystique et affaiblir d’avance toute discussion.
Dans les années 30, à défaut de servir directement la connaissance de Rimbaud,
Breton continue de suivre l’actualité de la recherche et des publications. Exemple
parmi d’autres, ce passage des Vases communicants consacré à la phrase de réveil du
22 avril 1931 : Dans les régions de l’extrême Extrême-Nord, sous les lampes qui
filent...... erre, en t’attendant, Olga >O. )) S’inspirant de la démarche de Freud démontant
les conglomérats fabriqués par le rêve, au chapitre IV de La Science des rêves, l’auteur
découvre dans la mystérieuse Olga la ((synthèse )) du souvenir d’une jeune Russe
portant ce prénom et entrevue dans l’adolescence, du dernier vers de Voyelles offrant
des sonorités voisines (« O l’Oméga... N)et de la récente lecture d’un ouvrage qui
propose une identification de l’inspiratrice du sonnet. Cette convergence singulière
inspire à l’auteur des lignes euphoriques. Un Rimbaud amoureux d’une (( femme aux
yeux violets N estompe l’image autrement ambiguë de Rimbaud époux infernal ))
de la (( Vierge folle )) Verlaine. L’idée de l’homosexualité du poète, niée par Ernest
Delaunay dans ses écrits publiés comme dans le témoignage conservé par le fonds
Jacques Doucet, est implicitement écartée ici :

I1 se trouvait tout simplement que l’avant-veille, dans une vie de Rimbaud


qui venait de paraître et que je lisais tout en me promenant boulevard Magenta,
j’avais appris que le dernier vers des Voyelles :

O I’Oméga, rayon violet de Ses Yeux

témoignait du passage, dans la vie du poète, d’une femme dont les yeux violets le
troublèrent et que peut-être il aima d’une manière malheureuse. Cette révélation
biographique était pour moi du plus grand intérêt. J’éprouve, en effet, pour le
violet une horreur sans borne, qui va jusqu’à m’empêcher de pouvoir séjourner dans
une pièce où cette couleur, même hors de ma perception directe, laisse filtrer
quelques-uns de ses rayons mortels. I1 m’avait été agréable d’apprendre que Rim-
baud, dont l’œuvre jusque-là me paraissait trop à l’abri des tempêtes passionnelles
pour être pleinement humaine, avait de ce côté éprouvé au moins une déception
grave ’ I .

193
L’ouvrage, dont les bonnes feuilles avaient paru dans Comœdia du 21 avril, est
facilement identifiable : il s’agit de Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, dans
lequel Jean-Marie Carré faisait suivre la correspondance proprement dite des souvenirs
de Louis Pierquin sz. Souvenirs, à vrai dire, où les suppositions et les légendes ont
leur part : la révélation biographique )) que veut bien y trouver Breton, outre qu’elle
avait été proposée avant 1931, était des plus fragiles. C’est un Breton autrement plus
circonspect qu’on découvrira dans le célèbre Flagrant Délit, texte à l’argumentation
inspirée, publié en 1949 à l’occasion de la parution du plus long et plus ambitieux
faux Rimbaud jamais fabriqué, La Chasse spirituelle 53. Nous renvoyons le lecteur à
cette cinquantaine de pages, aisément accessibles dans La Clé des champs s4. Contre
les principaux acteurs et contre les victimes, parfois suspectes, de la mystification, les
traits les plus durs ne sont pas économisés. Nous relèverons seulement deux éléments
fortement présents dans Flagrant Délit : d’abord, le recours aux procédures éprouvées
de la critique textuelle. Comme l’a noté un historien minutieux de l’affaire de La
Chasse spirituelle, Bruce Morrissette, si Breton a eu immédiatement l’intuition du
faux alors que nombre de critiques ont été moins circonspects, il justifie son opinion
en usant d’une véritable (( méthode philologique )) impliquant (( un emploi intelligent,
éclectique de toutes les phases de l’investigation critique )) 5 5 . I1 serait naïf de s’étonner
que Breton, homme des grandes lectures, familier de la Bibliothèque nationale avant
la Seconde Guerre mondiale, ait déployé dans Flagrant Délit les ressources du savoir
et de la rigueur, tout en pourfendant avec une extrême virulence la (( conjuration de
l’imposture et du truquage )) désignée par le sous-titre de la brochure. Mais n’oublions
pas que cette rigueur de l’esprit est consciente des limites du territoire où s’exerce
légitimement son activité : au-delà de la polémique, l’autre préoccupation de l’auteur
de Flagrant Délit est de rappeler hautement à la prudence celui qui serait tenté
d’immobiliser dans une interprétation univoque le sens des écrits et de la trajectoire
existentielle de Rimbaud. Incitation au silence devant l’étrangeté de certaines réali-
sations de l’art archaïque aussi bien que devant les quelques œuvres qui ont fait la
sensibilité moderne :

Je ne prêche pas ici l’inintelligibilité. Je dis que le besoin de comprendre est


limité en nous comme le reste, ne serait-ce que par l’effort auquel il nous astreint.
Des absences furtives, des fonds brouillés sont peut-être nécessaires à la recréarion
des facultés réceptives soumises à une très grande tension. I1 se peut aussi qu’il
existe dans l’inconscient humain une tendance à honorer les êtres er les choses en
raison inverse de la proximité où, par quelque côté que ce soir, nous nous sentons
par rapport à eux : ainsi l’Indien Hopi de l’Arizona, qui n’a que rudoiements et
coups pour le chien et pour l’âne, bêtes familières, place le crotale au centre du
sacré; ainsi le bestiaire surréaliste, sur toutes les autres espèces, accorde la prééminence
à des types hors série, d’aspect aberrant ou fin de règne comme l’ornithorynque, la
mante religieuse ou le tamanoir. Enfin il y a toujours un coin du voile qui demande
expressément à ne pas être levé; quoi qu’en pensent les imbéciles, c’est là la
condition même de l’enchantement.

Tu ne connaîtras jamais bien


les
Mayas

tels sont les mots quelque peu sibyllins eux-mêmes sur lesquels s’achève la U Lettre-
Océan n de Guillaume Apollinaire. Ils font la part de l’énigme dans l’émotion que
nous donne l’œuvre d’art, part dans laquelle, bon gré, mai gré, il faut reconnaître
la part du lion, - en l’occurrence du lion-homme ou femme-aigle - la part du
sphinx.
Aussi bien pourrait-on dire, avec la même nuance de regret atténué par le

194
pressentiment obscur de la nécessité, qui veut que la nuit seule enfante le jour, et
que l’ombre, sous peine de l’amener à s’éteindre, ne peut tout céder à la lumière,
aussi bien pourrait-on dire à qui se penche sur son œuvre et sur sa vie avec
l’intention d’en épuiser le sens : Tu ne connaîtras jamais bien Rimbaud 56.

(( Permettez! B

Si les surréalistes ont pu varier ou diverger dans leur idée de Rimbaud ou s’ils
ont, comme Breton, exprimé fascination et constante perplexité, c’est unanimement
et sans hésitation qu’ils se sont dressés contre les attitudes ou les initiatives qui leur
paraissaient être des mainmises. Dans plusieurs déclarations collectives rédigées sur le
modèle de la littérature de combat politique, ils ont réagi avec véhémence, refusant
d’être pour ainsi dire dépossédés d’une œuvre à travers laquelle ils se sont faits. En
1925, alors que le numéro 3 de La Révolution surréaliste qui vient de paraître affiche
sur sa couverture rouge-orange les mots 1925 :fin de l‘ère chrétienne et une photo-
graphie par Man Ray d’une vitrine d u quartier Saint-Sulpice où, brouillé par des
reflets, se laisse apercevoir un Christ détaché de la croix, le banquet Saint-Pol Roux
du 1“ juillet est l’occasion de distribuer aux convives la Lettre ouverte à M. Paul
Claudel, Ambassadeur de France au Japon 57. Les circonstances en sont bien connues :
dans une interview reproduite par le journal Comœdia, Claudel a déclaré, dans une
formule qui traduit pour le moins une assimilation rapide avec une image de l’avant-
garde fabriquée d’après Cocteau, que le dadaïsme et le surréalisme, incapables de
création, (( ont un seul sens : pédérastique D; il a de nouveau exprimé son point de
vue sur Rimbaud et appelé le retour à un catholicisme fondamental appuyé au
classicisme gréco-romain ». D’où une réplique violente contre celui dont la préface
célèbre accompagne depuis 19 12 l’édition des Vers et proses de Rimbaud au Mercure
de France. On reconnaîtra dans les premières lignes de l’extrait le remploi mixte
d’une formule du prologue de la Saison et de l’incipit d’Après le Déluge :
I1 ne saurait y avoir pour nous ni équilibre ni grand art. Voici déjà longtemps
que l’idée de Beauté s’est rassise. I1 ne reste debout qu’une idée morale, à savoir
par exemple qu’on ne peut être à la fois ambassadeur de France et poète. [...I
C’est une singulière méconnaissance des facultés propres et des possibilités de
l’esprit qui fait périodiquement rechercher leur salut à des goujats de votre espèce
dans une tradition catholique ou gréco-romaine. Le salut pour nous n’est nulle part.
Nous tenons Rimbaud pour un homme qui a désespéré de son salut et dont l’œuvre
et la vie sont de purs témoignages de perdition.
Catholicisme, classicisme gréco-romain, nous vous abandonnons à vos bon-
dieuseries infâmes.

Deux ans plus tard, des cérémonies officielles en l’honneur de Rimbaud vont
susciter le tract Permettez!, en date du 23 novembre 1927 5 8 . Breton en a indiqué les
circonstances dans une note à l’intention d’un collectionneur :

Permettez! [...I a été adressé tout d’abord à quelques notabilités de Charleville


ainsi qu’aux orateurs qui devaient prendre la parole à l’inauguration du nouveau
buste de Rimbaud. Nous avions tout d’abord projeté de nous rendre à cette
cérémonie dérisoire et d’endommager le monument 59.

La rédaction, selon la description faite du manuscrit, aurait été assurée par


Raymond Queneau et Breton : la part de ce dernier est indéniable à en juger par le

195
choix de citations de Rimbaud, très proche de celui qu’il avait fait dans une note de
son article (( La Force d’attendre N publié dans Clarté 60. Car ce tract donne largement
la parole à Rimbaud, à travers une vingtaine de passages imprimés en capitales et
empruntés à l’œuvre, à la correspondance et aux propos recueillis par Ernest Delahaye
dans Souvenirs familiers à propos de Rimbaud 6‘ : à l’adresse des notables d’une région
frontalière dans laquelle le souvenir vif de la guerre de 1914- 1918 exacerbe l’expression
du patriotisme, voici qu’est composée une anthologie de déclarations provocantes tant
à l’égard de la ville de Charleville que des valeurs sur quoi se fonde l’ordre établi :
(( Ma ville natale est supérieurement idiote ... », ((Je souhaite très fort que l’Ardenne

soit occupée... B, ((Jamais je ne travaillerai ... »,etc. Les grands motifs de la révolte
surréaliste, tels qu’on les perçoit dans le Traité du style d’Aragon, L’Amour la poésie
d’Eluard ou les articles de Breton, y trouvent des résonances contemporaines. Alors
qu’au début de Permettez !les rédacteurs se bornent à encadrer les citations de Rimbaud
de courts textes de liaison, la fin du tract voit leur apport s’étendre et s’enfler en
périodes au ton révolutionnaire :

L’ombre semble s’appesantir chaque jour sur les marais envahisseurs. L’hy-
pocrisie étend la hideur de sa main sur les hommes que nous aimons pour les faire
servir à la préservation de ce qu’ils ont toujours combattu. I1 va sans dire que nous
ne nous abusons pas sur la portée de telles entreprises de confiscation, que nous ne
nous alarmons pas outre mesure de vos manœuvres honteuses et coutumières,
persuadés que nous sommes qu’une force d’accomplissement total anime contre
vous tout ce qui au monde a été véritablement inspiré. Peu nous importe que l’on
inaugure une statue à , que l’on édite les œuvres complètes de , que l’on tire
quelque parti que ce soit des intelligences les plus subversives puisque leur venin
merveilleux continuera à s’infiltrer éternellement dans l’âme des jeunes gens pour
les corrompre ou pour les grandir.
La statue qu’on inaugure aujourd’hui subira peut-être le même sort que la
précédente. Celle-ci, que les Allemands firent disparaître, dut servir à la fabrication
d’obus et Rimbaud se fût attendu avec délices à ce que l’un d’eux bouleversât de
fond en comble votre place de la Gare ou réduisît à néant le musée dans lequel
on s’apprête à négocier ignoblement sa gloire.
PRÊTRES, PROFESSEURS, MAÎTRES, vous vous TROMPEZ EN ME LIVRANT À LA
JUSTICE. J E N’AI JAMAIS ÉTÉ CHRÉTIEN; J E SUIS DE LA RACE QUI CHANTAIT DANS
LE SUPPLICE; JE NE COMPRENDS PAS LES LOIS; J E N’AI PAS LE SENS MORAL, J E SUIS
U N E BRUTE : VOUS VOUS TROMPEZ.

C’est aussi la véhémence qui parcourt la (( Préface à l’édition anglaise de Une


saison en enfer )) qu’Aragon, à défaut de pouvoir la publier en tête d’une édition 6 2 ,
confie au volume L’Impossible, Nemogute, édité à Belgrade avec la date de mai 1930
pa; les surréalistes yougoslaves 6 3 . Voisinant, pour la partie française, avec des poèmes
d’Eluard, Péret, Char, Breton et Thirion, cette préface porte bien la marque de son
auteur, alors responsable de La Lutte antireligieuse et prolétarienne, le très militant
journal de l’Union des libres-penseurs révolutionnaires 64. Dans un langage qui assimile
à l’exploitation capitaliste l’interprétation chrétienne de Rimbaud, Aragon rappelle
sarcastiquement les infléchissements apportés par le couple Isabelle Rimbaud-Paterne
Berrichon à l’histoire et à l’œuvre. Ensuite, il confronte sa lecture de la Saison avec
la préface de Claudel, largement citée et stigmatisée :

Une saison en enfer. La place singulière de ce poème que dans leur langage
spécial les critiques ont coutume de considérer comme une confession, la place
singulière de ce poème dans la vie de Rimbaud au bout de sa prétendue carrière
poétique, à la veille de cette vie nouvelle sur laquelle l’insuffisance des renseignements
permet de bâtir la légende, cette place singulière devait faire que ce fût à l’exégèse

196
de ce poème singulier que les falsifications s’appliquassent d’abord. Et cependant
pour y trouver l’alibi désiré, l’espèce de preuve morale de la probabilité d’une
conversion du poète, que ne fallait-il pas négliger!
a ...Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ; ni dans les conseils des
Seigneurs, - représentants du Christ.
...Je n’ai jamais été chrétien; je suis de la race qui chantait dans le supplice;
je ne comprends pas les lois; je n’ai pas le sens moral.
...les anachorètes? des artistes comme il n’en faut plus. Y
Oui, le vrai est là : il n’a jamais été chrétien. Mais qu’importe à ces ecclé-
siastiques habitués à introduire partout où ils passent, au milieu des nègres ou des
esquimaux, le mythe de l’Immaculée Conception dans les récits des natifs, ou
l’arche de Noé, ou n’importe laquelle de leurs misérables inventions, pour saintement
démontrer l’universalité de leur religion? I1 n’a jamais été chrétien. Ça ne les
empêchera pas d’entendre à travers leur dictionnaire évangélique les mots que
Rimbaud prononce sans précaution. Le sens chrétien de ces mots, du mot Dieu par
exemple, une fois écarté que reste-t-il qui ne soit à la honte de ce Christ qui veut
qu’on rende le tribut à César, ce Christ dont les seigneurs sont les représentants?
N’oubliez pas : Rimbaud est dune race inférieure. Y a-t-il dans tout ce qu’il a
écrit, dans tout ce qu’il a laissé échapper qui permette de croire qu’il ait jamais
pu être du côté de la barricade où se tiennent les blancs? U M. Prudhomme est né
avec le Christ », et de nos jours il se nomme Claudel. Voyons comment dans la
préface aux CEuvres d’Arthur Rimbaud, ce diplomate se tire d’affaire pour ce qui
est de la période qu’il définit lui-même (en note).

Après un long extrait de la préface de Claudel, Aragon fait entrevoir à son


lecteur avec une imagination visionnaire le risque de formation d’un noir complot
pour enlever Rimbaud :
Rimbaud interprété a passé dans le bazar poétique de Claudel qui se sert de son
nom comme rime et lui fait jouer un petit numéro au cours d’une messe de sa
façon. Enfant de chœur, on devient enfant de chœur à tout âge, avec le visa de
son Excellence. a Oui, l’heure nouvelle est ail moins très sévère Y, l’enfer continue,
personne ne s’est évadé. Rimbaud sert. Enfin. I1 sert à tout ce qu’il a combattu,
fui, détesté. a La domesticité mène trop loin Y n’est-il pas vrai? Mais ceci va finir. Le
pouvoir du Christ n’aura pas beaucoup gagné à l’aventure. Ce qui importe ici est,
au-delà de l’incroyable abus, le mécanisme de l’abus. Nous voyons devant nous se
former, puis avorter une de ces légendes chrétiennes qui ont permis la survie de la
machine romaine, du crucifié à Jeanne d’Arc. La honte de Lourdes a pour pendant
le scapulaire accroché à Rimbaud par des mains tachées d’encre. Que ceci serve à
confondre cette prêtraille et cette police surprises la main dans le sac, avant que
sur la petite tombe de Charleville des hystériques n’aillent demain se faire miraculer.

Vingt-cinq années après, le groupe surréaliste prend à partie les rimbaldiens de


la revue Le Bateau ivre qui ont consacré un numéro spécial au centenaire de Rimbaud.
Écrit et publié en septembre 1954, le tract Ça commence bien! persifle le rédacteur,
Pierre Petitfils, qui reproduit un sonnet qu’il attribue au Rimbaud de douze ans alors
qu’il s’agit d’une pièce assez connue de Scarron 6s. U n tract gai, d’une légèreté à la
mesure de celle de l’enjeu.

(( En vigie sur notre route ))

A parcourir ces évocations et ces jugements choisis parmi des centaines de pages
qui eussent toutes mérité un examen attentif, on mesure peut-être davantage le bien-

197
fondé de l’expression N le problème Rimbaud B qui revient si obstinément sous la
plume des surréalistes. Le nom de Rimbaud jaillit chaque fois que se dressent les
interrogations esthétiques et vitales sur l’art. Dans ce texte sobre, presque austère
qu’est la conférence de 1922, (( Caractères de l’évolution moderne et de ce qui en
participe », Breton fait intervenir Rimbaud comme l’un des annonciateurs du ques-
tionnement moderne sur un art qui a cessé d’être une fin :

Chacun de vous sait qu’une œuvre comme celle de Rimbaud ne s’arrête pas, comme
l’enseignent les manuels, en 1875 et qu’on croirait à tort en pénétrer le sens si l’on
ne suivait pas le poète jusqu’à la mort. Cette œuvre qui, je n’apprends rien encore
à personne, a révolutionné la poésie, mérite de demeurer en vigie sur notre route 66.

(( Rimbaud est surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs 67 », déclare le

Manyeste du surréalisme de 1924. Dans cette formulation dense, nous devinons


qu’ailleurs est une réplique à tous ceux qui ont orienté Rimbaud vers un au-delà
aux consonances trop marquées.
Si, pour les surréalistes, Rimbaud est aux sources de la poésie et même de
l’esprit modernes, c’est au prix de nombreux réexamens qu’ils le maintiennent dans
ce rôle de vigie, d’annonciateur. Que l’œuvre puisse se plier aux tentatives d’annexion
inspire parfois agacement ou prise de distance. D’où ces rejets partiels dans lesquels
on ne doit pas sous-estime; ce qu’ils recèlent d’humour ou de surenchère polémique.
D’un entretien avec Paul Eluard, René Crevel consigne :
Pour Rimbaud, il [Éluard] lui reproche d’être tombé dans le domaine public
et, devenu monnaie si courante d’échange et de symbole que son effigie n’est plus
même visible 68.

Dans plusieurs passages du Second Manqeste du suwéalisme, on perçoit chez


Breton un raidissement du même ordre, mais la réflexion intervient pour resituer
Rimbaud hors des zones d’un spiritualisme teinté de christianisme ou du mysticisme
du groupe du Grand jeu. On se doute qu’Une saison en enfer est la pièce décisive du
débat, surtout depuis l’éclatante et discutée préface que Claudel a donnée au volume
du Mercure de France. En 1929, Breton insère Rimbaud dans un courant hétérodoxe
où il rejoint Corneille Agrippa et Nicolas Flamel :
Que Rimbaud ait CN bon de s’excuser de ce qu’il appelle ses sophismes N nous
((

n’en avons cure; que cela, selon son expression, se soit passé, voilà qui n’a pas le
moindre intérêt pour nous. Nous ne voyons là qu’une petite lâcheté très ordinaire,
qui ne présume en rien du sort qu’un certain nombre d’idées peuvent avoir. Je sais
aujourd’hui saluer la beauté : Rimbaud est impardonnable d’avoir voulu nous faire
croire de sa part à une seconde fuite alors qu’il retournait en prison. - Alchimie
((

du verbe : on peut également regretter que le mot verbe soit pris ici dans un
)) (( ))

sens un peu restrictif et Rimbaud semble reconnaître, d’ailleurs, que la a vieillerie


poétique N tient trop de place dans cette alchimie. Le verbe est davantage et il n’est
rien moins pour les cabalistes, par exemple, que ce à l’image de quoi l’âme humaine
est créée; on sait qu’on l’a fait remonter jusqu’à être le premier exemplaire de la
cause des causes; il est autant, par là, dans ce que nous craignons que dans ce que
nous écrivons, que dans ce que nous aimons 69.

Alchimie du verbe, privilégié par rapport à l’ensemble de la Saison, a en commun


avec les recherches surréalistes de présenter une analogie étroite (qui n’implique pas
une identification) avec la quête des alchimistes envisagée par Breton comme une
entreprise de libération par rapport à l’ordre de la raison :

198
Alchimie du verbe : ces mots qu’on va répétant un peu au hasard aujourd’hui
demandent à être pris au pied de la lettre. Si le chapitre d’Une saison en enfer qu’ils
désignent ne justifie peut-être pas toute leur ambition, il n’en est pas moins vrai
qu’il peut être tenu le plus authentiquement pour l’amorce de l’activité difficile
qu’aujourd’hui seul le surréalisme poursuit. I1 y aurait de notre part quelque
enfantillage littéraire à prétendre que nous ne devons pas tant à cet illustre texte.
[...]Je demande qu’on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent,
avec les recherches alchimiques, une remarquable analogie de but : la pierre phi-
losophale n’est rien autre que ce qui devait permettre à l’imagination de l’homme
de prendre sur toutes choses une revanche éclatante et nous voici de nouveau, après
des siècles de domestication de l’esprit et de résignation folle, à tenter d’affranchir
définitivement cette imagination par le long, immense, raisonné dérèglement de tous
les sens et le reste ’O.

D e même, s’agissant d e la conception d u Moi, Breton va situer Rimbaud dans


un courant profond de mise en question d u sujet, courant amorcé avec les dédou-
blements tragiques que Nerval constate en lui-même et poursuivi par bien d’autres,
tel Dali multipliant vertigineusement la même figure. Averti des recherches menées
par les sciences humaines contemporaines sur les phénomènes d e dissociation d u Moi,
il relit d’un œil neuf les lettres d u 13 mai 1871 à Georges Izambard et d u 15 mai
1871 à Paul Demeny, citées dans la préface qu’il donne en 1933 à une réédition de
la traduction des Contes bizawes d’Arnim :

L’ambition d’être voyants, de se faire VOYANTS, n’a pas, pour animer les poètes,
attendu d’être formulée par Rimbaud, mais Arnim qui, dès 1817, proclamait
l’identité des deux termes : N Nennen wir die heiligen Dichter auch Seher )) - est
peut-être le premier à l’avoir réalisée intégralement. Pour l’un de ces poètes comme
pour l’autre, découvrir dans la représentation le mécanisme des opérations de
l’imagination et faire dépendre uniquement celle-là de celle-ci n’a, bien entendu,
de sens qu’à la condition que le Moi lui-même soit soumis au même régime que
l’Objet, qu’une réserve formelle vienne ébranler le N Je suis ». Toute l’histoire de
la poésie depuis Arnim est celle des libertés prises avec cette idée du ((Je suis »,
qui commence à se perdre en lui. [...I Je me bornerai à faire, pour mémoire, allusion
à quelques-unes des étapes parcourues par cette idée jusqu’à nous en citant Aurélia
de Nerval, la profession de foi philosophique de Rimbaud : U C’est faux de dire :
Je pense. On devrait dire : On me pense ...Je est un autre »,Les Chants de Maldoror
et Poésies de Lautréamont, la préconception par Jarry de César-Antécbrist avec U des
endroits où tout est par blason, et certains personnages doubles »,un poème comme
Ignorant de Nouveau, comme Cortège d’Apollinaire et toute l’œuvre de Salvador
Dali dans laquelle, par exemple, la multiplication à l’infini de l’image onirique, le
recours volontaire à certains effets de stéréotypie tend à compromettre à sa base le
pouvoir objectivant qui, jusqu’à elle, restait en dernière analyse dévolu à la mémoire ’I.

Autre lignée moderne par rapport à laquelle Breton a à cœur de situer Rimbaud :
celle d e l’humour noir. La notice sur Rimbaud rédigée vers 1936 pour l’Anthologie
de l’humour noir atteste chez son auteur le souci très affirmé d’éviter les amalgames.
Breton a varié à propos de l’humour d e Rimbaud. Dans la préhistoire d u surréalisme,
une formulation d’enquête qui a toutes chances d’avoir été rédigée par lui en 1 9 1 s
et qui est donc presque contemporaine d u projet de conférence sur l’humour auquel
il avait associé Jacques Vaché, nomme Rimbaud parmi les créateurs d e l’humour
moderne : a Pensez-vous avec celui-ci [le publiciste Maurice-Verne] que les œuvres de
Rimbaud, d e Lautréamont et d e Jarry constituent une expression suprême d e l’hu-
mour 7 2 ? )) Vingt ans après, nourri des Essais de psychanalyse, des dernières pages d u
Mot d’esprit e t ses rapports auec l’inconscient et surtout d u bref essai L’Humour que
Freud avait publié en 1928 ’?, Breton n’endosse plus sa première façon d e voir : pour

199
reprendre la terminologie qu’il emprunte à la traduction Jankélévitch des Essais de
psychanalyse (1927), en Rimbaud le Moi représentant le monde extérieur et le Super-
moi (le Surmoi) chargé de pouvoirs du monde intérieur exercent tour à tour leur
prédominance, en sorte que le processus de sublimation inhérent à l’humour (processus
par lequel le Moi se préserve de la souffrance des réalités extérieures en transformant
celles-ci en occasions de plaisir) ne peut s’effectuer de façon satisfaisante : soit le Moi
risque de s’enliser dans une attitude d’agressivité envers les autres; soit, de préférence
à la voie de l’humour, le Moi va choisir une conduite de fuite devant le monde
extérieur à la manière des mystiques d’Extrême-Orient : c’est ce que Freud nomme
(( extase )) dans son énumération des voies de défense autres que l’humour 74. Bref,

pas de conciliation possible entre un Rimbaud yogi et un Rimbaud camelot (( vendant


des trousseaux de clés sur les trottoirs de la rue de Rivoli D dans les souvenirs de
Paterne Berrichon ’>.Sans reprendre à son propre compte les torpillages radicaux que
les lettres de Jacques Vaché infligeaient à Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire ou
Reverdy 76, Breton relance l’idée de l’altérité complète que Vaché proclamait entre
humour (l’amour, selon son orthographe) et ironie, Rimbaud étant crédité seulement
de la seconde attitude. L’auteur, on le verra, incorpore à la notice de l’Anthologie les
formulations que Freud proposait dans l’essai L’Humotlr de 1928 : (( l’attitude humo-
ristique )) consiste (( en ce que l’humoriste a retiré à son moi l’accent psychique et l’a
reporté à son surmoi )) (traduction de Marie Bonaparte 7 7 ) . Le génie de Rimbaud
explore rarement la voie de l’humour qui préserverait son individu de la souffrance
et qui lui permettrait, comme l’écrit Breton, de (( se résoudre dans les autres )) : le
poète est peu représenté dans l’Anthologie qui reproduit seulement des fragments d’Un
cœur sous une soutane et la lettre du 14 octobre 1875 contenant le poème Rêve.
Écoutons la fin de la notice :

Les seuls éclairs d’humour qu’ait eus Rimbaud, ces seules illuminations d’un autre
genre par-delà les Illuminations - n’oublions pas qu’à un humoriste professionnel
(comme on dit révolutionnaire professionnel) du type Jacques Vaché, il apparaîtra
comme un personnage puéril et navrant - sont presque toujours obscurcis par les
taches d’une ironie désespérée on ne peut plus contraire à l’humour; chez lui, le
moi gravement menacé est généralement incapable du bond vers le surmoi n qui
permettrait le déplacement de l’accent psychique, il persiste à se défendre par ses
propres moyens, la misère intellectuelle et morale des êtres qui l’environnent lui
fournissant des armes. Devant sa propre souffrance il s’en prend aux autres au lieu
de se réroudre en eux. I1 perd par là la seule chance de la dominer et de nous
apparaître intact. Ces réserves, si rigoureuses soient-elles, ne sont pas pour donner
moins de prix, au contraire, à certains aveux bouleversants de l’Alchimie du verbe :
(( J’aimais les peintures idiotes, dessus de porte, décors, toiles de saltimbanques,

enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres


érotiques sans orthographe N et à l’entre tous admirable poème (( Rêve n de 1875
qui constitue le testament poétique et spirituel de Rimbaud

Comment conclure sur ces images diverses de Rimbaud gui résistent aux synthèses
simplificatrices? Le Rimbaud d’Aragon, le Rimbaud d’Eluard, les Rimbaud de
Breton ... S’il fallait fixer un point commun à ces lectures, ce serait sans doute qu’elles
n’ont pas évolué au rythme lent de l’approfondissement. I1 y a toujours, ou presque,
la palpitation de la découverte dans les pages consacrées, parfois tout au long d’une
existence, à l’auteur des Illuminations. Reportons-nous à un épisode fort de ce compte
rendu scrupuleux d’exactitude que constitue Nadja (comment des critiques ont-ils
pu y voir un roman?). Au (( marché aux puces n de Saint-Ouen, domaine de toutes
les trouvailles, le narrateur découvre, perdu dans un étalage, un exemplaire des @uvres
complètes de Rimbaud et aborde sa rieuse propriétaire, la jeune Fanny Beznos, qui

200
s’essaie elle-même à la poésie. Dans cette brève et émouvante conjonction pour laquelle
n’a pas encore été créée l’expression de (( hasard objectif », comment ne pas voir une
scène exemplaire de rencontre livrée par le plus authentique destin?

1. Lettre en date du 22 janvier 1919 publiée par Michel Sanouillet dans Dada ù Paris, Pauvert,
1965, p. 440.
2. Le poème a figuré longtemps dans la seule correspondance. L‘édition Suzanne Bernard et André
Guyaux des (Enures (Garnier, nouv. éd. revue, 1991) le fait figurer avec raison tout à la fin des Derniers
Vers (p. 181).
3. Voir François Chapon, Mystère et splendeurs de Jacques Doucet, Lattès, 1984, p. 276. Des
fragments rédigés de cet ensemble, conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, ont été publiés
avec l’autorisation de l’auteur par Roger Garaudy dans son Itinéraire d’Aragon (Gallimard, 1961).
4. Avant ses livraisons du 1” juillet et du 1“ août 1914, La Nouvelle Revue française avait publié
dans celle du 1“ janvier 1912 la lettre à Izambard du 2 5 août 1870, dans celle du 1“ octobre de la
même année H Trois lettres inédites » (celles du 15 mai 1871 et du 10 juin 1871 à Paul Demeny; celle
de U Jumphe 72 » à Delahaye). En l’année 1923 qui est celle où Henri Béraud se livre à sa violente
croisade contre H les longues figures » de La N.R.F. et où, sur le bord opposé, Aragon et Vitrac
pourfendent la revue et son directeur, Breton intervient le 13 octobre à une séance du Club du Faubourg
(U Pour et contre La Nouvelle Revue française ») et prend la défense de la revue en raison de ses apports
à la connaissance de Rimbaud.
5. Voir les chapitres III et IV de son André Breton, naissance de f’aventure surréaliste, Corti, 1975
et les notices de Mont de piété dans son édition des (Euvres complètes d’André Breton, Bibliothèque de
la Pléiade, t. I, 1989.
6. Repris dans La Clé des champs, Le Sagittaire, 1953, p. 161. Breton commet une erreur en
transcrivant, sans doute d’après son exemplaire de La Nouvelle Revue francaise, la date H 14 8bre 75 D
portée sur la lettre.
7. (Enures complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, 1992, p. 481. La référence au théâtre
élisabéthain répond à une redécouverte contemporaine attestée par des mises en scène, notamment au
Vieux Colombier, et par la critique (numéro spécial des Cahiers du Sud, etc.).
8. Ibid., p. 867. Dans H l’expression bouffonne et égarée au possible », on aura reconnu une citation
d’Alchimie du verbe.
9. Ibid., p. 1639.
io. L’article figure p. 13 dans le numéro 78 de Clarté, en date du 30 noyembre 1925. I1 a échappé
aux éditeurs des (Euvres complètes publiées dans la Bibliothèque de la Pléiade. Eluard reprendra l’essentiel
de l’article sous une forme remaniée et ramassée en 1939 dans Donner 2 voir (p. 139 dans la réédition
procurée en 1960 chez Gallimard; p. 974-975 dans (Euvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. I,
1968). Voir aussi Les Sentiers et les routes de la poésie, Gallimard, 1954,-p. 20-2 1.
11. U Textuel », Nouvelles littéraires du 7 novembre 1925. [Note d’Eluardl
12. Voir sa H Lettre ouverte à Drieu la Rochelle N dans La Vie moderne, dimanche 25 février 1923,
p. 4, répondant à l’article U M. de Pierrefeu contre le symbolisme » publié par Drieu dans Les Nouvelles
littéraires du 10 février 1923. En ce temps où le surréalisme cherche son nom et son identité (le
H mouvement flou »), Aragon invite à rejeter (( le domino symboliste, le domino cubiste, le domino
dada w et à regrouper Baudelaire, Rimbaud, Cros, Apollinaire, Dada, etc., sous le drapeau du romantisme.
13. Voir la notice de Marguerite Bonnet dans André Breton, (Euvres complètes, éd. cit., t. I, p. 1077-
1078.
14. Ibid., p. 1410. On consultera aussi, de Marguerite Bonnet, L’Affuire Bawès, Corti, 1987.
15. Ibid., p. 414.
16. Dans Pour expliquer ce que j’étais, éd. Michel Apel-Muller, Gallimard, 1989, p. 50.
17. Fragment d’une lettre du 3 1 janvier [1919] cité dans le catalogue Précieux autographes, Collection
particulière, l mpartie, Hôtel Drouot, 4 décembre 198 1, no 9.
18. Entretiens, II, Le Point du jour, 1952 (p. 35-36 dans la réédition Gallimard, coll. Idées, 1973).
19. Le Carnet critique, n o 5, 15 avril-15 mai 1918, p. 6-9. Nous ignorons à quelle séance de
lecture de poèmes le début du texte fait allusion; la presse mentionne allusivement ces manifestations
qui furent nombreuses en 1917 et en 1918, souvent organisées chez des particuliers.
20. Voir ci-dessus, p. 166-167.
2 1. Publié dans Les Trois Roses, no 3-4, août-septembre 1918. Repris dans Feu de joie, Au Sans
Pareil, 1920 (achevé d’imprimer le 10 décembre 1919), p. [7].
22. La N Londonienne rare, sinon unique n mentionnée par Verlaine dans Les Hommes d’aujourd’hui
(n 3 18, 1888) est l’objet de supputations dans l’ouvrage de Paterne Berrichon, Jean-Arthur Rimbaud,
O

le poète (Mercure de France, 1912, p. 241-242) : c’est probablement ce livre qui a servi de tremplin à

20 1
l’imagination d’Aragon. On sait qu’Anicet a été abondamment commenté par son auteur, notamment
dans la préface écrite pour les Euwes romanesques croisées d’Elsa Triolet et Aragon (1964) ; de nombreux
passages sont consacrés à Rimbaud. On consultera aussi U Ecrit dans les marges d’Anicet » publié dans
Digraphe, no 30, juin 1983, p. 64-69. Aragon y explique qu’il a écrit le début du livre sur le front
d’Argonne pour fuir la réalité de la guerre. Pour le jeune homme qu‘il était, U le problème Rimbaud
était pour lui le problème le plus brûlant. Je me revois (début d’août 1918) pendant les préparatifs
d’attaque d’Oulchy-le-Château, lisant à mon commandant Vertige. [...I Pour comprendre ce Rimbaud
fabriqué, s’imaginer d’abord que c’est une réponse à peu près point par point à une étude sur Rimbaud
parue dans La N.R.F. vers 1913-1914 sous la signature de Jacques Rivière, et qui constituait un progrès
sérieux sur les conceptions antérieures de ce poète, notamment sur la conception claudélienne, alors en
vigueur B.
23. Anicet ou le Panorama, Gallimard, rééd., 1972, p. 33-34.
24. Ibid., p. 26-27.
25. Ibid., p. 29.
26. Marguerite Bonnet, André Breton..., op. cit., p. 76.
27. Ibid., p. 77.
28. Age paraît dans Les Trois Roser, no 2, juillet 1918, et est repris, avec suppression d’une phrase,
dans Mont de piété, op. cit., p. [16-171. Le texte que nous reproduisons est celui de Mont de piété.
29. Lettre du 13 février dans Marguerite Bonnet, André Breton..., op. cit., p. 77.
30. Ibid., p. 78.
31. Ibid., p. 110.
32. Euvres complètes, éd. cit., t. I, p. 12.
33. U Des influences dans la poésie présurréaliste d’André Breton », in André Breton, Ersais et
témoignages, Neuchâtel, la Baconnière, 1949 et 1970.
34. Dans André Breton, Euwes complètes, éd. cit., t. I, p. 1086-1089.
35. Inédit publié dans Robert Desnos, L‘Herne, 1987, p. 52.
36. Dans Manuscrits d’écrivainsfrancais, présentés par Jean-Luc Mercié, Ottawa, 1972, p. 79-81.
37. La Liberté ou l’amour! rééd., Gallimard, L’Imaginaire, 1982, p. 11-18.
38. Les Poètes maudits, éd. Michel Décaudin, SEDES, 1982, p. 34.
39. André Breton, Euures complètes, éd. cit., t. I, p. 813.
40. Bruce Morrissette, La Bataille Rimbaud: l’affaire de U La Chasse spirituelle », Nizet, 1959,
p. 34-37.
41. U Chronique du bel canto n, Europe, novembre 1946. Reproduit dans Chroniques du bel canto,
Genève, Skira, 1947, p. 183-206, et ci-dessous, p. 207-215.
42. Voir la presse de l’époque, notamment Le Carnet de la semaine, La Rose rouge, L’Intransigeant,
dont le numéro en date du 7 avril 1919 fait état d’une lettre adressée par les directeurs de Littérature.
Aragon a évoqué l’épisode, s’appuyant sur les lettres que lui adressa alors Breton, dans U Lautréamont
et nous », II, Les Lettres francaises, 8-14 juin 1967.
43. Témoignage de René Hilsum.
44. Breton a fait lui-même un inventaire de ces publications dans Flagrant Délit (La Clé des
champs, éd. cit., p. 155).
45. André Breton, Euvres complètes, éd. cit., t. I, p. 476.
46. La Clé des champs, éd. cit., p. 169-17 1.
47. Voir François Chapon, Mystère et splendeurs de Jacques Doucet, op. cit., notamment p. 186,
222-223.
48. Voir la notice détaillée de Marguerite Bonnet dans André Breton, Euwes complètes, éd. cit.,
t. I, p. 1445-1447.
49. Ibid., p. 477-481.
50. Ibid., t. II, p. 174.
51. Ibid., p. 175.
52. Lettres de la vie littéraire d’Arthur Rimbaud, Gallimard, 1931, p. 151-152. Le témoignage de
Louis Pierquin sur l’amante ardennaise se conforme à ce qu’Ernest Delahaye écrivait dans son Rimbaud
de 1905 (Reims et Paris, Revue littéraire de Paris et de Champagne, p. 134-136), estimant que le vrai
U compagnon d’enfer n de Rimbaud fut cette jeune fille qui aurait tenu à l’accompagner à Paris en février
1871. Jean-Marie Carré avait déjà consacré à l’inspiratrice supposée du dernier vers de Voyelles un
passage de sa Vie aventurewe d’Arthur Rimbaud (Plon, 1926, p. 53-54).
53. Flagrant Délit : Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du truquage, Thésée.
54. La Clé des champs, op. cit., p. 134-176. Flagrant Délit a par ailleurs été réédité en 1964, chez
Pauvert, dans la collection Libertés.
55. La Bataille Rimbaud : l’affaire de a La Chasse spirituelle )I,op. cat, p. 273. Sur l’intervention
de Breton, voir principalement p. 116- 137.
56. La Clé des champs, op. cit., p. 138.

202
57. Reproduit dans le recueil de José Pierre, Tracts surréalistes et déclarations collectives, Le Terrain
vague, Losfeld, t. I, 1980, p. 49-50. Voir ibid., p. 392 (commentaire par Marguerite Bonnet).
58. Ibid., p. 84-88.
59. Bibliothèque de M . René Gaffé, Blaizot, 1956, p. 79.
60. Clarté, no 79, décembre 1925-janvier 1926, p. 12-13. Reproduit dans (Euvres complètes, éd. cit.,
t. I, p. 917-921.
61. Messein, 1925.
62. II est probable qu’Aragon destinait ce texte à The Hours Press qu’animait son amie Nancy
Cunard avec des moyens artisanaux.
63. Le texte d’Aragon y occupe les pages 84-88. Bien que L’Impossible soit depuis longtemps entré
dans une bibliothèque parisienne, cette préface a échappé aux bibliographies de l’auteur; elle a été
reproduite récemment dans Europe (juin-juillet 199 1, p. 33-39), précédée d’une présentation documentée
de Branko Aleksit.
64. Soit sous le pseudonyme de Catalogne, soit sous son nom, de très nombreux textes d’Aragon
y paraissent de 1930 à 1932.
65. Tract reproduit dans José Pierre, Tracts surréalistes et déclarations collectives, op. cit., t. II, 1982,
p. 133-134 (commentaires p. 359-363 consacrés aux rebondissements complexes que connut le texte du
côté de l’Internationale lettriste et du Mouvement surréaliste).
66. André Breton, (Euvres complètes, éd. cit., t. I, p. 293.
67. Ibid., p. 329.
68. René Crevel, U Voici... Paul Éluard n, Les Nouvelles littéraires, 27 décembre 1924, p. 4.
69. André Breton, (Euwes complètes, éd. cit., t. I, p. 820.
70. Ibid., p. 818-819.
71. Ibid., p. 350-351.
72. Sur cette enquête, voir la note p. 1226-1228 dans André Breton, (Euvres complètes, éd. cit.,
t. I. Un ensemble incomplet de réponses sera publié dans Aventure en novembre 192 1 ; leur tonalité est
précautionneuse et même embarrassée.
73. Sur ces lectures, voir notre notice à l’Anthologie de i’humour noir dans André Breton, (Euvres
complètes, éd. cit., t. II, p. 1757-1759.
74. Dans L’Humour (p. 403 dans la réédition du Mot d’esprit procurée dans la collection Idées,
Gallimard, 1979).
75. Dans Jean-Arthur Rimbaud le poète, Mercure de France, 1912, p. 154 (U vendant sur le trottoir
de la rue de Rivoli des anneaux pour la sûreté des clés n). Détail chargé sans doute de sens pour Breton :
1’u homme aux semelles de vent B vendant un accessoire symbolique de la propriété.
76. Par exemple dans la lettre du 9 mai 1918 : U Décidément je suis très loin d’une foule de gens
littéraires - même de Rimbaud, je crains, cher ami N (Littérature, n 6, août 1919).
77. Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, éd. cit., p. 405.
78. André Breton, (Euvres complètes, éd. cit., t. II, p. 1014.
Post-scriptum à
La Poésie moderne
et le sacré
(1945)

Jules Monnerot

Si je dis que les surréalistes ont appris à quelques-uns ce que c’est que le sérieux
pour un homme qui écrit, je ferai peut-être rire, mais il n’importe. Ce n’en est pas
moins exact. Certes, un professeur peut aujourd’hui {( enseigner la morale )) sans pour
cela prêcher d’exemple. On ne demande pas de nos jours aux professeurs de philosophie
de pratiquer la vertu et d’être en rien plus courageux que leurs collègues de grammaire,
mais de préparer d’abord de petits examens afin d’en devenir un jour les examinateurs.
Donc, il n’y aurait déjà pas tellement de quoi rire et s’étonner si les surréalistes
m’avaient (par exemple) initié à un art qu’ils ne pratiquaient pas : le sérieux. Mais
qui dit qu’ils ne le pratiquaient pas? Parmi ceux qui font métier d’écrire et que ce
métier a rendus plus ou moins et plus ou moins justement, célèbres, je ne vois pas
qu’il y ait tellement de gens assez sérieux pour avoir vraiment le droit de leur
reprocher leur manque de sérieux.
André Breton s’est posé à lui-même, et a posé devant la conscience de son
temps, si on consent qu’elle existe, l’éternelle question du crédit auquel peut atteindre
l’homme qui écrit. I1 a dit en substance qu’il mettait au-dessus des autres des écrivains
pour qui le fait d’écrire et d’être un écrivain n’était pas l’essentiel, des hommes qui
ont été en communication avec des grandeurs interdites (ce langage si insuffisant n’est
pas celui des surréalistes, mais le mien. Ce n’est pas la théorie de Breton, c’est la
manière dont je l’ai comprise). Ces hommes ne se sont pas destinés à une carrière
d’écrivain, n’ont pas prévu, puis parcouru cette carrière. I1 semble qu’ils aient écrit
faute de mieux, que le fait qu’ils ont écrit, qu’on peut les considérer comme écrivains,
est un compromis entre leur poussée propre et les résistances de leur milieu. C’est le
cas de Rimbaud qui d’ailleurs conclut qu’il s’était trompé en écrivant, qu’il ne
s’agissait pas de cela, et se tait. Tous les reproches adressés à Rimbaud du fait de
son silence sont à mourir de rire. Les hommes de lettres comprennent malaisément
qu’on puisse en avoir un beau jour assez des lettres. Alors on parle de déchéance, de
démission, de (( rentrée dans l’ordre )) (c’est le plus grand reproche). Mais il suffit du

204
plus court instant de réflexion pour voir que le reproche ne tient pas. En effet, André
Breton n’estime pas en Rimbaud par-dessus tout le poète sans second, ce qui est le
cas du gros des admirateurs de Rimbaud, il l’estime parce que Rimbaud, entré en
communication avec les grandeurs interdites, a jugé et méprisé la réalité de son temps,
et la réalité tout court. Que les conditions où il se trouve placé (époque, société,
nation, famille, milieu) lui paraissent sans rapport avec son être même et que cet
être, obéissant à sa loi propre, s’est lancé à la recherche de (( la vraie vie ». Rimbaud
dit explicitement à plusieurs reprises qu’il a imposé à son esprit une dure ascèse afin
de lui apprendre à voir », à la place de ce qui est, autre chose. I1 faut, selon moi,
l’en croire sur parole. Je suppose qu’il a ainsi obtenu des états rares et parfaitement
étrangers à la quasi-totalité de ses contemporains. Mais, soit qu’il lui devînt difficile,
de plus en plus, puis impossible de continuer à atteindre de pareils états, soit qu’il
les eût finalement jugés ((des bêtises », des comédies, comme tout le reste, il ne s’y
abandonna plus, et, décidant de mener la vie de tous les hommes, ne choisit pas
pour exécuter ce dessein la carrière d’homme de lettres, mais celle de trafiquant
colonial, ce qui ne me choque pas. Si l’on juge Rimbaud (il semble bien qu’ainsi
Breton le juge) un homme en communication avec les grandeurs interdites, voué à
leur recherche, ce qu’on peut lui reprocher n’est assurément pas d’avoir cessé d’écrire.
Ce qui importe, ce n’est pas qu’il ait cessé d’écrire, c’est s’il a cessé d’être. Or rien
n’autorise un esprit bien né à ne pas supposer que bien qu’il ne fût plus en aucune
manière (( homme de lettres »,Rimbaud, ou bien continuait à chercher la commu-
nication perdue avec les grandeurs interdites, ou bien, sachant désormais que c’était
mirage, qu’il n’y avait rien de tel, poursuivait avec courage et dignité sa carrière
humaine. Peut-être ne s’est-il pas tué quand il eut la conviction que les grandeurs
interdites étaient un mirage parce qu’il considérait le fait de son existence humaine
comme une sorte d’expérience donnée, dont la première partie avait été la recherche
du miracle, et dont il convenait peut-être à un homme devenu silencieux et fort
d’attendre poliment la fin. Bien sûr, je trouverai plus de gens que je ne voudrais
pour m’affirmer que c’est impossible, qu’il a écrit des lettres qui ne laissent aucun
doute quant à la vulgarité de ses préoccupations après la fuite au Harrar. Une pareille
réponse me choque sans me convaincre du tout. Messieurs, croyez-vous vraiment
pouvoir juger d’un homme rare par les lettres utilitaires qu’il écrit pour des raisons
précises, limitées, immédiates? Vous pouvez tout au plus remarquer que les préoc-
cupations vulgaires ne lui étaient pas étrangères. Vous marquez un point. Mais vous
ne pouvez pas prouver que la seule existence de préoccupations vulgaires établit que
Rimbaud n’avait plus de préoccupations que vulgaires. Vous ne pouvez pas le prouver,
et si vous le croyez, cela dénote une connaissance de l’homme des plus insuffisantes :
vous imaginez au plus bas. Le moindre effort est mauvais conseiller. Je crains d’ailleurs
qu’il ne faille voir là une des règles de la méthode actuelle en histoire littéraire, et
d’autant plus observée qu’elle est inavouable. Si la générosité est un parti pris, le
contraire de la générosité est aussi un parti pris. On aurait tort de croire que le
contraire de la générosité puisse être la science. L’idée qu’on va me juger sur les
lettres que j’ai écrites - et ce qui serait vrai pour moi au cas où cela présenterait le
moindre intérêt, de me juger, sera vrai des gens que vous jugerez sur des lettres -
cette idée me fait rire, et les procès posthumes peuvent passer en lassante bouffonnerie
ceux et celui qu’on a pendant la vie. Mais revenons à Breton. I1 n’est pas un disciple
de feu Lanson. Au contraire. I1 ne peut pas conclure comme les esprits lansoniens
que si Rimbaud n’a écrit, dans la deuxième partie de sa vie, que des lettres d’affaires,
il n’avait que des préoccupations d’affaires. Les esprits de sa classe voient bien ce
qu’une pareille supposition a non seulement d’inconvenant mais encore de hautement
invraisemblable. Certes, l’homme est infirme et limité, mais de pareilles suppositions
le font si inutilement plus infirme et limité qu’il n’est! Donc Breton est de mon avis,

205
et avec lui bien d’autres : Rimbaud a pu penser, imaginer, ressentir autre chose, et
plus de choses, dans la deuxième partie de sa vie, qu’on n’en peut inférer de ses
lettres d’affaires, de ses livres de comptes et de sa collaboration au Bosphore égyptien.
Dès lors, Breton ne sait pas si Rimbaud a poursuivi ses tentatives pour rentrer en
communication avec (( les grandeurs interdites ». I1 ne peut, comme moi, que confesser
son ignorance. I1 ne peut pas convaincre Rimbaud de déchéance, de trahison. A moins
qu’il n’avoue que c’est déchoir que de ne plus écrire. Mais il a toujours affirmé le
contraire. I1 a toujours proclamé que cette activité, écrire, ne le définissait pas, lui,
Breton, ne l’enfermait pas, ne le limitait pas. Je pense qu’à juste titre indigné des
(( utilisations )) de Rimbaud, il en a voulu à Rimbaud de ce dont, en définitive,

Rimbaud est innocent.


Mais si Breton considère seulement la première partie de la vie de Rimbaud, il
le tient en haute estime. Et ce n’est pas parce que Rimbaud a écrit pendant cette
période l’œuvre qui le met hors de pair. C’est que cette œuvre, considérée comme
témoignage, est comme une échelle de corde qui permettrait à un acrobate idéal de
remonter jusqu’à un certain (( état d’esprit )) de Rimbaud. (( Etat d’esprit )) est impropre.
J’ai conscience de mal m’exprimer, mais je dois poursuivre. Donc, cet (( état d’esprit ))
de Rimbaud, que les llhminations, Une saison en enfer, la Lettre du voyant, permettent
d’imaginer, c’est l’état d’esprit d’un adolescent qui veut atteindre les grandeurs
interdites. Comment se les représente-t-il? Nous ne le savons pas à coup sûr. Est-ce
que le but que s’est proposé Rimbaud, en fait, à ce moment-là a quoi que ce soit
de commun avec ce que j’appelle les grandeurs interdites? Le croire est un acte de
foi et de générosité que l’on ne peut demander à personne qu’à soi-même. Je sais
que je suis loin d’être seul... Donc certains esprits, certains êtres, qui savent qu’on ne
définit pas les grandeurs interdites, et que le mysticisme n’exclut pas nécessairement
- tant s’en faut - la lucidité, supposent que Rimbaud n’a pas écrit les llluminations
pour débuter dans la carrière des lettres par une œuvre de nature à enchanter le
public. On dit volontiers qu’il a écrit sous la dictée de son démon. La métaphore
est antique, mais qui dit mieux? Rimbaud n’a pas écrit pour gagner de l’argent (il
ne l’a même pas cru), pour s’assurer la place au soleil, la considération sociale que
chacun, etc. C’est hors de doute. I1 n’a pas non plus écrit pour montrer qu’il avait
du génie. I1 y a des gens à qui cette dernière interprétation paraîtra contestable ...
Mais je continue. Rimbaud a laissé le journal d’événements intérieurs qui lui tenaient
à cœur. Ces événements, de par leur nature même, sont aussi peu communicables
qu’il est possible. Ce qu’on appelle le génie de Rimbaud consiste à en avoir tout de
même communiqué quelque chose. Que ce qu’il a communiqué soit incommensurable
à ce qu’il a ressenti, m’apparaît de toute probabilité. Ce qu’il a ressenti était d’une
nature et d’une intensité telles qu’il n’y a guère de doute : ce noir sur ce’blanc, c’est
le signe que quelque chose d’irréparable et de rare, des instants humains ont été
brûlés et consumés, qu’il y a quelque chose de rare, un certain être qui a été brûlé
et consumé. Ces lignes misérables que les hommes demain ne comprendront plus du
tout, ces papiers fragiles destinés à faire retour à la poussière au bout d’un temps si
court, sont pour nous le témoignage que quelque chose a brûlé. Ils attestent la
tragédie fondamentale, comme les laves font le volcan. Le sens de ces mots se perdra,
et personne en voyant des cailloux ne songera au volcan. Mais de la nuée ardente,
les reflets dansent encore en nous, et si nous interrogeons les cendres et les pierres de
forme bizarre, les pierres uniques, c’est en songeant au feu. Je ne dirai pas de mal
de l’art. Je n’en pense pas. Au contraire. Breton en a dit après Rimbaud, mais comme
moi, au fond, n’en pense pas. Rimbaud non plus.

La Poésie moderne et le sacré, Gallimard,


~011.Les Essais, 1945, p. 177-182.
L’événementpoétique
((

de l’année))
(1946)

h u i s Aragon

Voici donc arrivé l’automne, et il est presque possible de classer 19 événements


poétiques de l’année. D’une année qui a vu imprimer et réimprimer Eluard, Tzara,
Claudel, Supervielle, Emmanuel, Patrice de La Tour du Pin; où, bien que la critique
en ait définitivement fini avec la (( poésie de la Résistance », ont paru les poèmes
d’André Verdet, de René Char, de Lucien Scheler; une année où l’on a vu reparaître
dans des périodiques des vers de Paul Géraldy et de Lanza del Vasto; l’année de la
Léone de Cocteau et de A la gueule des loups de Fréville ... Une belle et bonne année
de contrastes, de mécomptes et de confusion. J’imagine un jeune homme là-devant,
un jeune homme qui traîne dans les librairies, lit entre les pages, se hâte pour acheter
un livre ou une revue, et il n’a pas de quoi se tromper, et qui finalement, après
beaucoup d’hésitations, de remords, de mains avancées, puis reprises, repose décidé-
ment La Vierge de Parir de P.J. Jouve, pour se payer L a Armer mivaculeuses d’Aimé
Césaire.. .
Eh bien! il faut se résoudre à le dire : l’événement poétique de l’année, c’est la
publication dans la Bibliothèque de la Pléiade des Guures complètes de Rimbaud *.
S’il est une chose dont l’on convient communément, c’est qu’un demi-siècle de
la poésie française, et peut-être même de la poésie tout court, est dominé par l’image
d’Arthur Rimbaud, son exemple; un demi-siècle de la poésie est proprement hanté
de ce spectre et de cette voix. Ce qui se débat pendant cette première moitié de notre
siècle poétique ne le fait guère que sous le signe de Rimbaud, et tant de noms essayés
d’écoles au fond peuvent se réduire au seul mot de rimbaldisme. Tous, tant que nous
sommes, écrivant comme ci ou comme ça, entre nous déchirés, désunis, ennemis,
nous avons pourtant ce commun dénominateur de nos songes, cet éternellement jeune
Rimbaud qui s’est tu, auquel secrètement chaque poète en réfere de ce qu’il croit
être sa part propre d’éternité. Et pour loin que tel ou tel poète vivant s’en soit écarté,
rien ne peut faire qu’à la naissance de sa poésie on ne retrouve toujours cette étoile
du Berger, cette lumière incomparable.

207

i
C’est là ce qui donne à la publication, sous la forme d’un simple livre maniable,
de cette œuvre, pour la première fois entièrement réunie, une importance qui vaut
qu’on y rêve un peu.
Rimbaud pourrait n’être que le poète des llluminations et d’Une saison en enfer...
sans doute. Des huit cents pages du livre, il y en a exactement deux cents qui
contiennent l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Ces devoirs de français, ces vers latins écrits
au collège, qui précèdent cette œuvre, comme la correspondance, les documents et
variantes qui la suivent, on conviendra que l’intérêt en réside précisément dans ce
qu’ils émanent de l’homme qui a écrit les pages de 35 à 235 du livre, ou le
concernent. I1 fallait qu’ils leur fussent adjoints : jusqu’ici on en était réduit à consulter
une véritable bibliothèque, qu’on voulût retrouver dans la correspondance Demeny
ou les lettres à Isabelle tel ou tel propos dont on avait souvenir, et qui peut-être
n’était même qu’une tradition orale conservée dans un ouvrage d’Ernest Delahaye ou
de Paterne Berrichon. Et surtout, les éditions successives de Rimbaud étaient incom-
plètes, volontairement ou par négligence, de poèmes perdus et retrouvés, de poèmes
écartés par la pudeur ou la superstition. Ce n’était qu’après l’autre guerre qu’on avait
réintégré, dans les œuvres dites complètes du Mercure, ces admirables Mains de
Jeanne-Marie, publiées par mes amis et moi en 1919 dans Littérature, et qui n’avaient
pu être omises que par censure, pour ce qu’elles avaient d’apologétique du peuple
de Paris en 1871. Et Ce qu’on dit au poète à propos de fEeurs, identifié en 1935. Et les
Stupra, l’Album zutique, connus par Littérature en 1923 et L’Arbalète en 1942...
Enfin, c’est la première fois qu’est incorporé à l’œuvre de Rimbaud Un cœur sous une
soutane, publié par André Breton et moi-même chez Donald Davis en 1924, et dont
la critique contestait alors l’authenticité, aujourd’hui établie. L’édition présente met
un point final à toutes les discussions, à toutes les découvertes annoncées : on avait
écrit qu’à l’entrée des troupes anglaises au Harrar, une malle bourrée de documents
rimbaldiens et de poèmes avait été découverte 2 , mais en dernière heure on apprend
que c’était là simple confusion éthiopienne entre Rimbaud et un autre aventurier
écrivain, Henri de Monfreid! A la veille de la guerre, on avait aussi failli de peu,
René-Louis Doyon, remettre la main sur une valise retour du Harrar : mais une
inondation du Rhône avait quelques jours auparavant détruit les précieux manuscrits
détenus par un propriétaire inconscient. Nous pouvons, nous devons donc considérer
maintenant le bouquin de la Pléiade, comme la somme des découvertes, comme le
trésor rimbaldien auquel rien ne sera plus ajouté. Ou ne semble plus pouvoir être
ajouté.
I1 ne manquera pas de gens pour penser qu’Arthur Rimbaud serait à nos yeux,
plus grand si nous ne connaissions de lui que les llluminations et Une saison en enfer.
Je leur concéderai volontiers que l’Album zutique n’ajoute pas grand-chose à son
prestige, si, dans les Stupra, l’amateur de beaux vers au moins retrouve cette aisance
alexandrine qui, presque, n’est qu’à l’auteur des Premières Communions. I1 est plus sûr
encore que les Bribes, fragments et vers isolés reconstitués de mémoire par des
correspondants, n’apportent guère à la gloire du poète. Pourtant, il fallait que tout
cela fût réuni et peut-être même qu’on apprendra quelque chose à comparer la
traduction de Sully Prudhomme du De natura rerum et l'invocation à Vénus que
l’externe Rimbaud avait publié par mystification, dans le Bulletin officiel de I’Académie
de Douai ; car, si le collégien s’est attaché à corriger simplement Sully Prudhomme,
il y a dans ses corrections une leçon qui vaut peut-être mieux qu’on ne l’imagine.
Voyez-le, au vers sully-prudhommesque :

Rien sans toi, rien n’éclôt aux régions du jour ...

208
substituer le vers racinien :

Rien ne pouwait sans toi se lever vers le jour ...

Je ne trouve pas, pour moi, qu’on perde le papier et l’encre d’imprimerie à


montrer aujourd’hui à la postérité postiche de Rimbaud à quel travail du vers
succèdent les espèces de romances dont il est question dans la Saison. Je trouve également
pleines d’enseignements beaucoup des notes et variantes que nous devons assurément
à M. Jules Mouquet, où l’on voit les sources de Rimbaud (voir sur Les Mains de
Jeanne-Marie le rapprochement avec Études de mains de Gautier, et à propos de Vénus
Anadyomène la référence au dizain de François Coppée, etc.); les documents et témoi-
gnages qu’on y trouve apportent sur plusieurs problèmes rimbaldiens la clarté sou-
haitable.. . A titre d’exemple, cette anecdote rapportée, à propos du sonnet des Voyelles,
empruntée à Pierre Louys :

Comme Gide lui montrait, dans le livre de Spronck, le fameux sonnet des
Voyelles, Verlaine protesta : - Moi qui ai connu Rimbaud, je sais qu’il se foutait
pas mal si A était rouge ou vert. I1 le voyait comme ça, mais c’est tout. C’est
toujours l’histoire de Villon disant :
MAIS OÙ EST CE BON ROY D’ESPAGNE
DUQUEL J E NE SAIS PAS LE NOM?

Anecdote, publiée en 1910, qui aurait dû mettre un terme à l’absurde et


pontifiant bavardage, de temps en temps repris jusqu’à nos jours, qui tend à nous
faire croire à un Rimbaud inventeur d’une mystique du langage. Mais il faut bien
dire que cette solennelle erreur des gens qui s’imaginent rimbaldiens pour s’adonner
à une sorte d’héraldisme des lettres, dont le ridicule est patent, n’est pourtant pas
très différente de celle qui est le pain quotidien de l’abusive postérité du poète, et
qui fait qu’un poète, ou tout au moins un jeune homme qui se tient pour tel,
deviendra aux yeux de quelques-uns une manière de Rimbaud pour peu qu’il se
taise, c’est-à-dire qu’il n’écrive plus. Car pour ces héraldistes du silence, Rimbaud
est grand non pour ses poèmes, mais pour son suicide poétique. I1 est triste qu’on
ait à le dire, mais si Rimbaud est peut-être le plus grand poète des temps modernes,
c’est pour avoir écrit des poèmes, il faut s’en persuader.
I1 y a de même, dans un volume comme celui de la Pléiade, des évidences que
le rapprochement des textes, la chronologie imposent. Par exemple, pour les interprètes
d’Une saison en enfer, qui veulent dans ce texte voir la preuve de la conversion
chrétienne de Rimbaud, il suffira pour se détromper de noter que le manuscrit en
est daté avril-août 1873; et de se reporter aussitôt à la page 290, à la lettre à Ernest
Delahaye, où Rimbaud écrit :
Stuttgart, 6 mars 1875. - Verlaine est arrivé ici l’autre jour, un chapelet aux
pinces ... Trois heures après on avait renié son Dieu et fait saigner les quatre-vingt-
dix-huit plaies de N.-S.

Si bien que, si conversion il y a, pour suivre la pieuse version d’Isabelle sa sœur,


tout au moins est-il impossible de tirer d’aucun des textes admirables du poète, dont
l’œuvre est tout entière antérieure à la lettre à Delahaye, le moindre argument en
faveur de la thèse catholique. Car la poésie de Rimbaud est contemporaine de son
athéisme, de ses imprécations contre la religion et Dieu même. I1 faut s’en faire une
raison.
Huit cent vingt pages ... c’est beaucoup et c’est peu pour tous les problèmes,
toutes les conséquences de cette vie, de cette poésie. I1 ne faudra désormais plus

209
chercher ailleurs les éléments d’une énigme enfin cernée, et jamais résolue. Tous les
documents authentiques, tous les témoignages contemporains. On tient, on pèse d’une
main cette destinée, c’est un petit livre cartonné, vert et argent. Et le monde qui
l’entourait, sa famille, sa terrible famille, la société française du troisième quart de
siècle finissant (Société, tout est rétabli : les orgies - Pleurent leur ancien râle - aux
anciens lupanars...) avec ses mares artistiques et littéraires. Voilà donc Arthur Rimbaud
rendu à ses circonstances. Le temps des interprétations délirantes, des abus de textes,
des annexions hasardeuses est passé.
Et aussi le temps d’une conception qui marque le rimbaldisme des vingt-cinq
dernières années : cette conception quasi religieuse du rimbaldisme.. . Je veux ici parler
de cette conception qui fait de Rimbaud un personnage exemplaire, et partant le
génie, tout génie. Qui veut que l’être de génie ne soit jamais en rien reprochable, et
crée ainsi une façon de dieu, qu’on ne peut discuter sans blasphème, sans sacrilège.
Car quiconque lira ces huit cent vingt pages de bout en bout, avec l’esprit
critique qui fait l’homme différent de la bête brute et de l’idolâtre, devra imman-
quablement ou accepter la fausseté d’une telle conception ou être amené à juger les
plus beaux poèmes du monde à la lueur de cette atroce correspondance Rimbaud-
Verlaine de juillet 1873, qu’aggravent ces pièces signées au commissariat de Bruxelles;
ou, par exemple, de cette randonnée de l’enfant qui s’échappe de Paris en 1871 pour
regagner Charleville en se faisant passer dans les fermes pour un franc-tireur..,

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,


Ormeaux sans voix, gazon sans Jeurs, ciel couvert ...

Le fanatisme rimbaldien qui a sévi entre les deux guerres ne peut aboutir qu’à
la condamnation de Rimbaud même. I1 n’y a pas d’issue hors de cette contradiction,
si ce n’est la condamnation du rimbaldisme, au nom, et pour la mémoire, de
Rimbaud.
Ce qui donne à la publication des CEuvres complètes d’Arthur Rimbaud à la
Pléiade sa valeur d’événement à l’automne de 1946, c’est que cette publication
marque la fin du rimbaldisme, et sur les ruines du rimbaldisme, dresse avec ses traits
définitifs l’image monumentale du poète.
Rendue à ses circonstances, éclairée de chaque démarche d’un esprit vainement
des côtés les plus divers annexé, cette image apparaît nécessairement grande au
détriment des vues partielles, partisanes, passionnelles qu’on a, pendant un demi-
siècle, voulu en donner. L’explication symboliste de Rimbaud, celle de la génération
a fin de siècle », celle de ceux qui, mettant l’accent sur Le Bateau ivre et les premiers
poèmes, comme sur le sonnet des Voyelles, voyaient en Rimbaud la suite du roman-
tisme, voire un prolongement de Baudelaire, a depuis longtemps fait long feu. I1 a
fallu que cette conception soit brisée pour que Rimbaud prît dans l’histoire de la
poésie la place hors pair qu’il occupe, et que consacrèrent les hommes de ma génération,
ceux qui avaient vingt ans pendant l’autre guerre. Aussi bien, la démarche proprement
réaliste dans la poésie qui oppose à tous ses contemporains, fût-ce au prétendu réaliste
Coppée, Arthur Rimbaud, la façon qu’il a d’appeler chaque chose par son nom,
d’introduire dans la poésie les mots qui n’y ont pas droit de cité (l’énorme vocabulaire
de Rimbaud ne peut être comparé qu’à celui de Hugo, ce qui semble insensé à en
juger sur la disproportion d’épaisseur des œuvres), voilà qui suffirait à faire justice
de l’annexion littéraire au symbolisme d’un homme qui l’a précisément fui au Harrar.
Le livre de la Pléiade, sur ce point, n’apporte que les références groupées d’un fait
établi.
I1 en va de même de l’annexion chrétienne, dont la possibilité n’avait été donnée
que par de savantes mesures d’épuration des éditions successives de l’œuvre rimbal-

2 10
dienne. L’adjonction, des Mains de Jeanne-Marie à Un cœur sous une soutane, des
textes escamotés, la publication simultanée de tous les témoignages, y compris les
mensonges pieux de l’ineffable sœur du poète, Isabelle Berrichon, et de toutes les
lettres de Rimbaud et concernant Rimbaud, avec leur chronologie, établissant l’évi-
dence indiscutable que l’interprétation chrétienne de l’œuvre de Rimbaud ne peut
être soutenue qu’au moyen de falsifications et d’escamotages. La publication des
brouillons d’Une saison en enfer, qui eut lieu pour la première fois dans La Nouvelle
Revue française du 1“ août 1914 et que voici réunis aux lettres blasphématoires
postérieures à la Saison, et ces lettres, liquident définitivement l’interprétation religieuse
qui s’appuyait essentiellement sur Une saison en enfer. L’interprétation mystique,
dernier refuge de la bigoterie, et qui vient encore obscurcir la pensée rimbaldienne
de toutes sortes de comparaisons et de références à Novalis, à Swedenborg, au taoïsme,
à la philosophie hindoue, fait, à la lecture des Euvres complètes, assez comique figure.
I1 est assez drôle de trouver en tête de cet ouvrage à côté de celui d’un érudit sérieux
comme Jules Mouquet, le nom d’un Rolland de Renéville, spécialiste de ce genre de
confusionnisme critique 3 ; il faut dire que de bout en bout du volume, nulle part,
fût-ce dans la plus insignifiante des notes, il ne serait possible de retrouver l’accent
si particulier, le style si brillant, de cet auteur. C’est là un phénomène d’effacement,
dont, dans l’ignorance où nous sommes de l’étendue de sa participation à ce remar-
quable travail, il faut vraiment le féliciter, et nous féliciter.
I1 est de fait aussi - telles étaient alors particulièrement les tentatives catholiques
d’annexion d’un poète qu’on croyait déjà canonisable - que par esprit polémique,
ceux qui s’indignaient de ces tentatives ont eu grande tendance à présenter Arthur
Rimbaud comme un communiste. I1 y avait des bases pour cette interprétation dans
l’œuvre et la vie du poète. Des faits qu’on ne peut négliger. L’indignation d’Isabelle
Berrichon-Rimbaud à l’idée qu’Arthur aurait pu servir dans les rangs de la Commune
est, sans doute, de la même valeur que l’horreur qu’elle montre, assez maladroitement,
à l’idée de toute liaison féminine de son frère. Mais si rien ne permet d’une façon
certaine d’affirmer que Rimbaud (qui a quitté Paris en 1871 à la mi-mars, et rejoint
Charleville) a été effectivement un Communard, il y a le témoignage d’Ernest Delahaye
sur le fait qu’à cette époque (pendant la Commune) à Charleville, il a rédigé un
texte intitulé Projet de constitution commtlniste. Sur la nature de ce texte qui ne nous
est pas parvenu, nous avons cependant les lumières que nous en donne Delahaye, les
paroles de Rimbaud que Delahaye rapporte (Euvres complètes, paroles attribuées à
Rimbaud, p. XXII) :
I1 est des destructions nécessaires... I1 est d’autres vieux arbres qu’il faut couper,
il est d’autres ombrages séculaires dont nous perdons l’aimable coutume. Cette
Société elle-même, on y passera les haches, les pioches, les rouleaux niveleurs.
N Toute vallée sera comblée, toute colline abaissée, les chemins tortueux
deviendront droits et les raboteux seront aplanis. ))
O n rasera les fortunes et l’on abattra les orgueils individuels. Un homme ne
pourra plus dire : M Je suis plus puissant, plus riche. )) O n remplacera l’envie amère
et l’admiration stupide par la paisible concorde, l’égalité, le travail de tous pour
tous...

I1 est certain aussi que dans la dernière rencontre avec Delahaye (en 1879), aux
dires de celui-ci, Rimbaud a tenu sur l’agriculture des propos qui prennent aujourd’hui
un certain sens du fait de la conception du socialisme agraire, tel qu’il est pratiqué
dans les fermes collectives soviétiques. I1 est certain que Delahaye est un témoin qui
n’était pas en cela juge et partie. Mais enfin tout cela ne permet guère de prêter à
Rimbaud que des rêveries qui eussent trouvé dans le communisme le corps qui leur
manquait encore. Ces rêveries sont plus un argument contre les interprétations qui

211
font de Rimbaud un chrétien ou un mystique que la preuve de son communisme.
I1 faut raisonnablement éviter d’imiter en cela les annexionnistes de tout poil, tenant
compte que ce qui, en dernière analyse, est Rimbaud, c’est son œuvre écrite; et ni
les Ilfuminations ni Une saison en enfer ne peuvent être présentées comme des œuvres
(( communistes B. Cela n’a aucun sens. Je pense que, pour en comprendre la place et

la portée, il faut replacer ces écrits d’une portée et d’une valeur exceptionnelles dans
les conditions historiques où ils sont nés, et que, bien entendu pour moi, une juste
conception matérialiste de l’histoire peut seule donner f a clé de cette parade sauvage,
comme dit Rimbaud, et en finir avec les fantasmagories arbitraires des divers (( rim-
baldismes ».
C’est, en ce sens, que je disais tantôt que la publication à la Pléiade des G5uvre.r
complètes de Rimbaud marque la fin du rimbaldisme et le triomphe de Rimbaud.
Un des aspects les plus courants du rimbaldisme est l’utilisation de ce qu’a écrit
Rimbaud suivant l’usage médiéval de la Bible ou de Virgile; on ouvre au hasard les
Iffuminations, Une saison ou la Correspondance, et on en tire des prophéties. Enfin tout
ce qu’a jamais écrit Rimbaud est, pour les rimbaldiens, également parole d’évangile.
On ne pourrait évidemment faire cela avec Hugo, dont les contradictions sont trop
évidentes, au cours d’une longue vie, et d’une œuvre diluvienne. Mais Rimbaud offre
l’avantage que sa pensée et ses écrits s’échelonnent sur cinq ans au plus et de deux
cents pages, si on ne tient pas compte des années de collège et de la période silentiaire,
où les lettres à sa famille ne révèlent guère de préoccupations intellectuelles. Cependant,
sur ces cinq années et ces deux cents pages, il est surprenant que les sectateurs de
Rimbaud ne voient pas des contradictions si évidentes, qu’il faut bien choisir entre
les moments de cette pensée pour lui donner valeur évangélique; à tel point que
Rimbaud, lui-même, avant de se taire, a cru bon d’écrire l’historique de ses contra-
dictions. C’est précisément Une saison en enfer.
De cela, les rimbaldiens, dans leur furie, ne tiennent aucunement compte, et
pour étayer leurs positions personnelles, très particulièrement dans la littérature, l’art
(l’art est une sottise, est pratiquement le dernier mot de Rimbaud), ils font appel à
toute phrase commode de Rimbaud, sans en jamais donner la date, sans se préoccuper
du moment rimbaldien qu’elle reflète. C’est ainsi que les lettres du 13 et du 15 mai
1871 à Georges Izambard et Paul Demeny, antérieures à presque tout ce qui fait la
grandeur de sa poésie (c’est dans ces jours-là qu’il commence Les Premières Commu-
niom), lettres qui contiennent des vues extrêmement neuves, mais parcellaires OE est
un autre, et toute la théorie du voyant), sont tout à fait abusivement citées et utilisées
comme si elles exprimaient l’aboutissant de la pensée rimbaldienne, comme si elles
en basaient théoriquement l’esthétique.
J’ai particulièrement en vue l’usage fait par les incorruptibles dragons de la
tradition surréaliste, - et à leur suite par des frivoles suiveurs qui font de cette citation
dans leurs revues assez éclectiques pourtant ce qu’on appelle joliment un cofophon
(c’est-à-dire une étiquette au derrière) 4, - l’usage fait de la phrase :

La poésie ne rythmera plus l’action : elle sera EN AVANT.

Cette phrase, qui se trouve dans la lettre où Rimbaud transcrit Chant de guewe
parisien, antérieure de quelques jours à Paris se repeuple, aux Mains de Jeanne-Marie,
est cependant à l’heure présente l’argument massue des tenants de la poésie muette,
exercice spirituel ou dictée de l’inconscient, contre la poésie excommuniée qui parle,
tient compte du temps qu’il fait et va même jusqu’à se mêler de politique; bref,
pour ces messieurs les rimbaldiens, qui rythme taction. Eux, bien entendu, sont en
avant. Car dans la poésie, pour eux, il y a l’avant et l’arrière, tout à fait comme il
y a une droite et une gauche dans les assemblées politiques, et il leur faut être en

2 12
avant comme on doit être à gauche pour réussir dans le Midi. Le malheur est que
c’est eux qui le disent; et qu’il reste à démontrer qu’ils ne sont pas en arrière, et que
dans les conditions historiques présentes (en dehors des conditions historiques, il n’y
a pas d’en avant, ni d’en arrière), c’est bien être en avant que de se justifier par le
refus de rythmer l’action, et que ce n’est pas tout simplement rythmer la réaction.
La phrase de Rimbaud est d’abord tirée d’un texte, d’un contexte trop long
pour les (< colophons )), mais qui en détermine le sens. Dans la lettre à Demeny,
Rimbaud s’il écrit :

En Grèce... vers et lyres rythment l’action,

ce n’est pas contre la poésie grecque, mais contre tout ce qui l’a suivie (((Après,
musique et rimes sont jeux, délassements ... D). S’il envisage qu’un jour la poésie ne
rythmera plus l’action, mais sera en avant, ce n’est pas de sa propre poésie qu’il dit
cela, ni de celle d’alors (Mes Petites Amozireuses, Accroupissementr), ni même de celle
qu’il ne sait pas encore qu’il écrira : il parle pour un avenir (« Cet avenir sera
matérialiste »), un avenir où (( l’art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont
citoyens ». Faut-il croire que ce temps est venu et que de Benjamin Péret à Maurice
Fombeure 6, ces poètes citoyens à des titres divers, l’art éternel (c’est-à-dire précisément
le valérysme) a ses fonctions? Rimbaud n’avait pas la prétention des poètes de la
dernière pluie :

En attendant, écrivait4 plus loin dans la même lettre, demandons au poète du


nouveau - idées et formes. Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette
demande : - Ce n’est pas cela!

Les habiles de nos jours, ceux qui à coups de citations essayent de nous faire
prendre leurs mauvais vers pour de la poésie, se sont, en effet, rapidement portés sur
les positions rimbaldiennes, où, vêtus de la peau du lion, ils se prennent pour
Rimbaud même. Mais ils ont bien pris le soin, derrière quelques simagrées de forme,
de dissimuler l’absence de toute idée dans leur complaisant délire. La nouveauté
d’idées et de formes, que réclamait le jeune Rimbaud en 1871, ils n’en parlent pas,
ils sont déjà en avant de la nouveauté.
I1 y a, d’ailleurs, quelque drôlerie à voir nos jeunes poètes de 1946, dont
beaucoup ont passé la quarantaine, couvrir leur marchandise avec quelques lignes
écrites à dix-sept ans dans une lettre à un ami; j’imagine que si Rimbaud avait su
qiielle docte prétention s’en emparerait, il aurait copieusement injurié les utilisateurs
à venir.
Si toutefois on tient à éclairer l’esthétique contemporaine avec la pensée de
Rimbaud, ce n’est pas dans la lettre du voyant, qu’on en trouvera l’expression définitive,
mais dans cette partie d’Une saison qui s’appelle Alchimie du verbe, puisque la Saison
peut être considérée comme le testament du poète, étant la dernière chose qu’il ait
écrite pour paraître. Et il est significatif qu’en 1873, à dix-neuf ans, Rimbaud parle
de sa conception de la poésie (dont la lettre du voyant n’est qu’un moment) dans
ces termes : (( A moi. L’histoire d’une de mes folies. N Suivent les pages 218 à 225
des Euvres complètes, qui me paraissent aussi mal comprises des rimbaldiens, que le
sont généralement les Poésies d’Isidore Ducasse, par ceux qui désirent maladivement
que Les Chants de Maldoror aient été le dernier mot de Lautréamont.
N L’histoire d’une de mes folies N s’entend de la pensée poétique de Rimbaud,
avant même le sonnet des Voyelles (cité dans ce passage de la Saison), c’est-à-dire de
1871 à fin 1872. Ce texte passe donc condamnation sur cette période de la poésie
rimbaldienne comme les Poésies de Ducasse sur Maldoror. I1 y a donc bien peu de

213
raison d’imaginer que les poèmes de cette période (qui comprennent les Illuminations)
ont pu passer aux yeux du poète comme étant cette poésie de l’avenir matérialiste,
par lui imaginé et souhaité, où la poésie éternelle aurait ses fonctions, où la poésie
ne rythmerait plus l’action, mais serait en avant. O n me dira que quatre-vingt-dix
années ont passé depuis que Rimbaud s’est tu, mais alors qu’ont besoin ces messieurs
les poètes qui ne rythment pas l’action, de s’en référer aux affirmations de Rimbaud,
dont ils ont si bien dépassé l’exemple? Que ne se présentent-ils avec leurs poèmes
tout nus, et sans colophons? Mais revenons-en à Rimbaud.
L’Alchimie du verbe est un texte essentiel, et dont il faut comprendre et accepter
la leçon. Cette leçon, Rimbaud a voulu la réduire à une ligne; à une ligne qui suit
six pages de description de sa fofie : (( Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la
beauté. )) Elliptique, précédant de peu le grand silence du poète, elle s’éclaire pourtant
des mots conservés sur ces brouillons de la Saison qui nous sont parvenus. Voici, là
où le poète n’a laissé que cette ligne, les étapes, les brouillons de sa pensée :

Si faible, je ne me crus plus supportable dans la société, qu’à force de (pitié).


Quel malheur. Quel cloître possible pour ce beau dégoût? (Illisible.)
Cela s’est passé peu à peu.
Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style.
Maintenant je puis dire que l’art est une sottise.
(Les) Nos grands poètes (illisible) aussi facile : l’art est une sottise.
Salut à la bont.

L’affirmation ((Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style ))
suffirait à légitimer le parallèle d’Une Jaison en enfer et des Poésies d’Isidore Ducasse.
C’est un des coups les plus violents portés par Rimbaud même au rimbaldisme, et
illustré par la sécheresse de la version définitive qui résume, pour lui, le passé. (« Cela
s’est passé. Je sais maintenant... ») I1 est impossible de prétendre suivre la leçon de
Rimbaud en ignorant ce passage, ce dernier message de celui qui va se taire. I1 est
naïf de lui préférer la lettre à Demeny de mai 1871. I1 n’est pas honnête de le faire.
Mais laissons là les rimbaldiens, cette poussière sur les pas du génie, ces
champignons poussés quand (( l’idée du Déluge se fut rassise ... ». La leçon de Rimbaud,
étrangement homologue à celle d’Isidore Ducasse, qu’il ne pouvait connaître, à deux
ans de distance presque par les mêmes mots se résume : (( Salut à la bont. ))
Cette bonté déchirée vaut bien tous les sujets de rêverie. (( Salut à la bont. »,
d’ici part une méditation qui règle le sort de tout le romantisme. Elle ouvre un pays
que plus tard apercevra Guillaume Apollinaire. Elle dicte plus sûrement la voie de
cet avenir matérialiste dont parle la lettre du voyant, que toute la poésie qui nous
sépare de Rimbaud. N Salut à la bont. )) Ah! pas de risque que de ces mots-là nos
gens qui ne rythment pas l’action, eux, fassent un colophon! La bonté est mal vue,
même rimbaldienne, même ducassienne. Pourtant, à ceux qui ont entendu Rimbaud
vraiment, et comme lui peut-être qui, aujourd’hui, haïssent les élans mystiques et les
bizarreries de style, qu’il est actuel ce a Salut à la bont. »-là! Il ne condamne pas que
le rimbaldisme direct. I1 fait justice aussi d’autres écoles, et je ne puis, sans une
manière de satisfaction, lire les derniers paragraphes de la Saison en enfer qui semblent
écrits d’hier :

Oui, l’heure nouvelle est au moins très sévère.


Car je puis dire que la victoire m’est acquise : les grincements de dents, les
sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes
s’effacent. Mes derniers regrets détalent - des jalousies pour les mendiants, les
brigands, les amis de la mort, les arriérés de toute sorte. Damnés si je me vengeais!
I1 faut être absolument moderne.

2 14
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit! Le sang séché fume sur
ma face, et je n’ai rien derrière moi que cet horrible arbrisseau! ... Le combat spirituel
est aussi brutal que la bataille d’hommes; mais la vision de la justice est le plaisir
de Dieu seul.
Cependant, c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse
réelle. Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides
villes.
Que parlais-je de main amie! Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles
amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs - j’ai vu l’enfer des
femmes de là-bas; - et il me sera loisible de porréder la vérité dans une âme et un
COYPJ.

Avant de vous réclamer de Rimbaud, mendiants, brigands, amis de la mort,


arriérés de toute sorte qui vous croyez en avant, il vous faudrait lire et comprendre
ceci qui précède. Arriérés de toute sorte. Amateurs du mal. Du sordide. De l’étouffé.
Essayez avec moi de dire : (( Salut à la bont ... P tiens, ça s’étrangle dans vos gorges?
Pourtant :

I1 faut être absolument moderne,..

I1 faut être absolument moderne. Et à celui qui saura être moderne, absolument
ou relativement, en se plaçant en dehors du temps et de l’espace, en dehors des
circonstances, je paye, c’est entendu, un ravissant petit château de cartes en sucre à
placer au tir sur le jet d’eau.
Et salut à la bont.!

((Chronique du Bel Canto »,Europe, no 11,


novembre 1946; rééd. dans L’Euvre poé-
tique d’Aragon, Livre Club Diderot, t. XI,
1980, p. 22-38.

1. Arthur Rimbaud, Euwes complètes, texte établi et annoté par André Rolland de Renéville et
Jules Mouquet, Bibliothèque de la Pléiade, achevé d’imprimer : avril 1946.
2. 40 O00 vers, disaient les journaux. [Note d’Aragon]
3. En 1930, Aragon avait, paraît-il, lu assez favorablement Rimbaud le Voyant de Rolland de
Renéville (voir à ce sujet Branko Aleksii, U Aragon préfacier de Rimbaud »,Europe, no 746-747, juin-
juillet 1991, p. 29-30). C’est un essai plus tardif de Rolland de Renéville, L’Expétience poétique, publié
en 1938, qui suscite son ire, d’après les informations que je dois à M. Jacques Gaucheron.
4. Colophon, U note finale d’un livre reproduisant ou complétant les énonciations du titre », dit le
Larousse du XX’ siècle.
5 . U La Poésie comme exercice spirituel », Fontaine (Alger), no 19-20, mars-avril 1942; réédition
U Le Cherche-Midi », 1978) avait fâché Aragon, Emmanuel, Seghers, etc. Je remercie M. Jacques Gau-
cheron pour de précieux renseignements à ce sujet.
6. U Maurice Fombeure » sur le manuscrit, corrigé en U Max-Pol Fouchet » sur la dactylographie.
7. U O Saisons, ô châteaux. » [Note d’dragon]

Nathalie Limat-Letellier
*

Macron et le nmbaichsme
- 7 b 1 7 7 -

Nathalie Limat-Letellier

Le long article paru dans Europe en novembre 1946, à l’occasion de la publication


des Euures compièteJ de Rimbaud dans la Bibliothèque de la Pléiade, fait partie des
(t Chroniques du bel canto )) livrées chaque mois par Aragon dans les treize premiers
numéros de cette revue, de janvier 1946 à janvier 1947. Tous les articles réunis sous
ce titre seront repris dès janvier 1947 dans un volume publié chez Skira. Ils commen-
tent des poètes choisis parmi les nouveautés de l’édition, ou cités ?U gré des exemples
de l’auteur. Des troubadours aux symbolistes, de Pétrarque à Eluard, de Racine à
Supervielle, le lecteur parcourt un vaste panorama culturel. Le nom de Rimbaud est
sans doute l’un des points cardinaux de cette constellation. Des allusions à son œuvre
apparaissent déjà dans les U Chroniques )) d’avril 1946 (no 4), de juin 1946 (no 6),
d’août 1946 (no 8), de septembre 1946 (no 9), puis de décembre 1946 (no 12) et de
janvier 1947 (no 13). Elles mériteraient une analyse détaillée : parfois, elles l’inscrivent
dans l’histoire de la littérature française, au fil d’associations inattendues. D’emblée,
dans ce texte, la première édition de la Pléiade de Rimbaud est saluée comme
(( l’événement poétique )) de l’année 1946.

Malgré le foisonnement des références, les prises de position de l’auteur conferent


une unité d’ensemble aux (( Chroniques du bel canto N et même aux (( Chroniques de
la pluie et du beau temps D qui leur font suite dans Europe à partir d’avril 1947.
Indirectement, Aragon veut défendre la poésie de la Résistance, que les préjugés du
discours critique à l’encontre du référent conduisent à sous-estimer. I1 reproche en
effet aux théories de l’abbé Bremond sur la poésie pure de nier la part des circonstances
historiques. I1 ironise aussi sur les exégèses de poésie qui entretiennent complaisamment
l’idée du mystère. Selon lui, le chant poétique ou (( bel canto )), ce langage de l’émotion
immédiate, renvoie à un contexte d’actualité qu’il faut connaître pour restituer au
lyrisme la transparence du monde extérieur. Le terme de (( chronique )) ne désigne
donc pas seulement une rubrique donnant matière à une série d’articles; pris au sens
étymologique, il rappelle un lien direct à l’événementiel.

2 16
Dans cette (( Chronique )) consacrée à Rimbaud, Aragon rend hommage au travail
de l’édition critique, qui apporterait des preuves objectives à sa conception du réalisme
en poésie. Son talent de polémiste consiste à s’appuyer sur des faits et à invoquer les
progrès de l’érudition : la chronologie des textes, le souci de l’exhaustivité interdisent
désormais les annexions hasardeuses N et les (( fantasmagories N du rimbaldisme. En
outre, Aragon entend montrer que ce poète serait parvenu au seuil du réalisme avant
de se taire. L’évolution de Rimbaud lui-même s’inscrirait en faux contre sa (( postérité
postiche D des vingt-cinq dernières années. A la fin de sa (( Chronique )), Aragon cite
les derniers états de la pensée de Rimbaud pour établir qu’ils témoignent d’une
sensibilité accrue au monde réel, mais il se refuse explicitement à annexer Rimbaud
à l’idéologie communiste. En 1946, dans une préface au Musée Gévin, «: Les Poissons
noirs ou de la réalité en poésie », il se réfère aussi aux éditions critiques de Rimbaud
pour confondre les laudateurs de l’arbitraire en poésie. En 1954, dans Les Lettres
francaises, avec le concours de Tristan Tzara et d’Antoine Adam, il fête (( Les Cent
ans d’Arthur Rimbaud )) en le présentant encore dans sa stature de poète (( réaliste N
(Les Lettres frangaises, 28 octobre-4 novembre 1954).

I1 importe, à l’évidence, de situer cet article de 1946 dans l’évolution de la


pensée d’Aragon sur Rimbaud, depuis la période surréaliste. Toutefois, nous ne
retiendrons que quelques jalons significatifs, sans prétendre à I’exhaustivité. Nous
avons laissé de côté les contributions d’après 1946, dans la mesure où elles n’étaient
pas essentielles à notre propos. I1 faut d’abord citer (( Rimbaud ... puisque son nom
fut prononcé »,le premier article d’Aragon sur Rimbaud, publié en mai 1918 dans
Le Carnet critique. Ecrit sous la forme d’un récit au passé, ce texte parodie les moralités
légendaires; c’est une hagiographie subversive du poète d’Une saison en enfr et des
Illuminations. Rimbaud y est identifié à l’archange Lucifer (ce Porte-Lumière), puis
à Iaveh : nouveau démiurge, créateur de mondes imaginaires, il connaît une glorieuse
apothéose, à l’instar d’autres héros mythologiques et bibliques (Hercule, Moïse,
Simon!...). L’emploi du pronom (( nous 1) témoigne de la reconnaissance de l’auteur
et de quelques autres : (( nous l’avons fait ce sodomite »; (( nous lui devions la liberté ».
Précurseur, prophète du surréalisme, l’enfant prodige appartient à ceux qui perpétuent
son goût du scandale. Pour le célébrer, l’auteur de l’article procède à un renversement
des signes, à la manière de Ducasse; il sacralise ce poète maudit pour contredire
l’interprétation chrétienne prônée par Claudel et la famille de Rimbaud.
Tout le début d’Anicet ou le Panorama, ce roman qu’Aragon affirme avoir
commencé en septembre 1918, témoigne encore de l’ascendant de Rimbaud. Au
chapitre I, un personnage nommé Arthur raconte sa vie à Anicet; dans son autoportrait,
les allusions à la biographie de Rimbaud constituent un bel exemple de mentir-vrai
aragonien. Son image mythique reprend certains thèmes de l’article précédent, où l’on
trouvait déjà des expressions comme (( l’inconnue d’une insoluble équation », les
(( infinis algébriques », le postulat », l’espace transcendantal ». De même, dans
Anicet, Arthur se définit en tant que mathématicien et métaphycicien, (( poète à ses
moments perdus ». Cette boutade ironique, toutefois, le distingue peut-être des
littérateurs vulgaires; la supériorité de son génie (abstrait, cérébral comme celui de
M. Teste) consiste à exercer son intellect au profit du dérèglement de tous les sens.
I1 invente en effet des mondes possibles, abolit les limites de la raison, s’affranchit
des données de l’expérience; la fantaisie des concepts leibniziens ou kantiens n’en est
pas moins évocatrice. Bien que le premier chapitre du roman révèle incontestablement
son influence initiale, le récit d’Anicet, au chapitre second, ambitionne une réécriture,
un dépassement critique de sa pensée. Cette fois, le jeu de la dialectique s’exercerait
sur l’héritage de Rimbaud, figuré ironiquement sous les traits d’un paisible retraité.

217
La filiation semble reconnue puis aussitôt contestée au nom d’un impératif catégorique :
la modernité.
Ainsi, les fondateurs du surréalisme sont convaincus de se réclamer de Rimbaud
à titre légitime car ils l’ont découvert dans leur adolescence; ils l’ont donc imité,
assimilé de l’intérieur tandis que leurs adversaires - leur aînés - l’annexeraient à leur
vision du monde, par imposture, par ambition personnelle, ou pour les besoins d’une
cause extérieure à l’œuvre. Puisqu’ils partagent la révolte de Rimbaud, son sens de
l’invective, ils n’entretiennent pas la N flamme du souvenir », le ridicule cérémonial
du U culte des morts )) (voir N Le ciel étoilé )) par Aragon, Paris-Journal, no 2477,
30 novembre 1923). Comme le suggère déjà Anicet, la première génération surréaliste
estime poursuivre l’aventure du voyant, la quête du merveilleux. En 1924, dans
(( Une vague de rêves », Aragon tente de définir le surréel, et cite Rimbaud et

Lautréamont en parallèle pour évoquer ((une grande unité poétique qui va des
prophéties de tous les peuples aux Illuminations et aux Chants de Maldoror ». Certes,
après son passage au matérialisme, Aragon met en perspective tout à fait différemment
Rimbaud, puisqu’il affirmera en 1946, nous l’avons vu, sa dimension de réaliste
méconnu.
Au contraire, la polémique ouverte dès l’époque surréaliste contre la (( défigu-
ration )) de Rimbaud se poursuit au-delà des années 20. Comme le rappelle Aragon
dans le présent article des (( Chroniques du bel canto )), en publiant Les Mains de
Jeanne-Marie en juin 1919, puis Un cœur sous une soutane en juin 1924, André Breton
et lui-même ont été les premiers à démentir, textes à l’appui, la légende d’un
Rimbaud catholique. Dans la (( Préface )) à Un cœur sous une soutane, ils tournaient
déjà en dérision le patronage bien-pensant de Claudel et les intérêts de Paterne
Berrichon. Dans ce même esprit, en 1946, Aragon se sert des apports de l’édition de
la Pléiade pour condamner énergiquement le renouveau du courant spiritualiste, à
propos du rimbaldisme des années 40. En 1930, dans sa (( Préface pour une édition
anglaise d’Une saison en enfer )) (texte repris dans Europe, nm746-747, juin-juillet
1991), Aragon amplifie déjà la diatribe des années 20. Mais il rejette encore une
approche positiviste d’historien littéraire, qui lui paraît inconciliable avec le surréa-
lisme; il lui importe avant tout que le lecteur découvre l’énergie mobilisatrice d’une
conception de la poésie qui (( engage l’homme dans sa vie ». Sur ce point, Aragon ne
varie pas : même dans cet article de 1946, il déclare encore que l’essentiel est de
donner à lire les poèmes de Rimbaud; il ne reconnaît à la documentation réunie dans
l’édition de la Pléiade qu’une utilité secondaire, et juge qu’il est vain de commenter
les vertus du silence, ce mythe du rimbaldisme surréaliste. Aragon s’est donc détourné
d’une vision mystique pour (( objectiver )) le rimbaldisme. Dans l’ensemble, son
discours sur Rimbaud va de la fascination pour un personnage exemplaire à la distance
critique envers la descendance abusive de Rimbaud.
Mais de la période surréaliste aux années 40, Aragon ne renie jamais le rayon-
nement esthétique et moral de l’œuvre de Rimbaud. Le premier article de mai 1918
contient cette phrase clé : (( Educateur, il vous apprit à penser, à rêver, à aimer, et
surtout à vivre. )) Ayant U formé )) les surréalistes, Rimbaud s’impose encore en 1946
comme le commun dénominateur B de leurs aspirations, par-delà leurs dissensions
et leurs chflits. La seule différence, c’est qu’après la rupture avec Breton, Aragon
inclut désormais les (( dragons de la tradition surréaliste )) dans sa critique du rim-
baldisme, en leur reprochant de n’avoir pas pris en compte le devenir du monde réel.
Sa nouvelle lecture de Rimbaud s’autorise de la conscience de l’Histoire, et de
l’historicité des textes, pour remplacer d’anciennes conceptions mythiques, condamnées
de ce fait comme erronées et obscurantistes. Néanmoins, au début de la neuvième
des U Chroniques du bel canto )) (septembre 1946), Aragon avoue ses contradictions :
il a (( soif de connaître )), mais il éprouve aussi (( l’horreur de la profanation )). Par

2 18
réaction, il développe son scepticisme à l’encontre des commentateurs, en prenant
conscience de leurs limites, mais en tant que créateur, il ne saurait quitter entièrement
le stade de la croyance, et renoncer à la fascination du mystère poétique.
Il ne faudrait donc pas réduire la pensée d’Aragon dans les années 40 à une
querelle idéologique contre le rimbaldisme contemporain ; sur ce point, nous renvoyons
le lecteur à Pour expliquer ce que Tétais (Gallimard, 1989), une U confession )) de
1943 qui approfondit les enjeux personnels du débat. En effet, ce texte écrit sous
l’Occupation, dans la clandestinité, et publié à titre posthume, éclaire le rimbaldisme
aragonien et son caractère typique de la génération de l’auteur. I1 témoigne d’une
identification collective à la personnalité de Rimbaud; l’anachronisme était alors sans
importance : N Rimbaud était l’un d’entre nous ». En effet, l’ancien surréaliste fait
retour sur sa jeunesse ardente et rebelle, il évoque sa mentalité des années 20, à
distance mais aussi avec sympathie. Comme le montre la préface de Michel Apel-
Muller intitulée (( Dits et non-dits d’un manuscrit »,son image de lui-même annonce
des textes plus tardifs.
Les dix dernières pages de ce (( portrait daté )) sont d’un intérêt capital pour
comprendre (( l’envoûtement N de Rimbaud, la U clé du monde )) que l’écrivain s’est
forgée à l’époque surréaliste. Cette forme très particulière de la sensibilité moderne
[...I convenait à des jeunes gens n’ayant pas d’idéologie cohérente ». Aragon analyse
l’indéniable séduction d’un système de pensée U merveilleusement indéfini »,qui U se
prête aux rêveries [...I j’en parle comme d’une drogue ». La a conception lyrique P de
Rimbaud chez les surréalistes participait de (( l’aspect de révélation )) de cette poésie,
contrairement au (( travail de gratte-papier de ceux qui ont fait les éditions critiques ».
On peut lire aussi un curieux commentaire sur la conception rimbaldienne qu’Aragon
se faisait du communisme dans sa jeunesse surréaliste. La tragédie nationale lui fait
peut-être relativiser les querelles anciennes. Les (( circonstances )) de 1943 ne sont pas
à négliger, dans la mesure où cette méditation sur Rimbaud renvoie aux années de
la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas un hasard si le récit d’Arthur, au début
d’Anicet, a été commencé sur le Front, au Chemin des Dames, en septembre 1918.
Dans Pour expliquer ce que Tétais, Aragon se rappelle qu’à vingt ans, sur les champs
de bataille, il lui fallait les blasphèmes, l’enivrement, le vertige de la poésie de
Rimbaud pour supporter la vision du massacre, comme s’il eût pris un viatique. Le
contexte du second conflit mondial l’incite peut-être à évoquer ces connotations
originelles de Rimbaud qui sont liées à la survie, à la destruction, aux instincts de
mort.
Plus généralement, un clivage apparaît sans doute entre l’écrit intime de 1943
et les textes publiés en 1946, à la Libération, où l’auteur se borne à mettre en cause
les versions récentes du rimbaldisme, imputées à d’autres. Au début de cet article
des (( Chroniques du bel canto », l’hommage à Rimbaud s’inscrit dans la continuité
avec la période surréaliste, même s’il condamne au nom du réalisme une lecture
divinatoire et mystique de Rimbaud. Le discours d’Aragon sur Rimbaud se modifiant
selon le contexte d’écriture, il présente une complexité qu’un texte isolé ne permet
pas d’apercevoir.
Jean Cocteau
T T 1 1 1 1

Une soiree memorable

Jean Cocteau-Raymond Radiguet

Nous avons eu la bonne fortune de pouvoir sténographier une des plus curieuses
collaborations entre un improvisateur et une salle de café-concert. On connaît le jeu.
M. Saint-Granier demande des rimes. Le public les lui donne. A peine M. Saint-
Granier note-t-il la dernière rime que sa chanson est faite. Ce jeu offre des chances
très inégales. Cette fois il semble que l’improvisateur et la salle ont senti un seul
souffle les unir. Nous n’en voulons comme preuve que la similitude, sauf quelques
variantes, entre la chanson ainsi faite et un texte illustre.
M. SAINT-GRANIER. - Voyons, vous me suivez bien. I1 s’agit de me donner cinq
fois quatre rimes. D’abord, une rime féminine. Allons! une rime féminine.
UNEVOIX. - Cache-corset!
M. SAINT-GRANIER. - Oh! Oh! voilà un petit polisson; mais hélas, cache-corset
n’est pas une féminine.
PLUSIEURS VOIX. - Foch! Clemenceau!
UN VIEUX MONSIEUR. - Brame!
M. SAINT-GRANIER. - Brame? Allons-y pour brame. Brame. Et maintenant une
rime masculine.
UNEVOIX. - La barbe!
M. SAINT-GRANIER. - Mais non, mon ami, cache-corset est masculin, la barbe
féminin. Une rime masculine.
LE VIEUX MONSIEUR. - Acacia!
M. SAINT-GRANIER. - Va pour acacia. Tant pis si la chanson est idiote, ce n’est
pas de ma faute. Et maintenant une rime à brame.
UNE VOIX. - Mistinguett!
M. SAINT-GRANIER. - A brame! Brame!
LE VIEUX MONSIEUR (brandissant sa canne). - Rame! Rame!
M. SAINT-GRANIER. - Rame! soit. Et, pour finir le quatrain, une rime à acacia.
VOIX DIVERSES. - Proust! Pams! Rappoport! Protopopof!

223
M. SAINT-GRANIER. - Ne parlez pas tous ensemble.
LE VIEUX MONSIEUR. - Dubois!
M. SAINT-GRANIER. - Acacia, voyons!
LE VIEUX MONSIEUR (f.urieux). - Dubois! Dubois!
M. SAINT-GRANIER. - Dupont, Dubois ... du bois d’acacia. Avec acacia, c’est un
peu drôle, mais puisque personne ne dit mot.
UNEVOIX TIMIDE. - Hortensia!
M. SAINT-GRANIER. - Trop tard, mademoiselle. Allons, deuxième couplet. Une
rime féminine (cris nombreux).
M. SAINT-GRANIER. - Quoi? Qu’est-ce que vous dites? c’est du propre! Nette?
(Tendant I‘oreille ;) Nette? Je veux bien, j’écris nette. Et maintenant une masculine.
LA VOIX TIMIDE. - Dubois! (Rires).
M. SAINT-GRANIER. - J’ai déjà cette rime. Que diable, il existe d’autres rimes
masculines.
UN LOUSTIC.- Saint-Granier, fumier.
M. SAINT-GRANIER. - Ce n’est pas neuf.
LA FEMME DU LOUSTIC. - Tu vois!
M. SAINT-GRANIER. - Très bien (( tu vois »! Je note : tu vois.
LE VIEUX MONSIEUR. - Tête!
M. SAINT-GRANIER (spirituel). - Voix de tête! Tête. Sans que je demande. Vous
faites des progrès.
LE VIEUX MONSIEUR. - Autrefois.
M. SAINT-GRANIER. - N’allez pas si vite.
LE VIEUX MONSIEUR (très vite.). - Meule - toit - veulent - sournois.
M. SAINT-GRANIER. - Sapristi, voilà un dictionnaire de rimes, de rimes riches.
UNEVOIX. - Matchiche!
M. SAINT-GRANIER (écrivant). - Meules - toits - veules - sournois - (haussant
les épaules). Enfin! Cinquième strophe. Je demande une féminine.
UNEVOIX FAIBLE. - Fériale!
M. SAINT-GRANIER. - Comment? Féria?
LE VIEUX MONSIEUR (épelant). - F.é.r.i.a.1.e. Fé-ri-a-le.
M. SAINT-GRANIER. - Allons-y pour fériale.
LE VIEUX MONSIEUR. - N’est!
M. SAINT-GRANIER (écrivant.)- Nez ( i l cligne de l‘œil et montre son nez). C’est
pour moi. Une rime à fériale.
VOIX,- Général! Pal! exhale!
LE LOUSTIC. - On va te faire rater ton effet.
M. SAINT-GRANIER. - Effet! je note effet! (Applaudissements prolongés.)
M. SAINT-GRANIER. - La dernière strophe. Une féminine, s’il en reste.
UN ÉCHO. - Reste!
M. SAINT-GRANIER (f.atigué).- Vas-y pour reste. Une masculine.
UNEVOIX FORTE. - Allemagne! (Rumeurs.)
M. SAINT-GRANIER (évidemment fatigué). - Va pour l’Allemagne. C’est triste!
LE VIEUX MONSIEUR. - Triste!
M. SAINT-GRANIER. - C’est moi qui donne les rimes, ça ne compte plus.
LE LOUSTIC. -Justement!
M. SAINT-GRANIER (de plas en plus fatigaé). -Je note justement. Le chef d’or-
chestre s’impatiente. Je relis les rimes. Brame - Acacia - Rame - Dubois - Nette -
Voix - Tête - Autrefois - Meules - Toits - Veules - Sournois - Fériale - Nez -
Exhale - Effet. (Grimace.) Restent - Allemagne - Triste -Justement - La fin est un
peu faible, (Signe aimable a u chef dorcbestre. Bruits dans la salle.)
LE VIEUX MONSIEUR. - SihCe!

224
M. SAINT-GRANIER (sur un air de trompe de chasse). - Entends comme brame -
Près des acacias - En avril la rame - Viride Dubois - (parlé) Je vous avais prévenus.
Dans sa vapeur nette - Vers Phœbé tu vois - S’agiter la tête - Des seins d’autrefois -
Loin des claires meules - Des caps, des beaux toits - Ces chers anciens veules - Ce
filtre sournois - Or, ni fériale - N i astrale nez - La brume qu’exhale - Ce nocturne
effet - ( s i e t s , rumeurs) Néanmoins, ils restent - Sicile, Allemagne - (la rumear
aagmente).
UNE VOIX.- Embusqué!
M. SAINT-GRANIER. - Dans ce brouillard triste - Et blêmi justement - Vous
avais-je assez prévenus?
VOIX.- A la porte! à la porte! C’est un scandale! (On baisse le rideau. Les
spectatears se battent.)
On annonce en dernière heure que le vieux monsieur n’était autre que M. Paterne
Berrichon. Le fait n’en reste pas moins fort curieux.

Le Coqparisien, no 4,novembre 1920; rééd.


dans les Cahiers Jean Cocteau, no 4, 1973,
p. 119-123.

1. Cocteau et Radiguet ont publié ce dialogue burlesque, oii le jeu consiste à retrouver, comme
par hasard, les rimes et les mots à la rime d’un poème de Rimbaud : (( Entends comme brame )) (que
M.Saint-Granier récite en entier à la fin), dans le quatrième et dernier numéro du Coq puriJien, en
novembre 1920. Dans le même esprit, il feront représenter en mai 1921 une parodie de Mallarmé : Le
Gendarme incompris N (publiée par Pierre Chanel dans les CuhierJ Jeun Cocteau, no 2, 197 1).
L e manuscrit
des Muminations
doit rester en France !

Jean Cocteau-Louis Aragon

Nous auons reçu un appel de Jean Cocteau, de I’Académie frangaise, que nous nous
faisons un devoir de publier.
I1 est, je le suppose, inutile de dire quel trésor représente le manuscrit des
lifuminations d’Arthur Rimbaud et que sa place doit être à la Bibliothèque nationale
entre Pascal et Racine.
A notre époque où les tableaux ne s’achètent plus par amour mais comme des
valeurs en Bourse, peut-être y a-t-il quelque scandale à laisser M. Cain courir la ville
afin, sans compromettre l’équilibre d’un trop maigre budget, de trouver - petite en
comparaison de celles qui doivent surprendre dans l’au-delà quelques peintres morts
dans la misère - la somme indispensable à empêcher de nous fuir le manuscrit d’une
œuvre dont l’encre féconde encore l’esprit de la jeunesse.
Je me permets, puisque la Bibliothèque nationale me fait l’honneur de me
prendre comme interprète, d’alerter toutes les personnes généreuses qui pourraient
regretter ensuite de n’avoir pas été prévenues.
Jean Cocteau
a I1 faut s’associer ici à l’appel de Jean Cocteau. ))
A l’heure où, à New York, une nature morte de Gauguin est scandaleu-
sement vendue 120 millions de francs, il est extraordinaire de penser que, comme
le dénonce ci-dessus Jean Cocteau, l’administrateur de la Bibliothèque nationale
est réduit à la mendicité pour trouver une somme de douze millions qui lui
permette d’acquérir un des documents les plus précieux de la poésie française, le
manuscrit des lffuminations d’Arthur Rimbaud, c’est-à-dire d’un des plus grands
livres de la littérature fran@se, le livre clef de la poésie moderne pas seulement
pour la France.
Si l’on songe à ce que représente, non pour des particuliers, pour un État
comme 1’Etat français, la somme de douze millions, si ï o n voit comment chaque

226
jour les millions sont engloutis aux fins de la guerre d’Algérie, on ne peut que
s’élever contre le malthusianisme intellectuel qui risque demain de priver le peuple
de France d’un document essentiel de son héritage. Et il faut s’associer ici à l’appel
de Jean Cocteau.
Aragon

L’Hamanité, 22 et 24 juin 1957.


Cocteau et Rimbaud

André Guyaux

Rimbaud suit comme son ombre l’auteur des Enfants terribles. Depuis un poème
de 1917 en quatre quatrains : (( Pensez à l’ange ardent et chaste des Ardennes ’ »,
jusqu’au texte publié le 19 octobre 1963, quelques jours après la mort de Cocteau,
sous le titre Les trois fuites d’Arthur Rimbaud », on peut suivre Rimbaud à la trace
dans l’œuvre multiforme de Cocteau et surtout dans ses marges. Au fur et à mesure
que paraîtront les volumes de son journal, dont la publication est entreprise, et sa
correspondance, les signes de cette présence constante se multiplieront. Rimbaud l’a
fasciné. Visitant Louxor en 1949, il reste en arrêt devant son nom inscrit sur la
muraille, (( royal, solaire, hors d’atteinte, formidable de solitude * ». Une image revient
sous sa plume à plusieurs années de distance : celle de l’orage, de la foudre. En 1922,
il écrit à Berrichon : (( I1 a fait fleurir le monde comme un orage d’avril 3. )) En 1962,
préfaçant la Vie d’Arthur Rimbaud d’Henri Matarasso et Pierre Petitfils 4, il voit
encore en lui (( une foudre d’avril N et cite deux vers de son Discours du Grand Sommeil
(1915) :

Laurier inhumain que la foudre


D’avril te tue.

En 1963, dans (( Les trois fuites d’Arthur Rimbaud », la foudre et l’orage se conjuguent :
(( Rimbaud tombait chez les intellectuels comme la foudre d’un orage d’avril. n Le

portrait qu’il a fait en 1959, à partir de la photographie de Rimbaud en premier


communiant porte en arc-en-ciel : a I1 a fui les ignobles. Il a foudroyé la sottise. )) Si
Rimbaud ne foudroie pas, au moins il brille : (( Ses yeux sont des étoiles >.N I1 est
(( la plus radieuse constellation du ciel des Lettres N. Et le rimbaldisme, (( universel )),
dégage une (( phosphorescence )) ’.
Cette lumière, pourtant, ne brille pas sans paradoxe. Elle est oxymorique. Elle
est une obscure clarté, car Rimbaud est un (( poète maudit )). I1 jette sa (( nuit )) à la

228
face du monde poétique intégré. Son obscurité trouble l’univers des clartés consacrées.
Mais cette nuit, celle des poètes maudits, est une lumière plus forte : (( Les ténèbres
de Rimbaud, de Mallarmé, de Ducasse, ténèbres fausses car leur nuit se concentre
toujours jusqu’au diamant N (( La nuit de Rimbaud met en valeur son système
d’étoiles ». Son obscurité est une clarté pour l’avenir. Maudit de son vivant, il est
une gloire pour la postérité, et devient (( plus encombrant que Hugo ». C’est (( le
désastre admirable de Baudelaire ou de Rimbaud », bien supérieur au (( confort de
médiocres comme Hervieu, Bourget, Porto-Riche ». (( Vénérons ces artistes qui
crèvent de solitude », déclare Cocteau en 1937 avant de citer les noms de Rimbaud,
de Baudelaire, de Lautréamont, de Nerval et de Raymond Roussel, (( qui ne peuvent
convaincre la foule et meurent dans l’illusion de l’échec, sans se rendre compte qu’ils
deviendront vite des étoiles plus grosses et plus encombrantes que les étoiles du ciel
officiel ». Ainsi pour Cocteau, le silence de Rimbaud met son œuvre en valeur, car
Rimbaud, pour lui, est avant tout, et après tout, celui qui est parti, celui qui a su
partir.
Peu avant sa mort, dans (( Les trois fuites d’Arthur Rimbaud »,Cocteau célèbre
le U défroqué de la poésie Y, (( métamorpho$é] en la plus radieuse constellation du ciel
des Lettres )) par a son silence arabe l 3 ». L’idée n’est pas nouvelle en lui. I1 l’avait
exprimée dès 1922, dans Le Secret profissionnef : a Rimbaud, au Harrar, offre l’exemple
d’un athlète de la poésie qui ne transpir? pas 14. N I1 a beau dire, en 1957, dans
1’«appel N qu’il lance pour l’achat par 1’Etat des manuscrits des Illuminations, que
leur (( encre féconde encore l’esprit de la jeunesse », c’est surtout le (( silence )) de
Rimbaud qui le féconde, lui. Et c’est peut-être à Rimbaud qu’il pense lorsqu’il
déclare en 1948, dans la postface au Sang d’un poète, que (( les poètes, pour vivre,
doivent souvent mourir ». I1 parlera des (( trois fuites de Rimbaud N comme de trois
actions de gloire, de lucidité. Dans chacune d’elles, il s’agit de quitter un lieu, un
milieu : Charleville, Paris, Londres. Mais surtout ces trois fuites sont la répétition,
comme au théâtre, de la (( fuite définitive », la vraie, et qui se confond dans une
certaine mesure avec la troisième : la (( fuite de Londres nous mène à sa fuite définitive,
que précède le drame belge l 6 ». L’année de rupture reste bien 1873, en dépit des
Illuminations : (( dès cette minute N - celle qui suit l’arrestation de Verlaine à Bruxelles
- Rimbaud va devenir N un prêtre défroqué de la poésie, un renégat de la poésie ” ».
Lucide, Rimbaud a N choigi] le seul dénouement possible )) :

On se demande souvent la raison pour laquelle Rimbaud quitta les lettres.


Le doute est impossible. Seul, évité par la race de ceux-là mêmes qui cherchent à
réparer l’injustice et la recommencent envers d’autres, écœuré des cafés, trouvant
que ce joli monde ne méritait pas son suicide et que le suicide était un peu ridicule,
il choisit le seul dénouement possible l a .

Cocteau valorise (( le silence arabe », au point que ceux qui s’intéressent de trop
près à l’œuvre de Rimbaud ne sont que des (( chercheurs de poux l9 ». Or malgré de
très vigoureux certificats de paternité littéraire, tels que : (( C’est à Arthur Rimbaud
que les poètes doivent presque tout », on serait bien en peine de trouver dans la
poésie de Cocteau des traces tangibles du texte de Rimbaud. Faut-il reconnaître
Enfance IV à travers cette interrogation du Cap de Bonne-Espérance (19 18) : (( Suis-je
le mort dans ce fauteuil )) * I ? Peut-être. La mémoire anaphorique du Bateau ivre
persiste-t-elle dans ce vers du Discours du grand sommeil (1916-1918) : (( J’ai vu ce
que l’homme aurait pu être N **? Sans doute. Mais qui dira par exemple que le ballet
de 1917, Parade, doive son titre au poème du même nom des Illuminations, même
si l’argument (un (( théâtre forain D) rappelle l’interprétation ingénue que proposait
Delahaye d’un des textes les plus subversifs de Rimbaud, et même si Cocteau avait

229
un moment prévu de mettre un texte des illuminations (Parade?)dans le programme
du ballet 2 3 ?

Rimbaud, avons-nous dit, c’est d’abord, pour Cocteau, celui qui a fui, la figure
emblématique d’un départ irrémédiable. C’est aussi une sorte d’hypostase : un père,
un fils, un ange. Et d’abord, par l’histoire littéraire, un père : le père de la poésie
moderne. Depuis Rimbaud », écrit couramment Cocteau, lorsqu’il remonte aux
origines : (( depuis Rimbaud, le verbe a cessé d’être au service de la pensée, la pensée
mystérieusement s’est mise aux ordres du verbe 24 ». Rimbaud inaugure une ère
nouvelle. I1 prend le pouvoir en poésie, comme un révolutionnaire. I1 libère les mots
de la tyrannie du sens. I1 n’est pas seul, bien sûr, dans ce rôle : Cocteau cite
parallèlement Baudelaire, Nerval, Mallarmé, Lautréamont ‘I, mais Rimbaud est la
référence incontestable, parce que, précisément, son action sur le verbe s’est sublimée
dans son (( silence N : (( Rimbaud a délivré le poème. I1 a brisé les cadres. C’est de
lui que date le poème actif, le droit d’être poète sans écrire de vers et c’est en rompant
avec l’écriture qu’il devient immortel 26. ))
La réflexion de Cocteau sur l’art, sur la poésie, sur lui-même, se repère volontiers
dans le tourbillon que forment autour d’elle les grands génies du passé, Rousseau,
Michel-Ange, Van Gogh, et ceux du présent, Picasso, Satie, Chirico ... Or Rimbaud,
dans cette confrérie lumineuse, est double, passé et présent. I1 n’est pas assez loin de
Cocteau dans le temps pour être, déjà, seulement, un génie du passé. Il ne faut pas
oublier qu’il n’était pas mort quand Cocteau naissait, en 1889, et que celui-ci a
croisé, au début du siècle, plus d’un vétéran de la génération parnassienne. Mais
surtout, pour l’auteur du Sang d’an poète, les grands esprits ont une sorte de
consanguinité et le génie se transmet, se réincarne. Les poètes forment une race, qui
se distingue aisément parce que le monde lui-même distingue les poètes en les
excluant. Ceux-là mêmes, les grands poètes, qui (( honorent la France et assurent son
véritable prestige n, sont (( des hommes qu’elle poursuit de sa police ou de son mépris :
Racine, Villon, Baudelaire, Rimbaud, Ducasse, Nerval, Verlaine [...]. Autant de
chutes, d’hôpitaux, de retraites désespérées dans des cloîtres, de fuites, de suicides,
de catastrophes 27 ». C’est un leitmotiv des écrits autobiographiques et critiques de
Cocteau, qui reprend à Verlaine l’idée d’une race maudite des poètes, et précise, à
l’occasion, que les deux termes poète et maadit sont quasiment synonymes 28. Bien
sûr, c’est là un lieu commun, depuis Vigny, et il n’est guère de poète qui ne projette
en lui-même la rétrospective du destin tragique de ceux qui l’ont précédé. Sartre s’en
moque gentiment en évoquant ses fantasmes d’adolescent, son (( régiment B de poètes
martyrs, auxquels il s’identifiait : (( Silvio Pellico : emprisonné à vie. André Chénier :
guillotiné. Etienne Dolet : brûlé vif. Byron : mort pour la Grèce 29. )) Même Valéry
reprend la litanie : Edgar Poe, mort dans l’extrême dénuement : Baudelaire, pour-
suivi; Wagner, sifflé à l’Opéra; Verlaine et Rimbaud, vagabonds et suspects; Mallarmé,
ridiculisé par le moindre chroniqueur; Villiers, qui couche par terre, dans un galetas,
auprès de la petite valise qui contient ses manuscrits et ses titres au Royaume de
Chypre et de Jérusalem 30. )) Mais pour Cocteau, si les véritables pères de sa génération
furent des poètes maudits, il sait qu’ils ne le sont plus tout à fait et qu’il faut aussi
se débarrasser d’eux, comme eux-mêmes s’étaient débarrassés de leurs pères. C’est ce
qu’il suggère lorsqu’il écrit à Rivière et à Fondane que Rimbaud est devenu (( encom-
brant 3 1 ». (( Les pompiers, les nôtres, doivent être Rimbaud, Mallarmé, Cézanne »,
écrit-il encore en 1929 32, reprenant un propos de 1928 sur la jeunesse qui (( n’arrive
pas )) à sortir (( de Ducasse ou de Rimbaud 3 3 ».
Dans la race des génies, entre les générations, une rupture peut donc se produire,
mais quoi qu’il en soit, une solidarité s’affirme : (( Rimbaud juge sévèrement Baudelaire
mais il le clam »; Picasso démoli[t] l’impressionnisme »,mais (( achè[te] des Vuillard ))

230
et (( adode] Corot )) 34. Des correspondances se dessinent à grands traits : Modigliani
relaie Van Gogh, Picasso rappelle Greco, et Rimbaud se réincarne en une procession
d’adolescents surdoués qui accompagnent l’existence de Cocteau. Et c’est ainsi que
Rimbaud le père devient Rimbaud le fils : il est le père par l’œuvre - il laisse une
lourde paternité littéraire; il est le fils retrouvé, ressuscité dans la vie.

Corrélativement, le Rimbaud de Cocteau appartient à une troisième catégorie,


mythologique, chrétienne, et coctélienne : celle de l’ange. Et l’ange, tel que le conçoit
Cocteau, est double, il est (( un mélange de Ganymède et de l’aigle 3 5 », un mixte du
fils et du père. Aviateur, acrobate ou poète, père ou fils, il habite le ciel. Or Rimbaud
correspond idéalement à ce destin ambivalent. I1 est (( le type de l’ange sur la terre 36 ».
Dans le poème de 1917 déjà, il est (( l’ange ardent et chaste des Ardennes )) au premier
vers, l’ange en éternité brute )) au dernier, investi de (( cette grâce âpre )) que Verlaine,
(( génial inférieur »,n’a pas comprise et qui caractérise si bien, par un autre oxymore,

l’angélisme selon Cocteau, tel qu’il le retrouve chez Rimbaud, tel qu’il le voit
véritablement en lui : (( On dirait un ange, une matérialisation »,écrit-il à propos de
la célèbre photographie de Carjat 37 .
Divin mais humain, ange terrestre, Rimbaud prend place dans la hiérarchie
imaginaire de Cocteau, entre Heurtebise et Radiguet. Entre la fiction et la réalité. A
défaut de son (( silence »,Cocteau retrouve chez ceux qui réincarnent Rimbaud autour
de lui, sa précocité et sa mort prématurée. Ils forment, dans sa légende intime, une
succession fatale de fils spirituels comblés de dons et enlevés à la vie, rendus très tôt
à leur destinée céleste. Cocteau, en quelques lignes, énonce cette tragique récurrence
qui semble coller à sa difficulté d’être )) : L’avion de Garros brûle. I1 tombe. Jean
Le Roy range mes lettres en éventail sur la cantine. I1 empoigne sa mitrailleuse. I1
meurt. La typhoïde m’emporte Radiguet. Marcel Khi11 est tué en Alsace. La Gestapo
torture Jean Desbordes 3 8 . )) On poursuivra l’énumération en évoquant Olivier Lar-
ronde, ou moins proches, René Crevel et Maurice Sachs, ou même, en d’autres temps,
Evariste Galois, (( Rimbaud des mathématiques 39 P, (( mort à vingt et un ans N et qui
(( n’a même pas eu son Verlaine 4” ». L’analogie est explicite pour Radiguet (mort à

l’âge de la (( dernière fugue )) de Rimbaud), qui (( partage avec Arthur Rimbaud le


terrible privilège d’être un phénomène des lettres françaises 4 ’ N ou qui (( est le prodige
du roman comme Rimbaud est le prodige de la poésie 42 », mais aussi pour Jean
Desbordes, tué par la Gestapo en 1944 à trente-huit ans, et pour qui on pourrait
reprendre [...I le mot de Claudel sur Rimbaud : (( mystique à l’état sauvage 4 3 ». Pour
Radiguet, le rapprochement avec Rimbaud est tellement impliqué qu’il peut prendre
une forme inconsciente : les deux noms se suivent, comme s’ils étaient appelés l’un
par l’autre, dans une page de journal où Cocteau, le 17 mai 1953, commentant la
nouvelle édition du Petit Larousse, observe d’un même coup d’œil l’omission de
Radiguet et la rectification de la notice sur Rimbaud 44. Et ce n’est pas tout : quelques
semaines après les célébrations du centenaire de Rimbaud, le 18 novembre 1954,
Cocteau raconte un rêve, qu’il vient de faire, particulièrement révélateur du rôle
verlainien qui est, plus ou moins consciemment, le sien :
Cette nuit parce que je lui avais dit une parole déplaisante, Radiguet passait
et ne me regardait même pas. J’étais sous des arcades avec des amis (?).Je l’appelai
et lui courus après. I1 me donna un coup de pied qui me fit pousser un hurlement
et me métamorphosa en chien. Ce chien hurlait toujours et je me réveillai emplissant
la maison de cette plainte. M’étant rendormi, je me trouvai dans la rue de Belgique
où Verlaine tirait sur Rimbaud. J’étais l’homme qui tire, l’homme en fuite et le
témoin de l’acte. Je me trouvai alors en face de Radiguet. I1 me regardait dans les
yeux et disait d’un air triste : N Tu commets des actes irréparables. )) Au réveil, ce
matin, il me semblait que tout le monde était au courant de ce rêve 4i.

231
Pourtant, à l’origine, c’est le monde, c’est le public qui décerne l’auréole
rimbaldienne : tous les nouveaux Rimbaud sont des incompris, des génies méconnus,
ils sont de la race éternelle des maudits. Lorsqu’il s’agit, en juillet 1943, d’aider
Genet qui comparaît en justice, Cocteau signe à nouveau la fatale équation : (( C’est
Rimbaud, on ne peut pas condamner Rimbaud »,écrit-il à Maurice Garson, qui lira
la lettre devant le tribunal 40. Et l’on acquittera Genet-Rimbaud, car, dira plus tard
Cocteau mêlant les références, (( un tribunal parisien a toujours peur de recommencer
quelque célèbre balourdise, de condamner Baudelaire 47 )). Au moment du procès, Je
suispartout, le 23 juillet 1943, avait ironisé sur cet inculpé (( qui se prend pour Villon
à cause de son casier judiciaire et pour Rimbaud en raison de ses mœurs préférées ».
Et le collaborateur du journal d’ajouter, à propos de la relation Cocteau-Genet : (( une
histoire de neveux peut-être »,relevant perfidement le mal de paternité dans lequel
se déguisent désespérément les amitiés de Cocteau.
Rimbaud, pour Cocteau, est une des formes du complexe d’adipe. Dans Bacchus,
aux dires de l’auteur, la relation entre le Cardinal et le jeune Hans rappelle celle
entre Claudel et Rimbaud, (( mystique à l’état sauvage ». Hans est sans doute Rimbaud,
encore, et le Cardinal est peut-être Claudel, mais il est surtout Cocteau 48. Entre
Claudel et Cocteau, le désaccord n’est qu’apparent sur ce sujet. Cocteau cite plus
d’une fois la formule célèbre : (( mystique à l’état sauvage ». Et en 1954, au moment
du centenaire, s’il dénonce (dans son journal), la phrase (( odieuse )) de Claudel : Une
messe aurait suffi », il ne lui donne pas moins raison (( en ce qui concerne une fête
que Rimbaud trouverait grotesque 49 B et adopte en fait une position analogue : (( Un
Hommage serait d’une parfaite inutilité >O. D

En 1917, selon Mauriac, Cocteau s’identifiait à Rimbaud : (( I1 croit qu’il est


l’enfant Rimbaud et que personne au monde ne s’en doute > I . )) Le temps passant,
l’âge venant, les fils sont devenus les pères et Rimbaud ne pouvant être qu’un (( éternel
adolescent »,l’identification s’est déplacée. L’auteur des Enfants terribles se prête alors
au rôle de père adoptif ou de tuteur. I1 est fasciné par les différences d’âges, qui
distribuent les rôles. A la mort de Pétain, il observe dans son journal que (( Rimbaud
aurait [son] âge >* ». Dans Le Secret professionnel, il évoque avec émotion la rencontre
légendaire entre le père Hugo et l’enfant Rimbaud 53. I1 manifeste lui-même sa
protection aux jeunes auteurs par des préfaces. L’œuvre de Radiguet est un peu la
sienne : (( J’ai formé Radiguet pour réussir à travers lui ce à quoi je ne pouvais plus
prétendre. J’ai obtenu Le Bal du comte d’Orgel s4. )) Et l’on n’a pas manqué de poser
des questions d’attribution, alors que la vraie question est celle de l’identité, d’une
confusion d’identités, Rimbaud étant un catalyseur d’identités. Car Radiguet qui, en
un sens, est le (( fils 5 5 », réincarne un père : Rimbaud est double.
Arrêtons-nous enfin à l’un des rares instants ludiques de ces confusions d’iden-
tités : celui où Cocteau le père, Radiguet le fils et le Saint-Esprit rimbaldien tiennent
la même plume. La scène se situe en novembre 1920, dans une petite revue, Le Coq
parisien, dont c’est la dernière livraison et qui publie sous le titre (( Une soirée
mémorable », un essai de a mélo-critique N (c’est le terme de Cocteau), où Cocteau
et Radiguet, ensemble, s’amusent, comme s’ils entendaient la voix de Rimbaud, à
reconstituer les rimes puis les vers d’un poème de 1872 : (( Entends comme brame 56. N
Le résultat tient plus de la bouffonnerie que de la critique et ne présente guère d’autre
intérêt que celui de l’accomplissement de cette trinité parodique. L’impertinence de
potache qui préside à l’entreprise est d’ailleurs, manifestement et naturellement, le
fait de Radiguet plus que de Cocteau. Car si l’on en croit les recommandations
qu’adresse au même moment le jeune romancier aux futurs grands poètes, il convient,
explique-t-il, de rechercher la banalité et d’éviter la bizarrerie, (( cette bizarrerie, qui
nous gâche souvent Rimbaud )) et qu’on ne (( trouve jamais chez Ronsard 5 7 ». Si

232
Radiguet est vis-à-vis de Rimbaud plus insolent que Cocteau, c’est que lui, il l’envisage
exclusivement comme un père. Et Cocteau s’en est bien avisé lorsqu’il lui écrit : ((Je
salue en vous le premier contradicteur-né de la poésie maudite >S. N (( Nourri dans
l’extrême-gauche des lettres 59 », le nouveau Rimbaud s’en dégage et manifeste un
anti-avant-gardisme militant. Pour Radiguet, l’avant-garde est (( un conformisme )) 60.
Rimbaud, répondant au (( credo moderne », voulait (( contredire un ordre passif »; il
incombait à Radiguet, inversement, de contredire un désordre actif N 61, explique
Cocteau qui, en 1962, mettra en épigraphe de son livre de souvenirs, Le Cordon
ombilical, cette phrase de Nietzsche : (( La prose est une guerre contre la poésie )).
Radiguet n’a aucune peine à inclure Rimbaud dans cette part de lui-même qu’il
liquide, poussé sans doute à le faire par l’insistance de son entourage à le désigner
comme un nouveau Rimbaud. Cocteau a plus de mal à trouver son rôle. Entre la
fiction de l’ange et les malaises de la vie, il cherche son destin, L‘identification à
(( l’enfant Rimbaud »,que Mauriac croit reconnaître en lui en 1917, a-t-elle survécu

à l’apparition de Radiguet en 1918? Les poèmes sur Radiguet, publiés par Pierre
Chanel, sont manifestement, de l’avis de leur éditeur, inspirés par les poèmes de
Verlaine sur Létinois 62. Le rêve de 1954, qui remonte trente ans en arrière, semble
bien montrer que l’identification à Verlaine s’est fixée une fois pour toutes, Peu avant
de mourir, lorsque Cocteau évoque les fuites » de Rimbaud, c’est encore le grand
frère abandonné qui parle. Rimbaud, qui a réinventé la poésie, avait écrit pourtant :
(( L’amour est à réinventer. )) I1 a fait, à ce point de vue, moins de disciples. C’est ce

que déplore, à la fin de son autobiographie secrète, l’auteur du Livre

Version revue d’un chapitre de Duplicités


de Rimbaud (Paris-Genève, Champion-
Slatkine, 1991, p. 239-252).

1. Embarcadères, poèmes inédits publiés par Pierre Caizergues, Fontfroide, Fata Morgana, coll.
Bibliothèque artistique et littéraire, 1986, p. 27.
2. Maalesh, journal d u n e tournée de théâtre, Gallimard, 1949, p. 115.
3. Lettre du 29 janvier 1922, publiée dans La Grive, no 83, 20 octobre 1954 et dans Le Passé
défini, de Cocteau, éd. Pierre Chanel, Gallimard, t. III, 1989, p. 387-389.
4. Hachette, 1962, p. 7-9.
5 . Paris-Midi, 7 avril 1919, dans la chronique U Carte blanche n, à propos de la photographie de
Carjat. Repris dans Carte blanche, Editions de la Sirène, 1920, p. 15-16.
6. U Les trois fuites d’Arthur Rimbaud », Le Figdro litténaire, 19 octobre 1963; rééd. dans Gloires
de la France, par les quarante membres de l’Académie française, Librairie académique Perrin, 1964,
p. 272; c’est à cette seconde publication que je renverrai.
7. Préface à La Vie de Rimbaud de Henri Matarasso et Pierre Petitfils, Hachette, 1962, p. 7.
8. U D’un ordre considéré comme une anarchie », conférence au Collège de France, 3 mai 1923;
repris dans Poésie critique, Gallimard, 1959, t. I, p. 69.
9. Le Secret profsJionnel, Stock, coll. Les Contemporains, 1922, p. 25.
10. Lettre à Jacques Maritain (octobre 1925), Stock, 1926, rééd. 1964, p. 59; même expression
dans la lettre à Benjamin Fondane (septembre 1933), publiée par Alain Borer dans Jungle, no 9, janvier
1986, p. 170.
11. Le Passé défini (Journal 1951-1952), éd. Pierre Chanel, Gallimard, t. I, 1983, p. 314-315.
12. (( Allocation au Comité national des jeunes revues », Ce soir, 5 octobre 1937, p. 2; repris dans
Portraits-souvenirs, Le Livre de poche, coll. Pluriel, 1977, p. 276.
13. U Les trois fuites d’Arthur Rimbaud »,p. 266 et 272. C’est Cocteau qui souligne.
14. Le Secret profssionnel, p. 2 1.
15. Ci-dessus p. 226-227.
16. (( Les trois fuites d’Arthur Rimbaud », p. 266.
17. Entretien auec Roger Stephane, Tallandier, 1964, p. 29.
18. Le Secret profssionnel, p. 20.
19. I1 n’y a pas dans le mot Oise (Larme) les idées que mille chercheurs de poux lui trouvent n

233
(Discours sur la poésie, 19 septembre 1958; Poésie critique, Gallimard, t. I, 1959, p. 204); même idée
dans la lettre adressée au directeur de La Gnve en octobre 1954 : U Jamais on ne délivrera assez Rimbaud
de l’exégèse )) (voir ci-dessus, p. 239, note 3), dans le texte sur U Apollinaire n (1954), où Rimbaud
apparaît encore couvert des U poux N de U l’exégèse )) (Poésie critique, t. I, p. 89-90), et dans le journal à
la date du 5 octobre 1954, à propos de Mondor : U Rimbaud est couvert des poux de l’exégèse. I1
faudrait que des mains pures l’épouillassent et non celles du professeur Mondor N (Le Passé défini, t. III,
p. 251-252).
20. Entretien avec Roger Stéphane, p. 76.
21. Poésies (1916-1923), Gallimard, t. I, 1925, p. 57.
22. Ibid., p. 149.
23. Voir ce qu’en dit Étienne-Alain Hubert, ci-dessus p. 171-172 et p. 176, note 48.
24. Discours sur la poésie », 19 septembre 1958; idée reprise dans U Les trois fuites d’Arthur
Rimbaud n, p. 266 et 271 : U sa nouveauté merveilleuse fut que le verbe refusait de se mettre au service
de l’idée, pour retrouver sa puissance magique, sa solitude et ses charmes. A partir de Rimbaud, la
Poésie cesse d’être aimable pour devenir [...I une arme dangereuse [...I », et dans l’Entretien avec Roger
Stéphane, p. 76 : U avant Rimbaud le verbe était au service de l’idée; [...I avec Rimbaud le verbe retrouve
sa solitude, son pouvoir magique, son sens, dans l’acception médiévale du terme n.
25. Ainsi dans Le Cordon ombilical (Plon, 1962, p. 39), à propos des Français qui craignent le
noir et se méfient des poètes, U depuis que Baudelaire, Rimbaud, Ducasse, en ont découvert les armes
secrètes et jeté leur nuit en plein jour n; ou dans La Difzculté d’être (1947) (rééd. Union Générale
d’éditions, coll. 10/18, 1964, p. 60) : U Depuis Nerval, Ducasse, Rimbaud, l’étude de son mécanisme
[le mécanisme du rêve] a souvent donné au poète le moyen de les vaincre [nos limites] [...I n; ou dans
Le Passé d@ni (t. III, p. 3 11 ; décembre 1954) : U Depuis Baudelaire et Rimbaud [...I ».
26. Dans un compte rendu des Olympiques de Montherlant, datant probablement de 1924, l’année
de publication des Olympiques; extrait reproduit dans Rimbaud vivant, no 26, 3’ trimestre 1987, p. 44.
27. Lettre aux Américains, janvier 1949; repris dans Poésie critique, Gallimard, t. II, 1960, p. 99.
28. Le Cordon ombilical, p. 10.
29. Sartre, Les Mots, Gallimard, 1964, p. 145.
30. Valéry, U Existence du symbolisme n (1939), @uvres de Valéry, éd. Hytier, Gallimard, coll.
Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 1957, p. 691.
31. Voy. ci-dessus, p. 240 et la note 10.
32. Le Secret professionnel, p. 20.
33. U Le mystère laïc n (1928), Essai de critique indirecte, Grasset, 1932, p. 17.
34. Journal, juin 1953; Le Passé défini, éd. Pierre Chanel, Gallimard, t. II, 1953, p. 161.
35. U Les anges n, publié dans Plaisir de France en décembre 1949; repris dans les Cahiers Jean
Cocteau, no 10, 1985, p. 135.
36. Le Secret profssionnel, p. 43-44.
37. Cette photographie, U est une sorte de miracle »,écrit encore Cocteau, dans la chronique U Carte
blanche N de Paris-Midi, 7 avril 1919 (citée en note 5). I1 en reparle dans Le Secret professionnel (éd.
cit., p. 43-44) : U Jusqu’à nouvel ordre, Arthur Rimbaud est le type de l’ange sur terre. Nous sommes
quelques-uns à posséder une de ses photographies. On l’y voit, de face, en veste de collégien, une petite
cravate nouée autour du cou. Le temps a effacé les traits principaux. Ce qui reste est un visage
phosphorescent. Si on regarde trop ce portrait, si on le retourne, l’éloigne, le rapproche, il ressemble
vite à une sorte de météore, de voie lactée. N Cocteau, d’après Gide cité par Julien Green, s’était
U emparé D de cette U excellente reproduction qui se trouvait à Lu Nouvelle Revue française )) (Julien
Green, Journal ; Les Années faciles, 10 novembre 193 1). Cocteau a possédé, également, un tirage offert
par Claudel de l’autre portrait photographique de Rimbaud par Carjat. Il l’avait suspendu au mur du
salon rouge dans son appartement du Palais-Royal (voir La Dificulté d’être, p. 100, Le Passé défini,
t. III, p. 27, et la photographie (coll. Viollet) montrant Cocteau dans son appartement, assis sur un
divan à côté du portrait de Rimbaud).
38. La Dificulté d’être (1947), rééd. cit., p. 56.
39. Journal dun inconnu, Grasset, 1953, p. 170.
40. Le Passé défini (août 1952), t. I, p. 314. Cocteau n’est pas le seul à faire ce :approchement
mythique avec Évariste Galois. Victor Segalen avait eu le projet d’un U parallèle entre Evariste Galois
et Arthur Rimbaud n (annexes de la rééd. de Le Double Rimbaud, Fontfroide, Fata Morgana, 1979 et
!986, p. 85) et Jacques Roubaud compare le silence de Rimbaud à celui U à vingt ans, du génial
Evariste Galois n (Des poètes aujourd’hui lecteurs de Rimbaud, no de la revue 34-44, Cahiers de recherches
S.T.D. [Sciences des textes et des documents de l’université de Paris VII], no 14, 1984, p. 73).
41. Dans un article des Nouvelles littéraires, 5 juin 1952.
42. Entretiens avec André Fraigneau, U.G.E., 1965, p. 35. Même idée dans La Dificulté d’être,
où les romans de Radiguet sont des U phénomènes aussi extraordinaires dans leur genre que les poèmes
de Rimbaud n (rééd. cit., p. 23).
43. Une entrevue sur la critique avec Maurice Ronzaud, Édouard Champion, 1929.

234
44. Le Passé défini, t. II, p. 118.
45. Le Passé défini, t. III, p. 287-288.
46. Cité par Jean Touzot dans son édition du Journal (1942-1945) de Cocteau, Gallimard, 1989,
p. 321, note 2.
47. La Dificulté d'être, rééd. cit., p. 175, note 1.
48. Voir l'entretien de Cocteau avec Roger Nimier dans Le Pané défini, t. I, p. 113 et 119.
49. Le Passé défini, t. III, p. 266, 24 octobre 1954.
50. Ibid., p. 67, 28 février 1954.
51. François Mauriac, Journal d'un homme de trente anJ (19 juin 1917); Euvres autobiographiques,
éd. François Durand, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1990, p. 238.
52. Le Passé défini, t. II, p. 118. Rimbaud est né en 1854, Pétain en 1856. Le parallèle revient
dans le journal, le 5 octobre 1954, au moment de l'anniversaire de la naissance de Rimbaud : (( Le
centenaire de Rimbaud. Le centenaire du maréchal Pétain )) (Le Passé défini, t. III, p. 25 1).
53. Le Secret projessionnel, p. 26-27.
54. Le Mystère de Jean I'oiseleur, 1925, p. 14.
55. U Je considérais Radiguet comme mon fils )) (Entretiens avec André Fraigneau, p. 60).
56. Ci-dessus p. 223-225.
57. Même numéro du Coq parisien, Euvres romplètes de Radiguet, Slatkine, coll. Ressources, 1981,
p. 464.
58. Dédicace de Vides ù Maurice Bawès, A la Sirène, 1921.
59. Ibid., lor. rit.
60. Formule rapportée par Cocteau; reproduite dans le Cocteau d'André Fraigneau, Éditions du
Seuil, 1976, p. 150.
61. Journal, juin 1953; Le Passé défini, t. II, p. 161.
62. Cahiers Jean Cocteau, no 4, 1973, p. 103-104.
63. Le Livre blanc (1928), rééd. Persona, 1981, p. 94.
Borgese, Croce
Arthur Rimbaud

Giuseppe Antonio Borgese

Jean-Arthur Rimbaud, né à Charleville en 1854 et mort à Marseille en 1891,


fut poète durant une très brève période de sa vie, entre quinze et dix-neuf ans. Si
on la réduit à ces chiffres bruts, sa biographie ressemble à celle d’un grand nombre
d’hommes modernes : il y a des centaines de milliers d’adolescents poètes qui, une
fois éteinte leur éphémère petite flamme sacrée, se rappelleront leurs sonnets de collège
durant les pauses de leur vie pratique et active, sans nostalgie ni regrets. Mais
Rimbaud ne faisait pas partie de la foule. Sa précocité, peut-être unique dans toute
l’histoire de la poésie, si l’on excepte Chatterton, fut aussi inquiétante que celle dont
parlent les anthropologues à propos de certains dégénérés, aussi stupéfiante que celle
qu’illustrent les légendes des saints. Au début, il module son chant sur les rythmes
de Baudelaire, mais avec de grands élans qui semblent annoncer une personnalité
prodigieuse. De ces trois années, il nous reste la pornographie satanique de Vénus
anadyomène, la rêverie éclatante du Bateau ivre qui navigue sans équipage dans les
mers tropicales, les déclamations énergiques à la Victor Hugo sur les défaites de la
patrie, la contemplation ébahie, elle aussi hugolienne au fond, des pauvres garnements
devant la boutique du boulanger, la musique plaintive des Chercheuses de poux, où,
tandis qu’un jeune vagabond est soigné par les douces mains de deux femmes
bienfaisantes,

Voilà p e monte en h i le vin de la paresse,


Soupir d’harmonica qui pourrait délirer.

Mais l’apprentissage se termine alors que Rimbaud n’a pas encore dix-sept ans.
Tout de suite, il brise les outils du métier, fracasse les carcans métriques et les schémas
syntaxiques; en 1872 et en 1873, sa poésie jaillit en une lourde pâte incandescente :
ce sont ces morceaux brefs, pour la plupart écrits en prose elliptique, brusques éclairs
de fantaisies transcendantales, que l’on retrouve sous le titre d’Illuminations. Sa carrière

239
désormais se termine : en 1873, alors qu’il n’a pas encore dix-neuf ans, il écrit,
comme un poète octogénaire, son autobiographie critique, Une saison en enfer, et
abandonne l’art définitivement.
Ce qui ne veut pas dire qu’il ait cessé, dans la vie pratique, d’être inspiré par
l’art; la fantaisie, qui jusque-là avait été le domaine de sa contemplation, devenait
un champ d’action. Vagabond, miséreux, aventurier, commerçant, explorateur, il n’y
a aucun danger à ce qu’il stagne dans la médiocrité : un instinct réellement titanique
le projette sans arrêt vers les sommets de l’absurde et du tragique. Son amitié littéraire
avec Verlaine se termina par un coup de revolver; son angoisse d’action le dirigea
vers le plus enivrant des fantasmes romantiques : l’exploration du continent noir. On
ne peut comprendre le Rimbaud commerçant et voyageur si l’on ne repense à la
nostalgie exotique qui fleurit dans la littérature française depuis l’époque, au moins,
de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et au Bateau ivre de notre poète,
qui fut d’ailleurs écrit quelques années après les Poèmes barbares de Leconte de Lisle
et de nombreuses années après la Ballade d u vieux marin de Coleridge. La splendeur
des terres mystérieuses se substituait à l’Arcadie des fables, et l’humanité primitive
semblait offrir les conditions opportunes à une réalisation libre et harmonieuse des
activités que la vieille Europe suffoquait. Les analogies avec notre littérature ne
manquent pas : le dédain de l’art, du U petit vers », et le désir de l’action qui sont
pathétiquement exprimés dans l’ldillio maremmano de Carducci ont préparé l’irruption
de Corrado Brando *. I1 ne manque pas non plus d’hommes en Italie qui, après avoir
abandonné de bonne heure ces papiers qui leur ont donné tant de peine 3, cherchent
en Afrique l’harmonie avec eux-mêmes, comme Rimbaud.
Poète inguérissable, Rimbaud ne fonda pas pourtant d’empire comme Cecil
Rhodes, et il ne lui suffit pas non plus de déserter le monde idéal de l’art pour
constituer un nouvel ordre moral, comme le fit Ignace de Loyola, après qu’il eut cessé
de lire des romans de chevalerie. I1 demeura Don Quichotte. I1 fit de nombreuses
tentatives, rencontra de grosses difficultés, vécut peu, souffrit, succomba. I1 écrivit des
lettres magnifiques, dans lesquelles transparaît parfois la nostalgie élégiaque du foyer ;
il pensa adresser des articles au Temps et au Figaro (ce qui est pure littérature);
malade d’épuisement, il souffrit noblement un long et atroce martyre, au terme duquel
il mourut, à trente-sept ans, dans un hôpital de Marseille. Le titan s’était réconcilié
avec l’église, et mourut avec les sacrements. Mais, - fidèle, malgré lui, à la poésie,
- dans son agonie, il rêvait (( volontairement N, et combinait U avec art )) ses souvenirs
africains.
Sept ans après, les œuvres poétiques de Rimbaud furent publiées au Mercure
de France par Paterne Berrichon. Ensuite, le Mercure les republia dans une édition
différente, plus belle, avec quelques chaudes paroles de Paul Claudel en préface. C’est
donc le moment d’Arthur Rimbaud : exalté comme un saint par les moralistes
catholiques, et comme un classique par une foule de critiques.

De ces deux types d’exaltation, je préfère le premier. Enflammé par un superbe


instinct, Rimbaud évita les lâchetés de l’inaction; il fut expert dans la connaissance
des vices et des qualités des hommes; il connut les frénésies fantastiques, l’aridité
infernale de l’action sans l’espoir, la misère, le délire, les instruments de chirurgie; il
eut de l’ambition et du renoncement, il vécut le génie et la stérilité; il blasphéma
et pria. I1 y a dans cette intense et terrible expérience morale beaucoup plus que ce
qui suffit généralement pour une de ces béatifications laïques dans lesquelles notre
siècle se complaît.
Mais, avant d’accepter la canonisation artistique, nous voudrions interroger
Rimbaud lui-même. On sait qu’il ne fit imprimer que la dernière de ses œuvres,
Une saison en enfer, et qu’il en détruisit l’édition; tous ses autres écrits furent publiés

240
à son insu, ou posthumes. On sait aussi que, lorsqu’on lui parlait de ses poésies, il
répondait invariablement : (( absurde! ridicule! dégoûtant! ». Ceci ne devrait pas avoir
beaucoup d’importance. Mais ce que Rimbaud pense de lui-même dans Une saison
en enfer devrait par contre signifier quelque chose, et ceci d’autant plus si, comme
l’affirme Claudel, il est vrai que le poète a atteint dans cette œuvre la pleine maîtrise
de son art. I1 n’est donc pas possible de nier toute leur autorité aux idées critiques
que Rimbaud a exprimées sur lui-même dans son chef-d’œuvre.
Eh bien, dans cette autobiographie, Rimbaud repousse sévèrement non seulement
et moins la poésie en général, que sa propre poésie. I1 parle avec sarcasme de ses
œuvres antérieures : N Je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour
ou l’autre, à tous les sens. [...I J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable.
Je fixais des vertiges. [...I Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. N Mais
son autocritique est aussi très sévère epvers ce qu’il écrit à ce moment-là. Dans un
épisode d’Une saison en enfer, - L’Epoux infernal N : matière d’amour coupable,
dantesque, mussettienne, byronienne, dissoute en un amalgame fragile et inconsistant,
- c’est la protagoniste qui dit : N je ne sais même plus parler ». Mais quelques pages
plus loin, le poète donne de lui-même cette confession désespérée : (( je ne sais plus
parler ».
Et ce motif, plus ou moins visible, revient presque sans interruption dans les
écrits sur lesquels les critiques se fondent pour affirmer sa gloire de poète parfait et
accompli. Une des Illuminations, Parade, finit par ces mots : U J’ai seul la clef de
cette parade sauvage »; ce qui équivaut à dire : ceci n’est pas de la poésie, parce que
la poésie commence lorsque le poète croit pouvoir communiquer son âme, même à
une élite très restreinte d’esprits fraternels. Dans une autre Illumination (Bonheur), le
poète s’interrompt pour gémir : (( Que comprendre à ma parole? I1 fait qu’elle fuit
et vole! )) Si l’on réfléchit avec beaucoup de patience, l’on finit par comprendre, par
reconstruire approximativement l’image qui vole dans l’âme du poète, fuyant ses
pénibles tentatives pour la saisir et pour la fixer. Mais, chose curieuse, lorsque nous
retrouvons le même petit poème dans la Saison en enfer, nous nous apercevons que
ces deux vers désespérés ont disparu. Pourquoi? Rimbaud a retravaillé le court poème
et l’a en partie clarifié : cette confession d’impuissance paisible et affolée ne lui a plus
paru être à sa place. Presque toutes les pages d’Une saison en enfer qui reprennent
des thèmes déjà traités dans les Illuminations motivent en effet de semblables obser-
vations. Par exemple, L’Éternité (intellectuellement admirable pour le coup de génie
par lequel un garçon de dix-sept ans devance la philosophie et la poésie de Nietzsche)
commence, dans la première version, par ces vers :

Elle est retrouvée.


Quoi ? L’Éternité.
C e s t la mer allée
Avec le soleil.

I1 me semble probable que le poète a voulu écrire alliée et qu’il n’a pas pu insérer
ce mot dans le rythme, d’où l’expression plate et insuffisante. La seconde version est
ainsi corrigée :

C e s t la mer mêlée
Au soleil.

Et ceci est l’expression claire et juste.


A ce point, les enthousiastes inconditionnels doivent se trouver dans l’embarras.
Préfèrent-ils dire que la première expression est la belle et la seconde la vilaine,

241
contredisant alors leur propre thèse selon laquelle Rimbaud a rejoint les sommets
vertigineux de l’absolu dans sa dernière œuvre, ou veulent-ils admettre qu’il y a une
correction utile et un progrès? Dans ce cas, pourtant, ils devraient écouter avec une
certaine patience et humilité ceux qui disent que Rimbaud, même lorsqu’il se
corrigeait, restait encore loin de la perfection, et que les angoissantes confessions
d’impuissance qu’il insère dans le récit de son renoncement à la poésie ont une
certaine valeur.
J’espère pour ma part qu’à la place des biographes mystiques et des critiques
apologétiques viendra un chercheur prudent, amoureux, précis, qui fera pour
Rimbaud ce que fit si remarquablement Thibaudet pour Mallarmé, lorsqu’il l’analysa
en distinguant tous les éléments de sa pensée et qu’il l’interpréta ligne par ligne.
Cette analyse ne voudrait ni ne pourrait nier que Rimbaud était un adolescent de
génie, vérité indubitable que je présuppose sans cesse dans mes observations,
lesquelles ont comme seul but d’essayer de tempérer les excès de ceux qui voudraient
reporter l’Italie à la servitude d’une admiration hébétée pour la dernière mode de
Paris. Mais elle montrerait en quoi consisterait précisément la dégénérescence de
ce génie.
De la même façon que Mallarmé, qui, pour avoir voulu maintenir le rêve
poétique à l’abri de tout contact avec la vie quotidienne et exempt de toute conta-
mination logique, aboutit à l’obscurité et bien vite au silence, Rimbaud, parce qu’il
était possédé par la fureur de transposer la vie quotidienne tout entière dans sa poésie,
dut lui aussi, par des chemins différents, aboutir au silence («point de cantiques ...
dure nuit! ») et étouffer en lui ses chants les plus beaux, ceux qu’il ne put jamais
écrire. Celui-là voulait que son rêve fût complètement immatériel, sans ombre; celui-
ci voulait que même l’ombre, même le rêve assumassent la consistance matérielle de
la réalité. C’était des tendances romantiques vieilles d’un siècle; mais Mallarmé et
Rimbaud eurent le mérite de les porter à leur extrême et catastrophique conséquence.
Expériences grandioses, uniques, propres à susciter une profonde émotion, à condition
qu’on ne tombe pas dans l’équivoque de transformer la nature biographique et
historique de cette émotion, face à un destin tragique qui fut même privé de la
consolation du chant, en une émotion esthétique vouée à l’idolâtrie d’une poésie
muette, d’un art-suicide.

Parmi les liluminations de Rimbaud, se trouve un poème intitulé Aabe : le


poète imagine qu’il poursuit l’aube d’été, qu’il la rejoint, qu’il l’embrasse. C’est
un beau mouvement fantastique, développé en une série d’images dont quelques-
unes traduisent vraiment le balancement tremblé du matin, la clarté timide et
frileuse de l’aurore. Mais avec quelle élaboration, quel embarras de collégien le
U thème )) du poème n’est-il pas annoncé! a J’ai embrassé l’aube d’été. )) Et avec
quelle hésitation, avec quel scrupule logique ne tient-il pas à nous faire savoir que
ce qu’il dit n’est pas vrai, qu’il s’agit réellement d’un songe! Déjà, il appelle
l’aube a la déesse )) (mythologie scolaire) et à la fin, pour nous faire savoir qu’il
s’agissait d’un rêve, il conclut : (( Au réveil, il était midi ». On trouve également
la même erreur dans d’autres poèmes : parlant, par exemple, de fleurs polaires, il
ajoute entre parenthèses : (( elles n’existent pas )) (exactement comme les lys gigan-
tesques dont parlait Mallarmé). Elles n’existent pas. I1 ne lui suffit pas qu’elles
existent dans son imagination, puisque, selon les exigences dictées par sa névrose,
la vie et la poésie, le rêve et la réalité, devraient coïncider. Ainsi le poète ne
peut-il créer : dès qu’il a commencé, il se porte à la fenêtre pour voir si ce qui
lui passe par la tête est vraiment vrai. Et il est évident que dans ce sens, cela
n’est pas vrai.
Quelques années plus tard parut l’Alcione, de Gabriele D’Annunzio. On y

242
trouvait, parmi d’autres, un poème intitulé Stabat nuda aestas. I1 ne s’agit pas de
l’aube d’été, mais de l’été, sans aucun doute. Le poète le découvre, le suit, le rejoint.
I1 ne l’embrasse pas, non; arriver jusqu’à embrasser l’aube ou l’été est un abus réaliste,
d’un effet puérilement mythologique ou platement ironique. Mais, somme toute, le
motif initial est proche de celui de Rimbaud. Sauf que, chez D’Annunzio, l’on ne
retrouve pas le thème du morceau. On entre immédiatement in medias res :

Primamente intravidi il suo piè stretto.

Et il importe peu au poète de nous dire qu’il s’agit d’un rêve. Quel rêve! c’est la
réalité, la réalité du poète, le fantasme complet, autonome, objectif, vivant par lui-
même, livré à l’éternité.

Distesa cadde tra le sabbie e Pacque,


II ponente schium6 nei suoi capegli,
Immensa apparue, immensa nudità.

Et les éléments descriptifs ne ballottent pas au hasard, comme quatre noix au fond
d’un sac, mais sont organisés en une immense architecture. I1 faut lire ces trois
strophes, avec ce passage du tremblement métallique de la pinède, à l’argent opaque
des oliviers, à l’écume blanche de la mer; il faut apprendre par cœur ce chef-d’œuvre
pour pouvoir distinguer entre la poésie et la souffrance, entre la puissance de l’esprit
et le supplice de Tantale.
I1 est inutile de dire que cela ne me déplaît pas de paraître vulgaire aux yeux
de certains : la bonne santé a de ces inconvénients. Et justement parce que je suis en
bonne santé, je m’amuse avec la critique de Claudel, qui, pour exalter la Saison en
enfer, dit que * la marche de la pensée )) n’y (( procède non plus par développements
logiques, [...I mais par dessins mélodiques ». La logique - cultivons-nous - est donc
néfaste à la pensée. Pour exalter les Illuminations, il dit que le poète trouve expression
non plus en cherchant les mots, mais au contraire en se mettant dans un état de
silence et en laissant passer sur lui-même la nature ». La poésie - cultivons-nous -
n’est donc pas expression, mais silence; elle n’est ni activité ni vie, mais passivité et
mort.
Je m’amuse, mais je ne me laisse pas dévoyer. Et je me rappelle que, confor-
mément à l’étymologie et à la vérité, poésie signifie exprimer, créer : faire.

I l Cowiere della sera, 12 giugno 1914 ; re-


cueilli dans Studi di letterature moderne,
Milano, Treves, 1915, p. 136-144. Traduit
par Olivier Bivort.

1. Si l’on connaît surtout le romancier, et notamment l’auteur de Rubè (1921), cette étonnante
préfiguration du fatalisme moderne, il ne faut pas oublier que Borgese (1882-1952) fut d’abord
journaliste et critique, et l’un des critiques les plus avertis de son époque. Essentiellement crocéen à
ses débuts, il publie en 1905 une Histoire de lu critique romuntique en Italie d’où se dégage son
antipositivisme et dans laquelle il prône un retour aux idées de De Sanctis. Mais il se dégage
rapidement de l‘influence du philosophe napolitain; de 1910 à 1913, paraissent les trois volumes
de La Vita e il iibro, qui constituent certainement la partie la plus heureuse de son œuvre critique :
Borgese y démontre son intérêt pour la littérature étrangère (voir également Ottocento europeo, en
1917), et dresse un panorama critique d’une grande envergure, où la littérature est étudiée dans ses
rapports culturels et historiques, sans pour autant que soient négligées les figures psychologiques des

243
écrivains. Ainsi, c’est en comparatiste que Borgese définira ici la place de Rimbaud dans l’histoire
littéraire, en psychologue qu’il étudiera les différentes versions des poèmes de 1872.
2. Dans l’ldiiiio maremmano (Rime wove - 1861-1887), Carducci privilégie l’action et la vie à
l’extérieur par rapport au travail littéraire : a Meglio ir tracciando pet la sconsolata / Boscaglia al piano
il bufolo disperso [...I Che sudar dietro al piccioletto verso! )) De même, Corrado Brando, le héros de
Pi2 Che i‘amore (1907), tragédie de Gabriele D’Annunzio, met tout en œuvre (meurtre y compris) pour
réaliser sa vocation d’explorateur en Afrique.
3 . Les a sudate carte », allusion à un vers célèbre de Leopardi : <( Io gli studi leggiadri / talor
lasciando e le sudate carte N (A Silvia, dans I Canti).
Lnthousiasrnes
d’avant-auerre:
A,Rimbaud
Benedetto Croce

Le nom de Rimbaud était déjà connu en Italie, en réalité, vers 1890 : c’est à
cette époque en effet que Pica parla de l’ami de Verlaine dans ses conférences et dans
ses articles I . Mais il fut U redécouvert )) une vingtaine d’années plus tard, au moment
où, en France, il y eut un regain d’intérêt et d’admiration pour 1’«enfant merveilleux »,
pour l’auteur des Illuminations; ainsi, vers 1910, des admirateurs, des commentateurs,
des traducteurs et des imitateurs de Rimbaud apparurent chez nous, qui célébrèrent
en lui un génie extraordinaire et profondément mystérieux *. C’est ce mystère que,
pour ma part, je n’arrive pas à comprendre, car il me semble que les œuvres de
Rimbaud et les essais des biographes et des critiques peuvent fournir à chacun les
moyens de connaître la brève histoire de cet homme et de comprendre son esprit.
Rimbaud fut un garçon précoce, qui composa très tôt des vers quelque peu baude-
iairiens, manifestant un tempérament exubérant, rebelle, fantasque, sarcastique même,
et défiant les convenances sociales, attiré qu’il était par la laideur et l’abjection. C’est
à cette veine poétique que se rattachent M a Bohème, Poète à sept ans [sic], Les Assis,
Le Bateau ivre, et quelques autres pièces peu nombreuses, dans lesquelles une
impétuosité de gamin, presque de voyou, joyeuse, sûre d’elle-même et orgueilleuse,
atteint parfois à la poésie, bien que la plupart du temps on n’y perçoive que les
traces d’une virtuosité peu commune. Malgré cette apparente facilité d’esprit liée à
la jeunesse, Rimbaud était pourtant profondément malheureux, privé de toute forme
de sensibilité et d’un intérêt véritable pour les hommes, la spéculation, la religion,
la politique, la morale, et même l’amour. C’est cette infortune qui le poussa à
s’engager dans deux voies qui toutes deux révèlent son incapacité à prendre des
engagements sérieux et généreux. La première de ces voies le conduisit vers une vie
en dehors des conditions de la réalité, une vie libre, qui aurait dû être non seulement
matière à poésie, mais poésie elle-même; la seconde le poussa à inventer un art et
un langage neufs. L’absurdité de ces deux objectifs est aisément perceptible : d’une
part, il n’est donné à personne de vivre en s’évadant de la réalité, vivre n’étant pas

245
autre chose que d’élaborer les conditions de la réalité, et à travers cette élaboration,
d’en créer de nouvelles; en outre, il est moins donné encore de vivre dans le but de
se procurer de la matière pour la poésie, car une telle tentative aboutit à la perte
conjuguée de la vie et de la poésie : la première étant détournée de son but intrinsèque,
la seconde étant recherchée artificiellement, alors qu’elle n’a pas à être recherchée,
mais qu’elle surgit quand elle surgit. D’autre part, toute poésie nouvelle qui surgit
équivaut à un art et à un langage neufs; ainsi, rechercher la nouveauté pour elle-
même signifie poursuivre des chimères, (( lâcher la proie pour l’ombre ». Donc, celui
qui se réfere non à la vie réelle mais à une vie-poésie et matière à poésie, participe
inévitablement d’une espèce de caricature de la vie et de la poésie, et considère comme
tels le désordre, la paresse, la débauche, l’irrégularité, l’incohérence. (( Ce qu’il voulait,
écrit son biographe principal, c’était devenir un voyant. A cet effet il décide qu’il
s’enrichira le système sensoriel par tous les moyens, par le vin, par les poisons, par
l’aventure 3. N Et il ajoute plus loin : (( I1 veut connaître l’opprobre, il veut éprouver
la honte : c’est de la beauté! Tout ce qui fait souffrir les hommes, tout ce que,
d’ordinaire, ils exècrent, il souhaite le vivre, lui 4! N Et il ne sert à rien de répéter
une nouvelle fois ces histoires tant de fois racontées, et, à la vérité, peu dignes de
l’être, comme les relations de Rimbaud avec Verlaine, leurs vagabondages, leurs
débauches, et les coups de revolver, et les coups de poing; il suffit de retenir que
c’est à cela que s’est réduit (et elle ne pouvait se réduire à rien d’autre) la vie riche
et libre rêvée par Rimbaud, (( l’appétence )) (comme dit son biographe) a si caracté-
ristique de Rimbaud à toujours renouveler ses sensations, son désir inapaisable et sans
précédent d’étreindre l’univers [...] dans le but E..] d’un emmagasinement incomparable
de poésie, d’un approvisionnement complet d’idées, d’un renouvellement [...] du
langage rythmique ». S’il s’était appliqué à un humble métier quelconque, même
aux tâches domestiques, ou encore s’il s’était enfermé dans une bibliothèque, il est
probable qu’il aurait récolté de plus riches et plus intenses ((expériences de vie »,
certainement plus nobles que ce qui lui arriva dans les débits de boisson et les tavernes
de Londres et de Bruxelles. De ce type de vie, la poésie ne reçut ni matière, ni élan,
et l’idéal même de l’œuvre devint arbitraire et capricieux parce que, rejetant (comme
le dit encore son biographe) toute la poésie (( de Homère aux Parnassiens »,Rimbaud
s’imagina que la poésie nouvelle pouvait être une pure reproduction du rêve, sans
aucun élément intellectuel, privée de toute réflexion. Mais puisque la poésie n’a jamais
été et ne sera jamais que Poésie, exempte de toute chose qui ne soit pas elle-même,
l’on ne peut réduire son caractère essentiel ou son but général à des fins spécifiques,
de même que, selon l’exemple bien connu, on ne peut manger un fruit en général,
mais toujours des cerises, des pêches ou des prunes. Rimbaud connut dans ce domaine
le même échec que dans la vie pratique, où sa recherche d’une liberté abstraite le
conduisit à la plus stupide des servitudes. Ainsi sa quête abstraite d’une poésie pure
fut-elle complètement vaine : à cet égard, les Illuminations ne sont que le témoignage
d’une tentative stérile. Agé d’un peu plus de vingt ans, il prit finalement conscience
d’avoir échoué complètement tant dans sa vie que dans sa poésie et un jour, versant
sur lui-même des larmes amères, il écrivit sa confession, en reconnaissant la nature
de ce problème non encore résolu dans les pages d’Une Jaison en enfer: (( Moi, moi
qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec
un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre. Paysan ’! )) I1 abandonna la
poésie, tenta toutes sortes d’activités, jusqu’à ce qu’il se mît à voyager et à faire du
commerce en Afrique; il ne revint en France qu’après une vingtaine d’années, malade,
pour y mourir à trente-sept ans. I1 évitait de parler de son activité poétique d’autrefois
et, lorsqu’il y était invité, la méprisait comme quelque chose d’«absurde et de
ridicule »; le fait enfin qu’il ait pu concevoir la seconde partie de sa vie comme la
préparation à une poésie différente et plus complexe, n’est que le résultat d’une

246
croyance pieuse de ce biographe beaucoup trop naïf que nous avons plusieurs fois
cité et que nous citerons encore, et qui se nomme Paterne Berrichon.

La raison de la vogue littéraire de R i m b a u d

Quiconque lira les quelques compositions de Rimbaud ainsi que la relation de


sa vie, reconnaîtra que mon interprétation biographico-critique n’est ni fantaisiste, ni
malveillante. Et si l’on voulait encore (ce qui serait toutefois une erreur) nier
l’importance de ces affirmations provenant de la vie de Rimbaud et de ses écrits, et
en particulier d’Une saison en enfer, laquelle n’est même pas de la bonne poésie, mais
tout au plus un document biographique (bien que ses admirateurs aient parlé à son
propos rien moins que de Dante!), on pourra trouver un certain intérêt dans la
confrontation de mon discours avec celui de deux écrivains français qui, pour diverses
raisons, ont été enclins à accorder quelque valeur à l’art de Rimbaud, sinon à le
surestimer. Mallarmé écrit dans Divagations : (( Eclat, lui, d’un météore, allumé sans
motif autre que sa présence, issu seul et s’éteignant. Tout, certes, aurait existé, depuis,
sans ce passant considérable, comme aucune circonstance littéraire vraiment n’y pré-
para : le cas personnel demeure, avec force. [...] J’estime que prolonger l’espoir d’une
œuvre de maturité nuit, ici, à l’interprétation exacte d’une aventure unique dans
l’histoire de l’art )) Et Laforgue dans Mélanges posthumes : (( Rimbaud, fleur hâtive
et absolue sans avant ni après. Jamais de strophe, de facture, de rimes. Tout est dans
la richesse inouïe du pouvoir de confession, et l’inépuisable imprévu des images
toujours adéquates. Dans ce sens il est le seul isomère de Baudelaire 9 . N
Je comprends cependant les raisons qui ont poussé un grand nombre de personnes
à saluer en lui un précurseur et un maître. Même en accordant une certaine importance
à la convention qu’il y a dans l’admiration de ce qu’on appelle (( l’art rare )) ou (( l’art
d’exception )) ’O, il est certain que Rimbaud, dans son idéal d’une vie libérée de tout
frein moral et d’un art traduisant le chaos des sensations, rencontre cette double
maladie qui a tourmenté et tourmente encore bon nombre des esprits de notre époque,
maladie dont je ne rapporterai ici ni l’histoire ni la philosophie ”. Lorsque cette
double maladie régressera ou qu’elle sera vaincue, Rimbaud aussi sera jugé différem-
ment : l’on verra en lui un exemple négatif, impropre à illustrer cette vérité, que l’art
est le point d’orgue du sérieux dans la vie et qu’un artiste, avant que d’être artiste,
doit être une (( personne », c’est-à-dire un homme de cœur et d’esprit; enfin (et ceci
est capital), qu’il ne peut se procurer une telle personnalité de manière artificielle,
encore moins à travers une vie dévoyée ou bohémienne, dans le but de réunir des
matériaux pour provoquer artificiellement une impossible poésie.

R i m b a u d pourvoyeur d’âmes de l’église catholique

Mais, tant que cette double maladie existe, Rimbaud reste et doit rester un
modèle - presque un U saint )) - pour ces bohémiens qui se croient des artistes, ou
pour ceux qui se mettent délibérément à jouer les bohémiens, espérant par là qu’une
des neuf muses s’éprenne d’eux. I1 semble d’autre part très difficile de comprendre
pourquoi Arthur Rimbaud se trouve maintenant élevé à la gloire de l’autel, en qualité
de héros moral et d’âme touchée par la grâce de Dieu. Dans sa vie comme dans son

247
œuvre, on rencontre beaucoup de choses pas très belles mais certainement jamais un
acte, un mot, une pensée, qui démontrent en lui une quelconque noblesse de sentiment
ou la moindre lueur de conscience religieuse. Même sans vouloir le juger sévèrement
(d’ailleurs à quoi cela servirait-il?), même en admettant volontiers qu’il n’est pas
l’homme bas et foncièrement mauvais qu’on a dit, et que durant la dernière période
de sa vie il donna des preuves de courage et qu’il fit montre d’une sorte de stoïcisme,
il n’est pas possible de ne pas se rebeller, ou au moins de ne pas rire en face de
certains jugements absolus et glorificateurs de son biographe. Celui-ci, par exemple,
après avoir raconté comment Rimbaud s’engagea comme soldat dans l’armée coloniale
hollandaise et, sa prime une fois perçue, déserta, observe : (( il avait trop natif le sens
pur de l’honneur et de la dignité (!> : il avait trop large la compréhension morale (!),
pour conserver un scrupule de dette (!) envers des gens dont la profession est
d’exterminer les hommes qui par eux ne se laissent spolier sans révolte ’*»; ce qui
équivaut à dire qu’il est normal, et même juste, de voler les Hollandais ou, plus
généralement, les voleurs (puisque les Hollandais seraient, paraît-il, des voleurs).
Donc, pas de morale, pas de religion, et pas même (ceci est tout à son mérite) de
tentative affectée de faire semblant d’en avoir, comme le fit son triste ami Verlaine.
Son biographe est d’ailleurs contraint de l’avouer, se flattant de ce qu’a aucune formule
religieuse isolée, fût-ce la catholique, n’était capable d’enclore ses colossales et inouïes
mysticités. I1 se sentait de toutes les religions, de tous les pays; une synthèse
cosmographique siégeait en son for intérieur », de sorte que (( sa parole définitive, [...I
fusion maîtresse de tous les langages, harmonique et d’une éloquence émouvant tout
et accédant partout, aurait peut-être régénéré l’âme humaine B 1 3 .
Pourtant, il y a aujourd’hui quelqu’un pour affirmer que (( Arthur Rimbaud fut
un mystique à I’état sauvage, une source perdue qui ressort d’un sol saturé. Sa vie,
un malentendu, la tentative en vain par la fuite d’échapper à cette voix qui le sollicite
et le relance, et qu’il ne veut pas reconnaître 14... H. I1 y a quelqu’un qui le tient pour
un médiateur auprès de Dieu, et, catholique pratiquant, reconnaît en lui la N révélation
du surnaturel N !
Qui peut être, chers lecteurs, cet esprit éthico-religieux subtil et délicat? Vous
l’avez deviné : Monsieur Claudel. I1 ne pouvait s’agir que de lui.
Août 1917

((Entusiasmi di prima della guerra :


A. Rimbaud - La ragione della voga let-
teraria del Rimbaud - Il Rimbaud come
acquisitore di anime alla chiesa cattolica »,
La Crjtica, XVI, n. 4, 20 luglio 1918,
p. 253-256; repris dans L’ltalia dal 1914
al 1918 :pagine szllla gzlerva (1919), Bari,
Laterza, 3a ed. 1950, p. 200-206. Traduit
par Olivier Bivort.

1. Ami personnel de Verlaine, Vittorio Pica (1864-1930) fut le premier critique italien à défendre
la U nouvelle poésie française n et à reconnaître Rimbaud en tant que poète (U Per i Decadenti », Il
Pungolo della Domenica, anno III, n. 38, 20 settembre 18851, en expliquant Voyelles par la théorie des
synesthésies. Sur V. Pica et Rimbaud, voir F. Petralia, Bibliographie de Rimbaud en Italie, Firenze, Sansoni
Antiquariato, 1960, p. 36-40; M. Matucci, A. Ri m baud: lezioni tenute nell’a. a . 1960-1%1, Napoli,
Pironti, 1961, p. 10-15; sur Pica et Croce, v. R.De Sangro, N Una lettera inedita di Vittorio Pica a
Benedetto Croce su Arthur Rimbaud »,Si & No, anno III, fasc. 7, 1978, p. 70-78.
2. Croce fait allusion au mouvement avant-gardiste mené par la revue florentine La Voce avant la
première guerre, et surtout à l’un de ses animateurs, Ardengo Soffici, auteur de la première monographie

248
consacrée à Rimbaud hors de France (Arthur Rimbaud, Firenze, Quattrini, coll. Quaderni della Voce,
I91 1).
3. Paterne Berrichon, La Vie de Jean-Arthur Rimbaud, Paris, Mercure de France, 1897, p. 59.
4. Ibid., p. 64.
5. Ibid., p. 133.
6. Ibid., p. 59.
7 . L’unique expression rimbaldienne sauvée par Croce, qui la reprendra à son compte dans la
recension de l’Après coup, d’Henri De Man (Bruxelles, 1941) pour stigmatiser le communisme: U La
rugueuse réalité “ comme l’appela Rimbaud, dans l’unique moment sérieux de sa crise intérieure (et
je fais mienne son expression, parce qu’elle me plaît). B V. Discorsi di uariafifosofia, Bari, Laterza, 1945
[U Per la storia del communismo », p. 2831.
8. Voir le texte complet de Mallarmé (1896), ci-dessus p. 99-105.
9. Voir le texte de Laforgue (1886), ci-dessus p. 68-69.
10. Titre d’un article d’E. Rod, U La letteratura d’eccezione n, Fanfuffa delfa domenica, anno VI,
n. 29, 20 luglio 1884, où l’auteur cite le nom de Rimbaud ... comme exemple à ne pas suivre; cette
expression sera reprise par V. Pica pour intituler ses mélanges critiques : Letteratura deccezione, Milano,
Baldini, 1899.
11. Voir les essais de Croce sur D’Annunzio et sur Pascoli dans La Letteratura delfa nuoua Itafia,
t. IV, Bari, Laterza, 1911.
12. Paterne Berrichon, op. rit., p. 117-1 18.
13. Ibid., p. 137.
14. Claudel, N Arthur Rimbaud, Préface », ïEuvres en prose, éd. Jacques Petit-Charles Galpérine,
Bibliothèque de la Pléiade, 1965, p. 514.
Rimbaud et la (( poésie

Benedetto Croce

[...I Je ne comprends pas ce que l’on veut appeler (( poésie moderne )) : certai-
nement pas celle de Goethe, de Foscolo, de Keats, de Vigny ou de Carducci. Ou
plutôt, je comprends : il s’agirait de la poésie (( depuis Rimbaud », ce Rimbaud au
nom duquel on mène désormais depuis trop longtemps une action destinée à mortifier
l’intelligence des lettrés ou (comme on dirait vulgairement) à les crétiniser, ce qui
est vraiment de la mauvaise foi. Quand se résoudra-t-on une bonne fois à crier d’en
finir, et que le vers : (( A, noir; E, blanc; I, rouge; U, vert; O, bleu; voyelles )) est
tout simplement stupide? Quand cessera-t-on de parler avec un ton sérieux des
((poètes maudits D ou, avec un ton sentimental et onctueux, du ((pauvre Lélian »?
A. Béguin a certainement le mérite de reconnaître que la poésie n’a pas pu changer
de nature au cours des temps, ni naître seulement à notre époque, avec Rimbaud,
Mallarmé, ou leurs semblables. I1 pose, sans aucun doute, une différence entre la
poésie antérieure et celle de notre temps, mais uniquement en ceci : la seconde, la
poésie moderne, a pris une assez nette conscience de sa nature : son action a cessé
d’être entièrement obscure, pour le poète comme pour le lecteur; l’un et l’autre
demandent à l’art une révélation, et, s’ils ne peuvent donner les raisons de cet espoir,
ils en connaissent l’existence B. A dire vrai, la différence ne serait pas essentielle, parce
que même (( chez les anciens 1) l’on trouve, selon lui, (( des textes qui affirment la
valeur de l’acte poétique)), encore que peu nombreux; mais surtout (et c’est nous
qui ajoutons) parce que la (( conscience »,critique ou théorique, que l’on a d’un acte,
peut être insuffisante, faible ou confuse même si l’acte est énergique et univoque, et
ainsi elle peut avoir besoin d’une ultérieure et plus longue élaboration, critique ou
théorique. En reconnaissant donc à A. Béguin le mérite de s’être tenu éloigné des
paradoxes des Mallarmé ou des Valéry, lesquels rejettent comme non poétique toute
la poésie des siècles passés, je doute pourtant qu’il ait trouvé le caractère (en admettant
qu’il existe, ce dont on peut également douter) qui différencie vraiment la poésie
ancienne de ce qu’il appelle la poésie moderne. La conscience ou la connaissance,

250
dans ce cas, ou (( ne font rien à l’affaire », ou sont des mots qui recouvrent autre
chose que la conscience ou la connaissance : cette soi-disant poésie moderne fait (( avec
conscience N de la poésie dans la mesure où N elle n’en fait pas », c’est-à-dire qu’elle
n’est pas œuvre du génie poétique, mais mécanisme essentiellement utilisé par la
volonté. Elle donne ainsi à quelque idiot l’illusion d’être un mage, et à d’autres idiots
l’occasion de recevoir bouche bée la parole du mage, dans l’attente que ses effets se
fassent sentir, ou les percevant déjà dans le tremblement de leurs entrailles.
Si A. Béguin avait bien compris la qualité de ce qui rend poétique la poésie
de tous les temps, il aurait reconnu que l’actuelle (( poésie pure N moderne, la poésie
depuis Rimbaud, en tant qu’elle suit son propos, n’est pas de la poésie. Malheureu-
sement, il est à craindre qu’il recherche Rimbaud et Mallarmé dans Homère, dans
Sophocle, dans Dante, dans Shakespeare et dans Goethe. Dommage, parce que, de
ce qui est vraiment la poésie, il ne lui manque ni la connaissance ni l’intuition.

Compte rendu du Gérard de Newal d’Al-


bert Béguin (Paris, Stock, 1937), La
Critica, XXXVI, n. 3, maggio 1938,
p. 219-221; recueilli sous le titre (( Poesia
e mistica »,dans Conuersazioni criticbe, serie
quinta, Bari, Laterza, 1939, p. 160-161.
Traduit par Olivier Bivort.

Les essais d’esthétique des Maritain ont un premier défaut, ou, si l’on préfère,
une première caractéristique, commune à la tradition française de l’esthétique : l’igno-
rance totale de l’histoire de l’esthétique. I1 n’y a que de cette manière que l’on peut
prétendre que (( la poésie acquiert pour la première fois conscience d’elle-même en
tant que poésie avec Baudelaire et Rimbaud ». Cette espèce de ridicule surestimation
de Rimbaud commence, en vérité, à devenir pénible. Lui seul aurait eu cette conscience
de la poésie en tant que poésie qui, semble-t-il, avait fait défaut à son époque à un
poète comme Goethe, ou, pour se référer à l’Italie, à un poète comme Foscolo! (( Les
philosophes anciens et modernes ont beaucoup spéculé sur la poésie. Mais, nécessai-
rement, du dehors D. Du dehors, de l’extérieur, des philosophes tels qu’Aristote, Vico,
Kant et tous ceux qui ont créé, et avec quels efforts et quel génie, la philosophie de
la poésie!

Compte rendu de Situation de la poésie de


Jacques et Raïssa Maritain (Paris, Desclée
de Brouwer, 1938), La Critica, XXXVII,
n. 1, gennaio 1939, p. 57-58; recueilli dans
Pagine sparse, vol. III : Postille - ossewa-
zioni su libri nuovi, Napoli, Ricciardi, 1943,
p. 294. Traduit par Olivier Bivort.

I1 faut certainement inclure, parmi les auteurs décadents de la poésie artificiel-


lement et désespérément pure, Mallarmé ainsi que son fils spirituel Valéry, tous deux
d’une intelligence extrêmement pauvre (même le second, dont je n’ai jamais compris
comment et pourquoi il a pu acquérir une réputation de penseur), tous deux adversaires
aussi héroïques que comiques du génie et de l’inspiration, prédicateurs du rationalisme
le plus aride et des calculs les plus froids, et tous deux étrangers et indifférents à la
vie civile et politique de leur époque, de laquelle le second daigna seulement se

25 1
souvenir dans d’insipides et stériles paradoxes. En matière d’élaboration poétique,
l’un et l’autre, et peut-être plus le premier, avec leur pessimisme désolé d’une sensualité
triste et tragique, auront leur place dans l’histoire de la poésie dans laquelle ils auront
laissé, au-delà de nombreux essais pénibles et insignifiants, quelque heureuse note
lyrique et personnelle. Mais j’écarte Rimbaud, qui, dans le domaine de la pensée,
tant au niveau esthétique que moral, ne donna rien qui vaille, et qui, en poésie,
après quelques tentatives traduisant une virtuosité précoce, confessa son échec total,
seul acte sérieux et viril qu’il posa jamais, et pour lequel il doit inspirer le respect.
Ceci est d’ailleurs un fait que les exaltés posthumes méconnaissent lorsque, tissant
leurs fables, ils prétendent que, en brisant la plume et en allant faire du commerce
en Afrique au service des populations barbares contre les peuples européens, Rimbaud
avait l’intention de reprendre l’œuvre poétique qu’il avait sagement et définitivement
condamnée.

(( Ragione della disistima verso la poesia


pura e suoi sinonimi », Quaderni della
critica, III, n. 9, novembre 1947, p. 1-10;
recueilli sous le titre (( La ” poesia pura * »,
dans Letture di poeti e rifessioni Sulla teoria
e la critica della poesia, Bari, Laterza, 1966,
p. 252. Première édition, 1950. Traduit
par Olivier Bivort.

1. Si les présupposés théoriques des tenants de la n poésie pure B pourraient à la limite satisfaire
Croce, par l’établissement d u n e distinction entre poésie et littérature (la poésie ne doit exprimer aucun
contenu sentimental, conceptuel, oratoire ou émotionnel), leurs buts vont toutefois à l‘encontre de sa
conception de l’art poétique : U ainsi, la poésie dont ils parlent, et qui serait la poésie qui commence
avec eux, se distingue de la littérature; mais elle n’est même pas elle-même poésie, c’est-à-dire identité
de contenu et de forme, expression de l’humanité dans sa totalité, vision du particulier dans l’universel N ;
de même, dans une note sur Villon, Croce, parlant de la Ballade des pendus, conclut : N que ï o n compare,
par contraste, pour éprouver un dégoût salutaire et pour s’édifier sur certains engouements modernes, le
Bal der pendus de Rimbaud ( ” A u gibet noir, manchot aimable, dansent, dansent les paladins ”),
manquant stupidement d‘humanité n (La Poesia : introduzione alla rritaca e storia della poesia e della
letteratura, Bari, Laterza, 1966, p. 191. Première édition, 1936). En effet, ces poètes ont substitué à la
poésie entendue comme expression, la poésie comme suggestion, et, au détriment de ïinspiration, à
défaut de procédés contemplatifs ou cognitifs, ils ont privilégié la volonté et la réflexion, faisant de l’art
un divertissement.
Croce et Rimbaud

Olivier Bivort

Pour comprendre l’acharnement de Benedetto Croce ( 1866-1952) contre Rim-


baud et contre les poètes de la fin du XIX‘ siècle en général, il convient de garder à
l’esprit les grandes orientations théoriques qui conduisent le critique et philosophe
napolitain à de telles conclusions. Croce doit une partie de son immense succès et de
son emprise culturelle dans l’Italie d’avant-guerre à la réhabilitation, aux dépens du
scientisme et du positivisme tout-puissants de la fin du X I X siècle,
~ des grands idéaux
de la critique romantique, à travers la figure du Sainte-Beuve italien, Francesco De
Sanctis, ainsi qu’à la systématisation et à la théorisation d’une pensée dans des
domaines aussi variés que l’histoire, l’esthétique, la philosophie. En 1902, Croce fixe
dans son Estetica les premiers principes de ses conceptions en matière d’art et de
critique. Héritier de Hegel mais surtout de Vico, il voit dans l’art l’une des catégories
spirituelles autonomes du génie humain, se traduisant en images individuelles, où la
personnalité artistique se révèle à travers la subtile alliance de l’intuition et de
l’expression; la tâche du critique consiste ainsi à identifier et à vérifier la valeur du
lyrisme personnel de l’artiste, indépendamment des contenus intellectuels ou moraux :
c’est la théorie de 1’« intuition lyrique ». Mais dès 1917 (U Carattere di totalità
deil’espressione artistica, et surtout, en 1936, La Poesia), Croce substitue (d’aucuns y
voient un élargissement conceptuel) le dessein universel de l’art au facteur de l’intuition
personnelle : l’art, indépendamment de l’époque dans laquelle il naît, indépendam-
ment des genres qu’il prétend illustrer, indépendamment de la personnalité de son
créateur, recouvre un caractère cosmique et est lié au destin de l’humanité, dont il
traduit l’âme et les sentiments. Croce distingue en outre entre poésie et non-poésie,
entre poésie et littérature stricto sensu, c’est-à-dire, pour employer une terminologie
actuelle, entre poéticité et structure : c’est le premier de ces éléments qui intéresse le
critique, et c’est de sa valeur esthétique (beau vs laid) qu’il devra discuter; enfin, il
s’agira de caractériser la personnalité de l’œuvre, à travers l’identification du <( motif
générateur », de l’« état d’âme N de l’auteur dans ce contexte précis. Fort de ces trois

253
principes, dimension cosmique, unité et valeur autonome de l’art, on comprend que
Croce, en toute logique, condamne la littérature U moderne )) depuis le romantisme,
cette littérature a décadente »,qu’il juge atteinte d’une maladie esthétique et morale :
d’abord comme expression personnelle et fragmentaire d’un art tout entier tourné vers
l’individu et ses problèmes, ensuite comme déconstruction irréaliste du monde au
niveau moral, notamment par excès de sensualisme, enfin par l’utilisation d’un langage
dont le but principal est la musicalité et la suggestion (la (( poésie pure »>,
au détriment
de la représentation et de la logique. Ainsi Croce put-il louer D’Annunzio pour ses
intuitions lyriques et son imagination, exempte de préoccupations intellectuelles en
1911 (La Letteratura della nuoua Italia), et lui dénier, pour manque de (( résonance
cosmique N et d’u humanité », sa qualité de poète en 1935 (L'Ultime D’Annunzio).
C’est ce second Croce qui jugera Rimbaud, depuis son premier article de 1917 jusqu’à
ses notes des années 40 ’.

1. Sur Croce et la littérature française, on pourra consulter : O. Ruggiero, La letteratura francese


nella rritica di Benedetto Croce : repertorio bibliograjco, Napoli, Armanni, [1956] (Rimbaud, p. 57-58);
de C. Pellegrini, U Croce e la letteratura francese », Rivista di letterature moderne, XII, 1953, p. 108-
127; U Gli scrittori francesi nella critica di Croce », dans Da Constant a Croce, Pisa, 1958; U La critica
letteraria di Croce nella cultura francese », The Romanic Review, Vol. 61, 1970, p. 296-301; de G. Saba,
U Croce e la letteratura francese », dans Memoria e poesia, Rocca San Casino, 1961, p. 259-289; de R.
Comoth, U Croce et la littérature française », Marche romane, t. 16, 1966, p. 57-62; la Rivista di studi
crociani a en outre publié ces dernières années quelques articles sur Croce et Maupassant, et sur Croce
et Zola.
Les années 30
et le (( voyou ))
de Benjamin Fondane
L e Rimbaud voyou
de Benjamin Fondane

Joë Bousquet

Benjamin Fondane prend Rimbaud pour un voyou, mais il lui bâtit une maison.
Dans une ville sang, il est vrai : il s’agissait de le soustraire à une certaine forme
d’adoration qui tendrait à le défigurer. C’est un homme dont on ne peut se sentir
rapproché que dans une certaine idée de la mort.
Transcender l’expérience d u poète dans l’image qu’il en veut dresser, où Fondane
a-t-il pris tant d’audace, lui dont l’esprit est tributaire d’une vision panique du monde
qu’on n’a que dans la révolte ou dans l’amour? Dans les principes appliqués à l’étude
de Pascal par Léon Chestov ou dans la fatalité historique dont la contre-philosophie
de ce dernier est sortie? Car, élevée sur les bases du nihilisme intellectuel le plus
absolu, la sagesse de Chestov emprunte à des systèmes qu’elle rejette l’image du
monde dont elle ne peut se passer. On dirait qu’elle a voulu conserver ainsi un
caractère satanique à sa négation.
L’œuvre poétique de Rimbaud engendre un champ de gravitation dont il est
impossible de ne pas tenir compte et dont on ne saurait comment sortir, ensuite,
pour le trouver, lui. Ses livres ne sont que lumière; mais des clartés que nos yeux
peuvent saisir ne sont pas de taille à le prendre aux filets du regard sous les espèces
d’un homme fait comme nous. Fondane, cependant, s’inspire d’une méthode histo-
rique : il dissoudra toutes les données littéraires qui concernent le poète comme autant
de contresens qui nous auraient empêchés de créer à travers lui une notion renouvelée
de l’humain. Notion-limite, apparentée à celle du surhomme, que seules les décou-
vertes les plus récentes de la psychologie pouvaient souligner dans un caractère comme
celui-là où la puissance créatrice de l’esprit tendait un piège à notre connaissance de
l’homme.
Le Rimbaud des Illuminations est l’assassin d’un autre Rimbaud en qui se serait
couronné l’édifice littéraire du X I X ~siècle : on ne supprime rien que l’on n’ait dû tuer
dans le cœur de celui que l’on est. Se retirer ainsi à soi-même tous ses moyens
d’affirmation, jeter sa pensée à un destin de chose, d’astre, c’est séparer l’homme de

257
la poésie, affranchir celle-ci aux dépens du poète qui est livré en otage à l’ordre social
dont il chantait la fin. I1 aura sa statue sur les places, dans les livres. Ce n’est, hélas!
que dans l’œuvre de Rimbaud que la Commune s’est pour toujours emparée de Paris.
Mais la poésie elle-même se fait chair dans les frissons du premier venu. Son
sang a coulé dans les Illuminations, et peut-être Rimbaud lui-même s’est-il pris
aux charmes d’un crime passionnel qu’il ne savait pas qu’il avait commis. Le
recueil publié, malgré lui, le poète s’y reconnaît, veut comparaître : il écrit la
Saison en enfer, s’en repent quand il a compris qu’on n’effaçait pas des mots où
dort l’avenir avec d’autres mots où du passé s’exhume. I1 brûle ses exemplaires
d’auteur. Trop tard! I1 s’est défendu. I1 a créé des arguments contre lui en même
temps qu’il répandait sur l’avenir tous les ferments qui lèveront sous les espèces
d’un sadisme poétique que Fondane a raison de dénoncer, mais dont il a tort de
charger le casier des surréalistes.
I1 faut être très fort et très désespéré, il faut vraiment n’avoir plus affaire qu’avec
la mort pour savoir conserver aux Illuminations leur valeur de négation totale. On ne
dépasser? qu’à ce prix le plan de l’expression littéraire, comme l’ont fait André Breton
et Paul Eluard, René Daumal et Rolland de Renéville, quand ils ont senti de quel
drame inouï de la personnalité cette révolution poétique était le corollaire. A ce don
de réceptivité qui fonde une idée négative de la personnalité et où se manifeste le
point de vue de la Poésie, prise en elle-même, dans son inhumanité, s’oppose le parti
pris de la tradition humaniste, laquelle entend remettre cette révolution à sa place
dans la suite des disciplines où l’histoire littéraire enseigne qu’il ne grandit jamais
qu’un homme, une image de plus en plus étroitement tragique de notre destin à
tous. Deux attitudes d’esprit dont on peut sonder le caractère irréductible dans le
conflit des systèmes philosophiques qu’elles impliquent.
Le point de vue traditionnel est développé par Fondane, mais dans le cadre
d’une psychologie démesurément élargie par la passion de Niettche, pour les recherches
de Martin Heidegger et les intuitions de Chestov. C’est qu’il s’agit de découvrir
l’inhumain sans sortir de l’homme et d’intégrer à l’individu pensant les forces qui
lui disputent son autonomie spirituelle; considérer l’œuvre de Rimbaud comme un
ingrédient de sa synthèse morale; et, de chaque lumière obtenue sur son tourment
tirer une indication, non pas pour imaginer ce dont il a été la proie, mais pour édifier
sa personnalité. Je me demande où cette personnalité peut bien voir le principe de
son unité exercer son pouvoir réparateur et travailler à lui ajouter tous ses efforts pour
se démettre. Fondane est trop intelligent pour me répondre que c’est dans l’idée de
Dieu. Mais alors est-ce en ressuscitant sur le plan de l’histoire l’univers fondé sur
une idée de la substance qu’il entend nier l’homme dans l’homme? Ce n’est pas ce
qu’il avait voulu, mais il n’a peut-être pas fait autre chose. Je veux bien que l’on
invoque l’esprit de la tragédie, mais il faut savoir que le délire bachique s’y dépassait
dans le pressentiment de l’idée chrétienne de la mort et que cette idée a maintenant
couvé ses œufs dans toutes les églises du monde qui n’en resteront pas moins des
églises, quand la révolte de l’homme en aura fait sauter le plafond. Les écrivains
russes dont Fondane s’est inspiré situaient leurs personnages dans un système cosmique
où Dante aurait reconnu l’édifice de sa Divine Comédie. Conception à laquelle on ne
peut qu’opposer l’univers de Hegel.
Aussi, dans ses efforts pour dresser une personnalité au centre de son univers
moral et pour résorber en elle la philosophie des idées, Fondane s’est-il heurté à la
pensée d’André Breton et a-t-il senti qu’elle constituait l’entrave la plus sérieuse au
libre développement de la sienne. Mais une attaque manque son but toutes les fois
qu’elle ne vise que des mots : on ne peut juger un écrivain que sur le plan du
développement philosophique qu’il a donné à sa pensée.
Rien ne se nie du dehors. Et cette ébauche de polémique n’est qu’un accident

258
dans une œuvre très solide et très belle. Fondane mettra dans le cœur de son
héros une pensée assez grande pour ensevelir la totalité du monde en devenir; et
à cette personnalité ainsi élargie il va donner un tuteur à sa mesure : la Sainteté,
mais prise à l’état pur, envisagée comme une grâce, un don de l’Irréel. J’aime
mieux cette fureur tragique qui ne serait jamais l’erreur que d’un homme intact;
mais, tout de même! Rimbaud né pour la transcendance! Toute notre philosophie
se hérisse afin de rejeter ces suppositions qui ne sont ni dans le Temps, ni dans
l’Esprit, et qui peignent la figure du poète dans une lumière ennemie de notre
pensée et développée contre son exigence de se produire. C’est une thèse de vaincu,
l’œuvre de désespoir d’un homme qui ne nierait qu’au-dedans de lui-même, l’ordre
social auquel il appartient.
Ces considérations ne lui enlèvent rien de son intérêt. Elle prolonge dans la
direction de la plus vertigineuse angoisse métaphysique une recherche dont la décou-
verte de Hegel devait changer l’axe. Si elle oppose deux conceptions philosophiques,
cette opposition n’est-elle pas, justement, celle qui dressait Rimbaud contre lui-même
dans le drame qui libérait la poésie en jetant au poète sa solitude et sa force à la
face. Dans une philosophie comme celle de Hegel aussi, grandit le spectre de l’homme
capable de s’insurger à son tour contre elle, l’âme du Révolté, je veux dire de celui
qui est l’enfant du temps et de la Révolte et qui a pour bagne le réel, quel qu’il
soit. C’est à la faveur d’une semblable pensée que notre action éclaire en nous son
pôle négatif et nous donne peut-être le moyen de la concevoir sous l’angle de l’éternité,
ce qui reviendrait à l’absorber dans l’idée que Fondane se fait de Rimbaud. Et il est
assez vrai qu’une personnalité comme celle du Voyou, retient toute notre imagination,
l’immobilise sur les pentes de la vie et éclate ainsi comme une lumière au centre de
ses poèmes.
Alors? Aurai-je le droit d’écrire que Benjamin Fondane me peint Rimbaud tel
que je devais le connaître pour que sa poésie me le fasse oublier? Cet écrivain aurait
pris dans mon cœur le désespoir dont Rimbaud est la voix? I1 m’aurait donné la
force qui m’a toujours manqué pour parler de l’ceuvre la plus forte du monde?
I1 a bien mérité qu’on tienne sa vie pour rien, celui qui fut le plus bel
enfant d’un temps et d’un esprit dont il était la négation. Lui, c’est la révolte
sans l’esprit de Justice, une force qui ne porte pas de nom et qui en est encore
à connaître ses voies, qui les cherche comme autant d’issues vers la conscience
d’elle-même dans la dissolution de l’ordre physique et naturel. On l’a vu volon-
tairement malheureux, ardent à souffrir. Au commencement était la douleur; et le
monde est un cauchemar que cette douleur enfante pour se donner des limites et
s’approfondir, se débarrasser d’elle-même, peut-être, par le leurre de la connaissance.
Celui qui naît de cette douleur et se saisit de soi et grandit dans les formes qui
l’expriment, l’homme n’a les racines de son unité que dans la nécessité de sa mort.
Vérité contre quoi la vie s’enfante à ses encouragements mensongers : en tout
premier lieu, l’amour, complice de la nature. Mais prononcer le mot de Vérité,
c’est faire appel à une force et celle-ci travaille sourdement, crée l’instinct du
meurtre dans le cœur de l’homme comme la seule réplique possible à la folie
créatrice qui lui a donné ce cœur. Mais quelle espèce de meurtre? Meurtre de
l’homme, ou acte contre la nature : l’homosexualité?
Le poète nous a dit que l’homme était plein d’une blessure éternelle et profonde :
le désir de la femme, je crois, où languit le désespoir d’avoir été conp. Cette ténèbre
qui infecte notre cœur sera la transparence spirituelle des traits féminins que nous
aimerons. Et si le miroir de cette créature idéale était justement, en nous, l’image de
notre mort! La même nature vivante, vivant de la vie de nos entrailles, nous sépare
de l’une et de l’autre et nous empêchera de nous confondre à a l’Aveugle irréveillé

2 59
aux immenses prunelles ». La vie n’aura pas brisé son identité. Le plus beau cri du
monde est destiné à ne rester qu’un cri : (( La terre, la terre fond ... N
Et Rimbaud vivra, mais vivra vraiment le mythe de Narcisse : en dissolvant
dans l’amour de ses yeux l’esprit éteint entre les sexes et qui n’a jamais rallumé ses
étoiles que dans la solitude amoureuse de l’homme. Et cet enfant aura vidé son cœur
de son idée congénitale de la possession sexuelle, se dévêtira de soi-même dans un
univers nouveau où l’idée de son être et l’idée de son amour ne font qu’un. C’est
une tentation de fils du soleil, celle qui lui conseille d’épouser la lumière dans les
bras d’un corps formé à l’image du sien.
Tous les moyens sont bons pour devenir le cœur de son don d’aimer. Je vois
dans l’expérience homosexuelle de Rimbaud une fatalité de sa transformation spiri-
tuelle dont son œuvre est le bégayant témoignage. I1 croit tenir le système : en ce
qui le concerne, il le tient. Mais comment aller impunément contre la nature dans
un monde né de la chute?
Or, le poète ne s’est pas réengendré aux sources de son génie sans retomber au
pouvoir de l’esprit qui avait alimenté ses rêves d’enfance. Le mythe chrétien a surgi
dans le cœur trop grand de ce cœur qui s’était fait chair. Au plus fort de l’aventure
homosexuelle, Rimbaud s’est pris pour Jésus et je crois qu’il a tremblé devant
l’énormité du défi. D’ailleurs, que nous importe le chemin suivi et que cette expérience
soit demeurée, comme Fondane le suggère, à l’état de virtualité? Nous sommes sur
un plan spirituel où il n’y a que les intentions qui comptent. L’amour aurait couronné
celles-ci en niant sa dualité dans l’élan le plus hautement destructeur du réel ...
(( Michel et Christine, Christ, Fin de l’idylle. )) Mais encore convient-il que je donne,

au passage, une indication que je crois précieuse.


Rimbaud a fixé dans ce poème le souvenir d’une impression d’adolescence.
Michel et Christine est le titre d’une saynète qu’on jouait au théâtre de la foire, de
plus en plus malaisément sous la pression des édits qui, pour favoriser les théâtres
ïa subventionnés, avaient fini par interdire aux comédiens libres de monter des pièces
interprétées par plus d’un acteur. L’ingéniosité du forain s’était surpassée dans une
fiction dramatique où il incarnait tour à tour l’homme et la femme à la recherche
l’un de l’autre. La dernière scène les réunissait effectivement dans la personne de cet
individu à double fin : ils échangeaient un anneau par la fenêtre grillée d’une prison
à travers laquelle l’amant invisible ne pouvait glisser que sa main. C’est-à-dire que
l’interprète venait, sous les traits de Christine, nouer ses mains l’une à l’autre à travers
les barreaux de la geôle où Michel était supposé mis aux fers, et célébrait ainsi à lui
seul les fiançailles des deux héros dont il avait manifesté l’amour.
Je n’ai donné quelques détails que pour me sentir autorisé à soutenir ceci :
Les affirmations de Rimbaud sur la Voyance sont inanalysables et ne peuvent
pas constituer une base d’interprétation littéraire. Elles sont des indications qui
nous permettent, chacun selon ses propres voies, de le rejoindre et, par conséquent,
les éléments d’une méthode spirituelle que l’on peut rejeter, mais que nul ne peut
aspirer à comprendre autrement qu’en la suivant jusqu’au bout. Ce que Rimbaud
veut obtenir de lui-même quand il pense à devenir voyant, il faut savoir que
chaque réalité poétique, appréhendée dans l’univers ou dans un livre, le produit
directement en nous pour un instant, et que c’est, précisément, à travers un
dérèglement momentané de tous nos sens que le contenu poétique d’une image
se communique à nous. De cette idée convenablement élucidée, ressortirait clairement
l’impossibilité qu’il y a à concilier certaines recherches concernant la personnalité
avec la fureur surréaliste. Le coup de foudre poétique éclaire notre vie intérieure
d’une lumière où l’idée de personnalité ne peut pas être pensée ... Et je sais bien
que mon analyse rapetisse l’œuvre très belle de Benjamin Fondane, déforme son
intuition en la traduisant en des termes d’école et qui prêteraient au besoin à la

260
controverse. I1 n’y avait pas d’autre moyen de relever le défi littéraire d’un homme
plein de talent, et qui n’a pas oublié la littérature et ses querelles alors qu’il
entendait se tenir sur les confins de la vie.

Compte rendu de Rimbaud le voyou de


Benjamin Fondane (Denoël et Steele, 1933),
Le Cahier bleu, n “4, 22 novembre 1933,
p. 177-181.

1. Joë Bousquet (1897- 1950) consacrera un second article de fond à Rimbaud, publié dans Critique
en avril 1949 sous le titre a Rimbaud et Swedenborg », à propos de la réédition du Rimbaud d’Enid
Starkie (1947), renchérissant sur les Y ambitions lucifériennes Y et les lectures occultistes que le critique
irlandais attribuait à Rimbaud. Entre-temps, il avait répondu à l’enquête de la revue de Pierre Seghers,
Poisic 42, no de décembre 1941-janvier 1942 : a Rimbaud a bien été le poète qu’il voulait être. Mais
son auvre parle d’un autre Rimbaud qu’il était sans le savoir. »
Rimbaud le voyou

Benedetto Croce

Ce petit volume de Benjamin Fondane sur Rimbaud est un livre de vérités


contre les falsifications des biographes de Rimbaud, les simagrées des critiques
esthétisants, les onctuosités des mystiques comme Claudel, contre toutes ces choses
que, si mes lecteurs s’en souviennent, je niais déjà il y a dix-sept ans, en donnant de
Rimbaud un jugement qui coïncide avec celui de Fondane. Celui-ci, en utilisant
l’épithète de N voyou )) qui apparaît dans son titre, et qu’il défend dans son livre, n’a
pas voulu insulter Rimbaud, ni lui manifester de mépris : il a simplement voulu
qualifier la vie réelle de celui à qui il attribue autre part un N tempérament méta-
physique ». Ici aussi, il définit ce qu’il entend par ces mots : (( non un homme qui
s’adonne sciemment à la recherche du transcendant, mais un homme qui a soif du
transcendant, pour qui le réel est absent et dont le comportement reflète ce double
mouvement de gourmandise et d’horreur de Dieu ». Rimbaud était un insatisfait et
un rebelle, révolté non pas contre tel ordre de faits ou de lois, mais contre la réalité
et l’existence elle-même, s’efforçant de parvenir à l’inconnu à travers cette révolte,
par le U dérèglement de tous les sens », lequel (comme l’observe bien l’auteur) ne
signifie évidemment pas la jouissance des sens, mais pratiquement son contraire : la
corruption, l’ascèse, le désir de destruction universelle. De la même manière qu’il ne
fut pas chrétien, Rimbaud ne fut pas non plus païen; et, s’il se tourna jamais vers
un idéal, il ne le plaça pas dans l’antiquité classique, mais plutôt dans l’orient, un
Orient perçu comme une torpeur, comme (( une paresse grossière ». Son cas n’est autre
que l’un des nombreux exemples de romantisme (au sens pathologique du terme),
un des cas extrêmes d’une époque tardive dans laquelle les rayons de lumière qui
avaient brillé çà et là à l’aube du romantisme s’étaient déjà éteints. Quel intérêt
présente-t-il alors? Celui d’être là comme un avertissement face aux abîmes de désespoir
qui s’ouvrent à l’âme humaine, desquels continuellement l’âme s’éloigne et, en
s’éloignant, acquiert la force nécessaire pour s’élever. Rimbaud, qui se débattit sans
cesse dans les contradictions du désespoir, et à qui cette malédiction plut, vécut

262
((jusqu’au bout )) cette t( expérience métaphysique )) : en vain pour lui-même, mais
non pour les autres qui l’abordent avec une âme forte. ((Je l’aime, mais je le hais
dans la mesure que je l’aime », écrit Fondane. I1 y avait en effet chez lui une sincérité,
et à sa façon, une gravité qui firent défaut à ceux à qui on a l’habitude de le
comparer; sous cet aspect, on peut accepter qu’il y eut plus de (( substance religieuse N
dans son âme (( rébarbative d’incroyant manifeste N que dans celle de Verlaine ou
dans celle d’autres figures du même genre. Comme certains personnages des romans
de Dostoïevski, il rappelle à qui l’a oublié ou pourrait l’oublier, le sens de la
a tragédie )) : ce tragique toujours à l’affût dans la vie, constante menace de perdition.
Fondane ne parle pas du Rimbaud proprement poète, c’est-à-dire de ce qui reste
de lui comme réalisation poétique, bien qu’il semble admirer le génie poétique de
cette œuvre juvénile, génie duquel, pour ma part, je n’ai jamais été fort persuadé; il
me semble enfin que le parallèle que l’on a l’habitude de faire entre Rimbaud et
Baudelaire, s’il néglige moralement ce qui chez Baudelaire était tendresse et bonté et
qui lui donne le visage humain que Rimbaud justement n’a pas, est encore plus
injustifié dans ce que Baudelaire nous offre et qui chez Rimbaud est absent, à savoir
la «: poésie », et la poésie authentique ’.

Compte rendu de Rimbaud le voyou de


Benjamin Fondane (Denoël et Steele, 1933),
La Critica, XXXII, n. 2, marzo 1934,
p. 145-146; recueilli dans Pagine sparse,
vol. III : Postille - ossewazioni su libri nuoui,
Napoli, Ricciardi, 1943, p. 284-286. Tra-
duit par Olivier Bivort.

1. Croce fera à nouveau écho au U voyou B de Fondane en novembre 1935 : (( Arthur Rimbaud
également aurait été à sa façon un voyant, pour avoir essayé de construire une nouvelle vision du monde
et d’élaborer une nouvelle éthique, en renonçant à la logique et à la morale, en s’abandonnant à la force
sauvage et désordonnée de tous les sens, et en voulant devenir un parfait voyou - ou un parfait crimi-
nel -, pour toucher, par une telle expérience, le fond de la réalité. » (n La poesia e la letteratura », La
Critica, XXXIII, n. 6, novembre 1935, p. 406-409; repris sous le titre n La poesia pura », dans La
Poesia : introduzione alla critica e storia della poesia e della letteratura, Bari, Laterza, 1966, p. 55.
Première édition, 1936.)

Olivier Bivort
Le sacre de Rimbaud

Saint-Pol Roux

Ordre

Appel, invocation à Rimbaud.

II

Évocation du temps. Submersion de la matière.


Une nef appareille dans le désordre et la ténèbre. La Nef entre la matière et
l’espace libre. Récifs épaves. Stéphane le pilote (Lumière), Paul le matelot, Arthur le
mousse.
Venue de la Colombe de l’Esprit (la Colombe elle-même était une Idée Pure).
Au milieu de fatras s’épanouissent des symboles.
Définitions variées du Symbole (courtes litanies du Symbole. Symbole signe de
l’infini, profil d’un dieu nouveau).
Ils sont les emblèmes du Futur.

III

Sur une île d’or une crèche où mène une étoile.


Alors descendent : Trois Rois Mages.
Ils vont vers la Beauté Nouvelle.
Elle venait de naître parce qu’ils l’avaient voulu, de par le sexe de l’Esprit.

264
Elle était la fille de la Trinité.
Ils étaient la Lumière elle-même en eux accumulée.
Mallarmé portait le Secret, Verlaine l’Amour, l’Instinct, Rimbaud l’Imagination.

En marge :

Tempête des hommes


Colombe.
Ile d’or de la Beauté
nouvelle.
Les 3 rois.
Eux ont vécu, régné. Toi tu
n’as pas la couronne, le
sceptre.
Nous te l’apportons.

IV

Comme cela était pur et magnifique on accusa les Trois de tous les crimes de
la Terre.
Au premier la Bêtise, le fol.
Au second l’Ivresse, l’ilote.
Au troisième le Vice, le gamin.
En pendant aux vertus il y a les vices.
Orgies. Canailles.
On n’a vu que cela pour ne pas voir ceci.
On n’a pas vu que l’inverti c’était l’esprit.
Les deux autres officient toi tu règnes. Ils ont la gloire entière, nous te devons
la tienne.
Fin.
Défense de Rimbaud, fumier la fleur.
Imagination-trajectoire-point de chute il y a le chef-d’œuvre.

En marge:

O n a sacré les deux premiers.


Mallarmé... perfection. I1 règne.
Mais toi qui n’a pas
vécu, tu n’as pas régné,
tu restes le gamin, tu n’as pas
droit au sceptre. Le voici!
... Les vieillards te
l’apportent. Tu es roi.

Ô t’accuser du péché. Va, tu ne fus, près de Verlaine, tu ne fus qu’une Madeleine


qui serait un homme.
Ce qu’il aima, le faune des Ardennes, ce fut la nymphe inexprimable de ton
âme qui passa sous les yeux de Verlaine comme une Madeleine passerait dans la vie
d’un Jésus et l’on ne juge les génies qu’au tribunal de l’infini.

265
En marge :

Péchés des
Dieux

(your finir l’allusion à Verlaine-Rimbaud.)


O Verlaine et Rimbaud, nous vous mêlons pieusement à la sagesse du pur
Mallarmé dans cet Azur de gloire où des ailes vives ont pris la place de vos jambes
mortes.
Pour excuser le vice : tous les trésors des pharaons proviennent de la boue
généreuse du Nil comme les caresses millénaires de Jésus ne sont, depuis, que les
intarissables dividendes du baiser qui valait en son temps 30 deniers à peine.

En marge :

Et nous venons vers toi,


puisque tu fus le plus honni,
pour te laver dans l’eau
sainte de nos pleurs.

Insister sur :
1. Symbole.
2. Mots nâtifs. Idée pure.
3. Préhistoire Posthistoire. L’idée qui va de la préhistoire à la posthistoire, idée
déformée par l’histoire et ses relents, ses règles, ses sursauts et ses désordres.
Rimbaud est dans la Loi Première, originelle.
4. Le génie se déshumanise pour créer, de même qu’il se dénature pour créer
sa flore, sa faune et son espèce.
Vice ici, vertu là, telle est la girouette du génie dans l’ouragan des siècles.
Mallarmé, Verlaine sont sur les autels après un stage terminé. Rimbaud c’est
toujours le vagabond, il attend d’être le troisième dieu. Ouvrons le temple.
Phénomène panique, Rimbaud est un esprit panique.
Les lettres d’amour (la littérature d’amour) sont une sorte de masturbation.

En marge:

pour
défendre
ce vice

Naturalisme. On était submergé par les formes et les corps. Alors on se trouva
sur une nef, celle des Ames. L’ère de l’Esprit. La colombe elle-même était une idée
pure.
Noël : Beauté nouvelle. L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable.
En dehors du vieux globe tu hantais la jeune Aurore.
Mallarmé était l’Intelligence, Verlaine était l’Instinct, Rimbaud l’Imagination
(trajectoire...).
D’autres ont érigé des colonnes de livres qui ne supporteront aucun entablement,
aucun toit d’aucun dieu. Cela se dresse dans le vent comme troncs morts ne donnant
nul ombrage, encore moins de fruits. Ils ont écrit beaucoup mais tout s’est effacé.
S’ils vivaient encore, ils trouveraient qu’ils n’ont pas écrit encore assez et leur futur
serait un autre auparavant, car le futur pour eux se déroule sans cesse en arrière.

266
Toi tu n’as serti que quelques pages mais ton encre était de lumière et comme
le rayon ta plume émanait du soleil. Tu n’as rien dit peut-être que ce qu’il fallait,
si bien que tout le monde à son tour s’applique à le redire.
A notre parfois ignorance il suffit de n’entendre qu’un mot pour que notre âme
soit guérie de toute la science... de nos maux. Ce ne sont pas des mots usés qui
furent les tiens, tes mots n’étaient pas les insectes morts de vitrines anciennes, tu
écrivais avec des fleurs, des fruits, des gestes, des parfums tu faisais des bouquets
d’images. Tu mettais nus les mots. Nus les mots, le Verbe, tel qu’au principe, tu
nageais dans l’Aurore.
Vous veniez, trois rois mages, les bras pleins d’images. Mallarmé portait l’In-
telligence. Verlaine l’Instinct, Rimbaud l’Enthousiasme. Les 3 Rois de Beauté, ils
passaient dans la foule comme trois fous et le sceptre à leur poing semblait une
marotte.
Vous n’étiez pas les rois de villes mortes dont vous écartiez le sable amoncelé.
Non, la cité neuve descendait de vos appétits et de votre cerveau chez les dieux.
On vient te sacrer. On a sacré Verlaine et Mallarmé. Ils sont déjà changés tels
qu’en eux-mêmes par l’éternité. Toi nous te voyons toujours sali, déshonoré. Or nous
te voulons pur comme ta joie native et ta nature vierge. Vieillards avalanchés qui
étaient des enfants quand tu les aveuglas de tous tes éblouissements.
Tu passas comme un vilain, dit-on, non tu passas comme un semant de paraboles.
L’imagination n’est que la trajectoire du génie : au point de chute il y a le chef-
d’œuvre.
RIMBAUD JONGLAIT AVEC LES ASTRES.
I1 est temps qu’on te voie tel un dieu du Destin, comme un géant de l’Absolu,
et NON tel un uoyoa de l’Immortalité.

Non, ce n’est pas d’entasser des livres, c’est d’apporter la graine, c’est de laver
le mot de sa millénaire souillure et de l’offrir tout neuf.

Retrouver le mot natif dans la fange du monde et la boue de l’histoire.

Tu pars du limon, du fumier pour remonter aux épis, à la fleur.


Tu pars de la folie pour arriver à la sagesse.

Tu remontas jusqu’à l’Instinct...


Tu remontes par les tuyaux des siècles et te retrouves devant Dieu dans l’origine
(au principe) face à la première aurore.

Et là tu prends pour jouets les mots qui naissent.


Tu fixas des vertiges.
Le prophète est un fou qui s’accroche à l’azur et qui parle au soleil.
Voyou de Dieu, prêtre des hommes, pape de l’homme.
Puis tu te plonges dans l’Enfer qui t’illumine tout entier.

Tu as apporté un climat plus qu’un frisson, plus qu’un gilet rouge et plus qu’un
assommoir, tu as apporté tous les rayons, tous les parfums...
Et tu viens couronné de cinquante diamants (rubis).

Rois Mages.
Melchior retour d’Abyssinie vient se faire couronner.
Reine de Saba et le Roi du Sabbat. Ardennes.

267
transmutations
Rimbaud kaléidoscope
noyaux d’atomes
Rimbaud c’est comme un chapelet de sauts brusques.
I1 n’évolue pas, il mute.

Verlaine évolue, Rimbaud mute.


Ce sont les deux damnés d’un ciel inconnu.

Rimbaud dit : U J’ai seul la clef de cette parade sauvage. ))


(Parade.)

Rimbaud c’est Orphée qui a bu les Enfers (les voyelles sont les cordes de sa
lyre).

A genoux jetons le cri celtique : Arthur n’est pas mort! I1 est en nous.

Spermatozoïdes au sein de la Beauté et nous sommes venus vagissants près du


délivre-fait des livres de ton sang.

Tu fus le présomptif de la Beauté, du grand Soleil.

I1 est une sainte qui fut sainte pour s’être prostituée.

Tu n’es en somme qu’une Magdeleine en homme.

Tous tes défauts nous en avons fait des qualités, sinon de tous tes vices des
vertus et du charbon le diamant.

Va, tu n’es plus le maudit. Ta race est aussi grande qu’un royaume et l’azur
de la Victoire a succédé aux flammes éternelles.

Tu ne fus qu’un geste et tu ne fus qu’un cri. Ayant agi, ayant crié, tu t’en fus,
pour qu’avec ton fumier démon, nous [mot non décbiffrél les fleurs de la divinité.
Gamin divinisé.

Enfant, Maître qui, sous le faix passé de nos futurs péchés t’en fus vers le désert
à travers la mer ivre d’un ciel-en-voyelles, grand mâle aux cornes d’or, sois béni par
l’odeur de fièvres et de soufre qui monte du gouffre de tes lèvres où bouillonnent
tes livres vers nos âmes de chèvres qui te font revivre.

Notre vice à chacun n’est au fond que la vertu des autres. C’est la croyance des
apôtres qui fait la religion des dieux.

Le péché c’est le fumier qui fait pousser le lys sur les autels. Quelle sainte s’offrit
aux matelots pour sauver le navire du requin des flots? C’est votre choc, avec Verlaine,
qui a fait l’incendie afin de mieux l’éteindre. Lui s’en est allé dans les chemins de
Galilée, et tu ne fus en somme qu’une Magdeleine en homme. En vérité, je vous le
dis, tous les deux vous n’avez plongé dans les enfers des maudits que pour en faire
un paradis.

Nous vivons en marge de l’éternité.


Nous y entrerons.

268
On se désharmonisera pour se diviniser ou si vous préférez pour s’universaliser.
Chaque être est une parcelle du Tout.
On entrera dans l’infiniment grand, l’univers, l’éternité, par la grande porte de
l’infiniment petit, l’atome. Puis les éléments seront pareils dans tous les mondes, il
y aura transmutation par l’explosion des noyaux divins.

Extrait de Les Traditions de f’avenir (pos-


thume), Mortemart, Rougerie, 1974, p. 59-
71.

1. Manuscrit conservé à la Bibliothèque Jacques-Doucet. Ce texte, demeuré inédit à la mort de


Saint-Pol Roux et sauvé du pillage de son manoir de Coecilian par les Allemands en octobre 1940, est
d’autant plus intéressant que, contrairement à ceux de Verlaine, Hugo ou Mallarmé, le nom de Rimbaud
revient assez peu dans l’œuvre de Saint-Pol Roux. D’après l’allusion au livre de Benjamin Fondane,
Rimbaud le voyou (paru en 1933) : U I1 est temps qu’on te voie tel un dieu du Destin [...I et non tel un
voyou de I’lmmortalités, ce texte semble dater des années 1933-1935, c’est-à-dire d’une période où Saint-
Pol Roux travaille à sa (< repoétique », dont des fragments paraissent au Mercure de France dès 1932.
Cette datation semble confirmée par un autre passage, où le poète s’identifie aux N vieillards )) qui
viennent couronner Rimbaud.

Jean-Paul Corsetti
Paul Valéry
Extraits de lettres,
cahiers, textes divers

choisis et annotés par


Judith Robinson-Valéry ’

Ce que je lis? Du Droit * !! Mais aussi, toujours Edgar Poe, de Quincey,


Schopenhauer, comme rimeur l’inouï Rimbaud [...I.
Lettre du 26 mai 1891 à Pierre Louys.

Éveillé, j’ai songé encore. J’étais dans le bateau ivre... Sous l’eau, les fleurs
d’ombre filaient... J’étais comme une algue qui ne s’appartient pas. Toute la mer
passait au travers de mes cellules...
Lettre à Gide, juin 1891; Correspondance
Gide-Valéry, p. 91; à la fin d’un récit de
rêve.

Mon cher ami,


I1 me faut vous écrire pour m’apaiser un peu. Je suis frénétique ; une telle brise
de mer souffle que ma chevelure en est mouillée et je hume dans l’air la mer!
Si vous saviez comme elle me pénètre et quel amour c’est! Elle me transporte
et me ferait hurler des folies : c’est un triomphe d’indomptable gueuse, trompettée
au large par les vents vastes qui bondissent et se roulent et vagabondent sur les
vagues! J’ai le cerveau plein de ces vents et de ces coruscantes vagues qui hennissent;
contre l’écume furieusement jetée, le vaisseau noir s’effare.
Le soleil - là-bas - doit irriter les tempêtes et la corne qui gronde annonce de
formidables combats.
Songez à de molles fuites de squales et de dorades d’or sous les eaux glauques.
Dormir, dormir sur une branche de ce corail, et voir le grand astre bien loin à travers

273
l’océan, comme une lune verte et incompréhensible. Avoir le geste rapide et souple
de ces bêtes sous-marines - pour fuir 3.
Lettre à Gide, juillet 189 1; CorreJpondance
Gide-Valéty, p. 109.

Je suis ivre de la beauté des choses de la mer et je m’efforce d’en saisir l’âme
aventureuse et triomphale... Relisez l’admirable Bateau ivre pour comprendre. [...I

Lettre à Gide, début août 1891; Corres-


pondance Gide-Valéty, p. 116.

Lire des vers, cela m’ennuie de plus en plus [...I. Seules, les suprêmes pages
des Illuminations, lues la nuit au plus glacial des rêves, me secouent d’un bras
désordonné - sûr. Jamais je ne les ai autant pénétrées, repensées, adorées...

Lettre du 25 janvier 1892 à Pierre Louys,


Cahiers Paul Valéty, I : Poétique et poésie,
Gallimard, 1975, p. 49.

Ce qui ne vieillira jamais c’est Le Bateau ivre, et une centaine de phrases des
Illuminations [...].

Lettre à Pierre Louys, 20 mars 1892; Ca-


hiers Paul Val&, I, p. 51.

Vinci, Poe, Pascal, Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire.

Carnet [18921, inédit, Bibliothèque natio-


nale, Fonds Valéry.

Stendhal
Balzac
Poe Leibniz
Thomson
Rimbaud
Pascal
Faraday
Lagrange
Vinci
Velasquez
Maxwell

Pré-cabier 1894 (Bibliothèque nationale,


Fonds Valéry); publié dans l’édition des
Cahiers présentée et annotée par Nicole
Celeyrette-Pietri et Judith Robinson-Va-
léry, Gallimard, t. I, 1987, p. 395.

274
La Merveille

Voir la merveille ’ :
Eaux se mordant, se roulant, éclatant, irradiations (de quoi?), gyrations, grande
douceur des chutes, cascades de corps qui jouissent, perpendiculaire ciel, fumées,
sommets, morceaux de brume et leurs cassures planes, noyades, descentes, production
et culture de sourires, épaules nageant; la Science songée par un poète stupide et
puissant : le cadre d’une porte où reposent d’autres chambres vues qui communiquent,
marcher sur le haut des herbes; s’accouder au feuillage, la pénétration. Agir comme
seul, ou ronfler. Les accords. Les escaliers tournants.

Cahiers [189#1, t. I, p. 85.

Les jetées filaient comme des flèches

Cahiers [18941, t. I, p. 115.

Rimbaud est le seul ingénieur de ce siècle qui ne soit pas fils du précédent. En
effet, les autres sont Poe, Balzac, Stendhal, c.q.f.d. On voit de suite que les individus
Goethe ou Laforgue (je groupe), Hugo, Villiers, etc. (je laisse aller), sont à côté, ne
changent rien au (( fond des choses )) [...I. A chercher des figures semblables en sciences,
le groupe Poe-Balzac est comme le groupe Laplace-Ampère-Poisson, etc. Rimbaud,
lui, s’allie à Faraday-Maxwell-Thomson lo.

Lettre à Gide, 7 septembre 1894; Corres-


pondance Gide-Valéry, p. 2 14-2 15.

As-tu lu les proses de Rimbaud à la fin de l’édition des Poésies? Ces inédits
sont miraculeux (soyons exacts!). Ce sont d’étonnantes Illaminations, des meilleures
Je voudrais passer deux heures avec toi et elles.

Lettre à Gide, 6 décembre 1895; Corres-


pondance Gide-Valéry, p. 2 5 3 .

Ab heterogeno.

Une masse mouvante où se heurtent [ou] se touchent ou s’osculent des linges,


des fourrures, des tessons, des monnaies, des verres filés, fondus ou taillés, des membres
charnus, des muscles; -par chutes, par ruisseaux, par plaques, par hauteurs. Idées
de plonger, de nager, de fouetter, de flotter, de tourner et rouler, de courir, d’effleurer,
de sucer, de baiser, de trotter, de heurter, de glisser, de parler, etc. etc. La Mer I * .

Cahiers [1896], t. I, p. 182.

Les individus au sujet desquels je me suis le plus excité sont Stendhal, Bonaparte,
Descartes, Poe, Lord Kelvin, Wagner, Rimbaud, etc. etc. Talleyrand aussi, Pascal

275
écrivain; ils composent pour moi un alphabet de manières de penser ou d’inventer.
Jeu de cartes.

Dossier e Le Souper de Singapour », 1898;


Cahiers, t. I, p. 422.

Toute la littérature connue est écrite dans le langage du sens commun. Hors
Rimbaud -

CuhierJ [18991, t. III, p. 247.

Cher monsieur,
Je n’aime pas avec excès les m o n u m p s . En eux, se refroidit enfin la véritable
gloire.
Mais je ne sais n’être pas sensible au vœu de la famille d’Arthur Rimbaud : je
m’incline devant son désir et me mets à son entière disposition.
Puissions-nous, à cet acte pur de divination que fut Rimbaud, à ce feu instantané,
faire une sorte d’autel digne de lui!

Minute de lettre, inédite, à Paterne Berri-


chon au sujet du buste de Rimbaud sculpté
par lui et inauguré dans le square de Char-
leville en juillet 1901.

Cryptogrammes
Ceci est cryptogrammes d’un genre singulier. Qui saisirait la pensée de l’auteur
et la génération du texte irait contre l’intention.
L’auteur ne veut pas que l’on puisse refaire en sens inverse la suite des substi-
tutions appliquée à son intention.
I1 utilise donc des substitutions de tous les ordres qui doivent restituer non sa
pensée directrice ordonnée et normale, mais le désordre naturel des impressions
premières réelles (qui se négligent automatiquement en général) et dans ce désordre
les relations singulières qui donnent des effets si puissants, quand leurs termes traduits
par des mots appartiennent à des propositions tout à fait indépendantes mais maté-
riellement voisines.
Un jeune homme très lucide exploite et reprend sa niaiserie, ses obsessions,
associations, fragments inavouables d’enfance conservée, monstruosités (ou ce qu’il
croit tel) de la solitude; aussi ses rêves, Puis tout l’infini des analogies.
Ces éléments arrangés. Cet arrangement lui-même est le plus curieux, le plus
difficile à exprimer.
Et un échange perpétuel entre le psychologique et le physique ou visible des
yeux. -Visible en dehors, visible en dedans.

Commentaire en regard de la première page


des Illuminations ’3.

2 76
Curieuse figure de rhétorique - ici JE fait tout ce que l’aube a fait v .
Ou s’identifie à cette première lumière mais en se distinguant verbalement d’elle.
Elle est comme l’ombre du personnage Moi - d’où la 1” phrase 14.

Commentaire au bas du poème Aube, dans


les Illuminations.

Symbolisme - (ou plutôt cette littérature essentiellement poétique - Mallarmé


Rimbaud)
Voici une formule qui peut servir : ce fut quand on prit systématiquement -
pour représenter des états (ou plus rigoureusement pour donner des effets) les formes
du langage, et que ces formes logiques ou grammaticales recevaient des contenus
entre lesquels les relations logiques marquées par les formes ne s’exerçaient pas -
mais servaient à juxtaposer purement et simplement des images.
Ainsi dans cette proposition

Le rire des flots est innombrable

Le sujet n’est pas modifié par l’attribut - le flot ne rit pas et le rire n’est pas nombre
- mais on se sert de cette forme traditionnelle et obligatoire de la proposition pour
juxtaposer - les membres simultanés d’une impression.
Autre exemple - l’épithète N artiste - dans ce cas l’épithète ne modifie pas le
))

substantif - mais bien l’impression totale - ainsi on pourrait parfois la définir comme
(( le mot qui désigne une qualité suggérée par le sujet et non impliquée par lui ou

suggérée par ce qui entoure le sujet ou l’accompagne B.


Comprendre une proposition consiste à concevoir un objet unique dans lequel
l’attribut et le sujet soient dépendants l’un de l’autre et liés par l’objet -
Mais comprendre ces pseudo-propositions littéraires c’est concevoir un ensemble,
non délimité, et qui ne conserve de dépendance entre les mots donnés qu’un esprit
ou sujet possible. [...I

Cahiers [1906],t. IV, p. 136.

Repris hier soir Rimbaud. I1 y a dix ans... Toujours épaté. Vraiment ce bougre-
là a deviné et créé la littérature qui reste toujours au-dessm du lecteur.

Lettre à Gide, 9 octobre 1906; Covespon-


dance Gide-Valéry, p. 411.

Rimbaud prophète.
... Etdans ses cheveux lourds où tombe la rosée... l 5
... la chair des pommes sures,
L’Eau verte pénétra ma coque de sapin ...
et aussi : Million d’oiseaux d’or, ô future vigueur.
Ce sont des allitérations d’impressions, renforcements très puissants.

Cahiers [i9i2],t. IV, p. 727; Pléiade, t. II, p. 1065.

277
Rimbaud a un sens de plus que Mallarmé.
Mais Mallarmé est plus organisé que Rimbaud.
L’un a plus de couleurs, l’autre plus de combinaisons - Quel est plus riche? Ils
sont aux antipodes l’un de l’autre.

Cahiers [1912], t. IV, p. 817; Pléiade, t. II, p. 1066.

Si j’écris : (( l’Analyse moderne siège et dévore sur cette terrasse, toujours à droite
et vue par la joue; parfois se penche et tonne (ou un verbe au hasard) )) - etc. je fais
comme du Rimbaud et j’oblige à des nouveautés, torsions de l’esprit.
On essaye de donner un sens; ou bien on refuse le sens, on décrète : incohérent.
Si on essaye de trouver un sens - on s’y prend à moitié par des traductions. A
moitié par torsions.
Ici par exemple on pourrait interpréter terrasse et tout ce qui est spatial, par les
sensations de position dans le cerveau.
Si on essayait d’écrire le tout d’une pensée, ce qui est vraiment ressenti d’une
pensée quelconque, cette photographie serait incohérence -
Le réel est aussi incohérent que l’on veut; ou plutôt s’exprime plus ou moins
par l’intelligible.
Importance du vague disponible pour l’intellection.
L’intellection exige que l’attribut soit possible quant au sujet - et le sujet capable
de l’attribut.
Lorsqu’il n’en est pas immédiatement ainsi, il se fait une déformation de l’un
ou de l’autre.
Mais que signifient cette possibilité et cette capacité?

Cahiers [19131, t. V, p. 22-23.

Rimbaud vous possède, et il a de quoi. Comme le désespérant de Mallarmé est


une sorte d’infaillibilité dans les calculs, le désespérant de Rimbaud est dans la
plénitude ou la certitude de l’imprévu.

Lettre à André Breton, avril 1916, André


Breton : Essais et témoignages, recueillis par
Marc Eigeldinger, Neuchâtel, la Bacon-
nière, 1949, p. 145.

Je me rappelle ces décembres du Midi, d’un bleu d’ange. Je fuyais l’École de


Droit. On allait vers la mer avec un autre, et un autre. J’avais reçu de Paris une
copie d’Hérodiade;ou bien les illuminations de chez Vaniet. .. Quelles gloses, Seigneur!
Vous avez connu ces temps, ce bleu, ces ébriétés, ces compagnons, ces découvertes;
que d’esthétiques naïves et véritables, que de certitudes, que d’enfantillages puissants!

Lettre du 18 décembre 1917 à Francis de


Miomandre; publiée par Florence de Lussy
dans le no Valéy de Littérature moderne,
Champion-Slatkine, 1991, p. 199.

278
Rimbaud - Les plus étranges de ses produits sont ceux où il réalise certains
faits psychiques très particuliers (non rares); le rire de l’idiot, la voix de l’homme
endormi, les bruits de bouche de l’enfant, les créations phoniques de la bêtise, en
somme les inventions informes de l’inconscient, les accidents répétés machinalement -
E.. I
Cahiers [1918], t. VII, p. 25.

Rimbaud - Rôle de l’idiot - Retrouver l’état mental uniquement résonnant - Kaléi-


doscope. Les frontières, les âges suspects - Sauvages - Enfants - criminels -
Dans cet enfer, trouver des ressources neuves.
Pourquoi? - Le détour aboutit à la grand-route.
Cahiers [1918], t. VI, p. 898.

Comment se défaire de Rimbaud en quelques mots! C’est un créateur de valeurs


dont il s’agit. On vit sur Rimbaud depuis vingt ans. Je remplace tout ce que je
pourrais vous en dire par un rapprochement avec Mallarmé, et une transposition dans
le domaine des sciences. Je compare donc Mallarmé à un de ces logiciens symbolistes
qui s’attachent à l’analyse des formes, à leurs combinaisons, et qui parviennent à
résumer en quelques équations prodigieusement obtenues les lois les plus diverses de
la physique.
Rimbaud, c’est tout autre chose. I1 me fait penser à des hommes tels que
Crookes ou que Pierre Curie 16, qui rendent sensibles des phénomènes infiniment
délicats, qui enrichissent le monde de faits nouveaux qu’on ne percevait pas jusqu’à
eux. Rimbaud a découvert tout un domaine littéraire dans les harmoniques de nos
sensations. I1 ne s’oppose pas directement à Mallarmé. Un domaine ne s’oppose pas
à un système. Ce sont des ordres différents. I1 y a un système de Mallarmé et un
domaine de Rimbaud.
Frédéric Lefèvre, Entretiens avec Paul Va-
léry, Le Livre, 1926, p. 69-70.

Tandis que tels poètes (Rimbaud, etc.) ont plutôt visé à donner l’impression
d’un état extraordinaire (vision - résonance réciproque des choses - exploration déses-
pérée des sens, et de l’expression) d’autres, et moi, avons cherché à donner l’idée
d’un a mondew ou système des choses bien plus séparé du monde commun-mais
fait de ses éléments les mêmes - les liaisons seules étant choisies - et aussi les défi-
nitions - Ceci par éliminations beaucoup plus serrées.
Mais en refusant à ce point, on refuse du très puissant.
Cahiers [1931], t. XV, p. 248; Pléiade, t. II, P. 1116.

N Génie )) de Rimbaud réside en ce que seul, il a trouvé çà et là quelques


combinaisons de mots de puissance comparable à celle de certaines sensations étran-
gement agaçantes, et certaines autres qui semblent balbutiées par un impénétrable -
un homme qui parle à un autre qu’on ne voit pas, et non à vous qui êtes là - tels
un dormeur et son balbutiement ”.
Cahiers [19311, t. XV, p. 457.

279
Voyance de Rimbaud -
I1 essaie de se placer dans un état qui lui permette de former des combinaisons
verbales de pure résonance : (Etats instables) [...I

Rimbaud est une technique - un poète est une technique.

Cahiers [1934], t. XVII, p. 511.

[Verlaine, Mallarmé, Rimbaud], ces trois Rois Mages de la poétique moderne,


porteurs de présents si précieux et de si rares aromates que le temps qui s’est écoulé
depuis lors n’a altéré l’éclat ni la puissance de ces dons extraordinaires.

Questions de poésie )) (janvier 1935), CE, t. I, p. 1281.

Confession :
Je m’accuse--
Je m’accuse
d’avoir compris la littérature comme moyen, non comme illusoire fin;
en ART - c’est-à-dire en faire, en manœuvre du langage - par extension et per-
version de la notion de forme; et dégageant cette action (( littéraire )) de son application
à l’extérieur, j’y ai vu un instrument de découvertes - comme une algèbre, laquelle
tantôt découvre ses propres propriétés et possibilités ; tantôt les relations des choses
auxquelles ses lettres sont rapportées par des définitions et conventions physiques ou
autres.
Ceci me vint de l’époque Mallarmé-Rimbaud.

Cahiers [i9371, t. XX, p. 630; Pléiade, p. 290.

(...). Mais quelques années après 1870, c’est-à-dire au moment où le Parnasse qui,
par réaction contre le Romantisme, a renchéri sur les conditions mêmes des poètes
classiques, est à l’apogée de sa gloire - se prononce un mouvement insurrectionnel
dont les premiers frémissements se trouvent dans quelques pages de Rimbaud (...).

((Existence du symbolisme )) (1939), CE,


t. I, p. 702-703; à propos du long règne
du vers régulier.

Ego
Toute ma (( philosophie )) est née des efforts et réactions extrêmes qu’excitèrent
en moi de 92 ’* à 94, comme défenses désespérées,
1. l’amour insensé - pour cette dame de R[ovira] que je n’ai jamais connue que
des yeux -
2. le désespoir de l’esprit découragé par les perfections des poésies singulières de
Mallarmé et de Rimbaud, en 92 - brusquement révélées. Et cependant je ne voulais
pas faire un poète - mais seulement le pouvoir de I’être. C’est le pouvoir seul qui m’a

280
toujours fait envie, et non son exercice et l’ouvrage et les résultats extérieurs. C’est
bien moi -

Cahiers [1939-19401, t. XXII, p. 842-843;


Pléiade, t. I, p. 178-179.

Dostoïevski = cas particulier mais de ceux qui font comprendre la difficulté de


concevoir le cas le plus général - le formuler.
Cf. le cas Rimbaud.

Cahier. [1940],t. XXIII, p. 165.

Le comble de l’homme est de se sentir autre chose qu’un homme (et de se faire
tel) - de nier, refuser la vérité de sa nature et de sa particularité; et pour fortifier
cette volonté, de rechercher si avant et si précisément cette même vérité, qu’elle se
manifeste évidemment être i’œuvre de .a recherche, et par conséquence, Ce que je suis
est un effet de mon pouvoir, qui varie avec ce pouvoir.
La dificulté du sujet est le problème même. C’est un problème qui a pour substance
une forme très particulière, très rare, et relevée de la sensibilité.

Poe
Descartes -/Pascal ’ 9 -La conscience de soi
St Paul
Rimbaud20 - voyance
Mallarmé - langage

Une fois pour toutes -


Boris - Un secret 2 1 -

CHANGEMENT DE RÉFÉRENCE.

Cahiers [1942],t. XXVI, p. 477-478.

Chez Rimbaud c’est l’emploi (devenant vite systématique ) de ce que je baptise


l’explexe - modification du langage courant qui n’introduit aucune forme particulière
mais qui altère, soit par substitutions, soit par juxtapositions (des propositions) la
complémentarité réciproque des mots, laquelle est une - attente virtuelle -
Alors, à la N compréhension )) doit se substituer la (( résolution )) d’une sorte de
dissonance. Ceci s’introduit sous couleur d’une quasi-mystique, de volonté vision-
naire 22 - et d’orgueil d’écart - comme une interprétation hallucinatoire du (( monde »,
etc.. . ,
Etat d’esprit peut-être nécessaire pour obtenir la rupture des conventions et
habitudes - l’énergie de rébellion avec besoin de contraste, de négation du courant [...I.

Cahiers [1942],t. XXV, p. 528 23.

Ego
(Idiosyncrasie -) - Sur Arthur Rimbaud

28 1
Je ne vois pas de difficultés à écrire (par exemple) la Saison en enfer. Ce ne sont
qu’expressions directes, jaculations, intensité.
L’intensité dans les mots ne m’est rien, ne porte pas sur moi.
Au contraire, plus d’une chose du plus haut prix dans les Illuminations.
Un emploi calculé au hasard. - I1 n’y a qu’en littérature, sans doute, que ceci
est concevable.
Le système Illuminations - ne donne évidemment que des œuvres (( courtes ». -
Peut-être, même pas plus longues que deux lignes.
Toute œuvre fondée uniquement sur des t( effets )) se décompose très rapidement
en ces effets.
D’ailleurs, les éléments ou germes psychiques de ce genre de travail sont eux-
mêmes, par essence, instantanés - c’est-à-dire que leur (( existence )) et leur (( effet ))
(d’autre part, chez le patient) sont de sensibilité pure = non développables, et non
reconstituables à loisir - exactement comme une sensation de douleur vive et toute dans
un minimum de U temps ».
Cf. les effets de choc ou explosifs - Le juron, qui éclate au contact de l’événement
et qui est un réflexe, le rire - etc. -
Le don (très cultivé) de Rimbaud est de saisir dans l’à-peu-près initial des
produits verbaux d’une impression - ou du souvenir d’impressions - les termes qui
forment un accord dissonant de ((sens)) et une bonne consonance musicale. Le
remarquable pouvoir excitant d’une certaine (( incohérence )) - - - oblige à créer. [...]

Cahiers [1943], t. XXVI, p. 871-872;


Pléiade, t. II, p. 1138-1 139.

De la (( création N par la volonté du nouveau -

J’écris à Mr J.-M. Carré sur Rimbaud, - qu’il créa, adopta - une sorte d’inco-
hérence harmonique, en somme, des dissonances étonnamment exactes et des complé-
mentaires verbales - ceci sur un fond d’observation sensorielle. Un très subtil sens
musical aussi. Et d’ailleurs, tout ceci en liaison initiale.

Cahiers [1943], t. XXVI, p. 918; Pléiade,


II, p. 1139.
t.

Je l’ai lu et même relu, et même un peu crayonné avec grandissime intérêt. I1


donne du cas Rimbaud une idée bien différente de celle qui est à la mode et que je
trouve fantastique. La littérature poétique est envahie aujourd’hui par un esprit de
mysticisme et même d’illuminisme qui fait trop aisément tenir pour révélations les
effets d’une certaine (( Rhétorique ». I1 y a certainement du prodige de nouveauté et
de pouvoir excitant dans plus d’un endroit de Rimbaud.
Voici un peu plus de cinquante ans, quand j’ai subi le choc des Illuminations,
j’ai essayé de m’expliquer le système, conscient ou non, que supposent les passages
les plus virulents de ces poèmes. I1 me souvient d’avoir résumé ces observations -
et, en somme, mes défenses - par ces termes : Rimbaud a inventé ou découvert la
puissance de (( l’incohérence harmonique )).

282
Arrivé à ce point extrême, paroxystique de l’irritation volontaire de la fonction
du langage, il ne pouvait que faire ce qu’il a fait - fuir.

Lettre à Jean-Marie Carré, 23 février 1943;


Lettres à quelques-uns, Gallimard, 1952,
p. 239-240; à propos de La Vie aventureuse
d’Arthur Rimbaud de Jean-Marie Carré.

Puis-je faire comprendre en 1943 à quelques personnes beaucoup moins âgées


que moi, l’effet que pouvait produire vers 1891 la rencontre brusque d’un certain
jeune homme avec les vers de Mallarmé? [...I
Dès le premier contact, et quel que fût l’effet premier d’obscurité et de compli-
cation de ses vers, il n’y eut en moi aucune hésitation sur l’importance exceptionnelle
qu’il fallait consentir que leur existence prît en moi. Désormais, toutes autres poésies
me semblèrent réduites à quantité de gauches tentatives, de fragments heureux,
précédés ou suivis de morceaux insignifiants ou prosaïques. [...]
Peu de mois après, je reçus le choc que peut communiquer aussi la connaissance
alors foudroyante de l’œuvre d’Arthur Rimbaud.
Je fus comme intellectuellement bouleversé par l’apparition si soudaine sur mon
horizon spirituel de ces deux phénomènes extraordinaires. Le mécanisme de ma
réaction de défense contre ces deux types si offensifs de poètes vaudrait une analyse
aussi serrée que possible.. .

Propos me concernant [1943]; (32, t. II,


p. 1531.

[...I Je compare vaguement Mallarmé et Rimbaud à des savants d’espèce dif-


férente : l’un créant je ne sais quel calcul symbolique; l’autre ayant découvert je ne
sais quelles radiations inédites.

Propos me concernant [1943]; E , t. II,


p. 1533.

Ego
(1891)
Excité par ces quelques lignes de Poe 24, et surexcité par ce que me semblaient
supposer les expériences (car, comparés aux poèmes antérieurs, c’était bien le terme
qu’il me fallait employer) de Mallarmé et de Rimbaud,
je me mis à considérer la Poésie en tant que problème général - production
complexe où tous les constituants de l’action à conditions psychiques, conscientes ou
semi-conscientes, ou inconscientes, devaient figurer.
- Mais le problème lui-même me parut si riche en profondeur et si neuf - à
mesure que je m’y attardais - qu’il passa en intérêt toute poésie en particulier, et
que son examen me conduisit, de proche en proche, ou plutôt de loin en plus loin,
à une recherche de développement indéfini et d’ampleur illimitée.
Je voulus savoir ce que je faisais.

Cahiers [1944], t. XXVIII, p. 252;


Pléiade, t. I, p. 314.

283
1. Pendant longtemps on a pensé, et même écrit, qu’il n’y avait rien de commun entre Valéry, le
poète souvent appelé - bien à tort! - u néo-classique » et celui qui est devenu pour beaucoup le symbole
même de la modernité, Rimbaud, l’être de toutes les révoltes, ruptures et audaces. Mais des recherches
récentes ont révélé que cette opposition schématique était complètement erronée. En fait, dès l’âge de
18 ans Valéry a commencé à lire avec passion, en l’annotant, toute l’œuvre poétique de Rimbaud au
fur et à mesure qu’elle paraissait, et à partager son enthousiasme avec ses meilleurs amis, notamment
Gide et Pierre b u y s . A partir de cette époque et jusqu’à la fin de sa vie, sa correspondance, certains
de ses essais et surtout ses Cahiers contiennent de nombreux passages où il se révèle, de l’avis de beaucoup
de spécialistes, un des tout meilleurs critiques de Rimbaud. Refusant d’emblée la mythologie et
l’hagiographie dont on l’avait entouré, il a cherché à comprendre par des analyses précises ce qu’il y
avait de plus radicalement neuf dans sa vision des choses et dans l’expression linguistique si insolite de
cette vision, ainsi que du rapport tout à fait nouveau au monde, à soi-même et à la logique généralement
admise qu’elle impliquait. On remarquera avec intérêt que certains des commentaires de Valéry prennent
Rimbaud comme point de départ d’une réflexion plus large sur le fonctionnement de l’esprit en général,
par exemple le rôle de l‘a incohérence » dans la pensée comme dans la perception du réel et les types
d’activité mentale qui échappent - peut-être heureusement - à l’intellect.
Nous renvoyons aux deux tomes de l’éd. Hytier des û k z r e s de Valéry dans la Bibliothèque de la
Pléiade (abrégées E,t. I et t. II) et, pour les Cahiers, à l’édition en fac-similé du C.N.R.S. (29 tomes,
1957-1961), et le cas échéant à l’éd. Judith Robinson-Val+ de la Bibliothèque de la Pléiade (la date
indiquée est celle de la rédaction du cahier).
2. Valéry faisait alors une licence de droit à la Faculté de Montpellier.
3. Inutile d’insister sur l’influence évidente du Bateau ivre, sur ce vigoureux hymne à la mer écrit
par Valéry à 19 ans.
4. A cette époque, Valéry éprouvait une désaffection de plus en plus grande pour la majorité des
œuvres littéraires.
5 . Lord Kelvin est avec Faraday et Maxwell une des plus hautes figures de la physique anglo-
saxonne du XIX‘ siècle. On verra plus loin comment Valéry rapproche ces trois grands esprits scientifiques
(et d‘autres) de Rimbaud.
6. La mer. Cf. La Jeune Parque : u ... et sur l’écueil mordu par la merveille N (G, t. I, p. 97).
7. Cette u entrée en matière » abrupte, immédiate, engageant d’emblée tout l’être dans une action
qui a déjà commencé, est très rimbaldienne (cf; Enfance II : u C’est elle, la petite morte, derrière les
rosiers », ou Matinée d’ivresse : u O mon Bien! O mon Beau! Fanfare atroce où je ne trébuche point!
[...I », ou encore l’étonnant début de A une Raison : u Un coup de ton doigt sur le tambour ... ».
8. Cf. Marine.
9. Au sens métaphorique de u créateur » ou, plus précisément, u constructeur » chez qui s’allient la
théorie et la pratique, le savoir abstrait et le pouvoir concret, la vision d’ensemble et la maîtrise des
détails.
10. L’u avant-garde 1) de la physique moderne comme Rimbaud l‘a été de la poésie moderne.
11. I1 s’agit de cinq textes - Fairy, Guerre, Génie, Jeunesse et Solde - publiés dans l’édition Vanier
des Poésies complètes parue en 1895.
12. Ce texte rappelle la structure de Métropolitain, où chacun des cinq paragraphes, composé d’une
seule phrase sans verbe, se termine par un nom exclamatif (« La Ville! »,etc. comme ici N La Mer N).
Ce nom résume, sans l’expliquer, le grouillement hétéroclite (c Ab heterogeno N) d’êtres et de choses, de
mouvements, de sensations, de fragments d’impressions visuelles (ici plutôt tatciles) qui donne au poème
son trop-plein d’énergie, son besoin perpétuel de se transformer en autre chose que ce qu‘il vient d’être.
I1 est certain que Valéry a gardé dans sa mémoire plusieurs de ces modèles d’écriture, avec leurs effets
verbaux si puissants, et-qu‘il en a subi l’influence - comme le montrent aussi La Merveille et les
brouillons foisonnants d’Eté (Fonds Valéry, Bibliothèque nationale), remplis d’une sensualité tumultueuse
qui rappelle fortement les Illuminations. L’influence de Rimbaud s’est fait sentir de nouveau, de l’aveu
de Valéry lui-même, dans La Jeune Parque. On sait qu’il a inclus son nom dans la liste des poètes
auxquels il s’était u référé N pendant la longue période de genèse de son chef-d’œuvre poétique (Cahiers,
t. I, p. 508; Pléiade, t. I, p. 246). Cette présence sous-jacente de Rimbaud est particulièrement sensible
au début du passage sur l’éclosion du printemps (E, t. I, p. 102-103). Quoique les sonorités soient
propres à Valéry, le prodigieux élan qui soulève et emporte tout l’être dans le sillage de la u renaissante
année» est typiquement rimbaldien, comme l’est aussi le besoin de s’arracher à tout ce qui, en soi ou
dans le monde, appartient au passé et de u partir N au plus vite pour trouver ce u nouveau » que les
U feuilles par milliers )) sentent déjà vibrer en elles.
13. Dans l’édition Vanier de 1892 contenant les Illuminations et Une saison en enfer, offerte à
Valéry par son jeune ami Charles Autillion. Cette édition a été relue maintes fois et abondamment

284
annotée. Valéry l’a gardée jusqu’à sa mort. Pour plus de détails, ainsi que des fac-similés, voir Judith
Robinson-Valéry, Rimbaud, V a f ét y et a I’incobérence harmonique Y, Minard, 1979.
14. C’est-à-dire U J‘ai embrassé l’aube d’été ».
15. Ce vers, cité de mémoire avec une légère erreur (U lourds » devrait précéder U cheveux »), figure
dans Ler Cbercbeurer de poux, poème que Valéry admirait tout particulièrement. On reconnaît ensuite
trois vers du Bateau ivre.
16. Sur les nombreuses allusions scientifiques que renferment ces deux noms et sur la richesse
conceptuelle du parallèle établi ici entre Crookes ou Pierre Curie et Rimbaud, voir Rimbaud, Vaféty et
a I’incobérence harmonique s, op. rit., p. 43-44.
17. Admirable évocation d’une sorte d’état pré-articulé et pré-conscient du langage, dont le statut
n’est pas encore défini, ni par rapport au locuteur ni - encore moins - par rapport à l’auditeur, situé
dans un lieu autre que celui où nous nous trouvons bien que nous soyons U là ». Ce que Valéry évoque
ici explique certainement en partie l’impression de genèse perpétuelle, tant du langage que de la sensation
et de la vision, qui caractérise l’écriture rimbaldienne, ainsi que le sentiment d’étrangeté dans l’entièrement
nouveau, et d’u impénétrabilité », d’opacité qui l’accompagne.
18. 1892, l’année de crise qui a précipité la U nuit de Gênes ».
19. Valéry a entouré le nom de Pascal d’un rond, signe d’hésitation ou de besoin de nuancer.
20. La présence de Rimbaud dans cette liste très sélective d’hommes qui, à travers les âges, ont
voulu U se sentir autre chose )) que ce que notre nature brute nous permet d’être est un des plus beaux
hommages que Valéry lui ait rendus.
21. Allusion probable à la célèbre scène de Boris Godounov où, juste avant de mourir, Boris va,
(( une fois pour toutes », jusqu’au bout de sa propre vérité.

22. Un ajout marginal (( Kepler N rapproche Rimbaud d’encore un savant illustre. Kepler a
effectivement mêlé à ses raisonnements logiques et mathématiques sur la physique céleste des éléments
mystiques, voire ésotériques, auxquels il tenait. La fréquentation de Rimbaud a été pour Valéry l’occasion
de réfléchir aux différents aspects extra-rationnels de la pensée et de la perception du monde. II y voyait
une source d’énergie (notion capitale chez lui) appelant à la révolte contre les a priori figés qui risquent
toujours de priver l’esprit de sa créativité, et aussi de sa conscience de tout ce qu’il y a de relatif dans
ce qu’il croit savoir.
23. Valéry évoque l’introduction par Mallarmé et Rimbaud, dans la poésie, de U l’action formelle
combinatoire » appliquée au langage en dehors de son contenu sémantique.
24. Dans Le Domaine d’drnbeim : U Je crois que le monde n’a jamais vu et que, sauf le cas où
une série d’accidents aiguillonnerait le génie du rang le plus noble et le contraindrait aux efforts
répugnants de l’application pratique, le monde ne verra jamais la perfection triomphante d’exécution
dont la nature humaine est positivement capable dans les domaines les plus riches de l’art » (Poe, Euvres
en prore, Bibliothèque de la Pléiade, 195 1 , p. 956).
T T

un anniversaire
e

sous l’Occupation
KeDonse a Yencruete
A A

(( Rimbaud est mort

il y a cinquante ans ))

Loys Masson

I1 me plaît d’imaginer un Rimbaud aux cheveux de vent rouge tonnant sur tous
ceux qui l’ont expliqué ou exploité - commenté, détaillé avec des minuties de Chinois
et une maladresse de ferveur à faire peur. Ses yeux sont Paris se repeuple ou Les Mains
de Jeanne-Marie. Ses révoltes suent de la lave dans la nuit. I1 brandit la matraque
de son silence africain. I1 ne marche pas, il ne vole pas, il ne flotte pas; il se déplace
comme se déplacerait, si elle était touchée de magie, une colonne ou une guillotine...
Je ne sais pas qui est Rimbaud. Le cas Rimbaud ne m’a toujours été qu’un boniment
de malade. Moi, j’ai senti passer sur ma vie un galion de mots après lequel j’ai été
comme une vague lorsqu’elle a déferlé; et elle cherche à rassembler ses crêtes et sa
musculature d’eau, et il n’y a plus rien. Je ne sais pas. J’ai lu. Puis j’ai voulu crier
tout à coup, très haut et très loin. Si j’ai compris, c’est que mon sang était devenu
tout collant d’une bave de foudre. Quand on a voulu pour moi, avec des phrases
qui insistaient comme des fossoyeurs, étaler la genèse du Bateau ivre ou des Voyelles,
j’aurais giflé. Je giflerais encore volontiers.
Je ne pense cependant pas que l’on doive parler d’une actualité de Rimbaud.
A moins de donner à cette actualité un sens très large, presque infini, et qu’elle
veuille justement dire tout ce qui de Rimbaud est absent dans l’époque. Nous sommes
sans cesse joués, je crois, par un visage du temps. Nous voyons l’apocalypse, la saison
en enfer. Mais on a avili l’apocalypse. On a fait un enfer rationnel. On a tué une
âme, partout. Et je dirais : l’éloignement de Rimbaud - si certaines des hautes flammes
des Poésies n’étaient soudain toutes chargées d’odeurs et de ce combat même du sang
gris et du sang rouge.

Poésie 41, octobre-novembre 1941, p. 10.

289
1. La revue de guerre dirigée par Pierre Seghers depuis Villeneuve-lès-Avignon, portant le millésime
de l'année de sa publication, Poérie 41, puis Poérie 42, sous-titrée Ancienne Revue der Poèter-carquér, a
voulu manifester la vigueur de la postérité de Rimbaud au moment du cinquantenaire de sa mort, alon
que la moitié de la France était occupée, en lançant une U enquête » sous le titre U Arthur Rimbaud est
mort il y a cinquante ans n. Le no 5 de 1941 publie une lettre de la rédaction [Pierre Seghers], s'adressant
à % u n assez petit nombre d'hommes représentatifs pour leur demander de parler [...I de l'actualité
d'Arthur Rimbaud ». Les réponses se partagent le no 6 de Poérie 41 et le no 1 de Poérie 42. Ainsi, la
première des deux livraisons donne la parole à André Gide, Charles-Ferdinand Ramuz, Loys Masson,
André Malraux, Jean Cassou, Daniel-Rops; elle publie en outre la lettre de Mallarmé à Mme Rimbaud
du 21 mars 1897 (ici, p. 106-107) et U quelques notes D de [Seghers] : U Mort du poète - Mystère
abyssin - Rimbaud mis en onde. U ia seconde livraison donne les réponses de Louis Gillet, Georges
Duhamel, Pierre Jean Jouve, Pierre Emmanuel, Joë Bousquet, Paul Fort, Charles-Albert Cingria, Fernand
Gregh et Alain Borne, suivies de U quelques notes n encore, sut U l'édition originale d'Une raison en
enfer » (par Louis Piérard) et sur M Rimbaud et Radio-Maroc ».
Leçon d’une œuvre
et d’un silence

Thierry Maulnier

I1 y a pour les écrivains diverses possibilités d’influences, inégales par leur force
de pénétration, leur vigueur fertilisante, leur durée, et peut-être leur dignité. L’une
d’entre elles, la plus commune, la moins considérable, la plus considérée, consiste à
susciter des imitations, à donner à des successeurs des procédés et des recettes, à
fournir à de jeunes disciples serviles et par conséquent infidèles des mots de passe et
des drapeaux. Cette sorte d’influence, nécessairement périssable, constitue l’agonie
d’une forme d’art qui a atteint son accomplissement, et se confond avec son déclin.
Les foyers secondaires allumés par la contagion d’une grande œuvre ne sont pas
capables d’entretenir longtemps par leurs propres forces un rayonnement emprunté.
Mais, tandis que disparaissent les imitateurs éphémères, l’œuvre-mère continue
de vivre, nourrit au cœur des pensées humaines une flamme perpétuelle, parfois
brillante, parfois obscurcie, souterraine; elle va, à travers les générations et les siècles,
troubler les sommeils, susciter non plus l’émulation, mais l’attention, proposer non
plus des solutions, mais des problèmes, commencer au-delà du déclin de sa fausse
influence la carrière de sa véritable fécondité. I1 y a eu autour de Rimbaud beaucoup
de polémiques, d’apologies, d’imitations; il faut souhaiter que ce tumulte s’achève,
et que la véritable importance d’une surprenante et dramatique expérience commence
d’apparaître dans les œuvres qui ne chercheront pas à lui ressembler.
L’empressement avec lequel la mémoire de Rimbaud a été honorée et servie, le
parti qu’on a tiré de son œuvre et de son nom, contrastent d’étrange façon avec
l’isolement dans lequel il s’est tenu avec une persévérance opiniâtre et démoniaque.
D’autres poètes ont été tenus à l’écart par le monde : celui-ci a tenu le monde à
l’écart. I1 l’a traversé d’un pas rapide, cuirassé d’une intransigeance farouche, de
l’allure pressée et pour ainsi dire impatiente de f’homme qui a affaire ailleun. I1
semble que le peu qu’il ait consenti à livrer de lui-même dans de faibles apparences
d’amour ou d’amitié, il l’ait aussitôt arraché aux mains qui prétendaient le saisir avec
une âpre fureur, avec une férocité véritablement vengeresse. I1 n’a jamais eu - jamais

29 1
- la faiblesse d’une confidence. Comment ce poète ombrageux et rebelle, oint pour
son passage terrestre, comme le lutteur grec pour le combat, de l’huile qui rend
insaisissable, eût-il accepté cette mainmise tentée de tous côtés sur sa personne, par
les chapelles religieuses, politiques ou littéraires? I1 n’a conclu de traité avec personne.
I1 n’a daigné donner le moindre mot d’explication ni sur son œuvre, ni sur son
silence.
I1 y a dans l’histoire des lettres des poètes qui prennent leur temps, construisent
une œuvre solide et imposante, ménagent autour d’elle de puissantes perspectives,
et, installés en son centre, y attendent paisiblement l’hommage de sujets et de vassaux
innombrables. I1 est aussi d’autres poètes, qui ne semblent point nés pour ce monde,
qui n’établissent nulle part leur assise terrestre, qui traversent la vie d’un pas furtif
ou du vol étincelant des météores, qui disparaissent très vite au-delà de l’horizon
visible, à la poursuite de l’étoile ou de la chimère inconnue dont ils n’ont pas détourné
les yeux. C’est l’espèce des poètes disparus jeunes dans la mort ou dans le silence.
Ils viennent de la même patrie, ils courent au même rendez-vous, ils sont réunis à
travers les siècles par une parenté fraternelle. Ils sont quelques-uns dans notre litté-
rature, tous différents, tous semblables. L’un est Joachim du Bellay, mort à trente-
cinq ans en laissant derrière lui des poèmes dorés et constellés de prodiges; l’autre
est Théophile, révolté d’avant le romantisme, qui atteignit la mort à travers le
libertinage, la magie et la captivité; le troisième est Gérard de Nerval, qui, bien
avant le jour de sa fin énigmatique, trouvait contre un monde insupportable ce refuge
qu’on a bien légèrement appelé sa folie et dont il rapportait Auréiia; Rimbaud est
évidemment de la même famille. I1 passe lui aussi à travers les lettres avec une hâte
fébrile, une impatience d’Argonaute. I1 a les mêmes dons d’enfant prodige, la même
facilité divine dans la création du plus difficile. I1 n’apparaît, lui aussi, dans le monde
visible que pour peu de temps, paré de la même grâce funeste. Maître absolu des
ressources d’un langage en qui rien ne lui résiste, il ne tarde pas, lui aussi, à se
heurter à une impossibilité d’autre nature, et renonce définitivement à composer par
le moyen du langage avec un univers dont le sépare un invincible malentendu. Plus
encore que celle des autres poètes, l’influence de tels poètes est difficile à mesurer. Ils
se placent d’eux-mêmes dans les marges de l’histoire littéraire. Leur œuvre abandonnée
ou interrompue ne se développe point selon toute sa courbe. Elle subsiste, fragile et
incorruptible, légère et pesante de richesses scellées. Nous ne savons au juste ce que
nous leur devons. Mais nous savons aussi que nous recevons d’eux une nourriture
impalpable et nécessaire, et que sont pour toujours présents dans les songes humains,
comme les anges même de l’impossible, ces jeunes visages prédestinés.
Pour qui veut situer Rimbaud, il est plus aisé de dénombrer les influences qu’il
subit que celles qu’il exerce. I1 refait en quelques mois le chemin parcouru en un
siècle par la poésie fragaise, il en consume avec une désinvolture insolente les ressources
les plus diverses au feu dont il est lui-même dévoré. Comme beaucoup des enfants
dont les dons littéraires passent la mesure normale, il commence par imiter tout le
monde. Le Forgeron est un fragment d’une Légende de siècles révolutionnaires écrite
par un Hugo anarchiste. Opbéiie, au carrefour du romantisme et du symbolisme,
brille d’une clarté nervalienne. Les Premières Communions, Les Cbercbeuses de poux
marquent le passage du brillant météore dans la sphère d’aimantation du noir soleil
baudelairien; il semble que rien ne résiste à cette aisance toute-puissante. Mais déjà
commence d’apparaître, au sein de la virtuosité d’un artiste parfaitement maître de
son outil, le langage, une indignation sombre et furieuse contre la docilité même avec
laquelle le langage lui répond. Don Juan de la poésie, Rimbaud en épouse tour à
tour et en abandonne toutes les formes; écœuré de leur facilité, il tente de forcer à
la résistance et à la lutte une pureté qui se dérobe, il lui impose en vain, comme
Don Juan à ses maîtresses, le sacrilège pour dernière épreuve, et, saisi d’une sorte de

292
fureur meurtrière, il en brise enfin les formes sensibles, cherche à en violer le secret
suprême dans l’effort d’une destruction presque haineuse, abîme les lois de la compo-
sition poétique et la chaîne logique du discours; chaque moment de l’aventure
poétique de Rimbaud a été ainsi un effort de plus pour forcer à crier grâce et à se
rendre un sphinx qui éternellement se dérobe. Le langage est retourné par Rimbaud
contre les dieux mêmes qu’il sert, puis forcé de se déchirer lui-même, et finit par
éclore en fleurs extravagantes et somptueuses, d’une couleur dont la violence confond,
sur la corruption d’un monde décomposé.
A ce jeu redoutable, Rimbaud consume moins la poésie que la poésie ne le
consume. Arrive bientôt le moment où l’écrivain dévastateur n’a plus rien à faire
dire, non plus seulement au langage, mais à la destruction du langage même. Dès
lors il n’a plus qu’à se taire, et se tait en effet, d’un silence aussi inexplicable, aussi
inexpliqué que celui des autres poètes, de Nerval, de Racine. On cherchera sans doute
longtemps les raisons de la conversion bourgeoise de Racine, du (( suicide N de Gérard
de Nerval, de la fuite de Rimbaud vers l’Abyssinie et le commerce des peaux. Ces
évasions n’ont rien de poétique en elles-mêmes, et l’on peut même sans trop de peine
y découvrir quelque élément médiocre ou sordide. I1 n’importe. Car il est évident
que lorsqu’un poète se tait volontairement, ce ne peut être que lorsqu’il a constaté
de façon impérieuse et convaincante l’impossibilité ou l’inutilité de parler. La retraite,
la mort prématurée, la maladie, la fuite doivent, de ce point de vue, être considérées
comme les apparences contingentes d’un événement intérieur et nécessaire, par lequel
le caractère dévorant de la poésie apparaît dans toute sa gloire redoutable. I1 n’y a
nul besoin d’expliquer cette évidence, que la poésie peut être une aventure où se
consume la vie avant l’heure de la mort (( naturelle ». Outre qu’il n’est pas mauvais
que soit maintenu autour des tempes des grands poètes le nimbe d’un mystère dont
on ignore la nature exacte, il va de soi que l’acte poétique, recherche qui se risque
et hésite aux limites de l’ineffable absolu, aille souvent se briser sur cette impo.s.sibilité
dont la mort n’est qu’un des visages terrestres. Par sa nature même, la poésie est
cette forme du langage qui est le plus près du silence. Située à la frontière même de
la part inaccessible des choses, et pour la même raison que Paul Valéry a pu la définir
comme U un langage à l’état naissant »,elle s’offre souvent à nous sous la forme d’un
langage qui meurt.
On en a peut-être dit assez pour faire entendre que l’influence de Rimbaud sur
les activités poétiques qui sont nées après lui est en même temps une des plus
évidentes et une des plus difficilement mesurables qui soient. Dans sa course inquiète
et rapide, Rimbaud n’a pas seulement parcouru les étapes des poètes qui l’avaient
précédé, mais aussi celles des poètes qui allaient le suivre. I1 a commencé en plagiaire
pour finir en précurseur, et condamné ainsi à une sorte d’imitation ou de redite,
confiné dans une espèce d’inutilité ceux qui allaient être le plus empressés à se réclamer
de lui. I1 n’est peut-être pas indispensable de montrer par des exemples comment,
par son travail de destruction des thèmes, de la structure et de la continuité même
du poème traditionnel, il a ouvert à la poésie actuelle ce libre champ des possibles
où elle s’est jetée avec une ivresse inconsidérée; comment la Saison en enfer est devenue
le type même du poème où l’auteur reçoit sa loi, non plus que la composition des
termes du langage selon leurs affinités sonores et des découvertes où il est mené par
ce travail même, mais d’une véritable et tumultueuse invasion d’images qu’il prend
seulement la peine de nommer; comment enfin Rimbaud, poète visuel, aux yeux de
qui les objets les plus réels du monde se présentaient détachés de toute subordination
aux autres objets, violemment délimités par leur seule présence, avec la force saisissante
et inexplicable de l’hallucination, a enseigné à ses successeurs l’art de fixer leurs
regards sur leurs visions avec une intensité telle qu’autour de ces visions le monde
se dissout et se détruit. Ce sont là des sujets d’étude pour l’histoire littéraire, au

293
même titre que (( Rimbaud et la religion », ou {( Rimbaud et la révolte », et qui
entraîneraient bien loin dans l’examen de la poésie contemporaine et notamment du
surréalisme. On a voulu s’en tenir ici à ce qui faisait la valeur éducatrice, pour ainsi
dire perpétuelle, d’une expérience poétique menée jusqu’aux limites de l’insoutenable.
Depuis Phaéton, Icare et Empédocle, l’homme n’a connu les limites exactes de son
pouvoir qu’au contact mortel des feux du ciel et de la terre. Ce n’est pas telle ou
telle école poétique qui pourrait prétendre réclamer Rimbaud pour maître; mais toute
poésie lui devra désormais d’avoir été aidée par lui dans la définition toujours inachevée
de son ineffable nature.

Le Figaro littéraire (supplément du samedi)


8 novembre 1941; recueilli sous le titre
U Rimbaud et son silence », dans Esquisses
littéraires,Robert Cayla, 1948, p. 57-76.

1. La page anniversaire du Figaro littéraire du 8 novembre 1941 : U I1 y a cinquante ans mourait


Rimbaud » comprenait, outre le texte de Maulnier, un article d’André Billy : U La maladie et la mort
du poète », le texte des Assis avec un fac-similé de la première strophe et la reproduction de la carte
postale envoyée d’Aden en mai 1885 à Ernest Delahaye. Maulnier, sensible à une certaine image de
Rimbaud jusqu’à se faire épingler par Etiemble (Genèse du mythe, Gallimard, 2’ éd., 1968, na 1252 et
1276), avait réservé quelques pages de son Introduction ù la poésie francaise (Gallimard, 1931), au
poète du Bateau ivre et des U chansons P de 1872.
A Rimbaud

Armand Robin *

I1 se peut bien que, cinquante ans après la mort d’un des Arthur Rimbaud, il
n’y ait plus un seul pouce de (( terra incognita )) dans la vie de cet errant lancé vers
tous les buts, de ce migrateur qui s’éveilla dans la froide Europe et s’effraya de
s’entendre chanter plus haut, plus fort que tous, il se peut que de cet homme nous
connaissions et tous les vers et toutes les variantes, et toutes les folies et toutes les
implacables lucidités, et toutes les colères et toutes les prières, et toutes les misères;
il se peut qu’il n’y ait plus un seul de ses gestes qui soit passé inaperçu des
commentateurs et des observateurs européens, américains, chinois, qu’il n’y ait plus
un seul de ses vers qui n’ait été surveillé, disséqué, analysé plus que ne le fut jamais
une formule d’Aristote, plus imité qu’un vers de Pindare, plus admiré qu’un vers
d’Homère : il se peut bien que jamais espionnage ne fût aussi réussi qu’autour de ce
sublime fuyard, oui, il se peut bien enfin que les détectives de la critique aient
remporté à son sujet une de leurs plus éclatantes victoires; qu’importe, de ces cinquante
ans de perpétuelles recherches, enquêtes, commentaires, il sort blanc de toute parti-
cipation véritable à tout ce dont nous découvrons qu’il s’est occupé. I1 surgit entouré
d’un aussi grand mystère qu’au premier jour; il a beau être connu, signalé, pisté,
traqué, imité, reproduit, singé, décalqué, il reste a l’introuvable : quoi qu’on fasse,
il reste le mirage qu’il était d’abord. Sitôt qu’on rapporte à lui l’un de ses pas, il
faut bien admettre qu’il est déjà bien au-delà. I1 existe, subsiste, persiste comme un
dieu. I1 est le seul auteur français mythologique.
Sitôt son nom prononcé, tout ce qui n’était que (( belles-lettres )) prend un
caractère sacré; il est bien autre chose qu’un poète ou même qu’un poète pour poètes;
son œuvre poétique disparaît sous l’affabulation dont on l’entoure. Irrémédiablement
légendaire malgré les précisions des biographes, il joue par rapport à tous les poètes
le même rôle mythique qu’autrefois Orphée, invoqué comme lui, comme lui invoqué
dans le secret, comme lui tenu pour supérieur à toute la vie, comme lui suivi partout,
imité partout, connu jusque dans la façon dont il descendit des (( fleuves impassibles ))

295
jusqu’à la mer. Tout ce qui est bien depuis un demi-siècle a passé par lui; ce réfractaire
total représente en fin de compte l’un des seuls N sacrements N que le monde présent
tienne pour nécessaire. I1 est le beau Ft le bien suprême, aussi bien pour Claudel que
pour Cocteau, pour Gide que pour Eluard.
Bien plus! Cet homme jailli en flèche au-dessus d’une très vieille civilisation,
laquelle n’aspirait qu’à se détendre et s’énervait de traîner ses derniers jours, représente
aussi, semble-t-il, l’un de ces mythes au nom desquels l’humanité change de base à
son insu.
Rimbaud fut poète aussi peu qu’il le put; il supprima même ce peu, il fut
voyant confia-t-il un jour, peut-être serait-il plus exact de dire qu’il est l’un des très
rares élus dans lesquels, pendant quelques siècles, les hommes vont se voir; au-delà
des grandes destinées poétiques ou même mystiques, il est une autre destinée encore,
bien plus rare : elle consiste à figurer d’avance ce que sera bientôt le monde.
Rimbaud, en deux années, dessina nerveusement en grands traits d’éclair, illumina
la vie qu’il allait vivre et celle qu’il sentait venir pour tous. Ce patriarche tragique,
centenaire à seize ans, émissaire chargé de tout le fardeau des millénaires, ployé sous
les puissances verbales les plus éprouvées de tous les classicismes et de tous les
romantismes, s’en vint frapper aux portes d’une nouvelle ère; lorsque la porte s’ouvrit,
il était déjà très loin, plus loin que tout désert, que le désert même de sa mort à
l’hôpital de Marseille : visiblement, l’homme qui avait chanté Une saison en enfer et
le temps des assassins avait pris la fuite devant un spectacle plus effrayant que celui
que sa seule existence pouvait lui présenter. Qui n’écrit que pour écrire jamais ne se
tait tout à fait; mais qui décrit une sinistre réalité avec la conscience de la déchaîner
recule épouvanté. I1 semble hors de doute que Rimbaud se sentit créateur réel et
responsable du monde auquel par avance ses mots prêtaient forme. I1 connut I’épouvante
ancestrale qui, dans les sociétés primitives, f a i t trembler de teweur les prophètes-poètes
possesseurs des t maîtres mots m.

Comœdia, 20 décembre 1941.

1. Armand Robin, breton, né en 1912, est mort prématurément en 1961, comme Rimbaud dans
une chambre d’hôpital. Au début de la guerre, il publie Ma vie sans moi (1940), à la fin des Poèmes
indésirables (1945), illustrant la lignée anarchisante de la poésie.
Lueurs à l’Est
vovacreur
T

Le I d
(extrait)

Hugo von Hofmannsthal

De nombreuses images de jeunes gens et d’hommes avaient passé devant nous,


quand il en apparut une encore ’. Nous vîmes surgir celui qui avait indiciblement
souffert avant de nous quitter pour toujours. J’ai dit (( nos amis )) et pourtant nous
les avions rarement rencontrés; celui-ci n’avait croisé nos vies qu’une fois, ce fut dans
un entretien passionné et de sa part, un déchirement sans nom de soi-même, un
acharnement contre le ciel et l’enfer. I1 y eut entre nous des divergences quasi
fraternelles, puis il redevint un étranger, un glacial étranger. Mais ses lettres, un mot
sublime prononcé un jour d’une manière impassible, d’autres paroles comme san-
glantes, son journal, les quelques incomparables poèmes, écrits tous la même année,
à dix-neuf ans - et ces poèmes, il les déteste, il les méprise, il les met en pièces
quand il les trouve, il les couvre de crachats, il en piétine les restes - l’histoire cruelle
de ses dernières semaines et de sa mort, racontée par sa sœur, voilà l’image que nous
avons de lui au fond de notre cœur. I1 est pauvre et il souffre, mais qui oserait se
risquer à l’aider, lui qui est incomparablement seul, qui oserait seulement l’approcher
lui qui avec une énergie inhumaine se replie sur lui-même comme un arc, pour lancer
le trait le plus impitoyable; il repousse la main qui se tend, il se cache dans les
abîmes des grandes villes, il répond avec hauteur à toute avance, il se dérobe à toute
allusion à ses dons, à son génie, comme un forçat recule devant le fer rouge; vagabond,
il surgit tantôt ici, tantôt ailleurs envoyant aux siens, de Macédoine, du Caucase,
d’Abyssinie une lettre où l’espérance rend le son d’une menace, et dont les sèches
indications vous stupéfient comme une protestation infinie, comme une condamnation
à mort infligée par soi-même. I1 entend lutter pour gagner de l’or, de l’or, de l’or,
et il lutte contre son propre démon, pour quelque chose d’énorme, d’indéfinissable.
Et maintenant, nous le voyons, tandis qu’on le redescend des montagnes d’Abyssinie,
le long d’un sentier rocailleux, solitaire, dans l’air silencieux : l’instant présent est
immuable comme ici; on dirait que c’est vers nous qu’on le ramène. I1 est couché
sur une civière, le visage caché sous une étoffe noire, son genou malade, gros comme

299
une citrouille, gonfle la couverture. Sa belle main amaigrie, cette main aimée de sa
sœur, arrache de temps à autre le linge de son visage, et il donne un ordre aux
hommes de couleur qui le portent; ils auraient voulu descendre doucement, en prenant
la pente de biais; lui, veut descendre à pic, hors du chemin, vite. Ineffable révolte,
malgré la mort qui est jusque dans le blanc de ses yeux, malgré la bouche qui se
tord de douleur, et dédaigne de se plaindre *.

Extrait d’une nouvelle intitu!ée (( Le voya-


geur »,Heures grecques, trad. Etienne Coche
de la Ferté, G.L.M., 1948, p. 26-28; en
allemand Augenbiicke in Criechenland,
1912.

1. Des voyageurs, en Grèce, font apparaître par le souvenir l’ombre de personnages qu’ils ont
connus : U Chacun de ces visages représente une destinée, quelque chose d’unique, ce qu’il y a de plus
unique, et aussi un interminable cheminement vers un but infiniment lointain. Ils paraissent vivre, tandis
qu’ils nous regardent : comme si dans nos regards ils puisaient la vie. w
2. U Est-il besoin d’indiquer au lecteur français », écrit Etienne Coche de la Ferté dans son avant-
propos U que le poète évoqué mais non nommé [...] n’est autre que Rimbaud? w
Rimbaud en tchèque
en 1930

Jeanne Bern

I1 paraît à Prague, en 1930, aux éditions Odeon, une traduction de l’œuvre de


Rimbaud intitulée Di10 Jeana Artbura Rimbauda. Elle est due à VitEzslav Nezval,
le grand poète surréaliste. De poète à poète, le courant passe-t-il? Quel est le Rimbaud
- le texte de Rimbaud - qui fut ainsi donné au lecteur tchèque il y a soixante ans,
dans un moment rare d’épanouissement culturel, à la mi-temps du bref parcours
imparti par l’Histoire à la Première République Tchécoslovaque?
I1 faut d’abord voir comment se fabrique une traduction. Une note du traducteur
en fin de volume indique que l’édition de base est celle des CEuvres de Rimbaud,
Mercure de France, réédition de 1924. Nezval fait allusion à la phrase d’Aicbimie du
verbe : ((Je réservais la traduction »,qu’il interprète comme une tentative, de la part
de Rimbaud, de se détacher de (( la logique d’expression de sa langue maternelle ».
Aussi le poète tchèque présente-t-il son travail comme une recherche d’effets d’équi-
valence plutôt que comme une traduction au sens strict. A la fin il remercie Jaroslav
Zaoralek de son aide, qu’il qualifie de philologique. On peut penser qu’il a travaillé,
comme c’est souvent le cas, sur une première version mot à mot que lui aurait
procurée ce collaborateur. La connaissance qu’avait Nezval de la Jangue française lui
permettait sans doute de soutenir la conversation avec Breton et Eluard, mais pas de
lire Rimbaud dans le texte.
C’est sur ce fond d’entraves et de contraintes qu’il faut apprécier ce Rimbaud
en tchèque. J’ai porté mon choix sur une des lliuminations : Angoisse, poème en prose
réputé difficile, c’est-à-dire qui demande une extrême attention d’ordre philologique
précisément.

30 1
ANGOISSE UZKOST

Se peut-il qu’Elle me fasse pardonner Coi je moino, aby mi Ona odpustila


les ambitions continuellement écrasées, - ustaviinë se drolici ctiiiidosti - aby po-
qu’une fin aisée répare les âges d’indi- hodlny konec napravil ta vSecka neplodna
gence, -qu’un jour de succès nous en- léta - aby v niis jeden den uspëchu uspal
dorme sur la honte de notre inhabileté stud, z naii osudné neobratnosti?
fatal:, (O, palmy! démante! - Lasko! Silo! -
(O palmes! diamant! - Amour! force! vySSi nei vkcky radosti a vSechna sliiva!
-plus haut que toutes joies et gloires! - - rozhodnë - vs’ude, d’able, boie - mla-
de toutes faGons, partout, - Démon, dieu dosti zde této existence : mne!)
- Jeunesse de cet être-ci; moi!) Aby byly hyEk&nyniihody vëdecké férie
Que des accidents de féerie scientifique a hnuti sociiilniho bratrstvi jako postupné
et des mouvements de fraternité sociale obnovy prvotni svobody ?. ..
soient chéris comme restitution progres- AvSak Upir, jeni nis iini Slechetnymi,
sive de la franchise première?... porouti, abychom se bavili tim, CO niim
Mais la Vampire qui nous rend gentils dopiiivii, nemiime-li bfti jeStë smëSnëjSi.
commande que nous nous amusions avec Valiti se unavujicim vzduchem a mo-
ce qu’elle nous laisse, ou qu’autrement iem k pohromiim; mlEenim vraiednjrch
nous soyons plus drôles. vod a vzduchu k mukiim; triznim, které
Rouler aux blessures, par l’air lassant se smëji ve svém krutë vzboufeném ml-
et la mer; aux supplices, par le silence Eeni.
des eaux et de l’air meurtriers; aux tor-
tures qui rient, dans leur silence atroce-
ment houleux.

Le titre est bon. Le mot izkost, sémantiquement apparenté au latin angustia


(passage resserré), présente, de même que par exemple l’allemand Angst, une certaine
ressemblance littérale avec angoiJse. Par chance encore, le mot est féminin. Uzkost
permet donc de maintenir l’équivoque sur l’identité d’«Elle B.
Premier paragraphe. Par un souci de simplification discutable, qu’on observe
dans toute l’édition Nezval, la présence des tirets fait supprimer les virgules contiguës,
comme si l’un des signes était exclusif de l’autre. Une autre liberté que se permet le
traducteur consiste à remplacer la virgule après fatale par un point d’interrogation.
Plus (( lisible », le texte devient plus banal. Cassée, l’ampleur du mouvement inter-
rogatif, qui se déployait sur trois paragraphes. Disparu, l’effet de suspension, d’attente,
à la fin du premier paragraphe. Si par ailleurs Elle - Ona - garde son mystère, des
choix lexicaux douteux faussent le sens originel. Ainsi se droliri pour écrasées, le mot
tchèque signifiant (( en train de s’effriter ». Ou encore, pour les âges d’indigence, ta
vjecka neplodna léta : mot à mot, (( toutes ces années stériles ». Les équivalents exacts
existent pourtant (« rozdrceny », (( nuzny B).
Plus grave est le contresens de la première ligne : aby mi Ona odpustila signifie :
(( qu’Elle me pardonne )), ce qui est tout juste le contraire de qu’Elle me fasse
pardonner ». Ignorance ou étourderie, à imputer au philologue, ou au poète? De toute
façon l’effet est désastreux. - Les commentateurs s’interrogent peu, en général, sur le
sens de cette tournure, où faire est suivi d’une proposition infinitive. Le pronom me
est le sujet de l’infinitif, Se peut-il qu’Elle me fasse pardonner... = se peut-il qu’elle
fasse que je pardonne ... En d’autres mots : il se peut (ce n’est pas sûr) que grâce à
Elle, puisqu’il y a Elle, je veuille bien pardonner ... C’est donc la compréhension exacte
de la tournure grammaticale qui peut orienter le lecteur vers une identification entre

302
U Elle )) et la Poésie, l’entreprise poétique saisie dans sa perfection fugitive et illusoire.
L’incipit du poème commande tout le sens. Le lecteur français a les moyens de saisir
ce sens implicite. Le lecteur tchèque qui lit Rimbaud à travers Nezval en est dépossédé.
Second paragraphe. La ponctuation est toujours aussi mal respectée. Le couple
de toutes façons, partout est par mégarde disjoint par un tiret : rozhodnë - uiude, et en
conséquence partout forme absurdement un groupe ternaire avec Démon, dieu. Rozhodnë
ne rend que le sens faible de la locution de toutes facons : certainement », U sans
aucun doute ». Or justement Rimbaud restitue à la locution un sens fort. Dans le
poème, de toutes façons reprend en écho toutes joies, et le couple que la locution forme
avec partout met en valeur l’élément tout dans un effet de chiasme. La traduction
tchèque opère en revanche un effet de redondance inutile avec N toutes joies et toute
gloire )) (ujecky radosti a viechna sliua). - O n sait que les substantifs qui occupent
cette parenthèse ont un statut grammatical incertain. La langue tchèque, langue à
flexions, oblige le traducteur à choisir. On peut difficilement lui reprocher le choix
du vocatif. Mais il reste le problème du dernier mot : moi! Tous les termes précédents
étant couplés deux par deux, on a tendance à mettre moi sur le même plan que
Jeunesse. I1 est vrai que Jeunesse de cet être-ci forme un syntagme d’une longueur
disproportionnée par rapport au monosyllabe moi. Nezval met deux points entre les
deux termes du couple, là où Rimbaud mettait un point-virgule. C’est la marque
d’un glissement de fonction grammaticale. En écrivant mne (génétif), Nezval choisit
de faire de moi une apposition à de cet être-ci. En fait rien n’interdit de voir en moi!
un vocatif, construit par Rimbaud sur le modèle de (( toi! ». Les pronoms personnels
en tchèque n’ont pas de vocatif. I1 aurait fallu que Nezval imaginât une forme de
substitution, qui aurait pu être le nominatif (a ja »).
Le troisième paragraphe colle au texte français.
Quatrième paragraphe. La discordance qui frappe tout de suite est le masculin
Upir. Naturellement cet être surnaturel n’a pas plus de féminin en tchèque que le
vampire en français. Mais si Rimbaud avait été inventif avec la Vampire, Nezval
pouvait l’être tout autant en créant le néologisme (( Upirka »,dont le caractère enfantin
aurait été en accord avec l’énoncé! S’il y a une poésie de la grammaire, c’est bien ici
qu’elle se manifeste, et tout lecteur un peu conscient sent la nécessité de compléter
par la Vampire le paradigme féminin institué par les mots Angoisse et Elle. Présentée
par avance comme fugitive et illusoire (un jour de succès, des accidents), l’entreprise
poétique s’effondre au quatrième paragraphe. La chute est cruelle, après les sommets
rêvés dans la grande parenthèse. Après le cri d’orgueil - moi! - , c’est la dépendance
de l’esclave, les jeux puérils, la misère du pitre. En traduisant gentils par ilechetnjmi
(«nobles »), Nezval commet un contresens et manque la tonalité a enfantine n et
ironique de ce paragraphe. I1 commet un autre contresens sur la fin de la phrase :
nemdme-li @ti jeitë smëinëjii, mot à mot : a si nous voulons éviter d’être encore plus
ridicules ». Sa traduction n’a rien à voir avec le texte! Il est vrai que le texte - ou
qu’autrement nous soyons plus drôles - cache bien son sens ultime.
Cinquième paragraphe. L’ordre des mots en tchèque justifie la place en fin de
syntagme des mots qui ont fonction de complément circonstantiel et qui, en français,
suivent immédiatement rouler : k pohromdm, k mukdm. Remarquons au passage que
pohroma («catastrophe ») ne traduit absolument pas blessure, qui se dit (( rhna ». Ce
genre d’erreur est incompréhensible. Tandis que le recours chez Rimbaud à la
préposition à (aux) laisse dans un certain vague le rapport entre rouler et ses
compléments, Nezval a dû faire un choix, d’où la préposition k ((<vers B). Mais
pourquoi cette préposition est-elle oubliée à la troisième occurrence (tryznim)? D’autre
part, en replaçant aux tortures à l’avant du syntagme, comme dans le texte français,
le traducteur s’avoue impuissant à maintenir les parallélismes de construction. Un
déplacement de virgule change encore sensiblement la signification de la dernière

303
ligne, puisque le texte tchèque dit : aux tortures, qui rient dans leur silence... N -
Les allitérations en [VI marquent, de la part de Nezval, une timide recherche
d’équivalence avec la musique savante de Rimbaud.

On pouvait beaucoup attendre d’une traduction de Rimbaud par Nezval : on


ne peut donc qu’être déçu. Et l’on songe avec sympathie à plusieurs générations de
lecteurs trahis. Grand maître en poésie dans sa propre langue, Nezval a sans doute
voulu se mesurer ici à une tâche qui le dépassait. Son collaborateur n’était pas non
plus à la hauteur. L’aurait-il été, que des contresens capitaux auraient au moins été
évités. Étudier un poème avec sa traduction en regard présente une utilité qui va au-
delà de l’histoire littéraire. En effet, une explication de texte peut N passer »,en laissant
bien des points délicats dans l’obscurité. Une traduction projette sur le texte d’origine
un éclairage impitoyable.
Gonlerence

Ion Barbu ’

(( S’il est parmi les poètes français, des poètes plus grands et plus puissamment

doués que Baudelaire, il n’en est point de plus important. )) En paraphrasant ce mot
célèbre, nous dirons qu’il y a peut-être des poètes plus grands et plus purs que
Rimbaud, mais il n’y en a point d’aussi insolite.
Tout concourt, en effet, à muer ce fauve de la forêt d’Ardennes, terreur du
cénacle de Théodore de Banville, en un être mythologique. Sa trace intense et brève
nous éblouit à jamais.

La France excelle à produire de ces vies fiévreuses, dont la tâche semble avoir
été la remise en question de l’art, d: la science, ou encore, du cheminement de la
grâce. Que l’on songe à Pascal, à Evariste Galois, à Rimbaud. Le propre de ces
destinées est ce que l’on pourrait nommer leur a fulgurance ».
Ailleurs, le génie s’accommode d’une existence terne, exempte de tout imprévu.
Que fut la vie du plus grand des mathématiciens modernes, l’Allemand Bernhard
Riemann, sinon celle d’un reclus et presque d’un religieux? A l’encontre de cet
effacement, de cette N stylisation )), qui a sa grandeur, en France l’histoire de la pensée,
comme l’histoire tout court, pousse le sens du tragique jusqu’à l’outrance.
Que ce soit la consommation sur le bûcher d’une foi dévorante des hauts
pouvoirs géométriques de Pascal; le duel stupide, qui un matin exsangue, près de
Gentilly, emporta Galois; ou le soleil satanique des pubertés violentes, sublimant le
génie de Rimbaud - bien avant que le soleil de Harrar desséchât sa jambe - partout
la même fin brusquée enlève ces demi-dieux à nos regards indignes.
La vie de Rimbaud, nous la supposons connue.
Malgré son énigme et son dramatisme, elle ne nous instruit guère sur l’étrangeté
et la transcendance de son message. Car on peut vraiment se demander avec Claudel,
si cette voix singulière entre toutes ne fut pas une clameur d’ange? Et cela, en

305
s’autorisant de quelques passages de notre poète même. Nous pensons surtout au
commencement de cette pièce des Illuminations, intitulée Age d’or :

Quelqu’une des voix,


- Est-elle angélique !
Mais contrairement à cette thèse de Claudel, nous prenons sur nous de montrer
que nous avons affaire ici à une sorte de scientiste, à un méthodique du délire, plutôt
qu’à un cheminot ivre de rosée, en état d’osmose mystique avec l’Invisible. D’ailleurs,
le mémoire sur certaines régions inexplorées d’Ethiopie, que Rimbaud envoya d’Aden
à la Société géographique de France, est bien de ce style objectif et sobre auquel nous
ont habitués les savants.
On peut définir l’œuvre de Rimbaud - surtout en sa dernière partie : Une saison
en enfer ou les Illuminations - comme une introduction à la connaissance extatique du
monde sensible, une sorte de passage à la limite de la recherche exacte. C’est par cela
qu’elle dépasse la belle littérature et peut intéresser même les esprits ayant subi
l’envoûtement d’uranie. En effet, à part les apologues d’Edgar Poe : Contes de Gotesque
et de l’Arabesque, si improprement nommées par Baudelaire Histoires extraordinaires
- nous ne connaissons rien qui touche d’aussi près aux procédés et à l’objet de la
science que la Méthode de Rimbaud.
Qu’il s’agisse d’Une saison en enfer, ou des Illuminations, le but n’est plus, chez
Rimbaud, l’analyse des modes de la vision ou du sentiment, comme dans la littérature
courante; il y dépasse le stade descriptif et vise à une certaine généralité et validité
toute-puissante, qui, comme la loi régissant les phénomènes physiques, nous met en
possession du monde de l’expression.

Sur la méthode rimbaldienne, Claudel s’étend abondamment. I1 parle d’une


anesthésie, par la marche, des devoirs résistants de la personnalité, de la mise en
contact du moi, ainsi stupéfié, avec les anges. Nous éprouvons une certaine difficulté
à nous rallier à cette explication, qui sent son confessionnal. Par contre, en faisant de
Rimbaud leur précurseur, les surréalistes refusent toute idée de méthode à ses morceaux
représentatifs. O u plutôt, ils leur attribuent un curieux procédé aléatoire, dû au simple
choc des mots. Mais, catholiques ou freudiens, ils se trompent tous en cherchant à
incorporer Rimbaud à leur parti. Comme dans les poèmes cosmogoniques de Par-
ménide ou dans Lucrèce, son œuvre précède et même prolonge la science.
Si nous avions eu le goût des accouplements décevants de mots, nous aurions
dû parler ici de l’infraréaiisme au lieu du surréalisme de Rimbaud. Un infraréalisme
qui interroge les fondements de la perception pour en induire la loi.

Imposée par la nature même de l’objet auquel elle s’applique, la méthode


rimbaldienne en demeure inséparable.
Quel est cet objet?
C’est l’incréé cosmique : c’est-à-dire, les existences embryonnaires, les germes, les
paysages nubiles, les limbes. En choisissant comme domaine de ses opérations poétiques
les points critiques d’une nature complétée par l’adjonction de certaines existences
idéales, Rimbaud, une fois de plus, fait acte d’homme de science. Car le savant - le
mathématicien notamment - dans ses recherches les plus subtiles, procède aussi par
l’adjonction aux données, de quantités transcendantes. Que font tous ces (< limbes N,
ces (( aurores [qui] chargent ces forêts N, ces (( fleurs d’eau pour verres »,sinon étendre
le réel jusqu’à quelque chose de plus significatif, par l’absorption d’états ou d’êtres
imaginaires? Même dans le caractère inachevé de ces existences, nous devons voir le
travail d’une méthode étonnamment savante. Ainsi le géomètre, dans ses investigations,

306
se porte d’instinct vers les points singuliers des courbes particulières pour en extraire
des vérités qui instruisent précisément sur la norme.

Mais, pour exprimer ces modes de la nature incréée, la langue usuelle semble
trop organisée : Rimbaud s’applique donc à l’appauvrir à dessein, à la simplifier
jusqu’à un système réduit de fonctions du discours. On parle de la langue naïve,
U angélique N de Rimbaud, de son décousu et de ses rythmes empruntés aux rondes
enfantines. En réalité, il s’agit d’une langue et d’une prosodie déduites par abstraction :
d’une élaboration consciente en vue de noter l’ineffable.

Une fois maître de sa méthode, Rimbaud - en cela encore pareil à l’homme de


science - se propose d’extrapoler les vérités expérimentales acquises. I1 se donne pour
but de prévoir et même de revoir le procès de l’histoire.
Que pourrait être le fameux sonnet des Voyelles, sinon une revision par l’extase
des jours énormes de la création?
I1 est curieux de noter une certaine symétrie qui rattache le célèbre sonnet au
plus grandiose de tous les poèmes de l’homme : l’Apocalypse de saint Jean. Là, à
chaque éclat de la trompette de l’Ange, un secteur de soleil se couvre d’ombre. Tout
comme dans l’Apocalypse, mais à l’autre bout de la chaîne des effets et des causes,
chez Rimbaud les cinq sons fondamentaux du langage : les voyelles, mesurent les
tableaux de ces enfantements gigantesques.
Que nous sommes loin de l’interprétation inepte des contemporains, qui voyaient
dans le chef-d’œuvre de Rimbaud l’application d’une pauvre théorie, alors en vogue :
l’audition colorée!
Loin d’être l’application d’une vérité, d’ailleurs douteuse, de psychologie excep-
tionnelle, le sonnet des Voyelles illustre la propre méthode de Rimbaud; comme
l’astronome, qui réalise quantitativement telle éclipse ou telle catastrophe cosmique
révolue - il nous fait assister au spasme initial de notre monde. A cette différence
près que la recherche de Rimbaud se poursuit dans le qualitatif.
Le même don, nous allions dire, la même science visionnaire, se déploie dans
la pièce suréminente des Illuminations : Génie. Elle nous annonce le règne, non de la
Beauté ou du Bien suprême, mais d’un principe plus âpre : la Vérité (( croisée de
violences nouvelles N ; l’instauration d’un mode de penser immédiat, qui transcende
la science rampante et devient Consistance.
C’est aussi la conclusion de 1’Eureka d’Edgar Poe.
Ainsi, par ces lignes inspirées Rimbaud restitue à la science son caractère sacré.

Pour conclure, il faut reconnaître que le tout dernier Rimbaud pose des problèmes
qui dépassent de beaucoup l’art seul et sont faits pour dérouter les littérateurs; de
même, la nouvelle physique de Poincaré ou d’Einstein déroutait naguère les physiciens.
Car la relativité est plutôt un chapitre de géométrie supérieure que de physique
expérimentale.
I1 se pourrait donc que les Illuminations requièrent plutôt de l’esprit scientifique
que du lyrisme pur. Par conséquent c’est avec la modestie et la concentration dues
aux Vérités contemplées que nous cueillerons aujourd’hui ces leçons essentielles.

Conférence prononcée en roumain, en 1947;


publiée avec le texte français en regard,
traduit par l’auteur, dans Nadir latent, Bu-
carest, Minerva, 1985, p. 297-307.

307
1. Malgré les tentatives précoces de Macedonski pour acclimater le symbolisme en Roumanie, à
la fin du x ~ ~ s i è c et
l e en parfaite synchronie avec ce qui se passait alors en Occident, ce mouvement
ne se développe pleinement qu’au début du siècle. C’est à la même époque que l’œuvre de Rimbaud
pénètre dans ce pays. Le poète est probablement mentionné pour la première fois, en 1900, dans un
article de S. Petid, un disciple de Macedonski (sur la réception de Rimbaud en Roumanie : P. Solomon,
Rimbaud. O calatorie spre centrul cuuîntului, Bucarest, Albatros, 1980).
A partir de ce moment-là, les textes rimbaldiens vont être repris dans un travail de relecture, non
seulement par les symbolistes, mais aussi par ceux qui, après s’être affranchis de ce mouvement, fondent
la modernité poétique en Roumanie. Citons B. Fundoianu qui donne, au poème liminaire de ses Privelifti,
le titre de Paradü et propose, comme clausule terminale, une citation du Bateau ivre. Lors de son séjour
en France, il écrira sous le nom de B. Fondane, Rimbaud le voyou, essai où s’allient l’intelligence et la
passion. N. Labis, précurseur des U poètes de la révolte n, présente plusieurs afhités, existentielles et
artistiques, avec l’auteur d’Une saison en enfer, qui l’influence profondément. On ne compte pas non
plus les nombreuses traductions réalisées par des poètes importants, en particulier celles de T. Arghezi.
A côté des essais critiques qu’E. Lovinescu, G. Cglinescu, P. Constantinescu, V. Streinu, P. Solomon,
L. Ciocârlie et tant d’autres ont consacré à Rimbaud, la conférence de Ion Barbu, prononcée en 1947
dans un cercle littéraire de Bucarest, révèle à la fois son admiration pour Rimbaud et l’enjeu de son
propre itinéraire. Mathématicien renommé, Barbu - considéré comme un des classiques du XX siècle,
avec Bacovia, L. Blaga, T. Arghezi, A. Philippide - propose une œuvre unique dans la littérature
roumaine. Hantée par deux postulations - intellectuelle et sensuelle, apollinienne et dionysiaque -, elle
tente la difficile fusion de l’intelligible et du sensible. A côté de l’aspect mallarméen, prédominant dans
Joc secund, où la parole poétique s’oriente vers l’hermétisme, on décèle, dans de nombreux textes, une
impulsion vitale qui aimante la quête de l’absolu et la régénère constamment.
Une même approche dualiste caractérise son étude sur Rimbaud. Barbu met surtout en relief
l’aspect U méthodique B de sa démarche, qu’il qualifie d’u infraréalisme n, mais il est également sensible
à l’élan et au dégagement - qu’analysera plus tard J.-P. Richard -, qui traversent les poèmes rimbaldiens.
Dans une telle perspective, les Illuminations peuvent être qualifiées d’u introduction à la connaissance
extatique d u monde sensible n. On décèle l’intérêt du mathématicien dans ses quelques remarques sur
la langue rimbaldienne. Langage dense et en même temps lumineux, qui retrouve la simplicité essentielle
de la U formule n et consent à échapper au temps et à son usure.

Gisèle Vanhese
Portraits de Rimbaud par Verlaine ( 1 , 2 ) ;
Verlaine et Rimbaud à Londres par Félix Régamey, 1872 ( 3 ) ;
La Banquette arrachée, hommage à Paul Verlaine,
par Philippe Jullian, 1947 (4).
Portraits de Rimbaud, par
Ernest Delahaye, c. 1870 (5),
1871 (6, 7). 1875-1876 (8),
Henri Fantin-Latour,
début 1872 (9),
Frédéric-Auguste Cazals,
1882 (10),
Louis Forain, 1871-1872
( 1 1 , 12, 13)
Isabelle Rimbaud, 1877 (14),
1891 (15).

7
Portraits de Rimbaud, par
Félix Vallotton, 1891 (16), 1896 (17), Louis Marcoussis, c 1930 (18),
Fernand Léger, 1949 (19), Valentine Hugo, 1954 (20), Pablo Picasso, 1960 (21),
Jacques V i l l o n , 1962 (22), Alberto Giacometti, 1962 (23), Sonia Delaunay, 1973 (24).
Copie du Bateau ivre
par Paul Valéry (B. N . , Fonds
Valéry, carnet, N a f
19138, 17-18) (25 à 2 8 ) ;
Le Bateau ivre, dessin
de Paul Valéry, 1943 (29).
Portrait de Rimbaud
(d'après la photographie
en premier communiant,
1866), par Jean Cocteau,
1960 (30);
Dessin de Cocteau d'après le
tableau de Jef Rosman (31);
Rimbaud convalescent
à Bruxelles, par Jef Rosman,
juillet 1873 (32).
Illustrations pour « J ' a i tendu des cordes... » (Illuminations)
par Roger Vieillard, 1945 (33) et Fernand Léger, éd. 1962 ( 3 4 ) ;
pour la « Lettre du voyant » par Joan Mirô, 1974 ( 3 5 ) ;
pour « H » (Illuminations) par Fernand Léger, 1949 (36).
Julien Gracq
Textes divers

réunis par
Michel Murat

La journée a été lourde, trop chaude, un mortel assoupissement de toute la plage


assommée de soleil - le bois de pins était comme une cage de parfums, un vase
d’odeurs trop lourdes, jusqu’à faire défaillir - comme autrefois dans ma jeunesse en
sortant de la maison par une matinée lumineuse de juin soudain me clouait au sol
le parfum trop solennel, comme une route d’initiation, un chemin vers des arcanes,
du reposoir de la Fête-Dieu près de notre porte. J’avais travaillé avec enivrement à
cette étude sur Rimbaud : il me semblait que je distinguais parfaitement à quel
ténébreux lacis de rumeurs, à quelle connivence avec le pire concert de parfums
terrestres, contre lequel il n’est pas de recours, étaient dus quelques-uns des poèmes
des Illuminations.
[.e. 1
C’est ainsi que je me suis retrouvé fumant une cigarette à la table d’Irène et
d’Henri Maurevert. De jeunes mariés. Lui, grand, assez élégant, un peu lymphatique,
un peu nuageux. Non sans agrément d’ailleurs. J’ai eu avec lui d’assez longues
conversations au sujet de Rimbaud (curieux de noter avec quel succès ce littérateur
- je m’expliquerai si l’on veut sur le mot - a pu jouer à notre époque un rôle de
passe-partout, d’«intermédiaire des chercheurs et des curieux D qu’il aurait bien ri de
se voir prédire).

Un beau ténébreux (19451, José Corti, 1972,


p. 20 et 29 (fragments du journal de Gé-
rard).

Je songe maintenant à ce goût panoramique du contraste, à ce choix du


dépouillement dans le site où s’édifieront les constructions les plus superflues, les plus
abandonnées au luxe, palaces de skieurs, caravansérails, dancings des déserts, des

311
Saharas, des pics à glaciers, où trouve à s’avouer avec naïveté je ne sais quel besoin
moderne d’ironie et d’érémitisme. Revient surtout me hanter cette phrase d’un poème
de Rimbaud, que sans doute j’interprète si mal - à ma manière : Ce soir, à Circeto
des hautes glaces... ». J’imagine, dans un décor capable à lui seul de proscrire toute
idée simplement galante, ce rendez-vous solennel et sans lendemain. Au-dessus de
vallées plus abruptes, plus profondes, plus noires que la nuit polaire, de culminations
énormes de montagnes serrées dans la nuit épaule contre épaule sous leur pèlerine de
forêts - comme dans la (( pyramide humaine )) au-dessus des nuques de jeunes Atlas
raidis par l’effort une gracieuse apparition, bras étendus, semble s’envoler sur la pointe
d’un seul pied, - ou plus encore comme à la lueur du jour la céleste visitation des
neiges éternelles, leur attouchement à chaque cime de gloire dans une lumière de
Pentecôte, - l’œil dressé sous un angle impossible perçoit en plein ciel d’hiver nocturne
des phares tournoyants dans les sarabandes de la neige, de splendides et longues
voitures glissant sans bruit le long des avenues balayées, où parfois un glacier dénude
familièrement la blancheur incongrue d’une épaule énorme - et toutes pleines de
jouets somptueux, d’enfants calmes, de profondes fourrures, et se hâtant tout au long
des interminables et nobles palais d’hiver vers la Noël mystérieuse et nostalgique de
cette capitale des glaces.

Extrait de N Pour galvaniser l’urbanisme ))


(1941), texte liminaire de Liberté grande
José Corti, 1946, p. 10-11.

Le décisif changement de front qu’opérèrent, tournant le dos à ce mur de


lamentations geignardes, Breton et les surréalistes, ils le firent en mettant leurs pas
dans ceux de Rimbaud.
La marque laissée par l’irruption géniale de Rimbaud dans la poésie française
paraît bien consister en effet - beaucoup plus qu’en un renouvellement technique
fulgurant ou en la lumière jetée exemplairement sur la nature et le rôle de l’image
- en ce qu’il a, par rapport à la signification de la poésie, opéré un renversement
complet de la perspective, qui ne fut compris qu’avec un surprenant retard.
Au lieu de voir dans le sentiment poétique le résidu, au milieu d’une société
soumise aux normes de la raison, d’une manière de vivre et de sentir condamnée,
objet de discrets soupirs et de pieux regrets, Rimbaud l’invoque au contraire comme
un pressentiment, une sollicitation véhémente d’avoir à changer la vie )) pour la porter
à la hauteur de la lancinante révélation. De lamentation nostalgique et de regret
stérile, la poésie pour lui et par lui devient le sceau d’une promesse, se fait appel,
cri de ralliement, incitation à (( la levée des nouveaux hommes et leur en marche ».
Le pouvoir de happement extraordinaire dont témoignent presque continûment ses
poèmes semble tenir à une perpétuelle mise en demeure - leur ton d’annonciation
péremptoire, galvanisante, au souffle le plus évangélique (il n’est pas question d’entrer
dans les vues suspectes de Claudel) qui ait jamais traversé la poésie française. Pour
en douter, il faut ne s’être jamais senti souffleter le visage du vent de cette diane
furieuse, de cet adieu allègre, enragé à tout ce qui est, tout ce qui se voit frappé
déjà, consumé dans le sillage de ce qui va être, par où sa poésie se situe au cœur
même de l’éveil, dans le climat de la plus profonde, de la plus mystérieuse des aubes.
(( La vraie vie est ailleurs ... Nous ne sommes pas au monde ... L’amour est à

réinventer, on le sait ... Moi, pressé de trouver le lieu et la formule... I1 a peut-être


des secrets pour changer la vie ...
... C’est très vrai, c’est oracle ce que je dis... Nous allons à l’Esprit... Voici le
temps des Assassins...

3 12
Un coup de tes doigts sur le tambour décharge tous les sons et commence une
nouvelle harmonie.. .
... Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du
travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la
superstition, adorer - les premiers! - Noël sur la terre? Le chant des cieux, la marche
des peuples.
... Et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et dans un corps.
... Cependant, c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse
réelle. Et à l’aurore, armé d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides
villes 2 . . . N
Les interprétations douteuses du silence de Rimbaud où l’on s’est trop longtemps
égaré ne doivent d’aucune manière faire perdre de vue que son (( message )) (pour une
fois l’expression se remagnétise de tout son sens) est avant tout l’annonciation de la
bonne nouvelle que le royaume de la poésie est en nous, devant nous, si nous savons
le conquérir. I1 nous met en demeure de franchir le pas décisif de la poésie condiment
à la poésie levain. I1 est le premier à concevoir franchement la poésie comme un appel
à une manière de vivre - une introduction à un mieux-vivre. Avec l’extrême lenteur
de rayonnement des étoiles, par-dessus les eaux mortes du symbolisme ce sont les
émanations de son œuvre qui viennent fonder en réalité le milieu insolite où baigne
la poésie de notre temps, légitimer des expressions à première vue aussi singulières
que (pour se référer à des titres d’ouvrages contemporains) (( Poésie et vérité »,
(( L’amour la poésie », (( La vie recluse en poésie »,(( L’expérience poétique ».

André Breton :quelques aspects de l’écrivain,


José Corti, 1948, p. 116-118.

On doit quelque reconnaissance à ceux qui processionnent déjà, feuillets au


poing, non sans une espèce de courage, vers la tombe de Rimbaud : à la réticence,
aux (( mouvements divers 1) qui se font jour autour d’eux, nous sommes redevables
d’une découverte : il y a dans cette célébration quelque chose d’essentiellement
incommode. Non pas l’image qui surgit d’elle-même - inévitable et malgré tout
gênante - de Rimbaud rythmant à la cantonade les périodes académiques de ces
a merdre )) scandés dont il assaisonnait les rimes de Jean Aicard. Autre chose.
Les centenaires nous sont le prétexte d’une exhumation officielle où l’on ne
manque pas de prendre à témoin l’assistance, avant le banquet à la sous-préfecture,
du parfait état de conservation du sujet. La forte constitution du défunt - encore à
peine vermoulu - est évoquée. On s’étonne poliment d’un cercueil si bien tenu,
bourgeoisement habité, et qui somme toute ne sent pas tellement plus que la dernière
fois : notre idée de l’immortalité, ce n’est guère que la permission pour quelques-uns
de continuer à vieillir un peu une fois morts. De décade en décade, de demi-siècle
en demi-siècle, nous suivons les progrès de la poarritare noble : (( Untel s’éloigne N -
U Ce qui est vivant et ce qui est mort dans l’œuvre de X... ». Et nous savons tous
où vont se vider finalement les beaux quartiers des cimetières - les concessions à
perpétuité.
Que la gloire ne soit qu’une glissade, après la fin même, vers le non-recevoir
indifférent qui clôt tôt ou tard le débat, on passerait encore. Ce qu’il y a de plus
attristant avec les morts, c’est le peu de résistance qu’ils offrent à faire société. Quoi!
Est-il vraiment possible qu’ils aient été de si bonne composition? Comment comprendre
qu’ils s’emboîtent, qu’ils s’ajustent si bien, après - le creux de l’un moulé au saillant
de l’autre - si tranquilles dans leur coin, et de bonne fréquentation - si dociles à la
mise en place et aux règles de la perspective - si bien meublants? Et cette complicité

3 13
inavouable qui leur vient, cette veulerie soudaine à converser, à se glisser, d’une page
à l’autre des manuels de littérature, des potins d’alcôve et des recettes de basse cuisine
- tellement à l’aise entre eux au milieu de ce que Renan appelle (( les petits bruits
intimes du cercueil ». C’est ce qui enhardit les célébrateurs de centenaires; n’importe
qui peut faire ami avec eux; on pense à ces ((visites aux morts )) malgaches où on
va pique-niquer à la crypte, et où, aux sons d’un orchestre champêtre, les morts un
peu rudement secoués sur leurs étagères valsent familièrement de bras en bras.
I1 est permis d’admirer avant tout en Rimbaud, après un siècle, l’homme qui
garde toujours merveilleusement ses distances, et le poète dont il ne vient guère à
l’idée (c’est curieux) de se demander s’il (( s’éloigne )) ou non. S’éloigner? C’est qu’en
vérité, d’une certaine manière profonde, il n’a jamais été très près de nous. Les poètes
qui ont touché largement en France ont touché par les larmes - ou par le mouvement
au moins qui mène aux larmes - à aucun n’a manqué tout à fait le (( lait de la
tendresse humaine )) qui est une des grandeurs de Baudelaire, et dont notre époque
a oublié le goût (cela peut changer). La poésie de Rimbaud - osons le dire, assez
inhumaine - est un élément qui ne compose pas, on dirait presque qui ne s’hydrate
pas - une substance essentiellement astringente, un radical chimiquement pur. Poésie
d’où s’absente le plus systématiquement tout (( principe humide )) et, jusqu’au soupçon
même d’une moiteur, faite pour incarner - mais peut-être exclusivement - tous les
attributs chinois du yang : mâle, solaire, torride, turgescente, baignée dans l’ozone,
identifiable à son crépitement sec et continu, sa déchirure bleu éclair d’arc voltaïque.
De là que son vieillissement nous est à peu près impensable. La langue française n’est
pas destinée à vivre éternellement. Mais si le mot (( incorruptible )) nous vient malgré
nous à la bouche, c’est bien devant certaines séquences sèches de la Saison en enfer,
où le tissu conjonctif est exsudé jusqu’à son dernier gramme, où on dirait que
l’excipient s’élimine comme par miracle de cette prose combustible - où la phrase
brûle et crépite d’une allure enragée en consommant entièrement son aliment, serpente
d’un bout à l’autre de la page comme un cordon de détonateur.
Tout indique donc que Rimbaud va pouvoir se présenter devant M. Duhamel
en posture assez gaillarde. Mais cent ans, c’est d’habitude le temps plus que venu de
se ranger. Qu’en est-il aujourd’hui pour nous de l’exemplaire humain, de l’homme
aux semelles de vent, du disparu du Harrar, dont on a si passionnément interrogé
les raisons? Je ne sais trop. Ici chacun ne peut parler que pour lui. I1 m’a toujours
paru qu’il y avait quelque chose d’exagérément revendicatif à demander des comptes
au donateur, et des raisons posthumes à un si évident refus de s’expliquer. Le drame
est peut-être seulement, quand on a (( vu »,de n’être pas sûr pour autant de continuer
à voir toujours, de n’être pas sûr - et pourtant, c’est à peine croyable - de continuer
même à le vouloir. Je ne sais. Quoi qu’il en soit, il semble que le temps vient où le
silence de Rimbaud va passionner moins que l’assez bref moment où il a parlé -
mais ce qui s’appelle parler - comme on n’avait jamais parlé avant lui (tout comme
simultanément une certaine critique du non-langage et de a l’écriture au degré zéro ))
va peut-être être appelée à faire place à une pâture moins chlorotique). Nous n’aurons
pas à nous en plaindre. I1 y a des jours - quand on vient de relire les Illuminations
ou la Saison - où on prend de l’humeur contre ces singuliers adorateurs de Rimbaud
qui ne cherchent rien tant qu’à nous persuader que de son passage à travers la poésie,
il ne reste sérieusement à considérer que le trou.
Tout de même! Prenons garde tout de même, quand nous nous hypnotisons sur
son silence, de ne pas oublier que la chose la plus sûre que nous sachions de lui est
qu’il ne nous était pas encore né un tel poète de l’affirmation. (( C’est très vrai, c’est
oracle ce que je dis. )) I1 me semble à peine que c’est moi qui souligne. J’ai toujours
pour ma part pris Rimbaud pour quelqu’un qui s’était borné à transmettre - comme
en sont pour moi la preuve une bonne moitié des Illuminations où le courant cesse

3 14
de passer aussi brutalement que dans une lampe qu’on débranche - et cru que c’est
à ces seules heures de contact, d’écoute fulgurante que devrait vraiment s’appliquer
pour nous le mot énigmatique ((J’y suis, j’y suis toujours ». Les (( moments nuls ))
dans une vie, en tout état de cause, n’ont toujours pas lieu de nous retenir : nous ne
demandons pas tant de raisons. Nous sommes nombreux à qui suffit - même serti
de nuit obscure - le conducteur intermittent de la foudre.

((Un centenaire intimidant », Arts, no 486,


20-26 octobre 1954; recueilli dans Pr@-
rences, José Corti, 1961, p. 171-175.

Dans la chasse au mot juste, les deux races : la race des oiseleurs et celle des
traqueurs : Rimbaud et Mallarmé. Le pourcentage des seconds dans la réussite est
toujours meilleur, leur rendement peut-être incomparable - mais ils ne rapportent pas
de gibier vivant.
Lettrines, José Corti, 1967, p. 36.

Rien n’était vacant et ouvert, accueillant au piéton, comme les routes de la


France occupée - désertées, on eût dit, par l’effet d’un charme, engourdies et rêveuses
comme je ne les ai jamais vues, et toutes bordées d’un inconfort stimulant que la
société d’abondance de 1970 rend difficile à imaginer : les restrictions pesaient de tout
leur poids, la pénurie ingénieusement contournée rendait son nerf et sa saveur à la
faim, à la soif, à la fatigue.
Rien ne me rappelle mieux le climat de ces pérégrinations que la vieille chanson
du Valois citée par Nerval dans Angélique :

Courage, mon ami, courage!


Nous voici près du village!
A la première maison
Nous nous rafraîcbirons.

Elle a l’allure de ces (( refrains niais, rythmes naïfs »,familiers à Rimbaud le trimardeur,
qui prennent possession sans résistance de l’esprit gymnastiqué par le pas de route,
vers la fin des monotones heures de marche - je sens ressurgir de mon souvenir la
tranchée des maisons flanquant enfin la longue perspective de la route, le vide assommé,
la torpeur paysanne de la rue (( quand le clocher sonne douze », la chaleur grésillante
assise sur les haies, le (( bourdon farouche )) des mouches de l’été, oublié de notre
époque aseptique, mais resté accroché lui aussi aux poèmes des Illuminations comme
un battant de cloche, les coqs déchirant seuls la longue vacuité méridienne, l’odeur
désertique de la poussière et du blé battu debout comme un homme au vantail des
granges béantes, celle, anticipée, du pain chaud, avec la fraîcheur de caverne du
carreau lavé assiégeant déjà les tempes et les narines, le trottoir plâtré de soleil entre
les façades grises où on chemine ses derniers pas comme un vagabond désœuvré
devant les fenêtres silencieuses et tapies qui ruminent. Un autre matin, j’avais quitté
Trun de bonne heure, je montais la côte qui mène à la sortie du village vers Argentan,
la lisière de la forêt de Gouffern était en vue - au-dessus de la large banquette déclive
de terres labourées qui la précède s’étendait ce jour-là non pas un ciel blanc, mais
un ciel de cris, un hosanna de cris éperdus qui pleuvaient d’un congrès d’alouettes
invisibles, un chœur égosillé de minuscules stylites perchées chacune au sommet de

315
sa colonne d’air. Et, dans un repli de la vallée de la Laize, j’ai longé plus d’une fois,
l’oreille fascinée, le bouquet de hauts arbres où se tenaient à l’écart d’autres conciles,
criards, caverneux, rituels, immémoriaux sur les branches des chênes comme au temps
des druides du gui, ceux des noirs pèlerins de 1’«armée étrange aux cris sévères )) :
Rimbaud revient partout sur la route, Rimbaud est né, s’est éveillé sur le grand
chemin. Seul. Maintenant c’est fini. Une écoute s’est rompue. Claudel quelquefois en
rattache le fil cassé : (( Le jour blafard éclaire la boue des chemins. )) La route est un
rail entre des barrières : on coulisse dans un tunnel d’essence brûlée.

Lettrines 2, José Corti, 1974, p. 48-51.

Un des prestiges subtils de l’écriture de Rimbaud est parfois dans un imper-


ceptible bégaiement, un clapotement tremblé, un repentir d’apparence gauche, don
gratuit probablement de l’automatisme, mais repris peut-être ensuite avec infiniment
d’art : le même pouvoir d’ensorcellement en émane que parfois du léger strabisme
d’une femme.

Tout semblait devoir être trop


content ce soir-là

Oui, i’beure nouvelle est au


moins très sévère

Que par toi beaucoup, ô Nature


Ab! moins seul et moins nul, je meure
................................................. I.......

Jamais i’auberge verte


Ne peut bien m’être owerte

Cette boiterie délicieuse fait à elle seule presque tout le charme de pièces comme
Larme ou Mémoire (Dans Larme, d’ailleurs, c’est toute la sonorité complexe de la
pièce qui vacille avec séduction au bord de la dissonance). La langue de Rimbaud,
génie adolescent, a elle-même souvent le charme ambigu et désaccordé de la mue :
semis espacé de notes cristallines, d’autant plus pures de venir flûter tout à trac dans
la basse neuve d’une puberté aussi arrogante.
Les Déserts de l’amour et Betbsaïda : deux des plus admirables proses qu’ait
écrites Rimbaud. Merveilleux : (( sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune, et
ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l’océan D. Ou encore : a la lampe de la
famille rougissait l’une après l’autre les chambres voisines ». Je ne connais aucun texte
où l’allure inimitable du rêve et la cohésion poétique exigeante de la coulée verbale
restent accordées aussi miraculeusement que dans Les Déserts de l’amour. Betbsaida :
un épisode de La Légende des siècles qui mesure comme un repère sur un mur
l’énormité du raccourci de la poésie française en vingt ans. Jésus inspire Rimbaud
rarement, mais toujours admirablement : a Satan, Ferdinand, court avec les graines
sauvages. Jésus marche sur les ronces purpurines, sans les courber. .. Jésus marchait
sur les eaux irritées. La lanterne nous le montra debout, blanc et de tresses brunw, au
flanc dune vague d’émeraude». Fulgurante image, que rejoint à distance Betbsaïda,

3 16
par la singularité de l’éclairage : la grande faux de lumière sur l’eau ensevelie, la
lumière (< jaune comme les dernières feuilles des vignes ».

Lettrines 2, 1974, p. 98-100.

Des nuits du blond et de la brune


Rien dans la chambre n’est resté
Pas une dentelle d’été
Pas une cravate commune

E t sur le balcon où le thé


Se prend aux heures de la lune
II n’est resté de trace aucune
Aucun souvenir n’est resté

Au coin d’un rideau bleu piquée


Luit une épingle à tête d’or
Comme un gros insecte qui dort

Pointe d’un j n poison trempée


Je te prends. Sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort

Le sonnet dont l’attribution à Rimbaud, à Nouveau, et même à Verlaine, a été si


longuement, si aigrement discutée, avec un résultat aujourd’hui encore si incertain.
Verlaine, tout en certifiant qu’il est bien de sa main, le juge (( inférieur à tout ce
qu’on connaît de Rimbaud ». Breton, sans se prononcer décisivement, n’en a pas,
semble-t-il, une bien haute opinion. Je n’arrive pas à en faire un cas aussi piètre; en
fait ce sonnet 2 sujet, très inégal, très marqué par une époque littéraire, cette piécette
quasi anecdotique, a une tendance mal explicable à me hanter : une fois évoqué par
hasard, j’ai peine à le congédier de ma mémoire.
A première vue, il est de Nouveau, ou il est - moins probablement tout de
même - de Rimbaud pastichant Nouveau; il n’est guère possible en tout cas que le
premier, le quatrième, le cinquième et le sixième vers aient été écrits par quelqu’un
qui n’avait pas avec Nouveau une espèce de consanguinité. Cependant, il est difficile
d’imaginer Rimbaud écrivant le premier et le quatrième vers, qui ne relèvent pas de
son vocabulaire - difficile aussi d’imaginer Rimbaud élisant un pareil sujet, bien
plutôt baudelairien D au médiocre sens qui faisait goûter Baudelaire par L’Assiette
au beuwe.
Le onzième vers est si exécrable qu’il fait penser à une parodie, ou plutôt, si
on admet une transmission du texte en partie orale, à un trou de la mémoire que
l’éditeur aurait bouché avec vraiment n’importe quoi.
Mais le cinquième et le sixième vers glissant syllabe après syllabe sur la coulée
labile des I avec une grâce dansante - d’une fluidité, d’une étrangeté confidentielle
et vaporeuse - sont ravissants, et font penser à un poète de premier rang. Un poème
de Nouveau où une mémoire distraite aurait creusé des lacunes, et qu’aurait rapetassé
par places un transcripteur négligent, serait en fin de compte l’hypothèse la plus
probable, n’était que le transcripteur, en même temps que l’authentificateur (certes
discutable) est tout de même Verlaine.
I1 est remarquable que dans ces deux vers qui sont le clou du sonnet

3 17
Et sur le balcon oi le thé
Se prend aux heures de la lune

la consonne c (dans prend et heures) vient relayer la consonne I dominante sans qu’il
y ait perte aucune de fluidité : le glissement huilé du texte lubrifiant et bémolisant
ici - ce qui se rencontre peu - la consonne forte et l’affectant d’une sorte de blèsement.
I1 y a, entre des poètes supérieurement doués - ici Verlaine, Rimbaud, Nouveau
- qui ont mené en poésie non seulement une vie commune, mais presque une vie
unitive, qui ont collaboré dans certains poèmes, et plus souvent encore dans des
pastiches de haute virtuosité, dont la plupart probablement sont perdus, un plus petit
commun de la poésie qui se dilate anormalement et qui peut, pour les distinguer
l’un de l’autre, réduire le sens littéraire à quia. Poison perdu, devant lequel chacun
hésite, nous montre les limites du pouvoir séparateur de la critique. Si jamais la
poésie a été près d’être faite par tous, non par un, c’est bien ici. Donnons notre
langue au chat.

En lisant, en écrivant, Corti, 1981,


p. 151-153.

Rimbaud. Je regarde ses portraits d’adulte, ceux d’Isabelle, de Vitalie. La marque


de famille, les bosses et les méplats rudes de la souche paysanne, sont là, tout-
puissants, accentués par l’âge, imprimés au nez, au menton, aux pommettes, d’un
pouce dur. Comme il appartient, profondément, à sa lignée, à Frédéric comme à
Isabelle, à Vitalie comme à la mère Rimbe - comme le sang tisse serré ce nœud de
vipères - comme il est solide, le fil qui, du bout du monde, le ramène à Charleville,
à Roche. Les siens! Cette traite qu’avait tirée sur lui le lien du sang, il n’a jamais pu
la protester. Comme cette tombe solitaire de Charleville lui va mal! et comme au
bout des fugues les plus éblouissantes, toutes ces dures répliques osseuses de lui-
même semblent lui avoir donné rendez-vous dans la terrible promiscuité du tombeau
de famille.

En lisant, en écrivant, 1981, p. 198.

Qui se chargerait de conclure sur la pensée de Rimbaud, qui ne conclut jamais?


éternel insurgent, tout entier en courtes charges furieuses et inabouties. La Saison n’est
que mouvements de l’âme violents et entre-heurtés, avec quelque chose des interfé-
rences échevelées, imprévisibles, de la grosse houle qui cogne et rebondit contre les
quais d’un bassin ouvert. Elle m’a toujours repris et fasciné, et gardé, de la même
manière que me retient sur mon balcon pendant des heures un après-midi de gros
temps à Sion : fureur défaite qui se reconcentre aussitôt vierge, inconcevable déchaî-
nement d’énergie flouée.
Cela s’est passé : un des mots clés de Rimbaud, auquel on n’accorde pas tout le
poids dont il pèse. Comme si quelque chose en lui à un moment donné cessait, avait
cessé de faire rage, inexplicablement. En lui (( cela )) se passe, cela ne se résout jamais
- organisation superbement électrisée, configuration psychique orageuse, assez dyna-
misée pour ne pouvoir être que collision, décharge ou sommeil.
Sur le Rimbaud d’après la Saison, Yves Bonnefoy fait dans son très beau livre
quelques hypothèses attirantes. S’est-il drogué méthodiquement? s’est-il jeté (comme
toujours il se jetait) dans de sérieuses études, peut-être initiatiques : musique ryth-
mique, alchimie, mathématiques? a-t-il cherché quelque secret d’harmonie universelle?

3 18
I1 y a en lui, c’est visible dès la Saison, une attirance fixe pour la connaissance efficace,
pour la science vraiment opératoire (« je ferai de l’or, des remèdes )) : toujours ce goût
enragé pour le concret). Invérifiable... Mais on devrait accorder ici un peu plus
d’attention qu’on ne le fait au témoignage indirect de Verlaine (toujours suspecté ou
négligé systématiquement) dans la demi-douzaine de Vieux Coppées parodiques qu’il
a consacrés à Rimbaud vers 1875-1876. I1 a dû recueillir à l’époque des bruits, des
témoignages; il gardait de Rimbaud, pour les y confronter, une image précise et
violente dont l’hostilité ne pouvait que grossir les traits sans les trahir. Or, que
déchiffre-t-on au travers de ce Rimbaud dérisoire (mais dérisoire sans doute véridi-
quement) qu’évoquent les Vieux Coppées. Le fond d’ennui d’abord, l’ennui existentiel,
chronique, la pérégrination creuse et incurable. Puis le goût de la science appliquée,
pratique et même militante (a J’fonde une nouvelle école »> ce que Verlaine par deux
fois appelle la philomathie de Rimbaud : étude des langues, brevets d’invention - le
mot même, si expressif ici, de Polytechnique est prononcé. On en retire le sentiment
que, dans la bohème de lettres parisienne - apte à caricaturer, mais,réceptive à tous
les on-dit - a dû flotter, entre le poète de la Saison et le trafiquant d’Ethiopie, l’image
floue, mais qui doit bien avoir eu quelque répondant, d’un errant exaspéré, qui a
lâché la poésie pour la connaissance et s’est mis en quête, non sans déployer chemin
faisant un certain prosélytisme, de quelque clé positive du monde réel.

En lisant, en écrivant, 1981, p. 200-202.

On ne remarque guère, il me semble, l’étrangeté de la vision du monde qui est


celle de Rimbaud : monde totalement unifié où l’espèce humaine bouge et ondule
en masse parmi les autres à la manière d’un peuplementAd’ortiesou d’asphodèles.
Nulle rencontre qui soit une aventure individuelle : chaque Etre qui surgit ou apparaît
- de Beauté, de Puissance ou de Damnation - aussitôt devenu emblématique renvoie
sans intermédiaire à quelque Genèse : on dirait que l’individualité n’est pas née, et
n’a pas plus cours qu’elle ne pouvait en avoir dans le jardin d’Eden. Aucune
différenciation sociale qui soit jamais significative. D’instinct la vision se réfère, non
pas théoriquement, comme font les philosophes des Lumières, mais concrètement, à
une époque adamite préexistante à l’organisation des sociétés. En ce sens, encore
adossé de toute sa stature au monde du septième jour, il est l’ultime maillon d’une
chaîne dont Proust, chez qui l’homme est entièrement saisi dans le réseau de la
signalisation sociale, pourrait représenter l’extrémité opposée.

En lisant, en écrivant, 1981, p. 205-206.

Roche, qu’un bref écart de ma route à partir d’Attigny me permet de visiter.


De la ferme où fut écrite la Saison en enfer, rien ne subsiste, qu’un pan de mur. Mais
pour tout le reste, (( c’est certes la même campagne ». Un lavoir envahi par les
conserves, où on a dû battre le linge bien avant la venue au monde de l’auteur des
Chercheuses de poux. Cinq ou six maisons rurales ou fermes, semées lâchement autour
d’un carrefour de chemins vicinaux, prises dans un lacis de vergers et de haies. Rien
ne marque cet écart, d’une totale insignifiance, ce paysage d’ennui et de sommeil
rural épais : ni une colline, ni une rivière, ni une forêt. Comment a-t-il pu revenir
ici, y revenir encore et encore, rejoindre si obstinément les figures de famille? C’est
ici, et non au Harrar, que l’acharnement à mourir à soi-même éclate; c’est ici qu’il
est revenu - a féroce infirme retour des pays chauds n - avec sa jambe coupée et sa

3 19
ceinture pleine d’or, non point mourir aux fleuves barbares, mais vraiment aller où
boivent les vaches.

[...I
Roche encore, qui m’a frappé tellement que son image m’obsède après des
semaines. (( L’homme aux semelles de vent )) c’est trop vite dit. Même au fond de
l’Ethiopie, même par un long, très long filin, il est resté amarré à ce corps mort, à
cette bauge de campagne en forme de caveau de famille, à cette tenure inamovible
et à ses serfs : la mère Rimbe, le conducteur d’omnibus, la cervelle d’oisillon de Vitalie
qu’il a dû, on le devine, protéger comme une infirme. Et, au-delà de cette chétive
délégation, on dirait qu’il a chéri le fardeau, la croix héréditaire, la verge de fer des
ancêtres qui redoublent de firocité.

Nous sommes tes grands parents


Les Grands...

En vérité, jamais enfant prodigue n’a été plus chargé de famille, comme on est
chargé de malédictions, que ce foqat intraitable, cet évadé qui a soif de son bagne.
A Roche, l’optique bascule, et c’est Lawrence d’Arabie qui devient un peu le frère
de Rimbaud par la mer Rouge : affranchi fasciné par la haire et la discipline, et
comme lui inventeur éperdu d’expiations.

En lisant, en écrivant, 1981, p. 267-269.

1. Liberté grande porte en épigraphe le début de Ville (Illuminations) : U Je suis un éphémère et


point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans
les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez
les traces d’aucun monument de superstition. N
2. Citations de mémoire, pas toujours exactes.
Le Rimbaud
de Julien Gracq

Michel Murat

Le premier visage de Rimbaud dans l’œuvre de Julien Gracq est celui d’un
((littérateur )) auquel un U jeune universitaire plein d’avenir )) consacre une étude : il
s’agit de Gérard, le narrateur d’Un beau ténébreux. Après l’avoir ainsi qualifié Gérard
ajoute : a je m’expliquerai si l’on veut sur le mot »; mais l’explication fait défaut, et
nous ne connaîtrons de l’étude que quelques métaphores évoquant le (( lacis de
rumeurs )) des Illuminations. Cependant c’est encore Rimbaud qui est nommé en
conclusion de 1 ’ ahurissante
~ tirade D dans laquelle Allan, le (( ténébreux », expose une
sorte de poétique générale, ou poétique de la vie : ((Je ne puis me contenter à moins...
que je ne possède la vérité dans une âme et dans un corps. ))
Le mot de littérateur )) ne peut manquer de faire songer au sous-titre de l’essai
sur André Breton que Gracq rédigera trois ans plus tard : (( Quelques aspects de
l’écrivain. )) Dans cet essai Rimbaud est à nouveau mentionné, assez bizarrement, à
propos de critique littéraire. Gracq fait un éloge un peu perfide de Bachelard, qui
parle si bien de la rêverie a engluée )) d’Edgar Poe : mettons-le au défi, ajoute-t-il,
d’intégrer dans ses catégories un type d’imagination comme celui de Rimbaud, qui
est dynamique et non statique, (( volatil )) et non matériel; Gracq, soulignant avec
insistance l’archaïsme des références bachelardiennes (« le terreau d’une forêt hercy-
nienne »), nous suggère, même s’il n’est question que d’imaginaire, que Rimbaud
échappe à Bachelard parce qu’il est moderne. Quelques pages plus loin il prendra
parti pour le a message )) de Rimbaud contre son (( silence »; il le louera d’avoir
changé la (( destination )) de la poésie en opérant une sorte de conversion du passé er1
futur, du ressentiment en pressentiment.
Les quelques pages peu révérencieuses par lesquelles Gracq - tout en souhaitant
bon courage à Georges Duhamel - contribue en 1954 au (( centenaire intimidant ))
de Rimbaud reproduisent, une dernière fois, la même conjonction. Gracq adopte un
ton qui, avec le recul, est celui moins du pressentiment que du wishful thinking : (( I1
semble que le temps vient où le silence de Rimbaud va passionner moins que l’assez

32 1
bref moment où il a parlé - mais ce qui s’appelle parler - comme on n’avait jamais
parlé avant lui (tout comme simultanément une certaine critique du non-langage et
de ” l’écriture au degré zéro ” va peut-être être appelée à faire place à une.pâture
moins chlorotique). ))
A la manière de leur auteur : distante, oblique, insistante, ces passages ont une
valeur de manifeste. Ce qui en est l’enjeu, c’est la généalogie de la poésie moderne,
c’est-à-dire d u surréalisme, dans la lignée duquel, en dépit de ses singularités, Gracq
lui-même se situe. A l’exemple de Jules Monnerot dont il aime ciFer La Poésie
moderne et le sacré ’, Gracq vers la fin des années 1940 identifie en effet la poésie
moderne au surréalisme, et la relie directement à Rimbaud : (( Par-dessus les eaux
mortes du symbolisme, ce sont les émanations de son œuvre qui viennent fonder en
réalité le milieu insolite où baigne la poésie de notre temps. )) Celui qui se trouve
noyé dans ces bachelardiennes (( eaux mortes », ce n’est pas tant Poe - envers qui
Gracq n’a cessé de proclamer sa dette - que Mallarmé. Mallarmé est aux yeux de
Gracq le mauvais génie, ou le mauvais père, de la poésie de notre,époque - comme
Flaubert est le mauvais père du roman : repli narcissique de lclittérature, mise à
l’écart du monde, hypostase de l’impuissance créatrice en absolu négatif, régression
langagière (la syntaxe de Mallarmé est latine). Valoriser le silence de Rimbaud, ou
comme le dit Gracq plus expressivement, le trou dans la poésie plutôt que le passage
à travers elle, c’est prendre le parti de Mallarmé, et donc tirer par un contresens
délibéré Rimbaud vers le (( sentiment du non N (dont Sartre est le héraut). Barthes
est ici visé, mais Gracq pense aussi à Blanchot, dont il dira que les essais critiques
(( annoncent l’apocalypse )) - fausse modernité et vraie régression qui nous ramènent

du côté des archaïsmes de Bachelard. Face à cela Rimbaud incarne la modernité


authentique, qui est puissance d’affirmation et manifestation d’énergie U incorruptible ».

Gracq se projette dans cette généalogie qui remonte à Rimbaud via Breton
(mais aussi à travers Claudel, ce qui relève d’une a préférence )) moins commune).
Venant en dernier, il hérite d’un panthéon surréaliste dont Rimbaud est l’un des
dieux, et il se borne à le nommer à sa manière : <( le conducteur intermittent de la
foudre ». Cette imagerie magnétique met la poésie de Rimbaud sous le signe de
1’«automatisme psychique pur )) - vitesse (( enragée »,refus du métier, acceptation de
l’aléatoire : dans la moitié des Illuminations, dit Gracq, U le courant cesse de passer
aussi brutalement que dans une lampe qu’on débranche ». Elle permet de célébrer la
genèse héroïque et de passer sous silence le jeu ambigu avec les formes vieilles.
L’image de Rimbaud qui s’en dégage est pertinente, mais partielle, et saisie comme
dans un prisme par ce réseau subjectif.
Toutefois la figure du court-circuit ne structure pas seulement le propos critique,
mais la relation imaginaire entre les hommes : car il s’agit moins d’une filiation que
d’une intimité profonde qui remonte à l’adolescence, et qui prend parfois les couleurs
de la hantise. Dans le livre qu’à plus de soixante-dix ans il consacre à Nantes, La
Forme d’une ville, Gracq cite André Breton : (( A travers les rues de Nantes, Rimbaud
me possède entièrement : ce qu’il a vu, tout à fait ailleurs, interfère avec ce que je
vois et va même jusqu’à s’y substituer. )) Mais lui-même pourrait en dire autant :
c’est par exemple le texte d’ouvriers (il cite à deux reprises : (( La ville avec ses
fumées... ») qui lui restitue le souvenir de la rumeur que faisait la ville au-delà des
murs du lycée; ailleurs, à des années de distance, c’est un vol de corbeaux qui appelle
(( l’armée étrange aux cris sévères », et Gracq commente : (( Rimbaud revient partout

sur la route. ))
Ce Rimbaud qui revient est celui en qui Gracq se reconnaît : non le fils du
soleil, mais (( i’enfant plein de tristesses »,l’a interné d’honneur d’une atroce famille
bourgeoise )) que sa trajectoire conduit - à travers un enfermement scolaire où, dit

322
Gracq, se forge la certitude que (( la vraie vie est ailleurs )) - d’une bauge de campagne
à un caveau de famille. Ainsi des semaines après sa visite, l’image de Roche obsède
Gracq, et elle se superpose aux figures des Mauges ou de la Brière déposées dans les
couches profondes de sa mémoire : C’est certes la même campagne. )) Ici il n’est
plus question de langage mais de litige avec le monde, au plus loin des préoccupations
qu’impose le statut de littérateur.
La poésie, et elle seule, nous restitue quelques étincelles de cette vraie vie. Poète,
Rimbaud est l’oiseleur, qui ne touche pas toujours le mot juste (à la différence de
Mallarmé, (( traqueur ») mais qui parfois (( ramène le gibier vivant ». C’est pourquoi
Gracq ne l’aime jamais tant que lorsqu’il se désaccorde, par l’effet d’un (( repentir
d’apparence gauche N où la voix de l’enfant fait dissoner légèrement celle de l’homme :
c’est-à-dire dans les Derniers Vers (qu’il ne distingue d’ailleurs pas des Illuminations,
puisqu’il a découvert Rimbaud dans l’édition du Mercure de France). Gracq cite avec
prédilection Le Pauvre Songe, Comédie de la soif ou La Rivière de Cassis; il retient
quelques formules d’Une saison en enfer («L’automne déjà! ») et des Illuminations
(l’((immense corps »,par exemple, qu’il incorpore à plusieurs reprises dans son texte,
sans guillemets) ; il consacre sa seule explication de texte aux attributions possibles
de Poison perdu. En revanche la veine caricaturale des premières poésies le laisse
indifférent, de même que la fantasmagorie des poèmes en prose.
Cette lecture elle-même intermittente, qui va des moments d’écoute privilégiés
à la figure imaginée du poète, refuse de globaliser l’œuvre sous la signature d’un
auteur. Elle caractérise l’attitude de Gracq à partir du milieu des années 1950, moment
où ses propres positions sont assez solides pour que la question des fondements de
la poésie moderne perde de son acuité. Gracq en use dès lors avec Rimbaud comme
avec Balzac, dont il ne retient que Beatrix et Les Chouans, ou avec Wagner qu’il
déleste sans ambages de la Tétralogie. Cette logique des (( préférences )) est salubre
devant une œuvre problématique et fragile comme celle de Rimbaud : elle maintient
battantes les portes qu’elle ouvre, et ne laisse insister que les vraies émotions.

1. Voir ci-dessus, p. 204-206, le texte de Monnerot.


René Char
La voix de Rimbaud
chez René Char

Pierre Brune1

I1 y eut peut-être chez René Char une célébration de la destinée de Rimbaud,


de sa voie. Le titre du poème publié en 1947 dans les Cahiers d’art est révélateur à
cet égard. I1 a d’ailleurs été intégré à la section (( La Fureur narrative )) de Fureur et
mystère. Vraie fureur narrative, en effet, qui ne croit pouvoir approcher le mystère
qu’en allant au bout du chemin. (( Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud N ne
cherche pas la poésie dans la parole poétique, mais dans une décision qui est d’ordinaire
considérée comme mortelle pour la poésie.
Mais c’est de rester qui eût été mortel pour la poésie. Dans le passé de Rimbaud,
Char voit poindre deux menaces bien différentes, mais également redoutables. L’une
vient des Rimbaud-Cuif, du (( ronronnement d’abeille stérile de la famille ardennaise
un peu folle N : on ne sait quel labeur obscur dont l’ombre planait sur lui, peut-être
Roche et la (( main à charrue ». C’est un travail de fourmi, en vérité, plus que d’abeille.
L’autre danger est beaucoup plus pernicieux, car il vient de ceux qui passent pour
être des poètes. Et parmi eux Char n’hésite pas à placer quelqu’un que visiblement
il n’aime guère, je veux dire Verlaine. Ce qu’il fallait fuir, de ce côté, c’était (( l’amitié,
la malveillance, la sottise des poètes de Paris », les paresseux de boulevard, les
pisselyres d’estaminets.
Ce départ n’est pas un départ pour nulle part. Sans doute Char ne nomme-t-il
pas ici de lieu. I1 ne cite nul Aden, nulle Afrique, nul royaume des enfants de Cham.
Mais il indique comme destination U l’enfer des bêtes »,(( le commerce des rusés N et
U le bonjour des simples ». Ces trois notations ne correspondent à rien de précis dans
l’œuvre de Rimbaud, pas même aux (( chenilles )) ou aux (( taupes )) d’Une saison en
enfer. Je verrais volontiers dans bêtes une épithète substantivée, à placer sur le même
plan que rusés et que simples. Ces êtres à la fois bêtes, rusés et simples que Rimbaud
allait chercher ailleurs - les indigènes du Harrar -, c’était l’inverse des pseudo-
intellectuels de Paris. Dans cet enfer-là on va en cure, pour une saison renouvelée

327
d’année en année. O n part à la recherche d’un bonheur auquel Char, comme Rimbaud,
veut croire.
I1 me paraît remarquable que dans ce texte sobre de poésie, René Char ne se
contente pas de dire le départ pur, comme l’avait fait Rimbaud dans l’une des plus
ascétiques des Illuminations. L’u élan absurde de l’âme et du corps N est un concentré
de deux expressions rimbaldiennes : l’élan de nos facultés », dans la plus dynamique
des Illuminations, Genie; (( une âme et un corps »,les deux mots sur lesquels s’achevait
Une saison en enfer.
Si l’on appelle voix au sens quasi étymologique du terme cette présence du mot
d’autrui dans le texte, c’est bien la voix de Rimbaud que nous fait entendre déjà ce
poème de Char. ((Tu as bien fait de partir! )) est un acquiescement au mot-titre
départ. Le couteau de la guillotine évoque la lame de Honte. Le boulet de canon fait
penser à ceux dont usait le général Soleil dans Alchimie du verbe et plus encore peut-
être au canon du petit poème en prose qui dans les Illuminations suit Being Beauteous.
Cet élan pur correspond sans doute au (( dégagement rêvé )) dont Jean-Pierre Richard
a bien montré qu’il était essentiel à la poétique rimbaldienne.
Je vois un autre risque couru par la poésie de Rimbaud et une autre mise en
garde tardive de Char : c’est ce que j’appellerai la poésie en rage, pour ne pas dire
la poésie enragée. Je pense ici surtout aux poèmes de l’année 1871, à leur charge de
violence et de vengeances, à leur aspect de nouveaux Châtiments. (( On ne peut pas,
au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. N I1 y eut un temps, chez
Rimbaud, cette tentation de la haine. Le poème le plus remarquable à cet égard est
un texte non daté qui, à mon avis, est plutôt de 1871 que de 1872, a Qu’est-ce
pour nous, mon cœur ». O n y trouve à la fin l’image du volcan qui est ici reprise
par Char. Mais là où on lisait une Apocalypse s’affirment plutôt un constat et une
sagesse :

Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde
et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.

Les volcans existent, et il est inutile de vouloir se substituer à eux. D’ailleurs,


ils ne changent pas de place, alors que la vocation de l’homme et du poète est de
partir : c’est curieusement le plus stable des poètes, René Char, qui l’affirme.
On pourrait saisir le prétexte de cette contradiction et prendre Char en flagrant
délit de mauvaise foi. Mais ce serait déplacer la question, quand il ne se soucie, lui,
que de mauvaise voix. I1 a pu arriver à Rimbaud de se tromper, de se laisser égarer.
Mais jamais quand il s’est fié au mot pur, et ce sont ces mots que le poème de Char
veut de nouveau nous faire entendre : partir, enfer, élan, bonheur. L’écueil d’une
poésie-centon serait de se contenter de faire affleurer de tels mots à la surface d’un
texte nouveau paré des plumes du paon. En voulant faire entendre la voix de Rimbaud,
René Char a été à la recherche de la vocation de l’adolescent-poète.

Près de dix ans ont passé quand Char écrit un texte, incomparablement plus
important, pour les Cahiers G.L.M. Ce texte, daté de 1956, a été repris dans Recherche
de la base et d u sommet, et il a même pu servir de préface à une édition des œuvres
d’Arthur Rimbaud. Et demande-t-on autre chose à une préface que de nous aider à
retrouver la voix? Et la voix intacte, car, comme nous en avertit Char immédiatement,
<< le bien décisif et à jamais reconnu de la poésie, croyons-nous, est son invulnérabilité ».
Je vous invite à méditer cette phrase, car elle devrait nous mettre à l’aise, ainsi
que tous ceux qui cherchent aujourd’hui à écrire de nouveau sur Rimbaud (volon-
tairement, je ne dis pas : à écrire du nouveau sur Rimbaud). La glose, l’erreur, le
commentaire inutile ou aberrant laissent cette voix intacte. Cette invulnérabilité est

328
si accomplie, si forte que le poète, homme du quotidien, est le bénéficiaire après
coup de cette qualité dont il n’a été que le porteur irresponsable ».
Etiemble venait de publier ses deux volumes sur Le Mythe de Rimbaud, et Char
s’étonne que ce (( vaillant professeur )) vienne (( assez comiquement se repentir, à
quarante ans, d’avoir avec trop de véhémence admiré, dans la vingtième année de
son âge, l’auteur des Illuminations n : son travail d’archives, son (( labeur de ramassage ))
n’ajoute pas ((deux gouttes de pluie à l’ondée, deux pelures d’orange de plus au
rayon de soleil qui gouverne nos lectures. Nous obéissons librement au pouvoir des
poèmes et nous les aimons par force. Cette dualité nous procure anxiété, orgueil et
joie ».
La poésie de Rimbaud, sa voix, se situent donc au-delà de tout commentaire,
et même de celui dont je me fais l’écho : (( l’observation et les commentaires d’un
poème peuvent être profonds, singuliers, brillants ou vraisemblables, ils ne peuvent
éviter de réduire à une signification et à un projet un phénomène qui n’a d’autre
raison que d’être ».
En cela, le mot voix peut paraître insuffisant pour dire cet être-là de la poésie.
La voix est évanescente. Elle a dans les Illuminations le caractère d’une manifestation
profonde, mais fugace, (( la voix féminine arrivée du fond des volcans et des grottes
arctiques )) dans Barbare. Le texte est là, inscrit sur le feuillet avant de l’être plus
fortement encore dans le livre, avant de devenir, comme le dit Yves Bonnefoy, (( pierre
écrite ».
Après tout, ce n’est peut-être là qu’une fausse sécurité. Nous nous abritons
derrière la certitude d’une conservation du texte, quand n’est vivante que la conversation
qu’il entretient avec nous. Char essaie de décrire cet être-là de la poésie, et il n’y
parvient qu’en multipliant des images empruntées à plusieurs registres :

Qu’est-ce qui scintille, parle plus qu’il ne chuchote, se transmet silencieusement,


puis file derrière la nuit, ne laissant que le vide de l’amour, la promesse de
l’immunité?Cette scintillation très personnelle, cette trépidation, cette hypnose, ces
battements innombrables sont autant de versions, celles-là plausibles, d’un événe-
ment unique : le présent perpétuel, en forme de roue comme le soleil, et comme
le visage humain, avant que la terre et le ciel en le tirant à eux ne l’allongeassent
cruellement.

Parmi ces images, les plus frappantes sont celles de la scintillation, de la brillance :
étoile filante qui U file derrière la nuit », soleil qui fait la roue. I1 y a aussi celles de
la pulsation, du battement qui peut aller jusqu’à la trépidation. Mais je retiendrai
surtout cette voix qui (( parle plus qu’elle ne chuchote D et pourtant (( se transmet
silencieusement N : cette voix qui se passe de toute déclamation, de toute récitation,
pour parler immédiatement à notre regard.
I1 serait difficile de ne pas tenir compte des images de la brillance puisqu’à elles
seules elles justifient ce titre qui est peut-être apocryphe : les Illuminations. Elles
peuvent rendre compte aussi de la U révélation poétique, révélation la moins voilée
qui, en tant que loi nous échappe, mais qui, sous le nom de phénomène noble, nous
hante presque familièrement ». A dire vrai, la métaphore de la voix permet aussi
d’en rendre compte : c’est le motif de l’oracle, qu’on trouve en particulier dans Une
saison en enfer. Char retient ici une autre parole rimbaldienne essentielle - la vraie
vie :
Nous sommes avertis : hors de la poésie, entre notre pied et la pierre qu’il tresse,
entre notre regard et le champ parcouru, le monde est nul. La vraie vie, le colosse
irrécusable, ne se forme que dans les flancs de la poésie. Cependant, l’homme n’a
pas la souveraineté (ou n’a plus, ou n’a pas encore) de disposer à discrétion de

329
cette vraie vie, de s’y fertiliser, sauf en de brefs éclairs qui ressemblent à des
orgasmes.

De là vient le caractère spasmodique de cette poésie, particulièrement sensible


dans les Illuminations.
De là vient aussi le caractère effrayant de ces éclairs de poésie, - je veux dire
effrayant pour le poète lui-même. Le Rimbaud des (( lettres du voyant )) s’avance vers
eux sans peur et sans reproche. Celui d’Alchimie du verbe au contraire recule. (( Rim-
baud, écrit Char, a peur de ce qu’il découvre, les pièces qui se jouent dans son théâtre
l’effrayent et l’éblouissent. I1 craint que l’inouï ne soit réel, et, par conséquent, que
les périls que sa vision lui fait courir soient, eux aussi réels, lourdement ligués en
vue de sa perte. ))
Char pense alors à Une saison en enfer, et la suite immédiate de son texte le
prouve. I1 y fait allusion à cette tentation de l’Orient qui est surtout représentée dans
L’lmpossible,la section qui suit immédiatement Alchimie du verbe. I1 peut songer aussi
à la vision biblique des rois mages sur laquelle s’achève Matin, et son paragraphe
prend fin sur une citation, d’ailleurs approximative, d’Adieu : (( dans son âme et dans
son corps ».
C’est surtout dans la page suivante qu’il va être question de la voix. Et ceci par
un détour inattendu. Cette page, en effet, traite de la nature chez Rimbaud. Et elle
est elle-même inattendue, cette page. Elle fait de Rimbaud une exception dans la
poésie française du XIX‘ siècle parce que la nature a chez lui une part prépondérante.
On serait tenté de répliquer : et Lamartine? Et Hugo? Et La Maison du berger? Mais
c’est qu’il ne s’agit ni d’une nature décorative, ni d’une compagne (sauf peut-être
dans certains poèmes de 1870, comme Sensation, qui doivent encore beaucoup à la
tradition). I1 s’agit de ce que j’appellerais volontiers la nature essentielle, la a lumière
nature )) dont il est question dans Alchimie da verbe.
La nature est brillance. O n retrouve d’abord le premier registre des images :
(( Nature, non statique, peu appréciée pour sa beauté convenue ou ses productions,

mais associée au courant du poème où elle intervient avec fréquence comme matière,
fond lumineux, force créatrice, support de démarches inspirées ou pessimistes, grâce. ))
C’est à un poème comme Mémoire, au (( courant d’or en marche )) de la rivière que
me fait penser cette phrase - à une nature qui est à la fois mouvement et scintillation.
Quand je dis nature essentielle, je veux dire aussi nature précieuse, et retrouvée
dans sa valeur première, celle que Rimbaud exprime à peu près toujours par l’or.
C’est, pour Char, tenter de faire obstacle à l’avilissement de la nature, avilissement
dû aux sciences et aux techniques en cette fin du X I X ~siècle. Chez Rimbaud, la nature
n’est plus a encerclée par les entreprises des hommes de plus en plus nombreux,
percée, dégarnie, retournée, morcelée, dénudée, flagellée, accouardie », mais elle est
insurgée, et insurgée (( par la voix du poète ».
Elle est décidément, cette voix, la voix de toutes les insurrections : insurrection
de l’adolescence, insurrection de la France contre les Prussiens, insurrection du peuple
de Paris contre les Versaillais... L’insurrection de la nature est préparée par un poème
comme Les Corbedux (le troisième des trois seuls poèmes de Rimbaud à être publiés,
dans La Renaissance littéraire et artistique, le 14 septembre 1872) : elle y est a froide »,
a défleurie »,comme avilie, menacée par on ne sait quel vol noir. Mais voici que la
dernière strophe est une incantation pour un renouveau. Ce renouveau se produira si
le poète réussit à faire parler, par sa voix, ce qu’on voulait réduire au silence. Les
poèmes du printemps et de l’été 1872 auront cet effet magique : ces ((espèces de
romances )) redonnent voix à la nature. La voix du poète retrouve une sorte de chant
originel, qui est celui de 1’Age d’or, le poème des voix, ou plus exactement encore
1’«opéra fabuleux N des voix : voix de l’onde, voix de la flore. La poésie est une

330
association de la voix du poète aux voix de la nature, et l’opéra n’est autre que cet
ensemble. Le U je chante )) ne cesse de rappeler sa présence et ses droits dans le chœur :
des (< multiples sœurs ».
L’interprétation de N je devins un opéra fabuleux )) change, dans Alchimie du
verbe, selon qu’on en fait l’introduction de ce qui suit (le fantasme des vies multiples)
ou la conclusion de ce qui précède : (( Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel
l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature. )) Le rappro-
chement fait par Char entre la nature et la voix ferait pencher en faveur de cette
seconde hypothèse.
Mais je ne serais pas étonné qu’une fois encore, Char ait pensé aux Illuminations
et plus précisément à celle qu’on place d’ordinaire en tête du recueil : Après le Déluge.
Le Déluge en effet a permis comme une remise à neuf de la nature. Les pierres
précieuses qui se cachent, les fleurs qui regardent apparaissent non pas comme des
paquets de réalité, mais - dans l’éclair d’une incantation - l’enchantement de la
nature nouvelle. Le déluge lui-même n’a peut-être été rien d’autre que cette insurrection
de la nature dont parle Char et dont la ((voix du poète )) est le truchement.
(( I1 sait la vanité des renaissances, écrit Char, mais plus et mieux que tout, il

sait que la Mère des secrets, celle qui empêche les sables mortels de s’épandre sur
l’aire de notre cœur, cette reine persécutée, il faut tenir désespérément son parti. )) Je
verrais là volontiers une allusion à U la Reine, la Sorcière )) d’Après le Déluge : cette
figure mystérieuse serait donc la nature essentielle. Cette nature secrète, cette nature
muette, la voix du poète a le pouvoir de la faire parler. Et ceci, non pas à la faveur
de je ne sais quelle prosopopée grandiloquente, mais dans l’éclosion brutale d’images
inattendues, dans des aperceptions fugitives mais inoubliables comme le sont toutes
les illuminations.
Après le Déluge est peut-être, de tous les poèmes de Rimbaud, celui qui suggère
le plus l’idée de cycles dans l’histoire du monde. Selon Char, Rimbaud a eu une très
forte conscience de telles révolutions et une très nette assurance de la nécessité d’une
prochaine révolution de ce genre. L’espoir en la Commune n’est qu’une des mani-
festations de ce désir essentiel.
Cette révolution s’est-elle produite? On peut aujourd’hui en douter. La fin de
siècle n’a pas été la liquidation totale d’un monde ancien au profit d’un monde
nouveau. Ou si elle l’a été, c’est quelquefois dans la vision des poètes : l’Apollinaire
de Zone, le Claudel du Processionnal. Rimbaud n’a pas vécu assez vieux pour être un
témoin de la sorte. I1 a pu être seulement un prophète. On songe encore une fois à
Mauvais Sang : (( C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis. )) La poésie n’a pu être
qu’une voix.
Char fait ici un rapprochement entre Rimbaud et Holderlin. (( Les poètes, écrit
Holderlin, se révèlent pour la plupart au début ou à la fin d’une ère. C’est par des
chants que les peuples quittent le ciel de leur enfance pour entrer dans la vie active,
dans le règne de la civilisation. C’est par des chants qu’ils retournent à la vie primitive.
L’art est la transition de la nature à la civilisation, et de la civilisation à la nature. ))
Rimbaud peut bien se présenter, dans la lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871,
comme le dernier de deux séries de presque-voyants. Il demeure la marge du presque.
C’est à lui, il le sait, qu’il convient d’inaugurer. (( Rimbaud, écrit Char, est le premier
poète d’une civilisation non encore apparue, civilisation dont les horizons et les parois
ne sont que des pailles furieuses. )) O n pourrait donc définir la voix du poète comme
appel, appel à ce devenir qui sera le temps de toutes les réalisations.

I1 faut ici se garder d’une erreur, contre laquelle prudemment Char nous met
en garde : c’est l’assimilation entre cette poussée rimbaldienne et la pensée
nietzschéenne du retour. I1 est frappant de constater entre Rimbaud et Nietzsche, ces
deux contemporains qui ne se sont pas connus, des analogies troublantes, - par
exemple leur critique du cogito. Mais là nous tenons un point de divergence.
Sans doute arrive-t-il à Rimbaud de songer avec nostalgie à des époques
disparues : aux temps de la grande Vénus et la grande Cybèle dans Soleil et chair, à
l’orient, la (( patrie primitive )) dans L’Impossible, au (( pays saint )) dans Vies. Mais,
sauf peut-être dans le premier poème, qui est encore un exercice d’école, cette pensée
du retour est rapidement écartée. La voix rimbaldienne ne sera pas le prolongement
des (( Voix qui se sont tues ». I1 laisse à Verlaine ces échos de l’ancien temps. Les
lettres (( du voyant D annoncent une poésie résolument moderne. Et Rimbaud sera
toujours le poète de l’en-avant, de l’en-marche.
Char n’évoque donc que pour la rejeter cette idée d’un instrument poétique
nouveau qui permettrait de retrouver des pouvoirs perdus. (( Cette espérance du retour,
écrit-il, est la pire perversion de la culture occidentale, sa plus folle aberration. N Et
il rappelle comment, à la fin d’Une saison en enfer, Rimbaud a repoussé cette tentation.
a I1 faut être absolument moderne. Tenir le pas gagné. B
J’ai parlé plus haut de départ. Mais peut-être n’en est-il pas d’expression plus
absolue que cet Adieu d’Une saiJon en enfer. Il va, me semble-t-il, jusqu’au reniement
de ce qui a été l’image centrale de la saison, c’est-à-dire l’enfer. Ce résidu de catéchisme,
de crainte et de croyance anciennes doit être éradiqué. La voix du poète, ce sera le
chant du neuf, et du neuf absolu.

Ce serait pourtant une erreur que de faire de Rimbaud un prophète des temps
nouveaux quand il est avant tout un poète du présent. C’est du présent qu’il envisage
le devenir comme c’est du présent qu’il a pu lui arriver de revenir sur le passé.
Rimbaud, écrit Char, U ne fait surgir un autre temps, sur le mode de la nostalgie ou
celui du désir, que pour l’abattre aussitôt et revenir dans le présent, cette cible au
centre toujours affamé de projectiles, ce port naturel de tous les départs ». Plusieurs
notions deviennent alors capitales.
Tout d’abord, la notion de crispation, qu’on retrouvera dans ( ( A une sérénité
crispée D :

[...Ide l’en deçà à l’au-delà, la crispation est extraordinaire. Rimbaud nous en


fournit la relation. Dans le mouvement d’une dialectique ultra-rapide, mais si
parfaite qu’elle n’engendre pas un affolement, mais un tourbillon ajusté et précis
qui emporte toute chose avec lui, insérant dans un devenir sa charge de temps pur,
il nous entraîne, il nous soumet, consentants.

La crispation, c’est cette tension qui existe entre un présent auquel on demeure
attaché et un avenir vers lequel on se sent arraché.
Ensuite, la notion de diction. Et c’est encore, me semble-t-il, la voix. Nulle
parole n’est prononcée que du présent, même si elle veut parler d’autre chose. La
diction, c’est le dire de la parole poétique au moment même où elle est proférée.
Mais cette parole du présent est entraînée vers le passé ou, chez Rimbaud plus souvent
encore, vers l’avenir. D’où cette formule décisive de Char : (( chez Rimbaud, la diction
précède d’un adieu la contradiction )).I1 est bien évident que la contradiction entretient
l’état de crispation.
En dernier lieu, la notion de renvoi. C’est la conséquence même du fait que la
diction se produise dans l’instant. Elle s’abolit au moment où elle est proférée. Ou
plus exactement encore elle échappe à son auteur. Voilà deux raisons au moins de le
renvoyer, comme il le demande dans Génie.
Char veut considérer ce poème comme le dernier des Illuminations et sans doute
le dernier de Rimbaud. N C’est en nous donnant congé, en effet, qu’il conclut. Comme

332
Nietzsche, comme Lautréamont, après avoir tout exigé de nous, il nous demande de
le ” renvoyer ”. Dernière et essentielle exigence. Lui qui ne s’est satisfait de rien,
comment pourrions-nous nous satisfaire de lui? Sa marche ne connaît qu’un terme :
la mort, qui n’est une grande affaire que de ce côté-ci. Elle le recueillera après des
souffrances physiques aussi incroyables que les illuminations de son adolescence. N
Char, on le voit, pratique l’assimilation du poète et du Génie. C’est que, si (( je
est un autre », le poète a comme César le droit de parler de lui-même sur le mode
du (( il ». Rimbaud semble alors renoncer définitivement à la poésie subjective, qu’il
n’aimait guère. La voix du poète n’est pas l’instrument qui permet l’écoulement
immédiat d’une subjectivité toute prête à se montrer. Elle est plutôt un accompa-
gnement, la présence de l’autre en moi. Et cet autre, il est possible, comme dans
Génie, de le voir aller et venir, de l’appeler et de le renvoyer.

Publié sous le titre (( La voix de Rimbaud


chez les poètes français entre 1945 et 1960 :
l’exemple de René Char N dans Poésie 1945-
1960 : les mots, la voix, actes du colloque
du Centre de recherches sur la poésie fran-
çaise de la Sorbonne, organisé par Marie-
Claire Bancquart (Paris, 4-5 décembre
1987), Presses de l’université de Paris-
Sorbonne, 1989, p. 51-60.
Char, Étiemble et
l’établissement du texte
de C‘omedie de la soif

Rémi Duhart - André Guyaux

Dans son introduction aux ûiuvres de Rimbaud (Le Club français du livre,
achevé d’imprimer le 19 janvier 1957), dont il avait également établi le texte, René
Char s’en était pris avec ironie, sans le nommer, à l’auteur du Mythe de Rimbaud :
Qu’il se trouve un vaillant professeur pour assez comiquement se repentir, à quarante
ans, d’avoir avec trop de véhémence, admiré, dans la vingtième année de son âge,
l’auteur des Illuminations, et nous restituer son bonheur ancien mêlé à son regret
présent, sous l’aspect rosâtre de deux épais volumes définitifs d’archives, ce labeur
de ramassage n’ajoute pas deux gouttes de pluie à l’ondée, deux pelures d’orange
de plus au rayon de soleil qui gouvernent nos lectures. Nous obéissons librement
au pouvoir des poèmes et nous les aimons par force. Cette dualité nous procure
anxiété, orgueil et joie.

La provocation était faite, la polémique était née. Étiemble répondit par un article
intitulé (( Savoir et goût », publié dans le no de janvier-février 1958 de la revue
Évidences, et contestant la compétence de Char dans l’établissement du texte de
Rimbaud, sur la base de deux vers de Comédie de la s o i j imprimés comme suit dans
l’édition du Club français du livre :

Descendons en nos celliers;


Après, le cidre et le lait.

Selon Étiemble, dénonçant le choix qu’avait fait Char de (( la leçon la plus paresseuse »,
la virgule du second vers, ainsi placée, Tuinait le sens évident de la phrase : (( allons
chercher du cidre et du lait à cave ». Etiemble, qui avait déjà abordé la question
dans le tome I de son Mythe de Rimbaud (Genèse du mythe, no 1420, p. 296 de l’éd.
de 1954, p. 300 de la rééd. de 1968), se réclamait de Charles Bruneau qui, dans un
article sur (( le patois de Rimbaud )) (La Give, avril 1947), rappelait l’usage régional

334
de la préposition après : (( courir après »,a voler après »,N chercher après )), U descendre
après »,... N Le texte actuel », déclarait Bruneau, U qui met un point et virgule après
celliers [...I ne présente aucun sens satisfaisant et doit être corrigé ».
Char se fondait pourtant, à l’instar de Bouillane de Lacoste (Poésies, édition
critique, Mercure de France, 1939), de Ruchon (Euvres complètes, Genève, Skira,
1943), de Mouquet ( û k v r e s complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1946), sur un
manuscrit autographe, celui de la collection Barthou, aujourd’hui à la Bibliothèque
nationale, et qu’on pouvait voir reproduit dans le volume de Poésies en fag-similés
publié par Messein, dans la collection Les manuscrits des maîtres (1929). Etiemble
invoquait a le bon sens »,l’évidence d’un sens clair, dans des vers peu poétiques, et
proposait d’adopter le texte de l’édition pré-originale du poème, dans L a Vogue :

Descendons en nos celliers


Après le cidre, ou le lait ...

Dans son édition de 1939, adoptant la leçon du fac-similé Messein, Bouillane de


Lacoste indiquait en variante celle d’un autre manuscrit, qu’il avait pu consulter chez
Mme Ronald Davis :

Descendons en nos celliers :


Après le cidre, ou le lait.

Trois versions donc : celle du fac-similé Messein, celle du ms. Ronald Davis, celle
de L a Vogue. La dernière n’a pas l’autorité d’un manuscrit autographe, mais on ne
peut l’écarter pour autant : en 1886, les éditeurs de la revue ont publié le texte du
poème d’après un manuscrit et n’en ont pas nécessairement négligé la ponctuation.
Mais l’absence d’une ponctuation à la fin d’un vers, là où la phrase en voudrait une,
n’est pas rare dans les manuscrits de Rimbaud. I1 suffit pour s’en rendre compte de
feuilleter l’édition des Poésies établie par Frédéric Eigeldinger et Gérald Schaeffer (A
la Baconnière-Payot, 198l), où les ponctuations suppléées sont placées entre crochets :
le cas. est tres fréquent, à l’extrémité du vers; il se présente plusieurs fois par poème.
Entre Etiemble et Char, la conciliation n’était pas possible, - leçon a paresseuse N
contre sens a ancillaire )) : c’est par cette épithète que Char répliquait, dans une lettre
du 17 février 1958 au directeur d’Évidences, qui la fit paraître dans le no de mars de
la revue. La réponse de Char était suivie d’une réponse à la réponse, d’Étiemble, à
qui la lettre de Char avait été communiquée. Quelques mois plus tard, Char
rassemblait les (( documents N parus dans Évidences. Il y ajoutait quelques commentaires
au début et à la fin et les publiait en plaquette,, sous le titre Le Dernier Couac,
documents (GLM, mai 1958). Douze ans plus tard, Etiemble revenait sur le sujet dans
le Couwier des messageries maritimes (novembre-décembre 1970) : U D’une majuscule
et d’une virgule chez Rimbaud. n La majuscule est celle du mot Cassis dans L a
Rivière de Cassis, lieu-dit ou métaphore de couleur. La virgule, celle de Comédie de
la so$
Mais la virgule, au second des vers incriminés, est-elle bien l’élément de
ponctuation le plus important? Oui si, placée entre après et le cidre, elle récuse
l’interprétation d’Etiemble, suivant laquelle après est nécessairement prépositionnel :
il s’agit de descendre après quelque chose, d’aller chercher quelque chose (( dans nos
celliers N. En revanche, l’absence de virgule à cet endroit n’interdit pas absolument
l’acception adverbiale du mot après. La ponctuation du vers précédent semble plus
décisive. Si une version autorisée du texte - celle d’un manuscrit autographe - place
une ponctuation telle qu’un point-virgule ou deux points après celliers, comment faire
de la suite un complément prépositionnel dépendant du verbe descendons?

335
Manuscrit reproduit dans Poésies de Rimbaud, Paris, Messein, coll. Les manuscrits des
maîtres, 1929.

336
Manuscrit reproduit dans le catalogue de la vente André Lefevre, 13-16 novembre 1966, Paris,
Blaizot, p. 33.

337
À l’époque de la querelle, deux des trois versions, celles précisément des deux
manuscrits, portaient une ponctuation à la fin du premier vers : un point-virgule sur
le fac-similé Messein, deux points sur le manuscrit Ronald Davis. L’absence de
ponctuation n’apparaît que dans la version imprimée, sans vérification possible du
manuscrit, Or, depuis cette polémique, une quatrième version est apparue : un
troisième manuscrit autographe. Frédéric Eigeldinger et Gérald Schaeffer sont les
premiers à en avoir tenu compte, dans leur édition critique des Poésies, citée plus
haut (1981), en imprimant en bas de page les variantes qu’il présente. Il est reproduit
en fac-similé dans le catalogue de la vente André Lefèvre des 15-16 novembre 1966
(Paris, Blaizot, p. 33). I1 porte la leçon suivante :

Descendons en nos celliers;


Après, le cidre, ou le lait.

Donc, dans l’état de nos connaissances actuelles, il existe quatre versions du poème :
le texte imprimé dans La Vogue, et trois manuscrits dont deux reproduits en fac-
similé et un examiné par Bouillane de Lacoste. Or, les trois manuscrits portent une
ponctuation à la fin du premier vers. En 1958, un seul manuscrit était connu portant
la virgule qui, au second vers, donne nécessairement à après une valeur adverbiale et
ne permet pas l’interprétation : (( descendre après ». Désormais, nous en connaissons
un second. L’interprétation de Char, et la leçon qu’il adoptait dans son édition, n’en
sont que plus autorisées.
Entre Etiemble et Char, le plus philologue n’était donc pas celui qu’on pourrait
croire. Leur désaccord, prenant prétexte d’une ponctuation, n’était peut-être pas de
cet ordre, chacun d’eux se réclamant d’une conception différente de la poésie. Aucun
d’eux ne se penchait sur une autre variante, entre les deux coordonnants : et/ou, au
second vers, qui a elle aussi sa signification. Quant au troisième manuscrit, qui
contribue à rendre moins probable la lecture (( enjambant )) les deux vers, il porte un
autre signe intéressant : le mot Illuminations, en haut à gauche. Mais c’est là une
autre question.. .
Yves Bonnefoy
L’outre-couleur

Yves Bonnefoy

Je ne tenterai pas aujourd’hui de comprendre une poétique, mais simplement


de lire un poème, pour y reconnaître des forces, pour mieux sentir comment elles
jouent. I1 me semble qu’on n’aborde jamais assez Rimbaud de cette façon directe,
trop préoccupé que l’on est souvent de décrypter le sens le plus général de sa destinée
d’homme ou de son intention de poète : c’est-à-dire des façons d’être ou de sentir
ou penser qui traversent les œuvres, certainement, mais sans qu’on se croie obligé
dans cette perspective d’ensemble de démêler leur nœud dans chacune. Pourtant
l’intensité poétique, qui est bien la seule grande raison qui nous fait étudier Rimbaud,
c’est de chaque poème qu’elle naît, et par une opération d’esprit qui trouve dans
l’écriture un de ses moments essentiels.
Je lirai un poème de Rimbaud, et limité comme je le suis par l’heure, je choisirai
à dessein un des plus simples, un de ceux où d’évidence immédiate la densité
signifiante est faible, au point même qu’on est en droit de le tenir pour des plus
mineurs. Une œuvrette, égarée parmi des œuvres déjà considérables : Les Reparties
de Nina.

.............................
Lui - Ta poitrine sur ma poitrine,
Hein? nous irions,
Ayant de l’air plein la narine,
Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne


Du vin de jour? ...
Quand tout le bois frissonnant saigne
Muet d’amour
De chaque branche, gouttes vertes,
Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
Frémir des chairs :

Tu plongerais dans la luzerne


Ton blanc peignoir,
Rosant à l’air ce bleu qui cerne
Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne,
Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
Ton rire fou :

Riant à moi, brutal d’ivresse,


Qui te prendrais
Comme cela, - la belle tresse,
Oh! - qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,


Ô chair de jîeur!
Riant au vent vif qui te baise
Comme un voleur,

Au rose églantier qui t’embête


Aimablement :
Riant surtout, ô folle tête,
A ton amant! ....

.........................
Dix-sept ans! Tu seras heureuse!
Oh !les grands prés,
La grande campagne amoureuse !
- Dis, viens plus près!. .

- Ta poitrine sur ma poitrine,


Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
Puis les grands bois! ...

Puis, comme une petite morte,


Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
.
L’œil mi-fermé..

Je te porterais, palpitante,
Dans le sentier:
L’oiseau filerait son andante :
Au Noisetier.. .
Je te parlerais dans ta bouche;
J'irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu'on couche,
Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche


Aux tons rosés :
Et te parlant la langue franche ...
Tiens!,.. -que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève,


E t le soleil
Sablerait d'or f;n leur grand rêve
Vert et vermeil

.........................
Le soir? ... Nous reprendrons la route
Blanche qui court
Flânant, comme un troupeau qui broute,
Tout à I'entour

Les bons vergers à I'herbe bleue,


Aux pommiers tors!
Comme on les sent toute une lieue
Leurs parfums forts!

Nous regagnerons le village


Au ciel mi-noir;
E t Ca sentira le laitage
Dans I'air du soir;

Ç a sentira I'étable, pleine


De fumiers chauds,
Pleine d u n lent rythme d'haleine,
E t de grands dos

Blanchis~antsous quelque lumière;


Et, tout là-bas,
Une vache fientera, fière,
A chaque pas.. .

- Les lunettes de la grand'mère


E t son nez long
Dans son missel; le pot de bière
Cerclé de plomb,

Moussant entre les larges pipeJ


Qui, crânement,
Fument : les effroyables lippes
Qui, tout fumant,

343
Happent le jambon aux fourchettes
Tant, tant et plus :
Le feu qui claire les couchettes
Et les bahuts.

Les fisses luisantes e t grasses


D’un gros enfant
Qui fouwe, à genoux, dans les tasses,
Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde


D’un ton gentil,
Et pourlèche la face ronde
Du cher petit .....

a . . . . e . . . . . . . . ...........
Noire, rogue au bord de sa chaise,
Affreux profil,
Une vieille devant la braise
Qui fait du fil;

Que de choses vewons-nous, chère,


Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire,
Les caweaux gris! ...
- Puis, petite et toute nichée
Dans les lilas
Noirs et frais : la vitre cachée,
Qui rit là-bas...

Tu viendras, tu viendras, je t’aime !


Ce sera beau.
Tu viendras, n’est-ce pas, e t même ...

Elle - E t mon bureau?


15 août 1870

Égarée? En tout cas l’environnement où nous la trouvons, c’est bien déjà Rimbaud
dans sa qualité spécifique, sinon dans toute l’ampleur où atteindra son génie, puisque
ce poème figure dans le N recueil Demeny )) où, s’il y a des exercices médiocres et
oubliables, comme le Bal des pendus ou Le Châtiment de Tartufe, on rencontre aussi
Soleil et chair ou A la musique et les quelques admirables sonnets que cet adolescent
a (( égrenés »,dit-il, tout au long du chemin pendant sa fugue en Ardennes : c’est-à-
dire Au Cabaret vert, La Maline et Ma Bohème, et sans doute aussi Le Dormeur du
val. Ce (( recueil N - en fait ce manuscrit, qui tient son nom du poète auquel Rimbaud
le donna-, on sait qu’il fut mis au net à Douai en octobre 1870, juste après que
furent écrits les textes derniers cités, quand leur auteur séjournait pour la deuxième

344
fois dans la famille adoptive d’Izambard, son professeur de l’année d’avant. Les
Reparties de Nina y sont suivies de l’indication d’une date, le 15 août, qui semble
ainsi parfaitement sûre, et nous garantit donc cette autre délimitation qui manque si
souvent quand on étudie Rimbaud, celle d’un moment exactement défini pour le
texte qu’on interroge.
Au demeurant, je me demande bien ce qu’on pourrait comprendre des Reparties
de Nina si on n’avait cette précision. De quelle importance, en effet, fut ce moment
pour Rimbaud, et que de connotations de ses moindres mots apparaissent, on ne
peut plus éclairantes, dans les péripéties de son existence d’alors! Août 1870, à la
veille même de cette première fugue, le 29, qui le mène jusqu’à Paris, c’est l’époque
de l’explosion de révolte qui a si brusquement succédé à une longue période de
latence, retrouvant d’un coup les (( mauvaisetés )) et les rêves de l’enfant des Poètes de
sept ans. Depuis cette première flambée de sa violence, dix ans plus tôt, la situation
de Rimbaud est restée la même, d’ailleurs, en particulier dans son rapport à ses
proches. Un père absent, et depuis longtemps désormais - ce qui est là toutefois une
indication trop sommaire, qu’il va falloir nuancer après les remarques d’Alain de
Mijolla ’ - et une mère violente comme son fils, dont l’autorité souvent abusive et
l’attachement angoissé aux valeurs de sa société ont très tôt gravement troublé le
rapport de ce dernier à lui-même. De Mme Rimbaud, qui est en soi tout un monde,
j’ai déjà longuement parlé en deux occasions auxquelles je renvoie, pour des précisions
et des preuves *. Je ne ferai aujourd’hui que rappeler l’essentiel, qui est d’ailleurs
d’opinion courante. Vitalie, quand son mari l’a abandonnée malgré ses quatre enfants
encore tout jeunes, s’est drapée dans sa dignité, comme on dit, a fait son dernier
bonheur de la respectabilité à laquelle elle peut certes prétendre, a tout subordonné
à la loi, que celle-ci soit civique ou religieuse : mais cette loi, pratiquée de cette façon
restrictive, ce n’est plus la relation vive, la pensée qui se soucie de la liberté d’autrui
et cherche même à l’accroître, c’est l’absolutisation de valeurs que l’on apprécie pour
les contraintes qu’elles supposent, et un modèle a priori d’existence que l’on opposera
et préférera aux désirs des autres, ceux-ci seraient-ils ces enfants auxquels on dit qu’on
les aime. Mme Rimbaud n’acceptera, n’aidera, son fils Arthur que pour autant qu’il
consentira en retour à se conformer à ces schèmes dont sa légitime exigence, pourtant,
née de l’immensité de ses dons, ne peut envisager de se satisfaire. Et lui pensera donc
qu’il n’est pas aimé, et que les mots de l’amour, qu’ils soient prononcés par sa mère
ou par le prêtre à l’église, ne sont qu’une occasion de mensonge, -et toute la vie
sociale une comédie, toute notre langue et notre culture la corruption d’une trans-
parence, d’une richesse premières. C’est là précisément, en cette découverte et ce
jugement, qu’est l’origine de sa révolte.
Et comme complément logique de celle-ci on ne s’étonnera pas de trouver, en
ce fils qui manque d’amour, dès les premières heures de sa colère et mêlée à ses
moments les plus noirs, une tendance tout opposée à s’enthousiasmer et à célébrer
pour autant que paraisse un objet qui lui semble digne d’estime, ce qui est le cas de
cette présence qu’a censurée, refoulée, calomniée quand elle se montre encore, notre
société, justement : la nature, en ses formes profondes et éternelles. Dans sa première
enfance, avant qu’il ne rencontre, à U sept ans », les enseignements du bien et du mal,
Rimbaud avait connu auprès de sa mère dans ces circonstances plus détendue quelques
saisons chaleureuses, dont il a toujours gardé le souvenir le plus vif - c’est ce qu’il
a nommé le (( verger )) des (( années enfantes )) -, et la rigidité et l’hypocrisie du monde
social lui apparurent ensuite des trahisons de cette plénitude de l’origine, des trahisons
qui l’étonnent, d’ailleurs, dont il est prêt à penser que son refus d’y collaborer et une
parole enfin libre pourraient suffire à les démasquer. (( La terre avait des versants
fertiles en princes et en artistes, et la descendance et la race vous poussaient aux
crimes et aux deuils », écrit-il dans un de ses poèmes les plus tardifs - Jeanesse,

345
quand il a juste vingt ans - avec, on le sent bien, toujours la même surprise. Ce
jeune garcon aussi droit et pur qu’on peut l’être a longtemps cru que tout changerait
dès que retentirait son cri sincère de vérité, et tout un moment de sa poésie, à l’heure
même de sa révolte et de ses pires sarcasmes, est l’expression encore confiante de la
valeur qu’il attache à ces modes de vie et à ces façons de sentir qu’il nomme, bien
mythiquement, hélas, la nature, 1’«antique jeunesse »,la (( vraie vie B.
Une (( expression », ai-je dit : mais comme Rimbaud a jugé aussi que notre
langue elle-même est pervertie, de nos jours, dans ses notions les plus radicales, par
le long règne du christianisme, ce sera vite bien moins celle d’une pensée ou même
d’un sentiment que la notation quasi brute des ((sensations)) qui surprennent nos
mots, parfois, et qui du coup, peut-être, les raniment, les recolorent. Rimbaud a
certes tenté, quand il écrit au printemps de 1870 - il n’a pas encore seize ans - Le
Forgeron ou Soleil et chair, de dire sa certitude sans refuser l’éloquence, mais dès
Sensation, qui est de mars, il pressent que plus efficace va être une parole entièrement
consentie aux bonheurs de l’élémentaire, qui sauveront un par un quelques grands
mots simples. Je veux une poésie de la sensation brute, disait-il à peu près à son
ami Delahaye, à la fin de 1870 encore.
Et, de fait, quelques-uns de ses poèmes se caractérisent par une intensité, une
fraîcheur telles, dans l’accueil du matin éternel du monde, qu’on est porté à penser,
irrésistiblement, qu’il y a lui, d’une part, le poète de ces instants ingénus, on dirait
de cet immédiat - et de l’autre tous ceux qui ont écrit dans notre civilisation
d’occident, à propos même de la nature, au meilleur même de l’invention poétique.
Où retrouver ailleurs cette pureté de vitre lavée soudain par l’orage? Le printemps
des poètes de la Pléiade, auprès des plus beaux vers de Soleil et chair, pourtant gorgés
de références mythologiques, ne semble plus qu’élaboration culturelle. Le début même
du Conte da Graal, de Chrétien de Troyes, s’atténue devant M a Bohème de toute la
prudence d’esprit qu’on sent à ce poète qui sait déjà l’incuriosité à venir de son héros,
Perceval - et l’existence du Roi Pêcheur. Après quoi, aux temps classiques, à l’époque
du Romantisme... Tout se fait vieux et second. Et cela parce que Rimbaud ne fait
pas que noter la sensation mais accède et donne voix au désir, qu’il ressent dans sa
nouveauté comme autant la preuve que le contenu d’un espoir; d’où cette qualité
d’aube. Entrant au (( cabaret vert »,sur la route de sa seconde fugue, demandant du
jambon (( tiédi )), des tartines de beurre, de la bière, regardant avec envie, mais comme
un enfant encore, la servante, ce n’est pas la qualité sensible, cette abstraction tout
de même, qu’il fait paraître à nos yeux, mais, d’un seul coup, la rubstance, si je puis
nommer par ce mot l’impression de suffisance profonde, d’avènement comme par
miracle, que lui donnent ces choses bonnes et simples. En vérité, Rimbaud n’a pas
rêvé autant qu’on le croit parfois à des aventures lointaines, à des terres inexplorées,
à d’«incroyables Florides )) bondées de fleurs aux yeux de panthères. L’exotisme ne
fut pour lui qu’une sorte de pis-aller, à chaque fois qu’échoue un rêve, à la Rousseau,
à la Bernardin de Saint-Pierre - mais avec quelle faim, que ces écrivains n’ont pas
eue! - de vie ici même, au plus simple. Une célébration? Laissons ce mot à ceux,
Saint-John Perse ou Claudel, qui ont eu plus que lui, mais qui ont moins désiré.
Parlons plutôt de soif crue tarie, d’épreuve crue terminée.
I1 reste que l’on trouve, en fin de compte, bien peu de ces poèmes heureux dans
l’œuvre d’Arthur Rimbaud. Et auprès de ces quelques-uns il y en a trop d’autres
qui retentissent de sa colère, ou trahissent même du désespoir, pour qu’on n’ait pas
à soupçonner une faille, malgré leur élan de confiance, dans le métal de ses N sensations N
les plus ardemment exprimées. - Au vrai, une remarque s’impose, si même elle est
inquiétante. Et c’est qu’autant les sensations que nous dit Rimbaud ont l’intensité et
la pureté qu’on attend, en effet, de la (( vraie vie », autant elles manquent d’une
certaine fondamentale diversité qu’on devrait déceler dans toute pratique du monde.

346
Dans les poèmes de la route, par exemple, ceux qu’il écrivait quand il s’enfuyait à
pied par la vallée de la Meuse, on rencontre la faim, la soif, le plaisir de marcher,
on devine les joies que lui donnent l’herbe, le ciel étoilé, la brume, ce qui est bien
une expérience profonde, et peut ouvrir à d’autres bonheurs, mais déjà, dans L a
Maline, quand paraît une autre servante, le fichu à moitié défait D - a je ne sais pas
pourquoi », dit Rimbaud - il vient de l’ambiguïté dans cette parole si claire, car le
désir devrait y prendre au moins en cette minute une forme encore plus sensuelle, si
ce n’est, explicitement, sexuelle, alors qu’on n’y voit s’inscrire, comme par nostalgie
d’innocence, qu’un échange d’effleurements qui signifie que le garçon, devant la fille
qui a son âge, ne songe à rien qu’à un jeu. Rimbaud est heureux dans ces jours, c’est
vrai, et plein d’optimisme, ayant réussi à s’enfuir : ce qui peut l’inciter à de la
patience. N’y aurait-il que ces vers, on pourrait croire que l’adulte naissant a pu
vouloir s’arrêter un instant encore - comme pour absoudre son premier âge de ses
longues rancœurs, de ses (( âcres hypocrisies )) - à la plénitude naïve d’un dernier geste
enfantin.
Mais rien d’autre que ce moment gracieux - il faut le noter maintenant, le
souligner - ne va plus jamais évoquer, dans l’œuvre où apparaîtront les Stupra, une
quelconque réalité érotique effectivement partagée par Rimbaud avec une femme. Et
quant aux choses sexuelles, rien des poèmes futurs ne leur assurera plus la qualité
transparente d’une (( sensation »,ne serait-elle que désirée, tout en dira au contraire
la contradiction intérieure, le vide, la fatalité de chagrin - ou la plénitude, oui, et
même solaire, (( à quatre heures du matin, l’été »,mais dans l’impersonnel, cette fois,
sans traces d’expériences vécues par celui qui parle. C’est, de cette dernière sorte, o u t
d’abord, Soleil et chair - nommé aussi Credo in unam - où la revendication de 1’Eros
s’exprime avec une ardeur, un lyrisme extraordinaires, mais a priori, sans que l’auteur
ait à vérifier tout de suite s’il est capable de ce qu’il dit. Puis quand lui-même
vraiment se risque, quand son rêve sexuel emprunte à sa situation personnelle, à son
existence reconnaissable, on voit que la sensation, si vraie dans bien d’autres cas, se
fait soudain convention, voire mièvrerie - c’est Rêvé pour i’hiver, Première Soirée - ou
le plus souvent - de Vénus Anadyomène, dès juillet 1870, à Mes Petites Amoureuses,
à l’époque déjà des grands projets du (( voyant N - un mélange d’agressivité, d’opacité,
de rancune très différent des bonheurs limpides premiers rêvés. A la confiance dans
ce que la nature )) propose s’est heurtée, et avec quelle violence, la masse de méfiance
qui s’est accumulée en Rimbaud envers la jeune fille ou la femme, lesquelles
ressortissent, c’est vrai, au moins autant de la société qu’il déteste que du (( ruissel-
lement de la vie infinie ». Au total, c’est simplement s’il renonce à toute évocation
de vraie vie, pour simplement comprendre et expliciter la vérité comme elle est, qu’il
lui est possible, dans Les Poètes de sept ans, Les Sœurs de charité, Les Premières
Communions, plus tard Les Déserts de i’amour et quelques rares poèmes des Illuminations,
de parler de sexualité sans se fuir lui-même aussitôt dans l’idéalisation mensongère
ou le sarcasme.
En d’autres mots, le mariage que demandait Sensation de l’être humain rendu
à sa pureté avec la nature, n’a abouti qu’à vérifier que celle-ci, même aimée et
comprise dans tels de ses aspects essentiels, peut se refuser, se fermer en d’autres; et
il n’y a rien là qui puisse surprendre. Car la faim, la soif, et même celles de marcher
loin, d’entrer dans les hautes herbes, le besoin du (( verger )) du monde, cela avait
existé en Rimbaud dès ses plus jeunes années - avant (( sept ans »,aux temps où la
mère n’avait pas encore déçu, où, (( méchante )) ou non, elle avait (( pitié des petits
enfants )) - et ces désirs avaient donc pu mûrir, se trouver des objets, se faire une
pratique du monde différenciée et confiante avant que le doute ne s’installe. Tandis
que le désir sexuel ne s’est révélé - Les Poètes de sept ans l’indiquent bien - qu’au
moment où se trahissait aussi le (( mensonge N de l’amour, comme il existe aujourd’hui :

347
d’où suit que cet élan a été d’emblée empoisonné, à la fois par les interdits de la
morale de Mme Rimbaud, si puritaine, et par le soupçon que l’apparence de l’affection
ne sert qu’à masquer l’intérêt sordide. La sexualité a été dévastée chez Rimbaud par
l’accusation qu’il a dû porter, et non sans raisons, contre la rhétorique contemporaine
de l’amour. Contraint par cette lucidité à une appréciation sans illusion des attitudes,
des façons d’être, voué à n’y reconnaître, cyniquement, que des manœuvres ou des
prurits, il a bien pu affirmer 1’Eros dans sa réalité brute, ne serait-ce que par défi à
la société hypocrite : mais sans pouvoir, du coup, (( infirme )) comme il le voyait
devenu, l’associer à un objet de ce monde qui eût du prix à ses yeux. Loin d’être
Vénus en soi, sincère et forte comme l’anadyomène première, la femme qui l’a troublé
ne lui apparaît vite que comme la prostituée plus ou moins mal déguisée dont la
laideur morale devra paraître dans le dur examen de l’aspect physique - à moins
qu’elle ne se retire dans la transcendance sévère des substituts maternels. En bref,
faim et soif d’un côté, heureuses, et sexualité (( suppliciée )) de l’autre, Rimbaud n’a
jamais pu aboutir à une synthèse adulte )) du rapport de ses sens au monde. Et il
est émouvant de constater à quel point les Zhminations les plus tardives devront
encore puiser aux souvenirs des ((années enfantes )) comme à la seule ressource, au
sein d’une nature toujours chérie mais qu’on sent de plus en plus en péril - pour
l’adolescent qui devient adulte - de se décomposer en ces deux éléments irréconci-
liables.
(( I1 y a enfin, écrira Rimbaud dans Enfance, quand on a faim et soif, quelqu’un

qui vous chasse. )) La poésie de la sensation, la poésie de la faim et de la soif, aussi


assurés en aient été les commencements, ne pouvait aboutir - l’autre faim, l’autre
soif décontenancées et salies - qu’à cette expérience de forclusion, d’exil, et à une
figure du monde orageuse, trouble, brisée. Du sens rêvé à la vie, rêvé renaissant au
plus près des fleurs et des herbes, dans l’odeur et la couleur rédimées, la tentative
de célébration de la nature première n’a su extraire, à cause de la fracture entre la
sexualité et le corps, que le redoublement du non-sens. Et il ne faut pas sous-estimer
l’ampleur de l’échec, et la douleur qu’en a éprouvée Rimbaud, et les dangers que
cette conscience de soi, qui tourne vite au mépris, lui a fait très tôt encourir. En
témoignent, dès l’été de 1870, ces Reparties de Nina.

II

Peut-être a-t-on estimé, à me suivre jusqu’en ce point, qu’en tout cas je tenais
bien mal ma promesse, qui était de lire un poème en son être propre, aussi
indépendamment que possible de ce que nous savons ou croyons que l’auteur a voulu
y mettre.
Mais c’est une chose que de chercher dans une œuvre la vérification de l’idée
qu’on se fait de celui qui l’a écrite ou ses intentions d’écrivain, et une tout autre -
au moins je veux l’espérer - que de rappeler avant la lecture ce qu’étaient cette
condition de l’homme et même ces intentions du poète, pour autant que l’on n’oublie
pas que le poème a puissance de les déborder ou même d’y contredire. Nous avons
bien à connaître l’idiome national pour aborder la littérature, et ce savoir préalable
n’a jamais paru rendre soupçonnable la liberté d’esprit du critique. Semblablement
l’apprentissage de ce qui est, en somme, la langue personnelle de l’écrivain -
vocabulaire et syntaxe, mais aussi déterminations passagères, induites dans sa pensée
par le hasard des événements - peut fort bien n’hypothéquer nullement l’interprétation
de sa parole de poésie.
J’aborde donc maintenant l’étude particulière des Reparties de Nina sans me
sentir restreint dans ma capacité d’en percevoir l’événement, s’il en est un, comme

348
tel : et je remarquerai d’ailleurs que c’est bien une preuve de cette liberté où je reste,
ce fait que le poème me semble pauvre, au moment même où j’attends, de par toute
mon expérience déjà formée de Rimbaud, les signes et les apports de la qualité sinon
du génie. Disais-je tout à l’heure que les Reparties étaient une œuvrette », eh bien,
c’est trop accorder, car ce mot restreint, miniaturise la qualité plus qu’il ne la nie,
alors que ce poème est plutôt de ceux qu’il faut qualifier de médiocres, presque de
pauvres. Et d’ennuyeux, en tout cas! I1 y a dans ces vingt-neuf strophes quelques
beautés - ainsi : ((Je te parlerai dans ta bouche )) - mais bien plus souvent des
longueurs, on a envie de sauter des vers, on voudrait que finisse cette exaltation qu’on
ressent factice - une impression qui persiste même après que la réplique finale de
Nina, qui sort de son long silence, ((Et mon bureau? », sera venue compliquer,
rétroactivement, notre appréciation du poème. On sait ce que (( bureau )) signifie. Par
opposition à la (( poésie )) des invites que (( Lui »,le jeune héros, ne cesse, avec quels
mots aguichants, de multiplier, Elle »,c’est d’abord le refus morne ou timoré, on
ne sait, de tout ce qui n’est pas la sécurité qu’assure, au prix de l’horaire et des gestes
répétitifs, quelque emploi devant la table cirée d’une maison de commerce : une autre
Mme Rimbaud, en somme, inconsciemment diminuée par un désir de vengeance.
Mais les femmes ne travaillaient que bien rarement de cette façon, à l’époque; et il
suffit de lire un autre poème - A la musique, des mêmes mois, où l’on entrevoit de
(( gros bureaux bouffis )) qui traînent leurs (( grosses dames )) - pour comprendre que

bureau )) pouvait signifier aussi bien l’employé lui-même, le fonctionnaire : d’où


suit que dans la (( repartie )) se profile - surcroît d’horreur - l’idée que si Nina se
dérobe, c’est qu’elle se doit, tout de même, à un monsieur pas trop pauvre qui
l’entretient. Nina représente la femme des sociétés répressives, celle qui s’est vendue,
consciemment ou non, chèrement ou pas, à l’ordre moral, et du coup ne s’appartient
plus, ne se sait plus, reste 1’«aveugle )). Et l’effet de ces trois mots de dévastation sur
les strophes qui les précèdent, c’est donc aussi de révéler l’illusion dans les propos
de son jeune ami : l’illusion, c’est-à-dire une naïveté qui doit bien se marquer dans
ce qu’il dit dans ce texte des choses de la nature, et qu’il nous faut voir dénoncée
maintenant dans son lyrisme facile, inscrivant au crédit d’un bon psychologue ce que
nous étions au point de juger la médiocrité d’un poète. Au même effet d’ambiguïté
tend d’ailleurs le titre, ces Reparties de Nina dont le pluriel signifie, comme dans le
cas des (( caprices de Marianne )) ou des fourberies de Scapin », que la (( repartie ))
d’aujourd’hui n’est qu’une parmi bien d’autres, ce qui fait de l’ardeur de son partenaire
- cette subjectivité, pensions-nous, la voix de l’auteur lui-même - un rôle parmi
plusieurs, sur une scène de comédie. Rimbaud a cherché à faire d’un poème soudain
plus faible que d’autres un lever de rideau passable, suivant l’exemple aussi ambigu
des scènes versifiées de Banville. Mais un auteur ne peut s’en tirer à aussi bon compte.
Le malaise que donne le poème avant qu’on n’en connaisse la fin ne se dissipe pas
quand celle-ci se présente, on se dit simplement que Rimbaud a écrit d’abord les
strophes qui nous semblent pauvres voire insincères, puis, comprenant peut-être, en
effet, pourquoi l’inspiration lui manquait, a décidé, avec une astuce qui lui est peu
habituelle - c’en sera le dernier exemple -, de prendre du champ par rapport au
texte, et aussi bien à soi-même, en incriminant cette jeune fille. Non, les 115 premiers
vers - sur 116 - des Reparties de Nina ne sont pas de la médiocrité simulée, de la
fadeur de théâtre, mais très réellement une des parts les plus faibles de l’œuvre
d’Arthur Rimbaud. Peut-on comprendre pourquoi?
Certainement : il suffit de prendre conscience de la contradiction qu’il y a dans
leur écriture entre, disons, ce que celle-ci déclare, son idée proclamée du monde, et
ce qu’on rencontre pourtant à chaque vers, en fait de perception, et qui est tout autre.
Et je précise aussitôt que ce n’est pas parler là de l’opposition du «: moi )) second -
(( esthétique )) - qui apparaît dans toute œuvre et de celui de la vie vécue, qu’écrire

349
met entre parenthèses sinon récuse : car cette dernière tension articule deux expériences
qui sont chacune complète et en soi-même une cohérence, cette solidité, cette non-
contradiction intérieure faisant notamment le prix de ce que propose le (( moi de
l’œuvre ». Non, c’est au niveau même de cette dernière proposition, dans la structure
propre de la sensibilité du poème, que se produit dans Les Reparties de Nina la
contradiction que j’annonce. Sauf, et disons-le aussi sans tarder, que le vécu que cette
transposition fait taire - quitte à lui substituer de l’inconsistant - va se révéler lui
aussi clivé en sa profondeur : comme si la création poétique n’avait pouvoir d’être
cohérente et robuste que si l’était déjà, d’une façon ou d’une autre, la relation au
monde dont elle cherche à prendre la place; et dont, bien sûr, elle se nourrit.
Mais écoutons maintenant ce que (( déclarent )) Les Reparties de Nina dans leur
longue page d’invite, et déterminons quelles conséquences cette sorte d’affirmation
devrait entraîner dans une écriture. Le dire des Reparties, c’est le désir et déjà la joie
d’un être qui serait intensément présent à un monde lui-même intensément ((un »,
ces expériences de l’unité, de la spontanéité sans entrave, de l’immédiateté chaleureuse
étant l’effet des grandes forces d’éveil que sont dehors le printemps et dans la personne
la sexualité qui s’affirme. Or, une présence à soi et à tout, un élan qui est déjà presque
une jouissance, il me paraît assez évident que cela implique, du point de vue des
perceptions, des saisies que l’œuvre évoque ou suggère, qu’elles convergent toutes en
un point très central du champ de ces relations, là où nous pourrons pressentir,
invisible mais respirante, cette vie qui parle et dit son amour. La preuve, c’est à peine
deux mois après Nina ce Cabaret vert, par exemple, auquel je dois souvent revenir
parce qu’il dit l’autre type de mouvement qui porte Rimbaud vers les jeunes filles.
Dans ce poème, la synthèse de la personne - bonheur aux faims et aux soifs, sexualité
par contre inhibée et contradictoire - n’est nullement accomplie, je l’ai déjà souligné,
mais grâce aux illusions de la fugue bien commencée, cette division de l’être réel
reste en deçà du seuil de conscience, ne hante donc pas le poète qui accueille en son
rêve heureux les événements de sa route : et il est facile de voir que cette présence
au monde ainsi permise dans l’écriture regroupe très fortement toutes les sensations,
toutes les émotions de l’instant en ce point focal du poème qu’est l’adolescent -
lequel s’étale là, remarquons-le, (( les jambes sous la table »,dit-il, comme pour faire
la distinction du fugitif qui a tout de même ses doutes et ses fatigues, et de son âme
rêveuse qui entre dans la salle de la (( vraie vie ». Comme l’indique le titre - Au
Cabaret vert, mais aussi : cinq heures du soir - tout s’est restructuré, recentré dans ce
hic et nunc qui semble donc à la fois (( lieu B et U formule ».Que ce soient les U sujets n
de la tapisserie - (< très naïfs », probablement idylliques, image en abîme de cette joie
- ou les (( yeux vifs )) de la fille - miroirs qui nous renvoient vers le moi qui s’y
guérit, qui prend forme - ou tout ce que le regard, l’odorat, le toucher recueillent,
dans cet autre sonnet des Cowespondances: tout ce que touchent les mots passe par
un (( Je )) qui examine lui-même cela, à sa façon très personnelle, et en décide - d’où,
aussitôt, notre impression d’être là. Et pourtant, ce n’est pas que Rimbaud ait le
moins du monde cherché, dans sa technique de narrateur, à placer les choses nommées
en perspective savante. Sa notation, qui va du trait rapide à de la lumière et revient,
est aussi libre, disons, qu’une esquisse de Manet. Mais comme ces intellections, ces
jouissances - vécues ou anticipées, peu importe -, comme ces valeurs qui s’affirment
ont toutes été vraiment éprouvées, dûment vérifiées, par un moi ardent à être lui-
même, elles ne peuvent que projeter dans les signes qui les prolongent cette coordi-
nation en somme native; et le résultat, c’est cette cohérence de tout, c’est cette qualité
d’évidence.
Ce qui certes n’apparaît pas dans Les Reparties de Nina. Car si nous recherchons
maintenant dans ce poème, que hante lui aussi le désir d’une possession et d’un lieu,
les perceptions ou les représentations plus poussées où ce désir se projette, nous nous

350
apercevons aisément que loin de converger, cette fois, loin d’apparaître ainsi de façon
probante l’expérience vraie d’un seul être, ces a bourgeons clairs »,ces (( luzernes »,ou
plus tard dans le texte ces U étables )) ou ces (( lunettes de la grand-mère ne sont
que des clichés empruntés à des répertoires, et placés l’un près de l’autre dans une
relation simplement accumulative, non structurée : qui trahit que cette voix qui
semble là si éprise n’est pas authentiquement présente à ce qu’elle dit désirer. Rimbaud
eût-il vécu cette matinée de printemps comme il vivra plus tard, et dira, l’après-
midi dans l’estaminet, il n’aurait sûrement pas ajouté aux choses champêtres qui en
ressortent flétries ce (( peignoir »,ce (( champagne )) et ce rire fou )) qui viennent droit
des boudoirs des mauvais romans de l’époque. Cette mise en relation des objets qu’il
évoque s’opère par le dehors, qui est leur valeur codée, stéréotypée, banalement
suggestive - si même encore troublante -, et non par les liens profonds qui en
regroupent certains dans les adhésions véritables, où tout l’être, et tout l’inconscient,
sont en jeu. Qu’on pense, par exemple, à ces scènes pseudo-paysannes du XVIII~siècle,
Greuze ou de moindres, qui sont bourrées de détails, tels le chat qui lape le lait ou
le pinson dans sa cage, lesquels sont chacun plaisants mais déréalisent l’ensemble,
faute de s’intégrer de façon plausible à un seul moment du regard, à une situation
d’existence qu’on ait pu vivre avec eux, serait-ce en rêve : ainsi Rimbaud, qui emprunte
d’ailleurs à la peinture de genre, compose-t-il ici, articule-t-il, les éléments d’une
rhétorique, nullement ceux d’une pratique concrète. Et il ne parvient qu’en partie à
compenser ce néant par l’animation des phrases - (( Hein? nous irions », écrit-il
pourtant, ou U Oh! les grands prés )) - ou le mouvement de la strophe - dont le
rythme est censé indiquer qu’on marche, les rejets qu’on est insouciant - ou l’audace
des mots ou des tournures nouvelles : ce (( rosant »,ce (( feu qui claire », ce (( riant à
moi », ce (( boire ton goût ». Car cet enjouement d’écriture a bien la turbulence, le
souffle rapide ou coupé de l’enfièvrement érotique. Mais c’est le sang qui bouillonne
là, simplement, non la possession qui s’affirme.
Le monde que disent Les Reparties de Nina est, en bref, un lieu simulé, comme
il en va dans certains chromos ou autres images que le commerce crée ou dont il
s’empare. Et la contradiction que j’y décelais oppose, en fin de compte, ce (( non-
lieu », cette image sans autre fondement que dans des maniérismes d’époque, à
l’affirmation si hautement énoncée d’un désir qu’on dit éprouvé, lequel impliquerait
un objet perçu, une présence vécue et l’unité de tout, au moins pressentie, dans la
communion qui s’ébauche. Cette contradiction, pour autant qu’elle prédomine, ruine
évidemment toute velléité du poème d’atteindre à l’être de son auteur sinon, inci-
demment ou de façon indirecte, au niveau pour nous de l’indice. Et elle semble
enlever Les Reparties de Nina à l’œuvre d’Arthur Rimbaud, qui est presque de bout
en bout grande exigence et rigueur, pour la reclasser en dépit de sa réplique finale
dans la tradition certes fort ancienne - en témoignent déjà les reverdies médiévales -
où printemps et désir d’amour sont des N thèmes »,qui permettent surtout l’idéalisation
mensongère. Précisément ce que dénoncera en juillet 1871 Ce qu’on dit au Poète à
propos de ji’eurs.. ,
Mais, que je me hâte de l’indiquer, je vois quand même autre chose, dans Les
Reparties de Nina,que cette irréalité qui les ravage pourtant, comme Rimbaud l’avoue
par son dernier vers. Et cette qualité malgré tout, c’est que 1’« aveu »,qui n’apporte
guère à la poésie là où il se marque explicitement - à la fin de l’œuvre, comme une
intervention faite du dehors -, est, en réalité, déjà commencé dans le texte même.
Où il introduit, nous allons le voir maintenant, une tension, une amorce même de
dynamisme, dans la quiétude et l’insignifiance des procédés rhétoriques.

35 1
III

Comment une écriture peut-elle avouer son propre (( mensonge »? Comment,


plus exactement, un exercice de rhétorique peut-il, sans pour autant cesser d’être, se
retremper aux sources de l’écriture authentique? Eh bien, dans le cas présent, on
remarquera d’abord qu’une donnée sensorielle, la couleur, est constamment dite et,
sinon particulièrement soulignée, du moins peinte sans précaution, sans essai de fusion
avec d’autres aspects du monde que l’on aperçoit au passage : comme si, dans cet
effort de Rimbaud pour fabriquer du printemps, pour nous donner une impression
de vraie vie, elle venait en avant de la perception, ou se mettait même, légèrement,
au travers des tt réalités H célébrées.
Au travers? N’est-il pas naturel, n’est-il pas même conventionnel que les branches
soient dites vertes, le matin bleu, le peignoir blanc et l’œil noir, ou même l’églantier
rose? Tout de même, dans rien que la première partie du poème, ce qui ne fait guère
plus en syllabes que la longueur d’un sonnet, on rencontre aussi ce jour qui est
comme un vin, ce bois qui saigne, ce cerne de l’œil - de l’œil noir - qui est bleu
et rose, etc. : c’est-à-dire trois ou quatre couleurs encore, et chacune bien indiquée
dans sa tonalité sans nuance, chacune séparée des autres du texte, malgré la proximité :
car si Rimbaud s’essaye parfois à une composition, à une esquisse de paysage, écrivant :

Tu plongerais dans la luzerne


Ton blanc peignoir,
Rosant à l’air ce bleu qui cerne
Ton grand œil noir,
c’est pour y laisser aussitôt bouger cette irisation du bleu par le rose qui fait arc-en-
ciel, qui clive de ses diaprures la relation ébauchée. I1 y a beaucoup trop de couleurs
dans Les Reparties de Nina, et de trop franches, toute naturelle que soit chacune,
pour que leur effet d’ensemble se subordonne - comme pourtant cela se devrait, dans
ce discours du désir - à l’émergence des choses que l’on nous vante. C’est une
mosaïque, plutôt, qui mine par en dessous les éléments signifiants, atténuant de ses
tons entiers, à la limite du bariolage, ce monde en fait si douteux que nous avons
vu qu’ils proposent.
Et voilà donc ce qui - dès le moment d’écriture, en plein cœur de la rêverie
qui se débarrassait trop rapidement, à coup de poncifs, d’une réalité trop (( rugueuse ))
- me paraît le moyen qui vient signifier la nature certes factice du décor que ce désir
s’est bâti, et par suite le caractère illusoire des libertés qu’il dit qu’il y prend, sauf
nous dit-on, lorsque Nina se refuse. Si la scène avait été mieux construite, si elle
n’avait pas été bricolée d’entrée de jeu avec des bouts de mauvaise littérature, sans
vraie consistance spatiale par exemple, les tons auraient pu s’y intensifier, s’y affirmer
pour eux-mêmes ou presque, comme dans un tableau du fauvisme, et même au point
de défaire en nous quelques habitudes de perception, quelque idée acquise du monde :
mais la cohérence du lieu et de la vision aurait interdit à la pluralité des couleurs
de se marquer comme telle, dans sa matérialité en somme étrangère au sens que
Rimbaud leur fait dire. C’est parce qu’il y a dans L ~ Reparties
J de Nina des stéréotypes,
des maniérismes - et au total une image sans vérité - que la variété des couleurs,
avec ses jeux propres, peut se glisser comme un coin dans ce disparate, re-séparant
les éléments empruntés : et n’est-ce pas un aveu? La couleur, en d’autres mots,
(t compromet n la rhétorique qui se cachait, soulignant avec trop de zèle ses apports
trop hétérogènes, ruinant leur précaire effet d’unité par cette ponctuation de leurs

352
différences. Peut-être parce qu’elle n’est pas l’approche sensorielle la plus spécifique-
ment requise par les rêveries érotiques, elle a permis à Rimbaud - qui, pour mieux
se donner à sa fantaisie, réprimait son U réalisme )) ordinaire, et en souffrait - de
desserrer, n’aura-ce été que d’un cran, l’étau de l’image pauvre. Et cela par l’effet de
forces qui, montant de la profondeur même des phrases, sont tout de même un peu
d’écriture déjà, c’est-à-dire un peu d’inconscient, de personne vraie, dans ce champ
des stéréotypes... En bref, tout n’est donc pas que mauvaise littérature dans ce médiocre
poème. On y sent un frémissement, le grand sens que son auteur a du réel s’y
impatiente d’être écarté au profit d’humbles besoins du désir - lequel, faut-il le
souligner au passage? n’est pas nécessairement le levier qui bouleverse les codes -, il
se venge en enflammant de quelques tons de U peinture idiote n, comme va dire
Rimbaud, ce qui risquait de n’être qu’image niaise.
Mais là ne s’arrête pas l’apport de vérité de cette U multiplication des couleurs ))
dans la trame des Reparties, et le moment est venu pour moi d’essayer de dire ce
qui m’a paru justifier une étude de ce poème - en d’autres mots, quel est l’événement
qu’il représente dans l’œuvre, la suggestion qui monte de lui de façon quasi autonome,
l’idée la veille encore impensée qu’il inscrit dans la poétique d’Arthur Rimbaud et
par conséquent dans son devenir. La couleur! Prenant un peu de champ par rapport
à cet été de 1870, il ne nous sera pas difficile d’en reconnaître l’extraordinaire
importance chez Rimbaud, la poussée toujours forte et rapidement décisive. Et sans
doute, dans les poèmes qui ont fait suite à Nina, toujours ces sonnets de l’automne,
cette présence de la couleur s’est-elle marquée, un moment, d’une façon qui demeure
traditionnelle, disons celle du coloriste dans la peinture d’Europe jusqu’au meilleur
de l’Impressionnisme. Dans Au Cabaret vert, que j’ai déjà tant cité, le rose, le blanc,
les jaunes du beurre, de la bière ou du rayon U arriéré )) jouent un grand rôle visible,
et c’est en s’alliant avec harmonie, nous donnant même ainsi un des beaux exemples
en poésie de U pittura chiara ». Mais aussi bien savons-nous que Rimbaud éprouvait
dans ces journées de sa fugue un sentiment de bonheur, de naissance nouvelle et
complète à soi, qui découle d’une illusion et ne va être que fugitif; et tout de suite
L’Éclatante Victoire de Sawebrück - qui décrit une U gravure belge brillamment
coloriée », est-il précisé - se plaît à souligner et même accentuer quelques effets de
polychromie cette fois brutale et de flamboiement des tons autour d’un U soleil noir ))
qui en rehausse encore l’éclat. Et dès le printemps suivant et le début de l’été, à côté
de plusieurs poèmes, Les Poètes de sept ans surtout, dans lesquels sa connaissance de
soi s’approfondit brusquement et semble orienter sa recherche, Rimbaud en écrit une
série d’autres où ce geste d’introspection - qui reste un acte de la personne, si même
il annonce Freud - se voit relativisé, bousculé, par un décentrement, une déperson-
nalisation qui vont clairement de pair avec une intensification soudaine, un déchaî-
nement, de la couleur dans son écriture. A preuve en particulier Le Bateau ivre, qui
conclut en août cette grande époque : et dès la première strophe. Quand les (( Peaux-
Rouges)) qui représentent ici les instincts les plus profonds du psychisme, ceux que
refoulent nos religions de la Loi, massacrent les (( hâleurs D - c’est-à-dire nos maîtres
à penser, nos docteurs, mais sans doute aussi nos poètes et même nos peintres, à en
juger par l’autre U massacre N que vient d’accomplir la lettre à Paul Demeny - c’est
en les clouant à des U poteaux de couleurs », lesquels signifient donc l’irruption parmi
nous des couleurs comme on les voit aux mâts totémiques : pures, brutales, non
médiatisées comme elles sont chez nos peintres par le jeu des valeurs et la fonction
mimétique. On sent bien que Rimbaud, qui a passé l’hiver à lire et à méditer, a
une idée maintenant des lois de la perception, que celle-ci soit requise ou non dans
une œuvre d’art; et comprenant que, toute immédiate qu’elle paraisse, la sensation
s’entache souvent de références ou de valeurs religieuses ou culturelles qui peuvent
être des plus étroites, comme chez ces artistes qu’il n’aime pas, a décidé qu’il fallait

353
la labourer jusqu’au fond, y mettre à nu l’élément purement optique, cet en dessous
des images du monde auxquelles il permet d’être, et le retourner contre celles-ci, en
somme, pour détruire en nous ces habitudes mentales qui consolident l’une par l’autre
- en est-il venu à penser - la pauvreté dans les arts et la rigidité dans les mœurs.
I1 s’agit, autrement dit, de ruiner le sens que MmeRimbaud, par exemple,
projette sur l’univers, et cela en délivrant chaque perception de ses codages et en
débarrassant en retour chaque chose, chaque notion qu’il nous faut garder, de la fiche
d’identité sensorielle que notre tradition lui attache, aux dépens, croit Rimbaud, de
notre plus grand possible. U J’ai rêvé la nuit verte », écrit le nouveau défricheur, et
il parle même, bien vite après, de U l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ))
pour signifier avec une précision étonnante cette U métachromie »,cette phosphorescence
généralisée de la perception, qu’il sent prochaine dans l’avenir de notre cosncience,
aujourd’hui figée dans ses couleurs conceptualisées et répressives. La couleur qu’atteint
et désigne Le Bateau ivre, cette matière qui bouleverse le signe, est - dans un sens
fort, nietzschéen - d’une qualité aurorale. Et comprenons bien qu’elle est en cela non
seulement un moment limite de l’expérience vécue - de l’œil darne )) que l’on écrase
pour de nouvelles images - mais aussi bien une force qui attendait dans les tréfonds
du langage et travaille dans l’écriture. Qu’est-ce que le U vert »,en effet, le a vert ))
de la nuit, le (( vert N dans (( J’ai rêvé la nuit verte »,sinon le terme d’un mouvement
par lequel un signifiant, le mot vert, a été détaché de ses connotations et dénotations
habituelles; par lequel, donc, un signifié a été biffé : si bien qu’un référent est là
devant nous, soudain dépouillé de ce voile et ouvrant à de 1’« Inconnu »,mais associé
sur ce seuil à un de nos mots tout de même, ainsi rendu à la poésie : ce mot vert
sur la page, où des (( épouvantes )) se pressent? L’au-delà de la couleur-sens est un
mot encore, mais un mot neuf. La sensation rédimée par le N travail )) du voyant,
c’est dans la langue d’abord qu’elle va souffler, de toute part, son vent de résurrection
- délivrant très vite l’Esprit de son passé d’aveuglement et paralysies. Je reconnais là
le programme de la lettre à Paul Demeny, laquelle procède ainsi, en un de ses points
essentiels, de la réflexion de Rimbaud sur, comment dire? Poutre-couleur.
Et qui procède donc, en définitive, c’est là ce que je voulais dire aujourd’hui,
de ce moment où dans Les Reparties de Nina un très jeune poète a consenti -
involontairement à coup sûr, et ignorant encore des conséquences bouleversantes qu’il
en tirerait moins d’un an plus tard - que des couleurs se marquent un peu trop fort
et en trop grand nombre dans quelques images conventionnelles. De la fadeur des
autres aspects du poème, du U bricolé )) de ce décor printanier qui ne signifiait richement
que sa propre inauthenticité, indice de l’incapacité de Rimbaud à intégrer la sexualité
à la vie, ce poète frustré de sa grandeur déjà coutumière a conclu d’abord, de façon
quelque peu retorse, qu’il pouvait s’en désolidariser, sans perdre pour autant ces cent
vers, par l’artifice de la U repartie )) de la fin, qui en ferait une scène de comédie,
mais il a bien dû en déduire aussi - fût-ce à nouveau dans son inconscient, car n’est-
ce pas le lieu même de l’écriture? - qu’il s’en était distancié déjà de façon plus
franchement poétique par cet ébauchement d’une autonomie des couleurs, par cette
polémique encore discrète que leur bariolage menait contre une fausse harmonie et
une fausse unité. C’est dans cette occasion très concrète, une heure de sa vie sexuelle
en même temps qu’un poème, qu’a commencé de prendre forme dans son esprit
l’idée - l’espoir - que si sa force érotique était ainsi incapable de s’inscrire dans un
destin - et de se marier à quelque Nina - c’est parce que les notions dont nous
disposons, les représentations, les sensations même, sont de toute façon trop pauvres
et mensongères pour elles-mêmes accéder à l’être vrai : figement qui ne peut que
paralyser les esprits sensibles, à proportion de leur exigence, mais que va sans doute
défaire un nouveau (( travail )) sur les mots. Encore un degré de plus dans l’intensité
- dans le dénudement - du bleu, du rouge, du vert, couleurs que nous voyons mais

3 54
aussi parlons, que nous mêlons à nos autres schèmes, et il n’y aura plus de N repartie
de Nina », plus de refus de la jeune fille ni d’insincérité de son amoureux, parce que
le poète aura su faire, de cette circulation qui reprend, sa force et celle des autres, et
en particulier pourra ainsi délivrer la Femme, cette victime victimisante des temps
d’exil qui deviendra la (( fille à lèvre d’orange », et (( trouvera des choses étranges,
insondables, repoussantes, délicieuses »... D’une facon Les Reparties de Nina sont un
des moments les plus tristes de Rimbaud, un de ceux où apparaît le plus clairement,
et d’abord à ses propres yeux, qu’il est empiégé dans des contradictions dangereuses;
et que, si ses faims et soifs sont (( au monde », sa sexualité n’y est pas encore. Mais
d’une autre, c’est un des points de départ de ce grand effort de libération qui va
révéler en lui tant d’énergie disponible, et qui a tant contribué à (( changer la vie ))
dans ce siècle.

IV

Hélas, sans pour autant réussir à changer la sienne, au moins en profondeur ou


durablement. Et quelques mots encore sont nécessaires pour mettre en évidence au-
delà des Reparties de Nina une sorte d’arrière-écho de ce poème où, cette fois, c’est
la (( repartie )) comme telle, indice d’aliénation et d’hostilité des sexes, qui se prolonge,
et avec elle aussi un degré de plus dans l’intensité. L’échec du (< dérèglement », ce
moyen qu’avait conçu le (( voyant )) pour accéder à sa propre force - qu’il faut entendre
aussi comme simple force sexuelle, et accès à la vie adulte -, il est d’abord à noter
que Rimbaud l’a signifié lui-même, et bien vite, à l’aide déjà de cette variable dans
le rapport du signe à soi-même que peuvent être, nous l’avons vu, l’intensité et le
nombre des couleurs. Dès Le Bateau ivre, où à travers vingt-deux strophes le (( vin
bleu »,les (( azurs verts )) - verts comme la nuit - et autres (( soleils d’argent )) déplacent
méthodiquement les blocs, qu’on croyait là à jamais, de la tradition sensorielle, il y
a par exemple au début des huit derniers vers ce brusque passage au noir et blanc,
qui introduit - (( Mais vrai, j’ai trop pleuré! N - à l’idée que l’éducation malheureuse
voue pour toujours l’enfant qui croyait s’être libéré à ne rien faire qu’en rêver,
immobile près de la (( flache ». Et voici encore un peu de couleur dans cette grisaille
- c’est le (( bateau frêle comme un papillon de mai )), bateau-jouet, bateau de papier
sans doute - mais seulement juste assez pour qu’elle y exprime, trace qui traverse le
crépuscule, l’inaccessible qu’elle demeure. C’est là un cas d’écriture où un signifiant
réfère, notons-le en passant, non à un autre élément du texte, mais à son propre état
d’exaltation ou d’activité dans un autre moment de l’œuvre, ce qui suffirait à prouver
qu’un poème n’est pas de son début à sa fin un seul champ homogène dont on
pourrait analyser les tensions internes sans rencontrer jamais ni interroger l’histoire de
son auteur. - Mais Le Bateau ivre est un trop vaste problème pour que je puisse en
dire quoi que ce soit de sérieux dans le temps qui touche à son terme de ces remarques.
Non, ce que je veux signaler, rapidement, avant de finir, ce sont Mes Petites
Amoureuses, un poème qui a sans doute été écrit à la fin de l’hiver ou au printemps
de 1871, puisque Rimbaud le cite avec un autre qui lui ressemble, Chant de guerre
parisien, dans sa lettre de mai à Paul Demeny. De cette page nouvelle, on notera en
tout premier lieu qu’elle reprend exactement, et elle seule dans l’œuvre connue de
Rimbaud, la forme prosodique des Reparties de Nina. Ces huits pieds suivis de quatre
autres pour des strophes au nombre non défini; et qu’elle en reconduit même la rime
féminine aux premier et troisième vers, ceux de l’expansion du regard qu’on porte
sur l’autre. On dirait que la même parole continue là, sans que rien l’ait interrompue,
et avec la même hantise. Mais il saute aux yeux que cette dernière n’est plus vécue
comme avant. Quand dans Les Reparties une écriture idéalisante acceptait chaque

355
chose en sa forme conventionnelle considérée comme bonne, le nouveau poème bafoue,
dénonce d’emblée comme mensongers ou grotesques ces objets de son intérêt de
naguère, femmes désirées ou aspects du monde que celles-ci disaient (( poétiques ».
Comme si la déception qu’a causée Nina ne faisait, à ce stade de sa recherche, que
révéler aux yeux de Rimbaud le néant de ses pastorales, sans rebond de l’esprit vers
l’au-delà de leurs conventions, une volonté de caricature se met à l’œuvre, dans
l’esprit des dessinateurs de l’époque, qui se plaisaient à outrer les défauts du corps
pour leur faire dire les autres tares. De la bien-aimée de l’autre saison,

Vos omoplates se déboîtent,

écrit Rimbaud avec une intensité dans le dégoût qui étonne. I1 fait maintenant du
rapport sexuel une boucherie, portée parmi les (( éclanches )) - un mot qui dit la
cuisse de l’animal que l’on déjointe de sa carcasse -, et quant à l’arbre qui résume
tout le printemps, arbre naguère de vie, il ne saigne plus mais il N bave », sous les
(( cieux vert chou )) qui ridiculisent eux-mêmes les lys et les roses du vieil azur.

D’ailleurs les couleurs, qui se prêtaient si volontiers dans Les Reparties - trop volontiers,
ai-je dit - aux évocations rassurantes, ont ici désormais, sous les N lunes particulières »,
de peu plaisantes associations, cependant que dans la danse du scalp dont Rimbaud
l’entoure, le (( laideron )) c’est-à-dire Nina dans la nouvelle lumière, est dit très vite
(( bleu », U blond »,U noir »,(( roux »,comme si l’amoureux déçu n’avait plus d’autre

désir que de lui faire rentrer dans la gorge ces belles teintes dont l’amour optimiste
qu’elle avait hier inspiré incitait alors à parer le monde. (( Un soir, tu me sacras
poète »,s’écrie Rimbaud avec une sombre rage qui semble bien, tout de même, faire
allusion très précise à une expérience vécue. N Poète N comme elle l’entendait, dans
les à-peu-près sinon le mensonge, et la conscience maintenant claire de ce qu’il juge
la complaisance d’esprit où il s’était laissé entraîner par simple désir charnel est certes
la cause la plus profonde du ressentiment que nourrit Rimbaud, désormais, contre
la (( Nina B éternelle.
Et ainsi y a-t-il dans Mes Petites Amoureuses des signes de solitude et d’échec
qui sont d’autant plus inquiétants que Rimbaud a donc recopié ce poème, je le
rappelais tout à l’heure, dans la lettre même où il expose, et avec quel enthousiasme,
inconnu jusqu’alors dans la tradition poétique, sa pensée de la Vision salvatrice, et
du rôle, en particulier, que sa poésie peut jouer dans la libération de la femme et la
réconciliation des deux sexes. Bien sûr, dans ce contexte tout d’intuition à longue
portée et d’indéniable confiance, on est induit à penser que Rimbaud ne cherche qu’à
dénoncer, sous ce nom de (( petites )) amoureuses, les femmes telles que de son temps
elles sont, non la Femme en soi, non tout espoir personnel d’en rencontrer une vraie :
Jésus chassant les marchands du Temple n’étant pas pour autant le contempteur de
l’espèce humaine. On lit dans Paris se repeuple, et cela évoque Mes Petites Amoureuses,
qui est une haine aux pleurs ravalés :

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,


L a haine des Forcats, l a clameur des Maudits;
Et ses rayons &amour jagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront [...]

un projet que corroborent l’exaltation de la prostituée - de la prostituée avouée - et


les réflexions plus nuancées et surtout plus tendres des Sœurs de charité sur la Femme
monceau d’entrailles )) mais pitié douce »,(( aveugle irréveillée n mais aux (( immenses
prunelles ».Dans ces poèmes aussi - et encore à la fin sublime des Premières Communions
- Rimbaud reste capable de distinguer entre la femme comme le christianisme l’a

356
déformée et celle que l’avenir devra faire naître ... I1 reste que même les Sœurs de
charité vont à l’échec et au désespoir, puisque la seule femme qu’appelle à la fin le
U jeune homme », c’est la mort; et je ressens pour ma part que la colère de Mes Petites
Amoureuses a quelque chose de si douloureux, et si général - ne va-t-elle pas jusqu’à
insulter la forme du corps, annonçant pour bientôt d’indépassables inhibitions? -
qu’elle est bien une ruine de l’espérance, et, dans cette lettre de mai qui la rend par
avance contemporaine des travaux de (( dérèglement », le très spécifique déni des
ambitions dont celui-ci est l’effet. Quelle que sera la violence de cette tentative de
forcement d’un Absolu si longtemps scellé par la Loi; et quel qu’en pourra être
l’épanchement tumultueux dans plusieurs poèmes de ces mois-là, l’être propre de
leur auteur et sa présence au monde et aux autres êtres vont demeurer la cassure,
que je disais au début, entre une aptitude au bonheur que rien n’a troublée, quand
il ne s’agit que de la faim, de la soif, et une sexualité infirme. En vérité, cette cassure
va être même, bientôt, plus profonde encore, si c’est possible : puisque l’aptitude à
U boire »,disons, à s’abreuver avec joie aux eaux courantes de l’univers comme l’enfance
le révélait, peut se transposer tout en s’amplifiant dans les N sèves »,les lactescences,
que la Vision fait jaillir de par en dessous nos représentations appauvries, si bien que
Rimbaud pourra croire, au moins un moment, qu’il y tarira son angoisse; tandis que
la demande sexuelle longtemps dormante et rêveuse s’éveille à soi maintenant dans
la déception et les cris de haine.
En bref, dès avant le grand effort du voyant, qui a son origine lointaine dans
Les Reparties de Nina, Mes Petitej Amoureusej, qui sortent aussi de ce poème comme
cette fois sa part de ténèbre, pressentent l’échec de la tentative : et referment donc
au plus court, par le ressentiment de la paralysie sexuelle, la boucle de liberté que
les contraintes psychologiques ne consentirent qu’avarement à Rimbaud dans sa
destinée personnelle. Mais ce que je puis souligner, au moment maintenant de mettre
fin à ces analyses, c’est le rôle qu’aura joué dans la dégradation qui s’annonce cette
couleur qui, des Reparties de Nina aux derniers écrits de 1871, a tant contribué
cependant à aggraver le dérèglement ». Revenons, en effet, à ces cieux (( vert chou B
que j’évoquais tout à l’heure. Autant que dans les poèmes juste cités il y a là, en
trois vocables qui frappent, l’intensité dont se nourrira la Vision. Qu’on transpose
cette notation en peinture, par exemple, on ne sera pas loin de Van Gogh : la
connotation dépréciative apportée par l’idée du chou, évocatrice des jardinets (( fran-
çais »,N phtisiques et ridicules »,disparaissant avec le mot qui l’indique. Mais ce mot
U chou N est bien là, dans le texte qui nous occupe, il y sert l’intention de caricature;
et voici donc un autre emploi de l’intensité, un emploi qui fleurit et qui se maintient
au plus près des violences de l’écriture U barbare B alors que c’en est pourtant l’ennemi
le plus pernicieux : puisque le dérèglement oublie aussitôt ce qu’il combat, si vif
étant son élan, sa positivité remuante, ce qui assure au poète sa liberté, tandis que
la caricature, elle, garde les yeux fixés, douloureusement, sur l’objet ou l’être qu’elle
dénonce. - Le danger que Rimbaud a devant lui n’est nullement conjuré par les
riches apports de ses moyens de poète. Malgré le (( transpsychisme N réel de son recours
à la couleur brute, celle-ci a pu se prêter aux obsessions qui le hantent, N mauvaisetés ))
et dégoûts qui ancreront le poème dans les fatalités de la vie psychique, ce qui permet
le retour des comportements névrotiques. Et l’ampleur même des voies de son écriture
de U voyant w risquera fort d’ouvrir celle-ci aux U sophismes de la folie )) - la folie,
non plus la grande, l’héroïque, celle qui bouscule la nôtre ancienne, non, rien d’autre
à nouveau que les rêves les plus tristes )) et finalement la (( terreur )) : la N folie qu’on
enferme »,comme va dire Alchimie du verbe.
En somme, pour bien comprendre Rimbaud dans cette époque que préparent,
de loin encore, Les Reparties de Nina, il faut aussi tenir compte de cet aspect caricatural,
négatif, nocif, de sa soudaine maîtrise des couleurs brutes et fortes - tenir compte

357
de cet expressionnisme latent qui menace de pervertir en sa visée même son grand
impressionnisme de dynamisme et de guerre. C‘est seulement si on prend conscience
de cette instabilité foncière du projet de dérèglement qu’on pourra découvrir - encore
qu’aujourd’hui je ne puisse y faire qu’une allusion - le ressort de ses admirables
poèmes du printemps de 1872, qui fut d’interroger pour leur vérité désormais -
dure vérité du psychisme, naguère encore proscrite - ces faits d’écriture, ainsi l’appel
aux (( Peaux-Rouges criards N de la couleur, dont Rimbaud n’avait voulu faire d’abord
que l’instrument utopique d’un changement de la vie. Un renversement dialectique
- le moyen devenant l’objet de la réflexion, le signifiant d’hier le signifié d’une plus
haute parole - qui fait comme tel la grandeur elle aussi nouvelle de Larme, en
particulier, ou de Michel et Christine.

Conférence prononcée à Neuchâtel en fé-


vrier 1977, et publiée, augmentée sous le
titre U Rimbaud : Les Reparties de Nina »,
dans Le Lieu et la formule, hommage à
Marc Eigeldinger, Neuchâtel, la Bacon-
nière, coll. Langages, 1978, p. 88-1 10.

1. Alain de Mijolla, U La désertion du Capitaine Rimbaud. Enquête sur un fantasme d’identification


inconscient d’Arthur Rimbaud », Revue francaise de psycbanafyse, 1975, no 3 , p. 42!-458.
2. Rimbaud, Paris, Editions du Seuil, 1961 ; et U Madame Rimbaud n dans Etudes sur fes poésies
de Rimbaud, recueillies par Marc Eigeldinger, Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages, 1979, repris
dans La Vérité de parole, Mercure de France, 1988.
Yves Bonnefoy
et Rimbaud

Michèle Finck

A l’origine de l’œuvre d’Yves Bonnefoy, il y a le choix d’une double filiation


spirituelle : la filiation baudelairienne et la filiation rimbaldienne. L’œuvre de Bonnefoy
ne se dissocie pas de la prise en charge simultanée de ce double héritage. Baudelaire
et Rimbaud sont la (( nourriture )) première de Bonnefoy, au sens où Nerval peut
écrire à propos de Rousseau, son propre père spirituel : (( O sage! tu nous avais donné
le lait des forts! H Encore faut-il ajouter aussitôt que l’intensité de la filiation symbolique
à Baudelaire et Rimbaud, dans la poétique de Bonnefoy, est à la mesure du reniement
de l’influence de Valéry. Bonnefoy vient à la poésie par un acte d’allégeance (à
Baudelaire et Rimbaud) et par l’abjuration d’une paternité (celle de Valéry). Or, dans
le choix par Bonnefoy d’une filiation rimbaldienne, on entend résonner à la fois le
legs baudelairien d’une poétique qui a pour tâche de transmuer le N plomb )) en (( or ))
et la réfutation de Valéry : comme si la parole de Rimbaud avait pour fonction
d’aider Bonnefoy et à être l’héritier de Baudelaire et à vaincre la fascination valéryenne
du bonheur maléfique des essences et du nombre. Entre la (( dévotion )) à Baudelaire
et l’ambivalent rejet de Valéry, le choix d’une filiation rimbaldienne a peut-être une
double vocation : celle de permettre de dépasser Baudelaire pour être son véritable
héritier ; celle d’exorciser l’influence de Valéry.
Pour Bonnefoy, la filiation rimbaldienne ne s’impose cependant pas avec cette
force d’adhésion immédiate qui caractérise la filiation baudelairienne. Rimbaud n’est
pas l’auteur natif. Entre Bonnefoy et Baudelaire, il y a une consanguinité. Entre
Bonnefoy et Rimbaud, il y a une fascination doublée de l’apprentissage d’une
différence. Aussi la lecture de Rimbaud par Bonnefoy (lieu d’un débat où la poétique
cherche sa voie) n’est-elle jamais monolithique, mais soumise à la métamorphose, à
l’oscillation entre assentiment et rétiscence. C’est un dialogue inachevable, en avant
d’Yves Bonnefoy. Le projet de cette étude est de restituer, par un respect de la
chronologie des textes consacrés à Rimbaud, la maturation lente d’un dialogue qui
dévoile la destinée littéraire de Bonnefoy. Seule la fidélité au développement historique

359
des essais, de Rimbaud (1961) à Madame Rimbaud (1979), parviendra peut-être à
suggérer à quel point Rimbaud est, pour Bonnefoy, une figure poétique en devenir.

Les essais de Bonnefoy sur Rimbaud sont soumis aux exigences du souci poétique.
La lecture que propose Bonnefoy de Rimbaud pose des questions qui concernent
Bonnefoy lui-même : Rimbaud est celui par qui Bonnefoy parvient à se dire. C’est
le propre de toute grande pensée de proposer une lecture qui est d’abord une lecture
de soi-même.
Sans doute le Rimbaud de 1961 est-il le réceptacle d’échos venus du surréalisme :
Bonnefoy hérite probablement de Breton la prédilection pour les vocables rimbaldiens
U changer la vie )) qui, volontiers isolés de leur contexte, rythment l’essai tout entier,
à la manière d’une incantation et d’une injonction. Mais, dès les premières pages de
Rimbaud (publiées en janvier 1960 dans la revue Preuves, sous le titre U La décision
de Rimbaud B), on est frappé par la communauté d’enjeu entre la poétique rimbai-
dienne évoquée par Bonnefoy et la poétique de Bonnefoy lui-même. Les interprétations
rimbaldiennes dominantes à l’époque (marxistes, freudiennes ou surréalistes) sont
délaissées par Bonnefoy au profit d’un échange entre sa propre œuvre et celle de
Rimbaud. Bonnefoy n’a de cesse qu’il ne questionne quelques paroles rimbaldiennes,
toujours les mêmes, formules itératives qui sont la clé de voûte du Rimbaud:
U charité », U voleur de feu », U état primitif de fils du soleil »,U vraie vie », U changer
la vie »,U réalité rugueuse »...
Dans le chapitre inaugural, Bonnefoy insiste sur le potentiel positif de 1’u enfance
mendiante )) de Rimbaud, sur U l’or imprévu )) que recèlent l’exil et l’aliénation à
Charleville : U’La province est le mauvais absolu. Mais [...I l’absolu engendre l’absolu
et l’aliénation la plus grande est aussi ce qui peut conduire [...I à la plus extrême
poésie )) (p. 8). Cette analyse consacrée à Rimbaud renvoie à la poétique de Bonnefoy
qui souligne souvent, dans sa propre expérience, la force germinative de l’exil et de
l’exténuement de l’être : ((Je pense que c’est quand un espoir, un travail s’avouent
vaincus, se défont, que la forme vraie se révèle w (Rue Traversière, p. 5 2 ) . I1 reste
que, pour Bonnefoy, le fait majeur de l’enfance rimbaldienne est le U véritable attentat
métaphysique )) (p. 17) commis par la mère. Bonnefoy n’hésite pas à y voir l’origine
de la précoce expérience rimbaldienne de l’échec inhérent à l’amour, de la vacuité
des signes et des choses, d’une culpabilité aiguë, de U l’atroce scepticisme », voire de
l’horreur de soi dont le poème Honte est l’emblème : U Et tout se passe, en vérité,
comme si la dégradation même de l’être [...I avait à être prise en charge volontairement,
totalement, durement, par un être d’exception pour que ce réveil soit possible, que
tente la poésie [...I La vraie poésie, celle qui est recommencement, celle qui ranime,
naît au plus près de la mort. Ce que nous appelons une ” vocation poétique ” n’est
qu’un réflexe de lutte, le plus souvent rendu vain par le mauvais sommeil de l’existence
banale )) (p. 20-2 1). La définition de la poésie rimbaldienne comme U réveil )) ou U état
de veille )) renvoie à la dédicace de L'improbable (Uje dédie ce livre... à un esprit de
veille N).L’approche de la poésie rimbaldienne comme lutte contre le U mauvais
sommeil w converge vers la problématique du U mauvais sommeil w dans Hier régnant
désert (contemporain de l’essai sur Rimbaud et daté de 1958).
Dans son étude de la naissance de la conscience poétique de Rimbaud, Bonnefoy
met l’accent sur l’écartèlement entre U obscurités et lumières »,entre poèmes satiriques
(où la parole a la U fonction cathartique de la colère )), p. 36) et poèmes en accord
avec la U sensation )) et avec la marche. L’analyse de l’espoir que Rimbaud place dans
le corps (Sensation, Soleil et chair) renvoie à la poétique de Bonnefoy où le corps est
l’organe des sens et du sens. Le bonheur de Bonnefoy devant les poèmes de Rimbaud
écrits sur les routes d’Ardenne est en osmose avec la célébration de la marche,

360
réconciliation entre la conscience et la matière dans Du mouvement et de i’immobilité
de Douve.
Bonnefoy souligne, dans la poétique du voyant », les influences littéraires qui
la déterminent. On note ici l’importance accordée par Bonnefoy à la paternité spirituelle
de Baudelaire (son propre (( grand intercesseur D), au détriment de l’héritage hugolien
si perceptible cependant dans les lettres à Izambard et Demeny. C’est par la médiation
de Baudelaire et de son espoir d’une transmutation alchimique accomplie par la
poésie («Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? ») que Bonnefoy comprend
l’entreprise du U voyant ». L’insistance sur Q l’énergie )) du (( voyant )) (« je voudrais
surtout souligner l’énergie immense mise en œuvre »,p. 54) fait écho à l’essai consacré
à Baudelaire dans L’lmprobable (a le caractère le plus constant des Fleurs du mal reste
malgré tout l’énergie »,p. 37). Ce que retient Bonnefoy de la (( voyance B rimbaldienne,
entendue comme un instrument de la ((désagrégation de ce voile qui recouvre la
vérité )) (p. 5 1), c’est surtout la décision )) d’un passage de la poésie subjective )) à
la U poésie objective N : guerre contre la poésie esthétique, sentimentale et lyrique,
enfermée dans le carcan du principe d’identité (à laquelle, souligne Bonnefoy, Rimbaud
s’accuse d’avoir lui-même souscrit jusque-là) ; invention de la (( poésie objective »,
dont Bonnefoy révèle l’aptitude au retour à la vie divine », au dépassement des
(( sentiments )) dans la (( participation », au (( brûlement des sensations [...I dans la

flamme réelle de l’Inconnu )) (p. 53). La lecture du Bateau ivre dévoile cependant
l’ambivalence de Bonnefoy vis-à-vis de la philosophie de la (( voyance )) : fascination
pour le (( on médiumnique )) (p. 55) de Rimbaud, dont le recueil Douve est pour une
part l’héritier; défiance à l’égard de la (( vision )) qui, promesse certes d’une a vigueur »,
se révèle n’être qu’un leurre pour le poète en qui la lucidité toujours affronte l’espoir.
Cette mise en crise de la vision )) sur laquelle s’ouvre le commentaire du Bateau
ivre (« la vision à peine inventée se découvre peut-être vaine »,p. 57) pose les prémisses
du parti pris par Bonnefoy de la (( vue )) contre la (( vision », du (( simple )) contre le
déploiement de l’imaginaire. Ainsi la lecture du Bateau ivre en 1961 est l’une des
origines du soupçon de Bonnefoy à l’égard du romantisme, du symbolisme et du
surréalisme, de leurs glorifications de la a vision »,auxquelles l’image rimbaldienne
du (( noyé absent de sa propre extase )) (p. 57) oppose un démenti définitif.
Dans Alchimie du verbe, Bonnefoy décèle la même ambiguïté que dans les poèmes
de la (( voyance )) : le même mouvement par la logique tortueuse duquel l’élan se
mue en échec. On remarque ici l’adhésion instinctive de Bonnefoy à la soif onto-
logique )) rimbaldienne (p. 63), qui se répercute dans L’Arrière-pays, où l’approche
du ((vrai lieu )) est vécue comme un bouleversement du corps sous le signe de la
dissémination de la lettre (( f ( a soif », faim et U fièvre w ) . C’est ici aussi que l’on
)) ))

découvre, dans (( l’impatience de l’intuition )) (Leçon inaugurale, p. 5), la coïncidence


du vocable (( vrai lieu )) (Bonnefoy) et de la formule (( vraie vie »,(Rimbaud). Bonnefoy
aime, dans 1’« alchimie du verbe N rimbaldienne, l’exigence d’un retour à la (( vraie
vie )) : (( Les sens ne disent que notre chute. Pour retrouver la vraie vie ”, il faut
y

d’abord déchirer leur trame. Voici définie la fonction négative des hallucinations, des
délires N (p. 65). Et lorsque Bonnefoy définit la vraie vie )) rimbaldienne en termes
de (( lumière », de (( rythme », de (( participation immédiate à la flamme violente de
ce qui est )) (p. 65-66), on pressent que cette définition vaut aussi pour le (( vrai lieu ».
Aussi la poétique de Bonnefoy retient-elle d’Alchimie du verbe les moyens par lesquels
Rimbaud parvient à cette liberté de parole : le (( violent déni du langage dans ses
emplois rationnels )) (p. 65) et surtout cette pulvérisation de la forme par les rythmes,
qui est sans doute le legs rimbaldien majeur assumé par la poésie de Bonnefoy. Peut-
être est-ce à cause de cette affinité profonde entre le (( vrai lieu )) et la (( vraie vie ))
que Bonnefoy intériorise l’échec d’Alchimiedu verbe, au point de s’identifier à Rimbaud
sous le signe d’un U nous )) qui efface toute dissemblance : (( I1 se peut que la poésie,
nous engageant tout entiers dans la quête de l’unité, dans un rapport aussi absolu
que possible avec la présence même de l’être, ne fasse ainsi que nous séparer des
autres êtres, rétablissant la dualité que nous pouvons penser disparue. Il se peut que
la poésie ne soit jamais qu’une impasse. Qu’elle ne trouve sa vérité que dans l’aveu
de l’échec )) (p. 79).
La lecture du renoncement rimbaldien à l’aventure visionnaire et de l’expérience
de N l’entreprise de charité B prend tout son sens lorsqu’on connaît l’importance
croissante pour Bonnefoy de la question de U l’agapè ». Bonnefoy est l’héritier du
besoin rimbaldien de fraternité, de U l’espoir que celle-ci, se réalisant, puisse compenser
le manque d’être qui est la déchéance de notre temps )) (p. 93). Mais si Bonnefoy
prête une telle attention au chapitre Vierge folle, c’est pour y rendre compte de la
métamorphose insidieuse de la U charité )) rimbaldienne en U révolte luciférienne contre
le fait du réel )) (p. 97). A travers Une saison en enfer, Bonnefoy s’attache à souligner
la ferveur avec laquelle Rimbaud, dans l’absence même de Dieu, désire retrouver
l’étincelle divine. N L‘acte vraiment moderne de vouloir fonder une vie divine ” sans
y

Dieu )) (p. 114), que Bonnefoy lit chez Rimbaud, est déchiffrable tout autant dans
L’Improbable, où la poésie est définie comme une parole qui U prétend à la succession
de la pensée religieuse )) (p. 101). Mais ce qui intéresse surtout le poète, une fois
encore, c’est de se placer au point nodal de l’œuvre de Rimbaud où se heurtent les
forces conflictuelles : de choisir l’angle de vue qui restitue le mieux les U contradictions
de l’énergie et de la misère )) (p. 110). Dans Mauvais Sang et dans Nuit de l’enfer,
Bonnefoy montre comment Rimbaud, ce U forçat de la poésie )) (p. 9), résume avec
une intensité extrême les postulations qui déterminent la modernité poétique : écar-
tèlement entre un acte de foi dans l’immédiat (dont l’emblème est le vrai U nègre ))
danseur) et un acte d‘allégeance aux catégories chrétiennes qui le condamnent, outre
aux leurres du bien et du mal, à une dépréciation de la vie terrestre au profit d’un
au-delà. I1 reste que le point central du dialogue entre Bonnefoy et Rimbaud est,
dès 1961, la fin d’Une saison en enfer : Matin et Adieu. Sans doute perçoit-on ici déjà
(et les essais à venir ne cesseront de le confirmer) que Rimbaud compte tant pour
Bonnefoy à cause des deux textes terminaux d’Une Jaison en enfer. Si Bonnefoy accorde
beaucoup d’importance à Matin, c’est qu’il y lit, comme prophétisés par Rimbaud,
les deux actes majeurs de sa propre poétique : U le consentement à la contradiction
sans issue )) et, simultanément, la U conversion )) à 1’u espoir )) (p. 129). Maintenir
toutes les contradictions et cependant A r m e r un indomptable espoir : voilà définis,
par la médiation de la lecture de Matin, les enjeux de la poésie de Bonnefoy en sa
vocation à la prise en charge des contraires et à la transgression positive. Mais plus
encore que l’analyse de Matin, c’est le commentaire d’Adieu qui introduit au cœur
de la poétique de Bonnefoy - comme si questionner Adieu, c’était interroger le centre
de gravité de l’œuvre de Bonnefoy. L‘essentiel est de rendre compte de son aptitude
à insuffler une positivité incontestable à un texte dans lequel d’autres commentateurs
ont surtout vu l’aveu d’un échec. Bonnefoy retient, dans Adieu, le refus de toute
tentation U gnostique )) et la conversion à la finitude, dont la substitution du U paysan ))
au U mage B ou à 1 ’ ange ~ )) est le signe distinctif: U La modernité, c’est le savoir
paysan d’un réel qu’aucun miracle ne borne, d’une dure mais salubre dualité de
la condition de l’homme, à la fois misère et espoir )) (p. 130). On entend résonner
ces paroles du Rimbaud de 1961 dans la poésie d’Yves Bonnefoy, mais aussi dans
ses essais critiques consacrés aux arts plastiques, en particulier dans les textes en
hommage à Raoul Ubac (identifié au U paysan )) de Rimbaud, L’ZmprobabZe, p. 295)
et au baroque du Bernin (ibid., p. 224).
Bonnefoy comprend les ZZZuminations comme une volonté de Rimbaud U d’associer
drogue et musique [...I pour réveiller les puissances de son esprit )) (p. 161). Si la
tentation de la drogue est absente de l’œuvre de Bonnefoy, la U tentative harmonique B

362
rimbaldienne est un des modèles sans doute de la quête musicale depuis Du mouvement
et de l’immobilité de Douve : (( Connaître par la musique l’être divin qui habite en
nous, tel est le but; et changer ainsi notre destinée )) (p. 161). Aussi, dans les
Illuminations, la préférence de Bonnefoy va-t-elle aux textes dont le sujet est la poésie
mais surtout aux poèmes qui ont pour fonction de ranimer la musique latente qui
est en nous, comme une perfection possible. Les vocables rimbaldiens qui scandent
les pages de Bonnefoy sont tous porteurs de cet espoir d’une régénération de l’esprit
par la (( clef 1) musicale. Plus profondément, le projet de Bonnefoy est de comprendre
comment, par-delà la foi rimbaldienne dans les U sauts d’harmonie inouïs », les
llluminations sont enfermées dans une alternance incessante entre les extrêmes : l’extase
(dont l’emblème est Génie, poème du dépassement des limites humaines, de la
resacralisation du monde par la musique, de a l’homme absolu, libéré », p. 148) et
l’échec (dont le point le plus noir est Solde, (( braderie de tous les espoirs de Rimbaud ))
et signe de son renoncement aux (( énergies chorales », p. 146).
C’est ici cependant que le lecteur de cet essai de 1961 perçoit le plus nettement
et ce qui sépare Bonnefoy de Rimbaud et la force de rupture d’une influence, sous-
jacente au livre. I1 faut être attentif au mouvement par lequel Bonnefoy (con sordina,
certes) décide de se porter au-delà de la poétique rimbaldienne. Bonnefoy, dans
l’œuvre qu’il élabore en ces années de transition entre Hier régnant désert (1958) et
Pierre écrite (1965), veut dépasser la logique pendulaire du tout N et du (( rien B qui
rythme l’œuvre rimbaldienne, sortir de la poétique des extrêmes qui fait osciller les
Illuminations entre Génie et Solde. I1 désire trouver ce lieu d’apaisement entre les
extrêmes, ce lieu du (( simple )) et du (( sens »,qu’il n’a pas été donné à Rimbaud de
connaître. Et sans doute l’un des derniers textes de Rimbaud (Rêve), dans lequel le
Génie )) s’exclame ((Je suis le gruère! Je suis le Brie », a-t-il pour Bonnefoy, qui y
déchiffre une mise en crise totale du poème Génie et de l’entreprise poétique, valeur
d’avertissement. I1 semble qu’à cet instant précis du chapitre terminal de son essai,
Bonnefoy regarde la (( main amie )) de Rimbaud qui lui désigne, à lui et à l’avenir
de la poésie, l’impasse de la poétique des Illgminations. Mais quelle que soit la
distance prise par rapport à Rimbaud, c’est encore avec le maître mot de sa propre
poétique, le mot (( espoir )) («je voudrais identifier presque la poésie et l’espoir »,
L'improbable, p. lor), que Bonnefoy lit, contre toute attente, l’ultime lettre de
Rimbaud, amputé et délirant sur son lit de mort. Voici le texte de Rimbaud, signe
de détresse et d’angoisse : ((Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver
de bonne heure à bord. N Et voici l’interprétation de Bonnefoy (marque de la
subjectivité audacieuse d’une lecture, s’il en est) : (( Ce sont exactement ces dernières
lignes, la veille de son trépas. Et pourtant nous y retrouvons toutes les catégories de
l’espoir que j’ai essayé de décrire : la mystérieuse paralysie fille du vol de l’amour;
le bateau plusieurs fois rêvé comme le symbole même de la vraie vie ’, et de l’un
à l’autre, indomptable, le donc irrationnel de l’espoir N (p. 172). Quant au Rimbaud
africain, Bonnefoy exige pour lui le droit à la paix et à l’effacement dans l’anonymat.
Au terme du livre, la voix de Bonnefoy tombe comme un couperet sur toutes les
gloses qui ne respectent pas le silence )) de celui qui a qualifié ses anciens poèmes
de (( rinçures )) : (( Dès 1875, l’homme conscient en Rimbaud a renoncé à “ changer
la vie Et c’est pourquoi je ne raconterai pas dans ce livre ses années d’errance et
I.

de durs travaux. [...I Qui renonce à changer la vie ” s’enferme dans un destin et a
droit que l’on en respecte le caractère privé. Je trouve indécent qu’on s’acharne à
suivre les traces de qui a fait retour à l’existence anonyme w (p. 173).

La lecture de l’œuvre de Rimbaud donne à Bonnefoy la possibilité d’une


objectivation de ses propres ambivalences. Le commentaire consacré ii Rimbaud, élargi
aux dimensions d’un a théâtre N mental où sont exposées (au double sens de ce terme :

363
montrer, mettre en péril) les thèses contradictoires par lesquelles Bonnefoy est requis,
est fait de revirements. La confrontation du Rimbaud de 1961 et des deux textes sur
Rimbaud rassemblés dans Le Nuage rouge (1977) en donne la preuve.
Dans l’essai de 1961 et dans Rimbaud encore (publié dès 1976 aux éditions
Minard, en réponse à une enquête de Roger Munier, Aujourd’hui Rimbaud), Rimbaud
demeure U l’intercesseur )) de Bonnefoy. Mais les questions que pose Bonnefoy à
Rimbaud et à propos de Rimbaud ne sont plus les mêmes. En 1961, le mot
U communication )) apparaît à Bonnefoy comme un mot pauvre, ne rendant pas compte
de l’expériencepoétique de Rimbaud qui est celle d’un reploiement sur une irréductible
intériorité : a Quel ouvrage de poésie, d’ailleurs, a jamais été entrepris pour
communiquer un sentiment, une connaissance, une pensée? [...I Et si le poème
achevé vaut pour tous les hommes, c’est parce que son auteur n’a rien voulu qu’être
un homme, dans une expérience privée [...I C’est parce que Rimbaud s’est reclus
dans son inquiétude qu’il a pu rejoindre l’universel)) (Rimbaud, p. 108). En 1977
au contraire, dans l’urgence de sa propre poétique qui pose la question de l’autre et
de la sortie hors de soi, Bonnefoy voit en Rimbaud non plus le poète de la réclusion
en soi-même, mais le précurseur d’une parole soucieuse de l’échange )) : (( Une
signification majeure, sérieusement méditée, précisée, et destinée à l’échange, l’emporte,
dans la plupart de ses œuvres, et en valeur aussi bien, sur l’affleurement pourtant vif
de la substance verbale )) (Le Nuage rouge, p. 2 14). Force est de constater que le
Rimbaud de 1961 (emblème de l’expérience poétique solitaire dans l’enfer et l’en-
fermement d’un univers mental) n’est plus le même que le Rimbaud de 1977
(emblème d’une poétique - celle de Piewe écrite et de Dans le leuwe du seuil -
fondée sur le souci de l’autre). Désormais le critère de valeur de l’œuvre de Rimbaud
n’est plus la radicalisation extrême de la solitude, mais l’aptitude au don de soi, à
l’échange, à l’amour.
Le passage d’un art poétique centré sur l’expérience solitaire d’une existence
mentale à un art poétique sous-tendu par les valeurs de la communion détermine,
dans le Rimbaud encore du Nuage rouge, un autre choix, décisif: celui des catégories
morales contre les catégories esthétiques. (( I1 n’y a pas grand intérêt, dans son cas
(celui de Rimbaud), écrit Bonnefoy, à préférer les catégories de la rhétorique à celles
de l’expérience morale )) (p. 2 14). Si c’est (( à l’autre [...I qu’on est redevable du sens ))
(Rue Traversière, p. 109), le fait esthétique pèse de peu de poids face à l’expérience
morale de l’échange. On mesure, grâce aux deux essais sur Rimbaud, la transformation
du projet poétique de Bonnefoy : Rimbaud est celui par qui Bonnefoy parvient, en
1977, à formuler son propre vœu d’une poésie (( morale »,avec un (( devoir à chercher ))
- l’amour de l’autre. Ce texte de Bonnefoy se veut et une mise en accusation d’une
critique qui tient les figures, les anagrammes, pour l’être ultime de l’œuvre )) (p. 2 13)
et une injonction à une lecture de la poésie de Rimbaud, comprise en termes de
(( présence », de (( parole )) (p. 2 15).

Dans la lignée de ce parti pris des catégories (( morales »,qui est le signe distinctif
de Rimbaud encore, Bonnefoy souligne, avec une intensité plus grande qu’en 1961, à
la fois ce qui sépare son œuvre de celle de Rimbaud et sa préférence pour la fin
d’Une saaison en enfer : U Ce n’est pas une affinité comme préalable qui m’attache à
Rimbaud [...I Sa brusquerie n’est pas mienne, son rythme, aux départs qui foudroient,
je ne puis m’y tenir, aimant revenir, reprendre. Mais je pense aux dernières pages
d’Une saison en enfer, quand il a vérifié qu’il y a de l’impossible, et décide pourtant
qu’on peut aller au-delà )) (p. 217). Aussi Bonnefoy approfondit-il ici son adhésion
à Adieu, parce que Rimbaud y a trouvé la voie vers une parole qui s’est déprise du
(( nouveau )) : (( On dirait - en vérité, comment en douter? - que cette poésie transitive

est bien au-delà des nouvelles fleurs .,des ” nouveaux astres ” du texte. Que ce n’est
que la parole ordinaire, transfigurée )) (p. 2 15). Rimbaud est, pour Bonnefoy, celui

364
qui prouve à l’avenir de la poésie que (( l’inouï )) est désormais impraticable. Bonnefoy
reconnaît Adieu comme un texte charnière de la modernité où la poésie, convertissant
son espoir, substitue à la fascination des valeurs de (( l’invention )) l’exigence du
(( simple ». Dans ce texte du Nuage rouge, Rimbaud est avant tout celui qui permet

de poser le plus radicalement possible l’alternative entre ce que Bonnefoy nomme,


dans une terminologie qui lui est propre, (4 l’art B (ou encore la U littérature )) ou
U l’écriture ») et la (( poésie N. Rimbaud enseigne à Bonnefoy le dépassement de (( l’art )),
c’est-à-dire d’une ontologie de la forme fondée sur le perfectionnement exemplaire
d’une langue qui est à elle-même sa propre fin. Contre (( l’art »,Rimbaud choisit la
(( poésie », c’est-à-dire une ontologie de la (( présence )) qui excède les signes. Rimbaud

prouve à Bonnefoy que la N poésie », amour du langage et quête d’un au-delà du


langage, est l’acte par lequel celui qui écrit sort du texte et affirme que ce qui vaut
est dehors, au plus près du réel. L’essai Rimbaud encore révèle que le choix de la
poésie )) contre (( l’art )) prend la forme d’une éthique du questionnement. Bonnefoy
reconnaît en Rimbaud un poète, en cela même qu’il questionne plus qu’il n’écrit :
(( Rimbaud s’est passionné un moment pour la littérature Mais il était un enfant
m.

encore; et bientôt, brûlant tous les partis d’écriture, questionnant bien plus qu’écrivant,
il échappait à sa prise )) (p. 2 19).
Dans Le Nuage rouge le dialogue entre Bonnefoy et l’œuvre rimbaldienne prend
ensuite la forme d’une comparaison entre Rimbaud et Saint-John Perse : L’ZIIumination
et l’Éloge (publié dès 1965, aux éditions Gallimard, dans le volume collectif Honneur
2 Saint-John Perse). Pour définir l’affinité entre Rimbaud et Saint-John Perse, Bonnefoy
retrouve le vocable rimbaldien autour duquel gravitait l’essai de 1961 : le vocable
vraie vie N qui résume la quête des deux poétiques. Mais cet immédiat accord des
deux œuvres ne doit pas masquer leur différence plus fondamentale, qui a pour cause,
selon Bonnefoy, la dissemblance entre la plénitude de i’enfance de Saint-John Perse
et la dépossession rimbaldienne des (( journées enfantes N : (( Saint-John Perse a écrit
sur les feuilles d’or ’ qu’évoquait Rimbaud avec tristesse. Et cette grâce sauvée fait
la différence des deux œuvres, en même temps qu’elle instruit l’une des contradictions
essentielles de notre modernité N (p. 222). Aussi (( l’étincelle d’or de la lumière nature ))
s’est-elle sans cesse dérobée pour Rimbaud : soit par défaut («il vit s’interposer entre
ce corps lumineux et son propre appel les affreuses scories »,p. 222), soit par excès
(Nla “ sensation ” désirée... se consumait dans le feu quasi abstrait de l’extase »,
p. 223). Au contraire l’œuvre de Saint-John Perse trouve, comme spontanément, la
voie vers une pulsation cosmique qui identifie sa parole à un (( vaste corps respirant N
(p. 224), en osmose avec la réalité et le sacré. Et Bonnefoy d’opposer termes à termes
les vers de Rimbaud et de Saint-John Perse, par lesquels sa propre poétique en 1965
(dans Piewe écrite qui oscille entre le fruit N et le U déchirement )) du (( fruit ») se
trouve requise tour à tour : a a Nous ne sommes pas au monde “ écrivait Rimbaud.
y Toutes choses suffisantes ”, affirme comme en retour Saint-John Perse )) (p. 227). La
comparaison avec Saint-John Perse permet à Bonnefoy de mieux répondre à la question
de l’origine de l’échec rimbaldien, déjà tant de fois posée dans l’essai de 1961. La
réponse est donnée ici sans ambiguïté : L’enseignement de Saint-John Perse qui éclaire
l’échec rimbaldien c’est U l’atténuement de l’idée chrétienne de la personne, bien sûr,
et du sentiment du péché, de l’obsession du bien et du mal )) (p. 228). Etranger aux
catégories chrétiennes de la culpabilité, mais aussi aux aptitudes de l’hellénisme à
discréditer le sensible au profit de l’intelligible, Saint-John Perse, dépassant du même
coup toutes les contradictions rimbaldiennes, tire sa force de (( l’intuition chinoise
y

d’un infini animal odorant, gorgé de réalité comme une mer poissonneuse )) (p. 228).
Dans U l’illumination )) et (( l’éloge », Bonnefoy lit une double postulation, qu’il
appartient peut-être à l’avenir de la poésie (à sa propre poésie?) de dépasser : A la
voix somptueuse de la nature s’oppose pour nous la voie aride de l’être. De même

365
qu’aux étagements heureux du pays de Saint-John Perse près de la mer, le lieu nu,
insituable et orageux de Rimbaud ne peut cesser d’opposer sa dimension verticale
[...I L’illumination et l’éloge! Quel nouveau concept de l’individu nous faut-il pour
que la parole ‘retrouve, demain, sa nécessaire unité? B (p. 233).

L’essai de 1976 consacré à Ce qu’on dit au poète à propos de peurs (publié dans
un volume d’hommages à Denis de Rougemont) prolonge les pages importantes du
livre de 1961 déjà placées sous le signe du même poème. Mais si le commentaire
de 1961 s’impose par sa ferveur (a je tiens ce poème pour un des plus admirables
de Rimbaud )), p. 54), l’étude de 1976 est intéressante par son ambivalence. Elle
reflète le double souci de Bonnefoy : désir d’une compréhension toujours accrue de
l’œuvre de Rimbaud, mais aussi effort de creusement d’une distance. Le projet de
Bonnefoy est d’abord de montrer à quel point Rimbaud est seul dans son entreprise
corrosive d’une (( injure )) faite (par l’intermédiaire du symbolisme des (( fleurs B)à la
création poétique. Alors que ses contemporains (Banville, Verlaine ou Mallarmé) ont
au moins en commun le respect absolu de la poésie identifiée à la plus haute valeur,
Rimbaud, lui, en dénonce le (( mensonge ». I1 est à noter que Bonnefoy retrouve ici,
pour qualifier l’entreprise de Rimbaud, les maîtres mots de son propre poème La
Beauté où il affirme, dans Hier régnant désert, que seule la violence faite à la beauté
formelle peut sauver l’être. Prêtant toute son attention à la radicalité de la critique
d’Alcide Bava ((( qui va au plus difficile et secret de la création poétique )), p. 231),
Bonnefoy désigne ce qu’incriminent les sarcasmes rimbaldiens : la (( poésie subjective ))
dans la lignée de Banville, mais aussi (le commentaire de 1976 insiste sur cet aspect
laissé dans l’ombre en 1961) le poème de Mallarmé intitulé Les Fleurs. Le poème
de Rimbaud est un acte d’accusation contre la poétique mallarméenne qui ne veut
retenir des (( fleurs )) que ce qui en elles transcende (( l’utile )) au profit du (( beau »,
(( l’existence )) au profit de la (( forme », (( la finitude )) au profit d’une ascension vers

les (( notions pures )) et vers une (( alchimie des essences )) (p. 232). Au-delà des
poétiques de Banville ou de Mallarmé, Rimbaud (contemporain de Marx, souligne
Bonnefoy, p. 234) dénonce le désir d’un bénéfice et non d’une (( connaissance )), qui
meut le symbolisme poétique des a fleurs )) : victoire des intérêts particuliers (ceux de
Monsieur de Kerdrel, par exemple); défaite de la prétention de la poésie à l’universel.
Cette (( fin de non-recevoir )) qu’est pour Bonnefoy le texte de Rimbaud trahit enfin
la propension à (( l’idéalisation )) (p. 235) qui est la fatalité des mots poétiques.
Par-delà l’exigence du U grand refus N (p. 235), Bonnefoy cherche à lire Ce qu’on
dit au poète à propos de fleurs comme l’acte de naissance d’une poétique. I1 veut, pour
blasons de cette poétique, deux images par quoi Rimbaud prend de court le symbole
et fait don d’une intuition de l’être : (( un excrément d’oiseau marin ”, un pleur
y

de chandelle réalités littéralement innommables mais qui valent donc d’échapper


n,

ainsi, à jamais, aux travestissements du symbole )) (p. 236). Ce qui surgit dans ce
poème que Bonnefoy décrit en termes de <( foudre )) (p. 235), d’a éclair 1) ou d’« érup-
tion )) (p. 236), c’est un (( fantastique nouveau, sans mythologie, de pure intensité
calcinante, ourlé d’un feu d’avant le langage N (p. 236). Si les pages de 1961 mettent
en relief la substitution de <( l’utilité )) des sucs (( travailleurs N à la beauté )) stérile
des fleurs (p. 55), l’essai de 1976 va plus loin et insiste sur la nécessaire désagrégation
de la métaphore de a l’utilité )) elle-même : (( L’utile doit s’effacer lui aussi, valeur
simplement polémique, doit s’abîmer tout autant que le beau qui n’est qu’un
mensonge, dans l’avénement d’un réel plus dense un million de fois que tout
effort pour le dire N (p. 236). La clé de voûte de l’essai de 1976 est le mot substance ))
par lequel Bonnefoy, se portant au-delà des catégories de (( l’utile )) et du (( beau »,
résume l’art poétique rimbaldien : (( Le vrai renversement des valeurs ne va pas du
beau à l’utile dans ce poème, mais de l’essence [...I à la substance N (p. 236). Bonnefoy

366
lit, dans Ce qu’on dit au poète à propos de Beurs, la désignation par Rimbaud du
double mouvement inhérent à la création poétique : U dé-formation )) (c’est-à-dire
U travail négatif )) de destruction des formes, de sacrifice de la langue, de saccage de
la perfection formelle, sans quoi la vérité du verbe ne peut advenir) et (( trans-
formation )) (tendue vers le désir d’une coïncidence entre le monde et le mot, entre
le langage et l’existence). Pour Bonnefoy, au-delà de cette dissolution des vieilles
approches symboliques et de cette critique de la poésie, la valeur ultime du texte de
Rimbaud est l’espoir d’une (( communion )) des hommes, sous le signe d’un (( amour ))
(p. 237) purifié par l’accord retrouvé du mot et de l’être.
C’est là cependant que (dans un brusque mouvement de bascule par quoi se
distinguent souvent ses commentaires), Bonnefoy se retourne tout à coup contre sa
propre lecture et contre le poème de Rimbaud. La fonction de l’essai critique est
désormais de prendre les pages d’Alcide Bava au piège de leur propre lucidité et de
dégager ainsi l’espace d’une distance accrue entre Bonnefoy et Rimbaud. Alors que
l’analyse de 1961 insiste sur la plénitude du texte rimbaldien ( a oui, il y a un bonheur
véritable dans ce poème barbare, insaisissable, dansant »,p. SS), l’essai de 1976 en
dévoile le leurre. Bonnefoy, examinant en a inquisiteur )) (selon le mot de Benjamin
à propos de Valéry) les failles rimbaldiennes, prend le poème à revers et dirige contre
Rimbaud ses propres accusations : (( I1 ne serait pas difficile de déceler dans ses
affirmations les plus véhémentes un glissement comparable à ceux mêmes qu’elles
dénoncent sinon chez Monsieur de Kerdrel, du moins chez Mallarmé ou d’autres
poètes de l’idéal )) (p. 238). A l’origine de ce commentaire érigé en polémique, il y
a certes les interprétations de la psychanalyse (par lesquelles le poète est séduit dans
ces années), mais il y a sans doute surtout le grand débat qui structure l’œuvre de
Bonnefoy à ce moment-là : la résolution de fonder la poésie sur une transmutation
de (( l’éros )) en (( agapè ». Attentif au symbolisme sexuel des épanchements de sève
du poème, Bonnefoy dénonce l’acte par lequel Rimbaud substituerait au projet d’une
(( vraie vie )) fondée sur (( l’amour )) (signe distinctif de (( l’agapè », selon les catégories

du Nuage rouge) le désir d’une visée (( érotique )) qui abolit autrui : a Rimbaud est
contraint par quelque chose d’obscur de psychisme de rabattre le “ grand amour “
qui s’affirme enfin, dans le champ certes étroit des connotations sexuelles. L’unicité
[...I de ces métaphores [...I évoquerait le viol, signifierait donc la peur, la clôture
hâtive du moi, là où était annoncé l’échange )) (p. 239). Quelqu’un en Rimbaud se
déroberait à la tâche et, prisonnier des pulsions sexuelles, proposerait dans ce poème
une libération sans don de soi, fondée au contraire sur le sacrifice de l’autre. Le titre
même du poème, suggère Bonnefoy, serait à décrypter en arrachant les masques de
ce on qui dicte le texte : Oui, ce qu’on tait, ce qu’on se tait à propos de fleurs,
(( )) ((

ce serait qu’on [...I n’est pas prêt à la vérité de l’autre )) (p. 239). On voit ici comment
le souci éthique (primordial pour Bonnefoy depuis Le Nuage rouge) bouleverse le
commentaire du poème de Rimbaud et lui impose son exigence. L’urgence de la
question de l’autre (seul critère de la (( vérité de parole )) pour Bonnefoy) soumet
l’approche critique à un revirement surprenant, lui donne la dimension d’une contro-
verse qui dépasse le poème de Rimbaud. Certes, U celui qui en est réduit à des images
de viol quand il veut exprimer l’union [...I existe bien chez Rimbaud )) (p. 239).
Mais cette constatation n’intéresse Bonnefoy que pour autant qu’elle aide à dénoncer
l’ascendant des intérêts particuliers sur le prétendu désir d’universel de la poésie. Par
la médiation du poème de Rimbaud, le commentaire de Bonnefoy fait peser le
soupçon (qui est sans doute aussi une autocritique à valeur d’exorcisme) sur l’aptitude
de la poésie à U l’amour )) : (( Essayons plutôt de comprendre [...I pourquoi la sincérité,
la résolution, doivent buter sur tant d’obstacles, même intérieurs, dans le monde où
nous vivons [...I Ce qui serait, au-delà des biens habituels de la création poétique,
un grand apport spécifique d’Arthur Rimbaud B (p. 241). Ces pages ne sont peut-

367
être pas U indemnes d’obscures fascinations )) (Le Nuage rouge, p. 134) pour l’objet
qu’elles incriminent. Elles ne sont pas sans trahir aussi une U anxiété de l’influence ))
(au sens défini par Harold Bloom). Si le commentaire de 1961 consacré à Ce qu’on
dit au poète à propos de feurs se place sous le signe de la quête d’une filiation à
vocation fécondante, la fin de l’approche de 1976 révèle une réfutation à valeur de
catharsis et de conjuration. Entre ces deux études se joue le devenir de la poésie de
Bonnefoy dans son rapport parfois difficile à Rimbaud. La réflexion de 1976 peut se
lire aussi comme la charte d’une critique qui n’hésite pas à dénoncer le U leurre ))
inhérent à tout < seuil B qu’est le plus beau poème.

Ce parti pris d’une approche critique fondée sur une défiance lucide à l’égard
de tout U leurre )) du U sens B dans la parole dicte aussi l’étude de 1978, consacrée au
poème Les Reparties de Nina (ci-dessus, p. 34 1-358). L’identification spirituelle à
Rimbaud devient de plus en plus le creuset de forces conflictuelles : adhésion et
distance. Yves Bonnefoy, qui n’hésite pas à qualifier Les Reparties de Nina d’u œuvrette D
U mineure )) (Uune des parts les plus faibles de l’œuvre d’Arthur Rimbaud D), décrit
par rapport à Rimbaud ce qu’on peut appeler, selon une terminologie définie dans
The Anxiety of Znfuenre par Harold Bloom, un U clinamen ». Cette lecture des Reparties
de Nina suffit à prouver que toute filiation symbolique, si elle est le fait d’un poète
et non pas d’un épigone, porte en germe un U clinamen )) : acte par lequel Bonnefoy,
pour se faire l’héritier de la part la plus exigeante de la poétique rimbaldienne, décide
de se porter au-delà du jeune Rimbaud. De toute la massivité de sa prose chirurgicale,
Bonnefoy se dresse contre celui qui en Rimbaud U ment ». Il désigne, avec une
intransigeance sans indulgence, les moments où le poème de Rimbaud trahit les
impératifs de la poétique au profit d’une écriture du U cliché ». I1 accuse Rimbaud
de complaisance à l’égard des rhétoriques qu’il a ailleurs lui-même si violemment
incriminées : la tradition romanesque de prédilection d’une Emma Bovary (Uce
peignoir ”, ce champagne et ce rire fou ” qui viennent droit des boudoirs des
mauvais romans de l’époque »), la tradition de la peinture de genre (Uqu’on pense,
par exemple, à ces scènes pseudo-paysannes du XVIII~siècle, Greuze ou de moindres »).
Dirigeant contre Rimbaud la même ironie salvatrice que celui-ci utilise contre Banville,
Bonnefoy (dont on mesure ici à quel point il est l’héritier de 1’Alcide Bava de Ce
qu’on dit au poète à propos de fleurs) identifie Les Reparties de Nina à un poème de
la simulation, de U l’idéalisation mensongère ».
Mais si les pages terminales du commentaire de Ce qu’on dit au poète à propos
de fleurs ne sont pas toujours de la nature de la U réfutation généreuse )) (Le Nuage
rouge, p. 134), la critique à l’œuvre dans la lecture des Reparties de Nina s’impose
par ses vertus régénératrices et dévoile rapidement sa véritable fonction : donner à
lire Les Reparties de Nina non pas tant comme un texte où Rimbaud U ment )) que
comme un texte où U l’écriture avoue son propre mensonge ». Ce qui intéresse Bonnefoy
dans Les Reparties de Nina, c’est la virtualité d’un poème sur la poésie, sur la
propension de la parole poétique au U mensonge )) et à l’aveu de son U mensonge ».
Bonnefoy aime le Rimbaud des Reparties de Nina en cela même qu’il est déjà en
avant de son propre U mensonge », le désignant du même coup dans un geste qui
confère au poème une sorte de U seconde )) authenticité (au sens où Bonnefoy parle,
dans L’ZmprobabLe, de U seconde simplicité B). Et lorsqu’on sait à quel point la matrice
de la poétique de Bonnefoy est de plus en plus, dans ces années qui suivent Dans le
leurre du seuil, la couleur, on ne s’étonne pas que ce soit la couleur, au travail dans
Les Reparties de Nina, qui inverse le cours de la lecture du critique. La vérité de la
couleur <gage de la U vérité de parole ») contre le mensonge de l’écriture : tel est
l’enjeu des Reparties de Nina redéfini par Bonnefoy. I1 revient à Rimbaud d’avoir (le
premier, peut-être) avoué le U mensonge )) de sa propre rhétorique par l’énergie de la

368
couleur - signe que la poésie n’a pas abdiqué son désir de (( changer la vie )) : U I1 y
a beaucoup trop de couleurs dans Les Reparties de Nina [...I C’est une mosaïque [...I
qui mine par en dessous les éléments signifiants, atténuant de ses tons entiers, à la
limite du bariolage, ce monde en fait si douteux que nous avons vu qu’ils proposent... ))
U La couleur, en d’autres mots, compromet * la rhétorique qui se cachait. )) Aussi
Bonnefoy, révélant une géologie insoupçonnée du texte rimbaldien creuse la matière
verbale pour la soustraire à la médiocrité de son signifié, jusqu’à délivrer, dans le tuf
de la parole, le grand réservoir des forces U aurorales )) de la couleur. A la faveur du
commentaire de Bonnefoy, ce qui est promu dans le poème de Rimbaud, c’est ce
qu’il ne dit pas : U l’événement )) par lequel le poème est arraché à l’exil de l’écriture,
dans le grand (( vent de résurrection )) de l’autonomie inouïe des couleurs. Lire Les
Reparties de Nina en biffant les signifiés au profit d’une perception de (( l’outre-
couleur »,c’est reconnaître dans ce texte, dont une première lecture avait mis à nu
la médiocrité, la véritable origine (encore inconsciente, certes) des grands poèmes à
venir de la couleur : Au Cabaret vert, exemple en poésie de pittura cbiara; et surtout
Le Bateau ivre, (( cette “métachromie *, cette phosphorescence généralisée de la per-
ception )) (ci-dessus, p. 354). La pierre angulaire de l’essai de 1978 est un beau
vocable forgé par Bonnefoy au contact du déchaînement, dans l’écriture de Rimbaud,
des U Peaux-Rouges )) qui couvent dans le langage : le vocable (( couleur-sens »,mot
par lequel la (( couleur )) et le (( sens )> échangent une réciprocité de preuves. L’essentiel
est cependant de percevoir, entre les lignes du commentaire consacré aux Reparties de
Nina, la question que Bonnefoy ne cesse de poser à Rimbaud : la couleur peut-elle
être une U rémission )) de ce que le poète nomme, dans les Entretiens sur la poésie, le
U péché originel du langage )) (p. 157)?

C’est aussi la question, cruciale pour Bonnefoy, du (( péché originel du langage ))


qui est l’une des matrices de l’important essai de 1979 : Madame Rimbaud. Le projet
de cette étude, fondée sur une remise en cause du portrait trop simplifié et trop noir
de Madame Rimbaud dans le livre de 1961, est d’analyser le lien entre le manque
de l’amour maternel et la perception rimbaldienne du manque inhérent au langage.
Pour Bonnefoy, l’essence du rapport de Madame Rimbaud à son fils n’est pas la
U haine masquée »,comme l’affirmait trop hâtivement, le livre de 1961, mais plutôt
ce que l’essai de 1979 nomme U un amour dans la mort )) : N J’ai ma conviction à
nouveau : et c’est que Madame Rimbaud pouvait aimer, oui, et même qu’elle a aimé
son fils [...I mais [...I ce fut, sans métaphore, vraiment, un amour dans la mort, un
amour de l’autre comme mort, comme sacrifié d’avance à sa “ bonne mort - qui I,

sait même, un amour de rien d’autre que la mort, tenue pour préférable à l’effroi
que cause la vie B (p. 73). Pour celle dont le rapport au monde ne passe que par les
préjugés de la loi, de la religion et du U qu’en-dira-t-on », seule la mort, capable de
substituer à une U présence )) inacceptable une U représentation B avantageuse, peut
rendre digne d’amour un fils qui, vivant, fait honte. Bonnefoy approfondit ce concept
d’«amour dans la mort )) par le vocable (( image »,qui est l’un des fondements de
sa propre poétique. Le mot U image »,auquel le poète a imprimé un mouvement de
dérive sémantique, pose un problème de terminologie. Ce que Bonnefoy nomme ici
U image »,c’est une pensée qui cherche à s’abstraire des contraintes du réel en abolissant
et le monde de l’ici et autrui, au profit d’une construction mentale. C’est à partir de
cette acception qu’il faut comprendre la définition que propose Bonnefoy de U l’amour ))
de Madame Rimbaud comme dévotion à (( l’image )) : U Madame Rimbaud pouvait
bien ne pas s’inquiéter de son fils agonisant : il mourrait, on allait enfin le transférer
tout dans l’image à quoi de toujours on désirait, puisqu’on l’aimait, le réduire - une
image où un peu d’argent, soigneusement rapporté des pays lointains, inscrit au
compte de la famille en réparation des anciennes fautes, ferait sûrement bel effet ))

369
(p. 73). La mère, accuse Bonnefoy, refuse à son fils la liberté de demeurer autre que
ce que veut son désir à elle. Aussi (( l’amour )) de Madame Rimbaud, qui abolit son
fils au profit d’une (( image », est-il fondé sur un processus sacrificiel dont la réinter-
prétation par Bonnefoy de l’épisode de l’infirme démonte le mécanisme : à la vue de
l’infirme rencontré à l’église, la mère n’est pas émue par un double du fils mort tel
qu’il a réellement été, mais par (( l’image )) du fils telle qu’elle l’a fabriquée - un
jeune homme (( très pieux »,aux antipodes de celui que Rimbaud a choisi d’être. Et
Bonnefoy d’interpréter le célèbre épisode de Vitalie (a la bien mal nommée ») qui
s’est fait placer en 1900 par des ouvriers dans le caveau de famille remis à neuf,
comme l’emblème de cette aspiration frénétique à (( l’ensevelissement dans l‘image ))
(p. 76), qui prend ici la forme radicale de la mise au tombeau. Dès lors, pour
Rimbaud, il n’y a qu’une alternative : vivre à son tour dans le monde de (( l’image ))
ou prendre le risque de se révolter contre (( l’image »,c’est-à-dire (selon les catégories
de Bonnefoy) de choisir la (( poésie ». Aussi l’essai de 1979 est-il structuré par
l’antagonisme entre la U poésie )) et a l’image N, qui est le fer de lance de la poétique
de Bonnefoy. A cet égard, la Legon inaugurale de 1981 éclaire l’essai de 1979 et
donne tout sens à l’insistance de Bonnefoy sur le refus rimbaldien des aliénations de
(( l’image )) : (( La vérité de parole, je l’ai dite, sans hésiter : la guerre contre l’image

- le monde image -, pour la présence )) (Legon inaugurale, p. 27).


Bonnefoy cherche le poème le plus apte à livrer, U comme sous la forme d’un
mythe )) (p. 84), la clé des relations entre Madame Rimbaud et son fils. I1 choisit,
dans Les Poètes de sept ans, un vers qu’il isole et qui devient le centre de son
commentaire : U Elle avait le bleu regard - qui ment! )) Le premier segment du vers
placé sous le signe de la couleur (( bleue )) évoque, pour Bonnefoy, une expérience
existentielle (transparence, lumière, amour) et une expérience du langage (compris en
termes de parole (( ouverte B). Par opposition, le deuxième segment suggère un
bouleversement et du rapport à l’existence et du rapport au langage. Bonnefoy fait
ici l’hypothèse (pierre angulaire de Madame Rimbaud) que le mensonge du regard
de la mère s’étend au système des signes tout entier et désigne le mensonge des mots.
Aussi Madame Rimbaud est-elle, par ce (( mensonge )) qui est l’essence distinctive de
son être, celle par qui Rimbaud est initié à U l’étrange aptitude des mots à se prêter
à ce vide : le péché, peut-on dire, originel, du langage )) (p. 87). La force des Poètes
de sept ans est, pour Bonnefoy, que ce texte se porte au-delà de la seule prise de
conscience de la fatalité de mensonge qui pèse sur le langage, pour suggérer aussitôt
comment Rimbaud identifie la poésie à un acte capable de rédimer la parole. Bonnefoy
n’a de cesse qu’il ne trouve, dans Les Poètes de sept ans, les indices de ce travail
rédempteur : la dichotomie, dans l’univers mental rimbaldien, entre le (( rêveur )) et
la conscience critique; le travail de la prosodie, instrument d’une quête de la vérité;
la primauté accordée à la question de l’autre, des petits pauvres en haillon », qui
fait échec au reploiement du système des signes sur lui-même; le parti pris rimbaldien
d’un verbe fait de rupture qui rompt l’enfermement dans l’écriture. A partir des
Poètes de sept ans, Bonnefoy en vient à distinguer deux sortes d’esprits )) dans
l’histoire de l’écriture poétique (opposition qui recoupe l’antagonisme déjà défini entre
U l’art )) et a la poésie ») : la poétique qui tend à une parole autosuffisante et autarcique,
fondée sur une dévotion au langage; la poétique qui est à la fois un passage par les
mots et une sortie hors des mots, un amour du langage et un dépassement du langage.
Sans doute la première (dans laquelle Bonnefoy n’hésite pas à reconnaître certains
poèmes de Poe, de Nerval, voire de Baudelaire et de Rimbaud) ne parvient-elle pas
à faire totalement échec à l’aliénation du (( bleu regard - qui ment )) et demeure en
de@ du projet de rédemption du langage assigné à la poésie. Seule la deuxième (dans
laquelle Bonnefoy place tout son espoir) conjure le (( regard )) de Madame Rimbaud
et transgresse le péché originel du langage )), parce qu’elle ne se satisfait pas des

370
mots et pose l’expérience des limites du système verbal comme centre générateur de
la poésie : N Mais le second esprit existe et perdure [...I et nous retrouverons là ceux
pour qui les rythmes, les rimes, évoquent d’emblée, d’instinct, la forme au-delà de
toutes les formes, le verbe qui serait plus que nos langues, l’universel )) (p. 99).
L’intensité de cet essai de 1979 tient à ce que Bonnefoy dépasse le seul cas de
Madame Rimbaud pour proposer (lui qui n’a jamais parlé de sa propre mère) une
réflexion sur l’essence de la figure maternelle en poésie : (( Lorsqu’un esprit semble
insatisfait dans sa relation à la parole ordinaire [...I eh bien, il faut pour bien le
comprendre examiner tout d’abord ce que fut sa mère et ce qu’elle fut pour lui [...I
La mère garde, longtemps, la fonction, le pouvoir de préserver la parole. On doit
donc s’attendre à la découvrir une des causes majeures, dans l’apparition quelquefois
de la vocation poétique )) (p. 100). Bonnefoy fait l’hypothèse que, pour être à l’origine
d’une vocation poétique, la mère doit être elle-même écartelée entre une expérience
de l’amour )) et une expérience de (( l’image )), à la fois mère aimante qui donne à
comprendre et mère castratrice qui aliène. La spécificité de la vocation poétique serait
l’épreuve précoce, vécue au contact de la mère, d’une ambivalence qui fait osciller
entre (( amour N et (( image )) : (( Pour qu’on naisse à la poésie [...I il faut qu’on
rencontre au début, et au même instant, et sans doute à égalité - et dans une même
personne, pour qu’on en ressente un mystère - l’évidence qu’on est aimé et cette
clôture des mots que j’ai appelée l’image, la célébration de l’image. Inciteront à cette
inquiétude - la sensibilité poétique - des êtres qui se montreront déchirés entre les
deux modes d’être du signe)) (p. 102-103). Tel est le cas de Madame Rimbaud,
figure emblématique dès lors de la mère qui permet de mûrir à la poésie, parce que
combattent en elle la religion de (( l’amour )) («ô journées enfantes! ») et la religion
de (( l’image )) (a Madame se tient trop debout dans la prairie n). Mais si les contra-
dictions qui déchirent Madame Rimbaud favorisent l’avènement de la vocation
poétique, elles sont aussi responsables (à cause de leur excès même) de l’échec de
l’entreprise rimbaldienne. C’est au pouvoir mortifère de Madame Rimbaud qu’il faut
imputer, selon Bonnefoy, non seulement l’expérience du a vol de l’amour N (origine
des Déserts de Purnour) mais aussi la tentation (( angélique N (par quoi Rimbaud est
voué aux pièges des extrêmes : ange ou ange déchu). Plus grave, tout se passe comme
si Madame Rimbaud finissait par transmigrer dans son fils, au point que celui-ci
intériorise ((le bleu regard - qui ment! ». Au degré le plus noir de la filiation,
Rimbaud en vient à assumer dans son propre corps l’héritage maternel, jusqu’à
incarner lui-même le (( mensonge )) qu’il s’était donné pour tâche de vaincre par la
poésie. Et c’est bien en termes de prise en charge par Rimbaud du (( bleu regard -
qui ment! maternel qu’il faut interpréter, pense Bonnefoy, l’œil bleu blanc de
)) (( ))

la race inférieure », signe distinctif du (( mauvais sang n dont le poète accepte


l’hérédité. Aussi Bonnefoy fait-il de Madame Rimbaud une figure en quelque sorte
bicéphale - à l’origine à la fois de la vocation poétique mais aussi du renoncement
à la poésie, du silence : (( Ne doutons pas que ce ne soit au plus intime et obscur de
son rapport à sa mère que tout autant que le besoin de parole aura grandi peu à
peu dans le destin de Rimbaud son renoncement à la liberté, et ces mots qui ne sont
que rêve, et cet avenir de mutisme )) (p. 1 1 1).

Reste l’essentiel : la consubstantialité entre les poèmes de Bonnefoy et les poèmes


de Rimbaud. Une très rapide cartographie de l’influence rimbaldienne dans les recueils
poétiques d’Yves Bonnefoy s’impose ici. Sans doute comprend-on mieux Du mouvement
et de (‘immobilité de Douve (1953), lorsqu’on perçoit la filiation qui relie ce livre à
Ce qu’on dit un poète à propos de $ears. Ce poème, où Rimbaud suggère le travail
des sucs, des glucoses et des résines, ces équivalents végétaux du sang, est l’une des
origines, me semble-t-il, du recueil sanguin qu’est Douve, où l’hémorragie coïncide

371
avec le jaillissement du (( sens )) : (( la plus pure présence est un sang répandu N (Douve,
p. 74). Dans Ce qu’on dit au poète à propos des j e u n , comme dans les poèmes de
Douve, la U sève N et le U sang D portent en eux la jouissance d’une destruction de la
forme et le désir de la substance. Le début de Hier régnant désert (1958) commémore
un fragment du poème Mémoire. Dans la deuxième section du livre (dont le poème
terminal a pour titre La Mémoire), (( la barque retirée où le flot ne va pas N (p. 124)
semble l’ombre portée du (( canot immobile »,du U canot toujours h e )) dont Rimbaud,
écrit Bonnefoy dans l’essai de 1961, (( secouait vainement la lourde chaîne attachée ))
(p. 73). Mais c’est surtout Une saison en enfer qui sous-tend la genèse de Hier régnant
désert (que Bonnefoy qualifie lui-même, dans L’Arrière-pays,de U mes saisons les plus
noires »). D’une œuvre à l’autre, ce sont les mêmes a contradictions de l’énergie et
de la misère, d’une déréliction et d’une infatigable espérance N (Rimbaud, p. 110).
L’emprunt par Bonnefoy de vocables rimbaldiens, qui sont le sol mental de Hier
régnant désert, suffit à prouver la filiation : (( nouvel amour N (p. 166); résignation à
la a patience )) qui est quand même une (( ardeur N (« Le feu de longue nuit, l’inlassable
patience », p. 141). Le poème Matin semble contenir en germe (ou est-ce un artifice
de mémoire?) les enjeux de Hier régnant désert. Le début de Matin («sommeil »,
(( chute )), (( je ne sais plus parler », U des bêtes poussent des sanglots de chagrin »,

(( du même désert à la même nuit ») coïncide avec la première section de Hier régnant

désert («sommeil »,(( chute »,(( qui ne sait plus distinguer son néant de son silence »,
U toute la nuit la bête a gémi dans la salle »,(( toujours la même nuit qui ne s’achève
pas »). La fin de Matin (« l’étoile d’argent )) par quoi ((Rimbaud s’est converti à
l’espoir »,Rimbaud, 1961, p. 129) pose les prémisses de la section terminale de Hier
régnant désert : A une terre d’aube («l’étoile sur le seuil »). Le bref recueil intitulé
Dévotion (1959) est à rapprocher du poème des Illuminations qui porte le même titre.
Bonnefoy conserve le schéma phrastique des litanies de Rimbaud et inscrit des noms
de lieu dans les traces des (( mystérieuses passantes N (Breton) du texte des Illumina-
tions : (( A la chapelle Brancacci )) (p. 179)... (( A Saint-Yves de la Sagesse )) (p. 180).
Mais là où les litanies de Rimbaud semblent à la fin du poème en voie d’extinction,
les litanies de Bonnefoy puisent aux sources du nom propre la force d’être à la fois
un U cantus N et un (( carmen ». Sans doute le poème Dévotion de Rimbaud est-il,
pour Bonnefoy, une confirmation de son propre art poétique des noms propres (« En
poésie, il n’y a jamais que des noms propres »,Entretiens sur la poésie, p. 141), qui
trouve un accomplissement dans le recueil de 1959.
On entend, dans Pierre écrite (1965), où s’accomplit l’osmose du corps U sim-
plifié N et du U fruit n (« combien simples, ô fûmes-nous, parmi ces branches »,p. 23 1),
résonner le vers de Rimbaud que Bonnefoy aime le plus citer : La chair n’était-elle
pas un fruit pendu dans le verger? N Mais dès Pierre écrite et surtout à partir de Dans
le leurre du seuil (1975), la poésie de Bonnefoy, sous-tendue par une transgression
positive vers le (( simple N et le (( sens )) qui prend la forme du passage d’une théologie
négative )) à une théologie positive », entretient un rapport différent avec l’œuvre de
Rimbaud. I1 semble que, dans une sorte d’inversion du rapport de filiation, l’œuvre
de Bonnefoy cherche désormais à féconder l’œuvre de Rimbaud plutôt qu’à être
fécondée par elle. La réflexion proposée par Bonnefoy, au colloque de Pau, sur la
notion de filiation va dans ce sens : (( I1 me semble que nous sommes les fils des
poètes que nous aimons, et qu’il nous faut donc, comme les fils le doivent pour leurs
pères, devenir leur père à notre tour )) (Yves Bonnefoy, U Réponses »,actes du colloque
de Pau, 1983). Aussi le souci de Bonnefoy est-il, dès la fin de Pierre écrite où s’affirme
une poétique de U l’art clair N (selon les mots du poète à propos de Miklos Bokor),
de transmuer les signes parfois noirs de l’œuvre de Rimbaud en signes positifs :
preuve, la transformation, dans Dans le leurre du seuil, du (( canot immobile ))
rimbaldien, dont Hier réjpant désert était l’héritier, en U barque )), qui U passe, chargée

372
de fruits )) (p. 278). Ce mouvement clarifiant ne doit cependant pas faire oublier la
persistance, dans l’œuvre de Bonnefoy, de signes rimbaldiens non transmués. Aussi
par exemple la N boue )) rimbaldienne de Mémoire ((< A quelle boue? ») traverse-t-elle,
intacte, tous les recueils jusqu’à Dans le leurre d u seuil: marque de la tache dans
<(

l’image )) qui menace toujours la transgression positive désirée par Bonnefoy.


Les textes en prose de Bonnefoy, eux-mêmes, sont sous-tendus par un acte
d’allégeance à Rimbaud. L’Arrière-payJ (1972) est encadré par la figure de Rimbaud.
Dans les premières pages de L’Arrière-pays, les vocables G musique », U clé », et
<( manque )) sont une variation sur des thèmes rimbaldiens : N La musique savante

manque à notre désir )) (Conte); N un musicien même, qui a trouvé quelque chose
comme la clé de l’amour )) (Vies I), U Plus je suis convaincu qu’elle est une phrase
ou plutôt une musique - à la fois signe et substance - et plus cruellement je ressens
qu’une clé manque, parmi celles qui permettraient de l’entendre )) (p. 10). De même,
la dernière page du livre est une tentative de N réconciliation )) (p. 141), par la
médiation de Poussin, du Rimbaud des illuminations (N musique savante »,Conte) et
du Rimbaud d’Une saison en enfer («paysan B): U Poussin cherche longtemps la clé
d’une ” musique savante )),d’un retour par les nombres à un amont du réel, mais il
est aussi celui qui ramasse une poignée de terre et dit que c’est cela Rome )) (p. 141).
I1 faut souligner, pour terminer, que c’est au texte d’Adieu que Bonnefoy ne
cesse de revenir : comme si chaque livre était pour lui un dialogue toujours à
recommencer avec Adieu. Comme le dit Bonnefoy jusque dans un de ses poèmes les
plus récents, il n’y a plus pour la modernité - selon les mots de Rimbaud dans
Adieu - ni «: neiges éblouies )) ni (( nouvelles fleurs )) : U la neige piétinée est la seule
rose )) (Début et f i n de la neige, p. 50).

ESSAIS D’YVES BONNEFOY CONSACRÉS À RIMBAUD

((La décision de Rimbaud »,Preuves, no 107, janvier 1960, p: 3-16 .


U Une saison en enferw, Mercure de France, mars 1961, p. 385-412.
Rimbaud par lui-même, Le Seuil, 1961; rééd. sous le titre Rimbaud, 1979.
U L’Illumination et 1’Eloge», Le Nuage rouge, Mercure de France, 1977, p. 221-223; publié
auparavant dans Honneur à Saint-Jobta Perse, hommages et témoignages littéraires,
Gallimard, 1965, p. 327-337.
U Rimbaud devant la critique », Rimbaud, Hachette, coll. Génies et Réalités, 1968, p. 269-
287.
U Introduzione », Rimbaud, Opere, a cura di Diana Grange Fiori, introduzione di Yves
Bonnefoy, Milano, Mondadori, coll. I Meridiani, 1975, p. XI-CII (traduction en italien
d’un chapitre du livre de 1961).
U Rimbaud encore », Le Nuage rouge, Mercure de France, 1977, p. 213-220; publié auparavant
dans a Aujourd’hui Rimbaud Y, enquête de Roger Munier, Minard, coll. Archives des
lettres modernes, 1976, p. 25-31.
a Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs y, dans Denis de Rougemont : I’écrivain, I’Européen,
études et témoignages publiés pour le soixante-dixième anniversaire de Denis de Rou-
gemont par André Reszlez et Henri Schwamm, Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages,
1976, p. 231-241.
U Rimbaud : Les Reparties de Nina n, dans Le Lieu et la formule, hommage à Marc Eigeldinger,
Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages, 1978, p. 88-1 10.
U Madame Rimbaud »,Études sur les Poésies de Rimbaud, essais recueillis par Marc Eigeldinger,
Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages, 1979, p. 9-43 ; repris dans La Vérité de parole,
Mercure de France, 1988, p. 65-1 11 (c’est aux pages de cette édition que je renvoie).
U Verlaine, et peut-être Rimbaud »,Lectures de Rimbaud, numéro composé par André Guyaux,
Revue de I’Université de Bruxelles, 1982, p. 9-18.

373
u Quelques remarques sur Voyelies », Rimbaud : tradition e t modernité, [actes du colloque de
Reims, 6 décembre 19911, textes recueillis par Bertrand Marchal, Mont-de-Marsan,
Editions interuniversitaires, 1992, p. 11-15.

PRINCIPAUX ESSAIS O ù YVES BONNEFOY MENTIONNE RIMBAUD


(D'après Mitsuru Yoshimoto, Rimbaud et Yves Bonnefov, thèse de doctorat, Sorbonne, 1991).

L'lmprobabfe, Mercure de France, 1959 (p. 47, 150, 151, 165-166, 172, 177; les citations
faites ici renvoient à la réédition de 1980).
Un rêve fait ri Mantoue, Mercure de France, 1967 (p. 78, 91-92, 104, 105, 108, 115, 117,
118, 119, 121, 123, 125, 161, 175, 182, 183).
Dans la réédition de 1980 (dans L'Improbable), d'autres articles font mention de Rimbaud
(p. 208, 295, 300, 301).
Rome 1630 : l'horizon du premier baroque, Flammarion, 1970 (p. 8, 39, 81, 90, 126, 165).
L'Arrière-pays, Genève, Skira, 1972 (p. 106, 119, 154; les citations renvoient à la réédition
de 1982, Flammarion).
Le Nuage rouge, Mercure de France 1977 (p. 65, 67, 75, 79, 97, 134, 162, 166, 172, 180,
181, 221-223, 224, 227, 230, 232, 233, 235, 251, 260, 269, 271, 272, 278, 281,
299, 302, 304, 305, 323, 343, 350, 359).
Entretiens sur fa poésie, Neuchâtel, la Baconnière, 1981 (p. 11, 23, 31, 32, 33, 40, 43, 47,
48, 54, 55, 59, 63, 99, 101, 122, 129, 133, 155, 158, 167).
La Présence et l'image, Mercure de France, 1983 (p. 23, 39, 41, 53; les citations renvoient à
la première édition, publiée sous le titre Leon inaugurale de la chaise d'études comparées
de fa ficntion poétique, Collège de France, 1982).
La Vérité de parole, Mercure de France, 1988 (p. 23, 26, 27, 28, 29, 30, 34, 37, 38, 63,
122, 127, 133, 144, 170, 171, 180, 183, 188, 189, 216, 228, 230, 239, 247, 249,
275, 277, 299, 300).
Sur un sculpteur e t des pintres, Plon, 1989 (p. 13, 17, 91).
n n

Uerniers Ieux
0
Fables de l’absent

Jean-Marie Le Sidaner

La vieille dame évite toujours de passer devant le buste du poète érigé à l’entrée
du square qui fait face à la gare.
Amusés, des jeunes gens lui en demandent la raison. Elle maugrée : ((Je ne veux
pas avoir affaire au Commandeur! )) Ils s’esclaffent.
La nuit suivante les voici, passablement ivres, devant le buste. Invitations
pressantes. (( Viendras-tu dîner avec nous? )) Ils trinquent à la santé de leur hôte
impassible. Au retour, dans les rues désertes de Charleville, ils entendent derrière eux
un pas formidable qui ne se rapproche pas, mais tend à s’enfoncer en terre.

Je fis la connaissance d’un acteur qui interprétait une sorte d’aventurier fiévreux
échoué à Aden dans un film médiocre.
I1 me jura s’être peu intéressé à son rôle.
Sollicité par un projet plus conséquent, il s’était contenté de suivre sans broncher
les directives du metteur en scène afin de s’échapper au plus vite.
De lui je reçus par la suite quelques lettres. I1 menait une honnête carrière.
Une seule fois je lui trouvai une ressemblance avec le négociant illustre.
C’était sur une photocopie défectueuse placée dans la vitrine d’un cinéma.
Son visage se réduisait à une tâche claire dans laquelle les yeux opéraient une
trouée charbonneuse. I1 se tenait droit dans un costume de toile.

N I1 y a de l’or, sûrement, je le trouverai. ))


La petite délégation de journalistes suit un homme qui ne cesse de consulter
une carte surchargée de signes colorés.
U I1 n’est pas revenu pour rien à Roche cet été 1891. ))

377
I1 creuse enfin la terre, non loin d’un ruisseau. Cela dure presque une heure
pendant laquelle les journalistes observent le silence.
Enfin l’homme se redresse. Le trésor n’est pas là. Ses hôtes ne sourient pas; ils
s’éloignent.
Que s’est-il passé ici?

A table un jeune éditeur déclare qu’il s’apprête à publier des inédits d’Arthur
Rimbaud. Stupeur et incrédulité narquoise. Est-ce une farce?
(Quel sens peut bien avoir cette farce? Pris sans doute d’un étrange sentiment
de complicité les hôtes de l’éditeur le félicitent d’avoir au moins gardé jusqu’ici son
sérieux comme s’il croyait vraiment détenir quoi, un paquet de lettres conservé par
plusieurs générations de collectionneurs jaloux, toujours sur le point de révéler leur
secret ou de détruire en gémissant la liasse - enfin l’éditeur sourit en imaginant peut-
être ses hôtes sous les traits des ardents passeurs de lettres en ce moment serrés autour
de la quelconque pierre tombale.)

Europe, no 746-747, juin-juillet 1991, p. 142-143.


La jambe coupée
d’Arthur Rmbaud
(extraits)

Richard Rognet

Que ceux qui frémissent dans mes branches réalisent les grands desseins de la
terre!
Que faites-vous, chasseurs! Les corps dépouillés se redressent, je suis digne de
lever la tête.
Dans la prairie où dorment encore les lièvres, une porte lugubre, invisible à
l’œil nu, attend pour s’ouvrir sur l’abîme, que se soient rassemblés tous les frères,
tous ceux qui disent : nous aimons les forêts où croissent les fleurs abandonnées depuis
plusieurs siècles de négligence.
Je rends justice, avec une certaine volupté qui n’appartient ni à mon savoir ni
à ma sensibilité, je rends justice aux pierres disparues que j’entends rouler dans ma
mémoire.
Je rends justice, vraiment, à tous les ordres qu’elles dispensent à la voûte du
monde, à l’éclair qui conduit peut-être les victimes vers l’accomplissement de leur
déchirure.
Je vous présente, chasseurs, le poison extrait de graines si légères que vous
mourrez sans souffrir, alors que vous auriez dû périr dans les tourments d’une mort
aux mille douleurs.
Venu de l’abîme, je vous y accueillerai, je n’ai pas de rancune, je recevrai vos
visages que je proposerai aux étoiles à naître.
Vous ne frapperez plus personne d’horreur et d’épouvante.

2
Comment prendre appui sur l’aimable puissance d’une saine raison et d’un cœur
qui soit l’asile de la simplicité?

3 79
Adieu, tendres étés!
Tous les grands personnages passent dans la criaillerie des foules.
Soleil, grimaçante errance!
Je vous le dis, moi qui ai retenu contre ma chair, le flux désespéré de l’homme,
je vous l’assure, ne comptez ni sur moi ni sur la mémoire que je laisserai parmi vous.
Je vois venir les armées confiantes, mais les dieux les repoussent, les pyramides
s’écroulent, les pages déjà rongées dans les bibliothèques s’effritent définitivement.
Adieu, peuples aux yeux crevés!
Quel retour désolant de l’histoire aux visages vulgaires!

3
Les voyez-vous! les voyez-vous!
Je ne saisis rien que leur rêve, je cherche un retour préalable, erreur flagrante
ou action possible.
Fragments des paroles insoumises, je perce le ciel, les forêts, les jardins, les
renversements d’une écriture qui, à l’usage, s’avère difficile à suivre, inutile en sorte.
A b g tous ces émerveillements, ces besoins, ces marques d’un lointain altéré,
intemporel!
A bas le franchissement des dieux! Ne pas penser qu’ils s’imposent ou qu’ils
nous ont couverts de dettes.
A bas la parole, la prière, fussent-elles déguisées!
Mon seuil surveille ce que je refuse, j’attendais que passent des troupeaux, oui,
des troupeaux immenses attirés par de royales demeures, j’attends encore le malheureux
langage qui se cache dans les nuits, les corps infatigables à la course, à la fuite.
J ’attends.
Reconnaissez votre maître.

Je nie ce qu’il convient de consulter, car je connais d’autres plaisirs.


Vrais serpents, à ce qu’on dit.
L‘amour, l’amour, la suite.
Me voici dans l’éternelle nuit, ce n’est pas mon ombre enchaînée.
Me voici le père de mon dieu, la femme étrangère à toute étreinte. Je prends,
à ces jeux incompréhensibles, un plaisir fou, et je sens que je vais frapper fort.
Pas d’excessif dépit, c’est mon aspect naturel, je vais frapper très fort.
La terre s’ouvre en deux, rare beauté.
On me demande si je vais encore vieillir.
Je vais mettre au monde un enfant qui, plus vif que la flamme, s’allumera bien
avant la lumière.
Un jeune homme plein de stupeur.

Du côté des chevaux épouvantés, s’élèvent les bûchers funèbres.


Peu de détails!
On veut fuir, l’occident plie, on cède à la terreur.

380
Un homme métamorphosé en violette descend une pente sur laquelle un serpent
inconnu rajeunit ses écailles.
C’est le sauveur. Violette ou serpent, peu importe la croyance nouvelle. On va
prier pour d’autres lieux, d’autres ivresses, d’autres mauvaises peurs.
Comment ravir un peu de beauté à l’univers sans revenir au gouffre, à l’illustre
obstacle?
Oh! qu’il me soit aisé de m’unir au nom qui est le mien, que je n’ai jamais
porté et qui rendrait légers le matin, le midi, le soir!
Tout cela du côté des chevaux épouvantés, au-delà des bûchers, séjour de mon
père.

J’avance, sans m’y être préparé.


J’entre dans un fleuve de paroles interdites.
Qui a voulu cette interdiction?
Le néant lui-même n’eût jamais osé s’affirmer ainsi, et c’est bien malgré lui que
grouille et veille la question victorieuse de tout, mort comprise.
Qui parle? Qui querelle les eaux?
Je ramène des guides choisis pour d’autres entreprises, plus grandes encore que
celles que le crime a prévues au centre de notre vie, mais je recule, à la tête de mes
soldats vierges.
Que d’éloges, mal distribués à des héros sans importance, nous ont rendus à la
méchanceté!
I1 reste, près des vieux remparts, une sorte de trou profond par où s’engouffre
un discours menaçant. Je dis que c’est une prière au bec rigide.
Affreux caquet.
Attendre qu’il pleuve, c’est simple.

Encore ajouter à ma douleur alors que je suis d’origine céleste!


A l’avenir, tous les nuages serviront d’anges aux villes : soleils, planètes, globes,
galaxies, que tout soit sang de l’homme!
Plus jamais le même visage que celui qui eut raison de l’amour naïf!
Au faîte de l’empyrée, que soufflent triomphe et joie!
Que des signes préparés par les divinités rendent indélébiles les voies qui mènent
au refuge!
Que suis-je venu chercher sur ces hauteurs, moi, plein de mensongères intentions?
Mon repentir ne suffit pas. Comment me servir de mon nom?
Mon cœur palpite d’effroi, je n’ai pas l’habitude de voir de si haut, et la terre,
et la mer.
Pourtant, je ne suis pas libre de tarder davantage.

Toutes les troupes s’assemblent.


Que faites-vous, insensés! Avez-vous perdu l’esprit ?
Ne reconnaissez point votre maître. A ses menaces, il ajoute la violence. Vous
cherchez l’écume blanche.
I1 faudrait qu’un étranger réponde à ce désordre, que ses larmes coulent sur une
face qui ne soit plus la sienne.
Ah! les puissants qui furent à mon service! car j’étais le père de toutes les
nymphes, des paroles qui savaient se cacher dans les flammes.
M’arrêter, sous les cyprès fidèles aux bêtes sauvages, oublier que je fus le chef,
l’esclave, le vainqueur, le vaincu, retrouver mon visage, celui de ceux qui m’aimèrent,
qui auraient voulu m’aimer.
Vous toutes, forces et formes qui m’habitez, pourvu que mort à présent, je
n’essaie point de commettre d’autres crimes!

C’est une fière fille, magicienne guerrière, première forme d’une extase, d’un
songe qui n’aura pas de suite.
Avec elle, le dieu qui transporte le caducée. C’est moi, je me dirige vers la terre.
Je ne vais pas continuer ma route.
Suivre une courbe, décrire un immuable cercle.
Chaos, tout en bas, dont je perçois les épouvantables rumeurs.
Tournoyer encore.
Va-t-elle m’accompagner longtemps?

10

Je me suis attaché à la graine d’une flamme.


Ma colère excitée m’a armé de défenses énormes. Je me suis réfugié sous une
montagne, dans l’océan.
Crainte d’anéantir ce qui reste sur terre.
Je suis retors, veule malgré ma puissance. Seuls, mes voisins de cruauté subiront
le châtiment exemplaire. I

Vivre à l’air libre eût définitivement abattu mon nom.


Mais voilà que je me souviens d’oiseaux, que j’ai envie de sortir de ce cratère
immonde, que je veux faire place à l’être admirable qui m’adresse la parole et que
j’enfante.
Héros de la métamorphose, on dira de lui qu’il naquit des eaux.
On ignorera qu’il eut pour père un monstre.
On lui dressera des monuments, des rues porteront son nom.
I1 ne mourra pas, prodige!
Toutes les eaux, pendant ce temps, auront été gagnées par la pestilence.
Moi, esprit du mal, toujours meneur de désastres.

11

Ce sont des hommes à peine nés, qu’on envoie saccager les villes.
Le soleil se lève, il y a de charmantes chansons dans le mouvement presque
imperceptible des branches, on se reconnaît, on aime chaque minute qui passe.
L’aube, l’aube amoureuse prépare les étoiles du soir.
Et voilà, ils arrivent, armés de leurs songes bien plus dangereux que leurs armes.

382
Ce sont lumières acérées qui ressemblent à des sources dont la fatale beauté a
raison de tout.
On les laisse venir. Personne pour leur barrer le chemin.
D’un bond, ils nous assaillent, plongent en nous, prennent notre corps pour
demeure, et nous nous déchirons.
Nous ne saurons jamais qui les envoie détruire ainsi nos villes.
Une ancienne légende assure que c’est la part inachevée de nous-mêmes, mi-
dieu, mi-diable, qui les nourrirait et les lancerait à l’assaut de leur propre naissance.
L’un de nous tente de rajeunir cette légende, d’en rechercher les fondements,
d’en étayer les preuves.
I1 passe ses jours et ses nuits dans les bibliothèques, glanant fables oubliées,
prières confuses, pièces à conviction.
J’ai fait vœu de l’assassiner.
On commence à s’émerveiller du bien-fondé de mon projet.

12

Compagnons, mes compagnons! je pense avoir trouvé l’issue.


Chaque chemin qui blanchit sur les terres vient sûrement d’un cœur sacrilège,
mais qu’importe!
Changeons l’amour en majesté, accordons-nous, n’armons point la foudre qui
paralysa nos ancêtres.
Punissons le langage audacieux, levons nos regards vers les anges qui déguisent
leur véritable forme.
Que je serais heureux de prendre une route qui soit aussi la vôtre!
Je la prends, il faut la prendre dans les cris d’oiseaux, me répandre dans la
limpidité, oublier le labyrinthe qui me contraint à la cruauté.
Mon ouvrage! mon ouvrage, mes compagnons, par quel miracle me transforme-
t-il en tyran?
Je ne suis plus maître de moi, ma substance antérieure me possède, les anges
survolent mon bras foudroyant, je m’enflamme, ma fureur se rallume.
Et je n’y suis pour rien.
L’automne tient déjà conseil dans les feuilles.
Je viens de trancher la jambe droite du suppliant.

13

Là, les coupables me rendront ma beauté.


On reconstruira toutes les villes.
Que de soins seront dispensés, pour que des airs, surgissent de graves paroles!
On sortira du sommeil, c’est moi qui vous conduirai.
L’âme la plus retirée s’ouvrira, en plein soleil, sans honte.
C’est elle qui remarquera l’arrivée de celui qui osera se demander si parfaite
peut être la beauté.
On se retirera devant elle, je saurai en persuader mes amis.
Mais voilà que du ciel tombent des écailles purulentes.
I1 faut changer de route.
Folie de cette procession que le tonnerre vient de changer en terreur.
Espérer suivre la ligne, la courbe douce de la vitesse, si parfaite qu’elle soit.

383
Une citadelle de plomb emprisonne la lumière, plus de coupables, seulement
des victimes.

14

Grave fut ma faute!


A peine avais-je tranché la jambe droite de l’infortuné, que d’autres plus féroces
que moi, se jetèrent sur lui, le réduisant à un tronc, à la blessure universelle.
Même mes compagnes participèrent à cet acte barbare, suivant en cela mon
pitoyable exemple.
Cela avait commencé en 1891, par la jambe droite, effectivement.
Un peu plus tard, c’était la jambe gauche. On était encore au début du xxesiècle.
Puis, vers 1942, ce fut le bras droit.
I1 y a quelques jours seulement qu’on s’est occupé du bras gauche.
Et voilà qu’une insoutenable douleur s’empare de mon genou droit.
Je ne l’ai encore dit, ni écrit à personne.

15

Je suis bien le père de six filles qui promènent leurs regards sur le monde et
sur les fléaux de l’humanité.
Je tarde à les nommer pour ne pas nuire à mon propre nom.
Si je leur cède au début de ma page, elles auront tôt fait de m’imposer l’infidélité,
le mensonge et la détresse.
Je crains les querelles.
Leur affection se paye, aussi bien que la préférence que chacune d’elles semble
avoir pour moi.
J’attends que la nuit se répande.
Alors je parlerai, je dirai qui elles sont.
On verra ma puissance en chaque étoile naissante.
A chaque nom prononcé, on comprendra que je ne suis pas une créature humaine.
Mais jusqu’où ira mon pouvoir, si je permets que leur voix prolonge la mienne?
Je suis prisonnier de moi, ce que j’ai créé me frappe d’épouvante.
Mes filles, dans l’air limpide, je crains vos traits meurtriers.

16

Ariane,
Béatrice,
Flore,
Laure,
Léda,
Ophélie,
ne reniez ni n’offensez celui qui vous a reçues au ciel et qui se résigne mal à rejoindre
le lieu prévu de sa chute.
Pas d‘injurieux mépris.
Célébrons ensemble le nouveau culte.

384
17

Que m’importe qu’on les envoie prendre du dos en ville, ces enfants de la
parade, du gouffre, -de l’inutile élégance!
J’étais en leur compagnie, notre lien est fraternel.
Aujourd’hui, je puis encore me flatter du bon état de ma révolte, du couchant
au levant, me voici uni aux dangers, tout le reste est la proie de bienfaits anodins.
Prendre du dos, couler à pleins bords, marcher, marcher jusqu’à ce que les eaux
baissent et que sortent les collines.
On combat ainsi, on avance, on s’arrache au destin.
A bas ce qu’on dit de ce dos-là dans dictionnaires, glossaires et lexiques de tout
poil!
Maintenant, avec mes frères, de face, sans craindre un retournement de situation,
nous lançons nos fureurs nécessaires aux mers, aux terres, aux montagnes, à l’azur.
Notre amour de parade soit toujours le premier!
Pas besoin d’armes puissantes, les bêtes sauvages ne nous poursuivent pas, les
enfants avec nous arpentent toutes les solitudes.

18

C’est un monticule de terre, dans un jardin de curé.


Du cerfeuil, en petites vagues, s’y prélasse.
Des lupins, des pavots, des phlox, des lys, des œillets, des asters, des embras-
sements de fleurs où parfois se détachent quelques mouches.
On ne voit plus de libellules, de papillons.
On entend toujours des oiseaux.
Ainsi, on peut rêver à ce qui est, autant qu’à ce qui manque.
Ce matin, près de la clôture, le monticule remue, le cerfeuil frissonne, la terre
se soulève, le tremblement augmente.
Une fente qui s’élargit en faille non redoutable : on dirait un sourire à même
la terre.
Les fleurs restent immobiles, la brise déjà légère s’est calmée entièrement, les
oiseaux chantent plus longuement, un papillon, deux libellules sont revenus.
La faille se fige.
I1 en sort la jambe coupée d’Arthur Rimbaud.

19
Tout commence par un voile de deuil, une chevelure dont on pressent qu’elle
sera le contraire de la vie.
Victime! La douleur gouverne mon audace.
Je ne puis supporter plus longtemps le feu que produit ma bonne étoile.
Des naïades ont trouvé l’endroit de mon tombeau, et si elles ne parviennent pas
à cacher mon visage, il faut s’attendre à la chute du ciel.
Atlas incandescent avec le monde souffre puis exhale ces paroles.
Je ne me rappelle plus ces paroles, les miennes.
Les pôles s’embrasent. Tout va si vite. La terre se recroqueville, s’enfonce en
elle, étoile morte.

385
Parlez, poètes de la majesté et de l’amour!
Que votre voix trouve l’issue!
Sera-t-il dit que votre âme impuissante a noirci les pierres qui devaient VOUS
succéder, jusqu’à ce que revienne l’arbitre des dieux?
En attendant, un nouvel arbre croît dans mon jardin.
I1 est né de cette nuit.
Ah! que d’autres puissent le voir avec moi!
Comment jurer, sans perdre rime et raison, qu’il s’agit de la jambe coupée
d’Arthur Rimbaud?

20

Viendra le temps des grandes actions.


Mêlons nos paroles pour résister, nos mains victorieuses puiseront l’eau où
s’éveilleront nos regards.
Retour à ce qui renouvelle chaque pierre et fait qu’en chaque pierre surgit une
aile, une destinée de fortune véritable.
Devant nous, les délaissés, on ouvrira les portes de toutes les propriétés d’où
nous fûmes chassés, on répandra des parfums sur nos mains, nous servirons d’inter-
prètes, nous prendrons place au cœur des semences.
On nous croira. Immense exploit. Revanche.
Mais à personne nous ne tiendrons rigueur de notre ancien isolement.
Acceptons la récompense comme nous avons supporté le bannissement.
Seuls, nous savons que nous sommes les branches de l’arbre né de la jambe
coupée d’Arthur Rimbaud.
Nous avons seuls la clef de cette métamorphose contemporaine, cœurs en fête,
fruits à venir.

21

Va-t’en d’ici, me crièrent ceux dont j’avais espéré de grandes consolations.


Tu attendais de nous l’éclair insaisissable, poursuivirent-ils, tu voulais, sans
l’avouer, que nous te rapportions la dépouille de celui dont tu t’attribues menson-
gèrement la puissance.
Que puis-je faire contre une telle coalition?
Aux menaces, il faut ajouter les insultes, l’anathème, le blâme et la réprobation.
Je me suis réfugié, abattu, sous mon arbre.
Ses feuilles frissonnèrent jusqu’au déclin du jour.
La nuit tombée, je goûtai le silence de leur amitié.
Je posai mes mains sur son tronc. Un soupir caressant s’éleva.
Puis je l’entourai de mes bras, baisant son écorce avec tendresse et ferveur.
Le soupir grandit, je devinai des mots, une phrase.
Ne crains plus rien, dit la voix, sors de ton inquiétude et de ton anxiété.
C’est à ce moment que j’eus très nettement la révélation que mon arbre vivait
de la jambe coupée d’Arthur Rimbaud.
Tant de douceur alliée à tant de fermeté, c’est sûr, je ne pouvais pas me tromper.

22

Derrière les montagnes, les armées se rassemblent. On ne sait s’il faudra les
arrêter ou fraterniser avec elles. On ne sait d’où elles viennent.

386
Certains disent qu’elles sont formées de tous les êtres qui nous hantent, qu’on
n’a jamais pu dénombrer, qu’on ne connaît pas.
D’autres assurent qu’elles sont des restes de dieux perdus, inutilisés, enfouis dans
des mémoires elles-mêmes oubliées à jamais.
Tantôt, on espère un secours, tantôt, on redoute un combat fratricide.
De toute façon, nous ne savons qui nous sommes, qui nous répétons, qui nous
inspire, qui nous perd.
Peut-être faudra-t-il lutter pour rien, briser amour et force.
Peut-être grimperons-nous jusqu’au domaine de la limpidité, heureux en face
de la transparence.
Là pourrait cesser mon récit. Mais les ennemis pressent leur travail, ils nous
méprisent, ils sont déjà en nous, ils sont nous-mêmes.
Etrangère à ce tapage, une forme verticale grandit jusqu’aux cieux, puis pénètre
dans l’épaisseur de l’univers, et grandit encore.
Quelqu’un qui s’est éloigné de lui-même et qui semble, rebelle, se détacher de
tout et de tous, écrit promptement sur le sable: c’est la jambe coupée d’Arthur
Rimbaud.
Implorons le nouvel Atlas.

23

Quelle ruée en moi immole chaque mot naissant?


Faut-il rompre l’horizon, dépasser l’être inguérissable, échapper à l’infecte hémor-
ragie dont on ne sait si la source est sur la terre ou dans le ciel?
Comment rencontrer la parole donnée autrefois par le mystère si robuste?
Je n’étais pas encore né, je n’avais acquis aucune reconnaissance, je n’allais vers
aucun lieu, n’espérais aucune demeure.
Maintenant, sous le poids des chagrins, des revers, accablé par l’espace, la terre,
l’univers tout entier, je me détourne de toute action, je sais la vanité d’enfermer mes
vergers entre de solides murailles.
Je ne demande pas qu’on me change en montagne, que ma barbe et mes cheveux
se transforment en forêts, que mes mains, mes épaules, mes bras épousent pentes et
sommets, que mes os se figent dans la brûlure de la pierre éternelle, je ne demande
pas l’honneur d’une illustre naissance, ni celui de tenir sous mes lois les limites du
temps.
Humblement, au déclin du jour, dans une petite boîte, je recueille les cendres
de la jambe coupée d’Arthur Rimbaud.
Des siècles et des siècles que mes mains maladroites se livrent à ce travail dont
il ne faut rien attendre!

24

Je suis le dernier jour de l’écriture.


Je m’affiche en public, mon délire me donne la clef des éloges et de la confiance.
On va me suivre, par passion, alors que c’est par hasard, et si l’on croit que
mes rares paroles frappent juste à l’endroit d’où surgit un semblant de lumière ou
de transparence, c’est qu’on prend ma peur cachée pour la sérénité.
Les éloges m’accablent, plaire me fatigue, je n’ai ni courage ni lieu d’éclosion.
Je voudrais tant reprendre ma forme liquide, me laisser aspirer par la terre.

387
Une branche s’allume, une fleur s’éveille, un oiseau scintille entre ces deux
points.
Un ordre règne encore, mais si fragile, un ordre qui ne chassera pas les épouvantes.
La branche, la fleur, l’oiseau, par on ne sait quelles secousses, se révèlent violence,
colère, menaces.
Quelle action cruelle se prépare?
Me voilà penché sur des corps glacés. L’un d’eux me ressemble, il veut arrêter
mes larmes, il essuie mes joues, m’embrasse et murmure : en 1891, j’étais déjà le
dernier jour de l’écriture.

25

Je me livre en moi à ce qui n’est pas moi-même, je m’accorde la trace qu’on


dit immortelle.
La nuit vacille, exclue du temps, toutes les faces dissimulées dans le grand chaos
précisent, sans qu’on les voie, les concentriques enchantements.
Merveilleuse partie cachée, fenêtre multipliée sur son reflet, énergie jamais
prévisible.
Arrêt.
Qui se retournera sur la journée détruite?
Celui qui a prévu les visages dont il ne demeure qu’un profil altéré venu du
fond des âges?
Celui qui, entre moi et moi-même, a ébauché les labyrinthes du tutoiement,
changeant désir d’absence en parole inaudible?
Peut-être celui qui ayant surpris dans ses reflets l’immuable affirmation de sa
mort, se met, avec effort et peine, à traverser une identité qui ne lui appartient pas.
Déplacé constamment, depuis toujours, sans l’amitié de la conscience que j’aurais
pu avoir de moi, je ne me pardonne que la nostalgie de m’avoir manqué.
Je ne te reconnais pas, me dis-je, ne m’en veuille point, aucune de tes connais-
sances ne me convient, évitons-nous.
Plus besoin de nous tourmenter, nous ne serons jamais que des voix neutres,
empruntées à l’écho de la mort qui ne nous transforme même pas.
Je voulais affiner la lumière, me rompre en elle, prendre vie en ses traces, je me
suis parlé vainement, perdant le fil, m’effilochant tels ces nuages qui courent le ciel
sans rien savoir de leurs cadavres.

26

Alors le père ravagé par les flammes, heureux de l’être, reçut mon corps insatisfait,
dépouille maussade du monde.
Ci-gît celui qui ne poursuivra pas son discours.
Voisins de nos épouvantes, étendez sur la terre un peu de soleil, fermez nos
lèvres, honorez un moment nos blessures.
Je suis accablé de douleur, le feu progresse, les visages pourrissent avec les fleurs.
Je suis mon père, mon père détruit.
Une femme se penche vers moi, j’entends ses sanglots, mon tombeau s’ouvre,
le monde est prêt, aucune voix ne trouvera l’issue.
Et c’est là que je dois aller.
Dédaigneuse solennité de la mort.
Mon sang décoloré finit de m’éloigner des dieux.

388
I1 est tard, pourtant renaissent les rivages.
Les habitants épargnés s’acheminent vers moi, armés de l’apparence.
Ils ne respirent pas, ils n’ont pas de contour.
Ils accomplissent un travail pitoyable : rendre forme à tous ceux qui grouillèrent
en moi, que je ne vis jamais, et dont la compagnie m’eût encore signalé plus tôt le
fatal désœuvrement de la réalité.

27

Le soleil entre dans la hutte noire.


Est-il encore temps de parler?
Faut-il célébrer un culte chimérique qui inventerait l’histoire de toutes les
nouveautés?
Je découvre la demeure cachée dans les signes, légère construction qui peut
brûler dans l’âme avec une violence insoupçonnée.
J’honore les infortunés, l’automne plonge dans leur sang, puis se retire sans
comprendre qu’il les a consacrés à une semence barbare.
Je n’aurai jamais de victoire, l’amour, interprète des cœurs en joie, répand sur
ma route un air empoisonné.
Plus de pudeur, je vais hurler dans ma hutte, remplir les bois de mes plaintes,
arracher la langue qui palpite en moi, la cracher sur la terre comme un serpent qui
cherchera à rejoindre l’autre moitié de l’être auquel il appartient.
Est-ce le temps? Est-ce l’endroit?
Je ne suis en usage nulle part, aucun mystère ne me fera comprendre ce qui se
passe réellement, je m’agite pour le mauvais motif, je m’oppose à ma fuite, je
m’indigne pour une peccadille alors que chaque larme versée, dans son innocence
factice, viole contre son gré les lois du bien et du mal.
Le père ne conservera pas son fils, je ne reverrai pas mes filles, Ariane, Béatrice,
Flore, Laure, Léda, Ophélie, je les retrouverais que je les empoisonnerais, comme je
tue les enfants qui se sont enfuis des villes assiégées et qui frappent à la porte de
ma hutte.
Je suis l’envoyé du fléau auquel j’ai cru échapper et qui, sans que je l’eusse
voulu, m’a retourné contre moi, contre l’humanité entière.
Mon seul courage : accepter la mort de mes songes devenus hostiles à mes
desseins de paix et de calme pour tous.
Depuis longtemps, ma bouche a cessé de parler, et si l’étoile brille encore, qui
croit conserver la chaleur de mon corps, c’est pour mieux abuser la vie empêtrée dans
ses tragiques métamorphoses.
Fleur de l’âge : à la mort de ne rien décider.
La fenêtre est fermée à jamais, le moignon saigne encore, aspirant soleils, voix
prophétiques, obstacles, issues.

28

Je ne veux plus rien voir, plus rien entendre d’ici.


Qu’on me laisse à ma solitude, dans le labyrinthe que forme la jambe coupée
d’Arthur Rimbaud, dans ses artères, ses veines, ses nerfs toujours chauds.
I1 ne faut plus lutter, ni tourner vers son ennemi un farouche regard.
Je ne suis pas fait pour le service de la guerre, je ne puis empêcher les massacres,
je m’abandonne à l’inutilité.

389
Est grave la blessure : elle ne cause pas la mort, car la mort reste vivante, sans
arrêt.
Que je disparaisse, elle me poursuivra encore.
On croit qu’elle atteint la surface de l’être, en fait, elle transperce les siècles, les
morts eux-mêmes, elle s’installe dans les flancs de la terre qui ne demandera secours
à aucun dieu.
Et moi, dans ma demeure bizarre, en forme de jambe dont j’ai fait les murs de
ma nouvelle patrie, je vis entre ce que je ne fus pas et ce que je ne serai jamais, entre
un rêve et un autre rêve, rêve du premier.
J’aurais pu me porter vers de très grandes entreprises, or je recule, avec la marque
indélébile de l’entaille de 1891.
Me voici à la tête du désespoir, dans un logis où je me pétrifie.
Vains abris.
Que personne, se croyant trahi, ne vienne insulter mon échec : il se maudirait
soi-même!

29
Je ne suis pas le mouvement qui aurait pu sauver les légendes, je suis de toutes
les directions qu’on modifie sans cesse.
Le repos m’est douleur, j’éclos, je n’attends pas l’horloge mystérieuse d’un dieu
intercalé dans nos espoirs, j’habite l’anonyme empreinte, l’absence de dimension.
Saltimbanque devant les portes condamnées, je me veux paisible : je sais que
l’humanité ne mûrit que de ses amertumes.
Loin de moi ce qui appartient à mes semblables, ce qui les fait courir, ce qu’ils
croient inventer, loin de moi la santé imaginaire.
Je sors de la jambe toujours vaillante de celui qui me nourrit et dont je fais
l’éloge.
Quoique je n’aie jamais rencontré la transparence et les plaisirs qu’elle m’eût
offerts, je devine que si je dis : N Où vas-tu? », c’est l’étendue livrée à l’étendue pleine
d’elle-même qui transformera mon innocente question en acte perpétuel.
Mon foyer n’a pas de fenêtre.
Je me froisse, je suis trop excessif, mais les pierres, je les vois blanches, et
quelqu’un d’autre aussi, larve dorée et large qui grandit, qui grandit, dans le nid
que propose, à tous ceux qui veulent de nouvelles façons de mentir ou de feindre,
la jambe coupée d’Arthur, solitaire veilleuse d’une patrie égale à l’univers.
Ni réalité ni mystère, monstre antérieur à ma chute, je m’appelle rêve retrouvé,
fraîche mort.
Je ne répondrai pas aux quêtes ambitieuses de ceux qui ont voulu mettre de
l’ordre dans nos soleils imaginaires.
Je les renvoie à la trajectoire incohérente de leur mémoire infidèle, de leur image
trahie, et sur ces derniers mots, alors que j’entends crépiter des éclairs encore invisibles
sur terre, j’enfourche la jambe coupée de Rimbaud et je m’élance, sans inquiétude ni
enthousiasme, dans les interstices d’un temps qui n’est pas encore né.
Etrange opacité d’un destin qui, de toute façon, ne fera le bonheur de personne.

30
Des gens s’agenouillent, leur regard me rattrape, je ne puis rien pour eux, leur
place n’est que le rendez-vous des injustices, leur descendance l’enveloppe de la
pourriture.

390
Que faire? Je ne me confie pas au ciel parce que je me souviens des feux lancés
contre moi, alors que je ne demandais rien.
Qui attendre? Celui prompt à pardonner ou celui ardent à sévir?
Actes extrêmes qui conduisez la fatalité, je ne vous reconnais pas, vous niez
toute métamorphose, alors que je m’apprête, dans un sursaut de fidélité à mes
semblables, à prendre la figure et le costume de quelque dieu, déclaré autrefois
inutile, et que personne, au plus fort des fracas qui ébranlèrent l’univers, ne crut bon
d’accepter pour arbitre.
Le temps est compté, j’en suis effrayé.
En moi, un puissant bruit, un embrasement, des profondeurs béantes, des
glissements, des chocs, des chutes, et tout cela qui se développe, s’emmêle, s’accroche
à ce que je sens que je ne suis plus.
Pas de plaintes stériles!
Ce qui éclot en moi, comme une peur sans limite, me donne des ailes, je ne
subsisterai plus longtemps sous ma forme première, la poussée grandit au fur et à
mesure que je m’amenuise intérieurement, je suis à égale distance entre l’extase et la
brutalité.
Nouvelle source? Nouvelle catastrophe?
Je suis entièrement la jambe coupée d’Arthur Rimbaud, et je veille, idole
inattendue, sur des réserves encore ignorées de bourreaux.
Mais ce n’est pas à moi de décider si j’ai varié ou changé d’aspect.
Pas de mission accomplie, les dieux s’imitent trop bien.
Soyez certains, lecteurs, ou acteurs avec moi de mes frasques, que je vais encore
me distinguer par d’autres artifices, rares et grotesques.

31

Elle m’enveloppe sans m’atteindre.


Je la sais plus accablante que ma lassitude.
Elle n’a plus de nom.
Je ne veux pas l’abandonner.
C’est comme un cœur posthume qui viendrait irriguer une ombre qui ne
m’appartient pas, une ombre qui fut mon relief mais qui ne me promit jamais les
hauts reflets dont j’aurais pu faire mon parcours.
Lointaine grisaille, à présent, nulle part.
Même ouvrir ma mémoire ne la prononce pas : elle n’est ni approche ni fuite.
Ferment d’une croissance repliée sur elle-même, elle ne se compare à rien, elle
ne sera bientôt plus qu’une intense brûlure qui mourra spontanément.
Je n’abandonnerai pas son absence de trace un monde solitaire dort dans le
noir violent de sa disparition.
Alerte!
Cet apaisement du destin, c’est lui le mouvement suprême, la prochaine traversée
des paroles du sphinx qui commence à s’éveiller.
Jambe coupée, jambe immortelle d’Arthur Rimbaud, le temps de l’abandon
n’est pas venu.
Je m’agrippe à toi.
Nous ne faisons plus qu’une seule contrée, donnons-nous un asile, ou bien que
nous soyons un asile nous-mêmes.
Je ne t’ai pas abandonnée, et tandis que je parle, nous grandissons ensemble,
unis par les mêmes fables, les mêmes prodiges.

39 1
Nous grandissons ensemble, et nous nous transformons jusqu’à devenir la masse
encore intemporelle d’une île.

32

On parle sans cesse de l’âme, une apparence, une poudre, une morte en la ville.
On parle d’elle, on pleure, on se réfugie derrière soi, on veut soutenir sa présence,
on la cherche légère, et ce n’est que dépassement semblable à la rencontre que l’on
fit de soi, un soir de chagrin sans cause, de désir sans objet.
Assez! Le mot s’efface, rien de nous ne peut maintenir notre tentation d’étoile
filante.
Assez! L’abîme s’est entendu avec nos étreintes orphelines de la vie, il a fécondé
l’obscur pour harceler notre solitude et nous rendre à l’effroi d’une intelligence
impuissante devant la poussière qu’elle engendre.
Ame, au plus fort de la débandade, âme qui ne rencontre pas nos visages, âme
dont on parle comme on parle du monde roulé dans les ténèbres, âme couverte d’elle-
même, sans qu’on réussisse à se hisser jusqu’à la fissure d’où l’on pourrait voir
l’innommable, l’indicible, et autres fariboles, âme pas plus riche qu’un poème qui
se perd dans un bleu plus délavé que lui.
Et nous crions : azur, azur!
Et nous recommençons, défigurés, de plus en plus soumis à ce qui nous submerge
et nous jette sous les dents d’un feu qui croît dans nos corridors encombrés de
souvenirs et de vains appels.
Azur, âme, bleu : tout cela qui se survit, tout cela qui nous gêne, nous abuse,
nous martyrise!
Pourquoi en dire davantage?
Pourquoi répéter ce mot âme prêt à tous les crimes, et qui a mis à sac notre
demeure terrestre?
La colère bouillonne en mon cœur.
La chasser! la chasser!
Retourner à l’orée de la forêt que j’aime, guéri de toute crainte comme de toute
félicité, m’unir des yeux, à l’arbre solitaire, dressé là-bas sur la colline, et dont j’ignore
qu’il est mon maître, maître aussi de la jambe coupée d’Arthur, enfouie si simplement
sous son écorce maternelle.
En ce lieu, retourner, sans volonté de retour, sans idée préconçue, sans esprit à
définir, en ce lieu retourner et ne lire que les quelques empreintes qui fondent, ici-
bas, ma présence.

33

C’est toujours ainsi : on pressent quelque chose, on y pense avec force, on s’oublie
dans cette pensée et l’on ne voit rien venir.
Et pendant ce temps, tout bouge dans les ténèbres, dans les lignes des mains
cachées, dans la fuite des nuages, dans les secousses du vent, dans les poussées des
fenêtres jusqu’au centre de nos chambres.
Et pendant ce temps, sous le temps, tout hésite, des astres à notre sang dont
nous ne savons s’il charrie une eau vive ou une ombre, du ciel à notre mémoire dont
nous prenons conscience qu’elle est plutôt le rêve effacé d’un lieu inaccessible.
Alors j’arrive, en ces moments d’hésitation où les ennemis peuvent fatalement
se réveiller, j’arrive, je ne sais pourquoi, je ne veux pas le savoir, j’arrive, à califourchon

392
sur la jambe coupée d’Arthur qui a laissé Rimbaud à ses solitaires manies, j’arrive,
éphémère, avec la précipitation de qui ne veut décevoir ni ses généreux desseins ni
ses légitimes espérances.
Spectre que je suis!
Le désert noie les étoiles.
Les récifs, la solitude, l’horreur, l’accablement, et jamais plus de dignité.
Y a-t-il de la lumière dans le mouvement de celui qui se fuit? dans les abus
de celui qui taille des métamorphoses à sa mesure?
Reflets des dieux toujours proches de l’infini, tumultes qui nous submergent :
la nuit nous oublie malgré la neige qui brille sur les hauteurs.
Bribes de phrases, pages interrompues, syllabes errantes, nous voilà au bout du
monde et le monde ne nous a pas traversés.
La jambe coupée d’Arthur n’est qu’un leurre de plus, une chimère, une terreur
qui m’emplit, une masse de démons qui réveillent la poussière à laquelle il ne fallait
surtout pas confier la durée.
La jambe coupée: moi-même amputé de moi, sous la gangue de l’azur qui
infecte l’horizon.
La jambe coupée : l’absence lointaine à laquelle on ne voudrait plus croire.
Absence d’horizon : quelle contrainte pour les mendiants du futur que nous
sommes!
Quelle mise à sac, sous le bleu!

34

Effondrement des paroles bien avant celui des mirages.


L’abîme est luisant : on croyait qu’il n’était qu’imaginé.
Nous ne devions pas tenir longtemps devant le désarroi qui suivit notre surprise,
la nuit s’engouffra dans notre écriture que nous voulions faire passer pour un nouveau
domaine où l’inconnu, enfin rassurant, eût différé notre chute.
Nous ne sommes mûrs que pour un lieu bavard qui s’effrite avec nous, et nous
n’éprouvons plus que l’indifférence, après nous être interrogés sur notre étonnement
de vivre.
Fallait-il invoquer, sous la poussière, le calme de ce qui n’apparaîtrait jamais?
Fallait-il faire l’effort de ne jamais rassembler les fragments de notre liberté
d’imaginer une foule de jeux clandestins, de folies imprévisibles?
Fallait-il payer la rançon de l’opacité, dès lors que nous savions que la clarté
mentait, et que les pistes encombrées étaient précisément celles qui ressemblaient à
la connaissance?
Fallait-il? Fallait-il? Que fallait-il?
Attendre, bavarder, trancher dans l’absence de soi, pour respirer un peu mieux.
Eliminer l’incertitude ou la bâtir?
Se condenser dans un chant rigoureux ou manquer de gestes, pour mieux se
laisser submerger par des signes qui ne proposent ni ne transmettent rien?
Nous n’avons prise sur rien, n’ordonnons rien qui nous conduise au solennel
balbutiement d’un désert, peut-être d’un ciel, qui s’éloigne de lui, sans emprunter
les voies de la distance ou de l’étendue.
Nous en revenons à ce qui passe, qui n’est pas notre allié et qui, pourtant, se
réclame de nous.
Passage : éclairs effacés par leur propre fulgurance. Passage : affirmation d’un
instant qui s’empêche de grandir mais qui dévaste tout lieu approché, traversé.

393
Passage : présence manquant au présent, décision de laisser faire la perpétuelle igno-
rance.
Passage, dans le sautillement lustré des mésanges de mars, de la jambe coupée
d’Arthur qu’il ne faut pas, malgré tout, perdre de vue et sacrifier à la lucidité de
notre malheur.

35
Ils sont les maîtres, vous dit-on, mais ce sont eux les esclaves, eux les dépossédés.
Sachez-le, croyez-le et propagez cette parole, aussi simplement que Toukârâm
livre la sienne en s’effaçant devant la profonde clarté de ce qui lui échappe et le
délivre en s’échappant.
Répétez comme lui, tout près de votre visage, dans le silence constellé d’attentes,
de détours, répétez comme lui, sans vous laisser envahir par une voix trop féconde,
émouvante ou passionnée, sans trop vous approcher de ce qui vous limiterait, répétez
comme lui, pour que le monde croisse à bonne distance de votre esprit trop plein
de certitudes, trop précis devant la fenêtre ouverte, répétez comme lui, comme
quelqu’un qui serait entré en lui, à son insu, sans l’imiter ni le trahir, répétez :

Au toucher du feu
toat devient feu et le demeure.

Au toucher du santal pa$umé


tout bois devient santal.

Surtout, que ces phrases, jamais ne se muent en prières longuement murmurées!


Qu’elles gardent l’apparence d’une route infinie sur laquelle nos pas ne laisseraient
que des traces différentes des nôtres!
Qu’elles ne prolongent rien, ne commandent à personne, n’engendrent pas
d’autres phrases qui, sous prétexte de les éclairer, en aboliraient l’humble plénitude!
Qu’elles demeurent en elles-mêmes, irrésolues, fidèles à l’inaccomplissementdont
elles surgirent et dont elles éblouissent, de loin, le grandiose cheminement né de nos
inquiétudes!
Ils ne sont pas les maîtres, pas plus que les esclaves ou les dépossédés.
Ne renversons point les rôles : la morale y trouverait son compte.
Pour regarder en arrière, pas besoin de se retourner :

Au toucher de la jambe coupée,


tout nom, en elle, devient le monde.

36
Changer d’heure.
Est-elle simple la confiance?
C’est un feuillage toujours déployé sur l’imprononçable, sur l’étendue, sur la
mémoire qui vous échappe mais ne vous fait pas franchement défaut.
Or sont là les immondices, les bruyantes vagues, le déferlement des cruautés ou
des hontes, les fracas imprévus, et la confiance en quelque chose, quelqu’un, la
confiance ressentie comme une instinctive poussée de l’être, voilà que vous n’en
percevez plus l’objet, la source, le jaillissement originel.

394
Tout se détache de vous, ainsi qu’un mur malmené par les intempéries laisse
choir son revêtement, ainsi qu’une pierre pourtant aimée du soleil s’effrite sous lui,
ou dans la nuit, après qu’il s’est couché, comme si l’on devait mourir aussi d’une
ancienne présence ou d’un souvenir dont on ne soupçonnait pas le danger.
Changer d’heure.
Pour quoi faire?
Pour quoi dire, dans le resserrement de vos attentes fermées sur vous?
Changer d’heure : rien n’est reconnaissable.
Intacts, vous croyez le rester, mais le dedans journellement se transforme en
blessure, pas en rayonnement où se conjugueraient l’appel du monde et l’émotion de
la solitude.
Changer d’heure : souffle coupé, vol rompu, dernier sang.
Vous ne pourrez jamais contenir les espérances qui s’offrent à vos pensées : plus
aucune eau n’est limpide, l’instant près de l’instant durcit encore le temps, la jambe
d’Arthur Rimbaud croît dans la pourriture et jette sur l’univers son vertige pestilentiel.

37
Rimbaud de l’infini, Rimbaud d’azulejos, Rimbaud sur toutes les places où
s’effacent les grandes araignées de l’ombre, Rimbaud né de ta jambe coupée, Rimbaud
Giton de mes infidélités, de mes vigoureuses embrassades, Rimbaud pèlerin noyé
sous mes résistances, Rimbaud : reçois la confidence de mon amour, relève la tête,
tu es entier, tu es nouveau.
Tu n’as rien demandé : c’est moi qui t’impose avec la force de mon affection
que je veux douce dans sa monstruosité, c’est moi qui t’impose cette métamorphose
imprévue.
I1 faut que ta naissance soit illustre.
Issu de ta jambe, pourquoi ne serais-tu pas le dieu attendu?
Ne t’offusque pas!
Ne me renvoie pas à mes lubies!
Ma jouissance d’assister à cette autre éclosion est tellement prometteuse.
Unissons nos flots invisibles, ayons la forme de l’énergie qui refuse à jamais de
mordre la poussière.
Rimbaud, je m’approche de toi, tu es la rivière d’où je ressortirai transparent,
je défais ma ceinture, je dépose mes vêtements sur les branches inclinées d’un saule
et je me livre nu à tes eaux, je suis en toi, j’oublie les rives.
Mais je ne sais quel murmure effrayé me trouble et me tourmente.
Que fais-tu? Où vas-tu? me crie une voix brisée qui est celle des saisons trahies,
la tienne, et qui poursuit, s’affaiblissant : Où voulais-tu aller si vite? Ne cherche pas
à comploter avec la fable et ses merveilles, ta renommée n’y gagnerait rien, n’alarme
pas la source virginale de ta tendresse, contemple seulement, en silence, ce qu’elle te
permet d’écrire.
La vérité se passe de la sécurité d’un baptême : je reprends le chemin de ta
jambe coupée, ma démonstration de démiurge se solde par un échec, j’en conviens,
je vais devoir bâtir autre chose sans reprendre tout à fait mes sens.

38

Je t’ai cherché, passant fragile, dans les matins absents, dans les allées inexistantes,
dans les rêves clos, dans les prières froides, dans les phrases mendiantes, dans les

395
maisons délabrées, dans les jardins défaits, je t’ai cherché comme on se cherche, avec
l’effroi du désespoir, la hargne de la douleur inacceptable, la honte de l’oubli, la
terreur de l’abîme, je t’ai cherché sans précaution, sans aide, sans moi, certainement,
qui ne fus rien d’autre que cette espèce de souvenir que j’avais gardé de ta jambe
coupée, souvenir tremblant, à la limite de la disparition.
Je t’ai cherché, je te cherche.
Le temps est là, caillot.
Pas de témoins, j’en attends cependant.
Me voici, prématuré, rempli de marques indicibles que je voudrais verser sur le
monde, sur l’histoire dilapidée, monstrueuse, battue à mort.
Tu as beau m’assurer que le refuge de ta jambe, si l’on accepte d’en franchir
l’entrée, est l’endroit sacré où se produiront les miracles, où la bienveillance de
l’obscurité répétera, pour les conjurer, les maux de la lumière, où tout s’égalisera
patiemment sans inutiles réminiscences, tu as beau m’assurer, toi ta propre durée, ta
propre réponse sans objet, sans but, sans vaine altitude, que dans ce lieu toujours
entier, plus entier que ce que tu fus du temps que tu allais de merveilles cruelles en
fulgurances louches, tu as beau m’assurer que dans ce lieu, fragment incompréhensible
devenu mémorable, je puis paraître et m’attendre, il n’empêche que ma solitude,
comme un monument à la gloire d’une trahison qui n’a pas d’adresse, dilapide ma
voix et me réduit à cette sorte de patience étouffant le feu millénaire qui devait seul
prendre parole.
Je te cherche et pas de témoins.
Vague illusion ne menant à aucun rêve, vague illusion d’une entrée définitivement
condamnée.
Ai-je trop hésité?
Tu ne me réponds pas : tu t’éloignes de l’inévitable, tu laisses pourrir une autre
fois ce membre que tu espérais me léguer comme une province à nommer, à irriguer,
à peupler d’instants toujours consolables.
Qu’aurais-je dû faire, au lieu de bavarder à l’extérieur?
Qu’aurais-je dû saisir dans cette confusion?
Et voici qu’arrivent les témoins mordus par la peur et déchirés par un secret
qu’ils croient indispensable.

39
I1 faut vivre la nuit, s’enterrer dans les étoiles.
Rien n’est plus honteux que ce dieu, sur nos épaules.
Grandes bousculades, nous avons perdu notre pâleur printanière.
Nous ne donnerons pas cher de notre ancien silence, cher ami, cher Arthur, la
peur ne reste jamais inédite, elle fleurit, beuglant avec les monstres.
On m’assure qu’il s’agit de trahison, d’abandon que les dieux décuplent puis
décalquent sur les faces cachées de nos jours qui filent.
Quant à nous, cher ami du désordre, même si j’ignore ce que fut ton cri chauffé
à blanc, nous refusons toute distinction, nous avons sommeil dès l’aube, nous tournons
sur nous-mêmes, nous ne voyons rien de ce qu’il faudrait voir, nous sortons dans la
rue et c’est elle qui nous dévore.
Nous, toi plus moi, et tous les interstices qui constituent peut-être notre nature,
nous voici de tout petits couloirs moisis, des fins de vacances, des commentaires
inutiles pour méchante prose, des dentelles plus glacées que la neige, des sources que
les enjambées de la lune clouent au cœur des insomnies.
Nous, toi en moi, moi en toi, nous, cherchant tombeau, toi, ayant expérience

396
de la vie désossée, dépecée, rejetée sang contre temps, moi, nichée de chagrins et de
dérives, nous, pour nous vivre en nous ressemblant, nous espérons le vaste œil noir
des cendres dans lequel nous lirions notre recul, notre retraite de lézard anxieux.
Pas d’illusions à se faire.
Torture du premier bonjour.
Le monde s’aventure encore dans les bavardages des bonnes raisons.
Le poison, dit-on, a pris naissance entre les dents d’une risible bonté qui ressemble
toujours à un brave chien.
L’espace tourbillonne.
On verra pire.
Ta jambe coupée descend, comme un fruit mûr, dans le matin réservé à nos
lamentations.

40

I1 faut mourir, les larmes sont dans les étoiles.


Je feuillette l’espace, toi, l’ami, c’est le temps, ainsi nous nous croisons et nous
apaisons.
I1 y a, derrière les fenêtres, les clairières, autre espace, autre temps : nous
grandissons encore, tels de jeunes enfants.
Je feuillette tous les oiseaux, leurs petites plumes, leurs empressements à verser
leurs chants dans la fraîcheur des matins.
Mais le renoncement! la solitude du poète qui s’ennuie, qui craint même de se
lever, qui désire être un achevé d’imprimer semblable à un rêve!
Je feuillette tout ce que j’ignore et je te vois.
Je feuillette les nerfs, les vaisseaux de ta jambe, j’y dévale.
Mais j’oublie tout, tu as envie de mon oubli, tu cherches, chaque fois que je
ne sais plus quoi dire, à m’embrasser gentiment, tu me dis que la parole étouffe les
gestes, qu’il vaut mieux couler, muet, dans toutes les bouches qui ressemblent à de
chers tombeaux.
Pas de commentaire.
L’ombre, vieille fille livide, accroche de vilains surgeons aux lignes que me dicte
une espèce de jumeau.
Parfois, c’est une montagne qui s’enfuit : je crois que c’est un livre qui pue, une
de ces demeures où se sont rassemblées les tâches quotidiennes, les bassesses, les
questions inutiles.
Non, pas de gloses, pas d’exégèses.
Je ne reviendrai pas, cher Arthur, nous nous sommes compris, plus rien à
corriger, à retoucher.
Trop de choses à maudire.
Ta jambe se sent pousser des ailes qui n’ont rien à voir avec nous.
Un nouvel ange, sûrement, qu’on a créé à notre insu.
Qu’il rejoigne les autres, et la paix, s’il vous plaît!
Tout reste ouvert : le voyage n’est pas fini, l’homme si.
Les larmes ne sont plus dans les étoiles.

41

Arthur, je fus ton village, ton inconnue, ta fumée, je me suis limité dans le
rappel de tes insoumissions, je me suis dit velours, hospitalité, j’ai voulu adoucir la

397
déchirure toujours vive et sanglante, j’ai pesé sur le pays de l’incertitude, j’ai saisi le
point final en vue d’un songe à poursuivre, je me suis essoufflé, je n’ai plus de
mémoire, je suis la crevasse qui s’empresse d’engloutir les beaux jours.
Une foule d’oiseaux fripés explose dans les nuages.
L’orage sert de justification à nos renoncements, nos retours en nous, nos
palinodies, nos frayeurs.
Tournesols défraîchis, résines vénéneuses, l’alphabet n’a plus l’âge des poèmes.
La fête s’achève dans les gravats.
Le monde s’approche d’un monde qui vient de s’éteindre dans l’ombre de sa
poussière.
Qu’on fasse du feu où l’on voudra : les soirs sont tous éplorés.
Arthur, ne grogne pas, on dirait que tu crains de souffrir, alors que ce sont tes
voix perdues qui geignent dans l’obscurité.
Instant fatal, instant natal : ma bouche se pose sur celle de ta plaie.
Un puits sans fond m’engloutit.

42

Je n’ai pas d’adresse, je tiens trop de place.


Le vent se détourne, la statue aussi, je me dis que je n’ai besoin ni d’espoir ni
de compréhension.
Dans le parc affligé se prépare une histoire qui n’a pas de nom, et je sens que
le premier jour que je n’ai pas connu est le même qu’un autre que je ne connaîtrai
P”.
Qui parle d’un parc, du tracé des allées, de la question qui m’accule à l’indif-
férence ?
Est-il, d’ailleurs, des questions qui ne soient pas les victimes de notre fallacieuse
présence?
On dit qu’on oublie quelque chose, on prend un air grave, on veut que l’arbre
porte des fruits, or tout demeure au point mort.
J’en étais à ces réflexions, sortes d’impitoyables galeries des glaces, lorsque d’un
silence intérieur dont je n’étais pas maître, sortit un chuchotement que je crus être
un bourdonnement d’oreille.
Attention, m’entendis-je déclarer, voilà que tu te mets à délivrer tes mots, que
ta méditation, ta rêverie, sonne la fin de l’ombre dont tu te délectais, tout à l’heure,
dans le parc où tu nourrissais ta défaite!
La voix était douce, mais ferme, autoritaire, et comme dans ses inflexions elle
contenait des réserves de désespoir, de dégoûts, de renoncements héroïques, je sus,
immédiatement, sans la moindre hésitation, qu’elle était celle d’Arthur, Rimbaud
s’étant détourné de moi avec le vent et la statue nommés au début de cette page
que j’achève, sans avoir précisément parlé de sa jambe coupée.
Je n’ai pas d’adresse.
Je tiens trop de place.
J’embrasse mon obsession, j’aimerais dire mon amour.
Un obstacle qui sait cacher sa violence et sa patience d’araignée nous sépare, il
ne faut pas qu’il disparaisse, nous serions tout de même bernés, et si nous voulons
prolonger notre volupté de nous troubler l’un l’autre, rallions-nous à notre finalité de
cadavre exquis.

398
1. Les fragments 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 23, 24, 25, 26, 28, 30 et 33 ont paru dans
Rimband vivant, 1990, no 29. Ils sont dédiés à Jean-Paul Corsetti. Les fragments 13, 22, 27 et 29 ont
paru dans Europe, juin-juillet 1991. Les fragments31, 32, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41 et 42 ont
été lus au Colloque Rimbaaud de Turin (23 et 24 avril 1991). Ils sont dédiés à Remi Duhan.
Chronoloaie de Rumbaud
et du nmbaichsme

André Guyaux

Cette chronologie couwe la vie de Rimbaud ( I 8S4- 1891) et sa postérité (I 891 - 1993). A partir de
1891, elle est principalement une bibliographie chronologique, faisant apparaître les prancipales éditions des
œuwes du poète, et les liwes et articles importants qui lui ont été consacrés, en particulier par d’autres poètes
ou écrivains. Elle fait place aussi aux éuénements rimbaldiens, commémorations, représentations théâtrales,
enregistrements, émissions de radio, films, expositions, soutenances de thèse, manifstations poétiques diverses.
Le rimbaldisme en général et les rimbaldismes particuliers s’y mélangent, de même que les différents niveaux
du commentaire et de la critique. Les années anniversaires se détachent naturellement : 1901, 1941, 1954,
1973,- 1986, 1991.
Eta@ cette chronologie n’était pas chose facile. Mais les grandes bibliographies m’ont beaucoup aidé,
celles d’ Etiemble fincipalement, mais aussi l’ouwage publié par Piewe Petitfils en 1949. J’ai abondamment
utilisé les ressources de L’Auberge verte, et je remercie Remi Duhart de l’aide qu’il m’a apportée, ainsi
qu’Olivier Bivort, qui a bien voulu relire deux états du travail. Enfin que soient remerciés t o w ceux qui
m’ont fourni, sur leurs propres travaux ou sur la production rimbaldienne dans leur pays ou dans leur langue,
les informations que je sollicitais.

1854
Le 20 octobre, naissance à Charleville de Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud, fils du capitaine Frédéric
Rimbaud (né en 1814, officier d’infanterie, originaire du Jura, en garnison à Charleville) et de Vitalie
Cuif (née en 1825). Rimbaud a un frère qui porte le prénom de son père, Frédéric, et qui, né le
2 novembre 1853, est Son aîné d’un an.
De mars 1855 à mai 1856, absence du père, en Crimée.
1857
Naissance, le 4 juin d’une petite sœur, qui mourra à quelques semaines, en juillet.
1858
Le 15 juin, naissance d‘une autre sœur, qui porte le nom de sa mère, Vitalie.
1859
Août : M m Rimbaud rejoint pendant quelque temps son mari en garnison à Sélestat.

401
1860
Le 1" juin, naissance d'une autre sœur cadette, Isabelle, future MmePaterne Berrichon.
Septembre, séparation définitive des parents : le capitaine Rimbaud est désormais en garnison à
Cambrai.
1861
Rimbaud fait la rentrée d'octobre à l'Institution Rossat, rue de l'Arquebuse, en 9'.
1862- 1863
En 8'.
1863- 1864
En 7'.
1864
Août : retraite du capitaine Rimbaud.
1864- 1865
En 6'.I1 change d'établissement scolaire en cours d'année : il est inscrit au collège de Charleville,
pour le troisième trimestre.
1865-1866
En 5' au collège de Charleville; 1" prix de récitation classique; 5' accessit de langue française.
1866
Première communion : Arthur et Frédéric photographiés avec un brassard blanc.
1866- 1867
En 4'; lerprix de récitation, 2' prix de vers latins et d'histoire et géographie; 5' accessit d'exercices
français.
1867-1868
En troisième; 2' prix de récitation; 1" prix de version latine et de vers latins; 1" accessit de thème
latin, 2' accessit de version grecque et d'histoire et géographie.
1868
Le 8 mai, on fête aux Tuileries la Première communion du Prince impérial. Une lettre d'un
condisciple de Rimbaud du 26 mai révèle que ce dernier a composé 60 vers latins en l'honneur du
Prince, qu'il lui a envoyés U dans le plus grand secret ».
Le Gnovembre, Rimbaud participe au concours académique de vers latins: amplification d'un
passage de l'ode IV d'Horace. L'épreuve dure trois heures et demie.
Le 13 novembre, le principal du Collège de Charleville adresse au recteur U la copie de composition
du jeune Rimbaud, âgé de quatorze ans à peine, élève externe libre de 2' de notre collège », qui a
obtenu la première place.
1868- 1869
En seconde; 1" prix d'excellence au premier semestre; six premiers prix : narration latine, vers
latins, version latine, version grecque, histoire et géographie, récitation.
1869
15 janvier : Le, Moniteur de l'enseignement secondaire (Bulletin de l'Académie de Douai) publie les
vers latins de Rimbaud : a Ver erai ... Y
1" juin : a Jamque nouus primam lucem ... Y, dans le Bulletin de l'Académie de Douai.
15 novembre : Jugurtha (vers latins) dans le même Bulletin.
Le 6 novembre, l'inspecteur d'académie adresse un rapport au recteur, à propos d'un incident
impliquant le frère aîné de Rimbaud, Frédéric, soupconné d'avoir dessiné le professeur d'histoire, l'abbé
Willème, U complètement nu et sans aucune feuille de vigne », et d'avoir fait circuler le dessin. Le
principal, indique l'inspecteur, U penche vers l'indulgence, attendu que le frère de cet externe est le
meilleur élève du collège, le jeune Rimbaud, un de nos lauréats du concours dont le départ suivrait
sans doute l'expulsion de son frère et serait une perte bien regrettable pour le collège ». En fait, l'aîné
des Rimbaud est disculpé, mais à l'origine, le cadet, U jeune élève sérieux et des plus distingués de la
classe de rhétorique s'était amusé, pour s'exercer au dessin, à copier des gravures d'un ouvrage illustré.
Ces dessins n'avaient absolument rien d'immoral [...I ».

402
26 décembre : message dans la rubrique U Correspondance » de la Revue pour tous à U M. Rim ... à
Charleville N lui demandant de réduire a d’un tiers N la pièce en vers qu’il a adressée à la revue et qui
U n’est pas sans mérite w .

1869- 1870
En classe de rhétorique, toujours au collège de Charleville; Rimbaud aura le 1“prix d’excellence
au premier semestre; cinq premiers prix : discours latin, discours français, vers latins, version latine,
version grecque; 2‘ prix de récitation; 4‘ accessit d’histoire et géographie.
1870
Le 2 janvier, la Revue pour tous publie Les Étrennes des orphelins.
14 janvier : nomination au collège de Charleville d’un jeune professeur, Georges Izambard (né en
1848). Il va très vite s’intéresser à Rimbaud. Un rapport d’inspection le présente comme U intelligent »,
ne U manqdant] de goût ni d’entrain », mais atteint de surdité et créant par là des problèmes de
discipline : U Les classes sont ici nombreuses et il me paraît difficile qu’il puisse se maintenir dans une
position qui réclame le libre exercice de toutes les facultés. »
Mars ou avril : U Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers » (Sensation).
Le 15 avril, le Moniteur de l’Enseignement secondaire publie sous la signature de Rimbaud une
U Invocation à Vénus, traduit de Lucrèce n (les 26 premiers vers du D e Ndt ura Rerum), qui est en fait
le texte retouché de la traduction de Sully Prudhomme. D’autres poèmes latins : Olim i nj at us... [Combat
d’Hercule et d’Acheloüs], d’après Delille et Tempus erat... uésus à Nazareth], d’après un pieux anonyme,
dans la même livraison.
Le 29 avril (ou début mai) : Soleil et chair.
Le 4 mai, MmeRimbaud, inquiète de voir Les Misérables de Victor Hugo entre les mains de son
fils, écrit à Izambard : U Vous devez savoir mieux que moi, monsieur le Professeur, qu’il faut beaucoup
de soin dans le choix des livres qu’on veut mettre sous les yeux des enfants. »
Le 15 mai : Ophélie.
Le 24 mai : Rimbaud, qui aura seize ans en octobre, écrit à Théodore de Banville (né en 1823),
à l’adresse de l’éditeur Alphonse Lemerre, passage Choiseul, à Paris : U Nous sommes au mois d’amour;
j’ai dix-sept ans. L’âge des espérances et des chimères [ » I1 lui envoie des vers : U Par les beaux soirs
d’été... » (Sensation), Ophélie et Credo in unam, en demandant qu’ils U trouvlent] place au Parnasse
contemporain ». U Je suis jeune : tendez-moi la main. »
I 9 juillet : déclaration de guerre franco-prussienne.
Le 27 juillet : Vénus Anadyomène.
1“-2 août, bataille de Sarrebruck, qui inspirera en octobre 1871 le sonnet L’Éclatante Victoire de
Sarrebrück (d’après une image d’Epina1).
Le 11 août, Paul Verlaine épouse Mathilde Mauté (née le 17 avril 1853).
Le 13 août : La Charge publie Première soirée, sous le titre Trois Baisers.
Le 15 août : Les Reparties de N i n a .
Le 25 août, lettre à Izambard, qui a rejoint sa ville, Douai, pour les vacances d’été : U Vous êtes
heureux, vous, de ne plus habiter Charleville! - Ma ville natale est supérieurement idiote entre les
petites villes de province. N I1 lui a envoie des vers », recopie pour lui des vers des Rayons perdus de
Louisa Siefert, qu’il compare à Sophocle, et dit son admiration pour les Fêtes galantes de Verlaine, livre
U fort bizarre » et U très drôle ».
Le 29-30 août, fugue à Charleroi, d’où il prend le train le 31 pour Paris, avec un billet valable
seulement jusqu’à Saint-Quentin (sur la ligne Charleroi-Paris, à mi-parcours). I1 est arrêté à la gare du
Nord, conduit au dépôt, puis à la prison de Mazas.
Le 2 septembre : capitulation de Napoléon III devant les Prussiens, à Sedan. Dans sa prison de
Mazas, le 3 septembre, Rimbaud compose le sonnet U Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-
treize ». Chute de l’Empire le 4.
Le 5 septembre, il écrit à Izambard à Douai : U Je suis allé à Paris, quittant la maison maternelle! N
Il lui demande, s’il n’a pas d’autres nouvelles U mercredi », de prendre le train, de venir le chercher et
de payer sa dette. Rimbaud a auparavant écrit à sa mère, au procureur impérial, au commissaire de
police de Charleville. Libéré, il rejoint non pas Charleville mais Douai, où il restera une vingtaine de
jours, logeant chez les U tantes » dïzambard, les demoiselles Gindre, qui tenaient un magasin de confection
dans le centre de la ville. Il fera à Douai, par l’intermédiaire d’Izambard, la connaissance d’un jeune
poète, Paul Demeny.
Le 20 septembre : Les Efarés; Rimbaud le même jour rédige, au nom de U membres de la Légion
de la Garde nationale sédentaire de Douai », une Lettre de protestation contre U l’insuffisance des armes »
dont ils disposent, imputable U à l’imprévoyance et à la mauvaise volonté du gouvernement déchu ».
Le 24 septembre, MmeRimbaud écrit à Izambard, U très inquiète » et U ne compren[ant] pas cette
absence prolongée d’Arthur » : U Soyez donc assez bon pour avancer dix francs à ce malheureux. Et
chassez-le, qu’il revienne vite! »

403
Le 25 septembre, paraît dans Le Libéral du Nord le compte rendu d’une réunion électorale, rédigé,
d’après Izambard, par Rimbaud.
Le 26 septembre, Rimbaud prend le train pour Charleville, avec Izambard.
Le 29 septembre : Roman.
Le 7 octobre : Rêvépour I’hiver. Le même jour, seconde fugue par Givet, en traversant les Ardennes,
jusqu’à Charleroi), où il écrit Au Cabaret vert (en réalité, U La Maison Verte », à CharlFroi), La Maline
et peut-être, d’après une gravure U brillamment coloriée B qui se vend à Charleroi : L’Eclatante Victoire
de SawebrJick. I1 prend contact, à Charleroi, avec Xavier Bufquin des Essarts, Français exilé en Belgique,
saint-simonien, directeur du Journal de Charleroi, père d’un de ses condisciples à Charleville, Jules
Bufquin des Essarts (né en 1849). I1 voudrait devenir journaliste. Mais ses propos, à dîner, choquent
M. et Mmedes Essarts : il est éconduit. De là, à Bruxelles. Puis le [ 113 octobre, à Douai. I1 confie une
série de poèmes à Paul Demeny (ce qu’on appellera U le recueil Demeny n ou le U Cahier de Douai »),
avant de repartir pour Charleville fin octobre ou début novembre.
D’octobre datent également Le Dormeur du val et Le Buffet. Rimbaud rentre à Charleville fin
octobre. Le collège est fermé à cause de la guerre. Rimbaud lit, s’ennuie et se promène avec son ami
Ernest Delahaye (né en 1853). I1 écrit à Izambard, le 2 novembre : U Je meurs, je me décompose dans
la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer
» I1 signe : U ce sans-cœur * de A. Rimbaud. B

1871
Janvier : occupation de Charleville et de Mézières (bombardée le 31 décembre) par les Allemands.
19 farrier : Thiers, chef du gouvernement provisoire, appelle Picard à son cabinet; ils dirigent les
armées régulières (cf. Chant de guerre parisien : U Thiers et Picard sont des Eros », dans la lettre du
15 mai).
25 février : départ pour Paris. Rimbaud a peut-être, déjà, rencontré à cette époque le peintre Louis
Forain (né en 1852), qu’il retrouvera en 1872.
10 mars : retour à Charleville.
18 mars : proclamation de la Commune de Paris.
20 avril-3 mai : Rimbaud à Paris (?)
Le 17 avril, Rimbaud écrit à Paul Demeny et lui apprend qu’il travaille au Progrès des Ardennes
à dépouiller la correspondance. Attentif aux publications nouvelles, il lit U les fantaisies, admirables, de
Vallès et de Vermersch au Cri du Peuple n.
22-28 mai : U Semaine sanglante n.
Mai-septembre à Charleville.
Les 13 et 15 mai, lettres dites U du voyant », adressées de Charleville à ses deux amis de Douai,
Georges Izambard et Paul Demeny : U Je est un autre n, etc. Il joint des vers : Le Cœur supplicié pour
Izambard ; Chant de guerre parisien, Mes Petites Amoureuses et Accroupissements pour Demeny .
Le 26 mai : Les Poètes de sept ans.
14 mai : première communion d’Isabelle.
Le 10 juin, il envoie trois poèmes à Demeny (à Paris) : Les Poètes de sept ans, LRs Pauvres 2 I’églzse
et Le Cœur du pitre (autre version et autre titre du Cœur supplicié), et lui demande de brûler U tous les
vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mon séjour à Douai », que Demeny n’a évidemment
pas détruits (voir 1870, octobre).
De juin 1871, datent aussi Les Sœurs de charité.
De juillet, L’Homme juste et Les Premières Communions.
Le 12 juillet, il écrit à Izambard (muté au collège de Cherbourg), pour lui réclamer des livres,
qu’il veut revendre pour payer 35 f. 25 c. de dette.
Le 14 juillet, il écrira Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs, signé 6 Aicide Bava n, qu’il enverra
le 15 août à Banville. I1 persiste à se vieillir : U J’ai dix-huit ans [...I. L‘an passé je n’avais que dix-sept
ans! Ai-je progressé? B I1 aura en réalité dix-sept ans en octobre. On apprend dans cette seconde lettre
à Banville que celui-ci avait été U assez bon B pour répondre à la première.
Eté : à Paris, le cercle des Vilains Bonshommes, fondé en 1869-1870, réunissant Verlaine, Émile
Blémont (1839-1927), Léon Valade (1841-1884), Albert Mérat (1840-1909), le musicien Ernest Cabaner
(1833-1881) et quelques autres, et qui avait interrompu ses dîners mensuels à la Commune, reprend
ses réunions. Verlaine s’en réjouit dans une lettre à Blémont du 12 août : U J’ai appris avec plaisir la
résurrection des Vilains Bonshommes. n
Le 28 août, il demande par lettre U un renseignement n à Paul Demeny : ((Je veux travailler libre :
mais à Paris, que j’aime. Tenez : je suis un piéton, rien de plus. B I1 veut échapper à sa mère, U aussi
inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb n.
Début septembre probablement, Rimbaud entre en contact avec Verlaine (né en 1844, son aîné
de dix ans), par Auguste Bretagne, employé aux Contributions à Charleville et qui a connu Verlaine.
I1 lui adresse plusieurs lettres, où il joint des poèmes : Les Efarés, Accroupissements, Les Douaniers, Le
Cœur volé, Les Assis, Mes Petites Amoureuses, Les Premières Communions, Paris se repeuple. C‘est proba-

404
blement à Charleville, à ce moment, qu’il écrit Le Bateau ivre et le lit à son ami Ernest Delahaye,
avant de le prendre dans ses bagages pour Paris. A Verlaine, il se dit U sans ressources », avec une mère
U veuve et extrêmement dévote ». Verlaine lui répond : U J’ai comme un relent de votre lycanthropie. »
Rimbaud manifeste l’envie de le rejoindre à Paris. Verlaine lui répond : U Venez, chère grande âme, on
vous appelle, on vous attend. N Dans le courant du mois de septembre, Rimbaud arrive donc à Paris
et s’installe chez Verlaine, c’est-à-dire chez les beaux-parents de Verlaine, M. et M”‘ Mauté, rue Nicolet.
Se pose à partir de là la question du (( ménage de Verlaine et de sa femme, Mathilde, qui a à peu
près le même âge que Rimbaud et près de dix ans de moins que son mari. Verlaine présente Rimbaud
à ses amis et le conduit à l’atelier d’Etienne Cajat.
Le 5 octobre, après avoir rencontré Rimbaud, Léon Valade écrit à Émile Blémont, à propos de
Rimbaud : U C’est un génie qui se lève. » En octobre, Rimbaud, chassé de la rue Nicolet, est hébergé
par Charles Cros, rue Séguier, où il aurait arraché les pages de la revue L’Artiste où se trouvaient les
poèmes du Coffret de !antal, de Cros, pour les affecter N à différents usages familiers n (Gustave Kahn,
Silhouettes littéraires, Editions Montaigne, 192 1, p. 40-41) ; puis par Banville. I1 fréquente Cabaner, et
Forain, qui devient, après Verlaine, son ami le plus proche.
Octobre : fondation du Cercle Zutique,, qui se réunit dans une chambre de l’Hôtel des Étrangers
(à l’angle de la rue Racine et de la rue de 1’Ecolede Médecine). Le cercle tient un Albnm, où Rimbaud
écrira des poèmes parodiques, notamment des U coppées » (dizains à la manière de François Coppée, né
en 1842); 22 octobre 1871 : seule date figurant dans l’Album, au bas d’un poème de Léon Valade.
Le 30 octobre, naissance du fils de Verlaine, Georges.
Le 16 novembre, un ami de Verlaine, Edmond Lepelletier (né en 1846), publie un entrefilet
moqueur dans Le Peuple souverain : à la première d’une pièce en un acte d’Albert Glatigny : Le Bois,
le poète saturnien, Paul Verlaine, donnait le bras à une charmante jeune personne, Mlle Rimbaut ».
A la fin de l’année, Rimbaud s’installe rue Campagne Première, où il sera locataire jusqu’au 8 avril
1872, avec Forain. I1 dort sur le matelas, Forain sur la paillasse (d’après Forain; Journal de l’abbé
Mugnier, 19 février 1923). La future Mme Forain évoquera elle aussi cette chambre : U Dans une
encoignure, une paillasse avec des couvertures de cheval, une chaise de paille, une table de bois blanc
avec, dessus, quelques papiers et une bougie cachée dans un pot à moutarde >) (ibid., 17 janvier 1935).
1872
Janvier : scènes violentes entre Verlaine et sa femme.
Fin février : Rimbaud à Charleville.
Février (?) mars (?) : à un dîner des Vilains Bonshommes, Rimbaud, mis à la porte pour avoir
scandé U Merde N pendant qu’on récitait des vers, blesse Etienne Carjat avec une canne-épée : U Qui s’y
frotte s’y pique », écrira Forain en légende d’un dessin.
Mars : lettre (perdue) de Verlaine : U On t’en veut, et férocement : ....des Judiths! Des Charlottes! »
Mars : Fantin-Latour (né en 1836) achève le Coin de table. Edmond de Goncourt voit le tableau
le 18 dans l’atelier du peintre et le décrit comme U une apothéose parnassienne de Verlaine, d’Her-
villy, etc. ». I1 mentionne U un grand vide )) sur la toile où U tel et tel n’ont pas voulu être représentés
à côté de confrères qu’ils traitent de maquereaux, de voleurs ». Albert Mérat, qui devait figurer à droite
sur le tableau, est remplacé par un pot de fleurs. I1 donnera plus tard (dans Le Sagittaire, octobre 1901)
l’explication suivante : U A la suite d’une altercation [...I où une canne à épée que je portais faillit jouer
un rôle, je crus devoir donner tort à plusieurs de mes amis que je devais retrouver chez Fantin. Je ne
vins donc pas chez le peintre où j’étais attendu et qui en était justement à ce point du tableau. N
Le 2 avril, lettre de Verlaine, à qui Rimbaud a envoyé une Ariette de Favart er qui l’en remercie.
Réconciliation apparente : U Le petit garçon accepte la juste fessée [...I. n U C’est ça, aime-moi, protège et
donne confiance. )) Verlaine et Forain s’occupent du (( déménagement D de Rimbaud.
En avril, Verlaine demande à Rimbaud d’attendre que son a ménage N soit a retapé », et de ne
jamais se croire U lâché B par lui.
Début mai, Forain s’installe dans un atelier, hôtel de Lauzun, 17, quai d’Anjou, dans I’île Saint-
Louis. Verlaine recommande à Rimbaud, toujours à Charleville, d’écrire là U toutes lettres touchant les
revoir, prudences, etc. N
En mai, Rimbaud habite rue Monsieur-le-Prince une chambre donnant sur le jardin du lycée Saint-
Louis.
Mai-juin : le Coin de table de Fantin, au Salon.
16 mai : première mention de Rimbaud dans la presse,\dans le compte rendu du Salon par Banville,
dans Le National: Fantin a représenté quelques poètes. U A côté d’eux, voici M. Arthur Rimbaut (sic),
un tout jeune homme, un enfant de l’âge de Chérubin, dont la jolie tête s’étonne sous une farouche
broussaille inextricable de cheveux, et qui m’a demandé un jour s’il n’allait pas être bientôt temps de
supprimer l’alexandrin! ))
Une série de poèmes inaugurant une nouvelle manière, sont datés de mai 1872 : Larme, La Rivière
de !assis, Comédie de la so$ Bonne Pensée du matin, Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour,
L’Eternité. De mai, date également le sonnet U inversé N de Verlaine : Le Bon Disciple.

405
De juin : Age d’or; du 27 juin : Jeune Ménage. En juin, Rimbaud s’ennuie à Paris, u Parmerde »,
comme il l’écrit à Delahaye. I1 regrette U les rivières ardennaises et belges ». I1 boit de l’absinthe le jour
et travaille la nuit. I1 s’est installé à l’Hôtel de Cluny, rue Victor-Cousin, près de la Sorbonne.
Le 7 juillet, Rimbaud et Verlaine quittent Paris pour Arras, où ils sont interpellés. Retour à Paris.
Ils sont à Charleville le 9, d’où ils partent pour Bruxelles. Ils logent à l’Hôtel Liégeois, rue du Progrès.
Le poème u Plates-bandes d’amarante » est daté de Bruxelles, juillet.
Le 2 1 juillet, MmeVerlaine mère et Mathilde viennent à Bruxelles rechercher Verlaine, qui leur
fausse compagnie et rejoint Rimbaud.
Le soir du 7 septembre, Verlaine et Rimbaud prennent le bateau à Ostende. Ils sont à Douvres
dans la nuit. Le soir du 8 à Londres. Ils s’installent 34-35 Howland Street, Fitz-Roy Square. Bohême,
parmi les exilés français de la Commune. Ils vivent de l’argent que la mère de Verlaine envoie à son
fils.
Le 10 septembre, Rimbaud écrit ou transcrit dans l’album de Félix Regamey (né en 1844), à
Londres, un Coppée sur le Prince impérial : U L’Enfant qui ramassa les balles », insinuant que le prince
se consacre au plaisir solitaire, à côté d’un Coppée de Verlaine sur l’empereur. Deux portraits, de
l’empereur par Verlaine et du prince par Rimbaud, ornent les gextes.
Le 14 septembre, publication des Corbeaux dans la revue d’Emile Blémont : La Renaissance littéraire
et artirtique.
Début novembre, MmcRimbaudvient à Paris pour rencontrer la mère et la femme de Verlaine.
Fin novembre ou début décembre, Rimbaud rentre à Charleville.
D’après Delahaye, Rimbaud, à l’instar de Baudelaire, a écrit des poèmes en prose dès 1872 (voir
avril 1874).
1873
Janvier: Verlaine est malade, à Londres. Sa mère lui rend visite, puis envoie à Rimbaud, à
Charleville, l’argent pour le voyage. Ils vivent à nouveau ensemble à Londres.
Le 25 mars, Rimbaud prend une carte de lecteur à la British Library.
Le 4 avril, Verlaine et Rimbaud prennent le bateau Douvres-Ostende. Verlaine va chez sa tante à
Jéhonville. Rimbaud rentre à Roche (propriété de sa mère, dans le canton d’Attigny). I1 y est le 11 avril.
C’est là qu’il commence, en avril, Une saison en enfer. I1 écrit en mai à Delahaye qu’il s’ennuie, qu’il
regrette Charleville, qu’il travaille à U de petites histoires en prose » sous le titre : (( Livre païen, ou Livre
nègre ». II parle d‘un rendez-vous pour le 18, avec Verlaine à Bouillon, où il ne peut aller, et demande
à Delahaye de se charger de u quelques fraguemants en prose de moi ou de lui », à lui retourner. I1
voudrait le Faust de Goethe.
Le 18 mai, effectivement, Verlaine lui écrit de Bouillon, où il n’a pas rencontré Delahaye. Rimbaud
le rejoint le 24. Ils partent, le 25, pour Anvers, embarquent le 26 et sont à Londres le 27.
Le 29 mai, ils s’installent au 8 Great College Street, Camden Town. Ils vivent grâce à la mère de
Verlaine et à quelques leçons de français (des annonces paraissent les 11, 12 et 13 juin dans The Echo).
Le 26 juin, un rapport de Londres, communiqué au Préfet de Police de Paris, fait état d’u une
liaison d’étrange nature )) entre Verlaine et un jeune homme qui vient souvent à Charleville où il a sa
famille, et qui sous la Commune, a fait partie des francs-tireurs de Paris, le jeune Raimbault ».
Le jeudi 3 juillet, après une violente querelle, Verlaine prend le bateau à Douvres pour Ostende.
Lettre u en mer » de Verlaine à Rimbaud : U il me fallait absolument partir », cesser U cette vie violente
et toute de scènes sans motif ». Verlaine menace, s’il n’est pas remis avec sa femme de se U brûl&] la
gueule ». I1 conclut : u Nous ne nous reverrons plus en tout cas.n Verlaine est à Bruxelles le vendredi 4,
d’où il écrit à sa mère pour qu’elle le rejoigne, menaçant de se tuer si sa femme ne vient pas. I1 se
réinstalle à l’Hôtel Liégeois.
Le 4 juillet, lettre de Rimbaud : U Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je
serai bon. n
Le dimanche 6 juillet, Verlaine écrit à Edmond Lepelletier qu’il veut se tuer. Le même jour,
MmeRimbaud lui adresse une lettre pour le dissuader du suicide : u J’ignore quelles sont vos disgrâces
avec Arthur, mais j’ai toujours prévu que le dénouement de votre liaison ne devait pas être heureux. »
Télégramme à Rimbaud le 7, lui annonçant qu’il va s’engager dans l’armée carliste. C’est ce que Verlaine
annonce également, le même jour, à l’un de ses amis à Londres, Ludomir Matussewicz, après lui avoir
expliqué qu’il a quitté Londres pour U des causes aussi pénibles qu’imprévues w et avoir fait état de la
u menace de suicide » adressée à sa femme : U [...I je commence à trouver trop bête de me tuer comme
ça et préfère [...I m’engager dans les volontaires républicains espagnols »; mais le véritable, but de la
lettre est le suivant : u Enfin, parlez-moi de Rimbaud. Vous a-t-il vu après mon départ? Ecrivez-moi
là-dessus. D
Le mardi 8, Rimbaud arrive de Londres, à Bruxelles, dans la matinée. I1 s’installe avec Verlaine
et sa mère à l‘Hôtel de Courtrai, 1, rue des Brasseurs, dans deux chambres communicantes.
Le mercredi 9, selon la déclaration que fera Rimbaud au juge d’instruction, Verlaine désespéré
passe la journée à boire.

406
Le jeudi 10 juillet, parti de l’hôtel vers 6 heures du matin, Verlaine, vers 9 heures, achète un revolver
pour 23 francs, chez Montigny, un armurier des galeries Saint-Hubert; il rentre vers midi à l’hôtel, en
état d’ivresse; Rimbaud et lui vont ensemble à la Maison des Brasseurs, sur la Grand-Place. Ils rentrent
dans leur chambre d’hôtel vers 2 heures; là, Verlaine tire sur Rimbaud deux coups de revolver, à trois
mètres de distance, le premier l’atteignant au poignet gauche. Désespéré, il met son revolver entre les
mains de Rimbaud, l’engageant, dira Rimbaud, U à le lui décharger sur la tempe ». Soigné d‘abord par
MmeVerlaine, Rimbaud se rend à l’Hôpital Saint-Jean vers 5 heures, pour se faite panser, avec Verlaine
et sa mère. Ils rentrent tous les trois à l’hôtel. Vers 7 heures, muni de 20 francs donnés par MmeVerlaine,
Rimbaud se dirige vers la gare du Midi, voulant prendre le train pour Charleville. Verlaine et sa mère le
suivent. En chemin, aux environs de la Place Rouppe, Verlaine, semble-t-il, menace à nouveau Rimbaud,
qui déclarera au commissaire Delhalle : U je l’ai vu mettre sa main en poche pour saisir son revolver ».
Rimbaud prend la h i t e en courant et s’adresse à un agent de police.
Le commissaire Delhalle entend Rimbaud, MmeVerlaine, puis Verlaine lui-même, ce dernier
déclarant avoir acheté le revolver pour se tuer si sa femme ne le rejoignait pas, et avoir tiré sut Rimbaud
U dans un moment de folie ». Verlaine est écroué à 1’Amigo U sous prévention de blessures faites au
moyen d’une arme à feu sur la personne d u sieur Arthur Rimbaud ». Le commissaire saisit le revolver
et une série de documents dans le portefeuille de Verlaine, dont trois lettres de Rimbaud.
Le vendredi 11, le commissaire Delhalle adresse le procès-verbal au Procureur du Roi à BruXeiles.
Rimbaud retourne, le bras en écharpe, à l’Hôpital, accompagné de MmeVerlaine.
Le samedi 12, dans la matinée, le juge d‘instruction de l’arrondissement de Bruxelles, Théodore
t’seatevens, après avoir enquêté à l’hôtel et chez l’armurier, interroge Rimbaud à l’Hôpital et fait saisir
dans son portefeuille des U lettres » et U autres écrits » de la main de Verlaine. A 14 h 30, il interroge
MmeVerlaine; à 15 heures, Verlaine, qui refait les mêmes déclarations, précisant lui-même qu’à l’hôtel,
après avoir tiré un premier coup, U le second coup est parti accidentellement », ayant U laissé tomber le
revolver ». U Hier soir », poursuit Verlaine, U nous l’avons [Rimbaud] conduit à la gare du Midi, chemin
faisant je renouvelai mes instances, je me suis même placé devant lui comme pout l’empêcher de
continuer sa route et je l’ai menacé de me brûler la cervelle, il a compris peut-être que je le menaçais
lui-même, mais ce n’était pas mon intention ». Ne comprenant pas que U le départ d’un ami » le jette
U dans le désespoir »,le juge demande à Verlaine s’il n’existe pas entre Rimbaud et lui U d’autres relations
que celles de l’amitié ». C‘est, répond Verlaine, U une calomnie [...I inventée par ma femme et sa
famille ».
Le lundi 14, le docteur Ch. Semal, requis par le juge d’instruction, va U constater la nature et la
gravité de la blessure )) de Rimbaud à l’avant-bras gauche, U très près de l’articulation du poignet ».
Le mercredi 16, les docteurs Semal et Vleminckx procèdent à U l’examen corporel de Paul Verlaine »,
d’où il résulte selon eux qu‘il U porte sut sa personne des traces d’habitudes de pédérastie active et
passive », qui ne sont pas telles toutefois U qu’il y ait lieu de suspecter des habitudes invétérées et
anciennes, mais des pratiques plus ou moins récentes ».
Le jeudi 17, on extrait la balle.
Le vendredi 18, Rimbaud, entendu à nouveau à l’Hôpital, persiste et signe une nouvelle déclaration
au juge t’Serstevens.
Le samedi 19 pourtant, il remet au juge un acte de désistement, précisant que Verlaine, en état
d’ivresse, U n’avait point conscience de son action » et U n’avait aucune intention hostile contre [lui] ».
Le 20, il sort de l’Hôpital et passe sans doute quelques jours chez MmePincemaille, rue des
Bouchers, où Jef Rosman fait son portrait. I1 rentre ensuite à Roche.
Le 1“ août, un rapport de l’officier de paix Lombard (conservé aux Archives de la Police à Paris)
raconte l’aventure à Bruxelles.
Le 8 août, Verlaine est condamné par le tribunal de Première Instance de Bruxelles à deux ans de
prison et 200 francs d’amende. I1 fait appel. Le 27 août, la cour d’appel confirme le verdict. II est
incarcéré à la prison des Petits-Carmes. Sa mère lui rend visite régulièrement. Elle quitte Bruxelles en
septembre. En août, Rimbaud achève Une saison en enfer, qu’il porte ou envoie à un imprimeur bruxellois,
Jacques Poot (37 rue aux Choux).
En octobre, il se rend à Bruxelles, prend quelques exemplaires d’Une saison en enfer, en dépose un
à la prison, pour Verlaine. I1 loge à l’Hôtel Liégeois. Il rentre en France le 24. Le 25, Verlaine est
transféré à la prison de Mons. A Bruxelles, en prison, il a composé une vingtaine de poèmes, dont
Crimen amoris.
En novembre, Rimbaud est à Paris, assez mal accueilli. Il se lie avec Germain Nouveau (né en
1851), qu’il avait peut-être rencontré auparavant, à l’époque zutiste (fin 1871-début 1872). Il passe
l’hiver dans les Ardennes.
1874
Mars : publication des Romancer sans paroles de Verlaine.
Vers le 25 mars, Rimbaud et Nouveau partent ensemble de Paris pour Londres. Ils s’installent au
178 Stamfort Street.

407
Le 4 avril, ils prennent une carte de la British Library. C’est à Londres peut-être, à ce moment,
que Rimbaud reprend ses poèmes en prose, et les recopie : Nouveau participe, pour d e w textes, à la
transcription des illuminations.
Le 24 avril : séparation officielle entre Verlaine et Mathilde.
Avril : avant de partir pour le service militaire, Forain confie ou cède à l’un de ses amis,
le poète et comédien Bertrand Millanvoye, plusieurs manuscrits de Rimbaud : Les Déserts de
I’amour, Les Doüaniers, Les S a w s de charté, U L’étoile a pleuré rose... n (voir 1898, 1906,
1923).
Mai 1874 : date figurant sur un portrait présumé de Rimbaud par Forain.
Du 6 au 3 1 juillet, la mère de Rimbaud et sa sœur Vitalie visitent Londres : promenades sur les
bords de la Tamise, à Saint-Paul, dans les parcs. Visite de la Tour, de la National Gallery. Rimbaud,
qui (( va beaucoup mieux 1) (écrit Vitalie à sa sœur isabelle) travaille régulièrement, jusqu’au soir, à la
British Library, ou accompagne sa mère et sa sœur.
Le 11 juillet, arrive une lettre, raconte Vitalie dans son journal, proposant U trois places différentes M
à Rimbaud, qui cherche à U se caser ». I1 passe des annonces et fréquente les placeurs. Le 31, il quitte
Londres pour une destination inconnue. Sa mère et sa sœur partent le même jour.
Les 7 et 9 novembre, Rimbaud passe une annonce dans le Times, proposant d‘accompagner un
U gentleman N ou une famille dans les pays du Sud ou d’orient. Il donne une adresse à Reading. A la
fin de l’année, il rentre sans doute à Charleville.

1875
Le 16 janvier, Verlaine sort de prison.
Le 13 février, Rimbaud quitte Charleville pour Stuttgart, où il habite d’abord Wagnerstrasse.
Verlaine le rejoint quelque temps plus tard, U un chapelet aux pinces », écrit Rimbaud à Delahaye le
5 mars. A cette occasion, Rimbaud aurait confié le manuscrit des lllüminationr à Verlaine, pour le
remettre à Germain Nouveau. Le 17, Rimbaud envoie son adresse fixe à sa famille : 2 Marienstrasse,
où il habite U une très grande chambre [...I au centre de la ville ». Il cherche toujours du travail et
trouvera un poste de précepteur.
Fin avril-début mai, Rimbaud quitte Stuttgart, traverse la Suisse et par le lac Majeur aboutit à
Milan, d’où il voudrait gagner l’Espagne. Il habite 39 piazza del Duomo, terzo piano. I1 descend jusqu’à
Livourne, d’où il se fait rapatrier par le consulat le 15 juin, victime d’une insolation; il passe quelques
jours hospitalisé à Marseille.
En juillet-août (?), Rimbaud est à Paris, où sa mère et sa sœur le rejoignent pour quelques jours.
I1 est répétiteur à Maisons-Alfort, et voit quelques amis, dont Forain et Cabaner. I1 essaie de rendre
visite à la mère de Verlaine, qu’il ne trouve pas chez elle.
Début octobre, il est à Charleville, où M”‘ Rimbaud loue un piano pour qu’il prenne des leçons.
Le 14, il écrit à Delahaye, à Rethel, faisant allusion à Verlaine (Uje n’ai plus d’activité à me donner
de ce côté-là à présent »), et s’informant sur le U bachot ès sciences », prêt apparemment à s’adonner aux
mathématiques, à la physique, à la chimie. Entre les deux, il évoque également l’appel de U la 2’ ‘ portion ”
du “ contingent “ de la ” classe 74 ” [...I le 3 novembre suivant ou prochain N et prolonge cette perspective
militaire par une divagation présentée comme un U rêve », où les appelés font rimer des noms de fromage.
Dans une lettre d’octobre à Delahaye, Verlaine, de son côté, se dit brouillé avec Rimbaud, à qui
il reproche U des impertinences agrémentées d’annonces obscures de chantage ».
Le 12 décembre il lui adresse une lettre-sermon,, que Rimbaud a probablement peu goûtée : la
religion est U la seule chose intelligente et bonne », U 1’Eglise a fait la civilisation moderne, la science, la
littérature N et la France U meurt d’avoir rompu avec elle ». U Je m’étonne, ajoute Verlaine que tu ne
voies pas ça. D
Le 18 décembre, mort de Vitalie, sœur de Rimbaud, à dix-sept ans.
Fin 1875-début 1876 : le portrait de Rimbaud par Delahaye, a La tronche ù machin Y, daterait de
cette époque.

1876
En avril, Rimbaud est à Vienne. I1 se fait détrousser. Interpellé, il est reconduit à la frontière et
rentre à Charleville à pied.
Le 18 mai, à Bruxelles, il signe un engagement pour six ans comme mercenaire dans l’armée
hollandaise. I1 est le 19 dans le port de Harderwijk, en Hollande, en garnison.
Le 10 juin, sa compagnie embarque sur le Prim uan Oranje pour Java, passant par Southampton,
Gibraltar, Naples, Suez, Aden. Le 19 juillet, le bateau est à Sumatra. Le 30, ils partent pour Samarang,
puis Salitaga. Le 15 août, Rimbaud est porté déserteur. Le 30, il embarque à Samarang sur un navire
écossais, le Wandering Chid comme matelot semble-t-il. Le 23 octobre, le Wandering Chiefest à Sainte-
Hélène. Le 6 décembre à Queenstown en Irlande. Rimbaud rejoint Paris par Liverpool et Le Havre. I1
est à Charleville le 9 décembre.

408
1877
e Il est revenu! P : une lettre de Delahaye à Ernest Millot le 28 janvier raconte ironiquement le
U petit voyage » de Rimbaud.
Début mai, Rimbaud est $ Cologne, agent recruteur pour l’armée hollandaise. Le 14, il est à
Brême. Il adresse au Consul des Etats-Unis une lettre en anglais demandant les conditions d’engagement
dans la Navy. I1 précise qu’il parle, dans l’ordre suivant, l’anglais, l’allemand, le français, l’italien et
l’espagnol, et qu’il a été <four months as a sailor in a Scotch bark, from Java to Queenstown, from
August to December 1876 ». On le retrouve ensuite à Hambourg.
En juin-juillet, il est à Stockholm, mentionné à deux reprises sur le registre des étrangers comme
agent, puis comme marin. On a pu croire qu’il avait été employé par un cirque français, le Cirque
Loisset. Puis à Copenhague.
En septembre, il embarque à Marseille, pour Civitavecchia, d’où il gagne Rome, et rentre proba-
blement à Charleville à la fin de l’année.

1878
En janvier, une revue londonienne, The Gentleman’s Magazine publie L e 5 effaré^, sous le titre Petits
Pauurer.
A Pâques, on l’aurait vu à Paris.
L‘été, il est à Roche, où il collabore aux travaux agricoles avec son frère et sa sœur.
9 août : lettre de Verlaine à son beau-frère, où il parle de lui restituer le manuscrit des illumination^ :
(( Avoir relu (( Illuminations n (painted plate^) du sieur que tu sais (ainsi que sa (( Saison en enfer P où je

figure en qualité de Docteur Satanique - ça n’est pas vrai!) Te le reporterai vers octobre. Dangereux par
les postes. Choses charmantes dedans d’ailleurs, au milieu d’un tas de zolismes d’avant la lettre, par
conséquent inavouables. »
Le 20 octobre, nouveau voyage : par la Suisse, Milan, puis Gênes.
Le 17 novembre, mort du capitaine Rimbaud. Le même jour, Rimbaud écrit à sa famille et raconte
son voyage : les Vosges, le Saint-Gothard jusqu’à U l’agréable lac de Lugano et l’agréable lac de Como ».
Le 19 novembre, il embarque à ,Gênes pour Alexandrie, d’où il écrit à sa famille qu’il va (( avoir un
emploi prochainement »,soit en Egypte ( Ndans une grande exploitation agricole )) ou (( dans les douanes
anglo-égyptiennes B), soit à Chypre (( comme interprète d’un corps de travailleurs ». I1 demande, pour
cela, une attestation à sa mère avec le cachet de la mairie, précisant qu’a il n’est pas actuellement sous
le coup de la loi militaire ».
Le 16 décembre, il est à Chypre, employé par l’Entreprise Ernest Jean et Thial fils, à Larnaca.

1879
Le 15 février, Rimbaud écrit de Chypre à sa famille, qu’il travaille à Larnaca pour ladite entreprise,
comme (( surveillant d’une carrière au désert, au bord de la mer ». I1 dirige les ouvriers : je pointe les
journées, dispose du matériel, je fais les rapports à la Compagnie, tiens le compte de la nourriture et
de tous les frais ; et je fais la paie ». 11 gagne 150 francs par mois, mais n’a encore U reçu qu’une vingtaine
de francs ». Les perspectives de travail sont bonnes à Chypre : (< on va faire des chemins de fer, des forts,
des casernes, des hôpitaux, des ports, des canaux, etc. ». Pourtant il laisse percer le mal du pays :
(( Préféreriez-vous que je rentre? N

Le 24 avril, il est a toujours chef de chantier »,écrit-il encore, se plaignant des puces, des moustiques
et des (( querelles avec les ouvriers N : (< j’ai dû demander des armes ».
Fin mai, malade, il quitte Chypre, avec un certificat de son patron N très satisfait de ses services ».
I1 rentre à Roche, où le médecin parle de fièvre typhoïde. I1 y passe l’été, travaille à la ferme et voit
Delahaye.
En automne, voulant repartir, il rebrousse chemin à Marseille, encore malade, et revient passer
l’hiver à Roche.

1880
En mars, Rimbaud repart pour Alexandrie, où il ne trouve pas de travail, ses anciens parrons ayant
fait faillite. I1 rejoint Chypre, où l’administration anglaise lui confie la direction d’un chantier pour la
construction d’une résidence pour le gouverneur, sur le mont Troodos.
Le 23 mai, il raconte sa vie là-bas dans une lettre aux siens qu’il doit porter à Limassol : transports
difficiles, nourriture chère, climat dur et froid de la montagne. II se plaint de (( battements de cœur P.
I1 demande qu’on lui envoie deux livres : un Album dej scie ries forestière^ et agricole^ et Le Livre de poche
du charpentier.
Le 4 juin, il réitère sa demande. I1 semble aller mieux : e II fait beau à présent. »
En juin ou en juillet, il quitte Chypre pour retourner à Alexandrie. De là, il part pour la mer
Rouge. A Hodeidah, il entre en contact avec un agent de la maison Mazeran-Vianney-Bardey et c“,
dont le siège pour l’Afrique et l’Asie est à Aden.

409
Le 17 août, d’Aden, il rend compte de ses pérégrinations à sa famille. I1 n’a pas reçu, à Chypre,
les livres demandés. I1 a été U malade en arrivant » et se dit U employé chez un marchand de café ».
Le 25 août, seconde lettre d’Aden, où il décrit le lieu : U un roc affreux, sans un seul brin d’herbe
ni une goutte d’eau bonne ».
Le 22 septembre, il se plaint d’être mal payé mais comme il est U le seul employé un peu intelligent
d’Aden », si on ne l’augmente pas, il s’en ira.
A partir du 1“ novembre, il est engagé par Alfred Bardey (du même âge que lui, né en 1854) à
l’agence de Harar. I1 l’écrit à sa famille, d’Aden encore, le 2. I1 demande qu’on fasse passer à l’éditeur
Lacroix, rue des Saints-Pères, à Paris, une commande de livres techniques : métallurgie, hydraulique,
architecture navale, minéralogie, maçonnerie, etc.
Le 10 novembre, il signe un contrat pour neuf ans avec la maison Vianney et Bardey, comme
U employé de l’agence du Harar ». Son salaire annuel sera de 1 800 roupies; il sera nourri et logé. I1 se
met en route : d’Aden à Zeilah par mer; puis de Zeilah à Harar, par une caravane.
Le 13 décembre, il écrit à sa famille qu’il est arrivé à Harar U après vingt jours de cheval à travers
le désert Somali ». I1 présente la ville : U colonisée par les Egyptiens », produisant < le café, l’ivoire, les
peaux »; pays U non infertile », climat U frais ».
1881
Le 15 janvier, Rimbaud parle de faire venir un appareil photographique. I1 promet à sa famille
U des vues du pays et des gens ». I1 fait commander à Lacroix un Guide du voyageur ou manuel théorique
et pratique de i’explorateur.
Le 15 février, à sa famille, il explique qu’il a U pincé une maladie ». I1 se félicite de la population,
les Galas, U tous agriculteurs et pasteurs , gens tranquilles; quand on ne les attaque pas ». Il demande
d’autres livres.
Le 12 mars, il parle de quitter la région, à cause d’« ennuis absurdes à Harar », d’aller vers Zanzibar
et la région des Grands Lacs.
Le 16 avril, il est U toujours en suspens », mais parle de suivre des missionnaires français récemment
arrivés, jusque U dans les pays jusqu’ici inaccessibles aux blancs ». Ses employeurs Alfred Bardey et Pierre
Mazeran arrivent à Harar.
Le 4 mai, écrivant encore de Harar, il dit à nouveau son intention de quitter prochainement la
ville. Mais il y est encore le 25 mai, d’après une autre lettre.
Entre la fin mai et le 10 juin, il fait une première campagne dans la région de Boubassa, en pays
d’ivoire, repart aussitôt, et revient fin juin-début juillet, d‘après une lettre du 2 juillet, rapportant U une
quantité considérable de cuirs secs ». I1 a l’intention de repartir, à nouveau. I1 se plaint de fièvre.
Le 22 juillet, il parle de faire verser ses appointements directement en France : U Que voulez-vous
que je fasse de monnaie improductive en Afrique? N I1 en reparle le 5 août et fait part de son intention
d’aller se rétablir complètement à Aden.
Le 2 septembre, les plaintes s’accentuent sur le climat, le travail, les conditions de vie. II n’a pas
reçu un médicament qu’il avait commandé à Aden. Dans toutes ces lettres, il s’inquiète de sa situation
militaire en France.
Début septembre, il donne sa démission et attend son remplaçant (lettre du 22 septembre).
Le 7 novembre, il parle d’une U grande expédition, peut-être jusqu’au Choa ». I1 envoie ses vœux
aux siens le 3 décembre, annonce le 9 qu’il part U très prochainement » pour Aden.
En décembre, Bardey et Mazeran quittent Harar. Le 15 décembre, Rimbaud est à Aden, où il
travaille toujours pour eux.
1882
A la mi-janvier, Rimbaud reçoit une lettre de Delahaye, par sa famille. I1 répond le 18 par le
même procédé, parlant à son vieil ami du projet d’u un ouvrage sur le Harar et les Gallas », qu’il
voudrait U soumettre à la société de géographie ». Grâce à son appareil photographique, il pourra
U intercaler dans cet ouvrage des vues de ces étranges contrées ». I1 demande à Delahaye d’acheter pour
lui une série d‘instruments, théodolite, boussole, baromètre, etc., et des livres. I1 insiste auprès de sa
famille, le 22, pour que ces achats soient faits, ajoutant une longue-vue. II joint une lettre destinée à
un armurier de Paris, demandant des renseignements sur la chasse à l’éléphant.
Le 12 février, il déclare ne pas vouloir rester longtemps à Aden.
Le 15 avril, à sa mère, à propos de ses placements et de ses intérêts : U Qui pourrait me faire du
tort, à moi qui n’ai rien que mon individu? Un capitaliste de mon espèce n’a rien à craindre de ses
spéculations, ni de celles des autres. »
Le 10 juillet, il demande qu’on lui envoie U une bonne carte du Harar ».
Le 28 septembre, il écrit à sa famille qu‘il a fait commander par un U ancien agent de la maison
à Aden n un appareil photographique complet, joignant un chèque destiné à payer l’appareil.
A Paris, un roman à clefs de Félicien Champsaur, Dinah Samuel, paru cette année-là chez Ollendorf,
fait allusion (p. 278-279) à Rimbaud (sous le nom d’Arthur Cimber), à son U penchant » pour un de
ses U camarades » (Forain?) et publie deux strophes des Chercheuser de poux.

410
1883
Le 6 janvier, il attend l’appareil pour a dans quinze jours ». Il repartira pour Harar U fin mars ».
Le 28 janvier, il s’adresse au vice-consul de France à Aden, à propos d’incidents et de violence avec
un magasinier arabe, qu’il a giflé et dont il craint qu’il n’a excide] contre [lui] la haine des indigènes ».
Bardey le soutient.
I1 signe un nouveau contrat le 20 mars. Après avoir plusieurs fois différé son départ, il quitte Aden
le 22 mars. I1 est à Harar le 30 avril.
Le 6 mai, Rimbaud joint à une lettre à sa famille : a deux photographies de moi-même par moi-
même ». A propos d’Isabelle, qui U a bien tort de ne pas se marier » : * Pour moi, je regrette de ne pas
être marié et avoir une famille. Mais, à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise
lointaine [...I. » N Hélas, ajoute-t-il, à quoi sert tout cela, si je ne dois pas un jour, après quelques années,
pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins
un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus
complète qu’on puisse atteindre à cette époque [...I. »
Il s’essaie à la photographie, qui 4 marche bien » (20 mai); il envoie des tirages à Alfred Bardey,
qui l’en remercie de Vichy (le 24 juillet).
Le 25 août, il adresse à ses patrons à Aden un rapport décevant sur le a marché » : café, peaux,
ivoire. Il raconte le massacre dans une expédition, d’un autre explorateur, Sacconi, qui a contrardait] les
manières, les coutumes religieuses, les droits des indigènes ». Il organise plusieurs expéditions en Ogadine
et participe à l‘une d’elles. Le 23 septembre, il projette encore de nouvelles expéditions.
Le 7 octobre, il fait passer à Hachette une commande de K la meilleure traduction française du
Coran (avec le texte arabe en regard, s’il en existe ainsi) ».
A Paris, Verlaine publie dans la revue Lutèce, en cinq livraisons d’octobre et de novembre, une
étude sur Rimbaud dans la série de ses Poètes maudit5 qui paraîtront en un volume chez Vanier, en
avril 1884. Quelques poèmes illustrent le propos de Verlaine : Voyelles, Les Efarés (déjà publié en
janvier 1878, à Londres), Oraison bu soir, Le5 Arsis, Le Bateau i w e , Les Chercheuses de poux, une strophe
des Premières Communions, une d’Eternité, quelques vers de Paris se repeuple.
Le 10 décembre, Rimbaud relit et complète un U Rapport sur I’Ogadine »,rédigé par son collègue
Constantin Sotiro à la suite de leur expédition. Ce rapport, signé par Rimbaud, envoyé par Bardey, sera
présenté le 1“février 1884 à la Société de Géographie, qui le même jour écrit à Rimbaud pour lui
demander sa photographie ainsi que quelques renseignements sur lui.
1884
Le 14 janvier, Rimbaud annonce qu’on va liquider l’agence du Harar et qu’il va quitter la ville.
C’est en fait la maison Mazeran-Viannay-Bardey et qui est en faillite.
Début mars, Rimbaud quitte Harar pour Aden, où il arrive vers le 20 avril. I1 reçoit son congé
le 23, écrit le 24 à sa famille que la maison est a liquidée à Harar, comme à Aden N et qu’il va se
trouver N hors d’emploi », avec une indemnité de trois mois.
Avril, à Paris : Les Poètes maudits en plaquette; 7 avril : lettre de Mallarmé remerciant Verlaine
d’avoir (( soustrait au désastre quelques feuillets de l’œuvre de Rimbaud ».
Fin avril, Bardey repart pour Marseille, U rechercher de nouveaux fonds pour continuer les affaires »,
d’après une lettre du 5 mai où Rimbaud exprime un profond découragement : sa vie est a un réel
cauchemar ».
Le 20 mai pourtant, il pense que U le commerce va reprendre ». I1 n’en est pas assuré le 29 mai,
mais on lui a U télégraphié de rester ».
Le 19 juin, il peut annoncer qu’il est réengagé pour six mois par la maison qui est désormais celle
des Frères Bardey, Pierre et Alfred.
Selon une lettre du I6 septembre, les affaires vont mal, après trois mois. Fatalisme et pessimisme ;
U celui qui n’est pas un grand négociant pourvu de fonds et de crédits considérables, celui qui n’a que
de petits capitaux, ici risque bien plus de les perdre que de les voir fructifier; car on est entouré de
mille dangers, et la vie, si on veut vivre un peu confortablement, vous coûte plus que vous ne gagnez ».
Mais enfin, (( puisque chaque homme est esclave de cette fatalité misérable, autant à Aden qu’ailleurs ».
Et de citer N les musulmans ; C’est écrit! ».
Le 7 octobre, à propos de nouvelles de son frère Frédéric, dont il y a lieu de se plaindre : <( c’est
un parfait idiot ».
En septembre, le Harar passe des Égyptiens aux Anglais. Rimbaud déplore (7 octobre et 30 décembre)
(( l’absurde politique N d’occupation anglaise, qui U ruine tout le commerce des côtes ». Au procès de la

politique coloniale anglaise (a une suite insensée d‘absurdités et de déprédations »), il ajoute des critiques
contre la France, qui elle aussi a vient faire des bêtises de ce côté-ci ».
Novembre-décembre, à Paris ; Barrès, dans Le5 Tacher d’encre, au cours d’une étude sur K La folie
de Charles Baudelgire », fait allusion, à propos des Correspondances, au U curieux sonnet des voyelles
d’Arthur Rimbaud », dont il cite le premiers vers.

41 1
1885
Le 10 janvier, Rimbaud signe un nouveau contrat avec la maison Bardey d’Aden, pour un an (U du
1“ janvier 1885 au 31 décembre ») : nourri et logé, il recevra 150 roupies par mois. Il l’annonce à sa
famille le 15 janvier, précisant qu’il va s’occuper des achats de café. I1 parle de revenir en été et rêve
de voyages.
C’est au début de 1885 que l’explorateur italien Ugo Ferrandi le rencontre à Aden.
Le 14 avril, il se plaint des affaires (( devenues très difficiles ici », accusant les Anglais, et la France
qui n’achète plus de moka. I1 a vendu son appareil photographique.
Les lettres d’avril et de mai à sa famille manifestent l’intérêt qu’il prend aux guerres coloniales :
les Anglais au Soudan, les Français au Tonkin, etc., tout le monde étant plus ou moins ridicule. Il
n’empêche que le 28 septembre il parle d‘aller en Inde, au Tonkin, ou à Panama.
26 août : article de Paul Bourde, U Les poètes décadents »,dans Le Temps, où le sonnet des Voyelles
fait figure de modèle.
[Septembre] : une lettre de Rimbaud à un journaliste italien travaillant en Orient, Auguste Franzoj,
parle d’une femme qu‘il a renvoyée U sans rémission » : U Je lui donnerai quelques thalers et elle partira
s’embarquer par le boutre qui se trouve à Ravali pour Obock, où elle ira où elle veut. J‘ai eu assez
longtemps cette mascarade devant moi. »
20 septembre : première mention de Rimbaud poète en Italie, dans le journal milanais II Pungolo
della domenica, par Vittorio Pica, qui propose une interprétation du sonnet des Voyelles par les synesthésies,
dans un article intitulé U Per i Decadendi ».
Le 5 octobre, contrat d’engagement avec un négociant du Choa, Pierre Labatut.
Le 10 octobre, lettre inquiète de sa mère, qui n’a pas de nouvelles (la lettre du 28 septembre n’est
pas encore arrivée) : U Bientôt tu dois être appelé pour faire tes treize jours comme soldat : les gendarmes
viendront encore une fois ici pour te chercher. N
Le 22 octobre, il écrit qu’il a quitté son emploi d’Aden U après une violente discussion avec ces
ignobles pignoufs qui prétendaient [Iyabrutir à perpétuité ». I1 a acheté N quelques milliers de fusils D
en Europe, va U former une caravane » et U porter cette marchandise à Ménélik » (né en 1842, roi du
Choa depuis 1866), qui a des visées expansionnistes sur l’empire du Tigré.
Mais le 18 novembre, il indique que son exploration est retardée. Il habite l’Hôtel de l’Univers à
Aden.
Le 3 décembre, il est à Tadjoura, territoire U annexé depuis un an à la colonie française d’Obock ».
C’est << un petit village Dankali avec quelques mosquées et quelques palmiers B : on lui a laissé a son
petit sultan et son administration indigène. C’est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des
esclaves ». On passe, en caravane, vers le Choa, U avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes les
côtes étant devenus ennemis des Européens, depuis que l‘amiral anglais Hewett a fait signer à l’empereur
Jean du Tigré un traité abolissant la traite des esclaves, le seul commerce indigène un peu florissant.
Cependant, sous le protectorat français, on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaut mieux ». Rimbaud
rassure cependant sa famille : N’allez pas croire que je sois devenu marchand d’esclaves M : il vend des
fusils, de (( vieux fusils à piston réformés depuis quarante ans », qui viennent de Liège ou de France
qu‘il achète 7 ou 8 francs et vend une quarantaine de francs à Ménélik (lettre du 3 décembre).
1886
Le séjour à Tadjoura se prolonge pour diverses raisons : limitation des licences de transport d’armes;
maladie du nouvel associé, Pierre Labatut.
Le 15 avril, Labatut et Rimbaud adressent au ministre des Affaires étrangères une longue lettre
demandant que soit levée U l’interdiction de l’importation des armes à destination du Choa », et se
défendant de toute U corrélation entre l’importation des armes et l’exportation des esclaves M : (( Ce dernier
trafic existe entre l’Abyssinie et la côte, depuis la plus haute antiquité, dans des proportions invariables.
Mais nos affaires sont tout à fait indépendantes des trafics obscurs des Bédouins. Personne n’oserait
avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave, à
la côte ou vers l’intérieur. »
Ugo Ferrandi retrouve Rimbaud à Tadjoura. I1 lui rendra beaucoup plus tard (en 1923) un
témoignage montrant Rimbaud discutant de littérature avec le journaliste Franzoj, a grand amateur », et
précisant à propos de Rimbaud : U Arabisant de premier ordre, il tenait dans sa case de véritables
conférences sur le Coran aux notables indigènes. Grand, maigre, avec des cheveux qui commençaient
déjà à grisonner aux tempes, vêtu à l’européenne, mais d’une façon sommaire, c’est-à-dire de pantalons
plutôt larges, d’un tricot, d’une veste assez commode, de couleur gris kaki, il ne portait en guise de
couvre-chef qu’une petite calotte, grise également, et il défiait le soleil torride de la Dankalie comme
un indigène. n
11 avril : publication dans La Vogue (revue symboliste, dirigée par Gustave Kahn, né en 186 1)
des Premières Communions.
En mai-juin, les Illuminations (y compris les U Derniers Vers ») paraissent dans cinq livraisons
consécutives de la même revue. C’est Félix Fénéon (né en 1861) qui prépare le manuscrit.

412
Claudel découvre la poésie de Rimbaud, le tirant, écrira-t-il dans U Ma conversion » (voir octobre 1913)
de son e bagne matérialiste ». De même, Laforgue, qui laissera en [juin 18861 quelques lignes sur
Rimbaud (voir 1903). Sinon, peu d’échos, apparemment : un compte rendu de Fénéon lui-même (voir
ci-dessous, octobre), un de Wyzewa (décembre) ; une lettre d’Eugène Lefébure à Mallarmé (17 juin),
critiquant v le procédé d’agglomération [...I trop visible et facile )) des N folies de Rimbaud » (t. IV de
la Correspondance de Mallarmé, éd. Mondor-Austin, Gallimard, 1973, p. 505).
En mai Rimbaud passe quelques jours à Aden.
Les tractations pour l’achat, le transport et la vente de fusils se développent en mai, juin, juillet.
Le 15 septembre, il annonce que son associé est tombé malade et qu’il partira seul. Labatut, atteint
d’un cancer de la gorge, rentre mourir en France.
Début octobre, la caravane de Rimbaud se met enfin en route pour le Choa: un interprète,
34 chameliers, 30 chameaux, 2 O00 fusils et 75 O00 cartouches.
En septembre, publication d’Une saison en enfer, dans trois livraisons successives de La Vogue.
Octobre : tirage des llluminationr en plaquette (Paris, Publications de L a Vogue), les poèmes figurant
dans un ordre modifié.
7-14 octobre : compte rendu des Illuminations par Fénéon dans Le Symboliste : U œuvre hors de
toute littérature et probablement supérieure à toute », mais qui n’aura qu’un seul acheteur en quelques
semaines : Paul Bourget (d’après Gustave Kahn, Les Origines d u symbolisme, Messein, 1936, p. 20-21).
Le 20 octobre, Verlaine écrit à Edouard Dujardin pour lui demander de voir un portrait de Rimbaud
par Manet, qui serait à L a Revue wagnérienne.
Le 29 novembre, dans la revue Le Décadent, premier d’une série de faux Rimbaud.
Décembre : compte rendu des illuminations par Teodor de Wyzewa dans La Revue indépendante.
1887
Le 6 février, la caravane arrive à Ankober, capitale du Choa. Ménélik se trouvant à Entotto après
sa victoire sur l’émir du Harar, Rimbaud décide de le rejoindre. Le 7 avril, il écrit à sa famille, de
Entotto, qu’il est U en bonne santé n.
Le 1” mai, il quitte Entotto pour Harar, accompagné par l’explorateur Jules Borelli.
Une lettre de juin 1887 du roi Ménélik à Rimbaud semble montrer des rapports confiants («comment
te portes-tu? »), mais le roi, qui s’était procuré des fusils plus perfectionnés, a acheté ceux de Rimbaud
à un prix très bas, que Makonnen (né en 1862), son gouverneur au Harar, est chargé de régler. Dans
une lettre du 30 juillet au vice-consul de France à Aden, où il se trouve, Rimbaud fait état des
U conditions désastreuses )) de la négociation des fusils : N Ménélik s’empara de toutes les marchandises
et me força à les lui vendre à un prix réduit »,soit 14 O00 thalers moins 2 500 de location de chameaux
et autres frais. Rimbaud règle au même moment, avec beaucoup de difficultés, la succession de son
associé, dont il n’a appris le décès qu’à la fin de 1886.
Rimbaud est à Obock début août, avec son domestique Djami. Le 4 août ils sont à Massouah, en
route vers Le Caire. Le représentant de la France à Massouah, Alexandre Merciniez, écrit le 5 à Gaspary,
vice-consul à Aden, demandant des renseignements sur le a sieur Rimbaud, se disant négociant à Harar
et à Aden », qui n’a pas de passeport et U dont les allures sont quelque peu louches ». I1 le décrit :
(( grand, sec, yeux gris, moustaches presque blondes, mais petites ». Quelques jours plus tard, connaissance

est faite puisque le même adresse une recommandation au marquis de Grimaldi-Régusse, avocat à la
Cour d’Appel du Caire, pour (( M. Rimbaud Arthur, Français très honorable ».
Le 20 août, au Caire, Rimbaud adresse à Octave Borelli, frère de Jules et directeur du Bosphore
égyptien, un texte qui paraîtra les 25 et 27 août, sur U l’état actuel des choses n en Abyssinie et au Harar,
où il raconte notamment la guerre entre l’émir du Harar et Ménélik.
Du Caire, les 23, 24 et 25 août, il écrit plusieurs lettres à sa famille.
C’est dans la lettre du 23 août qu’il évoque pour la première fois le mal dont il mourra : venu
au Caire pour fuir les chaleurs (( épouvantables cette année, dans la mer Rouge », (( très affaibli », il se
plaint d’un a rhumatisme dans les reins n et ajoute : (( j’en ai un autre dans la cuisse gauche qui me
paralyse de temps à autre, une douleur articulaire dans le genou gauche ». Même s’il se figure que son
U existence périclite », il attribue encore ces malaises aux voyages, à la traversée des mers, à la fatigue.
A sa mère, il demande 500 francs pour aller à Zanzibar, ayant placé son argent U en dépôt à six mois n
au Crédit Lyonnais du Caire.
Fin août encore, Rimbaud écrit à Bardey sur U les choses du Choa et du Harar à présent ».
En septembre probablement, il adresse à la Société de Géographie, à Paris, une demande de mission
subventionnée, qu’on lui refuse le 4 octobre.
D’après une lettre aux siens du 15 décembre, il a envoyé des articles à des journaux français, Le
Pays, Le Figaro, Le Courrier des Ardennes, qui ne les ont apparemment pas publiés.
Lettre à sa famille, le 8 octobre, attestant sa présence à Aden. Le 12, il s’informe auprès du consul
de France à Beyrouth pour l’achat là-bas de (< quatre baudets-étalons )) pour Ménélik, qui voudrait U créer
une race supérieure de mulets ». Le Vicomte de Petiteville, consul de France à Beyrouth, lui répondra
à ce sujet le 3 décembre.

413
Le 3 novembre, il rédige enfin à l’intention du consul à Aden U le détail de la liquidation de la
caravane de feu Labatut », son associé. Correspondance s’ensuit entre eux à ce sujet. I1 demande également
le 4 novembre l’intercession de Mg’ Taurin, vicaire apostolique des Gallas, au Harar, dans ses démêlés
financiers avec Makonnen.
Le 15 décembre, il tente une intervention par le député de l’arrondissement de Vouziers, auprès
d u ministre de la Marine et des Colonies pour obtenir l’autorisation U de débarquer sur les territoires
français de la côte orientale d’Afrique» (Obock, Tadjoura et la Somalie française), à destination de
Ménélik, de l’outillage pour la fabrication de U fusils à percussion centrale » et de cartouches.
1888
Un U faux N canulardesque dans Le Décadent du 1”- 15 janvier, dénoncé aussitôt par Verlaine. Un
autre dans la livraison du 1“-15 février. Il en paraîtra de nouveaux dans les nm du 15-31 mai, du 1“-
15 juillet, du 15-30 septembre. Ils sont en réalité d’Ernest Raynaud, Maurice du Plessys et Laurent
Tailhade.
[Janvier] : dans la série Les Hommes d’aujourd’hui publiée par Vanier, le no 3 18 est consacré à
Rimbaud : la couverture de Luque le montre colorant des voyelles; le texte est de Verlaine.
En janvier le débarquement d‘armes N sur les territoires français de la côte orientale d’Afrique » que
Rimbaud voudrait organiser avec Armand Savouré, est refusé par le ministère de la Marine et des
Colonies (lettre du 18 janvier), qui se ravisa ensuite, faisant état d’une U nouvelle convention )) (lettre
du 2 mai) pour suspendre à nouveau l’autorisation (15 mai). Rimbaud est en contact, au début de
l’année, avec Alfred Ilg (né en 1854, du même âge que Rimbaud), homme de confiance de Ménélik.
Le 29 mars, Rimbaud parle de retourner à Harar. I1 est à Aden le 4 avril, le 16 à Zeilah, à Harar
début mai, après un voyage sous les pluies et les cyclones (lettre à Bardey, 3 mai). Le 15 mai, il informe
sa famille qu’il est U réinstallé pour longtemps » à Harar, où il a établi N un comptoir commercial
français sur le modèle de l’agence » qu’il y tenait jadis. I1 a comme U correspondant à Aden », César
Tian, U installé là depuis vingt ans » (lettre du 4 juillet). Les affaires, écrit-il le 4 août, vont <( tantôt bien
tantôt mal ». Renonçant au commerce des armes, il importe de la soie, du coton; exporte du café, des
gommes, des parfums, de l’ivoire, de l’or. I1 se plaint de l’ennui U d’une existence sans famille, sans
occupation intellectuelle ». Le 10 novembre encore, même thème de 1’u ennui fatal ».
I1 reçoit en septembre la visite de Jules Borelli, puis celle d‘Armand Savouré, en décembre celle
d’Alfred Ilg.
Nouvelle édition des Poètes maudits de Verlaine, avec deux poèmes inédits de Rimbaud : Le Cœur
du pitre et Tête de faune (dans la notice de Verlaine sur lui-même : N Pauvre Lélian D).
Octobre: compte rendu des Poètes maudits par Gustave Kahn, dans La Revue indépen-
dante.
Cazals dénonce les faux Rimbaud, dans La Cravache parisienne d u G octobre; Verlaine l’en remercie
dans la livraison du 13; le 27, un nouveau faux : Poison perdu, pour lequel l’équivoque persistera plus
longtemps, adressé à la revue, de Naples, par Vittorio Pica et attesté par Verlaine dans le no du
1“ novembre. Encore un faux dans Le Décadent du 1”-15 décembre.
L’Anthologie des poètes francais du XIX‘ siècle, de Lemerre, publie Les Effarés, Le Buffet et Le Dormeur
du val.
1889
Le Mal, A la musique, Sensation et M a Bohème dans La Revue indépendante de janvier-février.
Le 10 janvier, à sa mère et sa sœur, accusant réception de leur lettre du 10 décembre 1888 :
U Pourquoi parlez-vous toujours de maladies, de mort, de toutes sortes de choses désagréables? Laissons
toutes ces idées loin de nous, et tâchons de vivre le plus confortablement possible, dans la mesure de
nos moyens. N I1 parle de faire une U donation » s’il (< [se] trouva$t] un jour sérieusement malade » et de
confier son testament à U une mission chrétienne » à charge de le transmettre U au consulat de France à
Aden n.
Le 25 janvier il U [sle porte très bien », écrit-il.
Février : Rimbaud, voulant empoisonner des chiens qui ravagent ses magasins, contamine aussi des
moutons. Les indigènes menacent de vengeance.
Au début de l‘année, la guerre engagée par Ménélik contre l’empereur Jean,s’achève. Rimbaud la
raconte avec humour à sa famille le 18 mai : U Notre Ménélik s’était révolté, l‘an passé, contre cet
affreux Jean, et ils s’apprêtaient à se manger le nez, quand le susdit empereur eut l’idée d’aller d’abord
flanquer une raclée aux Mahdistes, du côté de Matama. I1 y est resté : que le Diable l’emporte. » Ménélik
se proclamera négus d’Ethiopie.
Tout au long de l’année, il poursuit son commerce de tissus, d‘or, d’ivoire, de café, en correspondant
avec Alfred Ilg, à qui le 20 décembre, il N confirme très sérieusement [sla demande d’un très bon mulet
et de deux garçons esclaves ».
24 août : Verlaine publie un sonnet U A Arthur Rimbaud N (U Mortel, ange et démon ... n) dans Le
Chat noir.

414
5 décembre : première allusion à Rimbaud dans le Journal de Jules Renard (cf. mars 1892).
Première mention de Rimbaud dans une histoire de la littérature française, celle de Victor Jeanroy-
Félix (Nouvelle Histoire de la littérature française sous le Second Empire et la Troisième République (1852-
1899), Paris, Blond et Barral, 1889, p. 245 et 635).
Allusion aux VoyelleJ dans les Confissions of a Young M a n de George Moore.
1890
8 février : article sur Rimbaud, dans Le Petit Ardennais, signé d’un pseudonyme : Pierre l’Ardennais,
évoquant U l’un des chefs de cette poésie précieuse et bizarre dont se recommandent trop facilement les
Décadents ». Cite Le Buffet et Sensation. Conclut : U On dit qu’il est présentement en Afrique, à Harar. M
Le 25 février, à sa mère et à sa sœur : U Ne vous étonnez pas que je n’écrive guère : le principal
motif serait que je ne trouve jamais rien d’intéressant à dire. Car, lorsqu’on est dans des pays comme
ceux-ci, on a plus à demander qu’à dire! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans
courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu’on écrive de là? Qu’on s’ennuie, qu’on s’embête, qu’on
s’abrutit [...I. n I1 continue à faire, avec César Tian, des affaires qui marcheraient bien s’il n’y avait U à
chaque instant [...I des guerres, des révoltes ».
Le 1“ mars, en effet, il se dit U très endetté » dans une lettre à Ilg, a littéralement sans un thalari
depuis le I S décembre 1889 Y ; et le 7 avril U complètement brouillé avec M. Tian n pour avoir prêté au
gouvernement abyssin, 4 O00 thalaris qu’il réclame le même jour par le même Ilg à Ménélik, à qui il
a U déjà écrit trois fois à ce sujet n, se disant menacé de se voir retirer l’agence qu’il dirige. I1 sera
remboursé le 18 avril.
Le 21 avril, à sa mère : il se porte bien mais U il [lui] blanchit un cheveu par minute n : il se désole
de (( cette trahison du cuir chevelu ».
Le commerce se poursuit, d’ivoire et de café. I1 se plaint à l’occasion de la mauvaise qualité des
cafés que Savouré lui envoie.
Le 17 juillet, le directeur d’une jeune revue de Marseille, La France moderne, Laurent de Gavoty,
lui écrit : U Monsieur et cher Poète, j’ai lu de vos beaux vers : c’est vous dire si je serais heureux et fier
de voir le chef de l’école décadente et symboliste collaborer à France Moderne [ » (Rimbaud a conservé
cette lettre.) Le 24 juillet, la revue annonce qu’elle publiera bientôt des vers inédits de Rimbaud.
En août, Rimbaud redemande à Ilg de lui procurer des esclaves, pour lui-même plutôt que pour
en faire commerce, d’après la réponse que lui fait son correspondant le 23 août : U Quant aux esclaves,
pardonnez-moi, je ne puis m’en occuper, je n’en ai jamais acheté et je ne veux pas commencer. Je
reconnais absolument vos bonnes intentions, mais même pour moi je ne le ferai jamais. n
Le 10 août, à sa mère : U Pourrais-je venir me marier chez vous, au printemps prochain? Mais je
ne pourrai consentir à me fixer chez vous, ni à abandonner mes &aires ici. Croyez-vous que je puisse
trouver quelqu’un qui consente à me suivre en voyage? Je voudrais bien avoir une réponse à cette
question, aussitôt que possible. n I1 y revient, après la réponse de sa mère le 10 novembre : (< Je suis
tellement déshabitué du climat d‘Europe, que je m’y remettrais difficilement [...I I1 faudrait que tu
trouvasses quelqu‘un qui me suivît dans mes pérégrinations. n
Le 15 septembre, Paris se repeuple dans La Plume.
Une page sur le sonnet des Voyelles dans La Vie errante de Maupassant (Ollendorf).
1891
Rimbaud tombe malade au début de l’année. Le 20 février, il se plaint de varices U à la jambe
droite », U compliquées de rhumatisme ». I1 n’a U pas fermé l’œil n depuis U quinze nuits ». I1 demande
qu’on lui envoie U un bas pour varices pour une jambe longue et sèche »,en coton ou de préférence en
soie. En attendant, il a U la jambe bandée ». Les U varices produisent des plaies )) et la U douleur
rhumatismale » le prend la nuit; pas un mot, le même jour, à Ilg, de sa santé.
Le 8 février, dans son Journal, Edmond de Goncourt évoque Rimbaud et U le souvenir de cette
heure où la littérature a cru s’originaliser par de la pédérastie n; il cite Daudet rapportant des propos
très crus de Rimbaud sur Verlaine, et Darzens racontant que Rimbaud est U marchand à Aden n et qu’il
lui a écrit des lettres où (< il parue] de son passé comme d’une énorme fumisterie n. Le 13 mars, mort
de Théodore de Banville à Paris.
Le 27 mars, MmcRimbaud expédie de Roche U un pot de pommade pour graisser les varices et
deux bas élastiques qui ont été faits à Paris, accompagnés d’une U ordonnance N et de U prescriptions du
docteur »,à lire U attentivement ». Elle lui conseille de rester couché : le mal, dit le médecin d’après la
lettre de Rimbaud, (( est arrivé à un point inquiétant pour l’avenir ».
Après avoir, durant une vingtaine de jours, dirigé ses affaires depuis un lit placé près de la fenêtre,
Rimbaud décide d’aller consulter sur la côte. I1 dessine et fait fabriquer une civière, loue seize porteurs,
des chameaux, et se met en route le mardi 7 avril à 6 heures du matin, après avoir rapidement réglé
ses affaires. En douze jours il traverse le désert et rejoint Zeilah, tenant le journal de son voyage ou de
son calvaire : civière a disloquée N dès le premier jour, réparée ensuite; pluie, vent, orage, froid; protégé
le cas échéant par une peau abyssine.

415
De Zeilah, il est transporté par bateau à vapeur à Aden, couché sur un matelas. I1 écrit à sa mère
le 30 avril, d‘Aden, qu’il a bien r e p les bas. I1 est à l’Hôpital européen, dans la seule chambre pour
les malades payants. Le médecin anglais, le docteur Nouks, voyant le genou, U a crié que c’est une
synovite anjvée 2 un point très dangereux n, parlé U tout de suite de couper la jambe », puis décidé
n d’attendre quelques jours ». Rimbaud ne dort pas, souffrant aussi du dos U écorché )) par le lit.
Début mai il décide de rentrer en France, transporté par un bateau des Messageries maritimes,
L’Amazone. Après treize jours de voyage il arrive à Marseille, le 20 mai, et entre aussitôt à l’Hôpital de
la Conception. Il écrit à sa mère et à sa sœur le 21 : U Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l’état
de squelette par cette maladie de ma jambe gauche qui est devenue à présent énorme et ressemble à
une énorme citrouille. C’est une synovite, une hydarthrose, etc., une maladie de l’articulation et des
os. » Le lendemain, vendredi 22 mai, il télégraphie à sa mère à 2 h 50 U du soir » de venir à Marseille :
n Lundi matin, on ampute ma jambe. Danger mort. » M“Rimbaud répond le jour même, à 6 h 35 :
n Je pars. Arriverai demain soir. Courage et patience. » Prévue pour le lundi 25, l’intervention a lieu en
fait le mercredi 27. Rimbaud écrit à Makonnen le 30, qu’il a été amputé, qu’il guérira a dans une
vingtaine de jours » et qu’il rentrera au Harar n dans quelques mois ».
MmeRimbaud quitte Marseille le 9 juin, arrive à Roche le 11. Rimbaud correspond désormais avec
sa sœur Isabelle: la question du service militaire reste pendante quelque temps, réglée enfin début
juillet. D’abord U très fâché w que sa mère l’ait quitté, Rimbaud, dans les quinze derniers jours de juin,
semble à la fois résigné et confiant, souffrant d’n une forte névralgie à la place de la jambe coupée ))
(lettre du 17 juin), prévoyant de marcher avec des béquilles en attendant n une jambe artificielle »
(23 juin), parlant (le 29) de se (( faire faire une jambe de bois pour commencer », se plaignant d’insomnies
le 2 juillet : U Quand cet abcès dans le genou m’a commencé au Harar, cela a débuté ainsi par quelque
quinze jours d’insomnies. Enfin, c’est peut-être mon destin de devenir cul-de-jatte! A ce moment, je
suppose que l’administration militaire me laisserait tranquille ! ))
il supporte de moins en moins les béquilles, n l’instrument maudit n (le 10 juillet) et pense à U [sles
anciens voyages » : (< Où sont les courses à travers les monts, les cavalcades, les promenades, les déserts,
les rivières et les mers [...I. Ma vie est passée, je ne suis plus qu’un tronçon immobile » (même lettre
du 10 juillet).
A Paris, pendant ce temps, quelques signes viennent d’une attention pour Rimbaud. En avril, dans
La Revue bleue, Georges Rodenbach lui-consacre quelques pages dans un article sur U La poésie nouvelle n.
Le 13 juillet, dans sa chronique de L’Echo de Paris (La Bohémienne), Jean Lorrain démarque un poème
en prose des Illuminations : Enfance Ill. Les Entretiens politiques et littéraires de juillet publient quelques
lignes (posthumes) de Laforgue, sur Rimbaud (< fleur hâtive et absolue ».
Ménélik prend des nouvelles du malade en lui écrivant le 12 juillet. Dans une longue lettre, le 15,
Rimbaud raconte à sa sœur sa vie à Harar lorsque le mal s’est déclaré, la décision de partir. Le 20,
parlant d’n une violente douleur dans l’épaule droite », il écrit à isabelle qu’il va prendre le train :
<( Dans deux ou trois jours je sortirai donc et verrai à me traîner jusque chez vous comme je pourrai. ))

I1 descendra à la gare de Voncq et souhaite U habiter en haut ».


I1 quitte en effet Marseille le 23 juillet. Après un mois à Roche, il doit rentrer à Marseille pour
se faire soigner. Le mal progresse très rapidement : le bras gauche, l’autre jambe.
1“ septembre : publication d’un devoir d’école : la n lettre de Charles d’Orléans à Louis XI pour
solliciter la grâce de Villon menacé de la potence N dans la Revue de I’éuolution sociale, scient$qse et
littéraire.
Le 22 septembre, Isabelle, qui est avec son frère à Marseille, écrit à leur mère qu’il ne faut plus
rien espérer : n Sa vie est une question de temps. » Elle fait allusion à des périodes de délire. <( Il est
très maigre; ses yeux sont enfoncés et cerclés de noir; il a souvent mal à la tête; quand il dort la nuit,
il a des rêves effrayants [...I. Depuis que la raison lui est revenue il pleure toujours [
médecins, il se cramponne à la vie. D
Le 3 octobre, d’après une autre lettre d’Isabelle à sa mère, Rimbaud a appelle la mort à grands
cris » et menace (( de s’étrangler ou de se suicider n’importe comment ». U On va essayer un traitement
par l’électricité : c’est la dernière ressource. » Le 5 octobre : n On pense qu’il va se paralyser petit à petit
jusqu’au cœur; personne ne lui dit mais il l’a deviné et il se désole et se désespère sans cesser un
instant. ))
Le 28 octobre, Isabelle écrit à sa mère que Rimbaud s’est confessé dimanche, le 25 : (( Quand le
prêtre est sorti, il m’a dit, en me regardant d’un air troublé, d’un air étrange : “ Votre frère a la foi
mon enfant [...] et je n’ai même jamais vu de foi de cette qualité! ” [...I. n Désormais, tandis que U la
mort vient à grand pas », Rimbaud U appelle le Christ en Croix, et il prie ». Sa vie s’achève U dans une
sorte de rêve continuel », disant n des choses bizarres », appelant parfois Isabelle n Djami », du nom de
son jeune domestique à Harar.
Le 9 novembre, Rimbaud dicte à Isabelle une lettre délirante au directeur des Messageries maritimes,
se terminant par : U Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord. »
I1 meurt le 10 novembre à 10 heures.
Les obsèques ont lieu le 14 novembre à Charleville.

416
Début novembre, l’éditeur Genonceaux a publié, sous le titre Reliquaire, un volume contenant des
poèmes de Rimbaud et quatre pièces apocryphes (dont Poison perdu), avec une préface d’après des notes
provisoires de Darzens, qui fait saisir le volume le 11 novembre.
Dix pages sur Rimbaud et Laforgue dans les Impressions and Opinions de George Moore (Londres
et New York, Werner Lawrie et Scribner‘s and Son).
28 novembre: deux colonnes d’Anatole France dans sa chronique de L’Univers illustré sur ce
U personnage extraordinaire et mystérieux n, à propos du Reliquaire.
29 et 30 novembre : article nécrologique de Louis Pierquin dans le Courrier des Ardennes.
1” décembre : compte rendu du Reliquaire par R.G. [Remy de Gourmont], dans le Mercure de
France, sévère pour Darzens, et pour Rimbaud (cf. 1896).
1” et 15 décembre : La Plume signale et confirme la mort de Rimbaud.
11 décembre : article de Georges Izambard, sur le Reliquaire de Darzens, sous le titre : U Profils de
plagiaires n, dans La Liberté.
Décembre : U Sur Rimbaud », signé M.D. [Delahaye], dans les Entretiens politiques et littéraires et
dans Le Petit Ardennais.
Lettres de protestation d’Isabelle (le 15) et de Frédéric.
15 décembre : isabelle adresse une lettre, de Roche, aux R.R.P.P. Capucins de Harar pour U recom-
mander à [leur] souvenir et à leur prière l’âme de M. Jean-Arthur Rimbaud n, qui U a fait la mort la
plus sainte et la plus édifiante B : elle demande U quelle somme d’argent serait nécessaire U pour faire
dire une messe N chaque mois pendant une année ».
1892
Fin 1891 (portant le millésime 1892) : Les Illuminations, Une saison en enfer, en un volume in-18
chez Vanier, reprenant la préface de Verlaine de 1886.
Janvier : lettre d’Isabelle répliquant à Delahaye, dans les Entretiens politiques et littéraires; compte
rendu du Reliquaire et de l’édition Vanier par Albert Giraud dans La Jeune Belgique; article de Charles
Maurras dans La Revue encyclopédique (première attestation de la formule : U le mythe de Rimbaud n;
insinuations sur l’intimité avec Verlaine, auxquelles ce dernier répondra dans sa préface aux Poésies
complètes, 1895).
16 janvier : Delahaye publie des souvenirs de collège dans Le Réveil catholique.
23 janvier et 6 février : U Une ... manquée n et U L’Amigo », souvenirs de Verlaine sur les événements
de juillet 1873 à Bruxelles (recueilli dans Mes Prisons, 1893).
5 février : récitation du Bateau ivre au Théâtre d’Art. Verlaine en rend compte dans la livraison
du même mois de La Revue indépendante.
5 mars : L ~ Nouvelles
J géographiques annoncent U la mort de M. Arthur Rimbaud, qui était plus
généralement connu en France comme poète décadent que comme voyageur n et rappellent son itinéraire
africain et sa collaboration à la Société de géographie en 1886.
14 mars : Jules Renard, dans son Journal : U Est-ce que le fils de Verlaine ressemble à Rimbaud? n
3 avril : conférence de Vittorio Pica au Circolo filologico de Naples, sur le décadentisme, contribuant
à la diffusion de Rimbaud dans les milieux intellectuels italiens (cf. septembre 1885).
Avril : (< Les poèmes en prose d’Arthur Rimbaud n par Hubert Krains, dans Le Réveil (Gand).
19 septembre : deux strophes de Mémoire, dans L’Ermitage.
16 octobre : Marcel Drouin (futur fondateur de La NRF) publie dans La Lorraine artiste un
(( Dialogue des morts n signé Stello et faisant converser Rimbaud et Renan (mort le 2 octobre).

1893
15 février : À Arthur Rimbaud, sonnet de Verlaine dans La Plume (U Toi mort, mort, mort... n).
5 mars : La Ballade des vieux Parnassiens de François Coppée, publiée dans les Annales politiques
et littéraires, comporte un quatrain consacré à Voyelles : U Rimbaud fumiste réussi, / Dans un sonnet que
je déplore, / Veut que les lettres O,E,I, / Forment le drapeau tricolore. n
7 juin : un reçu daté de Harar fait état du legs de 750 thalers de Rimbaud à son domestique
Djami.
12 décembre : lettre de Germain Nouveau à Rimbaud, dont il ignore la mort, envoyée d’Alger et
adressée (( aux bons soins du Consulat de France n à Aden.
Mention de Rimbaud dans Les Contemporains de Jules Lemaitre (4‘ série, Lecène et Oudin, 1893,
p. 72).
Deux poèmes, Sensation et Charleville, dans un recueil de John Gray : Silverpoints (Londres, Elkin
Mathews and John Lane) sont présentés comme (< imitated from the French of Arthur Rimbaud n.
1894
Quelques mentions de Rimbaud dans le t. II de L’Évolution de la poésie lyrique en France au
XIX‘ siècle, de Ferdinand Brunetière (p. 23 1, 295).
Juillet : The Fornightly Review (Londres) publie la traduction anglaise, par Arthur Symons, d’un

417
article de Verlaine : U Notes of England », où il est question de Rimbaud, article qui ne sera connu en
France qu’en 1924.
7 septembre : Rimbaud est un U ingénieur » écrit Valéry à Gide.
1895
1“ janvier : article de Maurras sur Verlaine dans La Revue encyclopédique; nouvelle allusion équivoque
aux Ujambes sans rivales » de Rimbaud,
10 août : dans sa chropique de L’Echo de Paris, racontant une expédition à la campagne sous le
titre Paris aux champs : L’Ecole Buissonnière, Jean Lorrain démarque quelques pages des Illuminations :
Départ, Après le Déluge, Enfance I, II e t IV. Le Mercure de France de septembre publie une lettre, datée
du 15 août et signée Paul Verlaine, dénonçant le U plagiat » de Lorrain. Le dénonciateur apparemment
n’est pas Verlaine, qui rectifie en adressant le 3 1 août une lettre que le Mercure publiera dans sa livraison
d’octobre. Même rectification de Verlaine dans une lettre du 1” septembre au Directeur de La Plume,
Léon Deschamps, qui ne sera pas insérée. Entretemps, Valéry, le 18 août, écrit à Gide en accusant
Lorrain d’avoir U commis un plagiat dégoûtant des Illuminations dans un article de L’Echo n. D’autres
mises au point viendront plus tard (voir 1904 et 1922).
[Septembre] : les Poésies complètes de Rimbaud, chez Vanier, avec une préface de Verlaine (cf. 1891)
dénonçant le Reliquaire et répondant aux articles de Maurras (janvier 1892 et janvier 1895).
Octobre : article de Verlaine, U Arthur Rimbaud » dans The Senate (Londres); 15-30 novembre :
U Nouvelles notes sur Rimbaud », du même Verlaine, dans La Plume; 1” décembre : U Arthur Rimbaud,
chronique», dans La Revue des Beaux-Arts, de Verlaine encore; et un passage sur Rimbaud dans ses
Confessions, notes autobiographiques.
Novembre : quelques lignes sur Rimbaud, citant une strophe du Bateau ivre, quelques vers d’0phélie
et des Premières Communions dans la rubrique U Les Livres », de Louis Lambert, dans La Renaissance
idéaliste (à propos des Poésies complètes parues chez Vanier).
1896
8 janvier : mort de Verlaine à Paris.
15 mai : article de Mallarmé, U Arthur Rimbaud (lettre à M. Harrison Rhodes) », dans une revue
de Chicago : The Chap Book.
Publication du Verlaine dessinateur de Félix Régamey (Floury), où figure le fac-similé du dizain
ironique de Rimbaud, à la manière de Coppée, sur le Prince impérial.
12 juillet : Paterne Berrichon (pseudonyme de Pierre Dufour) entre en contact avec Isabelle Rimbaud,
lui écrivant à propos de son U divin frère D et de son projet de réhabiliter sa mémoire. Réponse d’Isabelle
le 2 1. Ils échangent plusieurs lettres en août, septembre, octobre.
15 août : premier article de Berrichon sur Rimbaud, dans La Revue blanche.
Novembre-décembre : début de la publication, dans la Revue d’Ardenne et d’Argonne, de la première
biographie de Rimbaud, par Charles Houin et Jean Bourguignon : U I : Enfance d’Arthur Rimbaud
(1854-septembre 1870). » Elle fait partie, théoriquement, d’une série de monographies de U Poètes
ardennais ».
(( Arthur Rimbaud » dans L e Livre des masques de Remy de Gourmont (Mercure de France), avec
un portrait en vignette de Felix Vallotton; Gourmont reprend son texte de décembre 1891, en le
modifiant.
1897
Janvier-février : 2‘ partie de la biographie Houin-Bourguignon, dans La Revue d’Ardenne et d’Ar-
gonne.
Mars : Paterne Berrichon demande la main d’Isabelle à sa mère, qui s’informe, le 13, auprès de
Delahaye et, le 23, auprès de Mallarmé; ce dernier lui répond le 25 en faisant l’éloge de Berrichon et
de son U individualité très intéressante »; il écrit, d’un autre côté, à Jean Bourguignon, le félicitant pour
sa U définitive, minutieuse et tout à la fois belle, large et intelligente évocation de Rimbaud ».
28 avril : Berrichon, qui vient de publier son second article sur Rimbaud, toujours dans La Revue
blanche, demande à Mallarmé d’être U le témoin et le parrain de Mademoiselle Isabelle Rimbaud »; le
1” mai : Isabelle sollicite elle-même le U parrainage » de Mallarmé U à la cérémonie nuptiale » ; refus poli
de Mallarmé.
1“ juin : mariage d’Isabelle et de Berrichon.
16 juillet : lettre d’Alfred Bardey à Berrichon : Rimbaud en Afrique accablait son passé poétique
de trois adjectifs : U absurde, ridicule, dégoûtant ».
1“ septembre : à la suite de son troisième article dans La Revue blanche, Berrichon publie avec
plusieurs erreurs de lecture une des trois proses évangéliques : N Beth Saïda... », qu’il présente comme
une U page inédite d’Une saison en enfer ».
Septembre-octobre : 3‘ partie de la biographie Houin-Bourguignon dans La Revue d’Ardenne et
d’Argonne.

418
15 octobre : article d’Isabelle : U Le dernier voyage d’Arthur Rimbaud » dans Le Mercure de France.
Novembre : La vie de Jean-Arthur Rimbaud de Paterne Berrichon (Mercure de France).
L’article de Mallarmé du Chap Book (15 mai 1896) repris dans ses Divagations (Fasquelle).
Plusieurs pages sur Rimbaud dans l’ouvrage de E. Vigié-Lecocq sur La Poésie contemporaine ( 1 884-
1896), Mercure de France, 1897, p. 173-174, 191-193.
1898
Avril : CEuvres de Rimbaud (Poésies, Les Illuminations, Autres Illuminations, Une saison en enfer),
Mercure de France avec un U Avertissement » de Berrichon et Delahaye, et un portrait de Rimbaud par
Fantin Latour (cf. 1872).
7 avril : premier article en allemand sur le poète : U Arthur Rimbaud », par Arthur Eloesser, dans
Monatsschrifi für nene Literatur und Kunst (Berlin), rendant compte du livre de Berrichon (1897).
28 mai : article d’Arthur Symons, U Arthur Rimbaud n dans The Saturday Review (Londres).
12 août : U Un précurseur français en Abyssinie », par Georges Rodenbach, en première page du
Figaro.
15 août : U Arthur Rimbaud », par Gustave Kahn, dans La Revue blanche (recueilli dans Symbolistes
et décadents, 1902).
Georges Maurevert se fait montrer par Bertrand Millanvoye, qui les tient de Forain (voir avril 1874),
quelques manuscrits de Rimbaud : Les Douaniers, Les Saours de charité, U L’étoile a pleuré rose ... », Les
Déserts de i’amour (voir septembre 1906). I1 interviendra en 1923 dans la controverse sur l’attribution
de Poison perdu.
1892-1898 : le triptyque de Mario Maurin, dont l’un des volets : L’Aurore de i’amour, est sous-
titré Les Illuminations d’Arthur Rimbaud, daterait de cette époque; c’est la première trace connue d’une
inspiration picturale venant de l’œuvre de Rimbaud (voir le Catalogue de l’exposition Polyptiques, Musée
du Louvre, mars-juillet 1990, p. 188-190).
1899
14 janvier: U La vie et les œuvres d’Arthur Rimbaud» par Charles Maurras, dans La Revue
encyclopédique, rendant compte du livre de Berrichon (1897).
Février : un article : U A propos de colonisation [...I » de Berrichon dans le Mercure de France, fait
l’éloge du bon colon, Rimbaud.
12 juin : Paul Gauguin fait écho à l’article de Berrichon dans L ~ JGuqes (Tahiti).
Mai et juin : 4‘ et 5‘ partie de la biographie de Rimbaud par Houin-Bourguignon dans la Revue
d’Ardenne et d’Argonne.
[Novembre] : Berrichqn publie aux Éditions du Mercure de France 113 Lettres de Jean-Arthur
Rimbaud : Egypte, Arabie, Ethiopie, dont il a largement corrigé le texte.
1900
Mai : M”‘ Rimbaud fait procéder à l’exhumation du caveau de famille, au cimetière de Charleville :
elle nettoie elle-même les cercueils, découvrant le jeudi 19 mai les restes de Vitalie. Le 23, on exhume
les cercueils de son fils Arthur, sans l’ouvrir, et celui du grand-père, que l’on ouvre et dont elle réunit
les restes avec ceux de Vitalie. Elle écrit à sa fille Isabelle pour lui rapporter ces événements.
lcrjuin : MmeRimbaud éprouve, écrit-elle à sa fille, U une satisfaction intérieure impossible à dire » :
U Ma place est prête au milieu de mes chers disparus; mon cercueil sera déposé entre mon bon père et
ma chère Vitalie à ma droite, et mon pauvre Arthur à ma gauche. n Elle se fait U glisser [...I jusqu’au
fond du caveau v pour vérifier que U tout est bien )) et conclut en évoquant son fils, U qui n’a jamais rien
demandé, et qui par son travail, son intelligence, sa bonne conduite, avait amassé une fortune et [...]
n’a jamais trompé personne; [...I le cher enfant était très charitable [ Vous-même, ma fille, vous savez
l’argent que vous avez envoyé là-bas pour être remis à son serviteur et d’après ses recommandations. »
Août : étude sur Rimbaud, par Ernest Delahaye, dans Le Sagittaire.
1” septembre : U Arthur Rimbaud B par André Beaunier dans la Revue de Paris (recueilli dans son
livre La Poésie nouvelle en 1902).
Cinq poèmes : Voyelles, Le Bateau ivre, Les Chercheuses de poux, Le Dormeur du val et Le Châtiment
de Tartuffe, dans l’anthologie d’Adolphe Van Bever et Paul Léautaud : Poètes d’aujourd’hui (1888-
1900).
1901
[DIXIÈME ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE RIMBAUD]
lmjanvier : Gustave Kahn lance un appel aux poètes et U à leurs fidèles », dans La Revue blanche,
pour U coopérer )) au buste de Rimbaud à Charleville.
Janvier-février et juillet : suite et fin de la biographie Houin-Bourguignon dans la Revue d’Ardenne
et d’Argonne.
16 juillet : le journal Les Ardennes publie une interview de MmeRimbaud, à l’occasion de la
cérémonie du 21 juillet.

419
Uuillet] : Le poète Artbur Rimbaud, de Louis Pierquin (Charleville, Édouard Joly).
21 juillet : N Arthur Rimbaud N par Charles Maurras dans La Gazette de France (recueilli dans
Barbarie et poésie, 1925).
2 1 juillet : inauguration d’un monument Rimbaud à Charleville : un buste en bronze, par Berrichon,
et d’une plaque de marbre sur la maison natale, 12, rue Thiers. Discours de Gustave Kahn, Alfred
Bardey, Jean Bourguignon. Lecture de poèmes : Pour Arthur Rimbaud, de Francis Jammes et Au poète
Arthur Rimbaud d’Ernest Raynaud.
23 juillet : article d’André Beaunier dans Le journal des Débats, 10 août, de Gustave Kahn dans
La Revue bleue, rendant compte de l’inauguration du monument.
Août : un numéro spécial du Sagittaire publie les trois discours et les deux poèmes.
Septembre : (< Pourquoi Rimbaud aimait les nègres », par Ernest Delahaye, dans La Gande Revue.
Un avocat belge, Léon Losseau, découvre plusieurs centaines d’exemplaires de l’édition originale
d’Une saison en enfer, dans les caves de l’imprimeur Poot, rue aux Choux, à Bruxelles (cf. 12 juillet
1914).
Gustave Kahn commente les Villes des Illuminations dans L’&thétique de la rue (Fasquelle-
Bibliothèque Charpentier, p. 196-199).
1902
André Beaunier et Gustave Kahn recueillent leurs articles de 1900 (Beaunier), 1898 et 1901
(Kahn) dans La Poésie nouvelle (Beaunier) et Symbolistes et Décadents (Kahn).
Avril : quelques lignes sur le sonnet des Voyelles dans un article de Victor Segalen sur N les
synesthésies et l’école symboliste 1) (Mercure de France).
1903
(< Notes sur Rimbaud >) dans les Mélanges posthumes de Jules Laforgue (cf. juin 1886).
Catulle Mendès consacre une page à Rimbaud dans le rapport officiel demandé par le ministre de
l’Instruction publique et des Beaux-Arts : Le Mouvement poétique français de 1867 à 1900 (Editions de
l’Imprimerie nationale).
Ajoutant une N préface écrite vingt ans après le roman )) à l’occasion d’une réédition d’A rebours,
Huysmans mentionne Rimbaud et Laforgue qui N eussent mérité de figurer dans le florilège des Esseintes N
mais dont les œuvres n’ont paru que U beaucoup plus tard ».
Première publication du Sonnet du Trou du Cul [1871] par Arthur Rimbaud [auteur des tercets] et
Paul Verlaine [auteur des quatrains] dans le recueil posthume de Verlaine, Hombres (« sous le manteau
et ne se vend nulle part N [Paris, Messeinl).
1904
13 avril : (( Le poète maudit )) de Jacques Bainville (publié avec cette date dans Au seuil du siècle
en 1927).
1” novembre : article d’Ernest Gaubert dans le Mercure de France, proposant d’expliquer le sonnet
des Voyelles par un abécédaire colorié.
Hector Fleischmann dénonce les plagiats de Lorrain (voir 1895) dans une petite plaquette : M a s a c r e
dune amazone : quelques plagiats de M . Jean Lorrain (Genonceaux).
Notice sur Rimbaud dans le Nouveau Larousse illustré (t. VII), proposant de dater les Illuminations
de 1873-1875, après Une saison en enfer (cf. la thèse de Bouillane de Lacoste, en 1949).
1905
Septembre : Alain-Fournier et Jacques Rivière découvrent Rimbaud et évoquent les Illuminations
dans leur correspondance.
28 novembre : La lecture de Rimbaud, d u VI’ Chant de Maldoror, me fait prendre en honte mes
œuvres [...I N (Journal de Gide).
Première mention de Rimbaud dans un, manuel scolaire : dans le Précis de l’histoire des lettres
franyises [pour les] lycées et écoles normales, d’Edouard Herriot (futur Président du Conseil) (Rieder et
Cie, p. 968), au chapitre sur le symbolisme : N I1 faut citer, au moins pour mémoire, les tentatives de
Tristan Corbière (Les Amours jaunes), d’Arthur Rimbaud (La Saison en enfer, Les Illuminations).N
Trois poèmes : Voyelles, Le Dormeur du val et Tête de faune, traduits par Stefan George (Zeitgenossische
Dichter übertragen von Stefan George, Berlin, Georg Bondi); rééd. en 1912.
<( Arthur Rimbaud n [1905], en vers, d’André Salmon.

1906
Premier livre de Delahaye sur Rimbaud [1905] (Reims, Éditions de la Revue littéraire de Paris et
de Champagne).
15 avril : (< Le double Rimbaud », par Victor Segalen, dans le Mercure de France, se référant à la
thèse sur le (< bovarysme )> de Jules de Gaultier.
Avril : lettres de Jacques Rivière à Alain-Fournier, évoquant Rimbaud.

420
Septembre : Les Déserts de l’amour; octobre : Les Sœurs de charité, Les Douaniers et le quatrain
U L’étoile a pleuré rose n dans la Revue littéraire de Paris et de Champagne (inédits; voir 1874 et 1898).
1907
Stefan Zweig préface le Rimbaud, Leben und Dichtung de K.L. Ammer [Karl Klammer] (Leipzig,
Insel), comprenant des textes de Rimbaud traduits en allemand, dont Une saison en enfer; il publie un
extrait de sa préface dans le journal berlinois Die Zukunfi le 23 février.
Mars-avril : U A propos de Rimbaud, souvenirs familiers » de Delahaye, dans la Revue d’Ardenne
et d’Argonne (se poursuivra jusqu’en mai-juin 1909).
Publication de Paul Verlaine, sa vie, son œuvre, par Edmond Lepelletier (Mercure de France), avec
des pages sévères sur Rimbaud et son influence sur Verlaine.
9 juillet : Mme Rimbaud à sa fille : U Pourquoi êtes-vous si étonnée en voyant mon écriture si
changée? Tout, en vieillissant, change. B
2 août : mort de la mère de Rimbaud, à Roche.
1908
12 mars : lettre de Claudel à Jacques Rivière : Rimbaud, U l’influence capitale que j’ai subie n, a
eu sur lui, dit-il, une action U séminale et paternelle ».
23 mai : mort de François Coppée à Paris.
Novembre-décembre : Les Douaniers et Les Sœurs de charité dans la Revue d’Ardenne et d’Argonne.
1909
Première traduction japonaise : Sensation, Les Chercheuses de poux, Après le Déluge.
1910
Série d’articles hagiographiques de Berrichon dans le Mercure de France des 16 mars, 16 août,
1“ novembre.
16décembre: réaction de Georges Izambard dans la même revue et début d’une polémique
Berrichon-Izambard. Izambard confesse par ailleurs avoir suggéré à Rimbaud de changer le vers : U Et
mes désirs brutaux s’accrochent à leurs lèvres n de A la musique en U Et je sens des baisers qui me
viennent aux lèvres n.
Publication à tirage limité de traductions par Paul Zech en allemand de poèmes de Rimbaud (cf.
1913 et 1927).
1911
Janvier-mars : Georges Izambard publie dans Vers et prose deux lettres à lui de Rimbaud ( 5 septembre
et 3 novembre 1870).
16 juin : U L‘idée d’anarchie dans la vie et l’œuvre d’Arthur Rimbaud n, par Jean-Marc Bernard,
dans La Revue critique des idées et des livres.
21 juin : Claudel explique à Gide, dans une lettre, pourquoi il refuse de faire partie du comité
pour l’érection d’un nouveau monument à Rimbaud, U nouvelle profanation n.
2 juillet : mort du frère de Rimbaud, Frédéric, à cinquante-huit ans.
16 août : Les Déserts de I’amour publiés comme inédits par Berrichon dans le Mercure de France
(cf. septembre 1906).
16 septembre : Les Douaniers, Les Sœurs de charité, U L’étoile a pleuré rose ... », Comédie de la so$
L a n e , La Rivière de Cassis, Bonne Pensée du matin et (partim) L’Homme juste, dans le Mercure de France,
sous le titre N Vers inédits » (les trois premiers poèmes ne le sont pas).
Le gros ouvrage d’André Barre, Le Symbolisme (Jouve et Cie) fait une assez large place à Rimbaud,
mais le traite défavorablement.
Une notice sur Rimbaud apparaît dans la 11‘ édition de 1’Encyclopadia Britannica, par Edmund
Gosse.
Premier livre sur Rimbaud hors de France: Arthur Rimbaud, par Ardengo Soffici (Florence, La
Rinascita del libro, Casa editrice italiana ; Quaderni della Voce).
Suarès jette les bases d’un texte sur Rimbaud, qu’il intitulera U Le mystère n.
1912
1- janvier : publication de la lettre du 25 août 1870 à Georges Izambard dans La N.R.F.
Mars : compte rendu sévère du livre d’André Barre (191 1) par Albert Thibaudet, dans La Nouvelle
Revue francaise.
[Avril] : Jean-Arthur Rimbaud, le poète, de Paterne Berrichon, poèmes, lettres, documents inédits
(Mercure de France) : synthèse des berrichonneries précédentes.
27 mai : Germain Nouveau écrit à Delahaye, de Pourrières, pour lui demander une copie d’0phélie.
Juin : Claudel fait l’éloge du livre de Berrichon dans plusieurs lettres à Gide.
4 juin : lettre de Suarès à Berrichon : U I1 [Rimbaud] a marqué dans ma vie. Quand je l’ai lu à

42 1
vingt ans [...I il n’a pas peu aidé à mon parti de fuir la place publique et les sentiers de l’élite (...).
Rimbaud est en lui-même un instinct de délivrance et de salut. »
13 juin : Berrichon demande une préface à Claudel pour les textes de Rimbaud qu’il veut donner
à La N.R.F.
15 juin : Suarès envoie quelques pages sur Rimbaud à Gide : U Depuis que Copeau et vous m’avez
parlé de quelques lignes à écrire sur Rimbaud, et que je vous ai refusées, je suis tracassé par une espèce
de remords. [...I Enfin j’ai écrit ce matin les quelques pages suivantes. Faites-en ce que bon vous
semblera. »
19 juin : lettre non envoyée de Suarès à Gide : U Rimbaud m’occupe depuis fort longtemps. Et
vous, Gide [...I? Je vous livre le grand secret : Rimbaud est un moment de ma vie. ))
18-20 juin : Gide avertit Claudel d u projet de Suarès.
22 juin : Claudel à Gide : U Du moment où Suarès a écrit sur Rimbaud, je désire très vivement et
je vous demande instamment que mon étude ne paraisse pas dans La N.R.F. N
7 juillet : Suarès écrit à Copeau qu’il part pour la Bretagne achever son Rimbaud.
Juillet : visite de Claudel à Roche, qui se dit, dans une lettre à Gide du 3 août, U très impressionné
par [son] voyage dans le pays de Rimbaud ».
2 août : lettre de Claudel à Suarès : U Que dois-je faire? Je suis prêt à me retirer. D’autre part,
Rimbaud est un génie assez riche et nous avons sans doute adopté des points de vue si différents qu’ils
ont peu de chance de se superposer. »
Entre le 3 et 7 août, Suarès écrit à Claudel qu’il renonce à son article dans La N.R.F.
1” octobre : publication dans La N.R.F. de trois lettres de Rimbaud (celle dite U du voyant »,
15 mai 1871; les lettres du 10 juin 1871 à Demeny et de juin 1872 à Delahaye) et de la préface de
Claudel pour les Guvres : Rimbaud, conclut Claudel, est U un mystique à l’état sauvage ».
[Novembre] : Le Mercure de France publie les Guvres de Rimbaud sous-titrées : Vers et prose,
édition établie par Berrichon et préfacée par Claudel.
19 novembre : dans son Journal, Gide relate une conversation avec Claudel; Claudel, observe Gide,
U escamot[e] le côté féroce du caractère de Rimbaud », et par ailleurs, nie les U mauvaises mœurs » de
Rimbaud qui aurait, d’après un commergant revenu d’Afrique, vécu avec une femme.
Un poète sans nom et qui ressemble à Rimbaud dans un récit de Hugo von Hofmannsthal : Le
Voyageur (Heures grecques, GLM, 1948; en allemand : Augenblicke in Griecbenland, 1912).

1913
Février : compte rendu élogieux d u livre de Berricho? (1912), par Jacques Rivière dans La N.R.F.
1“ février : dans un article du Mercure de France sur Ephraïm Mikhaël, Marcel Coulon fait allusion
à Rimbaud, (( ce monstre invraisemblable, cette exception très exceptionnelle ».
20 mars : Jacques Rivière à Alain-Fournier, à propos du livre de Berrichon : a Ça dépasse tout en
ridicule. B
18 juillet : lettre de Saint-John Perse à Jacques Rivière sur Rimbaud ((poète de l’ellipse et du
bond t), qui (( est au bord de ce qu’il faut exprimer, non pas au centre ».
Eté : compte rendu sévère de l’édition Berrichon par Marcel Coulon, dans Les Marges.
10 octobre : U Ma conversion » par Paul Claudel, dans la Revue de fa jeunesse : U La première lueur
de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, [...I Arthur Rimbaud. La lecture
des lffuminationspuis, quelques mois après, d’Une sai~onen enfer, fut pour moi un événement capital.
Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient
l’impression vivante et presque physique du surnaturel. n
16 novembre : article de Marcel Coulon dans le Mercure de France : <( Le problème de Rimbaud »,
qui réagit contre le berrichonnisme.
Première traduction en espagnol de poèmes de Rimbaud dans l’anthologie de Enrique Diez-Canedo
et Fernando Fortun : La Poesia francesa moderna (Madrid, Renacimiento).
Samedi 6 décembre : Jacques Rivière écrit à Paterne Berrichon : (( mon idée centrale [...I c’est que
Rimbaud est un être exempt d u péché originel»; le même jour, au Vieux Colombier, dans le cadre
d’une U matinée poétique », il prononce une conférence sur Rimbaud, avec des lectures de poèmes par
Charles Dullin (Les Effarés), Suzanne Bing (Les Chercheuses de poux), Blanche Albane (Bonne Pensée du
matin) et Jacques Copeau (Ornières, Aube. Enfance, Parade, Ouvriers, Vagabonds).
Les Poètes damnés - et notamment Rimbaud - par Saint-Georges de Bouhélier (fils d’Edmond
Lepelletier) dans sa Romance de I’bomme.
Traduction du Bateau ivre en allemand : Da5 trunkene Scbifi par Paul Zech (cf. 1910 et 1927).
1914
lcrmars : second article de Marcel Coulon dans le Mercure de Frpce.
[Mars] : tirage de luxe à 150 exemplaires, d’Une saison en enfer (Editions Léon Pichon).
1“ mai : les Fêter de la patience, inédites (Bannières de mai, Chanson de la plus haute tour, L’Éternité,
Age d’or) dans le Mercure de France.

422
[Mai]: Les Illuminations et Une saison en enfer en deux petits volumes séparés, au Mercure de
France.
4 juin : lettre de Claudel à Rivière, qui lui a fait lire le U Rimbaud » qu'il va publier dans La
N.R.F. : U c'est de l'or pur N.
12 juin : U Arturo Rimbaud », par Giuseppe Antonio Borgese, dans I l Cowiere della sera; recueilli
en 1915 dans ses Studi di letterature moderne (Milan, Fratelli Treves).
16 juin : article d'Isabelle : U Rimbaud mystique », dans le Mercure de France.
1" juillet : trois lettres à Delahaye dans La N.R.F. (mai 1873, 5 mars et 14 octobre 1875), avec
une description par Berrichon des dessins de Rimbaud.
10 juillet : chronique d'Apollinaire dans Paris-Journal, commentant la publication de La N.R.F.
du 1" juillet, en reprenant la description par Berrichon de trois dessins de Rimbaud, accompagnée de
cette critique : a J'aurais aimé voir la reproduction des dessins mêmes. n
12 juillet : communication à la Société des bibliophiles et iconophiles de Belgique, à Bruxelles, de
Léon Losseau racontant sa découverte de 1901. Entre-temps, quelques exemplaires de la Saison ont été
distribués (à Verhaeren, Maeterlinck, Vielé-Griffin, Zweig).
Juillet : un poème ironique sur Berrichon, signé Marcel Angenot, dans la Revue franco-wallonne.
1" juillet et 1" août : Jacques Rivière publie dans deux livraisons de La N.R.F. deux articles, ou
un article en deux volets : U Rimbaud » (dédié à Gide, mais la dédicace n'apparaît pas dans la revue.)
1"août : brouillons d'Une saison en enfer, publiés par Berrichon dans La N.R.F.
13 novembre : mort de Mathilde, veuve de Verlaine, à soixante ans.
Max Elskamp situé par rapport à Rimbaud dans l'ouvrage que lui consacre Jean de Bosschère :
Max Elskamp (Bibliothèque de l'occident, p. 11 1- 117).
L'Alchimie du verbe, recherche calligraphique de Robert Delaunay.
1916
12 juillet : Mauriac ironise dans son journal sur ceux [les surréalistes] qui imitent Rimbaud mais
pas son silence (Journal d'un homme de trente ans).
1917
19 juin : Cocteau, écrit Mauriac dans son Journal d'un homme de trente ans, U croit qu'il est l'enfant
Rimbaud ». Un poème de Cocteau écrit cette année-là : (( Pensez à l'ange ardent et chaste des Ardennes M
conjugue le mythe de Rimbaud et celui de l'ange, qui le poursuivront toute sa vie.
20 juin : mort d'Isabelle, à cinquante-sept ans (à peu près au même âge que son frère Frédéric et
d'un cancer qui s'est déclaré à la jambe comme Son frère Arthur).
12 juillet : Luigi Fallacara soutient à Florence une thèse intitulée Arthur Rimbaud, qui restera
inédite.
Max Jacob met en cause la conception rimbaldienne du poème en prose dans sa préface au Cornet
à dés (à compte d'auteur).
Une quinzaine de pages sur Rimbaud dans le livre d'Anne Osmont, Le Mouvement symboliste (La
Maison du livre).
1918
Février : U A Study of Modern French Poets », dont Rimbaud, par Ezra Pound, dans The Little
Review (New York), citant Au cabaret vert, Vénus Anadyomène, Les Chercheuses de poux, Roman, Comédie
en trois baisers, une strophe des Assis.
15 avril-15 mai : U Rimbaud ... puisque son nom fut prononcé »,d'Aragon, dans Le Carnet critique.
20 juillet : (( Entusiasmi di prima della guerra : A. Rimbaud », par Benedetto Croce dans La Critica.
1" septembre : troisième volet de l'article de Marcel Coulon : a Le problème de Rimbaud », dans
le Mercure de France.
12 octobre : la ferme de Roche est détruite.
Traduction des Chercheuses de poux par Aldous Huxley dans Wheels (Third Cycle) d'Edith Sinvell
(Oxford, Blackwell), et du Dormeur du val dans The Poets of Modern France de Ludwig Lewisohn (New
York, Huebsch).
Traduction italienne, par Oreste Ferrari, des Déserts de l'amour, des Illuminations et d'Une saison
en enhr (Milan, Sonzogno).
Etude de la forme en il y a dans Enfance III par Leo Spitzer (« Die syntaktischen Errungenschaften
der franzosischen Symbolisten », dans Aufiütze zur romanischen Syntax und Stilistik, Halle Niemeyer),
qui y reviendra en 1928 (Stilstudien II, rééd. Munich, Hueber, 1961).
1919
16 mars : N Mon frère Arthur », par Isabelle, posthume, publié par Berrichon dans le Mercure de
France.
Un poème sur Rimbaud : Consécration (écrit en 1914) dans La Messe là-bas, de Claudel (Gallimard).

42 3
7 avril : Cocteau annonce dans sa chronique U Carte Blanche », de Paris-Midi, que Les Mains de
Jeanne-Marie vont paraître dans la revue surréaliste Littérature, qui en effet en publie le texte dans sa
livraison de juin; il évoque Rimbaud dont les U yeux sont des étoiles ».
15 avril : U Rimbaud mourant », par isabelle, dans le Merrure de France.
[Mai] : Les Mains de Jeanne-Marie, présentées par Berrichon (Au Sans Pareil).
7 juillet : lettre de Suarès à Jacques Doucet : U Gide a [...I bien raison de croire que mon portrait
[de Rimbaud] eût fait équilibre à celui de Claudel : il l’aurait détruit. J’aurais eu toute la sainte famille
à mes trousses, Claudel lui-même et tout un monde d’ennemis. D
Verlaine, d’Ernest Delahaye (Messein); rééd. en 1923.
[Août] : Les Poésies de Rimbaud en fac-similés, dans la collection U Les manuscrits des Maîtres »
(Messein), avec une notice de Berrichon.
1920
26 janvier : lettre de Proust à Jacques Rivière : Rimbaud, U un cas particulier, extraordinaire,presque
extra-humain ».
7 avril : on découvre le corps de Germain Nouveau, chez lui à Pourrières, mort depuis quelques
jours.
Uuin] : tirage de luxe du Bateau ivre (Éditions de la Banderole).
Septembre : U Toutes choses égales d‘ailleurs », par Aragon, dans La N.R.F., qui constituera les
chapitres I et II d’Anicet (1921).
Novembre : Cocteau et Radiguet composent une saynette, qu’ils publient dans Le Coq parisien sous
le titre U Une soirée mémorable »,où ils s’amusent à restituer, à partir des rimes, le poème de Rimbaud :
U Entends comme brame ».

192 1
15 mars : Édouard Dujardin, dans un article du Mercure de France, sur U les premiers poètes du
vers libre », cite Marine et Mouvement comme U les premiers vers libres qui aient jamais été publiés ))
(en 1886).
Anicet, ou le Panorama, d’Aragon (Éditions de la N.R.F.) : le héros, Anicet, rencontre Rimbaud.
Août : U Acte d’accusation n de L’Affaire Barrès d’André Breton, où Barrès s’obstinant U à poursuivre
son œuvre littéraire N est comparé à Rimbaud qui, en y renonpnt, ne la renie pas et N continue à montrer
à l’égard du monde la même horreur qu’autrefois ».
Novembre : enquête, dans Aventure : U Pensez-vous que les œuvres de Rimbaud, de Lautréamont
et de Jarry constituent une expression de l’humour? )) Réponses de Valéry, Tzara, Paulhan, Jacob,
Cendrars.
Novembre : U Pourquoi Rimbaud abandonna la littérature N par Ernest Delahaye, dans Belles-Lettres.
[Décembre] : Reliques, d’Isabelle Rimbaud, recueil posthume des articles publiés en 1897, 1914,
1919 et 1920 (Mercure de France).
Première biographie allemande : Da$ Leben des Dicbters Jean-Arthur Rimbaud, de Hans Jacob
(Munich, Recht) et réédition du Rimbaud, Leben und Dicbtung de K.L. Ammer (1907), avec la préface
de Zweig.
L’un,des plagiats des Zlluminations de Jean Lorrain (août 1895) reparaît dans un recueil posthume :
Voyages (Editions Edouard-Joseph), sans mention particulière.
Première présentation de Rimbaud au Japon : dans Les Yeux de I’albatros de Yutaka Tatsuno.
1922
1“ janvier : U Les sources d’inspiration du Bateau ivre Y, par Henri Béraud, dans le Mercure de
France (sur l’influence supposée de La Comédie de la mort de Gautier).
22 janvier : Cocteau à Berrichon : Rimbaud U a fait fleurir le monde comme un orage d’avril ». Il
évoque plusieurs fois Rimbaud, la même année, dans son livre, Le Secret professionnel (Stock), décrivant
en particulier la photographie de Carjat dont il possède un tirage.
Février : U Mallarmé et Rimbaud », d’Albert Thibaudet, dans La N.R.F. (recueilli dans Rëjfexions
sur la littérature, Gallimard, 1938).
11 février : U Comment j’ai connu Verlaine et Rimbaud », par Ernest Delahaye, dans La Revue
hebdomadaire.
1“ mai : Littérature publie le Sonnet du trou du cul, sans nom d’auteur ni titre, ignorant apparemment
la publication de 1904.
Uuin :] (Euvres complètes en trois tomes (Éditions de la Banderole), avec trois photographies (inédites)
de Rimbaud (avec son frère en premiers communiants, par Carjat en 1871 et l’un des autoportraits
africains).
Quatre pages sur le second plagiat de Jean Lorrain (10 août 1895) au chapitre XII1 du Livre des
plagiats de Georges Maurevert (Fayard).
30 juillet : mort à soixante-sept ans de Paterne Berrichon, qui s’était retiré en Charente et remarié
avec sa gouvernante.

424
30 octobre : apposition d’une plaque au 34 Howland Street, à Londres, où ont vécu Verlaine et
Rimbaud : U The French poet Paul Verlaine lived here and wrote here Romances sans paroles, 1872-
1873. n
[Novembre] : nouvelle édition Berrichon des Poésies (Mercure de France).
17 novembre : dans une conférence à Barcelone, Breton évoque Rimbaud, dont l’œuvre U ne s’arrête
pas, comme l’enseignent les manuels, en 1875 » (recueilli dans Les Pas perdus en 1924).
13 décembre : ironie de Mauriac dans le Journal d’un homme de trente ans, opposant Rimbaud, U ce
détaché terrible » et les U attachés N et autres U assis des bars surréalistes ».
Une vingtaine de poèmes en prose cités avec un bref commentaire dans l’Histoire de la littérature
française contemporaine de René Lalou.

1923
Janvier : dans h i t s du Nord (la revue de Franz Hellens), Jules Romains parle de Rimbaud qui
U pourrait être vivant, aujourd’hui » et U serait à peine un vieillard ». Mais on aime qu’il soit parti, on
aime U l’inimitable poème vécu ».
2 février : U Rimbaud et les modernes », par Antonin Artaud, dans le no 1 de Bilboquet : contre les
U modernes », U suiveurs N de Rimbaud.
Février-mars : deux sonnets U libres » dans Littérature, composant avec le sonnet publié en 1922,
ce qu’on appellera les Stupra, et qui paraissent sous ce titre, en plaquette, la même année : Rimbaud,
Les Stupra, sonnets, Imprimerie particulière, 187 1 [ 19231.
Février-avril : à l’enquête : U Le symbolisme a-t-il dit son dernier mot? », dans Le Disque vert,
Odilon-Jean Périer répond : U Le symbolisme ne se réalise nulle part que dans le silence de Rimbaud. »
10 mars : La Muse française publie un faux : Les Internés, dû à Ernest Raynaud.
3 mai : conférence de Jean Cocteau au Collège de France : D’un ordre considéré comme une anarchie :
U Rimbaud satisfait exactement l’idée dramatique, fulgurante et courte, que les gens se font du génie. »
12 mai : le Supplément littéraire d u Figaro publie le texte français de l’article de Verlaine, U Arthur
Rimbaud », paru dans The Senate en 1895.
Juillet : a Silence de Jean-Arthur Rimbaud », par Michel de Ghelderode dans La Flandre littéraire
(Gand).
Rimbaud, i’artiste et i’être moral, d’Ernest Delahaye (Messein).
Le Problème de Rimbaud, poète maudit, de Marcel Coulon, rassemblant les articles anti-berrichonniens
publiés dans le Mercure de France en novembre 1913, mars 1914 et septembre 1918 (Paris, Crès et
Nîmes, Gomès).
Plusieurs comptes rendus de l’un ou de ces deux livres, notamment par Paul Fierens dans La
N.R.F. (août), Emile Henriot dans Le Temps (30 octobre), Fernand Vandérem dans Le Miroir des lettres,
Jean Hytier dans le Larousse mensuel illustré (juin 1924).
Septembre-octobre : Poison perdu (publié déjà en octobre 1888) reparaît dans Les Feuilles libres,
présenté comme U un poème inédit d’Arthur Rimbaud ».
2 1 octobre Breton dément, dans L’Intransigeant, l’attribution à Rimbaud. Controverse. Lettre de
Breton dans L’Eclair du 26 octobre, citant les vers du sonnet, avec le jeu de variantes et concluant :
U Montrez-moi l’équivalent de ces faiblesses chez Rimbaud. B
Octobre : Benjamin Crémieux publie dans Les Nouvelfes littéraires une lettre (datée du 7 août
1933) d’un explorateur italien, Ugo Ferrandi, qui a connu Rimbaud en 1885 et 1886.
17 novembre : le Supplément littéraire du Figaro produit la lettre (parue en novembre 1888 dans
La Cravache parisienne) où Verlaine atteste l’authenticité de Poison perdu.
24 novembre : le même périodique reproduit en fac-similé le manuscrit de Poison perdu et publie
une lettre de Forain témoignant à son tour de l’authenticité du poème, dont l’autographe lui aurait
appartenu et qu’il aurait donné à l’un de ses amis, Bertrand Millanvoye, en avril 1874.
Novembre : Thibaudet signale une source hugolienne d’Une saison en enfer dans un article de La
N.R.F. : U La querelle des sources ».
10 décembre : lettre de Jacques Rivière à Ernst Robert Curtius : U Je vous dirai entre nous que je
suis arrivé à douter de l’interprétation des Illuminations que j’avais d’abord échafaudée ; leur caractère
mystique a cessé de me frapper 1) (publiée dans La N.R.F. en novembre 1931).
Thèse du docteur J.-H. Lacambre : L’Instabilité mentale à travers la vie et i’œuvre littéraire d’Arthur
Rimbaud, essai de psychologie pathologique (Lyon, La Source) : Rimbaud était un dégénéré.
Deuxième traduction en italien et première édition illustrée des œuvres de Rimbaud : I deserti
deli’amore, Versi e prose, Le Ilfuminazioni, Una stagione nelf’injèrno,par Decio Cinti; illustrations de Luigi
Melandri.
1924
18 janvier : conférence de Thibaudet au Cercle de la Librairie sur le U triptyque de la poésie
française : Verlaine, Rimbaud, Mallarmé »,publiée dans le Supplément à la Bibliopaphie de la France,
15 février.

42 5
15 février : démenti de Georges Maurevert sur Poison perdu, dans le Mercure de France : Maurevert
a vu, chez Millanvoye, en 1898, des manuscrits rimbaldiens : Les Douaniers, Les Sœurs de charité,
U L'étoile a pleuré rose... n, Les Déserts de l'amour; Poison perdu ne s'y trouvait pas.
1" mars : article de Jules de Gaultier : U Le lyrisme physiologique et la double personnalité d'Arthur
Rimbaud n, dans le Mercure de France (Segalen avait utilisé les idées de Gaultier, dans son article de
1906).
29 mars : texte français, dans Le Figaro, de l'article de Verlaine publié en anglais en juillet 1894
dans The Fortnightly Review.
Rimbaud U surréaliste dans la pratique de la vie et ailleurs n, dans le Manqeste du surréalisme de
Breton (Kra).
1" mai : U Souvenirs d'un ami de Rimbaud » [Léon Pierquin], publiés par Jean-Marie Carré dans
le Mercure de France.
Juin : des fragments, dans Littérature, de Un cœur sous une soutane, intimités dun séminariste, dont
le texte complet paraît ensuite en plaquette (achevé d'imprimer du 22 août), chez Ronald Davis, avec
un avertissement d'Aragon et de Breton.
26 juillet et 9 août : deux articles d u poète hollandais Karel Van de Woestijne : e Waarom heeft
Arthur Rimbaud gezwegen » (Pourquoi Rimbaud est-il parti?) dans la rubrique littéraire du Nieuwe
Rotterdamsrhe Courant.
23 août : article de Breton à propos des manuscrits de la Collection Doucet, dans Les Nouvelles
littéraires : U Rimbaud, Verlaine, Germain Nouveau d'après des documents inédits ».
[Novembre] : Poésies complètes (Crès, coll. Les Maîtres du livre), édition établie par Adolphe van
Bever.
1925
Février : article de Thibaudet sur U Mallarmé et Rimbaud N dans La N.R.F. (sa conférence du
18 janvier 1924).
Souvenirs familiers à propos de Rimbaud, Verlaine et Germain Nouveau, d'Ernest Delahaye (Messein).
[Février] : Au cœur de Verlaine et de Rimbaud, de Marcel Coulon (Le Livre).
2 mai : Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs, U un grand poème inédit n, dans Les Nouvelles
littéraires; et en plaquette, à tirage limité (Le Livre; achevé d'imprimer du 15 février).
Quelques pages sur Rimbaud, dans le chapitre U Du Parnasse au symbolisme n du livre de Pierre
Martino, Parnasse et symbolisme, 1850-1900 (Armand Colin).
17 octobre : Credo in unam (Soleil et chair), dont 36 vers inédits, dans Les Nouvelles littéraires.
10 décembre : Les Nouvelles littéraires publient la lettre du 24 mai 1870 à Théodore de Banville.
1926
La Vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud, de Jean-Marie Carré (Plon; éd. revue 1939). Biographie.
Nombreux comptes rendus, dont un de Léon Pierre-Quint dans La Revue de France du 1" décembre.
1" avril : Maurice Monda et François Montel commencent la publication d'une U Bibliographie de
Rimbaud n, dans le Bulletin du bibliophile, poursuivie dans les livraisons du 1" avril, 1" mai, 1" juin,
1- août, 1" octobre, 1" décembre 1926; ie janvier et 1- février 1927. Elle sera réunie en un volume en
1927 : Bibliographie des poètes maudits, II Arthur Rimbaud.
Quelques pages sur Rimbaud dans l'Histoire de la poésie française depuis 1850 de Paul Fort et
Louis ,Mandin.
Epigraphe empruntée à Enfance V dans l'édition par Allen Tate de White Buildings de Hart Krane
(New York, Horace Liveright).
Publication chez Gallimard, après la mort de Rivière (en 1925) de la Correspondance Jacques
Rivière-Alain-Fournier (avec les lettres de 1905- 1906 sur Rimbaud).
1927
Janvier : U Germain Nouveau et Rimbaud : souvenirs et papiers inédits D de Jean Richepin, dans
La Revue de France.
15 février : U A la recherche de Rimbaud n, par Philippe Soupault dans La Revue nouuelle.
[Mars] : premier livre de Georges Izambard : Rimbaud, A Douai et à Charleville, lettres inédites
(Kra), où figure le texte des interventions de Rimbaud en 1870 à Douai.
Ernest Delahaye, 6 Les Illuminations Y et U Une saison en enfer Y de Rimbaud (Messein).
Henri, Strenz, Arthur Rimbaud, son œuvre, sous-titré : Document pour l'histoire de la littérature
française (Editions de la Nouvelle Revue critique).
23 octobre : inauguration d'un nouveau monument à Charleville, les Allemands ayant fondu le
buste inauguré en juillet 1901. Trente surréalistes lancent un tract : Permettez, adressé au maire de
Charleville, aux notables, etc., contre l'inauguration et la récupération patriotique de Rimbaud, qui a
U incarné la plus haute conception du défaitisme ».
Novembre-décembre : fac-similé du Bateau ivre (copie de Verlaine) dans la revue Le Manuscrit
autographe.

426
15 décembre : Jean-Marie Carré publie dans le Mercure de France le récit par Rimbaud de son
expédition dans le Choa publié dans Le Borphore égyptien les 25 et 27 août 1887.
Première traduction des œuvres complètes en allemand : Dar gesammelte Werk, in freier deutscher
Nachdichtung, par Paul Zech (Leipzig, Wolkenwanderer), qui publie la même année un essai sur le
poète (cf. 1910 et 1913)
1928
Uanvier] : édition à tirage limité, aux Éditions de La Centaine, du récit du Bosphore égyptien
(1887)
Février : Les Deux Rimbaud, de Jean-Marie Carré (Éditions des Cahiers libres).
Juin : U Le royaume de Rimbaud » par André Rolland de Renéville, dans les Cahiers du Sud.
10 octobre : U Arthur Rimbaud pendant la Commune; une lettre inédite de lui; le voyant », par
Georges Izambard dans La Revue européenne : publication de la lettre du 13 mai 1871, comprenant Le
Cœur rupplicié et démontrant que Rimbaud est à Charleville, et non à Paris, au moment de la Commune.
Octobre : U Rimbaud et Verlaine à Bouillon »,par Ernest Delahaye, dans La Grive.
4 octobre : mort de Louis Pierquin ( voir novembre 1891).
Traité du style d’Aragon, avec quelques charges contre divers rimbaldismes.
Claudel reprend sa préface de 1912 dans son recueil Poritionr et proporitions, où se trouve également
la U Parabole d’Animus et Anima : pour faire comprendre certaines poésies d’Arthur Rimbaud ».
21, 22 et 23 décembre : présentation théâtrale du Bateau ivre par le groupe U Art et action ))
(cf. 1930).
Jean-Louis Delattre, Le Déséquilibre mental d’Arthur Rimbaud (Éditions Le Français).
Apparition de Rimbaud dans le Nouveau petit Larousse illustré : U Poète français, né à Charleville
(1854-1891); un des promoteurs du symbolisme. »
1929
15 mars : Marcel Coulon révèle dans un article du Mercure de France que le texte des lettres de
Rimbaud publiées par isabelle et Paterne a été largement corrigé. Izambard renchérit dans La Revue
méditerranéenne (Tunis) d’avril.
Printemps : no 2 du Grand Jeu, publiant la lettre à Izambard du 12 juillet 187 1. Articles de Roger
Vaillant : U Arthur Rimbaud ou guerre à l’homme »; d’André Rolland de Renéville : U L’élaboration
d’une méthode » (sur la lettre U du voyant D); de Roger Gilbert-Lecomte : U Après Rimbaud, la mort
des arts ».
[Avril] : Correspondance inédite (1870-1 875), avec une introduction de Roger Gilbert-Lecomte
(Éditions des Cahiers libres) : vingt-quatre lettres, qui ne sont pas inédites.
[Avril] : Jean-Arthur Rimbaud, sa vie, son œuvre, son inpuence, de François Ruchon (Champion).
Rimbaud le Voyant, d’André Rolland de Renéville (Au Sans Pareil; rééd. Denoël et Steele, 1938
et Thot, 1983) : essai d’interprétation occultiste de Rimbaud. Nombreux comptes rendus, dont un, assez
favorable, de Thibaudet, le 8 juin, dans Les Nouvelles littéraires; un de Denis de Rougemont le lcraoût
dans la Bibliothèque univerrelle et Revue de Genève; un de Jean Wahl, dans le no d’octobre de La N.R.F.
Un nouvel ouvrage de médecine : Un diagnostic médico-littéraire : le poète ardennair Jean-Nicolas-
Arthur Rimbaud, de E. Jacquemin-Parlier (Strasbourg, Editions universitaires).
25 mai : U Arthur Rimbaud (onzième leçon poétique) )) par Francis Jammes dans Les Nouvelles
littéraires.
Uuin] : La Vie de Rimbaud et de son œuvre de Marcel Coulon (Mercure de France). Comptes rendus
de Thibaudet (8 juin, cité), de Jean Cassou le 24 août, dans Ler Nouvelles littéraires, de Léon Pierre-
Quint, le 1“mars 1930, dans La Revue de France.
29 octobre : Jean-Paul Vaillant fonde à Charleville la U Société des Amis de Rimbaud ».
U Le problème de Rimbaud », par Jacques Rivière, posthume, dans l’Anthologieder esrayistesfrançais.
Quelques pages de Mauriac sur U le mystère d’Arthur Rimbaud U, dans Dieu et Mammon.
Une demi-ligne sur Rimbaud dans le Manuel illustré d’histoire de la littérature française de Lanson
et Tuffrau (Hachette), p. 710; (cf. 1933).
L‘importance de Rimbaud pour les poètes américains contemporains est établie par René Taupin
dans son livre : L’lnpuence du symbolisme français sur la poésie américaine de 1914 à 1924 (Champion).

1930
26, 27, 28 février et 1“ mars : représentation d’Une rairon en enfer par le groupe U Art et action n
(cf. 1928).
26 février et 5 mars : U Axel and Rimbaud D de Edmund Wilson dans The New Republic, recueilli
en 1931 dans Axel’s Castle, a Study of Imaginative Literature of 1870-1930 (New York-Londres, Charles
Scribner’s Sons) : l’auteur oppose Rimbaud aux écrivains de la tour d’ivoire, Yeats, Valéry, Eliot, Proust.
Second Mangerte du surréalisme (Kra), où Rimbaud est disqualifié pour avoir permis Claudel.
Cependant, au printemps, paraît à Belgrade en Yougoslavie un texte d’Aragon, prévu comme

42 7
U préface pour une édition anglaise d’Une saison en enfer B (publié en France en 1991, dans le no 746-
747 d’Europe).
Marguerite-Yerta Méléra, Rimbaud (Firmin-Didot) : biographie romancée, dans la continuité Isa-
belle-Berrichon. Répliques du Colonel Godchot, en juillet dans Ma Revue (Nice) et dïzambard, le
26 juillet dans Les Nouvelles littéraires.
Uuillet] : la veuve de Jacques Rivière réunit en un volume, sous le titre : Rimbaud, les deux articles
de 1914, avec quelques modifications (Kra).
Novembre : U L’affaire Verlaine-Rimbaud B dans Nord (Bruxelles), par Maurice Dullaert, où figurent
les pièces du dossier du procès de Verlaine (juillet-août 1873), et en particulier les lettres saisies dans
les portefeuilles de Verlaine et de Rimbaud (reprint de la revue, Bruxelles, Jacques Antoine, 1971).
The Art of Rimbaud, de Alan R. Chisholm (Melbourne, University Press-Macmillan & Co) : le
critique australien réunit des études publiées en franpis dans la Revue d’histoire littéraire de la France
d’avril-juin 1930, et en anglais dans The French Quarterly (Manchester) de mars 1929, mars 1930 et
mars-avril 1931 (ce livre ne sera jamais traduit en français et ne figure au catalogue d’aucune bibliothèque
de France).
Traduction en allemand de la préface de Claudel dans Die Iiterarische Welt (Berlin), t. V, no 47.
22 novembre : mort d’Ernest Delahaye, à soixante-dix-sept ans.
Le tableau d’Yves Tanguy : Promontoty Palace, inspiré par le poème des Illuminations : Promontoire,
est accroché au Musée Art of this Century, à New York.
Vers 1930 (?) : Portrait de Rimbaud, par Louis Marcoussis (eau-forte).
Traduction japonaise d’Une Saison en enfer par Hidéo Kobayashi.

193 1
GZuures complètes, préfacées par Pascal Pia (Maestricht, Stols, [19301).
Janvier : premier Bulletin des amis de Rimbaud, supplément de la Revue La Grive.
24 janvier : Jean Cassou rend compte de l’étude de Dullaert, dans Les Nouvelles littéraires.
1“ février : compte rendu de la même publication par Raymond Pulings dans le Mercure de France,
où figure également un article de Raymond Clauzel sur Délires I , attribuant à a la Vierge folle n et à
U 1’Epoux infernal n la même identité dédoublée.
22 février : mort de Georges Izambard, à 8 3 ans.
Verlaine et Rimbaud : ce qu’on présume de leurs relations, ce qu’on en sait, d’André Fontainas, dédié
à Gustave Kahn (Librairie de France) : réplique à l’article de Dullaert dans un sens plus chaste.
[Février] : Une saison en enfer et Artbur Rimbaud, de Raymond Clauzel (Malfère) : développement
de l’article du Mercure de France.
[Mars] : Lettres de la uie littéraire (1870-1875), réunies et annotées par Jean-Marie Carré (Gallimard).
11 juillet : mort de Forain, à Paris.
Juillet : André Rolland de Renéville rend compte des dernières publications rimbaldiennes, dans
La N.R.F. : les livres de Chisholm et de Rivière, les lettres réunies par Jean-Marie Carré, l’article de
Dullaert, le livre de Clauzel.
Août : protestations dans la même revue d‘Isabelle Rivière et de Jean-Marie Carré contre l’article
d’André Rolland de Renéville.
Octobre : nouvelle intervention d’Isabelle Rivière dans La N.R.F.
Novembre : Ernst Robert Curtius publie dans La N.R.F. la lettre que Rivière lui a adressée en
décembre 1923.
Traduction anglaise de la biographie de Jean-Marie Carré : A Season in Hill : the Lije of Artbur
Rimbyd (New York, Macaulay).
Etude en allemand du U style B des Illuminations : U Zum Stil der Prosagedichte Arthur Rimbauds n,
par Julius Rütsch, dans Die Neueren Sprachen (Marburg et Francfort), t. 39, Heft I.
Une eau-forte de Louis Marcoussis : U Cherchant la fortune chimique personnelle n [Mouvement,
dans les Illuminations],aux Editions Jeanne Bucher.

1932
[Mai] : CEuures complètes, aux Éditions de Cluny, avec un fac-similé d u manuscrit (de la main de
Verlaine) d u Bateau ivre.
A la suite de Vandérem, Valery Larbaud déplore (dans Technique, Gallimard), que les manuels
accordent trop peu de place à Rimbaud.
[Octobre] : Jules Mouquet rassemble les vers latins sous le titre Vers de collège (Mercure de France).
Notice sur Rimbaud dans le Larousse du xx‘siècle.
Traduction anglaise, assez U libre n, des Illuminations : Prose P o e m from a Les Illuminations Y of
Arthur Rimbaud Put into English by Helen Rootham, with an Introductory Essay by Edith Sitwell
(Londres, Faber and Faber).
Article de Helmuth Hatzfeld sur la religion de Rimbaud dans Neupbilologische Monatsschrifi
(Munich).

428
Un texte de Denis de Rougemont daté de 1932 comparant Rimbaud et Goethe (publié en français,
en 1947, dans Les Personnes du drame, Gallimard).
1933
[Février] : L'CEuure logique de Rimbaud, d'André Dhôtel (Mézières, Société des écrivains ardennais).
Nombreux comptes rendus.
17 mars : Th. t'Serstevens (voir juillet-août 1873), dans un article sur U Verlaine en prison » (Les
Annales), se souvient des U mains d'étrangleur N de Rimbaud.
Juillet : fac-similé du manuscrit de Promontoire (Illuminations) dans La Grive.
13 septembre : Tristan Derème commente l'hiatus évité [O bleu, U vert] dans le premier vers du
sonnet des Voyelles.
Une assez large part est accordée à Rimbaud dans l'ouvrage de Marcel Raymond : De Baudelaire
au surréalisme (Corrêa).
Quatre lignes en bas de page dans la 3'éd. du Manuel d'histoire de la littérature française de
Gustave Lanson et Paul Tuffrau : e génie précoce, âme irritée et violente n; son influence U dure encore »;
e I1 enseignait à disposer librement des éléments fournis par le réel pour exprimer le message idéal que
chaque poète porte en soi » (cf. 1929).
Rimbaud le voyou, de Benjamin Fondane (Denoël et Steele; rééd. Paris, Plasma, 1979 et Bruxelles,
Complexe, 1990); comptes rendus de Joë Bousquet dans Le Cahier bleu, 22 novembre, de Benedetto
Croce dans La Critica (Naples), mars 1934, de Jean Wahl dans la Revue philosophique, septembre-
octobre 1934.
16 novembre : N Rimbaud n, par Fernand Gregh, dans Les N0uuelle.r littéraires, texte d'une causerie
à Radio-France.
Le Cœur volé de Léon Zack, dessin, lavis et encre de chine sur papier.
1934
10 janvier : issue du procès sur les droits d'auteur de Rimbaud, déboutant ses nièces (filles de
Frédéric) qui avaient assigné la veuve de Paterne Berrichon et le Mercure de France.
Uanvier] : Jules Mouquet rassemble les textes de Verlaine sur Rimbaud : Rimbaud raconté par Paul
Verlaine (Mercure de France).
Mars : compte rendu du Rimbaud de Fondane par Benedetto Croce dans La Critica (Naples).
15 avril : le Mercure de France fait écho au procès sur les droits d'auteur des héritiers de Rimbaud.
1 5 août : U La Révolution des cinq » [Mallarmé, Verlaine, Corbière, Rimbaud, Lautréamont],
d'Albert Thibaudet, dans La Revue de Paris.
Septembre-octobre : compte rendu du livre de Fondane par Jean Wahl dans la Revue philosophique.
Octobre : Henri Héraut relance l'explication du sonnet des Voyelles par l'abécédaire colorié, dans
La N.R.F.

1935
Controverses sur le sonnet des Voyelles.
1" janvier: Henry de Bouillane de Lacoste (dont c'est la première publication rimbaldienne) et
Pierre Izambard (fils de Georges) rappellent dans Le Mercure de France, à propos de l'article d'Henri
Héraut (1974), qu'Ernest Gaubert avait eu la même idée en 1904; le texte de Gaubert suit.
Mémoires de ma vie, de Mmcex-Paul Verlaine (morte en 1914), préface de François Porché
(Flammarion).
Avril : publication dans Commune d'une conférence d'Aragon : U D'Alfred de Vigny à Advéenko »,
tendant à annexer Rimbaud au communisme et à se défier de certaines formes de rimbaldisme; repris
dans Pour un réalisme socialiste (Denoël et Steele).
1 5 août : e Recherches sur les sources du Bateau ivre et de quelques poèmes de Rimbaud n par
Henry de Bouillane de Lacoste et Pierre Izambard, dans le Mercure de France.
1" octobre : U Sur les sources du Bateau ivre », par Jules Mouquet, dans le Mercure de France.
U Le Bonheur », poème de Pierre Jean Jouve inspiré par Rimbaud (Sueur de sang, Gallimard).
Nombreuses références à Rimbaud, qu'il faut sauver de la récupération catholique dans Position
politique du surréalisme, de Breton (Le Sagittaire).
La Part de Verlaine et de Rimbaud dans le sentiment religieux contemporain, posthume, d'Ernest
Delahaye (Messein). ,
Le Diplôme d'Etudes Supérieures de Françoise Des Maisons : Le Vocabulaire, la syntaxe et le style
de Rimbaud et le Mémoire de licence de Jacques Pohl (Université de Bruxelles) : Ersai sur l'imagination
de Rimbaud, resteront inédits.
4-5-6 novembre : après la mort de Louis Barthou (assassiné en octobre 1934), sa bibliothèque est
dispersée en vente publique. Mendel Mircea achète le no 85 1 de la vente de novembre 1935 (Catalogue
Blaizot) : un exemplaire de l'édition originale des Illuminations truffé de manuscrits, en particulier des
autographes de Comédie de la so$ de La Rivière de Cassis, des Déserts de l'amour, de L'Homme juste et

429
une série de copies par Verlaine, dont celle du Bateau ivre. Cet ensemble entra à la Bibliothèque
nationale cinquante ans plus tard (en novembre 1985).
Rimbaud, par Daniel-Rops, en italien (Brescia, Morcelliana), précédant l’édition en français de
1936.
1936
Janvier : U Rimbaud communard », par Étiemble et Yassu Gauclère, dans Commune (chapitre contre
la légende du Rimbaud communard, extrait de leur livre paru simultanément).
12 mars : révélation de l’existence de l’Album zutique, à la vente Blaizot, inscrit au catalogue au
no 149 sous les noms de Rimbaud-Verlaine et sous le titre : Album de poésies autographes; adjugé aux
deux libraires, Augu>te et Georges Blaizot, eux-mêmes (cf. mai 1938).
Rimbaud, par Etiemble et Yassu Gauclère (Gallimard ; rééd. 1950). Nombreux comptes rendus,
dont un de Daniel-Rops dans La Vie intellectuelle (Juvisy) du 10 mai, un d’André Dhôtel dans La
Give du mois d’octobre.
Rimbaud, le drame spirituel, de Daniel-Rops (Pion), publié en 1935 en italien. Très nombreux
comptes rendus, le plus souvent favorables.
8 mai : Mgr Jarosseau quitte le Harrar, où il avait connu Rimbaud (cf. octobre 1937 et janvier 1941).
1“ novembre : entrée de la graphologie dans le rimbaldisme : U L’évolution psychologique d’Arthur
Rimbaud d’après son écriture n, par Edouard de Rougemont, Henry de Bouillane de Lacoste et Pierre
Izambard, dans le Mercure de France.
Décembre : U A propos de Michel et Christine », par Étiemble et Yassu Gauclère, dans les Cahiers
du Sud (Marseille).
Eaux-fortes d’André Masson pour les Illuminations (elles seront exposées chez José Corti en 1938
et publiées comme illustrations d’Une saiJon en enfer en 1961).
L’Histoirede la littérature francaise de 1789 à nos jours d’Albert Thibaudet (Stock) consacre une
page à Rimbaud, où les poèmes en vers U brutaux et grossiers >) sont présentés comme inférieurs à
U l‘œuvre vraiment géniale de Rimbaud )) : deux plaquettes de poèmes en prose, les llluminations et Une
saison en enfer, a colonnes d’Hercule du monde littéraire ».
Arthur Rimbaud ne varietur Y (1854-1871), par le colonel Godchot (Nice, chez l’auteur).
1937
Arthur Rimbaud a ne varieturu, t. II (1871-1873), suite des délires et foucades du colonel Godchot,
reprenant ses articles publiés dans Ma Revue dans le courant des années trente.
[Mai]: Rimbaud vivant, de Robert Goffin (Bruxelles, Cahiers du Journal des poètes, et Paris,
Corrêa).
15 juin : U Verlaine éditeur de Rimbaud », par Henry de Bouillane de Lacoste et Édouard de
Rougemont, dans le Mercure de France.
25 juin : bref compte rendu du livre de Daniel-Rops (1936) et de celui d’Étiemble et Yassu
Gauclère par Jorge Luis Borges dans El Hogar (Buenos Aires).
Juin-juillet : exposition Baudelaire-Verlaine-Rimbaud chez le libraire Maggs Bros, à Paris.
Nombreuses références à Rimbaud clans L’Arne romantique et le rêve d’Albert Béguin (Marseille,
Cahiers du Sud).
4 octobre : U À l’ami de Rimbaud n [Mg‘Jarosseau], par François Mauriac, dans Le Figaro.
6-10 octobre : adaptation théâtrale de la Saison et des Voyelles, au Théâtre d’essai de l’Exposition
internationale.
[Novembre] : Ébauches, de Marguerite Yerta Melera, publiant notamment la correspondance Isabelle-
Berrichon (Mercure de France).
Traduction japonaise des poèmes en vers par Chûya Nakahara.
Arthur Rimbaud in Abyssinia d’Enid Starkie (Oxford, Clarendon Press ; trad. franç., 1938), résultat
des recherches dans les archives du Foreign Office et dans les collections Matarasso.
Thèse de stylistique, en allemand : lmpressionistische und expressionistische Stilmittel bei Arthur
Rimbaud, par Hellmuth Reitz (Marquartstein, Hohenhaus).
1937-1938(?) : Ossip Zadkine réalise une statuette en bronze patiné, maquette d’un monument à
Rimbaud; elle sera exposée en juillet 1949.
1938
Réédition chez Émile-Paul du Rimbaud de Jacques Rivière (1930).
Février : U Souvenir actuel n, de Valéry, dans Marianne, rapportant des souvenirs sur Verlaine et
Rimbaud confiés par le poète anglais William Henley en 1896.
Arthur Rimbaud, second ouvrage d‘Enid Starkie (Londres, Faber and Faber). Nombreux échos dans
la presse et les revues anglo-saxonnes. Rééd. en 1947 et 1961; trad. italienne en 1950; trad. franc. en
1982.
Les lliumination.r, par André Masson (1936) sont exposées à la Librairie José Corti,
15 mai : publication par Bouillane de Lacoste et H . Matarasso, dans le Mercure de France, du
Journal de Vitalie, l’autre sœur de Rimbaud.
[Mai] : traduction du Rimbaud en Abyssinie, d’Enid Starkie (Payot).
Mai : l’Album zutique apparaît à nouveau dans un catalogue de la librairie Blaizot (cf. mars 1936).
30 juin : soutenance de thèse de Cecil A. Hackett : Le Lyrisme de Rimbaud, doctorat d’université,
à la Sorbonne (jury : Fortunat Strowski, rapporteur; Jean-Marie Carré, Jean Pommier), publiée chez
Nizet et Bastard. Co,mpte tenu par Jean Pommier dans la R.H.L.F. en juillet.
21 novembre : Etiemble fait une conférence sur Rimbaud, à Mexico.
Trois pages sur les sources hugoliennes du Bateau i w e dans les Broutilles posthumes de Pierre
Louys, rassemblées par Frédéric Lachèvre (1938).
Réédition de Rimbaud le voyant (1929) d’André Rolland de Renéville, qui publie cette année-là
L’Expérience poétique (Gallimard), où il est souvent question de Rimbaud.
Quelques pages sur U l’expérience de Rimbaud n dans Situation de la poésie, de Jacques et Raïssa
Maritain (Desclée de Brouwer).
1939
Janvier : U Le mythe de Rimbaud n, par Étiemble, dans la Revue de littérature comparée : cinq pages
préfigurant la future thèse (1952).
24 janvier : représentation par Georges Rollin, au Théâtre de l’Abri, à Paris, de Rimbaud I’enfant
perdu, de Pierre Grève [pseud. de Pierre Guerre] et Victor Camarat [pseud. de Victor Chabrier], pièce
en huit tableaux (les troisième et quatrième seront publiés en 1991 dans les numéros du centenaire
d’Europe et de Sud).
[Mars] : édition critique des Poésies, par Henry de Bouillane de Lacoste (Mercure de France; rééd.
en 1948).
Avril : dernière livraison (no 7) du Bulletin des amis de Rimbaud, fondé en 1931.
Avril-juin : U Le sonnet des Voyelles, étude critique », par Etiemble, dans la Revue de littérature
comparée.
15 mai : documents sur Rimbaud en Afrique publiés par Bouillane de Lacoste et Matarasso dans
le Mercure de France.
Juin : édition préfacée par Éluard des pointes sèches de Valentine Hugo pour Les Poètes de sept
ans (G.L.M.).
Vie de Rimbaud, par Jean-Marie Carré, éd; Revue (cf. 1926) (Pion).
Verlaine, poète maudit, de Francis Carco (Editions de la Nouvelle Revue critique).
Some Poems of Rimbaud, Translated by Lionel Abel (New York, Exils’ Press) : traduction d’une
quinzaine de poèmes en vers et de quatre poèmes en prose.
L’influence de Rimbaud sur la jeunesse est apparente chez Maurice Sachs ( A u temps du a Bœuf sur
le toit a), Michel Leiris (L’Age d’homme), Sartre (Le Mur, U Lenfance d’un chef n).
25 lithographies d’Yves Brayer pour Le Bateau ivre (Editions Philippe Gonin).
1940
Janvier : première à Londres des Illuminations mises en musique par Benjamin Britten; puis à Bâle.
Mai : U Sur une * source ” du Bateau ivre », par Etiemble dans Modern Philologv (Chicago).
Uuin]: André Breton cite un extrait d’Un cœur sous une soutane dans son Anthologie de I’humour
noir (Le Sagittaire) et commente en préface le U rêve )) de la lettre du 14 octobre 1875.
1941
[CINQUANTENAIREDE LA MORT DE RIMBAUD
18 janvier : mort de MCJarosseau (cf. mai 1936 et octobre 1937).
LRs Chercheuses de poux et Paris se repeuple dans l’Anthologie de la poésie française de Marcel Arland
(Stock).
Plusieurs pages sur Rimbaud dans les Notes pour comprendre le siècle de Drieu la Rochelle
(Gallimard) : N La Saison en enfer est l’un des écrits les plus importants de la littérature française » : par-
dessus le rationalisme, elle rejoint les Pensées de Pascal.
Juin : article de César Tian dans Le Feu (Aix-en-Provence), répliquant à Enid Starkie (1938) sur
le commerce d’armes et d’esclaves qu‘elle imputait à Rimbaud.
Uuillet] : édition critique d’Une saison en enfer, par Bouillane de Lacoste (Mercure de France).
Aimé Césaire fait un cours sur Rimbaud, dont parlera Breton (U Un grand poète noir n, dans
Martinique charmeuse de serpents, Le Sagittaire, 1948) au lycée Schoelcher de Fort-de-France.
9 septembre, 16 h 30 : émission sur Rimbaud de la Radiodiffusion nationale : lecture de quelques
poèmes par Roger Gaillard ; musique d’Emmanuel Bondeville.
Août-septembre : le no 5 de la revue de Pierre Seghers : Poésie 41 (ancienne revue des poètes-casqués)
ouvre une enquête : U Rimbaud est mort il y a cinquante ans n, adressée à quelques écrivains contemporains,
dans le but de U faire le point sur nos destinées n par rapport à la sienne. Les réponses seront publiées
dans les deux livraisons suivantes. Dans le no 6, octobre-novembre : Gide, Ramuz, Loÿs Masson, Jean
Cassou, Malraux, Daniel-Rops. En tête du no, la lettre inédite de Mallarmé à la mère de Rimbaud du
25 mars 1897; à la fin U quelques notes » de Pierre Seghers : a Mort du poète » et U Mystères abyssins ».
Septembre-octobre : nouvel article de César Tian dans Le Feu (cf. Juin).
Novembre : U Le cinquantenaire de la mort d‘Arthur Rimbaud », par Jean Tortel, dans les Cahiers
du Sud (no 240, et ibid., décembre, no 241).
8 novembre : page spéciale du Supplément littéraire du Figaro, articles de Thierry Maulnier : U Leçon
d’une œuvre et d’un silence » et d’André Billy.
15 novembre : a I1 y a cinquante ans mourait à Marseille Arthur Rimbaud » (anonyme) dans
Comœdia.
19 novembre : a Rimbaud à Harrar N, par Jean et Jérôme Tharaud, ,dans Candide.
24 novembre : Première, à Chicago. des llluminations de Britten. Etiemble et Yassu Gauclère y
assistent.
20 décembre : U À Rimbaud », par Armand Robin, dans Comœdia (réédité en plaquette à Marseille
en 1991).
Décembre 1941-janvier 1942, suite des réponses à l’enquête de Poésie 4 1 dans le no 7 de la revue :
Louis Gillet, Georges Duhamel, Pierre Jean Jouve, Pierre Emmanuel, Joë Bousquet, Paul Fort, Charles-
Albert Cingria, Fernand Gregh, Alain Borne.
1942
Mars-avril : U L’aventure spirituelle d’Arthur Rimbaud », par Pierre Boutang, dans Fontaine
(no 19-20).
[Mai] : réédition chez Messein des ouvrage: de Delahaye (de 1923 et 1925).
Le Bateau ivre, Les Chercheuses de poux, A la musique, Cbanson de la plus haute tour dans Poésie
francaise, anthologie de Kléber Haedens (Toulouse, Editions de la Nef).
Le U Que sais-je? » d’Albert-Marie Schmidt sur La Littérature symboliste (1870-1900) consacre sept
pages à Rimbaud, U précurseur du symbolisme ».
Un chapitre sur Voyelles dans Bliitter und Steine d‘Ernst Jünger (Leipzig, Tauchnitz).
20 novembre : poèmes de Rimbaud venant de l’Album zutique dans L’Arbalète (Lyon).
Valéry suggère, dans ses Cahiers, à propos de Rimbaud, le mot et la notion d’explexe :U modification
du langage courant qui [...I altère [...I la complémentarité réciproque des mots n.
1943
U Jean-Arthur Rimbaud » de Pierre Jean Jouve dans Lettres, no 1 (Genève), qui deviendra en 1962
une préface aux Illuminations (Lausanne, Mermod, illustrations de Léger) ; recueilli auparavant dans
Défense et illustration (Alger-Paris, Charlot, 1945).
Février : article d’Auguste Martin dans La Nouvelle Revue francaise : U Verlaine et Rimbaud :
documents inédits tirés des Archives de la préfecture de police ». Révélation en pleine occupation, du
dossier Verlaine, relatif aux activités d u poète sous la Commune, à ses relations avec Rimbaud et à
l’affaire de Bruxelles.
23 février : Rimbaud, c’est U l’incohérence harmonique », écrit Valéry à Jean-Marie Carré à propos
de sa Vie de Rimbaud (1939). Le même Valéry, dans Propos me concernant, avoue avoir eu, à ses débuts,
devant Rimbaud, une réaction de fascination et de U défense ».
[Avril] : Poèmes, provenant de l’Album zutique, publiés par Pascal Pia (Lyon, Éditions de l’Arbalète)
reprenant les publications de la revue L’Arbalète (20 novembre 1942) et des poèmes inédits.
[Mai] : Pierre Arnoult, Rimbaud (Albin Michel), biographie.
Quelques poèmes de Rimbaud dans L‘Anthologiede la poésie française de Charles-Ferdinand Ramuz
(Corrêa).
U Un dernier salut à Arthur Rimbaud », de Claudel, préfaçant une édition des CEuvres à tirage
limité (Les Cent-une).
[Septembre] : première édition illustrée des illuminations (les poèmes en prose et les Derniers Vers,
encore confondus), par Ben Genaux (Paris-Bruxelles, La Centaine).
Automne : article de Wallace Fowlie sur Rimbaud er Hart Crane dans la revue new-yorkaise The
Chimera.
Thèse de Marc Eigeldinger sur L‘Évolution dynamique de l’image dans la poésie française du romantisme
d nos jours (Neuchâtel, la Baconnière; reprint Slatkine 197 1 et 1975), dont le chapitre X est consacré à
Rimbaud et Lautréamont.
Trois pages sur les U vers libres D de Marine et Mouvement dans la thèse d’Henri Morier : Le Rythme
du vers libre symboliJte (Genève, Presses académiques, t. II).
Pages sur Rimbaud et le rimbaldisme de U la première génération » dans Pour expliquer ce que
j’étais d’Aragon (mais qui ne paraîtra qu’en 1989).
Des CEuvres complètes paraissent à l’étranger, pendant la Guerre, à Genève, établies par François
Ruchon (Skira); à Beyrouth (Les Lettres françaises); à Buenos Aires (Viau); à Montréal (Valiquette); à
Milan (Edizioni del I’Uomo, 1944); à la Haye (Stols, 1945).

432
1944
André Rolland de Renéville, Univers de la parole (Gallimard), où reparaissent les thèses occultistes
sur Rimbaud.
Traduction espagnole du Rimbaud de Jacques Rivière (1914 et 1930) (Buenos Aires, Editorial
Continente).
Giovanni Costetti dessine un androgyne pour illustrer Antique (Iffuminations)publié en plaquette
à Utrecht (Van Wees).
1945
Dix pages sur Goethe et Rimbaud, dans l’ouvrage de Denis de Rougemont, Les Personnes du drame,
publié à New York (Pantheon) (éd. française, Gallimard, 1947).
[Mai] : édition clandestine de la Lettre de Charles d’ûrféans, par C. Leeflang et G.M. Van Wees
(Utrecht, Charles Nypels).
Verlaine et Rimbaud en Belgique, de Maurice Kunel (Liège, Soledi).
Rimbaud le précurseur, de René Sylvain (Boivin).
U Post-scriptum N sur Rimbaud dans Lu Poésie moderne et le sacré, de Jules Monnerot (Gallimard).
[Novembre] : une édition des CEuvres, U texte revu et corrigé n par Bouillane de Lacoste (Fernand
Hazan).
Nouvelle traductio? en anglais d’Une saison en enfer, par Louise Varèse (Norfolk, New Directions),
jugée U excellente » par Etiemble.
Burins de Roger Viellard pour illustrer quelques poèmes des Illuminations (prose et vers), dans
un Hommage à Rimbaud (Editions du Seuil).
Frontispice de Christian Bérard pour les CEuvres complètes (Paris, La Bonne Compagnie).
Versi e prose 1871-1873 (Milan, La Conchiglia) avec une introduction de Raffaele Carnieri.
1946
16 janvier : exposition Verlaine à la Bibliothèque Jacques Doucet à Paris.
[Mars] : Rimbaud, documents iconographiques,préface et notes de François Ruchon (Genève, Cailler),
qui sera longtemps, jusqu’à l’Album Rimbaud de la Pléiade (1967), le seul recueil d’iconographie
rimbaldienne.
[Avril] : première édition de la Pléiade, établie et annotée par André Rolland de Renéville et Jules
Mouquet. Nombreux comptes rendus, notamment de Marc Soriano (Gavroche, 22 août), d’André Billy
(Le Figaro littéraire, 7 septembre), de Robert Kanters, (La Gazette des Lettres, 14 septembre), d’Albert
Béguin (Une semaine dans le monde, 28 septembre), d’Alexandre Astruc (Combat, 18 octobre), de Thierry
Maulnier (La Concorde, 12 décembre), et surtout ceux de Caillois (ci-dessous, 24 septembre), d’Aragon
(ci-dessous, novembre) et de Blanchot (ci-dessous, mars 1947).
Prose Poems from a The Illuminations Y, nouvelle traduction par Louise Varèse (Norfolk, New
Directions).
Deux éditions, l’une à Londres, l’autre à New York du premier Rimbaud de Wallace Fowlie, sous-
titré dans l’édition anglaise : The Myth of the Chifdhood.
Première édition du livre d’Henry Miller : U When Do Angels Lease to Resemble Themselves : a
Study of Arthur Rimbaud », New Directions (Norfolk); trad. française 1952 et 1970.
[Avril-mai] : L’Aliénation poétique : Rimbaud, Mallarmé, Proust, par le docteur Jean Fretet
(Éditions J.-B. Janin), avec en épigraphe : U Je est un autre. ))
[2‘ trimestre] : Pages sur Rimbaud, la modernité, le rimbaldisme, la poésie contemporaine et le
travail des éditions critiques dans l’avant-propos à Musée G é v i n : les poissons noirs et quelques poèmes
inédits d’Aragon (Editions de Minuit).
26 septembre : U Légende de Rimbaud »,par Roger Caillois, dans Spectateur, analyse du U mythe D
de Rimbaud, à laquelle répliquera Maurice Saillet : N Rimbaud sans plus n, dans Combat, le 1 1 octobre.
10 octobre : plaque commémorative dans la cour de l’hôpital de la Conception à Marseille, à
l’initiative d’une association de poètes marseillaise : U Les Amis d’Arion ».
Novembre : U Chronique du Bel Canto n d’Aragon, dans Europe, consacrée à l’édition de la Pléiade,
U événement poétique de l’année 1).
Dans un no spécial sur Valéry des Cahiers du Sud (Marseille), Joë Bousquet rapporte un entretien
où les deux poètes ont parlé de Rimbaud.
[Décembre] : Henry de Bouillane de Lacoste et Pierre Izambard rassemblent les articles de Georges
Izambard sur Rimbaud et les publient sous son nom et sous le titre Rimbaud tel que je f’ai connu
(Mercure de France; rééd. Nantes, Le Passeur, 1991).
Décembre : U Vues sur Rimbaud », de Georges Duhamel, dais le Mercure de France.
Résonances autour de Rimbaud, de Marguerite-Yerta Méléra (Editions du Myrte).
1“ décembre : <( Lettres inédites d’Isabelle Rimbaud à son frère Arthur »,dans le Mercure de France,
présentées par Henry de Bouillane de Lacoste et Henry Matarasso.
Edition bilingue français-allemand, des CEuvres complètes-SümtficheDichtungen, traduction de Walter
Küchler (Heidelberg, Schneider; rééd. en 1955, 1960, 1965, 1978, 1982, 1992).

433
1947
[Février] : La Symbolique de Rimbaud : le système, ses sources, de Jacques Gengoux (La Colombe,
coll. Neptune).
12 mars : Mauriac, recevant Claudel à l'Académie, évoque Rimbaud U ce voyou, ce démon, cet
ange qui fut dans votre vie le précurseur, l'annonciateur de Dieu ».
Mars : U Le sommeil de Rimbaud », par Maurice Blanchot, dans Critique (recueilli dans Lu Part
du feu, Gallimard 1949).
5 avril : Maurice Monda révèle dans Le Figaro littéraire un portrait inconnu de Rimbaud :
1'u Épilogue à la française » de Jef Rosman, peint à Bruxelles fin juillet 1873. Le propriétaire, Henri
Matarasso, raconte les circonstances de l'acquisition dans le no du 1" novembre du Mercure de France.
Avril : U Après Rimbaud et Lautréamont », par Roger Caillois dans les Cahiers de la Pléiade.
Avril : U Le patois de Rimbaud », par Charles Bruneau, dans La Grive, première contribution à
l'étude des ardennismes de Rimbaud.
Seconde édition, revue et corrigée du Rimbaud le voyant d'André Rolland de Renéville (1" éd.,
1929).
Juillet-septembre : U Les sources littéraires du Bateau ivre », par Étiemble, dans la Revue d'histoire
littéraire de la France (écrit en 1937, d'après une note de l'auteur).
Réédition du Rimbaud, f'artiste et f'être moral de Delahaye (1" éd., 1923).
Arthur Rimbaud, père de f'existentialisme,de Paul-Henri Paillou (Librairie académique Perrin).
Deux chapitres sur Rimbaud dans le Message poétique du symbolisme de Guy Michaud (Nizet,
2 tomes).
Deuxième édition du Rimbaud (1" éd., 1938), d'Enid Starkie (Londres, Hamish Hamilton).
A l'occasion de l'exposition surréaliste, André Breton élève un U Autel à Léonie Aubois d'Ashby »
(nom apparaissant dans Dévotion).
Conférence de Ion Barbu : U Rimbaud » (publiée dans Nadir Latent, Bucarest, Minerva, 1985).
[Novembre] : une place très large est faite à Rimbaud - 28poèmes en vers et en prose, dont
Barbare, Les Déserts de f'amour et le U rêve » de la lettre d'octobre 1875 - dan? l'anthologie de Paul
Eluard : Le meilleur choix de poèmes est celui que f'on fait pour o i (1818-1918) (Editions du Sagittaire).
3 décembre : création au Théâtre des Noctambules, des Epiphanies d'Henri Pichette, où l'influence
de l'auteur d'Une saison en enfer est manifeste.
1948
1" janvier : publication d'un brouillon d'Une saison en enfer et de deux Proses évangéliques : U A
Samarie... )) et U En Galilée ... » (inédits) par H. Matarasso et H . de Bouillane de Lacoste, dans le Mercure
de France.
Adaptation d'Une saison en enfer par Édouard et Louise Autant-ha, pour la Compagnie Nicolas
Bataille, représentée à Charleville le 17 novembre, à Paris du 14 au 23 décembre.
Un chapitre U Le mensonge Rimbaud » dans De la paille et du grain de Jean Paulhan (Gallimard).
Le compte rendu des Illuminations par Fénéon (octobre 1886), recueilli dans les CEuwes de Félix
Fénéon, introduction de Jean Paulhan (Gallimard).
7 octobre : a De Baudelaire, Germain Nouveau ou Rimbaud, qui est le plus grand poète? », par
Aragon, dans Les Lettres françaises.
Octobre : thèse de Daniel De Graaf en Hollande : Arthur Rimbaud homme de lettres (Assen, Van
Gorcum & Comp.) et de Max Ribi à Zurich : Ersai d'une rythmique des a Illuminations Y d'Arthur
Rimbaud (Zurich, Imprimerie Uto S.A.).
20 novembre : Le Figaro littéraire rend compte de l'inauguration par le Gouverneur de Chypre
d'une plaque posée à la mémoire de Rimhaud sur la résidence à la construction de laquelle il a contribué,
au mont Troodos.
[Novembre] : Rimbaud f'enfant, de C.A. Hackett, préfacé par Gaston Bachelard (Corti).
Décembre : U Unité de Rimbaud », par Tristan Tzara, dans Europe; repris comme préface aux
CEuvres complètes (Lausanne, Kaiser, 1948).
U Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud », par René Char, dans les Cahiers dart, recueillis la
même année dans Fureur et mystère.
U Rimbaud et son silence », dans Esquisses littéraires de Thierry Maulnier (Robert Cayla) (voir
novembre 1941).
Propos sévères de Gracq, dans son livre sur André Breton, sur les U interprétations douteuses du
silence de Rimbaud », rappelant que U la poésie est en nous, devant nous ».
Le jeune Hans, dans Bacchus, de Cocteau, ressemble à Rimbaud, d'après l'auteur lui-même qui
en parle dans son entretien avec Roger Nimier (Le Passé dejZni, Gallimard, t. I, 1983, p. 113 et 119).
Portrait de Rimbaud par Fernand Llger (encre de Chine sur papier).
1949
Janvier : premier numéro du Bateau ivre, bulletin des Amis de Rimbaud, dirigé par Jean-Paul
Vaillant.

434
Uanvier] : Rimbaud le magicien désabusé, de Pierre Debray, postface de Daniel-Rops (Julliard).
Comptes rendus en particulier de Pierre Petitfils en mai dans le Bulletin des Amis de Rimbaud, de Luc
Decaunes en octobre dans Paru, de Maurice Saillet, le 1“ janvier 1950, dans le Mercure de France, et
auparavant de Claude Roy, soutenant l’idée d’un Rimbaud marxiste dans Europe, en avril.
[Février] : L’üLuvre et le visage d’Arthur Rimbaud, essai de bibliographie et d’iconographie, de Pierre
Petitfils (Nizet).
[Avril] : Autour de Verlaine et de Rimbaud, dessins inédits de Verlaine, Nouveau et Delahaye de
la collection Doucet (Cahiers Jacques Doucet; rééd. Gallimard, 195 l), présentés par Jean-Marie Carré,
qui publie la lettre de Valéry du 23 février 1943.
Avril : N Rimbaud et Swedenborg )) par Joë Bousquet, dans Critique (à propos de la 2=éd. du
Rimbaud d’Enid Starkie, 1947).
Avril : réédition du texte de Claudel publié en 1913 : (( Ma conversion », dans le no 1 d’Ecclesia,
la revue dirigée par Daniel-Rops.
11 mai : Le Bateau ivre au Palace, à Charleville, film d‘Alfred Chaumel, évoquant la jeunesse de
Rimbaud, voix de Jean-Louis Barrault.
Mai : publication d’un prétendu inédit de Rimbaud, La Chasse spirituelle (Mercure de France),
avec une introduction de Pascal Pia, qui défend l’attribution du texte à Rimbaud dans le no du 19 mai
de Combat. Un article de Jean Prasteau dans Le Figaro des 2 1-22 mai révèle que (( deux jeunes comédiens »,
Mme Akakia-Viala et M. Nicolas Bataille, sont les auteurs du texte; le 24 mai, dans Combat : (( Autour
de La Chasse spirituelle : il ne suffit pas de se proclamer faussaire, il faut encore le prouver »,par Maurice
Nadeau; le même périodique publie le 29 mai des lettres des uns et des autres, dont une d’André
Breton, qui dénonce le faux, avoué par les deux auteurs eux-mêmes dans Le Figaro littéraire du 28 mai.
Polémiques dans la presse jusqu’en juillet-août.
Plusieurs auteurs rendent compte de la découverte du nom de (( Rimbaud D inscrit sur une pierre
du temple de Louqsor, en Egypte : Théophile Briant, dans Les Nouvelles littéraires, 31 mars; Henri
Stierlin, dans Fornes et couleurs; Jean Cocteau dans son Maalesh, journal d’une journée de théâtre et
Henri Matarasso, qui indique dans le Bateau ivre d’octobre, qu’il possédait déjà une photo de ladite
pierre gravée.
21 mai : soutenance en Sorbonne de la thèse d’Henry de Bouillane de Lacoste, Rimbaud et le
problème des IIIuminationJ, publiée simultanément au Mercure de France : à partir de l’analyse grapho-
logique des manuscrits de Rimbaud, l’auteur place les Illuminations avant Une saison en enfer, dans la
chronologie des œuvres de Rimbaud. Comptes rendus en particulier de Maurice Nadeau dans Combat,
2 juin; de René Lalou dans Les Nouvelles littéraires, 9 juin; d’Albert Béguin dans Témoignage chrétien,
10 juin et dans Empédocle, juin-juillet; de Jean-Marie Carré dans La Give, juillet; de Maurice Saillet
dans le Mercure de France, 1”août.
[Mai] : édition critique des Illuminations, par Bouillane de Lacoste (Mercure de France).
Juin : dans la foulée de la prétendue révélation de La Chasse spirituelle, Jules Mouquet lance la
Lettre du Baron de Petdechèvre à son secrétaire au château de Saint-Magloire, qu’il publie dans La Gazette
de Lausanne du 4 juin, puis en plaquette (Genève, Pierre Cailler, dans une série N Beaux textes, textes
rares, textes inédits N),présentée comme texte (( inédit N de Rimbaud et qui n’est ni inédit (il a paru
dans Le Progrès des Ardennes le 9 septembre 1871 sous la signature de Jean Marcel »; puis dans Le
Nord-Est (Charleville), le 16 septembre), ni de Rimbaud. Mais par contraste avec l’autre faux, l’usurpation
apparaît moins nette et la Lettre du baton encombrera et encombre encore les CEuvres complètes de
Rimbaud chez plusieurs éditeurs. Marc Ascione révélera la véritable identité de Jean Marcel en 1991.
Entre-temps, Pierre Petitfils (dans le Bulletin des amis de Rimbaud d’octobre), Etiemble (dans 1 5 5 Temps
modernes, octobre), Aimé Patri (dans Paru, novembre), Jean Marcenac (Les Lettres frangaises, 24 novembre),
Maurice Saillet (dans le Mercure de France, 1“ janvier 1950) donnent leur caution à la Lettre du baron.
Mai-juin : numéro spécial de Biblio (articles de Duhamel, Petitfils, Bouillane de Lacoste).
Juillet : la maquette d’un monument à Rimbaud par Ossip Zadkine est exposée à Paris (voir
1937-1938).
Uuillet] : Flapant délit, d’André Breton, sous-titré : Rimbaud devant la conjuration de I’imposture
et du truquage (Editions Thésée, rééd. Le Sagittaire, 1953; Pauvert, 1964) : contre La Chasse spirituelle
et la thèse de Bouillane de Lacoste, et ceux qui s’y laissent prendre.
Octobre : adaptation au Théâtre de poche d’Une saison en enfer par MmeAkakia-Viala et Nicolas
Bataille, les (( faussaires de ,La Chasse spirituelle.
Octobre et novembre : Etiemble dresse un bilan des études rimbaldiennes dans Les Temps modernes :
(( Vingt ans après, I : de Rimbaud à Rimbaud > et (( II : Rimbaldisme et rimbaldite ».

[Novembre] : Arthur Rimbaud, de Claude-Edmonde Magny (dans la collection Poètes d’au-


jourd’hui », Pierre Seghers).
Novembre : (( Rimbaldisme, gnosticisme, hermétisme »,par Albert-Marie Schmidt, dans La Table
ronde.
Hiver 1949-1950 : ballet sur la musique de Britten pour les Illuminations, pour la New York
City Ballet Company.

43 5
Deux éditions i l l u s t r e des Illuminations, en 1949 : par Roger de La Fresnaye (Matarasso) et par
Fernand Léger (Lausanne, Editions des Gaules-Grosclaude, avec une préface de Henry Miller).
Jean-Louis Barrault enregistre Alchimie du verbe (disque 78 tours, Festival).
1950
D’autres réactions à la thèse de Bouillane de Lacoste, en particulier dans deux articles de Rolland
de Renéville (La Revue da Caire, janvier et H Verlaine témoin de Rimbaud », dans Les Cahiers de la
Pléiade, printemps) faisant valoir que Bouillane de Lacoste a daté les transcriptions des Illuminations et
non leur composition. D’autres comptes rendus, par Léon Roudiez dans The Romanic Review (New
York), en février, et par Gwendolyn Bays dans Modern Language Notes (Baltimore), en juin. Et surtout,
en avril, dans La Graphologie, un article de Maurice Delamain : H La graphologie appelée au procès de
Rimbaud », seule réaction manifestant certaine compétence sur l’instrument de la démonstration de
Bouillane de Lacoste : l’étude chronologique de l’écriture de Rimbaud.
17 juin : soutenance en Sorbonne de la thèse de Jacques Gengoux : La Pensée poétique de Rimbaud
(publiée simultanément chez Nizet) : Rimbaud et l’influence dEliphas Lévi.
Septembre : traduction française, dans Arts-lettres, de l’article de Wallace Fowlie sur U Rimbaud
et Hart Crane » (1943).
Octobre-décembre : plusieurs articles sur les Illuminations dans la Revue des sciences humaines, en
particulier d’Antoine Adam et de Daniël De Graaf.
Nouvelle édition, revue et augmentée, du Rimbaud d’Étiemble et Yassu Gauclère (Gallimard, coll.
Les Essais).
Traduction italienne du Rimbaud (1938) d’Enid Starkie (Milan, Rizzoli), bien avant la traduction
française (1982).
195 1
[Février] : Une saison en enfer, eaux-fortes de Lucien Coutaud (Bibliophiles de France).
28 avril : René Char et Jacques Dupin font reproduire et présentent, dans Le Figaro littéraire, (( un
portrait inconnu de Rimbaud », d’Alfred-Jean Gamier, si peu ressemblant que, malgré l’inscription au
verso,, il restera H présumé ».
Eté : deux médailles à l’effigie de Rimbaud.
27 octobre : 1“ jour du timbre à l’effigie de Rimbaud (portrait gravé d’après le tableau de Fantin-
Latour).
Quelques pages sur Rimbaud dans L’Homme révolté de Camus (Gallimard), au chapitre : H La
poésie révoltée ».
Germaine Richier illustre l’œuvre en prose : Une saison en enfer, Les Déserts de l’amour, Les
illuminations, 24 eaux-fortes (Lausanne, André Gonin).
Souvenirs et rencontres, de Stefan Zweig, trad. franç. Alzir Hella, où figure son texte sur Rimbaud
de 1907.
1952
12 janvier : soutenance en Sorbonne des thèses d’Étiemble sur Le Mythe de Rimbaud : la Structure
du mythe, thèse principale; la Genèse du mythe (bibliographie chronologique, de 1869 à 1949), thèse
complémentaire. Au jury :Jean-Marie Carré, Maurice Levaillant, Charles Bruneau, René Jasinski, Charles
Dedeyan). Nombreuses réactions après la soutenance : Guy Dumur, dans Combat, le 14 janvier, Pascal
Pia, dans Carrefour le 23, Marie-Jeanne Durry dans La Gazette des lettres le 12 février; le même jour,
Arthur Adamov, dans Arts, utilise le mot H malhonnêteté » et crée l’incident : Etiemble ayant demandé
au rédacteur en chef, Louis Pauwels, si Adamov N est en âge et en état de se battre », Carmen Tessier
parle de (( duel »,dans France-Soir le 3 mars.
Rimbaud et la révolte moderne, d’André Dhôtel (Gallimard, coll. Les Essais), éd. revue et corrigée
de L’Euvre logique de Rimbaud (1933).
12 juin : Le Figaro littéraire reproduit un portrait présumé de Rimbaud, une peinture à l’huile par
Forain, portant une date et une dédicace : H mai 1874, à mon ami Poitel [...I » (non déchiffré).
26 juin-2 juillet : H J’ai trouvé la maison des atroces veillées * de Verlaine et Rimbaud », par
Henri Thomas, dans Arts.
Première édition annotée des llluminntions, par Mario Matucci (Florence, Sansoni; reprint en 199 1).
Structure du mythe, tome [II] du Mythe de Rimbaud, d’Etiemble (Gallimard, coll. Bibliothèque des
idées; 2‘éd. 1961; 3‘ 1970). Comptes rendus de Guy Dumur dans Combat, le 18 décembre, André
Billy dans Le Figaro et Gérard Bauër dans Le Journal d’Alger le 24 décembre, André Rousseaux dans
Le Figaro littéraire, le 27 décembre.
Traduction française du Rimbaud de Henry Miller (1946) par Frédéric Roger-Cornaz (Lausanne,
Mermod).
Premières œuvres complètes en japonais (1952-1956), par Shintaro Suzuki.

436
1953
Début 1953 : autres réactions à La Structure du mythe d’Étiemble : Marcel Lobet, dans Le Soir
(Bruxelles), 3 janvier; Robert Kemp, dans Les Nouvelles littéraires, 15 janvier; Aimé Patri dans Preuves,
février; André Rolland de Renéville dans La N.R.F., février; Luc Estang dans La Croix, 1“ février;
Bernard de Fallois dans La Revue de Paris, février; François Mauriac dans La Table ronde, mars; Henri
Guillemin dans La Vie intellectuelle, avril; polémique sur la conversion de Rimbaud mourant, entre
Etiemble et Guillemin (Le Figaro littéraire, 9 et 16 mai).
17 avril : sollicité par Jean-Paul Vaillant, directeur de La G i v e , Claudel décline l’invitation à
s’associer à la commémoration qui se prépare (centenaire de 1954) : (( Les célébrations vulgaires, avec
orphéons, pompiers, discours, récitations, inscriptions du nom au coin d’une rue, décorations et le
banquet final, me paraissent entièrement déplacées. Je n’ai aucune envie de m’y associer. )) Et en post-
scriptum : (( Une messe aurait suffi, )) La lettre paraîtra dans Le Figaro littéraire et dans La Give en
octobre 1954.
Le Premier Visage de Rimbaud, d’Émilie Noulet (Bruxelles, Académie royale; rééd. 1973), étude
de U huit poèmes de jeunesse n : Sensation, Les Effarés, Le Dormeur du val, Les Assis, Les Poètes de sept
ans, (( L‘étoile a pleuré rose n, Voyelles et Le Bateau ivre.
Flagrant délit de Breton (1949), recueilli dans La Clé des champs (Le Sagittaire).
Nouvelle traduction en anglais des Illuminations, par Wallace Fowlie (London-New York, Harvill
Press-Grove Press); rééd. en 1969.
Pierre Brasseur enregistre Au cabaret vert, M a Bohème et Le Cœur volé pour un disque Poètes maudits
d’hier - poètes maudits d’aujourd’hui (33 tours, Pathé).
Yves Montand chante Le Dormeur du val, avec accompagnement d’orchestre.
1954
[CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE RIMBAUD]
Genèse du mythe (1869-1949) : Bibliographie analytique et critique [...I, tome [I] du Mythe de
Rimbaud, d’Etiemble (Gallimard, coll. Bibliothèque des idées; 2‘ éd. 1968). Nombreux comptes rendus,
notamment de Michel Manoll dans Le Figaro littéraire, 16 octobre; de Gérard Bauer dans Le Journal
d’Alger, 20 octobre; de Georges Charensol dans Les Nouvelles littéraires, 2 1 octobre; de Pierre de Boisdeffre
dans Combat, 18 novembre; de Michel Carrouges dans Monde Nouveau-Paru, novembre-décembre ; de
Roland Barthes dans Les Leires nouvelles, décembre.
15 avril : conférence d’Etiemble sur le mythe de Rimbaud à l’Institut français d’Athènes.
29 avril : leçon inaugurale de C.A. Hackett à l’université de Southampton : N Rimbaud : the Legend,
the Work. N
Juin : (( Repères et documents verlainiens », par Jean Richer, dans le Mercure de France, où est
publiée la lettre de Verlaine à Charles de Sivry du 9 août 1878.
Juillet : Petite contribution au mythe de Rimbaud », de Gabriel Bounoure, dans Les Lettres
nouvelles (no 17) ; recueilli dans Margelles sur le parvis (Plon) ; rééd. Fata Morgana, 199 1.
Pierre Guiraud établit un (( index des mots des Illuminations Y (Index du vocabulaire du symbolisme,
4), multigraphié (Klincksieck).
Juillet : Le Centenaire de Rimbaud, dans La G i v e : deux pages de programme.
21 juillet : (( Pauvre Arthur! », par René Fallet, dans Le Canard enchaîné.
A l’approche de l’automne, les échos se multiplient dans la presse régionale et nationale. Émissions
de radio, en octobre et en novembre (recensées par Etiemble). Henri Pichette enregistre Une saison en
enfer sur microsillon (deux 33 tours, Hachette, L’Encyclopédie sonore), etc.
Septembre: numéro spécial du Bateau ivre, où l’on prend un sonnet de Scarron que le jeune
Rimbaud a transcrit sur un cahier pour (( une composition personnelle d’un écolier d’une douzaine
d’années n. Les surréalistes le dénoncent dans un tract intitulé Ça commence bien!
26 septembre-7 octobre : circuit Rimbaud dans les Ardennes, à l’initiative de Suzanne Briet, avec
Dhôtel, Follain, Vaillant ...
1” octobre : numéro spécial, diffusé le jour des cérémonies, le 17, de Présence ardennaise.
1“octobre : numéro spécial Rimbaud du Mercure de France : articles de Pierre Guiraud, Henri
Guillemin, André Tian, Daniël De Graaf.
15 octobre : fac-similé de la lettre du voyant (15 mai 1871), collection Henri Saffrey (Messein).
15-16 octobre : à la veille des cérémonies, Etiemble fait distribuer un tract : Dgense de déposer des
ordures, à Charleville, contre les (( profiteurs du centenaire », dont le texte sera publié le 1“ novembre
dans La N.R.F.
17 octobre : cérémonies à Charleville, inauguration d’un 3‘ buste de Rimbaud. Discours d’Enid
Starkie, Georges Duhamel, Jean-Paul Vaillant, Robert Goffin.
2 1 octobre : Les Nouvelles littéraires publient le discours de Duhamel du 17, et un (( Tombeau de
Rimbaud N : poèmes de Reverdy, Luc Estang, Yanette Delétang-Tardif, Pierre Jean Jouve, Jean Grosjean,
Robert Ganzo, Robert Goffin.
23 octobre : Le Figaro littéraire publie la lettre de Claudel du 17 avril 1953.

43 7
24 octobre : Henri Mondor prononce à la Société des poètes français une conférence sur Rimbaud
et Mallarmé : U Deux passants considérables », qui deviendra le premier chapitre de son livre de 1955.
20-26 octobre : le numéro spécial de la revue Arts, titre Le Dieu Rimbaud, avec Fn article de Julien
Gracq : U Un centenaire intimidant » (repris dans Préférences, Corti, 1961), et un d’Etiemble.
27 octobre : U Encore un mot ... B par René Fallet, dans Le Canard enchaîné.
28 octobre-4 novembre : Les Lettres francaises titrent : U Ce samedi au Vél’ d’Hiv’, Paris fête les
cent ans d’Arthur Rimbaud » : articles d’Aragon, Tzara, Antoine Adam, portrait de Fernand Lkger.
Octobre : numéro spécial de La Grive (no 83) : articles de Georges Duhamel, André Maurois, Pierre
Petitfils, Jean-Louis Barrault, Albert Béguin, Jean Cassou, René Char, Philippe Chabaneix, André Dhôtel,
Henri Guillemin, Yves-Gérard Le Dantec, Tristan Tzara, Charles Bruneau, Henri Mararasso, Emmanuel
Looten, Daniël De Graaf, J.-R. Thome, Ernest Létrange, Marguerite Mathieu, une lettre de Cocteau à
Berrichon (29 janvier 1922) et la lettre de Claudel (17 avril 1953); reproduit un portrait à la pointe
sèche par Valentine Hugo et d’autres illustrations.
Novembre : articles de Jacques Gaucheron, Françoise d’Eaubonne et Georges Laurent, dans Europe.
9 novembre : U La religion de Rimbaud », par Yves Florenne, dans Le Monde.
17 novembre : parodie de Rimbaud dans Le Canard enchaîné : U Le Bateau sobre, à l’inverse de
Rimbaud », par René Buzelin.
23 novembre : inauguration de l’exposition Arthur Rimbaud U organisée pour le centième anniversaire
de sa naissance », à la Bibliothèque nationale, à Paris (jusqu’au 31 janvier 1955); Suzanne Briet est
commissaire de l’exposition et rédactrice du catalogue, préface de Julien Cain. Nombreux échos.
26 novembre : émission de télévision de Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, sur Rimbaud, à la
recherche des derniers témoins de sa vie.
Novembre : Cocteau raconte un rêve, dans son Journal (Le Passé déjini, Gallimard, t. III, 1989,
p. 287-288), où se mêlent Verlaine, Rimbaud et Radiguet.
Arthur Rimbaud ou la confusion des races, par Robert Lantz, huile sur bois et feuilles d’or (Charleville,
musée Rimbaud).
Dernier trimestre : no spécial (no 17-18) des Cahiers du collège de pataphysique.
Arthur Rimbaud 1854-1954, no spécial (no 244-246) de la revue londonienne Adam.
Julien Green intitule Je est un autre un texte écrit en collaboration avec Eric Jourdan (publié en
1973); la petite phrase de Rimbaud deviendra l’épigraphe de Si j’étais vous (Plon, 1970).
1955
Décembre 1954-janvier 1955 dns k p n t : U Rimbaud ou la poésie d u devenir n, long article de
Jean-Pierre Richard, ponant principalement sur les Illuminations, recueilli par l’auteur dans Poésie et
profondeur (Le Seuil, 1955).
Janvier : no spécial de La Grive (no 84).
1” janvier : Pierre Petitfils publie U des souvenirs inconnus sur Rimbaud », datant de 1934 et parus
cette année-là dans le Bulletin de la société des naturalistes archéologues du Nord de la Meuse, relatifs à
la scolarité de Rimbaud et à la période africaine.
23 février : mort de Claudel, à Paris.
5 mars : Robert Mallet publie dans Le Figaro littéraire une interview de Claudel évoquant la mère
de Rimbaud, U Hécube brandissant un bâton pour protéger le cadavre de son fils contre les charognards ».
Suite des comptes rendus de la Genèse du mythe d’Etiemble : Emmanuel Berl dans La Table ronde,
janvier; Jean Bruneau dans la Revue de littérature comparée, janvier-mars; Sergio Solmi dans La chimera
(Florence), septembre ; Pierre-Georges Castex dans la Revue des sciences humaines, octobre-décembre.
Et suite du centenaire : janvier-mars : articles de V. Ph. Underwood et dEtiemble dans la Revue
de littérature comparée.
[Avril] : Rimbaud, ou le génie impatient, d’Henri Mondor, de l’Académie française (Gallimard).
U Sur Rimbaud », extraits du Rimbaud resté inédit d‘André Suarès (voir 1912), dans le no 329 des
Cahiers du Sud.
Le Silence de Rimbaud, de Gabriel Bounoure (Le Caire, Librairie L.D.F., coll. Le Chemin des
sources; rééd. en extraits dans Des poètes aujourd’hui lecteurs de Rimbaud, 1984, dans les Cahiers de
Gabramant, hiver 1986, et aux Editions Fata Morgana en 1991).
Une saison en enfir, édition de Mario Matucci (Florence, Sansoni).
Pages choisies, par Henry de Bouillane de Lacoste (Classiques Vaubourdolle).

1956
Janvier-mars : U Rimbaud, l’apprenti sorcier : en rêvant aux Voyelles (une hypothèse investigatoire) »,
par Jean-Bertrand Barrère, dans la Revue d’histoire littéraire de la France (recueilli en 1977 dans Le
Regard d’ûrphée).
Avril : publication par Suzanne Briet, dans La Grive, d’un cahier d’école de Rimbaud (devoirs de
latin, de français, problèmes, dessins, etc.), qui sera connu sous le nom de U &hier des dix ans Y (voir
mai 1992).

438
The Great Rimbaud Forgety : the Maire of U La chasse spirituelle Y, de Bruce Morrissette (St-Louis,
Washington University) : historique de U l’&aire » de 1949 avec une anthologie des pastiches de Rimbaud
(trad. franç., 1959).
Août : publication par Daniël De Graaf, dans le Mercure de France, de documents relatifs au procès
de Verlaine provenant des Archives de la ville de Bruxelles.
Automne : U Rimbaud », par René Char, daté de mai 1956, dans les Cahiers G.L.M.; texte qui
servira de préface aux Guvres du Club du meilleur livre (1957); rééd. 1973 dans la coll. Poésie/
Gallimard.
[Octobre] : Rimbaud notre prochain, de Suzanne Briet (Nouvelles Éditions latines); avec des docu-
ments inédits.
[Novembre] : La,Vie passionnée d’Arthur Rimbaud, de Françoise d’Eaubonne (Paris-Verviers, Inter-
continentale du livre-Editions Gérard), biographie très romancée.
Important chapitre sur Rimbaud dans le livre de Hugo Friedrich : Die Struktur der modernen Lyrik
(Hambourg, Rowohlt; trad. franç. Denoël-Gonthier, 1976).

1957
Uanvier] : Guvres, texte établi et présenté par René Char (Le Club français d u livre).
[Premier trimestre] : Pages choisies de Rimbaud, avec une notice biographique, ?ne introduction,
des notes explicatives, des jugements, un questionnaire et des sujets de devoir, par Etiemble, dans la
collection des petits U Classsiques Larousse B (2‘éd. en 1961; 3c en 1972).
Rimbaud, par C.A. Hackett (Londres-Cambridge, Bowes and Bowes). Comptes rendus notamment
d’A.€$ Chisholm dans A.U.M.L.A. (Melbourne), mai 1958.
Etude de U l’épithète chez Rimbaud n par Ludmila Morawska dans Roczniki hurnanistyczne (Lublin),
VI, 3 .
Le psychiatre hollandais Ernst Verbeek publie Arthur Rimbaud : een pathopafie (Amsterdam, Swets
en Zeitlinger) : 600 pages concluant à la schizophrénie. Compte rendu par Marc Quaghebeur dans La
Revue des lettres modernes, Arthur Rimbaud 2, 1974.
[Avril] : CEUvres, introduction d’Antoine Adam, notice de [et texte établi par] Paul Hartmann, qui
a pu consulter les manuscrits de la collection Berès (Le Club du meilleur livre, COU. Astrée).
4 juin : vente publique à la Galerie Charpentier, de la collecti?n du Dr Lucien Graux; 22 et
24 juin : appel de Cocteau et d’Aragon dans L’Humanité, pour que 1’Etat achète les Illuminations, qui
seront préemptées par la Bibliothèque nationale.
U La carrière poétique de Rimbaud »,par Marcel Raymond, introduction aux Guvres de Rimbaud
(Lausanne, La Guilde du livre; recueilli dans Vérité et poésie, Neuchâtel, la Baconnière, 1964).
Juillet : dernière livraison (no 15) du bulletin des amis de Rimbaud : Le Bateau ivre, fondé en
janvier 1949; il reprendra sous un titre modifié en juillet 1962.
Juillet-septembre: U Rimbaud, la sauvagerie, le silence », par Jean Wahl, dans la Revue de
métaphysique et de morale.
Les Poètes maudits-Baudelaire, Rimbaud, disque 45 tours : Le Dormeur du val et Les Asir, par
Jean-Louis Barrault (Decca).
Félix Leclerc met en musique Sensation, avec orchestre (Philips).

1958
Uanvier] : Poésies, avec une introduction d’Alain Bosquet : U Arthur Rimbaud, prophète et voyou B
(Le Livre club du libraire).
Janvier-février : Etiemble conteste, dans le no 69 de la revue Evidences, la ponctuation de deux vers
de Comédie de la soifpar René Char, dans son édition du Club français d u livre (1957). Réponse de
Char et réponse d’Etiemble à la réponse de Char dans le no 70, de mars, de la revue.
15 février : U Du silence en littérature », Bloc-notes de François Mauriac dans Le Figaro littéraire,
où il évoque Rimbaud et Racine (recueilli dans Mémoires intérieurs, en 1959).
Mai : U Le dernier couac Y, documents, par René C h y (G.L.M.),réunissant les interventions d’Étiemble
et les siennes sur les deux vers de Comédie de la soif. Etiemble reviendra sur la question en 1970.
Hiver: étude de l’influence de Rimbaud sur le poète autrichien Georg Trakl, par Herbert
Lindenberger, dans Comparative Literature (le sujet sera repris, en particulier, par Bernard Boschenstein
en 1968 et par Adrien Finck dans sa thèse sur Trakl en 1974).
Poésies, Une saison en enfer, Illuminations, texte établi et présenté par Antoine Raybaud (Armand
Colin, coll. Bibliothèque de Cluny).
Un essai sur Rimbaud dans De Rimbaud ù Sartre, de Hiroyuki Hirai, publié au Japon.
Publication de la traduction du Bateau ivre par Paul Celan (Wiesbaden, Insel).
Discographie abondante cette année-là : Rimbaud, par Michel Vitold qui lit Le Bateau ivre, Fêtes
de la faim, Age d’or, Eternité, Adieu, Après le Déluge, Enfance, Vies, Aube, Phrases, Villes, Marine,
Mouvement. Arthur Rimbaud, 45 tours : Le Dormeur du val, Le Bateau ivre, Ma bohème, Voyelles, Les
Chercheuses de poux, Le Pauvre Songe, Alchémie du Verbe, Ophélie, par Robert Hirsch (Lumen) et Arthur

439
Rimbaud, petit 33 tours, dans la Collection Poètes d’aujourd’hui de Pierre Seghers : Le Bateau ivre,
Voyelles, Royauté, Après le Déluge, Mauvais Sang, Histoire d’une de mes folies, U A quatre heures du
matin, l’été », a O saisons, ô châteaux », dit par Sacha Pitoëff (Vega, Editions Seghers).
1959
[Février] : Traduction française d u livre de Bruce Morrissette (1956) : La Bataille Rimbaud :l’affaire
de aLa Chasse spirituelle Y, avec (...) une anthologie des pastiches rimbaldiens (Nizet).
Important chapitre sur les Illuminations dans la thèse de Suzanne Bernard : Le Poème en prose de
Baudelaire jusqu’à nos jours (Nizet).
Article de Mario Matucci : U Su alcuni motivi di Baudelaire nell‘opera di Rimbaud », dans les
Studi sufia letteratura dell’0ttocento in onore di Pietro Paolo Trompe0 (Naples, Edizioni scientifiche italiane).
John Simon soutient à Harvard une thèse sur le poème en prose au X I X siècle ~ : The Prose Poem as
a Genre in Nineteenth-century European Literature, publiée en 1987 (New York-Londres, Garland),
comportant un chapitre sur les llluminations et restée à peu près inconnue en France.
Décembre : (( Rimbaud e la sua “ fortuna ” in Italia », par Gianni Nicoletti dans la Rivista di
letterature moderne e comparate.
Cocteau démarque au crayon la photographie de Rimbaud en premier communiant (elle sera
reproduite de nombreuses fois, avec des variantes de légende) et le portrait de Rimbaud peint par Jef
Rosman (juillet 1873).
Gérard Philipe enregistre Le Bateau ivre : Les plus beaux poèmes de la langue française, no 2 : De
Victor Hugo à Arthur Rimbaud (33 tours, Disques Festival).
1960
Jmvier : U La décision de Rimbaud », par Yves Bonnefoy, dans Preuves (no 103).
Etudes sur Rimbaud, de Charles Chadwick (Nizet), recueillant des articles antérieurs.
Robert Clive Roach établit un Index des mots d’a Une saison en enfer Y (index du vocabularre du
symbolisme, 7), multigraphié (Klincksieck).
[Novembre] : Verlaine et Rimbaud, ou la fausse évasion, de Françoise d’Eaubonne (Albin Michel),
nouvelle biographie romancée (cf. 1956).
13 décembre : Portrait d’Arthur Rimbaud, par Picasso.
Angel in exilio, drame en trois actes et un épilogue (en espagnol), par Miko Viya (Mexico, Éditions
del Salon de Teatro).
Franco Petralia établit une Bibliographie de Rimbaud en Italie (Florence, Sansoni, Publications de
l’Institut français de Florence).
(Euvres de Rimbaud, sommaire biographique, introduction, notices, relevés de variantes et notes
par Suzanne Bernard (Classiques Garnier) : première grande édition annotée en France, millésimée 1960;
parue début 1961. L’auteur de l’édition, Suzanne Bernard, mourra prématurément, ie 5 juin 1962.
1961
Mars : a Une saison en enfer Y, par Yves Bonnefoy, dans le Mercure de FTance.
[Avril] : Rimbaud par lui-même, d’Yves Bonnefoy, dans la collection Ecrivains de toujours N des
(<

Éditions du Seuil; rééd. sous le titre : Rimbaud, en 1979.


Deuxième édition du tome II : Structure du mythe du Mythe de Rimbaud d‘Étiemble (1“ éd. 1952)
et 1” éd. du tome V : L’Année du centenaire [1954 (2‘ éd. 1968) (Gallimard, coll. Bibliothèque des
idées).
Mai : (< Rimbaud, Verlaine, Germain Nouveau et l’Album zutique », par Henri Matarasso et Pierre
Petitfils, dans le Mercure de France.
Août : U Rimbaud et l’œuvre finale », par Maurice Blanchot (à propos du Rimbaud d’Yves Bonnefoy),
dans La N.R.F.; recueilli en 1969 dans L’Entretien infini (Gallimard), sous le titre U L’œuvre finale ».
4‘ trimestre : (( A-t-on lu Rimbaud? N par Robert Faurisson, dans un numéro spécial (n” 2 1-22) de
la revue Bizarre, proposant une nouvelle interprétation du sonnet des Voyelles : les lettres dessinent des
parties du corps féminin; suggestions érotiques sur d’autres poèmes, en particulier Dévotion et H.
Réactions en général fayorables, en particulier de Robert Sabatier dans Arts le 29 novembre; d’Antoine
Adam, André Breton, Etiemble, André Pieyre de Mandiargues dans France-Obsewateur le 28 décembre ;
de Robert Poulet dans Rivarol le 28 décembre; seul Etiemble exprime brièvement et nettement sa
réticence.
[Décembre] : l’Album zutique (fac-similé de l’album; textes et notes) par Pascal Pia (Cercle du livre
précieyx).
Edition d‘Une saison en enfer, avec des eaux-fortes originales d’André Masson (Les Cent-une),
composées en 1930 et prévues pour les Illuminations.
Jean Marais récite trois poèmes de Rimbaud : Matinée d’ivresse, Chanson de la plus haute tour et
Le Bateau ivre pour l’Encyclopédie sonore : Trésor de la poésie lyrique française, no 7 : Les symbolistes
(disque 33 tours; Hachette). Les Corbeaux, musique de Charles Trénet, interprété par Mouloudji, pour
un 33 tours Chansons d’auteur (Philips, Réalités).

440
1962
Janvier-février : la polémique sur l’article de Faurisson se poursuit. Autres réactions, favorables
encore, de Pasca! Pia dans Cawefiur le 3 janvier, de Robert Kanters le 13 dans Le. Figaro littéraire;
article négatif d’Etiemble dans Le Monde le 3 février. L’ensemble des interventions sera recueilli en 197 1
dans La Bibliothèque volante.
Mars : à propos de l’interprétation de Voyelles par Faurisson, article d’Octave Mannoni : (( Le besoin
d’interpréter », dans le no 190 des Temps modernes (repris dans le no 23 de Bizawe et recueilli dans CI&
pour l’imaginaire, Le Seuil, 1969).
[Avril] : Le Dernier Visage de Rimbaud en Afrique, de Mario Matucci (Florence-Paris, Sansoni-
Didier), qui répond en particulier à Enid Starkie sur la question du trafic d’esclaves imputé à Rimbaud
(rééd. dans Les Deux Visages de Rimbaud, 1986).
Mars-avril et mai-juin : (( Etat présent des études sur Rimbaud », par Suzanne Bernard, dans
L’Information littéraire.
Juillet : Bateau ivre, bulletin de la Société des amis de Rimbaud, no 16, continuation sous une
appellation différente de la revue fondée en 1949 et interrompue en 1957 ; s’interrompra lui-même en
1966.
8 septembre : deux croquis inédits de Rimbaud par Forain, reproduits dans Le Figaro littéraire
(présentés par le docteur Pierre Vassal).
25 octobre : (( Un formidable explosif », par Jean Cocteau, dans Les Nouvelles littéraires, texte de
la préface à L a Vie d’Arthur Rimbaud d’Henri Matarasso et Pierre Petitfils, qui paraît quelques semaines
plus tard chez Hachette.
Edition des Illuminations chez Mermod, à Lausanne, avec une préface de Jouve (1943) et les
illustrations de Léger (cf. 1949).
Arthur Rimbaud vu par les peintres contemporains, neuf gravures originales de Jean Arp, Georges
Braque, Max Ernst, Albert0 Giacometti, Jean Cocteau, Valentine Hugo, Pablo Picasso et Jacques Villon
(Nice, Henri Matarasso; tirage limité).
1963
13 janvier : le cœur de la poésie française a cessé de battre (( depuis que Rimbaud a choisi de se
taire N (Mauriac, a Bloc-notes », recueilli dans Le Nouveau Bloc-notes, Flammarion, 1968, p. 234).
27 et 28 mars: Enid Starkie (voir 1937, 1938, 1961) prononce deux conférences à l’université
d’Aix-en-Provence, sur Verlaine, Baudelaire et Rimbaud et sur Rimbaud et l’occultisme (publiées par
Alain Borer dans sa traduction du Rimbaud de Starkie en 1982).
Juillet-décembre : Michael Pakenham révèle un manuscrit inconnu des Effarés, envoyé par Rimbaud
à Jean Aicard en juin 187 1 ; écho le 26 septembre dans Les Nouvelles littéraires.
[Troisième trimestre] : réédition du Rimbaud tel que j e l’ai connu de Georges Izambard (1946,
Mercure de France).
11 octobre : mort de Jean Cocteau; le 19, Le Figaro littéraire publie un texte posthume : Les
trois fuites d’Arthur Rimbaud », écrit pour un volume collectif de l’Académie française sur les Gloires
de France (cf. 1964).
Deux thèses américaines : Rimbaud’s Poetic Practice, de W.M. Frohock (Harvard University Press
- Oxford University Press) et The Design of Rimbaud’s Poetry, de J.P. Houston (Yale University Press).
Jean Vilar enregistre Roman, pour un disque intitulé Chemins de la poésie, 28poèmes de Charles
d’Orléans à Guillaume Apollinaire (Lucien Adès, 33 tours).
1964
The Orphic Vision : Seer Poets from Novalis t o Rimbaud, de Gwendolyn Bays (University of Nebraska
Press).
(( Les trois fuites d’Arthur Rimbaud », de Jean Cocteau (cf. octobre 1963), dans Gloires de la France

par les quarante membres de l’Académie française (Librairie académique Perrin).


[Août] : rééd. de Flagrant Délit de Breton (1949) dans la collection N Libertés »,dirigée par Jean-
François Revel, chez Jean-Jacques Pauvert.
[Troisième trimestre] : @uvres poétiques, préface de Michel Décaudin (Garnier-Flammarion).
Cours d’Etiemble, fascicules diffusés par le Centre de documentation universitaire : Nouveaux aspects
du mythe de Rimbaud : Rimbaud dans le monde slave e t communiste : 1. Le Mythe de Rimbaud en Pologne;
2. Le Mythe de Rimbaud dans la Russie tsariste.
18-20 novembre : au colloque de Liège sur les Méthodes de la grammaire (dont les actes seront
publiés en 1966), Albert Henry présente une (< explication d’Enfance N (recueillie en 1977 et en 1989).
Rimbaud et le mythe solaire de Marc Eigeldinger (Neuchâtel, la Baconnière).
@uvres-Opere, traduites en italien, présentées et annotées par Ivos Margoni (Miian, Feltrinelli).
U Le Rimbaud d’André Suarès », par Maurice Pinguet dans la revue japonaise Etudes de langue et
de littérature francaises (Tokyo).
Léo Ferré met en musique des poèmes de Verlaine et de Rimbaud (Album Verlaine-Rimbaud,
Barclay).

441
1965
[Avril] : CEuvres, présentées par Georges Ribemont-Dessaignes (Club français du livre).
[Mai] : Correspondance (1888-1891) entre Rimbaud et Alfred Ilg, édirée par Jean Voellmy (Gal-
limard).
uuillet] : La Vie de Rimbaud, récit d‘André Dhôtel (Éditions du Sud-Albin Michel).
Frederic C. St. Aubyn établit le catalogue de la William J .Jones Rimbaud Collection, avant-propos
de Henri Peyre (Springfield, Southwest Missouri State College Library) : 659 n” (nouv. éd. en 1986).
6 septembre : Poursuite de Rimbaud, film de Max-Pol Fouchet à la télévision, présenté par l’auteur.
[Septembre] : publication d’un Catalogue du fonds Rimbaud de la Bibliothèque de Charleville.
Novembre : Yves Denis propose dans La Brèche U deux gloses de Rimbaud » : Après le Déluge et
H, qu’il rattache à l’esprit révolutionnaire (U le Déluge » allégorie de la Commune); il les reprendra
dans Les Temps modernes e? 1968.
(( L‘Illumination et 1’Elogen par Yves Bonnefoy, dans Honneur 2 Saint-John Perse (Gallimard;

recueilli dans Le Nuage rouge, Mercure de France, 1977).


Un disque Rimbaud du Cercle de la poésie, avec une plaquette publiant un texte de Jean Paulhan :
U Rimbaud d’un seul trait ».
Rimbaud : una poesia del 8 canto chiuso >, de Gianni Nicoletti (Turin, Edizioni dell’Albero).
Rimbaud, de Wallace Fowlie (The University of Chicago Press).
1966
U Le mythe de Rimbaud en Tchécoslovaquie (1945-1965) » par Étiemble, dans les Studi in onore
di Italo Siciliano (Florence, Olschki) et, du même auteur, dans le tome IV (Poètes ou faiseurs) d’Hygiène
des lettres, un long passage sur Rimbaud.
Mars : U Essai d’explication n du Bateau ivre, par Robert Faurisson, dans L’Information littéraire :
symbolisme N transparent » : le bateau, c’est le poète.
Août-septembre : U La malchance de Rimbaud », par Mario Matucci, dans Critique.
[Septembre] : Stéphane Taute, conservateur de la Bibliothèque de Charleville, établit le catalogue :
Arthur Rimbaud dans les collections municipales de la Bibliothèque et du Musée [de Charleville]; avant-
propos d‘André Dhôtel.
Septembre : dernière livraison de Bateau ivre, le bulletin de la Société des amis de Rimbaud, qui
paraissait depuis juillet 1962.
28 septembre : mort d’André Breton.
Article de Franco Petralia sur les DernierJ Vers : U Rimbaud : versi nuovi e canzoni )) dans les Studi
francesi .
Eaux-fortes de Mario Prassinos pour Une saison en enfer.
Complete Works and Selected Letters, traduction, introduction et notes de Wallace Fowlie (University
of Chicago Press).
La Gravitation poétique de Jacques Garelli (Mercure de France), où se trouve une interprétation
de la lettre U du voyant )) et de Génie.
Michel Bouquet enregistre Ma Bohème pour la collection Chant et Poésie de L’Encyclopédie sonore
(textes et chants choisis pour les enfants de dix à quatorze ans) (33 tours 25 cm, Hachette).
1967
[Mars] : Album Rimbaud, iconographie réunie et commentée par Henri Matarasso et Pierre Petitfils
(Bibliothèque de la Pléiade).
1” avril : dans un numéro d’hommage à André Breton (mort en 1966) de La Nouvelle Revue
francaise, Roger Caillois évoque une conversation sur U l’écriture automatique »,où Breton prenait comme
exemple U le poème de Rimbaud intitulé Promontoire ».
25-27 mai : au colloque du centenaire de la mort de Baudelaire à Nice (actes dans les Annales de
la Faculté des lettres et sciences humaines de Nice, 3‘ trim. 1968), Marcel Ruff aborde la question de U la
filiation de Baudelaire à Rimbaud ».
[3‘trimestre] : C.A. Hackett rassemble sous le titre Autour de Rimbaud une série d’études sur
Rimbaud et Balzac, Baudelaire, Verlaine, Apollinaire, les surréalistes, Longfellow (Klincksieck, Centre
de philologie romane de la Faculté des lettres de Strasbourg).
Promenade et poésie : I’expériencede la marche et du mouvement dans I’œuvre de Rimbaud, de Jacques
Plessen (La Haye-Paris, Mouton, Publications de l’Institut d’études françaises et occitanes de l’université
d’Utrecht). Compte rendu d’Enid Starkie dans The Romanic Review (New York, avri! 1969).
U Notes pour un Mythe de Rimbaud en Tchécoslovaquie (1892-1932) », par Etiemble dans les
Mélanges Mieczyslaw Brahmer (Varsovie, Editions scientifiques de Pologne).
6 décembre : une nouvelle association des U Amis de Rimbaud » se fonde et dépose ses statuts
(publication au Journal oficiel le 16); elle prend la suite de la U Société des amis de Rimbaud ». Jean
Paulhan, président ; bureau : Pierre Petitfils, Dominique Daguet, Suzanne Briet, Maurice Bous..
Les Illuminations, huit eaux-fortes originales de Zao Wou-ki (Club français du livre).

442
Illuminations, texte établi, annoté et commenté avec une introduction, un répertoire des thèmes et
une bibliographie par Albert Py (Genève, Droz, coll. Textes littéraires français).
1968
Janvier : rééd. revue et corrigée de la (( glose )) communarde d’Après le Déluge par Yves Denis
(1965) dans Les Temps modernes.
[Février] : Rimbaud, dans la collection Génies et réalités d’Hachette, avec des textes d’Antoine
Adam, Antoine Blondin, Yves Bonnefoy (URimbaud devant la critique n), Jacques Brosse, José Cabanis,
Étiemble, Hubert Juin, Maurice Nadeau, Pascal Pontremoli. Illustré en noir et blanc, avec quelques
hors-textes en couleurs.
[Février] : Rimbaud, l’homme et l’œuvre, de Marcel Ruff (Hatier, coll. Connaissance des lettres).
[Févriefj : Deuxième édition, revue et augmentée, du t. V : L’Année du centenaire du Mythe de
Rimbaud d’Etiemble (Gallimard, coll. Bibliothèque des idées; 1” éd. 1961).
[Avril] : Le Sonnet des voyelles : de l’audition colorée à la vision érotique, par Étiemble (Gallimard,
coll. Les Essais), où l’auteur rassemble et critique différentes interprétations du sonnet, dont celle de
Faurisson (1961).
Avril : rééd. revue et corrigée de la U glose » de H par Yves Denis (1965), dans Les Temps modernes.
[Mai] : De,uxième édition, revue et augmentée du tome [I] : Genèse du mythe (1869-1949)du Mythe
de Rimbaud d’Etiemble (Gallimard, coll. Bibliothèque des idées; 1“ éd. 1954).
11 septembre : première à Londres, au Royal Court Theatre, de la pièce de Christopher Hampton :
Totai Eclipse (publiée en anglais en 1969, rééd. en 1985; inspirée de la vie de Rimbaud entre 1872 et
1875; représentée en français en avril-mai 1974 et en décembre 1985).
Cinq pages sur U Arthur Rimbaud : un langage d’illumination )) dans le livre de Marc Alyn : La
Nouvelle Poésie française (Editions Robert Morel).
a Georg Trakl und Rimbaud », dans le livre de Bernard Boschenstein, Studien zur Dichtung des
Absoluten (Zurich-Freiburg, Atlantis).
[Novembre] : Madame Rimbaud, essai de biographie, par Suzanne Briet (Minard, coll. Lavant-
siècle) : publication de 28 lettres de la mère de Rimbaud (1870-1907).
Automne 1968-hiver 1968-1969 : article en deux livraisons de Jean-Louis Baudry : U Le texte de
Rimbaud », dans Tel Quel (nœ 35 et 36).
Traduction des (Euvres (dans l’édition de Suzanne Bernard) en japonais, par Norio Amazu.
1969
3 janvier : Pierre Brasseur enregistre U Qu’est-ce pour nous, mon cœur »,pour la collection Invitation
au théâtre : Piewe Brasseur vous dit quelques poèmes grinçants [...I (33 tours, Pathé Marconi).
Janvier : Les Arris, au programme du récital de Lé0 Ferré à Bobino.
22 février : les U Amis de Rimbaud » !présidés par Jean Follain, après la mort de Jean Paulhan)
lancent dans un périodique, chez Minard : Etudes rimbaldiennes, sous la direction de Pierre Petitfils, dans
une série U Avant-siècle )) présentée par Louis Forestier. I1 prend la suite du bulletin de la U Société des
Amis de Rimbaud » : Bateau ivre. Dans le no 1 (daté de 1968, achevé d’imprimer de mars 1969), un
texte de Jean Paulhan; des lettres inédites de Rimbaud, d’Isabelle, de Claudel, des souvenirs d’Alfred
Bardey.
Mars : Cahier no 1 du Centre culturel Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières; il en paraîtra dix,
jusqu’en 1986, suivant une périodicité assez peu régulière, sous forme multigraphiée.
9 juin : transfert du Musée Rimbaud au Vieux Moulin, à Charleville.
Juin : (( Rimbaud dans le théâtre de Claudel », par Yves Reboul dans Littératures (Toulouse; t. 5
fasc. 2 ; suite en 1970, t. 6 fasc. 2).
U Le mythe de Rimbaud en Hongrie », par Étiemble, dans les Comparative Literature Studies
(Urbana).
The Language of French Symbolism, de James Lawler (Princeton University Press) : le chapitre III
est consacré à Rimbaud.
1970
(Euvres plus que complètes de Fénéon, éd. J.U. Halperin (Droz), incluant le compte rendu des
Illuminations d’octobre 1886.
Uuin] : nouvelle édition U revue, corrigée et augmentée, de nombreux passages censurés en 1952 ))
du tome [II] : Structure du mythe, du Mythe de Rimbaud d’Etiemble (Gallimard, coll. Bibliothèque des
idées).
La Révolution des sept [dont Rimbaud], par Pierre-Olivier Walzer (Neuchâtel, la Baconnière).
3‘ trimestre : Etudes rimbaldiennes no 2 (daté de 1969; achevé d’imprimer juillet 1970), avec un
article de Pierre Petitfils sur (( les manuscrits de Rimbaud » et des textes de Jean Follain, André Dhôtel,
Jean Guirec, Georges Borgeaud, Guillevic.
Novembre-décembre : <( D’une majuscule et d’une virgule chez Rimbaud »,où Étiemble relance la

443
polémique avec René Char, sur les deux vers de Comédie de la soif(voir 1958), dans le Couwier des
messageries maritimes; un U Rimbaud N d’Henry de Monfreid dans la même livraison.
Nouvelle traduction, par F.-J. Temple, du Rimbaud de Henry Miller : Le TempJ des hsassins, essai
sur Rimbaud (Honfleur, P.J. Oswald).
Une étude en allemand sur la poktique de Rimbaud, par Rolf Kloepfer et Ursula Oomen:
Sprachliche Konstituenten moderner Dichtung, Entwutf einer deskriptiven Poetik : Rimbaud (Bad Homburg,
Athenaum).
197 1
15 mars-19 mai : cours de D’Arc0 Silvio Avalle sur Une saison en enfer, à l’université de Turin,
publié sous le titre Ideologia e letteratura in U Une saison en enfer Y di Arthur Rimbaud, saggio di analisi
semiologica (Turin, Giappichelli, 1971).
[Premier trimestre] : plusieurs études sur Rimbaud dans le livre de Pascal Pia : Romanciers, poètes
et essayistes du XIX‘ siècle (Denoël).
Juillet : la revue de Jean-Jacques Pauvert, La Bibliothèque volante, réunit en un numéro spécial
l’article de Faurisson de 1961 et les réactions qu’il a suscitées, augmentées d’une préface 1) de Robert
Faurisson (de 1971).
[Décembre] : longue explication, ligne à ligne, de Mauvais Sang par Émilie Noulet dans son livre
Le Ton poétique (José Corti).
1972
[Premier trimestre] : Poésies, Dernien Vers, Une saison en enfer, Illuminations, édition établie par
Daniel Leuwers (Le livre de poche; rééd. 1984).
Février : carnet inédit de Suarès [l912], dans La N.R.F. : (< Comme ils mentent sur Rimbaud.
Quels sots. Chacun le tire à soi et Rimbaud n’est nulle part, ici ni là. Toujours le clan, la petitesse de
parti et la politique [ Dans son absurde préface, Claudel comprend la lettre et parodie l’esprit, la
pire façon de comprendre: il se substitue à l’auteur du texte. En somme, Rimbaud est chargé de
préfigurer Claudel lui-même, qui est le contraire. ))
[Mars] : seconde édition de la Bibliothèque de la Pléiade : Euvres complètes, édition établie, présentée
et annotée par Antoine Adam. Comptes rendus de Michael Pakenham dans La Revue des lettres modernes
(Arthur Rimbaud 2, 1973), de Bernard Leuilliot dans la Revue d’histoire littéraire de la France, juillet-
août 1974.
3 mai : vente Matarasso à l’Hôtel Drouot (le manuscrit des Efarés, lettres, dessins).
[2‘ trimestre] : L’Alchimie du verbe de Rimbaud, ou les jeux de Jean Arthur, de Jean Richer, sous-
titré : Essai sur I’imagination du langage, et dédié U à la mémoire d’André Breton et d’André Rolland
de Repéville n (Didier).
Etudes rimbaldiennes, no 3, dernière livraison du périodique émanant de l’association des U Amis de
Rimbaud », dont le président est alors Marcel Arland. Reproduction d’un autoportrait photographique
inédit de Rimbaud à Harar; études sur Rimbaud à Chypre et sur son (< ascendance en ligne directe ».
Préfaçant la réédition d’Anicet (1920), Aragon donne quelques clefs sur les personnes entourant le
Rimbaud de demi-fiction qu’il a fait intervenir dans son roman.
Arthur Rimbaud, par Frédéric Musso, aux Editions Charron, dans la collection Les Géants, pour
adolescents, abondamment illustré.
1973
[CENTENAIRE D’UNE SAISON EN ENFER]
[Février] : Poéjies, Une saison en enfer, Illuminations, préface de René Char, texte présenté, établi et
annoté par Louis Forestier (Gallimard, COILPoésie/Gallimard ; éd. revue, 1984). Compte rendu de Pierre
Brunel dans La Revue des lettres modernes (Arthur Rimbaud 2, 1974).
Pierre Brunel publie un premier Rimbaud, destiné au public universitaire, dans la collection Thema-
anthologie de Hatier.
Mars : Atle Kittang soutient à Bergen (Norvège) une thèse sur l’hermétisme de Rimbaud : Discours
et jeu (publié en 1975); Jacques Plessen en rend compte dans le no d’octobre de Littérature.
[ 1“ trimestre] : Louis Forestier lance un périodique : Arthur Rimbaud, qui va constituer une série
de La Revue des lettres modernes (daté de 1972; achevé d’imprimer du 1“ trimestre 1973) : études de
Marc Eigeldinger, de Margaret Davies ; d’Yves Reboul sur le rôle d’Isabelle; lettres inédites d’Izambard,
Delahaye, Coulon; Peter Hoy y publie une U Bibliographie B de Rimbaud, qu’il poursuivra dans les
n- 2 et 3 de la même série.
Rimbaud, chemin de la création, de Madeleine Perrier (Gallimard, coll. Les Essais).
Nouvelle traduction en anglais d’Une saison en enfer et des Illuminations, par Enid Rhodes Peschel
(Oxford University Press).
Avril : Une saison en enfer, mise en scène de Jean-Pierre Pauty (Maison de la Culture de Vincennes,
Théâtre Daniel Sorano).

444
Patrick Jeudy réalise un film d’après Un cœur sous une soutane, qui sera projeté le 21 avril 1977
au Musée de l’Homme, par le GREC [Groupe de Recherches et d’Etudes cinématographiques].
2‘ trimestre : les a Amis de Rimbaud 11, présidés par Jean Guirec, lancent un bulletin : Rimbaud
vivant (Pierre Petitfils, Suzanne Briet, Dominique Daguet, au comité de rédaction); les numéros se
succéderont de façon assez régulière dans les années suivantes (no 3 1, 1992).
Mai-juin : Rimbaud, numéro spécial d’Europe : textes de Jean Follain, Louis Forestier, Philippe
Soupault, Luc Bérimont, André Dhôtel, Hubert Juin, Jean Richer, article de Michel Charolles sur les
interprétations de Mouvement, étude de Marc Ascione et Jean-Pierre Chambon sur a les ‘ zolismes ” de
Rimbaud ».
Octobre : Rimbaud, numéro spécial de Littérature : articles de Shoshana Felman, Jean-Luc Steinmetz,
Philippe Bonnefis, Barbara Johnson, Jean Hartweg, Michel Courtois, Jacques Plessen.
14 octobre : colloque à Royaumont, à l’initiative de Suzanne Briet ; ouverture par Marcel Arland ;
communications de Suzanne Briet, Dominique Daguet, Jean-Luc Ehrard, Marc Eigeldinger, Pierre Petitfils,
André Thisse, Max Vilain, Marie-Joséphine Whitaker; actes dans le no 2 (4‘trimestre 1973) de Rimbaud
vivant.
Sonia Delaunay illustre les Illuminations de quinze gouaches au pochoir.
1974
[la trimestre]: Arthur Rimbaud, no 2 (La Revue des lettres modernes); daté de 1973, sous-titré
Hommage anglo-saxon : études de C.A. Hackett, Margaret Davies, Charles Chadwick, Ross Chambers,
Roger Little, John D. Price.
Frédéric Eigeldinger et André Gendre réunissent l’ensemble des textes de Delahaye sur Rimbaud :
Delahaye témoin de Rimbaud (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages et documents).
Saggio su Rimbaud, de Sergio Solmi (Turin, Einaudi).
Avril-mai : représentation au Théâtre du Rideau de Bruxelles de la pièce de Christopher Hampton :
Total Eclipse (trad. franç. : Les Fils du soleil), inspirée par la vie de Rimbaud et de Verlaine (cf.
septembre 1968 et décembre 1985).
Present Appearances : Aspects of Poetic Structure in Rimbaud’s K Illuminations P, de Nathaniel Wing
(University, Mississippi, Romance Monographs).
(< Le Sacre de Rimbaud )) [1933-1935?] dans Les Traditions de i‘avenir, de Saint-Pol Roux (pos-

thume).
Septembre-octobre : U Rimbaud lecteur de Michelet », dans la Revue d’histoire littéraire de la France,
par Bernard Leuilliot.
1975
U Une saison en enfer Y d’Arthur Rimbaud : anabse du texte, par Margaret Davies (Minard, coll. Archives
des lettres modernes).
Discours et jeu : essai d’anafysedes textes d’Arthur Rimbaud, de Atle Kittang (Universitets Forlaget
[Norvège] - Presses universitaires de Grenoble), thèse soutenue en mars 1973.
[Mars] : Rimbaud vu par Verlaine, de Henri Peyre (Nizet).
[Mai] : Lettres du voyant (13 et 15 mai 1871), éditées et commentées par Gérald Schaeffer; précédé
de : (( La voyance avant Rimbaud N par Marc Eigeldinger (Genève-Paris, Droz-Minard, coll. Textes
littéraires français). Compte rendu par Jean Burgos dans La Revue des lettres modernes (Arthur Rimbaud 4),
1980.
Marguerite Bonnet consacre de larges développements à l’influence de Rimbaud sur Breton dans
son livre André Breton, naissance de f’aventure surréaliste (Corti).
(( Introduzione », par Yves Bonnefoy reprenant en partie son livre de 1961 aux Opere, de Rimbaud

(a cura di Diana Grange Fiori; Milan, Mondadori; rééd. 1984).


18 octobre- 12 novembre : Les Iffuminations,pastels de Luc Simon exposés au Centre culturel Thibaut
de Champagne, à Troyes.
La U superletteratura Y e Arthur Rimbaud [anthologie de textes de surréalistes et autres avant-gardes
sur Rimbaud], introduction de Gabriel-Aldo Bertozzi (Rome, Lucarini).
1976
15- 16 février : événements tragiques en Somalie, prophétisés par Rimbaud d’après Xavier Grall
(«Rimbaud somalien »,Le Monde).
[Premier trimestre] : Arthur Rimbaud, de Lionel Ray, dans la collection (< Poètes d’aujourd’hui )) de
Seghers (prenant la suite du Rimbaud de Claude-Edmonde Magny, paru en 1949 dans la même collection).
[Premier trimestre] : Rimbaud et t’Angleterre, de V . Ph. Underwood (Nizet).
[Premier trimestre] : Aujourd’hui Rimbaud..., enquête de Roger Munier [auprès de poètes et
d’écrivains contemporains] (Minard, Archives des lettres modernes). Réponses de Raul Gustavo Aguirre,
Jean-Louis Baudry, Yves Bonnefoy, Maurice Bourg, André Delmas, Pierre Dhainaut, Manuel de Dieguez,
François Fédier, Dominique Fourcade, John E. Jackson, Roger Laporte, J.-M. G. Le Clézio, René Ménard,

445
Henri-Xavier Mongis, Bernard Noël, Henri Raynal, Jacques Réda, Paul Roux, Jude Stefan, Kenneth
White.
Traduction française de la Correspondance Henry Miller- Wallace Fowlie (1943- 1972) (Buchet-
Chastel; en anglais, New York, 1975), où l’on parle du livre de Miller, de la traduction de Fowlie, de
Rim baud.
[Avril] : Claudel et Rimbaud : étude de tranJformation, de Jean-Claude Morisot (Minard).
Thèse de troisième cycle de Jacqueline Tréguer, Université de Bretagne occidentale. Compte rendu
par Yves Reboul dans La Revue des lettres modernes (Arthur Rimbaud 41, 1980.
Pages choisies de Rimbaud, par Jean-Pierre Giusto, dans la collection <( Nouveaux classiques illustrés
Hachette ».
illuminations, Coloured Plates, Edited by Nick Osmond (Londres, The Athlone Press).
(( Ce qu’on dit du poète à propos de fleurs », par Yves Bonnefoy dans un volume d’hommage à

Denis de Rougemont (Neuchâtel, la Baconnière).


[2‘trimestre] : Arthur Rimbaud 3 (La Revue des lettres modernes) publie une série d’études sur la
langue, la suite de l’article d’Yves Reboul sur isabelle (cf. 1973), une note sur Roger de la Fresnaye
illustrant les Illuminations.
Traduction française d u livre de Hugo Friedrich (publié en allemand en 1956) : Structures de la
poésie moderne (Denoël-Gonthier), où figurent 50 pages sur Rimbaud.
[Octobre]: Trois études sur Rimbaud (Ma Bohème, Le Cœur supplicié et Aube) dans La Crise du
logos et la quête du mythe, de Mario Richter (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages).
CEuvres complètes en japonais, d’après l’édition d’Antoine Adam, avec la traduction des Illuminations
par Takasaké Shibusawa (1976-1978).
1977
U La visite du jeune homme : à propos de Rimbaud n, dans Certijkats d’études d‘Antoine Blondin
(La Table ronde; rééd. sous le titre Devoirs de vacances, Bruxelles, Complexe, coll. Le Regard littéraire,
1990).
Février : conférence d’Yves Bonnefoy sur Les Reparties de Nina, à l’Université de Neuchâtel (publiée
en 1978).
[Avril] : Roger Lefèvre réunit l’ensemble des textes de Jacques Rivière : Rimbaud, dossier 1905-
1925, comprenant en particulier des extraits de la correspondance avec Alain-Fournier (voir 1905 et
1906), le texte (inédit) de la conférence du 6 décembre 1913 et l’article de juillet-août 1914.
L’« essai d’explication d’Enfance », par Albert Henry (1966) recueilli dans son volume : Automne :
études de philologie, de linguistique et de stylistique (Gembloux, Duculot).
Mai-juin : représentation d’Un cœur JOUS une soutane au Théâtre de la Salamandre, puis au Théâtre
Roger-Salengro à Lille; mise en scène de Pierre Ascaride.
Juin : soutenance en Sorbonne de la thèse de Jean-Pierre Giusto : Rimbaud d a t e u r (jury : Jacques
Robichez, rapporteur ; Robert Mauzi, Michel Décaudin, Pierre Brunel, Jean-Pierre Richard ; publiée en
1980.
Septembre-octobre : article d’André Guyaux sur les manuscrits des Illuminations dans la R.H. L.F.
(hypothèse de M textes sans titre »).
Flux and R e f u x : Ambivalence in the Poems of Arthur Rimbaud, d’Enid Rhodes Peschel; préface
d’Étiemble (Genève, Droz) : recueil d’essais.
5- 10 décembre : colloque franco-polonais à Paris; communications de Stefania Bincer, Henryk
Chudak, Zbigniew Naliwajek, Maciej Ziirowski, Jacqueline Biard, Pierre Brunel, Michel Décaudin,
Etiemble, Louis Forestier, Jean-Pierre Giusto, André Guyaux, Yves Reboul, Judith Robinson.
1978
[Février] : Poésies, édition critique, classement chronologique et notes par Marcel A. Ruff (Nizet).
<( Rimbaud : Les Reparties de Nina », par Yves Bonnefoy, dans Le Lieu et la formule : hommage à

Marc Eigeldinger (Neuchâtel, la Baconnière, COIL Langages).


Rimbaud O la vita assente, de Sergio Sacchi (Rome, Bulzoni).
Première a concordance )) des œuvres de Rimbaud (index alphabétique de tous les mots, avec leurs
occurrences) : A Concordance t o the Euvres complètes ” of Arthur Rimbaud, Compiled by William
C. Carter and Robert F. Vines (Athens, Ohio University Press), réalisée à partir de l’éd. Adam de la
Pléiade (1972).
23 février : soutenance de la thèse de Hiroo Yuasa : Expression et pensée poétique chez Rimbaud,
doctorat de III’ cycle, Université de Paris-III (jury : Michel Décaudin, rapporteur; Louis Forestier, Jean-
Pierre Giusto).
Avril : U Une complication de texte : les Illuminations n, par Tzvetan Todorov, dans Poétiqae;
recueilli dans Les Genres du discourJ, Le Seuil, 1978.
5 mai : colloque <( Rimbaud poète de la transcendance », organisé par les <( Amis de Rimbaud )) à
l’Institut national de documentation et de recherches pédagogiques, à Paris.

446
30 mai : Rimbaud le voleur de feu de Charles Braibant, à la télévision : Alain Borer sur les traces
de Rimbaud.
26-29 juillet : Rimbaud ou le fils du soleil (opéra), musique de Lorenzo Ferrero, paroles de Louis-
François Claude, mise en scène d’Antoine Bourseiller, au Cloître des Célestins à Avignon.
Juillet : Les Déserts de f’amour, à la télévision, par Pierre Dumayet dans la série (( Lire c’est vivre ».
Printemps, été, automne : en trois livraisons d’Argile (n- 15, I6 et 17) (( Un lieu hors de tout
lieu », de Claude Esteban (recueilli en 1978 dans Critique de la raison poétique, Flammarion).
Novembre : une étude sur Rimbaud et Le Gand jeu par Alain Borer dans le Cahier no 6 du Centre
culturel Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.
Le premier chapitre de La Vieillesse d’Alexandre : essai sur quelques états récents du vers français de
Jacques Roubaud (Maspero; rééd. Ramsay, 1988) est consacré à Rimbaud, et propose un commentaire
de (( Qu’est-ce pour nous mon cœur ».
Photographies-collages d’Ernest Pignon-Ernest montrant Rimbaud dans les rues de Paris.
Une saison en enfer, 10 eaux-fortes et aquatintes de Roberto-Sébastien Matta (Barcelone, Poligrafa).
Un portrait d’Arthur Rimbaud par Primo Conti, daté de 1978 et qui sera reproduit dans le Cahier
no 7 (juin 1981) du Centre culturel Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.

1979
Reprint des éditions originales d’Une saison en enfer (1873) et des Illuminations (UDerniers Vers n
inclus) ( 1886), présenté par Roger Pierrot (Paris-Genève, Champion-Slatkine, coll. Ressources).
15 et 22 février, 1“ mars : !eçons sur Rimbaud de Georges Blin, au Collège de France.
Le volume d’hommage à Etiemble, pour sa retraite : Le Mythe d’Etiemble : hommages, études et
recherches (Didier Erudition) contient trois études sur, Rimbaud, par Pierre Brunel, André ,Guyaux,
Kynichiro Inoué, et une (( Bibliographie des écrits d’Etiemble )) établie par Jeannine Kohn-Etiemble.
L‘articlede Pierre Brunel (( Rimbaud récrit,l’Evangile n formule l’idée que les Proses évangéliques composent
en trois fragments une sorte de N contre-Evangile ».
19 mai : soutenance de la thèse de Paule Lapeyre : Le Vertige de Rimbaud, clé d’une perception
poétique, Université de Nice (jury : Jean Onimus, Jean Richer, Georges Poulet, Edouard Gaède, Pierre
Brunel, Guy Michaud). Publié en 1981.
Réédition du Rimbaud le voyou (1933) de Benjamin Fondane (Plasma); compte rendu de Jude
Stefan dans La N.R.F., 1“ avril 1980.
[Septembre] : Marc Eigeldinger réunit une série d’Études sur les Poésies de Rimbaud (Neuchâtel, la
Baconnière-Payot, coll. Langages) : (( Madame Rimbaud )) par Yves Bonnefoy (rééd. dans Vérité de parole,
Mercure de France, 1988); (( Rimbaud et l’ambivalence », par Louis Forestier; une étude sur le futur
lyrique et le futur épique dans les vers de Rimbaud, par Frédéric Eigeldinger; une analyse des poèmes
de la révolte et de la dérision [Chant de guewe parisien, Le Cœur supplicié, Mes Petites Amoureuses,
Accroupissements),par Gérald Schaeffer; l’exposé d’un projet de (( concordances n des mots des poèmes
de Rimbaud par André Bandelier (réalisé en 1981).
[4‘trimestre] : Rimbaud, Valéty et U I’inrohérence harmonique Y, par Judith Robinson (Minard, coll.
Archives des lettres modernes).
Un chapitre sur Rimbaud : (( Damné par l’arc-en-ciel N dans le livre de Pierre Boutang : Apocalypse
du dérir (Grasset).
Novembre-décembre : Les Illuminations, chorégraphie de Maurice Bejart, Ballet du X X ~siècle,
Bruxelles, Théâtre de la Monnaie (sera représenté au Théâtre des Champs-Elysées à Paris du 29 mars
au 15 avril 1980).
Rimbaud, de Charles Chadwick (Londres, The Athlone Press).
Pages sur Rimbaud dans La Production du texte, de Michael Riffaterre (Le Seuil, coll. Poétique).

1980
[Premier trimestre] : Lu Poésie éclatée : Baudelaire/Rimbaud, de Georges Poulet (P.U.F., coll.
Écriture).
4 avril : soutenance de la thèse de III’ cycle de Yasuaki Kawanabe sur, les poèmes en vers de
Rimbaud, à l’université de Nice (jury : Jean Richer, rapporteur; Alice Planche, Edouard Gaède), publiée
en 1982.
Avril : (( Métrique du vers de 12 syllabes chez Rimbaud », par Benoît de Cornulier, dans Le
Francais moderne.
[2‘ trimestre] : Rimbaud créateur, de Jean-Pierre Giusto (P.U.F., Publications de la Sorbonne), thèse
soutenue en juin 1977.
[juillet] : Saad, roman d’Alain Blottière (Gallimard), raconte l’histoire d’un peintre impressionniste
installé à Tadjourah, dans le golfe d’Aden, et de son esclave et modèle, Saad, et fait intervenir le
personnage de Rimbaud, trafiquant d’armes.
Arthur Rimbaud 4,dernière livraison de la série Rimbaud de La Revue des lettres modernes : études
de Margaret Davies sur Ville et Génie, de Marie-Claire Bancquart sur les ViIle(s) des Illuminations,

447
d'Étiemble sur U quelques traductions de Génie ». Jean-Pierre Chambon y aborde <( quelques problèmes
de vocabulaire », inaugurant une série d'études de lexicologie rimbaldienne qu'il poursuivra dans les
années suivantes, en particulier dans la revue Parade sauvage.,
Arthur Rimbaud : la marche au soleil, de Xavier Grall (Edition Mazarine).
Sous le titre Bouts rimés, les deux poèmes déchirés de l'Album zutique dont nous n'avons que les
premiers mots pour l'un, les derniers pour l'autre, complétés par Alain Borer (Rome, Presses de la Villa
Médicis).
1981
Janvier : article de Nick Osmond dans la Modern Language Review (Cambridge) sur les N repentirs
du copiste )> (corrections du manuscrit) dans les Illuminations.
Rimbaud : a Critical Introduction, de C.A. Hackett (Cambridge University Press).
20 février : soutenance de la thèse d'André Guyaux : Poétique du fragment :essai sur les illuminations,
Sorbonne (jury : Pierre Brunel, rapporteur; Marie-Claire Bancquart, Louis Forestier, Robert Mauzi,
Claude Abastado). Publié en 1985.
[Mars] : Euures de Rimbaud, sommaire biographique, introduction, notices, relevé de variantes,
bibliographie et notes par Suzanne Bernard et André Guyaux : première révision de l'édition de Suzanne
Bernard (1960). Compte rendu de Steve Murphy dans Rimbaud vivant, no 2 2 , 2'trim. 1983. D'autres
révisions en 1983, 1987, 1991.
Mars : le no 2, consacré à Rimbaud, de la revue romaine Berenice réunit une trentaine de collabo-
rateurs : Danielle Bandelier, G.A. Bertozzi, Philippe Bonnefis, Alain Borer, Suzanne Briet, Pierre Brunel,
Michel Décaudin, André Dhôtel, Frédéric Eigeldinger, Marc Eigeldinger, Etiemble (U Rimbaud et les
barricades de mai 68 »), Louis Forestier, Jean-Pierre Giusto, André Guyaux, Paule Lapeyre, Gérard
Martin, Mario Matucci, Jean-Michel Maulpoix, Steve Murphy, Gianni Nicoletti, Pierre Petitfils, Jean-
Luc Steinmeçz, Stéphane Taute, Alain Tourneux, Christiane Tran, V. Ph. Underwood, Jean Voellmy,
Hiroo Yuosa, Claude Zissmann.
Juin : Stéphane Taute révèle des documents importants sur la période scolaire de Rimbaud dans
le Cahier no 7 du Centre culturel Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières : la lettre du principal du
collège au recteur, d u 13 novembre 1868, accompagnant la composition de Rimbaud en vers latins
(UVer erat... », sa première publication), le rapport sur l'incident impliquant Frédéric et indirectement
son frère au collège en novembre 1869; un rapport d'inspection sur Georges Izambard, U intelligent N
mais <( sourd ».
[Août] : Baw-Adjann, souvenirs d'Ajiique orientale (I 800-1887), d'Alfred Bardey, posthume (Édi-
tions du CNRS).
[Décembre] : Poésies (1869-1872), é,dition établie par Frédéric Eigeldinger et Gérald Schaeffer et
Table de concordances rythmiqpe et syntaxique des Poésies d'Arthur Rimbaud, élaborée par André Bandelier,
Frédéric Eigeldinger, Pierre-Eric Monnin, Eric Wehrli (Neuchâtel-Paris, la Baconnière-Payot, coll. Lan-
gages).
Un U Florilège D illustré par Agnès Rosenstiehl à partir du poème de Rimbaud : Ce qu'on dit au
poète à propos de j e u n (Gallimard, dans une collection pour enfants).
Illuminations, traduction italienne, introduction et commentaire par Ivos Margoni et Cesare Colletta
(Milan, Rizzoli; rééd. 1988).
Trois pages sur Poison perdu (la question de l'attribution à Rimbaud ou à Germain Nouveau),
d'autres passages sur Rimbaud, le récit d'une visite à Roche, dans le livre de Julien Gracq : En lisant,
en écrivant (José Corti).

1982
8 janvier : débat sur U Rimbaud » à France-Culture, entre Louis Forestier, Pierre Petidils, Hubert
Juin, Roger Pierrot, André Guyaux.
[Février] : Une cosmogonie poétique : les poèmes en vers d'Arthur Rimbaud, leur structure thématique et
sa métamorphose, de Yasuaki Kawanabe, Tokyo, France Tosho (thèse soutenue en 1980).
Avril : lecture de Promontoire par Michael Riffaterre, dans The French Review.
1" trimestre : U Alain-Fournier et Jacques Rivière, lecteurs de Rimbaud », par Zgigniew Naliwajek,
Bulletin des amis de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier.
2' trimestre : le no 2 1 de Rimbaud vivant (Bulletin des Amis de Rimbaud) publie des U dessins
inédits de Rimbaud », de la collection Jacques Guérin.
2' trimestre : un état présent des études rimbaldiennes, sous le titre : 6 Où en est Rimbaud? », par
André Guyaux, dans Romantisme.
Avril-août : cinq articles sur Rimbaud (de Marc Eigeldinger, Paule Iapeyre, Mario Richter, Mario
Matucci, André Guyaux) dans le no 5 de Berenice (Rome) intitulé Maudits-Midi et consacré à l'inspiration
méditerranéenne dans la poésie du dernier tiers d u XIF siècle.
[Juillet] : Rimbaud, biographie, par Pierre Petitfils (Julliard, coll. Les Vivants; rééd. 1991).
26 août-5 septembre : colloque à Cerisy, Rimbaud multiple, dont les actes paraîtront en 1986

448
(Éditions Bedou et Touzot), dirigé par Alain Borer, Jean-Paul Corsetti et Steve Murphy : communications
de Pierre Petitfils, Michael Pakenham, Steve Murphy, Jean Voellmy, Jean-Paul Corsetti, David Guerdon,
Jacques Gengoux, Agnès Rosenstiehl, Arne Kjell Haugen, Claude Zissmann, Jacques Plessen, Christiane
Morinet, Petre Solomon, Alain de Mijolla, Hiroo Yuasa et Jean-Luc Steinmetz.
Arthur Rimbaud : un poète, présenté par Michel Contat (Gallimard, coll. Folio Junior).
« Après Rimbaud », dans Lu Figure du dehors, essais, de Kenneth White (Grasset).
Théorie du vers : Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, de Benoît de Cornulier (Le Seuil).
Frédéric Eigeldinger publie dans Versants (no 3) des U lettres inédites de Georges Izambard à
Ardengo Soffici sur Rimbaud » [1912].
24 septembre : C. A. Hackett présente une communication sur (( Valéry et Rimbaud n au colloque
Valéry et la littérature du passé de l’université de Southampton (actes publiés en 1985, Southampton,
The University Press).
[Octobre] : Lectures de Rimbaud réunies par André Guyaux, no spécial de la Revue de L’Université
de Bruxelles : articles d’Yves Bonnefoy, Rolande Berteau, Steve Murphy, Jean-Luc Steinmetz, Etiemble,
Pierre Brunel, Hermann Wetzel, Danielle Bandelier, Jacqueline Biard, Franz De Haes, Zbigniew
Naliwajek, Marc Eigeldinger, Marc Dominicy, Jean-Pierre Chambon, André Guyaux, C. A. Hackett,
Jacques Pohl, Hiroo Yuasa. Comptes rendus de Suzanne Nash dans les Nineteenth-century French Studies,
été-hiver 1984, de Georges Cesbron dans Les Lettres romanes, 1986, no 2.
[Novembre ] : traduction du Rimbaud d’Enid Starkie (éd. de 1961) par Alain Borer (Flammarion;
rééd. 1989 et 1991).
23 novembre : la ville de Charleville-Mézières achète 330.000 F., par préemption, le manuscrit du
sonnet des Voyelles, conservé jusque-là à la Maison de poésie à Paris (légué par Emile Blémont).
16 décembre : soutenance de la thèse de Michel Charolles (dirigée par Jean Peytard, Université de
Besançon) : Etudes sur la cohérence et I’interprétation des discours, dont la première partie est consacrée
aux Illuminations (resté inédit; bref résumé dans L’Information littéraire, no 27, 1985).
24 décembre : mort d’Aragon.
1983
Janvier-février : article de Frédéric Eigeldinger dans la R.H.L.F. sur la ponctuation et les rejets dans
les alexandrins de Rimbaud.
Février : un texte sur Rimbaud d u poète grec Odysseus Elytis dans le Cahier no 8 du Centre culturel
Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.
Deux livres de Pierre Brunel : Arthur Rimbaud, ou L’éclatant désastre (Champ Vallon) et Rimbaud :
projets et réalisations (Champion, coll. Unichamps).
Recueil sur le poème en prose, en anglais : The Prose Poem in France : Theory and Practice, édité
par Mary Ann Caws et Hermine Riffaterre, comprenant plusieurs études abordant Rimbaud.
[Mai]: Rimbaud inscrit pour la première fois au programme des agrégations de lettres (1983-
1984).
27-28 mai : colloque sur Rimbaud et Germain Nouveau à Neuchâtel, à l’initiative de Marc
Eigeldinger; les actes paraîtront en 1986 sous le titre Le Point vélique : études sur Arthur Rimbaud et
Germain Nouveau (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages) : textes (sur Rimbaud) d’André Bandelier,
Frédéric Eigeldinger, Mario Matucci, Jean-Luc Steinmetz, Marc Eigeldinger, André Guyaux, Paule
Lapeyre, Pierre Brunel, John E. Jackson, Marco Gehring, Jacques Geninasca, Danielle Bandelier.
Rimbaud : Illuminations, de Roger Little (Londres, Grant and Cutler) : synthèse pour le public
universitaire anglais.
Printemps-été : article de Nick Osmond dans les Nineteenth-century French Studies (New York) sur
l’ordre et le désordre des poèmes des Illuminations.
22 juillet : journée de l’Association internationale des études françaises, consacrée à Rimbaud,
présidée par Pierre Brunel et C. A. Hackett; communications de Margaret Davies, Marie-Joséphine
Whitaker, Louis Forestier, André Guyaux, Mario Matucci, Marc Eigeldinger; actes publiés en mai 1984
dans le no 36 des Cahiers de L’A.1.E.F.
Septembre-octobre : Michel Décaudin fait le point sur les (( travaux récents sur Rimbaud )) dans
L’Information littéraire.
Octobre : no 1 de Circeto, revue d’études rimbaldiennes, qui n’aura que deux livraisons (voir 1984) :
Jean-François Dos Reis, directeur; Steve Murphy, responsable de la rédaction; Remi Duhart, secrétaire
général. Articles de Jean-Pierre Chambon, Jacques Plessen (U L’effet de présence dans les Illuminations n),
Roger Little (« Saint-John Perse lecteur de Rimbaud N), Arne Kjell Haugen, André Guyaux, Remi
DuhaFt.
Etude des ardennismes de Rimbaud par Gisèle Vanhese, dans les Saggi e ricerche di letteratura
francese (vol. XXII).
Un chapitre sur Rimbaud dans Poésie et figuration de Jean-Marie Gleize (Le Seuil).
Le Temps des signes, de Jacques Garelli (Klincksieck), où se trouve un commentaire de Barbare.
[Octobre] : étude de Marc Eigeldinger sur « l’inscription du silence dans le texte rimbaldien », dans

449
son livre Lumières du mythe (P.U.F., coll. Écritures), où figure aussi son article sur (( l’anomie )> dans Une
saison en enfer (Romantisme, no 27, 1980) et sa lecture d’Aube (Revue de I’Université de Bruxelles, 1982).
Décembre : Table ronde à la Sorbonne (Pierre Brunel, Louis Forestier, André Guyaux).
19 décembre : soutenance de la thèse d’habilitation de Hermann Wetzel : Rimbauds Versuch, Q die
rauhe Wirklichkeit zu umarmen #, à l’Université de Mannheim (jury : Charles Grivel, Rolf Kloepfer,
Horst Meixner), publiée en 1985.
Les Editions du Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville réunissent quelques textes
d’Aragon en une plaquette, sous le titre RéfEexions sur Rimbaud (coll. Rimbaldiana).
1984
Les textes sur Rimbaud du GrandJeu (Daumal, Vaillant, Gilbert-Lecomte) réédités dans la collection
rimbaldienne du Musée-Bibliothèque de Charleville.
13-15 janvier : U Minute d’éveil> : Rimbaud maintenant, colloque de la Société des Études roman-
tiques (publié simultanément aux Editions C.D.U.-S.E.D.E.S.), dirigé par Michel Crouzet : textes de
Martine Bercot, Pierre Brunel, Michel Décaudin, Marc Eigeldinger, Louis Forestier, Jean-Pierre Giusto,
Daniel Grojnowski, André Guyaux, Jude D. Hubert, John E. Jackson, Paule Lapeyre, Michel Launay,
Roger Little, Serge Meittinger, Mario Richter, Renée Riese Hubert, Jean-Luc Steinmetz, Hermann
Wetzel. Compte rendu de C.A. Hackett dans la R.H.L.F., mars-avril 1987.
23-24 janvier : deux conférences de Jacques Plessen sur les Illuminations à l’École normale supérieure.
28 janvier : une journée organisée à l’université de Paris VI1 réunit Des Poètes d’aujourd’hui lecteurs
de Rimbaud (actes publiés sous ce titre et formant le no 14 de la revue 3 4 / 4 4 : Cahiers de recherches
S.T.D. [U.E.R. Sciences des textes et documents de l’université de Paris VI11 : textes de Michel Deguy,
Alain Borer, Gérard Macé, Jacques Réda, Jude Stefan, Jacques Roubaud.
Janvier-mars : Rimbaud à neuf; formant la première partie du no 193 de la Revue des sciences
humaineJ; textes, réunis par Jean-Luc Steinmetz, d’Alain Borer, Marc Eigeldinger, Jean-Pierre Giusto,
Jean-Marie Gleize, André Guyaux, Daniel Leuwers, Steve Murphy, Christian Prigent, Jean-Luc Steinmetz.
Février : no 2 et dernier de Circeto, revue d’études rimbaldiennes, fondée en 1983.
[Mars] : Les Manuscrits autographes des Illuminations en fac-similés, dans une édition de luxe, chez
Ramsay, établie par Roger Pierrot.
Rimbaud en Abyssinie, d’Alain Borer, aux Éditions du Seuil (rééd. 1991), et, du même auteur, Un
sieur Rimbaud, se disant négociant... chez Lachenal et Ritter, avec un texte de Philippe Soupault.
Poésies complètes, préface, commentaires et notes par Daniel Leuwers (Le Livre de poche; révision
de l’éd. de 1972).
[Avril] : Table de concordances rythmique et syntaxique de Q Une saison en enfer P d’Arthur Rimbaud,
élaborée par Frédéric Eigeldinger (Neuchâtel, la Bacqnnière, coll. Langages).,
[Mai] : Rimbaud, système solaire ou trou noir, d’Etiemble (P.U.F., coll. Ecrivains); rassemblant une
dizaine d’articles publiés depuis 1940. Compte rendu de Jacques Body dans la Rivista di letterature
moderne e comparate, 1985.
Article d’Albert Henry sur Angoisse et Honte, dans le Bulletin de la clajse des lettres et des sciences
morales et politiques [de It] Académie royale de Belgique ( 5 “ série, tome LXX, 1984-11).
Octobre : no 1 de Parade sauvage, revue d’études rimbaIdienneJ, faisant suite à Circeto; comité de
rédaction : Remi Duhart, Gérard Martin, Steve Murphy et Alain Tourneux. Publiée par le Musée-
Bibliothèque Rimbaud de Charleville.
Automne : (( Les bonnes fées d’Arthur Rimbaud », par Gilles Comec, dans L'infini.
Le chapitre VI11 du livre de Leo Bersani : A Future of Astyanax : Character and Desire in Literature,
est consacré à Rimbaud (New York, Columbia University Press).
Numéro de la revue Guvres et critiques consacré aux Poètes maudits du XIX‘ siècle (deux articles
sur la critique rimbaldienne).
Un monument à l’Homme aux semelles devant n [sic] par Jean Ipousteguy devant la Bibliothèque
de l’Arsenal, à Paris.
Poésies de Rimbaud, illustrées par Dominique Sosolic (Paris, Club du livre).
Rimbaud, ein Psalm der Aktualitüt, par le poète allemand Volker Braun (Mainz, Akademie der
Wissenschaften und der Literatur) ; un extrait ,traduit par Alain Lance pour les a Soirées du Petit Odéon )>
consacrées à Volker Braun en janvier 1985 (Editions Connaissance de la R.D.A., 1985).
1984-1985 : le département des langues et des sciences du langage de l’université de Lausanne
organise une série de conférences sur le thème N linguistique et littérature »,dont les actes paraîtront en
1986 (Cahiers du département des langues et des sciences du langage [de i’] Université de Lausanne, no 2 ) :
quatre textes sur les Illuminations, de Jean-Luc Seylat, Jacques Geninasca, Daniel Delas et Jean-Michel
Adam.
1985
4 janvier : soutenance de la thèse d’Antoine Raybaud : La Représentation poétique : Rimbaud, la
fabrique des Illuminations, Université d’&-Marseille (jury : Jean Molino, rapporteur; Raymond Jean,
Paul Bénichou, Henri Meschonnic, Daniel Leuwers). Publié en 1989.

450
Février : Parade sauvage, reuue d’études rimbaldiennes, s’adjoint un Bulletin, dirigé par la même
équipe, publié également par le Musée-Bibliothèque Rimbaud de Charleville et plus spécialement
consacré à des notes, comptes rendus, informations; le premier numéro contient le fac-similé de la lettre
de mai 1873.
(( Arthur Rimbaud et Jean Lorrain : à propos d’un plagiat [du 13 juillet 18911 »,par Louis Forestier,

dans De l‘ordre et de I’aventure, mélanges offerts à Pierre-Olivier Walzer (Neuchâtel, la Baconnière,


coll. Langages).
Rimbauds Dichtung, de Hermann Wetzel, sous-titré : Ein Versuch, U die rauhe Wirklichkeit zu
umamzen Y (Stuttgart, Metzler). Comptes rendus notamment de Michel Olsen dans la Revue romane
(Copenhague), février 1986 et d’André Guyaux dans la R.H .L.F., janvier-février 1989.
Avril : no 2 de Parade sauvage : Rimbaud dans l’histoire; Yves Reboul fait état d’une interprétation
impliquant Victor Hugo dans L’Homme juste.
11- 14 septembre : colloque Arthur Rimbaud ;poesia e auventura, à Grosseto (Toscane), à l’initiative
de Mario Matucci; les actes paraîtront en 1987 (Pise, Pacini) : textes de Michel Décaudin, Béatrice
Didier, Paule Lapeyre, Jacques Chocheyras, Antoine Raybaud, Michel Murat, Jacques Plessen, Steve
Murphy, Gianni Nicoletti, Sergio Sacchi, Maria Luisa Premuda Perosa, Jean-Luc Steinmetz, André
Guyaux, Marina Paulinich, Antoine Fongaro, Anne-Marie Jaton, Danielle Bandelier, Gisèle Vanhese,
Olivier Bivort, Marc Ascione, Jean Voellmy, Stefano Agosti, Piero Bigongiari, Mario Richter, Maria
Emmanuela Raffi, Claude Zissmann.
Nouvelle édition du catalogue de la William]. Jones Collection de l’université de Springfield (1” éd.
1965), établi par Frederic C. St. Aubyn, avec un nouvel avant-propos de Henri Peyre (1818 nos).
Octobre : Le Champ d’écoute, essais critiques, de Jean-Luc Steinmetz, recueillant trois études anté-
rieures sur Rimbaud (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages).
14 novembre : le conseil d’administration de la Bibliothèque nationale accepte le legs Mendel
Mircea, comprenant les manuscrits de Rimbaud achetés à la vente Barthou en novembre 1935.
10 décembre : soutenance de la thèse de Yoshikazu Nakaji, sur Une saison en enfer (jury : Michel
Décaudin, rapporteur; Jean-Pierre Giusto, André GFyaux). Publié en 1987.
1“-31 décembre : Les Fils du soleil (Totale Eclipse) de Christopher Hampton au Théâtre des
Déchargeurs à Paris (cf. septembre 1968 et avril-mai 1974).
Poétique du fragment, essai sur les Illuminations d’André Guyaux et Illuminations, texte établi et
annoté par André Guyaux (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages). Comptes rendus notamment d’Yves
Reboul dans Littératures (Toulouse), printemps 1987, de Charles Nunberg dans French Forum,
septembre 1987, de Cesare Colletta dans la Riuista di letterature moderne e comparate d’octobre-
décembre 1987, de Camille Jordaens dans Les Lettres romanes, 1988, no 3.
1986
[CENTENAIRE DE LA PUBLICATiON DES ILLUMINATIONS]
Janvier : Bulletin de Parade sauvage, no 2.
Janvier : Alain Borer réunit dans le no 9 de la revue Jungle un dossier sur Benjamin Fondane et
son Rimbaud de 1933, publiant une série de lettres (de Fondane, M.A. Asturias, Jean de Boschère, Joë
Bousquet, Céline, Cocteau, Victor Serge, M. de Unamuno).
Février : Euvres poétiques (Poésies, Vers nouveaux, Une saison en enfer, Illuminations),textes présentés
par Cecil Arthur Hackett, illustrations de Pierre Clayette (L’Imprimerie nationale, coll. Lettres françaises).
Mario Richter réunit, sous le titre Les Deux a cines de Rimbaud et en les dédiant U à Circeto »,
les deux études qu’il a consacrées dans les Saggi e ricerche di letteratura francese, à Dévotion en 1981 et
à (( La Chambrée de nuit : rêve, valse N en 1983 (Genève, Slatkine, Centre d’études franco-italien [des]
Universités de Turin et de Savoie).
7 mars : la Société d’histoire littéraire de la France organise, sous la direction de Louis Forestier,
une table ronde à la Sorbonne, pour le centenaire des Illuminations; les actes composeront le numéro
de mars-avril 1987 de la Revue d’histoire littéraire de la France : textes de Marc Eigeldinger, C.A. Hackett,
Pierre Brunel, Roger Pierrot, André Guyaux.
10 avril : journée de colloque à Trieste, à l’initiative de Sergio Sacchi sur Rimbaud, le poème en
prose et la traduction poétique, dont les actes paraîtront en 1988, augmentés de plusieurs contributions
(Tübingen, Gunter Narr) : textes de Pierre Brunel, Tzvetan Todorov, Steve Murphy, Mario Matucci,
Olivier Bivort, Antoine Fongaro, Gabriele Aldo Bertotzi, Marc Eigeldinger, Luciana Alocco Bianco,
Emmanuelle Laurent, André Guyaux,, Bruno Claisse, Jacqueline Mandrant, Ennio Simeon, Sergio Sacchi,
Jacques Plessen, Hermann Wetzel, Etiemble, Mario Richter, Roger Little, Alex Pohorsky, Zvonimir
Mrkonjit, Elvira Dolores Maison, Enid Rhodes Peschel.
Avril : no 3 de Parade sauvage.
[Mai] : Table de concordances rythmique et syntaxique des a llluminations Y d’Arthur Rimbaud, élaborée
par Frédéric Eigeldinger (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages).
Uuillet] : un poème sur Rimbaud, de 1917 : N Pensez à l’ange ardent et chaste des Ardennes N

45 1
parmi les poèmes inédits de Cocteau publiés par Pierre Caizergues, sous le titre Embarcadères (Fata
Morgana).
Patterns of Thought in Rimbaud and Mallarmé, de John Porter Houston (Lexington, French Forum).
Septembre : no 4 de Parade sauvage, sur les Illuminations, avec des U Notes sur la méthode d’Arthur
Rimbaud N de Michel Deguy (recueillies dans Choses de la poésie et affaire culturelle, Hachette, 1986).
11-13 septembre : collqque Rimbaud ou U la liberté libre Y, à Charleville, à l’initiative de Steve
Murphy; actes publiés aux Editions de Parade sauvage, Musée-Bibliothèque de Charleville, en 1987 :
communications de Françoise Lalande, Jean-François Laurent, Lawrence Watson, Marc Ascione, Claude
Zissmann, Karin Dillman, Jean-Paul Corsetti, Michel Murat, Jacques Plessen, Jean-Luc Steinmetz,
Antoine Raybaud, Sergio Sacchi, Mario Matucci, Jean Voellmy, Agnès Rosenstiehl, Jean-Pierre Giusto.
Septembre-octobre et novembre-décembre : compte rendu en deux livraisons de l’année du centenaire
des Illuminations : U Rimbaud en 1986 : une année capitale », par Pierre-Georges Castex, dans L’lnfor-
mation littéraire.
Les Deux Visages de Rimbaud, de Mario Matucci (Neuchâtel, la Baconnière, coll. Langages),
réunissant des études antérieures et notamment Le Dernier visage de Rimbaud en Afriqge (1962). Compte
rendu de Sergio Sacchi dans II confronto letterario de novembre 1988.
Huit contributions sur Rimbaud (Pierre Brunel, Marc Eigeldinger, Louis Forestier, André Guyaux,
C.A. Hackett, James Lawler, Mario Matucci, Maciej Zurowski) dans L’Erprit nouveau dans tous ses états,
Hommage à Michel Décaudin (Minard).
Les Trois Rimbaud, de Dominique Noguez (Éditions de Minuit) : fiction d’un Rimbaud survivant
à son siècle, entrant à l’Académie, etc.
Fondation de N L’Auberge verte, centre de documentation rimbaldienne », par Remi Duhart, à
Paris.
1987
Combat spirituel ou immense dérision? Ersai d’analyse textuelle d’Une saison en enfer, de Yoshikazu
Nakaji, préface de Michel Décaudin (Corti); thèse soutenue en 1985.
[Février] : troisième révision de l’édition Suzanne Bernard-André Guyaux des Classiques Garnier :
la Lettre du baron de Petdechèvre n’y figure plus.
1“ trimestre : Jean Gaulmier exhume, dans les Études renaniennes (no67) le a Dialogue des morts »,
que Marcel Drouin avait publié en décembre 1893 et qui faisait dialoguer Rimbaud et Renan.
Juin : Bulletin de Parude sauvage, no 3.
10-12 septembre : Steve Murphy et Hugo Tucker organisent à St John’s College à Cambridge un
colloque intitulé Rimbaud U à la loupe Y, dont les actes paraîtront en hommage à C.A. Hackett, aux
Editions de Parade sauvage (Musée-Bibliothèque de Charleville) en 1989. Communications de Benoît
de Cornulier, Jacques Chocheyras, Jean-François Laurent, Lawrence Watson, Mario Richter, Yves Reboul,
Peter Collier, Marc Eigeldinger, Jean-Luc Steinmetz, Michael Riffaterre, Hermann Wetzel, Jean-Pierre
Chambon, Mario Matucci, Anthony Zielonka, Bruno Claisse, Michael Pakenham, Claude Zissmann,
Roger Little, Sergio Sacchi, Albert Henry, Antoine Fongaro, Olivier Bivort, André Guyaux, Agnès
Rosenstiehl.
[Octobre] : Une saison en enfer, édition critique par Pierre Brunel (Corti).
3‘trimestre : no 26 de Rimbaud vivant : Hommage à Mme Briet.
Trois articles de Marc Eigeldinger sur Rimbaud, en particulier une étude sur (( I’intertextualité
mythique N dans les Illuminations, recueillis dans son livre Mythologie et intertextualité (Genève, Slatkine).
8 novembre : mort de Marguerite Yourcenar, qui laisse inachevé le tome III de l’histoire de sa
famille (Le Labyrinthe du monde); il paraîtra en octobre 1988 sous le titre rimbaldien : Quoi? L’Eternité.
30 novembre-28 février 1988 : exposition sur le Coin de table de Fantin-Latour au Musée d’Orsay
(catalogue établi par Luce Abélès).
Décembre : au colloque Poésie 1945-1960, organisé par le Centre de recherches sur la poésie française
dirigée par Marie-Claire Bancquart à la Sorbonne, Pierre Brunel présente une communication sur Char
et Rimbaud (actes publiés en 1989 aux Presses de l’université de Paris-Sorbonne).
Dix pages sur Rimbaud dans le tome II de La Pensée indéterminée de Georges Poulet (P.U.F.,
coll. Ecriture).
Etude métrique et phonique des Poésies de Rimbaud par Rainer Schneewolf: Laut und Leute
(Münster, Wilhelms-Universitat).
1988
Une écriture de I’énigme : U H Y de Rimbaud, de Maria Luisa Premuda Perosa (Naples, Edizioni
scientifiche italiane).
Janvier : étude sur <( l’article défini générique N dans les Illuminations, par Olivier Bivort dans la
Romanic Review (New York).
Mai : soutenance de la thèse de Danielle Bandelier à l’université de Neuchâtel : Se dire et se taire :
I’écriture d’Une saison en enfer (jury : Marc Eigeldinger, rapporteur; Louis Forestier, André Guyaux).
Publiée simultanément à la Baconnière, coll. Langages.

452
Harold Bloom réunit une série de textes, principalement de critiques américains, et publiés
antérieurement, pour un Arthur Rimbaud de la collection Modern Critical Views (New York-New
Haven-Philadelphia, Chelsea House) : textes de J.P. Houson, Hans-Jost Frey, Nathaniel Wing, Enid
Rhodes Peschel, Georges Poulet, Michael Riffaterre, Marshall Lindsay, Karin J. Dillman, Edward
J. Ahearn, Kristin Ross.
Juillet-septembre : article de Michel Butor sur Rimbaud photographe dans les Cahiers de la
Différence.
Juillet : no 5 de Parade sauvage, avec notamment un article de Jean-Pierre Chambon : N Régiona-
lismes rimbaldiens? n
23-26 novembre : colloque sur Rimbaud à Wuhan, en Chine, réunissant outre les participants
chinois plusieurs rimbaldiens occidentaux (Mario Matucci, Mario Richter, Sergio Sacchi, Antoine Ray-
baud).
29 novembre : Jacques Guérin fait don au Musée de Charleville d’un cahier d’écolier de Rimbaud
où il a transcrit des-veri de Scarron (voir septembre 1954).
Un chapitre sur Rimbaud : (( L’horizon fabuleux : pour une thématique évolutive de l’espace
rimbaldien », dans le livre de Michel Collot, L’Horizonfabuleux (Corti).

1989
Fabrique d’illuminations,d’Antoine Raybaud (Le Seuil; thèse soutenue en 1985).
[Février] : Improvisations sur Rimbaud, de Michel Butor (Editions de la Différence).
[Mars] : Poésies (tome I des CEuvres), préface, notices et notes par Jean-Luc Steinmetz (Flammarion,
coll. G.F.).
(( Rimbaud, tel un mystique oriental : mémoire d’une lecture », par Adonis, dans Levant, cahiers

de l’espace méditerranéen, no 2.
Lectures de quelques Illuminations, d’Albert Henry (Bruxelles, Académie royale de Belgique),
réunissant des études sur Enfance, Vagabonds, Nocturne vulgaire, Angoisse, Honte, Solde, Fairy, Jeunesse I ,
Dévotion.
Juin : no 6 de Parade sauvage : Hommage à Pierre Peti@ls; le numéro publie le fac-similé de la
lettre à Delahaye du 14 octobre 1875.
15-22 juillet : colloque de Cerisy, dirigé par Jean-Paul Corsetti et Steve Murphy : Malédiction ou
révolution poétipe : Lautréamont-Rimbaud, dont les actes formeront le no 13 de la revue Lez Valenciennes
(1990). Textes sur Rimbaud de Bruno Claisse, Jean-François Laurent, Olivier Bivort, Mario Richter,
Jean-Pierre Chambon, Maria Luisa Premuda Perosa.
Juillet : Bulletin de Parade sauvage, no 5 , comprenant un U Annuaire des études rimbaldiennes n
établi par Jean-Pierre Chambon.
[Septembre] : Vers nouveaux, Les Déserts de l’amour, Proses évangéliques, Une saison en enfer (tome II
des Euvres), et Illuminations (tome III des CEuvres), préface, notices et notes par Jean-Luc Steinmetz
(Flammarion, coll. G.F.).
(< Rimbaud devant les symbolistes », par Michel Décaudin, dans Les Cahiers de Varsovie (no 16).

Automne : Philippe Sollers a relu les Illuminations, l’été à Long Island : Ornières, Guerre et la lettre
du 4 octobre 1883 uournal, L’Infini, no 27).
Poésies [choix], présentées par Jean-Marie Le Sidaner (La Différence, coll. Orphée).
Etude sur le (( mètre impair )> dans les Derniers Vers, par Benoît de Cornulier dans Le Souci des
apparences, études de poétique et de métrique rassemblées par Marc Dominicy (Editions de l’université
de Bruxelles).
Publication de la traduction espagnole d’Un c a w sous une soutane par le romancier péruvien Mario
Vargas Llosa (Un corazon bajo la sotana, Jaime Campononico Editore).
1990
[Février]: réédition du Rimbaud le voyou de Benjamin Fondane, présentée par Michel Carassou,
avec des (( chapitres ne figurant pas dans l’édition originale » [I9331 (Bruxelles, Complexe, coll. Le
Regard littéraire).
[Août] : reprint des Lettres de la vie littéraire (1870-1875), éd. Jean-Marie Carré (1931) dans la
coll. L‘Imaginaire (Gallimard).
[Septembre] : Le Premier Rimbaud, ou l’apprentissage de la subversion, de Steve Murphy (Presses
universitaires de Lyon - Editions du C.N.R.S.).
Extraits de ((La jambe coupée d’Arthur Rimbaud », de Richard Rognet, dans Rimbaud vivant,
no 29.
Vers libre, de Clive Scott, sous-titré : The Emergence of Free Verse in France (1886-1914) (Oxford,
Clarendon Press) : un chapitre sur Marine et Mouvement.
(( L’espace magique des Illuminations », dans L’Enchantement littéraire d’Yves Vadé (Gallimard,

coll. Bibliothèque des idées).


Un chapitre : (( Variables : Rimbaud N dans La Poésie et ses raisons de Jean-Luc Steinmetz (Corti).

453
1991
[CENTENAIRE DE LA MORT DE RIMBAUD]
29 janvier et 5 février : soirée à la Maison de la Poésie, à Paris : Rimbaud et les poètes du XX‘ siècle,
avec Pierre Brunel, Michel Décaudin, Michèle Finck, André Guyaux; textes dits par Fabrice Lucchini.
Janvier : no 7 de Parade sauvage, dirigé par Jacques Plessen.
14 février : concert de l’ensemble Erwartung (Paris, Auditorium des Halles); œuvres de Milhaud,
Honnegger, Hans-Werner Henze, Henri Barraud et Jean-Yves Bosseur inspirées par des textes de
Rimbaud.
[Février]: la collection Découvertes de Gallimard publie un Rimbaud, f‘heure de la fuite, texte
d’Alain Borer, couverture de Hugo Pratt.
20 mars : dépôt des statuts de (( L’Auberge verte )) à la Préfecture de police de Paris.
22 mars : (( les manifestations du centenaire »,dans Le Monde des livres.
Avril : soutenance de la thèse de Jong-Ho Kim, à la Sorbonne : Le Vide et le corps des Illuminations
(jury : Louis Forestier, rapporteur; Pierre Brunel, André Guyaux).
Arthur Rimbaud, une question de présence : biographie, par Jean-Luc Steinmetz (Tallandier, coll. Figures
de proue).
Avril : première à Charleville, du filni de Richard Dindo : Rimbaud, une biographie.
10 avril : dossier Spécial Rimbaud, dans le no 1378 du Nouvel Observateur.
[Avril] : reprint de l‘édition Matucci des Illuminations (1952).
Avril : supplément consacré à Rimbaud dans le no 56 du mensuel Globe.
23-24 avril : colloque U Trouver une langue Y, Université de Turin, à l’initiative de Sergio Sacchi.
Communications de Mario Richter, Michel Décaudin, Mario Matucci, Hermann Wetzel, Olivier Bivort,
André Guyaux. Textes dits par Jacques Bonnaffé (le 23) et Remi Duhart (le 24 et le 25). Lecture par
l’auteur, Richard Rognet, d’extraits de (( La jambe coupée d’Arthur Rimbaud ».
26 avril : table ronde à l’université de Vérone : Rimbaud in ltalia e in italiano; interventions de
Mario Matucci, Sergio Sacchi, Hermann Wetzel, Olivier Bivort; textes dits par Remi Duhart.
Avril-juin : (( I1 punto su1 problema (delle Illuminations »,par Guido Saba dans Cultura e scuola
(Rome).
[Mai] : Rimbaud et la ménagerie impériale, de Steve Murphy (Éditions du C.N.R.S.-Presses univer-
sitaires de Lyon).
Supercherie de François Dominique prétendant avoir découvert le reffain d’un poème de 1872 :
a Ô saisons, ô châteaux. Quelle âme est sans défauts? )) dans un roman d’Evariste Boulay-Paty (1834)
(« Rimbaud copiste », Aires, no 12).
Uuin] : réédition de (( Petite contribution au mythe de Rimbaud )) (1954) et du Silence de Rimbaud
(1955) de Gabriel Bounoure (Fontfroide, Fata Morgana).
Juin : Passages de Rimbaud, dossier du Magazine littéraire, no 287.
5 juin-3 1 juillet : exposition à l’Espace Kronenbourg (Paris, avenue Georges-V) <( Rimbaud et
compagnie : les chercheurs d’absolu n [Art-aud, Cendrars, Segalen, Isabelle Eberhardt, Jack Kerouac,
Michel Vieuchange].
Juin-juillet : Rimbaud, no spécial de la revue Europe (cf. mai-juin 1973). Textes de Charles Dob-
zynski, Alain Jouffroy, Alain Borer, Branko Aleksi, Jean-Luc Steinmetz, André Velter, Roger Munier,
Bernard Noël, Serge Sautreau, Pierre Brunel, Mohamed Kacimi, le R.P. Emile Foucher, Yasuaki
Kawanabe, Anne-Emmanuelle Berger, Sergio Sacchi, Jean-Yves Bosseur et Bernard Vargaftig, Kadhim
Jihad, Zéno Bianu, Frédéric-Jacques Temple, Pierre Guerre et Victor Chabrier. N La jambe coupée
d’Arthur Rimbaud », de Richard Rognet, (( Fables de l’absent de Jean-Marie Le Sidaner, et le texte
))

retrouvé de la préface d’Aragon, publiée en Serbie en 1930, pour une édition d’Une saison en enfer.
Juillet : second numéro sur Rimbaud de la revue romaine Berenice (cf. mars 1981), dirigé par Steve
Murphy. Textes de Michel Butor, Renato Minore, Jean Gaudon, Steve Murphy, Jean-Pierre Chambon,
Michael Pakenham, Duncan Forbes, Jean-Luc Joly, Bernard Meyer, Michel Arouimi, C.A. Hackett,
Bruno Claisse, Jean-Marc Ramos, Gianni Nicoletti, Ennio Simeon, Jean-Jacques Lefrère, Laura Aga-
Rossi,, Brigitte Battel, Nicole Le Dimma, Fernando Cipriani, Leonard0 Clerici.
Eté : le no 29 d’Impressions du Sud (Aix-en-Provence) consacre 20 pages à Rimbaud et Germain
Nouveau.
Sous le titre CEuvre-vie, édition du centenaire, une édition chronologique des œuvres complètes
(Arléa), sous la direction d’Alain Borer avec la collaboration d’Andrée Montègre, et de Marc Ascione,
Olivier Bivort, Pierre Brunel, Remi Duhart, Jean-Pierre Giusto, Yasuaki Kawanabe, Jean-François
Laurent, Daniel Leuwers, Claudia Moatti, Roger Munier, Dominique Noguez, Michael Pakenham, Yves
Reboul, Agnès Rosenstiehl, Kiflé Sélassié, J ean-Luc Steinmetz, Olivier Valarcher.
[Août] : Remi Duhart et Sylvain Goudemare rééditent en plaquette Mon frère Arthur, d’Isabelle
Rimbaud (1919), précédé de textes de Delahaye, Pierquin et Isabelle publiés au lendemain de la mort
de Rimbaud, en novembre 1891 et janvier 1892.
[Août] : Duplicités de Rimbaud, d’André Guyaux (Champion-Slatkine) : recueil d’une quinzaine
d’études.

454
[Août] : Bibliographie des Illuminations (1878-1990), par Olivier Bivort et André Guyaux (Cham-
pion-Slatkine) : relevé, poème par poème, des commentaires des Illuminations.
5-10 septembre : colloque de Charleville, organisé par Steve Murphy, Alain Tourneux et Gérard
Martin. Communications de Pierre Brunel, Albert Henry, Jean-Paul Corsetti, Marie-Joséphine Whitaker,
Olivier Bivort, André Guyaux, Jean-Pierre Giusto, Yves Reboul, Mario Richter, Mario Matucci, Sergio
Sacchi, Hirro Yuasa, Yoshikazu Nakaji, Claude Zissmann, Roger Little, Jean-Luc Steinmetz, Jean-
François Laurent, Gonou Lee, Philippe Andrès, Anne Berger, Maria Luisa Premuda Perosa, Benoît de
Cornulier, Carrol F. Coates, Paola Ricciulli, Atle Kittang, Charles Jottrand, Edward J. Ahearn, C.A. Hackett,
Danielle Bandelier, Jean Voellmy, Bruno Claisse, Agnès Rosenstiehl. Textes dits par Remi Duhart.
6 septembre-6 octobre au Musée Rimbaud de Charleville, puis 22 octobre-12 juin 1992 au Musée
d’Orsay à Paris : exposition Arthur Rimbaud : portraits, dessins, manuscrits (Hélène Dufour et André
Guyaux, commissaires de l’exposition et rédacteurs du catalogue) ; quatre conférences en marge de
l’exposition : de Jacques Roubaud le 23 novembre; André Guyaux le 30; Hélène Dufour le 7 décembre;
Yves Bonnefoy le 14 décembre.
Septembre : no 8 de Parade sauvage (Hommage 2 Albert Henry et Rimbaud au Japon)
[Septembre] : Un cœur sous une soutane, édition et commentaire de Steve Murphy (Charleville,
Bibliothèque sauvage).
[Septembre] : Une saison en enfer suivi de Illuminations, édition établie et présentée par Dominique
Noguez (La Différence, coll. Orphée).
[Octobre] : Michel Drouin donne l’édition originale de la Vie de Rimbaud, de Jean Bourguignon
et Charles Houin, première biographie du poète, qui avait paru dans la Revue d’Ardenne et d’Argonne
entre 1896 et 1901.
19-20 octobre : les journées (( la fureur de lire )) organisées par la Direction du livre (ministère de
la Culture) sont placées sous le signe de Rimbaud.
22 octobre :,colloque à Limassol, sur le thème : Arthur Rimbaud ou le voyage poétique à l’initiative
du Secrétariat d’Etat à la Jeunesse de Chypre, réunissant Pitsa Galazi et Kyriakos Haralambidis, poètes
chypriotes, et Jean-Luc Steinmetz, Alain Buisine, Jean-Paul Corsetti, André Guyaux, Sergio Sacchi.
4‘ trimestre : Arthur Rimbaud, bruits neufi, numéro spécial U hors série 1991 )) de la revue Sud
(Marseille). Textes, réunis par Roger Little, de Roger Little, Frédéric-Jacques Temple, Olivier Bivort,
Alain Borer, Claudia Moatti, Roger Munier, Thorsten Greiner, Michel Arouimi, Salah Stetié, Bruno
Claisse, Jacques Lovichi, Gabrielle Althen, Stamos Metzidakis, Georges Lauris, Hervé Micollet, Claude-
Pierre Perez, Pierre Torreilles, Pierre Caminade, C.A. Hackett, Yves Broussard, Gérard Engelbach,
Dominique Sorrente, Daniel Leuwers, Pierre Guerre et Victor Chabrier, Julien Blaine.
4‘trimestre : le U Numéro spécial du centenaire n (no 30) du Bulletin des Amis de Rimbaud :Rimbaud
vivant, coordonné par Jean-Pierre Giusto (désormais président de l’Association) et par Jean-François
Laurent (directeur du Bulletin), présente un éventail du rimbaldisme dans différentes régions du monde :
Allemagne, monde arabe, Argentine, Chili, Corée, Espagne, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Roumanie,
Russie, Suisse.
4‘ trimestre : U Claudel et Rimbaud », par Pierre Brunel, dans le Bulletin de la Société Paul Claudel,
no 124.
6-9 novembre: Colloque Rimbaud 1991, à Aix-en-Provence (le 6) et à Marseille (les 8 et 9),
organisé par Joëlle Gardes-Tamine, Louis Forestier et André Guyaux; communications de Jacques
Garelli, Paule Plouvier, Yuasaki Kawanabe, Jean-Pierre Bobillot, Benoît de Cornulier, Christian Angelet,
Jean-Pierre Chambon, Antoine Raybaud ; Yves Reboul, Sergio Sacchi, Mario Matucci, Olivier Bivort,
Yves-Alain Favre, Paul Lapeyre, Lucien Victor ; Jean-Pierre Giusto, Salah Stetié, Jean-Marie Gleize,
Patrick Hutchinson; le 9 novembre, journée sur Une saison en enfer: communications de Jean Molino,
Mario Richter, Yoshikazu Nakaji, Jean-Luc Steinmetz, Hiroo Yuasa, Hermann Wetzel, Atle Kittang et
Pierre Brunel. Lectures de textes de Rimbaud par Edwine Moatti et Michaël Lonsdale le 6, par Remi
Duhart le 7 et le 8 ; lecture d’Une saison en enfer par Marcel Maréchal le 9, au Théâtre de la Criée.
9 novembre-26 janvier 1992 : exposition Arthur Rimbaud et les artistes du XX‘ siècle, au Musée
Cantini à Marseille (catalogue : textes de Nicolas Cendo, Véronique Serrano, André Guyaux).
Novembre: Lee Joon-Ho compose un numéro du centenaire d’une série Amis d’auberge verte
(Soong-Si1 University Press, Corée du Sud). Textes de Louis Forestier, Pierre Petitfils, Michel Butor,
Pierre Brunel, Bernard Hue, Paule Lapeyre, Alain Borer et Claudia Moatti, Jean-Claude Renard, Lee
Joon-Ho, Jean-Michel Maulpoix, Lee Kye-Jin, Ishii Yojiro, Gonou Lee, Han Dae Kyun, Jean-Pierre
Giusto, Hervé de Saint-Hilaire et Nicole Leibowitz.
14- 16 novembre : seule commémoration remarquée en Angleterre, une série de manifestations
rimbaldiennes à Plymouth, organisées par le Plymouth Arts Center à l’initiative de son directeur, Bernard
Samuels, notamment des représentations d’Un cœur sous une soutane par le Centre dramatique de Caen
et (du 26 octobre au 23 novembre) une exposition; une publication, Rimbaud Centenary, accompagne
ces manifestations (avec un texte de C.A. Hackett et des traductions de poèmes de Rimbaud).
22-24 novembre : colloque de l’Alliance française à Sendai, au Japon : Arthur Rimbaud, un siècle
d’errances.

455
6 décembre : colloque à Reims : Rimbaud, tradition et modernité, organisé par Bertrand Marchal;
communications d’Yves Bonnefoy (U Quelques remarques sur Voyelles n), André Guyaux, Pierre Brunel,
John Jackson, Odile Bombarde, Jérôme Thélot, Jean-Luc Steinmetz, Marie-Victoire Nantet (a Claudel
dans cette demeure de Rimbaud * cernée par l’Orient ” P).
7 décembre : U Rimbaud 1854-1891 », séance publique de l’Académie royale de langue et de
littérature françaises [de Belgique] : discours de Georges Thinès et André Guyaux (publiés dans le no 3-
4, 1991, du Bulletin de l’Académie royale).
12- 13 décembre : colloque de Rome : Forme della visione e strategie verbali nell’ultimo Rimbaud,
organisé par le Seminario di filologia francese; communications de Mario Matucci, Albert Henry, Olivier
Bivort, Pierre Brunel, Jacqueline Risset, Sergio Sacchi, André Guyaux, Paola Ricciulli, Mario Richter,
Stefano Agosti.
Enregistrement intégral d’Une saison en enfer, par E o Ferré (EPM).
1992
Guvres complèteJ, correspondance,édition présentée et établie par Louis Forestier, avec une chronologie
et un dictionnaire de U l‘univers de Rimbaud P (Laffont, coll. Bouquins).
Rimbaud’s Theatre of the S e 8 de James Lawler (Harvard University Press), comprenant notamment
des études sur Being Beauteous, Enfance, Jeunesse, Mémoire, publiées entre 1981 et 1989.
Sergio Sacchi propose une lecture d’Après le Déluge faisant l’économie de la référence à la Commune
(cf. Yves Denis, 1965 et 1968), dans Studi in onore di Marcella Deslex (Turin, Tirrenia).
[Mars] : publication des actes d u colloque de Chypre d’octobre 1991 (Tallandier).
13 mars-3 avril : exposition U Arthur Rimbaud passant immobile )) à la Maison de la Francité à
Bruxelles.
18 mars : colloque U Les Illuminatiom : un autre lecteur? P, organisé par Pierre Piret, à l’université
de Louvain-la-Neuve : communications de Jacques Plessen, Jean-Pierre Giusto, Jean-Paul Corsetti,
Christian Angelet, Pierre Piret, Bruno Claisse, Jean-Luc Steinmetz.
Mai : vente de la collection Jacques Guérin, VIP partie : préemption par la Direction du livre,
pour la Bibliothèque de Charleville, du Cahier dit U des dix ans P (publié en 1956); vente de la lettre
de Stuttgart, 17 mars 1875, de trois dessins, et de la copie par Verlaine du Cœur volé et du Sonnet du
trou du cul.
Vingt pages sur Rimbaud intitulées (( Arthur Rimbaud, le point du jour », dans le <( recueil de
critiques P d’Henri Thomas : La Chasse aux trésors, II (Gallimard).
Juillet : traduction italienne de l’édition Antoine Adam de la N Biblioteca della Pleiade », avec une
préface de Mario Richter.
[Septembre] : une dizaine de pages sur Rimbaud : (( La danse, “ circulation des sèves inouïes ” »,
par Michèle Finck, dans l’ouvrage collectif: Danse, corps provisoire : cinéma, peinture, poésie (Armand
Colin).
Novembre : publication des actes du colloque de Reims de décembre 1991 (Mont-de-Marsan,
Éditions interuniversitaires).
Novembre-décembre : Rimbaud et son temps, numéro spécial de la Revue d’histoire littéraire de la
France, publiant les actes de la journée du 23 novembre 1991.
1993
[Février] : L’Ardente Patience d’Arthur Rimbaud, de Roger Munier (Corti).
[Avril] : le ne 5 de Quarante-huit/Quatore, la revue du Musée d’Orsay, publie les conférences
d’Yves Bonnefoy et d’André Guyaux de novembre-décembre 199 1.
Uuin] : publication du colloque de Rome de décembre 199 1 (Pise-Genève, Fdizioni ETS-Slatkine).
21 septembre : remise des Studi in onore di Mario Matucci, comprenant un article d’Ivos Margoni
sur U il Rimbaud di Mario Marucci », et cinq études sur Rimbaud par Mario Richter, Pierre Brunel,
Roland Mortier, André Guvaux, Sergio Sacchi (Pise, Pacini), à l’université de Pise; inauguration au
Museo Nazionale di San Matteo, à Pise, d’une exposition de gravures de Silvio Loffredo inspirées du
Bateau ivre; 22 septembre : colloque dans le même musée sur les (( Prospettive attuali della critica
rimbaldiana », réunissant autour de Mario Matucci : Pierre Brunel, André Guyaux, Sergio Sacchi,
Hermann Wetzel.
[Septembre] : publication d’un carnet de jeunesse inédit de Julien Green sous le titre On est sérieux
quand on a dix-neuf ans (Fayard).
[Septembre] : Arthur Rimbaud, de Jean-Marie Gleize, dans la collection Portraits littéraires d’Ha-
chette.
[Décembre] : publication des actes de la journée du 9 novembre 1991 du colloque de Marseille,
consacrée à Une saison en enfer, à la mémoire de Marc Eigeldinger (Neuchâtel, la Baconnière).
Cahiers de l’Herne disponibles
J. L. Borges Martin Heidegger
Céline C. G. Jung
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Drieu La Rochelle document fondateurs
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Ferdinand de Saussure, W. Faulkner, H. D. Thoreau, Melville, Antonin
Artaud, G. Bataille, Jean Genet, etc.
Ouvrages disponibles en librairie et aux
Editions de l’Herne - 41, rue de Verneuil - 75007 Paris
Tél. 42.61.25.06
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ET ACHEVÉ D‘IMPRIMER
PAR L’IMPRIMERIE FLOCH
À MAYENNE EN NOVEMBRE 1993
POUR LES ÉDITIONS DE L’HERNE

N” d’édition : 9445. N“ d’impression : 34657


Dépôt légal : décembre 1993
ISBN : 2-85197-070-4 - ISSN : 0440-7273
(Imprimé en France)

Common questions

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Rimbaud's poetry was significantly influenced by both contemporary and preceding literary figures. Paul Verlaine played a crucial role in both Rimbaud's personal and literary life, offering an avenue into the Parisian literary circles . Additionally, the literary tradition of poèmes en prose, as exemplified by Aloysius Bertrand and Baudelaire, significantly impacted Rimbaud's stylistic development . His work reflects elements of symbolism, and he is often associated with the subsequent surrealist movement due to his innovative use of language and imagery . Rimbaud's transformative use of language and exploration of new poetic forms positioned him as a catalyst within modern literary movements .

Bonnefoy's reading of Rimbaud differed from that of his contemporaries by focusing less on the existing dominant interpretations like Marxism and surrealism, which often emphasized political and psychoanalytical readings of Rimbaud's work. Instead, Bonnefoy pursued a more personal dialogue with Rimbaud's themes, focusing on the existential and metaphysical dimensions of Rimbaud's poetry . While many contemporaries emphasized Rimbaud's rebelliousness and breaks from tradition, Bonnefoy saw Rimbaud's work as an exploration of inner exile and spiritual seeking. He analyzed Rimbaud's poetics as a means of grappling with dualities and transformation, thus aligning Rimbaud more closely with his own poetic search for meaning and transcendence . Bonnefoy highlighted Rimbaud's work as a prophecy of his own poetic goals rather than purely as a historical or avant-garde artifact .

The mystical elements in Rimbaud's poetry significantly contributed to his symbolic representation as a visionary and complex literary figure. His work often transcended simple narrative or direct meaning, employing mystical language that resonated with contemporary and future poets seeking to explore metaphysical and existential themes . Rimbaud's exploration of transcendence and the unseen, and his ability to infuse lyrical beauty with profound philosophical inquiries, positioned him as a symbol for poetic innovation and challenging the status quo. His approach influenced movements like surrealism, which embraced the mystical and elusive in poetry as a means of exploring deeper truths . His work is still viewed as a paradigm of how poetry can seek to transcend the ordinary and engage with the mystical and the sublime .

Rimbaud's thematic focus evolved from the early explorations of youthful rebellion and social commentary to deeper metaphysical and existential inquiries. His early work, written during his adolescence, often focused on the conflicts of societal structures and individual freedoms . As he matured, Rimbaud's themes shifted towards exploring the inner realities of the self, concepts of identity, and the nature of language itself. This shift is exemplified in works like his 'Illuminations', where he delved into themes of alienation, transformation, and spiritual quest . Rimbaud's later work reflects a profound wrestling with the need for a new kind of poetic expression, often characterized by a break from traditional structures and seeking freedom through language .

The sources describe Rimbaud's poetry as deeply intertwined with his personal life experiences, where his life circumstances heavily influenced his thematic preoccupations. His poetry is often seen as an extension of his existential struggles, familial alienation, and early protests against societal norms . Rimbaud's experience in Charleville, characterized by isolation and rebelliousness, informed his poetic themes and style, where he sought to transcend the limitations imposed by his environment . Bonnefoy highlights how Rimbaud's personal sense of exile and conflict with identity and belonging manifested in the dualities present in his poetry, further relating these to broader existential questions .

Rimbaud's departure from poetry led to various interpretations of his work, often focusing on the inherent contradictions within his life and his decision to abandon poetry. His sudden cessation of writing sparked debates about his possible return to poetry and whether his abandonment was permanent. There is speculation around Rimbaud's continued unspoken connection to poetry, despite his claims of disinterest . Additionally, his work has been reassessed through lenses like surrealism, which emphasizes the transformative power of poetry that Rimbaud exemplified, suggesting that his poetry was a reflection of a personal struggle between inherited energy and imposed circumstances .

The theme of contradiction is a central element in both Rimbaud's and Bonnefoy's poetic works. For Rimbaud, contradiction is embodied in his exploration of both despair and intense aspiration to transcend the mundane through poetry, as exemplified in his oscillation between profound alienation and visionary experiences . Bonnefoy similarly emphasizes contradiction through his exploration of existential dichotomies in his essays and poetry. He sees contradiction as intrinsic to modern poetry's ability to express both 'misery and hope' and to mediate between reality and transcendence . Bonnefoy's engagement with Rimbaud is rooted in embracing these contradictions as a source of poetic truth .

Rimbaud's concept of 'changing life' profoundly influenced later literary movements by subverting traditional paradigms and encouraging radical rethinking of poetic form and purpose. This idea, rooted in his desire to reformulate the relationship between poetry and reality, resonated strongly with the surrealists who sought to transcend rational constraints and embrace the subconscious . The concept is tied to a broader existential and philosophical inquiry, leading to a form of poetry that challenges and transforms the reader's perception. Figures like Bonnefoy embraced this legacy by integrating these transformative ideals into their own work, using poetry to explore and challenge the dual realities of existence . This legacy is seen in the shift towards abstraction and an emphasis on the subjective experience within 20th-century modernism .

Max Jacob faced critiques for his prose poems, particularly concerning claims of originality and the influence he drew from Rimbaud. Jacob's work was both celebrated and criticized for its stylistic similarities to Rimbaud's 'Illuminations', where Jacob's claims of inventiveness were contested, given Rimbaud's prior innovations in the same form . Critics noted resemblances in motifs and thematic content, which sparked discussions about the rightful lineage and evolution of the modern prose poem. This tension between innovation and homage highlights the intricate literary dialogue and the lasting impact of Rimbaud's innovations on his successors .

Rimbaud's upbringing in Charleville is depicted as a critical element in the formation of his poetic identity. The provincial life in Charleville represented an 'absolute evil' that fostered a sense of alienation, which paradoxically led to the formation of extreme poetic expressions. It was in this environment that Rimbaud developed a unique poetic voice that reflected a profound sense of exile and alienation . The oppressive nature of his childhood environment drove him towards seeking an escape through poetry, ultimately influencing his distinct style and thematic choices .

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