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La Neurolinguistique: M. Jean Dubois

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Langages

La neurolinguistique
M. Jean Dubois

Citer ce document / Cite this document :

Dubois Jean. La neurolinguistique. In: Langages, 2ᵉ année, n°5, 1967. Pathologie du langage. pp. 6-17;

doi : [Link]

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Fichier pdf généré le 02/05/2018


JEAN DUBOIS

LA NEUROLINGUISTIQUE

1. Son objet et ses principes.

La neurolinguistique est l'étude des corrélations existant entre la


typologie anatomo-clinique et la typologie linguistique des aphasies.
Le postulat fondamental est que cette corrélation est significative pour
l'analyse du fonctionnement du langage et de ses désorganisations.
Elle suppose deux séries d'hypothèses. Les premières considèrent que
les troubles de l'émission et/ou de la réception des signes verbaux,
consécutifs à des lésions corticales focalisées, s'inscrivent dans un ensemble
général de désorganisations qui intéressent soit des domaines dans lesquels
le langage intervient comme médiateur (praxies, gnosies), soit des
activités où le langage n'est pas impliqué. D'un côté se situent les
désorganisations des systèmes sémiotiques, de l'autre les désorganisations motrices
et sensitivo-sensorielles. La deuxième série d'hypothèses intéresse le
substrat physiologique des manifestations du langage. Ce dernier est un
comportement complexe dont les activités se situent à divers niveaux
d'intégration, chacun constituant une conduite spécifique et relevant,
d'une certaine manière, de mécanismes distincts : mais le langage
fonctionne à tout moment comme un système autonome.
Considérant qu'il existe une relation entre la typologie linguistique
ou sémiotique et le substrat neurophysiologique, l'étude de ces
mécanismes n'étant pas de son ressort, la neurolinguistique pose en principe
qu'il existe un ensemble de corrélations successives entre les divers niveaux
d'intégration, qui permettent les vérifications des hypothèses émises en
considérant tour à tour chacun des niveaux comme l'invariant de l'autre.
Il existe deux types de problèmes qui réclament le concours de la
linguistique et de la neurologie :
a) Les troubles du langage peuvent-ils être classés d'après l'atteinte
des éléments, niveaux ou structures définis dans le langage normal? et si
les aphasies sont effectivement des troubles du langage, peut-on définir
les règles des grammaires aphasiques?
b) Cette typologie une fois déterminée, correspond-elle à des formes
cliniques constantes? et, inversement, des ensembles définis de signes
cliniques répondent-ils à des désorganisations du langage relevant de la
même structure?
La neurolinguistique implique donc deux catégories de modèles,
linguistiques et anatomo-cliniques. En particulier, elle dépend de la
théorie et des méthodes linguistiques mises en œuvre. Les grammaires
aphasiques se présenteront soit comme des ensembles de règles spécifiques
susceptibles d'une définition indépendante de la notion d'écart ou de
déficit, soit comme des formes agrammaticales dérivées du langage normal
par l'application de certaines règles définies, susceptibles de décrire un
langage aphasique comme une grammaire déviante.
De même, les modèles d'analyse peuvent être différents selon que
l'on se place au niveau des performances verbales ou que l'on envisage
la production elle-même du langage. Les premiers partent de textes finis :
des échantillons considérés comme représentatifs du langage de l'aphasique
sont extraits du comportement verbal général, non induit, ou de
réalisations conditionnées, issues d'épreuves dont les paramètres linguistiques
ont été définis au préalable. Quand on se situe au niveau de la réalisation
du langage en fonction d'une expérience à traduire, des conduites verbales
et des stratégies adoptées en fonction même de la maladie devant les
problèmes de la formulation verbale (ambiguïtés, corrélations lexéma-
tiques, etc.), on pose l'hypothèse que les stratégies pourront se définir
d'une manière spécifique et significativement différente des conduites
verbales des sujets normaux : les modèles psycho-linguistiques sont alors
génératifs et transformationnels.

2. Les modèles linguistiques.

L'histoire de la neurolinguistique se confond avec celle des modèles


de fonctionnement du langage, tels qu'on les trouve formulés depuis la
fin du xixe siècle. D'une manière générale, et jusqu'à ces dernières années,
ces modèles se présentent avec les mêmes propriétés fondamentales.
L'analyse linguistique est :

a) taxonomique, dans la mesure où elle aboutit à opérer des


classifications et distingue pour cela des niveaux successifs : chaque
unité est définie par le rang supérieur dans lequel elle s'insère; le
phonème est défini au rang du morphème, le morphème à celui de
la phrase, la phrase à celui de l'énoncé. L'analyse par niveaux
présente deux aspects qui ne sont en fait que de simples variantes du
modèle général. On peut mettre l'accent sur une différence
qualitative entre deux des niveaux distingués ou au contraire ne mettre
aucune différence fondamentale entre les divers rangs ainsi
différenciés par des emboîtements successifs. D'un côté A. Martinet
oppose les deux articulations phonémique et morphémique (monèmes),
S. Lamb à l'extrême, généralisant la méthode des constituants
immédiats, considère les rangs du phone, du morpho-phone, du morphème,
etc., des constituants de la phrase pour finir au niveau syntaxique,
puis syntactico-sémantique, qui est, en quelque sorte, la forme
supérieure d'organisation hiérarchique. Les analyses taxonomiques
par niveaux aboutissent à définir les classes phoniques, morphé-
miques ou syntagmatiques. Avec cette méthode classificatrice le
linguiste considère les classes dégagées non comme de simples
artefacts de la méthode qu'il utilise, mais comme ayant une réalité en
soi, transcendant l'analyse elle-même et représentant les bases
objectives du fonctionnement du langage.
b) distributionnelle, dans la mesure où, à chaque rang, les unités
constitutives sont analysées en fonction des segments dont elles
dépendent; elles sont définies selon leur distribution dans le rang
supérieur. Ainsi les phonèmes sont déterminés par leur combina-
toire à l'intérieur des morphèmes; les morphèmes se répartissent en
classes de distribution, dont la détermination repose sur des critères
de dépendances intrapropositionnelles (classes syntagmatiques); les
types de phrases sont définis par leur forme relative et les relations
interpropositionnelles. La distribution syntaxique des unités
constituant la phrase permet ainsi de déterminer les valences (possibilités
combinatoires) des morphèmes. Ce modèle distributionnel implique
la prise en considération des répartitions statistiques : par exemple
la sélection d'un adjectif par un substantif trouve une certaine
représentation dans la fréquence du terme, celle-ci étant repérée au
niveau des performances verbales.
L'utilisation conjointe de ces deux propriétés aboutit non
seulement à distinguer des rangs plus ou moins nombreux, mais à opposer
entre eux deux types de résultats, présentés sous les dénominations
d'axe syntagmatique (répartition distributionnelle des unités au
niveau de chaque rang) et d'axe paradigmatique (définition des unités
formant les classes constituant les rangs). La différence dans le
nombre des rangs ou des classes dégagés n'implique pas une
modification de la méthode; le fait que la définition des distributions repose
sur de simples critères quantitatifs ou sur une analyse des dépendances
ou contraintes n'est pas un changement fondamental du modèle,
puisqu'il s'agit simplement de deux présentations des mêmes résultats.
Aussi parfois la concordance entre certaines analyses qualitatives
et des résultats quantifiés n'implique pas nécessairement une
vérification de l'adéquation du modèle à la réalité : elle se révèle
seulement comme la conséquence de la mise en œuvre des mêmes
analyses.

Les modèles distributionnels ont été appliqués dans les premières


analyses linguistiques des troubles du langage. La rigueur
méthodologique et l'apport des techniques instrumentales ont été les étapes
successives de leur approfondissement. La procédure utilisée pour définir le
trouble aphasique reste la même : on envisage la structure A dite nor-
male, sa définition relevant le plus souvent de la comparaison implicite
soit avec le langage de l'observateur ou avec celui que définissent les
grammaires normatives soit avec la langue définie par des analyses
réalisées sur un corpus de langue standard; on utilise dans ce dernier cas les
notions de fréquence, de familiarité, etc. On compare ensuite la structure
A aux réalisations verbales des aphasiques considérées comme un écart ou
un déficit relativement à A, et ceci à chaque rang que la méthodologie a
distingué.
Le nombre et la définition des déficits dépendront du nombre et de la
définition des rangs que Von aura été amené à distinguer dans la langue. Il n'est
donc pas étonnant de trouver autant d'aphasies qu'il y a de rangs ou de
niveaux : aphasie de la phrase, aphasie du morphème, aphasie du
phonème, autres dénominations des aphasies de conduction, des aphasies
agrammatiques, des aphasies motrices. Celles-ci n'ont été distinguées par
les neurologues que dans la mesure même où leur propre connaissance de
la langue reposait sur les modèles taxonomiques traditionnels,
différenciant trois rangs.
L'analyse linguistique repose aussi sur l'opposition entre la
signification et la forme verbale. Cette opposition a pris plusieurs aspects
arbitraires suivant les auteurs ou les variantes de l'analyse : opposition entre
la sémantique et la syntaxe; opposition entre le lexique, support de la
signification, et la grammaire (syntaxe et morphologie); opposition entre
le syntagmatique, où les dépendances relèvent de l'analyse formelle, et
le paradigmatique, où le choix relève de critère de signification, etc.
L'intervention dans cette analyse du schéma de la communication,
c'est-à-dire de l'émission et de la réception, achève de donner l'ensemble des
facteurs qui intervenaient dans les analyses linguistiques de l'aphasie
et de la démence jusqu'à ces dernières années.
Pour nous en tenir à deux exemples anciens, H. Head en 1926
distingue selon les rangs une aphasie verbale (motrice), une aphasie
syntaxique (agrammatisme), une aphasie nominale et une aphasie
sémantique. Kleist utilisant avec une rigueur schématique les notions d'émission
et de réception et celle de rangs distingue des mutités et des surdités
pour les mots (pour les phonèmes en réalité), pour les noms et pour les
phrases.
Sans que l'on puisse parler de modification fondamentale dans
l'application des modèles envisagés, les progrès dans les analyses
linguistiques vont se faire selon deux lignes principales :
a ) l'apport des techniques d'investigation. Celui-ci est particulièrement
important dans le domaine de l'analyse des désorganisations phonétiques :
l'intérêt que les linguistes ont porté à l'aphasie a souvent dépendu de
l'essor de la phonétique expérimentale. Les résultats montrent bien que
l'étude distributionnelle est toujours à la base de la description du
dysfonctionnement envisagé; de même l'aphasie est toujours considérée
comme un déficit. D'un autre côté on peut dire que la taxonomie tradi-
10

tionnelle reste l'hypothèse implicite, puisque ceux-là mêmes (M. Durand,


Alajouanine) qui envisagent une désintégration phonétique parleront
ensuite de désintégration sémantique.
Un apport aussi important est celui de la psychologie qui a
progressivement imposé ses méthodes d'investigation à une linguistique qui à
son tour devient une science expérimentale : les épreuves ne sont plus
considérées seulement comme des techniques permettant l'investigation
psychologique, mais aussi comme des procédures de découverte servant
à construire les grammaires d'aphasiques (Goodglass).
La neurolinguistique bénéficie aussi des progrès parallèles
qu'enregistrent des études sur le langage des enfants.
b) La rigueur des définitions. On peut donner deux exemples où
l'apport de la linguistique contemporaine a été sur ce point déterminant :
1. La distinction entre le fonctionnement synchronique et les étapes
diachroniques d'un développement. L'aphasie avait été vue dans une vue
simplificatrice et erronée comme une régression du langage retrouvant
les stades successifs de l'apprentissage des enfants. La distinction entre
les réalisations verbales et les fonctionnements qui s'actualisent dans ces
performances a permis de dissocier ces deux aspects : l'identité des
performances n'impliquait pas forcément l'identité des fonctionnements.
2. La distinction entre les différentes formes d'agrammaticalité en
est un autre exemple. Sous le terme d'agrammatisme les anciens auteurs
enfermaient toute une série de phénomènes; une première distinction
entre agrammatisme (caractéristique de certains types d'aphasiques
d'expression) et paragrammatisme (caractéristique de l'aphasie sensorielle)
disjoint les phénomènes d'agrammaticalité et de non-acceptabilité
sémantique du message; ceux-ci relèvent d'une différence entre deux types
d'opération que mettront en évidence d'une manière systématique les
analyses de R. Jakobson. Mais il est évident que là aussi la différence entre
le code et le non-code, devait par une plus grande rigueur, et dans sa
combinaison avec une théorie des niveaux non plus intuitive, mais
systématique, donner aux descriptions linguistiques un affmement et une
rigueur progressifs.
c) L'apport combiné des techniques d'investigation et d'une
théorie linguistique formelle permettait aussi une double utilisation d'une
linguistique quantitative élémentaire : d'une part, Wepman ou Hoof
utilisent la distribution quantitative des éléments pour tenter une
description purement distributionnelle de l'aphasie; d'autre part, les
psycholinguistes (Oldfield) se fondant dans les épreuves de dénomination sur les
notions de fréquence différenciée (performances de groupes de normaux)
ou de familiarité (relation entre le contexte sémio-culturel et la fréquence
d'utilisation) ont permis aussi une comparaison sur des bases rigoureuses
des différentes performances aphasiques.
d) L'utilisation conjointe d'une taxonomie et d'un modèle distribu-
tionnel conduit R. Jakobson et M. Halle à présenter une classification
11

des troubles aphasiques selon les deux axes de la contiguïté


(concaténation syntagmatique) et de la similarité (sélection dans les classes paradig-
matiques). Les modèles d'analyse sont alors compris comme des modèles
de fonctionnement et de dysfonctionnement : l'atteinte des possibilités
de substitution, de sélection, implique un déficit dans la spécificité des
termes (remplacés par des termes génériques), dans la référence aux objets
signifiés, alors que les termes de référence contextuelle (pronoms) et les
dépendances syntaxiques maintiennent le caractère de grammaticalité
de l'ensemble des messages émis. Les suppléances se feront par la
contiguïté, restée intacte (substitution métonymique). En revanche, l'atteinte
des possibilités de concaténation aux divers rangs dégagés (règles
organisant les mots en unités supérieures) est supprimée : l'agrammaticalité
des énoncés est en quelque sorte suppléée par la densité sémantique
(phrases significatives réduites à un seul terme).
La taxonomie se déduit pour R. Jakobson, d'une combinatoire à
trois rangs (phonèmes, morphèmes, phrases); les classes syntagmatiques
et les classes paradigmatiques sont des classes significatives, sémantique-
ment pertinentes (d'où ces termes de métonymie et de métaphore). Si le
modèle de niveaux comporte deux rangs qualitativement différents et
non plus un seul, et si on fait intervenir simultanément les deux axes de
substitution (paradigmatique) et de contiguïté (syntagmatique) on
obtiendra non plus deux classes d'aphasie, mais quatre classes. C'est ce
qu'obtiennent Gagnepain et Sabouraud lorsqu'ils classent les aphasies selon
que le trouble de substitution atteint le rang phonémique, la deuxième
articulation dans la terminologie d'A. Martinet (aphasie sensorielle de
type phonétique : mots incompréhensibles), ou le rang morphémique, la
première articulation en monèmes (aphasie sensorielle de type substitutif
où l'énoncé est incompréhensible, mais non chaque morphème pris
séparément). Si le trouble de la contiguïté atteint les phonèmes, on
rend compte de l'aphasie motrice (difficultés articulatoires) et si elle
atteint les monèmes, on obtient l'aphasie agrammatique (style
télégraphique).
Sans que le modèle de niveaux et le modèle distributionnel soient
modifiés on peut faire intervenir deux des notions utilisées dans le schéma
de communication : d'une part, la différence entre la réception et
l'émission et, d'autre part, le bruit inhérent à l'utilisation des canaux. En ce
cas on obtient les classifications opérées par Luria à partir de ses
observations, puis par R. Jakobson sur les données de Luria : la référence aux
notions d'unité supérieure (énoncés) et d'unité constituante (mots) permet
à R. Jakobson de déterminer trois types distincts d'aphasie de contiguïté
et trois types d'aphasie de similarité, qui rendent compte des six formes
de Luria. La dichotomie de Jakobson met alors sur un même rang codage/
successivité/co-occurrence (syntaxe et dépendances), c'est-à-dire un modèle
probabiliste de contraintes séquentielles, et sur un autre rang similarité/
simultanéité/décodage, c'est-à-dire un modèle de classification impliquant
12

des stratégies et des décisions qui sont elles-mêmes fonction de facteurs


inhérents à la relation du locuteur avec l'expérience à traduire.
Toute vérification produite à partir de cette dichotomie ne peut que
retrouver les prémisses de l'étude si les groupes de malades sont
déterminés selon les critères cliniques traditionnels. En effet, les modèles
classiques sont eux aussi à niveaux et distributionnels, mais plus élémentaires
que ceux de Jakobson.
Les analyses de Goodglass et Mayer indiquent que les sujets définis
comme agrammatiques présentent des troubles de la contiguïté, une
réduction des patterns syntaxiques, la difficulté d'achever les schémas de phrases
la simplification syntaxique portant aussi bien sur les temps ou les
morphèmes grammaticaux que sur le nombre de constructions utilisées. La
réitération du même modèle peut relever d'ailleurs de causes diverses;
adaptation du sujet à ses possibilités subsistantes, déficit réel des patterns,
ou persévération, cette dernière étant d'ailleurs corroborée par le fait
que les mêmes types d'erreurs se trouvent en quelque sorte répétés.
L'omission des morphèmes apparaît seulement comme une modalité non
nécessaire du déficit de l'unité syntaxique supérieure. De ces études on peut
tirer plusieurs constatations :
— la corrélation existant entre la sévérité de l'agrammatisme et
l'apparition de troubles proprement articulatoires;
— l'opposition entre les deux types polaires de la classification
dichotomique (aphasie agrammatique et aphasie amnésique) sans que l'on
puisse constater des phénomènes incontestables de suppléance d'un axe
par l'autre, comme le suggère Jakobson.
Deux autres modèles ont été mis en œuvre plus récemment dans les
analyses de perturbation du langage. Le modèle transformationnel part
de l'hypothèse que la phrase minimale subit un certain nombre de
transformations, relevant en particulier d'une stratégie de désambiguïsation.
Ces structures de surface, si elles sont perturbées peuvent mettre en
évidence soit une réduction générale des patterns, une équivalence des
diverses formes qui se manifestent par des substitutions de
transformation, par des doubles transformations comme nous avons pu le constater
dans la négation (J. Dubois, I. Irigaray et P. Marcie), soit une économie
avec suppression des phénomènes de réitération de marques. Ainsi
Goodglass et Hunt décrivent le comportement différent des aphasiques en face
des marques redondantes de la troisième personne, de celles de la
possession ou du pluriel (en anglais s). Le fait même de réaliser des patterns de
transformation sans réitération de marques (agrammatiques, aphasiques
moteurs) n'impliquent pas que l'absence de ces marques ne soit pas
contrôlée à la réception (repérage des fautes de ce type dans les épreuves
psycholinguistiques) : réduction, substitution, modification représentent
les diverses modalités touchant le modèle transformationnel.
La génération de la phrase minimale qui précède les transformations
implique un double processus de sélection des lexemes et leur intégration
13

dans un pattern minimal défini par des corrélations syntactico-séman-


tiques et des règles de spécification (valence des termes). Les
perturbations n'affectent plus la grammaticalité des phrases, mais les corrélations
sémantiques : les phrases produites révèlent des asémantismes (messages
non acceptables, non conformes à la norme sémantique).
Ces trois types de modèles ont été pris en considération dans
l'établissement des épreuves mises en œuvre au Centre de Neuropsychologie
et de Neurolinguistique de l'hôpital Sainte-Anne et dans leur analyse.
L'hypothèse essentielle est alors que ces modèles sont opérationnels et
non contradictoires dans la mesure où on considère que chacun, à un niveau
défini par les conduites verbales enregistrées et les mécanismes
physiologiques sous-tendant, sont ceux qui peuvent rendre compte des
phénomènes de la manière la plus simple : la grammaire d'un aphasique se
définit alors par la puissance du modèle qui la décrit. Autrement dit le modèle
distributionnel permet de rendre compte efficacement des phénomènes
intervenant dans l'aphasie motrice, le modèle de transformation permet
de mieux rendre compte des phénomènes de l'agrammatisme, les modèles
de production des phrases minimales sont efficaces dans les aphasies
sensorielles (de réception peu perturbée), d'aphasie par lésion du lobe
temporal antéro-interne, de démence (lésions diffuses). Mais en même temps
les relations obtenues par ces divers modèles, tous utilisés pour chacune
des aphasies ou démences, permettent de définir les caractères spécifiques
de la grammaire envisagée.
Chaque modèle n'exclut pas les autres, puisque l'on se donne comme
hypothèse que leur découverte, issue de la constatation historique de
l'insuffisance de celui qui a précédé, est, dans le cas présent, une différence
de fonctionnement des divers niveaux d'intégration.
Aussi les résultats obtenus sont-ils analysés en considérant que les
troubles du langage se caractérisent par une opposition entre les structures
profondes, ce terme étant assimilé par nous aux opérations de
renonciation, les structures de surface, ce terme étant assimilé à l'ensemble des
opérations que le locuteur met en œuvre sur l'énoncé au cours de sa
production, c'est-à-dire des transformations dont la finalité peut être diverse,
enfin les structures de réalisation qui forment alors les performances
verbales à l'aide de règles d'interprétation des transformations. On va ainsi
des démences séniles à l'aphasie motrice, si l'on transpose donc dans le
domaine du fonctionnement psychologique du langage le modèle que
N. Chomsky (1961) limite au domaine linguistique.

3. Grammaires aphasiques et systèmes linguistiques.


Dans la perspective d'une analyse linguistique de l'aphasie, on
est conduit à définir les corrélations éventuelles existant entre le
système particulier d'une langue donnée et la typologie du déficit
mis en évidence. Autrement dit il est important de se demander
14

quelles sont les incidences du système linguistique sur la forme de


la perturbation.

Deux types d'études sont à considérer :


1. La première est la recherche d'une typologie comparative des déficits
linguistiques. Ainsi la désorganisation phonique constatée dans l'aphasie
motrice des francophones est caractérisée par des déficits au niveau de
la concaténation de certains groupes consonantiques(/r, gl, etc.), de voyelles
séquentielles de formants proches (hiatus); l'articulation des fricatives est
plus souvent atteinte que celle des occlusives, etc. On est alors en droit
de se demander si dans une langue où le système phonologique révèle des
séries d'affriquées inconnues du français et où, au contraire, le système
vocalique possède des oppositions moins nombreuses, la structure
linguistique a une influence sur la forme même du trouble. La typologie
comparative, qui intéresse aussi l'agraphie, reste encore réduite à la comparaison
des résultats obtenus dans des langues indo-européennes (français, anglais,
allemand, russe) et en japonais; encore n'y a-t-il pas d'analyse
systématique. D'une manière générale les résultats montrent que, si au niveau
des performances phoniques, les déficits attestent une variété inévitable,
en fait on constate une analogie dans les formes d'aphasie : absence de
réduction du système aux cas non marqués des oppositions, quelles que
soient ces dernières (ainsi on ne trouvera pas d'une manière systématique
dans l'aphasie motrice des réductions aux sourdes dans la corrélation de
sonorité des occlusives du français), une préférence constante des déficits
pour les articulations dont les programmes sont relativement plus longs
ou plus différenciés quelles que soient les formes de ces différences. La
variabilité très grande des désorganisations et leur instabilité se remarquent
partout. Tout en définissant la désorganisation des aphasiques moteurs
comme portant sur le programme d'exécution de la dernière partie des
performances verbales, sur la composante phonologique, on constate par
ailleurs dans les premières comparaisons effectuées que certains clivages
restent constants, et que la définition d'une aphasie peut se faire non
plus seulement par le niveau perturbé tel que le modèle le met en
évidence (ici phonique), mais aussi par une hiérarchie des opérations
effectuées (opposition entre les occlusives moins perturbées et les fricatives
qui le sont davantage). Il en est de même pour l'aphasie d'expression non
phonique (agrammatisme, aphasie de conduction) où la longueur du
programme intervient comme un facteur déterminant de la perturbation;
en ce cas, la forme de la langue n'a d'incidence que dans la mesure où les
concaténations de morphèmes obéissent à des principes d'ordre différent;
mais le fait même que c'est au niveau des concaténations morphémiques
qu'intervient la perturbation n'est pas en cause. En allant plus loin, on
peut dire qu'il existe en quelque sorte une hiérarchie des morphèmes
atteints (classification des constituants en classes fermées et classes
ouvertes) qui peuvent définir aussi des règles d'application de la forme
15

déficitaire au niveau envisagé. Enfin dans l'aphasie sensorielle (jargona-


phasie) ou dans l'aphasie amnésique (manque de mots), les phénomènes
de substitution ou de suppléance peuvent être définis en termes de
familiarité ou de fréquence; autrement dit au niveau de la sélection des
morphèmes, le déficit se présente avec des réalisations différentes selon la
forme de la langue, mais analogues si l'on s'en tient à la structure
statistique des performances.
2. Le deuxième type d'étude, typologie des aphasies de polyglottes,
précise l'incidence d'un trouble défini chez un individu bilingue. Certes,
le retentissement de la désorganisation aphasique sur un état individuel
de bilinguisme pose une série de problèmes dont les deux variables
principales sont constituées par les formes des troubles et par les facteurs
psychologiques et linguistiques qui entrent dans la définition du bilingue.
Encore doit-on tenir compte aussi de la distinction entre un état
synchroniquement défini où le bilingue aphasique se présente avec un système
original, réorganisé selon le type même de déficit et une évolution dia-
chronique de ce système selon le milieu socio-culturel dans lequel il se
trouve au cours de l'évolution de sa maladie. L'établissement de cet
ensemble de facteurs suppose d'ailleurs que soient formulées des
hypothèses sur leur hiérarchisation et sur les solutions qui peuvent naître du
conflit ou de la convergence de plusieurs d'entre eux.
La typologie synchronique comparative des désorganisations des diverses
langues parlées par l'aphasique bilingue ou polyglotte n'a été abordée que
récemment. L'hypothèse implicite des cliniciens qui indiquaient que le
type de désorganisation défini au niveau envisagé (phonèmes, morphèmes;
expression, réception) était le même pour chaque langue n'avait été mise
en doute que par Wald qui voyait chez un malade bilingue une aphasie
motrice en anglais et une aphasie de conduction en yiddisch. En fait, si
l'on s'en tient à l'expression orale, Lambert et Fillenbaum montrent que
les aphasiques originaires du Sud-Ouest de la France (bilingues composés,
c'est-à-dire qui ont appris les deux langues ensemble) attestent une
similarité des perturbations. Dans une étude plus récente, R. L'Hermitte,
H. Hécaen, J. Dubois, A. Culioli et A. Tabouret Keller n'ont pu constater
aucune divergence dans les types de déficits chez huit aphasiques
polyglottes (bilingues coordonnés, c'est-à-dire dont la seconde langue est
apprise dans un contexte socio-culturel distinct de la première).
Autrement dit d'après un examen pratiqué en une seule langue on peut prévoir
le type de désorganisation dans les autres langues. Pour le français et le
hongrois, de systèmes profondément différents, on constate chez un
aphasique de Broca des déficits qui peuvent être définis selon des critères
identiques : perturbations atteignant de façon privilégiée les attaques
consonantiques, double mouvement inverse de la réduction des groupes
consonantiques ou des afîriquées vers les simples ou du passage inverse
de la simple à l'afîriquée (en hongrois) et addition de consonnes parasites
en français. Les phénomènes d'inversion et de substitution sont cons-
16

tatés au niveau des syllabes. Quelle que soit la forme de la langue le


déficit de la réception reste le même : autrement dit les ordres complexes
qui se définissent par une suite de propositions simples sont perturbés au
même niveau, et ceci ne dépend pas de la forme de la phrase dans la
langue donnée. Chez le même malade, l'augmentation des erreurs en
fonction de la longueur de l'item dans les épreuves de répétition est de même
nature. La similitude des performances entre mots et logatomes (séquences
de syllabes sans signification) se retrouve en hongrois comme en français :
on doit remarquer que la concaténation des syllabes sans signification
n'est pas la même dans les deux langues, puisque l'on a choisi de
présenter des logatomes dont les syllabes sont intégrantes de chacune d'entre
elles.
Chez un malade bilingue français-russe (aphasie motrice), on constate
que les perturbations atteignent sélectivement les groupes occlusive
suivie d'une liquide, les groupes consonantiques complexes, les hiatus.
Les erreurs sont plus nombreuses sur les groupes intérieurs et initiaux que
sur les groupes finaux.
Les déficits constatés chez un autre malade (agraphie pariétale)
dans la simulation de la production conditionnée d'une phrase avec des
mots donnés révèle une identité du déficit en allemand et en français
(agrammaticalité et/ou oubli d'un item).

Par ces deux formes d'analyse, on aboutit à esquisser les bases d'une
typologie fonctionnelle des désorganisations du langage. De la même
manière on peut envisager l'approche de la typologie diachronique.
1. Chez un même malade la forme de désorganisation reste
linguistiquement définissable par les mêmes traits distinctifs au cours des
réadaptations successives du système déficitaire. D'une part, le niveau de la
désorganisation, linguistiquement définie, et les formes générales du déficit
restent les mêmes, réductibles aux mêmes principes. On ne passe pas
d'un type d'aphasie à un autre. D'autre part, on peut envisager des
lois générales de transformation selon la forme de la perturbation : ainsi
il est incontestable qu'en français les zones les plus résistantes à la
récupération se situent au niveau des groupes occlusive suivie d'une liquide
ou aux hiatus. Il existe donc une forme d'évolution définissable en termes
phoniques.
2. Chez un bilingue, les facteurs de réorganisation dépendent
profondément des facteurs psychologiques et sociaux; toutefois si ceux-ci peuvent
influer sur la maîtrise du système récupéré, et sur le sentiment du sujet
de mieux retrouver une langue plutôt qu'une autre, tous les cas observés
par nous attestent que les évolutions structurelles des diverses langues
restent parallèles chez le bilingue; les stades diachroniques évoluent plus
ou moins conjointement avec des différences très faibles, mais leur
succession reste la même. Ainsi, chez un malade, les interférences entre les deux
systèmes linguistiques anglais et français diminuent progressivement
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allant des systèmes grammaticaux vers les systèmes lexicaux. Chez un


autre malade (espagnol/français), les interférences étaient moins
nombreuses et n'atteignaient que le système lexical. La règle de Pitres (la
langue la plus anciennement apprise est d'abord retrouvée), dans la mesure
où on la retrouve parfois et où elle se trouve si souvent démentie, semble
simplement définir la maîtrise de la récupération : sa variabilité est l'image
des variables nombreuses que constituent les facteurs sociaux et les
motivations individuelles. Goldstein indiquait lui-même que les interférences
qui se produisaient chez un aphasique polyglotte pouvaient être comparées
à celles que l'on constatait chez des émigrés récents. Ce sont les facteurs
d'utilisation qui expliquent les variations quantitatives des interférences;
les variations qualitatives sont elles-mêmes l'image des niveaux
grammatical et lexical, syntagmatique et morphémique.
Par là même se trouve en quelque sorte supprimé le problème de la
corrélation entre une localisation distincte pour chaque langue et le déficit
constaté. Envisagée avec Pitres cette conception avait disparu. Et si
l'on constate l'incidence différente des lésions chez les gauchers et les
droitiers dans l'évolution des aphasies chez les polyglottes, il s'agit d'un
phénomène plus général intéressant les rapports de la gaucherie et de la
localisation du langage.
D'une manière générale, l'incidence du système linguistique sur la
forme de désorganisation n'apparaît définissable qu'au niveau des
performances; autrement dit, le déficit est relativement indépendant de la
forme de la langue (il n'en sera pas de même avec l'écriture). Mais cette
indépendance se manifeste à deux niveaux :
a) A celui de la définition du trouble proprement dit. Par exemple
l'aphasie motrice est décrite selon le modèle distributionnel des phonèmes
et l'aphasie amnésique selon un déficit de la sélection des morphèmes :
la définition est indépendante du système de chaque langue.
b) A celui de la complexité du programme. Cette complexité est
définie en termes de performance : fréquence des termes dans les épreuves
de dénomination, longueur des programmes de réalisation phonique,
complexité des énoncés reçus.
En revanche, la variabilité du déficit dans le temps se manifeste quelle
que soit la langue; ainsi on aurait pu croire, au vu du français, que l'af-
friquée était le plus souvent réduite à la simple (en l'assimilant à un groupe
consonantique), mais le contraire est aussi vrai en hongrois.
L'incidence du système linguistique se définit alors selon les modalités
des performances réalisées. Dans le cadre plus général des anticipations
ou des persévérations contextuelles au cours de la concaténation des
phonèmes, la réalisation d'un t palatisé peut par exemple être spécifique
du français. Mais il s'agit là de simples composantes phonologiques,
formant les règles d'application du français à une grammaire d'aphasique
moteur.

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