Jérôme Kuntz
Le Sujet, la conscience, l’inconscient
Introduction
Prises ensemble, les notions de conscience, d’inconscient et de sujet revoient à ce qui
dans l’être humain constitue le fondement de ses rapports avec la réalité en général. Une table
n’a ni conscience ni inconscient et on dira qu’elle est un objet ou une chose plutôt qu’un sujet
ou une personne. On pourra sans doute concéder à un animal une forme de conscience, mais on
ne saurait, pour autant, parler sérieusement du psychisme inconscient du chat ou de la
conscience morale du loup. Bref, la conscience, l’inconscient ou le sujet caractérisent l’être
humain dans ce qu’il a de spécifique : le seul vivant capable de pensée et de réflexion. On
pourrait citer d’autres termes : des termes généraux comme, comme ceux pensée, réflexion,
esprit, âme ou en apparence plus spécialisés comme psychisme, subjectivité.
L’Homme est donc un sujet conscient. Par-là, on veut dire qu’il se sait en relation avec
la réalité extérieure, notamment grâce aux cinq sens, qui lui permettent de saisir les choses qui
lui font face comme autant d’objets pour le sujet qu’il est. On entend aussi qu’il se sait en
relation avec la réalité intérieure et subjective de ses états d’âme. Etre un sujet doué de
conscience, c’est enfin pouvoir se représenter la réalité passée par certains actes de conscience
spécifiques comme le souvenir, ou encore pouvoir envisager l’avenir par d’autres actes de
conscience tel le désir, le projet ou le souhait. L’idée que la conscience est un certain savoir se
retrouve dans l’étymologie : le mot conscientia, formé du préfixe cum (avec) et du radical
scientia (connaissance, savoir), signifie « accompagné de savoir ». La conscience peut donc
être décrite comme la faculté d’ajouter à un fait, une connaissance, un savoir immédiat de ce
fait. « Je suis conscient » signifie donc : en même temps que j’agis ou que quelque chose
m’arrive, je sais immédiatement que j’agis ou que cela m’arrive.
Dès lors, on peut distinguer deux usages du terme de conscience. Quand le contenu de
la conscience consiste en des représentations portant sur des faits (ce qui est, a été ou pourrait
être), il s’agit de la conscience au sens psychologique. Quand il consiste en des jugements de
valeurs (ce qui doit être, ce qui est bien ou mal, juste ou injuste), on a affaire à la conscience
morale. On peut décrire cette dernière comme une sorte de juge intérieur de la valeur de la
pensée ou de l’action et y associer des expressions comme « avoir bonne conscience », « cas de
conscience », « décider en conscience ».
A connaître : le mythe prométhéen, l’allégorie de la caverne, le « cogito ego sum »,
l’expérience du morceau de cire, la notion de « substance étendue » et de « substance
pensante », l’hypothèse de l’inconscient freudien.
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Plan du cours :
1. La conscience de soi du sujet pensant
- la conscience est-elle une invention de la philosophie moderne ?
- la conscience du sujet est-elle ce qu’il y a de plus connaissable ?
- doit-on distinguer radicalement les phénomènes psychiques des
réalités physiques ?
- la conscience est-elle une condition de la personnalité morale ?
2. Le sujet conscient, objet de connaissance
- peut-on connaître le sujet conscient de l’extérieur ?
- peut-il y avoir une connaissance du sujet par lui-même ?
- la conscience est-elle au fondement du sujet ?
- l’hypothèse de l’inconscient prive-t-elle le sujet de responsabilité ?
3. Le sujet, le corps et le monde
- le sujet est-il réductible à un état du corps ?
- comment décrire l’activité psychique du sujet ?
- comment le sujet habite-t-il son corps ?
- faut-il expliquer le sujet à partir des formations sociales dans
lesquelles il s’insère ?
1. La conscience de soi du sujet pensant
- la conscience est-elle une invention de la philosophie moderne ?
On dit svt que le fait de placer au centre de la réflexion philosophie la notion de
conscience au sens psychologique est une des caractéristiques de la pensée philosophique
moderne depuis Descartes. De fait les Grecs de l’Antiquité n’avaient pas de mot correspondant
exactement à ce que la langue française appelle « conscience ». Il ne faudrait pas en conclure
pour autant que les Grecs n’étaient pas conscients de ce qui leur arrivait, ni bien sûr qu’ils ne
possédaient ni vie intérieure, ni sens moral. On souligne, en général, par là que pour l’homme
grec, l’expérience de l’individu semble davantage tournée vers le dehors que centrée sur
l’introspection psychologique et la réflexion sur soi. Autant qu’on puisse en juger, ce qui alors
importait étaient les œuvres effectives et les actions.
Malgré l’invitation au « connais-toi toi-même », célèbre maxime inscrite au fronton du
temple d’Apollon de Delphes et dont Socrate avait fait sa devise, l’idée qu’il faille aborder la
condition humaine à partir d’une analyse de la conscience et des structures psychiques du sujet
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humain était assez étrangère aux premiers philo grecs. S’il leur arrivait d’écrire, comme
Aristote, des traités sur l’âme, l’introspection psychologique, l’étude et l’analyse de la vie
intérieure n’y avaient quasiment pas de place. Ds leur esprit, étudier l’âme c’était
essentiellement mettre en lumière les fonctions et les principes qui animent le corps vivant, et
non scruter l’intimité de la pensée. Cette attitude générale s’est sensiblement infléchie qd des
auteurs chrétiens comme Augustin accordèrent à l’introspection morale et à la connaissance de
soi un rôle essentiel. Cela les a conduits à poser avec acuité le pb de la saisie de l’esprit humain
par lui-même ds une perspective caractérisée par la relation privilégiée de l’âme à Dieu, son
Créateur, et non pour se connaître soi-même.
- la conscience du sujet est-elle ce qu’il y a de plus connaissable ?
Se connaître soi-même peut sembler une entreprise ardue (comme vouloir empoigner
de l’eau avec la main, selon Montaigne). Selon Bergson, rien n’est plus claire, plus simple, plus
immédiatement accessible que la C. Chacun en fait, à tt moment, l’expérience immédiate, ne
serait-ce que dans le rapport essentiel de la conscience aux trois dimensions du temps : la C est
mémoire du passé et anticipation de l’avenir.
Cette idée que la conscience (pour Descartes, pensée = C) est plus aisée à connaître est
svt imputée à Descartes : « par le nom de pensée, je comprends tt ce qui est tellement en nous,
que ns sommes immédiatement connaissants ». La pensée (cogitatio) désigne dc la
connaissance immédiate de tt ce qui a lieu ds la C du sujet. Il faut prendre ici le terme au sens
large : perceptions, sentiments, par ex sont pour Descartes des pensées, comme les souhaits, les
fictions de l’imagination ou les conceptions pures d’un esprit s’appliquant à la démonstration
mathématique.
- doit-on distinguer radicalement les phénomènes psychiques des
réalités physiques ?
La pensée s’identifierait donc essentiellement à la connaissance immédiate des
représentations qui se forment en chacun, donc à la conscience. Descartes considère, en outre,
la C comme une substance. Autrement dit, il faut considérer la conscience comme un être
autonome « existant à part entière », cad n’ayant pas besoin du support d’autre chose pour être
ce qu’il est. En ce sens, le « je pense » (cogito) relève bien de cette catégorie de la substance.
Le sujet reste identique à lui-même au travers de ses différents actes de pensée (douter,
percevoir, sentir, aimer, concevoir…). Descartes distingue ainsi nettement la réalité de la pensée
ou « chose pensante » dont le trait essentiel est la réflexion, de la réalité matérielle ou corporelle,
« la chose corporelle » dont le trait essentiel est l’étendue, cad l’occupation de l’espace.
Pour Descartes, toute pensée est l’acte d’un « je » qui pense.
L’activité de la pensée permet donc d’affirmer l’existence du sujet.
- la conscience est-elle une condition de la personnalité morale ?
En insistant sur le fait que tte pensée peut être que l’acte d’un « je » qui pense, Descartes
a surtout souligné un trait essentiel de la C : celle-ci ne se porte pas seulement sur des objets
extérieurs, elle se rapporte aussi à elle-même, elle se dédouble, en qq sorte, et se regarde elle-
même ds un mouvement de réflexion. La conscience directe, spontanée ou immédiate, est
inséparable d’une conscience réflexive. Selon Descartes, « être conscient, c’est assurément
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penser et réfléchir sur sa pensée ». Cette dimension réflexive s’illustre en particulier dans
l’exercice du doute : « réfléchir sur sa pensée » permet de mettre à distance ses propres pensées,
de s’en abstraire, de les juger et de les évaluer.
La C me permet de me constituer une identité personnelle, d’être un sujet moral
responsable de ses actes. Il y a un « je pense » au fond de chacune de nos représentations. La
C est ce qui confère à l’H sa dignité