Histoire Des Faits Économiques: de La Révolution Industrielle À Nos Jours
Histoire Des Faits Économiques: de La Révolution Industrielle À Nos Jours
L
M
D
Histoire des faits
économiques
Ouvertures Économiques
FABRICE MAZEROLLE
Dépôt légal :
Bibliothèque nationale, Paris : avril 2020 ISSN 2030-2061
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles : 2020/13647/062 ISBN 978-2-8073-2636-1
SOMMAIRE
Chapitre 1
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique ......................... 1
Chapitre 2
L’âge d’or du mercantilisme ..................................................................... 27
Chapitre 3
La révolution industrielle anglaise et l’apogée
de l’Empire britannique ............................................................................ 65
Chapitre 4
L’industrialisation dans le reste du monde............................................ 105
Chapitre 5
De la Première à la Seconde Guerre mondiale................................... 151
Chapitre 6
La mondialisation glorieuse, un miroir à double face
(1945‑1973) .................................................................................................. 199
Chapitre 7
Les périls de la mondialisation : 1973‑2020......................................... 243
SOMMAIRE
1.1 Ordonner les évènements dans l’espace et le temps, puis les interpréter 3
1.2 De l’apparition de l’Homo sapiens à l’aube des temps modernes 16
2 Histoire des faits économiques
Depuis la fin du xixe siècle, lorsqu’elle n’était encore qu’un simple appendice de l’histoire évè-
nementielle, jusqu’à nos jours, où la préoccupation centrale est devenue la collecte d’indices
matériels reflétant l’évolution des niveaux de vie, l’histoire économique a connu une révolution
complète qui en fait une discipline à part entière, à mi-chemin entre l’histoire et l’économie.
L’histoire évènementielle considère « que l’histoire se déroule sur un fil […], que les évènements
se succèdent les uns aux autres, se commandent les uns les autres » et que seuls les évènements
qui « font du bruit », tels que « la rencontre de deux hommes politiques célèbres, la réunion d’un
congrès de parti, la prise de pouvoir par un autre, etc. » méritent d’être retenus. Cette lecture
par les sommets apparents donne le sentiment « que tout change à partir de là et que tout ce
qui va surgir ne sera que la conséquence ». Dans cette vision, « l’histoire en train de se faire
se signale par des couleurs très vives, des éblouissements, des mises en demeure catégoriques,
une sorte de tragédie » (INA, 1972).
Cette conception est utile, voire indispensable1, mais insuffisante. Il faut lui adjoindre une
« histoire majoritaire », qui vise à décrire les évolutions de la vie quotidienne des populations
entières, et non exclusivement celle de « quelques personnes qui sont sur le pavois ou sur le
devant de la scène de ce théâtre du monde » (INA, 1972).
À côté du souci de décrire l’histoire majoritaire, il faut aussi donner à la géographie une place
essentielle. Ainsi, dans un des premiers ouvrages de Fernand Braudel, l’accent est d’emblée
mis sur la dimension spatiale de l’histoire, qu’il appelle « géohistoire » : « La Méditerranée
n’a d’unité que par le mouvement des hommes, les liaisons qu’il implique, les routes qui le
conduisent. Ce n’est pas l’eau qui lie les régions de la Méditerranée, mais les peuples de la
mer. […] L’important est de voir ce qu’un tel réseau implique de rapprochements, d’histoire
cohérente, à quel point le mouvement des bateaux, des bêtes de somme, des voitures, des gens
eux-mêmes, rend la Méditerranée une et, d’un certain point de vue, uniforme, malgré les résis-
tances locales. » (Braudel, F., 1966, p. 263)
Fidèle à cette conception, l’histoire des faits économiques a pour objet :
• d’ordonner chronologiquement et spatialement les faits économiques ;
• de les quantifier ;
• d’en proposer une interprétation au moyen des théories économiques.
On appelle « fait économique » tout fait qui renseigne sur la manière dont les êtres humains se
sont organisés pour produire, échanger et consommer les biens nécessaires à leur survie, dans
un premier temps, et à leur bien-être, dans un second temps2.
L’histoire des faits ne se limite donc pas seulement à connaître la liste des rois, ni les dates
des grandes batailles ou la répartition des territoires à l’issue des guerres. Elle englobe aussi
la connaissance de faits plus modestes comme l’évolution du prix du blé, celle des techniques
de production, le passage de l’artisanat à la grande usine, le type de produits échangés entre les
pays, etc.
1. Cette histoire « édifiante », qui participe à la transmission du « roman national », a culminé en France avec Ernest
Lavisse. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Lavisse.
2. Les ressources sont dites rares dans la mesure où elles ne sont jamais disponibles en quantités jugées suffisantes,
ou bien dans la mesure où elles ne sont pas réparties de façon à satisfaire tous les êtres humains.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 3
FIGURE 1.1.
Une frise chronologique typique
Les frises chronologiques peuvent utiliser n’importe quelle échelle de temps, en fonction du
sujet et des données. Beaucoup utilisent une échelle linéaire, dans laquelle une unité de distance
est égale à une durée définie (comme sur la figure 1.1). Mais certaines frises, également nom-
breuses, font varier les périodes de temps associées à une certaine distance sur la frise. C’est le
cas en particulier lorsque de très longues périodes, contenant peu de dates pertinentes pour la
question étudiée, doivent être présentées conjointement avec des petites périodes contenant, en
revanche, de nombreux évènements intéressants. Ainsi, l’une des frises chronologiques les plus
célèbres, illustrée par la figure 1.2, est celle dite de la « grande histoire »3, qui répertorie certains
des seuils qui ont jalonné l’histoire de l’univers jusqu’à maintenant. Cette frise assigne des cases
d’une égale longueur à des périodes allant de plusieurs milliards d’années à des périodes beau-
coup plus courtes (un millénaire).
3. La « grande histoire » « big history », terme inventé par l’historien David Christian de l’université Macquarie
en Australie, étudie l’histoire depuis le Big Bang jusqu’à nos jours (et même jusqu’à la fin de l’univers : « Elle
examine de longues périodes de l’Histoire en utilisant une approche multidisciplinaire basée sur la combinaison
de nombreuses disciplines de la science et explore l’existence humaine dans ce contexte très étendu. Elle comprend
l’étude du cosmos, de la Terre, de la vie et de l’humanité en utilisant des données empiriques pour explorer les
relations de cause à effet, est enseignée dans certaines universités et écoles secondaires souvent en utilisant des
présentations web interactives. » (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Big_History))
4 Histoire des faits économiques
FIGURE 1.2.
La frise chronologique de la « grande histoire »
FIGURE 1.3.
Une carte « Out of Africa » du peuplement progressif de la Terre par Homo sapiens
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 5
4. Dans la mythologie grecque, Clio (en grec ancien kleô, « célébrer, chanter ») est la Muse de l’histoire qui chante
le passé des hommes et des cités. Mnémosyne est la fille d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre) et la déesse de la
mémoire. Elle aurait inventé les mots et le langage et donné un nom à chaque chose, ce qui rendit possible le fait
de s’exprimer. Le terme de cliométrie fut proposé par les chercheurs américains Jonathan Hughes et Stanley Reiter
en 1960, en référence à Clio. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Cliométrie.
6 Histoire des faits économiques
États-Unis. Publié en 1974, leur ouvrage, Time on the Cross : The Economics of American
Negro Slavery, analyse les conditions de vie des esclaves noir américain qui vivaient dans le
Sud et conclut que celles-ci étaient souvent meilleures que celles des travailleurs libres dans
l’agriculture au nord des États-Unis.
L’économiste britannique Angus Maddison (1926-2010) a aussi largement contribué au dévelop-
pement de l’histoire économique quantitative. Il a notamment construit des séries macroécono-
miques longues sur l’évolution du PIB et du PIB par habitant de nombreux pays, en remontant
parfois jusqu’à l’antiquité.
Ce problème est résolu en multipliant les quantités observées à diverses années par un ensemble
de prix supposés inchangés. On obtient alors un PIB dit « à prix constants de l’année X » et
l’évolution de ce prix, bien qu’exprimé en euros, reflète uniquement l’évolution des quantités
sous-jacentes). On parle également de PIB « réel » ou parfois de PIB « en volume ».
L’exemple suivant (tableau 1.1) illustre les modalités de ce calcul en supposant que le PIB n’est
calculé que sur deux produits, mais il se généralise aisément à un nombre arbitrairement grand
de produits.
TABLEAU 1.1
Exemple de calcul de PIB à prix constants
Année 0
Quantité Prix Valeur
Acier 5 millions de tonnes 100 euros la tonne 500 millions d’euros
Poulets 20 millions de poulets 5 euros par poulet 100 millions d’euros
PIB année 0 aux prix de l’année 0 : (500 + 100) millions d’euros 600 millions d’euros
Année 100 (un siècle plus tard)
Quantité Prix Valeur
Acier 10 millions de tonnes 150 euros la tonne 1 500 millions d’euros
Poulets 30 millions de poulets 10 euros par poulet 300 millions d’euros
PIB année 100 aux prix de l’année 100 : (1 500 + 300) millions
1 800 millions d’euros
d’euros
PIB année 100 aux prix de l’année 0 :
(10 millions de tonnes × 100 €) + (30 millions de poulets × 5 €) = 1 150 millions d’euros
1 000 millions d’euros + 150 millions d’euros = 1 150 millions d’euros
Le tableau 1.1 permet de voir que si on calcule l’accroissement du PIB en valeur entre l’année 0
et l’année 100, celui-ci a triplé, passant de 600 à 1 800 millions d’euros.
Mais une partie de cette augmentation est due à l’augmentation des prix. Si on veut connaître l’aug-
mentation « réelle », c’est-à-dire l’augmentation des quantités, on comparera 1 150 millions avec 600
millions, soit une augmentation de 1 150/600 ≅ 1,9, c’est-à-dire à peu près un doublement et non un
triplement. Tout au long de cet ouvrage, nous utiliserons le plus souvent les PIB réels pour les calculs.
Cet exemple très simplifié ne correspond pas aux calculs réellement effectués en histoire écono-
mique quantitative. Il est bien évident qu’en un siècle, le nombre et la composition des produits
changent. Mais il existe de nombreuses façons de tenir compte de ces éléments (voir Fourastié, J.,
1950 pour un exposé des méthodes utilisées pour estimer les agrégats économiques du passé).
Le problème de la comparaison des PIB de différents pays, chacun ayant sa propre monnaie,
peut sembler simple à résoudre. En effet, chaque jour, nous pouvons consulter le taux de change
entre l’euro et toute autre devise. Donc, si nous voulons comparer le PIB français avec le PIB
américain, il semblerait qu’il suffise de multiplier le PIB français par le taux de change, afin de
l’exprimer en dollars, et de comparer le PIB obtenu avec le PIB américain.
Mais en réalité, cette comparaison pose une double difficulté.
8 Histoire des faits économiques
Premièrement, les taux de change du marché fluctuent quotidiennement, souvent de façon impor-
tante. L’euro pourrait s’apprécier de 10 % par rapport au dollar au cours d’une semaine donnée. Si
nous utilisions ce taux de change pour comparer le PIB par habitant des deux pays, nous devrions
conclure que le résident européen moyen s’est enrichi de 10 % par rapport à l’Américain moyen,
même si la quantité de production produite dans ces deux pays n’a pas changé.
Deuxièmement, il existe dans chaque pays une part relativement importante de produits (et sur-
tout de services) dont les prix ne sont pas directement comparables, car ils ne peuvent pas être
échangés, ce qui oblige à distinguer deux catégories de biens : les biens échangeables et les biens
(ou services) non échangeables. Or le prix des biens échangés sur les marchés internationaux,
par rapport aux biens qui ne sont pas échangés, tend à être beaucoup plus élevé dans les pays
pauvres que dans les pays riches. Par exemple, si un smartphone coûte dix coupes de cheveux
en France, le même smartphone coûtera peut-être vingt ou cinquante coupes de cheveux dans un
pays d’Afrique. Cependant, comme le smartphone fait partie de la catégorie des biens échangés,
son prix aura tendance à s’égaliser entre les deux pays. Cette égalisation, souvent appelée « loi
du prix unique », est simplement le résultat de la possibilité, pour les consommateurs, d’acheter
un smartphone dans le pays où il serait le moins cher. D’ailleurs, les voyageurs qui se rendent
dans les pays en développement remarquent d’emblée que les produits locaux, comme les repas
au restaurant et les coupes de cheveux, sont bon marché pour eux, alors que les produits qui font
l’objet d’échanges internationaux (ou qui ont une forte composante commerciale, comme les bil-
lets d’avion) ne constituent pas particulièrement des aubaines.
TABLEAU 1.2
Exemple de comparaison de PIB en données PPA
Nous allons voir, à partir de l’exemple proposé dans le tableau 1.2, que cet écart entre les prix
des biens échangés et non échangés, qui diffère entre pays riches et pauvres, tend à sous-estimer
le PIB des pays pauvres quand on le compare à celui des pays riches en utilisant comme taux de
conversion le taux de change du marché, qui n’est basé que sur la loi du prix unique appliquée aux
biens échangés. On considère deux économies – Richland et Povland –, dont chacune produit deux
biens : les smartphones, qui font l’objet d’échanges commerciaux entre les deux pays et les coupes
de cheveux, qui ne peuvent pas faire l’objet d’échanges commerciaux entre les deux pays.
Dans notre exemple, Richland produit quatre fois plus de smartphones par habitant que Povland,
et quatre fois plus de coupes de cheveux. Logiquement, la mesure du PIB que nous utilisons
pour la comparaison devrait nous amener à conclure que la production par habitant de Richland
est quatre fois plus élevée que celle de Povland. Les quatrième et cinquième colonnes du tableau
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 9
indiquent les prix des téléviseurs et des coupes de cheveux dans les deux pays. Ces prix sont
mesurés en unités des monnaies locales (le dollar pour Richland et l’euro pour Povland).
Notons que le ratio des prix des biens échangés par rapport aux biens non échangés à Povland
(10 à 1) est deux fois plus élevé que celui de Richland (10 à 2). L’avant-dernière colonne indique
le PIB par habitant dans les deux pays, également calculé en unités de monnaie locale.
Supposons que nous voulions comparer le PIB des deux pays afin de vérifier notre observation
précédente, selon laquelle le PIB par habitant de Richland est bien quatre fois supérieur à celui
de Povland quand on passe par l’évaluation monétaire des PIB et la conversion avec les taux de
change du marché. Étant donné que seuls les smartphones sont échangés, la loi du prix unique
nous indique que le taux de change doit être tel que les prix des smartphones soient les mêmes
lorsqu’ils seront convertis dans une monnaie commune. Donc ici, puisqu’un smartphone vaut
100 $ à Richland et 100 € à Povland, cela veut dire que 1 € = 1 $.
Si nous utilisons ce taux de change 1 € = 1 $) pour convertir le PIB de Povland en dollars de
Richland, nous conclurons que le PIB par habitant de Povland est égal à un sixième de celui de
Richland (200 $/1 200 $ = 1 / 6). Nous observons ainsi d’emblée une surestimation du PIB de
Richland ou, ce qui revient au même, une sous-évaluation du PIB de Povland.
Pour contourner ce problème, les économistes ont élaboré un taux de change artificiel, appelé
« taux de parité du pouvoir d’achat » (PPA), qui est fondé sur les prix d’un panier normalisé de
biens et services (échangés et non échangés).
Dans l’exemple de Richland et Povland, un panier naturel de biens à utiliser serait un smart-
phone et dix coupes de cheveux, parce que c’est le rapport dans lequel ces produits sont consom-
més dans le monde. Un tel panier aurait un prix de 300 dollars à Richland, car (100 dollars × 1
smartphone) + (20 dollars × dix coupes de cheveux) = 300 dollars et de 200 euros à Povland, car
(100 euros × 1 smartphone) + (10 euros × dix coupes de cheveux) = 200 euros.
Par conséquent, si on veut que les deux paniers puissent être achetés avec la même somme de
monnaie, c’est-à-dire si on veut par exemple que les 200 euros de Povland puissent être conver-
tis en 300 dollars de Richland afin d’acheter le même panier à Richland, il faut que 200 euros
= 300 dollars, c’est-à-dire que le taux de change PPA soit 1 euro = 1,5 dollar. En effet, dans ce
cas, les 200 euros du panier de Povland pourront être convertis en dollars, donnant 200 euros
× 1,5 dollar/euro = 300 dollars.
En utilisant ce taux de change PPA, le PIB par habitant de Povland (200 euros) vaudrait 300 dollars ;
nous conclurons (à juste titre) que, sur la base du taux de change PPA, le PIB par habitant de Povand
serait le quart de celui de Richland : la surestimation du PIB de Richland a disparu ! L’évaluation moné-
taire permet une comparaison qui donne le même résultat que l’évaluation en termes de quantités. On
voit l’intérêt de cette opération si on la transpose au calcul réel d’un PIB qui nécessite de prendre en
compte des milliers de produits, car dans ce cas, on ne dispose que de cette seconde solution.
Tout au long de cet ouvrage, nous utiliserons les taux de change PPA pour faire des comparaisons
entre pays. Plus précisément, les économistes utilisent le dollar de Geary-Khamis5 (en abrégé
« dollar GK »), une unité monétaire hypothétique qui a la même parité de pouvoir d’achat que le
dollar américain avait aux États-Unis à une année donnée6. L’année choisie comme référence a
longtemps été 1990. Plus récemment, on trouve des évaluations en dollars de 2009 et de 2017.
7. Des études ultérieures ont vérifié que le temps ensoleillé était positivement et faiblement corrélé avec le rendement
des actions cotées en bourse, probablement en raison de son impact sur l’humeur des traders (voir Hirshleifer, D. et
Shumway, T., 2003).
8. Le PIB potentiel est le niveau de produit intérieur brut le plus élevé soutenable à long terme pour une économie donnée.
Il est représenté par la droite qui part de l’origine de la figure 1.4. Si le niveau du PIB à un moment donné est au-
dessus de cette ligne, c’est que l’économie dépasse les limites normales d’utilisation de ses facteurs de production
(par exemple huit heures ou dix heures de travail par jour par personne, fonctionnement 24 heures sur 24 de toutes les
machines, etc.) et paie donc des rémunérations de plus en plus élevées pour inciter à la surutilisation de ces facteurs
(heures supplémentaires payées de plus en plus cher, recrutement de personnel intérimaire, location de machines
supplémentaires à des taux horaires de plus en plus élevés, etc.) générant une inflation de plus en plus forte. Inverse-
ment, si l’économie est en dessous du PIB potentiel, l’inflation a tendance à diminuer, les entreprises baissant leurs
prix afin d’augmenter leur production, puisqu’elles ont des capacités de production inutilisées.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 11
Grâce à des méthodes statistiques comme le calcul d’une moyenne mobile ou le calcul des
coefficients d’une régression linéaire simple ou multiple, il est possible de distinguer, dans l’évo-
lution d’une grandeur macroéconomique (par exemple le PIB en volume), ce qui relève de la
tendance (trend) et ce qui relève de la fluctuation cyclique récurrente.
Le prix Nobel d’économie de l’année 1995, Robert E. Lucas, a souligné que si les variables
économiques varient toujours dans le même sens au cours d’un cycle type, c’est un fait « particu-
lièrement stimulant, car il suggère la possibilité d’une explication unifiée des cycles, fondée sur
les lois générales qui gouvernent le fonctionnement des marchés » (Lucas, R.E., 1977, p. 10).
Cela pourrait alors confirmer l’explication traditionnelle selon laquelle toute période d’expan-
sion contiendrait en elle les ferments de la récession suivante : les cycles seraient générés par la
nature de l’activité économique elle-même.
En revanche, selon une hypothèse émise par les économistes Finn E. Kydland et Edward
C. Prescott, les phases d’expansion et de récession ne se succèdent pas de façon régulière, car
ce sont des réponses du système économique à des chocs dits « exogènes » (parce que d’origines
diverses et surtout aléatoires : chocs pétroliers, guerres, innovations majeures…). Ce seraient
ces chocs, plus ou moins imprévisibles, qui engendreraient alors des variations du niveau de
productivité de l’économie et, à partir de là, des fluctuations du niveau général des prix, du PIB
et de l’emploi.
FIGURE 1.4.
Un cycle type
12 Histoire des faits économiques
FIGURE 1.5.
Le cycle de Kondratiev
Indice du niveau général des prix pour trois grands pays (1900 = 100)
Source : d’après N. D. Kondratiev et W. F. Stolper (traducteur), 1935, p. 105‑115
Pourtant, la notion de cycle économique récurrent – donc plus ou moins endogène – conserve
de nombreux partisans. On trouve en effet encore très souvent des analyses portant sur l’un des
cycles économiques récurrents les plus connus, d’une durée variant de 40 à 60 ans, mis au jour
par l’économiste russe Nikolaï Kondratiev (ou Kondratieff) dans son ouvrage Les grands cycles
de la conjoncture, publié en 1925. Le graphique de la figure 1.5 illustre ce cycle, où c’est l’indice
du niveau général des prix9 qui suit une évolution cyclique, d’après les observations de Kondratiev.
B. Corrélations et causalités
C’est l’économiste Joseph Schumpeter qui fera largement connaître en Occident les travaux
de Kondratiev et en donnera une explication fondée sur l’observation d’une corrélation entre
ce qu’il appellera des « grappes d’innovations majeures » et le début de chaque nouveau cycle.
Schumpeter pensait en effet que les innovations majeures se produisent par « grappes », et que ce
sont ces grappes d’innovations qui donnent une impulsion initiale aux cycles, par le truchement
de l’amélioration massive de productivité qu’elles procurent à tous les secteurs de l’économie,
détruisant au passage les formes anciennes de production et d’organisation au profit des nou-
velles, par un processus qu’il qualifia de « destruction créatrice » (voir Schumpeter, J.A., 1934
[1911]).
C’est ce qu’illustre le schéma stylisé de la figure 1.6, qui reprend les deux premières vagues de
Kondratiev en corrélant le début de chaque cycle avec une grappe d’innovations majeures. On
voit clairement ici comment fonctionne le passage de la corrélation à la causalité : il y a effec-
tivement une corrélation entre les innovations mentionnées et le début de chaque vague, mais
9. Pour mettre en évidence les cycles, Kondratiev procédait à l’estimation mathématique de la tendance de longue
durée, puis calculait et mettait en évidence les écarts par rapport à cette dernière, qu’il soumettait ensuite à un lissage
par moyenne mobile.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 13
cette corrélation n’implique pas l’existence d’une causalité, c’est-à-dire qu’on ne peut pas affir-
mer avec une certitude « scientifique » que ce sont les innovations qui créent le cycle.
FIGURE 1.6.
Innovations majeures et cycles (ou vagues) de Kondratiev, la périodicité varie selon les auteurs ;
les avis divergent sur la réalité du cycle de Kondratiev à partir des années 1990
Le fait que deux variables soient « fortement corrélées » ne démontre pas qu’il y ait une rela-
tion de causalité entre l’une et l’autre. Le contre-exemple le plus typique est celui dans lequel
les deux variables sont en fait corrélées chacune à une troisième. Exemple, la vente de crèmes
glacées et le nombre de morts par noyade. Ces deux « variables » augmentent et diminuent de
concert. Il y a donc une corrélation entre ces deux variables, corrélation qui prend la forme
d’une « covariation ». Pour autant, ce n’est probablement pas la vente de crèmes glacées qui est
la cause des noyades. Inversement, les noyades ne sont sans doute pas causées par la vente de
crèmes glacées. En fait, ces deux phénomènes sont chacun corrélés à un troisième facteur, à
savoir le beau temps. Quand il fait beau (et chaud), il se vend plus de crèmes glacées et inver-
sement, s’il fait froid, il s’en vend moins. Par ailleurs, quand il fait chaud, plus de personnes se
baignent et il y a donc plus de noyades en termes absolus. Inversement, quand il fait froid, peu
de personnes se baignent et il y a donc peu de noyades.
En histoire des faits économiques, la réalité est un enchevêtrement de différentes causalités et il
faut avancer avec prudence lorsqu’on en explore le champ. Il existe cependant deux outils utiles :
d’une part la notion de « contrefactuel », d’autre part celle de « présomption renforcée de causa-
lité temporelle », dite « causalité » au sens de Clive Granger (prix Nobel d’économie en 2003).
10. Les conditions climatiques sont éprouvantes en 1788 avec une sécheresse au printemps, de violents orages
le 13 juillet, provoquant de mauvaises récoltes et la hausse du prix des céréales et du pain. La rudesse de
l’hiver qui suit fait grimper le prix du bois de chauffage. Ces phénomènes attisent l’agitation populaire, le poli-
tique étant considéré comme responsable du manque de grains. Des révoltes de subsistances en 1788 attestent,
elles aussi, d’une crise frumentaire à l’origine partielle de la Révolution. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/
Révolution_française.
14 Histoire des faits économiques
Que se serait-il passé si le jeudi noir du 24 octobre 1929 n’avait pas eu lieu ? Cela aurait-il suffi
à éviter la succession d’évènements qui a conduit à la crise de 1929 ?
La notion d’histoire contrefactuelle a longtemps peiné à se faire une place parmi les historiens
orthodoxes, peut-être à cause de la pensée 90 de Blaise Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût
été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » (Pascal, B., 1972 [1669], p. 80), qui prête
autant à réfléchir qu’à sourire.
L’historien économique Robert Fogel a étudié le rôle des chemins de fer dans le développement
des États-Unis (Fogel, R., 1964) en utilisant la méthode contrefactuelle, pour imaginer quel
aurait été le niveau de développement de l’économie en 1890, s’il n’y avait pas eu l’immense
effort de construction d’un réseau de chemin de fer transcontinental. Il est notamment arrivé
à la conclusion qu’il « est très probable que même en l’absence de chemins de fer, les Prairies
américaines auraient été colonisées et exploitées. Des transports bon marché plutôt que des
chemins de fer étaient la condition nécessaire à l’émergence des États du Centre-Nord en tant
que grenier à blé de la nation. Le chemin de fer était sans aucun doute le moyen de transport
le plus efficace dont disposaient les agriculteurs du pays. Mais la combinaison du transport en
chariot et du transport par voie d’eau aurait pu fournir un substitut relativement bon au légen-
daire cheval de fer » (Fogel, R.W., 1964, p. 219). On voit, à partir de l’exemple étudié par Fogel,
que l’utilité des scénarios contrefactuels ne dépend pas tant de ce qui s’est produit dans le passé
que d’une évaluation du poids respectif des évènements passés les plus significatifs.
L’historien William Thompson a quant à lui imaginé une série de scénarios contrefactuels pour
étudier comment huit économies dominantes : la dynastie Song en Chine, l’Empire mongol au
xiiie siècle, les cités-États de Gênes et de Venise, le Portugal, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne
et enfin les États-Unis, ont successivement contribué au processus de mondialisation depuis près
de mille ans (Thompson, W.R., 2010). Il ne faut pas confondre l’histoire contrefactuelle avec les
fictions historiques, il ne faut pas non plus la confondre avec ce qui est parfois appelé l’histoire
alternative ou uchronie, qui repose sur le principe de la réécriture de l’histoire à partir de la
modification d’un évènement du passé, comme dans l’ouvrage de Philip K. Dick Le maître du
Haut Château, qui imagine ce que serait devenu le monde si les forces de l’Axe avaient remporté
la Seconde Guerre mondiale.
D. La causalité temporelle
La causalité temporelle, parfois appelée « causalité au sens de Granger » (Clive Granger a reçu
le prix Nobel d’économie en 2003 pour ses travaux sur la causalité temporelle), est un moyen
d’identifier les liens causaux dans les évolutions chronologiques, initialement utilisé pour les
phénomènes qui se déroulent à de fortes fréquences. Mais le principe peut aussi être retenu
pour réfléchir sur des phénomènes historiques. Il repose sur l’idée suivante : si deux variables
présentent une corrélation qui se déroule dans le temps, mais qu’une des deux variables semble
précéder l’autre, on peut sinon en déduire un impact causal, du moins réfléchir à l’éventua-
lité de la causalité suggérée par le décalage temporel (qui s’ajoute à la corrélation statistique).
Par exemple, le PIB et le chômage sont deux variables qui évoluent systématiquement en sens
inverse (plus le PIB augmente, plus le chômage se réduit et plus le PIB se réduit, plus le chômage
augmente). Mais, de plus, le PIB augmente avant que le chômage ne se réduise, ce qui élimine
la possibilité que la corrélation inverse entre ces deux variables s’explique par l’influence du
chômage sur le PIB.
Plus généralement, une corrélation ayant été observée, si l’on cherche à en inférer une causalité,
on regardera si l’une des deux variables est retardée par rapport à l’autre.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 15
Douglas North oppose ainsi les institutions espagnole et anglaise au moment de la conquête
de l’Amérique, afin d’expliquer pourquoi la colonisation européenne de l’Amérique a produit
simultanément du sous-développement (en Amérique centrale et du Sud) et du développement
(en Amérique du Nord) :
• L’Espagne a colonisé une grande partie de l’Amérique centrale et du Sud pour son seul
profit et avec des méthodes de gouvernement centralisées, sans respect des libertés indi-
viduelles et de la propriété privée. La bureaucratie de la couronne d’Espagne aurait en
conséquence, par manque d’institutions économiques appropriées, maintenu l’Amérique
centrale et du Sud dans une situation de sous-développement.
• L’Angleterre, au contraire, est présentée comme pionnière en matière d’institutions favo-
rables au développement : grande charte de 1215 (Magna Carta), accordée par le roi Jean
sans Terre à la noblesse à qui elle reconnaît certaines libertés, notamment dans les règles
d’accession et de transmission de la propriété, et qui fixe des limites au prélèvement de
l’impôt ou encore l’habeas corpus de 1679 (propriété de soi), qui abolit l’emprisonnement
arbitraire12. Pour North, ce sont ces institutions qui ont influencé le développement des
États-Unis et qui expliquent le succès du capitalisme américain.
12. En vertu de ce principe, toute personne arrêtée a le droit de savoir pourquoi elle est arrêtée et de quoi elle est
accusée.
13. Voir http://en.wikipedia.org/wiki/World_population_milestones.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 17
FIGURE 1.7.
De l’Homo sapiens aux temps modernes
l’Homo sapiens s’est déroulée en deux vagues au moins : la première, autour de 177 000 ans14 à
100 000 ans, la seconde, il y a environ 70 000 à 60 000 ans. Préalablement à l’arrivée de l’Homo
sapiens, l’Europe et l’Asie étaient peuplées par des espèces cousines ayant quitté l’Afrique plus
d’un million d’années auparavant. C’est la recherche de nourriture et de meilleures conditions
de vie qui a poussé les hommes à quitter l’Afrique en suivant ce que les paléoanthropologues
appellent des « corridors verts ». Petit à petit, la totalité de la planète a été occupée.15
14. Ankita Mehta (26 janvier 2018). « A 177,000-year-old jawbone fossil discovered in Israel is oldest human
remains found outside Africa », International Business Times.
15. Voir : https://www.earthmagazine.org/article/green-corridors-led-humans-out-africa.
18 Histoire des faits économiques
passée de 2,5 millions en – 8000 à 250 millions environ en l’an 0, la population mondiale étant
de mieux en mieux connue grâce aux premiers recensements16.
L’explosion démographique liée au développement de l’agriculture s’expliquerait ainsi :
• L’agriculture permet d’alimenter un plus grand nombre de personnes que la chasse et la
cueillette.
• Dans les sociétés agricoles, l’interruption de l’allaitement est beaucoup plus rapide, car
les femmes doivent reprendre le travail. De ce fait, elles ont des enfants à un rythme plus
rapide, environ un par an.
• L’élevage sédentaire augmente aussi la proximité entre les hommes et les animaux. Les
populations exposées de génération en génération deviennent alors plus résistantes à cer-
taines maladies17.
a eu lieu dans l’autre sens. La monnaie virtuelle, comme nous l’appelons aujourd’hui, est
apparue la première. Les pièces de monnaie sont venues bien plus tard, et leur usage s’est
diffusé inégalement, sans jamais remplacer entièrement les systèmes de crédit. Quant au troc,
il semble s’agir surtout d’une sorte de sous-produit accidentel de l’usage des pièces de mon-
naie ou du papier-monnaie. Historiquement, [le troc] c’est essentiellement ce que font les gens
habitués à utiliser les pièces de monnaie quand, pour une raison quelconque, ils n’en ont pas. »
(Graeber, D. 2011, p. 40 de l’édition anglaise)
Un bon exemple de troc « semi-monétaire », l’or intervenant dans la transaction, est celui pra-
tiqué par les Phéniciens sur les côtes d’Afrique de l’Ouest avec les populations locales, que
l’historien grec Hérodote (– 480 à – 425 av. J.-C.) appelle le troc « muet » :
« Les Carthaginois disent qu’au-delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont
faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux, et
les rangent le long du rivage : ils remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de
fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et, après y
avoir mis de l’or pour le prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors
de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre
au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur
valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent
ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font
jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en
ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises
avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. » (Hérodote, Histoires, livre IV)
Le commerce de l’obsidienne
L’obsidienne est une roche volcanique de couleur grise, vert foncé, rouge ou noire. Elle était
utilisée – conjointement avec le silex – pour la fabrication de tranchant pour les armes et les
outils, ainsi que comme bijou, au cours de la préhistoire et dans l’Antiquité. Son nom viendrait
d’Obsius, un personnage de la Rome antique qui aurait signalé en premier la présence de cette
roche en Éthiopie. Il existe aussi de nombreuses traces d’utilisation de l’obsidienne dans le sud
de l’Europe au néolithique, où une forme de commerce et de transport de la pierre était mise en
place depuis les gisements des volcans de l’actuelle Italie. Des outils en obsidienne ont ainsi été
retrouvés lors de fouilles archéologiques, notamment dans le sud de la France, indiquant qu’il
existait dès cette période un commerce longue distance portant sur l’obsidienne. Ce commerce
était le fait d’artisans spécialisés qui se déplaçaient par voie maritime et distribuaient le produit
de leur artisanat aux communautés visitées (Costa, L.-J., 2007).
20 Histoire des faits économiques
Le cuivre et l’étain
Le cuivre est, avec l’or, le premier métal à avoir été utilisé par les humains, dès le Ve millénaire av.
J.-C. Il fait partie des rares métaux qui se trouvent naturellement en tant que minéral pur, sous une
forme native. Des objets en cuivre datant du IXe millénaire av. J.-C. ont été trouvés sur certains
sites irakiens (Mésopotamie) et, datant de – 5000 environ, dans les Balkans et en Turquie. L’alliage
du cuivre, notamment avec l’étain, a permis de fabriquer des objets en bronze (dit « airain » en
poésie et dans les textes littéraires), à partir de – 3000 avant J.-C. Les civilisations du bassin médi-
terranéen disposaient de cuivre, mais assez peu d’étain, ce qui explique sans doute l’existence d’un
commerce de l’étain précoce, dit « route de l’étain », entre l’Angleterre et le bassin méditerranéen.
D’après plusieurs légendes non vérifiées ce serait Himilcon, explorateur carthaginois du ve siècle
av. J.-C., qui aurait découvert l’existence de ces gisements en Angleterre, plus précisément dans
les îles que les historiens et géographes de l’Antiquité appelaient îles Cassitérides, c’est-à-dire
îles de l’étain (du mot grec kassiteros, qui signifie étain). Cependant, les secrets du commerce de
l’étain étant bien gardés, ce n’est que plus tard que les Romains ont constaté que l’étain provenait
réellement de deux régions : le nord-ouest de l’Espagne et les Cornouailles en Angleterre18. Les
îles Cassitérides n’ont quant à elles jamais été identifiées avec certitude.
18. La ou les Cornouailles sont aujourd’hui un comté d’Angleterre situé à l’extrémité sud-ouest de l’île de Grande-
Bretagne. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Cornouailles.
19. Le sel a servi de moyen d’échange en Éthiopie jusqu’à une période récente, mais aussi dans certaines parties de la
Chine (comme le rapporte Marco Polo), ainsi que sous l’Empire romain, où les soldats étaient parfois rémunérés par
des rations de sel (d’où l’origine du mot « salaire » qui vient du latin « salarium », qui signifie « sel »). Voir Kurlansky,
M., 2003.
20. « Le chocolat est un produit de luxe dans toute la Mésoamérique durant la civilisation précolombienne et les
fèves de cacao sont souvent utilisées comme monnaie d’échange pour faire du troc, payer des impôts et acheter des
esclaves, et ce dès 1 000 ans av. J.-C. Par exemple, un Zontli est égal à 400 fèves, tandis que 8 000 fèves sont égales
à un Xiquipilli. Dans les hiéroglyphes mexicains, un panier contenant 8 000 fèves symbolise le chiffre 800 014. Plus
tard, en 1576, il faut 1200 fèves pour obtenir un peso mexicain. Les Aztèques utilisent un système dans lequel une
dinde coûte cent fèves de cacao et un avocat frais trois fèves. » Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Chocolat#Histoire.
21. Il existe des peintures murales qui montrent des échanges ou des offrandes d’objets en or, en forme d’anneaux, et
l’on a aussi découvert un lingot et des anneaux d’or à El-Amarna en Égypte, dans un pot. L’unité de mesure, le deben
(ou tabanon) est mentionnée dans les textes égyptiens. Durant l’Ancien Empire, le deben pesait 13,6 grammes puis,
au Moyen et Nouvel Empire, sa valeur est définie entre 90 et 91 grammes. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Deben.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 21
Hérodote écrit que les Lydiens22 « sont le premier peuple que nous connaissons à avoir battu
monnaie, utilisé des pièces d’or et d’argent et pratiqué le commerce de détail » (Bernstein, S.,
p. 45-6). Suivant l’exemple des Lydiens, les cités grecques commencèrent à frapper chacune
leurs monnaies, marquant ainsi leur unité et leur indépendance. Chaque cité poinçonnait un
signe spécifique – appelé « épicène » – sur la monnaie qu’elle frappait. Pour Athènes, c’était
une chouette. Alexandre le Grand (356 à 321 avant notre ère) instaurera le tétradrachme (quatre
drachmes), pièce d’argent qui fut très répandue dans l’Antiquité23.
En Chine, les pièces les plus anciennes remontent à 221 av. J.-C. émises par l’empereur Qin Shi
Huangdi, elles étaient rondes et trouées d’un carré en leur centre et portaient une simple mention de
poids.
22. La Lydie est une ancienne région pays d’Asie Mineure, située sur la mer Égée et dont la capitale était Sardes.
23. Voir http://www.sacra-moneta.com/Monnaies-grecques-antiques/La-monnaie-la-plus-repandue-de-l-antiquite-les-
Alexandres.html.
24. Une trière (grec), ou trirème (latin), est une galère de combat antique, équipée d’une voile. Voir https://
fr.wikipedia.org/wiki/Trière.
25. « Des Phéniciens apportaient une foule de breloques dans leur vaisseau noir » peut-on lire dans l’Odyssée,
chant XV. L’Odyssée est une épopée (long poème narrant les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un
peuple) attribuée à Homère, aède (artiste qui chante des épopées) grec ayant vécu à la fin du viie siècle avant J.-C.
26. Le pays de Canaan, autre nom de la Phénicie, est le terme biblique pour désigner la partie du Proche-Orient
située entre la Méditerranée et le Jourdain, correspondant plus ou moins aux territoires de la Palestine historique, de
l’ouest de la Jordanie, du sud de la Syrie et du Liban.
22 Histoire des faits économiques
des jarres à vin cananéennes. Les Phéniciens fondèrent de nombreux comptoirs sur le versant afri-
cain de la Méditerranée, notamment à Carthage en 814 avant J.-C., ancienne colonie phénicienne
qui a développé le commerce en Méditerranée occidentale, sur les côtes de l’actuelle Tunisie.
B. La mer : une opportunité de commerce ou une protection contre les dangers extérieurs ?
En Grèce antique et sous l’Empire romain, le commerce en Méditerranée a connu un essor et
une prospérité considérables. Les transports étaient très coûteux, mais plus encore par terre que
par mer. Autour du bassin méditerranéen, des régions très éloignées pouvaient commercer entre
elles grâce à la mer. Ce rôle essentiel de la mer n’avait pas échappé aux penseurs de l’Antiquité,
qui se sont interrogés sur les avantages et les inconvénients du rôle central de la mer, tant du
point de vue économique que stratégique. Dès le départ, on observe deux visions opposées :
• Soit la mer et les échanges maritimes sont vus comme une opportunité d’accroître la pros-
périté nationale. Plutarque (46-125 après J.-C.) célèbre le rôle de la mer dans les échanges :
« Sans la mer, l’homme serait le plus sauvage, le plus nécessiteux et le moins respecté des
animaux du monde, car c’est elle qui a apporté des Indes la vigne jusqu’en Grèce, puis de
la Grèce jusqu’aux provinces les plus éloignées [de l’Empire romain], et [qui a apporté
aussi] de la Phénicie l’usage des lettres [alphabet] pour la conservation de la mémoire des
choses. » (Plutarque, Œuvres morales, volume 12, « Lequel est le plus utile, le feu ou l’eau ? ») ;
• Soit, au contraire, ils sont vus comme une menace potentielle pour la nation et son éco-
nomie. Ainsi, Horace (65 av. J.-C.–8 av. J.-C.) pensait-il que les dieux avaient placé – en
vain – la mer entre les hommes pour les empêcher de se quereller : « C’est en vain qu’un
Dieu prudent a séparé les terres par l’Océan qui disjoint, si les nefs impies franchissent
les gués qui ne devaient pas être tentés. Audacieuse à tout braver, la race humaine se rue
vers l’impiété défendue. » (Horace, Odes et Epodes)
ont besoin d’argent, ce n’est pas au hasard ni au premier endroit qu’ils déchargent le bâtiment ;
mais quand ils entendent parler d’un pays où le blé est à haut prix et dont les habitants sont prêts
à le payer cher, ils s’y rendent et font livraison. » (Xénophon, L’économique, chapitre 20)
l’autosuffisance, cela afin de limiter le commerce extérieur et de préserver les valeurs morales de
la cité. Le commerce extérieur est davantage perçu comme une nécessité non dépourvue de danger
que comme une opportunité. C’est le moyen de se procurer ce dont la cité manque et, accessoire-
ment, d’exporter d’éventuels surplus : « La mer permet encore de satisfaire les besoins de la cité,
c’est-à-dire d’importer ce que le pays ne produit pas et d’exporter les denrées dont il abonde.
Mais la cité dans son commerce doit ne penser qu’à elle et jamais aux autres peuples. On ne se
fait le marché commercial de toutes les nations que par avidité. » (Aristote, Politique, livre IV)
B. Le perfectionnement de la comptabilité
La comptabilité en partie double a été codifiée par Luca Pacioli à la fin du xve siècle dans le traité
de comptabilité intitulé Tractatus XI particularis de computibus et scripturis, publié à Venise en
1494. Cependant, ce système était déjà d’emploi fréquent dans les banques italiennes depuis la
fin du xiiie siècle. Des découvertes récentes situent cette invention bien plus tôt dans le temps, en
Égypte antique, il y a environ 3700 ans. L’économiste Werner Sombart voit dans le développement
de la comptabilité en partie double une des conditions de l’émergence du capitalisme.31
E. La lettre de change
Les Templiers sont parfois considérés comme les inventeurs de la lettre de change lorsque, aux
xiie et xiiie siècles, ils accompagnaient les pèlerins chrétiens à Rome ou à Jérusalem. Les pèle-
rins n’avaient ainsi pas besoin de transporter de l’argent et pouvaient récupérer leurs deniers ou
un peu moins auprès d’autres Templiers, en monnaie locale, quand ils arrivaient sur place. En
outre, comme la somme inscrite sur la lettre était libellée en monnaie locale, ils s’épargnaient le
risque d’être lésés dans une opération de change. Ensuite, ce sont les marchands d’Italie du Nord
et de Flandres qui ont repris le principe de la lettre de change. Vers la même époque, mais plus
durablement, les marchands d’Europe, notamment en Flandres, en Champagne et en Italie du
Nord, utilisaient fréquemment la lettre de change pour éviter le transport de fonds.
34. Le mot « lendit » vient du latin « indictus » qui donna « l’endice » en ancien français et qui signifie « ce qui est fixé » ou
« lieu fixé de rencontre ». La foire a disparu en 1793, mais l’emplacement sert toujours de marché à la ville de Saint-Denis.
314 Histoire des faits économiques
Index ..................................................................................................................295
L’histoire des faits économiques,
des premiers temps modernes à nos jours.
C
e livre d’histoire des faits économiques est conçu spécialement pour
les étudiants de premier cycle universitaire et grandes écoles dont
le cursus comprend cette matière. Il couvre la période qui s’étend
des origines de la Révolution industrielle à nos jours. L’approche est
à la fois chronologique et thématique, ce qui permet une mémorisation facile.
« Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »,
écrivait Alexis de Tocqueville en 1840. À l’ère du tout numérique et de la tyrannie
de l’actualité, cet ouvrage fournira aux étudiants les moyens d’éclairer
les principaux enjeux économiques actuels et à venir.
Fabrice Mazerolle est professeur agrégé de sciences économiques et diplômé de l’IEP de Paris.
Il enseigne à l’Université d’Aix-Marseille où il a assuré le cours d’Histoire des faits économiques
aux étudiants de la filière AES de 2002 à 2018.