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Histoire Des Faits Économiques: de La Révolution Industrielle À Nos Jours

Histoire des faits économique Pdf

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FABRICE MAZEROLLE

Histoire des faits


économiques
De la Révolution industrielle
à nos jours

L
M
D
Histoire des faits
économiques
Ouvertures Économiques
FABRICE MAZEROLLE

Histoire des faits


économiques
De la Révolution industrielle
à nos jours
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spécialisation, consultez notre site web : www.deboecksuperieur.com

Illustration de couverture : © Leigh Prather - stock.adobe.com

© De Boeck Supérieur s.a., 2020


Rue du Bosquet, 7 – B1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits réservés pour tous pays.


Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie)
partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de
le communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Dépôt légal :
Bibliothèque nationale, Paris : avril 2020 ISSN 2030-2061
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles : 2020/13647/062 ISBN 978-2-8073-2636-1
SOMMAIRE

Chapitre 1
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique ......................... 1

Chapitre 2
L’âge d’or du mercantilisme ..................................................................... 27

Chapitre 3
La révolution industrielle anglaise et l’apogée
de l’Empire britannique ............................................................................ 65

Chapitre 4
L’industrialisation dans le reste du monde............................................ 105

Chapitre 5
De la Première à la Seconde Guerre mondiale................................... 151

Chapitre 6
La mondialisation glorieuse, un miroir à double face
(1945‑1973) .................................................................................................. 199

Chapitre 7
Les périls de la mondialisation : 1973‑2020......................................... 243

Bibliographie ............................................................................................... 285

Index ............................................................................................................. 295

Table des matières ..................................................................................... 305


1
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique

SOMMAIRE

1.1 Ordonner les évènements dans l’espace et le temps, puis les interpréter 3
1.2 De l’apparition de l’Homo sapiens à l’aube des temps modernes 16
2 Histoire des faits économiques

Depuis la fin du xixe siècle, lorsqu’elle n’était encore qu’un simple appendice de l’histoire évè-
nementielle, jusqu’à nos jours, où la préoccupation centrale est devenue la collecte d’indices
matériels reflétant l’évolution des niveaux de vie, l’histoire économique a connu une révolution
complète qui en fait une discipline à part entière, à mi-chemin entre l’histoire et l’économie.
L’histoire évènementielle considère « que l’histoire se déroule sur un fil […], que les évènements
se succèdent les uns aux autres, se commandent les uns les autres » et que seuls les évènements
qui « font du bruit », tels que « la rencontre de deux hommes politiques célèbres, la réunion d’un
congrès de parti, la prise de pouvoir par un autre, etc. » méritent d’être retenus. Cette lecture
par les sommets apparents donne le sentiment « que tout change à partir de là et que tout ce
qui va surgir ne sera que la conséquence ». Dans cette vision, « l’histoire en train de se faire
se signale par des couleurs très vives, des éblouissements, des mises en demeure catégoriques,
une sorte de tragédie » (INA, 1972).
Cette conception est utile, voire indispensable1, mais insuffisante. Il faut lui adjoindre une
« histoire majoritaire », qui vise à décrire les évolutions de la vie quotidienne des populations
entières, et non exclusivement celle de « quelques personnes qui sont sur le pavois ou sur le
devant de la scène de ce théâtre du monde » (INA, 1972).
À côté du souci de décrire l’histoire majoritaire, il faut aussi donner à la géographie une place
essentielle. Ainsi, dans un des premiers ouvrages de Fernand Braudel, l’accent est d’emblée
mis sur la dimension spatiale de l’histoire, qu’il appelle « géohistoire » : « La Méditerranée
n’a d’unité que par le mouvement des hommes, les liaisons qu’il implique, les routes qui le
conduisent. Ce n’est pas l’eau qui lie les régions de la Méditerranée, mais les peuples de la
mer. […] L’important est de voir ce qu’un tel réseau implique de rapprochements, d’histoire
cohérente, à quel point le mouvement des bateaux, des bêtes de somme, des voitures, des gens
eux-mêmes, rend la Méditerranée une et, d’un certain point de vue, uniforme, malgré les résis-
tances locales. » (Braudel, F., 1966, p. 263)
Fidèle à cette conception, l’histoire des faits économiques a pour objet :
• d’ordonner chronologiquement et spatialement les faits économiques ;
• de les quantifier ;
• d’en proposer une interprétation au moyen des théories économiques.
On appelle « fait économique » tout fait qui renseigne sur la manière dont les êtres humains se
sont organisés pour produire, échanger et consommer les biens nécessaires à leur survie, dans
un premier temps, et à leur bien-être, dans un second temps2.
L’histoire des faits ne se limite donc pas seulement à connaître la liste des rois, ni les dates
des grandes batailles ou la répartition des territoires à l’issue des guerres. Elle englobe aussi
la connaissance de faits plus modestes comme l’évolution du prix du blé, celle des techniques
de production, le passage de l’artisanat à la grande usine, le type de produits échangés entre les
pays, etc.

1. Cette histoire « édifiante », qui participe à la transmission du « roman national », a culminé en France avec Ernest
Lavisse. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Lavisse.
2. Les ressources sont dites rares dans la mesure où elles ne sont jamais disponibles en quantités jugées suffisantes,
ou bien dans la mesure où elles ne sont pas réparties de façon à satisfaire tous les êtres humains.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 3

1.1 ORDONNER LES ÉVÈNEMENTS DANS L’ESPACE


ET LE TEMPS, PUIS LES INTERPRÉTER
Plusieurs outils de base permettent de s’orienter utilement dans la masse des faits économiques :
les frises chronologiques, les cartes géographiques et historiques, les objets typiques d’une tech-
nique, d’un mode de vie, d’une institution, enfin les tableaux statistiques et les graphiques. Il sera
alors possible de les interpréter à travers la recherche de régularités, corrélations et causalités.

1.1.1 Les frises chronologiques


Une frise chronologique est la représentation d’évènements positionnés dans un ordre chronolo-
gique sur une ligne, ou un ruban, qui représentent la « flèche du temps ». Le plus souvent, la ligne
ou le ruban sont rectilignes et orientés de gauche à droite, comme sur la figure 1.1 ci-dessous,
mais ce n’est pas une obligation.

FIGURE 1.1.
Une frise chronologique typique

Les frises chronologiques peuvent utiliser n’importe quelle échelle de temps, en fonction du
sujet et des données. Beaucoup utilisent une échelle linéaire, dans laquelle une unité de distance
est égale à une durée définie (comme sur la figure 1.1). Mais certaines frises, également nom-
breuses, font varier les périodes de temps associées à une certaine distance sur la frise. C’est le
cas en particulier lorsque de très longues périodes, contenant peu de dates pertinentes pour la
question étudiée, doivent être présentées conjointement avec des petites périodes contenant, en
revanche, de nombreux évènements intéressants. Ainsi, l’une des frises chronologiques les plus
célèbres, illustrée par la figure 1.2, est celle dite de la « grande histoire »3, qui répertorie certains
des seuils qui ont jalonné l’histoire de l’univers jusqu’à maintenant. Cette frise assigne des cases
d’une égale longueur à des périodes allant de plusieurs milliards d’années à des périodes beau-
coup plus courtes (un millénaire).

3. La « grande histoire » « big history », terme inventé par l’historien David Christian de l’université Macquarie
en Australie, étudie l’histoire depuis le Big Bang jusqu’à nos jours (et même jusqu’à la fin de l’univers : « Elle
examine de longues périodes de l’Histoire en utilisant une approche multidisciplinaire basée sur la combinaison
de nombreuses disciplines de la science et explore l’existence humaine dans ce contexte très étendu. Elle comprend
l’étude du cosmos, de la Terre, de la vie et de l’humanité en utilisant des données empiriques pour explorer les
relations de cause à effet, est enseignée dans certaines universités et écoles secondaires souvent en utilisant des
présentations web interactives. » (source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Big_History))
4 Histoire des faits économiques

FIGURE 1.2.
La frise chronologique de la « grande histoire »

1.1.2 Les cartes géographiques et historiques


Les cartes géographico-historiques permettent de visualiser l’évolution des faits économiques
et sont également un outil fréquemment utilisé en histoire des faits économiques. L’une des plus
célèbres est la carte (régulièrement mise à jour au gré des découvertes anthropologiques) qui
illustre le peuplement progressif de la planète par Homo sapiens (figure 1.3).
Pour ce type de cartes, ce n’est pas la précision du tracé qui compte, mais simplement la possi-
bilité d’avoir un support spatio-temporel permettant de représenter à grands traits une évolution.

FIGURE 1.3.
Une carte « Out of Africa » du peuplement progressif de la Terre par Homo sapiens
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 5

1.1.3 Le pouvoir évocateur des objets, produits, aliments,


monuments, etc.
La stèle du Code d’Hammourabi, les pyramides d’Égypte, les vestiges de la ville de Pompéi, etc.,
témoignent tous de la vie économique quotidienne dans l’Antiquité. Plus près de nous, des tonnes
de parchemins, documents de toutes sortes, tableaux de maître, etc., décrivent les aspects les
plus variés de la vie économique : transactions sur le sel et les fourrures entre caravaniers, foires
du Moyen Âge, ports marchands grouillants d’activité, bourses de valeurs, etc.
L’historienne Susan Withfield a consacré un livre entier à décrire dix objets symboliques qui
témoignent de l’ancienne route de la soie. Dans l’introduction à cet ouvrage, elle écrit ainsi :
« Les choses ou les objets nous parlent, dans le sens où ils nous amènent à créer un récit.
Le récit, aussi simple soit-il – “C’est un réceptacle fait pour contenir mon thé” – ne dépend
pas seulement des caractéristiques et du contexte de l’objet, mais de nos qualités et de notre
contexte. C’est un dialogue. […] Les historiens et les archéologues cherchent à mieux com-
prendre le contexte afin de recréer le récit de l’objet, sa biographie ou son histoire : comment,
pourquoi, quand et par qui a-t-il été fait ? Où, comment et par qui a-t-elle été utilisée, et à
quelles fins ? L’a-t-on fait voyager ? A-t-il été adapté, changé, cassé, réparé ? […] Raconter
l’histoire à travers les objets plutôt que les personnes ou les évènements n’est pas une nouvelle
approche, mais, au cours des deux dernières décennies, elle est devenue plus centrale dans la
vulgarisation de l’histoire du monde. » (Withfield, S., 2018, introduction)
D’autres historiens se sont intéressés à l’histoire d’un seul produit. Mark Kurlansky, par
exemple, a écrit un livre sur l’histoire de la morue (Kurlansky, 1997), un autre sur celle du sel
(Kurlansky, 2003), et d’autres encore, par exemple sur l’histoire du lait (Kurlansky, 2018), où il
écrit, dans un raccourci saisissant : « Considérer le lait comme un simple aliment serait ignorer
la galaxie dans laquelle nous vivons. » (L’expression « voie lactée » étant une allusion à Héra,
la déesse grecque de la féminité qui, alors qu’elle donnait le sein à Héraclès, laissa échapper
quelques gouttes qui se répandirent dans le ciel comme autant d’étoiles… 400 milliards selon
les astronomes.

1.1.4 L’histoire quantitative : statistiques et graphiques


A. Les origines de l’histoire quantitative
En complément de l’histoire évènementielle, une histoire quantitative, appelée parfois cliomé-
trie4, s’est développée à mesure que les progrès de l’informatique ont permis la compilation de
données et la construction de séries statistiques longues sur l’activité économique des pays.
De grandes quantités de données économiques et démographiques, autrefois uniquement dis-
ponibles sous forme imprimée, ont alors été transformées en bases de données informatisées
permettant ainsi l’exploitation de vastes ensembles de données relatives à l’histoire économique.
L’approche quantitative a notamment pour fondateurs les économistes Robert Fogel et Stanley
Engerman, qui se sont rendus célèbres en publiant une étude quantitative de l’esclavage aux

4. Dans la mythologie grecque, Clio (en grec ancien kleô, « célébrer, chanter ») est la Muse de l’histoire qui chante
le passé des hommes et des cités. Mnémosyne est la fille d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre) et la déesse de la
mémoire. Elle aurait inventé les mots et le langage et donné un nom à chaque chose, ce qui rendit possible le fait
de s’exprimer. Le terme de cliométrie fut proposé par les chercheurs américains Jonathan Hughes et Stanley Reiter
en 1960, en référence à Clio. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Cliométrie.
6 Histoire des faits économiques

États-Unis. Publié en 1974, leur ouvrage, Time on the Cross : The Economics of American
Negro Slavery, analyse les conditions de vie des esclaves noir américain qui vivaient dans le
Sud et conclut que celles-ci étaient souvent meilleures que celles des travailleurs libres dans
l’agriculture au nord des États-Unis.
L’économiste britannique Angus Maddison (1926-2010) a aussi largement contribué au dévelop-
pement de l’histoire économique quantitative. Il a notamment construit des séries macroécono-
miques longues sur l’évolution du PIB et du PIB par habitant de nombreux pays, en remontant
parfois jusqu’à l’antiquité.

B. Méthodologie de l’histoire quantitative


Certaines études quantitatives font appel à des procédures statistiques sophistiquées et à des
modèles basés sur des hypothèses théoriques complexes. Mais le plus souvent, elles utilisent des
techniques rudimentaires. C’est le cas de l’historien Raymond W. Goldschmidt, qui explique,
dans le texte ci-après, comment il a obtenu des estimations du PIB de l’Empire romain : « Il
existe deux approches de base pour l’estimation du produit national : par les dépenses ou par
les revenus. Le calcul par les dépenses implique de partir des dépenses en blé, dérivées des
estimations du volume de la consommation de blé par tête et du prix moyen du blé. Ce chiffre
doit ensuite être revu à la hausse pour tenir compte des dépenses consacrées à d’autres activi-
tés, comme celles liées à l’habillement, les services, les dépenses d’investissement privé et les
dépenses publiques. […] Le calcul par les revenus implique de partir des rémunérations du
travail (salaire) des travailleurs libres ou du coût d’entretien des esclaves (qui constituaient
la grande majorité de la main-d’œuvre agricole). Ce taux doit ensuite être majoré, d’abord
pour tenir compte de la différence entre le salaire des personnes non qualifiées et celui des
personnes qualifiées et ensuite pour tenir compte des revenus autres que le salaire, mais aussi
des impôts et de la dépréciation. […] Pour obtenir une estimation du produit national, il est
ensuite nécessaire de multiplier les dépenses par tête par la population ou le revenu par tête
par les bénéficiaires d’un revenu. » (Goldsmith, R.W. 1984, p. 266)

C. Un exemple des calculs utilisés par l’histoire quantitative :


la comparaison des PIB
Le produit intérieur brut (PIB) est la valeur de tous les biens et services produits dans une
économie au cours d’une année. Pour le calculer, il suffit en principe de compter tous les biens
et services produits (par exemple, 5 millions de tonnes d’acier, 20 millions de poulets), de mul-
tiplier chacun par le prix approprié (100 euros la tonne d’acier × 5 millions de tonnes d’acier
= 500 millions d’euros, 5 euros par poulet × 20 millions de poulets = 100 millions d’euros) et
de les additionner (500 millions d’euros + 100 millions d’euros = 600 millions d’euros). En
effectuant ce calcul pour la France en 2018, nous apprenons que le PIB était de 2 800 milliards
d’euros, soit, en divisant par le nombre d’habitants, 2 800 milliards/68 millions = 41 176 euros
par habitant.
Bien qu’il s’agisse certainement de chiffres intéressants en soi, la plupart des questions d’his-
toire des faits économiques portent sur les comparaisons du PIB (ou PIB par habitant) à dif-
férents moments du passé, par exemple entre 1900 et 2018. Par ailleurs, on veut aussi pouvoir
comparer le PIB (ou PIB par habitant) de la France et celui d’un autre pays en 1900 et en 2018.
Le problème de la comparaison des quantités d’euros (ou de dollars) mesurées à deux moments
dans le temps est un problème bien connu en économie. Nous savons en effet que l’inflation
érode la quantité de biens et de services réels que l’on peut acheter avec un euro ou un dollar.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 7

Ce problème est résolu en multipliant les quantités observées à diverses années par un ensemble
de prix supposés inchangés. On obtient alors un PIB dit « à prix constants de l’année X » et
l’évolution de ce prix, bien qu’exprimé en euros, reflète uniquement l’évolution des quantités
sous-jacentes). On parle également de PIB « réel » ou parfois de PIB « en volume ».
L’exemple suivant (tableau 1.1) illustre les modalités de ce calcul en supposant que le PIB n’est
calculé que sur deux produits, mais il se généralise aisément à un nombre arbitrairement grand
de produits.

TABLEAU 1.1
Exemple de calcul de PIB à prix constants

Année 0
Quantité Prix Valeur
Acier 5 millions de tonnes 100 euros la tonne 500 millions d’euros
Poulets 20 millions de poulets 5 euros par poulet 100 millions d’euros
PIB année 0 aux prix de l’année 0 : (500 + 100) millions d’euros 600 millions d’euros
Année 100 (un siècle plus tard)
Quantité Prix Valeur
Acier 10 millions de tonnes 150 euros la tonne 1 500 millions d’euros
Poulets 30 millions de poulets 10 euros par poulet 300 millions d’euros
PIB année 100 aux prix de l’année 100 : (1 500 + 300) millions
1 800 millions d’euros
d’euros
PIB année 100 aux prix de l’année 0 :
(10 millions de tonnes × 100 €) + (30 millions de poulets × 5 €) = 1 150 millions d’euros
1 000 millions d’euros + 150 millions d’euros = 1 150 millions d’euros

Le tableau 1.1 permet de voir que si on calcule l’accroissement du PIB en valeur entre l’année 0
et l’année 100, celui-ci a triplé, passant de 600 à 1 800 millions d’euros.
Mais une partie de cette augmentation est due à l’augmentation des prix. Si on veut connaître l’aug-
mentation « réelle », c’est-à-dire l’augmentation des quantités, on comparera 1 150 millions avec 600
millions, soit une augmentation de 1 150/600 ≅ 1,9, c’est-à-dire à peu près un doublement et non un
triplement. Tout au long de cet ouvrage, nous utiliserons le plus souvent les PIB réels pour les calculs.
Cet exemple très simplifié ne correspond pas aux calculs réellement effectués en histoire écono-
mique quantitative. Il est bien évident qu’en un siècle, le nombre et la composition des produits
changent. Mais il existe de nombreuses façons de tenir compte de ces éléments (voir Fourastié, J.,
1950 pour un exposé des méthodes utilisées pour estimer les agrégats économiques du passé).
Le problème de la comparaison des PIB de différents pays, chacun ayant sa propre monnaie,
peut sembler simple à résoudre. En effet, chaque jour, nous pouvons consulter le taux de change
entre l’euro et toute autre devise. Donc, si nous voulons comparer le PIB français avec le PIB
américain, il semblerait qu’il suffise de multiplier le PIB français par le taux de change, afin de
l’exprimer en dollars, et de comparer le PIB obtenu avec le PIB américain.
Mais en réalité, cette comparaison pose une double difficulté.
8 Histoire des faits économiques

Premièrement, les taux de change du marché fluctuent quotidiennement, souvent de façon impor-
tante. L’euro pourrait s’apprécier de 10 % par rapport au dollar au cours d’une semaine donnée. Si
nous utilisions ce taux de change pour comparer le PIB par habitant des deux pays, nous devrions
conclure que le résident européen moyen s’est enrichi de 10 % par rapport à l’Américain moyen,
même si la quantité de production produite dans ces deux pays n’a pas changé.
Deuxièmement, il existe dans chaque pays une part relativement importante de produits (et sur-
tout de services) dont les prix ne sont pas directement comparables, car ils ne peuvent pas être
échangés, ce qui oblige à distinguer deux catégories de biens : les biens échangeables et les biens
(ou services) non échangeables. Or le prix des biens échangés sur les marchés internationaux,
par rapport aux biens qui ne sont pas échangés, tend à être beaucoup plus élevé dans les pays
pauvres que dans les pays riches. Par exemple, si un smartphone coûte dix coupes de cheveux
en France, le même smartphone coûtera peut-être vingt ou cinquante coupes de cheveux dans un
pays d’Afrique. Cependant, comme le smartphone fait partie de la catégorie des biens échangés,
son prix aura tendance à s’égaliser entre les deux pays. Cette égalisation, souvent appelée « loi
du prix unique », est simplement le résultat de la possibilité, pour les consommateurs, d’acheter
un smartphone dans le pays où il serait le moins cher. D’ailleurs, les voyageurs qui se rendent
dans les pays en développement remarquent d’emblée que les produits locaux, comme les repas
au restaurant et les coupes de cheveux, sont bon marché pour eux, alors que les produits qui font
l’objet d’échanges internationaux (ou qui ont une forte composante commerciale, comme les bil-
lets d’avion) ne constituent pas particulièrement des aubaines.

TABLEAU 1.2
Exemple de comparaison de PIB en données PPA

Prix des PIB par tête


Production Prix des PIB par tête
Production de coupes de exprimé
de coupes smartphones exprimé en
Pays smartphones cheveux en dollars
de cheveux en monnaie monnaie
par habitant en monnaie quand 1 €
par habitant locale locale
locale =1$
Richland 4 40 100 $ 20 $ 1 200 $ 1 200 $
Povland 1 10 100 € 10 € 200 € 200 $

Source : d’après Weil, 2009, pages 26‑29

Nous allons voir, à partir de l’exemple proposé dans le tableau 1.2, que cet écart entre les prix
des biens échangés et non échangés, qui diffère entre pays riches et pauvres, tend à sous-estimer
le PIB des pays pauvres quand on le compare à celui des pays riches en utilisant comme taux de
conversion le taux de change du marché, qui n’est basé que sur la loi du prix unique appliquée aux
biens échangés. On considère deux économies – Richland et Povland –, dont chacune produit deux
biens : les smartphones, qui font l’objet d’échanges commerciaux entre les deux pays et les coupes
de cheveux, qui ne peuvent pas faire l’objet d’échanges commerciaux entre les deux pays.
Dans notre exemple, Richland produit quatre fois plus de smartphones par habitant que Povland,
et quatre fois plus de coupes de cheveux. Logiquement, la mesure du PIB que nous utilisons
pour la comparaison devrait nous amener à conclure que la production par habitant de Richland
est quatre fois plus élevée que celle de Povland. Les quatrième et cinquième colonnes du tableau
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 9

indiquent les prix des téléviseurs et des coupes de cheveux dans les deux pays. Ces prix sont
mesurés en unités des monnaies locales (le dollar pour Richland et l’euro pour Povland).
Notons que le ratio des prix des biens échangés par rapport aux biens non échangés à Povland
(10 à 1) est deux fois plus élevé que celui de Richland (10 à 2). L’avant-dernière colonne indique
le PIB par habitant dans les deux pays, également calculé en unités de monnaie locale.
Supposons que nous voulions comparer le PIB des deux pays afin de vérifier notre observation
précédente, selon laquelle le PIB par habitant de Richland est bien quatre fois supérieur à celui
de Povland quand on passe par l’évaluation monétaire des PIB et la conversion avec les taux de
change du marché. Étant donné que seuls les smartphones sont échangés, la loi du prix unique
nous indique que le taux de change doit être tel que les prix des smartphones soient les mêmes
lorsqu’ils seront convertis dans une monnaie commune. Donc ici, puisqu’un smartphone vaut
100 $ à Richland et 100 € à Povland, cela veut dire que 1 € = 1 $.
Si nous utilisons ce taux de change 1 € = 1 $) pour convertir le PIB de Povland en dollars de
Richland, nous conclurons que le PIB par habitant de Povland est égal à un sixième de celui de
Richland (200 $/1 200 $ = 1 / 6). Nous observons ainsi d’emblée une surestimation du PIB de
Richland ou, ce qui revient au même, une sous-évaluation du PIB de Povland.
Pour contourner ce problème, les économistes ont élaboré un taux de change artificiel, appelé
« taux de parité du pouvoir d’achat » (PPA), qui est fondé sur les prix d’un panier normalisé de
biens et services (échangés et non échangés).
Dans l’exemple de Richland et Povland, un panier naturel de biens à utiliser serait un smart-
phone et dix coupes de cheveux, parce que c’est le rapport dans lequel ces produits sont consom-
més dans le monde. Un tel panier aurait un prix de 300 dollars à Richland, car (100 dollars × 1
smartphone) + (20 dollars × dix coupes de cheveux) = 300 dollars et de 200 euros à Povland, car
(100 euros × 1 smartphone) + (10 euros × dix coupes de cheveux) = 200 euros.
Par conséquent, si on veut que les deux paniers puissent être achetés avec la même somme de
monnaie, c’est-à-dire si on veut par exemple que les 200 euros de Povland puissent être conver-
tis en 300 dollars de Richland afin d’acheter le même panier à Richland, il faut que 200 euros
= 300 dollars, c’est-à-dire que le taux de change PPA soit 1 euro = 1,5 dollar. En effet, dans ce
cas, les 200 euros du panier de Povland pourront être convertis en dollars, donnant 200 euros
× 1,5 dollar/euro = 300 dollars.
En utilisant ce taux de change PPA, le PIB par habitant de Povland (200 euros) vaudrait 300 dollars ;
nous conclurons (à juste titre) que, sur la base du taux de change PPA, le PIB par habitant de Povand
serait le quart de celui de Richland : la surestimation du PIB de Richland a disparu ! L’évaluation moné-
taire permet une comparaison qui donne le même résultat que l’évaluation en termes de quantités. On
voit l’intérêt de cette opération si on la transpose au calcul réel d’un PIB qui nécessite de prendre en
compte des milliers de produits, car dans ce cas, on ne dispose que de cette seconde solution.
Tout au long de cet ouvrage, nous utiliserons les taux de change PPA pour faire des comparaisons
entre pays. Plus précisément, les économistes utilisent le dollar de Geary-Khamis5 (en abrégé
« dollar GK »), une unité monétaire hypothétique qui a la même parité de pouvoir d’achat que le
dollar américain avait aux États-Unis à une année donnée6. L’année choisie comme référence a
longtemps été 1990. Plus récemment, on trouve des évaluations en dollars de 2009 et de 2017.

5. Du nom de ces deux économistes.


6. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Dollar_Geary-Khamis.
10 Histoire des faits économiques

1.1.5 La recherche de récurrences, corrélations et causalités


Peut-on parler de causalité en histoire des faits économiques ? La causalité va bien au-delà de
la simple corrélation, laquelle est déjà un pas de plus que l’observation d’une régularité tels les
fameux « cycles économiques ». Revenons sur ces différents termes en commençant par celui
de cycle.

A. Récurrences et cycles économiques


L’idée qu’il existe des récurrences cycliques dans l’activité économique remonte à l’Antiquité.
Le rêve bien connu de Pharaon, relaté dans la Bible, selon lequel sept vaches maigres englou-
tissent sept vaches grasses sera interprété par Joseph comme l’annonce d’un cycle de sept années
de bonnes récoltes suivi par un autre de sept années de mauvaises récoltes.
L’idée d’un cycle périodique de sept ans sera reprise par William Petty en 1662, qui identifia un
cycle de sept ans (« et le milieu de sept ans, ou plutôt de tant d’années qui composent le cycle,
dans lequel les pénuries et les abondances font leur révolution » [Petty, W., 1662, p. 23-24]).
La périodicité proprement dite (initialement un cycle décennal) a été proposée par William
Langton en 1857, qui l’attribuait à l’état d’esprit général (« Ces perturbations [fluctuations tri-
mestrielles et saisonnières] sont l’accompagnement d’une autre vague, qui semble avoir une
période décennale » [Langton, W., 1857]), tandis que William Stanley Jevons pensait que les
cycles économiques étaient causés par les taches solaires, du fait de l’influence de ces dernières
sur la qualité des récoltes (Jevons, W.S., 1878)7. Mais c’est à partir de Clément Juglar, en 1862,
que les cycles économiques et leur périodicité se sont établis comme un thème de recherche à
part entière (Juglar, 1862).
Selon les économistes Burns et Mitchell, les cycles économiques sont « des fluctuations caracté-
ristiques de la vie économique et des nations qui organisent principalement leurs activités dans
le cadre d’entreprises privées. Un cycle est composé de phases d’expansion intervenant à peu
près au même moment dans un grand nombre d’activités économiques, suivies de récessions
et contractions du même type, ainsi que de reprises qui dénotent que la phase d’expansion du
cycle suivant est enclenchée ; cette séquence de variations est récurrente, mais non périodique,
et la durée des cycles varie d’un à dix ou douze ans ». (Burns et Mitchell, 1946, p. 1)
Le cycle type (voir la figure 1.4) décrit une économie qui passe par un maximum (pic) puis
connaît une phase de contraction jusqu’à atteindre un minimum (creux). Puis l’activité rebondit
et l’on a une phase de reprise. Lorsque l’économie dépasse la ligne de trend, qui correspond au
PIB potentiel8, c’est l’expansion, puis de nouveau un pic, et ainsi de suite.

7. Des études ultérieures ont vérifié que le temps ensoleillé était positivement et faiblement corrélé avec le rendement
des actions cotées en bourse, probablement en raison de son impact sur l’humeur des traders (voir Hirshleifer, D. et
Shumway, T., 2003).
8. Le PIB potentiel est le niveau de produit intérieur brut le plus élevé soutenable à long terme pour une économie donnée.
Il est représenté par la droite qui part de l’origine de la figure 1.4. Si le niveau du PIB à un moment donné est au-
dessus de cette ligne, c’est que l’économie dépasse les limites normales d’utilisation de ses facteurs de production
(par exemple huit heures ou dix heures de travail par jour par personne, fonctionnement 24 heures sur 24 de toutes les
machines, etc.) et paie donc des rémunérations de plus en plus élevées pour inciter à la surutilisation de ces facteurs
(heures supplémentaires payées de plus en plus cher, recrutement de personnel intérimaire, location de machines
supplémentaires à des taux horaires de plus en plus élevés, etc.) générant une inflation de plus en plus forte. Inverse-
ment, si l’économie est en dessous du PIB potentiel, l’inflation a tendance à diminuer, les entreprises baissant leurs
prix afin d’augmenter leur production, puisqu’elles ont des capacités de production inutilisées.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 11

Grâce à des méthodes statistiques comme le calcul d’une moyenne mobile ou le calcul des
coefficients d’une régression linéaire simple ou multiple, il est possible de distinguer, dans l’évo-
lution d’une grandeur macroéconomique (par exemple le PIB en volume), ce qui relève de la
tendance (trend) et ce qui relève de la fluctuation cyclique récurrente.
Le prix Nobel d’économie de l’année 1995, Robert E. Lucas, a souligné que si les variables
économiques varient toujours dans le même sens au cours d’un cycle type, c’est un fait « particu-
lièrement stimulant, car il suggère la possibilité d’une explication unifiée des cycles, fondée sur
les lois générales qui gouvernent le fonctionnement des marchés » (Lucas, R.E., 1977, p. 10).
Cela pourrait alors confirmer l’explication traditionnelle selon laquelle toute période d’expan-
sion contiendrait en elle les ferments de la récession suivante : les cycles seraient générés par la
nature de l’activité économique elle-même.
En revanche, selon une hypothèse émise par les économistes Finn E. Kydland et Edward
C. Prescott, les phases d’expansion et de récession ne se succèdent pas de façon régulière, car
ce sont des réponses du système économique à des chocs dits « exogènes » (parce que d’origines
diverses et surtout aléatoires : chocs pétroliers, guerres, innovations majeures…). Ce seraient
ces chocs, plus ou moins imprévisibles, qui engendreraient alors des variations du niveau de
productivité de l’économie et, à partir de là, des fluctuations du niveau général des prix, du PIB
et de l’emploi.

FIGURE 1.4.
Un cycle type
12 Histoire des faits économiques

FIGURE 1.5.
Le cycle de Kondratiev
Indice du niveau général des prix pour trois grands pays (1900 = 100)
Source : d’après N. D. Kondratiev et W. F. Stolper (traducteur), 1935, p. 105‑115

Pourtant, la notion de cycle économique récurrent – donc plus ou moins endogène – conserve
de nombreux partisans. On trouve en effet encore très souvent des analyses portant sur l’un des
cycles économiques récurrents les plus connus, d’une durée variant de 40 à 60 ans, mis au jour
par l’économiste russe Nikolaï Kondratiev (ou Kondratieff) dans son ouvrage Les grands cycles
de la conjoncture, publié en 1925. Le graphique de la figure 1.5 illustre ce cycle, où c’est l’indice
du niveau général des prix9 qui suit une évolution cyclique, d’après les observations de Kondratiev.

B. Corrélations et causalités
C’est l’économiste Joseph Schumpeter qui fera largement connaître en Occident les travaux
de Kondratiev et en donnera une explication fondée sur l’observation d’une corrélation entre
ce qu’il appellera des « grappes d’innovations majeures » et le début de chaque nouveau cycle.
Schumpeter pensait en effet que les innovations majeures se produisent par « grappes », et que ce
sont ces grappes d’innovations qui donnent une impulsion initiale aux cycles, par le truchement
de l’amélioration massive de productivité qu’elles procurent à tous les secteurs de l’économie,
détruisant au passage les formes anciennes de production et d’organisation au profit des nou-
velles, par un processus qu’il qualifia de « destruction créatrice » (voir Schumpeter, J.A., 1934
[1911]).
C’est ce qu’illustre le schéma stylisé de la figure 1.6, qui reprend les deux premières vagues de
Kondratiev en corrélant le début de chaque cycle avec une grappe d’innovations majeures. On
voit clairement ici comment fonctionne le passage de la corrélation à la causalité : il y a effec-
tivement une corrélation entre les innovations mentionnées et le début de chaque vague, mais

9. Pour mettre en évidence les cycles, Kondratiev procédait à l’estimation mathématique de la tendance de longue
durée, puis calculait et mettait en évidence les écarts par rapport à cette dernière, qu’il soumettait ensuite à un lissage
par moyenne mobile.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 13

cette corrélation n’implique pas l’existence d’une causalité, c’est-à-dire qu’on ne peut pas affir-
mer avec une certitude « scientifique » que ce sont les innovations qui créent le cycle.

FIGURE 1.6.
Innovations majeures et cycles (ou vagues) de Kondratiev, la périodicité varie selon les auteurs ;
les avis divergent sur la réalité du cycle de Kondratiev à partir des années 1990

Le fait que deux variables soient « fortement corrélées » ne démontre pas qu’il y ait une rela-
tion de causalité entre l’une et l’autre. Le contre-exemple le plus typique est celui dans lequel
les deux variables sont en fait corrélées chacune à une troisième. Exemple, la vente de crèmes
glacées et le nombre de morts par noyade. Ces deux « variables » augmentent et diminuent de
concert. Il y a donc une corrélation entre ces deux variables, corrélation qui prend la forme
d’une « covariation ». Pour autant, ce n’est probablement pas la vente de crèmes glacées qui est
la cause des noyades. Inversement, les noyades ne sont sans doute pas causées par la vente de
crèmes glacées. En fait, ces deux phénomènes sont chacun corrélés à un troisième facteur, à
savoir le beau temps. Quand il fait beau (et chaud), il se vend plus de crèmes glacées et inver-
sement, s’il fait froid, il s’en vend moins. Par ailleurs, quand il fait chaud, plus de personnes se
baignent et il y a donc plus de noyades en termes absolus. Inversement, quand il fait froid, peu
de personnes se baignent et il y a donc peu de noyades.
En histoire des faits économiques, la réalité est un enchevêtrement de différentes causalités et il
faut avancer avec prudence lorsqu’on en explore le champ. Il existe cependant deux outils utiles :
d’une part la notion de « contrefactuel », d’autre part celle de « présomption renforcée de causa-
lité temporelle », dite « causalité » au sens de Clive Granger (prix Nobel d’économie en 2003).

C. L’histoire économique contrefactuelle


La notion d’histoire contrefactuelle permet d’appréhender le rôle causal joué par une variable
sur un ensemble d’évènements : que se serait-il passé en 1789, par exemple, si les conditions
climatiques de 1788 n’avaient pas été aussi rudes10 ? Cela aurait-il suffi à éviter la succession
d’évènements qui a conduit à la Révolution française ?

10. Les conditions climatiques sont éprouvantes en 1788 avec une sécheresse au printemps, de violents orages
le 13 juillet, provoquant de mauvaises récoltes et la hausse du prix des céréales et du pain. La rudesse de
l’hiver qui suit fait grimper le prix du bois de chauffage. Ces phénomènes attisent l’agitation populaire, le poli-
tique étant considéré comme responsable du manque de grains. Des révoltes de subsistances en 1788 attestent,
elles aussi, d’une crise frumentaire à l’origine partielle de la Révolution. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/
Révolution_française.
14 Histoire des faits économiques

Que se serait-il passé si le jeudi noir du 24 octobre 1929 n’avait pas eu lieu ? Cela aurait-il suffi
à éviter la succession d’évènements qui a conduit à la crise de 1929 ?
La notion d’histoire contrefactuelle a longtemps peiné à se faire une place parmi les historiens
orthodoxes, peut-être à cause de la pensée 90 de Blaise Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût
été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » (Pascal, B., 1972 [1669], p. 80), qui prête
autant à réfléchir qu’à sourire.
L’historien économique Robert Fogel a étudié le rôle des chemins de fer dans le développement
des États-Unis (Fogel, R., 1964) en utilisant la méthode contrefactuelle, pour imaginer quel
aurait été le niveau de développement de l’économie en 1890, s’il n’y avait pas eu l’immense
effort de construction d’un réseau de chemin de fer transcontinental. Il est notamment arrivé
à la conclusion qu’il « est très probable que même en l’absence de chemins de fer, les Prairies
américaines auraient été colonisées et exploitées. Des transports bon marché plutôt que des
chemins de fer étaient la condition nécessaire à l’émergence des États du Centre-Nord en tant
que grenier à blé de la nation. Le chemin de fer était sans aucun doute le moyen de transport
le plus efficace dont disposaient les agriculteurs du pays. Mais la combinaison du transport en
chariot et du transport par voie d’eau aurait pu fournir un substitut relativement bon au légen-
daire cheval de fer » (Fogel, R.W., 1964, p. 219). On voit, à partir de l’exemple étudié par Fogel,
que l’utilité des scénarios contrefactuels ne dépend pas tant de ce qui s’est produit dans le passé
que d’une évaluation du poids respectif des évènements passés les plus significatifs.
L’historien William Thompson a quant à lui imaginé une série de scénarios contrefactuels pour
étudier comment huit économies dominantes : la dynastie Song en Chine, l’Empire mongol au
xiiie siècle, les cités-États de Gênes et de Venise, le Portugal, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne
et enfin les États-Unis, ont successivement contribué au processus de mondialisation depuis près
de mille ans (Thompson, W.R., 2010). Il ne faut pas confondre l’histoire contrefactuelle avec les
fictions historiques, il ne faut pas non plus la confondre avec ce qui est parfois appelé l’histoire
alternative ou uchronie, qui repose sur le principe de la réécriture de l’histoire à partir de la
modification d’un évènement du passé, comme dans l’ouvrage de Philip K. Dick Le maître du
Haut Château, qui imagine ce que serait devenu le monde si les forces de l’Axe avaient remporté
la Seconde Guerre mondiale.

D. La causalité temporelle
La causalité temporelle, parfois appelée « causalité au sens de Granger » (Clive Granger a reçu
le prix Nobel d’économie en 2003 pour ses travaux sur la causalité temporelle), est un moyen
d’identifier les liens causaux dans les évolutions chronologiques, initialement utilisé pour les
phénomènes qui se déroulent à de fortes fréquences. Mais le principe peut aussi être retenu
pour réfléchir sur des phénomènes historiques. Il repose sur l’idée suivante : si deux variables
présentent une corrélation qui se déroule dans le temps, mais qu’une des deux variables semble
précéder l’autre, on peut sinon en déduire un impact causal, du moins réfléchir à l’éventua-
lité de la causalité suggérée par le décalage temporel (qui s’ajoute à la corrélation statistique).
Par exemple, le PIB et le chômage sont deux variables qui évoluent systématiquement en sens
inverse (plus le PIB augmente, plus le chômage se réduit et plus le PIB se réduit, plus le chômage
augmente). Mais, de plus, le PIB augmente avant que le chômage ne se réduise, ce qui élimine
la possibilité que la corrélation inverse entre ces deux variables s’explique par l’influence du
chômage sur le PIB.
Plus généralement, une corrélation ayant été observée, si l’on cherche à en inférer une causalité,
on regardera si l’une des deux variables est retardée par rapport à l’autre.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 15

1.1.6 Le rôle des institutions


En 1993, le prix Nobel d’économie fut attribué à deux spécialistes de l’histoire quantitative,
Douglass North et Robert Fogel, pour avoir renouvelé la recherche en histoire économique par
l’application de la théorie économique et des méthodes quantitatives aux changements écono-
miques et institutionnels. Si Robert Fogel s’est intéressé à l’histoire contrefactuelle, comme on
l’a vu plus haut, Douglass North a, quant à lui, cherché à appliquer la théorie économique des
coûts de production à l’histoire des faits économique en distinguant deux sortes de coûts : les
coûts de production classiques et les coûts de transaction, c’est-à-dire les coûts liés aux tran-
sactions d’achat et de vente sur un marché. Il reprenait ainsi l’idée développée par l’économiste
Ronald Coase en 1937, prix Nobel d’économie en 1991, selon qui le recours au marché pour
effectuer des transactions comporte des coûts plus ou moins élevés, qu’il appelle « coûts de
transaction » (Coase, R., 1937).
On peut distinguer trois catégories de coûts de transaction :
• les coûts de recherche et d’information : prospection, comparaison du rapport qualité/
prix des différentes prestations proposées, études de marché, etc. ;
• les coûts de négociation et de décision : rédaction et conclusion d’un contrat, etc. ;
• les coûts de surveillance et d’exécution : contrôle de la qualité de la prestation, vérifica-
tion de la livraison, etc.
Dans une société complexe, près de la moitié des activités sont des activités visant à réduire ces
coûts, et non des activités de production directe. Selon Douglass North, le succès des pays qui
ont connu la révolution industrielle est dû à la mise en place progressive d’institutions adaptées,
propres à contenir la montée des coûts de transactions qui accompagne la division accrue du
travail, et donc la complexité croissante des sociétés. Ainsi, alors que le développement écono-
mique s’accompagne d’une réduction des coûts de production au fur et à mesure que la société se
spécialise, on assiste parallèlement à un accroissement des coûts de transaction, car les relations
économiques se complexifient.
Pour que le développement économique se produise, il faut que la baisse des coûts de produc-
tion ne soit pas annulée par la hausse des coûts de transaction. C’est pour cela que le rôle des
institutions, c’est-à-dire les règles juridiques qui garantissent les droits et notamment le droit de
propriété, sont essentielles. En effet, c’est aux institutions que revient le rôle de limiter la hausse
des coûts de transaction.
Il y a quatre composantes particulièrement importantes dans la définition de l’environnement
institutionnel11 :
• Le régime politique (en particulier son degré de centralisation et l’existence ou non de
puissants mécanismes de contrôle) ;
• Le cadre administratif (son degré d’expertise, son pouvoir plus ou moins discrétionnaire) ;
• Le système juridique (et sa capacité à faire respecter les accords transactionnels) ;
• Enfin, le système de valeurs et de normes qui structurent les comportements des agents
(par exemple, l’importance accordée au respect de l’engagement pris).

11. D’après Claude Ménard, https://www.universalis.fr/encyclopedie/couts-de-transaction/4-couts-de-transaction-et-


organisation-sociale-efficace/.
16 Histoire des faits économiques

Douglas North oppose ainsi les institutions espagnole et anglaise au moment de la conquête
de l’Amérique, afin d’expliquer pourquoi la colonisation européenne de l’Amérique a produit
simultanément du sous-développement (en Amérique centrale et du Sud) et du développement
(en Amérique du Nord) :
• L’Espagne a colonisé une grande partie de l’Amérique centrale et du Sud pour son seul
profit et avec des méthodes de gouvernement centralisées, sans respect des libertés indi-
viduelles et de la propriété privée. La bureaucratie de la couronne d’Espagne aurait en
conséquence, par manque d’institutions économiques appropriées, maintenu l’Amérique
centrale et du Sud dans une situation de sous-développement.
• L’Angleterre, au contraire, est présentée comme pionnière en matière d’institutions favo-
rables au développement : grande charte de 1215 (Magna Carta), accordée par le roi Jean
sans Terre à la noblesse à qui elle reconnaît certaines libertés, notamment dans les règles
d’accession et de transmission de la propriété, et qui fixe des limites au prélèvement de
l’impôt ou encore l’habeas corpus de 1679 (propriété de soi), qui abolit l’emprisonnement
arbitraire12. Pour North, ce sont ces institutions qui ont influencé le développement des
États-Unis et qui expliquent le succès du capitalisme américain.

1.2 DE L’APPARITION DE L’HOMO SAPIENS À L’AUBE DES TEMPS


MODERNES
L’Antiquité commence avec l’écriture, vers – 3600 à – 3200 environ avant notre ère, et se ter-
mine vers 500 avec la fin de l’Empire romain d’Occident. En Occident, la période qui s’ouvre
après l’Antiquité, le Moyen Âge, dure jusqu’au début des grandes découvertes géographiques,
vers 1500. Enfin, l’époque dite des « temps modernes » commence en 1500, tandis que l’époque
contemporaine commence en 1800.
À partir de 1 800, le monde connaît :
• Une explosion démographique13 : d’environ un milliard d’habitants sur la planète en 1804,
on passe à deux en 1927, trois en 1960, quatre en 1974, cinq en 1987, six en 1999 et plus
de sept en 2017, avec des prévisions qui indiquent que la population mondiale atteindra
neuf milliards de personnes vers 2050.
• Une croissance du niveau de vie : depuis 1820, le PIB réel par habitant a été multiplié
par plus de treize en moyenne mondiale et par plus de quarante en Europe occidentale
(Maddison, A., p. 264, tableau B-21).

1.2.1 L’Homo sapiens et l’occupation progressive


de l’espace planétaire
Jusqu’en 2017, on estimait l’apparition de l’Homo sapiens en Afrique aux environs de – 200 000 ans,
mais la découverte en juin 2017 des restes d’un Homo sapiens sur un site archéologique maro-
cain (Djebel Irhoud) a déplacé cette date à environ – 315 000 ans. La migration hors d’Afrique de

12. En vertu de ce principe, toute personne arrêtée a le droit de savoir pourquoi elle est arrêtée et de quoi elle est
accusée.
13. Voir http://en.wikipedia.org/wiki/World_population_milestones.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 17

FIGURE 1.7.
De l’Homo sapiens aux temps modernes

l’Homo sapiens s’est déroulée en deux vagues au moins : la première, autour de 177 000 ans14 à
100 000 ans, la seconde, il y a environ 70 000 à 60 000 ans. Préalablement à l’arrivée de l’Homo
sapiens, l’Europe et l’Asie étaient peuplées par des espèces cousines ayant quitté l’Afrique plus
d’un million d’années auparavant. C’est la recherche de nourriture et de meilleures conditions
de vie qui a poussé les hommes à quitter l’Afrique en suivant ce que les paléoanthropologues
appellent des « corridors verts ». Petit à petit, la totalité de la planète a été occupée.15

1.2.2 La révolution néolithique


A. L’agriculture
L’apparition de l’agriculture constitue une évolution majeure. Petit à petit, certains peuples ont
sélectionné et cultivé des plantes, ce qui a entraîné un changement radical de mode de vie :
auparavant nomades, les humains sont progressivement devenus sédentaires. Les plus anciens
sites d’agriculture ont été découverts en Mésopotamie, dans la zone dite du « croissant fertile »
comprise entre les fleuves Tigre et Euphrate, et remontent environ à – 10 000 ans. Mais d’autres
sites agricoles, d’une ancienneté comparable, ont été mis au jour à différents endroits de la pla-
nète, notamment en Amérique et en Chine.
L’adoption de l’agriculture a été contemporaine d’une augmentation massive de la population
humaine. Bien que l’on ne dispose que d’informations très imprécises sur l’évolution de la popu-
lation mondiale à cette période, il est admis qu’avant l’apparition de l’agriculture, le mode de vie
des chasseurs cueilleurs limitait l’augmentation de la population mondiale, qui n’a pas dépassé
2,5 millions avant – 8000, date à partir de laquelle l’agriculture et les premiers villages appa-
raissent au Moyen-Orient, s’accompagnant d’une forte augmentation de la population, qui est

14. Ankita Mehta (26 janvier 2018). « A 177,000-year-old jawbone fossil discovered in Israel is oldest human
remains found outside Africa », International Business Times.
15. Voir : https://www.earthmagazine.org/article/green-corridors-led-humans-out-africa.
18 Histoire des faits économiques

passée de 2,5 millions en – 8000 à 250 millions environ en l’an 0, la population mondiale étant
de mieux en mieux connue grâce aux premiers recensements16.
L’explosion démographique liée au développement de l’agriculture s’expliquerait ainsi :
• L’agriculture permet d’alimenter un plus grand nombre de personnes que la chasse et la
cueillette.
• Dans les sociétés agricoles, l’interruption de l’allaitement est beaucoup plus rapide, car
les femmes doivent reprendre le travail. De ce fait, elles ont des enfants à un rythme plus
rapide, environ un par an.
• L’élevage sédentaire augmente aussi la proximité entre les hommes et les animaux. Les
populations exposées de génération en génération deviennent alors plus résistantes à cer-
taines maladies17.

B. Les outils en bronze et en fer


Une autre évolution importante concerne la fabrication des outils, d’abord en pierre, puis en
bronze et en fer. Les outils en bronze (alliage de cuivre et d’étain) apparaissent vers – 3000.
L’extraction du cuivre et son utilisation pour fabriquer des outils et des armes est sans doute la
plus ancienne industrie, avec celle de l’or. En effet, le cuivre et l’or sont présents naturellement
sous forme métallique. Il suffit de les prendre et de les marteler. Les humains découvrirent sans
doute par hasard qu’en chauffant le cuivre, il était plus facile de le modeler et même de le fondre.
Le cuivre faisait l’objet d’un commerce sur de très longues distances et c’est probablement le
premier produit pour lequel on puisse parler de « marché mondial ».
Les outils en fer apparaissent vers – 1 000 : cette évolution est essentiellement liée à la capacité
de produire des températures élevées (Giraudo, A., 2015, p. 22), car pour fondre le fer il faut pro-
duire une température minimale de 1500 degrés. Préalablement à cette capacité technologique,
les hommes utilisaient le fer contenu dans les météorites (le fer « tombé du ciel » était considéré
comme un « cadeau des dieux » et, à ce titre, très recherché). La métallurgie du fer est née dans
le nord de la Syrie actuelle, une région susceptible de fournir du minerai et des arbres (pour le
charbon nécessaire à la production du fer).

1.2.3 Les échanges précèdent la monnaie


A. Le troc a‑t‑il vraiment précédé la monnaie ?
Selon l’anthropologue David Graeber (Graeber, D., 2013, chapitre 2, « Le mythe du troc »), le
troc pur est une histoire mythique inventée par Adam Smith pour justifier la nécessité pratique
de la monnaie. Pour Graeber, il n’existe aucune trace archéologique des prétendues relations
de troc qui auraient existé avant la monnaie. Il résume ainsi la question : « Effectivement, notre
récit habituel de l’histoire monétaire marche à reculons. Il est faux que nous ayons commencé
par le troc, puis découvert la monnaie, et enfin développé des systèmes de crédit. L’évolution

16. Voir http://en.wikipedia.org/wiki/World_population_estimates. On sait grâce à un recensement réalisé vers l’an 2


que la Chine (dynastie Han, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Dynastie_Han) était alors peuplée de 57 millions d’habi-
tants. Voir http://en.wikipedia.org/wiki/Census.
17. On note aussi une réduction de la taille moyenne, qui serait passée de 1,8 mètre à 1,63 mètre, principalement en
raison de deux facteurs affectant la croissance des enfants : les famines liées aux crises de production des ressources
alimentaires et la pénibilité du travail dans les champs.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 19

a eu lieu dans l’autre sens. La monnaie virtuelle, comme nous l’appelons aujourd’hui, est
apparue la première. Les pièces de monnaie sont venues bien plus tard, et leur usage s’est
diffusé inégalement, sans jamais remplacer entièrement les systèmes de crédit. Quant au troc,
il semble s’agir surtout d’une sorte de sous-produit accidentel de l’usage des pièces de mon-
naie ou du papier-monnaie. Historiquement, [le troc] c’est essentiellement ce que font les gens
habitués à utiliser les pièces de monnaie quand, pour une raison quelconque, ils n’en ont pas. »
(Graeber, D. 2011, p. 40 de l’édition anglaise)
Un bon exemple de troc « semi-monétaire », l’or intervenant dans la transaction, est celui pra-
tiqué par les Phéniciens sur les côtes d’Afrique de l’Ouest avec les populations locales, que
l’historien grec Hérodote (– 480 à – 425 av. J.-C.) appelle le troc « muet » :
« Les Carthaginois disent qu’au-delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont
faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux, et
les rangent le long du rivage : ils remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de
fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et, après y
avoir mis de l’or pour le prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors
de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et, si elle leur paraît répondre
au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont. Mais, s’il n’y en a pas pour leur
valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent
ensuite, et ajoutent quelque chose, jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font
jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en
ait pour la valeur de leurs marchandises ; et ceux du pays n’emportent point les marchandises
avant que les Carthaginois n’aient enlevé l’or. » (Hérodote, Histoires, livre IV)

B. Premières traces d’échanges


L’échange de produits sur de longues distances existe depuis des temps immémoriaux. Il existe
de nombreuses incertitudes sur la datation (Dogan, I. B., 2008), mais il est certain que les
anthropologues ont découvert sur de nombreux sites des objets dont ils ont pu établir qu’ils
avaient été fabriqués à des dizaines de milliers de kilomètres de là. Cette ancienneté des pre-
miers échanges peut s’expliquer par le fait que l’échange est une caractéristique spécifiquement
humaine. Adam Smith le soulignait déjà : « On n’a jamais vu de chien faire de propos délibéré
l’échange d’un os avec un autre chien. On n’a jamais vu d’animal chercher à faire entendre à un
autre par sa voix ou ses gestes : ceci est à moi, cela est à toi ; je te donnerai l’un pour l’autre. »
(Adam Smith, 1888 [1776], p. 21)

Le commerce de l’obsidienne
L’obsidienne est une roche volcanique de couleur grise, vert foncé, rouge ou noire. Elle était
utilisée – conjointement avec le silex – pour la fabrication de tranchant pour les armes et les
outils, ainsi que comme bijou, au cours de la préhistoire et dans l’Antiquité. Son nom viendrait
d’Obsius, un personnage de la Rome antique qui aurait signalé en premier la présence de cette
roche en Éthiopie. Il existe aussi de nombreuses traces d’utilisation de l’obsidienne dans le sud
de l’Europe au néolithique, où une forme de commerce et de transport de la pierre était mise en
place depuis les gisements des volcans de l’actuelle Italie. Des outils en obsidienne ont ainsi été
retrouvés lors de fouilles archéologiques, notamment dans le sud de la France, indiquant qu’il
existait dès cette période un commerce longue distance portant sur l’obsidienne. Ce commerce
était le fait d’artisans spécialisés qui se déplaçaient par voie maritime et distribuaient le produit
de leur artisanat aux communautés visitées (Costa, L.-J., 2007).
20 Histoire des faits économiques

Le cuivre et l’étain
Le cuivre est, avec l’or, le premier métal à avoir été utilisé par les humains, dès le Ve millénaire av.
J.-C. Il fait partie des rares métaux qui se trouvent naturellement en tant que minéral pur, sous une
forme native. Des objets en cuivre datant du IXe millénaire av. J.-C. ont été trouvés sur certains
sites irakiens (Mésopotamie) et, datant de – 5000 environ, dans les Balkans et en Turquie. L’alliage
du cuivre, notamment avec l’étain, a permis de fabriquer des objets en bronze (dit « airain » en
poésie et dans les textes littéraires), à partir de – 3000 avant J.-C. Les civilisations du bassin médi-
terranéen disposaient de cuivre, mais assez peu d’étain, ce qui explique sans doute l’existence d’un
commerce de l’étain précoce, dit « route de l’étain », entre l’Angleterre et le bassin méditerranéen.
D’après plusieurs légendes non vérifiées ce serait Himilcon, explorateur carthaginois du ve siècle
av. J.-C., qui aurait découvert l’existence de ces gisements en Angleterre, plus précisément dans
les îles que les historiens et géographes de l’Antiquité appelaient îles Cassitérides, c’est-à-dire
îles de l’étain (du mot grec kassiteros, qui signifie étain). Cependant, les secrets du commerce de
l’étain étant bien gardés, ce n’est que plus tard que les Romains ont constaté que l’étain provenait
réellement de deux régions : le nord-ouest de l’Espagne et les Cornouailles en Angleterre18. Les
îles Cassitérides n’ont quant à elles jamais été identifiées avec certitude.

C. Les pièces de monnaie et l’essor des échanges


Dans la mesure où le troc est coûteux en énergie et en temps, le passage à la monnaie comme
intermédiaire aux échanges réduisit formidablement les coûts de transaction et permit le déve-
loppement économique.
La monnaie métallique semble s’être progressivement imposée face à d’autres biens, car elle
était plus pratique pour effectuer les échanges. En effet, les sacs de grains, les coquillages, le
sel19 et le chocolat20, s’ils furent parfois utilisés comme instruments d’échange, se révélèrent
moins efficaces que la monnaie. Les Égyptiens de l’Antiquité utilisaient des anneaux d’or,
d’argent ou de cuivre standardisés21 comme unité de mesure et d’échange.
Les Grecs sont les premiers à avoir utilisé de véritables pièces de monnaie. L’invention des
premières pièces métalliques poinçonnées, c’est-à-dire standardisées à un poids garanti par le
poinçonnage, remonte à environ 700 avant J.-C. Elles sont ovales, façonnées dans un alliage d’or
et d’argent (l’électrum) et ont pour emblème la tête d’un lion (Bernstein, S., 2007, p. 49).

18. La ou les Cornouailles sont aujourd’hui un comté d’Angleterre situé à l’extrémité sud-ouest de l’île de Grande-
Bretagne. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Cornouailles.
19. Le sel a servi de moyen d’échange en Éthiopie jusqu’à une période récente, mais aussi dans certaines parties de la
Chine (comme le rapporte Marco Polo), ainsi que sous l’Empire romain, où les soldats étaient parfois rémunérés par
des rations de sel (d’où l’origine du mot « salaire » qui vient du latin « salarium », qui signifie « sel »). Voir Kurlansky,
M., 2003.
20. « Le chocolat est un produit de luxe dans toute la Mésoamérique durant la civilisation précolombienne et les
fèves de cacao sont souvent utilisées comme monnaie d’échange pour faire du troc, payer des impôts et acheter des
esclaves, et ce dès 1 000 ans av. J.-C. Par exemple, un Zontli est égal à 400 fèves, tandis que 8 000 fèves sont égales
à un Xiquipilli. Dans les hiéroglyphes mexicains, un panier contenant 8 000 fèves symbolise le chiffre 800 014. Plus
tard, en 1576, il faut 1200 fèves pour obtenir un peso mexicain. Les Aztèques utilisent un système dans lequel une
dinde coûte cent fèves de cacao et un avocat frais trois fèves. » Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Chocolat#Histoire.
21. Il existe des peintures murales qui montrent des échanges ou des offrandes d’objets en or, en forme d’anneaux, et
l’on a aussi découvert un lingot et des anneaux d’or à El-Amarna en Égypte, dans un pot. L’unité de mesure, le deben
(ou tabanon) est mentionnée dans les textes égyptiens. Durant l’Ancien Empire, le deben pesait 13,6 grammes puis,
au Moyen et Nouvel Empire, sa valeur est définie entre 90 et 91 grammes. Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Deben.
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 21

Hérodote écrit que les Lydiens22 « sont le premier peuple que nous connaissons à avoir battu
monnaie, utilisé des pièces d’or et d’argent et pratiqué le commerce de détail » (Bernstein, S.,
p. 45-6). Suivant l’exemple des Lydiens, les cités grecques commencèrent à frapper chacune
leurs monnaies, marquant ainsi leur unité et leur indépendance. Chaque cité poinçonnait un
signe spécifique – appelé « épicène » – sur la monnaie qu’elle frappait. Pour Athènes, c’était
une chouette. Alexandre le Grand (356 à 321 avant notre ère) instaurera le tétradrachme (quatre
drachmes), pièce d’argent qui fut très répandue dans l’Antiquité23.
En Chine, les pièces les plus anciennes remontent à 221 av. J.-C. émises par l’empereur Qin Shi
Huangdi, elles étaient rondes et trouées d’un carré en leur centre et portaient une simple mention de
poids.

D. La soie et les épices


La route de la soie était un réseau de pistes suivi par les caravanes qui reliait la ville de Chang’an
(actuelle Xi’an) en Chine à la ville d’Antioche en Syrie médiévale (aujourd’hui en Turquie). Elle
tire son nom de la plus précieuse marchandise qui y transitait : la soie. Mais de très nombreux
autres produits voyagent sur cette route : musc, pierres précieuses, porcelaine, étoffes de laine ou
de lin, jade, ambre, ivoire, laque, épices, verre, corail, métaux précieux et armes, etc.
Les plus anciennes traces connues de la route de la soie comme voie de communication remon-
teraient à dynastie Han (221 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.). Au Moyen Âge, la route de la soie fut
empruntée par Marco Polo (1254-1324) lors de son célèbre voyage en Chine, entre 1271 et 1295.
Les épices telles que la cannelle, le gingembre et le curcuma étaient connues et commercialisées
en Orient depuis l’Antiquité. Ces épices faisaient l’objet d’un commerce sur de longues distances
avant le début de l’ère chrétienne. Mais, tout comme ce qui concerne l’étain, leur origine précise
était maintenue cachée par les marchands.

1.2.4 La Méditerranée, berceau de la civilisation

A. Les Phéniciens, pionniers du commerce maritime antique


Les Phéniciens sont les pionniers de la navigation en mer à bord des trières24. Célébrés par
Homère25, leur apogée se situe entre 1350 et 300 avant J.-C. Ils étaient connus comme producteurs
de pourpre et de vêtements teints avec du pourpre (le mot « phoinix » signifie « rouge » en grec). Ils
exportaient aussi du bois de cèdre, de la toile de lin ainsi que du vin, notamment vers l’Égypte26.
Une fresque trouvée dans une tombe égyptienne de la XVIIIe dynastie dépeint sept navires mar-
chands phéniciens débarquant leurs produits en Égypte. Parmi ces produits, on peut reconnaître

22. La Lydie est une ancienne région pays d’Asie Mineure, située sur la mer Égée et dont la capitale était Sardes.
23. Voir http://www.sacra-moneta.com/Monnaies-grecques-antiques/La-monnaie-la-plus-repandue-de-l-antiquite-les-
Alexandres.html.
24. Une trière (grec), ou trirème (latin), est une galère de combat antique, équipée d’une voile. Voir https://
fr.wikipedia.org/wiki/Trière.
25. « Des Phéniciens apportaient une foule de breloques dans leur vaisseau noir » peut-on lire dans l’Odyssée,
chant XV. L’Odyssée est une épopée (long poème narrant les exploits historiques ou mythiques d’un héros ou d’un
peuple) attribuée à Homère, aède (artiste qui chante des épopées) grec ayant vécu à la fin du viie siècle avant J.-C.
26. Le pays de Canaan, autre nom de la Phénicie, est le terme biblique pour désigner la partie du Proche-Orient
située entre la Méditerranée et le Jourdain, correspondant plus ou moins aux territoires de la Palestine historique, de
l’ouest de la Jordanie, du sud de la Syrie et du Liban.
22 Histoire des faits économiques

des jarres à vin cananéennes. Les Phéniciens fondèrent de nombreux comptoirs sur le versant afri-
cain de la Méditerranée, notamment à Carthage en 814 avant J.-C., ancienne colonie phénicienne
qui a développé le commerce en Méditerranée occidentale, sur les côtes de l’actuelle Tunisie.

B. La mer : une opportunité de commerce ou une protection contre les dangers extérieurs ?
En Grèce antique et sous l’Empire romain, le commerce en Méditerranée a connu un essor et
une prospérité considérables. Les transports étaient très coûteux, mais plus encore par terre que
par mer. Autour du bassin méditerranéen, des régions très éloignées pouvaient commercer entre
elles grâce à la mer. Ce rôle essentiel de la mer n’avait pas échappé aux penseurs de l’Antiquité,
qui se sont interrogés sur les avantages et les inconvénients du rôle central de la mer, tant du
point de vue économique que stratégique. Dès le départ, on observe deux visions opposées :
• Soit la mer et les échanges maritimes sont vus comme une opportunité d’accroître la pros-
périté nationale. Plutarque (46-125 après J.-C.) célèbre le rôle de la mer dans les échanges :
« Sans la mer, l’homme serait le plus sauvage, le plus nécessiteux et le moins respecté des
animaux du monde, car c’est elle qui a apporté des Indes la vigne jusqu’en Grèce, puis de
la Grèce jusqu’aux provinces les plus éloignées [de l’Empire romain], et [qui a apporté
aussi] de la Phénicie l’usage des lettres [alphabet] pour la conservation de la mémoire des
choses. » (Plutarque, Œuvres morales, volume 12, « Lequel est le plus utile, le feu ou l’eau ? ») ;
• Soit, au contraire, ils sont vus comme une menace potentielle pour la nation et son éco-
nomie. Ainsi, Horace (65 av. J.-C.–8 av. J.-C.) pensait-il que les dieux avaient placé – en
vain – la mer entre les hommes pour les empêcher de se quereller : « C’est en vain qu’un
Dieu prudent a séparé les terres par l’Océan qui disjoint, si les nefs impies franchissent
les gués qui ne devaient pas être tentés. Audacieuse à tout braver, la race humaine se rue
vers l’impiété défendue. » (Horace, Odes et Epodes)

C. Préjugés modérés à l’égard du commerce international


L’attitude méprisante des philosophes de l’Antiquité à l’égard des activités commerciales – indignes
des hommes libres – est bien connue. Platon (– 428 à – 348) suggère ainsi dans La République que
dans une cité bien gouvernée, le commerce et l’activité agricole sont réservés aux personnes de
condition inférieure ou impropres à toute autre activité.
Le commerce international bénéficie cependant d’une meilleure presse. Ainsi, Cicéron (–106 à
–43) écrit-il par exemple que : « Le commerce ne convient qu’aux esclaves, s’il se fait en petit ;
mais il se relève lorsqu’il se fait en grand, qu’il apporte dans un même pays les productions
du monde entier, qu’il les met à la portée du grand nombre et garde toujours une parfaite
loyauté. » (Cicéron, Traité des devoirs, livre I)
De même, Pline le jeune (61 à 113 après J.-C.) loue-t-il Trajan pour avoir fait construire routes
et ports : « Le père de la patrie [Trajan] assure si bien les ports, qu’il semble avoir rendu à la
terre ses chemins, à la mer ses rivages, aux rivages leurs mers ; et il réunit si étroitement toutes
les nations par le commerce, que ce qui n’est produit que dans un lieu, semble croître partout. »
(Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan)
En revanche, Xénophon (430 à 355 av. J.-C.) se moque de l’appât du gain qui motive les marchands :
« Ces marchands-là aiment singulièrement le blé, dès qu’ils entendent parler d’un pays où il
abonde, ils y naviguent, traversant la mer Égée, le Pont-Euxin, la mer de Sicile : là ils en prennent
tant qu’ils peuvent, puis ils le rapportent par mer sur le vaisseau qui les porte eux-mêmes. S’ils
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 23

ont besoin d’argent, ce n’est pas au hasard ni au premier endroit qu’ils déchargent le bâtiment ;
mais quand ils entendent parler d’un pays où le blé est à haut prix et dont les habitants sont prêts
à le payer cher, ils s’y rendent et font livraison. » (Xénophon, L’économique, chapitre 20)

1.2.5 Les bénéfices de la division nationale et internationale du travail


Platon est l’un des premiers philosophes à avoir remarqué qu’au niveau de la société, « on fait
plus et mieux et plus aisément, lorsque chacun ne fait qu’une chose, celle à laquelle il est
propre », ou encore que « la société est un regroupement d’individus qui trouvent avantage à
vivre ensemble parce que cela leur permet de diviser entre eux les tâches et de se spécialiser
de plus en plus dans l’exercice d’une activité déterminée. Ainsi apparaissent les divers métiers,
puis le commerce intérieur et extérieur » (Platon, La République, livre III).
Xénophon complète cette idée en ajoutant que la division du travail augmente l’efficacité de la
production et se trouve favorisée par la taille de la communauté : « Au reste, ce n’est pas seulement
pour les raisons que je viens d’alléguer que les mets envoyés par le roi font plaisir ; en réalité, tout
ce qui vient de la table du roi est d’une saveur supérieure. Et l’on ne doit pas s’en étonner ; car
de même que les autres métiers sont pratiqués avec plus d’art dans les grandes villes, de même
les aliments du roi sont beaucoup mieux apprêtés. Dans les petites villes, en effet, ce sont les
mêmes artisans qui fabriquent le lit, la porte, la charrue, la table et qui bâtissent même souvent la
maison, bien heureux encore, si avec tant de métiers, ils trouvent assez de clients pour les nourrir.
Or il est impossible qu’un homme qui fait plusieurs métiers les fasse tous parfaitement. Dans les
grandes villes, au contraire, où beaucoup de gens ont besoin de chaque espèce de choses, un seul
métier suffit pour nourrir un artisan, et parfois même une simple partie de ce métier : tel homme
chausse les hommes, tel autre, les femmes ; il arrive même qu’ils trouvent à vivre en se bornant,
l’un à coudre le cuir, l’autre à le découper, un autre en ne taillant que l’empeigne, un autre en ne
faisant autre chose que d’assembler ces pièces. Il s’ensuit que celui qui s’est spécialisé dans une
toute petite partie d’un métier est tenu d’y exceller. » (Xénophon, Cyropédie, livre VIII, chap. 2)

A. L’autosuffisance : importer et exporter ce qui est strictement nécessaire


Les philosophes grecs craignaient qu’une trop grande ouverture au commerce avec l’étranger
n’expose les citoyens à une corruption de leurs valeurs morales. Pour Platon, le commerce avec
l’extérieur de la cité doit, certes, être libre de tout droit de douane ou taxe, mais doit se limiter
au strict nécessaire, en évitant le superflu et sans céder à l’appât du gain : « Que personne dans
l’État ne paye de droit de douane pour des marchandises exportées ou importées. Pour l’encens
et pour toutes les denrées du même genre qu’on offre aux dieux, pour la pourpre et toutes les
teintures que le pays ne fournit pas, ou pour les produits étrangers dont un art quelconque
puisse avoir besoin, qu’on ne les introduise pas sous quelque raison de nécessité que ce puisse
être, et qu’on n’exporte pas non plus les denrées qui doivent demeurer dans le pays. Quant aux
armes et aux instruments propres à la guerre, si l’on a besoin d’ouvriers étrangers, de bois, de
métaux, de matières à faire des liens ou de certains animaux utiles à cette fin, les hipparques
et les stratèges auront tout pouvoir d’importer et d’exporter le nécessaire, et de donner et de
recevoir au nom de la ville, et les gardiens des lois feront à ce propos les lois convenables et
suffisantes. Mais il ne sera permis à personne dans tout notre territoire et dans notre ville de
trafiquer de ces matières ni d’aucune autre en vue de s’enrichir. » (Platon, Les Lois)
Aristote, dans la Politique, réfléchissant au choix de la meilleure localisation pour implan-
ter une nouvelle cité, explique qu’il faut choisir un territoire qui permet d’assurer au maximum
24 Histoire des faits économiques

l’autosuffisance, cela afin de limiter le commerce extérieur et de préserver les valeurs morales de
la cité. Le commerce extérieur est davantage perçu comme une nécessité non dépourvue de danger
que comme une opportunité. C’est le moyen de se procurer ce dont la cité manque et, accessoire-
ment, d’exporter d’éventuels surplus : « La mer permet encore de satisfaire les besoins de la cité,
c’est-à-dire d’importer ce que le pays ne produit pas et d’exporter les denrées dont il abonde.
Mais la cité dans son commerce doit ne penser qu’à elle et jamais aux autres peuples. On ne se
fait le marché commercial de toutes les nations que par avidité. » (Aristote, Politique, livre IV)

B. Pourquoi exporter les meilleurs produits du terroir ?


Selon une légende, l’exportation de figues hors de l’Attique27 était illégale, parce que « l’on sup-
posait cette espèce de fruit si excellente que les Athéniens la jugeaient trop délicieuse pour le
palais des étrangers ».28 Ce serait l’origine du mot « sycophante », c’est-à-dire celui qui dénonce
l’exportation de figues… On peut y voir, chez les anciens, le désir de garder pour eux le meilleur
de leur production, un réflexe de terroir qui reste très largement répandu aujourd’hui, sans parler
de l’interdiction d’exporter les œuvres d’art lorsqu’elles appartiennent au patrimoine national.

C. La doctrine du commerce providentiel


La doctrine du commerce providentiel ou « providentialisme » (Maneschi, A., 1998, p. 26), aussi
appelée « doctrine de l’économie universelle » (Irwin, D., 1996, p. 15), a d’abord été simple-
ment la reconnaissance du rôle providentiel joué par la mer en tant que moyen de favoriser les
échanges. Elle a ensuite évolué vers une explication des origines du commerce international
comme étant la volonté divine ou providentielle de compenser l’inégale distribution géogra-
phique des richesses en permettant aux humains de commercer entre eux, pour s’apporter les
uns aux autres ce qui leur manquait. On peut la résumer ainsi (Irwin, D., 1996, p. 15) :
• Conviction « cosmopolite et stoïcienne » selon laquelle tous les humains sont frères et
sœurs, sans différence entre les races et les origines ;
• Reconnaissance des bénéfices qui découlent du commerce international des produits ;
• Affirmation que si les ressources sont inégalement réparties sur le globe, c’est que cette
inégale répartition a été voulue par la divine Providence afin de promouvoir le commerce
et la coopération pacifiques entre les hommes.
On retrouve cette théorie à des degrés divers chez plusieurs auteurs, de Sénèque à Plutarque, en
passant par Libanius. Le paragraphe suivant, extrait des Orations III de Libanius, illustre cette
conception : « Dieu n’a pas réparti (uniformément) tous les produits sur toutes les parties de
la terre, mais a [inégalement] distribué ses dons sur différentes régions, afin que les hommes
puissent cultiver des relations et qu’ils aient besoin les uns des autres. Et ainsi il a créé le com-
merce, afin que tous les hommes soient en mesure d’avoir la jouissance commune des fruits de
la terre, où qu’ils soient produits. » (Traduit à partir d’Irwin, D., 1996, p. 16)

27. Région d’Athènes.


28. David Hume, Of the Balance of Trade (1742) : « Les gens instruits savent bien que les anciennes lois d’Athènes
faisaient de l’exportation des figues un crime, car, en Attique, on supposait cette espèce de fruit si excellente que les
Athéniens la jugeaient trop délicieuse pour le palais des étrangers ; et ils prenaient tant au sérieux cette ridicule prohibi-
tion que les délateurs furent appelés chez eux sycophantes, mot formé à partir de deux mots grecs qui signifient figue et
découvreur. Dans d’anciens actes du parlement, il y a des preuves de la même ignorance sous le règne d’Edouar III et,
jusqu’à ce jour, en France, l’exportation du blé est presque toujours prohibée afin, dit-on, d’empêcher les famines, alors
qu’il est évident que rien ne contribue plus aux fréquentes famines dont souffre ce pays fertile. » http://classiques.uqac.
ca/classiques/Hume_david/essais_moraux_pol_lit/sept_essais_economiques/sept_essais_economiques.doc
De l’histoire évènementielle à l’histoire économique 25

1.2.6 Renaissance du commerce au Moyen Âge


La « révolution commerciale » du Moyen Âge a débuté au xe siècle et a duré jusqu’à la révolution
industrielle qui lui a succédé, au milieu du xviiie siècle. Le terme « révolution commerciale » fut
introduit par l’historien Karl Polanyi dans son ouvrage majeur, La Grande Transformation, paru en
1944. La période allant de l’an 1000 à 1400 connut une relative croissance démographique en Europe,
puisque la population y passa de 56,4 à 78,1 millions (avec une pointe à 78,7 millions avant la peste
noire qui ravagea l’Ancien Monde de 1347 à 1351)29. Plusieurs facteurs peuvent être invoqués : absence
d’invasions, climat favorable, lente amélioration des techniques agricoles et accroissement des sur-
faces cultivées par défrichements. Les contacts entre l’Orient et l’Occident se sont multipliés. Un désir
puissant de commerce s’est alors développé et a bénéficié de plusieurs innovations importantes.

A. L’introduction des chiffres arabes dans les calculs commerciaux


Le mathématicien italien Leonardo Fibonacci (1175-1250), connu pour sa célèbre suite30, est égale-
ment à l’origine de l’introduction des chiffres arabes en Occident, beaucoup plus simples à utiliser
que les chiffres romains pour les calculs commerciaux. En 1202, il publia en effet le Liber abaci
(le livre des calculs), un traité de comptabilité fondé sur le calcul décimal avec les chiffres arabes.

B. Le perfectionnement de la comptabilité
La comptabilité en partie double a été codifiée par Luca Pacioli à la fin du xve siècle dans le traité
de comptabilité intitulé Tractatus XI particularis de computibus et scripturis, publié à Venise en
1494. Cependant, ce système était déjà d’emploi fréquent dans les banques italiennes depuis la
fin du xiiie siècle. Des découvertes récentes situent cette invention bien plus tôt dans le temps, en
Égypte antique, il y a environ 3700 ans. L’économiste Werner Sombart voit dans le développement
de la comptabilité en partie double une des conditions de l’émergence du capitalisme.31

C. Les associations de marchands ou hanses


Les hanses étaient des associations de marchands qui entretenaient un réseau de correspondants
qui les renseignaient sur les différents droits de péage et sur les meilleurs moyens d’optimiser
les trajets, ainsi que sur la nature, la qualité et le prix des marchandises disponibles. Bruges,
prospère grâce à son port sur la mer du Nord, était au centre d’une hanse qui fédérait cinq à sept
villes32. Bruges était aussi un carrefour d’échanges où les marchands venaient s’approvisionner,
notamment en laines anglaises, pour revendre ensuite dans toute l’Europe33. Lübeck, en bordure
de la mer Baltique, fédérait une seconde hanse, très liée à celle de Bruges.

29. Voir https://en. wikipedia.org/wiki/Medieval_demography.


30. La suite de Fibonacci est une suite d’entiers dans laquelle chaque terme est la somme des deux termes qui le précèdent.
Elle commence généralement par les termes 0 et 1 (parfois 1 et 1) et ses premiers termes sont : 0, 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, etc.
Elle doit son nom à Leonardo Fibonacci (1175-1250). Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Suite_de_Fibonacci.
31. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Comptabilité_en_partie_double.
32. « Vers 1050, la Hanse de Bruges, principalement axée sur le commerce avec les îles britanniques, bientôt plus
connue sous le nom de Hanse de Londres, fut constituée. Ses membres étaient pour la majeure partie des marchands de
Bruges ou d’autres villes de la Flandre occidentale, dont un certain nombre s’était établi à Londres. Il s’agissait d’un
groupement bien organisé et disposant d’un réseau d’informations particulièrement performant. Les nouvelles commer-
ciales ou politiques concernant Bruges ou qui y parvenaient, étaient relayées vers les confrères à Londres en moins de
48 heures », extrait de http://users.skynet.be/sb176943/AndriesVandenAbeele/AVDA338.htm (consulté le 12/10/2013).
33. Selon Paul Morren : « Cinq routes principales aboutissaient à Bruges : celle de Londres, celle de Gênes et de
Venise par la Méditerranée et les côtes atlantiques, celle de Hambourg, Lübeck et les villes hanséatiques et, enfin,
celle de Gênes, mais cette fois par terre via la vallée du Rhône et la Champagne. ». (Morren, P., 1984, p. 16).
26 Histoire des faits économiques

D. Les foires au Moyen Âge, lieu de réduction des coûts de transaction


Les foires étaient le véritable poumon du commerce médiéval. Les grands marchands s’y don-
naient rendez-vous et y réglaient d’énormes affaires. Les foires se tenaient dans toute l’Europe,
notamment sur l’axe Londres, Bruges, Reims, Genève, Florence. Elles duraient chacune six ou
sept semaines, selon un calendrier fixé, afin de s’enchaîner les unes par rapport aux autres. Par
exemple, la foire du Lendit34, créée au viie siècle, fut l’une des plus importantes de France jusqu’au
xvie siècle, attirant jusqu’à un millier de marchands venant de toute l’Europe et d’Orient.

E. La lettre de change
Les Templiers sont parfois considérés comme les inventeurs de la lettre de change lorsque, aux
xiie et xiiie siècles, ils accompagnaient les pèlerins chrétiens à Rome ou à Jérusalem. Les pèle-
rins n’avaient ainsi pas besoin de transporter de l’argent et pouvaient récupérer leurs deniers ou
un peu moins auprès d’autres Templiers, en monnaie locale, quand ils arrivaient sur place. En
outre, comme la somme inscrite sur la lettre était libellée en monnaie locale, ils s’épargnaient le
risque d’être lésés dans une opération de change. Ensuite, ce sont les marchands d’Italie du Nord
et de Flandres qui ont repris le principe de la lettre de change. Vers la même époque, mais plus
durablement, les marchands d’Europe, notamment en Flandres, en Champagne et en Italie du
Nord, utilisaient fréquemment la lettre de change pour éviter le transport de fonds.

F. Les cités‑États italiennes, traits d’union entre l’Orient et l’Occident


Les cités-États italiennes se sont développées à partir du Moyen Âge et ont joué un rôle déter-
minant dans le commerce méditerranéen. Les deux républiques maritimes italiennes les plus
connues sont la république de Venise et la république de Gênes.
La république de Venise : Venise était gouvernée par des marchands qui la dotèrent d’une puis-
sante flotte maritime et militaire, grâce à la supériorité technique des galères fabriquées par
l’Arsenal de Venise. Elle abritait aussi d’autres industries que la construction navale, comme
en particulier l’industrie du verre, qui s’était développée sur l’île de Murano. Les verriers de
Murano maintiendront leur monopole sur la fabrication du verre de qualité pendant des siècles
et développeront de nombreuses techniques telles que les cristaux, l’émail, les parures au fil d’or,
les verres multicolores (millefiori), le lait verre (lattimo), et l’imitation de pierres précieuses en
verre. Sa monnaie, le ducat, se répandit rapidement en Europe et dans l’Empire musulman du
fait du rôle central de la république de Venise dans le commerce mondial.
La république de Gênes : si l’Adriatique est sous la domination de Venise, la mer Noire était,
quant à elle, la zone d’influence des Génois. En 1261, par le traité de Nymphaeion, les Génois
avaient obtenu des avantages commerciaux de la part de l’Empire byzantin, dont un quartier
entier de Constantinople (le quartier de Galata), qui devint très prospère. Malgré sa défaite face
à Venise, Gênes demeurera très présente sur les routes commerciales de la Méditerranée jusqu’à
la fin du xviiie siècle.

34. Le mot « lendit » vient du latin « indictus » qui donna « l’endice » en ancien français et qui signifie « ce qui est fixé » ou
« lieu fixé de rencontre ». La foire a disparu en 1793, mais l’emplacement sert toujours de marché à la ville de Saint-Denis.
314 Histoire des faits économiques

7.2.5 Le défi environnemental ............................................................. 276


A. Réchauffement global et pollution des eaux ................................. 276
B. L’empreinte écologique.............................................................. 277
C. L’épuisement des ressources ....................................................... 278
D. La courbe de Kuznets environnementale ...................................... 279
E. La commission Brundtland et la définition du développement
durable ................................................................................... 280
F. La modélisation des liens entre population, technologie,
croissance et environnement ...................................................... 280
7.2.6 L’espoir technologique ............................................................... 281
A. L’éternelle méfiance à l’égard du progrès..................................... 281
B. Le mouvement luddite................................................................ 281
C. Les néo‑luddites face à l’intelligence artificielle............................. 282
D. Biotechnologies et intelligence artificielle..................................... 283

Bibliographie ................................................................................................. 285

Index ..................................................................................................................295
L’histoire des faits économiques,
des premiers temps modernes à nos jours.

C
e livre d’histoire des faits économiques est conçu spécialement pour
les étudiants de premier cycle universitaire et grandes écoles dont
le cursus comprend cette matière. Il couvre la période qui s’étend
des origines de la Révolution industrielle à nos jours. L’approche est
à la fois chronologique et thématique, ce qui permet une mémorisation facile.

Pour aider dans la préparation des révisions et faciliter la mémorisation,


des questions et des QCM corrigées sont disponibles à l’adresse
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« Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »,
écrivait Alexis de Tocqueville en 1840. À l’ère du tout numérique et de la tyrannie
de l’actualité, cet ouvrage fournira aux étudiants les moyens d’éclairer
les principaux enjeux économiques actuels et à venir.

Fabrice Mazerolle est professeur agrégé de sciences économiques et diplômé de l’IEP de Paris.
Il enseigne à l’Université d’Aix-Marseille où il a assuré le cours d’Histoire des faits économiques
aux étudiants de la filière AES de 2002 à 2018.

ISBN 978-2-8073-2636-1 L Dans le cadre du Système


ISSN 2030-2061 Européen de Transfert
M de Crédits (E.C.T.S.), ce manuel
couvre le niveau Licence
(Baccalauréat/Bachelor).
www.deboecksuperieur.com
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