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Et si la Tech pouvait sauver le monde ?

Collection Monde en cours


créée par Jean Viard

Ouvrage édité par Pierre Viard

Série « La Terre en vie »


Cette série s’intitule « La Terre en vie » car elle porte sur les intersections entre enjeux écologiques,
économiques et sociétaux. Elle a comme objectif de contribuer à la description de notre monde tel
qu’il existe, avec ses beautés et ses disgrâces, et d’imaginer un monde possible soutenable dans
lequel chacun pourra vivre dignement et jouir de ses libertés fondamentales. L’écologie est une
problématique mondiale, prendre la Terre comme référentiel paraît donc une évidence. Une Terre en
vie, une Terre à vivre, une Terre à partager !
Pierre Viard

© Éditions de l’Aube, 2024


[Link]

ISBN 978-2-8159-5922-3
Fatie Toko

Et si la Tech pouvait sauver le monde ?


IA, ChatGPT, métavers… au service du progrès humain

éditions de l’aube
ChatGPT* 1 aurait-il pu écrire ce livre ? La réponse est clairement non. Il
aurait pu chercher les informations, les structurer et les synthétiser pour un
résultat prévisible et sans surprise. Mais cela n’aurait pas suffi. Il n’aurait
pu former le dessein nourri par les idées, par le cheminement de la pensée et
par l’empreinte des rencontres et des expériences. Il lui aurait surtout
manqué les nombreux doutes qui m’ont animée et quelques convictions que
seul un être humain a envie de partager avec les autres.
J’ai commencé à m’intéresser aux nouvelles technologies il y a une
dizaine d’années. Bien avant d’avoir développé ce projet d’écriture, j’ai lu
des livres, parcouru des tonnes de pages, au fil de mes inspirations, de mes
questionnements. Aussitôt un concept intégré, il s’avérait déjà obsolète et je
devais donc sans attendre retourner à mes lectures, déambuler sans fin dans
des salons, des expositions.
Une passion est née progressivement, alimentée par cet enchaînement de
découvertes qui m’apportait un éclairage sur ce nouveau monde complexe,
déroutant et passionnant. Je découvrais la portée des combinaisons, la
synthèse des innovations, l’ampleur des accélérations. Je mesurais les
impacts extraordinaires sur l’individu et la société. Chaque découverte
accentuait le vertige, dans un champ sémantique superlatif, constellé
d’hyperboles souvent empruntées aux catastrophes naturelles (tectonique,
cyclone, tsunami…). Et ce sentiment qu’enfin je touchais là un domaine
dans lequel ma curiosité ne serait jamais assouvie amplifiait la passion.
J’ai pris peu à peu conscience d’une nécessité absolue et salutaire : celle
d’éviter les théories simplistes des technophiles, trop béats pour être
honnêtes, mais aussi celles des technophobes, aux arguments bien trop
rapides, et dont mon naturel optimiste m’éloignait définitivement.
Il était inutile de tenter d’échapper aux médias qui nous abreuvent de
scénarios catastrophe ou autres dystopies, j’entendais les menaces, mais je
percevais surtout les opportunités. Quand les autres trouvaient que c’était
mieux avant, je me réjouissais de vivre là, dans cette époque, maintenant. Je
choisissais de voir le remède, pas le poison. J’étais convaincue que la
nouvelle vague d’innovations technologiques offre un immense potentiel
pour résoudre les problèmes auxquels l’humanité est confrontée.
Plus tard, j’ai éprouvé le désir de partager mes découvertes, et les pensées
qu’elles ont suscitées. Je devais partager la chance que j’ai eue d’accéder à
ces connaissances dans un environnement privilégié, permis par celles et
ceux qui m’ont offert des ressources et des occasions inestimables
d’assouvir ma soif de savoir.
J’ai cru ne jamais pouvoir finir ce livre. Il a été traversé par des
innovations, mais aussi par des crises sanitaires, économiques, sociétales et
politiques. Chaque crise révélait des fractures et chaque innovation
traduisait une rupture. Chacune apportait une nouvelle dimension, offrait
une nouvelle occasion pour s’emparer et accélérer le rythme des
transformations. Pourtant, rien n’ébranlait ma confiance. J’abandonnais
souvent l’écriture puis j’y revenais inlassablement pour reprendre le fil d’un
essai dont le sujet un jour dépassé s’imposait dès le lendemain au cœur de
l’actualité.
Les métavers* et la révolution ChatGPT faisaient tour à tour irruption
pour rebattre les cartes, raviver nos angoisses et ouvrir de nouveaux champs
de bataille dans l’éternelle guerre entre les intelligences humaines et
artificielles. Qu’à cela ne tienne, je reprenais la plume avec plus de
détermination, car il me semblait que le temps me donnait raison.
Qui aurait dit il y a seulement cinq ans que nous envisagerions de
redéfinir les notions de progrès et de croissance ? Qui aurait imaginé ce
début de mutation de nos valeurs, de remise en cause de nos inébranlables
certitudes, de l’urgence avec laquelle nous nous emparons des questions
éthiques ?
Tout est donc possible, l’Homme est encore et toujours capable de toutes
les bêtises, mais aussi de toutes les bonnes surprises. Je vous invite à lire ce
livre pour découvrir les preuves que la technologie peut servir le progrès et
le bien commun. Bienvenue dans un monde où science rime avec
conscience et confiance.

1. Les mots suivis d’une astérisque sont définis dans le glossaire en fin d’ouvrage.
Préambule

Bien que chacune d’elles s’inscrive dans un contexte historique,


économique et sociologique différent, les révolutions technologiques se
ressemblent en cela qu’elles bouleversent les usages, transforment les
modes de production, les rapports sociaux et les institutions.
Pouvons-nous pour autant inscrire la révolution que nous vivons
actuellement dans la suite logique des précédentes vagues d’innovations
technologiques ? Vivons-nous la suite de la troisième révolution, la
quatrième révolution, ou sommes-nous à l’aube de la cinquième ?
Je crois que la technomutation de notre siècle est unique. L’usage que
nous en avons fait est intimement lié à nos aspirations civilisationnelles.
L’innovation se diffuse dans les activités humaines quand elle répond à un
besoin, à un désir social qui correspond à un lieu, à un temps. Elle devient
alors un usage qui traduit des modes de pensée dominants, un rapport au
progrès, une vision de la liberté individuelle et de l’organisation sociale.
Le reste, la structuration de nouveaux modes de production et de
consommation, est la simple conséquence de nos choix. La technologie
n’est pas neutre, mais elle n’implique ni déterminisme ni vérité
technologique. Chaque civilisation, chaque nation, chaque communauté,
chaque individu détient le pouvoir d’exercer son libre arbitre et sa
responsabilité, pour faire de la technologie un outil au service du progrès
humain et du bien commun.
C’est donc une nouvelle mutation. Plutôt que de céder à la tentation du
pessimisme, il ne tient qu’à nous de reprogrammer nos imaginaires. Il y
aurait mille exemples pour alimenter des scénarios de fictions positives,
pour passer de la dystopie à l’utopie. L’usage est la condition du succès de
l’innovation. Et cela tombe bien, les usages c’est nous.
Introduction
Accélérations technologiques au xxie siècle

Vingt ans d’innovations technologiques qui ont transformé nos vies


On entre dans ce siècle convaincu que la micro-­informatique, internet et la
technologie mobile ont fini de bouleverser nos vies. Qu’est-ce que ce siècle
pourrait nous offrir de plus ? Nous ne soupçonnons pas que nous allons
vivre vingt ans de ruptures technologiques majeures, d’accélérations
vertigineuses, de synthèse créative impressionnante.
À l’aube du nouveau siècle, les innovations s’accélèrent. Le lancement de
l’iPhone, le succès mondial de Facebook et la naissance de nouvelles
plateformes comme Airbnb vont marquer l’esprit du grand public. Dans les
grandes entreprises du numérique, des innovations moins sensationnelles
vont poser les bases de la révolution des usages. Des solutions qui vont
faire exploser la puissance de calcul, les capacités de traitement et de
stockage grâce au cloud*. Le mouvement open source qui démocratise le
développement de nouvelles solutions. Des applications qui augmentent le
potentiel de mobilité et de connectivité en multipliant la vitesse de
transmission des données dans le réseau mondial. L’accès aux services
digitaux qui se massifie. L’ascension fulgurante des réseaux sociaux qui
nous permettent d’interagir avec une grande partie des terriens. Nous
multiplions les écrans et devenons des acteurs du Web qui partagent, notent
et participent à la création de nouveaux services.
Au début des années 2010, le Big Data est sur toutes les lèvres et aucun
mot ne semble assez fort pour traduire sa puissance : l’or, le pétrole,
l’énergie de la nouvelle économie. IBM nous propulse déjà dans l’ère de
l’informatique cognitive avec son super ordinateur Watson qui tente de
reproduire le fonctionnement du cerveau humain et simuler le langage.
Au cours des dernières années, le perfectionnement des modèles
d’apprentissage automatique (machine learning) a permis des avancées
majeures dans le domaine de l’IA*. Ces avancées permettent l’exploitation
de modèles avec des centaines de milliards de paramètres*, représentés par
des neurones artificiels. De nouvelles applications en matière de traitement
du langage et de reconnaissance d’images, impensables auparavant, ont
ainsi pu voir le jour.
Les algorithmes* envahissent le monde. Potentiellement tout est fluide,
intuitif et accessible pour tous et à moindre coût. Pour l’économie, c’est
moins de barrières, plus de valeurs et des effets de réseau qui vont
démultiplier les rendements croissants des grandes entreprises du
numérique obsédées par la course à l’audience. Pour les utilisateurs, c’est
plus de simplicité, plus de commodité grâce à de nouvelles techniques de
design et d’expérience client addictives. Les sciences et les technologies
deviennent multiformes, convergentes et multidisciplinaires pour décupler
leur puissance et leur potentiel de transformation du monde.
La technologie est ambiante, omniprésente. Les objets s’animent pour
réaliser enfin nos rêves d’ubiquité. Notre environnement est truffé de
dispositifs miniaturisés, vidéos et capteurs, qui communiquent
instantanément grâce aux progrès fulgurants de la connectivité 3G, 4G puis
5G. On rêve de voitures autonomes. Le monde devient de plus en plus
intelligent et de moins en moins intelligible.
Le cloud englobe l’économie de son voile nébuleux et transparent.
L’activité humaine se numérise, mais des équipements physiques bien
tangibles se cachent dans les recoins de nos infrastructures urbaines. Les
entrepôts de données et les cartes graphiques accélèrent le passage à
l’échelle de la digitalisation de nos vies, de nos amours, de nos emplois.
Les lois de Moore* continuent leur course, même si elles annoncent des
ralentissements qui imposeront des renouvellements technologiques. Tout
est donc encore possible. Les innovations technologiques se croisent et
convergent avec les progrès des sciences biologiques. La perspective de
fusion des intelligences humaines et artificielles et de l’avènement de
l’homme augmenté réveille toutes nos angoisses. Tous les ingrédients sont
réunis pour inventer un nouveau monde. Les algorithmes se diffusent dans
l’ensemble de nos activités. Les comportements humains et le monde
semblent calculables et modélisables à l’infini. Tout est chamboulé, notre
identité, nos altérités et notre temporalité.
Certains parlent déjà d’une nouvelle génération d’internet, le Web3*. Une
nouvelle promesse d’un numérique décentralisé plus ouvert, plus distribué.
La blockchain* est une innovation radicale, mais elle reste un concept flou
pour le grand public, le Bitcoin* et autres cryptomonnaies* gardent leur
réputation sulfureuse et semblent réservés à des communautés fermées. Fin
2021, quelques mois avant le choc ChatGPT que personne ne soupçonnait,
le patron de Meta nous annonce une nouvelle révolution qui va occuper les
médias pendant quelques mois.
Soyons fous. Le métavers et la somme d’innovations qu’il annonce nous
propulsent cette fois au-delà de la réalité, au-delà de l’univers. Le métavers
ouvre d’autres réalités augmentées, étendues, immersives, virtuelles. On est
conscients que les technologies qui constituent ce concept ne sont pas toutes
matures et accessibles, mais on a envie d’y croire, de se dire que cette fois,
c’est vraiment magique. On pense enfin tenir la rupture technologique du
siècle. Nous comprenons très vite qu’il faut rester prudents, mais qu’il n’est
pas non plus raisonnable de jeter « le bébé Métaversique avec l’eau du bain
de Facebook 2 ».
Concept marketing génial ? Méli-mélo d’innovations ? Annonce d’un
monde virtuel ou d’horizons pluriels ? Peu importe. Les débats et les
questionnements ne feront pas long feu. Avant de rentrer dans les usages, le
métavers devra laisser sa place. Pas de répit. Nous aurons à peine le temps
de comprendre les limites de ce nouveau concept. ChatGPT devient en
quelques jours un phénomène mondial inédit. Dire que c’est un choc est un
doux euphémisme. Nous n’imaginons pas encore, au début de l’année 2023,
le déferlement inouï d’innovations et le nouveau potentiel de transformation
qu’il annonce.

Quand l’IA passe de l’ombre à la lumière : le choc ChatGPT


Je n’aurais jamais cru, quand j’ai commencé à écrire ce livre il y a deux
ans, que l’intelligence artificielle se serait imposée au cœur de l’actualité.
ChatGPT, apparaît pour le grand public en novembre 2022. C’est un modèle
de langage à grande échelle qui a été entraîné avec plus de cent soixante-
quinze milliards de paramètres. Des centaines de milliards de mots issus de
textes sur internet analysés et restitués par une interface qui permet de
converser en langage naturel avec une machine. Personne n’avait prévu ce
coup de théâtre. En quelques semaines, ChatGPT a propulsé l’intelligence
artificielle dans l’air des usages. Ce chatbot* est accessible gratuitement
partout, pour tous. Il n’y a plus de doutes, l’IA est dorénavant entre nos
mains, en libre accès, à portée de clic. Le cycle d’innovation que nous
avions savamment théorisé est complètement chamboulé. C’est un record
d’adoption et de popularité historique. Un million d’utilisateurs en cinq
jours quand il aura fallu deux ans à X et plus de trois ans à Netflix pour
atteindre ce volume d’utilisateurs 3.
Moins de six mois après arrive un nouveau modèle, ­GPT-4, qui décuple la
puissance de ChatGPT. Il déboule dans un torrent impétueux d’innovations
et d’applications. Un rythme d’innovation exponentiel et inédit. Chaque
géant du numérique et chaque start-up présente son moteur de génération de
langage, de texte, de code et de vidéo. Les solutions, un peu maladroites au
début, se perfectionnent sous nos yeux hagards qui ne savent plus distinguer
le vrai du faux. Des programmes informatiques qui imitent à la perfection la
fluidité d’une conversation courante et défient la créativité humaine qui
était censée être notre dernier rempart. Des réponses précises, plausibles et
convaincantes. Une perfection syntaxique et grammaticale. Des images
bluffantes de réalisme.
Au travail et dans le cadre de mes missions d’enseignement, je suis au
cœur de ce chamboulement que nous n’avions pas vu venir. L’intelligence
artificielle sort de nos data offices*. Nous nous réjouissons de cette
innovation qui éveille la curiosité des derniers réfractaires, facilite et
accélère notre mission d’acculturation des dirigeants et de l’ensemble des
salariés. Mais nous devons vite accepter notre propre ignorance et arriver,
en quelques semaines, à capter, comprendre, digérer, structurer, retranscrire
et diffuser ce tsunami d’informations qui ne montre aucun signe
d’essoufflement quand nous sommes déjà au bord de l’épuisement.
Les médias s’affolent, faisant appel à toutes sortes d’experts pour
décrypter ce phénomène. Chacun y va de son analyse. Certains pensent
qu’il n’y a rien de révolutionnaire et que nous avons affaire à un perroquet
qui régurgite des contenus que nous lui avons appris. On l’accuse de tous
les maux. De faire régresser la connaissance et le langage, d’atrophier notre
culture, de standardiser notre savoir, de menacer nos emplois. On tente de
repousser ses limites en lui faisant passer des examens de médecine et du
barreau. Au début de l’année 2023, on l’interdit pour un temps dans les
établissements scolaires de la ville de New York et des établissements
prestigieux comme Sciences Po fixent des règles d’utilisation très strictes.
Son accès est même bloqué temporairement en Italie, dans tout le pays.
Nous savons que le langage n’est pas la pensée. Que ChatGPT a appris les
règles de langage et n’a pas vraiment de sens commun. On se rassure en se
disant qu’il n’a pas de conscience. Un simple outil de distribution
statistique qui fait de la complétion, des réponses aléatoires pour prédire
une succession de mots. Une nouvelle étape de l’évolution des algorithmes
d’apprentissage automatique et du traitement de langage naturel que nous
utilisons déjà. Mais au fond, nous avons déjà l’intuition de son impact
considérable, de cette révolution qui va bouleverser notre manière
d’apprendre, de travailler et même de créer. En réalité, il se révèle être un
outil de raisonnement plus qu’une base de connaissance. Il nous apprend à
poser des problèmes, formuler des questions et argumenter des réponses.
La grande majorité des experts et des citoyens sont abasourdis, inquiets,
pessimistes. ChatGPT a ravivé en quelques jours nos angoisses
existentielles. La peur d’être dépassés, menacés et même remplacés. Ce
petit outil conversationnel questionne à nouveau notre rapport au monde,
notre propre nature et notre vision de l’humanité. Nous basculons entre
aversion et fascination. Les plus grands experts appellent déjà à des pauses,
des moratoires et des réglementations 4.
Passées nos réactions contradictoires, nous adoptons cet outil qui fait
gagner du temps à des millions de personnes à travers le monde et offre aux
organisations d’immenses potentiels de transformation. Il nous faut
quelques semaines pour percevoir les limites, les biais*, les risques et les
erreurs d’un outil qui semblait infaillible. ChatGPT oublie, hallucine 5,
affabule. Peu importe, rien ne freine son succès.
Largement critiqué mais massivement adopté, ChatGPT est en quelque
sorte une intelligence artificielle populaire. Il devient pour les élèves un
compagnon de devoirs, une aide à la candidature pour les chercheurs
d’emploi, un aide-mémoire et une source d’information fabuleuse qui
promet de remplacer les traditionnels moteurs de recherche. Les entreprises
se mettent en ordre de marche pour l’entraîner en espérant accélérer encore
une fois des gains de productivité, des trésors de rentabilité.
En novembre 2023, je revins une dernière fois compléter ces lignes avant
qu’elles ne soient gravées et figées sur ces pages. L’entreprise OpenAI vient
d’annoncer cent millions d’utilisateurs par semaine et des innovations qui
font l’effet d’une déflagration 6. Les utilisateurs auront notamment la
possibilité, via ChatGPT, de créer des chatbots personnalisés à partir d’une
simple requête, sans nécessiter de compétences approfondies en
informatique. OpenAI a non seulement rendu l’IA conversationnelle plus
accessible et puissante, mais a également introduit des fonctionnalités
multimodales*, améliorant la perception et l’expression des machines. Les
utilisateurs pourront exploiter ces nouvelles fonctionnalités pour analyser
des fichiers, décrire et créer des images, et interagir avec la voix.
De nouvelles ruptures technologiques qui annoncent de nouveaux
potentiels. Les IA génératives*, convenablement entraînées, promettent des
bénéfices pour la société, notamment en matière d’éducation et de santé.
C’est plus de puissance à la portée de tous, une nouvelle étape de la
démocratisation du savoir, plus de temps pour la créativité et la
conceptualisation, qui restent notre domaine réservé, la marque de notre
singularité.
Cet ouvrage est un mélange de réflexions et d’exemples pratiques. Je
commence par aborder la relation entre l’innovation technologique et le
progrès pour ensuite explorer des solutions technologiques bénéfiques pour
l’humanité, en structurant le propos autour des objectifs de développement
durable de l’ONU. Ce propos se veut techno-optimiste, mais pas technonaïf.
C’est la raison pour laquelle j’aborde aussi l’ensemble des défis que nous
devons relever pour maîtriser les dangers et les dérives potentiels. Je vous
propose d’explorer ensuite les démarches déjà engagées et celles que nous
devons accélérer pour des technologies plus responsables, équitables,
durables et dignes de confiance.

2. Expression utilisée dans le rapport interministériel rendu par Adrien Basdevant, Camille François,
Rémi Ronfard, « Mission exploratoire sur les métavers », [Link], octobre 2022.
3. Tristan Gaudiaut, « ChatGPT a attiré un million d’utilisateurs en cinq jours. Qu’en est-il d’autres
plateformes populaires ? », [Link], 25 janvier 2023.
4. Future of Life Institute, « Pause giant AI experiments : an open letter », [Link], 22 mars
2023.
5. On dit que ChatGPT hallucine quand il génère des informations qui ne sont pas exactes.
6. Ivan Mehta, « Everything announced at OpenAI’s first developer event », [Link],
7 novembre 2023.
I
Réfléchir et prendre de la hauteur
1
Innovation technologique et progrès

Innovation technologique et progrès : une affaire de perception


2014, Washington, DC. Thomas Friedman aborde le gardien d’un parking
qu’il voit souvent mais à qui il prête habituellement peu d’attention. Celui-
ci lui apprend qu’il tient un blog sur la politique et l’économie de
l’Éthiopie, son pays d’origine. L’auteur s’interroge sur ce nouveau monde
dans lequel un exilé éthiopien cultivé travaille le jour dans un parking et
crée la nuit un lien avec des lecteurs réguliers dans une trentaine de pays.
Cet homme pouvait donc, grâce à internet, le concurrencer, lui, un
éditorialiste de renom du New York Times. « Désormais, n’importe qui peut
lancer un mouvement et faire l’Histoire d’une pression sur le clavier 7. »
2016, Paris. Le phénomène d’ubérisation* défraie la chronique, polarise
les débats et cristallise tous les fantasmes. Il traduit aussi symboliquement
que violemment la manière dont de nouveaux acteurs peuvent dorénavant
bousculer des positions acquises et capter de la valeur sur un marché
historique. C’est une révolution économique qui génère – ou plutôt révèle –
des fractures sociales rendues invisibles depuis des années. Je me rappelle
avoir déjeuné à cette époque avec Denis Jacquet, coauteur du livre
Ubérisation. Un ennemi qui vous veut du bien ? 8, dont l’opinion allait à
contre-courant de celle de la majorité des observateurs. Il appelait, certes, à
l’avènement d’un nouveau contrat social et d’une réflexion éthique, mais il
défendait avec conviction l’opportunité de ces plateformes, « marchepieds
efficaces pour les jeunes actifs des milieux défavorisés ». Pour les uns,
l’espoir de passer du déterminisme à l’intégration sociale, pour les autres,
une révolution qui menace le confort des acquis sociaux.
2023, Casablanca. Je suis à l’African Digital Summit. J’ai quitté Paris il y
a quelques heures. ChatGPT était, entendais-je à longueur de chroniques, au
cœur d’un scénario catastrophe annonciateur de la fin du travail. Ici, au
Maroc, dans les couloirs de l’Hôtel Hyatt, ChatGPT est un sujet de
fascination. Il est perçu comme une opportunité dans un pays jeune qui
pourrait, grâce aux récents exploits de l’IA générative, créer des contenus,
des vidéos et même du cinéma en temps réel et à moindre coût. Je me
remémore alors la puissance de collaboration promise par internet, l’accès
pour tous à tous les savoirs, à tous les pouvoirs.
Selon le niveau de l’échelle sociale ou le côté de la Méditerranée où l’on
se trouve, la technologie menace ou libère notre créativité. Notre perception
du progrès technique varie dans l’espace et dans le temps. Certains
l’apprivoisent, d’autres le rejettent. Chacun l’aborde à son rythme, selon
son histoire et l’idée qu’il se fait de son avenir. On en fait un outil de
domination ou de rattrapage, selon qu’on a tout à perdre au crépuscule de sa
puissance, ou tout à gagner pour construire un meilleur avenir. Ces
accélérations structurent un nouvel ordre technologique sur l’échiquier
mondial. Chaque joueur avance ses pions en fonction de ses atouts, selon
que la démographie promet de nouveaux marchés, ou que des milliards de
dollars accélèrent l’innovation. Dans le vieux continent, la démographie
freine la dynamique d’innovation. Comment croire au progrès quand notre
horizon se rétrécit, quand nous perdons le goût du risque et l’espoir de nous
renouveler en allant à la rencontre de nouvelles communautés, et en nous
intégrant dans de nouveaux écosystèmes 9 ?
Dans son livre en forme de manifeste C’était mieux avant ! 10, Michel
Serres nous rappelle les malédictions du siècle dernier. Des guerres civiles
et mondiales avec des dizaines de milliers de morts. On souffrait d’absence
d’analgésiques et on mourrait d’absence d’antibiotiques. Des viols et des
incestes impunis. Des discriminations et des moqueries insupportables pour
désigner les personnes handicapées. Le corps qui pliait sous le poids de
tâches pénibles exécutées dans des conditions d’hygiène déplorables… Il
convient donc de nous dépouiller des habits de la nostalgie triomphante et
de chercher, en toute humilité, à adopter une analyse nuancée du progrès
techno-scientifique au xxie siècle.

Technologie et progrès : je t’aime, moi non plus


Une relation ambiguë…
« Le progrès ? Disons que c’est une vision du monde où le présent devient
plus important que le passé et fait espérer en l’avenir 11. » Le récent ouvrage
Peut-on encore croire au progrès ? débute par ces propos du sociologue
Jean Viard. Il conserve malgré tout une « force symbolique très positive 12 »
malgré les crises qu’il a traversées. Mi-ange mi-démon, il doit assumer cette
double face. Il est associé depuis deux siècles au progrès technique et
scientifique et est source d’espoirs et de craintes, d’aliénation et
d’émancipation, de promesses et de désillusion. Porteur d’espoir au cœur de
la philosophie des Lumières, il s’inscrit au cœur de la dynamique
d’évolution des sociétés modernes. Il va être ensuite perçu comme un outil
de domination aux mains de puissances colonisatrices, un outil de
dégradation des conditions du travail humain aux mains de puissances
capitalistes, une arme redoutable au service des puissances militaires. La
révolution internet a donné, pendant quelques années, au progrès
technologique des accents prometteurs. Gilles Babinet raconte dans son
excellent livre Comment les hippies, Dieu et la science ont inventé internet
13 comment la révolution de l’informatique a été portée par des idéologies

et des projets de sociétés. L’envie d’émanciper les individus et de construire


un monde meilleur dans les années 1975. La révolution conservatrice et
l’émergence des intérêts individuels au détriment de la communauté dans
les années 1980 en réaction aux crises économiques. À partir des années
1990, l’ouverture au commerce qui se traduira quelques années plus tard
par « l’économie des rendements croissants » favorable aux grandes
plateformes numériques. Voilà comment la technologie, et en particulier la
révolution internet, a progressivement servi les logiques marchandes et
comment le progrès technologique s’est principalement traduit par la
multiplication de services monétisables, par l’exploitation sans réelle
contrepartie de nos données. La technologie est dorénavant pressée
d’optimiser la productivité et la rentabilité des organisations, d’accélérer
notre quête effrénée de confort matériel, de perfectionner et d’améliorer nos
performances individuelles. Le progrès technologique fait l’objet de
critiques de plus en plus virulentes, mais il n’a pas dit son dernier mot.
Au début du xxie siècle, la nouvelle révolution technologique retrouve ses
heures de gloire et revient sous les habits de l’innovation. Elle est glorifiée
par les médias qui sacralisent les patrons de start-up innovant au fond de
leur garage, et les gourous multimillionnaires qui promettent de changer le
monde et définissent le nouveau visage du succès. Steve Jobs et Mark
Zuckerberg représentent ces stars visionnaires qui nous ouvrent, avec les
smartphones et les réseaux sociaux, l’accès à un nouveau monde. Le
progrès retrouve une connotation positive. L’innovation est à la mode, c’est
une notion relative qui valorise le droit à l’erreur. L’âge, le niveau d’études
et la classe sociale ne semblent plus faire obstacle, et on peut espérer que
l’innovation est accessible à toutes et à tous. Le progrès fait tour à tour
l’objet d’éloges et de critiques. Il reste toutefois synonyme de dynamique,
d’évolution et d’avancement sur le chemin du perfectionnement. Il reste
définitivement le seul moyen de conjurer notre destin, d’échapper au
déterminisme, de façonner notre avenir. Il est donc un formidable outil de
liberté et un énorme potentiel d’opportunités que nous réalisons en fonction
de la finalité que nous visons.

La révolution internet : de la confiance à la défiance


La révolution internet, qui a marqué le début du xxie siècle sur le plan de
la connectivité, de la collaboration entre les individus et de la créativité, a
apporté des bénéfices incontestables à la majorité des communautés. Elle a
permis aux habitants de la planète, quels qu’ils soient et où qu’ils se
trouvent, d’avoir accès à des millions de contenus et à des millions
d’individus en un seul clic. Ils ont pu étendre le champ de leurs
connaissances, multiplier leurs capacités grâce à plus d’espace, à plus de
temps. Avec internet, tout est universel, simple, rapide, et pour la majeure
partie en libre accès.
Internet a donné le pouvoir à la « multitude 14 », à la puissance de la foule
connectée, qui peut communiquer via les réseaux sociaux, s’organiser en
communautés, s’entraider dans les forums, noter et donner son avis sur des
millions de produits et de services. Il accentue la transversalité,
l’interdisciplinarité, l’ouverture et la coopération. Il a donné les moyens à
l’intelligence collective de s’exprimer grâce aux plateformes collaboratives,
dont Wikipédia a symbolisé le potentiel en termes de cocréation et de
partage.
Le grand public, sur tous les continents, a profité de son potentiel. Internet
est un formidable assistant dans notre quotidien. Il augmente la capacité de
notre mémoire et notre champ d’apprentissage. Il permet à chacun l’accès à
plus de valeurs en nous donnant les outils pour tester, échouer et se relever.
L’accès au Web a été une occasion pour l’Homme, pour le client, pour
l’élève, le citoyen et le patient de rétablir la symétrie de l’information pour
exiger plus de transparence, plus de pouvoir. Il a permis à des millions
d’individus de sortir de l’anonymat et aux villages les plus reculés du
monde l’accès à de multiples sources documentaires. Voilà tout ce que les
innovations de ce siècle ont permis à beaucoup, et auraient pu permettre à
tous.
À la fin des années 2010, le monde de la Tech s’organise pour capter la
puissance et les opportunités offertes par l’intelligence artificielle.
2018, CES 15 de Las Vegas. Je tente de capter les dernières innovations et
surtout les nouveautés qui annoncent les prochaines mutations. Surveillance
et espionnage sur internet ou exploitation de nos données personnelles à des
fins politiques, les scandales Snowden et Cambridge Analytica ébranlent à
nouveau la confiance en la technologie. Et pourtant, ce salon international
reste encore le temple du solutionnisme. Le CES est une caverne
d’alchimistes dans laquelle on trouve, parmi des milliers de gadgets, des
chaussons et des miroirs connectés. Le monde de la Tech et les malins
entrepreneurs à l’affût des millions investis par le capital-risque sont
convaincus de pouvoir résoudre tous les problèmes du monde à coup de
gadgets connectés. L’homme veut quantifier, surveiller et maîtriser toutes
les activités. L’innovation technologique touche tous les domaines : Sleep
Tech*, Beauty Tech, Sport Tech… Le solutionnisme a commencé à ébranler
notre confiance dans l’innovation technologique. En 2014, Evgeny
Morozov critiquait déjà cette démarche qui consiste à résoudre des
problèmes qui n’existent pas ou bien avant de s’être posé les bonnes
questions. « Aux yeux de celui qui tient un marteau, tout ressemble à un
clou 16. » Si la dynamique de l’écosystème de la Tech à travers le monde
semble chaotique et superficielle, je me surprends à penser que c’est le
reflet d’un monde hyperactif qui tente, dans une créativité parfois
chaotique, de se réinventer. Il est indéniable que le solutionnisme a
largement contribué à dégrader l’image de l’innovation technologique.

Quand la conscience vient au monde de la Tech


2019, retour au CES. Il n’y a pas vraiment de révolution. Le monde de la
Tech semble toujours obsédé par l’idée de simplifier la vie des
consommateurs dans un monde cashless 17, frictionless 18 dans lequel tout
se commande à la voix. Le salon se structure autour de deux géants,
Amazon et Google, qui se battent pour gagner la guerre de la voix et tentent
de s’immiscer sans pudeur dans notre vie privée à travers les objets
connectés. J’ai pourtant une impression différente cette année. Une grande
affiche « Let’s go human 19 » nous accueille dans l’entrée de ce temple de la
technologie et du business. Dans les rues de Las Vegas, des affiches
publicitaires géantes apparaissent parmi les panneaux éblouissants pour
nous assurer que nos données sont bien préservées dans nos smartphones.
L’inclusion s’impose peu à peu dans les conférences et les débats, encore
largement dominés par des hommes. La parité et la diversité sont de
nouvelles préoccupations. Il se passe vraiment quelque chose. Comme si le
monde pressentait qu’il était à la veille de vivre un cataclysme planétaire
qui allait précipiter sa prise de conscience. Le CES fait de nous les témoins
d’un début de réconciliation entre science et conscience. Humanisme ou
réalisme économique ? Pour passer des laboratoires aux usages, il faudra
inclure les minorités, les populations fragiles et les classes moyennes qui
montrent des signes de défiance. Sans oublier les pays émergents et leurs
démographies galopantes, terrains des prochaines batailles commerciales.
Même si ces initiatives peuvent être mues par des considérations
commerciales, elles sont positives et traduisent malgré tout un besoin de
rééquilibrage.
La suite de ma visite au CES confirmera mes impressions. Autour des
gigantesques stands présentant des voitures autonomes rutilantes et
d’impressionnants ballets de drones émergent des solutions de résilience.
Pour sauver notre monde qui doit affronter des crises climatiques et
migratoires, des crises politiques et terroristes, au milieu du désordre que
connaît notre planète, le monde est en quête de sens, de valeurs et d’impact.
L’intelligence artificielle va permettre de relever de nombreux défis
sociétaux et environnementaux, de maîtriser l’adversité et de réduire
l’impact des crises. Le CES présente des solutions de bioclimatisation, des
solutions de mobilité en conditions extrêmes et de communication en
situation d’urgence… L’éthique et la confiance sont aussi au cœur des
débats. Avec les scandales liés aux fuites de données, c’est l’heure de la
transparence pour les entreprises qui doivent regagner la confiance des
clients. Leur capacité à allier innovation et éthique est essentielle pour leur
image de marque.
Las de nous contenter des solutions de confort et de divertissement, nous
attendons impatiemment la preuve que l’intel­ligence artificielle est source
de progrès humain. Le monde commence à réaliser que la course effrénée
au progrès techno­logique a un coût. Que l’innovation ne peut plus être une
finalité en soi, et que nous avons perdu de vue le progrès social et le progrès
moral. Le dévoiement de l’esprit originel du Web ne fait que traduire une
désillusion plus profonde.

Des crises et des transitions : l’occasion de réconcilier la technologie et


l’intérêt général
La crise sanitaire nous saisit : elle se propage à une vitesse effrayante,
avec une brutalité qui bouleverse nos vies. Le monde entier a dû s’adapter
en un temps record à de nouvelles habitudes, et la technologie s’est avérée
être notre meilleur outil de résilience. La crise du covid a accéléré
l’acquisition de nouveaux usages, mais nous a aussi obligés à changer notre
perception du progrès technologique. Nous avons reconnu la puissance et
accéléré l’adoption de solutions développées depuis le début du siècle. Les
nouvelles technologies nous ont offert de puissants outils pour faciliter
l’adaptation aux nouveaux modes de vie pendant les confinements. Les
réseaux sociaux et les applications de messageries instantanées nous ont
permis de rester connectés avec nos amis et nos familles. Internet a montré
sa capacité à supporter l’insoutenable distanciation sociale. Les solidarités
ont pu s’organiser de manière spontanée grâce aux réseaux sociaux et aux
plateformes d’entraide pour livrer des repas, des services aux personnes
fragiles, pour soutenir et protéger le personnel soignant et les travailleurs de
première ligne. Nous réalisons que le numérique peut être plus humain, plus
empathique et qu’il peut s’hybrider avec le monde réel pour protéger notre
santé et conserver les services essentiels. Les progrès de la connectivité et
l’accès d’une grande partie du monde à un haut débit fiable et abordable ont
permis l’accès à l’école pour des millions de jeunes, ainsi que l’accès au
travail et à un volume impressionnant de ressources et de webinaires pour
des millions d’adultes, qui ont ainsi pu maintenir leurs compétences ou en
acquérir de nouvelles.
Dans sa troisième édition de l’année 2020, l’ITUNews Magazine 20
explique à quel point la crise a montré que nous étions tributaires du
fonctionnement optimal et continu d’une infrastructure réseau résistante et
résiliente, qui s’est adaptée à une pression inédite liée à l’augmentation
brutale de la demande. Ce rapport témoigne également du rôle essentiel des
technologies numériques et de la dynamique de la coopération mondiale qui
s’est organisée pendant la crise pour augmenter la connectivité et réduire la
fracture numérique aux bornes du monde, notamment dans le domaine de
l’éducation. Selon l’ITU, la crise sanitaire a permis de mettre en évidence
les besoins en termes d’investissement, afin de tenir les objectifs de
connexion universelle, prérequis indispensable à l’accès aux services
numériques d’éducation, de santé et de développement durable.
Le séquençage du génome et l’émergence de l’analyse bio-informatique,
conjugués avec l’accroissement rapide de la puissance de calcul des
ordinateurs, ont permis de concevoir et de produire rapidement les vaccins à
ARN messager contre le Covid-19, sans négliger néanmoins les vingt-cinq
ans de recherche en amont qui ont permis ces résultats brillants et accélérés.
Ces méthodes ont ouvert des voies prometteuses pour lutter contre d’autres
maladies, notamment les cancers. La crise sanitaire a permis aux
consommateurs et citoyens du monde de prendre conscience des aspects
bénéfiques de l’informatique en général, d’internet et des premières
applications de l’intelligence artificielle. Nous avons pu comparer ces
résultats à ceux des générations qui ont subi par le passé des pandémies
décimant des générations entières. Le bilan est sans appel. Les technologies
du xxie siècle nous ont permis de sauver des vies et de maintenir en activité
et en bonne santé des millions d’êtres humains. Mais elles nous ont aussi
donné envie d’un progrès plus inclusif et plus solidaire.
La crise sanitaire nous a aussi rappelé nos priorités et les règles de bon
sens. Elle nous a obligés à repenser nos modes de vie et à faire évoluer nos
préoccupations. L’urgence climatique accentue ce processus de
questionnement. Les certitudes que nous avions à propos d’un Homme
indestructible et anthropocentré ne sont plus soutenables. Toutes les
idéologies et les choix politiques qui sous-tendent nos organisations
sociales et économiques montrent leurs limites. La globalisation, le
capitalisme financiarisé, permis par l’informatisation des institutions
financières et les logiques mercantiles, qui ont guidé tous nos usages, sont à
bout de souffle. Même la valeur travail, ultime symbole de toutes les vertus,
a été remise en question. Le monde s’organise maintenant pour faire rimer
conscience avec résilience, en plaçant l’innovation au service de nouveaux
enjeux planétaires. Il nous semble qu’il est déjà trop tard, qu’attendre plus
tard serait déjà être en retard. Pour avoir confiance en la science, il faut déjà
avoir le courage de la nuance. Et le courage, c’est de reconnaître à
l’innovation technologique, et à l’intelligence artificielle en particulier, sa
double face et son potentiel pour résoudre les défis les plus complexes
auxquels l’humanité est confrontée.

L’innovation technologique au service des objectifs de développement


durable de l’ONU 21 (ODD)
En 2015, l’ensemble des membres de l’ONU a adopté le programme de
développement durable de l’ONU. Les signataires se sont engagés à un
agenda ambitieux pour résoudre les principaux défis de l’humanité à
l’horizon 2030. Ces objectifs couvrent de nombreux domaines du progrès
social, écologique et économique : la santé, l’éducation, la lutte contre la
pauvreté, la paix, la justice et l’inclusion, la lutte contre le changement
climatique et la protection de l’environnement. Un objectif spécifique
prévoit la mise en place d’une coopération internationale avec les
gouvernements, la société civile et les milieux d’affaires. Un esprit de
solidarité mondiale pour mobiliser des ressources financières, renforcer
l’accès et la diffusion des technologies et définir des indicateurs de progrès
durable. L’ONU ne s’y est pas trompée. L’innovation technologique a un
énorme potentiel pour soutenir et accélérer la marche vers un monde plus
durable, responsable et inclusif.
Capter les opportunités offertes par l’innovation technologique n’est
possible qu’en développant des infrastructures robustes, des investissements
et des réseaux performants pour atteindre les objectifs de connectivité
universelle et des services numériques efficaces qui profitent à tous. Mais
cela ne suffit plus. Il faut maintenant capter les progrès de l’intelligence
artificielle pour multiplier le développement de solutions ayant un impact
positif. L’ITU a lancé l’initiative AI for good pour faire avancer la
recherche, expérimenter, développer et industrialiser des cas d’usages
innovants ; une plateforme, des challenges et des conférences pour
coordonner les actions des partenaires de l’ONU. Depuis l’année 2018, les
initiatives fleurissent pour mettre l’IA au service de la population mondiale
et de la planète. Le passage à l’échelle et le partage équitable du bénéfice de
ces innovations technologiques sont des enjeux majeurs pour les
populations et la planète.
En 2023, à mi-parcours de la trajectoire pour atteindre l’ambition des
ODD de l’ONU, c’est un peu l’heure du bilan et l’occasion de confirmer les
leviers d’accélération. L’ITU, la PNUD 22 et leurs partenaires ont défini un
programme d’accélération numérique (SDG Digital Acceleration Agenda
23). Des corrélations ont été établies pour montrer le lien entre la maturité

numérique de certains pays et les progrès dans l’atteinte des cibles des
ODD. Selon ce programme, les technologies numériques profitent
directement à 70 % des cibles du développement durable.
Les données et les technologies numériques apportent des bénéfices réels
et incontestables pour l’humanité et couvrent un large spectre de l’activité
humaine. Ce programme d’accélération numérique décline ces opportunités
à travers plusieurs cas d’applications 24. Des services et des applications
mobiles pour faciliter l’inclusion financière. Des technologies et des
plateformes pour accélérer le développement économique durable et la
sécurité alimentaire dans les pays à faibles revenus. Des capacités
d’analyses d’images satellitaires et de données géographiques pour réduire
la pollution. La vision par ordinateur pour protéger les écosystèmes
terrestres et marins. Et surtout la capacité de l’innovation à faire converger
ces progrès dans une synthèse créative de solutions nous guidant dans notre
démarche pour traiter les plus grands fléaux du monde. Ces applications
sont infinies, parfois surprenantes et souvent mal connues du grand public.
Au sommet annuel AI for good qui s’est tenu à Genève en juillet 2023,
l’ONU a présenté des innovations au service de nouveaux usages. C’était
aussi l’occasion de réflexions sur l’éthique et sur la gouvernance mondiale.
Aborder ces enjeux, c’est être réaliste et créer des conditions favorables
pour que l’humanité profite de ces innovations. Les dangers et les dérives
possibles sont déjà identifiés. Nous pouvons désormais trouver les pistes
pour garantir un usage mondial, éthique, inclusif et durable. L’écosystème
de la technologie tente de s’adapter pour servir un monde qui repense la
définition du progrès. C’est possible maintenant, dans la mesure où le
progrès prend de nouvelles dimensions, où on souhaite qu’il bénéficie à
tous et où on sait qu’il peut être accéléré par le pouvoir impressionnant et
inédit de l’intelligence artificielle.
Il est de notre responsabilité de proposer une vision alternative du progrès
pour donner du sens, retrouver la confiance et créer l’adhésion des citoyens.
Et permettre à tous et à toutes à travers le monde de bénéficier de l’impact
du digital pour se construire un avenir meilleur. La question n’est plus de
savoir si nous saurons faire un usage raisonné des nouvelles technologies.
La question est de savoir s’il est raisonnable, pour céder à des peurs, par
manque de courage, par paresse ou pessimisme intellectuels, de ne pas
profiter du potentiel bénéfique des nouvelles technologies pour l’humanité.
Pour passer à l’action, il est temps de découvrir des cas concrets 25 qui
sont autant de preuves des usages bénéfiques des technologies numériques
et de l’IA dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’inclusion et de la
protection des populations vulnérables et de l’environnement.
7. Thomas L. Friedman, Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain, Paris, Saint-
Simon, 2017.
8. Denis Jacquet, Grégoire Leclercq, Ubérisation. Un ennemi qui vous veut du bien ?, Paris, Dunod,
2016.
9. Pour aller plus loin sur ce sujet, vous pouvez lire l’article de François Derrien basé sur ses
recherches menées en collaboration avec Ambrus Kecskés et Phuong-Anh Nguyen de l’université de
York, « L’impact de la démographie sur l’innovation », [Link], 15 mars 2019.
10. Michel Serres, C’était mieux avant !, Paris, Le Pommier, 2017.
11. Nicolas Bouzou, Cynthia Fleury, Étienne Klein, et al., Peut-on encore croire au progrès ?, La
Tour-d’Aigues, l’Aube, 2023.
12. Interview de l’économiste Claudia Senik dans l’ouvrage cité ci-dessus.
13. Gilles Babinet, Comment les hippies, Dieu et la science ont inventé internet, Paris, Odile Jacob,
2023.
14. Pour aller plus loin et comprendre le concept de la multitude, voir Nicolas Colin, Henri Verdier,
L’âge de la multitude. Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Paris, Armand
Colin, 2015.
15. Le Consumer Electronics Show, ou CES, grand salon mondial consacré à l’innovation
technologique en électronique grand public.
16. Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici, Limoges, FYP, 2014.
17. « Sans espèces », en anglais.
18. « Simple, fluide, sans frictions », en anglais.
19. L’expression « Let’s go human » pourrait se traduire en français par « Soyons humains ».
20. The International Telecommunication Union, « Les technologies face au Covid-19 : gérer la
crise », ITUNews Magazine, n° 3, 2020. L’ITU, l’Union internationale des télécommunications (ou
International telecommunication union, en anglais), est l’agence des Nations unies pour le
développement spécialisé dans les technologies de l’information et de la communication.
21. « Objectifs de développement durable : 17 objectifs pour sauver le monde », [Link].
22. Le programme des Nations unies pour le développement.
23. Voir le « SDG Digital Acceleration Agenda », [Link].
24. Voir « 1 No poverty » dans la section B « The Showcase » du SDG Digital Acceleration Agenda
sur [Link].
25. Avertissement au lecteur : la majorité des exemples présentés sont des usages conçus et déployés
en France. Certaines solutions évoquées dans cet ouvrage concernent des pays africains. C’est peut-
être une vision réductrice, mais c’est l’occasion d’aborder les enjeux du développement des
technologies dans des pays à faibles revenus ou à revenus intermédiaires dans un continent dont je
connais mieux les réalités. C’est aussi l’occasion d’un voyage, de rencontres et de différentes
approches des innovations technologiques et du progrès qui sont le reflet de ma mixité culturelle.
II
Découvrir des solutions concrètes
pour les populations et la planète
2
Une santé personnalisée, accessible et de qualité

C’est le printemps 2023. Nous découvrons une nouvelle prouesse


technologique qui fait la une des médias. Un paraplégique arrive à nouveau
à marcher grâce à un système de stimulation électrique qui lui permet de
guider ses jambes par la pensée 26. Cette incroyable avancée est un espoir
pour des millions de personnes dans le monde. On pourrait se dire que ces
progrès dans le domaine de l’interface homme-machine sont effrayants et
qu’ils annoncent un monde peuplé de cyborgs que nous ne saurons bientôt
plus contrôler. Et pourtant, c’est la fascination qui l’emporte, on accepte
tous les exploits technologiques en médecine pour peu qu’ils portent en eux
l’espoir de plus de qualité de vie et de longévité pour chacun de nous.
Aucun domaine ne reflète aussi bien que la santé les pouvoirs bénéfiques
des progrès technologiques et scientifiques. La révolution numérique a fait
exploser le volume et la diversité de données et le croisement des
innovations technologiques dans le domaine de l’IA, de la biotechnologie et
de la robotique se traduit régulièrement par des annonces de découvertes et
de cas d’applications qui apportent des résultats spectaculaires. En matière
de médecine numérique, l’innovation technologique préfigure et accélère un
changement de paradigme dans la pratique médicale du quotidien.
Une marche irréversible vers une médecine personnalisée, préventive,
prédictive et participative, concept bien connu sous l’expression de
« médecine des 4P ». Ces nouvelles pratiques sont autant de moyens de
relever les immenses défis sanitaires, sociétaux, démographiques et
territoriaux qui s’imposent à la médecine moderne. Le troisième objectif de
développement durable de l’ONU vise à permettre à tous de vivre en bonne
santé et promouvoir le bien-être de tous à tous les âges 27, et ne saurait se
passer des innovations en matière de technologie. Ces progrès permettent la
numérisation des échanges pour le développement de la télémédecine. Des
modèles apprenants et des algorithmes prédictifs pour des corrélations qui
établissent des liens entre les pathologies et les différentes disciplines. Des
techniques de traitement d’images riches et complexes en radiologie. Des
robots et des technologies 3D et de réalités mixtes et augmentées en
chirurgie.
Ces technologies ont un impact sur tout le cycle de vie des patients, toutes
les pathologies, toutes les disciplines médicales, paramédicales et de la
recherche clinique et scientifique. Il reste toutefois de nombreux chantiers à
engager pour lever les obstacles à la diffusion massive des usages
numériques en santé. Des contraintes organisationnelles liées aux
problèmes de ressources budgétaires et humaines. La nécessité de s’assurer
que le coût financier de ces solutions est abordable et permet le passage à
l’échelle pour éviter d’instaurer, aux bornes du monde et à l’intérieur des
pays, une fracture médicale. La question de la robustesse des infrastructures
informatiques pour faire face à la multiplication des actes de cyber‐­
malveillance et des verrous techniques à faire sauter pour décloisonner les
systèmes informatiques et partager les données dans le respect des
contraintes réglementaires. Des efforts significatifs en matière de formation
pour assurer la prise en main de ces outils par les soignants et garantir la
complémentarité avec l’exercice de leur métier.
La diffusion massive de l’innovation technologique devra se faire avec
beaucoup de précaution et de vigilance. Si les défis éthiques relatifs au
respect de la vie privée, de la protection des données et de la transparence
des modèles sont vrais dans bien d’autres domaines, ils prennent ici une
tout autre dimension en intégrant la question de la place de l’humain dans la
pratique médicale. Rien ne devra justifier, même en cas d’urgence sanitaire,
de faire des concessions à l’intégration du patient au processus de décision,
à la documentation précise des algorithmes dans un souci de transparence et
à la préservation de la qualité de relation entre les patients et le personnel
soignant. Nous devrons aussi résister aux idées transhumanistes* qui
pourraient subrepticement nous faire passer l’une après l’autre les frontières
entre l’Homme réparé, l’Homme augmenté et l’Homme remplacé. Nous
devrons accepter les limites de notre pouvoir et faire preuve d’humanité et
d’humilité dans le domaine du vivant dans lequel il y a toujours une place
pour le hasard et une immense complexité à modéliser un être unique sur
les plans biologique, physiologique et psychologique. Autant de dimensions
à appréhender dans le domaine de la médecine.
Au-delà des angoisses habituelles qu’elle suscite, l’intelligence artificielle
nous interroge sur les frontières de la médecine, sur notre rapport à la vie et
à la mort. Finalement, l’usage raisonné des technologies nous invite à
renoncer à nos fantasmes d’éternité et les mettre au service de plus
d’humanité. C’est notre responsabilité de capter ces opportunités pour des
services de santé plus inclusifs et équitables, plus qualitatifs et sécurisés et
qui facilitent le dialogue et la relation humaine entre le patient et le
médecin.

Accessibilité : télémédecine, drones et objets connectés au chevet du


patient
La question de l’accessibilité des services de santé est un enjeu de santé
publique mondial. Il prend une dimension humanitaire dans les pays à
faibles revenus et une dimension de profonde transformation sociétale dans
l’Occident qui doit faire face à une démographie vieillissante. Où que l’on
se trouve sur le globe, jeune dans un village isolé en Afrique ou vieux dans
un désert médical en Europe, c’est une question vitale et l’équation a
dorénavant pour dénominateur commun la question de l’accessibilité et de
l’égalité dans l’accès aux soins.
Les solutions de téléconsultation ont démontré pendant la crise sanitaire
leur capacité à abolir les distances pour une meilleure résilience du système
de santé. La crise sanitaire a permis de lever les freins culturels et
techniques et d’accélérer l’adoption, mais force est de constater, et c’est une
bonne nouvelle, que la relation humaine et de proximité avec son médecin
reste privilégiée par les patients. Ces solutions ont toutefois un potentiel
inestimable pour massifier l’accès aux soins dans les déserts médicaux et
pour les personnes à mobilité réduite. Elles prouvent aussi leur utilité dans
le domaine de la téléexpertise, lorsque le patient se déplace dans un centre
de soins dans lequel le médecin propose l’appel à distance d’un spécialiste
qui pourra poser un diagnostic, effectuer une surveillance ou un suivi
médical.
Nous ne sommes probablement qu’au début de cette révolution. Des
innovations ainsi que la maturité et la convergence des technologies
pourraient faire émerger dans le futur des cabines de télémédecine enrichies
de flux de données et de nouveaux outils. Vidéo haute résolution et synthèse
vocale pour la conversation entre le médecin et le patient. Reconnaissance
de caractères pour la lecture des ordonnances et traitement automatique du
langage pour générer des comptes rendus de visites médicales. Impression
de prothèses sur mesure en 3D. Équipements en casques et manettes pour
une interaction ultraréaliste avec le médecin et pour monitorer et suivre à
distance les actions de rééducation. Pour les populations vieillissantes et/ou
isolées, la solution de l’accès à la prévention et aux soins réside dans la
multiplication des applications et objets connectés. Nous sommes en janvier
2023 au CES de Las Vegas et il me semble que les dispositifs de santé
connectée prennent encore plus de place que les années précédentes. Cette
année, à côté des start-up regroupées dans des pôles Green Tech, Beauty
Tech, Sport Tech… un impressionnant pavillon Age Tech s’est installé pour
capter les immenses opportunités du marché de la santé, du bien-être et de
l’autonomie des seniors.
Des bracelets et des masques connectés, des textiles et des piluliers
intelligents. Il est encore difficile de faire la différence entre les gadgets et
les solutions qui apportent une vraie valeur ajoutée aux patients, mais on
constate plus de maturité dans la conception et les stratégies de déploiement
de ces dispositifs. Ces avancées sont dues à des progrès dans les protocoles
d’interopérabilité, à la vitesse de connexion permise par la 5G et à la
multiplication des partenariats entre les entrepreneurs et créateurs de
logiciels et les établissements de santé publics ou privés. Tous ces
dispositifs connectés s’imposent progressivement dans le paysage de la
santé numérique. Des objets et des applications mobiles qui seront bien
utiles pour surveiller à distance les paramètres physiologiques, le rythme
cardiaque, le taux d’oxygénation du sang… Cette année, l’entreprise
française Withings figurait parmi les stars de l’innovation dans le domaine
de la santé. Elle présentait la solution U-Scan 28, un dispositif d’analyse
d’urine connecté qui se place directement dans les toilettes du domicile
pour éviter de faire des prélèvements d’échantillons et de manipuler des
bandelettes urinaires. Une sorte de « laboratoire connecté d’analyse d’urine
à domicile ».
Dans les pays à faibles revenus, les progrès en termes de connectivité
mobile permettent la digitalisation rapide des services de santé.
Géolocalisation de médecins à proximité, transmission de photos de haute
qualité ou suivi des flux de population pour cibler la distribution de
médicaments et envoi d’informations sanitaires par SMS. En Afrique,
l’adoption fulgurante des technologies mobiles et le rattrapage remarquable
en matière d’infrastructure réseau permettent d’accélérer le développement
des services de santé mobile. Au Cameroun, une start-up a conçu des
couveuses connectées 29, équipées de capteurs et de caméras, pour lutter
contre la mortalité néonatale des enfants prématurés et permettre aux
médecins de surveiller à distance la bonne évolution de l’état de santé et les
bonnes conditions de la cabine en termes d’humidité et de température. En
cas de panne d’électricité, l’énergie solaire prend le relais et assure le
fonctionnement continu de l’équipement. C’est à nouveau une entreprise
camerounaise, Waspito 30, qui est lauréate de la catégorie Health Tech de
l’AfricaTech Awards organisé par VivaTech 2023. Elle a développé une
application de consultations médicales en ligne et un réseau social de santé
qui permet aux utilisateurs d’interagir avec les médecins. La technologie
des drones alliée aux outils d’intelligence artificielle et de vision par
ordinateur s’est également développée pour acheminer du matériel, des
médicaments ou des vaccins dans des villages isolés. La société américaine
Zipline 31 a déployé ses drones en Afrique, et notamment au Rwanda, pour
parachuter des poches de sang dans des zones difficiles d’accès. Grâce à des
caméras équipées de GPS, les drones aident à cibler les zones pour délivrer
des vaccins, des défibrillateurs ou pour pulvériser des liquides de
désinfection. Dans les pays à faibles revenus, toutes ces solutions peuvent
contribuer à un accès plus égalitaire à des services de santé de qualité. Ceci
est possible à condition que ces initiatives fragmentées soient coordonnées
par les politiques publiques sanitaires et complétées par des actions
ambitieuses en termes d’infrastructures, de connectivité, de sensibilisation
et de formation du personnel médical.

Qualité et personnalisation des soins grâce à la vision par ordinateur et


l’apprentissage automatique
La médecine est à mon sens un des domaines qui représente le mieux
l’évolution des différents types d’analyses possibles grâce aux progrès du
Big Data et de l’intelligence artificielle. L’analyse descriptive pour poser un
diagnostic sur l’analyse de symptômes. L’analyse prédictive pour projeter
l’évolution ou le risque de contracter une maladie. L’analyse prescriptive
pour proposer des recommandations de traitement. Ces solutions sont une
aide pour le soignant à toutes les étapes du parcours de soin et permettent
de faire des diagnostics précoces, de la prescription thérapeutique et évaluer
la réponse au traitement. Les modèles d’apprentissage automatique peuvent
corréler un volume important et hétérogène de données structurées ou non
structurées issues de tests laboratoires, de radiographies ou d’objets
connectés utilisés à domicile. Ces données cliniques ou biologiques peuvent
être croisées avec des informations comportementales et environnementales
pour tenir compte de la particularité de chaque patient. Ceci contribue à une
appréhension globale qui n’est plus uniquement centrée sur l’organe.
Le traitement numérique des images a fait des progrès spectaculaires ces
dernières années et nous en sommes témoins avec les nouvelles
fonctionnalités de traitement des photographies stockées dans nos
smartphones. En matière de santé numérique, des algorithmes de
reconnaissance d’image détectent et mesurent des évolutions de tumeurs
invisibles à l’œil nu. Les cas d’applications sont infinis et ont un impact sur
de nombreuses disciplines comme l’oncologie, la dermatologie, la
radiologie et la chirurgie assistée par ordinateur. Ces techniques ont permis
de détecter par exemple des cancers d’origine inconnue grâce à
l’identification de l’organe à l’origine de la tumeur 32. Les algorithmes
d’apprentissage automatique jouent aussi un rôle important dans le
diagnostic de l’endométriose. Ces modèles permettent l’analyse d’images
médicales labellisées afin de détecter des contrastes et aider les radiologues
à identifier les lésions et leurs localisations. Les politiques de santé
publique se préoccupent du retard de diagnostic de l’endométriose, c’est en
enjeu majeur dans le domaine de la santé féminine.
J’ai eu un échange très intéressant avec Raphaëlle Taub, cofondatrice de
la société [Link]. Elle m’explique que ce retard est souvent dû à des
causes sociologiques : des symptômes ignorés ou minimisés, un biais qui
centre la pratique médicale qui concerne les femmes sur les questions liées
à la fertilité et la maternité. Un sujet longtemps tabou, une maladie invisible
avec des conséquences en termes de volumes de données disponibles, de
complexité de diagnostic et d’aléas dans la prise en charge clinique.
Raphaëlle souligne la complémentarité entre l’IA et le rôle du praticien.
L’IA permet de standardiser les analyses et d’encapsuler l’expérience des
meilleurs radiologues pour démocratiser les bonnes pratiques. Les médecins
contribuent à la conception de l’algorithme et aux tests de validation
clinique. Dans la pratique médicale, ils interprètent les analyses et sont à
l’écoute des patientes pour une approche plus globale.
En matière de diagnostic et de traitement, on parle peu des maladies
mentales. Pourtant, le gouvernement français a publié en mars 2023 une
synthèse 33 de l’état d’avancement de la feuille de route « Santé mentale et
psychiatrie » initiée en 2018. Selon cette synthèse « Plus d’un quart des
Français consomment des médicaments pour le mental » ; « 3 millions de
personnes souffrent de troubles psychiques sévères » et « la prévalence des
épisodes dépressifs a augmenté en France, particulièrement chez les jeunes
adultes ». Les maladies mentales, comportementales ou liées au déclin
cognitif peuvent bénéficier des progrès de l’analyse du langage et des
technologies de réalités augmentées. Des applications mobiles et des objets
connectés pour la surveillance et le diagnostic précoce grâce à l’analyse de
données liées à la qualité du sommeil et à l’activité du cerveau. La réalité
virtuelle qui permet au patient de se projeter en toute sécurité et en se
mettant à distance de situations qui génèrent pour lui des phobies ou de
l’anxiété. Dans le cadre de troubles neurologiques qui affectent le
mouvement, des dispositifs pour détecter des anomalies à distance simulent
des situations variées, par exemple en couplant le port du casque avec
l’utilisation d’un tapis de marche. Ces solutions sont d’excellents outils
pour améliorer le confort du patient dans son parcours de soins et réduire la
prise d’anxiolytiques.
À l’échelle de la population, les nouvelles technologies ont permis de
mettre sous tension l’ensemble du système de soin pour une meilleure
résilience pendant la crise sanitaire. Les outils numériques avancés ont joué
un rôle crucial dans la gestion de la pandémie de Covid-19. Pour
Dominique Pon 34, la démarche mise en œuvre pour identifier les clusters
est un parfait exemple pour montrer comment la technologie est un moyen
au service de la solidarité et de l’intelligence collective. « Il aurait été
impossible de gérer l’épidémie sans le numérique. On a réussi à faire en
quelques semaines ce que nous avons été incapables de faire en dix ans.
Connecter des industriels, les pouvoirs publics, et les éditeurs de logiciels
dans le domaine de la biologie. » Cette solidarité humaine et
l’interconnexion des systèmes informatiques ont permis à Santé publique
France de traiter les données issues du SI-DEP 35, à produire des indicateurs
à des fins de surveillance épidémiologique, à déterminer la trajectoire de
propagation du virus et à mesurer l’impact des mesures sanitaires à l’échelle
populationnelle.

Quand l’innovation technologique améliore l’expérience des patients et


le confort des soignants
Remettre l’humain au cœur des parcours de soins passe par l’amélioration
de l’expérience du patient, par le confort du médecin et par la bonne
dynamique relationnelle qui doit s’installer entre eux. Au-delà de la
dimension purement humaniste de ces considérations, cela permet une
meilleure sécurité et une meilleure qualité de soins, ainsi qu’un climat de
confiance qui favorise l’implication du client dans son parcours médical.
L’optimisation de l’expérience du patient passe par une prise en compte de
son contexte personnel et de son état psychoémotionnel, par la fluidité de
son parcours médical et par sa parfaite information, afin de pouvoir donner
son consentement de manière éclairée.
J’ai vécu au salon MedInTechs, en mars 2023, une expérience
impressionnante dédiée aux patients qui vont subir leur première séance de
radiothérapie 36. Le patient est immergé dans une salle virtuelle de
traitement. Ceci est possible grâce à la création d’un jumeau virtuel de
l’établissement et des équipements. J’ai eu l’impression de déambuler dans
les couloirs de l’hôpital, de voir de près les écrans du personnel médical
dans une salle attenante. J’imagine que cette expérience très réaliste permet
au patient de se projeter dans la séance et de mieux comprendre et anticiper
l’expérience. À la fin de l’immersion, un écran virtuel est apparu au-dessus
de mon visage. Une sorte de couche de réalité augmentée pour, sans effort
et en restant en position allongée, mettre une note qui traduit la puissance
de mon expérience en termes de connexion émotionnelle et sa capacité à
réduire mon anxiété. Ce simulateur 3D est un exemple de la capacité des
nouvelles technologies, à condition qu’il y ait un bon accompagnement
humain, à aider à plus d’empathie.
À l’instar de l’expérience client dans le monde de l’économie numérique,
on utilise les nouvelles technologies pour appréhender et optimiser de
manière globale le « parcours patient », au-delà de l’acte médical ponctuel
ou de la pathologie. La fluidité des « parcours patient » en établissement de
soin est également facilitée par l’intégration de technologies du Big Data,
IA, robotiques et cloud qui permettent une gestion optimisée des processus
opérationnels, du temps et de l’espace pour réduire les files d’attente et les
irritants médico­-administratifs dans les établissements de santé et à l’hôpital
en particulier. En sortie d’hospitalisation, des plateformes digitales peuvent
prendre le relais pour coordonner les soins grâce à l’agrégation de données
variées issues de différents acteurs de l’écosystème médical et paramédical,
public ou privé, ou des fournisseurs d’équipements médicaux. Elles peuvent
se connecter au domicile qui devient, grâce à des applications mobiles, des
logiciels et des objets connectés, un véritable environnement intelligent.
La digitalisation des processus permet de respecter les droits du patient en
lui donnant accès aux informations relatives à sa santé. Le carnet de santé
numérique offre un accès sécurisé et le stockage d’informations relatives au
profil médical du patient et à des documents tels que des comptes-rendus
d’hospitalisation ou des résultats d’examens délivrés par des laboratoires.
Le patient peut alimenter ce carnet et partager ces informations pour
participer de manière libre et proactive à ses soins et pour communiquer
avec le personnel soignant. La nouvelle feuille de route 2023-2027 37
annoncée par l’État prévoit, dans le cadre de l’« accélération du virage
digital », de compléter ce dispositif par un agenda et des catalogues de
services référencés par les pouvoirs publics. Ce dispositif doit encore faire
l’objet d’une adoption franche, d’un déploiement massif et d’un plan
d’accompagnement et de formation pour les patients éloignés du
numérique. Cela reste une innovation majeure qui œuvre pour le respect et
le libre exercice du droit des patients.
Concernant les soignants, qui font face à un épuisement dû à la charge de
travail qui va s’aggraver avec la pénurie croissante de personnel et le
contexte de vieillissement de la population, l’aide qu’on peut leur apporter
est un véritable enjeu pour la stabilité et l’efficacité du système de santé.
Les nouvelles technologies doivent être mises à leur service pour les aider à
accélérer et fiabiliser la prise de décision thérapeutique, leur faire gagner du
temps et faciliter la formation et la mise à jour continues de leurs
connaissances.
Les modèles avancés de traitement automatique du langage jouent un rôle
majeur dans ce domaine. Ils permettent d’interpréter des comptes-rendus et
des résultats de laboratoire, et d’intégrer les données issues des différents
objets et applications connectés à domicile. Les algorithmes d’analyse du
langage et d’apprentissage automatique font gagner beaucoup de temps en
extraction et analyse de publications médicales lourdes, complexes et
multilingues. L’entreprise Posos annonce un gain de temps de dix minutes
par patient grâce à sa solution qui permet d’obtenir une réponse fiable en
temps réel et contextualisée sur un médicament et une posologie à partir
d’une question saisie dans un moteur de recherche.
Les dernières ruptures technologiques dans les solutions d’analyse du
langage vont probablement révolutionner le travail du personnel médical.
Dans la course aux annonces qui a suivi le lancement de ChatGPT, Google
a communiqué la sortie de son large language model* (LLM) Med-
PaLM 2, spécialement entraîné avec des données médicales complexes.
Cette solution, qui est testée par certains clients de Google, pourrait
synthétiser de nombreuses informations et en déduire des recommandations
de thérapie personnalisée. Dans le cadre de sa stratégie autonomie et santé
publiée en octobre 2023, le groupe La Poste a pour sa part annoncé le
développement d’un assistant conversationnel à destination des médecins
qui va être adossé à une solution de LLM hébergée dans un cloud
souverain. Ceci devrait permettre de bénéficier de la puissance de ces
derniers progrès technologiques dans des environnements sécurisés qui
génèrent plus de confiance.
Ce type de solutions qui, comme nous l’avons vu, pourra aider à la mise à
jour et la formation continues du personnel soignant, constituera également
une aide précieuse pour préparer les examens médicaux en générant des
scénarios pédagogiques, répondre à des QCM, qui poussent des
commentaires personnalisés pour faciliter la progression. L’évolution de la
formation du personnel soignant est cruciale pour capter les opportunités de
l’innovation médicale et garantir l’intégration de ces solutions dans de
nouveaux schémas de prise en charge des patients. Adapter les parcours de
formation des soignants c’est aussi intégrer des compétences transversales
qui facilitent le lien avec les ingénieurs qui interviennent dans les processus
de conception, d’expérimentation et de déploiement des solutions
innovantes en data science, en robotique, en développement de logiciels ou
en conception de biomatériaux. Le développement de robots
conversationnels facilitera la communication entre le patient et le personnel
soignant. Ils pourront, à l’instar de ChatGPT, proposer une interface simple
et fluide enrichie par des fonctionnalités de reconnaissance vocale et de
traduction multilingue en temps réel pour que s’installe un meilleur
dialogue, libéré des contraintes physiques dans lesquelles se trouve le
patient.
En matière d’expérience patient et soignant, les nouvelles technologies
sont un véritable soutien. Il est essentiel d’initier des réflexions et de se
fixer des ambitions fortes pour maîtriser l’évolution de la complémentarité
entre le personnel soignant et les machines. L’empathie humaine doit rester
la règle dans ce domaine qui est le seul à traduire la capacité de l’Homme à
prendre soin de l’Homme. « Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est
rien 38. »
Analyse et modélisation des données de télésurveillance dans le domaine de l’apnée
obstructive du sommeil
Entretien avec Alphanie Midelet,
enseignante en Numérique et sciences informatiques (NSI) et docteure en science des données
appliquée à la santé
J’ai rencontré Alphanie Midelet en 2021, dans le cadre de mon activité professionnelle. C’était
alors une jeune doctorante à l’université Grenoble-Alpes. Elle faisait sa thèse au sein de
Probayes, une filiale de La Poste, experte dans le développement des solutions d’intelligence
artificielle. Alphanie venait de remporter la finale nationale du concours de vulgarisation
scientifique « Ma thèse en 180 secondes » organisé en France depuis 2014 par le CNRS et
France Universités. Le moins qu’on puisse dire est que son pitch de trois minutes ne manquait
pas d’humour, de pédagogie et de théâtralité. Un défi de taille quand on sait que ses recherches
concernent le dépistage des accidents cardiovasculaires à partir de données d’apnée du sommeil,
important enjeu de santé. Près d’un million cinq cent mille personnes en France portent chaque
nuit un masque relié à une machine qui envoie de l’air sous pression dans les voies aériennes
pour les maintenir ouvertes.

Je retrouve Alphanie en 2023. Elle est enseignante en informatique dans un lycée général à Lyon
et je comprends que la passion de l’enseignement l’a emportée sur l’expertise en data science.
Elle m’explique alors avec plus de précisions comment la data et l’intelligence artificielle l’ont
aidée dans son projet de thèse. Elle a utilisé les données collectées par la machine installée au
domicile du patient pour analyser et comprendre les effets d’un changement de réglage. Ceci a
été possible grâce à l’identification de ruptures dans les enregistrements chronologiques du
nombre d’apnées résiduelles. Ces moments de rupture traduisent que le traitement n’est plus
adapté ou que l’organisme ne parvient plus à compenser une autre pathologie, le plus souvent
cardiovasculaire. L’implémentation de ces algorithmes permettrait aux prestataires de santé à
domicile (PSAD) de recevoir des alertes en temps réel et de les analyser sur une plateforme de
visualisation.
L’analyse des courbes d’air est l’occasion de détecter des signes avant-coureurs de crise
cardiaque. Alphanie a donc développé des algorithmes pour prédire des événements graves
comme les crises cardiaques. Elle a eu de nombreux échanges avec les médecins pour modéliser
les intuitions acquises avec l’expérience et vérifier que ses travaux avaient un sens clinique. Elle
souligne, lors de notre échange, la puissance de l’intelligence artificielle pour apporter une
vision holistique de la santé d’un patient. Ces technologies lui ont permis d’établir des ponts
entre différentes spécialités médicales pour mieux traiter la pathologie. Ceci a été possible grâce
à la corrélation entre les données d’apnée et les risques cardiovasculaires.

Quand les technologies de pointe s’invitent


au cœur du bloc opératoire
Entretien avec Arnaud Destainville,
président et cofondateur d’Abys Medical

Arnaud est docteur en physique-chimie, spécialisé en science des matériaux céramiques. Il s’est
très vite intéressé à la capacité de ces matériaux à proposer des dispositifs innovants pour la
réparation osseuse avec de premières applications en chirurgie orthopédique. Un parcours assez
original qui attisait ma curiosité, mais qui me préparait à une présentation assez technique. Je
m’étais trompée. Le récit était captivant et me plongeait au cœur du bloc opératoire. Je
visualisais, au fil de son récit, la solitude du chirurgien qui mentalise des opérations, identifie les
fractures et doit anticiper la manipulation des instruments et des prothèses. Tout ceci en jonglant
avec des informations issues de sources hétérogènes, des systèmes d’information fragmentés et
des logiciels épars.

Cela fait trente ans que la chirurgie est augmentée par la navigation assistée par informatique et
la robotique computationnelle sans que cela soit pour autant devenu un automatisme dans tous
les hôpitaux du monde. Arnaud, inspiré par un associé spécialisé dans les solutions de cloud
computing*, de jeux vidéo et de 3D (modélisation, simulation, hologrammes), voit le potentiel
illimité de ces outils innovants pour briser le plafond de verre technologique et ainsi faciliter et
personnaliser la gestion de l’acte chirurgical. C’est la naissance de Surgiverse®. Un ensemble de
solutions numériques collaboratives et interopérables proposé par la société Abys Medical. Je ne
pouvais trouver meilleur exemple de synthèse des usages permis par la convergence des
technologies. La solution Surgiverse® (la fusion de « surgery/chirurgie » et de
« metaverse/métavers ») s’inspire de l’industrie 4.0 car elle combine l’utilisation des
technologies du cloud, de l’intelligence artificielle, de l’impression 3D et de la réalité mixte, au
travers d’une plateforme médicale tout-en-un unique, conçue pour couvrir l’ensemble du cycle
d’une intervention.

Le confort est indéniable pour le chirurgien, car la solution apporte plus de fluidité, d’autonomie
et de sécurité dans l’application des procédures, de la préparation à la réalisation de l’opération.
Dans un contexte d’augmentation des volumes des actes, de pénurie de chirurgiens et de
congestion des parcours de prise en charge, cette solution apporte une réponse efficace en termes
d’augmentation des capacités du chirurgien, de maîtrise des coûts budgétaires pour le système de
santé et de coûts cliniques pour le patient.
Ces technologies collaboratives ont aussi un potentiel d’application immense quand il est
nécessaire de faire appel à un expert qui peut se situer à l’étranger et qui, grâce à ces
technologies 3D et de réalité virtuelle, a la possibilité de voir l’environnement du bloc « à
travers les yeux » du chirurgien qui opère. Une assistance vitale dans la médecine humanitaire,
et notamment les premiers actes de secours des civils en temps de guerre.

La solution a été testée et validée avec des équipes médicales mais n’a pas encore fait l’objet, au
moment de nos échanges, d’une utilisation clinique formelle. Elle a été approuvée en 2023 par
les autorités de régulation aux États-Unis (la FDA : Food and Drug Administration) et va
pouvoir être commercialisée dans ce pays.
Arnaud m’explique sa vision pour l’avenir. La convergence de ces technologies dans des
solutions robotiques pour massifier les opérations dans un contexte de vieillissement croissant de
la population. Des cobots* enrichis de vision tridimensionnelle qui pourraient prendre en charge
de manière autonome des actes chirurgicaux routiniers.

26. CEA, « Première mondiale : une personne paraplégique pilote sa marche par la pensée », [Link],
24 mai 2023.
27. Nations unies, « Objectif 3 : Permettre à tous de vivre en bonne santé et promouvoir le bien-être
de tous à tout âge », [Link].
28. « Le premier laboratoire connecté d’analyse d’urine à domicile, non invasif », [Link].
29. « Cameroun : la couveuse néonatale connectée. Hi-Tech », [Link].
30. « Viva tech 2023 : la startup camerounaise Waspito remporte les Africa Tech Awards, catégorie
Health Tech », [Link], 19 juin 2023.
31. Léna Corot, « Zipline étend son partenariat de livraison par drone au Rwanda », [Link],
15 décembre 2022.
32. Laura Belot, « Quand l’intelligence artificielle permet d’identifier l’origine inconnue d’un cancer
métastasé », [Link], 10 janvier 2023.
33. Ministère de la Santé et de la Prévention, « Santé mentale et psychiatrie. Synthèse du bilan de la
feuille de route : état d’avancement au 3 mars 2023 », [Link], mars 2023.
34. Directeur général Santé et autonomie du groupe La Poste et responsable ministériel du numérique
en santé de 2018 à 2022.
35. Le système d’information national du suivi du dépistage Covid-19.
36. URL : <[Link]
37. Ministère de la Santé et de la Prévention, « Feuille de route du numérique en santé 2023-2027.
Mettre le numérique au service de la santé », [Link], 17 mai 2023.
38. Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Paris, Gallimard, 2019.
3
Une éducation de qualité partout et pour tous

L’école débute l’année 2023 avec un nouveau compagnon. Un assistant


digital à portée de clic qui répond en quelques secondes aux questions des
élèves. Un immense défi pour l’éducation et probablement l’ultime
opportunité de bousculer enfin les codes de l’école traditionnelle enfermée
dans des modèles d’apprentissage anachroniques.
L’éducation est un enjeu planétaire qui concerne toutes les générations et
tous les continents. Seul espoir pour sortir de la pauvreté dans les pays
émergents et seul moyen pour les jeunes occidentaux d’accéder à des
emplois plus qualifiés afin d’éviter le chômage ou d’échapper au
« déclassement ». L’éducation tient aussi son importance du fait qu’elle
conditionne d’autres progrès pour l’humanité. C’est un prérequis pour
l’équité sociale, l’exercice de nos libertés et la croissance économique
durable. L’ONU a tenté de traduire l’immensité et l’universalité de ces
ambitions à travers l’objectif de développement durable numéro 4 39 qui a
pour ambition d’assurer « l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un
pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de
la vie ».
Le rythme des innovations technologiques s’est accéléré depuis vingt ans
et a offert à l’école de nombreuses opportunités de se transformer. La
facilité d’accès aux savoirs et à des ressources pédagogiques avec
l’avènement d’internet et des plateformes d’e-learning. L’alliance de l’IA et
de la neuropédagogie pour une éducation plus personnalisée et proactive. Et
plus récemment les progrès des technologies virtuelles et immersives et
l’avènement de ChatGPT et des IA génératives qui annoncent des potentiels
inédits pour maximiser l’engagement et la motivation des apprenants.
L’école du xxie siècle avance, à marche lente et forcée, vers un nouveau
paradigme. C’est l’annonce d’une éducation qui explose les murs de
l’éternelle salle de classe et met l’apprenant au centre du processus
d’apprentissage.
Dans un domaine aussi sensible, nous devons rester particulièrement
vigilants avec l’usage des technologies. Les données collectées et exploitées
sont parfois intimes, car elles traduisent des caractéristiques émotionnelles,
des capacités cognitives et la motivation profonde des élèves. Ces données
alimentent des algorithmes susceptibles d’intégrer des biais avec le risque
de créer des catégories et des stéréotypes qui conditionnent le parcours
scolaire du premier âge jusqu’à l’heure du choix de l’orientation
professionnelle. La crise sanitaire a permis aux entreprises privées
concentrées aux États-Unis et en Chine d’accélérer l’expansion de leurs
plate­formes de formation et de tutorat en ligne. Cette tendance lourde porte
aussi des risques en termes de marchandisation, de privatisation et de
standardisation des savoirs, et menace la souveraineté des nations. Les
risques les plus importants sont liés à des usages malveillants tels que le vol
de données ou la manipulation massive des esprits et des croyances par des
pouvoirs autoritaires. Des expérimentations et des recherches qui semblent
être du domaine de la science-fiction préfigurent des risques d’hybridation
homme/machine et de dopages génétiques encore plus graves pour
l’humanité. De l’augmentation de l’apprentissage à la neuro-augmentation
il n’y a, pour certains transhumanistes, qu’une marche à franchir pour nous
propulser dans une ère « post-apprentissage ». Cette fois encore, c’est nous
qui écrivons la suite de l’histoire. Dans son livre Histoires et avenirs de
l’éducation 40, Jacques Attali dessine plusieurs scénarios pour l’avenir. Le
scénario de la « barbarie de l’ignorance » est un monde sans écoles pour la
masse dans lequel les nations laissent l’apprentissage aux mains de
marchands privés ou de pouvoirs autoritaires. La « barbarie de l’artefact »
est un monde où l’apprentissage, devenu un exercice solitaire, passe par des
artefacts numériques, ou des prothèses neuronales ou génétiques. La
troisième voix dans laquelle il nous engage est celle de « l’Homo hyper
sapiens » ou de « l’hyperconscience collective », un monde dans lequel
l’éducation n’est plus le fait de privilèges et qui propose des modes
d’apprentissage et de classes hybrides qui permettent de s’instruire dans un
objectif d’utilité sociale et d’épanouissement personnel.
Il est évidemment essentiel de continuer les progrès incontestables en
termes d’alphabétisation et de scolarisation dans les pays pauvres qui font
face à des défis démographiques importants. Mais, à l’aube de la révolution
ChatGPT, les pouvoirs publics doivent capter les opportunités des
innovations technologiques pour proposer des stratégies d’éducation plus
ambitieuses qui réinventent la relation apprenants/enseignants et préparent
les jeunes à un avenir meilleur.

La formation en ligne pour une éducation massive et inclusive


La pandémie mondiale, même si elle a fait régresser des progrès durement
acquis, a démontré le niveau de maturité et la puissance de la formation en
ligne pour assurer la continuité pédagogique pour une partie des enfants du
monde. En matière d’éducation, le potentiel du numérique pour abolir les
distances et faire preuve de résilience est dorénavant incontestable.
Pourtant, selon l’Unicef, en 2020, la pandémie a perturbé la scolarité de
1,6 milliard d’enfants dans le monde 41, et derrière ce chiffre se cachent
d’immenses écarts. Les écoliers des pays les plus pauvres avaient perdu, en
octobre 2020, près de quatre mois de scolarité depuis le début de la
pandémie, contre six semaines dans les pays à revenus élevés 42. Ces
chiffres montrent les progrès qu’il reste à faire en matière de connectivité et
de distribution de la couverture réseau pour éviter une fracture éducative
aux bornes du monde. Les obstacles s’accumulent pour les écoliers des pays
à faibles revenus. Longue distance à parcourir à pied avec le poids du savoir
sur le dos. Pénurie et carence de formation des enseignants. Depuis une
dizaine d’années, de nombreuses initiatives fleurissent sur le continent
africain pour diffuser des contenus éducatifs accessibles sur internet, sur des
tablettes ou par de courts messages textuels sans avoir besoin d’un
smartphone et d’une connexion internet.
J’ai eu la chance d’échanger avec Christelle Hien-Kouamé 43, une jeune
Ivoirienne qui a remporté la sixième édition du prix Challenge App
Afrique 2021 44, organisé par RFI et France 24 avec sa plateforme EdTech*
Prenez les feuilles. Christelle a constaté la difficulté pour certains élèves
d’avoir accès à des matériaux pédagogiques de qualité et l’inégalité criante
entre les établissements creusant l’écart entre les différents niveaux
d’évaluation. Son projet avait pour ambition de relever les résultats des
apprenants des établissements moins favorisés, en luttant contre la difficulté
d’accès, le coût des contenus, la disponibilité ou le taux d’alphabétisation
des parents qui empêchent un suivi scolaire efficace. L’application Prenez
les feuilles donne accès à des résumés et cours, et à des QCM pour évaluer
les apprentissages. Grâce à la collecte des devoirs et des corrigés des
meilleurs établissements, les élèves du primaire au lycée peuvent aussi
avoir accès à des banques de devoirs et un panel des annales d’examens
avec les corrections associées. L’accès à ces ressources académiques est
crucial dans les classes d’examen. Une étape où les écarts se creusent, car
les épreuves sont nationales et les professeurs ne sont pas toujours bien
formés sur les exigences académiques. Les élèves peuvent également avoir
accès à des ressources de tutorat sous forme de sessions d’échanges oraux
en anglais avec des professeurs via les plateformes Google, Zoom et
WhatsApp. Le coût d’abonnement à la plateforme est de 10 000 francs CFA
l’année, ou 1 000 francs CFA par mois 45. Dans un pays où le taux
d’alphabétisation est faible, avec de fortes disparités de résultats, selon le
type d’établissement (privé ou public), la localisation (en zone rurale ou
urbaine) et enfin selon les milieux sociaux, cette application permet de
réduire les inégalités en utilisant le téléphone, dont la quasi-totalité des
foyers est équipée. Cette plateforme peut aussi contribuer à réguler le
niveau d’instruction des jeunes filles durant tout le cycle secondaire, surtout
dans les classes où le risque d’abandon scolaire est le plus élevé.
L’accès à une éducation égalitaire et inclusive passe aussi par l’accès à
l’éducation de certaines populations vulnérables souffrant d’un handicap
physique, ou de troubles cognitifs ou sensoriels. Ces apprenants ont besoin
des nouvelles technologies pour profiter d’un apprentissage de qualité à
distance ou d’outils d’apprentissage personnalisé, adaptés à leurs
spécificités cognitives. En France, 25 % des personnes en situation de
handicap ont un niveau d’étude équivalent ou supérieur au bac, contre 44 %
pour l’ensemble de la population 46. Un livre blanc a été rédigé par un
groupe de travail du collectif Impact AI 47 en partenariat avec l’association
EdTech France. Il aborde le sujet de l’IA au service de la formation des
personnes en situation de handicap et propose une carto­graphie de solutions
techniques variées. Des solutions de reconnaissance optique de caractères
pour assister à la lecture des documents en braille, ou des lecteurs d’écran
qui utilisent la synthèse vocale pour les malvoyants. Des logiciels de
transcription instantanée de la parole pour les apprenants qui ont un
handicap auditif. Des classes virtuelles avec des outils enrichis d’IA qui
facilitent les interactions, et le partage et le pilotage de l’environnement
informatique pour les apprenants atteints d’un handicap physique. Des
logiciels de reconnaissance vocale pour convertir la parole en texte, ce qui
est très utile pour les apprenants qui souffrent de dyslexie. Ces outils offrent
des potentiels considérables, mais nous ne devons pas ignorer de
nombreuses limites qui freinent leur utilisation. Ces solutions sont souvent
disponibles uniquement en anglais et rarement dans les langues peu usitées.
Elles ont des niveaux de maturité très hétérogènes et sont parfois coûteuses.
Elles sont difficiles à utiliser dans une classe, du fait des contraintes
d’installation du matériel. Les bénéfices restent considérables si leur
implémentation est accompagnée d’un effort de formation des enseignants
et d’une intégration dans le processus global d’apprentissage qui préserve
les interactions sociales et le travail collaboratif avec les autres apprenants.
Les récents progrès des IA génératives promettent de nouvelles avancées,
notamment grâce aux capacités des machines à décrire et commenter des
images et des vidéos.

IA + neuropédagogie : remettre l’apprenant au cœur du processus


d’apprentissage
Le taux d’alphabétisation et de scolarisation n’est qu’un indicateur
quantitatif qui a le mérite de mesurer le niveau de massification de
l’éducation, notamment dans les pays à faibles revenus. Mais cela ne suffit
pas pour suivre la réalité et la qualité des apprentissages. L’alliance entre
l’IA et la neuropédagogie apporte des bénéfices incontestables pour
personnaliser les contenus et les dispositifs de formation. L’apport de la
neuropédagogie consiste à expliquer le fonctionnement du cerveau pendant
le processus d’apprentissage et à donner des leviers pour s’adapter aux
besoins, aux spécificités et aux préférences de chaque apprenant.
Nous le savons tous intuitivement, chacun d’entre nous a ses méthodes en
matière d’acquisition et de consolidation des compétences. Combien de fois
avons-nous évoqué entre nous nos méthodes personnelles d’apprentissage ?
Combien de fois avons-nous échangé sur nos préférences pour des contenus
visuels ou auditifs ? Combien d’entre nous ont réalisé avec regret que leurs
prédispositions supposées en mathématiques ou en littérature ont déterminé
leur avenir alors que leurs difficultés s’expliquaient probablement par une
inadéquation des choix pédagogiques ? L’IA pourrait enfin rendre
accessible à moindre coût la pédagogie différenciée, ce qu’on appelle
communément l’apprentissage adaptatif. Des méthodes de pédagogie
personnalisée qui ont fait leurs preuves dans le domaine des cours
particuliers à domicile et qui pourraient, grâce à l’intelligence artificielle, ne
plus être un privilège.
La digitalisation des processus de formation permet de collecter une
grande masse de données issues de l’usage des plateformes d’e-learning,
d’applications mobiles et de documents numérisés tels que les dossiers
scolaires ou les résultats à des tests d’évaluation et de formulaires en ligne.
Ces données peuvent être complétées par des informations sur le temps de
connexion ou d’inactivité, la vitesse de lecture et les demandes d’aides dans
le cadre du tutorat ou de l’apprentissage collaboratif. La collecte de données
va s’enrichir dans l’avenir grâce aux progrès de la biométrie et de la
miniaturisation des objets connectés tels que les caméras et les micros qui
vont affiner l’analyse des courbes d’attention. Ces données nourrissent en
temps réel des algorithmes d’apprentissage automatique qui délivrent des
analyses prédictives, des reportings et des recommandations pour adapter
les parcours et les méthodes de formation dynamique. Les prédictions de
décrochage, les alertes et les recommandations aident l’enseignant à
intervenir au bon moment et à ajuster le calibrage des contenus ou la
stratégie d’enseignement. Dans le cadre de formations en groupe, ces
solutions de data science donnent la possibilité de modérer
automatiquement des forums de discussions ou de créer des groupes
pertinents.
Dans son livre Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines 48,
Stanislas Dehaene explique l’importance de l’attention et de l’engagement
actif dans le processus d’apprentissage. Des caractéristiques différenciantes
précieuses qui contribuent à expliquer pourquoi les machines ne peuvent
pas égaler nos capacités d’apprentissage. La motivation jouant un rôle
important dans l’acquisition, la mémorisation et la consolidation des
compétences, il est important d’explorer et d’utiliser les outils digitaux qui
aident à s’adapter à l’état émotionnel de l’apprenant pour maximiser son
plaisir et sa motivation. Les avancées dans le domaine des IA génératives et
conversationnelles annoncent de nouveaux potentiels. La possibilité de
générer des jeux pédagogiques et des badges de récompense plus innovants
et attractifs. De proposer des solutions de tutorat et de collaboration avec les
autres apprenants pour des expériences d’apprentissage plus motivantes et
efficaces.
Duolingo, la plateforme d’apprentissage des langues, a annoncé très tôt la
création et l’expérimentation de nouvelles fonctionnalités permises par les
progrès de l’IA générative et l’intégration de ChatGPT 49. Ces innovations
permettent à l’élève d’utiliser le chat pour obtenir des explications quand il
a choisi une mauvaise réponse et de simuler des conversations dans des
situations de la vie réelle. Ces scénarios écrits par des humains aideront à
motiver, encourager la progression et maximiser l’efficacité de
l’apprentissage. Pour jouer sur la motivation, l’apprentissage par
l’expérience et l’immersion (immersive learning) a un énorme avantage.
Les technologies de réalités virtuelles permettent à l’apprenant de devenir
un véritable acteur de son apprentissage. Ces outils aident à créer des
parcours immersifs captivants pour le plonger dans un univers virtuel
ultraréaliste qui stimule, bien plus que dans l’enseignement traditionnel, ses
sens et ses émotions. Ces solutions sont particulièrement efficaces pour des
cours abstraits comme la chimie ou la géométrie, car elles permettent des
représentations tangibles et tactiles de certains concepts.
Ces cycles d’innovation alliés à des approches pluridisciplinaires, qui
s’intéressent à l’analyse des spécificités de chaque apprenant, génèrent un
nouveau paradigme en matière de pédagogie, avec un apprenant engagé,
actif et qui exploite au maximum ses capacités cognitives.

Des technologies pour apprendre et s’adapter à tout âge


L’éducation a pendant longtemps été réservée aux enfants et aux jeunes
adultes dans l’unique objectif d’acquérir des apprentissages élémentaires et
de se former à un métier. Depuis une vingtaine d’années, le sujet de la
formation continue devient une véritable préoccupation pour les entreprises
et les pouvoirs publics. C’est un moyen incontestable pour adapter les
compétences aux évolutions du marché, faire preuve de résilience en
s’adaptant aux transformations organisationnelles et faire face à
l’obsolescence rapide des connaissances dans un contexte d’accélération
des innovations technologiques.
Pour les individus, l’enjeu est de s’adapter à l’évolution et aux contraintes
du marché de l’emploi afin de rester employable. Avec la crise sanitaire, les
besoins de formation des adultes se sont amplifiés. D’abord parce qu’ils ont
eu accès à des milliers de contenus de grande qualité accessibles sur
internet. Mais aussi parce que la crise a changé leur vision du travail et leur
a donné envie d’acquérir des compétences dans des domaines qui
correspondent plus à leurs aspirations et leur ouvrent de nouveaux horizons
dans un contexte d’allongement de la durée des vies et des carrières. Rester
dans la course pour les individus et rester compétitif pour les entreprises.
Une convergence d’intérêts à laquelle s’ajoutent des réglementations et des
investissements publics incitatifs. Une opportunité historique qui explique
le déploiement fulgurant des plateformes d’e-learning qui inscrivent
définitivement la formation dans l’ère de l’apprentissage continue. Ces
apprenants adultes bénéficient des mêmes progrès technologiques et
notamment des solutions d’IA qui permettent de personnaliser les parcours :
des abonnements en ligne pour avoir accès à des ressources qui s’adaptent à
leurs contraintes de temps, des badges numériques pour certifier leurs
compétences afin d’évoluer dans leurs carrières. De nombreuses
plateformes de formation en ligne sont devenues des succès mondiaux :
Udemy et Coursera revendiquent des dizaines de milliers de vidéos et de
cours en ligne et plusieurs millions d’utilisateurs dans le monde. Les
formations couvrent des domaines et proposent des formats très variés :
vidéos courtes ou modules longs, cours de chimie, de yoga ou d’empathie
relationnelle. Elles rivalisent d’ingéniosité pour mettre la data et l’IA au
service de formations attractives et facilitent, grâce au cloud et aux API*, la
connexion avec les systèmes d’information des entreprises, d’académies ou
de fournisseurs de contenus. L’analyse des données alimente des rapports
d’activités, des cartographies de compétences et des prévisions des
compétences nécessaires pour le développement des entreprises. Cette
vision à trois cent soixante degrés est une aide à la décision précieuse pour
inscrire la formation dans une vision globale des parcours de carrière et de
mobilité.
En matière de formation professionnelle, les technologies 3D et de réalité
virtuelle ou augmentée jouent un rôle majeur dans la formation à des
compétences comportementales (soft skills) ou dans l’apprentissage des
gestes techniques dans le domaine industriel. Ces technologies peuvent
prendre la forme d’une immersion avec un casque ou la superposition
d’objets et d’écrans virtuels dans le monde réel. Ce type de format permet à
l’apprenant, grâce à des expériences émotionnelles, de développer en pleine
confiance, à l’abri du regard des autres, des postures de prise de parole en
public ou des qualités d’empathie relationnelle. Dans les univers industriels,
ces technologies offrent des bénéfices en termes de sécurité, de flexibilité et
de capacité à dupliquer les formats à grande échelle. On peut les utiliser
pour des simulations de vols dans l’aviation, la formation des pompiers ou
tout autre environnement technique qui nécessite la manipulation d’objets
dangereux. L’entreprise Bouygues Construction 50 utilise ce type de
formations pour simuler des gestes, voir et toucher dans un environnement
sécurisé. Ils ont créé trente-cinq environnements virtuels de chantiers pour
couvrir des scénarios pédagogiques variés.
Dans un contexte de fragmentation et d’allongement de la durée des
carrières, il est probable que la synthèse des innovations pédagogiques
puisse nous donner accès dans le futur à de véritables assistants de
formation. Une assistance sous la forme d’un chatbot conversationnel qui
pourra traiter et générer du texte, de la voix, des images et des vidéos. Un
compagnon digital qui aura appris de notre parcours professionnel, de notre
historique de formation et de nos préférences pédagogiques. Il pourrait
même s’adapter à l’évolution de nos aspirations et à l’évolution de nos
capacités cognitives de l’enfance au grand âge. Ce type de solution ne sera
efficace qu’à condition qu’elles soient accompagnées par des tuteurs ou des
enseignements bien formés pour savoir interpréter les données, valider la
pertinence des recommandations et créer des parcours de formations
hybrides enrichis d’expériences dans le monde physique et qui s’inscriront
dans une relation humaine avec l’apprenant.

ChatGPT : l’ultime défi


C’est probablement dans les cours de l’école que l’arrivée de ChatGPT a
créé le plus d’agitation. Comme le monde de l’éducation a craint
successivement l’arrivée de la calculatrice et des moteurs de recherche,
l’arrivée de ChatGPT soulève les mêmes interrogations et les mêmes
angoisses. La peur de la « triche », de la facilité, de la fin de l’esprit critique
et du remplacement de l’enseignant. J’espère qu’au moment où vous lirez
ces lignes, nous aurons retrouvé plus de sérénité et imaginé une manière
intelligente de prendre en main cet outil et de sensibiliser massivement les
élèves sur le potentiel et les limites de l’usage qu’ils en font. C’est une
opportunité unique et historique de faire évoluer le rôle des enseignants, de
valoriser la capacité d’autonomie des élèves et de mettre plus de sens dans
la relation enseignant/apprenant. ChatGPT devra rester ce qu’il est, un robot
conversationnel. Un simple assistant d’apprentissage qui nous oriente vers
les bonnes ressources et nous fait gagner du temps. Une incroyable source
d’informations qui croise les savoirs et décloisonne les disciplines.
Dès le mois de janvier 2023, Andrew Herft a écrit un guide de
l’enseignement pour l’usage de ChatGPT et a conçu un guide de
l’enseignant pour « ce qui marche le mieux 51 ». Un document concret avec
des cas d’usage et des dizaines de propositions de requêtes (prompts).
Certaines sont assez intuitives et d’autres nous interpellent sur les immenses
possibilités et potentiels de cette solution. Plusieurs cas d’usage sont
possibles. Pour l’ingénieur pédagogique : générer des infographies, des
supports et des glossaires dans le cadre de la conception des contenus. Pour
l’animateur : générer des tâches d’apprentissage qui aident à structurer les
réflexions, définir des scénarios d’évaluation alternatifs, définir des critères
de notation plus objectifs. Pour l’apprenant : explorer de nouveaux concepts
et s’autoévaluer, trouver une aide pour synthétiser et articuler sa pensée et
son raisonnement. Au-delà de ces fonctionnalités, cet outil pourrait apporter
un nouveau souffle à l’éducation et permettre de développer de nouvelles
compétences chez l’apprenant : l’art du questionnement et la créativité en
découvrant de nouvelles manières d’apprendre. Pour les enseignants, c’est
l’opportunité de se recentrer sur des schémas d’apprentissage plus
complexes et de mettre leurs qualités pédagogiques au service de
l’apprenant et de la dynamique d’animation du groupe.
« Si ce que vous demandez à vos élèves peut être remplacé par une
machine, c’est que ce que vous faites n’est peut-être pas si terrible que ça
52. » Remarque un peu provocatrice mais réaliste d’Amélie Cordier,

docteure en intelligence artificielle à l’université de Lyon. Une manière de


rappeler la place prépondérante de l’enseignant dans le parcours
d’apprentissage dans lequel ChatGPT doit progressivement trouver sa
place. Il reste à donner des recommandations et des consignes claires. À
l’heure où j’écris ces lignes, près d’un an après le « choc ChatGPT », ce
n’est toujours pas le cas. Pour un usage raisonné, les apprenants doivent
être informés sur les risques en termes d’éthique, notamment la vigilance
sur la véracité des informations et le respect des valeurs d’intégrité
académique. Alors qu’on craint que ChatGPT sonne le glas de
l’apprentissage, cela pourrait être tout à fait le contraire. Apprendre à
apprendre… probablement le programme le plus ambitieux qu’on puisse
proposer en matière d’éducation. Une occasion que nous devons saisir dès
maintenant et qui déterminera notre capacité à capter les opportunités des
prochains cycles d’innovation technologique.
Mettre l’IA au service des enseignants,
algorithmes d’apprentissage automatique
et techniques avancées de traitement du langage
Entretien avec Nejma Belkhdim,
chief product officer et cofondatrice de Nolej AI
J’ai eu la chance de rencontrer Nejma, jeune femme brillante et passionnée par son métier, qui
possède une expertise en sciences cognitives appliquées aux technologies d’apprentissage. Après
avoir passé plusieurs années dans le domaine de la Tech à Dublin, elle est revenue dans le
secteur de l’éducation en France pour développer une solution basée sur l’IA destinée aux
enseignants. Nolej AI, une EdTech française, a d’abord lancé son déploiement commercial aux
États-Unis, ce qui lui a valu une reconnaissance internationale importante en Californie, berceau
de la Silicon Valley. La start-up a été sélectionnée parmi les vingt finalistes de la compétition
« TechCrunch Disrupt Battlefield » à San Francisco, en concurrence avec trois mille deux cents
start-up. Elle a également été finaliste de la ASU/GSV Cup, la compétition phare du secteur de
l’éducation technologique aux États-Unis, en concurrence avec neuf cents start-up.
Le produit développé par Nolej AI est un parfait exemple de la puissance de la combinatoire de
plusieurs technologies. Ce produit intègre des solutions d’intelligence artificielle et notamment
des techniques de deep learning*, d’analyse automatique du langage et d’adaptative learning*.
L’entreprise a développé un moteur d’intelligence artificielle qui automatise la génération de
contenus d’apprentissage interactifs (jeux, vidéos interactives, quiz, etc.) à partir de n’importe
quelle source (vidéo, audio, texte). La génération d’activités pédagogiques est cinquante fois
plus rapide et accessible à tous. Cette solution répond à une demande de la part des enseignants
et concepteurs pédagogiques : pouvoir générer des activités adaptées aux besoins de leurs
apprenants, tout au long de leur parcours d’apprentissage, pour mieux les guider vers la réussite.
La solution est très mature et a été développée bien avant la sortie de ChatGPT, le modèle de
langage de la société OpenAI destiné au grand public. La génération de réponses en se basant sur
des probabilités statistiques n’est pas une nouveauté, le traitement du langage naturel remontant
aux années 1950. Aujourd’hui, les avancées technologiques permettent de générer des réponses
de manière totalement automatisée, en s’appuyant sur des modèles statistiques et un large
spectre de données préexistantes. Cependant, il est essentiel de souligner que la démocratisation
de ces IA génératives soulève certaines problématiques telles que le plagiat, le manque de
sources dans les réponses fournies et même des erreurs ou des hallucinations dans les
informations générées. Nolej AI répond à ces préoccupations légitimes en plaçant l’humain au
cœur du produit. Contrairement à ChatGPT, l’utilisateur ne part pas d’une page blanche, et la
génération d’activité repose sur une base, quelle qu’elle soit (chapitre de livre, vidéo de cours,
podcast), qui sert de source, sélectionnée avec soin par l’enseignant, expert dans son domaine.
L’expérience utilisateur* est conçue de manière à ce qu’un processus itératif de validations
intermédiaires ait lieu. L’IA joue donc un rôle de copilote. L’enseignant est aux commandes de
la génération et la machine est à son service, non l’inverse.
Leur objectif est d’être accessibles à plus de dix millions de professeurs et un milliard
d’étudiants dans le monde, grâce à une intégration simple dans l’écosystème numérique existant.
Ainsi, leur ambition est de rendre les apprentissages plus engageants, inclusifs et surtout plus
durables. La complexité réside dans la prise en compte de la réalité du terrain lors de la réflexion
sur les solutions actuelles. Il est essentiel d’intégrer de manière intelligente les besoins
structurels à grande échelle, tout en préservant les possibilités de perturbations positives qu’une
nouvelle solution peut offrir. L’objectif est d’apporter de l’innovation à un écosystème existant
en composant avec ses limites et en éliminant les obstacles. Par exemple, il est également
nécessaire de répondre au besoin de rationalisation des coûts engagés par les institutions dans
leur processus de digitalisation et d’éducation numérique.
Au-delà des fonctionnalités déjà évoquées, l’outil développé par Nolej AI permet d’évaluer les
profils, de générer automatiquement des référentiels de progression, des courbes d’apprentissage
ou encore des cartographies de compétences. « Nous n’apprenons pas de la même manière
quand nous le faisons pour le plaisir, pour trouver un travail ou pour avoir de la reconnaissance
sociale. Il faut donc prendre en compte les motivations, les motifs d’engagement et les
interactions de l’apprenant avec son environnement. »

Nejma me partage la vision et les projets de l’entreprise. Ils souhaitent utiliser les technologies
du Web3 et la blockchain afin de développer un protocole d’éducation décentralisé qui
permettrait aux apprenants du monde entier d’accéder à une éducation de haute qualité et
adaptée à leurs besoins. Le protocole permettra aux élèves et étudiants de gagner des tokens*
afin de faire valoir leurs connaissances et d’utiliser cette preuve pour accéder à des emplois. En
donnant le pouvoir aux apprenants et aux enseignants de tous les milieux socio-économiques, y
compris les plus sous-­représentés, ces solutions de personnalisation ouvrent la voie à une
éducation plus inclusive.
Malgré cette roadmap qui anticipe les prochaines ruptures technologiques, Nejma m’explique
que les solutions d’intelligence artificielle qui s’inspirent de la neuropédagogie doivent
maintenant passer du stade de la recherche et des laboratoires à celui de l’application, en
intégrant les conditions écologiques de l’apprenant en situation. Cela nécessite d’avoir des
démarches plus frugales et agiles de test and learn* qui prennent en compte le contexte réel
d’apprentissage, l’état affectif, et le contexte et les interactions sociales de l’apprenant. C’est le
genre de surprise que réserve ce type de rencontre qui me rappelle souvent que même les
applications les plus inattendues de l’intelligence artificielle doivent mettre l’humain, en
l’occurrence l’apprenant, au centre des réflexions.

Quand l’expertise humaine et la technologie se complètent pour proposer des expériences


de formation innovantes
en entreprise
Entretien avec Philippe Riveron,
cofondateur de l’entreprise Edflex
Mon échange avec Philippe Riveron commence par des données factuelles : le baromètre annuel
de la formation professionnelle 2023 53 auprès de mille entreprises de plus de cinq cents salariés
sur l’évolution des besoins de l’apprenant est sans appel. Les résultats montrent l’urgence
d’adapter l’offre de formation des entreprises. Il ressort notamment de cette étude que 38 % des
salariés estiment que les formations proposées par les entreprises ne sont pas faciles à trouver,
que 71 % ont déjà utilisé des contenus libres (vidéos et podcasts), et que la note moyenne sur 10
donnée à l’offre de formation proposée par l’entreprise est de 6,4/10.

Edflex est une solution que j’ai trouvé très innovante. C’est un outil de curation de contenu* qui
sélectionne sur le Web et auprès d’éditeurs reconnus (Cegos, Pluralsight, Elephorm…) plus de
soixante mille ressources couvrant plus de cent thématiques et plus de deux cents compétences.
Elle se différencie par la variété des formats digitaux proposés : vidéos, podcasts, e-learning
interactif, articles, MOOC, livres… Les utilisateurs peuvent se former sur une thématique en
toute autonomie, et en fonction du temps et du niveau d’expertise et de connaissance, avec des
modules longs ou des briques de microlearning* de cinq minutes. C’est pour eux l’assurance
d’être acteurs de leur formation et la commodité de pouvoir consommer des contenus de
formation de manière plus flexible, plus instantanée et plus intuitive. L’UX* se rapproche de
celle des plateformes de streaming et les clients ont la possibilité de faire des feed-backs et de
noter les contenus. C’est une expérience de formation qui s’adapte aux pratiques des nouveaux
apprenants salariés. Pour les entreprises, cela permet de fidéliser les talents, d’enrichir leur
écosystème de solutions RH sans éclater ni multiplier davantage les plateformes d’e-­learning, de
booster les dynamiques d’apprentissage et de montée en compétence en s’assurant de la
motivation et de l’engagement de leurs collaborateurs. C’est aussi un moyen simple d’enrichir
leurs offres de formation avec des formats personnalisés et certifiants, fiables et mis à jour.
Cette solution est possible grâce à l’évolution des technologies. Elle est basée sur un puissant
outil d’analyse des données apprenants, sur des solutions d’agrégation et de filtrage automatique
des contenus et des algorithmes de recommandation et de personnalisation. Edflex identifie la
popularité d’un contenu à travers son nombre de vues, de likes… puis l’intelligence artificielle
classifie automatiquement ce contenu dans un registre tel que le management ou le marketing.
Des ingénieurs pédagogiques et des experts identifient et inscrivent les éditeurs adéquats dans le
logiciel, mettent en place des alertes et vérifient la pertinence des contenus sélectionnés par la
machine. Ce couple « technologie/humain » est une force unique, car il permet aux ingénieurs
pédagogiques de se concentrer sur leur expertise. On peut parler ici « d’ingénieurs pédagogiques
augmentés ». La révolution des LLM et de ChatGPT va les aider à une meilleure
personnalisation des parcours. L’assistant conversationnel sera un soutien et un gain de temps
pour les ingénieurs de formation dans la conception des parcours pédagogiques et des outils
d’évaluation. Il aidera notamment à concevoir et analyser les résultats de batteries de QCM. Un
partenariat avec OpenAI est en cours à cet effet.

Ainsi deux applications très concrètes vont pouvoir voir le jour :

- l’assistant Edflex à destination des ingénieurs pédagogiques pour leur permettre de qualifier
toujours plus de contenus et de nouveaux formats ;

- l’assistant Edflex à destination des apprenants pour leur permettre de se former sur les
contenus les plus adaptés en termes de niveau, de langue et de durée.
Pour les directions de la formation, ce sera l’avènement d’un concept longtemps envisagé mais
jamais réellement mis en place, faute de technologies suffisamment puissantes : l’adaptive
learning. Grâce à la collecte de données sur les employés (métier, évolution, performance, outils,
disponibilité…) et sur les ressources (langue, niveau, durée, feedback d’autres employés…), la
technologie proposera uniquement les ressources les plus pertinentes, permettant ainsi aux
salariés de gagner du temps et de développer leurs compétences dans la durée.

39. Nations unies, « Objectif 4 : Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied
d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie », [Link].
40. Jacques Attali, Histoires et avenirs de l’éducation, Paris, ­Flammarion, 2022.
41. Unicef, « Mesurer l’impact de la pandémie sur l’éducation : un nouveau système de suivi
mondial », [Link].
42. Unicef, « Les enfants des pays les plus pauvres ont perdu près de quatre mois de scolarité depuis
le début de la pandémie, selon les conclusions d’un rapport de l’Unesco, l’Unicef et la Banque
mondiale », [Link], 29 octobre 2020.
43. Christelle Hien-Kouamé est la directrice et fondatrice de EdTech Case, avec l’application mobile
Perform qui couvre toute la sous-région ouest francophone.
44. RFI, « Challenge App Afrique 2021 : l’Ivoirienne Christelle Hien Kouame remporte la sixième
édition », [Link], 16 mars 2022.
45. Respectivement 15,23 euros et 1,52 euro. Depuis le 1er janvier 2023, le SMIC est à 75 000 francs
CFA, soit 114,27 euros.
46. « Grand Débat : 12 millions de personnes en situation de handicap et autant d’attentes », apf-
[Link], 18 février 2019.
47. Impact AI, « IA et inclusion. L’intelligence artificielle au service de la formation des personnes
en situation de handicap : panorama des usages et des solutions », [Link].
48. Stanislas Dehaene, Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines, Paris, Odile Jacob,
2018.
49. Sabrina Ortiz, « Duolingo embarque GPT-4 : voici ce qu’il peut faire pour vous », [Link],
16 mars 2023.
50. Bouygues Construction, « Réalité virtuelle, réalité augmentée… Quelles applications dans le BTP
? », [Link], 25 avril 2022.
51. Andrew Herft, « Guide de l’enseignant. L’usage de ChatGPT “ce qui marche le mieux” »,
[Link], 14 janvier 2023, document traduit et adapté par Alexandre Gagné.
52. Rachel Rodrigues, « “ChatGPT devient un allié” : ces enseignants apprivoisent l’intelligence
artificielle pour améliorer leurs cours et aider leurs élèves », [Link], 10 mars 2023.
53. Edflex, « Baromètre de la formation 2023 : l’évolution des besoins des apprenants »,
[Link], 2023.
4
Inclure, protéger et secourir les populations vulnérables

Il peut paraître curieux de parler du bénéfice des techno­logies numériques


au service des populations fragiles et vulnérables lorsque l’objectif est la
solidarité. En effet, nous avons associé ces technologies, dans notre
imaginaire collectif, à notre quête de plus de confort et de performance. Le
risque est, bien sûr, de faire preuve d’angélisme : ces technologies
pourraient-elles réellement modifier la condition humaine des plus fragiles
? Cette question doit être dépassée. Nous ne pouvons pas priver les
populations les plus vulnérables, tant à l’échelon national que global, du
bénéfice de ces technologies, et il faut donc explorer les possibilités que
celles-ci nous offrent pour contribuer à l’inclusion, à la lutte contre la
pauvreté et les inégalités. Nous devrons être particulièrement exigeants sur
notre responsabilité. Ne pas aggraver la vulnérabilité de ces populations qui
n’ont pas les moyens de se défendre. Respecter les droits fondamentaux des
individus en évitant de céder à la tentation de faire des compromis au nom
des bonnes intentions humanistes ou sous prétexte de l’urgence imposée
dans des contextes de crise humanitaire.
Ces différentes préoccupations traversent de nombreux objectifs de
développement humain et couvrent notamment les enjeux d’accès
égalitaires à l’éducation, à la santé et à la justice abordés dans les ODD de
l’ONU. Ces enjeux se concentrent avec plus de gravité dans les ODD n° 1
et 2 54 relatifs à l’éradication de la pauvreté et l’élimination de la faim dans
le monde, et qui concernent majoritairement des pays à faibles revenus.
Même si ces situations de vulnérabilité sont très hétérogènes selon le
contexte et le lieu où l’on se trouve sur la planète, elles méritent toute notre
attention. On peut donc explorer le potentiel des technologies numériques
au service de l’inclusion, des solidarités et de l’intérêt général en France.
Voyager dans des pays d’Afrique pour découvrir des technologies qui
servent l’inclusion économique et sociale de certaines populations qui
vivent dans la pauvreté. Nous déplacer sur le terrain des opérations de
solidarités internationales et locales quand il faut assister et secourir des
populations dans des zones de crises humanitaires.
Des services digitaux au service de l’inclusion, des solidarités et de
l’intérêt général
En France, l’ESS qui bénéficie d’un statut spécifique pèse plus de 10 %
du PIB 55. Ces entreprises engagées servent des enjeux de société
importants tels que l’économie circulaire, l’insertion professionnelle, l’aide
à domicile ou l’inclusion des personnes handicapées. Elles œuvrent pour
l’intérêt général et ont un impact positif pour les populations fragiles dont
les besoins ne sont pas toujours couverts par l’économie traditionnelle. Les
entrepreneurs sociaux utilisent parfois des applications mobiles ou des
plateformes digitales pour toucher le maximum d’utilisateurs et leur offrir
une expérience plus fluide. Cet univers emprunte au monde de la Tech ses
outils, notamment pour proposer des expériences plus fluides, mais ces
deux mondes ne disposent pas des mêmes atouts pour convaincre les
investisseurs. Les plateformes digitales permettent alors de mettre en place
des dispositifs de financement participatif (crowdfunding) et des campagnes
d’appel à la générosité grâce à la capacité de ces outils à massifier la
collecte de dons. La donnée est un atout majeur pour objectiver la mesure
de leur impact social et renforcer la confiance de ces donateurs et des
investisseurs.
Les applications Entourage et Streetco permettent de massifier les
solidarités et de lutter contre l’exclusion des plus fragiles. La première
permet la connexion entre les sans-abri et les riverains, facilite la demande
de dons, génère des cartes dynamiques pour trouver des associations ou
localiser des structures solidaires. Elle permet aussi l’accès à des contenus
pour comprendre les réalités de la précarité et lutter contre les biais et les
préjugés. La seconde est le premier GPS piéton collaboratif qui facilite les
déplacements des personnes en situation de handicap et à mobilité réduite.
Une application dont l’utilité n’est pas à démontrer pour nous qui ne
pouvons plus nous passer des applications de géolocalisation et de
navigation devenues essentielles à nos déplacements et dont l’usage est bien
ancré dans nos réflexes quotidiens. On peut y trouver des itinéraires
adaptés, identifier des lieux accessibles et signaler des obstacles, permettant
ainsi aux personnes à mobilité réduite de se déplacer librement en toute
sécurité et leur ouvrant de nouvelles perspectives de sorties pour créer plus
de lien social. On imagine l’immense potentiel d’usages que les innovations
en matière de cartographie dynamique, de vision par ordinateur et de
compréhension du langage naturel pourraient encore offrir à ce type de
solution.
Les services publics se sont emparés des derniers progrès en matière de
compréhension et de génération automatique du langage naturel pour
développer des services innovants qui facilitent l’accès à l’information et
améliorent l’expérience de leurs usagers. De nouveaux robots
conversationnels viennent enrichir leurs sites internet, comme c’est le cas
de AidesGPT sur le site [Link]. L’administration publique est bien
entendu attentive aux questions liées à la souveraineté et la transparence des
données d’entraînement, et au respect des droits des usagers et de la
protection de leurs données personnelles. En 2023, la CNIL a lancé un
appel à projets pour apporter son expertise juridique à des solutions d’IA
développées par des services publics. Un des lauréats est le projet Conseils
personnalisés d’Intelligence Emploi 56 qui se dote d’un outil
conversationnel dont l’objectif est de permettre aux conseillers de proposer
des parcours personnalisés aux demandeurs d’emploi. Pour offrir la réponse
la plus adaptée, l’outil se nourrit de données professionnelles telles que les
diplômes ou les compétences de la personne. Pour la CNIL, c’est l’occasion
de tester à partir d’un cas concret les questions juridiques soulevées par les
technologies émergentes.
Il peut s’avérer difficile de concevoir à quel point la langue peut être un
frein à l’inclusion et un obstacle à la garantie d’un accès égalitaire aux
services publics. Dans certains pays d’Afrique, on compte le nombre de
langues parlées par dizaines. Les récents progrès technologiques en matière
de compréhension du langage naturel et ses applications de traduction
automatique en temps réel ouvrent de nouvelles perspectives pour ceux qui,
dans ces pays, ne parlent pas la langue nationale souvent héritée de
l’époque coloniale.
En novembre 2023, dans sa keynote d’ouverture du DevDay, OpenAI a
présenté une vidéo qui met en scène une jeune femme qui souhaite écrire
dans sa langue maternelle une lettre à ses parents en tenant compte des
conventions culturelles locales. C’est probablement un gros coup marketing
savamment orchestré pour jouer sur les ressorts de notre empathie. Il est
toutefois certain que les nouvelles capacités des machines à apprendre, à
traduire et à retranscrire notre langage vont donner un caractère ultraréaliste
à des conversations entre des personnes qui ne parlent pas la même langue
et élargir l’accès aux savoirs et aux contenus éducatifs disponibles en ligne.
Cette démarche pose des questions éthiques évidentes. Laisser le
développement de ces solutions à de grandes multinationales peut présenter
des risques en termes de représentativité des données et intégrer des biais
qui auront pour effet d’imposer progressivement leur propre vision du
monde. Il est donc essentiel de travailler avec les populations, les
chercheurs et les entrepreneurs locaux pour s’assurer d’avoir des jeux de
données qui garantissent l’équité, la précision et la pertinence de ces
solutions. Cela permettra d’intégrer des nuances linguistiques ainsi que les
représentations symboliques et culturelles exprimées par chacune des
langues parlées localement.

La finance digitale et l’agriculture de précision pour réduire la


pauvreté dans les pays à faibles revenus
Pour les communautés rurales des pays à faibles revenus ou à revenus
intermédiaires, les technologies numériques peuvent contribuer à réduire la
pauvreté et à offrir des perspectives de croissance à des populations isolées
et vulnérables. Le développement de la finance digitale et celui de
l’agriculture de précision sont deux leviers importants pour accélérer
l’inclusion économique et sociale de ces populations.
Dans les communautés rurales reculées de certains pays d’Afrique, la
pénétration des services bancaires traditionnels est très faible et l’argent
liquide domine largement les transactions du secteur informel. Après avoir
adopté massivement les services de téléphonie mobile au début du siècle,
les pays africains sont depuis quelques années pionniers du mobile money
(paiement mobile). Les politiques publiques d’inclusion numérique
encouragent ces usages car leur efficacité est incontestable pour réduire la
pauvreté et les disparités de croissance et de revenus. Pour les populations
vulnérables et isolées, la digitalisation des paiements et des transferts
d’argent offre de nombreux avantages en termes de sécurité, de simplicité et
de gain de temps.
Depuis quelques années, on observe une effervescence de l’écosystème de
la microfinance constitué de grands opérateurs télécoms qui interviennent
au niveau régional, d’entrepreneurs locaux qui créent des fintechs* pour
développer des solutions digitales, ou d’institutions financières
traditionnelles. Ensemble ils créent des partenariats pour distribuer leurs
produits de finance digitale et offrir des possibilités de dépôt et de retrait
d’espèces à moindre coût jusqu’au dernier kilomètre dans des zones rurales
reculées. Ce mélange de solutions digitales et de canaux physiques permet
de gérer une phase de transition qui laisse encore une place importante à la
circulation des espèces. L’accès à des premiers niveaux de transaction tels
que le retrait ou le paiement grâce au téléphone mobile est une véritable
passerelle vers l’accès à des produits de microcrédit, de microépargne et
d’assurances essentielles pour créer de petites activités commerciales qui
subviennent aux besoins des familles. Évidemment, ces démarches
d’inclusion numérique exigent des efforts importants pour doter ces régions
d’infrastructures numériques robustes et fiables, et des démarches de
régulation ambitieuses et volontaristes de la part des gouvernements pour
protéger ces populations de pratiques commerciales abusives. Il convient
aussi d’éviter d’aggraver la fracture numérique quand on sait que l’accès à
un téléphone mobile est disparate en fonction des régions et que les femmes
ont beaucoup moins de chance d’en posséder un.
Au Kenya, l’adoption de ces solutions qui était déjà massive s’est trouvée
accélérée par des mesures incitatives du gouvernement lors de la crise
sanitaire pour limiter la propagation du virus. J’étais à Nairobi l’été 2022 et,
même si je savais que ce pays était un champion du continent dans le
secteur des services financiers numériques, j’ai quand même été
impressionnée. J’ai souvent été empêchée de régler en espèces mes
dépenses les plus élémentaires pendant mon séjour, l’essentiel des
paiements chez les marchands étant opéré avec l’application M-Pesa. Ce
service de mobile money qui a été lancé par l’opérateur Safaricom
revendiquait cinquante millions d’utilisateurs mensuels actifs à travers le
continent africain en 2022 57.
J’ai profité de ce voyage pour échanger avec des entrepreneurs locaux qui
exercent dans les services numériques financiers et ai été très surprise de
voir comment, dans ce monde marqué par la culture anglo-saxonne, on
trouvait normal de parler sans tabou de modèles financiers rentables et des
enjeux de croissance inclusive sans que jamais ces deux objectifs ne
semblent s’opposer. La technologie était au cœur du sujet, comme un
moyen, un accélérateur d’innovation. Une jeune entrepreneuse évoquait un
projet de microfinance qu’elle était en train de lancer au Tchad. Il consistait
à poser des capteurs sur les oreilles des bovins pour suivre la vitalité et la
santé des troupeaux et ainsi sécuriser les investissements des prêteurs qui
peuvent, grâce à des logiciels, s’assurer du rendement de l’exploitation
agricole.
En Afrique subsaharienne, l’agriculture assure une part très importante
des moyens de subsistance pour les populations qui habitent dans des zones
reculées et sont souvent en situation de vulnérabilité économique et sociale.
Le volume de récolte disponible et l’accès à un prix abordable à des denrées
de bonne qualité sont cruciaux pour garantir l’autosuffisance et la sécurité
alimentaire et nutritionnelle. Les progrès de la connectivité facilitent l’accès
et le partage d’informations par les téléphones mobiles ou des plateformes
digitales. Cela permet aux exploitants agricoles de connaître l’état du
marché en temps réel, de mettre en ligne leurs produits sur des marketplaces
en évitant les intermédiaires, et d’avoir finalement un pouvoir de
négociation pour fixer le prix et maîtriser toute la chaîne de valeur.
J’ai eu la chance d’échanger avec Aboubacar Karim qui a fondé la société
Investiv, start-up pionnière de l’agriculture de précision par drones en
Afrique de l’Ouest. Ses clients sont les coopératives agricoles, les
associations de producteurs, les petits exploitants, les agro-industries et les
gouvernements. Il m’explique comment le mix de technologies qu’il utilise
permet d’améliorer le rendement des exploitations agricoles pour assurer la
subsistance des petits exploitants et de leurs familles. Les drones
cartographient les exploitations avec différents niveaux de granularité,
allant de la microparcelle à des surfaces d’exploitation plus étendues. Ils
sont équipés de caméras infrarouges qui prennent des photos à intervalles
réguliers sur différents spectres et l’analyse de ces données permet à
l’agriculteur d’avoir des informations sur la topographie du terrain, la santé
des plantes ou le ciblage des zones d’irrigation.
Les données recueillies alimentent des modèles de data science, qui
aident à projeter des tendances grâce à des données historiques de
pluviométrie par exemple. Pour les exploitants, l’ensemble de ces
informations permet d’optimiser et d’estimer le rendement de leurs récoltes.
La société Investiv a implanté, en partenariat avec des coopératives
agricoles, des centres de service (Agro Hub) à proximité des exploitations
pour réduire les coûts. La pulvérisation des produits phytosanitaires par
drone, un autre service proposé par l’entreprise, a de la même façon des
avantages écologiques par rapport à l’épandage traditionnellement effectué
à la main avec des pulvérisateurs ou par des hélicoptères. La pulvérisation
par drones évite le contact humain avec le produit et permet, grâce aux
coordonnées GPS intégrées, le ciblage précis des parcelles et la maîtrise de
la quantité de produits phytosanitaires et d’eau utilisés.
Ces efforts en matière d’inclusion financière, d’autosuffisance alimentaire
et de croissance économique sont autant d’opportunités de réduire la
pauvreté et les inégalités. Dans les zones rurales, cette dynamique
d’inclusion et de développement économique rayonne sur des familles et
des communautés entières en termes de moyens de subsistance, de création
d’emploi et plus largement de stimulation de l’économie locale.

L’innovation technologique au service de l’action humanitaire


Le domaine de l’assistance et de l’action humanitaire est en profonde
mutation et devra probablement faire face dans les prochaines années à la
multiplication des crises politiques, migratoires et climatiques. La pression
en termes de performance s’est accrue avec le développement des
financements privés, et notamment la multiplication des dispositifs de
financement participatif qui impliquent plus de transparence pour maintenir
la confiance des donateurs. Dans ce contexte, les nouvelles technologies
peuvent aider à optimiser le ciblage des bénéficiaires et la distribution des
aides ainsi que l’efficacité en termes de coordination et de logistique
d’intervention sur le terrain.
Des solutions numériques permettent d’avoir des informations pertinentes
pour localiser et évaluer les besoins des populations pauvres et vulnérables
qui se trouvent dans des zones de crise. Cela peut se faire grâce à l’analyse
des résultats d’enquêtes de données de consommation téléphoniques et de
données issues des réseaux sociaux. L’accès à des données de
géolocalisation disponibles en open source ou grâce à des plateformes de
cartographie participatives (crowdsourcing) aide à identifier des
mouvements de foule. Toutes ces informations alimentent des algorithmes
prédictifs pour une approche anticipative pour une planification rapide des
interventions.
Une équipe de chercheurs à Stanford 58 a développé un outil pour repérer
les zones de pauvreté dans des villages africains et suivre leur évolution
dans le temps. Cette solution combine l’analyse d’images aériennes issues
de données satellitaires et les techniques d’apprentissage automatique. Cela
permet d’évaluer le niveau de pauvreté à partir d’indicateurs tels que
l’éclairage de certaines zones rurales la nuit, l’état des routes ou la nature
des toitures des constructions pour localiser les populations qui ont besoin
d’assistance.
Une fois que le ciblage est effectué, les ONG trouvent dans les nouvelles
technologies des solutions de distribution des dons plus fiables, plus
efficaces et plus ciblées. La solution développée par l’ONG GiveDirectly
(Donne directement) contribue à l’atteinte des objectifs de l’ODD n° 1 qui
concerne la lutte contre la pauvreté 59. Trois cent soixante-seize millions de
personnes pourraient bénéficier du transfert d’aide directement sur leurs
mobiles. Cette ONG s’appuie sur des innovations telles que l’imagerie
satellitaire, l’intelligence artificielle et les données d’utilisation des
téléphones pour identifier les personnes qui sont dans l’extrême pauvreté et
opère le transfert des dons en quelques clics. Cela garantit que les fonds
sont distribués aux populations qui en ont le plus besoin. Ces modalités de
transfert monétaire des fonds sont plus transparentes et cela encourage les
efforts de charité et de solidarité internationale.
Un court reportage diffusé sur Arte évoque l’usage de la biométrie testé
par le Programme alimentaire mondial (PAM) dans un village de réfugiés
en Jordanie 60. Lors des achats dans les magasins alimentaires, l’identité des
bénéficiaires est vérifiée à partir de l’analyse des données biométriques
effectuée grâce à une caméra qui scanne l’iris avant de déclencher le
paiement.
Les interventions humanitaires sont complexes quand elles se font en
situation d’urgence dans des zones en proie à des conflits armés ou qui
viennent de subir des catastrophes naturelles. Les technologies robotiques,
les solutions de data science et les technologies de fabrication additives
(3D) contribuent à l’efficacité des opérations logistiques. Quand ces
technologies sont accessibles, ce qui n’est hélas pas toujours le cas, elles
prennent différentes formes pour optimiser le secours des populations sur le
terrain. Ce sont par exemple des robots équipés de capteurs pour pénétrer
dans des zones hostiles. Des drones équipés de caméras à infrarouges ou
thermiques, qui actualisent des cartographies en temps réel pour préparer
les interventions, évaluer les dommages ou prédire des risques d’explosion
ou d’effondrement. L’analyse de données enrichies par les remontées
effectuées par les populations locales pour identifier des obstacles tels que
les barrages militaires et trouver des itinéraires sécurisés pour acheminer les
colis sanitaires. Quant à l’usage des technologies additives, elles permettent
de fabriquer différents objets tels que des masques ou prothèses en 3D à
proximité des zones de crise.
Les risques liés à l’usage de ces technologies dans des contextes de crise
humanitaire sont importants, car les pays concernés ont souvent des
législations moins contraignantes et des pouvoirs autoritaires peuvent
vouloir utiliser les données à des fins de persécution dans des zones de
conflits civils ou militaires. L’usage de technologies émergentes ou
disruptives doit se faire en impliquant les populations locales dans les
phases de conception, de déploiement et dans les processus de décision.
Elle doit intervenir en complément de solutions low-tech plus frugales et
pragmatiques, et plus proches de la culture et des besoins des utilisateurs.
La data science pour mieux connaître et servir les territoires et les populations fragiles
Entretien avec Jacques Priol,
président du cabinet CIVITEO

La donnée et les solutions d’IA s’installent progressivement pour améliorer les conditions de vie
des citadins. Mais qu’en est-il des personnes vulnérables des quartiers dits prioritaires ? La data
territoriale peut-elle être un levier social, un outil pour faciliter la prise de décision et le pilotage
des politiques publiques au service des plus fragiles ? Peut-on avoir un projet de data qui porte
une vision politique qui dépasse les objectifs utilitaires des projets de smart cities ?

J’ai travaillé avec Jacques Priol dans le cadre de la rédaction d’une note de conjoncture sur la
data et l’IA au service des territoires. Je me suis, à cette occasion, intéressée à ce sujet
passionnant et j’ai découvert le livre blanc Data & Quartiers 61 qui retrace trois ans
d’expérimentation d’un programme auquel la société CIVITEO a largement contribué. Le fil
conducteur du parcours de Jacques s’est structuré autour de la politique de la ville, je n’ai donc
pas été surprise de le retrouver sur ce sujet qui traduit le potentiel de la data pour servir l’intérêt
général.

En 2019, RésO Villes, association qui rassemble des communes de Bretagne et des Pays de la
Loire, lance le programme Data & Quartiers avec le soutien de l’Agence nationale de la
cohésion des territoires (ANCT). L’objectif est de prototyper des solutions de data science et des
outils de pilotage de la donnée à intégrer dans les processus des collectivités, des travailleurs
sociaux ou même des conseillers citoyens. Ces outils doivent leur permettre de connaître et
comprendre les habitudes, mais surtout les besoins des habitants des « quartiers ».

L’emploi et la santé sont les deux premières thématiques qui ont été retenues. Sur le sujet de
l’emploi, le but était de trouver des pistes pour lutter contre le non-recours aux droits,
comprendre l’impact de la distance domicile-emploi et les habitudes de mobilité. Ce groupe de
travail s’est adressé au groupe Randstad pour compléter les données de France Travail et celles
de l’Insee disponibles à grande échelle. Ces données ont été collectées sur près de onze mille
sites Web, dédoublonnées et complétées quand c’était nécessaire. Ce travail a été effectué grâce
à un algorithme qui a procédé à l’extraction des informations pour chacun des soixante-dix-huit
quartiers prioritaires de la ville (QPV) de Bretagne et des Pays de la Loire. Des indicateurs
« distance moyenne domicile-emploi » ont été créés par quartiers, un outil de visualisation
dynamique et interactif a permis de comparer les quartiers entre eux. Les données de Randstad et
France Travail ont été réutilisées et croisées avec les données disponibles sur les infrastructures
routières et sur les données réelles ou prévisionnelles de certaines lignes de transport en
commun. Le prototype a donné lieu à la création d’un site Web intégrant un outil de visualisation
pour sélectionner des préférences de transport, des limites de temps afin d’identifier les
modalités de transport et les trajets qui facilitent la mobilité.

Une autre équipe a travaillé sur le thème de la santé. Une analyse a porté sur la sélection
d’indicateurs sociaux et sanitaires de fragilité liée à des comorbidités ou des affections de longue
durée, et la réalisation d’une cartographie qui représente les zones de fragilité face à la maladie
(Covid-19). Une étude sur le non-recours à la complémentaire solidaire santé a permis de
réaliser un portrait-robot des bénéficiaires grâce à des outils de modélisation intégrant plusieurs
variables socio-économiques et socio-démographiques pour se faire une idée précise des zones
dans lesquelles le non-recours est important. C’est dans les QPV que se trouve le nombre le plus
élevé de bénéficiaires potentiels n’ayant pas recours à la complémentaire santé solidaire. Même
si, et ceci peut sembler contre-intuitif, les habitants des QPV, probablement mieux accompagnés
qu’ailleurs, font valoir leurs droits dans des proportions plus importantes. C’est un très bon
exemple de la capacité de la data et des algorithmes à objectiver une réalité parfois contre-
intuitive.

L’ensemble de ces travaux a permis de recommander des décisions et de confirmer ou infirmer à


l’échelle locale des résultats d’études nationales. Les outils de cartographie et de visualisation
dynamiques et interactives développés permettent l’accès en autonomie à des analyses
complexes compréhensibles pour des professionnels qui n’ont pas d’expertise en informatique.

Ce programme a aussi permis d’acculturer et de sensibiliser les travailleurs et les acteurs publics
de terrain habituellement éloignés de la data. Ils ont réalisé le potentiel de valeur du croisement
des données et l’importance de disposer d’une donnée sociale concrètement actionnable et
capable de révéler et représenter la réalité des usages et des pratiques de façon plus fine et plus
actualisée que les traditionnelles statistiques de la politique de la ville souvent globales et
fortement décalées dans le temps, pour ne pas dire périmées.

Une vigilance particulière a été portée à la protection des données et aux questions éthiques.
Dans ce type d’études, où l’on aborde le sujet de la santé, de l’emploi et des aides sociales, il y a
un risque de stigmatisation qui peut s’ajouter à des discriminations préexistantes. Ce
programme, qui a été précurseur du concept d’altruisme des données (en associant des acteurs
publics et des acteurs privés), a déployé une démarche de transparence et d’inclusion pendant
toute la durée du projet.

Comme beaucoup de projets d’intérêt général, cette expérimentation s’est ensuite heurtée à la
difficulté de trouver des financements et le passage à l’échelle ne repose que sur des volontés et
des initiatives locales. De nombreux territoires s’inspirent du programme Data & Quartiers pour
introduire dans les nouveaux contrats de ville (négociés en 2024) de véritables « clauses data »
qui permettront pour les années à venir d’améliorer la connaissance des quartiers.

La puissance de la réalité virtuelle pour développer ­l’empathie envers les populations


vulnérables
Entretien avec Charles Bihina, fondateur de DiVRsitee
DiVRsitee est une start-up créée en 2022 qui propose des expériences en réalité virtuelle pour
lutter contre les préjugés et toutes les formes de discrimination. Lauréat de l’appel à projets
French Tech Tremplin, Charles a pu intégrer le parcours « accélération » de l’incubateur de
l’association Singa.

Charles était développeur Web au sein d’une entreprise camerounaise, son pays d’origine. Il a
rencontré un réfugié soudanais quand il est venu en France pour faire son deuxième master, à
Arts et Métiers ParisTech. Il a été bouleversé par les épreuves de ces réfugiés qui ont affronté
des guerres et traversé des déserts et des mers. Il décide de mettre sa passion pour les nouvelles
technologies au service des personnes vulnérables et d’œuvrer pour une société plus inclusive en
changeant notre regard.
Il lance et pilote un projet de plateforme virtuelle qui intègre des technologies de réalité virtuelle
et immersives. Il a développé plus de dix scénarios et le prototype en cours de finalisation a déjà
été testé par plus de cent personnes. Les premiers scénarios ultraréalistes mettent en scène
l’expérience vécue par des réfugiés qui débarquent sur le continent ou des étrangers qui doivent
suivre un parcours administratif semé d’embûches pour recouvrer leurs droits, par exemple, à
l’occasion d’une rupture dans leurs parcours d’étude.

Le port du casque VR permet l’immersion dans le vécu des personnages dans un environnement
3D. Cela permet d’objectiver les obstacles, de ressentir les dangers et d’établir une connexion
émotionnelle forte qui facilite l’empathie. « Les gens ressentent l’événement dans leur chair et
cela peut les inciter à l’action par des actions de bénévolat. »

L’été 2023, je me suis rendue à Station F, un campus de start-up, pour tester les premiers
scénarios. Je me suis sentie un peu coupable de cette intrusion dans un monde si éloigné de mes
réalités, mais je dois reconnaître que l’expérience est saisissante et qu’elle ne peut qu’éveiller
notre conscience. À la fin de l’immersion, Charles, voyant que j’étais troublée, me demande
pourquoi j’écris ce livre et pourquoi j’y aborde le sujet de l’inclusion des personnes vulnérables.
La question de Charles me surprend et elle me suivra tout au long de mon écriture sans que je ne
trouve définitivement la réponse.

Charles évoque sans tabou le modèle économique de sa solution et l’équilibre financier qu’il doit
impérativement trouver pour pérenniser son offre. Ses clients peuvent être des associations, des
ONG ou des entreprises qui veulent sensibiliser leurs publics aux questions de la diversité et de
la solidarité. Cette solution peut couvrir un large spectre de situations et des scénarios sont déjà à
l’étude pour le cas des violences faites aux femmes ou les obstacles auxquels elles sont
confrontées dans leur parcours professionnel. Les immersions peuvent être proposées dans le
cadre de campagnes de sensibilisation, dans des lieux publics ou à l’occasion de formations ou
de séminaires en entreprise. Les clients peuvent prendre un abonnement ou louer des casques
pour monter une expérience dans le lieu de leur choix et avec très peu de contraintes techniques.
En septembre 2023, plus de cinq mille personnes ont débarqué sur l’île italienne de Lampedusa.
« Crise », « submersion », « péril »… les débats politiques se sont enflammés et, derrière les
masses et les menaces, on a oublié les expériences humaines individuelles. Comment se détacher
des stéréotypes et développer de l’empathie envers les migrants ? Je réalise à ce moment-là la
chance que j’ai eue de rencontrer Charles qui a eu l’idée de ce projet et l’audace de mettre au
service de cette cause humanitaire une technologie habituellement réservée à des expériences
ludiques.

54. Voir « 1 No poverty » et « 2 Zero hunger » dans la section B « The Showcase » du SDG Digital
Acceleration Agenda sur s­ [Link].
55. Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique,
« L’économie sociale et solidaire (ESS) », [Link], 15 novembre 2021.
56. CNIL, « “Bac à sable” intelligence artificielle et services publics : la CNIL accompagne 8 projets
innovants », [Link], 22 novembre 2023.
57. Tristan Gaudiaut, « Le potentiel du paiement mobile en Afrique », [Link], 7 mars 2022.
58. May Wong, « Harnessing satellite imagery and AI to help fight poverty in Africa »,
[Link], 22 mai 2020.
59. Voir « 1 No poverty » dans la section B « The Showcase » du SDG Digital Acceleration Agenda
sur [Link].
60. « La technologie au service de l’humanitaire ? », [Link], 13 mars 2023.
61. RésO Villes, « Data & Quartiers : le livre blanc. Retour sur trois ans d’expérimentation »,
[Link], 20 septembre 2022 (PDF).
5
Réduire notre empreinte environnementale*

Le sujet de l’apport de l’IA pour l’environnement m’a passionnée. Il


traduit à lui seul les contradictions et les ambivalences du rapport entre
nouvelles technologies et progrès humain. Pollution ou solution ? Pire
ennemi ou meilleur ami de la planète ? Le numérique peut contribuer à la
guérir comme à la détruire. Un dilemme ou plutôt un nouvel équilibre à
trouver, car nous ne pouvons nous priver du potentiel des nouvelles
technologies pour contribuer à résoudre la problématique la plus vitale pour
l’humanité. Green IT* et IT for green*, des démarches bien engagées, qui
se complètent pour un numérique plus durable et plus responsable.
Je savais, bien évidemment, l’urgence climatique et la manière dont elle
doit mettre en tension l’ensemble de nos activités humaines. Je découvrais
toutefois en écrivant ce livre la complexité de l’enjeu, l’immensité et la
diversité du champ d’action et le niveau d’imbrication de l’ensemble des
leviers à activer. Je découvrais aussi les équilibres à trouver et qui ajoutent à
la difficulté. Durabilité des économies et sécurité alimentaire, défi universel
et équité sociale à préserver, dette écologique des pays occidentaux et
difficulté pour les pays émergents à entamer la transition. Le défi est
immense et la complexité du problème inédite, mais le monde de la Tech
doit pleinement s’en emparer pour mettre le numérique au service de
l’environnement en intégrant les questions sociales et économiques. De
nombreuses solutions sont déjà disponibles pour mesurer l’impact de nos
activités humaines, et identifier et déployer des stratégies d’atténuation et
d’adaptation. C’est une occasion historique de faire preuve de créativité
pour démontrer le potentiel bénéfice de l’innovation technologique.
Avec les objectifs de développement durable (ODD), l’ONU a couvert la
diversité des enjeux liés à l’environnement. Pas moins de cinq ODD pour la
cause environnementale. Les objectifs 6 et 7 pour garantir l’accès à tous à
une eau propre et à l’énergie propre à un coût abordable. L’objectif 13
relatif à la lutte contre les changements climatiques. Les objectifs 14 et 15
pour restaurer, conserver et exploiter de manière durable les écosystèmes
terrestres et aquatiques. Il n’y a plus de place et plus de temps pour les
angles morts. Nous devons surmonter nos biais, notre approche
anthropocentrique qui a pour effet de nous donner une vision partiale et
partielle de notre planète. Il faudra, au-delà de questionner notre empreinte
carbone*, appréhender de manière plus globale notre empreinte
environnementale. Ceci pour réduire notre impact sur les neuf limites
planétaires 62, dont de nombreuses frontières déjà franchies entraînent des
changements irréversibles. Une dimension planétaire, des cas d’application
infinis pour remodeler nos vies et nos comportements. C’est un terrain de
jeu parfait pour l’intelligence artificielle, car dans le temps limité dont on
dispose, de telles dimensions sont difficilement accessibles à la perception
et à l’analyse humaine.
Vous allez être stupéfaits par l’explosion du volume et de la variété des
données environnementales – notamment grâce aux différentes politiques
publiques d’open data* qui ont encouragé le partage massif des données –,
étourdis par le ballet inattendu des drones, capteurs, sondes, caméras et
micros qui permettent d’écouter et de comprendre le monde du vivant. Il
nous restera à faire bon usage de ces découvertes en maîtrisant l’impact des
technologies et en gardant à l’esprit qu’elles ne remplaceront pas la
puissance de nos actions vertueuses, notre bon sens commun, notre
observation naturelle et le rapport unique que nous devons garder avec le
monde qui nous entoure.

Données environnementales et solutions de data science pour relever les


défis climatiques
Le sixième rapport d’évaluation du Groupe intergouvernemental d’experts
sur l’évolution du climat (GIEC), publié en mars 2023, indique que les
activités humaines ont eu pour conséquence une élévation de 1,1 °C de la
température de la surface du globe par rapport à la période préindustrielle.
Et les différents scénarios du GIEC ont en commun d’estimer que ce
réchauffement atteindra 1,5 °C dès le début des années 2030 63. Le C3S
(observatoire européen sur le changement climatique) estime que « La
saison juin-juillet-août (JJA) 2023 a été de loin la plus chaude jamais
enregistrée au niveau mondial […] 64 ».
Pour lutter contre les changements climatiques, la compréhension de
l’écosystème et des phénomènes terrestres est déterminante. Les données
environnementales sont volumineuses et hétérogènes, et couvrent un large
spectre spatio-­temporel. Claire Monteleoni 65 exprime parfaitement leur
puissance et leur potentiel :
Les modèles de simulation du climat, basés sur la physique, ont généré une quantité stupéfiante
de données. Certains climatologues estiment qu’il y existe une plus grande quantité de données
simulées par des modèles que de données issues de satellites d’observation de la Terre.

[…]
L’apprentissage automatique est la clé qui permettra de tirer des enseignements de cet ensemble
colossal de données 66.

Les analyses sont facilitées par les progrès du cloud et du Big Data
nécessaires pour nourrir des algorithmes d’apprentissage automatique,
gourmands en ressources informatiques nécessaires aux calculs intensifs
qu’ils réalisent. L’intelligence artificielle permet des analyses avec
différents niveaux de granularité pour une vision globale ou à des plus
petites échelles de temps et d’espace.
J’ai eu un échange avec Jean-Frédéric Gerbeau 67 au sujet de la
modélisation des scénarios climatiques. Il estime qu’il n’y a pas eu pour
l’instant de rupture technologique révolutionnaire en la matière, mais plutôt
des progrès continus des connaissances en géosciences, en modélisation des
phénomènes physiques, en méthodes numériques et en assimilation de
données. Des modèles mathématiques agrègent depuis des décennies les
connaissances des géophysiciens, climatologues, météorologues ou
océanographes, et servent de base à des simulations numériques à grande
échelle, dans lesquelles sont injectées des données réelles pour en réduire
les incertitudes. Pour Jean-Frédéric Gerbeau, les innovations
technologiques ont permis de produire des données de plus en plus précises,
notamment grâce aux images satellitaires. Un usage exclusif de l’IA
consisterait à ne plus s’appuyer que sur ces données et à l’apprentissage de
scénarios passés, en délaissant les connaissances des mécanismes physiques
sous-jacents. Il estime qu’on y perdrait l’explicabilité des prédictions et la
possibilité de prédire des situations inédites. Selon lui, les ruptures à venir
résulteront probablement d’approches hybrides, combinant les modèles
géophysiques, les données massives issues des mesures de terrain et l’IA.
Le Planetary Computer de Microsoft est emblématique de la puissance
que permet l’alliance entre Big Data et solutions d’intelligence artificielle
pour améliorer notre compréhension des défis climatiques. Il fournit un
catalogue de données environnementales variées et complètes, ainsi qu’un
lot d’outils d’analyse en libre accès (open source) utiles aux organisations,
aux scientifiques et aux experts du développement durable. Ces outils
facilitent la compréhension du système terrestre et permettent de réaliser
des estimations pour analyser puis simuler les variations climatiques, voire
d’anticiper certains phénomènes climatiques. L’intelligence artificielle,
notamment grâce à l’analyse des données historiques, offre une meilleure
anticipation et maîtrise des impacts des crues agricoles, des inondations ou
des feux de forêt. Ces solutions sont complétées d’outils de
datavisualisation et de cartographie animées et dynamiques pour rendre la
data plus digeste, plus explicite et plus malléable. Les organisations
peuvent ainsi produire des analyses pertinentes qui servent à la prise de
décision. En matière climatique, le pouvoir prédictif des algorithmes est
d’une grande utilité. Les algorithmes analysent les chaînes de causalité, les
liens entre les phénomènes extrêmes et calculent la probabilité de
survenance d’événements futurs. Ces solutions alimentent les différents
scénarios du GIEC 68 qui projettent la situation en tenant compte du
comportement humain, des trajectoires socio-économiques et des scénarios
énergétiques liés à l’évolution des émissions de carbone.
Au-delà des possibilités d’observation, d’analyse et de prédiction, la
combinaison de ces technologies Big Data et IA donne la possibilité
d’objectiver les discours sur l’urgence climatique, d’interpeller le monde
politique et de sensibiliser les citoyens. Il est plus simple d’éveiller les
consciences et d’inviter à l’action quand les impacts de l’inaction sont
mesurables, tangibles et visibles. Ces outils sont indispensables pour que les
organisations gouvernementales et non gouvernementales puissent prendre
des décisions de mitigation des risques, de définition de scénarios de
transition et d’atténuation.
L’accès des pays du Sud à des données fiables et des capacités d’analyse
est essentiel. Ces pays ont moins contribué à la situation climatique et sont
touchés de manière disproportionnée par les phénomènes climatiques
extrêmes. Des initiatives sont en place pour leur donner les moyens
technologiques et des ressources scientifiques pour générer de nouvelles
données fiables et surtout les transformer en information puis en actions.
C’est le cas des travaux effectués dans le laboratoire de recherche en IA que
Microsoft a implanté à Nairobi 69 et dont l’objectif est de faire émerger des
scénarios d’adaptation et de résilience face aux effets parfois dramatiques
du changement climatique.

Des capteurs, des micros et des caméras pour comprendre et protéger


le monde du vivant
Nous sommes toujours plus marqués par les phénomènes climatiques qui
touchent directement nos conditions de vie et dont l’impact est amplifié par
des manifestations spectaculaires comme des inondations et feux de forêt.
Et pourtant, le déclin de la biodiversité a des effets moins visibles mais
délétères pour notre planète qui est aussi constituée d’insectes et de
poissons, de plantes et de planctons que nous devons protéger. Plus de
quarante-deux mille 70 espèces végétales et animales sont menacées
d’extinction par nos activités humaines.
En matière de surveillance de l’environnement, les techno­logies
cognitives* qui tentent de simuler le fonctionnement du cerveau humain
apportent d’importants bénéfices. Elles peuvent agir pour prévenir les
causes de l’effondrement de la biodiversité due à la déforestation et la
surpêche, au réchauffement climatique et à la pollution, à l’exploitation des
terres et des forêts, et à la dégradation des habitats. La vision par ordinateur
et ses capacités de reconnaissance des formes et de reconnaissance faciale
aident à la détection des comportements illicites qui constituent un danger
pour l’équilibre des écosystèmes. Des algorithmes s’entraînent à partir
d’images satellites pour surveiller les forêts et suivre l’évolution de leur
couvert arboré 71, mais l’IA peut aussi identifier des personnes à l’origine
des incendies de forêt. En France, et dans un contexte de multiplication des
incendies ravageurs dans des régions du Sud, de nombreuses innovations
sont explorées ou expérimentées. Au-delà des cartes interactives et des
approches basées sur la simulation numérique, il est possible d’utiliser des
drones dotés de caméras de surveillance, des ballons dirigeables dotés de
capteurs infrarouges ou des balises autonomes enfouies dans les arbres pour
communiquer des informations en temps réel sur la température ou le taux
de carbone de la végétation. Des robots terrestres peuvent compléter ces
dispositifs pour pénétrer les forêts et acheminer de lourdes charges sur le
terrain. Cet ensemble de solutions facilite le travail des pompiers, réduit le
coût écologique et financier des interventions, et permet d’anticiper et
d’intervenir efficacement et rapidement lors des incendies et des reprises de
feux.
La destruction des habitats naturels et la surexploitation des ressources
sont les deux principales causes d’érosion de la biodiversité, dont une partie
est associée aux comportements illicites comme la pêche illégale ou le
braconnage. Des algorithmes basés sur des données historiques aident,
quand ils ne reproduisent pas nos biais, à prédire ces comportements qui
menacent des espèces en voie d’extinction. La reconnaissance faciale
permet par exemple d’interpeller des criminels qui tuent des éléphants pour
faire du commerce à partir de l’ivoire des défenses. Le logiciel Spot 72
(Systematic poacher detector) est un exemple de l’alliance entre deep
learning (apprentissage profond) et la vision par ordinateur. Il s’appuie sur
l’apprentissage profond pour détecter en temps réel les braconniers sur les
images infrarouges des caméras portées par des drones. J’ai découvert des
technologies inattendues qui complètent la vision par ordinateur pour aller
plus loin dans l’observation du vivant. Par exemple, des capteurs et des
micros pour des solutions bioacoustiques. Tous ces moyens de collecter des
données statistiques, visuelles et sonores aident à la compréhension des
dynamiques comportementales, des interactions au sein des espèces et au
cœur de leur habitat. L’intelligence artificielle offre un formidable gain en
termes de temps et de sécurité pour observer des animaux à des échelles
microscopiques dans des zones hostiles et difficiles d’accès pour les
humains. Ces analyses permettent de faire des simulations et des prédictions
sur l’impact des changements climatiques et des variations de température
sur leurs comportements, et de valider l’efficacité des actions de
réhabilitation.
L’alliance entre l’IA et la robotique offre aussi d’énormes potentiels,
notamment pour la protection de la biodiversité marine. C’est par exemple
des robots qui nagent en autonomie au milieu des poissons. Ils embarquent
des caméras qui alimentent des analyses précises sur la vie aquatique et la
dynamique des océans. Le projet Soft robotic fish 73, développé par le
laboratoire d’informatique et d’IA du MIT, conçoit des robots sous-marins
qui s’appuient sur des processus biomimétiques. Le robot a la forme d’un
poisson pour s’intégrer naturellement dans l’océan et est équipé d’un
module de communication acoustique pour diriger le poisson-robot.
D’autres initiatives en robotique contribuent à lutter contre la pollution
plastique des océans. Aquadrones ou robots-flotteurs automatisent
l’identification et la collecte des déchets ou les interceptent avant qu’ils
pénètrent les océans. Des solutions d’intelligence artificielle permettent de
cibler les déchets qui résistent à la dégradation et qui comportent des
risques pour la survie et la reproduction des espèces marines.
Nous, les humains, accordons moins d’importance au monde végétal
qu’au monde animal. Il y a probablement des causes culturelles et
biologiques qui expliquent cette « cécité botanique 74 » qui a pour effet de
nous faire négliger les espèces végétales et sous-estimer l’impact de leur
destruction sur l’équilibre de l’écosystème planétaire. Cette fois encore,
l’intelligence artificielle peut aider à la sensibilisation à la biodiversité
végétale et à la protection de ces êtres vivants. Les algorithmes
d’apprentissage automatique procèdent à la classification, le traitement et
l’analyse des images constituées dans les catalogues d’herbiers numérisés
par les botanistes. L’application mobile Pl@ntNet, le « Shazam de la
botanique », permet d’identifier une plante à partir d’une photographie que
le grand public peut prendre avec son smartphone. C’est un projet de
science participative qui permet, au-delà des objectifs d’acculturation, de
remonter, via l’application mobile, des données de géolocalisation couplées
à la description des espèces et de partager ses observations. Plus
généralement, les solutions de reconnaissance et d’analyse d’images
peuvent permettre de détecter la présence de ravageurs, faire de
l’épidémiosurveillance* et comprendre le comportement des plantes face au
changement climatique et aux variations saisonnières.

L’intelligence artificielle au service de l’efficacité


et de la transition énergétique
La construction d’un avenir durable passe nécessairement par la réduction
de notre consommation d’énergie et la transition énergique grâce à
l’intégration progressive d’énergies renouvelables. Pour atteindre la
neutralité carbone, nous devons activer tous les leviers à notre portée,
notamment dans les secteurs du transport et du bâtiment.
« Transporteur rime avec pollueur. » Voilà une expression qui a traduit
pendant longtemps l’impact environnemental majeur de ce secteur et
particulièrement du transport routier. Depuis une décennie, l’explosion du
e-commerce et des livraisons à domicile a largement contribué, en plus de
l’accélération de la dynamique d’urbanisation, à asphyxier nos centres-
villes. Les transporteurs doivent trouver un équilibre entre les contraintes
écologiques et économiques et des besoins d’approvisionnements de la
population. Tout ceci en tenant compte de la pression et des préférences de
clients schizophrènes qui ne supportent ni l’attente, ni le bruit, ni le
carbone. Une équation complexe mais aisée pour les algorithmes qui
peuvent prendre en compte de nombreuses variables. Ils apprennent à partir
de millions de données historiques pour prédire les flux de colis et ajuster le
dispositif de transport. Les algorithmes d’optimisation permettent de
regrouper les expéditions afin de mutualiser les trajets, de calculer en temps
réel le trajet le plus court et le moins polluant, et de prendre en compte des
aléas météorologiques.
La mobilité des citoyens en zone urbaine est aussi devenue une
préoccupation pour les collectivités. Elles doivent développer les mobilités
douces et gérer la cohabitation des voitures, des vélos électriques, des
trottinettes. La combinaison entre les solutions d’IA, de vision par
ordinateur et les progrès de la connectivité permet d’analyser les flux en
temps réel, de prévoir le comportement des usagers, d’identifier et
visualiser les zones de congestion pour fluidifier le trafic. C’est un levier
essentiel pour encourager les citadins vers des modes de transport ou des
choix moins polluants tel que l’autopartage. De nouvelles plateformes
proposent un ensemble de services intégrés et interopérables. Elles offrent
aux usagers des alternatives de mobilité qu’ils peuvent gérer à partir de leur
smartphone. Elles s’adossent sur des technologies d’analyse des données de
trafic et de géolocalisation, ainsi que des algorithmes de matching* et de
personnalisation pour améliorer l’expérience des usagers et recommander
les choix qui favorisent la mobilité durable.
La consommation énergétique des bâtiments est un autre levier majeur
pour atteindre l’objectif de neutralité carbone. Le déploiement d’objets
connectés tels que les compteurs et les ampoules intelligents aident les
occupants à optimiser la consommation des appareils électriques. Les
données collectées peuvent être traduites en informations dans des
applications mobiles qui permettent d’ajuster à distance les paramètres de
consommation, et cela contribue par la même occasion à sensibiliser les
citoyens aux écogestes. La maîtrise de la consommation énergétique des
bâtiments est un enjeu important pour les collectivités, tant sur le plan
environnemental que social, car elle permet aussi de lutter contre la
précarité énergétique. Les services publics ou les gestionnaires privés ont la
possibilité de mesurer la consommation grâce à des capteurs branchés aux
systèmes de chauffage ou de ventilation qui remontent des données de
température, d’humidité qu’on peut compléter par des données d’usage et
des données météo. Les informations recueillies par ces dispositifs aident à
l’identification des bâtiments énergivores et à la priorisation des travaux de
rénovation.
De manière plus prospective, les services publics peuvent utiliser
l’intelligence artificielle et la modélisation 3D pour projeter l’impact des
plans d’urbanisation sur le couvert forestier de la ville ou projeter l’impact
de la construction de nouvelles infrastructures sur les flux de mobilité. C’est
un excellent exemple de la puissance des nouvelles technologies pour aider
à la décision dans la recherche de choix d’avenir plus responsables et
durables. Pour modifier la politique énergétique et faciliter la transition, les
politiques publiques utilisent des algorithmes prédictifs afin de modéliser et
prévoir les besoins. Dans la première édition 2022 du magazine ITUNews
75, un chapitre est consacré à l’objectif 7 relatif à l’accès pour tous aux

énergies propres à un coût abordable. Les « systèmes énergétiques urbains


intelligents » sont présentés comme une solution essentielle pour relever le
défi de l’empreinte carbone dans des villes qui concentreront en 2050 près
de 70 % de la population mondiale. Ces systèmes permettent de s’adapter
en temps réel aux besoins afin de réduire les pics de consommation et
mieux intégrer les énergies renouvelables.
L’IA joue un rôle important pour nous préparer à répondre à la demande
croissante et qui deviendra probablement massive en énergies
renouvelables. Elle aide à optimiser la disponibilité de ces énergies qui sont
par nature variables et difficilement stockables. Cela permet par exemple de
définir l’orientation idéale des panneaux solaires et le lieu d’implantation
des éoliennes. On voit bien comment l’IA accélère la transition vers des
énergies plus propres en garantissant la fiabilité et la résilience des
processus d’approvisionnement.
Une ruche connectée pour protéger les abeilles
Entretien avec Nicolas Bréard, ingénieur IoT*
et doctorant en électronique chez OpenStudio

J’ai eu la chance d’échanger avec Nicolas Bréard, qui a coordonné en 2021 le projet Mellia, un
projet de ruches connectées dont l’objectif est d’observer à distance les abeilles dans leur milieu
naturel et de mesurer des variables physiologiques qui permettent de traduire leur état de santé.

Nicolas m’explique l’importance de l’enjeu écologique. Les abeilles sont un maillon


indispensable de la biodiversité. Elles jouent un rôle de pollinisateur vital pour la nature et
contribuent à la reproduction de 80 % des espèces de plantes à fleurs. En moins de dix ans, 30 à
40 % des colonies ont été décimées en Europe.

La ruche connectée est composée de capteurs embarqués et de sondes qui mesurent la


température, la pression atmosphérique et l’humidité à l’intérieur et à ses abords. Une balance
électronique permet de peser les abeilles pour réguler leur alimentation. Toutes les données
récoltées sont remontées vers un serveur distant et peuvent être enregistrées et affichées dans
une application Web. Une dizaine de ruches sont déjà en test en Auvergne.

Ce système permet de préserver les abeilles grâce à des indicateurs de leur « état de santé », les
grandeurs physiques mesurées étant directement reliées à leur statut physiologique et/ou
comportemental. Des perturbations environnementales telles que des maladies ou des pollutions
peuvent ainsi être mises en évidence. Un projet est en cours pour détecter les frelons asiatiques
qui représentent un danger immédiat pour les ruches. Cela consiste en la reconnaissance de
signatures sonores alliée à un dispositif d’intelligence artificielle qui déclenche une alarme pour
alerter l’apiculteur qui peut ainsi surveiller à distance le bon fonctionnement de la ruche, détecter
les signaux faibles, prédire les risques et prendre les bonnes décisions.

Grâce aux progrès technologiques, on pourra analyser de nouveaux signaux comme les
vibrations ou le langage chimique au sein de la ruche et comprendre le fonctionnement de la
colonie (mécanisme de défense, potentiel de reproduction de la reine…). La combinaison des
innovations dans les domaines de l’IoT*, de la science des données et des méthodes
d’apprentissage automatique a un formidable potentiel en termes d’applications pour protéger
les abeilles.

Nicolas parle avec fierté de ce projet qui revêt de nombreuses valeurs responsables : un
dispositif non invasif, l’accessibilité et le partage des données via une interface Web. La ruche a
été conçue selon une norme qui garantit le non-usage de métaux lourds comme le plomb, et la
batterie et le panneau solaire sont pensés pour réduire la consommation énergétique du dispositif
embarqué.
Ce projet a aussi une valeur pédagogique. Les ruches sont décorées par des enfants au sein
d’écoles ou de centres de loisirs. Le 30 mai 2023, une nouvelle ruche connectée Mellia a été
installée sur le site du collège Albert-Camus. Les élèves pourront analyser les données collectées
et les interpréter en s’appuyant sur des informations provenant de leur propre ruche. Ces
initiatives permettent de réancrer la question du vivant en sensibilisant les enfants aux enjeux de
la biodiversité.
Quand la data révèle le potentiel de décarbonation et d’adaptation climatique du
patrimoine immobilier français
Entretien avec Annelise Castres Saint Martin,
chief product officer chez namR

Annelise est ingénieure. Après avoir travaillé plusieurs années sur les politiques d’aménagement
durable au ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, elle poursuit
son engagement chez namR pour diffuser aux citoyens des informations sur la résilience
énergétique et climatique de leur bien immobilier. J’ai découvert l’entreprise namR à l’occasion
de recherches sur le projet tRrees, une plateforme ouverte qui permet d’établir un premier niveau
de diagnostic de performance énergétique du parc éducatif et d’accélérer le processus de
rénovation des établissements scolaires.
Un an plus tard, quand j’échange avec Annelise, je découvre une offre de service qui couvre une
ambition et un champ d’application beaucoup plus large. Avec des informations sur plus de
trente-quatre millions de bâtiments résidentiels et tertiaires en France et près de sept milliards de
données brutes, c’est une vraie mine d’or pour révéler le potentiel de décarbonation et
d’adaptation climatique du patrimoine immobilier français. Ces informations sont collectées,
traitées, analysées et mises à disposition des organisations grâce à un mix de technologies,
notamment en matière de computer vision* pour le traitement des images satellitaires ou
d’algorithmes d’apprentissage automatique pour la complétion ou la création d’indicateurs
inédits.

L’entreprise a développé l’outil Ecoclik, un simulateur simple à utiliser. Pour les investisseurs et
les banques qui s’engagent dans une démarche de finance durable, c’est l’occasion d’accélérer
leur stratégie. La Banque Postale a choisi cette solution pour sensibiliser ses clients à la
transition écologique. Une expérience innovante et engagée proposée dans le cadre de
l’accompagnement de leurs projets immobiliers.

Le simulateur donne accès à des scénarios de rénovation énergétique. En quelques clics, les
clients peuvent mesurer l’impact et le coût du projet, avoir accès au DPE (DPE officiel lorsqu’il
existe, DPE simulé par namR dans le cas contraire) de leur logement, faire des simulations
budgétaires et voir s’afficher des aides nationales, les projections d’économie d’énergie et de
valorisation de leur(s) bien(s) immobilier(s). Il existe d’autres modules du produit Ecoclik : l’un
concerne l’énergie solaire, avec des données préremplies relatives à l’environnement direct, aux
caractéristiques des toitures, il permet de créer un scénario sur mesure d’installation de panneaux
solaires. L’autre, en cours de développement, traite de la vulnérabilité du bâti aux risques
climatiques, et notamment de l’exposition à des îlots de chaleur urbains.

Pour accompagner les territoires partenaires dans le pilotage de leur performance énergétique,
l’entreprise a réalisé une cartographie des villes et départements français avec un état des lieux
des passoires énergétiques du pays.

62. Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, « La France face aux neuf
limites planétaires. Révision 2023 du cadre des neuf limites planétaires »,
[Link].
63. Ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, ministère de la Transition
énergétique, « Publication du 6e rapport de synthèse du GIEC », [Link], 20 mars 2023.
64. Élisa Lesieur, Rémy Roche, Yucatan, « Copernicus : l’été 2023 est le plus chaud jamais
enregistré », [Link], 6 septembre 2023.
65. Claire Monteleoni est titulaire de la chaire Choose France AI et directrice de recherche au centre
Inria de Paris. Elle est professeure au département de sciences informatiques de l’université du
Colorado à Boulder.
66. Inria, « L’IA pour lutter contre le changement climatique et favoriser la durabilité
environnementale », [Link], 6 juillet 2023, mis à jour le 4 octobre 2023.
67. Jean-Frédéric Gerbeau est directeur de recherche Inria et professeur chargé de cours à l’École
polytechnique de Paris.
68. Charlotte Vailles, « D’où viennent les cinq nouveaux scénarios du GIEC ? », [Link],
14 septembre 2021 ; Patricia Gautrin, « L’IA contre l’inaction climatique et pour activer la transition
énergétique », [Link], 1er novembre 2022.
69. Juan Lavista Ferres, « Closing the climate data divide in the global south – Microsoft on the
issues », [Link], 7 novembre 2022.
70. Claire Villiers, « Environnement : plus de 42 100 espèces menacées d’extinction »,
[Link], 5 juin 2023.
71. Global Forest Watch, « Surveillance forestière conçue pour l’action », [Link].
72. Floriane Boyer, « Des drones traquent les braconniers grâce au deep learning », futura-
[Link], 22 février 2018.
73. MIT CSAIL, « SoFi – The soft robotic fish », [Link], 7 décembre 2018.
74. Christophe Rodo, « Podcast : la cécité botanique, ou pourquoi nous voyons mieux les animaux
que les plantes », [Link], 23 mars 2020.
75. The International Telecommunication Union, « Le numérique est l’avenir de l’énergie urbaine »,
ITUNews Magazine, n° 1, 2022, p. 23.
III
S’emparer des nouvelles technologies
pour transformer la société et l’économie
6
De nouvelles technologies
pour accélérer les transitions

Il est indéniable que nous vivons un moment inédit, qui se manifeste,


lentement mais sûrement, par la mutation de nos valeurs et une autre vision
de la société qui bousculent des dogmes et des idéologies qui nous
semblaient immuables. Ce changement de paradigme est l’occasion de
réorienter la création de valeur des technologies numériques, qui s’est
souvent réalisée dans des projets technocentrés qui traduisent notre vision
du progrès humain et de la croissance économique à laquelle on l’associe.
La convergence des crises nous plonge dans une situation d’urgence et
nous devons maintenant proposer des usages plus soutenables et des
solutions qui nous permettent d’être plus résilients et de tenir dans la durée
les nouvelles trajectoires de transformation du monde.
Après avoir exploré le bénéfice des technologies numériques avec une
approche verticale qui aborde des champs d’activités humaines spécifiques,
il est intéressant d’avoir une lecture plus transversale, pour initier des
réflexions sur le potentiel de ces technologies qui traversent toutes les
dimensions – sociales, politiques et économiques – de nos vies. Cela passe
par la critique des usages que nous avons privilégiés, mais surtout par la
découverte d’alternatives qui, sans être radicales, proposent d’intégrer des
préoccupations humanistes et les attentes et désirs des jeunes générations
dont nous devons regagner la confiance.
Nous pouvons accélérer ces nouveaux usages pour réinventer nos vies
urbaines qui sont à la confluence de toutes les crises et les transformations,
renouveler nos modes d’expression démocratique qui sont à bout de souffle,
et bousculer la culture des entreprises et les codes du monde du travail qui
sont le plus fidèle miroir de notre obsession de la technoperformance en
matière d’économie.

Quand la smart city remet la technologie au service du citoyen


Selon les prévisions de l’ONU, deux tiers de la population mondiale vivra
dans les villes d’ici 2050 76. Avec l’annonce d’une telle densité de
population, il est urgent de repenser l’espace urbain et d’anticiper les
immenses défis qui sont déjà à affronter, notamment en termes de qualité de
vie citoyenne, de lutte contre la pollution et de sécurité publique. Les villes
sont au carrefour de tous les enjeux économiques et sociétaux des centres
urbains traditionnels auxquels il faut dorénavant ajouter des préoccupations
démographiques inédites. Le défi est d’autant plus complexe que la ville
reflète des réalités très hétérogènes, qu’elle est le creuset de toutes les
fractures sociales et qu’elle doit trouver un équilibre précaire entre le
respect des libertés et la vision sécuritaire qu’exige la maîtrise de l’ordre
public.
Il n’est pas certain que le ballet des voitures autonomes et des drones de
livraison façonne un jour le visage de la ville de demain, mais en attendant,
l’espace urbain est déjà un lieu où convergent de nombreuses innovations
technologiques. Cet espace multifonctionnel complexe, qui concentre des
flux massifs, génère un volume impressionnant de données. C’est
finalement un terrain de jeu idéal pour l’intelligence artificielle. Sans l’IA et
les capacités de stockage du cloud il serait impossible d’analyser en temps
réel les données de mobilité et les données environnementales à des
échelles géographiques gigantesques ou couvrir, au contraire, des mailles
d’observations granulaires.
L’usage de la data et de l’IA dans la ville sert le plus souvent des enjeux
de mobilité, de consommation énergétique, de gestion de l’espace et des
ressources, et de l’évaluation des politiques publiques. Cela peut se
concrétiser par des jumeaux numériques pour projeter l’impact des plans
d’urbanisme, de caméras intelligentes qui détectent des dysfonctionnements
sur la voirie, de capteurs pour analyser des données de pollution de l’air ou
des poubelles connectées pour faciliter le traitement des déchets. Les
algorithmes peuvent également aider à optimiser la gestion des ressources
infrastructurelles et énergétiques, à réguler les flux de circulation et à
détecter les signes avant-coureurs d’une situation de crise.
En moins de dix ans, l’approche que nous avons de l’usage des
technologies au service des politiques de la Ville a évolué. Les projets
pharaoniques et ostentatoires de smart cities qui se sont développés à
travers le monde dans les années 2015 ont très vite montré leurs limites.
L’émergence de villes futuristes à l’instar de Songdo, en Corée du Sud, a
montré l’exemple de villes hyperconnectées où la technologie omniprésente
sert les logiques de performance et de surveillance. L’obsession des enjeux
sécuritaires a justifié l’usage des technologies biométriques dans des pays
qui exercent un pouvoir autoritaire et nous a permis d’entrevoir les risques
de mise sous surveillance de l’espace public et les dérives potentielles en
termes de violation des droits publics fondamentaux.
À la veille de la crise sanitaire en 2019, Hubert Beroche, fondateur du
think tank Urban AI, me raconte le tour du monde qu’il a effectué pour
comprendre comment l’IA peut nous aider à construire des villes plus
durables. Tokyo, Montréal, Londres, Dubaï… Il revient de six mois de
voyage dans les pays précurseurs des IA urbaines avec des questionnements
et des pistes à explorer. Il estime qu’il est nécessaire d’intégrer le citoyen
dans ces projets de transformation, de préserver les identités urbaines et de
rendre la donnée et les infrastructures numériques urbaines plus
transparentes et plus visibles.
Pour Hubert Beroche, « dans les pays démocratiques, il y a eu tellement
d’opposition citoyenne que beaucoup d’initiatives ont été abandonnées. Ce
fut le cas notamment du projet de quartier futuriste à Toronto développé
avec Sidewalk Labs, filiale de la maison mère de Google, Alphabet. En
Asie, plusieurs projets ont vu le jour, mais les habitants rechignent à y
mettre les pieds, créant ainsi des villes fantômes. Il faut donc déployer un
nouveau paradigme qui consiste à urbaniser les technologies, c’est-à-dire
les mettre au service des usagers ». Les projets de smart cities ont déjà
commencé à se transformer pour passer d’une vision quantitative
technocentrée à une approche plus qualitative centrée sur l’humain. Les
enjeux éthiques et de résilience sont également au cœur des réflexions,
comme c’est le cas pour l’emblématique programme de ville intelligente
lancé par la métropole de Dijon. Ce programme est déployé dans une
démarche éthique et participative avec un portail open data pour rendre
visibles et mesurables les actions des politiques publiques, la mise en place
d’un comité éthique métropolitain, une plateforme téléphonique citoyenne
et une application citoyenne coconstruite avec mille deux cents habitants
volontaires.
La crise sanitaire a accéléré ce changement de paradigme, car elle a fait
émerger le besoin d’un retour à plus de proximité et de recherche d’espaces
de vie et de travail collaboratif plus conviviaux et fonctionnels. L’utopie
d’une ville connectée pilotée par la donnée a été remplacée par l’idéal d’une
ville végétalisée, agréable et respirable. Et comme dans bien d’autres
domaines, les nouvelles générations complexifient l’équation en attendant
que les pouvoirs publics proposent des expériences innovantes dans des
villes durables sans sacrifier aux impératifs fonctionnels qui permettent à
chaque citoyen d’avoir des expériences sociales et professionnelles qui
intègrent leurs contraintes d’espace et de temps.
La crise sanitaire a démontré la puissance des technologies pour rendre les
villes plus résilientes et nul ne peut contester les bénéfices des nouvelles
technologies pour résoudre les problèmes posés par le flux croissant
d’urbanisation qui ne va pas ralentir. Il faudra bien innover pour
décongestionner les villes-monde asphyxiées, accueillir les flux
incontrôlables des populations jeunes dans les pays à faibles revenus et
adapter les infrastructures pour les populations vieillissantes dans les pays
riches. Si ces technologies ne sont pas la solution à tous les problèmes, elles
peuvent quand même contribuer à rendre la ville plus respirable et plus
agréable.
L’espace urbain pourrait devenir un formidable laboratoire pour identifier
et résoudre l’ensemble des défis éthiques posés par les services numériques
et pour explorer les équilibres fragiles entre sécurité et liberté, agilité et
souveraineté, utilitarisme et humanisme, transparence et surveillance.
Les grandes multinationales du numérique ne rêvent que de tester le
passage à l’échelle de technologies de plus en plus matures. Dans les pays
européens, des politiques volontaristes favorisent l’ouverture des données
publiques territoriales et les récents efforts de réglementation européens sur
la stratégie des données vont permettre de trouver de nouveaux modèles de
création de valeur basés sur le partage et la réutilisation des données du
secteur public au service de l’intérêt général.
Toutes les conditions sont réunies pour capter les opportunités offertes par
la technologie et construire des villes plus sobres, plus sécurisées et plus
fluides. Pour réussir cette transition, il faudra continuer à gagner la
confiance des citoyens grâce à des organes de gouvernance éthiques et
responsables, accélérer les efforts de formation des agents publics et passer
d’une démarche de projets pilotes fragmentés à de véritables programmes
portés par une vision globale. Ces approches plus qualitatives doivent se
faire en portant une attention particulière aux questions d’inclusion, car la
ville abrite des réalités et des aspirations bien différentes. Ce changement de
paradigme doit donc se faire en veillant à ne pas accentuer les disparités et
les fractures sociales, économiques et numériques.

Des solutions digitales au service de l’innovation démocratique


Les nouvelles technologies peuvent être une menace pour la démocratie,
mais elles peuvent aussi être une source d’innovation pour renouveler les
modes d’expression des citoyens et réconcilier les jeunes générations avec
la politique. Celles-ci se sont très tôt emparées des réseaux sociaux pour
exprimer leur engagement politique, par exemple dans le cadre des
mouvements contestataires du printemps arabe dès les années 2010, ou pour
exprimer leur conscience citoyenne grâce à des plateformes de pétitions en
ligne lancées par des individus, des collectifs ou des associations dans
l’espoir de faire entendre leur voix et d’influencer l’agenda politique.
L’approche de la démocratie par les nouvelles générations traduit un
changement de culture caractérisé par le besoin d’un pouvoir moins vertical
et par la volonté de disposer d’espaces d’expression moins anachroniques
que ceux proposés par les institutions traditionnelles. Les technologies
numériques peuvent offrir des canaux d’information et d’expression
alternatifs via des applications et des plateformes digitales, et peuvent
même renouveler la démocratie directe grâce au vote électronique à
distance.
L’application mobile Elyze a connu un succès aussi inattendu que
fulgurant. Cette solution, développée par des étudiants, permettait
d’identifier le candidat dont les propositions se rapprochaient le plus de nos
convictions politiques. Ce « Tinder de la présidentielle » a été conçu grâce à
des algorithmes de matching qui facilitent habituellement la connexion
entre des personnes qui ont des affinités dans le cadre des applications de
rencontres amoureuses.
Cette application a fait l’objet d’une déferlante de critiques à la hauteur de
l’engouement qu’elle a suscité. Des bugs et des failles de sécurité ont été
constatés et on lui a reproché un manque de transparence, de neutralité
politique et de confidentialité des données. Des erreurs de jeunesse pour
une solution développée avec peu de moyens, mais qui a eu le mérite, s’il
en était besoin, de prouver que la défiance des jeunes envers la politique
n’est pas une question de motivation et de mettre en lumière la nécessité de
simplifier l’offre politique, en perpétuelle reconfiguration, grâce à des outils
d’information plus modernes.
Les pouvoirs publics ont déjà engagé des expérimentations pour innover
grâce au digital dans le processus de coconstruction des politiques
publiques. Ces initiatives qui se développent restent timides et fragmentées,
et concernent souvent des thématiques sociétales avec une faible charge
politique ou, quand elles prennent des allures de consultations à grande
échelle, n’engagent pas l’exécutif à retenir les propositions qu’elles ont fait
émerger.
Dans le livre La démocratie, autrement 77 dont il est coauteur, Frank
Escoubès défend avec conviction le fait que la démocratie représentative
doit évoluer. « Sa chance s’appelle la démocratie participative. […] il s’agit
d’une démocratie complémentaire que nous qualifions d’inclusive.
Exigeante en termes de contribution des citoyens, facilitatrice en termes de
consentement de ces mêmes citoyens. Siamois et supplétifs, les modèles de
gouvernance représentatifs et inclusifs seront à l’avenir amenés à coexister,
pour le meilleur. Et cet avenir est nécessairement proche, car l’urgence est
incontestable. » Frank Escoubès, cofondateur de l’entreprise Bluenove,
connaît bien ces plateformes d’intelligence collective massive qui ont déjà
fait leurs preuves en entreprise et qui ont permis d’animer des consultations
citoyennes comme cela a par exemple été le cas sur le thème de l’avenir de
la francophonie qui avait réuni plus de dix mille participants 78.
Le grand débat national de 2019 qui a suivi la crise des Gilets jaunes a été
l’occasion d’un véritable passage à l’échelle en matière de démocratie
participative. La plateforme en ligne a recueilli près de deux millions de
contributions et au total sept cent vingt mille idées ont été exprimées 79. Elle
a démontré la puissance de l’IA pour collecter, analyser et synthétiser un
volume impressionnant de données. Une prouesse technologique qui a
malheureusement laissé l’image d’une communication politique dont les
promesses n’ont pas été tenues. Cela a toutefois été une démonstration de la
puissance des systèmes d’IA qui permettent de regrouper et classer des
mots pour détecter des tendances, cartographier les points de consensus ou
de clivages, identifier des propositions originales ou l’émergence de
nouvelles préoccupations pour les citoyens. Ces technologies vont décupler
leurs capacités grâce aux récents progrès de l’IA dans le domaine de
l’analyse du langage naturel et de la disponibilité de solutions de génération
automatique de texte qui vont ouvrir de nouvelles opportunités pour générer
des rapports de synthèse en temps réel à partir de millions de mots.
C’est à l’occasion du vote électoral que le désamour des jeunes envers la
politique se manifeste le plus clairement, probablement parce qu’ils veulent
s’affranchir de la rigidité et de la temporalité du cycle électoral. La
généralisation du vote électronique serait une alternative intéressante pour
« voter plus » et « voter mieux » comme l’évoque Gilles Mentré dans son
livre Démocratie. Rendons le vote aux citoyens 80. « Nous pouvons basculer
du bon côté en renouant avec un désir de vote plus concret et régulier,
comme la technologie en ouvre dès maintenant la voie. À nous de décider si
le vote de demain sera contestataire ou électronique. » Il explique que ce
type de vote pourrait répondre au besoin des citoyens d’émettre des votes
plus fréquents, plus décisifs et plus accessibles pour des personnes
physiquement empêchées de se rendre aux urnes. Au-delà de ce désir d’être
consulté et de s’exprimer plus fréquemment, ce type de vote permettrait de
trouver une alternative aux modalités de vote traditionnelles qui sont à bout
de souffle tant elles impliquent des processus de traitement lourds et exigent
la mobilisation d’un volume impressionnant de bénévoles.
Le vote électronique par ordinateur existe en Estonie depuis 2005 et
s’inscrit dans une démarche ambitieuse de digitalisation des services
publics. Utilisé par plus de 50 % des votants lors des dernières législatives,
l’Estonie compte désormais l’autoriser sur les équipements mobiles dès le
prochain scrutin européen, en juin 2024 81. De nombreuses
expérimentations en Europe ont déjà eu lieu, mais se sont souvent soldées
par des échecs et des controverses qui portent sur la fiabilité du système, et
ont pour effet de dégrader la confiance des citoyens.
Les pouvoirs institutionnels en place ne manquent pas d’arguments pour
éviter la généralisation des outils de démocratie digitale, notamment des
solutions de vote électronique. L’urgence de proposer des solutions
innovantes est pourtant incontestable et les reproches faits à ces nouvelles
solutions numériques, en termes de transparence, de sécurité et de
confidentialité des données, ne sont pas toujours fondés.
On pourrait aussi imaginer, grâce au vote électronique, des modalités de
participation innovantes. Cela permettrait par exemple de moderniser la
pratique du référendum qui pourrait ainsi être plus fréquente et plus
flexible. Les solutions d’analyse sémantique offrent dans ce domaine de
nouvelles possibilités pour intégrer des questions plus ouvertes qui
appellent des réponses moins binaires et plus nuancées sur des sujets
complexes et qui engagent l’avenir d’une nation.
À chaque crise politique, nous constatons les effets nocifs des dérives
complotistes et de la démagogie cognitive qui se déversent sur internet. À
chaque élection, nous comptons désespérément les points qui traduisent la
progression inexorable de l’abstention. Cette situation trahit bien
l’empressement que nous avons à blâmer les nouvelles générations au lieu
de les comprendre et d’investir de nouveaux terrains d’innovations pour
répondre à leurs attentes. Ces solutions digitales sont des moyens
d’information et d’expression plus simples, plus modernes, plus fluides, de
formidables chances pour renouveler la démocratie qui doit vivre avec son
temps. Il faudra toutefois être attentifs à ne pas aggraver la fracture
numérique, éviter d’en faire des solutions gadgets au service de tactiques
démagogiques, les intégrer dans une démarche plus globale et ambitieuse
d’écoute de la parole publique. Comme dans bien d’autres domaines, les
outils digitaux ne sont que des moyens. Il restera à s’attaquer, au-delà du
symptôme, à la racine du mal, car la défiance des jeunes envers le pouvoir
politique porte principalement sur des questions de conception du pouvoir
et de valeurs qui ont trait notamment à l’exemplarité du personnel politique.

Les innovations technologiques et les données au cœur


de la transformation de l’économie et de la transition RSE des
entreprises
Dans son rapport sur la gestion des risques mondiaux en 2023, le World
Economic Forum 82 considère que « l’échec de l’atténuation et de
l’adaptation climatique sont les principales préoccupations à long terme ».
La lecture du monde par les experts de l’économie mondiale a
profondément changé et l’ensemble des organismes internationaux intègrent
dorénavant les enjeux et les risques RSE dans leurs analyses prospectives. Il
semble que, quelle que soit la définition que nous donnerons à la
croissance, elle devra intégrer les questions d’habitabilité de la planète,
mais aussi des préoccupations liées aux questions sociétales.
L’entreprise joue un rôle déterminant dans cette transformation de
modèle. C’est un moteur privilégié du changement qui concentre une part
importante des moments de vie, des interactions sociales et des dynamiques
collectives. Elle a par ailleurs cette capacité à initier et massifier la conduite
du changement comme elle a su le faire à l’occasion des transformations
qui se sont accélérées ces dernières années.
Dans un contexte où l’entreprise doit faire preuve de résilience pour
supporter les crises et conduire une des plus grandes révolutions culturelles
qui touche jusqu’à sa raison d’être, elle va devoir capter les progrès
technologiques pour accélérer sa transformation. Les nouvelles
technologies vont lui permettre de développer des modes de production plus
frugaux, des modèles d’affaires plus soutenables pour l’ensemble de son
écosystème.
Qui aurait imaginé il y a seulement dix ans que la responsabilité sociétale
et environnementale serait compatible avec la performance économique,
qu’elle pourrait même devenir son corollaire ? Et pourtant, les clients, les
collaborateurs et les actionnaires de l’entreprise lui commandent dorénavant
de délivrer de véritables preuves d’impact. L’entreprise va devoir, de gré ou
de force, concilier la productivité et la responsabilité, la rentabilité et la
durabilité, la valeur et les valeurs. C’est à ce prix qu’elle pourra maîtriser sa
réputation, éviter les risques juridiques et reconquérir la confiance de
l’ensemble de ses parties prenantes. Pour conduire cette profonde
transformation, l’entreprise va pouvoir profiter de la convergence des
progrès technologiques pour mettre sous tension l’ensemble des chaînes de
valeur et concevoir une stratégie data ambitieuse, car la donnée va devenir
le matériau essentiel de sa transformation RSE.
La capacité des plateformes digitales à se connecter à l’ensemble de
l’écosystème, à agréger et analyser un volume important de données permet
d’optimiser la consommation des ressources, de connecter directement les
producteurs aux consommateurs pour favoriser les circuits courts quand
cela est possible dans un contexte d’économie de marché mondialisée. Ces
plateformes peuvent aussi permettre d’identifier des opportunités de partage
et de mutualisation des ressources, et d’organiser des synergies productives
entre différentes filières ou au niveau territorial.
La mutation technologique du monde industriel est aussi bien réelle, mais
elle est moins visible du grand public. Elle est très hétérogène en fonction
des secteurs et des régions. Pourtant, l’industrie sait profiter des progrès de
l’IA, la diffuser dans les logiciels et les machines industriels, et la faire
converger avec la robotique, les objets connectés et les technologies 3D.
Ceci lui permet de réinventer ses processus et s’adapter à son tour aux
besoins d’hyperpersonnalisation et d’immédiateté de ses clients, mais aussi
aux impératifs de frugalité et de flexibilité. Elle utilise les informations
délivrées par des algorithmes de prévision des flux pour produire au plus
juste et juste à temps, et elle peut également utiliser les technologies 3D
pour produire par petits lots afin d’optimiser la consommation de ses
ressources. Cette transition industrielle, qui demande d’importants
investissements, n’est pas à la portée de toutes les entreprises. Elle nécessite
d’organiser les plateformes autour de leurs systèmes d’information (SI)
qu’ils auraient préalablement modernisés et d’opérer une transformation
culturelle en réinventant l’ensemble de leurs processus de circulation et de
partage de l’information, des modes d’organisation et de management des
projets.
Les technologies numériques sont également un atout indispensable pour
la résilience des chaînes d’approvisionnement dont nous avons pris
conscience de l’importance pendant la crise sanitaire. Nicolas Dufourcq,
dans son ouvrage La désindustrialisation de la France 83, nous rappelle que
l’essor de la Chine a été accéléré par le transfert de technologies. Après être
revenu sur les raisons de la désindustrialisation de la France, il regarde
l’avenir : « On ne rembobine pas le film, on fait un nouveau film, car le
progrès technologique est là et permet la métamorphose de l’industrie par le
digital ».
Les données sont au cœur de la transition RSE des entreprises. Elles
permettent de piloter la performance sociétale et environnementale, de
mesurer les impacts de l’ensemble des processus, d’objectiver les écarts et
de projeter la trajectoire. Les organisations vont devoir identifier, collecter
ou créer de nouvelles données qui deviennent stratégiques. Il leur faudra
également faire des choix de technologies robustes pour héberger, analyser
et croiser des données aussi volumineuses que variées. Ces données
couvrent des domaines aussi divers que la mesure des émissions carbone ou
d’empreinte sur la biodiversité, l’inclusion et l’équité en termes de
rémunération. Cette masse d’indicateurs va permettre aux dirigeants de
prendre des décisions pertinentes pour piloter et accélérer la trajectoire de
transformation. C’est notamment le cas en matière de finance durable pour
les institutions qui veulent faire des choix d’investissement responsables.
Les banques utilisent par exemple ces données dans leurs modèles
financiers afin d’évaluer et de projeter l’exposition d’un bien immobilier
aux risques climatiques. Elles utilisent les algorithmes d’apprentissage
automatique pour analyser les historiques de données climatiques et des
données géospatiales qui fournissent des informations sur les
caractéristiques et l’environnement du bien.
Avec l’entrée en vigueur progressive de la nouvelle directive pour
l’harmonisation des reportings de durabilité des sociétés européennes
(coporate sustainability reporting directive, CSRD) à partir de 2024, les
entreprises devront mettre en place une vraie stratégie de gestion des
données RSE pour mesurer leur performance en matière de durabilité,
standardiser, analyser et consolider près de mille points de données
quantitatifs et qualitatifs. Elles devront automatiser la production des
reportings extrafinanciers dont il faudra garantir l’auditabilité et la
comparabilité des données. Le législateur va définitivement signer la fin du
greenwashing et la donnée sera sans nul doute le moteur de cette révolution
inédite pour le monde de l’entreprise.

Des solutions numériques qui servent d’autres objectifs que la


productivité au travail
Le monde du travail a connu des transformations importantes qui ont été
accélérées par la crise sanitaire. Elles se sont traduites par un changement
de perception chez les jeunes générations, le recours massif au télétravail et
la mise en lumière des conditions des travailleurs dits de « première ligne ».
Dans la majorité des pays occidentaux, on constate depuis la crise sanitaire
la quête de sens, la recherche de nouvelles formes d’utilité sociale et des
mouvements de démissions massives qui génèrent des tensions dans
certains métiers. C’est une occasion unique pour réinventer l’usage des
nouvelles technologies dans le domaine du travail. Cette démarche est
contre-intuitive car, dans ce domaine, la technologie a toujours été associée
à la productivité.
L’innovation technologique a pourtant d’énormes potentiels pour
améliorer la qualité de vie au travail, faire vivre l’intelligence collective et
améliorer les conditions de travail pour les métiers les plus pénibles. Cela
couvre des solutions digitales pour personnaliser, recruter, former, faire
évoluer et optimiser les parcours collaborateurs, mais c’est aussi des
applications et des plateformes développées dans le domaine de la
Happy Tech. Ces solutions numériques sont parfois considérées comme des
gadgets mais elles peuvent avoir un impact réel sur la qualité de vie et
l’humanisation des relations de travail. Ces expériences innovantes
prennent la forme d’applications de bien-être, qui favorisent par exemple la
relaxation, ou des services à forte valeur pour garder le contact en cas
d’absence de longue durée, ou obtenir du soutien dans le cadre d’un
programme de mentorat ou de réseautage.
En matière d’intelligence collective et d’innovation participative, le
monde du travail a été précurseur dans l’utilisation des plateformes
numériques. Les entreprises ont utilisé ces outils pour proposer des espaces
d’expression virtuels ou des formats hybrides afin d’analyser les attentes
des collaborateurs et leur donner l’occasion de proposer de nouvelles idées
ou participer à la construction de plans stratégiques ou de projets
d’entreprise. Ces solutions ont permis de généraliser la culture de feed-
back, grâce notamment à l’analyse des verbatim issus des messages publiés
sur des forums de discussions ou de réponses par voie électronique à des
baromètres d’engagement. La puissance de l’IA et des techniques avancées
de traitement du langage devrait permettre aux entreprises de massifier à
moindre coût ces démarches qui restent fragmentées malgré leur potentiel
pour des politiques d’engagement des salariés plus solides et plus durables.
En 2021, à la suite des confinements successifs, Mark Zuckerberg a
profité de ce contexte favorable pour annoncer, dans son lot de promesses
sur le métavers, le lancement de Horizon Workrooms, un espace de travail
virtuel qui devait être une des premières marches vers la démocratisation
d’un nouveau réseau social immersif. J’ai eu la chance de tester très tôt des
expériences de réunions de travail dans cet environnement. On atterrit dans
un espace virtuel avec un bureau, des salles de réunion équipées de tableaux
blancs et un son spatialisé assez puissant. On peut prendre la parole, coller
des notes sur le tableau et utiliser des logiciels pour configurer et
personnaliser son clavier et son avatar. Une technologie peu mature, un coût
d’accès prohibitif quand on veut s’équiper pour bénéficier de l’expérience
immersive et surtout des sensations de vertige provoquées par le manque de
continuité entre les mondes physiques et virtuels. Cette expérience reste très
éloignée du confort des réunions à distance auquel nous sommes
maintenant habitués. Malgré toutes ces limites, il est difficile de nier
l’immense potentiel de ces technologies pour réinventer le travail
collaboratif à distance.
Loin de moi l’idée de contester la portée révolutionnaire du « choc
ChatGPT ». Il me semble toutefois que nous devons faire preuve de moins
de versatilité face à l’enchaînement des tendances et que nous devons éviter
d’opposer le pouvoir de transformation des ruptures technologiques
successives. Quand elles seront plus matures et moins coûteuses, les
technologies de réalités augmentées, virtuelles et immersives ouvriront
probablement de nouvelles perspectives pour des solutions digitales plus
qualitatives et plus inclusives.
On a souvent entendu parler dans des termes peu élogieux de solutions
combinées d’IA, de robotique et de réalité virtuelle pour optimiser
l’efficacité industrielle dans les entrepôts de livraison. Pourtant, cette
synthèse d’innovations offre des bénéfices pour améliorer le confort, la
santé et la sécurité physique des personnes qui travaillent dans des
plateformes logistiques et industrielles. Des exosquelettes mécanisés
permettent de réduire la pénibilité et préserver le corps des efforts musculo-
squelettiques douloureux. Quand ces équipements sont munis de capteurs et
de caméras, l’IA permet de détecter des obstacles, prédire les chocs et
sensibiliser aux bonnes postures. Ce sont encore des solutions de vision par
ordinateur qui, via des caméras embarquées dans l’habitacle du véhicule,
détectent des signes de fatigue ou d’inattention pour améliorer la sécurité
des chauffeurs routiers. L’association entre la vision par ordinateur et les
techniques d’analyse du langage naturel aident également, en matière
d’accidentologie, à détecter des parcours à risque et identifier et
recommander des points d’automatisation à partir de l’analyse de photos ou
de textes contenus dans les rapports d’accidents.
Dans le domaine du travail, nous avons un champ d’opportunité immense
pour inventer de nouveaux usages. Ceux-ci restent encore trop marqués par
l’empreinte de notre vision productiviste du travail. Avec l’intégration des
robots conversationnels dans nos outils bureautiques, nous pouvons
observer dans les entreprises qui sont déjà équipées la dépendance qui
s’installe avec l’usage quasi systématique de fonctionnalités telles que
l’enregistrement, la retranscription et la synthèse des réunions. Il n’est pas
nécessaire d’être devin pour imaginer les dérives potentielles qui en
résulteront. Des risques évidents liés à la perte d’intérêt pour des réunions,
qui constituent, quand elles sont tenues à des fréquences raisonnables, des
lieux d’interactions naturelles stimulantes, et l’aseptisation des échanges.
Sans compter l’approche très réductrice du consentement que nous avons et
qui nous amène à considérer que ceux qui ne veulent pas bénéficier de ces
outils ont été préalablement informés et pourraient « juste » quitter la
réunion. Il ne tient qu’à nous d’utiliser ces nouveaux outils bureautiques
plus accessibles et démocratisés pour des usages plus collaboratifs et
créatifs.

76. ONU, « Les villes de demain : le défi ultime de leur conception », [Link], 21 novembre 2018.
77. Frank Escoubès, Gilles Proriol, La démocratie, autrement. L’art de gouverner avec le citoyen,
Paris, L’Observatoire, 2021.
78. Hajar Chokairi, « Francophonie de l’avenir : une grande consultation à 10 000 participants »,
[Link], 22 décembre 2020.
79. Vie publique, « Grand débat national : les premiers enseignements », [Link], 8 avril
2019.
80. Gilles Mentré, Démocratie. Rendons le vote aux citoyens, Paris, Odile Jacob, 2021.
81. Marielle Vitureau, « L’Estonie veut autoriser le vote sur smartphone et tablette »,
[Link], 30 août 2023.
82. URL : <[Link]
Release_FR.pdf>.
83. Nicolas Dufourcq, La désindustrialisation de la France, 1995-2015, Paris, Odile Jacob, 2022.
IV
Comprendre et relever les défis
7
Les sept défis capitaux

Après avoir découvert de nombreux usages bénéfiques des nouvelles


technologies pour les populations et pour la planète, nous devons
maintenant, sans renoncer à notre optimisme, aborder le sujet des défis à
relever pour maîtriser et nous prémunir des risques et des dérives potentiels.
Nous ne manquons pas d’articles, de chroniques et de divers formats de
prises de parole par des experts ou proclamés experts énonçant les dangers
potentiels ou avérés qui menacent notre humanité. Ce sujet est souvent
abordé sous un angle alarmiste et instrumentalisé pour attiser les peurs. Ils
oublient souvent de nous rappeler que ces dangers révèlent l’essentiel de
nos pêchés, car ils sont la conséquence de nos propres choix. Ils ont
toutefois le mérite de nous avoir fait progressivement prendre conscience
des immenses défis que nous avons à relever. Au moment où l’IA devient
plus concrète et qu’elle accélère la réalisation de sa puissance combinatoire
impressionnante pour se diffuser dans l’ensemble de nos activités humaines,
prenons un nouveau temps pour la réflexion critique.
L’adoption massive des nouveaux assistants conversationnels et des outils
de génération automatique de contenus nous invite à un regain de vigilance,
car ces technologies concentrent, modifient la nature ou amplifient la
mesure des impacts des nouvelles technologies sur nos vies et notre
environnement. Abordons ces défis de manière globale en évoquant nos
préoccupations pour les individus, mais aussi des dimensions plus larges
qui couvrent les questions socio-­économiques, géopolitiques et
environnementales. Porter un regard critique sur ces sujets, c’est être
responsables et nous donner les moyens de capter les opportunités du
progrès technologique pour guider nos destinées individuelles et collectives.

Protéger la santé et l’intégrité des individus


L’exposition aux écrans et l’usage des réseaux sociaux se sont
définitivement installés dans nos quotidiens. Aucune marche arrière ne
semble possible, et les adultes ne sont pas épargnés par les réflexes quasi
compulsifs d’utilisation de leur smartphone. Bruno Patino a inventé une
métaphore et a nommé ainsi son ouvrage : « La civilisation du poisson
rouge ». On imagine bien les jeunes générations dans un bocal, noyées dans
des bulles informationnelles et victimes de l’addiction à leurs écrans. « Sans
repos possible, gorgés de dopamine, nous veillons sans relâche. L’alerte
permanente, l’exploitation de notre passivité, la flatterie de notre
narcissisme et la prise en charge par l’annonce immédiate de ce qui est à
venir scandent nos existences numériques 84. »
La surabondance d’informations a un impact sur nos facultés mentales et
cognitives. Le cerveau doit traiter l’information à grande vitesse sans avoir
le temps de l’appréhender, de la classer et de hiérarchiser l’avalanche de
stimuli. Ceci a un impact sur nos capacités d’attention, de concentration et
génère de la fatigue informationnelle. À un âge où se développe la capacité
de réflexion, cela affecte celle d’analyse, l’esprit critique et l’accès à des
schémas de pensée complexes. L’omniprésence des réseaux sociaux dans
nos vies et nos interactions sociales a généré, en plus de la pollution
intellectuelle, de nouveaux malaises psychologiques qui perturbent les
jeunes. De l’anxiété due à la peur de manquer quelque chose pendant le
temps de déconnexion (fear of missing out – FOMO), de l’insatisfaction
quand, soumis à la pression de la réputation, ils n’obtiennent pas des likes
de leur communauté. De la peur quand ils sont exposés à des contenus
illicites ou haineux. Ces frustrations peuvent générer de l’irritabilité, de
l’isolement, un sentiment d’infériorité, et parfois même une dépression. Le
stress est amplifié par les injonctions contradictoires : il faut en même
temps être authentique et parfait, être original et se conformer aux
standards, s’exposer et se protéger, se déconnecter et être visible en ligne.
La modification de notre rapport à la réalité peut aussi avoir des impacts
psychologiques. Les plateformes sociales ont permis la démocratisation
d’outils destinés à créer des images encore plus sophistiquées, qui brouillent
les frontières avec la réalité. Des visages sublimés par des filtres, un défilé
de créatures irréelles, des corps théâtralisés, des décors imaginaires. La
volonté de se conformer à ces images peut entraîner un sentiment
d’infériorité chez des adolescents dont le corps est en développement, avec
des risques de dédoublement de la personnalité, et un recours excessif à la
chirurgie esthétique pour s’affranchir de leurs limites corporelles. On parle
beaucoup moins dans la littérature de l’impact des outils numériques sur la
santé et l’intégrité physique. Insomnie ou décalage des cycles de sommeil,
sédentarité, fatigue oculaire… Le développement des espaces virtuels ou
des réalités alternatives peut avoir encore plus de conséquences sur la santé
physique. Vertiges, maux de tête, vomissements, et troubles de l’équilibre
quand il faut réajuster la motricité lors du retour à la réalité.
Évidemment, le risque ultime, c’est le cyberharcèlement. Nous en avons
malheureusement eu quelques exemples récents dans l’actualité. Le
cyberharcèlement peut prendre diverses formes et se traduire par des
menaces, des insultes, du dénigrement et de l’agressivité. Dans la
perspective du développement des mondes virtuels, les cas de
cyberharcèlement risquent fort de se multiplier, car les points de contact et
les occasions d’exposer et d’échanger nos données sensibles seront plus
fréquents. Nos mouvements, notre voix, nos expressions faciales et nos
gestes pourront être captés par de multiples interfaces. Ces nouvelles
technologies de réalités augmentées ou virtuelles vont générer à leur tour de
nouveaux risques psychologiques. Les risques de dédoublement de la
personnalité, de schizophrénie et de vol d’identité pourraient s’accroître
avec la démocratisation des avatars. Et aussi l’isolement et la
désocialisation dus à l’immersion prolongée dans ces univers parallèles.
Nous, les adultes, devons nous assurer que nos enfants font un usage
modéré et raisonnable de ces nouvelles technologies. Il ne s’agit pas de
stigmatiser les jeunes, mais plutôt de prendre nos responsabilités en termes
d’éducation, de vigilance attentive et de capacité à proposer des activités
dans des espaces spatiaux et temporels bien réels. Les écrans et les réseaux
sociaux sont de nouveaux coupables tout trouvés, mais ayons le courage
d’être exemplaires et de nous poser quelques questions. Faisons-nous mieux
que les jeunes, quand nous acceptons d’être envahis de notifications par de
multiples messageries professionnelles et les alertes de nos smartphones ?
Combien de fois avons-nous consciemment ou non dégradé l’attention
portée à nos enfants pour privilégier la réponse à la sollicitation
intempestive de nos smartphones ? N’avons-nous pas nous-mêmes créé un
réseau social professionnel destiné à devenir le catalyseur de toutes nos
dérives narcissiques ? N’avons-nous pas fait de l’attention et de la
concentration la norme suprême au nom de laquelle nous avons préempté
leurs espaces imaginaires, interdit le vagabondage en les amenant à se créer
de nouveaux échappatoires avec les réseaux sociaux ? N’avons-nous pas
contribué à flouter les repères moraux, familiaux et générationnels ? Ils
continuent, encore et encore, pour l’immense majorité d’entre eux, à sortir,
à s’aimer et à se divertir dans la vie réelle. Nous sous-estimons leur capacité
à prendre du recul. Ne surestimons pas la place de ces outils dans leur vie.
Et surtout, ne laissons pas la nostalgie sublimer nos enfances. Nous avons
trouvé d’autres formes de dérives et créé d’autres formes d’addiction dans
notre jeunesse. Nous avons créé les premières addictions aux écrans avec
les téléviseurs. Nous avons tenté d’expérimenter de nouvelles identités avec
les tatouages notamment. Faisons donc confiance à notre jeunesse et,
comme Michel Serres le proposait dans Petite Poucette 85, aidons-les à
réinventer le monde et un lien social de leur temps.

Préserver notre attention et notre libre arbitre pour résister


à l’influence
L’économie numérique utilise des pratiques et des techniques de
marketing innovantes et puissantes susceptibles d’annihiler notre libre
arbitre et d’influencer nos choix. Nous pouvons aussi subir des contraintes
plus directes par la collecte et l’usage de nos données, l’atteinte à notre vie
privée et à nos libertés publiques.
L’économie de l’attention est un concept théorisé par Yves Citton dans
l’ouvrage qu’il a dirigé en 2014 86. Il utilise un champ sémantique qui ne
laisse aucun doute sur le projet qui sous-tend l’économie numérique. Les
termes employés dans cet ouvrage sont puissants : « production de la
valeur cognitive », « capital attentionnel ». Il s’interroge sur cette nouvelle
économie qui pourrait être le « dépassement des logiques oppressives qui
ont caractérisé l’époque industrielle » ou « le dernier triomphe d’un
capitalisme entrant dans sa phase terminale ». Le cadre est posé. L’attention
est, à l’instar de la donnée, une forme de rente pour les multinationales du
numérique.
Depuis la création d’internet, les techniques d’influence et de captation de
l’attention ont été au cœur des business models des acteurs de l’économie
numérique. Ciblage publicitaire, personnalisation des contenus et
recommandation de produits sont au cœur du fonctionnement des moteurs
de recherche, du commerce en ligne et de l’économie des plateformes. Ces
techniques sont possibles grâce à des algorithmes qui modélisent nos
comportements et établissent des corrélations dans le but de tracer nos
actions et de définir nos profils et nos préférences. Selon Dominique
Cardon, les algorithmes sont l’expression d’un rêve 87 : celui de nous
assujettir, de nous enfermer dans nos propres choix en encourageant la
répétition de nos comportements.
Les sites e-commerce et applications mobiles ont à leur tour trouvé de
nouvelles méthodes d’influence. À partir des années 2010, l’économie de
l’expérience est devenue une véritable obsession pour les entreprises.
De nouvelles techniques sont apparues pour créer des parcours plus
simples, un design plus attractif, des fonctionnalités innovantes afin de
capter et de retenir des clients de plus en plus pressés et plus versatiles. Des
clients qui veulent consommer toujours plus vite, à moindre coût et à
moindre effort. On filtre, on pousse, on recommande et on crée des parcours
utilisateurs de plus en plus addictifs. On zoome, on fait pivoter des produits
et on procède à des essayages virtuels grâce à la 3D et la réalité augmentée.
En quelques clics, notre canapé se projette dans notre salon et la cuisine de
nos rêves s’installe sous nos yeux. Et ce n’est qu’un début. Des
technologies encore peu matures nous promettent dans un avenir proche des
interfaces multisensorielles intégrées dans le parcours d’achat. Des gants ou
des vêtements pour simuler des perceptions. Des possibilités d’interagir
avec notre environnement, de sentir un parfum et même de percevoir
virtuellement le goût des aliments. Les IA génératives vont permettre de
concevoir des campagnes publicitaires créées grâce à des outils qui, en un
clic, convertissent le texte en vidéo. Encore plus d’opportunités pour les
marques d’orienter notre capacité d’attention et nos désirs.
Le marketing d’influence s’est progressivement installé au cœur de la
dynamique des réseaux sociaux, et atteint son paroxysme avec de nouvelles
plateformes comme Instagram et TikTok. En moins de dix ans, ces
plateformes sociales ont révolutionné leur business pour trouver de
nouveaux revenus et capter une audience de plus en plus jeune, de plus en
plus influençable. Elles sont devenues de véritables espaces publicitaires
animés par des « influenceurs » qui maximisent l’engagement des
utilisateurs. Tout ceci est possible grâce à des formats innovants, des
expériences intenses, des contenus variés, ultraréalistes ou oniriques.
Les dérives liées à la collecte et à l’usage de nos données sont
probablement celles dont nous avons eu conscience très tôt. La donnée,
c’est l’or de la nouvelle économie, le moteur des plateformes digitales. Le
temps que nous réalisions que les cookies tracent nos actions et ont déjà
trouvé des chemins détournés pour reconstituer notre identité et nos
comportements. Les points de contact se sont multipliés et diversifiés en
vue de nouvelles occasions de collecter nos données. Avec des dispositifs
toujours plus complexes, toujours plus furtifs, toujours plus intrusifs, allant
jusqu’à s’immiscer dans nos foyers. Des assistants personnels et des objets
connectés s’échangent nos données. Médecine connectée, contrôle de la
consommation d’énergie, télésurveillance de notre domicile… tous les
prétextes sont bons pour collecter, croiser et monétiser nos données qui
valent de l’or.
La maxime répandue depuis les années 2010 selon laquelle « si c’est
gratuit, c’est toi le produit » montre que la majorité d’entre nous savaient
déjà que nous offrions nos données sans contrepartie. Une servitude
volontaire pour plus de confort et de simplicité. Les réglementations et les
dispositifs d’information et de contrôle de nos données se multiplient, mais,
pour la grande majorité d’entre nous, nous restons des consommateurs
passifs qui encouragent un usage marchand et utilitariste des nouvelles
technologies. Ces dernières peuvent aussi être utilisées pour des atteintes
directes à nos libertés privées et publiques. Des organisations privées et des
États se sont emparés des progrès dans les domaines de la biométrie et plus
particulièrement de la reconnaissance faciale. Des caméras et des capteurs
sont installés dans les sous-sols de nos parkings, les halls de nos entrées,
enfouis dans nos murs et disséminés dans les espaces publics. On obtient
une surveillance plus massive des flux de population grâce à l’analyse
d’images satellitaires. Une surveillance en ligne est instaurée par
l’administration pour détecter d’éventuels fraudeurs du fisc. La captation
est imprévisible, possible partout, à tout moment. Le couplage
d’algorithmes et de logiciels d’analyse permet de piloter ces dispositifs à
distance qui sont de plus en plus complexes, imbriqués, invisibles.
L’analyse des flux de population et la surveillance des individus dans
l’espace public ne sont pas réservées à des États totalitaires. Elles se sont
progressivement imposées dans les grandes métropoles de la majorité des
pays occidentaux. Sous prétexte d’optimiser notre espace urbain, de
fluidifier notre mobilité et de garantir notre sécurité, les autorités
collaborent avec les mégaplateformes du numérique pour bénéficier de la
géolocalisation et des plateformes d’analyse des données. La multiplication
des actes terroristes et la crise sanitaire ont facilité le déploiement de
l’usage de ces solutions. L’organisation d’événements populaires qui exige
la maîtrise de flux massifs de personnes est parfois l’occasion de mettre en
place des dispositifs dérogatoires et exceptionnels dont nous devons nous
assurer qu’ils ne deviendront pas permanents. En donnant une place
disproportionnée aux faits divers, les chaînes d’information en continu ont
contribué à accentuer un sentiment d’insécurité qui légitime la mise sous
contrôle de l’espace urbain. Tous les prétextes sont bons, de la part des
autorités publiques dans des États autoritaires, pour justifier la contrainte et
l’intimidation des citoyens. La surveillance de l’espace public décourage la
liberté d’expression, de circulation ou de manifestation. Ces technologies
peuvent parfois être inefficaces, discriminatoires 88 ou détournées. La mise
sous contrôle de l’espace public s’installe progressivement, avec
l’acceptation tacite des citoyens, en échange de la protection des autorités.
En juin 2023, j’ai assisté à un défilé de mode à l’occasion de la clôture du
cycle de conférences « Eyes on the street », ­coorganisé par le cabinet
d’architecture PCA Stream et le think tank Urban AI. Les mannequins
étaient revêtus de textiles destinés à protéger nos données biométriques en
perturbant les logiciels de reconnaissance faciale. Une collection qui peut
paraître excentrique, mais qui en dit long sur la volonté des citoyens
d’échapper, avec des moyens détournés, à la captation de leurs données…

Réconcilier les interactions numériques et la cohésion sociale


Les technologies numériques peuvent avoir pour effet de fragiliser le lien
social par l’exacerbation des individualismes et le développement de
pratiques qui opposent et dégradent la confiance entre les individus. Elles
sont aussi susceptibles d’aggraver les inégalités et les déséquilibres socio-‐­
économiques qui préexistent dans notre société.
C’est l’un des plus grands paradoxes de notre vie numérique. Les écrans
nous donnent accès à des millions de personnes à travers le monde, et
favorisent cependant l’isolement. Les « liens » numériques ont créé plus de
solitude et de distance, là où on aurait pu s’attendre à plus de proximité et
d’empathie. La communication désincarnée par écrans interposés, ainsi que
la communication impersonnelle via des émojis ne favorisent pas
l’engagement dans des relations durables. Quand on ne touche pas, qu’on
ne lit pas les émotions sur les visages et qu’on ne voit pas les larmes perler
sur les joues, il est difficile de se mettre à la place de l’autre. Via les réseaux
sociaux, on peut « bloquer » un ami, sans vraiment réaliser les
conséquences de son acte. L’anonymat et le sentiment d’impunité ont fait
d’internet un espace où toutes les intrusions sont permises et où les
individus sont plus téméraires.
L’évolution des interactions sur les réseaux sociaux a favorisé ces
dernières années l’exposition de soi, la scénarisation de nos vies et la quête
effrénée de réputation et de reconnaissance. Ceci peut donner lieu à des
dérives narcissiques qui isolent. La « multitude » ou « foule connectée »
était censée créer des dynamiques de communautés de partage, de
collaboration et de défense d’intérêts communs. À l’ère des réseaux
sociaux, le collectif semble avoir laissé place à un patchwork d’individus
narcissiques ou de petites communautés fermées et étanches. La quête de
viralité pour accumuler des followers a favorisé les propos extrêmes,
binaires et clivants. « L’agora transformée en arena : telle est notre époque.
C’est le meilleur des temps, c’est le pire des temps 89. »
L’économie de la réputation a donné naissance à de nouvelles pratiques
qui dégradent la confiance entre les personnes. La possibilité de noter ses
semblables en ligne les stigmatise, et autorise le rejet, ou à l’inverse valide
la conformité d’un individu à la norme et son appartenance à un groupe.
Le ­scoring social, système de contrôle et d’évaluation des comportements
dans l’espace public testé en Chine, est le paroxysme de ce type de
pratiques. L’encouragement à la captation des images par les citoyens,
souvent plébiscitée par les médias, peut même conduire à la délation en
opposant les individus.
Les algorithmes peuvent aggraver les inégalités et créer de nouvelles
discriminations, soit par la finalité visée, soit par des biais inhérents à la
conception des algorithmes. En 2018, dans son ouvrage Algorithmes, la
bombe à retardement 90, Cathy O’Neil aborde le sujet des algorithmes qui
analysent nos actions, établissent des corrélations et prédisent nos
comportements. Elle les assimile à des armes de destruction massive, car ils
génèrent des préjudices pour certaines catégories de la population. Ils
intègrent des biais, des angles morts ou sacrifient des exceptions qui
causent des dommages aux populations les plus vulnérables. Plusieurs
exemples sont présentés dans cet ouvrage. Elle donne notamment l’exemple
des modèles prédictifs en matière de criminalité qui se concentrent, au-delà
des individus, sur des critères de géolocalisation dans certaines villes
américaines marquées par la ségrégation urbaine et souligne les « effets
nocifs d’un maintien de l’ordre inégalitaire ». Elle décrit un monde où les
mal notés sont de plus en plus mal servis. Un monde dans lequel les plus
pauvres subiront des décisions automatiques quand les plus riches auront
accès à un traitement humain plus personnalisé. L’écart se creuse encore
plus pour les victimes d’une injustice, car la complexité et l’opacité des
modèles mathématiques intimident les populations les moins éduquées. La
logique algorithmique aura pour effet d’enfermer les individus dans des
« spirales destructrices ». Ils auront tendance à adopter des comportements
qui confirment les préjugés encodés dans les modèles mathématiques.
La transformation digitale a, comme les précédentes transformations,
modifié l’ordre social et les rapports de force économique. Le concept du
« winner takes all 91 » a été transposé dans le domaine de la transformation
digitale et largement médiatisé dans les années 2010. Ce modèle évoque
une économie qui favorise la concentration monopolistique. Une économie
qui favorise les entreprises pouvant procéder à des investissements initiaux
massifs et profiter ensuite d’une rentabilité exponentielle grâce à des coûts
de production marginaux quasiment nuls. Grâce à la puissance d’internet,
elles ont de surcroît accès au marché mondial. Plus rien ne les arrête. Elles
posent des barrières infranchissables pour des acteurs de petite ou de
moyenne taille qui n’ont pas un accès aussi facile aux capitaux. Les écarts
se creusent entre grands et petits acteurs, entre la valeur du travail et celle
du capital.
À ces inégalités s’ajoute une autre fracture, moins visible, plus insidieuse
: la fracture numérique qui touche des personnes vulnérables déjà
fragilisées par les ressorts de notre économie, ou des personnes plus âgées
qui rencontrent des difficultés d’accès aux ressources numériques, pour des
raisons techniques ou par manque de compétences. Elles sont parfois en
détresse, car elles vivent comme un handicap ces difficultés d’accès aux
transports, aux services bancaires et administratifs. La simple recherche
d’une information qui nous est accessible en un clic peut s’avérer un
parcours du combattant. Pendant le confinement, la fermeture des écoles et
des guichets de services publics a révélé cette douloureuse fracture,
aggravée par les fractures économiques, sociales, générationnelles et
territoriales. D’un côté les laissés-pour-compte de la nouvelle économie, et
de l’autre des populations jeunes, urbaines et éduquées qui tirent le
maximum d’avantages de ce nouveau monde plus fluide, plus instantané et
plein d’opportunités. Un écart qui se retrouve aux bornes d’un monde qui
oppose des nations hyperconnectées et des populations pour lesquelles
l’accès aux infrastructures et à la connectivité numérique est encore
difficile.
Les impacts des outils et de l’économie numérique sur la cohésion sociale
traduisent souvent l’état de nos relations et de nos structures sociales. Les
liens numériques sont la transposition de nos liens dans le monde physique.
Le cyberespace donne plus de résonance aux déséquilibres et aux inégalités
que nos sociétés ont créés. Elles sont le reflet de nos fractures socio-
économiques, territoriales et mondiales.

Anticiper les impacts du numérique sur le travail


La question du travail concerne tout le monde et toutes les générations.
Ceux qui ont peur de ne pas en avoir, ceux qui en ont trop et ceux qui
aimeraient en profiter après en avoir trop fait. Aborder le sujet du travail,
c’est questionner notre utilité, notre dignité, les valeurs de notre société, nos
structures économiques et nos rapports sociaux.
Mars 2023. Nous vivons en France un mouvement social inédit. Des
jeunes, dont certains auront 60 ans en 2060, manifestent dans la rue contre
la réforme des retraites. C’est l’année du choc ChatGPT. Tout ceci me
semble totalement anachronique. Il est indéniable que ces nouvelles
ruptures technologiques auront un impact sur le travail. On entend à
longueur de journée des experts alarmistes, mais la transformation du
travail ne semble pas prendre la place qu’elle mérite dans le débat public.
Allonger le temps de travail, au moment où les nouvelles générations
s’interrogent sur sa centralité dans nos vies, me laisse perplexe. Rien dans
cette loi n’anticipe et ne prépare la révolution du travail qui s’annonce. Cela
fait des décennies que les experts s’affrontent à coups de statistiques, de
prédictions parfois même contradictoires. Des chiffres plus ou moins
certains, des échelles plus ou moins précises, des horizons plus ou moins
lointains. Personne ne s’accorde sur la nature et la mesure de l’impact.
Nous ne manquons pourtant pas de recul. Joseph Schumpeter avait déjà
théorisé au milieu du siècle dernier le processus de destruction créatrice.
Théorie selon laquelle des activités innovantes viennent en remplacement
de celles rendues obsolètes par le progrès technique. Depuis la révolution
industrielle, ce remplacement a toujours fonctionné. La révolution digitale a
à son tour créé de nouveaux besoins, de nouveaux services, de nouveaux
métiers. Notre génération et celle de nos parents sont elles-mêmes témoins
de ce type de remplacement. Combien de fois avons-nous dû expliquer à
nos parents nos métiers de community manager, de web designer et de
traffic manager ? Combien d’entre nous comprennent les métiers de nos
enfants : data steward, prompt engineer, et le nouveau rôle de l’influenceur
qui est parfois rémunéré ? Pour autant, nous ne faisons toujours pas preuve
d’humilité. Nos analyses sont empreintes des mêmes biais, des mêmes
hypothèses et des mêmes schémas de pensée. Nous continuons à considérer
que l’automatisation a pour seule finalité la productivité et que la
productivité a pour seule finalité la rentabilité. Le remplacement des tâches,
a fortiori des emplois, n’est pas mécanique. Nous savons maintenant qu’il
dépend de nombreux choix socio-­techniques et socio-économiques.
Et pourtant, avec l’arrivée de ChatGPT, c’est l’affolement. Un coupable
est désigné. Comme à chaque nouvelle technomutation, l’impact sur le
travail cristallise toutes les autres angoisses. Les études se multiplient, et
Goldman Sachs publie, dès mars 2023, une étude prospective qui fait couler
beaucoup d’encre. Selon ce rapport, jusqu’à trois cent millions d’emplois
pourraient être affectés par les IA génératives, et notamment les usages des
assistants conversationnels comme ChatGPT 92.
L’intégration des IA génératives dans les outils bureautiques et l’annonce
de Copilot 93 par Microsoft, un outil de productivité révolutionnaire, auront
probablement un impact considérable sur la transformation du travail de
millions d’employés et de cadres administratifs. Il permet de générer du
texte, de créer des supports de présentation, de faire l’analyse et la synthèse
de documents. Les comptes-rendus de réunions et la synthèse des actions
qui en découlent deviendront des jeux d’enfants à portée de clics.
Toutefois, dans le cadre de nos missions d’acculturation, je ne perçois pas
autant d’angoisses que dans les précédentes vagues de transformation
numérique. Nous sommes conscients de l’impact de cette révolution, mais
les salariés semblent s’être habitués au changement. Les plus prudents
attendent de voir et les plus hardis sont déjà prêts à s’adapter tout de suite.
Pas de peurs irrationnelles, pas de déni, pas de résignation non plus. Dans la
majorité des entreprises, les salariés ont l’intuition que la pérennité et la
bonne organisation du travail dépendent de bien d’autres facteurs.
L’angoisse est beaucoup plus palpable dans les professions et les industries
créatives. Des métiers qui n’ont jamais été bousculés avec autant de
violence et de rapidité par des ruptures technologiques. Pour les autres, cela
fait déjà un certain temps que nous parlons d’un pouvoir moins vertical et
de plus d’autonomie. Les entreprises n’ont pas tenu leurs promesses. Les
organigrammes ont toujours les mêmes formes, les commandements et les
évaluations sont toujours descendants. La transformation numérique et le
règne de la data ont parfois créé toujours plus de contrôle, plus de
reportings et de mesure de performance. Certaines organisations utilisent
même les solutions d’IA pour surveiller le travail à distance de leurs
collaborateurs. Un comble pour des outils censés libérer l’autonomie des
salariés.
La fin du travail n’est vraisemblablement pas pour maintenant. ChatGPT
n’est qu’une nouvelle étape dans la transformation du travail. La masse des
emplois disponibles et l’adéquation entre l’offre et la demande des postes
dépendent de bien d’autres facteurs que l’innovation techno­logique.
L’évolution démographique dans les pays occidentaux a eu pour effet de
nous faire passer d’une situation de chômage de masse à une situation de
pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs. Gaspard Kœnig relate dans
son livre La fin de l’individu 94 sa rencontre aux États-Unis avec le directeur
des affaires publiques de l’American Trucking Associations. Celui-ci lui
fait part d’énormes difficultés de recrutement de chauffeurs routiers, alors
même que les rapports de l’administration découragent les jeunes apprentis
sous prétexte de l’arrivée annoncée de camions autonomes. En Europe de
l’Ouest, malgré les prévisions alarmistes des dernières années, de nombreux
métiers sont en tension. Notre société a dévalorisé pendant des années les
métiers essentiels et indispensables dits « d’empathie sociale » dont nous
allons avoir cruellement besoin pour soutenir une population vieillissante.
Les pouvoirs publics n’ont pas revisité leurs stratégies éducatives, ils ont
omis d’adapter les programmes scolaires des jeunes générations et ont eu
trop de réticences à y intégrer de manière franche l’informatique. Nous, les
parents, avons continué à pousser nos enfants vers les carrières que nous
avons connues par souci de sécurité et par la volonté inconsciente ou
inavouée de reproduction sociale.
Les pouvoirs publics doivent maintenant passer à l’action et avoir une
approche systémique pour préparer les jeunes aux compétences dont nous
aurons besoin demain. Il est impératif, outre l’adéquation des politiques
d’éducation, d’intégrer dans ces réflexions les politiques migratoires, les
trajectoires démographiques, les effets de globalisation et les phénomènes
d’interdépendance qu’elle induit.
Nous avons manqué l’occasion de faire évoluer le cadre du travail au
moment de la vague d’ubérisation. Il est temps de s’interroger sur la
définition du travail et surtout le sens du travail à l’aune de cette nouvelle
phase de ruptures technologiques majeures. Nous devons réfléchir au poids
du capital humain dans la valeur productive, aux dangers de la confusion
entre utilité et productivité, peut-être même réinterroger le lien entre le
revenu et le travail. Voilà toutes les questions que nous devons nous poser si
nous souhaitons que l’innovation reste un formidable moteur des nouvelles
formes de croissance.

Veiller à la stabilité démocratique et à la souveraineté des nations


L’économie numérique, et les réseaux sociaux en particulier, génèrent des
impacts de différentes natures sur la stabilité démocratique et sur la
confiance du public dans les institutions publiques. Manipulations et
perturbations électorales via les réseaux sociaux biaisent nos choix
politiques. Les désinformations massives et la viralité des propos
complotistes permises par internet sapent notre confiance dans le corps
politique. La multiplication des cyberattaques met en péril la continuité des
services publics. La puissance des mégaplateformes du numérique menace
la souveraineté des États.
Les réseaux sociaux sont dorénavant au cœur de la stratégie de
communication des politiciens. La massification des audiences et la viralité
des informations en font un canal idéal pour influencer les opinions pendant
les campagnes électorales. Revenant souvent dans l’actualité, les cas de
manipulations électorales sont bien connus du grand public. Souvenons-
nous de la diffusion de fake news lors des élections présidentielles
américaines de 2016 et, plus récemment et plus proche, des
« MacronLeaks ». La manipulation en ligne peut prendre d’autres formes
moins spectaculaires : amplification des discours de certains candidats,
diffusion massive et disproportionnée d’informations pour organiser la
résonance de certains sujets.
L’intelligence artificielle est maintenant capable de générer des contenus
ultra sophistiqués qui compliquent la distinction entre la réalité et la fiction.
N’importe qui peut en un clic, et à partir de quelques mots, créer des deep
fakes*. Une image synthétique, l’imitation d’une voix ou une vidéo
ultraréaliste discréditent en quelques heures un candidat. En 2023, des
vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux ont mis en scène Donald
Trump en état d’arrestation et créé une image virtuelle d’Emmanuel Macron
en pleine manifestation contre la réforme des retraites. La combinaison des
solutions de réalité virtuelle, de synthèse vocale et de génération de
contenus constitue un réel danger pour la démocratie, car elle est à la portée
de tous et peut être facilement détournée par des organisations malveillantes
ou autoritaires.
Les plateformes sociales ont généré des pratiques et des comportements
qui perturbent le processus démocratique fondé sur la confiance et le
consentement éclairé. Les internautes sont abreuvés d’informations qui ne
sont pas toujours fiables ni objectives. Les algorithmes les enferment dans
des bulles affinitaires et communautaires en les exposant systématiquement
à des actualités qui renforcent leurs croyances. Cela a pour effet de
favoriser une paresse intellectuelle et de dégrader l’esprit critique et la
pensée rationnelle. Nous avons constaté pendant la crise sanitaire à quel
point les réseaux sociaux pouvaient amplifier la résonance des thèses
complotistes et conspirationnistes. Nous avons aussi pu déplorer le
développement d’un phénomène démagogique qui génère une défiance
envers les autorités publiques et discrédite la parole des experts
scientifiques. Nous avons été aussi témoins de ces phénomènes plus
récemment, avec la viralité des thèses climatosceptiques sur les réseaux
sociaux.
Ce nouveau rapport à la vérité et à la réalité met à mal la confiance des
électeurs à l’égard du corps politique et des institutions en place. Il
constitue une cause majeure de l’abstentionnisme. Afin de reconquérir un
semblant de légitimité auprès de leurs électeurs, les politiciens se plient à
leur tour à l’instantanéité et à la transparence imposées par les réseaux
sociaux. Cela les encourage à privilégier des visions court-­termistes, et à
réagir vite par des prises de parole conçues pour être virales. En s’alignant
sur la temporalité de ces nouveaux canaux de communication, la parole
politique perd en légitimité et contribue à la défiance des électeurs.
La menace la plus importante pour les États est celle constituée par la
concentration inédite des géants du numérique. Les GAFAM risquent de
devenir de véritables États-plateformes qui portent atteinte à la souveraineté
des nations. L’emprise de ces multinationales est irrésistible, et nul ne peut
dorénavant contester leur puissance économique et financière. Le covid a
accru la dépendance des citoyens, mais aussi augmenté leurs pouvoirs.
Google Maps, Google Météo instancient nos vies quotidiennes et donnent
l’occasion à ces entreprises de cartographier nos territoires, de fluidifier nos
mobilités, d’organiser nos vies. Les géants du Web rachètent des start-up
dans les domaines de la santé, de l’éducation et dans le secteur financier,
pour s’arroger toujours plus de pouvoirs régaliens. Leur potentiel de
puissance et de diversification aura pour seule limite la compétition qui
sévit entre eux tant qu’ils sont protégés par l’arsenal juridique et législatif
des États où ils s’implantent. Ces superpuissances structurent les
interactions sociales à travers le monde, construisent les infrastructures du
futur qui relient nos États et possèdent les données de milliards d’individus.
Elles sont les plus grandes bénéficiaires de la mondialisation. Elles se
moquent des frontières, s’attribuent des missions transnationales, profitent
des débouchés d’un marché global et découpent le monde en zones de sous-
traitance. Elles se moquent des lois, car les outils traditionnels de régulation
ne peuvent pas les soumettre. Elles s’affranchissent des règles publiques,
contournent les lois fiscales et le droit du travail, et influencent les normes
en pratiquant du lobbying dans les institutions internationales, devenant
parfois des partenaires de négociation officiels. Un exemple emblématique
est celui de Microsoft, qui avait appelé à signer une Convention de Genève
digitale pour lutter contre les cyberattaques d’origine étatique 95.
Mais les États n’ont-ils pas commencé à déléguer certaines de leurs
missions de service public à ces plateformes ? Certains États ne sont-ils pas
désengagés de quelques prérogatives pour satisfaire les politiques
économiques d’austérité violentes qui ont conduit, avant le covid, à des
réductions budgétaires drastiques ? Les États ont été complices en acceptant
les démarches d’optimisation fiscale et de dumping social qui contribuent à
appauvrir des populations. Les États-Unis profitent même de ces
mégaplateformes pour maintenir et étendre à moindre coût leur domination
culturelle dans le monde. C’est cette relation ambiguë entre États-nations et
États-plateformes qui préserve et accroît leur puissance. Mais n’oublions
pas que pendant la crise sanitaire, malgré les immenses services rendus par
les multinationales du numérique, ce sont les États qui ont permis de
maintenir les niveaux de vie et les emplois.

Construire un nouvel ordre technologique mondial à l’aune des


tensions entre la Chine et les États-Unis
Les innovations technologiques de ce siècle et les usages qui en découlent
sont majoritairement nés aux États-Unis au cœur de la Silicon Valley, et le
pays a incontestablement fait de cette technomutation un outil de
domination culturelle et économique sur le monde. Au début des
années 2000, la Chine avait dix ans de retard sur le terrain de l’intelligence
artificielle et semblait se contenter de copier les géants américains. Mais
son ascension était en cours, et des géants nationaux du numérique, qui
offrent des services similaires à ceux des GAFAM, ont commencé à
émerger dans les années 2010. On les appelle les BATHX 96. Ces
entreprises vont, à l’instar des géants internationaux, atteindre des niveaux
de capitalisation boursière affolants, investir massivement dans la R&D et
racheter des start-up prometteuses pour étendre leur puissance tentaculaire.
Dans son excellent ouvrage I.A., la plus grande mutation de l’histoire,
Kai-Fu Lee explique comment les « apprentis copieurs » chinois ont pris
leur revanche dans cette nouvelle phase d’implémentation des usages
d’internet où le pragmatisme est plus important que l’esprit pionnier : « S’il
est certain que l’Occident a allumé le brasier du deep learning, la Chine,
elle, va accaparer l’essentiel de sa chaleur. Ce basculement mondial est le
résultat de deux transitions : le passage de l’ère des découvertes à celle de
l’IA appliquée et le passage de l’ère des compétences à celle des données
97. »

Des data abondantes et l’émergence d’une classe moyenne offrent des


débouchés massifs pour des services innovants. Et le soutien indéfectible de
l’État garantit un environnement réglementaire favorable et des
investissements colossaux. Tout ceci dans un jeu d’équilibriste assumé entre
protectionnisme, planification dirigiste et libéralisme économique. Les
entrepreneurs chinois profitent de ce soutien pour bâtir un écosystème
entrepreneurial unique. Ils développent de nouveaux usages qui vont
influencer la création de nouveaux services dans le monde entier. La Chine
déploie de nouveaux business models, des services innovants et hybrides
croisant la puissance du digital avec celle du réseau physique. L’application
WeChat, « super-app » qui regroupe sur sa plateforme messagerie
instantanée, canal de vente et réseau social va inspirer les nouveaux
modèles de plateformes sociales comme TikTok.
La Chine accélère à partir de 2017. Le gouvernement chinois annonce son
plan de développement pour l’IA avec l’ambition clairement affichée d’en
devenir le leader mondial à l’horizon 2030. Les géants de la Tech, les start-
up, les organismes de recherche, les universités et les fonds
d’investissement sont mis à contribution pour soutenir et déployer
l’ambition du gouvernement central. Le pays réduit puis comble
progressivement son retard. Mais les États-Unis ne perdent rien de leur
puissance culturelle, facilitée par leur langue quasi universelle. Leur
pouvoir techno-économique est sauvegardé par des mesures
protectionnistes et un arsenal juridique extraterritorial défensif qui
permettent de contrôler ou de soumettre les puissances économiques
étrangères par des embargos et des sanctions judiciaires.
La bipolarisation s’installe au cœur du cybermonde. Cependant,
l’équilibre paraît fragile. C’est la guerre froide sur le terrain techno-
scientifique et, à partir de la fin des années 2010, tous les coups sont
permis. La tension est palpable. Blocus, menaces et attaques se multiplient.
La fin de la décennie est marquée par la pression des États-Unis sur les
alliés pour bloquer l’accès de Huawei au marché occidental dans le cadre
du déploiement de la 5G. En 2022, la crise politique entre la Chine et
Taïwan réveille à nouveau la rivalité sino-américaine. L’économie
numérique semble structurée autour de deux nations, mais c’est sans
compter que cette économie repose sur l’industrie électronique, où Taïwan
et la Corée du Sud occupent les premières places. L’entreprise taïwanaise
TSMC est un acteur discret mais hautement stratégique et incontournable
de l’écosystème cyberindustriel mondial. Sans la fonderie des semi-
conducteurs, nous ne pourrions plus utiliser nos smartphones, micro-
ordinateurs, téléviseurs, appareils électroménagers et tous ces millions
d’objets connectés. Les difficultés d’approvisionnement post-covid font
prendre conscience au monde entier de notre dépendance à une industrie
complexe et difficilement reproductible 98.
Lors d’un échange avec Laurent Bloch 99, il m’explique que, malgré tout,
ces pays sont interdépendants. Il estime qu’entre les acteurs de la filière
micro-électronique, entreprises ou pays, les liens de dépendance sont étroits
et réciproques : les logiciels américains de CAO* micro-électronique
(Synopsys, Cadence, Mentor Graphics) sont indispensables aux entreprises
qui fabriquent les circuits (TSMC, Samsung) comme à celles qui en
conçoivent l’architecture (Apple, Amazon, Qualcomm, ARM…). Et comme
la Chine ne produit à ce jour que des composants simples, elle est le
premier importateur de composants électroniques et achète plus de la moitié
(en valeur) de la production mondiale pour ses activités d’assemblage à
faible valeur ajoutée.
La guerre technologique entre les États-Unis et la Chine structure le
nouvel ordre mondial. Certains n’hésitent pas à parler de colonisation
numérique. Quelques autres pays tentent de tirer leur épingle du jeu, sans
pouvoir encore rivaliser avec les deux puissances mondiales. Israël, la start-
up nation, se distingue dans les domaines de la cybersécurité, des fintechs
et des logiciels de surveillance. Cette start-up nation a vu naître des
entreprises technologiques qui ont été des succès mondiaux. Le triomphe du
logiciel de navigation Waze en est un des symboles emblématiques.
L’Europe est à la traîne, mais elle offre un immense marché, un
formidable débouché pour les multinationales américaines et chinoises, et
un grand réservoir de matière grise sous-exploitée. Elle a négligé son outil
industriel et n’a pas su faire émerger un géant numérique. Il semble être
trop tard pour espérer peser dans le rapport de force entre les deux
puissances mondiales. Après une phase de déni, elle se bat pour sa
souveraineté numérique et a choisi de porter la bataille sur le terrain de
l’éthique et de la régulation. Au moment où les dernières ruptures
technologiques liées aux LLM ont le pouvoir de rebattre les cartes de la
compétition internationale, la France et l’Europe ont peut-être une dernière
chance à saisir. L’année 2023 sera marquée par l’émergence de nouveaux
acteurs français, comme Mistral AI qui symbolise un espoir de pouvoir
enfin entrer dans la course. Malheureusement, ces champions auront
probablement un besoin vital des financements étrangers, la différenciation
se faisant encore une fois de manière structurelle sur le terrain de la force de
frappe financière. Après avoir gracieusement nourri les firmes européennes
de télécommunication grâce à une vitesse d’adoption impressionnante des
usages permis par le mobile, l’Afrique est en passe de devenir le nouveau
terrain de jeu des GAFAM. Sous couvert de philanthropie, et sous prétexte
d’accélérer la connectivité, ceux-ci installent des centres de données et des
laboratoires d’expérimentation sur le continent. Une population jeune et
dynamique, et un environnement peu réglementé leur offrent un
environnement idéal pour tester et projeter le passage à l’échelle de
nouveaux services, à l’instar de Google qui établit en 2019 son centre de
recherche en intelligence artificielle à Accra (Ghana), et installe à Lomé
(Togo), en 2022, un câble internet sous-marin dans le cadre de son projet
d’infrastructure réseau pour relier l’Afrique à l’Europe. Ces initiatives
amplifient les risques en termes de protection des données et de dépendance
économique et infrastructurelle. On risque par ailleurs d’assister au
développement de solutions qui intègrent des biais socio-culturels, tant dans
la formulation des problèmes à résoudre que dans le développement des
algorithmes censés apporter des solutions.
La structuration du nouvel ordre mondial passe aussi par une nouvelle
division du travail et de nouveaux schémas de sous-traitance qui évoluent
au gré des ruptures technologiques. L’Inde a profité de cette délégation de
compétence dès le début du siècle pour constituer un vivier exceptionnel
d’ingénieurs et développeurs talentueux. Elle est très présente dans des
activités de niveau technologique modeste mais importantes en quantité. Au
final, ces révolutions technologiques et les usages qu’elles génèrent
demandent du travail humain. Des tâches comme la surveillance de
contenus, la saisie de textes et de données sont assurées par des pays à
faibles revenus ou à revenus intermédiaires qui ont un bon niveau
d’éducation et des bas salaires. D’autres types de sous-traitance sont moins
reluisants. Derrière le succès de ChatGPT, le magazine Time 100 a révélé que
se cachaient des travailleurs kenyans payés 2 dollars de l’heure pour lire,
classer et modérer des contenus parfois traumatisants. Il est essentiel, à
l’instar de l’Inde, que les pays à faibles revenus, notamment en Afrique,
initient des stratégies massives d’éducation pour faire émerger des talents et
des emplois qualifiés nécessaires au monde de demain.
À la fin de l’année 2023, de nouveaux éléments viennent rebattre les
cartes de la compétition mondiale. La nouvelle avance des États-Unis, avec
le succès de ChatGPT et des autres solutions d’IA génératives, et sa
capacité à diffuser largement ses solutions open source. L’émergence de
nouvelles préoccupations qui relancent les questions de gouvernance et de
régulation. Et l’accord politique historique trouvé en fin d’année sur l’AI
Act qui positionne définitivement l’Europe comme pionnière mondiale de
l’innovation réglementaire en matière d’IA. L’intelligence artificielle
structure le nouvel ordre mondial et, au-delà des aspirations hégémoniques
et des ambitions économiques de chacun, nous devrons veiller à ce qu’elle
reste l’avenir de tous.

Trouver l’équilibre entre les bénéfices et les coûts des technologies pour
l’environnement
Le numérique peut contribuer à sauver la planète, mais il a aussi une part
de responsabilité incontestable sur l’empreinte carbone de nos activités
humaines. Le monde digital doit assumer cette dualité et accepter de faire sa
transition environnementale en questionnant l’immense périmètre de ses
fonctionnalités.
Il est incontestable que le numérique est énergivore et participe à
l’épuisement des ressources de la planète. Pour l’Arcep 101, la production
des terminaux représente à elle seule 70 % de l’empreinte carbone du
numérique en France 102. Le coût environnemental de la fabrication des
terminaux est principalement généré par l’extraction des métaux nécessaires
pour concevoir les composants. Un processus d’extraction qui consomme
de l’eau et de l’électricité, et qui génère des déchets électroniques polluants
souvent rejetés dans la nature.
Nous avons des difficultés à prendre conscience de l’empreinte carbone
de la production de services numériques virtuels. Les flux sont immatériels,
le cloud est invisible, les composants sont miniaturisés, les data centers
sont éloignés de nos centres urbains et les câbles sont souterrains ou sous-
marins. La complexité et l’imbrication des processus et des composants
accentuent cette difficulté à percevoir le côté matériel du numérique.
Inconscience ou bonne conscience qui nous aident à ignorer la face
cachée du numérique et à continuer à multiplier nos achats d’équipements,
notre consommation et nos usages. L’Ademe 103 et l’Arcep ont publié une
étude sur l’empreinte environnementale du numérique en 2020, 2030 et
2050. Cette étude dessine, dans le cadre de l’analyse prospective, un
scénario tendanciel selon lequel « les émissions de gaz à effet de serre du
numérique augmentent de 45 % à horizon 2030, et triplent à horizon 2050
104 ».

Avec les progrès récents de l’intelligence artificielle et les dernières


ruptures technologiques, l’heure n’est pas à la sobriété. Les solutions
d’apprentissage profond consomment beaucoup d’énergie pendant les
phases d’entraînement qui se font à partir d’une grande masse de données et
du fonctionnement en parallèle de plusieurs machines de calcul très
puissantes. La phase d’exécution des modèles nécessite de nombreuses
itérations qui sont également fortement consommatrices d’énergie.
Un article de The Conversation évoque une « partie immergée de l’IA-
ceberg 105 ». Un jeu de mot qui traduit parfaitement les maux induits par
cette technologie. Déjà en 2021, les auteurs de cet article estimaient que
l’exécution d’un seul entraînement des modèles d’apprentissage profond
dédiés au traitement naturel du langage avait une empreinte carbone
équivalente à cinq cents vols aller-retour Paris-New York.
La démocratisation de l’IA permise par l’avènement des LLM va faire
exploser la consommation de ressources énergétiques. La première version
de ChatGPT a généré de folles dépenses d’argent, d’énergie et d’eau. De
l’eau qui ne se recycle pas toujours localement dans son milieu naturel
après avoir servi à refroidir des data centers échauffés par la température
produite par les serveurs 106.
Tous les acteurs du numérique doivent mettre sous tension les process de
l’ensemble des chaînes de valeur. Les méthodes et les leviers d’action
existent et sont dorénavant largement documentés. Des méthodes
d’écoconception et de design des offres. Des solutions pour réutiliser la
chaleur produite par les machines, de nouvelles méthodes d’apprentissage
automatiques plus frugales. L’analyse du cycle de vie (ACV) qui permet de
mesurer à travers de nombreux critères l’impact environnemental d’un
service ou d’un produit sur l’ensemble de son cycle de vie est un des outils
les plus connus et répandus. Une grande part de la solution passe par les
comportements individuels et collectifs. Il est vrai que la mesure de
l’impact de nos comportements n’est pas évidente. Ces impacts sont parfois
contre-intuitifs, il peut aussi il y avoir des effets de rebond ou de transferts
difficiles à maîtriser. Des écrans qui se multiplient à mesure qu’on optimise
leur consommation énergétique. La réduction des gaz à effet de serre d’un
côté et l’augmentation de l’exploitation des ressources minérales et fossiles
de l’autre. Nous ne savons pas intuitivement comparer le coût
environnemental global d’une heure passée à regarder Netflix par rapport à
une heure passée à conduire une voiture thermique. Il est difficile de faire la
part des choses et distinguer le vrai du faux. Mais ce que nous savons
parfaitement, ce sont les réflexes quotidiens que nous devons adopter et les
comportements de consommation que nous devons modifier. Recycler,
réparer, économiser, réduire, ralentir… Nous avons même la connaissance,
pour la majorité d’entre nous, de l’impact social délétère de l’extraction des
minerais qui servent à la conception de nos smartphones. Des conflits
politiques, des déplacements de population et des enfants exploités dans des
villages d’Afrique qui nous semblent aussi éloignés et invisibles que les
data centers et les câbles réseau enterrés à mille lieux sous terre.
Sommes-nous prêts à renoncer à acheter le dernier iPhone ? Prêts à
sacrifier la rapidité et la précision des réponses qui sont la seule mesure de
la performance de ChatGPT ? Devons-nous considérer que des
comportements plus frugaux dans un pays riche compensent les effets de la
délocalisation de la pollution numérique dans les pays pauvres ? La
question de la maîtrise et de la réduction de l’impact environnemental du
numérique passe par le courage, la fin de l’hypocrisie et la connaissance qui
est la portée de chacun d’entre nous.
84. Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention, Paris,
Grasset, 2019.
85. Michel Serres, Petite Poucette, Paris, Le Pommier, 2012.
86. Yves Citton (dir.), L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, La
Découverte, 2014.
87. Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data, Paris, Seuil,
2015.
88. Amnesty International, « Big Brother à New York : la police vous trace via la reconnaissance
faciale », [Link], 16 février 2022.
89. Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge, 2019, op. cit.
90. Cathy O’Neil, Algorithmes, la bombe à retardement, Paris, Les Arènes, 2018 [2016].
91. « Le gagnant emporte tout », en anglais.
92. Gabriel Manceau, « Chat GPT : le nombre effrayant d’emplois menacés par l’IA, selon Goldman
Sachs », [Link], 29 mars 2023.
93. François Manens, « Copilot, le nouvel assistant dopé à l’intelligence artificielle qui révolutionne
Microsoft 365 », [Link], 16 mars 2023.
94. Gaspard Kœnig, La fin de l’individu. Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence
artificielle, Paris, L’Observatoire, 2019.
95. Julien Bergounhoux, « Microsoft veut une Convention de Genève digitale contre les “cyber-
armes” », [Link], 15 février 2017.
96. Baidu, Alibaba, Tencent, Huawei et Xiaomi.
97. Kai-Fu Lee, I.A., la plus grande mutation de l’histoire, Paris, Les Arènes, 2019.
98. Benjamin Terrasson, « TSMC : une dépendance mondiale au fabricant de puce taïwanais »,
[Link], 22 juin 2021.
99. Laurent Bloch, informaticien depuis 1969, a créé et dirigé le service d’informatique scientifique
de l’Institut Pasteur de 1991 à 2001, et la direction du système d’information de l’université Paris-
Dauphine de 2008 à 2012. Seul ou en collaboration, il a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à la
programmation des ordinateurs, aux systèmes d’exploitation, à la sécurité informatique, à
l’informatisation de l’économie et de la société.
100. Billy Perrigo, « Exclusive : OpenAI used kenyan workers on less than $2 per hour to make
ChatGPT less toxic », [Link], 18 janvier 2023.
101. Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la
presse.
102. Arcep, « L’empreinte environnementale du numérique », [Link], 12 décembre 2023.
103. Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.
104. Arcep, « Étude ADEME–Arcep sur l’empreinte environnementale du numérique en 2020, 2030
et 2050 », [Link], 13 mars 2023.
105. Denis Trystram, Romain Couillet, Thierry Menissier, « Apprentissage profond et consommation
énergétique : la partie immergée de l’IA-ceberg », [Link], 8 décembre 2021.
106. Bastien L., « Argent, eau, énergie… combien coûte ChatGPT ? Le vrai prix fou de la révolution
IA », [Link], 28 avril 2023.
8
Pour une IA de confiance :
y aller par quatre chemins !

« Il y a en effet une dissymétrie entre l’accélération du rythme du


changement et notre capacité à inventer les systèmes d’apprentissage, de
formation, de management, les amortisseurs et les régulations qui
permettraient aux citoyens de tirer le meilleur de ces accélérations, tout en
atténuant leurs pires effets. Cette dissymétrie est au cœur d’une grande
partie des troubles politiques et sociétaux actuels que connaissent les pays
développés comme ceux en développement. C’est sans doute le plus grand
défi de gouvernance à relever partout dans le monde 107. »
Cette phrase traduit de manière réaliste et percutante l’importance
d’aligner les politiques publiques et les actions de la société civile avec le
rythme d’accélération des innovations technologiques. Dix ans plus tard,
nous devons plus que jamais faire le constat manifeste de ce décalage de
temporalité. Le développement exponentiel de ces innovations est toujours
d’actualité, mais son impact s’est accentué, car le délai se réduit
progressivement entre les découvertes technologiques et l’adoption massive
des usages qui en résultent. La prise de conscience par les pouvoirs publics,
la société civile et le monde de la Tech est bien réelle, et de nombreuses
initiatives ont déjà été engagées pour une utilisation responsable des
nouvelles technologies. Il n’y a pas d’immobilisme et encore moins de
fatalisme. Il est toutefois nécessaire d’accélérer les dynamiques
d’adaptation et d’anticipation pour réconcilier le rythme de nos actions avec
celui de la diffusion de ces usages dans nos vies quotidiennes. Nous devons
être plus ambitieux dans la recherche de solutions et dans la manière
d’inscrire cette révolution dans la trajectoire de l’évolution des sociétés.
Faire preuve de vision, donner du sens et ouvrir des perspectives pour
l’avenir est le seul moyen de générer plus de confiance, d’adhésion et
d’inclusion, et pour que chacun puisse se saisir et profiter des opportunités
offertes par le digital.
Le potentiel bénéfique des nouvelles technologies et l’ampleur des défis à
relever sont incontestables. Reconnaissons les efforts qui ont été faits et le
chemin qu’il reste à parcourir. Cette démarche nous encourage à accélérer
les initiatives déjà engagées dans de nombreux domaines. En matière de
sensibilisation et de formation, de cadre éthique et réglementaire, et dans la
recherche de solutions technologiques plus responsables, plus justes et plus
frugales.

Sensibiliser, former et donner du sens


Tout le monde s’accorde sur la nécessité de sensibiliser et former les
citoyens à l’usage des outils digitaux. Comprendre le fonctionnement des
nouvelles technologies permet de devenir des utilisateurs conscients et
responsables qui développent leur esprit critique et exercent leur libre
arbitre. Ce sont les conditions pour faire des choix éclairés et maîtriser leur
identité numérique. S’assurer que les citoyens s’approprient ces outils de
manière massive et égalitaire constitue un enjeu majeur. C’est l’unique
moyen de supporter la vitesse de transformation de la société, et de créer
l’adhésion et la confiance pour l’intégration sereine de ces nouveaux usages
dans nos vies quotidiennes.
On recense déjà de nombreuses initiatives en matière de sensibilisation.
La formation Objectif IA 108, conçue par l’Institut Montaigne et
OpenClassrooms en partenariat avec la Fondation Abeona, est accessible en
ligne gratuitement. Moins de six heures de cours, de vidéos, d’exercices
interactifs et d’auto-évaluations sur les fondamentaux de l’IA. Ce parcours
permet de comprendre le fonctionnement des systèmes d’IA et d’identifier
les applications concrètes dès aujourd’hui présentes dans nos usages. De
nombreuses universités, établissements publics et entreprises se sont
engagés à former leurs équipes et leurs usagers. Un effort collectif
ambitieux pour atteindre l’objectif de former au minimum 1 % des citoyens
en France.
Les formations aux compétences digitales permettent aux étudiants, aux
demandeurs d’emploi et aux salariés d’accéder à de nouveaux emplois ou à
s’adapter à des métiers qui évoluent dans le cadre de la transformation
numérique de l’économie. Ces démarches de formation se doivent d’être
inclusives. C’est la mission que s’est donnée l’entreprise [Link], qui
propose des contenus de formation et des modalités d’apprentissage et de
financements variés pour permettre l’accès à tous et à toutes à ces nouvelles
compétences, et faire du numérique un levier d’égalité des chances. Une
certification est proposée pour valider l’acquisition de connaissances
informatiques fondamentales pour des publics fragiles. D’autres parcours
permettent d’acquérir des compétences plus pointues sur des thématiques
comme la data et l’IA, le métavers et la formation à des métiers
informatiques sous tension, comme c’est le cas dans le domaine de la
cybersécurité. En dix ans d’existence, [Link] a formé vingt-cinq mille
personnes, dont 40 % de femmes à travers son réseau de plus de cent trente
écoles, en propre ou en partenariat, en France et à l’étranger dans vingt-cinq
pays.
Lors de mon échange avec Frédéric Bardeau, cofondateur de [Link],
il m’explique l’importance de lutter contre l’illet­trisme numérique. Il me
parle des préjugés que nous avons sur l’aisance supposée des digital natives
dans l’usage des outils numériques, c’est pour lui une « contre-vérité
sociologique ». Certaines populations de jeunes savent utiliser les réseaux
sociaux sans pour autant être dotées de compétences informatiques qui
pourraient les rendre plus autonomes dans la vie quotidienne. C’est pour
cette raison qu’il faut intensifier les efforts de formation auprès des plus
vulnérables, et s’assurer de la diversité de profil et d’origine des apprenants.
La vitesse de diffusion et d’adoption des usages numériques nous oblige à
mettre en place des politiques publiques éducatives plus ambitieuses et
proactives pour compléter les efforts de la société civile, et plus
particulièrement des entrepreneurs sociaux. Les étudiants et les salariés
s’emparent déjà de ces nouveaux outils alors que les pouvoirs publics et les
entreprises peinent à suivre en proposant des accompagnements, des
soutiens et des formations qui intègrent les dernières avancées
technologiques. À l’ère de ChatGPT, s’ils n’accélèrent pas le rythme de
formation, le risque est de créer un décalage et de creuser de manière
irréversible les écarts entre ceux qui s’emparent de manière autonome de la
puissance de ces outils et les autres.
Il est aussi nécessaire de former aux compétences digitales les dirigeants
d’entreprise pour leur permettre de prendre des décisions éclairées et saisir
les opportunités de faire évoluer l’organisation du travail. Former aussi le
personnel politique et surtout le législateur afin qu’il trouve le meilleur
équilibre entre la rigueur de la loi et la flexibilité qui préserve la dynamique
d’innovation vitale pour la société.
La sensibilisation et la formation des citoyens doivent être dorénavant
intégrées comme un enjeu universel et un prérequis qui nécessite des efforts
d’investissements pour garantir un usage responsable et durable des progrès
technologiques. Ceci au même titre et au même niveau que les enjeux de
connectivité et d’accessibilité aux infrastructures publiques numériques.
C’est le seul moyen de s’assurer que les individus et la société profitent des
opportunités offertes par cette révolution technologique.
Les politiques éducatives doivent intégrer ces formations beaucoup plus
tôt dans les parcours scolaires. Les dispositifs d’apprentissage et de
reconversion professionnelle doivent s’efforcer de mettre à jour de manière
continue leurs contenus. Les entreprises doivent, quant à elles, dépasser
l’approche qui réduit parfois les initiatives de formation à des plans de
conduite du changement opportunistes pour sécuriser des programmes de
transformation.
Assurer l’acceptabilité, obtenir l’adhésion et générer la confiance n’est
pas une finalité, c’est le début du chemin. L’objectif ultime est bien de
donner du sens, en inscrivant ces démarches de sensibilisation et de
formation dans un projet de société plus global et ambitieux qui vise à
donner les moyens à chacun de préserver sa dignité, de s’épanouir, et de
trouver sa place et son utilité au sein de la société.

L’éthique : socle de gouvernance et précurseure de droit


La diffusion de nouvelles technologies – et de l’IA en particulier – dans
l’ensemble de nos activités quotidiennes ainsi que l’accélération de leur
intégration dans les processus de création et de production de services, nous
oblige à édicter des règles de bonne conduite. L’objectif est de poser un
cadre de confiance pour maîtriser les impacts et les dérives éventuelles de
ces technologies qui massifient l’automatisation de décisions susceptibles
de causer des préjudices aux individus.
Les principes éthiques défendent souvent des valeurs universelles qui font
consensus sans avoir de caractère normatif. Ils ont toutefois l’avantage de
s’imposer immédiatement à ceux qui s’y engagent, sans attendre le temps
long des processus réglementaires et législatifs. Ils prennent la forme de
chartes ou de recommandations pour donner un cadre à la conception,
l’usage et au déploiement des nouveaux outils et services numériques.
Depuis la fin des années 2010, de nombreuses initiatives d’organisations
privées et publiques ont donné lieu à des partenariats et des coopérations
internationales pour édicter des principes éthiques. Des écosystèmes de
partenaires s’accordent autour d’une vision commune et engagent les
chercheurs, les concepteurs et les développeurs de ces solutions. En matière
d’IA, ces principes s’articulent principalement autour des exigences de
transparence, de respect de règles d’équité et d’inclusion, de la nécessité de
mettre en place des interventions humaines afin de superviser les systèmes
d’IA, et de développer des systèmes robustes et sécurisés pour éviter les
détournements des modèles à des fins malveillantes. L’objectif est de créer
plus de confiance grâce à une pratique scientifique et technique plus juste,
plus responsable et plus durable, qui intègre le respect de la vie privée, de la
dignité humaine ainsi que le respect des droits fondamentaux des individus.
Une des premières initiatives est la Déclaration de Montréal en 2018 109
pour une IA responsable, qui a été signée par de nombreux acteurs issus de
la recherche, de la société civile et de l’industrie, d’experts et de citoyens.
Plus de cinq cents personnes ont participé à ces réflexions.
En 2019, la Commission de l’Union européenne s’entoure d’un groupe
d’experts de haut niveau (AI HLEG 110) pour la conseiller dans sa stratégie
en IA. Ce groupe a ainsi formalisé des lignes directrices d’une IA digne de
confiance. Ces règles éthiques ont posé le premier socle de gouvernance qui
a servi de base au projet de règlement européen sur l’intelligence artificielle
(AI Act 111), notamment pour concevoir le régime de conformité attendu sur
les systèmes d’IA à haut risque. Ces experts ont également produit, par la
suite, des outils opérationnels pour décliner concrètement leurs principes au
sein d’une organisation. La même année, l’OCDE 112 adopte des principes
éthiques sur l’IA. Ces principes intègrent des recommandations aux
pouvoirs publics pour prendre des mesures qui favorisent l’investissement,
qui stimulent l’innovation, garantissent l’accessibilité des technologies et
des infrastructures numériques et dotent les individus de compétences pour
garantir une transition durable pour les travailleurs.
En 2021, les membres de l’Unesco 113 adoptent dix principes
fondamentaux pour une approche éthique de l’IA, centrée sur les droits de
l’Homme, abordant des domaines d’action stratégiques comme l’éducation
et la culture. Des instruments sont proposés pour que les États membres
puissent évaluer leur niveau de maturité dans la mise en œuvre d’une IA
éthique et responsable et pour réfléchir aux impacts potentiels des systèmes
d’IA. Les entreprises et les industriels jouent aussi un rôle très important en
la matière. Ils développent, consomment ou achètent des solutions ou des
logiciels, et il est essentiel qu’ils maîtrisent toute la chaîne de valeur pour
créer un cadre de confiance afin de rassurer leurs clients et leurs
collaborateurs. Cela leur permet de prendre de l’avance en termes de
compétitivité et d’innovation, ainsi que de contrôler les risques en termes
réputationnels et juridiques. Leur comportement vertueux influence
l’ensemble de l’écosystème au sein duquel ils évoluent et l’économie en
général.
Ces entreprises et industriels se dotent d’organes de gouvernance, de
processus opérationnels et de méthodes d’évaluation des systèmes d’IA.
Ceci s’accompagne souvent de mise en place de solutions informatiques
pour mettre sous tension tout le cycle de vie des projets, de la conception à
l’industrialisation des solutions d’IA. En France, des organisations comme
Orange, France Travail et La Poste se sont dotées de chartes et ont mis en
place des dispositifs d’applications pour encadrer l’usage de l’IA en leur
sein. Cette approche très pragmatique d’anticipation de la réglementation
permet de préparer les instances, la gouvernance et les processus de
conformité à venir – notamment à l’issue de l’adoption de normes
européennes – pour prendre de l’avance sur l’entrée en application de la loi.
Les principes éthiques agissent un peu comme une boussole pour inciter à
l’usage responsable et inclusif, et pour que l’IA permette des évolutions
sociétales positives et le développement de solutions économiques durables.
La mise en œuvre de ces principes peut également être valorisée de manière
extrafinancière, notamment en s’inscrivant dans des démarches de type
RSE. Finalement, les liens entre l’éthique et la réglementation sont assez
étroits. Les principes éthiques constituent souvent une première marche qui
précède et qui influence le législateur.

Faire rimer innovation et régulation


Dès la fin des années 2010, il y a eu un véritable besoin de régulation pour
maîtriser les impacts des progrès technologiques. Nous avions enfin assez
de recul pour mesurer les risques et les dangers, et identifier les instruments
législatifs qui seraient les plus efficaces pour continuer à profiter de
manière durable de ces innovations.
Dès le début du siècle, l’Union européenne a commencé à légiférer sur
l’économie numérique afin de faciliter le commerce, les transactions et la
contractualisation en ligne. Cette approche – basée entre autres sur la
protection des droits du consommateur – a trouvé son apogée avec
l’avènement du règlement général sur la protection des données (RGPD),
qui a marqué un tournant réglementaire important, et a constitué une
véritable révolution économique et sociétale. Ce texte européen a également
influencé le droit de pays étrangers. Ainsi, en 2020, une loi californienne –
le California Consumer Privacy Act – est entrée en application afin de
protéger les données à caractère personnel de ses administrés. La première
législation sur la transparence et la protection des données personnelles
entre, quant à elle, en vigueur en Chine en 2021 114. Ces lois ont moins de
portée, moins d’impact et des processus de conformité moins contraignants
que le RGPD. Elles ne considèrent pas non plus les données comme étant
une partie intégrante des individus.
Dans la continuité du RGPD, l’Europe accélère sa stratégie des données
dans le cadre de son programme d’action pour la décennie numérique à
l’horizon 2030 115. Elle assume une position volontariste et ambitieuse.
L’objectif est de poser et d’imposer sa vision et son leadership
réglementaire sur la scène internationale. Un véritable arsenal législatif,
composé des réglementations successives qui dessinent un marché unique
de la donnée, soutient la réutilisation responsable des données, le partage de
la valeur et un ensemble de lois pour réguler les abus de positions
dominantes ainsi que les actes illicites des plateformes pour protéger les
droits des citoyens.
Pendant ce temps, les progrès et les ruptures technologiques se sont
enchaînés en matière d’IA. La régulation de l’IA et des modèles
autoapprenants est devenue un énorme défi pour le législateur. Dans son
livre Les algorithmes font-ils la loi ? 116, Aurélie Jean explique que « la
réflexion et la conception de lois pour l’encadrement des algorithmes sont
fortement impactées par la discipline elle-même. Intangible, complexe, et
en perpétuelle évolution, elle impose son rythme avec un certain flou
artistique sur sa compréhension, chez les acteurs de la loi voire les
lobbyistes eux-mêmes ». Au caractère insaisissable de la discipline s’ajoute
la complexité des écosystèmes, la multiplicité des acteurs, des concepteurs,
des marchands, des chefs de projet et des hébergeurs ainsi que l’imbrication
des systèmes d’IA. Un périmètre extrêmement large avec des domaines
d’application hétérogènes qui exigent des approches spécifiques par secteur
industriel. Le manque de formation des élites et du personnel politique
génère un rapport de force déséquilibré, avec des lobbyistes issus de
grandes plateformes de l’industrie numérique.
Les processus de conception et de déploiement des systèmes d’IA se
complexifient, mais rien n’arrête l’Union européenne qui initie, dès 2019,
les premières réflexions sur la réglementation de l’IA. Les lignes directrices
pour une IA de confiance formulées par le groupe d’experts donneront lieu
à un projet de règlement européen sur l’intelligence artificielle avec une
approche basée sur les risques. L’AI Act prévoit notamment de classifier les
systèmes d’IA en fonction de leurs finalités, en interdisant certaines
pratiques, en mettant en œuvre une démarche de conformité pour les
systèmes jugés « à haut risque », et en intégrant des obligations de
transparence pour les autres systèmes. Avec ce projet de loi, l’Union
européenne veut définitivement marquer son rôle de précurseur dans le
domaine de la régulation des activités de recherche, de conception,
d’expérimentation et de déploiement des systèmes d’IA. Les instances
européennes s’engagent alors dans un processus législatif long qui va durer
près de trois ans, en rencontrant des difficultés pour définir un cadre stable
eu égard à la progression exponentielle de l’IA.
Rien ne semble plus arrêter la démocratisation et l’adoption massive des
outils génératifs et conversationnels. Les nations se saisissent de l’urgence
de réguler, car le décalage entre le temps législatif et la vitesse de
propagation de ces outils n’est plus soutenable. Les initiatives
internationales se multiplient face à l’apparition de ruptures technologiques
qui soulèvent plus que jamais la question de l’équilibre entre innovation et
régulation, en posant à nouveau – de manière cruciale et urgente – la
question de la souveraineté numérique de l’Europe.
La Maison-Blanche a annoncé un executive order de Joe Biden 117, décret
politique pour protéger la sécurité et la sûreté de l’État et les droits civils
des consommateurs. La Chine fait aussi émerger un nouveau cadre de
réglementation des contenus générés par l’IA, avec des dispositifs qui
protègent les mineurs et garantissent le respect des valeurs fondamentales
du socialisme. Ces deux acteurs majeurs de l’IA proposent à nouveau des
versions édulcorées du projet de réglementation en s’inspirant des travaux
européens, tout en traduisant des préoccupations de sécurité nationale, la
volonté de ne pas brider l’innovation et la puissance de leurs champions
nationaux. On ne peut toutefois pas contester qu’ils commencent à leur tour
à s’emparer du sujet de la protection des droits des individus, tant l’usage et
les impacts de ces nouvelles solutions semblent hors de contrôle.
Au début de l’été 2023, le paysage de l’IA a été profondément bouleversé
par l’avènement des LLM et des IA génératives. Dans les instances
européennes, les débats s’enflamment, le projet de règlement est
controversé. Certains lui reprochent de proposer une définition trop large de
l’IA, d’être trop contraignant, de risquer de brider l’innovation. Cette loi,
qui devait aider à faire émerger un écosystème souverain européen, est
accusée d’être un frein à la souveraineté technologique européenne, car les
retards de mise en marché des solutions sur le territoire européen et la
distanciation par les concurrents américains et chinois pourraient avoir des
effets délétères. On s’approche pourtant du dénouement d’un long
processus réglementaire de plus de trois ans, et chacun retient son souffle.
Le 8 décembre 2023, l’Union européenne met fin à toutes les incertitudes
en trouvant un accord politique en matière de réglementation des systèmes
d’IA. L’Europe a le mérite d’avoir posé très tôt les bases d’une approche
réglementaire humaniste et protectrice des droits humains en matière
d’économie numérique. Avec cet accord politique, elle confirme sa position
dominante en matière d’innovation réglementaire dans le domaine des
nouvelles technologies et de l’IA en particulier. Elle démontre ainsi que
l’innovation technologique n’est pas incompatible avec le progrès humain.
Son immense marché incontournable lui permet, grâce à des lois
extraterritoriales, de rayonner en termes d’influence. Mais l’innovation
réglementaire est facile à copier et n’a malheureusement pas le pouvoir de
poser des barrières infranchissables dans la course au leadership stratégique
en matière d’IA. Le risque est d’entériner définitivement l’avance de la
Chine et des États-Unis si ces efforts de régulation ne sont pas accompagnés
d’une politique plus ambitieuse en matière d’investissement, et que la mise
en œuvre se base sur une interprétation trop restrictive du texte ainsi que
des processus de mise en conformité trop complexes.
Les enjeux de régulation s’imposent au cœur du débat géopolitique et
exigent de la part du législateur un vrai jeu d’équilibriste pour faire rimer
innovation et régulation, performance et confiance, pragmatisme et
humanisme. C’est un pari difficile, mais c’est le seul qui pourra nous
assurer un cadre clair et transparent pour pouvoir continuer à bénéficier de
l’apport des technologies.

Des scientifiques responsables et des solutions techniques durables


Pour les chercheurs, les concepteurs et les développeurs de solutions d’IA,
la prise de conscience doit les amener, à leur tour, à faire rimer performance
et confiance, efficacité et sobriété. Dans un monde d’hyperrégulation, nous
ne devons pas oublier que nos actes doivent être avant tout guidés par des
règles de bon sens et par des comportements responsables. Dans son livre
De l’autre côté de la machine 118, Aurélie Jean nous emmène dans un
voyage au pays des algorithmes. Elle y raconte ses premières expériences
de scientifique et évoque le sujet de « la subjectivité de la discipline
algorithmique » et le risque de discrimination technologique. Elle évoque
l’importance de mettre en place des pratiques qui consistent à faire preuve
d’esprit critique pour traquer les biais créés par l’algorithme dans son
processus d’apprentissage et pour éviter de reproduire nos biais humains.
On a tendance à réduire le monde de la Tech à la course aveugle à la
performance. Cette course est bien réelle, notamment avec l’avènement des
LLM et l’adoption massive de ChatGPT qui a accéléré la compétition entre
les géants du numérique. Cette surenchère a un coût financier et écologique
indéniable. Lors de mon échange avec Françoise Soulié-Fogelman,
conseillère scientifique du Hub France IA, elle me confirme que ces
modèles sont de plus en plus gros (nombre de paramètres utilisés), de plus
en plus gourmands en volume de données, et donc en temps de calcul
d’apprentissage, nécessitant une consommation énergétique croissante. Elle
est pourtant optimiste et m’explique que cela ne doit pas faire oublier les
efforts moins visibles mais bien réels des acteurs de la Tech pour maîtriser
les impacts et les dérives des solutions développées. Dans l’article qu’elle a
publié en novembre 2023 dans le magazine ActuIA 119 elle précise que « les
chercheurs améliorent les algorithmes de manière très significative,
puisque, tous les neuf mois, on peut diviser les temps de calcul par deux
tout en obtenant la même performance ». Une démarche de frugalité qui va
devenir nécessaire, car la course à la croissance ne sera plus soutenable du
fait de la limite physique du nombre des data centers, de la limite des
données disponibles sur le Web et de la chute de performance quand ces
données d’apprentissage seront de plus principalement générées par des
LLM. Il faudra très vite trouver des solutions pour réduire la taille des
modèles et, par exemple, se concentrer sur des solutions d’entraînement sur
des données et des modèles propriétaires d’entreprises moins gourmands
que les modèles généralistes et exploitant des données uniquement
disponibles à l’entreprise elle-même. Elle insiste sur le fait que tout
commence par des choix responsables et conscients, qui doivent devenir des
réflexes à adopter dans les phases d’entraînement, de tests et de
déploiement. S’assurer de la qualité et de la bonne représentativité des
données d’apprentissage. Connaître l’origine des données et le choix des
paramètres des modèles quand on utilise des travaux externes ou des
solutions open source. S’efforcer de comprendre le contexte et l’usage qui
sera fait de la solution pour prendre des décisions éclairées. Ajuster de
manière proportionnée la performance et la consommation de ressources
informatiques aux besoins des utilisateurs. Mettre en place de
l’autodiagnostic et des boucles de rétroaction pour améliorer les modèles.
S’assurer de la robustesse des solutions afin d’éviter des attaques de
cybersécurité qui pourraient avoir pour effet de détourner les algorithmes à
des fins malveillantes.
Il reste de nombreux défis à relever et la recherche de solutions va devenir
plus complexe du fait du développement des modèles apprenants (les
modèles apprenants en totale autonomie seraient à éviter absolument).
L’Inria a lancé plusieurs projets de recherche pour relever les défis posés
par les sciences du numérique. Ces projets mobilisent et mettent en
commun des équipes-projets de l’Inria, mais aussi des partenaires extérieurs
issus des écosystèmes académiques ou industriels.
Le projet Fed-Malin 120, développé dans le cadre d’un partenariat avec le
groupe La Poste, permet des avancées dans le domaine de la protection des
données. L’apprentissage fédéré permet de minimiser la collecte et de
protéger la confidentialité des données grâce à la possibilité d’entraîner des
modèles d’apprentissage automatique de manière collaborative tout en
gardant les données décentralisées de chaque entité. Ceci ouvre des
perspectives importantes dans le domaine de la santé. D’autres projets
développent des outils pour garantir la transparence et l’explication des
modèles d’apprentissage automatique souvent assimilés à des « boîtes
noires ». De nouveaux défis éthiques et juridiques émergent avec la
déferlante des outils qui génèrent des images synthétiques ultraréalistes. Les
risques de désinformation massive et la nécessité de protéger les droits
d’auteur vont obliger l’écosystème de la Tech à développer des outils pour
détecter les images générées automatiquement et retracer, quand c’est
possible, l’origine des données d’entraînement.
On parle souvent de la « cure de régime des algorithmes ». Dans le
partenariat réalisé avec le magazine Pour la science 121, l’Inria évoque
l’importance de mettre les « nuages à la diète ». Une nouvelle métaphore
qui fait référence à l’urgence de réduire la consommation énergétique des
data centers liée à l’essor du cloud. Un mélange de solutions d’efficacité
énergétique des bâtiments, de dispositifs de refroidissement et
d’optimisation de la consommation des serveurs.
La prise de conscience des acteurs de l’écosystème, les règles de bonne
gouvernance algorithmique et la recherche de solutions techniques
innovantes contribuent à faire émerger des systèmes d’IA plus justes et plus
sobres. Il est probable que la sensibilisation des nouvelles générations
d’ingénieurs et de chercheurs à travers des formations pluridisciplinaires
qui abordent les sujets relatifs à l’éthique aideront à diffuser plus largement
ces pratiques responsables.

107. Thomas L. Friedman, Merci d’être en retard, 2017, op. cit.


108. Institut Montaigne, « Objectif IA : ouvrez les portes de l’intelligence artificielle »,
[Link].
109. URL : <[Link]
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établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (législation sur l’intelligence
artificielle) et modifiant certains actes législatifs de l’union », [Link], 21 avril 2021.
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artificielle », [Link], 22 mai 2019.
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114. Reuters, « La Chine adopte une loi sur la confidentialité des données personnelles »,
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2030 », [Link].
116. Aurélie Jean, Les algorithmes font-ils la loi ?, Paris, L’Observatoire, 2021.
117. The White House, « Fact sheet : president Biden issues executive order on safe, secure, and
trustworthy artificial intelligence », [Link], 30 octobre 2023.
118. Aurélie Jean, De l’autre côté de la machine. Voyage d’une scientifique au pays des algorithmes,
Paris, L’Observatoire, 2019.
119. Françoise Soulié-Fogelman, « Small is beautiful. Les grands modèles de langage vont-ils
continuer à grandir ? », ActuIA, n° 13, octobre-décembre 2023.
120. Inria, « Permettre à la science des données de franchir un cap décisif au service de l’intérêt
général : l’apprentissage fédéré, un immense défi scientifique », [Link], 28 novembre 2022.
121. « Des nuages à la diète », Pour la science, supplément au n° 546, avril 2023, p. 56.
Conclusion
Dix propositions pour aller de l’avant

Ne pas succomber aux sirènes du pessimisme ambiant


Le récit proposé par la majorité des médias et des experts est jalonné de
représentations négatives. Se laisser influencer par les médias, c’est une
autre forme d’asservissement. Renoncer aux bénéfices des nouvelles
technologies serait une régression pour l’humanité et pourrait même avoir
des effets dramatiques pour les populations les plus vulnérables.

Ne pas réduire l’innovation à la technologie


L’innovation et la technologie ne sont pas indissociables. L’innovation
technologique a même souvent besoin d’autres types d’innovations sociales,
économiques ou institutionnelles pour se déployer. C’est probablement cette
convergence qui crée le maximum de valeur pour les populations.

Ne pas avoir peur des algorithmes


Les algorithmes ne sont pas fondamentalement mauvais, ils ont
simplement la faiblesse de refléter les limites et les dérives de notre société.
Soyons raisonnables : l’IA ne va pas nous remplacer. C’est nous qui la
programmons pour tenter désespérément de reproduire nos capacités
intellectuelles, nos performances cognitives et nos expériences sensorielles
qu’aucun système d’IA ne pourra jamais égaler. Ne manquons aucune
occasion de simplifier, démystifier et vulgariser le fonctionnement des
algorithmes pour que chacun puisse se saisir et se prémunir du pouvoir de
l’intelligence artificielle.

Ne pas surestimer l’impact des technologies


L’impression que notre société est pervertie par les technologies ne résiste
pas à l’observation objective de notre entourage. Nos adolescents sont
toujours plus affectés par un chagrin d’amour que par un sevrage
temporaire de leur smartphone. Nos vies quotidiennes sont bien ancrées
dans le réel, et nous vivons avec la même intensité qu’auparavant l’essentiel
de nos actions, de nos émotions et de nos passions.

Cesser de faire de la technologie un bouc émissaire


Nous vivons des guerres effroyables, des inégalités sociales et
économiques insupportables. Les pénuries de personnel dans les hôpitaux et
les écoles, et nos parents que nous laissons en souffrance dans certains
établissements peu scrupuleux n’ont rien à avoir avec les nouvelles
technologies. Ne nous trompons pas de combat. Les crises et les
défaillances de nos systèmes sociaux sont la conséquence de nos choix et de
notre manque de vision. Nous avons dévalorisé progressivement les métiers
de soin et d’empathie sociale, ces qualités qui caractérisent notre
intelligence humaine.

Avoir le courage de la nuance


Les technologies ont une double face et une complexité qui est à l’image
du monde qu’elles modélisent. Elles sont évolutives, hétérogènes et les
usages qui en découlent sont souvent le fruit d’une combinatoire de
plusieurs innovations. Garder un esprit rationnel et éviter les visions
binaires et simplistes permet d’en faire bon usage pour façonner notre
destinée collective en fonction du sens que nous voulons donner au progrès
humain.

Favoriser la diversité dans la démarche d’innovation


Des équipes qui favorisent la diversité et la pluridisciplinarité en termes
de compétences et d’expertises, c’est plus de chances d’élargir les
perspectives, de répondre au maximum d’enjeux de société et de faire
émerger des solutions plus créatives, plus justes et plus inclusives.

Analyser les impacts de la technologie aux « bornes du monde »


Pour comprendre les répercussions différenciées de l’IA sur les
populations, nous devons avoir une vision moins occidentalocentrée. Les
bénéfices de l’impact des nouvelles technologies sont de portée et de nature
bien différentes selon les communautés, les cultures et les continents. Notre
perception de la technologie et du progrès nous sont propres. En prendre
conscience, c’est être prêt à servir toutes les grandes causes de la planète et
à combler le fossé de l’IA pour que les retombées bénéfiques profitent à
tous et à toutes.

Être plus imaginatifs dans nos usages


ChatGPT a très vite été présenté et utilisé comme un outil qui sert les
intérêts individualistes d’étudiants à l’abri des regards réprobateurs de leurs
éducateurs ou d’employés qui s’affranchissent des consignes de leurs
employeurs. Cet assistant personnel pourrait pourtant être bien plus qu’un
outil de requête solitaire. Il ne tient qu’à nous de l’utiliser pour stimuler
notre intelligence collective et inventer de nouvelles manières de collaborer,
d’apprendre et de créer ensemble.

Être modestes et tolérants face à la jeunesse


Arrêtons, nous les adultes, d’être nostalgiques. Nous avons testé nos
propres limites et exprimé nos vulnérabilités. Nous devons reconnaître que
la jeunesse d’aujourd’hui réussit à surmonter une anxiété bien légitime pour
explorer de nouvelles formes d’engagement. C’est notre rôle de les guider
pour un usage raisonné et raisonnable des nouvelles technologies. Prenons
nos responsabilités ou passons notre chemin.
Je me suis mise à l’ouvrage dans un élan d’optimisme, et peut-être
finalement un soupçon de naïveté. J’aurais pu, au fil de mon écriture, être
mille fois déçue. Il n’en a rien été. Je viens d’achever mon ouvrage et je
réalise qu’au cours de mes recherches et de mes rencontres j’ai découvert
plus de solutions bénéfiques pour l’humanité que je ne l’aurais imaginé et
plus d’intelligence humaine qu’aucune intelligence artificielle ne pourra
jamais exprimer. Le plus difficile ne fut pas de trouver des exemples et des
preuves, mais plutôt de faire des choix. J’aurais pu noircir tant d’autres
pages et écrire tant d’autres ouvrages pour couvrir l’immensité des
bénéfices potentiels des nouvelles technologies pour les populations et la
planète.
J’ai été parfois surprise, en constatant combien mes intuitions étaient
confirmées, voire dépassées. J’avais la prétention de défendre des idées
humanistes, mais je ne peux compter le nombre de fois où j’ai dû écrire ou
renoncer à écrire le mot « économie » : économie de l’attention, économie
de la connaissance, économie de la réputation… Je n’imaginais pas à quel
point nos dogmes et nos idéologies influencent l’usage que nous faisons des
technologies.
Je savais la multiplicité, l’acuité et la complexité des crises que nous
devons affronter, mais je n’attendais pas le sujet de la démographie qui s’est
invité dans chacun des chapitres pour commander à la technologie
d’absorber et d’amortir ses chocs. Pour prendre soin de nos aînés dans les
pays vieillissants, massifier l’accès à l’éducation dans les pays à la
démographie galopante ou pour offrir une bouffée d’air dans des
mégalopoles asphyxiées par l’explosion de la population et de la pollution
urbaine.
Je me suis souvent fait la réflexion que le technopessimisme, ou le
technoalarmisme, appelez-le comme vous le souhaitez, est un luxe que peut
se permettre une minorité de privilégiés dans le monde. Le paradoxe, c’est
que ce sont ceux-là mêmes qui profitent le plus de ces progrès. Un potentiel
inaccessible pour une large majorité des populations qui doit, pour en
profiter, franchir tant de barrières et relever tant de défis.
Il m’a fallu plus de deux ans pour écrire ce livre et ChatGPT, arrivé un
peu tard, a finalement été un formidable assistant digital sur la dernière
ligne droite, celle dont la pente est la plus rude. Il m’a permis de rattraper
des sources perdues en chemin au fil des mois. De retrouver des mots, des
synonymes, des antonymes dissipés dans les lueurs de l’aube, après des
heures de travail nocturne. Et surtout, il a permis de stimuler ma réflexion,
en faisant jaillir de nouvelles idées ; celles qui se forment à la croisée des
savoirs, au carrefour de plusieurs disciplines.
Je crois et j’espère que cela n’a rien enlevé à l’énergie de ma prose et à la
force des convictions que j’ai tenté de vous transmettre. L’intelligence
artificielle m’a permis, comme nous lui avons si bien appris à le faire, de
servir mon objectif en donnant plus de puissance d’expression à ma petite
intelligence humaine.
Mes ambitions étaient modestes. J’espère sincèrement qu’après la lecture
de ces pages vous serez moins enclins à céder à la panique ambiante, et que
vous aurez enrichi vos connaissances en constatant à quel point, plus que de
la mettre en danger, les nouvelles technologies peuvent servir l’humanité.
J’assume plus que jamais ma vision techno-optimiste que je m’astreins
toujours à nuancer, à modérer. Je laisse à chacun de vous le choix et la
responsabilité de saisir ou pas le potentiel que recèle le progrès
technologique qui est en train de marquer, de manière irréversible, notre
siècle et les suivants.
Je tiens à remercier chaleureusement :
Celles et ceux sans qui ce livre n’aurait jamais vu le jour :
Emmanuelle Jappert (ma coach littéraire) qui a été présente à chaque
moment de doute, de lassitude et de découragement. Son soutien et ses
conseils m’ont permis de tenir l’objectif en toutes circonstances.
Manon Viard et Pierre Viard des éditions de l’Aube pour leur confiance
ainsi que leurs équipes pour leur infinie patience et leur remarquable
bienveillance.
Les relecteurs et relectrices pour leur regard attentif et leurs précieux
commentaires, dans l’ordre d’enchaînement des chapitres :
Stéphane Roder, Dominique Pon, Lucas Thiery, Benjamin D’hont,
Guillaume Leboucher, Anaïs Wojcik Racamier, Céline Patissier, Nezha
Zerwal, Hubert Beroche, Bertrand Cassar.
Ces personnes ont relu certains chapitres en lien avec leurs expériences et
leurs expertises. S’il subsiste des imprécisions, elles sont de ma seule
responsabilité.
Celles et ceux qui ont pris le temps des entretiens qui donnent plus de
valeur à cet ouvrage, dans l’ordre des chapitres :
Dominique Pon, Raphaëlle Taub, Alphanie Midelet, Arnaud Destainville,
Christelle Hien-Kouamé, Nejma Belkhdim, Philippe Riveron, Aboubacar
Karim, Jacques Priol, Charles Bihina, Jean-Frédéric Gerbeau, Nicolas
Bréard, Annelise Castres Saint Martin, Hubert Béroche, Laurent Bloch,
Frédéric Bardeau, Françoise Soulié-Fogelman.
Pour nos échanges passionnants qui ont nourri et éclairé mes
réflexions et pour celles et ceux qui ont facilité ces rencontres :
Alisson Peltot, Anne Tozzolino, Arielle Santé, Carole Tankeu, Caroline
Lair, Caroline Lebrard, Cédric Tidiane Diarra, Corine Mbiaketcha Nana,
Cyrille Tanoe, David Fayon, Emmanuel Vivier, Eneric Lopez, Flore Egnell,
Frank Escoubès, Gabriel Maurisson, Gilles Mentré, Jessica Guérin, Jil-
Alexandre N’Dia, Kirthigan Vijeyakumar, Laurent Corbin, Marion Letorey,
Michel Bagnah-Gamon, Mohamed Hamza, Nina Diarra, Samah Ghalloussi,
Thierry Picard.
Pour m’avoir donné l’occasion de voyager, d’apprendre, de
transmettre et de travailler sur des sujets passionnants :
Sylvie Latour, Nathalie Collin, Pierre-Étienne Bardin, Éric Dadian, Judith
Andres, Élodie Luquet, Jérôme Barthélemy et Corinne Forasacco.
Je tiens à préciser que les analyses et les opinions exprimées dans ce livre
n’engagent que moi.
À ma famille :
Léo (mon mari) et nos enfants Céline, Christophe et Clara Imane pour
avoir compris l’importance de cette aventure un peu solitaire. Et pour avoir
supporté mes innombrables moments d’inattention et l’espace familial
occupé pendant des mois par les cahiers éparpillés sur les tables, les livres
qui débordent des étagères et les arcs-en-ciel de Post-it sur les murs.
Françoise Courivaud (ma mère) et Laurent Bloch (mon beau-père) pour
leur soutien et pour les nombreuses relectures et corrections parfois
sollicitées de manière désordonnée et intempestive.
À vous, chères lectrices, chers lecteurs,
d’avoir pris le temps de lire ces pages. Chacune a été écrite en espérant
vous proposer de nouvelles grilles de lecture, vous ouvrir de nouvelles
fenêtres de réflexion et vous suggérer d’emprunter de nouveaux chemins de
pensée.
Glossaire

Adaptative learning : approche pédagogique qui permet, grâce à des


algorithmes d’intelligence artificielle, de personnaliser les processus et les
expériences d’apprentissage en tenant compte des caractéristiques et des
préférences de l’apprenant.
Algorithme : suite d’instructions pour accomplir une tâche ou résoudre un
problème.
API (Application Programming Interface) : solution informatique qui
permet à des applications de communiquer entre elles et de s’échanger
mutuellement des services ou des données.
Biais : défaut dans la conception ou le fonctionnement de l’algorithme qui
peut générer des situations d’injustices et de discriminations
préjudiciables pour les individus.
Bitcoin : de l’anglais « bit » (unité d’information binaire) et « coin » (pièce
de monnaie). C’est une cryptomonnaie décentralisée qui permet
d’effectuer des transactions de pair-à-pair sans intermédiaire.
Blockchain : technologie qui permet d’opérer des transactions en ligne sans
intermédiaires. Elle s’appuie sur un registre de transactions numériques
décentralisées, hébergées non par un serveur unique, mais par tous les
ordinateurs des membres du réseau. Chaque transaction constitue une
chaîne de blocs de données publique, infalsifiable, transparente,
consultable et vérifiable par tous.
CAO : conception assistée par ordinateur.
Chatbot : programme informatique associé à une interface
conversationnelle dont l’objectif est de simuler un dialogue en faisant
correspondre des réponses à la requête des utilisateurs.
ChatGPT : système de génération automatique de texte, d’image et de son
en utilisant l’intelligence artificielle. Il est développé par OpenAI, basé
sur des large language model (LLM) et utilise les technologies du
traitement automatique des langages (natural language processing, NLP).
Cloud computing : l’informatique en nuage est un système d’hébergement
de services informatiques à distance, accessibles par internet. Les services
peuvent être déployés et arrêtés à la demande, les ressources sont allouées
et libérées de façon élastique en fonction des besoins instantanés, la
facturation est proportionnelle au volume et à la durée d’utilisation des
moyens techniques.
Cobot : mot formé à partir des mots « coopération » et « robotique ». C’est
un robot conçu pour interagir et « collaborer » avec les humains dans un
espace donné. Il permet de remplacer les opérateurs humains pour
effectuer des tâches répétitives, notamment dans le domaine industriel.
Computer vision (ou vision par ordinateur) : branche de l’intelligence
artificielle qui vise à permettre aux machines d’acquérir la compréhension
d’une situation par l’analyse d’images ou de vidéos numériques, comme
le ferait un être humain par la vision.
Cryptomonnaie : monnaie électronique émise de pair-à-pair grâce à un
réseau informatique décentralisé et sans utiliser d’intermédiaire de type
banque ou banque centrale.
Curation de contenu : cette pratique consiste à rechercher et sélectionner
des contenus qui proviennent de différentes sources pour les rendre
accessibles, notamment aux apprenants dans le domaine de la formation.
Data office (ou direction des données) : direction en charge de la
transformation, de l’acculturation, de la gouvernance des données et de
l’usage de la data au sein d’une organisation.
Deep fake : ce mot est formé à partir des mots anglais « deep learning »
(apprentissage profond) et « fake » (faux). Ce sont des techniques de
synthèse multimédias (images, vidéos, sons…) permettant de créer des
contenus ultraréalistes qui génèrent des confusions avec la réalité. Ces
techniques peuvent être utilisées à des fins malveillantes et/ou de
désinformation.
Deep learning : formé à partir des mots anglais « deep » (profond) et
« learning » (apprentissage). C’est une ­technique d’IA dérivée du
machine learning (apprentissage automatique) qui s’appuie sur un réseau
de neurones artificiels s’inspirant du cerveau humain pour permettre à la
machine d’apprendre par elle-même. Le réseau est qualifié de « profond »
parce qu’il comporte un grand nombre de couches de neurones.
Empreinte carbone : indicateur qui vise à quantifier les émissions de gaz à
effet de serre générées par une activité humaine. Elle peut s’appliquer à
une personne, à une entreprise, à une collectivité ou à la production d’un
bien ou d’un service.
Empreinte environnementale : quantification de la pression que l’homme
exerce sur les ressources et les écosystèmes.
Épidémiosurveillance : processus de surveillance préventive des maladies
infectieuses humaines, animales ou végétales au sein d’un territoire. Cela
consiste à analyser des données pour permettre aux services sanitaires
notamment de prendre des décisions éclairées pour s’adapter, comprendre
les schémas de propagation et endiguer une épidémie.
Expérience utilisateur : user experience ou UX en anglais, englobe
l’ensemble des procédés et techniques qui permettent de fluidifier et
d’optimiser les parcours utilisateur dans des environnements physiques ou
numériques.
Fintech : mot formé à partir « finances » et « technologies » qui désigne un
écosystème de start-up dont l’activité consiste à optimiser les services
financiers grâce à la technologie.
Green IT : ensemble de démarches et de solutions dont l’objectif est de
minimiser l’impact négatif des équipements et des opérations
informatiques sur l’environnement.
IA (intelligence artificielle) : dans ce livre nous retenons une définition
large de l’IA. C’est l’ensemble des techniques mises en œuvre pour
produire des systèmes et développer des machines capables de simuler et
reproduire les comportements et les capacités humaines, et de percevoir et
d’interagir avec leur environnement.
IA générative : système d’IA capable de générer du texte, des images ou
d’autres médias en réponse à de simples requêtes en langage naturel.
IT for green : ensemble des usages de l’informatique mis au service de la
cause environnementale.
IOT (Internet of Things) : décrit un réseau d’« objets » qui intègre des
capteurs, des logiciels et d’autres technologies en vue de se connecter et
d’échanger des données entre eux. Ce concept recouvre une large variété
d’objets informatisés dans l’univers domestique ou industriel.
Large language model (LLM) : modèle de langage comprenant plusieurs
milliards de paramètres préentraînés sur des datasets géants comprenant
une grande quantité de données.
Lois de Moore : lois empiriques issues de constatations faites par Gordon E.
Moore en 1965 et qui ont trait à la croissance exponentielle de la
puissance de calcul des ordinateurs.
Matching : désigne le fait d’établir des scores de correspondances à partir
de la comparaison de données. Ce terme est couramment utilisé dans le
contexte des sites de rencontres pour exprimer la détection d’affinités ou
de « compatibilité » entre deux personnes.
Métavers : espaces virtuels connectés à internet dans lesquels on peut vivre
des expériences sociales immersives.
Microlearning : méthode d’apprentissage qui permet de donner aux
apprenants l’accès à des contenus très courts tels que des vidéos, des
audios ou des QCM.
Open data : données numériques dont l’accès et l’usage sont laissés libres
aux usagers. Elles sont souvent produites par des services ou des
établissements publics.
Multimodal : on parle d’IA multimodales quand le modèle utilise plusieurs
sources et formats de données dans son processus d’apprentissage
automatique (texte, audio, vidéo…).
Paramètres : valeurs réglables prises en compte par un modèle pour
effectuer le processus d’apprentissage à partir des données.
Sleep Tech : ensemble de solutions et de services technologiques pour
surveiller et améliorer la qualité du sommeil.
Technologies cognitives : domaine de l’IA qui imite le fonctionnement du
cerveau humain et permet par exemple de comprendre et de générer le
langage, de reconnaître des formes et d’analyser des images ou de simuler
un raisonnement.
Test and learn : méthode de projet et posture qui consistent à tester des
hypothèses et apprendre tout au long du projet pour optimiser le service
ou le produit final.
Token : actif numérique qui peut être émis et transféré sur internet sans
nécessiter l’autorisation d’un tiers.
Transhumanisme : mouvement culturel qui vise à améliorer la condition
humaine en utilisant les sciences et ­techniques pour augmenter nos
capacités physiques, intellectuelles et cognitives.
Ubérisation : du nom de l’entreprise Uber, est un concept qui a traduit, dans
les années 2015, la capacité de nouveaux acteurs à déstabiliser un marché
grâce à l’usage des technologies mises au service de l’économie de
plateformes.
Web3 : le Web3 ou Web 3.0 est un terme utilisé pour désigner une nouvelle
version décentralisée d’internet basée sur la blockchain. Ce concept est
souvent utilisé pour évoquer une prochaine évolution d’internet qui
supprimerait les intermédiaires pour redonner du pouvoir aux internautes.
Bibliographie

Ouvrages
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« Cameroun : la couveuse néonatale connectée. Hi-Tech », [Link].
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