Table des Matières
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Dans la même collection :
Introduction
1 - De la « famille conjugale » à la « famille moderne 2 »
1. Trois traits de la famille moderne
2. Le compromis de « la famille conjugale »
3. Une deuxième étape de la famille moderne
4. La famille moderne a une histoire
2 - La première tension : entre personnalisation et « socialisation »
1. Le prénom : personnel et distinctif
2. Les charmes et les dangers du repli de la famille conjugale sur elle-même
3. Le choix du conjoint, personnel et toujours social
3 - La deuxième tension : entre privatisation et normalisation
1. L’amour et la vie conjugale
2. La fin du monopole du mariage
3. Le changement des normes familiales
4 - La troisième tension : entre fragilité et ancrage
1. La fragilisation de la famille moderne 2
2. Le coût de la séparation conjugale
3. Le maintien d’un ancrage familial dans l’identité personnelle
5 - La quatrième tension : entre reproduction sociale et construction de
l’identité personnelle
1. La contribution à la reproduction sociale
2. La reconnaissance de l’identité personnelle
3. Entre la reproduction de la famille et la production de soi
6 - La cinquième tension : entre construction d’un monde commun et
processus d’individualisation
1. Entre revendication de l’indépendance et construction d’un monde commun conjugal
2. Entre processus d’individualisation de la femme et construction d’un monde commun
Conclusion
Nouveaux compléments bibliographiques
© Armand Colin, 2010 pour cette 4 édition.
e
978-2-200-26070-5
Dans la même collection :
Série « L’Enquête et ses méthodes » :
Arborio Anne-Marie, Fournier Pierre, L’Observation directe
(3 édition).
e
Bertaux Daniel, Le Récit de vie (4e édition).
Blanchet Alain, Gotman Anne, L’Entretien (2e édition).
Copans Jean, L’Enquête ethnologique de terrain.
Duchesne Sophie, Haegel Florence, L’Entretien collectif.
Kaufmann Jean-Claude, L’Entretien compréhensif (2e édition).
Martin Olivier, L’Analyse de données quantitatives.
Singly François de, Le Questionnaire (3e édition).
Série « Domaines et approches des sciences sociales »
Adam Philippe, Herzlich Claudine, Sociologie de la maladie et de la
médecine.
Alonzo Philippe, Hugrée Cédric, Sociologie des classes populaires.
Avenel Cyprien, Sociologie des « quartiers sensibles » (3e édition).
Astier Isabelle, Sociologie du social et de l’intervention sociale.
Berger Laurent, Les Nouvelles Ethnologies.
Bobineau Olivier, Tank Sébastien, Sociologie des religions.
Bozon Michel, Sociologie de la sexualité (2e édition).
Bresson Maryse, Sociologie de la précarité (2e édition).
Copans Jean, Sociologie du développement (2e édition).
Copans Jean, Introduction à l’ethnologie et à l’anthropologie
(3 édition).
e
Corcuff Philippe, Les Grands Penseurs de la politique.
Corcuff Philippe, Les Nouvelles Sociologies (2e édition).
Cusset Pierre-Yves, Le Lien social.
Darmon Muriel, La Socialisation (2e édition).
Duret Pascal, Roussel Peggy, Le Corps et ses sociologies.
Ethis Emmanuel, Sociologie du cinéma et de ses publics (2e édition).
Fleury Laurent, Sociologie de la culture et des pratiques culturelles.
Grafmeyer Yves, Sociologie urbaine (2e édition).
Heilbrunn Benoît, La Consommation et ses sociologies (2e édition).
Lafaye Claudette, Sociologie des organisations.
Laplantine François, La Description ethnographique.
Lascoumes Pierre, Le Galès Patrick, Sociologie de l’action publique.
Martin Olivier, Sociologie des sciences.
Munoz-Dardé Véronique, Rawls et la Justice sociale.
Péquignot Bruno, Sociologie des arts.
Queiroz Jean-Manuel de, L’École et ses sociologies (2e édition).
Rollet Catherine, Introduction à la démographie (2e édition).
Segalen Martine, Rites et Rituels contemporains.
Stroobants Marcelle, Sociologie du travail (3e édition).
Série « Sociologies contemporaines »
Laurent Berger, Les Nouvelles Ethnologies.
Philippe Corcun, Les Nouvelles Sociologies (2e édition).
Pascal Duret, Sociologie de la compétition.
Danilo Martuccelli, François de Singly, Les Sociologies de l’individu.
François de SINGLY est professeur de sociologie à l’Université Paris
Descartes, et directeur du Centre de recherches sur les liens sociaux
(CERLIS CNRS – Paris Descartes)
Conception de maquette intérieure : Atelier Didier Thimonier
© Nathan, 1993.
Internet : http:/[Link]
Introduction
La famille sans définition ?
La lectrice, le lecteur pense en ouvrant un livre de synthèse sur la
famille qu’elle ou il obtiendra au moins une réponse claire à la question :
« Qu’est-ce qu’une famille ? » Or il n’en sera rien dans cet ouvrage, étant
donné qu’une des spécificités des familles contemporaines est le « flou »
de cette définition. Par exemple, un des changements les plus importants
depuis les années 1960 en Europe est la progressive disparition non pas
du mariage, mais de sa légitimité. Dans des statistiques officielles de la
Communauté européenne, les couples, mariés ou concubins, peuvent être
rangés dans la même catégorie. De même, en France, les enfants dits
« naturels » nés hors mariage et les enfants dits « légitimes » nés dans le
mariage sont réunis dans le même chapitre du Code civil. Il est interdit de
différencier au moment de l’héritage les enfants selon ce critère.
L’institution du mariage n’est plus la seule entrée officielle de la famille,
tout en conservant un statut : en France une famille est créée soit par le
mariage (puisque lors du mariage civil les conjoints reçoivent un « livret
de famille »), soit par la naissance d’un enfant.
D’autres réponses existent aussi, comme celle d’une romancière,
Zeruya Shalev, dans Théra1 : « Une entité liée par une même adresse, un
même réfrigérateur, une même machine à laver, un même compte en
banque, des projets de vacances communs, des droits et des devoirs, des
croyances et des idées ? Mais est-ce seulement cela ? » En effet, des
colocataires qui partagent un appartement ne forment pas une famille. Il
y a autre chose. Un film, Little Miss Sunshine2, réalisé par Jonathan
Dayton et Valerie Faris, nous met sur la voie. Dans la famille d’Olive,
sept ans, qui rêve d’être élue Miss, tout peut sembler faux selon des
critères moraux. Le père a de grandes difficultés professionnelles ; le
frère d’Olive, adolescent, a cessé de parler. Le grand-père, héroïnomane
et lecteur de revues pornographiques, vit avec eux ; le frère de la mère,
spécialiste de Proust qui ne se remet pas de la rupture avec son ami est
arrivé après une tentative de suicide. Ce groupe ne tient que par le travail
de care, de soin, de Sheryl, et ne devient une « famille » que par une
mobilisation collective autour du projet d’Olive. Peu importe alors que
finalement cette petite fille ne soit pas élue Miss, chacun découvre
qu’avoir des proches, être entouré d’affection, être capable de faire
quelque chose « avec », non seulement crée le sentiment d’appartenance
mais aussi renforce sa propre identité. La famille d’Olive représente un
imaginaire positif de la famille contemporaine : un espace qui ne se
définit pas d’abord par le sens de la discipline, des uniformes, des places,
mais qui permet à ses membres de concilier l’appartenance commune et
la singularité de chacun.
Le flou institutionnel crée de l’incertitude3 et ouvre donc des marges de
jeu qui permettent, sous certaines conditions à l’individu d’inventer en
quelque sorte « sa » famille. Dans un tel contexte, a priori au nom de
quoi interdire telle ou telle forme de vie commune ? On en revient à la
question initiale. La famille contemporaine existe moins en fonction de
critères formels qu’en référence à une double exigence : la création d’un
cadre de vie où chacun peut se développer tout en participant à une
œuvre commune4. Elle n’est pas devenue, pour autant un lieu sans repère,
sans norme, sans référence, sans place. En dernière instance une famille
« bonne » (considérée comme telle socialement) est un groupe qui délivre
aux petits et aux grands, une reconnaissance d’un type particulier5 : une
« sollicitude personnelle » dans le langage d’Axel Honneth6, un soutien
par des autrui significatifs dans le langage de Peter Ber ger et Hans
Kellner7, accompagné par du care dans le langage de Carol Gilligan, de
Joan Tronto8. Ce soutien, cette sollicitude, cette validation requièrent de
la part des parents des compétences et des pratiques afin de mettre en
œuvre les nouvelles normes encadrant notamment la famille. Ils ne sont
pas garantis par l’orientation sexuelle des parents, sauf à confondre
reproduction biologique et production sociale, psychologique, de
l’enfant9.
1 Z. Shalev (2007), Théra, Paris, Gallimard, (traduction L. Sendrowicz).
2 Réalisé par J. Dayton, V. Faris, 2006.
3 La Famille incertaine (Paris, Odile Jacob, 1989) est un ouvrage de Louis Roussel qui présente
l’évolution contemporaine en insistant notamment sur ce qui disparaît.
4 Telle est l’interprétation générale proposée dans ce livre.
5 Il ne s’agit pas de la seule fonction de la famille contemporaine, mais de la plus spécifique, par
rapport à d’autres périodes historiques.
6 A. Honneth (2000), La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Le Cerf (1re éd., 1992).
7 P. Berger et H. Kellner (2006), « Le mariage et la construction sociale de la réalité », in
P. Berger, T. Luckmann, La Construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, p. 307-334
(1re éd., 1964).
8 C. Gilligan, 2008, Une voix différente. Pour une éthique du care, Paris, Flammarion, 1re éd.,
1982, J. Tronto, 2009, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte,
1re éd., 1993.
9 A. Cadoret (2007), « L’apport des familles homoparentales dans le débat actuel sur la
construction de la parenté », L’Homme, 183, p. 55-76.
1
De la « famille conjugale »
à la « famille moderne 2 »
Ce livre se situe dans le cadre d’une perspective historique. Les
familles contemporaines dérivent du processus d’individualisation qui
commence à s’inscrire dans la sphère politique avec la Révolution
française. Dans l’« Avant-propos » de la Comédie humaine, Balzac
exprime son désaccord sur les changements ouverts par la Révolution :
« Aussi regardé-je la Famille et non l’Individu comme le véritable
élément social. Sous ce rapport, au risque d’être regardé comme un esprit
rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald au lieu d’aller
avec les novateurs modernes » (1842). Il comprend que la famille
traditionnelle a perdu une part de sa légitimité. Il le souligne encore dans
les Mémoires de deux jeunes mariées : « En coupant la tête à Louis XVI,
la Révolution a coupé la tête à tous les pères de famille. Il n’y a plus de
famille aujourd’hui, il n’y a plus que des individus. » Cependant cet
énoncé de Balzac doit être rectifié : la famille ne disparaît pas sous la
modernité, mais elle change de sens et de forme du fait de cette
individualisation sociale.
La société « holiste » – au sein de laquelle les individus sont d’abord
définis par des liens et d’abord par leur lien de filiation notamment – a
laissé la place, progressivement, à une société « individualiste » au sein
de laquelle les individus sont d’abord des « individus », c’est-à-dire qui
sont définis par eux-mêmes. Pour saisir cette grande transformation, on
peut lire la dernière séance du cours de sociologie de la famille, professé
par Émile Durkheim en 1892. Pour le fondateur de la sociologie
française, la famille contemporaine est « la famille conjugale »,
succédant à « la famille paternelle » de l’Ancien Régime. Durkheim
caractérise ce changement par le primat accordé aux personnes, aux liens
personnels. Mais il n’a pas pu prévoir toutes les conséquences de cette
importance relationnelle. Reprenons son cours1.
La force de son analyse est de situer la famille moderne au centre d’un
double mouvement : une « privatisation » avec l’attention portée à la
qualité des relations interpersonnelles et aux personnes, et une
« socialisation » avec une plus grande intervention de l’État. Depuis la
fin du xixe siècle, la famille est devenue de plus en plus un espace dans
lequel les individus pensent développer et protéger leur individualité,
valorisée, tout en devenant « un organe secondaire de l’État » qui
contrôle, soutient, régule les relations des membres de la famille par la
médiation de normes. Les hommes et les femmes, les adultes et les
enfants organisent leur vie privée dans le cadre de cette dualité : une
revendication d’indépendance collective et individuelle et une
dépendance accrue vis-à-vis de la sphère publique.
1. Trois traits de la famille moderne
1.1 La famille moderne est relationnelle
Regardons « la famille conjugale » dessinée par Durkheim, et retenons
les traits qui forment encore le visage des familles aujourd’hui. La
famille moderne s’est construite progressivement comme un espace
« privé » où les membres de la famille ont apprécié davantage d’être
ensemble et de partager une intimité, attentifs à la qualité de leurs
relations. Cette séparation progressive de l’espace public et de l’espace
privé va de pair avec l’augmentation du poids de l’affectif dans la
régulation des rapports intrafamiliaux. Le « visible » de la famille défini
par la forme ou la structure, élément le plus simple à décrire
statistiquement, risque de faire disparaître cette attention aux relations,
élément le plus important théoriquement. Certains travaux en ethnologie
ou en démographie historique se focalisent trop sur les formes, les
structures familiales et occultent les fonctions et le mode de
fonctionnement des familles. Ainsi, affirmer que la famille nucléaire
(c’est-à-dire une famille composée d’un homme, d’une femme et de leurs
enfants partageant une même habitation) a toujours existé, ne signifie pas
pour autant que cette famille remplit toujours des fonctions identiques ou
que la régulation des rapports entre les sexes et les générations soit la
même. La famille nucléaire des années 1950 en France ne peut pas être
assimilée aux ménages « simples » (ou nucléaires) du xvie ou du
xvii siècle.
e
À la famille moderne, nous associons le terme « relationnelle »,
retenant ainsi la caractéristique principale dont, dès 1892, Émile
Durkheim a l’intuition : « Nous ne sommes attachés à notre famille que
parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre
mère, de notre femme, de nos enfants. Il en était tout autrement autrefois
où les liens qui dérivaient des choses primaient au contraire ceux qui
venaient des personnes, où toute l’organisation familiale avait avant tout
pour objet de maintenir dans la famille les biens domestiques, et où
toutes les considérations personnelles paraissaient secondaires à côté de
celles-là » (Durkheim, art. cit.).
Cet énoncé central ne doit pas être mal interprété. La centration sur les
personnes, sur les relations dans les familles modernes, n’a pas supprimé
les choses, elle en a changé le sens. C’est ainsi qu’une femme évoque un
objet dont elle a hérité : « Moi, je voulais toujours le vase, j’avais dit :
“Moi je veux le vase” parce que pour moi c’est ma tante, ça représentait
l’âme de ma tante. Pour moi, c’est ça. Je ne comprends pas que mes
enfants ne l’aiment pas2. »
Pour une part, les héritiers se partagent les objets de famille qui, objets
de culte, évoqueront l’ancien propriétaire à celui qui les désire. Les
hommes retiennent plutôt des souvenirs du père, des livres, des outils, les
femmes prennent plutôt les bijoux. « Très électivement choisis, ces
objets, tels des extraits parfumés, expriment et contiennent l’essence du
défunt » (A. Gotman, art. cit.).
1.2 La famille moderne est individualiste
Le cours d’Émile Durkheim a souvent été critiqué parce qu’il a été mal
compris et parce qu’il annonce un avenir qui n’est pas arrivé. Pour lui, la
centration sur les personnes est associée à une contraction de la famille.
La « zone centrale » de la famille conjugale est composée du mari, de la
femme et des jeunes enfants, entourée de « zones secondaires », les
ascendants et les descendants. Pour la démographie historique ou
l’ethnologie, c’est une erreur ; la famille nucléaire n’est pas une forme
originale des sociétés occidentales à l’époque moderne, elle se rencontre
dans d’autres sociétés, à d’autres époques3.
Cette contraction peut s’entendre aussi comme la réduction de la taille
de la famille « nucléaire » elle-même. Elle signifie alors la limitation du
nombre des naissances. Pour l’historien Philippe Ariès4, cette limitation
dérive non seulement de conditions objectives (baisse de la mortalité
infantile) mais aussi de la place nouvelle qu’occupe l’enfant. Dans cette
perspective, on peut continuer d’affirmer que la centration sur les
relations personnelles a été de pair avec une certaine contraction de la
famille. La fin des familles nombreuses trahit à la fois la nécessité de la
concentration des efforts sur quelques enfants et le besoin de
personnaliser les relations.
Avec cette « loi de contraction ou d’émergence progressive »,
Durkheim exprime une deuxième idée : la forme de la famille dépend des
« conditions les plus fondamentales du développement historique ». Elle
« doit nécessairement se contracter à mesure que le milieu social avec
lequel chaque individu est en relations immédiates s’étend davantage ».
En effet, « au fur et à mesure que le milieu devient plus vaste, il laisse un
plus libre jeu aux divergences privées, et, par conséquent, celles qui sont
communes à un plus petit nombre d’individus cessent d’être contenues,
peuvent se produire et s’affirmer ». Avec l’urbanisation de la société, la
croissance des moyens de communication, les individus sont libérés des
contraintes, des règles des milieux les plus proches. La communauté, le
sentiment de communauté se restreint au fur et à mesure de cette
extension.
Cette idée est fondamentale : du fait des transformations historiques de
la société, la famille et les relations intrafamiliales se transforment car les
individus qui composent la famille changent en quelque sorte de nature
sociale. L’affaiblissement de ce qu’il nomme le « communisme familial »
– ou encore la communauté – se traduit par une montée de
l’individualisme. « La personnalité des membres de la famille » se
dégage de plus en plus du cercle domestique. Les divergences
individuelles « deviennent toujours plus nombreuses et plus
importantes ». La famille moderne est un groupe avec des membres dont
l’individualité est plus grande qu’antérieurement. Ces divergences
individuelles « s’accentuent, se consolident, et comme elles sont le bien
de la personnalité individuelle, celle-ci va nécessairement en se
développant. Chacun prend davantage sa physionomie propre, sa manière
personnelle de sentir et de penser ». Cette individualisation des membres
de la famille limite le communisme familial puisque ce dernier « suppose
au contraire l’identité, la fusion de toutes les consciences au sein d’une
même conscience commune qui les embrasse » (Durkheim, 1921). Pour
l’exprimer autrement, au sein de la famille, chacun des membres est
moins défini exclusivement par sa place qu’en tant qu’individu (ou sujet).
Par la division du travail, par la croissance urbaine, la famille est
contrainte de se transformer pour permettre à ses membres d’exprimer
leur « physionomie propre ». Durkheim anticipe ce qui ne se mettra en
place que plus tard, à savoir une psychologisation des relations.
L’indépendance et l’autonomie de l’individu, libéré en partie des
contraintes propres à la logique d’une famille plus communautaire ont
des effets importants sur le fonctionnement interne du groupe
domestique. Dans les familles où le capital économique à transmettre
constitue le premier objectif, le rôle central est occupé par le patrimoine,
comme le souligne Karl Marx : « Le bénéficiaire du majorat, le fils
premier-né, appartient à la terre. Celle-ci en hérite5. » Au contraire, dans
la famille moderne, les liens de parenté reposent moins sur la propriété,
les biens communs au groupe familial ; « les choses cessent de plus en
plus d’être un ciment de la société domestique. » Ce sont les relations
entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants qui font vivre
l’esprit de famille.
1.3 La famille moderne est privée/publique
Dans son dernier cours, Durkheim énonce le paradoxe de la famille
conjugale : à la fois de plus en plus « privée » et de plus en plus en plus
« publique ». La centration sur les personnes, le processus
d’indépendance de la famille par rapport à la parenté et au voisinage se
redouble d’une logique de plus grande dépendance vis-à-vis de l’État :
« L’État est devenu un facteur de la vie domestique ». Impossible pour
Durkheim de séparer ces deux tendances, la centration sur les personnes
et la plus grande « socialisation » de la famille. Le « repli » sur le cercle
domestique, la conquête de l’autonomie familiale, les charmes de
l’intimité ont une face cachée : le contrôle de cette vie privée par l’État,
par des instances sociales.
La famille moderne est sous surveillance. Il existe un contrôle la vie
privée. Dès la fin du xixe siècle, pour limiter le droit de correction
paternelle, des règles juridiques ont été édictées. Le père n’est plus le
chef incontesté de la famille, la famille devient moins patriarcale. Dès la
première modernité, l’intérêt de l’enfant est une notion qui sert à justifier
les interventions de l’État dans la famille. Témoin un inspecteur de
l’Assistance publique, mettant en place un système préventif pour tous
les enfants grâce à des lois d’hygiène sociale, qui souhaite que « des
brèches soient ouvertes dans le mur d’enceinte du foyer, par où la société
cherche à voir et à pénétrer, pour défendre l’enfant si besoin est6 ». Les
préoccupations sanitaires et éducatives légitiment ce droit de regard sur
la conduite des parents. La privatisation incontestable de la famille
moderne est sous tension puisqu’elle ne peut se faire que dans un cadre
fixé par l’État. La création en 2002 d’une haute autorité indépendante en
France, « Le Défenseur des enfants », en constitue une preuve récente :
tout enfant peut dénoncer directement à un représentant de l’État ce qu’il
estime être de mauvais traitements de ses parents.
Si la famille moderne se différencie des formes antérieures des
familles, elle ne dispose que d’une autonomie relative.
Sociologiquement, les contraintes sur elle ne disparaissent pas, elles
changent de forme. Le contrôle de l’État remplace celui des parents des
conjoints, de la communauté et du voisinage. La sociologie doit
approcher les transformations des normes et des contraintes, compatibles
avec le désir d’une privatisation de la vie privée. Les débats autour de
l’homoparentalité montrent bien comment la revendication d’une
nouvelle forme de parentalité n’est en rien synonyme de laisser-faire
éducatif, ou d’absence de prise en compte de l’intérêt de l’enfant. Pour
l’exprimer schématiquement, la définition des « bons parents » repose
non plus d’abord sur l’orientation sexuelle (forme 1 du contrôle social)
mais sur la compétence parentale, dissociée de l’orientation (forme 2).
2. Le compromis de « la famille conjugale »
Incontestablement à partir de la fin du xixe siècle, la famille devient
moderne en raison de la montée de l’individualisme et du poids croissant
de l’affectif dans les relations. Cependant, d’autres éléments limitent les
effets de ces deux facteurs et produisent des familles modérément
modernes. Pendant la période qui s’étend de la fin du xixe au milieu du
xxe siècle, pendant la « première modernité », les sociétés en Europe
connaissent des régimes politiques qui cherchent à circonscrire
l’individualisation jugée menaçante. Ainsi en France, les politiques
mettent en valeur l’institution du mariage, dépossèdent les femmes de la
propriété de leur corps en rendant illégale la contraception, insistent sur
la vertu de l’obéissance. Ces procédures – associées à d’autres comme la
forte division du travail entre les sexes –, forment en quelque sorte une
« clôture » de la modernité7 afin d’éviter une trop grande émancipation
des individus.
2.1 La place du mariage
Au nom même de l’intérêt des hommes et des femmes, Durkheim
adhère à ces objectifs. Cela est perceptible notamment avec ses positions
sur le mariage et sur le divorce. Retournons à son cours. Durkheim pose
que le mariage jouera un rôle de plus en plus important dans la famille
moderne. L’indépendance croissante de celle-ci, par rapport à la parenté,
et la rupture avec les mariages arrangés par les lignées familiales peuvent
être interprétées comme le signe selon lequel « tandis que la famille perd
du terrain, le mariage au contraire se fortifie ». Si le mariage est entendu
comme un terme désignant les liens conjugaux, opposés aux autres
formes de relations familiales, l’énoncé est valide. Mais il y a un
glissement car Durkheim défend le mariage comme institution. La force
du mariage, au sens de centration sur les relations conjugales, doit, selon
Durkheim, se transformer au plan institutionnel : le mariage devant être
indissoluble. Cette prise de position est peu cohérente avec la logique de
la personnalisation : si « les relations prennent de plus en plus un
caractère exclusivement personnel », on ne voit pas pourquoi en tant
qu’institution « le mariage se fortifie ».
À partir des années 1960, les individus ont apporté un démenti à cette
prévision durkheimienne, avec l’augmentation du concubinage, du
divorce par consentement mutuel, de la séparation conjugale, de la
cohabitation, des naissances hors mariage. Lorsqu’il n’est pas entravé, le
processus d’individualisation conduit à une certaine déstabilisation
institutionnelle, et à une pluralité des formes de la vie familiale.
Cette contradiction entre le Durkheim qui comprend combien la
personnalisation fonde désormais les liens familiaux et le Durkheim qui
veut sauver l’intégration des hommes et des femmes s’observe lors de
son engagement (à la même époque que son cours) contre le projet de loi
sur le divorce par consentement mutuel. Il prend position contre le camp
progressiste qui veut restaurer ce divorce, établi par la Révolution
française en même temps que le mariage civil et supprimé dès le début du
xix siècle. Il se justifie en utilisant des arguments sociologiques. Il
e
s’oppose au divorce par consentement mutuel, pensant que le bonheur
des individus tient à la limitation de leurs désirs et à la structuration que
procurent les institutions et en l’occurrence le mariage indissoluble8. Pour
résoudre cette tension entre son adhésion à l’individualisme et sa
condamnation du divorce, Durkheim estime que l’homme et la femme
changent de nature sociale par le mariage, ils deviennent « fonctionnaires
domestiques », et donc ils sont intégrés à l’État qui peut avoir autorité sur
eux en leur demandant de rester au service de la famille.
2.2 L’horizon intergénérationnel
Pour Durkheim, la personnalisation « n’est pas un accident passager
mais au contraire s’accentuera toujours davantage ». Cette conviction
l’amène à annoncer la disparition progressive de l’héritage. Aussi pense-
t-il que la transmission de l’héritage devrait diminuer puisque les
« choses » perdent leur primat dans les affaires de famille. Ces pages sur
la transmission et l’héritage révèlent deux limites de l’analyse de
Durkheim. En tant que républicain individualiste, il approuve cette
dévaluation de l’héritage. Pour lui, c’est le moyen par lequel peuvent se
niveler « les inégalités extérieures dans lesquelles sont placés les
individus » pour que n’existent plus que les « inégalités sociales qui
dérivent de la valeur personnelle de chacun ». La personnalisation ou
l’individualisation justifie un changement de justification : à chacun
selon ses mérites et non selon son héritage. Aussi paraît-il normal à
Durkheim que « le droit successoral, même sous la forme testamentaire
[soit] destiné à disparaître progressivement ». Avec l’extension du
salariat, l’héritage n’est plus le support de l’installation professionnelle,
tout au moins directement. À ce niveau, la prédiction d’Émile Durkheim
s’est réalisée en grande partie avec la montée du capital scolaire,
l’idéologie du mérite a dévalorisé l’héritage. Mais Durkheim n’a pas
pensé que l’héritage allait conserver sa place dans la famille moderne
pour deux raisons : comme preuve d’un lien affectif ; et comme support –
au même titre que les cadeaux au moment du mariage, les prêts sans
intérêt, les donations – de l’accès à des biens notamment immobiliers,
considérés comme indispensables à la vie de famille. Acheter le logement
familial avec de l’argent reçu en tant que « fils de » ou « fille de » ne
semble pas contradictoire avec l’autonomie personnelle.
Durkheim approuve ce versant de l’individualisme, le mérite
personnel. Il déplore l’autre côté : le fait que l’individu soit lui-même sa
propre fin. Anticipant sur son ouvrage Le Suicide (1896), il estime que
l’individualisation détruit l’intégration et par là conduit l’individu à « un
état de misère morale ». Ce dernier n’a plus goût à travailler puisque « ce
qui nous attache au travail, c’est qu’il est pour nous le moyen d’enrichir
le patrimoine domestique, d’accroître le bien-être de nos enfants ». Il
souhaite l’apparition d’autres systèmes de valeurs pour créer la
motivation au travail, pour que nous soyons « stimulés au travail par
autre chose que l’intérêt personnel et que l’intérêt domestique ». Malgré
sa conviction que la société conjugale est « presque complètement
indissoluble » et que le communisme et la communauté restent forts à
l’intérieur du couple, Durkheim pense que l’avenir n’est pas à rechercher
de ce côté-là, la durée du groupe conjugal étant « trop éphémère pour
cela ». Les conjoints « ne peuvent pas être l’un pour l’autre un objectif
suffisant ». Par rapport aux autres types de famille, « la famille
conjugale », dessinée par Durkheim, est la seule qui n’ouvre pas de
perspective à proprement parler familiale au sens de relations intergéné
rationnelles. Pour lui, la solution réside, pour les individus, en un plus
grand attachement à leur vie professionnelle, source extérieure au cercle
domestique. C’est dire combien cet auteur est pessimiste en désignant la
famille moderne sous le terme de « famille conjugale » puisque, par
ailleurs, il pense que « le mariage n’a pas, sur le suicide, une influence
comparable à celle de la famille ».
L’argument sur lequel Durkheim s’appuie pour nommer « conjugale »
la famille qui commence à la fin du xixe n’est pas le bon. Ce n’est pas
parce que les enfants quittent leurs parents à leur majorité et qu’ils
s’installent dans la vie sans avoir recours à l’héritage économique que les
relations entre parents et enfants passent à l’arrière-plan. Dans les années
1960, Ariès désignera cette famille sous un terme opposé : la « famille
éducative ». Ni l’un ni l’autre n’ont raison, la famille est
« relationnelle », avec une centration aussi bien sur les relations entre les
conjoints que sur celles entre les parents et les enfants. L’erreur de
Durkheim vient de ce qu’il n’a pas prévu le transfert de l’héritage
économique en capital scolaire. Il faut noter que ce changement est
devenu général à partir du milieu du xxe siècle. « Les héritiers9 », vont
alors devenir progressivement ceux et celles qui bénéficient des
meilleures conditions familiales pour obtenir des diplômes. La
reconversion du capital familial a autorisé le maintien de la mobilisation
de la famille autour de la production et de la reproduction de ce nouveau
patrimoine. Nombre de parents font tout pour que leurs enfants
réussissent à l’école, en contournant la carte scolaire, en ayant recours à
l’enseignement privé, à des cours particuliers, en les encadrant… La
valorisation des relations et le plus grand respect des « divergences
individuelles » au sein de la famille moderne sont devenus compatibles
avec le maintien d’une autre fonction de la famille, plus universelle, celle
de l’ordre social entre les générations. Cette association est un des
indicateurs de l’entrée dans la modernité 2.
3. Une deuxième étape de la famille moderne
En effet, l’histoire de la famille moderne n’est pas homogène. Elle doit
être divisée en deux périodes10. Schématiquement la famille de la
première modernité s’étend de la fin du xixe siècle jusqu’aux années
1960, avec la production sociale d’une coïncidence entre l’institution du
mariage et la centration sur les relations. Trois éléments forment un
modèle de référence peu contesté pendant cette période : l’amour dans le
mariage, la division stricte du travail entre l’homme et la femme,
l’attention portée à l’enfant, à sa santé et à son éducation. Pendant un
demi-siècle (1918-1968), le fait que l’homme travaille à l’extérieur pour
gagner l’argent du ménage et que la femme reste à la maison pour
s’occuper du mieux possible des enfants est une évidence sociale11 à tel
point que les politiques familiales associées à l’État providence accordent
à la sortie de la Seconde Guerre mondiale une allocation importante, dite
de « salaire unique », afin de valider et de renforcer ce modèle.
Le passage de la « famille moderne 1 » à la « famille moderne 2 »
traduit un approfondissement des principes de l’individualisation et de
transformation des liens, plus qu’un bouleversement. C’est pour cette
raison que Beck préfère nommer la période seconde modernité et
Giddens modernité avancée, et non postmodernité.
La clôture de la modernité 1 cède sous les coups de butoir des
demandes plus individuelles, et tout particulièrement de ce grand
mouvement social individualiste qu’est le féminisme : les femmes ne
veulent plus être définies d’abord en tant qu’épouses et mères. Même
après le mariage, elles veulent conserver un certain degré d’indépendance
et d’autonomie. Le modèle de la femme au foyer est critiqué, en
particulier par le mouvement social des femmes et le féminisme.
L’allocation de salaire unique est supprimée en 1977. En 1970, la
puissance paternelle disparaît au profit de l’autorité parentale.
Un second élément caractérise la famille moderne 2 : la tension entre
amour et mariage. Pendant la première modernité, on a cru que
l’affection et l’institution se renforçaient mutuellement. Or la force des
exigences de l’affection a progressivement miné de l’intérieur
l’institution. Dans son essai L’Amour et l’Occident12, dès 1939, Denis de
Rougemont sent que le ver de l’amour est dans le fruit du mariage :
« Si donc l’on s’est marié à cause d’une romance, une fois
celle-ci évaporée, il est normal qu’à la première constatation
d’un conflit de caractères ou de goûts, l’on se demande :
pourquoi suis-je marié ? Et il est non moins naturel qu’obsédé
par la propagande universelle pour la romance, l’on admette la
première occasion de tomber amoureux de quelqu’un d’autre.
Et il est parfaitement logique que l’on décide aussitôt de
divorcer pour trouver dans le nouvel “amour” qui entraîne un
nouveau mariage, une nouvelle promesse de bonheur ; les
trois mots sont synonymes. »
En conséquence, la stabilité des mariages diminue, le divorce par
consentement mutuel devenant possible avec la loi du 11 juillet 1975. La
cohabitation hors mariage se développe. L’institution matrimoniale et les
rôles sexuels ne disparaissent pas – de nombreux individus se marient à
un moment ou à un autre de leur biographie, beaucoup de couples ne
partagent pas de manière égale le travail domestique – mais ces deux
éléments ont perdu une grande partie de leur légitimité.
Après un creux dans les années 1970, la famille reste attractive parce
qu’elle est devenue relativement compatible avec la libre expression
personnelle. Ce qui change entre les deux modernités c’est le fait que les
relations soient valorisées moins pour elles-mêmes que pour les
satisfactions qu’elles procurent, ou doivent procurer à chacun des
membres de la famille. Aujourd’hui, la « famille heureuse » n’est plus
l’objectif prioritaire, ce qui importe c’est que l’individu soit heureux au
sein de sa vie privée. Contrairement à certaines utopies de 1968 qui
voulaient « la fin de la famille13 » puisque celle-ci détruisait les
personnes, sous la seconde modernité la famille demeure : les individus
croient désormais que ce groupe constitue un des moyens idéaux pour se
réaliser soi-même. Le « je » l’emporte sur le « nous », sans que cela
implique la disparition des relations conjugales et familiales.
L’émancipation des femmes, la force de l’amour dans les relations
conjugales supérieures à l’institution, l’extension à l’ensemble de la
société du capital scolaire, la revendication de l’indépendance et de
l’autonomie individuelles, la logique du marché proposant des biens
toujours plus individualisés contribuent à produire et à caractériser cette
famille moderne 2.
4. La famille moderne a une histoire
4.1 L’invention possible ou non de nouvelles formes familiales
Une telle perspective théorique ne fait pas consensus. Certains
chercheurs estiment qu’il n’est pas possible d’adhérer à une telle vision,
trop évolutionniste. Pour eux, les changements observés sont, en grande
partie, illusoires. Considérons l’exemple des familles recomposées. Il ne
faut pas se laisser prendre à la nouveauté ; dans d’autres cultures, on
retrouve des formes comparables. C’est ce qu’exprime Suzanne
Lallemand : « Pour l’ethnologue spécialiste des cultures exotiques, la
famille recomposée se présente à lui un peu comme la prose aux yeux de
M. Jourdain : il ne la nomme guère, mais elle fait partie de son champ
d’observation. Cependant son omniprésence est, paradoxalement,
opaque : considérée comme donnée initiale de la recherche et non comme
objet de celle-ci, elle n’a donc pas été étudiée pour elle-même14. » La
famille recomposée, comme forme pratique, existe partout dans le
monde.
Mais la construction sociale de la réalité comprend deux niveaux : non
seulement les formes familiales, mais aussi la reconnaissance de ces
arrangements, avec les règlements juridiques et la nomination. Or ces
niveaux sont nettement hiérarchisés selon la perspective atemporelle :
seul importe le premier niveau, celui des structures familiales. Le
changement est peu significatif dans la mesure où, derrière la diversité
des noms de famille à travers le temps et l’espace, on retrouve un stock
restreint de formes familiales ou d’arrangements domestiques. C’est la
position de Claude Lévi-Strauss :
« On ne peut plus croire que la famille évolue de façon
unilinéaire depuis des formes archaïques et qu’on ne reverra
plus vers d’autres qui s’en distinguent et qui marquent autant
de progrès. Il se pourrait au contraire que dans sa puissance
inventive, l’esprit humain eût très tôt conçu et étalé sur la
table presque toutes les modalités de l’institution familiale. Ce
que nous prenons pour une évolution ne serait alors qu’une
suite de choix parmi ces possibles, résultant de mouvements
en sens divers dans les limites d’un réseau déjà tracé15. »
Et Lévi-Strauss conclut que, pour connaître les « formes futures de nos
institutions familiales », il suffit peut-être de savoir regarder « dans des
sociétés différentes, anciennes ou contemporaines » où nous pourrions les
apercevoir en préfiguration. « Un inventaire raisonné » des formes
familiales nous permet de « reconnaître et d’identifier des états en
devenir ». Dans cette optique, il n’y a guère de changement possible. Dès
le départ, les hommes ont inventé l’ensemble des familles possibles et
puisent selon leurs besoins pour trouver la forme la meilleure.
À la fin de cette Histoire de la famille (tome II), les auteurs, historiens
et ethnologues – André Burguière, Christiane Klapisch-Zuber, Martine
Segalen, Françoise Zonabend – reprennent cette idée :
« On ne voit guère quel type nouveau de filiation une
société pourrait inventer qui n’ait déjà été adopté par un
groupe hier ou aujourd’hui. Nous savons que les combinaisons
possibles sont en nombre fini… et on ne voit pas à quel autre
système de filiation une société pourrait être adhérée sans
remettre en cause fondamentalement la notion même de
parenté et, dès lors, saper le fondement de la société. »
Cet argument revient dans les débats sous le terme d’« invariant », de
« question anthropologique », de « structure anthropologique16 » : la
nature sociale de l’humanité est telle que les nouvelles formes familiales
proposées devraient avoir une correspondance dans l’histoire. Si elles
existent (même sous d’autres noms) dans d’autres cultures, tout est pour
le mieux ; sinon, elles menacent l’ordre anthropologique. La querelle est
d’importance puisqu’il s’agit de deux conceptions de l’histoire : une
histoire avec des limites fixées à l’avance et une histoire « ouverte »,
renvoyant à une divergence portant sur le degré de jeu dont les hommes
et les femmes disposent pour définir leur existence.
La thèse de l’association entre sociétés industrielles et famille
nucléaire est contestée à juste raison : la famille nucléaire n’est pas une
nouveauté. C’est la famille conjugale qui est une création. Or la famille
conjugale n’est qu’une forme particulière de famille nucléaire. On ne
peut en rester, pour appréhender les familles, à des critères
démographiques de composition (cf. encadré « Problèmes de méthode »).
La démographie historique, notamment dans la mouvance de Peter
Laslett17, a montré pour reprendre le titre d’un article d’André Burguière
que « la famille réduite [était] une réalité ancienne et planétaire18 » – le
« groupe domestique simple », composé du père, de la mère et des
enfants ayant été dominant dans des sociétés peu urbaines, peu
industrialisées. L’originalité de la famille moderne n’est donc pas dans sa
structure mais dans son système de relations. Dans les années 1920, un
sociologue américain, Ernest W. Burgess, développe cette idée de
l’importance des relations dans l’approche de la famille dans un article –
« La famille comme une unité d’interactions personnelles19 » :
« L’actuelle unité de la vie familiale tient son existence ni d’une
conception légale, ni d’un contrat formel, mais d’une interaction entre ses
membres. » C’est la nature de cette interaction qui engendre le groupe et
qui contribue à créer la personnalité des individus.
Problèmes de méthode
Dans son renouveau après la seconde guerre mondiale, la sociologie de la famille
en France a traité les relations, l’affection, comme une dimension secondaire qui
masquait l’essentiel : les inégalités sociales des conditions de vie familiale. Il est
significatif qu’un des éléments centraux de la famille moderne, le primat des relations
affectives et ses conséquences, notamment le divorce, aient été pris pour du « sens
commun » par la sociologie, laissant à d’autres disciplines le soin d’en rendre compte.
À partir des années 1990, les méthodes qualitatives, en particulier l’entretien
compréhensif20, ont permis d’inclure dans l’étude des pratiques le sens que les
individus leur donnent. Il était sinon paradoxal de décrire les sociétés modernes 2 par
le degré élevé de réflexivité mis en œuvre par les hommes et les femmes tout en
continuant à les considérer comme des « agents », sans accorder d’importance à leur
conscience. Les définir comme des « individus » ne revient pas pour autant à adopter
l’individualisme méthodologique, accordant trop de place à la rationalité des acteurs21.
L’individualisation des relations familiales devrait aussi interdire une des formes de
la montée en généralité à partir du recueil des données : par exemple à partir
d’interviews ou de questionnaires passés auprès de femmes, le sociologue ne peut pas
déduire la vision de « la » famille, il n’en a que la version féminine ; ou encore
l’ethnologue qui recueille auprès d’un des membres spécialistes des souvenirs de
famille ne peut pas en conclure à l’existence d’« une mémoire familiale ». Dès lors
que la famille est un groupe dont les individus ont une individualité propre, il n’est
plus possible de postuler a priori l’unité du groupe. Jusqu’où peut-on, dans le cadre de
la modernité, évoquer des « stratégies de reproduction » de la famille ? Un tel doute
ne doit pas conduire à l’inverse à la surestimation de l’individualisation des membres,
il doit contraindre le sociologue à démontrer comment chacun des membres de la
famille prend ou non en charge la continuité de la famille, éventuellement à expliquer
pourquoi certains individus sont plus enclins à se penser comme « représentant » du
groupe, porte-parole, porte mémoire, et pourquoi d’autres ne se sentent pas investis
d’une telle mission.
Deux nouvelles règles de la méthode en sociologie de la famille moderne
s’imposent. D’une part ne jamais postuler que la famille est un groupe ; ne jamais
passer de la version, même objectivée sous la forme d’un questionnaire, d’un des
membres du groupe à la version générale, à une vision globale de la famille. D’autre
part prendre au sérieux aussi bien les divergences que les convergences entre les
versions des conjoints, des parents et des enfants afin de démontrer à la fois la
manière dont le groupe se construit et dont chacun peut affirmer une certaine
individualité. Il ne faut donc jamais, comme le recommande Bruno Latour postuler a
priori l’existence d’un groupe22. Par exemple la manière d’aborder l’héritage peut
modifier ce dernier de telle sorte qu’évoquer le maintien ou la permanence du
patrimoine, du groupe peut devenir une illusion dérivée de l’objectivation. Dans la
perspective de l’individualisation contemporaine, il faut donc mieux partir
méthodologiquement de l’incertitude sur la permanence des entités, groupes, familles.
L’apparition de la famille moderne 1 est une nouveauté qui résulte de
transformations de l’ensemble du fonctionnement de la société, y
compris des transformations des individus. Il faut remonter jusqu’aux
transformations progressives de la famille à partir des années 1750, avec
la montée du sentiment de l’enfance, de l’intimité familiale, et enfin de
l’amour dans le mariage. Lorsque ces trois mouvements sont
suffisamment développés dans la société quel que soit le milieu social, la
famille conjugale devient le modèle de référence. Si les idées qui servent
de justification à cette famille – avec l’amour et la valorisation de
l’individu – ont une histoire autonome dont il semble impossible de fixer
les déterminants sociaux, leur diffusion et leur adoption dépendent de
conditions objectives.
L’idéal de l’individualisation n’a pas une force suffisante pour
s’imposer, elle a aussi besoin d’individus d’un type social particulier et
d’un mode de répartition, spécifique, des positions dans l’espace social. Il
faut un marché du travail dans une société salariale sur lequel les places
sont distribuées et légitimées en fonction du capital scolaire. Ce capital a
plusieurs caractéristiques qui font que l’individu peut exister en tant que
personne : il est intériorisé et personnel ; il ne peut pas être cédé à un
autre individu ; et il n’est pas directement validé par la famille. Or c’est
seulement dans les années 1960 que l’ensemble des milieux sociaux en
France ont accès à l’enseignement secondaire et se lancent dans la course
aux diplômes, et que les filles ont des scolarités en grande partie
comparables à celles des garçons. C’est la raison principale qui fait que,
selon nous, l’évolution de la famille moderne connaît le second stade de
la famille moderne. L’urbanisation et l’industrialisation contribuent à
engendrer la famille moderne 123. Mais c’est la société salariale, l’État-
providence, et la force de la scolarisation qui soutiennent le passage à la
famille moderne 2.
4.2 Les mésusages du terme « traditionnel »
La coupure entre « tradition » et « modernité » ne date pas des années
1970 avec la plus faible attraction du mariage. Du point de vue de
l’histoire de la vie privée24, l’entrée dans la modernité est bien antérieure,
le poids de l’amour, conjugal ou parental, caractérise la famille moderne
dès la fin du xixe siècle. C’est en cela que la « famille conjugale » décrite
par Durkheim est moderne.
Théoriquement doivent être distinguées la famille « traditionnelle » ou
« holiste » au sein de laquelle les individus sont au service du groupe, et
la famille « moderne », « individualiste » au sein de laquelle la famille
est au service de chacun des membres. Schématiquement cette coupure
s’opère à la fin du xixe siècle même si certains des principes sont énoncés
dès la Révolution française. Par ailleurs, à l’intérieur de la modernité, un
changement se produit, situé dans les années 1960, séparant les familles
modernes 1 et les familles modernes 2.
En conséquence, il n’est pas possible, pour rendre compte des familles
d’aujourd’hui avec des données statistiques de nommer des différences
de composition selon un axe « tradition/modernité25 ». Par exemple, les
familles recomposées ne sont pas plus modernes que les familles dans
lesquels les enfants vivent avec leurs parents. Dans la grande majorité
des cas, les premières dérivent des secondes, et elles ne changent pas de
nature historique ou sociologique par la magie du divorce.
Indépendamment de leur forme, les familles sont soumises aux mêmes
normes, aux mêmes tensions. En effet, ce qui caractérise avant tout les
familles modernes 2 c’est l’existence de fortes tensions entre des
principes, des normes, des intérêts contradictoires. Ainsi,
l’individualisation des membres de la famille peut être valorisée sans que
pour autant la vie commune soit rejetée. Ainsi, la revendication plus
grande d’une expression personnelle ne supprime pas la demande d’un
ancrage familial. Sinon comment expliquer que sous la modernité 2, les
adultes, nés sous X, se sont mobilisés pour avoir le droit de connaître
leurs origines ? Les prochains chapitres seront consacrés à l’analyse
d’une part des principales tensions qui traversent les familles, et d’autre
part des manières dont les adultes et les enfants, la société dans son
ensemble tentent de les résoudre.
1 É. Durkheim, « La famille conjugale », cours de 1892, Revue philosophique, 1921 :
[Link]
Cf. aussi C. Cicchelli-Pugeault, V. Cicchelli (1998), Les Théories sociologiques de la famille,
Paris, La Découverte, et C. Bernard (2007), Penser la famille au xixe siècle, St-Étienne,
Publications de l’Université de St-Étienne.
2 A. Gotman (1989), « “Le vase c’est ma tante”. De quelques propriétés des biens hérités »,
Nouvelle revue d’ethnopsychiatrie, n° 14, p. 125-150.
3 A. Burguière, F. Lebrun (1986), « Les cent et une familles de l’Europe », in A. Burguière,
C. Klaspisch-Zuber, M. Segalen, F. Zonabend (eds.), Histoire de la famille, tome II, Paris, Armand
Colin, p. 17-91.
4 P. Ariès (1960), L’Enfant et la Vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon.
5 Cité par P. Bourdieu (1980), « La terre et les stratégies matrimoniales », Le Sens pratique,
Paris, Minuit, p. 249-270.
6 C. Rollet (1993), « De l’intérêt de l’enfant aux droits de l’enfant », Le Groupe familial, n
°138, p. 4-11.
7 P. Wagner (1996), Liberté et Discipline, Paris, Métailié.
8 É. Durkheim (1906), « Le divorce par consentement mutuel », Revue bleue, 44, 5 :
[Link]
9 P. Bourdieu, J.-C. Passeron (1964), Les Héritiers, Paris, Minuit.
10 Au-delà des différences nationales, la transformation des familles en Europe repose sur des
principes comparables.
11 Et sociologique puisque T. Parsons la justifiera (T. Parsons, R. Bales, 1955, Family,
Socialization and Interaction Process, Free Press, Glencoe). Au début des années 1970, Andrée
Michel en fera la critique d’un point de vue d’une sociologie féministe. Cf. notamment A. Michel
(1972), Sociologie de la famille et du mariage, Paris, PUF.
12 D. de Rougemont (1972), L’Amour et l’Occident, Paris, Plon, 1re éd., 1939.
13 L’ouvrage de référence de ces années-là est celui de D. Cooper (1972), Mort de la famille,
Paris, Le Seuil.
14 S. Lallemand (1993), « L’anthropologie sociale et la famille recomposée » in M.-T.
Meulders-Klein, I. Théry (éds.), Les Recompositions familiales aujourd’hui, Paris, Nathan, p. 33-
47.
15 C. Lévi-Strauss (1986), « Préface », in A. Burguière, C. Klaspisch-Zuber, M. Segalen,
F. Zonabend (éds.), Histoire de la famille, tome I, Paris, Armand Colin, p. 9-13.
16 Cf. par exemple « Malaise dans la filiation », sous la direction d’I. Théry (1996), Esprit,
décembre, p. 50-163.
17 P. Laslett (1972), « La famille et le ménage : approches historiques », Annales ESC, 27e, n
°4-5, p. 847-872.
18 A. Burguière (1969), « Le colloque de démographie historique de Cambridge, la famille
réduite : une réalité ancienne et planétaire », Annales ESC, n° 6, p. 1423-1426.
19 E. W. Burgess (1926), « The family as a unity of interacting personnalities », Family, 7, p. 3-
9.
20 J.-C. Kaufmann (2006), L’Entretien compréhensif, Paris, Armand Colin.
21 F. de Singly (2007), « Société des individus et transformations de la sociologie », in
M. Wierviorka (dir.), Les Sciences sociales en mutation, Auxerre, Éd. Sciences humaines, p. 59-
71.
22 B. Latour (2006), Changer de société. Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte.
23 La thèse de Durkheim est développée par E. Shorter (1977), Naissance de la famille
moderne, Paris, Le Seuil.
24 M. Perrot (dir.) (1987), Histoire de la vie privée. De la Révolution à la Grande Guerre,
tome IV, Paris, Le Seuil.
25 Pour exemple J. Damon (2006), Les Politiques familiales, Paris, PUF. On notera que la
famille « traditionnelle » n’est pas nécessairement mariée dans cette définition.
2
La première tension :
entre personnalisation
et « socialisation »
Très souvent le processus d’individualisation à l’œuvre dans la
modernité est perçu comme a-social. Lorsqu’un sociologue démontre
l’existence de l’action d’un déterminisme social, il croit pouvoir en
conclure que l’individualisation n’existe pas. Cela constitue une erreur
d’interprétation théorique. Premièrement, comme le soulignent Ulrich
Beck et Elisabeth Beck-Gernsheim1, l’impératif sous-jacent à ce
processus – le devoir de devenir soi-même – est social.
L’individualisation est étrange puisque c’est la société elle-même qui
demande à chacun de ses membres de s’émanciper. Elle est devenue
progressivement, depuis l’entrée dans la modernité, « une société des
individus », selon le titre d’un ouvrage de Norbert Elias2. Deuxièmement,
le processus d’individualisation à l’œuvre dans la famille contemporaine
exige que chaque individu ne se définisse pas seulement par son lien de
filiation. Cela se traduit par une certaine mise à distance des parents, de
la parenté. Cette distanciation ne signifie pas une diminution des
contraintes du social. Dans une perspective proche de celle de Norbert
Elias, on peut penser que cet affaiblissement des contraintes de la parenté
est compensé par l’apparition de nouvelles contraintes, tout aussi sociales
que les précédentes. C’est ce que nous découvrons aussi bien dans le
choix du prénom de l’enfant ou l’élection du conjoint que dans
l’éloignement du domicile conjugal de la maison des parents.
1. Le prénom : personnel et distinctif
L’accroissement de l’indépendance intergénérationnelle est perceptible
avec les modifications dans le mode de désignation de l’enfant. Le
prénom, élément central de l’identité personnelle, n’est plus donné
aujourd’hui selon les règles qui dominaient dans les sociétés rurales.
Dans le cadre d’une recherche sur un village de Bourgogne, Françoise
Zonabend décrit ce changement3. Le modèle « traditionnel » – plus
holiste – liait parenté spirituelle et choix du prénom, puisque c’était le
parrain (ou la marraine) qui choisissait le prénom de son filleul (ou de sa
filleule), l’enfant ayant un prénom unique jusque dans les années 1860-
1870. En réalité le parrain du premier garçon, son grand-père paternel
donnait son prénom, et la marraine de la première fille, sa grand-mère
maternelle faisait de même. Ainsi « les hommes étaient nommés comme
les hommes de la lignée paternelle et les filles comme les femmes de la
lignée maternelle ». La parenté spirituelle et le choix du prénom
autorisaient un équilibrage entre les deux lignées, contrairement au nom,
au patronyme, transmis par le père.
Progressivement, ces modalités de choix des prénoms ont été
changées. D’une part, le premier prénom est sélectionné par les parents
« biologiques » et non plus par les parents spirituels. D’autre part, les
premiers donnent un prénom de leur choix qui n’est donc plus celui du
parrain ou de la marraine. Une position de compromis a été néanmoins
élaborée puisque, d’une part le garçon aîné peut recevoir en deuxième et
en troisième prénoms le prénom de son grand-père paternel et celui de
son grand-père maternel tandis que la fille aînée peut recevoir le prénom
de sa grand-mère maternelle et celui de sa grand-mère paternelle, et
d’autre part la parenté spirituelle s’opère toujours dans la parenté. L’aîné
a comme parrain, le frère du père et comme marraine la sœur de la mère.
Pour le second, ce sont le frère cadet du père et la sœur cadette de la
mère.
Dans ce passage d’un mode de dénomination à un autre, l’élément
décisif est le choix du prénom de l’enfant par les parents4. La famille
conjugale rompt à ce niveau avec les lignées, tout en lui laissant de la
place dans les prénoms secondaires. Le prénom est un marqueur
individuel. Son usage traduit une dévalorisation des places, des rôles,
sensible dans les présentations à autrui – avec la quasi-disparition des
« C’est mon aîné », « C’est mon épouse ». La personne doit tendre à être
elle-même dès le premier jour : l’enfant ne remplace plus son grand-père
ou sa grand-mère, il doit inventer son propre répertoire, même si son
entourage cherche à se repérer par le jeu des ressemblances.
Le choix semble aléatoire si on le compare aux anciens principes de
transmission. En réalité, il repose sur des principes moins visibles que
Guy Deplanques a découverts à partir d’une analyse portant sur plusieurs
milliers de personnes de générations différentes5 qui « révèle une grande
logique dans les mécanismes d’attribution des prénoms ». Au moment de
la naissance, le prénom est choisi dans un stock qui est limité par un jeu
de contraintes sociales qui renvoient, au moins pour une part, à des luttes
symboliques entre les groupes sociaux. Le plus souvent, il apparaît
d’abord dans les classes supérieures, avant de diffuser de haut en bas :
« Au cours des années 1950-1954, Sylvie est un prénom porté par 3 %
des filles de cadres et 2 % des filles de professions intermédiaires, mais
seulement par 0,5 % des filles d’agriculteurs. Dans les couches aisées ou
moyennes, ce prénom culmine entre 1960 et 1964, tandis qu’il continue
sa progression en milieu ouvrier ou agricole où il plafonne dans la
quinquennie suivante. » Autre exemple : entre 1965 et 1969, les familles
de cadres sont les plus nombreuses à choisir Sébastien pour prénom ; les
années suivantes, celui-ci devient un prénom « moyen » ou « populaire »,
ayant perdu son pouvoir de distinction.
Les prénoms signalent publiquement la valeur que les parents
souhaitent, consciemment ou non, attribuer à leur progéniture. Les petites
filles qui ont été nommées Monique dans les années 1930-1934 ont été
plus souvent bachelières que celles qui ont reçu le même prénom
quelques années plus tard. Le prénom semble une anticipation des
investissements que les parents veulent réaliser sur leurs enfants.
2. Les charmes et les dangers du repli de la famille conjugale sur
elle-même
Ce processus de repli de la famille conjugale sur elle-même, plus tardif
dans les familles dont le patrimoine était économique6, s’est déclenché
dans le salariat dès la fin de la guerre de 1939-1945, sans doute parce que
l’absence d’héritage économique entre les générations facilitait la mise à
distance entre les parents et les enfants adultes. Un ouvrage classique de
Michael Young et Peter Willmott, Le Village dans la ville7 peut être relu
comme l’histoire d’une conjugalisation de la famille, associée à une
diminution de l’importance accordée aux relations de parenté dans les
milieux populaires anglais.
2.1. La conjugalisation et la banlieue
L’ouvrage commence par une longue description d’un quartier ouvrier
à l’est de Londres, Bethnal Green. Les jeunes mariés peuvent rester
quelque temps chez les parents avant d’avoir une maison à soi. Le
modèle idéal est, par rapport aux parents, de vivre non pas « avec eux,
mais près d’eux ». Plus des deux tiers, hommes ou femmes, sont à moins
de cinq kilomètres de leurs parents (les transports publics ou privés ne
sont pas développés comme aujourd’hui). Assez souvent, la distance
entre le couple et les parents est beaucoup plus petite. Un grand nombre
de femmes mariées vivent dans le même appartement, dans le même
immeuble ou dans la même rue que leurs parents. C’est la mère qui
garantit auprès des gérants ou des propriétaires le nouveau locataire. Dès
le départ, le couple est défini en référence à son origine familiale.
Le mariage déstabilise assez peu les liens entre les enfants adultes et
leurs parents, surtout ceux entre la fille et sa mère. Plus de la moitié des
femmes mariées ont vu leur mère pendant les vingt-quatre dernières
heures ! Le récit d’une journée ordinaire témoigne de la place centrale
des relations intergénérationnelles. Après les premières tâches
ménagères, la jeune femme sort faire les courses avec sa mère et une
autre de ses sœurs mariées. Après le déjeuner et le nettoyage, elle se
promène avec sa mère, sa sœur, ses petits enfants. À la sortie de l’école,
une des petites filles passe prendre sa mère chez la grand-mère : « C’est
une journée normale. Si, par hasard, il y a quelque chose qui ne va pas et
que j’ai du souci, dans ce cas, je vais vite chez Mum [maman]. »
Visites quotidiennes, réunions hebdomadaires, rencontres de famille à
l’occasion des anniversaires, la sociabilité est forte, renforcée par de
nombreux échanges de services. Elle inclut aussi les frères et les sœurs,
les alliés, au moins tant que la mère est en vie.
À moins de trente-cinq kilomètres de ce quartier, un quartier neuf –
celui de Greenleigh avec des pavillons – a accueilli après la guerre des
familles d’origine populaire, dont certaines avaient habité auparavant à
Bethnal Green. Les raisons invoquées pour justifier un tel déménagement
sont l’accroissement du confort – quitter des logements humides destinés
aux classes populaires pour entrer dans « une maison moderne et
spacieuse » – et le bonheur de l’enfant. La centration sur l’enfant devient
une évidence : « Mum aime bien que je vienne la voir. Je la voyais
beaucoup avant. Elle m’a beaucoup manqué au début. Mais il fallait
penser aux enfants, n’est-ce pas ? », déclare une femme qui a quitté
Bethnal Green. Non seulement les relations avec la famille s’espacent,
mais elles changent aussi de nature. Les services, les aides leur servant
moins de support, les relations semblent davantage gratuites, quittant le
monde des habitudes quotidiennes pour entrer dans l’univers des loisirs
(« Cela fait une vraie petite sortie »).
Le soir, la famille reste à la maison autour de la télévision. Un des
enquêteurs passe à neuf heures et demie du soir et trouve « étalés en
demi-cercle, autour du poste, les parents, les cinq enfants de tous âges et
le bébé de deux mois dans sa poussette, devant l’écran. Il y avait dans
cette scène un air de rituel étrange. Le père dit avec fierté : “La télé, ça
soude la famille. Plus personne n’a besoin de sortir maintenant8” ». Rituel
étrange pour l’observateur d’alors qui ne comprend pas bien qu’il assiste
à la naissance de la famille conjugale dans la classe ouvrière, dans ces
années 1950.
Cet avènement, rendu visible par la politique des logements, est en
gestation à Bethnal Green au moins sous trois modalités :
– le fait que les fils et les filles aînés reçoivent de moins en
moins le prénom de leurs parents ;
– la critique du savoir de la mère notamment au moment de
la naissance (« C’est une coutume très démodée. C’est de la
superstition vraiment. Ma mère y croit. Elle est aussi
superstitieuse que ça. Je n’y crois pas vraiment. ») ;
– une certaine jalousie de la part du mari qui estime que sa
belle-mère est trop présente (« De toute façon, tu t’es marié
avec Ethel, n’est-ce pas ? Tu ne t’es pas marié avec cette
foutue famille », insiste un ami d’un mari).
Cette conjugalisation s’exprime à Greenleigh, avec beaucoup de force,
par un double mouvement de repli sur le foyer : l’épouse est davantage à
la maison, étant donné la rareté des visites, des sorties avec sa mère, ses
sœurs. Le mari, lui aussi contraint par l’augmentation du loyer et des
dépenses de diminuer son argent de poche, regagne plus vite la maison
après le travail, évitant les pubs. Là encore, l’enfant sert à justifier ces
renoncements : « Ma foi, du moment que vous faites passer les enfants en
premier, vous ne pouvez pas dépenser votre argent à boire et à fumer. »
La vie du mari, comme celle de sa femme, est désormais centrée sur la
famille « conjugale ». Dans les termes de Schwartz, cette conjugalisation
résulte d’un travail de la femme pour territorialiser son mari, pour que ce
dernier soit avant tout conjoint et père dès lors qu’il quitte l’usine9.
2.2. Le repli familial et la compétition sociale
L’accès à un chez soi se prolonge en un « chacun chez soi ». Les
voisins sont maintenus à distance pour ne pas avoir d’histoires. Un
homme résume ce sentiment partagé :
« Je veux bien dire bonjour à tout le monde, échanger
quelques mots, mais s’ils n’ont aucune envie d’avoir affaire à
moi, je n’ai aucune envie d’avoir affaire à eux. Ils ne me
gênent pas. Tout ce qui m’intéresse c’est ma petite famille. Ma
femme et mes deux enfants, ce sont eux qui comptent. Ma vie
ici, c’est chez moi. »
Chacun investit affectivement sur ses proches, matériellement dans sa
maison, dans son jardin. Chaque famille entre en compétition pour être
au moins au niveau des autres :
« Les voisins ont mis de jolis rideaux. Et nous ? Ils ont
planté des troènes et du gazon nouveau dans le jardin. Et
nous ? Ils ont une tondeuse et une belle poussette. Et nous
qu’avons-nous ? »
Les rideaux peuvent être pris comme un signe de transformation de la
famille populaire. Ils servent à protéger la vie privée du regard d’autrui, à
respecter la clôture, et en même temps, ils révèlent (avec d’autres biens)
le niveau de vie de cette famille.
La faible densité des réseaux de proximité fait que les gens se repèrent
sur des critères de plus en plus sociaux. On ne dit plus « Untel, c’est le
fils d’Untel », mais « Ils ont changé de voiture ». L’individualisation
engendre des formes du social, et non leur disparition. La fermeture
relative du cercle domestique (accentuée par le fait que, pendant les
années 1950, les moyens de transport étaient peu accessibles) est associée
à un accroissement des jugements extérieurs en termes de propriété, de
richesses et de consommation. Auparavant le crédit social auprès des
autres ne dépendait pas tant du « succès que des subtilités de
comportement qu’on peut avoir dans les nombreux face à face ».
Aujourd’hui, l’individu ou la famille n’est « pas loin d’être jugé sur un
seul critère : ses biens ».
À la privatisation de la vie privée, correspondent des formes
particulières de luttes sociales, plus feutrées. Les familles se trouvent au
cœur des luttes de classement. C’est un des paradoxes des sociétés dites
individualistes que d’avoir dévalué des critères non seulement de la
lignée mais aussi personnels pour les remplacer par des estimations en
fonction du niveau de consommation. À ces deux niveaux, par ses habits
et par ses résultats scolaires, l’enfant est un point de repère central de la
valeur de la famille contemporaine. C’est une preuve du lien entre
privatisation et socialisation de la vie privée et de la famille.
La porte qui se referme sur un pavillon des banlieues populaires, dans
les années 1950, le soir après le retour du mari du travail et des enfants
de l’école, clôt la longue histoire de l’intimité familiale qui est la
résultante, selon les travaux des historiens à la suite de Philippe Ariès, à
la fois d’une attraction du modèle bourgeois et de stratégies
« disciplinaires » mises en œuvre pour calmer les classes laborieuses
perçues comme dangereuses.
• La famille moderne en son espace
Au xixe siècle, les classes supérieures, au moins certaines fractions,
cherchent à stabiliser la population ouvrière en la fixant dans un
logement convenable, à rejeter les personnes qui ne font pas partie de la
famille (plus de sous-locataires, de célibataires), à spécialiser les pièces
pour permettre l’intimité, à surveiller le voisinage. Le principe selon
lequel la famille Schneider édifie des cités ouvrières est le suivant : « Le
logis où l’on se trouve mal est un logis que l’on déserte volontiers pour
les lieux où l’on gaspille son temps et son argent. » Aussi faut-il proposer
un espace où l’ouvrier est « chez lui, et vit entièrement à sa guise.
Aucune surveillance n’est exercée, aucune discipline n’est imposée ; rien
ne réduit la liberté10. »
Ce sentiment de liberté est constitutif de la famille et de l’individu
modernes. Ainsi, un conseiller municipal note en 1910 que le personnel
des hôpitaux parisiens ne veut plus vivre en internat sur son lieu de
travail :
« Nos agents souffrent de manger dans des réfectoires, de
coucher en dortoirs. Ils ne se sentent pas chez eux à l’hôpital,
et c’est d’un “chez-soi” qu’ils rêvent, avec son intimité et son
confort relatif. Ils veulent, en dehors des heures de service,
soustraire leur vie privée à toute dépendance
administrative11. »
Codés sous les termes de promiscuité, de « collectivisme », la vie
collective et le fait de côtoyer autrui se dévaluent. Le « nous » conjugal et
familial réclame des frontières, des barrières, une séparation nette entre le
privé et le public.
2.3. La critique de la conjugalisation
Un certain nombre d’auteurs critique ce mouvement historique. Ainsi
pour Richard Sennett, reprenant la thèse de Philippe Ariès sur « la famille
et la ville12 », cette transformation sépare le couple non seulement de ses
familles d’origine, mais aussi de la communauté de la rue et de
voisinage, et contribue ainsi à imposer les tyrannies de l’intimité13. Les
rôles sociaux (dont celui de « fils de », de « fille de ») sont mis à distance
pour laisser la place à la psychologisation des identités. Pour Christopher
Lasch14 la conjugalisation des années 1950 dans les banlieues moyennes
et populaires constitue non l’extension de la famille bourgeoise, mais une
forme nouvelle. La distance avec les familles d’origine sert de support à
une individualisation, mais elle a un coût élevé, notamment pour les
femmes. La femme au foyer dans les milieux dits supérieurs avait des
activités extérieures, des « bonnes œuvres » aux œuvres culturelles15.
Avec la seconde version du modèle de la femme au foyer, surviennent
l’enfermement dans la maison, une certaine obsession de la réussite
sociale par les enfants, un oubli des solidarités de voisinage. Le « nous »
conjugal a tué les autres formes de « nous ».
Lasch estime que le féminisme des années 1960, notamment celui de
Betty Friedan16 dans La Femme mystifiée, avait raison de critiquer les
illusions de la banlieue qui semblait « institutionnaliser le principe du
droit libre et illimité » : en effet ces femmes « devinrent des mères et des
femmes d’intérieur à temps plein ». Elles n’avaient plus d’autres
dimensions identitaires. Elles entrèrent donc sans le savoir dans un
« camp de concentration confortable » selon l’expression de Friedan. En
sortir par le travail professionnel, comme les y encouragèrent les
féministes des générations suivantes au nom de l’égalité avec les
hommes, est une erreur selon Lasch : cela conduit toute la famille à
suivre les impératifs de la logique du marché, avec en particulier les
effets de l’obsolescence des produits. « La célébration du choix, autre
élément important dans l’idéologie du progrès et de la consommation,
masque le fait que le choix se restreint aux toutes dernières innovations,
qu’elles répondent ou non aux buts qu’elles visent prétendument à
satisfaire » (C. Lasch). Dans cette orientation théorique, les bénéfices de
l’autonomie de la famille conjugale vis-à-vis de la parenté sont dévorés
par les pertes en termes d’autonomie vis-à-vis du marché. Ce ne sont plus
les parents des conjoints qui imposent leurs principes (versant positif)
mais c’est la publicité qui diffuse ses normes de comportement (versant
négatif). Toujours pour Lasch, l’activité professionnelle des femmes peut,
elle aussi, être critiquée, même si le prétexte est bon (celui de l’égalité
avec les hommes), dans la mesure où elle soutient surtout la concurrence
sociale entre les familles, déstabilisant encore davantage les solidarités de
voisinage, et supprime les activités positives, associées au modèle de la
femme au foyer dans la période précédente.
3. Le choix du conjoint, personnel et toujours social
Le repli sur le foyer n’est concevable que si les conjoints se sont
choisis. L’autonomie conjugale suit le sentiment de liberté matrimoniale.
À ce niveau aussi, la rupture avec le mariage arrangé et le triomphe du
mariage amoureux ont été longs à s’imposer. C’est au théâtre, au milieu
du xviie siècle, que le mariage se réconcilie avec l’amour, avec l’histoire
d’un couple composé d’un homme riche et d’une femme plus pauvre.
Cette dénivellation a pour fonction de mettre en scène le rapprochement
de l’amour et du mariage : l’intérêt masculin ne pouvant plus expliquer
une telle alliance.
3.1. L’effacement de la parenté pour le choix
Pour être compatible avec l’amour, le mariage ne doit plus être
d’intérêt, il ne doit plus être arrangé entre deux familles qui défendent au
mieux leurs patrimoines. Il doit, au moins dans l’imaginaire, être libre
des contraintes sociales, familiales. Un siècle de correspondances
amoureuses au Québec entre 1860 et 1988 montre ce progressif
détachement en trois temps17 :
– de 1860 à 1920, la famille est incluse dans le projet
amoureux. « La personne se pense et s’imagine en continuité
avec la famille » immédiate – père, mère, frères et sœurs.
– de 1920 à 1960, le couple amoureux prend son autonomie
par rapport aux familles d’origine. Apparaît l’expression
« notre amour » « qui permet la définition d’un projet (“nous”)
propre aux individus puisque se concevant indépendamment
de la parenté ».
– de 1960 à 1988, le lien amoureux en tant que tel est moins
désigné ; l’attention se porte plus sur l’autre (« mon amour »),
sur son caractère, sur sa personnalité. Il y a psychologisation
de plus en plus forte et « les références à la famille sont
pratiquement absentes des correspondances ».
La famille, les parents se retirent dans les coulisses. Pour croire à leur
amour, l’homme et la femme doivent s’être choisis eux-mêmes sans
pression extérieure. Plusieurs critères marquent cette diminution du
contrôle familial et communautaire. Ainsi lorsque les parents
surveillaient explicitement la formation des couples, les filles se
mariaient dans le bon ordre, chacune à leur tour, en fonction de leur rang
de naissance. Ensuite les parents intervenant moins, les filles se marient
comme elles veulent, comme elles peuvent. C’est aussi la preuve, pour
prolonger une analogie de Pierre Bourdieu18 que les règles du jeu se sont
modifiées : « Si l’on admet que le mariage de chacun des enfants
représente pour une famille l’équivalent d’un coup dans une partie de
cartes, on voit que la valeur de ce coup dépend de la qualité du jeu ».
L’ordre dans laquelle les cartes peuvent être abattues importe beaucoup
moins dans la famille moderne. Les cadets et les cadettes sont beaucoup
moins sacrifiés qu’auparavant ; ils peuvent se marier avant les aînés sans
menacer la valeur du mariage de ces derniers19. Lorsque la terre ne
constitue plus le capital dominant de la famille, le rang dans la famille
devient un élément secondaire.
3.2 La fin des stratégies matrimoniales explicites
En revanche, la diminution des mariages entre des hommes et des
femmes appartenant au même groupe social qu’annonçait Edward
Shorter n’a pas lieu20. Certes, les filles de boulangers épousent moins des
boulangers, mais elles tendent à se marier avec des hommes de même
niveau social. La logique est moins professionnelle (la part des emplois
non salariés diminuant), elle renvoie surtout à la valeur sociale et
culturelle des conjoints. Selon l’enquête « Étude l’histoire familiale »
(Insee, 1999), 11,3 % des hommes ayant arrêté leurs études au collège ou
au CAP, BEP, 23,5 % de ceux qui ont arrêté à la fin du lycée et 61,6 % de
ceux qui ont suivi des études supérieures vivent avec une femme ayant
fait des études supérieures (pour les femmes, les chances d’être avec un
homme ayant fait des études supérieures passent de 9,9 % à 24,1 % et à
61,0 %21). Par comparaison avec une société où les couples se
concluraient par hasard, les unions homogames ou faiblement
hétérogamiques continuent à dominer.
L’équivalence entre la valeur masculine et la valeur féminine est
toujours recherchée dans les mariages contemporains ; même l’union
libre n’a pas modifié ce principe, les concubins autant que les mariés
élisent leurs partenaires en fonction d’une ressemblance sociale ou
culturelle. Sans explicitation et sans calcul, les familles contemporaines
parviennent ainsi à obtenir d’aussi bonnes alliances du point de vue
social que ceux des familles traditionnelles. Exigée par le sentiment de
l’amour, l’autonomie des partenaires ne tolère pas une intervention a
priori des parents. Si des énoncés comme « la femme en se mariant a
pour intérêt objectif d’élire et de se faire élire par un homme possédant la
plus forte valeur sociale possible » sont exacts dans le cadre de la théorie
des stratégies de reproduction qui refuse de considérer le caractère
conscient ou non de la pratique, cela ne signifie pas pour autant « que les
individus se sont épousés pour allier ou échanger leurs capitaux22 ». Les
valeurs sociales de l’homme et de la femme peuvent être équivalentes
sans calcul conscient. Plusieurs éléments permettent de comprendre
comment les objectifs des stratégies de reproduction, le maintien ou
l’amélioration des valeurs familiale et personnelle peuvent être atteints
tout en respectant les contraintes de l’idéologie amoureuse, le sentiment
de liberté des conjoints :
Premièrement, du fait de l’intériorisation, de l’incorporation du capital
culturel. Ces ressources transforment la personne à tel point que celle-ci
trahit par son corps, ses attitudes corporelles, son caractère, ses
préférences, la valeur sociale qu’elle possède.
Deuxièmement, du fait de la préparation des unions par des stratégies
anticipatrices. Les parents interviennent en amont, en jouant sur les
espaces sociaux où leurs enfants ont des chances de rencontrer
d’éventuels partenaires.
3.3 La médiation par les caractéristiques personnelles
Lors de la première rencontre, la femme peut plaire à l’homme (et
réciproquement) sans que les origines sociales soient connues. La lignée
familiale ne constitue pas nécessairement un repère direct pour la
sélection du partenaire ou pour la présentation de soi. Dans les petites
annonces matrimoniales qui comportent les informations nécessaires,
surtout pour retenir quelques candidats, les mentions sur la famille et la
parenté sont exceptionnelles. L’individu doit se présenter en tant qu’être
autonome. Lorsque la sociologie objective la formation des couples en
croisant par exemple la position sociale du père de l’homme et celle du
père de la femme23, elle ne rend pas compte des procédures mises en
œuvre par les acteurs sociaux eux-mêmes. Elle veut donner un sens
objectif aux unions en les considérant comme un échange de capitaux, de
ressources24. L’origine sociale peut être perçue sociologiquement comme
un atout lors de la partie de cartes matrimoniales sans intervenir
directement dans le choix. De plus elle peut faire croire que tout se joue
dès la formation du couple, avec la recherche de l’homogamie. Or si une
certaine proximité socioculturelle peut être une condition pour que le
couple se forme, elle n’anticipe pas tout le fonctionnement conjugal : au
sein des relations conjugales se régulent des différences de valeur
défendues par les partenaires25. L’homogamie n’est pas synonyme de
durée conjugale.
La perception de la valeur héritée (celle de la famille) et de la valeur
acquise (celle de l’individu, avec son diplôme notamment) est médiée par
celle du corps, du caractère, des qualités. Ainsi par exemple, les relations
entre port des lunettes, intelligence, études supérieures pour des hommes
jeunes ont été progressivement apprises de telle sorte que des jeunes
femmes peuvent, sans s’en apercevoir, éviter ou rechercher des hommes
avec des lunettes. Chez les femmes, la perception de la valeur sociale
passe davantage par les qualités que par les apparences physiques, plus
neutres ou, tout au moins, plus ambiguës26.
Les ressources personnelles sont indissociablement sociales et
sexuelles. La « spontanéité » est un attribut des femmes de cadres, elle
n’est pas une qualité masculine. Elle renvoie à une version souple
(opposée à la rigidité, supposée celle des milieux populaires) de la
gestion des relations humaines dans la famille. Chez les hommes, c’est
l’adjectif « sécurisant » qui est le pendant : un individu a d’autant plus de
chances d’être perçu ainsi s’il est un homme et s’il occupe une position
sociale élevée.
Les catégories du jugement amoureux permettent d’appréhender
certaines médiations qui rendent possible l’amour désintéressé et la
défense de ses intérêts sociaux – le corps et le caractère dévoilant les
capitaux invisibles, scolaires ou sociaux. Par le fait qu’elle révèle que les
capitaux ont un sexe, une telle analyse autorise également une critique du
concept d’homogamie et de la perspective des stratégies de
reproduction27. Même considéré objectivement, le choix du partenaire a
pour objectif non seulement de maintenir la valeur de la famille mais
aussi de contribuer à la reproduction des rapports entre les sexes.
L’entente entre les futurs conjoints s’établit selon deux normes
implicites : l’équivalence sociale et la complémentarité sexuelle.
Cependant qu’une femme et un homme aient des définitions divergentes
de leur partenaire n’implique pas l’absence d’un échange équilibré,
comme on le perçoit mieux dans les petites annonces matrimoniales, le
degré d’explicitation étant plus grand que dans les conditions ordinaires.
Les femmes qui affirment posséder une « excellence sociale » ne
revendiquent pas les mêmes richesses que les hommes qui annoncent eux
aussi ce capital (versant de la reproduction sexuelle). Ces femmes bien
dotées demandent un capital professionnel ou économique chez leur
partenaire, les hommes bien dotés préfèrent insister sur un capital
esthétique, sur la beauté28.
3.4 La médiation par l’espace de sociabilité
Le relâchement de la surveillance des membres de la famille et du
voisinage est très sensible aujourd’hui au moment des rencontres entre
jeunes hommes et jeunes femmes, sauf dans le cas de certaines familles
immigrées qui arrangent les mariages, avec plus ou moins de fermeté29.
Les veillées dans les campagnes françaises ont disparu, comme la
pratique des appariements lors des noces où les familles des mariés
forment des couples provisoires en mettant ensemble un garçon et une
demoiselle d’honneur. Ainsi, « implicitement ou explicitement, en
formant ce couple, souligne Martine Segalen30, les mariés pensent à un
renouvellement de leur alliance puisque, dans la mesure du possible, on
assortit d’abord en couple garçon et fille de chaque branche familiale ; et
de fait, on observe souvent de tels renchaînements d’alliance entre deux
lignées familiales, comme si deux réseaux se superposaient et croisaient
leurs branches au fil du temps ». De tels mariages dits « remarquables »
étaient la forme la plus accentuée des interventions familiales.
Aujourd’hui, l’accroissement de la zone de recrutement des conjoints
se traduit par un affaiblissement de la surveillance parentale. Ainsi
l’endogamie – approchée ici par la proximité géographique entre les deux
conjoints, mesurée à partir de deux enquêtes (1959 et 1984), baisse
fortement31. 21 % des mariages avant 1930 et 4 % des mariages après
1960 sont des unions entre voisins. « Le mode de rencontre majeur dans
les années 1920 a quasiment disparu de nos jours. » L’aire du
recrutement du conjoint s’élargit, sans s’étendre trop dans la mesure où il
faut toujours des occasions de ren contre. « Du regard vigilant de la
famille et du voisinage, on est ensuite passé à l’intervention plus souple
des groupes électifs de pairs. Ainsi, les bals auxquels on assistait,
chaperonné par ses parents, sont remplacés par des bals fréquentés en
groupe. De même, dans l’espace privé, la rencontre arrangée par un
membre ou un ami plus âgé de la famille cède la place à la soirée
dansante “autogérée” par la jeune génération » (M. Bozon, F. Héran, op.
cit.).
Si les stratégies matrimoniales explicites sont devenues inutiles, c’est
parce que le choix du conjoint s’effectue dans des espaces sociaux clivés
selon « l’opposition entre des lieux clos et des lieux ouverts, qui tend à
recouvrir l’opposition entre classes supérieures et classes populaires ».
Michel Bozon et François Héran distinguent donc trois types de lieux de
rencontres :
– les lieux publics, « ouverts au tout-venant, sans autre
principe de sélection qu’un modique droit d’entrée : fêtes
publiques, foires, bals, rue, cafés, centres commerciaux, lieux
de promenade, cinéma » ;
– les lieux réservés ou choisis, pour lesquels « l’admission
n’y est pas seulement subordonnée à l’acquittement d’un droit
d’entrée ; elle repose sur l’application d’un numerus clausus
qui peut être obtenu formellement, par le recours à des
épreuves de sélection ou à des procédures de cooptation, ou,
sur un mode plus symbolique, par l’effet dissuasif qu’exercent
certaines règles de comportement propres à l’institution ».
Appartiennent à ce groupe les rencontres dans les universités,
les lieux de travail, les restaurants, les boîtes de nuit, les
concerts ;
– les lieux privés qui représentent une sociabilité dont les
liens sont noués entre amis en famille.
À ces espaces correspondent des publics différents. Les lieux publics
recrutent plutôt des individus de milieux populaires ; les lieux réservés
sont occupés plutôt par des individus qui ont un niveau élevé de capital
culturel ou scolaire, des cadres du public, des professeurs, des
instituteurs ; les lieux privés concernent davantage les cadres du privé,
les professions libérales. Le tour est joué, ces espaces segmentent le
marché matrimonial de telle sorte que ces hommes et ces femmes qui
vont se rencontrer, se remarquer ont déjà des dimensions de leur identité
sociale et culturelle qui sont identiques :
– d’un côté, les membres des classes supérieures
« s’emploient à éviter la foule, les lieux ouverts, toutes les
circonstances où l’individu, du fait du grand nombre des
participants, doit souvent laisser au hasard le soin de ménager
des rencontres » ;
– de l’autre les membres des classes populaires qui circulent
dans des espaces ouverts, mais désertés par les personnes les
mieux dotées, « n’ont nul besoin de poser des barrières à
l’entrée du cercle où ils évoluent ; il leur suffit de miser sur le
nombre des présents pour accroître les chances d’une
rencontre intéressante ».
Aujourd’hui les rencontres se font de plus en plus par la médiation
d’Internet32.
3.5 Le degré d’inachèvement de l’individualisation
Ces espaces de rencontre permettent aux hommes et aux femmes de
rendre conciliables l’amour non arrangé et une relative sélection des
individus. En effet, l’indifférence officielle à la valeur sociale du
partenaire seule une minorité des personnes déclarent que le milieu social
est ce qui compte le plus en vue d’un mariage ne signifie pas que les
hommes et les femmes sont naïfs ; la grande majorité déclare qu’il vaut
mieux que les époux appartiennent au même milieu social. Ces deux
prises de position, contradictoires, naissent de la tension entre l’amour
libre, marqueur de l’individualisation (chapitre 3) et la proximité sociale
entre les partenaires, marqueur de leur affiliation culturelle (chapitre 5).
Entendue au sens d’une définition des individus qui ne seraient en rien
« fils de » ou « fille de », l’individualisation est et restera inachevée du
fait de la socialisation familiale des enfants.
Des travaux sont encore nécessaires pour repérer :
– les limites de l’individualisation contemporaine ;
– les transformations de la reproduction du fait de cette
individualisation, et enfin ce qui est le plus difficile ;
– les contradictions éventuelles entre l’individualisation et
la reproduction.
Théoriquement il semble peu pertinent, dans des sociétés
individualistes, de poser une fois pour toutes que « le “sujet” de la
plupart des stratégies de reproduction est la famille agissant comme une
sorte de sujet collectif, et non comme un simple agrégat d’individus33 ».
Cela revient à nier la tension, possible entre le « sujet » entendu au sens
de « la famille » et le « sujet » au sens de « l’individu », à penser comme
secondaire l’expérience de l’individu devant concilier ces deux exigences
– celle de membre d’une famille et celle d’un individu en partie
désaffilié. On pourrait se demander par exemple, si le choix du conjoint
après la retraite – est aussi dépendant de l’origine sociale que le choix du
premier partenaire. Une femme (un homme) reste-t-elle (il) jusqu’à la fin
de sa vie toujours autant « fille de » (« fils de ») ?
1 U. Beck, E. Beck-Gernsheim (2002), Individualization. Institutionalized Individualism ans its
Social and Political Consequences, Londres, Sage Publication.
2 N. Elias (1991), La Société des individus, Paris, Fayard, 1re ed., 1987.
3 F. Zonabend (1990), « La parenté baptismale », in T. Jolas, M.-C. Pingaud, Y. Verdier,
F. Zonabend, Une Campagne voisine, Paris, Éd. de la MSH, p. 215-240.
4 A. Fine, F.-R. Ouellette (eds) (2005), Le Nom dans les sociétés occidentales contemporaines,
Toulouse, Presses Universitaires du Mirail.
5 G. Desplanques (1986), « Les enfants de Michel et Martine Dupont s’appellent Nicolas et
Céline », Économie et Statistique, n° 184, p. 63-83. Cf. aussi P. Besnard, G. Desplanques (2006),
La Côte des prénoms, Paris, Balland.
6 La conjugalisation spatiale, dans les entreprises viticoles, avec la séparation de la maison des
parents et de la maison du couple est plus tardive (Cf. C. Bessière (2010), De génération en
génération, Paris, éd. Raison d’agir). Elle ne constitue qu’une des dimensions de la création de la
famille conjugale comme le souligne Nadine qui n’apprécie pas certains propos de son mari (qui
travaille avec son frère) : « Quand il dit “nous” c’est son frère et lui, et quand il dit “je” c’est lui et
moi, donc. C’est terrible. »
7 M. Young, P. Willmott (2010), Le Village dans la ville, Paris, PUF, 1re éd., 1957.
8 Cf. par exemple L. Spigel (1996), « La télévision dans le cercle de famille », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 113, p. 40-55.
9 O. Schwartz (1990), Le Monde privé des ouvriers, Paris, PUF.
10 L. Murard, P. Zyberman (1976), « Le petit travailleur infatigable », Recherches, n° 25.
11 M. Perrot (dir.) (1987), Histoire de la vie privée. De la Révolution à la Grande Guerre,
tome IV, Paris, Le Seuil, p. 305-411.
12 P. Ariès (1978), « La famille et la ville », Esprit, n° 1.
13 R. Sennett (1977), Les Tyrannies de l’intimité, Paris, Le Seuil.
14 C. Lasch (2006), Les Femmes et la Vie ordinaire, Paris, Climats, 1re éd., 1997.
15 Sur la diffusion de ce modèle, cf. K. Blunden (1982), Le Travail et la Vertu, Paris, Payot.
16 B. Friedan (1975), La Femme mystifiée, Paris, Denoël, 1re éd., 1963.
17 R. Hurtebise, « La parenté dans les rapports amoureux : analyse d’un siècle de
correspondances amoureuses au Québec », in B. Bawin-Legros, J. Kellerhals (eds.) (1991),
Relations intergénérationnelles. Parenté, transmission, mémoire, universités de Liège et Genève,
p. 115-124.
18 P. Bourdieu (1980), Le Sens pratique, Paris, Minuit.
19 Sur le destin des cadets dans la famille « holiste », M. Segalen, G. Ravis-Giordani (eds)
(1994), Les Cadets, Paris, CNRS.
20 E. Shorter (1977), Naissance de la famille moderne, Paris, Le Seuil.
21 M. Vanderschelden (2006), « Homogamie professionnelle et ressemblance en termes de
niveau d’études : constat et évolution », Économie et Statistique, n° 398-399, p. 33-58.
22 M. Bozon, F. Héran (2006), La Formation du couple, Paris, La Découverte.
23 A. Girard (1974), Le Choix du conjoint, Paris, PUF-INED, 1re éd., 1964.
24 Le texte de référence est P. Bourdieu (1980), « La terre et les stratégies matrimoniales », Le
Sens pratique, Paris, Minuit, p. 249-270.
25 P. Duret (2010), S’aimer quand on n’a pas les mêmes valeurs, Paris, Armand Colin.
26 M. Bozon (2006), « Apparence physique et choix du conjoint », in M. Bozon, F. Héran, La
Formation du couple, Paris, La Découverte, p. 99-122.
27 F. de Singly (1987), « Théorie critique de l’homogamie », L’Année sociologique, 37, p. 181-
205.
28 F. de Singly (1984), « Les manœuvres de séduction. Une analyse des petites annonces
matrimoniales », Revue française de sociologie, 1, p. 523-559.
29 N. Kelek (2005), La Fiancée importée, Paris, Éd. Jacqueline Chambon.
30 M. Segalen (1981), Amours et Mariages de l’ancienne France, Paris, Berger-Levrault.
31 M. Bozon, F. Héran (2006), La Formation du couple, Paris, La Découverte.
32 Cf. J. Marquet, « [Link]@[Link]. Ou Les chats et les souris font-elles bon
ménage ? », in J. Marquet, C. Janssen, (eds) (2010), @mours virtuelles, conjugalité et internet,
Louvain la Neuve, Academia, p. 77-100 ; J.-C. Kaufmann 2010), Sex@mour, Paris, Armand Colin.
33 P. Bourdieu (1994), « Stratégies de reproduction et modes de domination », Actes de la
recherche en sciences sociales, n° 105, p. 3-12.
3
La deuxième tension : entre
privatisation et normalisation
1. L’amour et la vie conjugale
1.1 L’amour contre le mariage
L’amour qui s’impose comme figure obligée des unions modernes
vient de loin ; il dérive notamment de l’amour courtois et du mythe de
Tristan et Yseut. Il a été construit contre le mariage. Alors que le mariage
réunit un homme et une femme qui associent deux lignées, l’amour
rassemble un homme et une femme qui ne représentent qu’eux-mêmes.
L’amour est une des premières inscriptions de l’individualisme
occidental1. Dans les représentations des cours d’Amour au xiiie siècle, le
sentiment amoureux entre un homme et une femme renvoie à la gratuité
alors que le mariage renvoie à l’alliance entre deux familles, à une
logique de l’intérêt.
L’amour provoque un dédoublement des relations : la mie dans
l’amour et l’épouse dans le mariage. Ces deux relations coexistent :
« Partout il y a la femme qui fait les enfants, tient la maison,
gère les biens ; il y a la mie, dont on se dit et se fait le
serviteur. Et tout le monde s’accorde sur ce point, l’amour
c’est pour la mie2. »
Quatre siècles après l’amour courtois, la séparation est toujours de
rigueur. « C’est une espèce d’inceste d’aller employer à un parentage
véné rable et sacré les efforts et les extravagances de la licence
amoureuse » comme l’affirme Montaigne3 qui poursuit : amour, mariage,
« on fait tort à l’un et l’autre de les confondre ».
Cependant, la force mystérieuse de l’amour a été telle qu’elle est
parvenue au cours des siècles à s’infiltrer progressivement au sein de
l’institution matrimoniale, du fait de changements dans les conditions de
vie et dans la définition des patrimoines familiaux. Il a fallu du temps
pour que « l’antinomie foncière et radicale de la liaison amoureuse et de
l’union conjugale » se dissipe et pour qu’un « lien direct entre ces deux
espèces antagonistes » (L. Febvre) se crée.
L’amour passion, « romanesque4 », entre progressivement dans le
mariage. Pour y parvenir, l’amour doit donc devenir compatible avec
l’intérêt familial sans perdre sa caractéristique, celle d’être hors des
comptes sociaux. Cette opération a lieu au milieu du xviiie siècle5, d’abord
sur la scène théâtrale. Avec le masque, cher à Marivaux, la valeur sociale
de l’individu est mise provisoirement entre parenthèses afin que la
personne aimée ne puisse pas être soupçonnée de nouer un lien par
intérêt. À la fin de la pièce, les masques tombent, la vérité sociale de
l’homme et de la femme se conjugue avec la valeur personnelle. Dans la
pratique, l’inclinaison réciproque de la femme et de l’homme doit
absolument recueillir l’approbation de leurs parents. Le temps fort est
constitué alors par la demande en mariage du jeune homme au père de la
jeune femme aimée, et l’éventuelle acceptation paternelle si la fortune de
la famille de la femme est suffisante6. L’amour était toléré à la condition
de se soumettre aux exigences des fortunes en jeu. Le mariage oscille
entre l’arrangement et l’affection.
Le mariage ne devient amoureux que lorsque le patrimoine
économique perd de son importance avec le développement du salariat et
du capital scolaire. Il faut attendre le début du xxe siècle. Alors
commence une brève période – entre 1910 et 1960, soit un demi-siècle –
où mariage et amour se renforcent, à tel point que les acteurs sociaux
oublient l’incompatibilité initiale. Dès la fin des années 1960, l’amour
reprend ses droits et ses exigences : dès lors que les partenaires ne tirent
plus les satisfactions attendues, ils peuvent se séparer et tenter de
nouvelles aventures afin de redécouvrir les émotions merveilleuses du
choc amoureux. La séparation s’inscrit dans le mariage amoureux.
L’entrée de l’amour a déstabilisé l’institution. Il en a fait un « contrat
sentimental7 ». Si le divorce par consentement mutuel, instauré par la
Révolution en 1792 peut être supprimé dès le début du xixe siècle, c’est
notamment parce que le mariage à l’époque était rarement amoureux.
1.2. L’amour, une religion post-religieuse
Sous la modernité, l’amour est une religion séculière8, c’est en raison
de la disparition de la tradition, des autorités. Il « devient le modèle de
sens pour construire des univers individuels de vie, où chacun doit
inventer et trouver lui-même l’architecture de sa vie, de ce qu’il
considère comme “social”. L’amour détraditionnalise, c’est tout à la
première personne du singulier, la vérité, le droit, la morale, le salut, l’au-
delà et l’authenticité » (U. Beck). Il n’a d’autre fondement que lui-même.
L’amour doit régner ou se démettre. Cette foi « impose de briser les liens
familiaux afin de ne pas renoncer au bonheur et à la découverte et de
l’accomplissement de soi ». L’instabilité est préférée à l’hypocrisie. Un
second élément de cette religion est sa promesse, non d’une vie après la
mort, mais « d’une vie avant la mort ». Il s’agit en quelque sorte d’une
résurrection : « Aimer veut dire aussi renaître, dans ce sens que nous
devenons un autre, que nous nous dédoublons, que nous avons une
seconde vie parallèle9. » On retrouve le dédoublement entre deux
identités, et la conviction (au moins provisoire) que l’identité la plus
authentique est celle qui se révèle dans la relation amoureuse. La
reconnaissance que donne l’autre autorise cette aventure tout à la fois en
dehors de soi et à l’intérieur de soi.
C’est dans l’amour qui est un « mouvement social à deux10 » que
l’individualisme devient relationnel :
« Il constitue contre les périls de l’individualisation la
meilleure idéologie qui soit. S’il met l’accent sur la singularité
[étant aimé en tant qu’individu unique], il promet cependant à
tous ces individus singuliers de retrouver une dimension de
communauté, non par un retour à des traditions permanentes,
ni à la faveur de considérations économiques ou légales, mais
seulement par la vertu de sentiments vrais et immédiats » (U.
Beck, op. cit.).
2. La fin du monopole du mariage
2.1 La déstabilisation de l’institution
En 1968, le mariage a été soumis à forte critique, au nom de
l’authenticité : avec la jalousie maladie bourgeoise de la propriété de
l’autre et avec l’hypocrisie de relations cachées. Aussi, fallait-il abattre
les murs du mariage et construire des communautés plus ouvertes. Si
celles-ci n’ont pas survécu11, une partie de leurs exigences (aux racines
anciennes) n’a pas, elle, disparu : principalement le refus des rôles, de
l’enfermement.
Le rapport distant au mariage s’est manifesté aussi par la diffusion de
la cohabitation, du concubinage dans les années 1970. Au départ, on a
pensé que c’était exclusivement un problème de jeunesse, et de recul
d’âge au mariage12. Ensuite à partir des années 1980, on a observé que
moins d’un tiers des unions commençait par le mariage et que « moins
d’un cohabitant sur deux envisageait de se marier13 ». On a estimé aussi
que c’était une forme de couple sans enfant en attendant d’observer que
le lien entre mariage et enfant s’est, lui aussi progressivement desserré.
En France, en 1970, 6 % des enfants avaient des parents non mariés, en
2005 c’est le cas de 46 % des enfants.
La déstabilisation du mariage institution a été rendue possible
également avec la restauration du divorce par consentement mutuel en
1975. La réforme envisagée pour continuer à rendre attractif le mariage14
n’a pas eu l’effet escompté, les demandes de divorce ont augmenté et la
cohabitation n’a pas baissé.
2.2. Un concurrent, le Pacte Civil de Solidarité (PaCS)
Dans la plupart des pays européens ou occidentaux, la question de la
reconnaissance des couples homosexuels est posée à partir des années
199015. En Espagne, en juin 2005, le mariage est possible sans tenir
compte de l’orientation sexuelle des conjoints. Selon le premier article :
« Le mariage répondra aux mêmes conditions et aura les mêmes effets
que les contractants soient du même sexe ou d’un sexe différent. » En
France, le gouvernement a préféré proposer un Pacte Civil de Solidarité,
ouvert aux homosexuels et aux hétérosexuels. Avant d’être adopté dans la
loi du 15 novembre 1999, ce projet a soulevé des débats, des résistances
au nom de la défense du mariage et de la différence des sexes. Le
mariage devait rester un monopole social de l’organisation des relations à
deux au sein de la sphère privée.
Pourquoi l’existence du PaCS déstabiliserait-il le mariage ? La critique
du PaCS a été faite au nom d’un invariant anthropologique, comme si
c’était le seul critère pour estimer une institution sociale. D’autres
éléments peuvent être pris en compte. Premièrement le PaCS favorise la
logique d’un engagement, explicite et public. Deuxièmement, il valorise
la vie commune, à deux, reposant sur la solidarité. Troisièmement, en
acceptant les couples homosexuels, le PaCS ne rompt pas avec le
principe de l’altérité, contrairement aux affirmations de ses opposants.
Pour ces derniers, le sexe biologique est l’élément central de l’identité
individuelle et la formation d’un couple doit comprendre deux individus
de sexes différents. À l’inverse, les partisans du pacte estiment que le
sexe biologique et l’orientation sexuelle sont des dimensions de l’identité
parmi d’autres et que les relations de couple reposent avant tout sur une
logique de reconnaissance personnelle.
2.3. La fonction d’une reconnaissance publique du couple
L’augmentation des catégories reconnues de vie commune – prolongée
avec l’ouverture du mariage à tout individu, quelle que soit son
orientation sexuelle – repose sur une évidence : la pertinence de
l’intervention publique dans la vie à deux. Or, au nom de quoi justifier
que l’État valide certaines unions plutôt que d’autres ? Pourquoi la vie à
deux ne serait-elle pas exclusivement une vie privée sans statut public ?
Pourquoi l’État n’interviendrait-il pas qu’avec la naissance de l’enfant et
ses besoins spécifiques de protection ? La « famille avec enfant » serait
alors publique, et le couple resterait privé. Cette option remet en question
le mariage civil ou toute autre forme de reconnaissance publique du
couple afin de limiter la zone d’influence de l’État. Il devrait limiter son
action à définir les bonnes conditions pour la vie des enfants16.
• Se faire doublement reconnaître
Mais cette prise de position sous-estime les demandes des adultes vis-
à-vis d’une reconnaissance publique de leur couple également pour eux-
mêmes. Pour certains, la demande croissante de la reconnaissance
personnelle à l’intérieur de la vie privée (chapitre 5) n’est pas
antinomique avec le maintien d’un besoin de reconnaissance publique,
avec l’importance accordée au jour du mariage. Cela explique peut-être
pourquoi la désaffection vis-à-vis du mariage est relative. En effet, la
proportion d’individus qui n’est pas entrée au moins une fois dans le
mariage est – dès la classe d’âge des 35-39 ans – minoritaire :
respectivement 35 % pour les hommes et 26 % pour les femmes. La
génération qui a eu 20 ans en 1968 s’est mariée à 90 % !
La reconnaissance personnelle peut être compatible avec une certaine
« publicité » qui apporte autre chose. Bien des hommes et des femmes
tiennent à ce supplément social, moins pour les avantages économiques
qui en découlent que pour cette forme d’émancipation spécifique, cette
désappartenance relative vis-à-vis des liens d’origine compensée par une
appartenance choisie et publique. Avec le mariage, les partenaires
quittent davantage le statut de « fils de » ou de « fille de » en prenant le
statut reconnu de « mari » et d’« épouse », alors que le PaCS ne modifie
pas l’état matrimonial de l’individu. La reconnaissance personnelle
n’exclut pas le besoin de sécurité que peut combler pour une part le
mariage. Ce dernier peut participer d’une dynamique de la
reconnaissance dont peut faire partie le mariage (hypothèse personnelle).
Ce contrat matrimonial peut associer deux types de reconnaissance17 : « la
sollicitude personnelle » – ici avec l’engagement amoureux et la présence
des amis et de la famille ; « la considération cognitive » – ici avec le
mariage et ses droits. Ce cumul contribue à diminuer la fragilité de
l’individu (et du groupe auquel il appartient). Des parents homosexuels
qui ne peuvent pas se marier se pacsent pour les mêmes raisons. Ils
considèrent que le PaCS est un moyen pour que leur famille soit « une
famille comme les autres », soit « un signe de la famille18 », et donc pour
qu’il soit une ressource permettant d’assurer au mieux leur travail de
parents.
• Le jour du mariage
Le mariage marque rarement l’entrée dans la vie de couple, la plupart
des hommes et des femmes qui se marient vivent déjà en cohabitation. Le
couple se constitue « à petits pas19 », commençant sa vie souvent sans
projets précis sur l’avenir. Il est dans une certaine « légèreté », évitant les
rôles sexués trop marqués. L’achat d’une machine à laver, la décision de
faire un enfant, telle ou telle autre décision augmentent dans un second
temps l’intégration conjugale, selon la notion de Jean-Claude
Kaufmann20. Quel rôle joue le mariage ?
Le mariage, rite sans passage, peut permettre d’éprouver le sentiment
d’être soi en devenant conjoint. C’est ce qu’a vécu Sophie, assistante
commerciale : « J’ai savouré chaque instant, j’ai vécu chaque instant
comme personne… J’ai vraiment été moi-même21. » Grâce à la
personnalisation de la cérémonie22 et à la pondération entre les liens
familiaux et amicaux, le mariage devient une ressource paradoxale pour
l’identité personnelle qui se découvre en prenant une identité statutaire.
Cela a bouleversé Sophie : « Je crois que j’en ai encore pour un moment
avant de me remettre de mon mariage… Je me suis sentie nue, c’est-à-
dire complètement désorientée. » Cette nudité – associée à la découverte
de soi et à la sexualité23 – dévoile le sens étrange de la robe de mariée qui
demande une double reconnaissance statutaire (être mariée) et intime
(être soi).
3. Le changement des normes familiales
3.1. La neutralité relative de l’État vis-à-vis des formes de la vie familiale
Peut-on imaginer aujourd’hui la publication dans la revue de l’Institut
national des études démographiques d’un article dont le titre serait « La
famille normale » ? Cela a été le cas en 195024. Depuis les années 1980, le
pluriel de la famille semble admis du fait à la fois de la diversité des
formes familiales et des luttes pour l’absence d’une hiérarchie. La plupart
des articles sur la famille contemporaine commence par décrire
l’évidence de ce pluriel en énonçant les familles classiques, les familles
monoparentales, les familles recomposées, par ordre d’apparition
historique de la catégorie.
Sous la seconde modernité, la gestion « morale » (soit laïque, soit
religieuse) de la famille a décliné25. Du point de vue de l’État, l’objectif
est non de « peser sur les choix orientant les comportements privés mais
de se pencher de plus en plus sur les effets sociaux, sur les situations
sociales découlant de ces choix26 ». Les politiques familiales deviennent
de plus en plus « sociales ». Ainsi depuis la création de l’allocation
orphelin en 1970, les nouvelles prestations familiales sont soumises à des
conditions de ressources ; elles sont données seulement aux familles qui
ne dépassent pas un certain niveau de revenus. Le souci des transferts
sociaux prime de plus en plus sur celui des charges familiales, ce qui est
dénoncé par les partisans d’une stricte politique familiale à la française –
les aides à la famille avec enfants devant permettre idéalement le manque
à gagner par rapport aux couples ou aux individus sans enfant. Cependant
les allocations familiales sont attribuées indépendamment du revenu,
étant le symbole du soutien inconditionnel de l’État aux familles qui
contribuent à la reproduction de la société.
La plus grande neutralité de l’État dans sa politique familiale se
retrouve dans l’ordre juridique par une offre (relative) de « pluralisme
juridique ». Sans être reconnu par le droit civil, le concubinage est validé
par des lois sur la protection sociale, le logement ou par la jurisprudence.
Cette reconnaissance du pluriel a été mise en scène le jour de
l’intronisation du nouveau président de la République française en
mai 2007, entouré de sa famille recomposée. Un magazine en a publié en
première page la photographie sous le titre significatif : « Une famille
d’aujourd’hui à l’Élysée27. »
• La catégorie « famille monoparentale »
À la fin des années 1970, l’introduction de la catégorie « familles
monoparentales » constitue, également, un bon exemple de la distance
que l’État prend avec le modèle de référence de la famille « classique ».
Sous la pression de sociologues féministes, le choix de ce terme – en
regroupant les mères célibataires, les veuves et les divorcées qui ont des
enfants, les « familles biologiques ne comprenant pas de couples », les
« familles dont le chef est une femme sans conjoint » – renvoie plus à
« la communauté des problèmes » que doivent affronter ces familles qu’à
« l’inégale dignité de leur mode de constitution » antérieurement
construite28. La hiérarchie qui mettait en haut la femme mariée (et son
enfant « légitime ») et en bas la mère célibataire, la « fille mère » (avec
son enfant « illégitime ») est déstabilisée. De plus en devenant une
variable d’État par laquelle les organismes publics construisent le monde
social, le terme « familles monoparentales » affaiblit les stigmates
sociaux associés au divorce et à la maternité célibataire, et,
indirectement, la légitimité de l’institution du mariage.
3.2. L’État, garant de l’individualisation
Le sens de ce déplacement des catégories normatives en catégories
gestionnaires, du droit civil au droit social, s’éclaire à la lumière d’un
énoncé d’Émile Durkheim :
« Le rôle de l’État n’a rien de négatif. Il tend à assurer
l’individualisation la plus complète que permettre l’État
social. Bien loin qu’il soit le tyran de l’individu, c’est lui qui
rachète l’individu de la société29. »
En France, l’État joue un rôle dans la formation de la famille
moderne :
– au niveau juridique, avec des décisions renforçant
l’individualisation de la femme vis-à-vis de son mari. Peuvent
être citées les lois sur la contraception, l’interruption
volontaire de grossesse, le divorce ;
– au niveau économique, avec des mesures qui soit
desserrent la dépendance vis-à-vis de la parenté, soit gèrent les
effets négatifs de la séparation : par exemple la Sécurité
sociale, les retraites, l’allocation au parent isolé ;
– au niveau politique, avec des mesures dessinant des
frontières à l’individualisation des adultes en tant que parents.
On peut citer la médiation familiale, l’attention portée à la
bientraitance, l’apprentissage des parents à être parents,
l’autorité parentale.
Simultanément l’État autorise l’individualisation des membres de la
famille et en atténue les conséquences négatives, soit pour l’enfant, soit
pour la femme. Ainsi dans les sociétés où l’État-providence a été mis en
place, ce dernier « contribue à compenser les risques et les inégalités de
fait qui découlent en partie des interventions faites par son alter ego,
l’État de droit30. » La comparaison des pays occidentaux selon leurs
politiques sociales le révèle. Ainsi, aux États-Unis, au Canada, au
Royaume-Uni, dans les foyers monoparentaux « le pourcentage de
“pauvres” est de trois à quatre fois plus élevé que dans la catégorie des
couples ayant des enfants à charge ». En France ou en Allemagne, « le
risque de pauvreté associé à la monoparentalité est moindre… et la
protection assurée par l’action des transferts sociaux n’est pas
négligeable puisqu’elle fait sortir de la catégorie “pauvres”, environ la
moitié des parents seuls qui s’y trouvaient » avant les transferts sociaux.
Dans les pays nordiques, la Suède ou les Pays-Bas, les assurances qui
protègent des effets de la dissociation conjugale sont encore plus
efficaces : elles divisent par trois au moins le poids des familles pauvres
dans les ménages monoparentaux31. Pour ne pas être réservée à certains
milieux favorisés, l’individualisation de la famille moderne réclame une
intervention de l’État.
3.3. Une « police » psychologique des familles
L’évolution du sens de la famille et de l’individu s’effectue en
référence à une conception d’un individu moins soumis à des autorités
extérieures, mais compensant par une augmentation d’une régulation
personnelle. Le mouvement d’individualisation prolonge le « processus
de civilisation », décrit par Norbert Elias, caractérisée par l’intériorisation
de plus en plus forte des contraintes sociales.
Ces contraintes prennent la forme de normes. Sous la seconde
modernité, celles-ci sont originales. Premièrement elles ne sont pas
considérées comme des normes par ceux qui les énoncent.
Deuxièmement le plus souvent, elles ne prennent pas la forme du
« commandement », réclamant une stricte obéissance32. Elles proposent
un équilibre difficile à atteindre entre deux bornes présentées comme des
excès. Troisièmement elles réclament des spécialistes pour s’assurer de
l’éducation mise en œuvre, et une formation continue pour les parents :
« Apprendre aux parents à être parents » est devenu, à partir des années
1990 un des mots d’ordre consensuel des politiques familiales. Selon
Jacques Donzelot, l’apport de Freud et du freudisme est « d’injecter
l’exigence des normes à l’intérieur de la famille, la laissant toujours
fondée en “théorie” et toujours suspecte en pratique, suspecte de peser
sur ces membres, de les frustrer de ce qu’elle veut leur donner33 ». Le père
et la mère ont la certitude de mal agir : en aimant trop ou pas assez, en
étant trop autoritaire ou en laissant trop faire. Robert Castel observe aussi
« au sein et autour de la famille une forte production de denrées
psychologiques destinée à la nourrir à partir de deux foyers principaux, la
sexualité et l’enfance. Selon chacun de ces axes se développe un double
système d’étayage qui mobilise sa constellation de spécialistes et de
conseilleurs… La famille comme structure sociale existe dans une large
mesure à travers le travail visant à la produire comme structure
relationnelle34 ».
Si la stigmatisation sociale de certains modes d’organisation
domestique a diminué au niveau de la législation ou des politiques de
distribution des ressources, elle se maintient par d’autres canaux. Les
travaux psychologiques peuvent avoir l’efficace des lois, les normes
sociales n’ont pas besoin d’avoir un soubassement juridique pour exister
et circuler : « Un certain retrait du droit hors du champ familial peut créer
l’illusion que cette institution se privatise. Or on s’aperçoit qu’une
multitude de connaissances (élaborées hors de la famille) balisent les
modes de formation et de fonctionnement de ce groupe et constituent de
ce fait un genre particulièrement important de contrôle sur celui-ci35. » Ce
contrôle ne s’effectue pas nécessairement par l’État en tant qu’entité, ni
même par ses représentants officiels ; il se fait plus en douceur par les
« professionnels de la morale familiale36 », prenant appui sur des savoirs
pour les reformuler en normes.
Ces savoirs participent aux luttes politiques et sociales autour de la
définition des catégories encadrant la vie privée et la famille. Ainsi en
France dans les années 1990-2000, la notion de « loi du père », propre à
la psychanalyse de Jacques Lacan a été utilisée, associée à la conception
de l’ordre symbolique, par les experts et les groupes sociaux, soucieux du
déclin de l’autorité paternelle. Pour eux, par exemple le père assure sa
fonction de séparation entre la mère et l’enfant en rappelant que la mère
est aussi épouse. En cas de séparation, il a donc plus de mal à « être dans
son rôle de père ». Implicitement ou non, de cette vision théorique du
monde familial, se déduit une hiérarchisation des familles. Le pluralisme
familial est donc critiqué, comme cela est perceptible dans cet énoncé du
même spécialiste à propos de la famille recomposée : « Les familles
éclatées et qui se reconstituent tant bien que mal à la faveur d’une
rencontre en improvisant des bouts de recollage souvent précaire et
transitoire37. »
Les normes psychologiques dont la légitimité est l’action sur
l’inconscient n’ont pas supprimé les normes, plus médicales, agissant
plus directement sur le corps. La publication du rapport de l’Inserm sur
Les Troubles des conduites chez l’enfant (2005) et la pétition « Pas de
zéro de conduite pour les enfants de trois ans38 » constituent un des
épisodes des rivalités entre ces deux types de régulation des
comportements. Ce conflit entre spécialistes et professionnels ne doit pas
faire oublier les points d’accord : les comportements de certaines familles
sont repérés et retraduits dans des registres, médicaux ou psychologiques,
alors qu’ils ont aussi pour une part d’origine sociale. Les malentendus
historiques entre professionnels et parents existent toujours, les premiers
cherchant à dévaloriser les seconds pour les transformer. C’est ce qui
peut se passer dans des consultations de Protection maternelle et infantile
pendant lesquelles des puéricultrices reprochent aux mères de milieux
populaires de traiter leur enfant comme un roi en lui cédant tout, ou au
contraire de le maltraiter par excès d’indifférence39. Le propre des normes
psychologiques est de proposer un équilibre quasi-impossible à trouver
par les parents, surtout si ces derniers sont pensés comme ne pouvant pas
les maîtriser.
Les sociologues doivent exercer une vigilance afin de repérer les
entreprises d’imposition normative, mais ils doivent aussi s’interroger sur
leur modèle souvent sous-jacent et paradoxal : celui d’un monde social
qui serait sans normes. Rien n’interdit aux sciences sociales d’analyser
aussi les conditions qui peuvent aider les parents à être parents sans les
disqualifier davantage. Comment rendre légitime une action extérieure à
la famille qui ne repose pas sur un tel processus de déqualification
parentale ? Comment penser « la coproduction de la socialisation » avec
les différents partenaires40 ? En dénonçant toute intervention extérieure,
certains sociologues adoptent, implicitement, un modèle selon lequel les
parents devraient être les seuls responsables de la socialisation enfantine,
modèle qui ne correspond pas à la manière dont sont éduqués les jeunes
aujourd’hui pris dans un réseau complexe de relations et d’institutions.
Les sciences sociales peuvent s’interroger sur les formes que doit prendre
la coopération entre les personnes, les groupes, les institutions qui
entourent l’enfant.
3.4. Le droit de l’enfant à ses deux parents
Au centre des normes contemporaines régissant les familles, un des
principes fondamentaux de la Convention relative aux droits de l’enfant
de 1989, « l’intérêt supérieur de l’enfant ». C’est une notion floue41. Mais
le noyau central de cette notion n’est pas vide. Il est composé de
plusieurs éléments : le besoin de stabilité de l’enfant ; la capacité des
parents à surmonter le conflit conjugal ; l’affirmation de la permanence
des relations avec les deux parents. La définition de l’intérêt de l’enfant
s’est concentrée autour du droit pour l’enfant à un environnement stable,
la mobilité matrimoniale de ses parents devant l’affecter le moins
possible.
• Les moyens de garantir la stabilité de l’environnement pour l’enfant
Ce droit, reconnu, a donné lieu à une lutte autour de deux manières de
l’assurer. Soit la stabilité renvoie à celle du logement et du cadre de vie,
entraînant une dévalorisation de la garde alternée au risque d’engendrer
aussi un relâchement des liens entre l’enfant et son père. Soit la stabilité
désigne surtout les deux parents, et exige idéalement la garde alternée.
Après une première période pendant laquelle le maintien près d’un parent
gardien était préféré, la loi du 4 mars 2002 relative à l’autorité parentale a
reconnu comme important la résidence alternée. Cependant cette
inscription dans la loi n’a pas achevé la lutte, des groupes, des experts
critiquent cette option : avec cette résidence, « ces enfants sont partagés,
condamnés à mener une double vie, sans repère fixe affectif ni
géographique, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent sur la
construction de leur personnalité42 ».
Même s’il y a des divergences sur les conséquences, le principe du
maintien des liens de l’enfant avec ses deux parents après la séparation
est devenu évident. L’État a fait en sorte que les hommes et les femmes
soient, en tant que parents, obligés de conjuguer leurs efforts pour
continuer à s’occuper ensemble de leurs enfants communs. Alors qu’il
ouvre dans le droit civil les possibilités de divorce et qu’il soutient par sa
politique sociale les conséquences de la fragilité conjugale, il fixe, en
même temps, des bornes. Il estime que les hommes et les femmes
peuvent faire ce qu’ils veulent en tant que conjoints, mais non en tant que
parents. Les lois du 22 juillet 1987 et du 8 janvier 1989 exposent ce
modèle d’une famille indissoluble malgré le divorce. Il s’agit d’un
« retournement spectaculaire du jeu idéologique : le divorce devient
l’apothéose paradoxale de la famille puisqu’elle résiste à tout, même à la
séparation, même à la décohabitation43 ». La loi impose le principe selon
lequel le père et la mère doivent continuer à prendre des décisions en
commun, après la séparation :
« Les individus sont incités à mettre en place le bon modèle
d’organisation familiale après divorce : celui de
l’indissolubilité du “couple parental”, considéré comme seul
conforme à ce qui est bon pour l’enfant » (I. Théry, op. cit.).
En garantissant la permanence du couple parental, la loi française
limite le processus d’individualisation doublement. Premièrement elle
sort du contrat conjugal la dimension parentale qui doit être maintenue
dans l’identité des adultes, même contre leur gré. Deuxièmement elle les
contraint à rester en équipe parentale en prônant « l’autorité parentale
conjointe ».
Le maintien du couple parental exige que les ex-conjoints parviennent
à s’entendre. En conséquence l’idée d’une médiation familiale s’est
imposée afin de permettre aux parents de prendre des décisions qui ne
sacrifient pas l’intérêt de leur enfant. Tout en laissant aux parents leur
pouvoir, le médiateur exerce « une forte pression sur les conjoints en
conflit, avec pour objectif de parvenir à la mise en place d’une
organisation négociée du fonctionnement de la famille dissociée44 ». Les
intérêts des adultes ne doivent pas leur faire oublier l’intérêt de l’enfant.
Ce type de conciliation est devenu légitime, témoin son inscription dans
le préambule du projet de loi, « relative à la médiation familiale et à
l’exercice de l’autorité parentale après la séparation des parents »
(2006) :
« Afin d’essayer de prévenir les conflits liés à l’enfant et de
trouver des solutions négociées entre les deux parents, l’article
premier généralise les méthodes de médiation familiale dont
on connaît les bienfaits. Ainsi, il fait, en cas de désaccord des
parents sur l’exercice de l’autorité parentale, obligation au
juge de leur proposer une mesure de médiation et de leur
enjoindre de rencontrer un médiateur familial qui les
informera sur l’objet et le déroulement de cette mesure. C’est
en effet dans l’intérêt de l’enfant que ses parents ne se
déchirent pas sur les modalités de l’exercice de l’autorité
parentale, et qu’ils parviennent à un accord qu’ils respecteront
parce qu’il apparaît satisfaisant pour chacun. »
3.5. La pluriparentalité
La mise en œuvre de la stabilité de l’environnement au nom du bien-
être de l’enfant soulève des contradictions permanentes. On s’en rend
compte avec l’adoption plénière, permettant aux parents adoptifs d’être
les seuls parents, la mention des parents d’origine est supprimée de l’État
civil45. On le découvre aussi avec les familles recomposées : même si le
beau-père a participé pendant des années à l’éducation de son bel enfant,
en cas de nouvelle séparation il n’a aucune reconnaissance et peut être
interdit de visite par son ex-compagne. En attendant, la position du beau-
père ou de la belle-mère est fragile : « Pour une majorité de beaux-
parents enquêtés, leur beau-parent, même s’il est sympathique, n’est
qu’un parent de seconde zone et ne fait pas partie de leur vraie famille46. »
Au-delà de la stabilité des liens avec l’enfant, surgit donc une autre
question, celle de la définition de la « vraie famille ». La séparation des
parents a pour effet que l’enfant peut être situé au milieu d’un « réseau
parental47 » comprenant ses parents d’origine, les nouveaux conjoints
respectifs de ses parents, les anciens conjoints éventuels de son ou de ses
beaux-parents. L’existence de tels réseaux, associée à d’autres situations,
à d’autres types de construction familiale – les familles homoparentales,
l’insémination artificielle avec don de sperme ou d’ovocyte, les
procréations médicalement assistées, les familles adoptives, les familles
d’accueil – pose la question de la pluriparentalité.
Ce questionnement est devenu important en anthropologie et en
sociologie :
« Si l’on reconnaît qu’un enfant peut avoir soit
simultanément, soit successivement dans sa vie plusieurs
adultes, exerçant ou ayant exercé à son égard des fonctions
parentales, on peut se poser les questions suivantes : peuvent-
ils être institués tous également comme pères et mères au sens
juridique ? Si non, lesquels d’entre eux doivent-ils donner à
l’enfant son statut juridique ? … Les droits et les obligations
d’entretien peuvent-ils être divisés entre plusieurs adultes ? La
filiation doit-elle automatiquement être liée à la naissance ?
Ou bien à la décision de la mise au monde ? À une déclaration
solennelle des personnes qui ont désiré la naissance48 ? »
Pour répondre à ces interrogations, il est nécessaire de connaître les
dimensions constitutives de la parenté49. Dans la famille classique
européenne, les trois composantes de la parentalité – biologique,
sociojuridique, éducative et quotidienne – sont confondues50. Mais ce
modèle est objectivement et symboliquement déstabilisé.
• Parenté reproductive, parenté productive
Pour penser la pluriparentalité, il semble utile d’adopter la distinction
entre la « parenté productive », et la « parenté reproductive51 » : « la
parenté productive donne une individualité et une personnalité à
l’embryon faites de ses substances génétiques. La parenté reproductive
indique un recommencement… et implique alors un travail sur des
éléments existants et une manière de faire siens ces éléments existants »
(A. Cadoret, art. cit.). Avec la séparation entre ces deux parentés, la
parenté [au sens d’être parent] se constitue désormais dans une
conception dispersée.
Deux questions se posent alors qui se recoupent :
– Jusqu’où est-il nécessaire de nommer « parent »
l’individu qui participe à la reproduction ? Ce n’est pas
obligatoirement équivalent de connaître ses origines et ses
parents biologiques. Sur ce lien entre origine et parenté
biologique, on observe trois positions dans les débats. Pour la
première, la vérité est celle de la parenté biologique. Un
enfant a un père et un seul, et une mère et une seule52. La
deuxième veut en rester au principe de l’adoption plénière,
établi par la loi du 12 juillet 1966. Le lien biologique ne
mérite pas d’être pris en considération ; « Pourquoi vouloir
indiquer l’existence d’un coït hétérosexuel originaire comme
élément constitutif de la filiation53 ? » Pour la troisième,
défendue par l’Association des parents gays et lesbiens
notamment, serait souhaitable l’existence pour chaque enfant
d’un livret enregistrant les différents liens, y compris la
filiation biologique, même si l’enfant est ensuite adopté par
deux parents adoptifs de même sexe ou non. C’est la position
la plus favorable à la pluriparentalité.
– Quels types de liens entre les individus qui participent à la
reproduction et à la reproduction et l’enfant concerné ? Une
fois définie la liste des « parents », reste à fixer le contenu des
droits et des responsabilités propres à chacun. La seule
certitude c’est que la réponse ne pourra venir que si les parents
ne sont pas définis, comme c’est encore le cas en France,
quasi-exclusivement par leur autorité, ce qui produit un jeu à
somme nulle : tout ce qui est donné à un parent doit être retiré
à un autre.
Il n’existe pas encore de consensus, sous la modernité 2, sur une
définition de « la famille ». Cette absence est le signe que la
normalisation est loin d’être achevée et que le champ est libre pour toutes
sortes de bricolage.
1 F. de Singly (2005), L’Individualisme est un humanisme, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube.
2 L. Febvre (1944), Amour sacré, Amour profane. Autour de l’Heptaméron, Paris, Gallimard.
3 Cité par L. Febvre.
4 Cet amour n’existe que par la médiation d’un imaginaire.
5 A. Burguière (1989), « La famille et l’État : débats et attentes de la société française à la veille
de la Révolution », in I. Théry, C. Biet (eds), La Famille, la Loi et l’État, Paris, Imprimerie
Nationale-Centre Georges Pompidou, p. 147-156.
6 E. Shorter (1977), Naissance de la famille moderne, Paris, Le Seuil.
7 F. Ronsin (1990), Le Contrat sentimental. Débat sur le mariage, l’amour, le divorce de
l’Ancien Régime à la Restauration, Paris, Aubier.
8 U. Beck (2001), « La religion séculière de l’amour », in F. de Singly, S. Mesure (eds),
Comprendre le lien familial, PUF, Paris, p. 29-44, extrait de U. Beck, E. Beck-Gernsheim (1990),
Das ganz normale Chaos der Liebe, Frankfurt, Suhrkamp.
9 F. Alberoni (1997), Je t’aime. Tout sur la passion amoureuse, Paris, Plon.
10 F. Alberoni (1980), Le Choc amoureux, Paris, Ramsay.
11 G. Mauger, C. Fossé (1977), La Vie buissonnière, Paris, Maspero.
12 L. Roussel (1978), « La cohabitation juvénile en France », Population, n° 1, p. 15-42.
13 H. Léridon, C. Villeneuve Gokalp (1994), Constances et Inconstances de la famille, Paris,
PUF-INED.
14 Réforme précédée d’une enquête d’opinion : A. Boigeol, J. Commaille, M.-L. Lamy,
A. Monnier et L. Roussel (1974), Le Divorce et les Français, tome I, Paris, PUF-INED.
15 V. Descoutures, M. Digoix, E. Fassin, W. Rault (eds) (2008), Mariages et homosexualités
dans le monde, Paris, Autrement.
16 C’est la position de V. Munoz-Dardé (2001), « Doit-on abolir la famille ? », in F. de Singly,
S. Mesure (eds), Comprendre le lien familial, Paris, PUF, p. 301-322.
17 A. Honneth (2006), La Société du mépris, Paris, La Découverte.
18 W. Rault (2005), « Construire une légitimité. L’appropriation du pacte civil de solidarité par
les familes homoparentales », in M. Gross (dir.), Homoparentalités, état des lieux, Paris, Éres,
p. 319-328 et W. Rault (2009), L’invention du PaCS, Paris, Les presses de Sciences Po.
19 J.-C. Kaufmann (2003), Sociologie du couple, Paris, PUF.
20 J.-C. Kaufmann (1992), La Trame conjugale. Analyse du couple par son linge, Paris, Nathan,
réed. Pocket.
21 C. Cicchelli-Pugeault (2001), « Le sens retrouvé du mariage ? Vers une nouvelle perspective
théorique », in F. de Singly (dir.), Famille et Individualisation, tome II, Être soi d’un âge à l’autre,
Paris, L’Harmattan, p. 155-166.
22 M. Segalen (1997), « Comment se marier en 1995 ? Nouveaux rituels et choix sociaux », in
G. Boucahrd, M. Segalen (eds.), Une Langue, deux cultures. Rites et Symboles en France et au
Québec, Laval/Paris, Presses Universitaires de Laval/La Découverte.
23 F. de Singly (2005), « Le soi dénudé », in C. Bromberger, P. Duret, J.-C. Kaufmann, D. Le
Breton, F. de Singly, G. Vigarello, Un Corps pour soi, Paris, PUF, p. 115-138 ; M. Bozon (2001),
« Orientation intime et construction de soi. Pluralité et divergences dans les expressions de la
sexualité », Sociétés contemporaines, n° 41-42, p. 11-40.
24 « La famille normale » (P. Vincent, 1950, Population, 5, 2, p. 251-259), c’était la famille
légitime qui avait suffisamment d’enfants permettant « le remplacement, nombre par nombre,
d’une génération pour la suite ».
25 R. Lenoir (2003), Généalogie de la morale familiale, Paris, Le Seuil.
26 J. Commaille (1996), Misères de la famille, question d’État, Paris, Presses de Sciences Po.
27 Paris Match, 22 mai 2007.
28 N. Lefaucheur (1985), « Familles monoparentales : les mots pour le dire », in F. Bailleau,
N. Lefaucheur, V. Peyre (eds), Lectures sociologiques du travail social, Paris, Éd. Ouvrières,
p. 204-217.
29 É. Durkheim (2003), Leçons de sociologie, Paris, PUF, 1re éd. 1950.
30 F. Schultheis (1991), la « famille, le marché et l’État-providence », in F. de Singly,
F. Schultheis (éds), Affaires de famille, Affaires d’État, Nancy, Éd. de L’Est, p. 33-42.
31 N. Lefaucheur (1992), « Maternité, famille, État », in G. Duby, M. Perrot (eds), Histoire des
femmes, tome V, Le xxe siècle, Paris, Plon, p. 411-430.
32 F. de Singly (2003), « La crise des normes », in Les Uns avec les Autres, Paris, Armand
Colin, rééd. « Pluriel ».
33 J. Donzelot (2005), La Police des familles, Paris, Minuit, 1re éd. 1977.
34 R. Castel (1981), La Gestion des risques, Paris, Minuit.
35 F. Schultheis, K. Luscher (1987), « Familles et savoirs », L’Année sociologique, 37, p. 239-
263.
36 M. Darmon (1999), « Les “entreprises” de la morale familiale », Frenchs Politics, Culture
and Society, 17, 3-4, p. 1-19.
37 A. Naouri (1991), « Les relations intra-familiales. Point de vue et interrogations d’un
pédiatre », Futuribles, n° 153, p. 51-62.
38 Collectif (2006), Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans, Ramonville, Érès.
39 D. Serre (1998), « Le “bébé superbe”. La construction de la déviance corporelle par les
professionnel(le)s de la petite enfance », Sociétés contemporaines, n° 31, p. 107-127 et S. Gojard
(1999), « Les soins aux jeunes enfants. Entre normes de puériculture et normes familiales »,
French Politics, Culture and Society, 17, 3-4, p. 134-152.
40 C. Martin, A. Debroise (1999), « Le sentiment de responsabilité parentale », Informations
sociales, n° 73-74, p. 112-127.
41 I. Théry (1985), « La référence à l’intérêt de l’enfant », in O. Bourguignon, J.-L. Rallu,
I. Théry, Du divorce et des enfants, Paris, PUF-INED.
42 Texte de la quatrième de couverture de J. Philip (2006), Le Livre noir de la garde alternée,
Paris, Dunod. Pour une analyse des luttes, cf. G. Neyrand, (2005), « La résidence alternée, réponse
à la reconfiguration de l’ordre familial. Les enjeux d’un débat », Recherches familiales, n° 2, p. 83-
99.
43 I. Théry (1993), Le Démariage, Paris, Odile Jacob.
44 B. Bastard (2002), Les Démarieurs, Paris, La Découverte.
45 F.-R. Ouellette (2005), « L’adoption devrait-elle toujours rompre la filiation d’origine ? », in
F.-R. Ouellette, R. Loyal, R. Hurtubise, Familles en mouvance : quels enjeux éthiques ?, Laval,
Presses de l’Université de Laval, p. 103-120.
46 S. Cadolle (2000), Être parent, être beau-parent, Paris, Odile Jacob.
47 D. Le Gall, C. Martin (1988), « Le réseau parental après un divorce ou une séparation »,
Dialogue, n° 101, p. 85-93.
48 A. Fine (2001), « Pluriparentalités et système de filiation dans les sociétés occidentales », in
D. Le Gall, Y. Bettahar (eds), La Pluriparentalité, Paris, PUF, p. 69-93.
49 Un des auteurs de référence est David M. Schneider (1984), A Critical of the Study of
Kinship, Michigan, University of Michigan Press. Des pages sont traduites dans Incidences (2005),
n° 1, p. 215-247.
50 G. Neyrand (2001), « Mutations sociales et renversement des perspectives sur la
parentalité », D. Le Gall, Y. Bettahar (eds), La Pluriparentalité, Paris, PUF, p. 21-46.
51 Selon la distinction de Marilyn Strahern, citée par A. Cadoret (2007), « L’apport des familles
homoparentales dans le débat actuel sur la construction de la parenté », L’Homme, 183, p. 55-76.
52 E. Sullerot (1997), La Crise de la famille, Paris, Fayard.
53 D. Borillo, « Mariage entre personnes de même sexe et homoparentalité : un révélateur de
notre capacité à assumer la modernité », in A. Cadoret, M. Gross, C. Mécary, B. Perreau (eds),
Homoparentalités. Approches scientifiques et politiques, Paris, PUF, p. 315-326.
4
La troisième tension : entre fragilité et ancrage
1. La fragilisation de la famille moderne 2
1.1. Un couple « liquide »
Depuis la fin des années 1960, les individus tendent à avoir un
engagement conditionnel vis-à-vis du groupe conjugal qu’ils ont créé.
L’association entre la logique de l’amour et la logique de
l’individualisation s’est formée alors que l’association entre amour et
institution s’est rompue. Le divorce et la séparation font partie de
l’horizon probable de l’union. L’instabilité conjugale pendant la
deuxième période de la famille moderne a augmenté. « Le chaos de
l’amour » (cf. chapitre 3) n’est pas seul responsable de cette fragilisation
conjugale. Il est aidé par l’environnement des sociétés modernes qui
peuvent être caractérisées, au moins en partie, par « la liquidité1 », avec la
globalisation, et l’extension du monde virtuel qui remettent en question
les frontières et les territoires, avec le renouvellement des produits de
consommation. Il y aurait un net rejet de la durée :
« Pour nous habitants du monde moderne liquide qui
abhorre tout ce qui est solide et durable, tout ce qui n’est pas
adapté à un usage immédiat et ne permet aucun terme aux
efforts » (Z. Bauman, op. cit.).
Ce rejet produirait même une illusion de famille qui ne conserve que le
nom. C’est la thèse de Beck : « Au-delà de l’ordre du monde industriel
fait de classes, de couches sociales et de familles nucléaires [propre à la
modernité 1], ne flotte plus qu’un agrégat diffus de feuilles volantes
composées d’individus2. » Il ne serait plus possible dans une société
moderne 2 d’évoquer sérieusement la notion même de famille. En effet :
« Placés devant l’alternative entre deux extrêmes – famille
ou non-famille – de plus en plus de gens commencent à
“opter” pour une troisième voie : une existence plurielle
traversée de ruptures et de contradictions. Ce pluralisme
biographique des formes d’existence, c’est-à-dire d’une
famille à l’autre mêlé d’autres formes de vie commune ou
solitaire, et entrecoupé par elles devient la “norme”
paradoxale des relations entre les hommes et les femmes dans
le contexte de l’individualisation3. »
1.2. La dévalorisation de la pérennité pour elle-même
Le changement le plus important réside dans la dévalorisation relative
de l’idée d’un mariage stable. Dans l’imaginaire télévisuel – approché
par 70 téléfilms diffusés dans le cadre des « Mercredis de la vie » sur
France 2 (entre 1993 et 19954) – la séparation conjugale est devenue
« normale » :
« Les couples ne cherchent plus à surmonter une crise
conjugale. Ils se séparent d’entrée de jeu et vont, durant tout le
téléfilm, tenter de reformer un nouveau couple. Chaque fois
nous sont racontées les multiples péripéties d’histoires
sentimentales mouvementées. La structure narrative se
décompose en quatre séquences : rupture d’un premier couple,
rencontre d’un autre partenaire, établissements d’une relation
souvent conflictuelle, formation d’un nouveau couple. »
Selon Sabine Chalvon-Demersay :
« Chaque fois, les ruptures sont brutales, immédiates, sans
préambule et sans appel. Dans ce domaine les nouvelles
normes sont extrêmement exigeantes : le partenaire délaissé
n’a droit ni à la protestation, ni au chagrin, ni à la colère. Il
doit contrôler ses affects… Il doit aussi savoir accepter le
climat général de dédramatisation, en étant tenu de se
conformer à un modèle unique de rup ture : rupture cool,
rupture clean, rupture aux épanchements contenus, imposée
avec une tranquillité sereine par le partenaire abandonnant.
Parce qu’elle faisait partie du contrat initial et que celui-ci ne
s’éprouve réellement qu’au moment de la séparation » (art.
cit.).
L’union libre (ou le mariage) est surtout contractuelle, incluant donc la
possibilité de la séparation comme un événement probable :
« À travers ces fictions on voit en fait se mettre en scène
une version de la vie sentimentale qui correspond à
l’intégration dans le fonctionnement du couple de l’idée de sa
précarité » (art. cit.).
La durée du couple n’a de valeur que si le conjoint continue à donner
les satisfactions attendues (cf. chapitre 6). La vie conjugale ne doit pas
être vécue comme tyrannique ; elle doit, au contraire, être le lieu idéal où,
au moins dans les coulisses de la vie privée, il est possible de croire, de
faire croire que son soi est dépouillé des rôles sociaux, qu’il a, enfin,
atteint la zone profonde de l’authenticité. Une telle demande, réciproque,
est difficile à concilier avec l’existence d’un couple stable.
L’insatisfaction menant au divorce ou à la séparation peut, dans cette
perspective, venir de trois origines différentes :
• Soit la croyance dans l’idéal de l’individu indépendant et autonome
est trop forte, interdisant d’accepter tout compromis conjugal, tout
empiétement sur son existence. La vie commune implique notamment
une coordination des rythmes temporels des deux partenaires. Par
exemple dans un couple, la femme souffre parce que le dimanche son
compagnon, plongé dans les joies du bricolage et de la réparation de sa
moto, oublie l’heure du déjeuner, repas qui est symbolique pour elle de la
réunion de leur couple5. Ne pas manger ensemble un dimanche revient à
faire comme si la vie était en solo : « Quoi de plus frustrant que de mettre
un seul couvert et de s’attabler seule face à soi-même ? » s’interroge une
femme « célibataire6 ».
• Soit le partenaire (ou soi-même) ne joue pas suffisamment son rôle
de soutien identitaire (cf. chapitre 6). Par exemple, il n’est pas assez
attentif. Il n’écoute pas le récit de la journée par son conjoint. Le
malentendu tourne autour du sens du travail professionnel, perçu comme
une affaire très personnelle pour l’individu concerné et impersonnelle
pour l’autre. La frontière entre vie privée et vie publique ne recoupe pas
celle entre l’identité personnelle et l’identité statutaire. Un des conjoints
pense son engagement professionnel comme une des formes importantes
de l’expression de soi, et l’autre le conçoit autrement. C’est ce qui arrive
dans le couple de Jean-Claude, professeur dans un lycée professionnel,
vivant avec une amie secrétaire : « À chaque fois que je rentre, elle y a
droit. J’ai l’impression de ne pas en parler tant que ça, mais j’en parle
bien trois quarts d’heure. Parce que finalement je n’ai même pas
l’impression de parler d’un métier, d’un travail, j’en parle comme si
c’était ma vie. C’est ça en fait. Et je m’aperçois que cela doit être une
horreur parce qu’elle, quand elle me parle de son travail, je trouve que
c’est long. C’est une horreur. J’ai l’impression qu’elle me parle de son
travail, mais moi, quand je lui parle de ce que je fais, je n’ai pas
l’impression de lui parler de mon travail7. »
Avec lucidité cet homme observe les difficultés provenant de deux
versions de la même réalité, et l’incompréhension identitaire qui les
engendre.
• Soit le conjoint peut, par répétition, et étant donné le fonctionnement
ordinaire de tout couple, produire l’impression d’un certain enfermement
identitaire chez son partenaire : « La complémentarité crée un confort
psychologique en réduisant les dissonances personnelles… C’est ainsi
que très souvent la vie à deux se transforme en une véritable machinerie à
produire du contraste identitaire8. » En tombant amoureux, l’individu
dessine l’être aimé avec telle ou telle qualité et il tend ensuite à ne la voir
qu’à travers ce filtre. Cette identité pour autrui – même positive – du
début de l’union devient obstacle si l’autre veut modifier son identité.
L’augmentation des séparations ne trahit pas un accroissement historique
des défauts des conjoints, elle renvoie surtout à un besoin difficile à
combler : le conjoint doit valider l’identité de son partenaire tout en lui
laissant la possibilité de modifier la définition de lui-même. Les
ajustements peuvent ne pas se faire. C’est peut-être moins les habitudes
qui constituent un obstacle à la durée de vie conjugale que la
routinisation des identités respectives. L’individu contemporain veut
pouvoir modifier son identité de temps en temps sans que son proche soit
toujours prêt à une telle conversion. Ainsi à la retraite, de telles tensions
conjugales surgissent du fait que la redéfinition éventuelle de l’un et de
l’autre bouleverse la donne9 et contraint à modifier d’une part la relation
conjugale et d’autre part le regard porté sur le partenaire. Cela constitue
une extension de la version antérieure de l’enfermement identitaire
engendrant le sentiment de disparition de soi, développée notamment par
les femmes dans les années 1970.
1.3. L’anticipation du divorce
Peu de recherches portent sur les recueils de plaintes conjugales.
Toutefois ce n’est pas le niveau en soi des insatisfactions qui fixe la
probabilité de se séparer, cette dernière dépend d’un autre facteur
important, à savoir les valeurs auxquelles adhère chaque conjoint. Une
enquête longitudinale10 permet d’approcher le poids des représentations
dans le jugement sur la relation conjugale et dans la décision ou non de
se séparer. L’enquête avait demandé aux conjoints mariés une année
déterminée leurs valeurs, notamment l’adhésion à un idéal valorisant la
promesse du mariage ou au contraire insistant sur le respect de
l’autonomie au sein de la vie conjugale. Dix ans après, les enquêteurs ont
relevé sur les registres de l’état civil les couples qui ont divorcé. Ils
comparent alors les réponses données l’année du mariage pour les
conjoints toujours mariés et pour les conjoints séparés. On peut calculer
Les facteurs les plus associés à la dissolution de l’union. Même si
d’autres éléments interviennent comme déterminants du divorce –
notamment le fait d’avoir eu un milieu familial perturbé pendant
l’enfance, le fait d’occuper une position basse dans la hiérarchie sociale,
le fait de s’être marié tôt –, les comportements et les valeurs qui reflètent
le style de vie matrimonial ont plus de poids :
– le taux de divorce passe de 13 % chez les hommes qui
avaient déclaré vouloir des enfants tout de suite à 26 % chez
ceux qui déclaraient au contraire que leur mariage pouvait
durer quelques années sans enfant ;
– 18 % des couples où les deux conjoints pensaient que
l’argent du ménage devait être gagné surtout par l’homme ne
vivent plus ensemble contre 27 % des couples pour qui les
deux conjoints devaient à égalité contribuer aux ressources
financières ;
– 16 % des couples mariés sans cohabitation et 25 % des
couples qui avaient cohabité avant le mariage ont divorcé ;
– enfin, 18 % des femmes qui au moment de leur mariage
avaient déclaré qu’elles se mariaient pour la vie et qu’elles
auraient des difficultés considérables à envisager un divorce
ont divorcé, contre 56 % des femmes qui avaient déclaré que
leur mariage pouvait durer un certain temps, mais qu’il
pouvait être dissous assez facilement par le divorce.
Plus l’adhésion à un système de valeurs dans lequel l’individu doit être
soutenu par une institution fermée, par des rôles assez rigides et moins le
couple est fragile. Inversement « un projet “moderniste” paraît nettement
associé (usage démocratique du pouvoir mis à part) à un taux de
séparation plus élevé. Mais il ne semble pas s’agir d’un
dysfonctionnement plus grand que dans le projet traditionnaliste. C’est
plutôt une attitude générale – donnant plus de droits à l’individu par
rapport au nous-famille – qui autorise plus facilement la perception d’une
insatisfaction conjugale d’une part, et la transformation de celle-ci en
divorce d’autre part » (J. Kellerhals, art. cit.). Le divorce est contenu, en
quelque sorte, dans certaines unions alors que dans d’autres il ne fait
guère partie des possibles. Bon nombre de couples de la seconde
modernité recherchent non la solidité en soi de leur couple, mais les
satisfactions psychologiques tirées de la vie à deux. L’amour, support de
la vie à deux, l’a fragilisé incontestablement pour valoriser d’autres
éléments que la stabilité.
L’augmentation des séparations et des divorces traduit la force du
système de valeurs de la modernité deux, renforcé par la reconnaissance
juridique de la plus grande individualisation, avec la simplification du
divorce par consentement mutuel et la création d’un divorce par
altération définitive du lien conjugal (possible après deux ans de
séparation) dans la loi du 26 mai 2004.
2. Le coût de la séparation conjugale
L’instabilité conjugale a des effets différents selon les sexes. La vie
conjugale altère davantage le placement professionnel des capitaux
sociaux et culturels des femmes que le rendement des richesses
masculines. Cette inégalité est masquée, le plus souvent, par le fait du
partage des revenus entre conjoints, par l’accès pour les femmes à un
niveau ou à un style de vie équivalent à celui de leur partenaire. C’est au
moment de la séparation que le coût de la vie conjugale est payé, que la
dévaluation relative devient perceptible. La valorisation médiate,
indirecte par le conjoint, est contradictoire avec l’indépendance de la
femme dans la mesure où elle réclame une nouvelle vie conjugale pour
pouvoir fonctionner de nouveau11. La manière dont les femmes ont investi
leur profession et leur famille tend à les contraindre à réinvestir dans de
nouvelles actions matrimoniales. Ces femmes peuvent se dégager de telle
relation particulière de dépendance (de tel homme) ; elles peuvent
beaucoup plus difficilement échapper à la dépendance matrimoniale,
devant re-vivre avec un autre homme pour avoir des chances d’occuper
une position équivalente à leur valeur dans l’espace social.
2.1. Le coût pour les mères
Le divorce provoque donc un appauvrissement pour la majorité des
femmes (cf. chapitre 6). Un des signes de ce mouvement post-conjugal
est le poids des familles monoparentales (issues pour une grande majorité
du divorce et de la séparation) dans le groupe des familles pauvres12,
définies par le fait d’avoir des ressources inférieures à 60 % (seuil
européen) du revenu médian. Ce poids est de 24,5 % pour les familles
monoparentales, contre 14 % pour un couple avec un homme « actif » et
un enfant et 4,7 % pour un couple avec un homme et une femme
« actifs » et un enfant (source Insee, 2004).
Les mères gardent plus fréquemment les enfants que les pères, par
volonté personnelle et par décision de justice. Elles les élèvent dans des
conditions économiques inférieures à la période de la vie commune.
L’apport financier des pères séparés n’est en rien un équivalent de leur
apport antérieur lorsque la famille était réunie. On notera au passage que
si les femmes demandent nettement plus souvent que les hommes la
séparation tout en sachant le coût d’une telle décision c’est parce qu’elles
sont converties à la représentation d’une union satisfaisante en termes
relationnels. Elles préfèrent vivre avec moins et mieux sans leur mari,
qu’avec plus et moins bien avec leur partenaire. La diffusion du divorce,
y compris chez les femmes de milieu populaire, prouve que le processus
d’individualisation affecte l’ensemble des groupes13. L’État, notamment
avec l’allocation de parent isolé, crée « des palliatifs aux effets de
dérégulation qui découlent de la transformation de la famille en “société
à responsabilité limitée” [et]… prend en charge certaines des
conséquences matérielles des faits familiaux tels que la rupture ou
l’abandon de famille et les constitue en risques sociaux publiquement
reconnus14 ». L’existence d’une telle allocation est critiquée comme
encouragement à la séparation. Elle peut être défendue non seulement
dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, mais aussi dans l’optique des
politiques publiques rendant possibles le processus d’individualisation
des individus. Le revenu total des familles monoparentales vient du
revenu d’activité dans la proportion de 71 % alors que le revenu
d’activité d’un couple avec un actif et un enfant, ou deux actifs, fournit
plus de 90 %. Cette dépendance des familles monoparentales des aides
sociales est telle qu’elles sont surreprésentées dans « la pauvreté
administrative » (A. Eydoux, M.-T. Letablier, op. cit.), contribuant ainsi à
une certaine stigmatisation, redoublant les inégalités objectives.
2.2. Le coût pour les pères
Sous la seconde modernité les hommes restent objectivement plus
indépendants financièrement ; et pour eux le divorce a un moindre coût
économique. Cela n’exclut pas d’autres conséquences plus
psychologiques : le fait d’être parent non-gardien en cas de divorce (la
garde alternée, rare – 10 % des cas – diminuant cette forte variation
sexuelle) les éloigne souvent de leurs enfants, éventuellement contre leur
gré. La fragilité des liens conjugaux se traduit alors par une fragilité des
liens entre le père et ses enfants15.
Cette variation selon le genre de l’implication parentale est interprétée
de deux manières non exclusives. Premièrement, le plus faible
investissement des hommes après le divorce ou la séparation reflète leur
désengagement antérieur. Ce dernier provient de la définition de
l’identité masculine trop centrée sur le travail professionnel. Le chômage
peut avoir pour effet de déstabiliser des hommes au sein de leur famille,
leur rôle étant défini avant tout par leur fonction de pourvoyeur de
revenus. Ces hommes peuvent se replier sur eux-mêmes et se montrer
sous un jour tel que leurs épouses prennent des distances jusqu’à
éventuellement quitter le domicile conjugal avec leurs enfants. Ayant
l’impression d’être effacés progressivement, ils s’effacent d’eux-mêmes
de la scène familiale, ne jouant plus leur rôle de père. Deuxièmement, la
fragilité plus grande du lien paternel est produite ou confirmée par
l’institution judiciaire qui, au nom de l’intérêt de l’enfant, confie le plus
fréquemment la garde des enfants à la mère, si la gardée alternée ne peut
pas être mise en place.
2.3. Le coût pour les enfants
Les mouvements autour de la condition paternelle, les essais sur la
domination des mères accréditent la thèse du rôle trop grand de la mère,
soit parce qu’elle s’impose, soit parce qu’elle doit gérer l’absence du
père. Dans les deux cas, la situation revient au même : l’enfant vit trop
avec sa mère. Il est privé de son père, et de ce que des psychanalystes
nomment « la fonction paternelle », à savoir le fait de devoir séparer la
mère et l’enfant, sinon trop fusionnels. La sociologie ne dispose pas
d’enquêtes permettant de rendre compte des effets sur l’identité d’un
enfant de la manière dont son père et sa mère assument leur rôle,
enquêtes d’autant plus difficiles que les parents séparés peuvent avoir
formé chacun un nouveau couple, entraînant d’autres supports masculin
et féminin.
• Un manque d’autorité
Ce qui est certain c’est que la question du père qui était centrale
pendant le xixe siècle, les conservateurs voulant restaurer l’autorité du
père en lui redonnant le droit de choisir ses héritiers et donc de rendre
inégaux ses enfants, est redevenue centrale sous la seconde modernité. La
démission des pères, séparés ou non, est une constante pour expliquer les
problèmes de socialisation de la jeunesse.
• Un manque scolaire
Le fait que les effets du divorce soient construits comme un problème
social et servent à critiquer la famille moderne 2 n’interdit pas de les
approcher sociologiquement. Alors qu’aux États-Unis les travaux
abondent, en France, ils sont rares, laissant aux psychologues le
monopole de la recherche. Une exception, avec Paul Archambault qui
analyse les conséquences de la séparation sur la réussite scolaire des
enfants16. Les jeunes dont les parents étaient séparés lorsqu’ils avaient
18 ans sont moins diplômés que les jeunes dont les parents étaient encore
ensemble. Par exemple un fils ou une fille dont le père est cadre ou
profession intermédiaire et la mère a fait des études supérieures a 45 %
de chances d’avoir un diplôme au moins de niveau bac + 3 en cas de non
séparation parentale et 25 % en cas de séparation. Dans tous les cas
considérés, l’écart est de même sens. L’existence de la séparation ne
déstabilise pas la hiérarchie sociale des chances scolaires, elle la module.
Ainsi pour les fils et les filles d’employés, l’espérance d’avoir au moins
le baccalauréat baisse de 35 % (parents unis) à 16 % (parents séparés)
avec une mère sans diplôme ; et il varie de 53 % (parents unis) à 30 %
(parents séparés) avec une mère diplômée.
Les commentaires sur de telles données sont nombreux. Le premier est
de nature idéologique, les mêmes qui estiment que la sociologie doit
étudier les inégalités selon le milieu social ou l’origine ethnique
contestent de telles mesures pour le divorce, sous le prétexte de la
complexité des facteurs, ou des usages de tels travaux. Mais lorsqu’on
raisonne « toutes choses étant égales par ailleurs », on observe
néanmoins le maintien d’une différence, plus petite mais toujours
existante. D’ailleurs le raisonnement « toutes choses étant égales par
ailleurs » peut aussi être illusoire. Le divorce ou la séparation se traduit
pour les enfants élevés principalement par leur mère par un
environnement plus pauvre. L’enfant, après la séparation, change de
trajectoire sociale qui se cale sur les mouvements de la trajectoire
familiale. La deuxième explication repose sur l’hypothèse de la sélection.
Ce n’est pas le divorce qui produit en soi un certain handicap scolaire
pour la génération des enfants, ce sont les facteurs chez les pères et les
mères qui mènent à la séparation. Les hommes et les femmes qui
divorcent ne se ressemblent pas dès avant cet événement, étant en moins
bonne santé par exemple (ou n’ayant pas des valeurs identiques). La
troisième explication considère la séparation, le divorce comme source
d’une double déstabilisation, celle des conditions de socialisation et celle
de l’identité de l’enfant elle-même.
Rarement est mis en avant un autre facteur, la perturbation des
stratégies de reproduction. Or si la scolarité de l’enfant résulte d’une
stratégie mise en œuvre par les deux parents, la séparation de ces derniers
peut en entraîner une réorientation. Comment est dessiné l’horizon
temporel des parents inscrit dans les études de l’enfant lorsqu’ils sont
séparés ? Dans le contexte actuel d’une forte scolarisation et d’un
allongement des études, la concurrence entre les familles s’est accrue.
Pour la réussite, le montant des investissements nécessaires, même dans
les familles les mieux dotées culturellement, est de plus en plus élevé. La
séparation de l’équipe conjugale ne crée pas les conditions d’une
mobilisation maximale. Le sens même de cette dernière est modifié et
rend plus difficile la confusion entre capital familial et capital scolaire de
l’enfant.
3. Le maintien d’un ancrage familial dans l’identité personnelle
Au cours des années 1990, en pleine seconde modernité, ont eu lieu de
longues discussions dans les médias et à l’Assemblée nationale sur
l’accouchement sous X. Il s’agit d’une possibilité, offerte par la loi, pour
une femme d’accoucher sous un complet anonymat, et donc de faire
naître un enfant sans père, ni mère. Des mobilisations d’associations et
d’experts ont réussi à ouvrir un débat sur la légitimité d’une telle loi au
nom du droit aux origines17. Alors que pour Bauman, la notion de durée
disparaît au profit de celle de l’instant présent, cette revendication d’un
droit aux origines démontre que là aussi existe une tension entre des
éléments incontestables tirant vers plus de liquidité et d’autres demandes
témoignant au contraire d’une solidification ou d’une certaine
consistance sociale. Il n’est donc pas vrai que les individus modernes
détestent par principe tout ce qui est solide. Ce qu’ils veulent, c’est
pouvoir décider, ou contribuer à décider ce qui doit être consistant dans
leur vie et ce qui doit être défait. Or, pour en revenir à la question des
origines, de nombreux individus concernés veulent connaître leur point
de départ, ne serait-ce que pour pouvoir élaborer une identité narrative.
Le processus d’individualisation qui repose sur le travail d’émancipation
par rapport aux identités héritées, est facilité si l’héritage existe. Si ce
processus n’exclut pas la filiation même biologique, ce n’est pas pour
autant pour fournir une définition « vraie » de l’individu, c’est pour
rendre possible le droit d’inventaire, pour que l’héritier puisse décider de
ce qui mérite d’être conservé18.
3.1. L’origine, une filiation inventée
La construction de l’identité moderne ne résume pas au processus
d’individualisation entendu comme émancipation ; elle inclut d’autres
dimensions : la recherche de l’unité et de la consistance de soi, d’une
certaine stabilité et d’une sécurité ontologique. C’est pourquoi le terme
de « modernité liquide » est trompeur car il ne désigne que la distance
que prend l’individu vis-à-vis de ses liens, de son passé, occultant que
cette fluidité n’interdit pas l’expression d’une solidité identitaire. C’est
ainsi parce que le monde est liquide pour une part que l’individu peut
avoir besoin d’une certaine consistance. Faire sa généalogie peut en être
un moyen. À la différence des généalogies bourgeoises ou
aristocratiques, construites au fil de la lignée pour inculquer le sentiment
d’appartenance au groupe, l’intérêt pour la généalogie aujourd’hui
renvoie, souvent, à la fonction d’enracinement personnel. L’individu
choisit la lignée à laquelle il s’identifie19. Il replante ce qu’il considère
comme ses propres racines. La manière dont il répond à son besoin de
parenté emprunte les chemins de la modernité sous les apparences de la
nostalgie familiale.
L’identité personnelle est dans l’ordre de la vie privée un équivalent de
ce que les historiens de la modernité ont découvert à propos de la vie
publique : « une tradition inventée20 », une manière de devenir soi-même.
À ce titre rechercher ses racines, comme toute autre actualisation de son
passé (au sens de Maurice Halbwachs), comme toute mémoire21, constitue
une des manières dont l’individu assoit son identité fragile, par un
sentiment de continuité.
3.2. Les usages de la mémoire et du souvenir
C’est pour cela qu’une des tensions de la modernité se noue autour de
l’héritage. La prévision des républicains (dont Durkheim) de
l’effondrement de ce lien entre les générations ne s’est pas réalisée. Le
processus d’individualisation ne peut donc pas être caractérisé par la fin
de l’héritage. Il se situe dans un entre-deux, entre l’acceptation et la
dilapidation. Aucune de ces deux attitudes n’est valorisée lorsqu’elle est
extrême : aussi bien l’héritier qui se laisserait étouffer par les affaires de
famille, incapable de parler, d’agir à titre personnel en n’étant que le
porte-parole de son groupe d’origine que le dilapidateur qui en renonçant
à la fortune indique un rejet des siens22.
La pondération entre ce que l’individu conserve et ce qu’il rejette de la
famille (au sens restreint ou large) peut être étudiée par l’analyse de son
rapport aux morts de sa famille. Deux types de liens peuvent être
distingués : la « filiation identitaire » et la « filiation eschatologique ». La
première « suppose une mémoire dense, reconnue et organisée par le
groupe de parenté », elle n’interdit pas l’individu de faire l’inventaire :
« Ego fait alors le tri entre ce qui trouve en lui un écho et ce qui
l’indiffère ou lui déplaît23. » L’affiliation repose sur un travail tel qu’elle
est « étroitement enserrée dans la subjectivité d’ego ». En conséquence la
coloration, collective par le contenu, est personnalisée par un mélange
subtil qui fournit finalement une teinte personnelle. Les justifications des
partisans de cette filiation identitaire ressemblent à celles que l’on peut
lire sous la plume des défenseurs du droit aux origines : « Mieux se
connaître en sachant d’où l’on vient. » Pour Jean-Hugues Déchaux,
l’assignation fournit un « point fixe qui va servir de borne identitaire ».
Mais « cette assignation n’oblige pas à une abdication de soi. Elle n’est
pas un renoncement à être sujet, mais au contraire un moyen d’y
accéder ». La tension entre assignation et affirmation de soi se règle par
la médiation de la « réalité biologique de la procréation (qui) a
symboliquement pour effet de “naturaliser” l’idée de la filiation » (idem).
La filiation eschatologique est « un procédé conjuratoire servant à
apprivoiser la mort, la filiation jouant le rôle de « transcendance
consolatrice » (op. cit.) : « Quand j’ai des moments noirs, le fait de
penser à eux [ses grands parents maternels], de me dire que finalement
ils ont fait quelque chose de leur vie puisque ça a continué après, ça
m’aide à avancer, à continuer, à me dire qu’il faut prendre des décisions,
assumer… C’est bien l’ordre des choses. C’est la sécurité. C’est comme
ça que j’y pense : des certitudes sur la vie, la mort. » confie une femme
de 39 ans, agnostique. L’ordre des générations devient un marqueur de
l’ordre des choses, et offre un cadre temporel, plus étendu que celui de
l’existence individuelle. L’homme ou la femme se pense comme un
maillon d’une « chaîne généalogique », dans une perspective plus holiste
qu’individualiste.
Le rapport de filiation conserve de l’importance dans une société
valorisant l’horizontalité de la démocratie parce qu’il apporte une
affiliation, un lien que l’individu peut desserrer, resserrer, tout en n’étant
pas choisi. Le rapport aux morts, tout comme les résistances face à
l’accouchement sous X, rappelle que le projet d’un auto-engendrement
n’est pas contenu dans l’individualisme. Le chemin que l’individu doit
tracer n’est pas fixé néces sairement par des autorités supérieures et
extérieures – tel est du moins la rupture officielle de la modernité – cela
n’implique ni que la première étape soit indéterminée, ni que l’existence
de la filiation soit un obstacle à la réalisation de soi.
3.3. La parenté comme ressource pour la construction de soi
L’insistance de certains théoriciens – comme T. Parsons – sur
l’isolement de l’individu et de la famille restreinte par rapport à la
parenté mérite d’être interrogée pour comprendre les raisons qui font que
certains usages de la parenté ne sont pas contraires au processus
d’individualisation. Arrêtons-nous seulement aux conditions qui
autorisent la conciliation entre l’individu et ses « parents ». Ainsi avec
l’augmentation de l’instabilité conjugale, et de la flexibilité
professionnelle, les parents peuvent aussi être utiles lors de la séparation.
Pour pouvoir se définir moins comme « conjoint », la dimension de « fils
de » ou de « fille de » peut être une ressource, non seulement
économique, mais aussi symbolique. Les relations entre les deux
appartenances du couple et de la famille d’origine peuvent se prêter à un
jeu, complexe, dont les individus contemporains disposent pour se
trouver eux-mêmes24.
Bien des aides et des services que la famille élargie assure sont des
soutiens à l’indépendance du couple, à la nouvelle famille et aux
membres qui la composent. Lorsque les parents aident leurs enfants pour
leur logement, soit en leur prêtant de l’argent, soit en leur donnant un
coup de main, les couples acceptent si, pour eux, la contrepartie
officieuse ne met pas en péril leur indépendance.
La force et l’utilité du réseau familial peuvent donc soutenir le
processus d’individualisation de chacun, dans certaines conditions.
L’extension du salariat, la création d’un régime de retraites, la mise en
place de l’État-providence ont desserré les contraintes économiques qui
reliaient les générations, sans rendre inutiles les aides
intergénérationnelles. Peuvent être distinguées deux types de soutien
familial25 : « L’aide de subsistance qui permet le maintien du cours de la
vie “normale”, qui permet, entre autres résultats, de parer aux difficultés
imprévues ou aux accidents de parcours. » Cette aide caractérise
davantage les familles populaires. Et « l’aide de promotion qui vise à
l’amélioration du statut ». Elle prend la forme soit de services utiles
permettant aux jeunes générations « d’accéder à des formes de la vie
sociale congruentes avec leur statut » (pour les familles en ascension vers
les classes moyennes) ; soit d’aide pour que les enfants mariés puissent
acquérir plus rapidement le même statut que les parents (pour les groupes
moyens et supérieurs).
• La parenté comme pourvoyeuse de capital social
L’indépendance économique passe par le travail salarié. Or de
nombreux adultes déclarant avoir été aidés pour trouver un emploi l’ont
été par un membre de la famille au sens large. Cette aide peut prendre la
forme d’informations, ou de recommandations. Ainsi dans une usine
d’embouteillage des eaux minérales, le personnel essaye « de faire entrer
leurs enfants dans la “boîte26” ». Cette opération se déroule en plusieurs
temps : les emplois saisonniers, pendant les périodes de vacances sont
réservés aux enfants du personnel qui commencent un trajet qui les mène
d’emplois temporaires à un travail intérimaire, et à « une embauche
définitive ». D’un point de vue sociologique, ce processus renvoie au
concept de capital social27 qui souligne que la valeur d’un individu n’est
pas fixée uniquement par la sienne propre, qu’elle dépend aussi des
ressources mobilisées à travers le réseau de relations familiales.
L’efficacité d’un tel mécanisme selon lequel « le volume du capital
détenu à titre individuel par un agent individuel s’accroît d’un capital
possédé par procuration28 » révèle à la fois les limites de la domination du
capital scolaire et de l’individualisme dans les sociétés contemporaines.
L’accès à l’autonomie économique peut s’enraciner dans l’hétéronomie
engendrée par les liens de famille et de parenté, par le capital social. Tous
les signalements de l’individu en tant « membre de la famille » ne se sont
donc pas dévalués.
Les formes d’aide et de service entre les générations, entre les familles
conjugales et le reste de la parenté, au-delà des différences sociales, sont
régies par deux principes importants et communs :
• Le respect de l’autonomie
Le respect de l’autonomie est le principe le plus important, défendu
dans les entretiens. Par exemple, cet instituteur insiste :
« Cela se passe bien avec mes parents, ils ne se mêlent pas
du tout de nos affaires, ils interviennent très rarement dans nos
problèmes, sauf pour nous dépanner en cas d’ennuis
financiers. Ils nous ont déjà dépannés assez souvent il faut le
dire… Mais pour ce qui est de l’éducation des enfants, des
changements d’appartement, des choses comme ça, ils
n’interviennent jamais dans nos affaires » (A. Pitrou, art. cit.).
Même lorsque les contraintes économiques sont fortes et qu’elles
rendent nécessaire le recours aux services de la famille, les uns et les
autres doivent avoir le sentiment de ne pas être « exploités » du côté de
ceux qui rendent service, de ne pas être obligés de donner de l’affection
du côté de ceux qui reçoivent. L’aide doit préserver la face des parents et
des enfants, notamment en ne mêlant pas explicitement l’affection avec
les autres niveaux de la relation.
• Une certaine sélectivité
L’onde de choc de l’affection touche aussi les relations entre parents
(au sens de parenté). Elle se traduit par la force de la sélection au sein de
la parenté, comme le montre une enquête qui analyse la généalogie
objective, le réseau des affinités (le nom des personnes avec qui
l’individu interrogé aime être), le réseau de solidarité (le nom des
personnes pour qui cet individu accepte de sacrifier du temps, de l’argent,
des efforts), le réseau d’autoprotection (le nom des personnes à qui cet
individu peut demander de l’aide29). Dans l’ensemble des possibles,
« seuls environ 30 % sont élus » en référence aux liens affectifs. Les
parents, puis les frères et les sœurs sont très souvent retenus ; en
troisième rang viennent les grands-parents. Les oncles et tantes, les
cousins et cousines pour l’affection, eux, sont rarement choisis. Le réseau
d’affinité est composé en priorité des personnes de la famille d’origine
(ou de celle de son conjoint). Pour le réseau de solidarité et
d’autoprotection, c’est encore plus net. Demander à d’autres membres de
la parenté (oncles et tantes, cousins et cousines) une aide est presque
impensable. Si la famille conjugale de procréation n’est pas « isolée »,
son environnement est presque toujours limité aux familles conjugales
d’orientation (ou d’origine) des deux partenaires. La parenté choisie, sous
la modernité deux, est très restreinte.
Cette sélection est justifiée par les liens affectifs :
« Les personnes envers qui l’on se dit solidaires sont-elles
celles que l’on aime bien ? Dans quatre cas sur cinq, il s’agit
des mêmes. Réciproquement, il est rare que l’on se sente un
devoir de solidarité envers des personnes dont on ne sent
guère proche. C’est l’affinité [au sens de l’affection] qui fonde
la solidarité » (J. Kellarhals, op. cit.).
Dans les familles bien dotées socialement, trois quarts d’entre elles
définissent un réseau de solidarité qui correspond pour une grande part au
réseau d’affinités ; dans les familles populaires, la proportion est un peu
plus faible, le sentiment du devoir étant plus dissocié du bien-être
relationnel.
Les individus opèrent donc un tri dans leur parenté30. La différence
entre la taille de la parenté et le nombre de personnes considérées comme
« proches » et qui appartiennent à cette parenté est grande : « Même pour
les couples dont le réseau familial n’est jamais inférieur à 45 personnes,
le nombre de ceux qui sont désignés comme proches n’est que de 5,5 en
moyenne. » Là encore, « c’est presque exclusivement parmi la famille
restreinte (parents, enfants, frères et sœurs) que les enquêtés trouvent
leurs proches ». Au moins les trois quarts de ce groupe des proches sont
des membres des deux familles d’origine, ou de la famille conjugale
actuelle. La centration sur les personnes dans les familles contemporaines
rime bien avec un mouvement de contraction autour de trois pôles : le
couple composé des deux conjoints et de leurs enfants, et les couples de
leurs parents d’origine. Le cercle s’élargit lorsque le premier élément
n’existe pas ou plus : les fem mes seules incluent dans leurs proches les
neveux et nièces qui semblent jouer le rôle des enfants.
L’envers de la parenté choisie ce sont les ruptures et les exclusions31.
Dans l’enquête INED sur les proches, un quart des individus avouent
qu’il y a des personnes qu’elles préfèrent éviter. 60 % des personnes
évitées appartiennent au premier cercle32. En tête de cette hiérarchie des
évitements, des frères ou des sœurs, des beaux-frères ou des belles-sœurs.
La fraternité n’est pas la relation la plus simple à gérer affectivement ;
ces tensions reflètent la concurrence des uns et des autres vis-à-vis de
l’affection parentale.
• Le devoir d’aimer
L’amour et l’affection n’entraînent pas un chaos généralisé. Ils
circulent en respectant quelques règles de priorité, et tout d’abord la
centration sur « la famille conjugale » (au sens durkheimien) : la relation
entre les conjoints, la relation entre les parents et les enfants, la relation
entre les frères et sœurs (tant qu’ils sont jeunes). Apparaît un des
compromis de la famille moderne : la force de la régulation affective est
telle que s’y conformer semble obligatoire, malgré l’imaginaire de
l’électivité. Impossible, au moins officiellement, de ne pas aimer son
partenaire, ses enfants et ses parents. En revanche, plus on s’éloigne de
ce cercle, et plus l’affection peut s’afficher sans prendre en compte la
distance objective des liens de parenté. Cette coïncidence entre les liens
entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants, quel que soit
son mode de production, diminue les effets déstabilisateurs de l’amour
dans la famille moderne. L’affection se transformant en devoir, la proche
parenté et la proche famille « subies » deviennent « choisies ».
1 Z. Bauman (2004), L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Rodez, Le
Rouergue-Chambon et La Vie liquide (2006), Rodez, Le Rouergue-Chambon.
2 U. Beck (1998), « Le conflit des deux modernités et la question de la disparition des
solidarités », Lien social et Politiques, n° 39, p. 15-25.
3 U. Beck (2001), La Société du risque, Paris, Aubier, 1re éd., 1986.
4 S. Chalvon-Demersay (1996), « Une société élective. Scénarios pour un monde de relations
choisies », Terrain, n° 27, p. 81-100.
5 F. de Singly (2000), Libres ensemble, Paris, Nathan, réed. Pocket.
6 J.-C. Kaufmann (2006), La Femme seule et le Prince charmant, Paris, Armand Colin.
7 C. Poissenot, F. de Singly (1996), « La vie des couples des enseignants, Éducation et
formations, n° 46, p. 93-108.
8 J.-C. Kaufmann (2006), Agacements, Paris, Armand Colin.
9 V. Caradec (1996), Le Couple à l’âge de la retraite, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
10 J. Kellerhals, N. Languin, J.-F. Perrin, G. Wirth (1985), « Statut social, projet familial et
divorce », Population, n° 6.
11 F. de Singly (1987), Fortune et Infortune de la femme mariée, Paris, PUF, rééd. 2005.
12 A. Eydoux, M.-T. Letablier (2007), Familles monoparentales en France, Paris, rapport CEE,
n° 36.
13 Une des critiques de l’individualisme (T. Blöss, 2002, « L’individualisme dans la vie privée,
mythe ou réalité ? », Projet, n° 271, p. 71-80) porte sur le fait qu’il s’agit d’une description basée
sur des représentations et non sur des pratiques. Elle oublie de nommer le divorce et la séparation.
14 F. Schultheis (1992), « L’avenir de la famille au centre des antinomies de la modernité », in
Haut conseil de la population et de la famille, Du politique et du social dans l’avenir de la famille,
Paris, La Documentation française, p. 49-55.
15 H. Léridon, C. Villeneuve-Gokalp (1988), « Entre père et mère », Population et Sociétés,
n° 220. Cette enquête ancienne est la source de référence, toujours citée.
16 P. Archambault (2002), « Séparation et divorce : quelles conséquences pour la réussite
scolaire des enfants ? », Population et Sociétés, n° 379. La thèse est disponible sur
[Link].
17 C. Ensellem (2004), Naître sans mère. Accouchement sous X et filiation, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes.
18 F. de Singly (2003), « La crise de la transmission », in Les Uns avec les Autres, Paris,
Armand Colin, rééd. « Pluriel ».
19 M. Segalen, C. Michelat (1991), « L’amour de la généalogie », in M. Segalen (dir.), Jeux de
famille, Paris, Presses du CNRS, p. 193-208. Cf. E. Ramos (2006), L’Invention des origines, Paris,
Armand Colin.
20 E. Hobsbawm, T. Ranger (eds) (1983), The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge
University Press.
21 A. Muxel (1996), Individu et Mémoire familiale, Paris, Nathan ; F. de Singly, G. Charrier
(1988), « Vie commune et pensée célibataire », Dialogue, n° 101, p. 44-53.
22 A. Gotman (1995), Dilapidation et Prodigalité, Paris, Nathan.
23 J.-H. Déchaux (1997), Le Souvenir des morts. Essai sur le lien de filiation, Paris, PUF.
24 M.-C. Le Pape (2006), « Les ambivalences d’une double appartenance : hommes et femmes
en milieux populaires », Sociétés contemporaines, n° 62, p. 5-26.
25 A. Pitrou (1977), « Le soutien familial dans la société urbaine », Revue française de
sociologie, XVIII, p. 47-84.
26 E. Desveaux (1991), « De l’embauche à l’usine, comme de la dévolution d’un patrimoine »,
in M. Segalen (dir.), Jeux de famille, Paris, Presses du CNRS, p. 43-56.
27 A. Belvort, M. Lallement (eds) (2006), Le Capital social, Paris, La Découverte.
28 P. Bourdieu (1980), « Le capital social. Notes provisoires », Actes de la recherche en
sciences sociales, n° 31, p. 2-3.
29 J. Kellerhals et al. (1986), Les Formes de l’équité dans les échanges familiaux, Genève,
Université de Genève.
30 C. Bonvalet, D. Maison, H. Le Bras, L. Charles (1993), « Proches et parents », Population,
n° 1, p. 83-110.
31 J.-B. Eideliman (2002), « Exclusions, adoptions et relations de parenté », in F. Weber,
S. Gojard, A. Gramain (eds.), Charges de famille, Paris, La Découverte, p. 312-361.
32 C. Bonvalet, A. Gotman, Y. Grafmer (eds) (1999), La Famille et ses proches, Paris, PUF-
INED.
5
La quatrième tension :
entre reproduction sociale et construction de
l’identité personnelle
Depuis les années 1960, depuis la seconde modernité, les normes
morales ont été remplacées pour une large part par des normes de type
psychologique ou relationnel1. Ce qui compte dans les sociétés
« individualistes » occidentales, c’est le fait que tout individu, petit ou
grand, vive dans un environnement favorable pour développer son
identité personnelle, pour devenir un être singulier. Un « bon » parent, un
« bon partenaire » c’est celui ou celle qui apporte cette aide
personnalisée. La famille devient ou devrait devenir un service d’aide
aux personnes à domicile. Ces normes relationnelles sont associées à un
interdit, celui de la violence qui s’inscrit dans la condamnation de la
pédophilie et de la violence conjugale et familiale. Un enfant doit être
traité comme une personne, mais comme une personne spécifique. Il n’a
pas encore le pouvoir de donner son consentement. Il doit être protégé.
Tout adulte qui abuse d’un enfant commet un crime. Un mari qui frappe
son épouse en commet un aussi. Aucune excuse ne peut justifier le
manque de respect – y compris corporel – vis-à-vis d’un proche. Le titre
de conjoint ou de parent ne donne aucun droit de propriété sur la
personne de son partenaire ou de son enfant. Pensée avant tout pour la
sphère publique, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
s’applique de plus en plus à la sphère privée. Les droits des femmes et de
l’enfant2 reflètent l’individualisation à laquelle tout individu doit
parvenir.
Selon l’idéal des sociétés individualistes, les familles offrent un cadre
pour que chacun, petit ou grand, puisse devenir et rester lui-même, grâce
d’une part à l’aide personnalisée de proches et d’autre part à une
ambiance permettant de pouvoir créer son monde personnel.
L’indépendance laissée à chacun ne suffit pas à définir l’attraction de la
famille moderne, comme semble trop le supposer le modèle de la relation
pure dessinée par Anthony Giddens3. En effet, les proches ne doivent pas
seulement laisser en paix l’individu (petit ou grand) quand il le faut, ils
doivent, à d’autres moments aussi décisifs, le regarder, l’écouter, le
conseiller, éventuellement le contredire et le critiquer. Le conjoint et le
parent parviennent à remplir cette nouvelle mission en devenant en
quelque sorte des « coachs ». Les parents interprètent ce que l’enfant
exprime sans avoir conscience toujours de ce qu’il veut dire. Ils
rassurent. Ils soutiennent lors des moments difficiles. Le conjoint fait en
partie le même travail de réassurance identitaire et d’interprétation.
Cependant à la différence du parent, il attend une certaine réciprocité
dans ce travail.
Les proches sont des personnes décisives pour la construction de
l’identité de l’individu. Ce sont des autrui significatifs. Leur fonction
peut être rapprochée de ce qu’Axel Honneth nomme, à la suite d’Hegel,
la reconnaissance4, désignant le processus par lequel une personne « se
reconnaît en tant qu’elle-même dans une autre totalité, une autre
conscience » (Hegel). Ce détour est nécessaire : grâce à ses proches, à
leur regard, à leur aide, l’individu a le sentiment d’une existence unique
et entière. La reconnaissance est une des dimensions importantes du
processus de l’individualisation.
Ce travail interactif est difficile dans la mesure où le développement
personnel ne peut pas obéir à des commandements énoncés a priori.
Seuls peuvent être énoncés des principes généraux qu’il faut ensuite
adapter à chaque situation, à chaque personne. Un parent doit garantir
une certaine protection à son enfant, il doit en même temps créer les
conditions pour que cet enfant puisse apprendre progressivement à
devenir autonome. Comment pondérer protection et autonomie ? Tout est
affaire d’équilibre. C’est la même chose pour la tension entre la fixation
des limites par les parents – et donc d’une imposition de l’hétéronomie à
l’enfant – et la nécessaire socialisation à l’autonomie ? C’est si difficile
que les spécialistes vantent tour à tour l’un ou l’autre principe et
réprimandent les parents qui ont du mal à trouver cet équilibre dans leur
vie.
Les familles contemporaines reposent donc sur des principes et non sur
des « repères » ou sur des commandements précis, à l’exception de la
règle du respect. Chaque famille tente d’inventer son guide des bonnes
manières : afin que l’intérêt de l’enfant et l’intérêt de ses parents se
concilient, que l’autonomie de l’enfant ou de l’adulte soit compatible
avec le besoin de sécurité personnelle, que l’épanouissement personnel
n’interdise pas la réussite scolaire… Par définition, à tout moment,
l’équilibre est à rechercher. Il y a nécessairement des chutes et des
rechutes. Les proches sont là pour encourager chacun à remonter sur le fil
de la vie, et à prodiguer des conseils. Ils peuvent se faire aider par des
professionnels. Ils ont aussi besoin de politiques qui mettent à
disposition, pour tous, suffisamment de bons terrains d’exercice et de
réalisation personnelle.
En plus de cette fonction relationnelle, les familles contemporaines
assurent une autre fonction, universelle, contribuant à la reproduction
biologique et sociale de la société. Elles y parviennent en se mobilisant
pour que les enfants occupent des positions sociales au moins
comparables à celles de leurs parents. L’idéal de l’égalité des chances –
principe central d’une société individualiste et démocratique – est
contrecarré par cette transmission d’un héritage culturel, par les stratégies
et par le travail parental d’éducation associés à cet objectif.
Cette dualité des fonctions de la famille pose au moins deux
problèmes. Au niveau microsocial, l’équilibre à trouver entre ces deux
exigences exige, lui aussi, des arbitrages permanents : comment un
enfant parvient-il à concilier investissement scolaire et temps à soi ? Au
niveau macrosocial, la famille contribue simultanément à la reproduction
des inégalités entre les individus et les groupes familiaux, et à la
production d’une certaine égalité grâce à des rapports interpersonnels
plus égalitaires. Bon nombre de familles sont devenues plus
démocratiques dans leur fonctionnement, cela n’a eu aucun effet sur
l’égalité entre les familles, les deux fonctions de la famille étant
relativement indépendantes. La tension observée dans les sociétés à la
fois démocratiques et inégales se réfracte désormais totalement au sein de
la vie privée.
1. La contribution à la reproduction sociale
La famille, quelle que soit l’époque, quelle que soit sa forme,
contribue à la reproduction de l’ordre social en mettant de l’ordre entre
les générations. Les enfants doivent conserver, voire si possible améliorer
la position occupée à la génération précédente5. On peut nommer cette
fonction, la fonction universelle de la famille en sociologie, différente de
celle désignée en ethnologie, l’interdit de l’inceste. Le désordre apparent
des familles depuis la fin des années 1960 en Europe n’a été associé à
aucune diminution de la reproduction sociale. La probabilité de devenir
cadres pour des enfants de cadres est toujours nettement supérieure à
celle des enfants d’ouvriers6. Le processus d’individualisation à
l’intérieur de la famille ne doit pas être confondu avec un processus
d’égalité, d’égalisation entre les familles. Un des indicateurs de cette
différenciation des deux niveaux est la liberté de choix que laissent les
parents à leurs enfants pour leur profession. Les parents ouvriers, comme
les parents cadres estiment aujourd’hui que c’est à leur enfant de choisir7,
tout en se mobilisant pour que ce dernier puisse réaliser des études
longues. La concurrence sociale et scolaire est compatible, sous certaines
tensions, avec la démocratisation interne à la famille.
Cette contribution à la reproduction, simple ou élargie, s’opère par le
patrimoine familial. De la famille holiste à la famille individualiste, de la
famille traditionnelle à la famille moderne, il y a toujours cette centration
sur la transmission du patrimoine qui fixe la valeur du groupe
domestique, ce qui change progressivement c’est la nature du capital. Le
capital économique a laissé la place au capital scolaire comme élément
qui rend possible, y compris en terme de légitimité, la position de la
famille dans la hiérarchie sociale. La famille moderne forme couple avec
l’institution scolaire.
1.1. La famille transformée par la scolarisation
En 1960, dans L’Enfant et la Vie familiale sous l’Ancien Régime8,
Philippe Ariès défend l’idée que la diffusion de l’école a engendré d’une
part un nouveau rapport à l’enfant, et d’autre part un nouveau rapport à la
famille. La famille moderne – telle qu’Émile Durkheim en a construit un
premier modèle – est incompréhensible en dehors de l’histoire de la
scolarisation. L’enfant occupe une place plus importante dans cette
famille que dans les autres types de famille du fait de l’institution
scolaire :
« À partir du xve siècle, les réalités et les sentiments de la
famille vont se transformer : révolution profonde et lente, mal
aperçue des contemporains et des historiens, difficile à
reconnaître. L’événement essentiel est pourtant bien apparent :
l’extension de la fréquentation scolaire. »
Cette thèse provocatrice sera, pour cette raison, en partie occultée ou
mal comprise. Il faut la reprendre, quitte à l’enrichir avec la perspective
de Pierre Bourdieu pour en tirer le meilleur rendement théorique.
Dans « L’enfant dans la famille », Ariès présente ses hypothèses
portant sur la centration sur l’enfant à l’aide de cinq courbes pour la
période 1855-1939 :
– le nombre de garçons détenus dans les établissements
d’éducation correctionnelle ;
– la consommation d’alcool par tête d’habitant ;
– le taux de fécondité ;
– le nombre d’élèves des écoles primaires et cours
complémentaires ;
– le nombre d’enfants nés vivants.
Les premières servent d’indicateurs approximatifs de l’apparition
d’une vie « plus intime », d’une valorisation du « chez soi » – rendue
possible notamment grâce à la diminution des heures de travail – d’une
meilleure ambiance familiale.
De la fin du xixe siècle jusqu’aux années 1930, au culte rendu au
« coquet9 » et à la vie familiale plus intime, sont associées d’une part la
diminution du nombre d’enfants par famille et d’autre part
l’augmentation du nombre d’enfants scolarisés. Ariès tire de ces
rapprochements la conclusion suivante10 : « Il y a deux types de familles.
Dans le premier, la personne de l’enfant est négligée. Seuls importent le
patrimoine et sa main-d’œuvre. C’est un type fécond. Dans le second, la
fortune du ménage repose essentiellement sur l’enfant et son avenir. C’est
un type malthusien » (c’est-à-dire favorable au contrôle des naissances).
Ariès approfondit cette intuition selon laquelle le passage de la famille
ancienne à la famille moderne s’opère par la médiation d’un changement
du rapport à l’enfant : « La famille se transforme profondément dans la
mesure où elle modifie ses relations internes avec l’enfant ».
Ce tournant historique vient des formes de l’éducation. Auparavant,
« toute éducation se faisait par apprentissage… On ne gardait pas ses
enfants chez soi, on les envoyait dans une autre famille, avec ou sans
contrat, pour y demeurer et commencer leur vie, ou pour y apprendre les
manières d’un chevalier, ou un métier. Il n’y avait pas de place pour
l’école dans cette transmission par apprentissage direct d’une génération
à l’autre » (P. Ariès). Avec l’école, l’enfant entre dans une longue période
de socialisation avec d’autres pairs, d’autres jeunes de son âge, associée
au maintien d’une relation de dépendance avec ses parents.
Même si au départ, l’école éloigne géographiquement l’enfant de sa
famille, celle-ci s’en rapproche néanmoins affectivement. Grâce à
l’école, l’enfant est rendu à sa famille : « Comme si la famille moderne
naissait en même temps que l’école, ou tout au moins que l’habitude
générale d’élever les enfants à l’école ». La dévalorisation de l’internat
(sauf pour les cas difficiles) à partir des années 1960 constitue à ce
niveau une étape supplémentaire du rapprochement de la famille et de ses
enfants. Le moindre empressement des nouvelles générations à quitter le
domicile parental, de cette cohabitation des générations, renvoie aux
effets non programmés de l’accès élargi des jeunes aux études
supérieures, couplé avec le libéralisme accru des relations pédagogiques.
Ariès reprend l’argument central de Durkheim (sans y renvoyer
explicitement), à savoir la centration sur les personnes ; il désigne ce
mouvement sous le terme de « sentiment de la famille » et de « sentiment
de l’enfance ». Ainsi, les repas en famille excluent-ils la présence des
domestiques qui doivent rester à la cuisine et ne venir que pour servir. La
petite cloche sur la table pour les appeler marque l’intérêt que les parents
(de la bourgeoisie) ont de retrouver leurs enfants. Les serviteurs ne font
plus partie de la famille. D’après les définitions du mot « famille » dans
les dictionnaires11, la séparation de la famille restreinte du reste de la
parenté et des domestiques apparaît pour la première fois en France dans
le Dictionnaire de Richelet en 1680. L’équivalence entre le mot famille et
le contenu « père, mère et enfants » ne devient évidente qu’au xixe siècle.
En 1835, le Dictionnaire de l’Académie remarque au mot « Famille » :
« Il se dit quelquefois de parents qui habitent ensemble ; et plus
particulièrement du père, de la mère et des enfants. »
L’intimité de la famille est progressivement préservée, signe de sa
valorisation. L’organisation de l’espace familial reflète aussi ce souci
d’être entre soi, éloignés des amis, des clients, des serviteurs. Les
appellations témoignent également de la recherche d’une ligne de clivage
entre la famille et le reste du monde : « L’usage plus répandu du
diminutif correspond à une plus grande familiarité, et surtout à un besoin
de s’appeler autrement que les étrangers, à souligner ainsi, par une sorte
de langage initiatique, la solidarité des parents et des enfants et la
distance qui les sépare de tous les autres. »
1.2. L’enfant, porteur du capital scolaire
De Durkheim à Ariès, la construction d’une théorie de la famille
moderne progresse. L’idée d’une famille centrée sur les personnes et non
sur les choses est complétée par l’idée du rôle décisif de l’école. Pour
Ariès, la famille moderne ne se définit pas exclusivement par la
« prodigieuse excroissance du sentiment familial », elle repose sur les
préoccupations éducatives. Ces deux dimensions ne sont pas
incompatibles : l’enfant peut être à la fois objet d’affection et d’ambition.
Cette compréhension théorique n’est encore que partielle puisque la
famille moderne semble être libérée des soucis de la transmission
intergénérationnelle, de la chaîne de la lignée familiale. Grâce aux
apports de Pierre Bourdieu12, on perçoit mieux comment la famille
moderne ressemble, malgré tout, à la famille traditionnelle dans sa
fonction universelle. L’une et l’autre ont pour fonction de contribuer à la
reproduction biologique et sociale de la société en tentant d’une
génération à l’autre de maintenir, et si possible d’améliorer la position de
la famille dans l’espace social. Si les deux idéaux de famille ne se
ressemblent pas, c’est parce que les moyens de parvenir à ce maintien ou
à cette amélioration ont changé. La permanence de la fonction de
reproduction assurée par la famille est masquée par les transformations
de la société, et donc par les transformations des modes de transmission.
1.3. Le mode de production à composante scolaire
Si la famille moderne est moins centrée sur les choses, sur le
patrimoine économique, c’est parce que ce dernier – sous la forme du
capital de la terre, ou du capital financier – joue un rôle moindre dans le
fonctionnement des sociétés contemporaines. Le capital dominant
aujourd’hui est le capital scolaire : la société est régie par un mode de
production à composante scolaire : « Le titre scolaire cesse d’être un
attribut statutaire pour devenir un véritable droit d’entrée. L’école – sous
la forme des Grandes Écoles – et le corps, groupe social que l’école
produit en apparence ex nihilo et, en fait, à partir de propriétés elles aussi
liées à la famille, prennent la place de la famille et de la parenté, la
cooptation des condisciples sur la base des solidarités d’école et de corps
jouant le rôle qui revenait auparavant au népotisme et aux alliances
matrimoniales13. »
Les familles doivent changer de jeu, modifier leurs stratégies pour
conserver à leurs enfants des chances d’occuper au moins des positions
comparables à celles détenues par les parents. Dans une société dont le
mode de reproduction est à dominante scolaire, la valeur d’une famille
(et du groupe social auquel elle appartient) est définie par le montant du
capital scolaire détenu par l’ensemble des membres. Dans les périodes de
transition, par exemple au moment où en France les petites entreprises
privées, industrielles ou commerciales, ont disparu en grand nombre dans
les années 1950-1960, les familles ont dû opérer des « stratégies de
reconversion », c’est-à-dire transformer un petit capital économique en
capital scolaire.
Par rapport au mode de reproduction familial dans lequel la lignée
(incarnée par le père) désigne les héritiers, le mode de reproduction à
composante scolaire prive la famille de ce pouvoir. L’institution scolaire
assure la certification, les diplômes, formes de label de qualité, selon des
critères qui lui sont propres. La famille, même bien dotée scolairement ne
peut intervenir qu’indirectement dans ce processus. Un fils ou une fille
de polytechnicien n’a pas de points supplémentaires pour le concours
d’entrée à cette école ; il peut très bien ne pas réussir (même si ses
chances sont plus grandes). La reproduction simple d’une génération à
l’autre est garantie plus difficilement sous le régime de la modernité 2.
En effet, « à la différence de la transmission directe des droits de
propriété entre le détenteur et l’héritier qu’il désigne lui-même, la
transmission opérée par l’intermédiaire de l’école repose sur l’agrégation
statistique des actions isolées d’agents individuels ou collectifs et elle
assure à la classe dans son ensemble des propriétés qu’elle refuse à tel ou
tel de ses éléments pris séparément » (P. Bourdieu, 1989). Cela signifie
que les familles, même des milieux supérieurs, ne peuvent éviter
quelques « ratés » c’est-à-dire des enfants qui ne parviennent pas à
obtenir des titres scolaires au moins équivalents à ceux détenus par leurs
parents.
1.4. Le capital scolaire, personnel et la mobilisation familiale
Dans une société dominée par le capital scolaire, celui-ci joue un rôle
déterminant dans la fixation de la valeur des individus, sans pour autant
supprimer l’action des autres richesses. Le rendement du diplôme sur le
marché du travail ou sur le marché de l’alliance varie selon le reste de la
fortune. Les femmes diplômées du supérieur, cadres moyens ou
supérieurs, ont plus de chances d’épouser un cadre supérieur lorsque leur
père est cadre (61 %) que lorsqu’il est profession intermédiaire (37 %) ou
membre des classes populaires (20 %14). Une dot scolaire féminine doit
être associée à un capital social initial (approché par la valeur du père)
pour pouvoir être échangée plus facilement contre une bonne valeur
masculine. Dans cet exemple, la valeur sociale de la famille multiplie par
trois le rendement matrimonial du diplôme.
Placé sur le marché matrimonial, le diplôme est l’équivalent d’une
dot15. Les femmes qui obtiennent un homme de valeur
socioprofessionnelle supérieure à celle de leur père n’ont-elles pas
souvent elles-mêmes une valeur ajoutée positive à leur valeur initiale ?
Par exemple, les filles d’employés qui se sont mariées avec un cadre
moyen avaient poursuivi de plus longues études (deux ans) que celles qui
ont épousé un employé. Les jeunes femmes (toujours filles d’employés)
qui ont épousé des cadres supérieurs avaient dû ajouter trois ans à la dot
moyenne des femmes de même milieu d’origine. Le capital scolaire se
combine aux autres richesses détenues par les conjoints – beauté, origine
sociale. D’après des travaux américains, le capital scolaire n’augmente la
valeur matrimoniale de la femme que si elle est couplée à une autre
richesse, soit une bonne dot sociale pour les filles de milieu supérieur,
soit un capital esthétique, pour les filles de milieu populaire ou moyen.
Le fait que la famille contemporaine ne puisse plus intervenir aussi
directement dans la désignation des héritiers qu’auparavant ne signifie
pas qu’elle ait perdu tout pouvoir, qu’elle soit dépossédée en quelque
sorte de ses enfants. Pour Bourdieu, les familles contemporaines –
comme les autres – peuvent agir grâce à l’élaboration de « stratégies de
reproduction », « pratiques phénoménalement très différentes [qui]
s’organisent objectivement, sans avoir été explicitement conçues et
posées par référence » afin de produire une valeur au moins équivalente à
la valeur initiale de la famille d’origine. Néanmoins, ces familles sont
dépendantes de la société dans la mesure où elles doivent jouer à un jeu
dont les règles et le déroulement des parties leur échappent en partie.
Au centre de ces stratégies – de fécondité, de succession,
d’investissement économique, d’investissement social – « consciemment
ou inconsciemment orientées vers l’instauration et l’entretien de relations
sociales directement mobilisables et utilisables, c’est-à-dire vers la
transformation opérée par l’alchimie de l’échange, d’argent, de travail, de
temps, etc., en obligations durables », se situent les stratégies éducatives,
« conscientes ou inconscientes – dont les stratégies scolaires sont un
aspect particulier – qui visent à produire des agents sociaux capables et
dignes de recevoir l’héritage du groupe » (Bourdieu, 1989).
Le fait que l’école ait quasiment le monopole de la certification
n’exclut pas du jeu les familles. Les parents peuvent créer le meilleur
environnement extrascolaire pour leurs enfants et choisir tel ou tel
établissement scolaire. Une grande part des familles qui choisissent
l’enseignement privé a un comportement, non pas de « consommateur »,
mais d’investisseur averti. Le poids du capital scolaire dans la structure
du patrimoine enfantin augmentant, la concurrence entre les familles
engendre une volonté des parents de pouvoir contrôler le déroulement de
la scolarité. Le détournement de la carte scolaire permet de repérer une
autre expression des stratégies éducatives16.
Le passage d’un mode de reproduction familial à un mode de
reproduction à composante scolaire contraint les parents à une évaluation
permanente des investissements scolaires de leur enfant. Ils posent la
question jugée rituelle par les collégiens sur la journée à l’école. Le suivi
familial de la scolarité est une nécessité, à la fois pour détecter le plus
rapidement possible d’éventuelles défaillances de façon à y remédier, et
pour encourager l’effort des jeunes eux-mêmes. Dans les familles
moyennes et supérieures, cette attention se double d’un « véritable
travail17 » assurée principale ment par les mères. Ces femmes
« transforment partiellement leur domicile en annexe du collège », de
telle sorte que les adolescents ont un rapport ambigu à leur chambre,
simultanément monde personnel et monde scolaire18.
La mobilisation de la famille est possible même lorsque le groupe est
peu doté en capital scolaire. Ainsi, en distinguant deux groupes de
familles d’immigrés algériens selon qu’elles aient eu ou non au moins un
enfant effectuant des études supérieures, Zaïhia Zéoulou19 montre
comment la réussite scolaire résulte d’un « mythe mobilisateur » qui
donne sens au projet migratoire des parents. Ces derniers ne peuvent pas
aider directement leurs enfants, mais ils les encouragent à être les
meilleurs de la classe, ils leur rappellent le sens de cet objectif (« L’école,
c’est le seul atout quand on est pauvre »), leur paient des cours
particuliers, les envoient dans des espaces d’accompagnement scolaire.
2. La reconnaissance de l’identité personnelle
2.1. La reconnaissance par le parent
Dans la famille contemporaine, l’enfant est doté de qualités
personnelles dès sa naissance. Les parents ne veulent pas créer leur
enfant, ils souhaitent produire les meilleures conditions pour que la
nature de leur fille ou de leur fils puisse se développer. Ils n’ont pas à
imposer, ils ont à révéler20. Dans Pour être des parents responsables21
(1988), Bruno Bettelheim résume cet objectif : « Les parents ne doivent
pas s’acharner à créer l’enfant qu’ils voudraient avoir, mais au contraire
l’aider à devenir ce qu’il est en puissance, à épanouir ses potentialités. »
La dévalorisation relative du processus de transmission est conforme à ce
projet. Pour que l’enfant soit lui-même, il doit avoir des parents qui
soient eux-mêmes, sincères et authentiques, qui sont surtout soucieux de
son développement personnel. L’exigence de la révélation du soi enfantin
demande de la part des parents plus un engagement personnel que le
respect strict d’un règlement. Les principes éducatifs abstraits peuvent
être dangereux puisqu’ils « ignorent ce qui est personnel et nous amènent
à négliger ce qui unique chez notre enfant et dans notre relation avec
lui » (B. Bettelheim). Les parents ne doivent pas, pour autant laisser
faire ; ils conservent un rôle, celui d’éclaireur : en effet, il est difficile de
« découvrir en quoi consiste ce “soi-même” ». D’une part l’enfant ne
sachant pas opérer le tri entre « les éléments essentiels et les éléments
accidentels de sa personnalité », le père et la mère doivent lui apprendre à
distinguer ces deux éléments. D’autre part, pour que l’enfant ou le jeune
découvre qui il est, ses parents doivent créer un environnement favorable,
proposer une série d’activités permettant d’expérimenter en quelque sorte
son soi.
2.2. La reconnaissance par le conjoint
• L’écoute comme consolidation
La reconnaissance personnelle, dans le cadre de la vie conjugale, n’est
pas confondue avec la reconnaissance statutaire. L’individu ne se sent pas
bien s’il pense qu’il pourrait être remplacé par quelqu’un d’autre, qu’il
est à la limite un « fonctionnaire domestique » (selon l’expression de
Durkheim). C’est le cas de Katya, 28 ans, sans emploi (père chauffeur de
taxi), jugeant son compagnon après huit ans de vie commune : « Il
m’aime comme il en aimerait une autre. Il m’aime parce que dans sa vie
je suis sa femme. Il m’aimerait même si j’étais différente, simplement
parce que je suis sa femme, c’est une affaire de devoir, il marche au “il
faut” Il s’est programmé pour aimer sa femme, et comme il l’a décidé, il
le fait. Il m’embrasse en rentrant et me dit : “Je t’aime tu as passé une
bonne journée ?” et il m’écoute un quart d’heure. Et pour lui c’est bon.
Voilà il a fait son boulot, il a pensé à acheter le pain, à faire faire sa
crotte au chien et à me dire qu’il m’aime. Alors pour lui ça roule. Moi je
me dis si j’étais quelqu’un d’autre, pour lui ça serait pareil22. »
Si la durée peut offrir une certaine sécurité, elle fournit aussi
l’occasion d’un éventuel affaiblissement de l’attention : le conjoint
semble trop connu, comme le signale Marielle (41 ans, vacataire) après
quatorze ans de vie commune :
« Des fois je lui pose une question, je sais presque au mot
près ce qu’il va répondre, je peux même prévoir l’intonation…
Mais assez souvent il arrive encore à me surprendre, et là c’est
gagné. Là je me dis qu’on tourne pas en rond » (P. Duret, op.
cit.).
La fusion est autodestructrice puisque les deux conjoints se
connaissent trop en effectuant tout ensemble. Chacun doit avoir une vie
personnelle pour renouveler le stock des informations et pour relancer la
conversation conjugale.
• Pygmalion comme révélateur
Selon George B. Shaw (1912), ce n’est plus Pygmalion qui crée
Galatée, c’est Galatée qui, à partir d’un projet personnel, a besoin d’un
regard extérieur qui lui donne la force nécessaire pour accomplir ce
qu’elle souhaite23. C’est ce que ressent Sophie qui estime recevoir une
telle aide de son compagnon :
« Il me prend pas pour Cléopâtre ou je ne sais qui. Il
invente pas des qualités que je n’ai pas, enfin j’espère. Il me
trouve des défauts dans lesquels je me reconnais aussi. Je
trouve qu’il voit juste. Et quand j’ai des soucis, il me dit
toujours : “Imagine le pire, ça y est ? Alors tu vois, tu peux
t’en sortir avec tes qualités” » (P. Duret, op. cit.).
Le processus d’individualisation accompagnée par le conjoint ne se
confond pas avec une création ex nihilo.
3. Entre la reproduction de la famille et la production de soi
Le terme « stratégies de reproduction » sous-estime le travail que
l’héritier accomplit pour hériter. Pour Bernard Lahire, les notions de
transmission et d’héritage rendent mal compte « du travail,
d’appropriation et de construction effectuée » par le jeune ; de la
« transformation du “capital culturel” dans le processus de “passation”
d’une génération à l’autre sous l’effet des différences entre ceux qui sont
censés “transmettre” et ceux qui sont supposés “recevoir” » ; de la part
non volontaire de l’apprentissage qui n’est pas programmé explicitement,
« sans qu’aucune action de transmission n’ait été pensée comme telle24 ».
Autant l’analogie entre héritage économique et héritage culturel est
précieuse pour mettre en évidence une transmission
intergénérationnelle , autant elle doit être maniée avec précaution surtout
25
dans un contexte de forte concurrence scolaire. Les jeunes qui sont en
classes préparatoires, même si leurs parents ont effectué un trajet
comparable à la génération précédente, ne peuvent pas réussir sans de
forts investissements personnels. Le capital scolaire ne s’acquiert pas en
dormant ou en mangeant – à la différence des « bonnes manières » et de
l’aisance corporelle dont l’apprentissage est plus diffus. Les jeunes
doivent, s’ils veulent hériter, consacrer le temps qu’il faut à des activités
culturelles26. Dans un mode de production à composante scolaire, les
stratégies éducatives mises en œuvre par les parents, et par les jeunes,
pour maintenir ou améliorer la valeur du groupe familial exigent un
travail pour que l’objectif soit atteint, c’est pourquoi elles peuvent être
toutes nommées « stratégies éducatives de mobilisation ».
L’individualisation de l’enfant qui devrait se traduire par une moindre
appartenance à l’identité héritée est très inachevée sous la seconde
modernité. Tout se passe comme si le processus d’individualisation ne
parvenait guère à déstabiliser le processus de reproduction, malgré
quelques ten sions particulièrement repérables au moment de
l’adolescence lorsque des jeunes (surtout garçons) refusent les règles du
jeu domestique, résistent à l’emprise scolaire et préfèrent avoir leur
monde éloigné de la culture scolaire et légitime27.
• Savoir hériter d’un goût familial
Cependant, les contraintes sociales de l’individualisation rendent plus
difficile l’héritage. Des entretiens menés auprès d’étudiants lecteurs de
livres dont les parents sont eux-mêmes lecteurs montrent le processus
rendant possible la transmission. Le plus souvent, cette contradiction
entre l’héritage et l’affirmation d’un soi autonome est résolue par une
distinction entre deux dimensions de la transmission : celle du goût pour
la pratique, celle du goût pour tel ou tel type de livres. Le jeune centre
alors son attention sur les divergences entre les lectures réelles de ses
parents et les siennes afin d’oublier le niveau comparable des
investissements (en termes de hauteur) pour être assuré sur son identité
en tant que personne. La reconnaissance explicite d’un héritage du goût
pour la lecture est rare. Les étudiants lecteurs éprouvent le besoin de se
démarquer de ceux qui leur ont transmis le besoin de lire. Ils ressemblent
à des lecteurs autodidactes, même si pour les premiers « l’accès au
monde du livre procède de la filiation » :
« L’apprentissage au sens fort (comme dans les romans
d’apprentissage), la formation de soi comme lecteur
authentique, autonome, singulier, suppose une rupture d’avec
cette filiation, une crise qui émancipe le savoir-lire du monde
culturel dans lequel il a été reçu en héritage. C’est ici que
l’autobiographie retrouve le parcours autodidactique. La crise
de l’enfant prodigue mime la fugue où l’errance de l’enfant
pauvre28. »
Dans les familles dont les parents ont suivi des études supérieures et
sont lecteurs, avec des enfants dans des filières littéraires, l’héritage peut
être revendiqué, à la condition qu’une dimension personnelle soit ajoutée.
En khâgne, Marine assume l’héritage familial : « Mes parents [tous deux
dans l’institution scolaire] ont toujours lu beaucoup. Quand ma mère lit
quelque chose qui lui plaît, elle en parle à mon père qui prend le livre
après. Ou alors quand il y a un livre qui vient de sortir, c’est pareil, ils
vont le lire tous les deux. Ils peuvent avoir des préférences un peu
différentes, mais le plus souvent ce sont les mêmes ouvrages. Donc, moi
aussi, je rentre là-dedans. On est souvent les trois à lire le même livre
successivement. Enfin, l’un des trois commence et le conseille aux
autres. »
Marine se désigne comme l’héritière de ses parents tout en soulignant
que ces derniers se sont « toujours plaints qu’elle ne suivait pas leurs
conseils en lecture ». Cela n’interdit pas à Marine de se penser comme
indépendante ; elle préfère évoquer la bibliothèque municipale : « Je me
souviens, je passais des heures dans les rayons à regarder tous les titres,
j’aimais cela, la proposition infinie de livres sur les étagères me plaisait
beaucoup. »
Elle est fière d’appartenir au monde de ceux qui circulent à l’aise sur
les mers de livres. Son territoire personnel, Marine l’a défini non par des
références classiques – sur ce terrain, ses parents sont difficiles à
dépasser – mais par un goût pour les romans policiers. Aujourd’hui, elle
lit les policiers noirs américains : « C’est une partie importante des livres
pour le plaisir… Je ne peux pas lire que des livres scolaires, sinon je
craque. J’ai besoin de distraction livresque. Chandler, cela ne pourra
vraiment jamais me servir dans aucune matière. »
La gratuité de la culture – à l’image de l’amour – constitue la preuve
que l’identité ne se réduit pas à du capital. Contrairement aux autres
étudiants plus diplômés que leurs parents, Marine choisit de prendre la
tangente par le bas : dans ses livres de loisirs, elle inclut aussi des « best-
sellers infâmes » dont elle ne parle jamais à personne. Elle s’affirme à
titre personnel en tirant satisfaction de livres qui ne correspondent pas à
son identité statutaire, à son identité filiale.
Les discours des héritiers oscillent donc entre une revendication
d’indépendance marquée par la distance intergénérationnelle sans
rupture, et des marqueurs d’autonomie, avec une pondération variable.
1 F. de Singly (2003), « La crise des normes », Les Uns avec les autres, Paris, Armand Colin,
rééd. « Pluriel ».
2 F. de Singly (2004), Enfants-adultes : vers une égalité de statuts ?, Paris, Universalis.
3 A. Giddens (2005), La Transformation de l’intimité. Sexualité, amour et érotisme dans les
sociétés modernes, Rodez, Le Rouergue/Chambon.
4 A. Honneth (2000), La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Le Cerf.
5 Voir notamment C. Thélot (2004), Tel père, tel fils ? Position sociale et Origine familiale,
Paris, Hachette, « Pluriel ».
6 Même si entre 1984 et 1999, la probabilité de devenir cadre pour un enfant de père cadre passe
de 50 % à 47 % alors que la probabilité générale de devenir cadre croît de 14 % à 16 %.
7 T. Poullaouec (2004), « Les familles ouvrières face au devenir de leurs enfants », Économie et
Statistique, n° 371, p. 3-21.
8 P. Ariès (1960), L’Enfant et la Vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon.
9 Cf. M. Perrot (dir.) (1987), Histoire de la vie privée, tome IV, De la Révolution à la Grande
Guerre, Paris, Le Seuil.
10 P. Ariès (1960), Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis
le xviiie siècle, Paris, Le Seuil, p. 322-343.
11 Analysées par Jean-Louis Flandrin (1984), Familles, parenté, maison, sexualité dans
l’ancienne société, Paris, Le Seuil.
12 P. Bourdieu (1989), La Noblesse d’État, Paris, Minuit, p. 386-415.
13 Cf. aussi la partie VII, « Effondrement des bases sociales du familialisme et crise du mode de
reproduction de la structure sociale », in R. Lenoir (2003), Généalogie de la morale familiale,
Paris, Le Seuil, p. 411-425.
14 M. Bozon, « Mariage et mobilité sociale en France », in M. Bozon, F. Héran (2006), La
Formation du couple, Paris, La Découverte, p. 197-218.
15 F. de Singly (2004), Fortune et Infortune de la femme mariée, Paris, PUF, 1re éd., 1987.
16 A. Van Zanten (2009), Choisir son école, PUF, Paris.
17 R. Establet (1987), L’École est-elle rentable ?, Paris, PUF.
18 F. de Singly (2006), Les Adonaissants, Paris, Armand Colin, réed. Pluriel.
19 Z. Zeroulou (1988), « La réussite scolaire des enfants d’immigrés », Revue française de
sociologie, XXIX, p. 447-470.
20 F. de Singly (1996), Le Soi, le Couple et la Famille, Paris, Nathan ; Armand Colin, 2005.
21 B. Bettelheim (1988), Pour être des parents responsables, Paris, Robert Laffont.
22 P. Duret (2007), Le Couple face au temps, Paris, Armand Colin.
23 Sur cette relecture, cf. F. de Singly (1996), Le Soi, le Couple et la Famille, op. cit.
24 B. Lahire (1995), Tableaux de famille, Paris, EHESS-Gallimard-Seuil.
25 P. Bourdieu, J.-C. Passeron (1964), Les Héritiers, Paris, Minuit.
26 F. de Singly (1996), « L’appropriation de l’héritage culturel », Lien social et Politiques, 35,
p. 153-166.
27 D. Pasquier (2005), Cultures lycéennes, Paris, Autrement.
28 A.-M. Chartier, J. Hébrard (1989), Discours sur la lecture (1880-1980), Paris, BPI-Éditions
du Centre Georges Pompidou.
6
La cinquième tension :
entre construction
d’un monde commun
et processus d’individualisation
L’individu contemporain devrait être, selon l’idéal de la philosophie
des Lumières, indépendant et autonome. Ces deux qualités demandent
l’émancipation des liens décidés par des autorités. Jusqu’où tolèrent-elles
le fait de renouer d’autres liens, sachant que la plupart des relations
nécessitent un certain renoncement de l’indépendance vis-à-vis des
contractants ? Jusqu’où l’amour est-il possible entre individus
indépendants et autonomes ? Si l’imaginaire amoureux occidental est
déstabilisé c’est non par son âge, mais par les effets de dépendance que le
lien amoureux peut entraîner. Le filtre, dans le mythe de Tristan et Yseut,
souligne que l’homme et la femme sont « pris », perdent tout libre
arbitre. La figure du « coup de foudre » est comparable. La littérature et
les séries sur les femmes trentenaires qui naissent à la fin du xxe siècle,
les entretiens auprès de ces femmes, soulignent aussi un second danger,
celui du mari caché derrière le prince charmant. Comment échapper à la
double dépendance, celle de la passion et celle de l’enfermement dans le
rôle de ménagère ? Une des solutions envisagées par ces femmes en solo
réside dans un lien qui rassure par son existence tout en ne serrant pas
trop. C’est ainsi que Gabrielle, divorcée, dessine son idéal
d’engagement :
« Je n’ai pas envie d’un mec de passage pour une nuit de
sexe sauvage et dangereuse. Je n’ai pas envie d’un mari. Non
une présence épisodique, sympa, tendre, aimante me suffirait.
Quelqu’un avec qui je pourrais à nouveau échanger, parler,
vivre1. »
Si pour Jean-Claude Kaufmann (idem), « l’alliance de la femme
autonome et du Prince charmant semble contre nature », elle reste
possible si les individus impliqués restent, pour une part, maîtres d’eux-
mêmes.
L’imaginaire amoureux a le mérite de souligner la tension entre le
besoin de reconnaissance et la revendication de ne pas laisser empiéter
son soi. Comment respecter une stricte indépendance et une stricte
autonomie et nouer des liens durables ? Dans « Hors de soi2 », Judith
Butler prend le cas du deuil d’un proche pour montrer « les limites de
l’autonomie ». Ainsi elle estime que dire « ma sexualité » est trompeur :
il ne s’agit pas « de réelle possession mais bien de l’expression de
modalités de dépossession, de manières d’être pour autrui, ou à vrai dire
par la vertu d’autrui ». Elle rejoint la pensée d’Hegel sur la nécessaire
reconnaissance : « Si nous ne sommes pas reconnaissables, il n’est pas
possible de persévérer dans son être, s’il n’existe pas de normes de
reconnaissance qui nous rendent reconnaissables, il n’est pas possible de
persévérer dans son être… Soutenir que le désir de persévérer dans son
être dépend de normes de reconnaissance revient à dire que le fondement
de l’autonomie, de la persévérance chronologique, en tant que “je”,
dépend avant tout d’une norme sociale qui excède ce “je” même, qui le
situe “ek-statiquement”, hors de lui-même » (op. cit.). Il est donc
inconcevable d’exister en tant qu’humain sans cette reconnaissance
d’autrui. Alors que dans une société holiste, par construction, l’individu
est conçu comme lié et relié, dans une société individualiste, l’individu
est pris dans une tension puisqu’à la fois il veut être indépendant et
autonome et qu’il ne peut exister que dans ce « hors de soi ». La question
devient : avec quel « nous » le « je » contemporain peut-il exister ?
Comment inventer des formes de vie commune qui tout en limitant
l’expression personnelle l’autorisent cependant ? Comment concilier la
revendication de l’indépendance et la formation de relations
d’interdépendance ? Pour Judith Butler, le cadre hétérosexuel du mariage
n’est pas le seul possible : « Ce serait une erreur que de réduire la parenté
[le fait d’être parent] à la famille ou de réduire l’ensemble des liens
communautaires et amicaux durables à des extrapolations des relations de
parenté » (op. cit.). Cependant ce chapitre se limitera à la manière dont
bon nombre de femmes et d’hommes, hétérosexuels ou homosexuels,
tentent de résoudre cette tension entre le « nous » et le « je » à l’intérieur
de ce qu’ils continuent d’appeler couple et famille.
1. Entre revendication de l’indépendance et construction d’un
monde commun conjugal
1.1 Des familles de classe
La sociologie de la famille des années 1970-1990 est sensible avant
tout, comme le reste de la sociologie, aux différences sociales et
culturelles. Elle définit les individus par leurs appartenances de classe, de
sexe, d’âge, les dépossédant en quelque sorte de leur singularité
(renvoyant celle-ci à la psychologie). Elle estime alors que les
revendications de rester soi-même, de dire « je » à l’intérieur de la vie
conjugale ou familiale sont formulées par les membres des classes
supérieures alors que les membres des classes populaires préfèrent le
« nous ». Pour en rendre compte, Jean Kellerhals et Jean-Claude
Kaufmann3 estiment que les classes populaires ayant une vie publique
moins attractive préfèrent se réfugier dans « la chaleur du foyer ».
Les typologies ou les modèles familiaux construits pendant cette
période privilégient nettement les différences de classe. Après avoir
observé les écarts entre les milieux sociaux pour un certain nombre de
critères domestiques, les chercheurs en déduisaient que « ces types sont
fortement corrélés la position de classe des familles4 ». La famille
ouvrière penchait du côté de la fusion, la famille moyenne ou
« supérieure » du côté de l’autonomie5.
Ces données sont utiles car elles indiquent que dans la décennie 1980,
les valeurs de la modernité 2 sont davantage défendues par les cadres
moyens et supérieurs qui se reconnaissent dans un couple dit
« associatif » où prédominent l’égalité et la négociation. Une décennie
plus tard, les différences sociales ont diminué, en même temps que ces
normes de la modernité 2 se sont diffusées. En faisant une coupe sur trois
générations, on observe que les pratiques « modernes » conjugales sont
passées de 34 % à 59 % en milieu cadre, et de 21 % à 58 % en milieu
ouvrier6. D’une part l’écart entre les deux groupes sociaux a baissé de 13
points à 0, et d’autre part l’aspiration à plus d’égalité conjugale est
devenue majoritaire.
Cependant ces typologies ont laissé dans l’ombre d’autres résultats
intéressants. Lorsque les données sont lues en classant les réponses selon
leur degré d’autonomie (versus de fusion), on constate alors que les
conjoints de milieu populaire fournissent des réponses individualistes
pour certains domaines et qu’inversement les conjoints de milieu cadre
choisissent l’option fusionnelle pour d’autres domaines. Au-delà des
différences sociales, le choix de la fusion ou de l’autonomie dépend en
effet fortement de la nature de la situation proposée. Les territoires qui
peuvent rester personnels au sein de la vie conjugale concernent surtout
des propriétés comme le fait d’avoir du courrier personnel, des idées, des
croyances personnelles. Mais cette autonomie est contenue dans certaines
limites : le fait de ne pas communiquer soi-même le nom et le contenu
d’une lettre d’un ami ou d’une amie à la demande de son partenaire n’est
approuvé que par un dixième des hommes populaires et un tiers des
hommes diplômés. Le « je » ne doit pas menacer l’existence du « nous »,
le premier ne doit pas pouvoir être interprété comme la marque d’une
défiance vis-à-vis du conjoint. Être moins attentif aux différences
sociales permet de voir que les zones communautaires continuent
d’exister même dans les couples les plus individualistes ou
« associatifs ». Comme toute interaction, la vie conjugale ne peut se
définir que par la renonciation à quelques territoires personnels,
mouvement qui est, selon Erving Goffman, « le symbole et la substance
même de la relation ».
1.2 Les deux vies privées
En 1990 le livre d’Olivier Schwartz – Le Monde privé des ouvriers7 – a
infirmé le modèle du couple ouvrier à dominante fusionnelle. Dans les
milieux populaires, la demande de temps à soi est forte, notamment de la
part des hommes qui continuent à rêver de s’échapper d’un monde
conjugal ou domestique trop enfermant. Le terme de « vie privée » est
trompeur, il renvoie à la fois à la vie commune et à la vie personnelle ; il
masque donc les tensions entre le « je » qui ne veut pas se soumettre à la
famille et le « je » qui accepte de se fondre dans le « nous » domestique.
Dans certains cas comme la pêche ou le café, les deux vies privées se
distinguent bien. Ainsi la pêche est appréciée parce qu’elle représente un
« lieu de pouvoir sur les choses et sur soi-même. Une journée entière
passée à la pêche remplit une fonction de rupture : on congédie le temps
rythmé par les obligations sociales et familiales, le temps comme réalité
extérieure et indépendante de l’individu ; et le pêcheur s’installe dans un
tout autre écoulement des choses, où ne comptent plus que la répétition
de son propre plaisir, l’excitation de l’attente et de la prise du poisson »
(op. cit.). Le café apporte d’autres satisfactions : « Ce n’est pas seulement
l’alcool qui met le monde extérieur à distance, c’est aussi la parole reine,
ludique, gratuite, détachée des réalités, véhicule de toutes sortes de
loisirs, élément d’une certaine théâtralité, de mise en scène et de
recomposition de soi. » Dans d’autres cas, la vie privée personnelle est
possible à l’intérieur du cadre de la vie privée familiale, avec le bricolage
ou le jardinage. L’homme peut aussi se mettre en retrait dans un bureau,
comme André qui s’isole : « Je suis bien, comme un directeur. » Pour cet
ouvrier qualifié, « les portes closes du bureau protègent un rêve social de
franchissement, d’abolition des limites ».
Sous le régime de la modernité 2, la conquête de la vie personnelle est
devenue plus légitime tout en restant difficile car elle peut être jugée
menaçante par le partenaire, estimant qu’elle met en péril la vie privée
familiale ou conjugale. C’est pour cette raison que le « je » tente de
préserver des temps à soi sous le même toit que son partenaire afin de
rendre conciliables les deux vies privées. C’est ce qu’on observe dans les
couples au début de leur vie commune8. Les pratiques qui se déroulent à
l’intérieur ou à proximité de l’habitation et qui ont pour objectif explicite
un service à la famille permettent plus aisément un compromis entre les
conjoints (même si personne n’est dupe de la double fonction que joue
cette activité). Le bricolage, le jardinage, la cuisine appartiennent à cette
catégorie des activités à double statut. L’autonomie est d’autant mieux
acceptée qu’elle n’est pas perçue par le partenaire comme un évitement
de soi. En milieu ouvrier (dans les années 1990), les femmes souffraient
plus que les hommes de cette vie privée-privée masculine dont elles se
sentaient exclues. Aussi tentaient-elles de « territorialiser l’autre » (O.
Schwartz), ce qui pouvait provoquer des « scènes d’agressivité ou de
violence masculine éclatant fréquemment à propos des questions et des
reproches adressés par la femme quand l’homme revient “en retard”,
s’absentant notoirement au-delà de ses heures de présence à l’usine ».
1.3 Le modèle de la « relation pure » et sa critique
L’entente conjugale repose sur l’accord entre les manières dont chaque
conjoint pondère sa vie privée personnelle par rapport à sa vie privée
familiale. Si la modernité 2 a rendu progressivement plus légitime la vie
personnelle, elle n’a pas supprimé l’autre versant de la vie privée,
apportant la reconnaissance. Pour rendre compte de ce nouvel équilibre
supposé, Giddens a dessiné le modèle de « la relation pure9 », définie
comme une relation sexuellement et émotionnellement égalitaire qui
majore l’autonomie individuelle, la qualité, l’intensité émotionnelle.
Cette relation ne peut exister que parce que la rupture est inscrite en
filigrane de la relation, elle est envisagée comme possible dès le début. Il
n’existe aucun principe supérieur au nom duquel la relation devrait
durer : cette relation est « autoréféren tielle en ce sens qu’elle dépend
fondamentalement de la satisfaction et des récompenses qui résultent de
la relation elle-même » (A. Giddens). Son existence et sa durée ne
dépendent « fondamentalement que des satisfactions ou des récompenses
que la relation elle-même apporte ». Cette relation ne se poursuit que si
les bilans régulièrement établis par les partenaires sont positifs. Le terme
« pur » renvoie avant tout à la rupture historique avec des relations qui
dépendent des devoirs sociaux, des contraintes de la parenté ; il désigne
le fait que cette relation ne s’inscrit dans aucun autre critère sinon la
relation elle-même. Cette relation a surtout un but instrumental : celui de
procurer à l’individu les conditions idéales de la construction de soi, de
son épanouissement personnel. Elle repose sur un amour confluent,
lucide où chacun n’est pas tenté par la perte de soi dans l’échange des
serments et des mots d’amour, ne devient pas dépendant de l’autre et de
la relation.
Si cet amour confluent est attractif, c’est parce qu’il offre les
conditions idéales de la réalisation d’un projet réflexif de soi qui
« consiste à maintenir des récits biographiques cohérents, bien que
perpétuellement révisés » (op. cit.) qui prennent également la forme du
dialogue avec le conjoint, le partenaire. Les échanges sont le lieu
permanent de la négociation de l’identité de soi. Selon l’orientation de
Berger et Kellner10, le conjoint est un autrui significatif qui valide la
vision du monde de la personne avec laquelle il vit et indirectement
l’individu lui-même. Dans la relation pure, l’individu ne dépend que
partiellement de l’autre car il conserve en quelque sorte (et toujours pour
reprendre la terminologie de Berger et Kellner) le pouvoir de valider ou
de refuser la validation que lui propose son conjoint.
Une des activités communes de la relation pure est la sexualité
« plastique », déconnectée de la reproduction. Cette intimité sexuelle,
constitutive de l’harmonie conjugale, soutient dans certaines conditions
le récit de soi :
« Les relations érotiques impliquent un cheminement
progressif de découverte mutuelle, dans lequel le processus de
révélation de soi fait autant partie de l’expérience que
l’intimité croissante avec l’être aimé. La confiance
personnelle doit donc être établie à travers un processus de
recherche de soi : la découverte de soi devient un projet
directement lié à la réflexivité de la modernité11. »
Cependant, la sexualité plastique peut aussi se déconnecter de la
fidélité dans le cadre de la vie à deux : la relation pure n’est pas
« nécessairement monogamique dans le sens de l’exclusivité sexuelle »
(A. Giddens). On appréhende le sens de l’abandon de l’exclusivité
sexuelle comme symbole du refus de s’approprier le corps de son
partenaire et d’être approprié, conformément à la volonté d’indépendance
réciproque développée au sein de la relation pure. Mais on comprend
moins comment la sexualité qui est un temps fort de la découverte de soi
peut être en même temps vagabonde sans remettre en question le lien
privilégié avec le partenaire.
• L’oubli de la sécurité ontologique
La première question que pose le modèle de la relation pure est la
nature de ce qui est commun entre les deux partenaires : tout se passe
comme si le principal accord entre eux portait sur le fait de ne pas être
liés. Si on appréhende bien les raisons qui conduisent les partenaires à
refuser la confusion identitaire et le lien de dépendance, on comprend
moins la manière dont se construit une communauté minimale autorisant
cette relation à apparaître comme méritant d’être nommée « couple » ou
« vie à deux ». Est-il possible d’avoir des échanges avec l’autre, qui sous-
tendent le projet réflexif de l’un et de l’autre, sans en même temps faire
aussi des choses ensemble ? Cette question ne semble pas régler par ces
propositions.
La deuxième question renvoie à la sécurité ontologique assurée dans le
cadre de la vie conjugale12. Celle-ci n’est plus assurée par la forme
traditionnelle d’une sécurité d’une institution, elle l’est sous une autre
modalité :
« Cette confiance mutuelle entre partenaires est étroitement
reliée à l’accomplissement de l’intimité, c’est-à-dire pour
l’essentiel, à la connaissance de l’autre et à la connaissance de
soi13. »
L’homme et la femme doivent accepter les séparations provisoires, les
limites de la fusion (comme l’enfant vis-à-vis de ses parents). Ils ont la
certitude d’être aimés malgré les séparations provisoires. Mais comment
cette demande peut-elle être satisfaite dans la mesure où la rupture est
envisagée comme possible dès le début de la relation ? Comment peut-
elle être compatible avec la possibilité latente d’une rupture ? Le passage
à l’auto-référentialité de la relation ne déstabilise-t-elle pas les conditions
de formation de la confiance ? Dans le modèle de la relation pure, la
sécurité ontologique semble assurée. Dès lors que la rupture est posée
comme possible, comment la peur de la séparation – envers de la sécurité
ontologique – peut-elle être, sinon supprimée, du moins limitée ?
Dans la plupart des couples hétérosexuels, la fidélité est une manière
de régler l’angoisse de la séparation. Si l’exclusivité sexuelle est un des
signes du lien, cela implique que la pratique sexuelle ne peut pas être
dissociée si aisément de l’amour. Une des fonctions de la vie à deux étant
d’assurer sécurité et reconnaissance personnelle, l’ouverture du mariage
ou du concubinage se fonde, ou devrait se fonder, sur la confirmation
régulière du bien-fondé de la relation afin que l’autre ne se sente pas
menacé. Dans les couples homosexuels « ouverts », un travail permanent
est entrepris pour rassurer le partenaire de sa place unique14. La fidélité
(au sens d’exclusivité sexuelle) peut disparaître si premièrement il y a
accord sur les modalités de l’ouverture, accordées au nom du principe de
l’authenticité de soi, et si deuxièmement les partenaires ont la conviction
mutuelle qu’ils continuent à compter plus que les autres. Ce second point
exige des preuves qui remplacent, en quelque sorte, la fidélité, et qui
démontrent que l’autre peut compter sur soi. C’est en raison de cette
demande que l’on peut s’interroger sur les limites de l’idéal de la relation
pure. Si l’accroissement de la probabilité du divorce est la conséquence
d’un fait positif – l’indépendance des deux partenaires et en conséquence,
le maintien volontaire de leur relation –, la séparation ne devient pas pour
autant attractive en soi. Chacun doit combiner le dosage entre le degré
d’indépendance (pouvant s’inscrire dans l’ouverture) et la reconnaissance
d’autres besoins, notamment la stabilité et la sécurité. L’affirmation d’une
forte indépendance et d’une forte autonomie peut aussi diminuer chez le
partenaire le sentiment d’être reconnu comme être unique.
1.4. Trois styles de vie commune
La relation pure constitue une des modalités de la vie à deux, mais elle
n’est pas la seule. Une exploitation secondaire d’une enquête sur le
téléphone portable et la vie de couple15 permet de repérer plusieurs
conceptions de vie commune à partir de la réponse à deux questions. Les
personnes interrogées devaient indiquer si elles étaient « tout à fait
d’accord, assez d’accord, pas vraiment d’accord, pas du tout d’accord »
avec l’affirmation selon laquelle « vivre en couple c’est accepter que
chacun ait une vie autonome ». 77 % des individus interrogés déclarent
être d’accord avec cette affirmation, signe de la valeur accordée à de
l’indépendance au sein de la vie conjugale. Mais à l’autre question qui
demandait si « vivre en couple suppose de tout partager », 44 % des
individus sont également d’accord avec ce second énoncé. C’est le signe
que pour certains, les deux principes de fusion et d’autonomie sont
compatibles et donc qu’il existe un autre choix que celui de la relation
pure, même pour ceux et celles qui valident le processus
d’individualisation. Le croisement entre les deux réponses approche trois
façons de pondérer affirmation de soi et désir de « communauté ». 39 %
des individus approuvent l’autonomie des individus et critiquent la
fusion : ils sont proches du modèle de la relation pure, défendant le
primat de l’intimité personnelle. Un deuxième groupe, presque aussi
important, avec 37 % des individus, approuve l’autonomie des individus
et également le fait de tout partager dans le couple. Ce groupe du double
respect recherche un équilibre entre le « je » et le « nous ». Un troisième
groupe – nettement plus petit, 16 % des individus – est favorable au
primat de l’intimité conjugale, à la fusion tout en désapprouvant
l’autonomie. Il est nommé modèle du primat de l’intimité conjugale, il
correspond davantage au modèle de la première modernité, de « la
famille conjugale ».
Les trois groupes se différencient à propos de l’intimité personnelle :
notamment le respect du courrier personnel reçu à la maison et
l’individualisation du téléphone portable. Les partisans de la relation pure
défendent plus ces territoires que les partisans de la communauté pour
qui l’identité personnelle se confond avec celle de leur partenaire. Les
conjoints qui recherchent le double respect se situent dans un entre-deux.
Le fait d’avoir des activités séparées, sans le conjoint, est très nettement
revendiqué par les partisans de l’intimité personnelle. Les deux dernières
fois où ils ont acheté un vêtement, où ils sont allés voir leurs parents, où
ils sont partis en vacances, où ils sont sortis, ils l’ont fait assez souvent
sans être accompagnés de leur partenaire. Cela ne signifie pas le rejet du
collectif. Ainsi, les personnes qui sont sorties les deux dernières fois sans
leur conjoint sont minoritaires. Les partisans de la relation pure sont
nettement plus nombreux que ceux qui équilibrent intimité personnelle et
intimité conjugale à être sortis une fois seul (respectivement 45 % contre
27 %) et moins nombreux à toujours accompagner leur conjoint (16 %
contre 64 %).
Le processus d’individualisation contient des demandes
contradictoires : à la fois un besoin d’indépendance et d’autonomie, un
besoin de reconnaissance personnelle, un besoin de sécurité, un besoin
d’ancrage. Il n’existe pas une manière unique de pondérer ces quatre
souhaits. Deux manières de faire dominent : l’un insistant davantage sur
l’arbitrage en faveur du respect de l’indépendance et de l’autonomie de
soi, l’autre sur un équilibre entre cette exigence personnelle et la
préservation de la vie commune. Le doute vis-à-vis de l’utilité du
mariage va de pair avec le fait de ne pas exclure de sa propre union la
possibilité de rompre. Ces deux attitudes qui expriment la même
revendication de « rester soi-même » sont approuvées plus par le groupe
de la relation pure que par le groupe de la double intimité. Les partisans
de l’intimité personnelle sont en grand désaccord avec l’affirmation selon
laquelle le mariage est une nécessité pour vivre à deux (72 % ne sont pas
d’accord, contre 39 % pour les partisans du double respect).
2. Entre processus d’individualisation de la femme et construction
d’un monde commun
Si le modèle de la relation pure ne s’impose pas, c’est aussi pour une
raison supplémentaire : l’égalité entre les sexes, entre les genres,
nécessaire pour que chaque conjoint dispose d’une indépendance égale
n’existe pas.
Aussi est-il nécessaire d’introduire dans l’analyse des tensions entre
individualisation et construction d’un monde commun, les différences
associées au genre des conjoints. Selon Ulrich Beck16, sous la modernité 1
se sont imposés des « destins féodaux de sexe » puisque la répartition du
travail domestique et professionnelle renvoyait à l’appartenance selon le
genre et donc à un « état ». Il observait les « contradictions d’une
modernité tronquée dans sa structure même, d’une société industrielle qui
dissocie systématiquement les principes indissociables de la modernité –
liberté individuelle et égalité au-delà des barrières de la naissance – en
les attribuant à l’un des sexes tout en les refusant à l’autre en vertu de
cette naissance ». Le processus de modernisation avait défait « les
relations féodales » tout en en fabriquant de nouvelles à l’intérieur de la
vie privée. Avec la seconde modernité, il « se met à les défaire de
nouveau », les individus se libérant « des données féodales de la
répartition par sexe ». Mais ce changement n’est pas aisé puisqu’il
présuppose une remise en cause générale du fonctionnement de la
société : si « les hommes et les femmes doivent et veulent mener une
existence économiquement autonome, cela ne peut s’effectuer ni dans le
cadre traditionnel de la répartition des rôles propres à la cellule familiale
restreinte, ni dans les structures institutionnelles de l’activité
professionnelle, du droit social, de l’urbanisme, des écoles, etc., qui
présupposent justement la figure traditionnelle de la cellule familiale
restreinte avec ses fondements liés à la répartition des rôles par sexe »
(op. cit.).
2.1. La vie conjugale, un lien de dépendance pour la femme
L’individualisation de la femme vis-à-vis du mari a augmenté,
notamment du point de vue juridique. On est loin de l’incapacité
juridique totale de la femme mariée dans le code civil de 1804. En 1966,
une femme mariée peut enfin travailler à l’extérieur sans l’autorisation de
son mari. En 1975, le choix du domicile conjugal doit résulter d’un
accord commun entre les époux et le mari n’a pas plus la possibilité de
contrôler la correspondance de son épouse, après avoir perdu en 1970
l’exclusivité de l’autorité. Enfin, à partir des années 2003-2004, l’enfant
peut porter le nom de ses deux parents.
Comment comprendre cette relation de dépendance de la femme vis-à-
vis de son mari, si forte pendant la première modernité et si durable
pendant la seconde ? Pour les féministes, et en premier lieu Christine
Delphy17, le mariage est une « institution par laquelle un travail gratuit est
extorqué à une catégorie de la population, les femmes-épouses. Ce travail
est gratuit car il ne donne pas lieu à un salaire mais seulement à
l’entretien ». Les services que les femmes produisent à l’intérieur de
leurs familles n’ont pas pour nature d’être gratuits puisque lorsqu’ils sont
sous-traités hors du cercle domestique, ils sont rémunérés. Ainsi la
différence entre le prix des carottes et celui des carottes râpées chez le
traiteur reflète la valeur monétaire de cette tâche qu’une femme peut
obtenir en le fournissant à des individus avec qui elle n’est pas mariée.
« La non-valeur de ce travail est induite institutionnellement par le
contrat de mariage » (C. Delphy), contrat par lequel l’homme s’approprie
la force de travail de son épouse.
La femme est dans une situation de dépendance, ne vivant, dans le cas
où elle n’a pas d’activité salariée, que par la médiation des revenus que le
mari consent à fournir à sa famille. Les femmes au foyer,
indépendamment de la manière dont elles ressentent cet état de fait18, sont
objectivement insérées dans des liens de dépendance. Le travail salarié de
la femme modifie paradoxalement ce rapport de production domestique.
Le fait que la femme continue à accomplir encore la plus grande part du
travail ménager montre bien que le contrat de mariage n’est pas « un
contrat d’échange, travail ménager contre entretien » (C. Delphy). La
« double journée » est le signe du maintien de l’assignation des femmes à
la sphère domestique. Les femmes engagées dans une vie professionnelle
sortent, néanmoins, « partiellement d’un rapport de production
caractérisé par la dépendance ». Si leur situation ne semble pas
s’améliorer dans la vie quotidienne, elle s’est malgré tout modifiée
puisqu’elle les autorise, à un coût moindre comparativement aux femmes
au foyer, à éventuellement rompre avec le conjoint. Le travail salarié de
la femme transforme, en partie, la nature des liens qui l’unissent à son
partenaire. L’ouverture d’un deuxième marché pour les femmes (en plus
du marché matrimonial) leur donne la possibilité de ne pas rester en
couple pour d’autres raisons que les exigences amoureuses.
Si le travail salarié diminue cette dépendance, il ne desserre que
relativement l’assignation des femmes au travail domestique. Celle-ci les
prive d’un engagement dans le travail professionnel même lorsque ce
dernier est à temps plein (le temps plein féminin n’étant pas équivalent à
un temps plein masculin, respectivement 5 heures et 10 minutes contre
6 heures et 9 minutes19), et d’une fraction de loisirs. Sur 100 minutes de
travail domestique, la femme en assure 63 et l’homme 37. Inversement
sur 100 minutes de travail professionnel, l’homme en effectue 54 et la
femme 46 (dans le sous-ensemble des couples à temps plein, ayant deux
enfants, et dont l’homme a moins de 50 ans), et enfin sur 100 minutes de
loisirs conjugaux, l’homme en a 57, et la femme 43 minutes. Le travail
domestique d’un homme, vivant en couple hétérosexuel avec une femme
« active à temps plein » comme lui, est de 2 heures et 41 minutes, pour la
femme dans la même situation c’est 4 heures et 33 minutes.
• Les limites à la valorisation directe de la femme
Depuis la fin des années 1960, l’extension du travail salarié des
femmes a augmenté une certaine indépendance des femmes vis-à-vis de
leur compagnon (tout en soutenant la mobilisation familiale) ; elle n’a
pas fait dis paraître le prix du mariage ou de la vie commune. D’après
Fortune et Infortune de la femme mariée20, le rendement du diplôme sur
le marché du travail, approché par la position socioprofessionnelle
occupée pour un niveau scolaire considéré, varie selon le sexe et la
situation familiale. Les hommes mariés obtiennent un rendement
supérieur aux hommes célibataires (pour un âge et un niveau de diplôme
donnés), les femmes mariées un rendement inférieur aux femmes
célibataires, les femmes célibataires un rendement le plus souvent
équivalent à celui des hommes célibataires. L’entrée dans la carrière
parentale est associée à une accélération de la carrière professionnelle
pour les hommes et à un ralentissement pour les femmes : les écarts de
valorisation immédiate de leur fortune entre les hommes et les femmes
augmentent avec le nombre d’enfants. L’homme continue d’être, même
dans la plupart des couples à double activité professionnelle, le principal
pourvoyeur de revenus, le responsable principal du statut social de la
famille. Cette vie a pour effet d’entraîner progressivement un sous-
investissement de la femme et un surinvestissement professionnel de
l’homme, de donner un sens différent au travail salarié de la première et à
celui du second.
L’intérêt de la recherche de Catherine Marry21 auprès de
polytechniciens et de polytechniciennes réside dans la comparabilité
stricte puisque le niveau de diplôme entre les femmes et les hommes est
équivalent. Or les carrières professionnelles des unes et des autres
diffèrent fortement : un tiers des hommes et un quart des femmes
encadrent au moins dix personnes ; presque la moitié des hommes et un
cinquième des femmes obtiennent un salaire très élevé. Le processus de
production de ces différences est visible avec les heures de travail et le
salaire de ces femmes et hommes selon leur nombre d’enfants. 60 % des
hommes et 29 % des femmes, parents de trois enfants, travaillent plus de
cinquante heures par semaine. La différence entre les femmes et les
hommes augmente avec l’accès à la parentalité : 8 points lorsqu’il n’y a
pas d’enfant, 23 à 25 points pour un, deux ou trois enfants, 68 points pour
quatre enfants ! La constitution d’une famille nombreuse – qui est
fréquente dans ce milieu – a un prix inversé pour les pères et les mères.
L’écart entre les genres, construit à partir d’un indicateur de
« responsabilité » – le fait d’encadrer au moins cinquante personnes –
varie, lui aussi fortement : 3 points pour aucun enfant, 6 pour un enfant,
10 pour deux, 12 pour trois, et 37 points pour quatre ! La réussite des
hommes repose sur un investissement temporel plus grand, lui-même
variable selon la taille de la famille.
Le coût de l’enfant est supporté bien davantage par les femmes, y
compris lorsqu’elles ont les moyens de déléguer les tâches familiales.
Ainsi, les pères ingénieurs travaillent à l’extérieur presque toujours
autant d’heures, quel que soit le nombre d’enfants (48 heures et 48
minutes par semaine avec un enfant et 50 heures et 12 minutes avec trois)
alors que les femmes ingénieurs diminuent leurs investissements
temporels (45 heures et 36 minutes avec un enfant, 39 heures et demie
avec trois enfants22). La différence observée sur le marché du travail selon
les genres renvoie d’abord à la situation familiale, ce qui démontre
l’ambiguïté des usages de la notion de conciliation.
• La fragilité de la valorisation indirecte de la femme
L’intérêt de l’analyse en terme de mode de production domestique est
de ne pas penser les relations conjugales comme un simple dérivé des
rapports entre les hommes et les femmes dans l’ensemble de la société.
L’institution du mariage (et des équivalents) impose un mode de gestion
des ressources sociales et culturelles détenues par les hommes et les
femmes. L’homme, mari ou compagnon, peut mettre en valeur
directement son capital sur le marché du travail ; la femme qui vit en
couple a besoin, elle, pour obtenir un rendement équivalent, de l’apport
exclusif ou complémentaire de son partenaire. Dans le cadre de la vie
conjugale, la mise en valeur du capital féminin est à dominante indirecte
– par la médiation de son conjoint – si elle reste au foyer, soit mixte –
directe et indirecte – si elle a une activité professionnelle.
Des femmes acceptent de soutenir la trajectoire ascendante de leur
compagnon23. La valorisation directe des ressources masculines sur le
marché du travail peut masquer en réalité une mobilisation des deux
conjoints, la femme se mettant au service de la réussite de son partenaire.
La vérité objective d’une telle relation asymétrique se dévoile en cas de
séparation. La réussite de l’homme demeure pour lui alors que la
valorisation indirecte de la femme disparaît. Les bénéfices d’une
mobilisation conjugale sont distribués de manière très inégale,
confirmant le schéma de l’appropriation maritale.
2.2. Les deux formes d’autonomie féminine
La dépendance provoquée par l’engagement professionnel de la
femme, difficilement perceptible avec les données de l’enquête Emplois
du temps peut être repérée grâce à un autre type d’investigation
approchant les formes d’organisation domestique, différenciées selon
l’ampleur des territoires masculins, féminins et communs24. En fonction
de la distribution du travail domestique, peuvent être distingués des
couples à visée égalitaire avec une zone commune plus large et des
couples où la zone de prépondérance féminine est grande.
• L’autonomie par le désengagement et le travail salarié. Les femmes
« égalitaires » réclament, pour que leur zone personnelle soit préservée,
que les territoires codés classiquement comme féminins (le ménage, les
décisions concernant la vie quotidienne) deviennent conjugaux.
L’existence de tâches marquées sexuellement est vécue par elles comme
une menace de leur épanouissement personnel. Dans ce groupe, la
critique des rôles sexuels est vive.
Un des facteurs qui différencient le plus les femmes « égalitaires » et
les femmes « ménagères » est le travail salarié. Ainsi, parmi les épouses
d’ouvriers qualifiés, le poids des femmes égalitaires triple en passant du
groupe des femmes au foyer à celui des femmes salariées. C’est une
conquête de l’autonomie par désengagement, non seulement des tâches
ménagères mais aussi des prises de décision. Les ressources que ces
femmes tirent de leur activité professionnelle ne sont pas mises à
contribution pour créer un rapport de force tel que le pouvoir à l’intérieur
leur revienne. Ces femmes tentent de construire un univers domestique
qui est moins régi par une définition sexuelle des domaines de
compétence.
• L’autonomie par le renforcement et la supériorité culturelle. À l’autre
pôle, le groupe des femmes ménagères n’est pas homogène : les unes font
et décident, les autres font plus qu’elles ne décident. Les premières ont le
pouvoir de décision qui correspond à leur zone de travail ménager. Elles
sont plus autonomes, contrairement aux femmes « ménagères-
dominées », et disposent d’un capital scolaire au moins égal à celui de
leur mari. La dénivellation des ressources culturelles en faveur de la
femme favorise l’accès à l’autonomie par le renforcement. Les femmes
ménagères qui ont les ressources nécessaires veulent gouverner la
maison, obtenir le titre de « maîtresse de maison ».
Ces deux stratégies associées à des types de ressources différentes25 ne
sont pas équivalentes du point de vue de l’existence des femmes. Les
femmes « ménagères-autonomes » parviennent à vivre dans un univers
autonome, sans modifier le rapport objectif de dépendance alors que les
femmes « égalitaires » cherchent avant tout à évacuer dans les relations
conjugales les liens de dépendance. Les secondes refusent de prendre le
pouvoir domestique (sauf pour imposer leur propre engagement
professionnel) et préfèrent diminuer pour elles les investissements
temporels dans la maison. Elles cherchent à échapper à la logique des
rapports sociaux de sexe qui impose aux femmes un mode médiant de
reconnaissance. C’est dans ce cadre-là qu’elles parviennent le plus à
s’individualiser.
L’autre mode de l’autonomisation consiste davantage à faire
fonctionner le monde commun selon leurs principes personnels. C’est le
cas d’Agnès26 qui ne cuisine que ce qu’elle aime, son mari devant suivre :
« Je ne mange pratiquement jamais de viande. Ça m’arrive d’en faire
mais si c’est une fois par semaine, ça doit être le rythme. Mais par contre
on mange énormément de légumes, légumes verts. Les pommes de terre,
si j’en fais une fois par mois, ça doit être à peu près tout. Les pâtes aussi.
Et lui, ce n’est effectivement pas la façon dont il a été habitué. Il n’aime
aucun légume vert et il aime comme tous les hommes : pommes de terre,
pâtes et la viande. Il adore la viande ! Il n’est pas aidé le pauvre garçon !
Mais tant pis, j’estime que du moment que c’est moi qui fais, bah je fais
comme j’ai envie de faire et comme j’aime. »
Elle se venge de son compagnon qui la laisse préparer les repas. Cet
homme est déchargé d’une large part du travail domestique, mais en
contrepartie il doit se plier à la manière dont sa compagne organise la vie
familiale. Il est à la fois « grand » du fait de cette assignation du travail à
son épouse, et « petit » puisqu’il n’a guère le droit de commenter, à
moins de prendre le risque de devoir faire. C’est sans doute sur ce terrain
que s’est opéré le changement de la seconde modernité : le travail
domestique continue à être assuré principalement par la femme mais à
une nouvelle condition : que l’homme n’ait pas la prétention en plus de
devoir réglementer le monde commun. Il peut y vivre sans avoir son mot
à dire sauf pour « les grandes décisions ».
2.3. Un monde commun construit par la femme
Au début de la cohabitation, la différence selon les sexes est moindre,
comme si chacun s’observait avant de prendre les habits propres à son
genre pour faire couple. C’est lorsque le linge est lavé ensemble, lorsque
« ton » linge et « mon » linge se mêlent dans « notre » machine, que le
couple existe vraiment27. Comme les tâches du linge sont prises en charge
pour une très large part par les femmes (respectivement, par jour, 32
minutes pour les femmes à temps plein, et 4 minutes pour les hommes à
temps plein, dans des couples à double activité à temps plein et avec
deux enfants), ce sont donc les femmes qui assurent l’intégration
conjugale par l’intégration ménagère. Ce travail a pour fonction objective
de les priver d’un temps précieux, pour elles-mêmes, aussi bien dans leur
travail professionnel que pour leurs loisirs. La contrepartie réside dans le
fait de pouvoir définir, en partie, le monde commun.
Ce monde commun a souvent des contours assez larges. Toutefois si la
femme estime que son conjoint ne fait pas les efforts nécessaires, elle
peut adopter une tactique efficace : l’individualisation des tâches qu’elle
ne veut pas accomplir. Ainsi, Madeleine décide, puisque Léon participe
peu à l’entretien général, collectif de la maison, de lui laisser gérer sa
propre sphère, en l’occurrence sa pratique du vélo : « Lui, il aime le vélo,
je respecte. Mais c’est un sport, pas une obligation. Donc tout ce qui est
vélo, moi, je ne vais pas m’occuper de cela » (J.-C. Kaufmann, op. cit.).
Oubliant cette négociation, Léon est fier de s’occuper de ses vêtements
de cycliste. La logique de l’autonomie est utilisée à bon escient par la
femme pour faire plier le conjoint réfractaire. Ce dernier n’accepte de
participer un peu plus au travail domestique que parce que ce sont « ses »
affaires. L’individualisation des femmes se heurte à l’individualisation
antérieure des hommes.
Tout se passe comme si malgré la territorialisation des hommes par les
femmes, les premiers vivaient en invités, bénéficiant de l’hospitalité
féminine. Ils se rendent compte de l’envers de ce statut quelquefois au
moment de l’adolescence d’un enfant : ils découvrent qu’ils sont des
quasi-étrangers. Ils n’ont pas compris que c’est aussi dans le travail
domestique, dans la présence quotidienne que les relations de confiance
et de proximité avec les enfants se nouent. La seconde modernité reste
donc inachevée pour le processus d’individualisation des hommes et des
femmes. Les hommes vivent dans un monde commun qu’ils ont peu
construit ; les femmes passent beaucoup de temps en revanche à
l’entretenir. À la manière dont certains énoncés sont performatifs (« Je
déclare la séance ouverte »), le genre ne devient réel que dans
l’effectuation de tâches performatives28. Le travail domestique est encore
performatif pour le genre féminin (« doing gender29 »).
On est donc loin d’observer un élargissement des possibles concernant
la définition des genres, une « expérimentation des formes de vie
commune » (selon Beck), une relation épurée des rapports sociaux de
sexe. En effet la résistance au changement de la division du travail entre
les conjoints et à la parité domestique30 vient de la place du masculin et
du féminin. Beck31 souligne que le processus d’individualisation conduit à
ne pas mettre en premier la dimension sexuée ou genrée de son identité.
« Les gens sont arrachés avec une violence qu’eux-mêmes
ne comprennent pas – et qui, si étrange soit-elle, fait
néanmoins partie d’eux – aux cadres de la répartition par sexe,
à ses attributs et à ses présupposés féodaux. Ils se voient
brutalement confrontés au principe suivant : Je suis moi, et
ensuite : je suis femme. Je suis moi, et ensuite, je suis homme.
La distance entre le “je” et l’identité féminine imposée, entre
ce “je” et l’identité masculine imposée est un abîme. »
Mais dans le même temps, « les gens reviennent à la vie à deux, ils
sont poussés à rechercher le bonheur dans la vie amoureuse ». Ils se
trouvent donc confrontés à un espace perçu comme privilégié pour les
rapports entre les sexes. L’imaginaire amoureux célèbre la rencontre
entre un « homme » et une « femme ». D’un côté, le genre est déclaré
second dans l’identité, voire même peu légitime ; de l’autre, le même
genre est construit comme un des éléments centraux de la personne. La
différence entre « le mauvais genre » – engendrant de l’inégalité – et le
« bon genre » – soutenant l’identité personnelle – est peu aisée32. Le
passage de l’un à l’autre reste fréquent, les hommes ne voulant pas trop
participer à des tâches associées historiquement à du « féminin » et les
femmes acceptant, malgré tout, à continuer de les faire au nom de cette
association. La fluidité des rôles sexués a augmenté un peu, sans
atteindre un degré élevé de « liquidité », la confusion des genres n’est pas
au rendez-vous.
1 Citée par J.-C. Kaufmann (2006), La Femme seule et le Prince charmant, Paris, Armand
Colin.
2 J. Butler (2005), « Hors de soi. Ou les limites de l’autonomie sexuelle », in R. Ogien, J.-
C. Billier (eds), Comprendre la sexualité, Paris, PUF, p. 277-304.
3 J. Kellerhals, J.-F. Perrin, G. Steinauer-Cresson, L. Vonèche, G. Wirth, (1982), Mariages au
quotidien. Inégalités sociales, tensions culturelles et organisation familiale, Lausanne, P.-M.
Favre ; J.-C. Kaufmann (1988), La Chaleur du foyer, Paris, Méridiens Klincksieck.
4 J. Kellerhals (1987), « Les types d’interaction dans la famille », L’Année sociologique, 37,
p. 153-179.
5 Cf. J. Kellerhals (1982), op. cit. ; G. Menahem (1988), « Trois modes d’organisation de la
famille selon deux normes familiales font six types de famille », Population, 43, 6, p. 1005-1034.
6 C. Attias-Donfut, N. Lapierre, M. Segalen (2002), Le Nouvel Esprit de famille, Paris, Odile
Jacob.
7 O. Schwartz (1990), Le Monde privé des ouvriers, Paris, PUF.
8 F. de Singly (2000), Libres ensemble, Paris, Nathan ; réed. Pocket.
9 A. Giddens (2004), La Transformation de l’intimité, Rodez, Le Rouergue/Chambon, 1re éd.
1992.
10 P. Berger, H. Kellner (2006), « Le mariage et la construction de la réalité », in La
Construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 1re éd., 1964. Non cité par Giddens.
11 A. Giddens (1994), Les Conséquences de la modernité, Paris, L’Harmattan.
12 Cf. F. de Singly, K. Chaland (2001), « Quels modèles pour la vie à deux dans les sociétés
modernes avancées ? », in F. de Singly, S. Mesure (eds.), Comprendre le lien familial, Paris, PUF,
p. 283-300.
13 A. Giddens (2004), op. cit.
14 A. Lerch (2000), L’Éthique conjugale à l’épreuve du multipartenariat, DEA de sociologie (F.
de Singly, dir.), Paris, ENS Ulm / EHESS.
15 F. de Singly, « Intimité conjugale et intimité personnelle », Sociologie et Sociétés,
vol. XXXV, n° 2, p. 79-96. Les individus vivaient en couple, avaient au moins le baccalauréat et
possédaient un téléphone portable.
16 U. Beck, 2001, La Société de risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 1re éd.
1986.
17 C. Delphy (1974), « Mariage et divorce : l’impasse à double face », Les Temps modernes, 29,
n° 333-334, p. 1815-1829. Cf. aussi (1997), L’Ennemi principal, tome I, L’Économie politique du
patriarcat, Paris, Éd. Syllepse.
18 D. Maison (2007), « Femmes au foyer. Expériences sociales », Dossier d’études, Paris,
CNAF, n° 92.
19 Le calcul est établi sur une moyenne des sept jours de la semaine. Source : Enquête Emplois
du temps, INSEE, 1998-1999.
20 F. de Singly (2005), Fortune et Infortune de la femme mariée, Paris, PUF, 1re éd., 1987.
21 C. Marry (1995), « Polytechniciennes = polytechniciens ? », Les Cahiers du Mage, n° 3-4,
p. 73-86.
22 Données de C. Gadéa et C. Marry (2000), « Les pères qui gagnent. Descendance et réussite
professionnelle chez les ingénieurs », Travail, Genre et Sociétés, n° 3, p. 109-135.
23 F. Battagliola, I. Bertaux-Wiame, M. Ferrand, F. Imbert (1991), Dire sa vie. Entre travail et
famille, Paris, CSU ; C. Nicole-Drancourt (1989), « Stratégies professionnelles et organisation des
familles », Revue française de sociologie, vol. XXX, n° 1, p. 57-80.
24 M. Glaude, F. de Singly (1986), « L’organisation domestique : pouvoir et organisation »,
Économie et Statistique, n° 187, p. 3-30.
25 Cela constitue un prolongement de la théorie des ressources relatives de R.O. Blood et
M. Wolfe (1960), Husbands and Wifes, New York, Free Press.
26 S. Gaviria, M. Letrait, « D’un ménage à l’autre », in F. de Singly (dir.) (2007), L’Injustice
ménagère, Paris, Armand Colin, p. 129-178.
27 J.-C. Kaufmann (1992), La Trame conjugale, Paris, Nathan.
28 J. Butler (2004), « Faire et défaire le genre », Le Passant ordinaire, n° 50, Paris, La
Découverte, (1re éd., 1990) ; Troubles dans le genre, Paris, La Découverte, 2005, 1re éd., 1990.
29 C. West, D. Zimmerman (1987), « Doing Gender », Gender and Society, 1, p. 125-151.
30 D. Méda, H. Périvier (2007), Le Deuxième Âge de l’émancipation, Paris, Le Seuil.
31 U. Beck (2001), La Société du risque, Paris, Aubier, 1re éd., 1986.
32 F. de Singly (2007), « Mais délivrez-nous du genre, du sexe », in F. de Singly (dir.),
L’Injustice ménagère, Paris, Armand Colin, p. 225-236.
Conclusion
Sollicitude et blessure
Les tensions qui traversent les familles contemporaines sont donc
multiples. Elles peuvent soit aboutir, comme actuellement, à un équilibre
certes instable (perceptible notamment par la fréquence de la
séparation) ; soit engendrer de nouvelles versions de la vie privée,
caractéristiques d’une troisième modernité. Trois éléments, au moins,
sont susceptibles de provoquer de tels bouleversements : toutes les
nouvelles demandes pour ouvrir la parenté et la parentalité1 ; l’évidence
progressive que la construction de la famille n’est plus réservée à une
seule orientation sexuelle2 et que les normes familiales connaissent un
nouveau régime ; la possibilité via internet de rencontres situées entre
amour et sexe qui font naître un « art de l’amour ponctuel3 », avec
« garantie de non-engagement ».
Mais dans le même temps, ces tensions trahissent les limites du
processus de l’individualisation, compris comme devant produire un
individu « indépendant ». Ces limites trahissent une certaine vulnérabilité
de la personne et donc le besoin que celle-ci a d’autrui, grâce au soin4 et à
la validation5 que ce dernier lui apporte. Cette validation peut être
comprise, dans le cadre d’une autre perspective théorique6, comme le
besoin d’une reconnaissance spécifique. Il s’agit de la « sollicitude
personnelle », reconnaissance qui ne relève ni du registre juridique
(« considération cogni tive »), ni du registre socioculturel (« estime
sociale »). C’est dans l’amour ou l’affection que se joue cette
reconnaissance, et son envers, la violence, physique ou symbolique. Un
conjoint ressent comme violence le manque de considération de son
partenaire : « Je veux qu’il me respecte même quand il n’est pas
d’accord. Quand il me dit “mais t’es bien trop conne de regarder ça”,
alors je regarde jusqu’au bout juste pour qu’il me laisse vivre7 ». Une des
formes adoucies de cette violence est l’indifférence qui constitue une
plainte fréquente au moment de la séparation.
La violence du conjoint envers sa ou son partenaire8, ou du parent
envers son enfant, constitue un des risques inhérents aux relations de
dépendance, associées de plus à la domination masculine. La sociologie
de la famille doit à l’avenir intégrer davantage l’analyse des violences
afin d’appréhender les différentes formes de mépris familiales.
1 V. Fournier (2010), Le bazar bioéthique, Paris, Robert Laffont.
2 V. Descoutures, M. Digoix, E. Fassin, W. Rault (eds.) (2008), Mariages et homosexualités
dans le monde, Paris, Autrement.
3 J.-C. Kaufmann (2010), Sex@amour, Paris, Armand Colin.
4 P. Molinier, S. Laugier, P. Paterman (2009), Qu’est-ce que le care ? ; Paris, Payot.
5 P. Berger, H. Kellner (2006), « Le mariage et la construction de la réalité », in La Construction
sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, p. 307-334 ; 1re éd., 1964 ; F. de Singly (1996), Le Soi,
le Couple et la Famille, Paris, Nathan ; Armand Colin, 2005.
6 A. Honneth (2000), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 1re éd. 1992.
7 P. Duret (2007), Le couple face au temps, Paris, Armand Colin, p. 129.
8 Pour la France, l’enquête sur les deux types de violence ne porte que sur celles faites aux
femmes (Collectif, 2003, Les violences envers les femmes, Paris, La Documentation Française).
Nouveaux compléments
bibliographiques
Il s’agit de lectures complémentaires, et non pas d’une sélection des
ouvrages de référence (ceux-ci étant cités dans le texte lui-même).
1. Le « chez soi » et le « chez nous »
1.1. L’histoire de la famille moderne peut être décrite en deux phases :
la première avec le repli sur le domicile, l’intimité familiale, et la
seconde avec la tentative pour chaque membre de la famille d’avoir un
espace personnel, une « chambre à soi » pour reprendre le titre d’un essai
de Virginia Woolf. Cela est particulièrement visible avec l’investissement
des enfants et des jeunes de leur chambre qui en font un lieu de la
« culture jeune ». Ils différencient le « chez nous » familial du « chez
soi », leur propre territoire, et quand ils ne sentent pas très bien par
rapport à leurs parents, ils déclarent vivre « chez eux » (Ramas, 2002).
Glevarec H. (2010), La culture de la chambre, Paris, La
Documentation française
Ramos E. (2002), Rester enfant, devenir adulte. La cohabitation des
étudiants chez leurs parents, Paris, L’Harmattan.
Venn S. (2007), « “It’s okay for a man to snore” : the influence of
gender on sleep disruption in couples », Sociological Research Online,
12, 5.
1.2. La revendication d’un espace personnel peut aussi se jouer par la
« sortie » au moment de l’adolescence, ou encore par la décohabitation
conjugale à l’âge adulte (le fait de vivre en couple à double logement).
Cette dernière situation résulte, pour bien des femmes, d’une manière de
se préserver, d’imposer que leur vie publique, leur engagement
professionnel compte aussi beaucoup. D’autres conjoints vont voir
« ailleurs », s’autorisent l’infidélité.
Beaujouan E., Régnier-Loilier A., Villeneuve-Gokalp C. (2009),
« Ni seuls, ni en couple. Les relations amoureuses non-cohabitantes », in
Régnier-Loilier A. (dir.), Portraits de familles, Paris, éd. de l’INED,
p. 87-112.
Charrier G., Déroff M.-L. (2010), « À vendredi alors ? Une vie
privée non-cohabitante pour réinvestir la vie publique », in Lucas B.,
Ballmer-Cao T.-H (eds.), Les nouvelles frontières du genre, Paris,
L’Harmattan.
Le Van C. (2010), Les quatre visages de l’infidélité en France, Paris,
Payot.
1.3. Comme dans Le village dans la ville, avec l’installation des
familles d’origine ouvrière dans de nouveaux quartiers, le domicile
familial constitue souvent un marqueur de la valeur sociale à laquelle
prétend le groupe : ainsi certaines familles cherchent en banlieue à se
démarquer de ceux qui sont juste en dessous, à éviter d’être considérés et
de se considérer comme trop « petits ». Elles ne veulent pas que leur
« chez nous » se confonde avec leur « chez eux ».
Cartier M., Coutant I., Masclet O., Siblot Y. (2008), La France des
« petits moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris, La
Découverte.
2. Les frontières entre la famille et le travail
2.1. Les murs de la maison ou de l’appartement isolent la famille, mais
ne produisent pas une séparation nette entre la vie privée et la vie
professionnelle. Cela se joue à plusieurs niveaux :
– les contraintes horaires, ou plus largement professionnelles, ont des
conséquences sur l’ensemble de la famille ;
Bozon M. (2009), « Comment le travail empiète et la famille déborde :
différences sociales dans l’arrangement des sexes », in Pailhé A.,
Solaz A., Entre famille et travail, Paris, La Découverte-INED.
Lénard L. (2010), La famille désarticulée. Les nouvelles contraintes
de l’emploi du temps, Paris, PUF.
Pochic S., Guillaume C. (2009), « Les attendus implicites de la
carrière : usages et mises en forme de la vie privée », in Berrebi-
Hoffmann I. (dir.), Politiques de l’intime, Paris, La Découverte, p. 145-
167.
– les professions qui réclament une équipe conjugale et exigent du
conjoint de participer au travail de son partenaire ;
Giraud C., « Division du travail d’accueil et gratifications dans les
chambres d’hôte à la ferme », Cahiers du genre, n° 37, p. 71-91.
Singly de F., Chaland K. (2002), « Avoir le “second rôle” dans une
équipe conjugale », Revue Française de Sociologie, 43, 1, p. 127-158.
– les transformations de la famille peuvent changer les investissements
professionnels et domestiques de la mère et du père ;
Pailhé A., Solaz A., (2009), Les ajustements professionnels des
couples autour des naissances : une affaire de femmes ? », in Pailhé A.,
Solaz A. (eds.), Entre famille et travail, Paris, La Découverte, p. 167-
186.
Régnier-Loilier A., (2009), « L’arrivée d’un enfant modifie-t-elle la
répartition des tâches domestiques au sein du couple ? », Population et
sociétés, n° 461.
– l’argent, la rémunération monétaire sont aussi des éléments
importants des relations familiales, avec le débat historique autour du
salaire de la femme au foyer ou encore de la rémunération de l’aide
familiale, avec le rôle de l’indépendance financière dans les relations
conjugales.
Henchoz C. (2008), « Le rôle de l’indépendance financière dans la
construction du lien conjugal », Enfances, Familles, Générations (on
line), n° 9.
Pahl J. (2005), « Individualisation et modèles de gestion des finances
au sein des familles », Enfances, Familles, Générations (on line), n° 2.
Weber F. (2003), « Peut-on rémunérer l’aide familiale ? », in F. Weber,
S. Gojard, A. Gramain, Charges de famille, Paris, La Découverte, p. 45-
67.
Zelizer V. (2005), La Signification sociale de l’argent, Paris, Le Seuil.
2.2. En politique sociale, l’articulation entre la vie privée et la vie
professionnelle, entre la famille et le travail est pensée souvent en termes
de conciliation.
Le Bihan B., Martin C. (eds.) (2008), Concilier vie familiale et vie
professionnelle en Europe, Rennes, Presses de l’EHESP.
3. La fraternité et la sororité
L’inscription du mot « fraternité » dans la devise de la République
Française, avec la Révolution, et sur les frontons des mairies et des
écoles en 1880, montre l’importance sociale de cette relation conçue
comme horizontale. Si en sociologie de la famille, elle a été moins
étudiée que la relation conjugale ou la relation parent/enfant, depuis une
décennie elle est l’objet de plusieurs recherches.
Borgetto M. (1997), La devise républicaine : liberté, égalité,
fraternité, Paris, PUF.
Lett D. (2009), Frères et sœurs : histoire d’un lien, Payot, Paris.
Favart E. (2003), « Fratries et intimités », Sociologie et Sociétés,
XXXV, n° 2, p. 163-182.
Poittevin A. (2006), Enfants de familles recomposées. Sociologie des
nouveaux liens fraternels, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
Widmer E. (1999), Les Relations fraternelles des adolescents, Paris,
PUF.
Déchaux J.-H., Herpin N. (2004), « Germanité et amitié : trois
modèles d’entraide », Revue Européenne de Sciences Sociales, 42,
n° 129, p. 179-190.
4. Les deux dimensions du « soutien »
Le soutien relationnel, plus spécifique à la modernité, est compatible
avec le soutien économique, la solidarité et l’entraide familiales, souvent
pensés en termes de transferts entre générations, en lien avec les
politiques publiques.
Masson A. (2009), Des liens et des transferts entre générations, Paris,
éd. de l’EHESS.
Déchaux J.-H., Herpin N. (2004), « Entraide familiale, indépendance
économique et sociabilité », Économie et Statistique, n° 373, p. 3-32.
Pitrou A. (1977), « Le soutien familial dans la société urbaine »,
Revue Française de Sociologie, 18, 1, p. 47-84.
Bonvalet C., Ogg J. (eds) (2006), Enquêtes sur l’entraide familiale en
Europe, Paris, Ined.
5. Une revue de référence
Journal of Marriage and the Family, édité par The National Council
on Family Relations (Minneapolis).
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