La pluralité irréductible des arts et
de la littérature
L
’idée de la littérature chez Jean-Luc Nancy mais aussi la littérature en tant qu’Idée –
en majuscules pour signaler un sens platonique problématique : l’Idée comme
origine ou arché –, l’idée donc, de la littérature en tant qu’Idée. Les résonances
idéalistes et romantiques du sujet ne sont pas hasardeuses, comme nous allons le
voir, mais notre point de départ, celui de Nancy comme penseur du temps présent,
concerne la contemporanéité, une sorte de diagnostic de ce qui se passe dans le
monde et, en particulier, de ce qui arrive aujourd’hui dans la littérature et dans l’art
en général. Attentif, comme un vrai contemporain, à la part d’obscurité ou
d’extériorité que notre monde enferme en lui-même, et situé de ce fait par rapport à
ce monde dans une sorte d’écart ou d’inactualité. Comme point de départ donc, une
certaine perception de la réalité actuelle des arts – la littérature a une place
privilégiée dans cet ensemble comme nous le verrons après –, qui sont soumis à un
régime d’existence dispersée, d’hétérogénéité et d’extériorité : l’art existe « dans la
différence des arts [1] », comme si l’absence même de communauté entre eux était la
seule chose qui les joint dans ce qu’on appelle art ; comme si la seule piste de son
identité pouvait dériver seulement d’œuvres concrètes et singulières dont la
prolifération confirmerait maintes fois la non-essentialité de l’art et de la littérature
ou, en tout cas, le « caractère coessentiel de la pluralité artistique [2] ». Sa division,
ou son partage d’origine, est ce qui définit sa réalité contemporaine, en désignant
probablement en même temps la réalité contemporaine d’un monde simultanément
globalisé et émietté [3].
Cette perception de départ, évidemment, va au-delà d’une simple perception. Elle est
aussi l’intuition du fait que le sens actuel de l’art et de la littérature se trouverait
d’une certaine manière dans sa propre suspension ou dans son questionnement,
c’est‑à-dire un sens qui refuse de se soumettre à la catégorisation habituelle à travers
laquelle on donne une signification aux objets. Dans son « écartement de soi »,
cependant, ce sens paraîtrait viser une mêmeté ou essentialité qui nous interrogerait
avec insistance et qui fait l’objet de l’attention de Nancy. Son hypothèse est que ce
sens suspendu est en lui-même, et absolument, littéraire. Ici, la poésie aurait une
valeur plus qu’exemplaire : en quelque sorte, alors, la suspension ou interruption du
sens, qui est le sens de l’art contemporain, serait essentiellement poétique ou
littéraire. Et, en relation avec cette essentialité littéraire, la donnée initiale, la
pluralité irréductible des arts, se montre quelque peu différente d’un simple état de
fait, caractéristique du monde actuel, elle sera plutôt l’index d’une condition
ontologique fondamentale du monde comme « pluralité des mondes [4] ».
L’absolu littéraire romantique
Au-delà de cette perception de la réalité contemporaine de l’art, l’idée de littérature
chez Nancy est la répétition ou recréation de l’idée romantique de littérature, idée à
laquelle il a dédié, avec Philippe Lacoue-Labarthe, l’étude et anthologie L’Absolu
littéraire. Théorie de la littérature du romantisme allemand (1978). Une répétition
qui, comme nous le verrons, enferme la remarque d’une énorme distance par rapport
au romantisme. Les romantiques d’Iéna, autour de la revue Athenaeum, auraient
inventé le concept de littérature lui-même, en instituant ainsi la littérature
elle-même, la littérature en tant qu’absolu, tel que le titre de l’œuvre l’indique [5].
Les auteurs donnent à ce concept une valeur fondatrice de notre époque moderne et,
par là même, la valeur d’avoir ouvert un espace auquel nous appartenons
nous-mêmes. Kant a libéré l’infinitude de la raison en ouvrant le chemin de la
métaphysique idéaliste et du romantisme. Au-delà de la valeur purement régulatrice
ou subjective que Kant a donnée à l’Idée de la raison – mais aussi dans le sentier
ouvert par la « présentation » (Darstellung) de l’infinitude et la « force formatrice »
(bildende Kraft) de la troisième Critique [6] –, sa conversion métaphysique dans le
romantisme donne lieu au projet d’une philosophie réalisée comme esthétique, dans
laquelle l’Idée même, « l’idéalité de l’idée », selon l’expression de Lacoue-Labarthe et
Nancy, est esthétique et incarne l’acte suprême de la raison comme poïesis [7].
N’oublions pas que ce qui est en jeu dans les thèmes romantiques de l’union de
poésie et philosophie, ou d’une littérature qui est la théorie d’elle-même, est la thèse
d’une auto-formation et d’une auto-exposition de l’absolu métaphysique, qui se
produisent dans la littérature et en tant que littérature. Celle-ci est la thèse de
l’absolu littéraire. Le genre littérature, plus qu’un genre, est la « généricité » ou «
générativité » littéraires comme génération d’une totalité organique capable de
s’engendrer soi-même en tant que monde :
L’absolu de la littérature, ce n’est pas tant la poésie (laquelle invente elle aussi son
concept moderne dans le fragment 116 de l’Athenaeum) que la poïesie – selon un
recours à l’étymologie que les Romantiques ne manquent pas de faire. La poïesie,
c’est‑à-dire la production. La pensée du « genre littéraire » concerne donc moins la
production de la chose littéraire que la production, absolument parlant. La poésie
romantique entend pénétrer l’essence de la poïesie, la chose littéraire y produit la
vérité de la production en soi, et donc, on le vérifiera sans cesse ici, de la production
de soi, de l’autopoïesie. […] il faut reconnaître dans la pensée romantique non
seulement l’absolu de la littérature, mais la littérature en tant que l’absolu [8].
La théorie de la littérature du romantisme aurait cédé cependant à la tentation
philosophique d’auto-engendrement du sens en réalisant ainsi la volonté
d’auto-institution, propre à la philosophie depuis son début [9]. Le « phantasme du
mythe », tel que nous nous le représentons depuis le romantisme, qui désigne le
prétendu « engendrement commun de la réalité et de sa diction/fiction
(Dichtung)1 [10] », appartient à cette même structure philosophique
d’auto-institution, ou peut-être qu’il a été inventé par elle. Ce phantasme et cette
volonté d’« auto » ne sont plus les nôtres, ce qui nous place aussi très loin du
romantisme : « nous n’avons plus rien à faire avec le romantisme » (idem). Notre
tâche est aussi bien différente et, donc, nous ne devons pas faire l’hypostase du « fin
infini » mais penser avec rigueur l’infini : « surmonter le romantisme, c’est penser
rigoureusement l’in-fini, c’est‑à-dire sa constitution finie, plurielle, hétérogène1 [11]
». L’« interruption du mythe » qui, dans La Communauté désœuvrée (1986), désigne
pour Nancy l’endroit où l’on se trouve actuellement, c’est aussi la distance qui nous
sépare de la scène primitive romantique et de la façon dont le mythe fondateur s’est
noué à l’auto-fondamentalité philosophique dans l’Idée de littérature. On pourrait
dire que le fait transcendantal de notre monde est, au contraire, la fin du monde
fondé en arché. Ce monde ne peut donc plus être présenté ou représenté comme
objet ni produit en tant qu’œuvre mais il est le lieu infini, sans raison et sans fin,
dans lequel nous nous trouvons. La réunion de la poésie et de la philosophie, pensée
par les romantiques sous le nom de littérature en tant que clef de la poïesis originaire
du monde devient, dans cet horizon d’un monde sans arché, la source commune de
la philosophie et de la littérature à partir de « l’absence des dieux ». Nancy a recréé
dans un beau texte, Un jour, les dieux se retirent… (2001), la scène primitive du
partage entre philosophie et littérature, leur paradoxale origine commune dans
l’absence d’origine : au commencement, aucune présence, seulement son retrait qui
ouvre l’espace en séparant la vérité et le récit, institués dans et par leur même écart.
« Sans la séparation, il n’y aurait ni vérité ni narration, il y aurait le corps divin1 [12].
» Ce n’est pas tant le mélange romantique de philosophie et de poésie qu’une
demande mutuelle et l’union par leur disjonction – l’auseinander geschribt de Paul
Celan –, syncope de l’une et de l’autre.
Néanmoins, si la répétition de l’idée romantique de la littérature faite par Nancy
oblige à montrer la distance qui nous sépare d’elle, elle montre aussi celle que cette
idée contient en elle-même, dans laquelle nous reconnaissons notre propre distance,
ce qui nous pose encore problème. L’Absolu littéraire, en même temps qu’il
présentait le romantisme au sein de la métaphysique de l’idéalisme allemand,
trouvait « le geste le plus spécifique du romantisme », par lequel il trouverait sa
différence avec l’idéalisme métaphysique « de manière infinitésimale », dans « un
déplacement ou […] un décalage infimes » depuis l’œuvre jusqu’à « l’œuvre de
l’absence d’œuvre » que le romantisme ne cesserait pas de cacher mais qu’il « laisse
pressentir » aussi1 [13]. C’est Maurice Blanchot, son essai « L’Athenaeum » (dans
L’Entretien infini), qui est nommé et qui préside la lecture de Nancy et de
Lacoue-Labarthe. À cause de ce décalage, dans le motif romantique du fragment il y
aurait un dépassement de l’esthétique de la totalité et une lueur laissant deviner que
dans la finitude ou l’inachèvement du fragment sont enfermés de façon ambiguë la
finition de la totalité dans l’œuvre et en tant qu’œuvre ainsi que « l’inachèvement
inachevable1 [14] » : l’interruption de la totalité, la dissémination du sens et le
désœuvrement. Dans son ambiguïté ou son écart par rapport à lui-même, le
romantisme serait proche de l’aporie d’une double affirmation : le caractère absolu
de la littérature et sa totale non-essentialité, la littérature comme absolu et
seulement comme l’« infinie mise en cause et la position perpétuelle de sa propre
question1 [15] ». Dans le ressenti romantique de son manque d’essence, on peut voir
la réalité « fractale »1 [16], et non seulement fragmentaire, de l’œuvre littéraire
contemporaine, ouverte à un mouvement infini non attribuable à une présence. Cette
réalité est propre au régime d’extériorité ou à la dissémination originale où existent
des œuvres, et qui est devenu aujourd’hui la réalité même de l’art et de la littérature.
Dans l’intérêt que Nancy porte à la pluralité des arts, on constaterait aussi qu’il n’y a
aucune essentialité ou formalité préalable à cette pluralité, que les arts font
l’expérience de ce sans-modèle, raison pour laquelle ils sont toujours « l’occasion »
d’une présentation des formes à l’état naissant1 [17].
La « littérature » et la littérature
Tout paraît indiquer que le lieu dans lequel Nancy s’installe est celui de la double et
aporétique affirmation romantique. Et cette aporie d’un absolu qui est en même
temps non essentiel, c’est aussi le noyau de son idée de la littérature comme Idée.
Dans l’idée romantique d’une « nouvelle mythologie », on peut lire toute l’ambiguïté
de la situation, comme cela a été présenté dans « Le mythe interrompu » (1986) :
l’idée d’une nouvelle fondation poïétique du monde, contemporaine, rappelle Nancy,
de « l’invention moderne » de la mythologie, est en même temps la conscience de la
perte du pouvoir de ce mythe et le désir de retrouver « cette puissance vivante de
l’origine1 [18] ». Conscience donc du fait que le mythe est mythique mais aussi que
nous ne pouvons pas nous penser qu’à partir de ce manque ou « interruption » du
mythe – Nancy propose de remplacer le terme « absence », utilisé par Bataille, par
cet autre. Interruption de toute parole pleine et auto-légitimée, « tautégorique » et
non allégorique, rappelle Nancy1 [19], fondatrice ou révélatrice dans son acte même
de parole, de l’être intime d’une communauté et capable de rendre signifiant le
monde dans sa totalité, de l’offrir dans sa pleine présence. L’interruption du mythe,
c’est aussi la suspension de toute parole par laquelle les choses pourraient se révéler
depuis elles-mêmes en fondant notre communion substantielle : l’interruption du
mythe est celle de la communauté. Tout le problème paraît se trouver dans comment
cette interruption peut être pensée et comment elle agit en tant que notre propre a
priori historique, en tant qu’origine du monde et de notre être-en-commun.
L’interruption n’est pas la seule absence négative de la parole et de l’être en commun
mais le mouvement de propagation, de contact et de contagion qui est capable de
faire monde et communauté, justement à l’endroit de l’exposition à rien ou à sa
propre dispersion. L’interruption est donc l’absence en se communiquant, en laissant
écouter la voix de l’absence de mythe et de communauté : « Mais dans l’interruption,
ce n’est pas non plus le silence […]. Dans l’interruption du mythe, quelque chose se
fait entendre, ce qui reste du mythe lorsqu’il est interrompu – rien, sinon la voix
même de l’interruption, si on peut dire2 [20]. » Cette nouvelle parole qui cependant
ne dit et ne révèle rien de nouveau – c’est l’ancien récit que l’on entendrait en écho –,
c’est ce qu’on appelle littérature depuis le romantisme. Parole de la révélation de «
l’irrévélable »2 [21].
Mais alors, comment la révélation qu’il n’y a rien à révéler peut-elle être différente de
la seule négation du monde ? C’est ici que l’idée de littérature de Nancy répète plus
précisément l’absolu littéraire romantique. Son geste est visible dans un passage
essentiel du « Mythe interrompu », où la littérature apparaît marquée entre
guillemets qui introduisent la différence entre la « littérature » et la littérature – la «
non-identité de la littérature […] avec la littérature même2 [22] » –, la littérature
comme absolu et comme dispersion non essentielle, littérature transcendantale et
littérature empirique, pourrait-on dire :
La « littérature » (ou l’« écriture ») est ce qui dans la littérature, c’est‑à-dire dans le
partage ou dans la communication des œuvres, interrompt le mythe – en donnant
voix à l’être-en-commun qui n’a pas de mythe et qui ne peut pas en avoir. Ou plutôt,
car l’être en commun n’est nulle part, et ne subsiste pas en un lieu mythique qu’on
pourrait nous révéler, la littérature ne lui donne pas une voix, mais c’est l’être en
commun qui est littéraire (ou scripturaire)2 [23].
« L’être en commun est littéraire » : Nancy clarifie que ceci n’a rien à voir avec le
mythe de la communion par la littérature ni avec l’idée d’une création littéraire
communautaire. Il s’agit de la thèse selon laquelle la littérature, identifiée ici avec «
l’écriture », acquiert un rang ontologique – « qualité ontologique singulière », dit
Nancy –, et n’est plus le nom générique des œuvres littéraires. Cela excède la portée
même de la seule littérature, « le partage ou la communication des œuvres » :
l’être-en-commun, ou monde, « a son être même dans la “littérature”2 [24] » ; et cet
être littéraire se trouve, dit-il, « dans une certaine voix, dans une musique singulière,
mais aussi dans une peinture, dans une danse, et dans l’exercice de la pensée2 [25]
». La littérature, pourrait-on dire, est un être-hors-soi : sa distension spatiale lui
permet d’exister au-delà d’elle-même, dans les arts et dans la pensée et, en plus,
d’exister non de manière inaltérable, mais chaque fois de façon différente dans la
singularité d’une œuvre ou d’un acte de pensée. Nous verrons tout de suite qu’il y a,
pour Nancy, une autre distension, temporelle, de la littérature. Une double
distension à travers laquelle l’Idée de littérature, ou l’absolu littéraire, prend forme.
La thèse ontologique du « communisme littéraire », comme Nancy l’a nommée dans
sa formulation canonique, dit : « L’être en tant qu’être en commun, c’est l’être (de) la
littérature2 [26]. »
Formulée depuis le langage et les présupposés de l’ontologie co-existentielle que
Nancy a développée ailleurs, la thèse ontologique à propos de la littérature est de
filiation derridienne – l’idée de l’archi-écriture –, et on peut la trouver avec des
formulations convergentes dans une bonne partie de la pensée contemporaine, chez
des penseurs comme Derrida, Foucault, Deleuze et Agamben, qui ont repensé avec
une radicalité métaphysique la question de la valeur de l’origine, ou de
l’inconditionné, précisément dans le point même de son inexistence
métaphysique2 [27]. Dans le cas de Nancy, et en faisant mention des passages de
son œuvre commentés, nous pourrions parler de la thèse d’une archi-littérature ou
littérature première, la thèse de la littérature comme arché d’un monde sans arché.
La littérature, savoir de la
manifestation à partir de rien
Dans « …Devrait être un roman… » (2012), on trouve des éclaircissements sur le sens
de cette « littérature » avec guillemets, l’archi-littérature, comme nous l’avons
appelée, en la nommant simplement « écriture » : « L’“écriture” est devenue dans les
temps récents le nom où se contracte cette formule : “il n’est point de
métalangage”2 [28]. » Le sens de cette formule est que, pour nous, il est évident que
le langage se base en lui-même et qu’il ne reçoit donc pas son sens d’un métalangage,
c’est‑à-dire de quelque chose qui, étant au-delà de ce langage, soit son fond de réalité
ou de présence, son foyer originaire donneur de sens. Ce langage sans métalangage
possible dont on est devenu conscient, orphelin d’origine, c’est la littérature en tant
qu’arché unique. L’« écriture » est le nom de ce qui précède le sens et de ce qui le
suit, le nom d’un passage, d’une venue de sens. Et d’une demande répondue par
l’écriture même en répétant cet appel, le nom donc d’une responsabilité : aucun livre
n’offre la parole première mais il connaît la dispersion de la communion, c’est son
inscription, et il communique son appel2 [29]. À nouveau, il faut se rappeler les
présupposés ontologiques de cette thèse de la littérature comme arché : l’être n’a
aucune substantialité, il ne désigne pas non plus la production ou l’origination à
partir de quelque chose, mais seulement l’arrivée de rien à aucune part dans laquelle,
cependant, l’être qui est, c’est‑à-dire, des existants, existe-t‑il comme monde. Dans le
présent, aucune révélation : « rien ne se présente3 [30] » pourrait être la formule
ontologique minimale. La « littérature » serait pour Nancy le savoir de la
manifestation à partir de rien : « “Littérature” vient à nommer cela, ce savoir de la
manifestation en tant qu’elle sort du non-manifeste, du celé, du rien3 [31]. » Mais
pour cela même, la littérature, bien qu’elle dise la vérité – la vérité en tant
qu’auto-manifestation –, n’est pas la révélation de quelque chose qui pourrait se
manifester, pas même du néant en train de se manifester. À propos de l’art en
général, Nancy dit qu’il n’est pas une présentation de l’être, mais de la présentation :
« …le vrai contenu est lui-même d’abord la question de la présentation3 [32] ».
Mais il s’agit de la vérité selon laquelle toute présence est présentation, venue à la
présence depuis aucune part et vers aucune part, inscription qui se défait en tant que
pas, parole insufflée depuis « un dehors antérieur et ultérieur »3 [33]. De là l’écart
entre les deux littératures, l’empirique et la transcendantale : « La littérature
s’engage avant toute littérature et même avant tout langage : elle s’engage dans un
geste qui ouvre une trace3 [34] ». L’inscription littéraire comme trace est une « piste
ouverte3 [35] » précédant le pas, en ouvrant le chemin d’une parution mais
procédant d’une origine « immémoriale ». Pensé par Blanchot – à qui Nancy renvoie
–, cet « immémorial » désigne le passé absolu de ce qui n’a jamais eu lieu en tant que
présent. Le lieu sans lieu de cette archi-littérature est celui du sens, c’est-à-dire la
précédence ou préséance, l’excès de l’être par rapport à lui-même :
Si le sens, en un sens, est manifeste en tant qu’il est la patence ou l’apérité du monde,
ce n’est pourtant pas à la manière d’une mise en vue et en lumière sur une scène, sur
un présentoir ou sur un ostensoir. L’ouverture qu’il est ou qu’il fait n’est pas frontale
: elle est défilé, défilement, praes-entia3 [36].
La structure littéraire de
l’événement ontologique
La présence de l’être présent est « praes-entia » : « Être-toujours-en-avant-de-soi,
sortant de soi ex nihilo3 [37]. » Pour cela, l’événement – é-vénement, de l’e-venire
latin – de l’être n’est pas le fait « d’avoir lieu » mais un venir à la présence selon le
mouvement qui va « de rien vers l’infini3 [38] ». Et il ne s’agit pas, pour Nancy, d’un
événement extraordinaire mais de quelque chose de trivial et de quotidien, la «
grandeur de la simplicité en quoi le sens s’excède3 [39] » ; c’est la raison par laquelle
l’événement ontologique se trouve inscrit dans l’étant comme espacement des
existants singuliers : dissolution infinie de la différence ontologique, répétition
infinie du fini.
La littérature, ou écriture, est la structure d’anticipation et de répétition qui est
propre à l’événement ontologique de la venue du sens. « Toute présence se double
pour se présenter4 [40] », et la littérature, comme présentation de la présentation,
est cette même répétition dans laquelle la présence atteint « l’intensité » d’un
événement. Celui-ci vient seulement en tant que monde par une « résonance », pas
celle d’un son qui serait venu d’un lieu supérieur, ni comme un écho se réfléchissant
mécaniquement, mais comme la voix qui se laisse entendre en s’avançant sur
elle-même. Dans sa structure d’anticipation, la littérature est « profération »,
déclaration qui se met devant soi et qui crée le monde ex nihilo dans un point
singulier de sens :
[…] proférer : le porter devant soi, le présenter, le déclarer. Déclarer – comme on
déclare une marchandise, un amour, une association, l’ouverture d’une séance. Cela
signifie (calo, clamo) faire résonner. Le réel n’est pas s’il ne résonne pas dans l’irréel.
C’est là ce qui nous précède et sans quoi nous ne serions pas les animaux parlants,
sans quoi les animaux mêmes ne seraient pas qui en meuglant, sifflant, aboyant font
déjà retenir le monde4 [41].
La résonance n’est pas une ombre mais « l’intensification et la réharmonisation, la
remodulation d’une sonorité4 [42] », et l’écriture une espèce de boîte de résonance
du dehors. En tant que profération, la littérature est orale et son existence est
antérieure à celle de la littérature historique : elle y est déjà chez le raconteur, chez le
récitant d’histoires ou de mythes qui, en se portant garant absolu de ce qu’il dit, sait
en même temps que « l’entière substance de ce conte réside dans sa parole, dans sa
profération, qui est aussi son invention4 [43] ». Deuxième distension donc de la
littérature, temporelle ici, présente dans des réalités historiques qui ne lui
appartiennent pas ou qui sont antérieures à l’histoire même.
Mais en plus d’être une voix et une résonance, la littérature est aussi écriture. Pour
que le monde puisse se retenir, il doit s’écrire ou s’inscrire, se réciter ou se
répéter4 [44]. En fixant le flux de la parole, l’écriture registre ou garde en demeure
la capacité de résonance de la voix. Voici le miracle trivial : en faisant résonner le
dehors dans une inscription, on fait apparaître le monde4 [45]. Pour cela,
l’expérience littéraire est celle d’une parole performative : parole qui non seulement
dit l’être mais qui est ou fait le dire. Ce monde dont la création est littéraire est aussi
la circulation ou le renvoi d’un sens qui, en lui-même, est suspendu. La répétition est
la façon d’être de ce qui est absent de substance et de propriété, son unique mêmeté.
L’inscription qui répète ce qui n’a pas d’identité, qui répète la différence, sait que ce
qu’elle répète c’est seulement ce mouvement qui va de rien à l’infini, et en le répétant
elle le maintient ou le soutient – comme l’on tient une note ou un accord, dit
Nancy4 [46]. Il s’agit du sens commun de l’écriture que Nancy reconnaît chez
Bataille, Blanchot, Adorno, Barthes et Derrida : mouvement d’exposition à la fuite du
sens qui néanmoins ne fuit pas ; l’écriture communique cette fuite4 [47].
L’absolu littéraire, accompli et
éclaté dans la poésie
La performativité littéraire, capable de créer le monde, est condensée dans la poésie.
Dans sa ponctualité se trouve l’absolu littéraire pensé par Nancy à travers le concept
ontologique de littérature que nous avons présenté : la littérature comme qualité
ontologique réside dans la poésie. Elle désigne la création du monde dans une
singularité de sens, l’origine singulière et infiniment répétée d’un monde sans arché
qui est ouvert à sa propre création continue et qui est seulement cette création.
L’essai « De l’être singulier pluriel » (1996) montrait le sens de cette création :
C’est pourquoi ce qu’on appelle « la création du monde » n’est pas la production à
partir de rien d’un pur quelque chose, qui ne ferait ainsi qu’imploser dans le rien d’où
il ne serait jamais sorti, mais elle est l’explosion de la présence dans la multiplicité
originelle de sa partition. Explosion du rien, en effet : espacement du sens,
espacement comme sens, et circulation. Le nihil de la création est la vérité du sens
mais le sens est le partage originaire de cette vérité4 [48].
L’écriture ou la littérature en tant qu’absolu désignent alors « l’espacement disjonctif
» ou discret grâce auquel le sens circule et est envoyé de singularité en singularité et
comme sens singulier à chaque fois différent4 [49]. Mais l’Idée de poésie désigne
exactement l’absoluité du sens singulier. Nous parlons non seulement du genre «
poésie », mais de la poésie comme qualité dont le « sens absolu » réside dans le fait
qu’elle peut se présenter dans d’autres milieux, le poétique littéraire inclus, toujours
pareille à elle-même mais sans avoir un sens qu’on puisse lui assigner : « “Poésie” n’a
pas exactement un sens, mais plutôt le sens de l’accès à un sens chaque fois absent, et
reporté plus loin5 [50]. » Touchée par la distension qui la met à distance ou en
dehors d’elle-même, la poésie nie que l’accès, ou la venue du sens, soit identifié à une
configuration stable de celui-ci : dans la poésie on accède au sens, mais précisément
parce que chez elle ne s’ouvre pas la voie à une présence immobile. Nancy donne à
l’acte poétique le caractère d’un « accès absolu et exclusif » au sens où celui-ci est
exactement et immédiatement présent comme « infini actuel » :
Elle [la poésie] affirme donc l’accès, non pas dans le régime de la précision –
susceptible de plus ou de moins, d’approximation infinie et de déplacements infimes
– mais dans celui de l’exactitude. C’est fait, c’est accompli, l’infini est actuel. Ainsi,
l’histoire de la poésie est l’histoire du refus persistant de laisser la poésie s’identifier
avec aucun genre ou mode poétique – non pas, toutefois, pour en inventer un plus
précis que les autres, et pas non plus pour les dissoudre dans la prose comme dans
leur vérité, mais pour déterminer incessamment une autre, nouvelle exactitude.
Celle-ci est toujours à nouveau nécessaire car l’infini est actuel un nombre infini de
fois5 [51].
La poésie coupe le fil du discours, condamné au mal infini, elle le syncope en lui
introduisant « un suspens, un battement, un temps fort sur un silence5 [52] ». C’est
le dire juste d’une parole qui ne s’écoule ni se perd mais qui a lieu en tant que kairós
de la langue. L’exactitude poétique est la résistance du langage à sa propre expansion
indéfinie, à son bavardage5 [53].
Toujours absolu et parfait à chaque fois, toujours pour se refaire, l’accès au sens ou
de sens – on pourrait dire peut-être aussi la cession de sens – que le poème offre ne
se réfère pas au sens comme s’il était une signification ou un contenu propositionnel,
mais il le fait. Plus encore, pour Nancy il s’agit de l’action par excellence : «
L’exactitude est l’accomplissement intégral : ex-actum, ce qui est fait, ce qui est agi
jusqu’au bout. La poésie est l’action intégrale de la disposition au sens5 [54]. » Ce
faire par excellence du poème est « poser dans l’être », rappelons-nous, un être qui
est excès sur lui-même, « excès » ou « surcroît » qu’on appelle sens.
Dans la ponctualité du poème, cependant, l’absolu littéraire et la non-essentialité de
la littérature coïncident paradoxalement. « Le poème est la chose faite du faire
lui-même5 [55] » : c’est l’œuvre qui se surpasse elle-même vers l’extériorité, l’œuvre
qui est le monde en tant qu’ouverture et création de lui-même. Le faire absolu et
singulier d’un monde qui est l’œuvre du poème est, pour cela même, un faire qui
refuse l’ancienne exigence monumentale et dépositaire d’une vérité extraordinaire et
complète, un faire dont l’œuvre est opus operans et non opus operatum,
relancement de son dynamis encore et encore dans la communication avec d’autres
œuvres qui sont d’autres origines singulières du monde5 [56]. Dans la dispersion
des œuvres singulières, exposées les unes aux autres dans leur commune ouverture
au dehors, le sens du monde se réalise en tant que littérature.
La poésie renferme dans elle-même de façon éminente la scène de la différence des
arts, de telle manière que son partage original – auseinander, ensemble les unes en
dehors des autres –, communiqué dans la partition des œuvres, est originalement
poétique. Puisque le sens considéré absolument en soi, dans son infinitude, n’est
autre chose que l’infinité des êtres singuliers, la puissance ontologique de la
littérature ne paraît pouvoir résider que dans la propre existence en régime
d’extériorité et de dispersion des œuvres, dans la littérature empirique dont on
parlait avant. Donc, exister à la manière d’un adverbe – mieux serait-il de dire «
poétiquement » que de dire « poésie »5 [57]. Jean-Christophe Bailly reconnaît que
ce qui a intéressé toujours Nancy, du romantisme d’Iéna à l’art contemporain, « c’est
cette levée de ce qui jamais ne fait masse5 [58] ». Cette littérature levée, éparse,
éclatée, sortant infiniment de soi, serait alors la même que l’absolu littéraire à
l’origine du monde : l’arché littéraire du monde fait monde par sa dissémination.
L’Idée de la littérature chez Nancy garde l’identité de la littérature comme absolu et
de la littérature comme prolifération non essentielle des œuvres littéraires :
idiomaticité de l’Idée, éclat de son unité transcendante en petits tessons d’arché dans
lesquels le monde prend son origine des fois infinies. Identité de laquelle le sens
dépend et qui nous engage dans son infinie exigence.