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L'etranger - Albert Camus: Pharaon

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1.

L'asile est à deux kilomètres du village. J'ai fait le chemin à pied. J'ai voulu voir maman tout de
suite. Mais le concierge m'a dit qu'il fallait que je rencontre le directeur. Comme il était occupé,
j'ai attendu un peu. Pendant tout ce temps, le concierge a parlé et ensuite, j'ai vu le directeur : il
m'a reçu dans son bureau. C'était un petit vieux, avec la Légion d'honneur. Il m'a regardé de ses
yeux clairs. Puis il m'a serré la main qu'il a gardée si longtemps que je ne savais trop comment la
retirer. Il a consulté un dossier et m'a dit : « Mme Meursault est entrée ici il y a trois ans. Vous
étiez son seul soutien. » J'ai cru qu'il me reprochait quelque chose et j'ai commencé à lui
expliquer. Mais il m'a interrompu : « Vous n'avez pas à vous justifier, mon cher enfant. J'ai lu le
dossier de votre mère. Vous ne pouviez subvenir à ses besoins. Il lui fallait une garde. Vos
salaires sont modestes. Et tout compte fait, elle était plus heureuse ici. » J'ai dit : « Oui, monsieur
le Directeur. » Il a ajouté : « Vous savez, elle avait des amis, des gens de son âge. Elle pouvait
partager avec eux des intérêts qui sont d'un autre temps. Vous êtes jeune et elle devait s'ennuyer
avec vous. »
L’etranger – Albert Camus
2.
Cette chambre était celle qu'habitait le père de Dantès.
La nouvelle de l'arrivée du Pharaon n'était encore parvenue au vieillard, qui s'occupait, monté
sur une chaise, à palissader d'une main tremblante quelques capucines mêlées de clématites, qui
montaient en grimpant le long du treillage de sa fenêtre.
Tout à coup il se sentit prendre à bras-le-corps, et une voix bien connue s'écria derrière lui:
«Mon père, mon bon père!»
Le vieillard jeta un cri et se retourna; puis, voyant son fils, il se laissa aller dans ses bras, tout
tremblant et tout pâle.
«Qu'as-tu donc, père? s'écria le jeune homme inquiet; serais-tu malade?
—Non, non, mon cher Edmond, mon fils, mon enfant, non; mais je ne t'attendais pas, et la
joie, le saisissement de te revoir ainsi à l'improviste... mon Dieu! il me semble que je vais
mourir!
—Eh bien, remets-toi donc, père! c'est moi, bien moi! On dit toujours que la joie ne fait pas
mal, et voilà pourquoi je suis entré ici sans préparation. Voyons, souris-moi, au lieu de me
regarder comme tu le fais, avec des yeux égarés. Je reviens et nous allons être heureux.
—Ah! tant mieux, garçon! reprit le vieillard, mais comment allons-nous être heureux? tu ne
me quittes donc plus? Voyons, conte-moi ton bonheur.
Le Comte de Monte-Cristo (Bá tước Monte Cristo) – Alexandre Dumas Chaptre 1
3.
Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet,
le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses plus
profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même laissa visiblement,
contre son habitude, errer, si l’on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il
n’y avait plus de doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette conviction,
enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour qu’il avait
surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée
et l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu’il avançait, la colère
l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler
sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière qu’il
accompagna d’un geste furieux.
– Eh ! monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce volet ! oui, vous, ditesmoi
donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.
Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un
certain temps pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges reproches ; puis,
lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et après une
assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire, il répondit à
d’Artagnan :
– Je ne vous parle pas, monsieur.
– Mais je vous parle, moi ! s’écria le jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de
bonnes manières, de convenances et de dédains.
Les Trois Mousquetaires (Ba chàng lính ngự lâm) – Alexandre Dumas chaptre 1
4.
Maintenant, il voyait le haut des bas de celle de gauche, la double épaisseur des mailles et la
blancheur ombrée de la cuisse. La jupe de l’autre, à plis plats, ne permettait pas le même
divertissement, mais, sous le manteau de castor, ses hanches tournaient plus rond que celles de la
première, formant un petit pli cassé alternatif. Colin se mit à regarder ses pieds par décence et vit
ceux-ci s’arrêter au second étage.
Il suivit les deux filles à qui une soubrette venait d’ouvrir.
« Bonjour, Colin, dit Isis. Vous allez bien ? »
Il l’attira vers lui et l’embrassa près des cheveux. Elle sentait bon.
« Mais ce n’est pas mon anniversaire ! protesta Isis, c’est celui de Dupont !…
– Où est Dupont ? Que je le congratule !…
– C’est dégoûtant, dit Isis. Ce matin, on l’a mené chez le tondeur, pour qu’il soit beau. On l’a fait
baigner et tout, et, à deux heures, trois de ses amis étaient ici avec un ignoble vieux paquet d’os
et ils l’ont emmené. Il va sûrement revenir dans un état affreux !…
– C’est son anniversaire, après tout », observa Colin.
Il voyait, par l’embrasure de la double porte, les garçons et les filles. Une douzaine dansaient. La
plupart, debout les uns à côté des autres, restaient, les mains derrière le dos, par paires du même
sexe, et échangeaient des impressions peu convaincantes d’un air peu convaincu.
L’ÉCUME DES JOURS Boris Vian Chapitre XI
5.
J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le
désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassée dans mon moteur. Et comme je
n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une
réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à
boire pour huit jours.
Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais
bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’Océan. Alors vous imaginez ma
surprise, au lever du jour, quand un drôle de petite voix m’a réveillé. Elle disait :
– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !
– Hein !
– Dessine-moi un mouton…
(Le petite prince - Antoine de Saint-Exupéry - Chapitre VIII)
6.
Le petit prince devina bien qu’elle n’était pas trop modeste, mais elle était si émouvante !
– C’est l’heure, je crois, du petit déjeuner, avait-elle bientôt ajouté, auriez-vous la bonté de
penser à moi…
Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir d’eau fraîche, avait servi la fleur.
Ainsi l’avait-elle bien vite tourmenté par sa vanité un peu ombrageuse. Un jour, par exemple,
parlant de ses quatre épines, elle avait dit au petit prince :
– Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !
– Il n’y a pas de tigres sur ma planète, avait objecté le petit prince, et puis les tigres ne mangent
pas l’herbe.
– Je ne suis pas une herbe, avait doucement répondu la fleur.
– Pardonnez-moi…
– Je ne crains rien des tigres, mais j’ai horreur des courants d’air. Vous n’auriez pas un
paravent ?
« Horreur des courants d’air… ce n’est pas de chance, pour une plante, avait remarqué le petit
prince. Cette fleur est bien compliquée… »
(Le petite prince - Antoine de Saint-Exupéry - Chapitre VIII)
7.
Cet épisode avait considérablement distrait l’auditoire, et bon nombre
de spectateurs, Robin Poussepain et tous les clercs en tête, applaudissaient
gaiement à ce duo bizarre que venaient d’improviser, au milieu du prologue, l’écolier avec sa
voix criarde et le mendiant avec son imperturbable
psalmodie.
Gringoire était fort mécontent. Revenu de sa première stupéfaction,
il s’évertuait à crier aux quatre personnages en scène : — Continuez ! que
diable ! continuez ! — sans même daigner jeter un regard de dédain sur les
deux interrupteurs.
En ce moment, il se sentit tirer par le bord de son surtout ; il se retourna, non sans quelque
humeur, et eut assez de peine à sourire. Il le
fallait pourtant. C’était le joli bras de Gisquette la Gencienne, qui, passé
à travers la balustrade, sollicitait de cette façon son attention.
― Monsieur, dit la jeune fille, est-ce qu’ils vont continuer ?
― Sans doute, répondit Gringoire, assez choqué de la question.
― En ce cas, messire, reprit-elle, auriez-vous la courtoisie de m’expliquer…
― Ce qu’ils vont dire ? interrompit Gringoire. Eh bien ! écoutez.
― Non, dit Gisquette, mais ce qu’ils ont dit jusqu’à présent.
Gringoire fit un soubresaut, comme un homme dont on toucherait la
plaie à vif.
― Peste de la petite fille sotte et bouchée ! dit-il entre ses dents.
NOTRE-DAME DE PARIS – Victo Hugo Chapitre II
8.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il
fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la
posa sur ses genoux.
– Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
Le nouveau articula, d’une voix bredouillante, un nom inintelligible.
– Répétez !
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la classe.
– Plus haut ! cria le maître, plus haut !
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins
poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Charbovari.
Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on
hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes
isolées, se calmant à grand’peine, et parfois
qui reprenait tout à coup sur la ligne d’un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard
mal éteint, quelque rire étouffé.
Madame Bovary (Bà Bovary) – Gustave Flaubert partie 1
9.
Après le déjeuner, madame de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la visite de M. Charcot de
Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé.
Madame Derville était à ses côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand jour, que
notre héros trouva convenable d’avancer sa botte et de presser le joli pied de madame de Rênal,
dont le bas à jour et le joli soulier de Paris attiraient évidemment les regards du galant sous
préfet.
Madame de Rênal eut une peur extrême ; elle 198 laissa tomber ses ciseaux, son peloton de laine,
ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer pour une tentative gauche destinée à
empêcher la chute des ciseaux, qu’il avait vu glisser. Heureusement ces petits ciseaux d’acier
anglais se brisèrent, et madame de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne s’était pas
trouvé plus près d’elle.
– Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l’eussiez empêchée ; au lieu de cela votre zèle n’a
réussi qu’à me donner un fort grand coup de pied.
Tout cela trompa le sous-préfet, mais non madame Derville. Ce joli garçon a de bien sottes
manières ! pensa-t-elle ; le savoir-vivre d’une capitale de province ne pardonne point ces sortes
de fautes. Madame de Rênal trouva le moment de dire à Julien :
– Soyez prudent, je vous l’ordonne.
Julien voyait sa gaucherie, il avait de l’humeur. Il délibéra longtemps avec lui-même pour savoir
s’il devait se fâcher de ce mot : Je vous l’ordonne. Il fut assez sot pour penser : elle pourrait me
dire je l’ordonne, s’il s’agissait de quelque chose de relatif à l’éducation des enfants, mais en
répondant à mon amour, elle suppose l’égalité. On ne peut aimer sans égalité... ; et tout son esprit
se perdit à faire des lieux communs sur l’égalité. Il se répétait avec colère ce vers de Corneille,
que madame Derville lui avait appris quelques jours auparavant :
(Le Rouge et Le Noir – Stendhal/ chapitre XIV, page 199)
10.
Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le vieux Sorel, qui, après s’être fait
attendre une heure ou deux, finit par arriver, en faisant dès la porte cent excuses, entremêlées
d’autant de révérences. À force de parcourir toutes sortes d’objections, Sorel comprit que son fils
mangerait avec le maître et la maîtresse de la maison, et les jours où il y aurait du monde, seul
dans une chambre à part avec les enfants. Toujours plus disposé à incidenter à mesure qu’il
distinguait un véritable empressement chez M. le maire, et d’ailleurs rempli de défiance et
d’étonnement, Sorel demanda à voir la chambre où coucherait son fils. C’était une grande pièce
meublée fort proprement, mais dans laquelle on était déjà occupé à transporter les lits des trois
enfants.
Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux paysan ; il demanda aussitôt avec
assurance à voir l’habit que l’on donnerait à son fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent
francs.
– Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera un habit noir complet.
– Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan, qui avait tout à coup oublié ses
formes révérencieuses, cet habit noir lui restera ?
– Sans doute.
– Oh bien ! dit Sorel d’un ton de voix traînard, il ne reste donc plus qu’à nous mettre d’accord
sur une seule chose, l’argent que vous lui donnerez.
– Comment ! s’écria M. de Rênal indigné, nous sommes d’accord depuis hier : je donne trois
cents francs ; je crois que c’est beaucoup, et peut-être trop.
– C’était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant encore plus lentement ; et, par
un effort de génie qui n’étonnera que ceux qui ne connaissent pas les paysans francscomtois, il
ajouta, en regardant fixement M. de Rênal : Nous trouvons mieux ailleurs.
(Le Rouge et Le Noir – Stendhal/ chapitre V, page 68, 69, 70, 71)
11.
Quand on a des enfants handicapés, il faut supporter, en plus, d’entendre dire pas mal de bêtises.
Il y a ceux qui pensent qu’on ne l’a pas volé. Quelqu’un qui me voulait du bien m’a raconté
l’histoire du jeune séminariste. Il allait être ordonné prêtre, quand il a rencontré une fille dont il
est tombé éperdument amoureux. Il a quitté le séminaire et s’est marié. Ils ont eu un enfant, il
était handicapé. Bien fait pour eux.
Il y a ceux qui disent que si on a des enfants handicapés, ce n’est pas par hasard. « C’est à cause
de ton père… »
Cette nuit, au cours d’un rêve, j’ai rencontré mon père dans un bistrot. Je lui ai présenté mes
enfants, il ne les a jamais connus, il est mort avant leur naissance.
« Eh, papa, regarde.
— Qui c’est ?
— Ce sont tes petits-enfants, comment tu les trouves ?
— Pas terribles.
— C’est à cause de toi.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— À cause du Byrrh. Tu sais bien, quand les parents boivent. »
Il m’a tourné le dos et il a commandé un autre Byrrh.
(Où on va, papa? - Jean Jouis Fournier)
12.
—Moi, j'aime mieux téléphoner, j'ai dit.
Parce que c'est vrai, écrire, c'est embêtant, mais téléphoner c'est rigolo, et à la maison on ne me
laisse jamais téléphoner, sauf quand c'est Mémé qui appelle et qui veut que je vienne lui faire des
baisers. Elle aime drôlement ça, Mémé, que je lui fasse des baisers par le téléphone.
—Toi, m'a dit Papa, on ne t'a pas demandé ton avis. Si on te dit d'écrire, tu écriras !
Alors là, c'était pas juste ! Et j'ai dit que je n'avais pas envie d'écrire, et que si on ne me laissait
pas téléphoner je n'en voulais pas, de ce sale jeu de l'oie, que de toute façon j'en avais déjà un qui
était très bien et que si c'était comme ça, je préférais que M. Moucheboume donne une
augmentation à Papa. C'est vrai, quoi, à la fin, non mais sans blague !
—Tu veux une claque et aller te coucher sans dîner ? a crié Papa.
Alors, je me suis mis à pleurer, Papa a demandé ce qu'il avait fait pour mériter ça et Maman a dit
que si on n'avait pas un peu de calme, c'est elle qui irait se coucher sans dîner, et qu'on se
débrouillerait sans elle.
(Le petit nicolas a des annuis - René Goscinny /La lettre, page 18)
13.
Je sortis en bafouillant et descendis l'escalier dans une grande confusion de pensées. Pourquoi ce
visage, cette voix troublée, cette défaillance? Je m'assis dans une chaise longue, je fermai les
yeux. Je cherchai à me rappeler tous les visages durs, rassurants d'Anne: l'ironie, l'aisance,
l'autorité. La découverte de ce visage vulnérable m'émouvait et m'irritait à la fois. Aimait-elle
mon père? Etait-il possible qu'elle l'aimât? Rien en lui ne correspondait à ses goûts. Il était faible,
léger, veule parfois. Mais peut-être était-ce seulement la fatigue du voyage, l'indignation morale?
Je passai une heure à faire des hypothèses.
A cinq heures, mon père arriva avec Elsa. Je le regardai descendre de voiture. J'essayai de savoir
si Anne pouvait l'aimer. Il marchait vers moi, la tête un peu en arrière, rapidement. Il souriait. Je
pensai qu'il était très possible qu'Anne l'aimât, que n'importe qui l'aimât.
-Anne n'était pas là, me cria-t-il. J'espère qu'elle n'est pas tombée par la portière.
-Elle est dans sa chambre, dis-je. Elle est venue en voiture.
-Non? C'est magnifique! Tu n'as plus qu'à lui monter le bouquet.
- Vous m'aviez acheté des fleurs? dit la voix d'Anne. C'est trop gentil.
Elle descendait l'escalier à sa rencontre, détendue, souriante, dans une robe qui ne semblait pas
avoir voyagé. Je pensai tristement qu'elle n'était descendue qu'en entendant la voiture et qu'elle
aurait pu le faire un peu plus tôt, pour me parler; ne fût-ce que de mon examen que j'avais
d'ailleurs manqué! Cette dernière idée me consola.
Mon père se précipitait, lui baisait la main.
Bonjour tristesse - Françoise Sagan - chapitre 2
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